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Jean-Loïc Le Quellec

L’ART RUPESTRE DU SAHARA
Historique et répartition des découvertes

L'un des tout premiers auteurs à avoir attiré l'attention du monde savant sur les gravures rupestres du nord de l’Afrique fut F. Jacquot, dans des articles consacrés aux stations de Tiout et de Moghrar et-Tahtâni en Algérie, l'année même où Jacques Boucher Crèvecœur de Perthes publiait le premier volume de ses Antiquités celtiques et antédiluviennes. Mais ces oeuvres n'éveillèrent qu'un écho discret, voire scandalisé, eu égard à leur caractère alors jugé immoral selon les canons de l'époque (Jacquot ne les dira-t-il pas « affreusement indécentes » ?), et les découvertes ne se multiplieront vraiment qu'au cours du XXe siècle. Il n'est pas possible de citer toutes les contributions de voyageurs et chercheurs, amateurs ou professionnels, qui ont fait connaître des documents rupestres provenant de l'ensemble du Sahara, car elles sont très nombreuses, et d'inégale importance. Cependant, il importe de rappeler que la découverte des peintures du Tassili-n-Ajjer revient au Capitaine Cortier qui les signala pour la première fois en 1909. Ces peintures furent ensuite documentées par le Lieutenant Brenans, dont les carnets de terrain ont été publiés par l’abbé  Breuil en 1954, dans une volumineuse publication qui décida un jeune zoologiste, Henri Lhote, à consacrer sa vie à l’étude des arts rupestres du Sahara. En 1956 et 1957, celui-ci organisa donc ses premières expéditions au Tassili-n-Ajjer, et les résultats furent assez riches pour lui permettre de relever des fresques variées puis de présenter rapidement une exposition sur les « Peintures préhistoriques du Sahara », organisée dès 1957 au Musée des Arts Décoratifs. Cependant, au moment même où la mission Lhote était à pied d'oeuvre, paraissait le résultat de celles confiées de 1946 à 1949 à Yolande Tschudi par le Musée d'Ethnographie de Neuchâtel. En 1958, Lhote publiera un livre célèbre, À la découverte des Fresques du Tassili, bientôt traduit en plus de dix langues, et qui fera connaître une petite série de documents au grand public. Ce sera le début d'une longue carrière essentiellement consacrée à l'art rupestre saharien, avec la production de plusieurs centaines de publications. Cependant, les croquis de Lhote n’étaient pas toujours très fiable, ce qui a conduit Jean-Dominique Lajoux, l'un de ses anciens collaborateurs, à retourner sur le terrain pour y réaliser de remarquables photographies. Mais il importe de rappeler que les premières gravures rupestres sahariennes avaient été découvertes en 1850 à Tilizzâghen au Messak (Fezzan, Libye) par le grand explorateur Heinrich Barth, alors sur sa route vers Tombouctou. À son retour, le récit de son voyage n’en présenta que trois, qui ne soulevèrent guère d’intérêt avant 1932, date à laquelle l’anthropologue et préhistorien Leo Frobenius décida de consacrer une expédition à l’étude de ces œuvres. Un riche répertoire iconographique fut alors découvert, dont l’inventaire se poursuit encore de nos jours. En 1948, Roger Frison-Roche photographia les gravures de l'Adrâr Iktebîn, dans la même région, y trouvant

l’Akâkûs. est surtout connu pour ses peintures. dans la mesure où les conceptions chronologiques qui y étaient développées dès 1932 connurent une très longue postérité et. affectionnant la peinture au trait. lui aussi. les vallées du Messak libyen. permirent à ce dernier de faire de nouvelles explorations au Messak. du reste. par le nombre et la qualité des oeuvres. En Ahaggar. Cet ensemble du Djerât.-C. qui avait été découvert par le lieutenant Brenans en 1932. ont été signalés ensuite par divers auteurs. analogue à celle d’Iheren-Tahilahi qui est caractéristique du Bovidien final tassilien. ont été ensuite signalés au Sahara central puis partiellement publiés. le chameau. l’école d’Iheren-Tahilahi. ou Giancarlo Negro. Enfin. et permettra la reconquête d’un Sahara que ses anciens habitants. seules quelques gravures rupestres avaient été sporadiquement signalées avant la parution du livre rédigé en 1938 par F. quand deux missions italiennes conduites par Paolo Graziosi. Jabbaren ou Iheren. L’alphabet lybique. Autre province rupestre importante. les publications d’Henri Lhote ayant popularisé celles de localités maintenant devenus célèbres. approchant un peu. à partir du VIIe siècle av. avaient presque totalement abandonné. Aldo Bocazzi et Augustin Holl sur celui de Tikadiouine. Le Tassili-n-Ajjer. mais ce sont ces dernières surtout qui ont attiré l’attention des chercheurs. de Chasseloup-Laubat et qui a fourni un recueil des peintures et gravures notées trois ans auparavant au cours de l'Expédition Alpine Française du HautMertutek. correspond à celle de Wa-n-Amil dans l’Akâkûs. dites par Alfred Muzzolini « de l’école de SefarOzanéaré ». Le Tassili est également riche en gravures. notamment par la publication de personnages masqués. et il convient de mentionner en particulier le livre que Théodore Monod a consacré à l'Ahnet. apparaîtra au Sahara central quelques siècles plus tard. les découvertes étonnantes se sont multipliées ces dernières années. ce qui a contribué à l’élaboration de théories interprétatives visant à expliquer très imprudemment l’art rupestre saharien par les traditions culturelles de ce peuple. Rüdiger et Gabriele Lutz. date à laquelle Axel et Anne-Michèle Van Albada ont commencé à faire connaître le résultat de leurs recherches.-C.L’art rupestre du Sahara l'inspiration d'un récit romancé : La Montagne aux écritures. d'importance inégale. Enfin. mais de nombreux ensembles y restent encore à découvrir ou à publier. de cynocéphales mythiques. etc. J. que les nouveaux documents présentés par ces chercheurs ont fait évoluer nos connaissances de façon décisive. et se prolonge insensiblement dans la Période du cheval qui verra bientôt l’apparition des premiers chars « au galop volant ». fera son apparition dans le dernier quart du 1er millénare av. préfigurant les actuels caractères tifinâgh utilisés par les Touareg pour graver leurs messages sur les rochers. dans l'ensemble du Sahara. Les peintures de l’école d’Abaniora comportent des personnages dont le profil évoque celui des Peul actuels. mais il est bien difficile de préciser leur position chronologique par rapport à celles en aplat du Bovidien ancien. fut partiellement étudié dans les années trente. On y remarque en particulier quelques personnages des « Têtes Rondes » qui représentent vraisemblablement une extension locale assez tardive de cette école essentiellement tassilienne. influent toujours sur les cadres de pensée des chercheurs actuels. Ceux-ci furent vraisemblablement introduits par l’intermédiaire de Cyrène. et ceux d’Alfred Muzzolini. Parmi les études récentes de peintures inédites en provenance de cette région. de scènes de sacrifice et de partage d'antilope. et un corpus non exhaustif en a été publié par Henri Lhote en 1976. D'autres sites à gravures. comme Séfar. Gérard Jacquet. J. situé dans l’extrême sud-ouest de la Libye entre le Messak et le Tassili. C’est au Tassili que les peintures des Têtes Rondes sont les plus nombreuses. chassés par la péjoration climatique. recèle des gravures et des peintures. il convient de souligner surtout les travaux de Ginette Aumassip sur le site de Ti-n-Hanakaten. numériquement moins importants. mais 2 . particulièrement grâce aux minutieuses prospections de Jan Jelínek. Dans cette zone. Mais le massif de l’Akâkûs est connu avant tout pour ses peintures pastorales où l’on peut distinguer les productions d’une école particulière. D'autres sites. l'Oued Djerât constituant sous ce rapport un site capital.. Les recherches se développèrent à la fin des années soixante. car sont intérêt dépasse largement celui des gravures qui y sont décrites. un nouveau venu. Mais c'est surtout depuis 1990. celle de Wa-nAmil.

3 . En 1933. publiées en 1981 et 1997. nom donné aux innombrables représentations de personnages géométriques stéréotypés qui couvrent les rochers de ces régions. et de Gérard Quéchon et Jean-Pierre Roset dans le massif de Termit en 1974. le Rio de Oro et l’Adrar mauritanien semblent appartenir à un autre monde. L. De l’Adrar de Mauritanie et de l’Aouker. du nom d’une station éponyme située dans les monts des Ksour en Algérie. mais sa très large répartition pose des problèmes difficiles à résoudre. de haches nervurées (dites « hallebardes ») et d’un type particulier de haches à manche coudé (dites haches peltes). et par Henri Lhote pour l'Aïr. L’étude de ce type de représentations est actuellement en cours. de manière parfois très fantaisiste. Dans le désert libyque oriental. encore utile de nos jours. mais tout à fait exceptionnellemnt au Fezzân. particulièrement au Tassili et au Fezzân. moins fréquemment en Ahaggar. on remarque aussi des représentations de poignards. les figurations rupestres de la partie méridionale du Sahara sont maintenant beaucoup mieux connues grâce aux importants corpus réalisés ces dernières années par Christian Dupuy pour l'Adrar des Ifoghas. moisson qui se concrétisera en 1978 par la publication d'une synthèse magnifiquement illustrée. qui sont souvent munis d’un bouclier rond. de 1924 à 1926.Jean-Loïc Le Quellec l'essentiel de nos connaissances est dû aux minutieuses prospections et aux magnifiques monographies de Franz Trost sur l'Ahaggar central. Hormis un énigmatique panneau de peintures apparemment des Têtes Rondes à Bû Hlêga dans le Karkur Drîs. Au Maroc et au Rio de Oro. Ce style est essentiellement caractérisé par des petites gravures de gazelles et de girafes. et qui tiennent régulièrement des chevaux en longe.-C. tout en présentant des formes expressives différenciées. plus rarement d’autruches ou d’autres espèces. les figurations observables à Awenat sont surtout composées de bovins. avec lequel des relations devaient exister aux alentours du second millénaire av. Par contre. l'expédition belge dirigée par le Professeur Léonard permettra à une équipe dirigée par Francis Van Noten de récolter de nombreuses peintures et gravures nouvelles dans les vallées de la région d'Awenât et du Gilf Kebîr. ce qui reste rare dans les autres provinces rupestres. et correspondent manifestement à la première occupation berbère du Sahara. di Caporiacco découvrait les peintures d'Aïn Dûwa alors que. et leur inventaire systématique sera entrepris par Hans Winkler deux ans plus tard. Hans Rhotert entreprenait la première étude générale de l'art rupestre de l'ensemble de la région . et qui signalent une période récente. de JeanPierre Roset dans l'Aïr septentrional en 1971. les gravures du Karkûr et-Talh ont d'abord été signalées en 1923 par Hassanan Bey alors que. qui ne se retrouvent nulle part ailleurs au Sahara. De nombreuses peintures et gravures inédites du Karkûr et-Talh seront signalées en 1936 par le fameux aventurier hongrois Lazlo de Almazy (héros du film « le patient anglais »). elles appartiennent à l’école dite du « guerrier libyen ». J. en 1952. On trouve aussi dans cette zone quelques inscriptions alphabétiques. Ils sont à situer entre le 1er millénaire avant notre ère et le 1er millénaire après. où le façonnage du métal était évidemment acquis. Enfin. le monde des gravures du Sahara central est souvent proche de celui de l’Atlas Saharien. qui arborent volontiers des lances aux armatures exagérément agrandies. la même année. le prince Kémâl ed-Dîn poursuivait le relevé de celles d'Awenât. Il s’agit d’hommes dessinés en position frontale. au Djado et au Tibesti. de chèvres et de personnages souvent comparables aux peintures du massif de l’Ennedi. on retiendra surtout la présence de nombreuses gravures de chars schématiques souvent attelés à des bœufs. ne fut éditée que dix-sept ans plus tard. Après les découvertes de Marc Milburn dans le nord-ouest de l'Aïr en 1976-1977. dominé numériquement par des représentations appartenant au style dit de Tazina. Par sa thématique et son style. Dans leur immense majorité. dont les extrémités sont exagérément prolongées. mais sa monographie. le Haut Atlas marocain. ainsi que des représentations de méharistes et de cavaliers libyco-berbères comparables aux « guerriers libyens » stéréotypés qui se trouvent en grand nombre parmi les gravures récentes de l’Adrar des Ifoghas et de l’Aïr.

au col d'Anaï. Dans ces deux zones. et ont permis d’attirer l’attention sur toute une zone jusqu’alors absente des cartes de répartition des arts rupestres sahariens. De plus. Mais si les œuvres tassiliennes sont généralement les plus connues. sur « la piste que suivaient les Garamantes vers l'Aïr » . Quelques rares peintures du Tibesti sont comparables à celles des Têtes Rondes. notamment dans la région de Ghoumrassen. des sites à peintures ont été récemment découverts en Tunisie. Classification et datation Les premières « fresques » du Tassili à être publiées suscitèrent un important mouvement d’intérêt de la part des préhistoriens et du grand public : enfin. les peintures et gravures du massif sont pastorales au sens large. il existe des gravures apparemment anciennes. au sud de Ghadamès. À part quelques peintures dans le « style de Sivrè » qui. dont elle offre une extension méridionale inattendue. le médecin explorateur allemand Gerard Rohlfs découvrait le site à « femmes ouvertes » de l'oued el-Khêl en sud-Tripolitaine. le Général Huard David fera connaître la station de Timissit. l’explorateur et géographe Henri Duveyrier signalait l'existence. Roberta Simonis et Adriana Ravenna. il devenait urgent d’introduire un ordre dans la masse grandissante des documents – bientôt connus par dizaines de milliers sur l’ensemble de l’hémi-continent – et l’on convint de les classer par périodes. sous toute réserve. mais dans leur grande majorité. Aldo et Donatella Bocazzi. la qualité graphique de nombre de ces productions en faisait des œuvres de tout premier plan. et qui encombre encore parfois les publications. Le Djado a récemment fait l’objet de recherches approfondies de la part de Karl Heinz Striedter et Michel Tauveron. remarquable par ses nombreuses spirales et empreintes gravées. Enfin. capables de toucher notre propre sensibilité artistique. et si leur étude a bien permis l’établissement de plusieurs systèmes 4 . fait songer aux Têtes Rondes du Tassili. Gérard Bailloud ou Paul Huard ont été récemment revus par Adriana et Sergio Scarpa Falce. alors que le Tibesti est maintenant bien connu grâce à un belle publication collective dirigée par Giancarlo Negro. et qui sont parmi les plus septentrionales connues dans leur style. et en partie publiées à nouveau par Jan Jelínek est particulièrement intéressante pour l'étude de la répartition des ovins ornés. En 1979. soit douze ans après les découvertes de Tiout dans l’Atlas. le libyen Fathallah Ezzedîn remarquait sur des dalles horizontales de Sîdi Sharîb. Ainsi.L’art rupestre du Sahara La plupart des sites anciennement signalés dans l’Ennedi par D’Alverny. Douze ans plus tard encore. les croyances et la culture matérielle de peintres et de graveurs ayant vécu « au temps où le Sahara verdoyait ». qui pourraient correspondre à une extension méridionale extrême du style bubalin. qui eut la vie dure. se dévoilaient des témoignages de première main sur la vie quotidienne. J. dans une étude exemplaire datée de 1968. qui sera publié par Paolo Graziosi. et dont les œuvres allaient nous livrer d’irremplaçables informations sur leurs cultures à jamais disparues. leur phase la plus ancienne étant représentée par le style dit de Karnasahi. et donnait ainsi naissance au mythe de la « route des chars ». Jacques et Brigitte Choppy. pensait-on. près de Tarhûna en pleine Tripolitaine. et dignes de figurer en bonne place dans toutes les anthologies et histoires de l’art. Certaines découvertes numériquement peu importantes ont joué un grand rôle dans les discussions concernant les oeuvres rupestres du Sahara central en général. Une série de gravures découvertes à Gârat Umm elMançûr (près de Sinawen) par Umberto Paradisi en 1963. des gravures qui seront toutes publiées par Jan Jelínek en 1982. À mesure que se multipliaient les découvertes. en 1864. l’ensemble ne peut guère être antérieur au second millénaire av.C. Cette même année. de gravures de chars tirés par des boeufs.

crurent alors découvrir. Quant aux seize étages du Bovidien. voire jusque dans la vallée du Nil. d’un groupe archaïque néolithique où la faune est exclusivement éthiopienne ». ainsi qu’on le faisait alors (et ainsi qu’on le fait encore trop souvent). notamment les innombrables peintures de bovins domestiques. au Sahara central. Assez tôt s’imposa donc l’habitude de classer les gravures rupestres en fonction des espèces animales représentées. puisque certains desdits « graffiti » représentaient des dromadaires – d’introduction récente au Sahara – tandis que d’autres montraient des espèces maintenant disparues de la région (comme l’hippopotame. alors que celles des « Pasteurs à Bovidés » auraient débuté au Ve millénaire. se constatait la regrettable intrusion de critères artistiques imputables au goût des classificateurs.] est immonde graffiti libyco-berbère ». les premières observations de Lhote au Djerât lui firent-elles « admettre l’existence. les voyageurs trouvaient de nouveaux sites rupestres dont les productions graphiques étaient aussitôt attribuées. il subdivisa les peintures des Têtes Rondes. de l’Ahaggar et du Tassili au Fezzân.Jean-Loïc Le Quellec chronologiques. en considérant celles-ci comme des sortes de fossiles directeurs. Les premiers spécialistes de l’art rupestre. expose au risque d’effectuer le raisonnement circulaire suivant : 5 .-C. en « stade ancien ». selon une dichotomie ultérieurement reprise par le géographe Émile-Félix Gautier. Ainsi. selon leur sujet. formés à l’école des anthropologues du XIXe siècle et du début du XXe. Ainsi. J. « stade évolué ». ils étaient supposer s’échelonner « entre 4000 et 2000 av. Henri Lhote admit enfin qu’il y avait lieu « de revenir sur la conception qui n’admettait pas le bœuf (domestique ?) dans le groupe des gravures de style naturaliste. dite « grand bubale ». « styles particuliers » et « style décadent ». Mais caractériser une « Période des Chasseurs » par l’absence totale de représentations d’animaux domestiques. n’était donc qu’une simple hypothèse construite à partir de quelques cas jugés exemplaires. À l’occasion de l’exposition parisienne des relevés qu’il avait effectués au cours de ses missions au Tassili-n-Ajjer. considérée comme la plus ancienne. défini parfois sous le nom de groupe des chasseurs ou du bubale ou du bubalin ». les témoignages du passage d’une culture de chasseurs à une civilisation de pasteurs. Partout. ». soit aux « Pasteurs ». ces dates étant déduites d’une série de datations 14 C obtenues à proximité des parois ornées – ce qui n’est pas sans poser de sérieux problèmes méthodologiques. qui distingait les figurations « à grands animaux » des gravures « très mal et très négligemment tracées ». Au départ. tandis que les images présentant des bœufs domestiques étaient dites « pastorales » ou « bovidiennes ». du Tassili et du Fezzân. caractérisées par la présence de dromadaires et de chevaux. Mais cette proposition fut progressivement réifiée en une théorie abusivement élargie à l’ensemble du Sahara. Aux premiers furent attribuées les gravures du « bubalin ». Les périodes les plus récentes.-C.. dans les œuvres qu’ils étudiaient. « subschématiques ». reprenant le dossier du Djerât plusieurs années après ses premiers séjours au Tassili. il affirma que les gravures de la période dite par lui « des chasseurs » ou « du bubale » devaient être placées « entre 6000 à 8000 ans avant J. et que la catégorie du « bubalin ». l’éléphant. lequel écrira dans la première décennie du XXe siècle : « Tout ce qui n’est pas belle gravure ancienne [. dès les premières tentatives de classification. la girafe ou le rhinocéros) voire définitivement éteintes (comme le grand buffle antique). ». du Sud Marocain et du Rio de Oro à l’Algérois et au Constantinois. et aux seconds les œuvres dites « pastorales ». auxquelles il attribuait « huit mille ans d’âge ». soit aux « Chasseurs ». Bien sûr. on avait très tôt remarqué que plusieurs époques étaient concernées. et dont la discipline n’a pas encore réussi à se dégager totalement. et choisis sur une poignée de sites de l’Atlas. Mais. était créée sur la base des figurations d’une espèce disparue de buffle géant. la périodisation des figurations anciennes en productions « bubalines » ou « des Chasseurs » puis « pastorales ». Dans son livre À la recherche des fresques du Tassili.. furent dites « cameline » et « caballine ». il faut rappeler que la toute première classification des gravures fut proposée au milieu du siècle dernier par Heinrich Barth.

Dernièrement. en extrapolant les rares datations obtenues lors de fouilles conduites à proximités des dispositifs rupestres. alors qu’ils ont simplement été construits dès le début par les chercheurs. Pourtant. fût-elle imprécise ou relative. Malheureusement. avant de foncer avec le temps jusqu’à reprendre la couleur sombre qui était la sienne au départ. prolongeant cette façon de voir. Comme des estimations chronologiques très différentes coexistent actuellement dans les publications spécialisées. deux niveaux de terrasses ont été reconnus dans cette vallée : c’est le plus ancien qui se trouve au contact des gravures. Lors de l’étude des sites. liée à l’activité de bactéries fixant le manganèse. la confusion styleépoque-ethnie. certains leur attribuent volontiers 10 000 ans d’ancienneté. 3. ou encore l’attribution systématique et non argumentée de tout « Bubale » à une « période bubaline ». les prises de position se sont succédé à propos des différents « étages » d’art rupestre du Sahara et de leur âge. la patinisation. il est maintenant certain que le processus de « patinisation » ne s’effectue pas selon une fonction linéaire du temps et qu’une patine extrêmement foncée peut parfois survenir très rapidement. L’intensité des teintes devrait donc être proportionnelle à l’ancienneté des œuvres. vers le IVe millénaire avant notre ère. Il en a aussi déduit que que les gravures « bubalines » pouvaient être beaucoup plus anciennes. l’interprétation des différences de patine en termes de « quelques millénaires » supposés s’écouler entre chaque phase. l’absence de définition précise des styles. de façon à constituer deux ensembles thématiques . pour dater les gravures. Sans autre argument. car ceux-ci ne peuvent travailler sans disposer d’une chronologie. voire 20 000 ou plus. de même qu’une catégorie particulière de peintures.L’art rupestre du Sahara 1. En effet. De nos jours encore. rendant presque immédiate la lecture de leur position chronologique relative. ces deux ensembles sont alors considérés comme appartenant bien à deux entités culturelles différentes et successives. puisque la roche fraîchement incisée ou percutée est d’abord de teinte très claire. Depuis une dizaine d’années. Quelques chercheurs. des observations conduites dans l’oued Tidunaj (Tadrart algérienne) ont permis de découvrir des gravures rupestres partiellement recouvertes par des sédiments holocènes. s’était déroulée durant l’Holocène moyen. 2. sortes de personnages à grosse tête arrondie sans indication des traits du visage. Henri Lhote a estimé que les peintures et gravures « pastorales » et « bovidiennes » devaient remonter au IVe millénaire avant notre ère. mais les chronologies qui en ont résulté sont fragilisées par nombre de défauts méthodologiques. et que ce processus fut interrompu ou considérablement ralenti à partir du IIe millénaire. dont une partie du matériel fut alors emprunté et déplacé. alors que le plus récent résulte d’écoulements ayant entamé des dépôts antérieurs. qui visaient à ancrer l’art rupestre dans un cadre chronologique acceptable. qui méritent d’être détaillées. Tout espoir de datation par les patines s’est donc révélé illusoire. le prodigieux imagier rupestre saharien semble avoir perdu beaucoup de son intérêt pour les préhistoriens. ce qui a permis d’intéressantes tentatives de datation. l’attribution a priori d’un animal par étage. des recherches récemment conduites au Messak ont montré qu’en ce qui concerne la patine noire qui recouvre généralement les gravures les plus anciennes. dont les plus fréquents sont : l’attribution de gravures à des groupes stylistiques définis sur des peintures (ou l’inverse). À cet effet. faune sauvage et animaux d’apparence domestique sont traités séparément. mais sans plus de preuves. on a d’abord cru pouvoir utiliser l’étude des patines. L’art des « Chasseurs » (ou du « Bubalin ») est défini comme figurant essentiellement des animaux sauvages. ne craignirent pas de repousser au-delà du Néolithique l’âge des gravures « bubalines ». Pourtant. celle dite des « Têtes Rondes » ou des « Martiens ». supposées appartenir à un monde de « Chasseurs » paléolithiques. et celui des « Pasteurs » comme figurant surtout des animaux domestiques . Plusieurs tentatives ont donc vu le jour. par suite de la péjoration climatique générale au Sahara à cette époque. L’intensité des écoulements reconnus dans le 6 .

Comme. il convient d’abandonner cette thèse. portant sur plusieurs milliers de figurations. de plus. mais il apparaît même qu’elles ne peuvent être que de très peu antérieures à la date de 7500 BP proposée pour la terrasse du niveau 2. ce qui. la plupart des auteurs ont affirmé jusqu’à présent que les gravures « bubalines » ou « des Chasseurs » seraient d’un autre style que les œuvres proprement pastorales. une action importante ne correspondant pas forcément à une longue durée du processus. il resterait à mesurer l’intervalle entre la date de la reprise piquetée et celle des œuvres incisées originales. trois ou quatre millénaires. le trait incisé des pattes de ces bovins fut repris par piquetage à une époque inconnue. par convention. mais également antérieure au dépôt de terrasse. puisque l’un des bovinés en partie recouverts porte un collier très nettement dessiné. Comme l’intervalle séparant deux gravures de patine différente. Non seulement il n’y a donc aucune raison objective pour placer les gravures de Tidunaj au Pléistocène final. c’est-à-dire au Pléistocène final. car il n’est aucunement prouvé que l’effacement des gravures nécessite toujours l’action de deux. avant 1950). Mais dans l’attente de l’utilisation généralisée d’un ou plusieurs procédés fiables de datation absolue des images rupestres. elle ne peut être utilisée que si l’on dispose d’échantillons contenant des matières organiques. et il importe de répéter qu’il n’existe actuellement aucun moyen de reconnaître la durée d’un processus d’érosion à partir de son action sur un trait gravé. mais toute la question est de savoir de combien. qui prétendaient rendre compte d’une trajectoire historique unique valable pour l’ensemble de l’humanité. Accepter une attribution remontant à la fin du Pléistocène reviendrait en tout cas à admettre la présence d’un bovin domestique au Sahara central à cette époque. Mais même si la date de 7500 BP était confirmée pour la formation de la terrasse ancienne. et l’on peut supposer que de nouveaux résultats seront bientôt disponibles sur d’autres sites. très peu de temps pourrait y suffire. En fonction de la localisation des œuvres. mais tout aussi bien en siècles ou en décennies. toute étude menée selon ces prémisses apportera son lot de nouveaux 7 . on resterait dans l’incapacité de délimiter avec certitude le laps de temps nécessaire à cet effacement. on rangera systématiquement les figurations d’animaux sauvages et d’archers dans un prétendu « étage » des chasseurs. Par exemple. il est bien évident que tout site rupestre nouvellement découvert est susceptible de livrer des œuvres imputables à chacune d’elle. Si cette estimation était confirmée. il pourrait se mesurer en millénaires. L’autre niveau est donc plus ancien. il en résulterait que les gravures de bovinés en partie sous-jacentes à cette terrasse auraient forcément été réalisées avant cette date. et encore moins de périodes entières de la sériation en grands « Arides » et « Humides ». qu’en l’attente d’arguments plus solides. Et même en supposant que la reprise s’expliquerait du fait que l’œuvre originale était en partie effacée. Une date de 6145 ± 70 ans BP vient cependant d’être obtenue sur une peinture peut-être bovidienne de l’abri Lancusi dans l’Akâkûs (sud-ouest du Sahara Libyen). ce qui supposerait une accumulation de matériels détritiques antérieure à 7500 BP. Ainsi. pose des problèmes. les seuls arguments généralement utilisables pour l’instant sont d’ordre stylistique et culturel.Jean-Loïc Le Quellec niveau récent permet de supposer que sa formation précéda l’Aride généralisé dans l’ensemble du Sahara à partir de 4000-3500 BP (before present. ont permis d’établir que cette proposition est fausse. En réalité. et qu’elle résulte d’un a priori renouant avec les théories des évolutionnistes du XIXe siècle. au Sahara. et tous les bœufs domestiques seront évidemment placés dans celui des pasteurs. il est impossible d’en déduire (et non simplement affirmer) l’existence successive d’une « culture des Chasseurs » qui aurait laissé place à des pasteurs. Quant aux techniques de datation utilisant la spectométrie de masse par accélérateur pour dater des peintures en n’utilisant qu’une très petite quantité de matière. lors d’un court épisode de corrasion intense. On a proposé de le mettre en relation avec la rupture liée à la phase aride mi-holocène. c’est-à-dire. si l’on s’en tient à l’étude des seuls témoignages graphiques que nous ont laissés les anciens habitants du Sahara. Mais lorsque cette succession de « cultures » est posée à priori. Du point de vue stylistique. il a été supposé que le trait original aurait été exécuté avant le premier Humide holocène. mais des recherches précises. ce qui cadrerait si peu avec ce que l’on sait de la domestication en Afrique.

par principe. Ces idées auront la vie longue et en 1926. tout en renforçant la circularité d’un pseudo-raisonnement qui partait en réalité d’un postulat non prouvé. chacune de ces phases étant elle-même subdivisée en trois. La critique de ce type d’attribution n’a malheureusement guère été entendue.L’art rupestre du Sahara exemples d’application de la théorie (mais jamais de preuves de sa validité). puis « Pasteurs ». Le postulat évolutionniste sous-jacent transparaît clairement dans le vocabulaire utilisé pour élaborer ces théories. tout en passant par le stade obligé de l’état « barbare ». En particulier. lequel conteste vigoureusement « ce paradigme qui revient à attribuer tous les chasseurs. le père Wilhelm Schmidt affirmera. dans les profondeurs de notre esprit. Le schéma général des chronologies traditionnelles des arts rupestres sahariens constitue en effet une application particulière de l’idée selon laquelle des « Pasteurs » ou « Chasseurs-Pasteurs » succéderaient partout à des « Chasseurs ». l’hypothèse d’une concaténation nécessaire des trois niveaux économiques (chasse. parmi lesquels la « sauvagerie moyenne » et la « sauvagerie récente » étaient respectivement caractérisées par l’acquisition de la lance puis de l’arc. paru en1877. Et c’est bien de cela dont il s’agit pour les chronologies qui se plaisent à reconnaître dans les gravures rupestres sahariennes des témoins de la succession : « Chasseurs ». à une phase “ancienne” ». agriculture) avait déjà été mise en doute par Alexandrer von Humboldt. techniques et 8 . dans Der Ursprung der Gottesidee. on y évoque volontiers la « diminution de la qualité artistique ». de nombreux auteurs aient réfuté la doctrine évolutionniste voulant faire partout passer l’humanité de l’étage des « Chasseurs » à celui des « Pasteurs » et bien que cette théorie obsolète soit par conséquent abandonnée de la plupart des anthropologues. Bien que depuis plus d’un siècle. se sont aussi élevées les voix de Franz Boas et de son élève Robert Lowie. Tout en risquant d’illustrer l’idée simpliste selon laquelle la domestication aurait éliminé la chasse. voire « grossières » et « primitives ». Lewis Morgan y présentait en effet l’humanité comme évoluant de l’état « sauvage » (précédant l’invention de la poterie) à celui de « civilisation » (commençant avec l’écriture). puisqu’elle ne s’appuie pas sur un raisonnement qu’il serait possible de démontrer ou d’invalider. De nos jours. Pourtant. opinion qui représente un état ancien des études anthropologiques. puis celles de Bronislav Malinowski. selon une hypothèse qui prévaut encore dans certaines études sur les prétendus « Chasseurs » du Sahara. Cette situation a été dénoncée. et selon laquelle l’homme quitterait l’état de nature en passant nécessairement par les stades de l’élevage et de l’agriculture. cette position prolonge la thèse évolutionniste déjà explicite chez Condorcet à la fin du XVIIIe siècle. depuis une dizaine d’années. mais sur l’un des fondements imaginaires de notre propre culture associant. ou bien l’on y commente l’évolution d’un « Style des Chasseurs » allant du « décoratif » au « simplifié » en passant par le « classique ». quand certaines œuvres ou périodes n’y sont pas qualifiées de « décadentes ». et qui inspira Marx et Engels. En effet. Morgan Ancient Society or researches on the line of Human Progress from savagery through barbarism and civilisation. des chasseurs tardifs (« Late Hunters ») y succèdent régulièrement à leurs homologues précoces (« Early Hunters »). pour ne citer que les auteurs les plus connus. par Alfred Muzzolini. les anthropologues ont donc très généralement abandonné la théorie selon laquelle les sociétés passeraient nécessairement par des phases historiques liées aux ressources alimentaires. Wilhelms Koppers et Alfred-Reginald Radcliffe-Brown. l’auteur considérait dans le premier état trois stades. la chasse à l’archaïsme. Ce présupposé d’un progrès linéaire de l’humanité et d’une complexification progressive des cultures implique l’existence d’un ordre immanent dans la succession des phénomènes économiques et culturels. élevage. Contre le préjugé d’un évolutionnisme culturel linéaire et universel. lequel faisait remarquer (dans Die Haustiere und ihre Beziehungen zur Wirtschaft des Menschen) que certains Indiens pré-colombiens pratiquaient l’agriculture sans posséder de bétail. qu’il convient de distinguer Urkultur (culture des chasseurs nomades) et Primärkultur (culture des pasteurs). tandis que le « subnaturalisme » y succède forcément au « naturalisme ». avant d’être réfutée par Eduard Hahn en 1896. il est curieux de constater que la vulgate correspondante est toujours admise par la majorité des chercheurs en art rupestre saharien. Il fut surtout popularisé par le livre de Lewis H. la seconde succédant nécessairement à la première.

Pourtant. a souvent conduit à ne prendre en compte que les singularités culturelles jugées susceptibles d’indiquer des écarts historiques. telle que l’association systématique « un style = une ethnie ». que la présence de bovins et d’ovins domestiques y est bien attestée. On peut en effet y observer des troupeaux accompagnés de personnages. S’il est parfaitement exact qu’il fut chassé et consommé par certains Néolithiques du Sahara. ce présupposé conduit à ne s’intéresser aux figurations de bovinés que dans la mesure où elles pourraient être l’indice d’une domestication ou d’une « domestication incipiente ». il y a d’autant moins de raison de regrouper dans une classe chronologique particulière les gravures traditionnellement dénommées « bubalines » ou « des Chasseurs ». dans l’étude des arts rupestres du Sahara. l’examen de la documentation disponible permet de constater que les représentations de la « grande faune sauvage » (éléphants. et portant des selles décorées munies d’un pommeau en « V » sculpté. Or aucune datation d’animal incontestablement domestique n’étant connue au Sahara antérieurement au Ve millénaire avant J. on voit mal comment les gravures sahariennes où figurent ces bêtes pourraient être antérieures aux dates actuellement retenues pour l’apparition du bétail en Afrique. C’est ainsi que. où elle survit avec d’autres prénotions obsolètes également abandonnées par les ethnologues. les chasseurs forment une métaphore commune du Primitif et du Sauvage. les ferait concorder parfaitement avec les estimations signalées plus haut à partir de l’étude des états de patine. ou bien à ne relever les scènes cynégétiques (ou supposées telles) et les représentations de la grande faune sauvage qu’en tant qu’elles seraient symptomatiques de la présence de « Chasseurs ». Des bovins richement parés. rhinocéros. mais en aucun cas pour qualifier un étage particulier. tenus en longe. puisqu’il est maintenant certain qu’en plusieurs points du Sahara. en plein Sahara central.-C. une utilisation prolongée de cette doctrine évolutionniste se remarque au sein des recherches sur les arts rupestres sahariens. Ceci se rattache au fait que dans notre culture.-C. Deux des plus importants critères d’identification du « Bubalin » comme période étant désormais caducs. dans le vocabulaire des chronologies sahariennes. au moins jusque vers 4000 BP. Du reste. décorés. Comme aucun des critères de superpositions. tenus en longe par des femmes en robe longue. Le grand buffle antique traditionnellement dénommé « bubale » n’est pas non plus caractéristique du non moins traditionnel « Bubalin ». on constate que l’appellation de « bubalin » a été finalement donnée à un « étage » de gravures où cet animal n’est pas toujours présent. à une prétendue « mentalité archaïque ». style ou technique ne permet de dissocier objectivement les images d’animaux domestiques et les représentations de la grande faune sauvage.. vers 3 500-2 000 avant notre ère). sellés. 9 . il a lui aussi vécu très tardivement. et surtout des bœufs porteurs. et accompagnés de chiens. Au point que. placer ces œuvres dans le Ve millénaire avant J. d’une zone de primo-domestication incroyablement ancienne. Il est maintenant admis qu’il s’agissait d’une idée reçue. comme une étiquette commode pour désigner le style des gravures sur lesquelles le grand buffle antique apparaît le plus souvent.Jean-Loïc Le Quellec intellectuelles mises en œuvre pour répondre aux pressions de l’environnement. sur le terrain. largement controuvée par les observations ethnologiques et qui. consciemment ou non. À moins de supposer l’existence. et que cette espèce a disparu longtemps après la fin de la « phase » qu’elle est dite caractériser. ornés de pendeloques à décor géométrique maintenues par un collier. on comprend mal comment les peintures ou gravures qui les représentent pourraient être beaucoup anciennes. Nonobstant. pourtant considéré comme un des « foyers » de la « culture des Chasseurs ». Ce terme de « bubalin » ne saurait donc être conservé qu’au titre de la règle d’antériorité. une expression comme « Période des Chasseurs archaïques » sonne presque comme un pléonasme. hippopotame. et sont couramment associés. sont particulièrement bien attestés dans l’art « bubalin » du Messak libyen. girafe) sont d’autant moins spécifiques d’un étage « Bubalin » très ancien que ces animaux ont disparu beaucoup plus tard qu’on ne le pensait il y a une vingtaine d’années (des ossements d’hippopotames abondent par exemple dans les restes de cuisine du Ténéréen.

ont permis à quelques auteurs. Par exemple. En fin de compte. nombre de comparaisons plus récentes. aucune autre fresque n’a jamais pu être « lue » de cette façon. car le choix d’un support faisait partie intrinsèque de la réalisation des œuvres. mais constitue bien l’œuvre gravé d’un seul et unique groupe culturel qui. Mais. fréquentes sur nombre de sites. et cela ne fait que confirmer une remarquable intuition de Théodore Monod qui. il s’agissait d’une projection sans lendemain puisque. Des recherches de ce type. On a aussi prêté trop peu d’attention au rapport que les figures entretiennent avec les parois rocheuses. mais de lister les connotations probables de plusieurs d’entre elles. pour être plus développées. mais tout aussi décontextualisés. avait élaboré une haute civilisation pastorale. ils sont tous extrêmement fragiles et. toutes les figurations de spirales. qui ne peuvent en être extraites.L’art rupestre du Sahara il faut bien admettre que l’art gravé de style (et non d’âge) « bubalin ». au sein d’un même ensemble pleinement pastoral. Henri Lhote et Paolo Graziosi avaient déjà suggéré un tel regroupement. non pas de révéler la signification profonde de l’ensemble des œuvres. il ne semble guère intéressant d’extraire. à l’exception de l’énigmatique dossier des béliers à disque ou sphéroïde. se soldent régulièrement par l’oubli des contextes locaux et par la dislocation des ensembles graphiques hors desquels chaque symbolisme perd toute cohérence. Mais là encore. après cette intéressante tentative. s’appuyant sur des rapprochements concernant d’abord des données grecques. ne correspond pas à la production artistique de prétendus « Chasseurs ». ne faisaient que projeter leur propre culture sur les images des parois ornées. où l’on a trop longtemps négligé les interrelations des figures entre elles. De nos jours. on a un temps espéré découvrir une clé de lecture susceptible de conduire aux significations profondes des images non descriptives. dont Axel et Anne-Michèle Van Albada ont bien montré qu’elles étaient des schématisations du corps féminin. Il n’en est pas moins resté la thèse éminemment discutable et pourtant toujours citée. il y a environ 6 500 ans. de mains ou de pieds. 10 . Quant aux nombreux rapprochements effectués depuis un siècle entre quelques images de l’art peint ou gravé du Sahara et des homologues formels de l’Égypte ancienne. puis égyptiennes et africaines. De même. très tôt. La recherche du sens Les premiers découvreurs s’interrogèrent sur le sens des représentations qu’ils rencontraient et. ne devrait pas réellement surprendre. à partir des dispositifs rupestres sahariens. actuellement en cours au Messak libyen. sur les dispositifs rupestres sahariens. dont ils auraient été « plus ou moins contemporains ». les tentatives d’explications de l’art rupestre par de prétendus universaux symboliques. le fait d’inclure. Des résultats encourageants ont été obtenus de cette manière pour certains signes chiromorphes. crurent reconnaître ici les taureaux du temple d’Assos. ne s’appuient le plus souvent que sur des dossiers égyptologiques très élémentaires. là Hécate dans la pause de Baubo. C’est ainsi qu’en suivant la lecture de trois fresques tassiliennes proposée par Hamadou Hampâté Bâ à la lumière des traditions ésotériques peules. ce que plus personne ne songe à faire. on admet que les anciens chercheurs qui. posait la question de savoir si certains groupes de gravures de son ensemble « préhistorique bovin » ne seraient pas à intégrer au « bubalin ». plusieurs interprétations et « clés de lecture » de l’art rupestre furent proposées. ailleurs le vol du bétail par Hermès. les œuvres habituellement considérées comme « bubalines » ou « des Chasseurs ». Il est bien plus productif de revenir à une analyse interne des sites. selon laquelle les auteurs des fresques tassiliennes auraient été des « proto-Peul ». dès 1932. afin de les comparer à des exemples empruntés au monde entier. étayées par une connaissance parfois approfondie des mythologies égyptienne et africaine. n’en sont pas moins arbitraires pour autant.

bien qu’à des degrés divers selon les écoles.Jean-Loïc Le Quellec Mais si cette approche du sens des œuvres est forcément limitée. il devient évident qu’existe une grande différence à ce sujet entre figurations anciennes (avant 4000 BP) et récentes. elles aient été ou non le support d’un symbolisme particulier. Mais parmi les ensembles bubalins actuellement inventoriés. tout en témoignant de l’existence des puissants filtres culturels qui présidèrent à l’élaboration des dispositifs. illustrant les exploits de héros ou de divinités tenant autant de l’homme que de l’animal. de rhinocéros et d’éléphant. faute de mieux. ou de marcher à grands pas tout en portant. nombre d’images ne visent évidemment pas à représenter des scènes de la vie quotidienne. Turbina corymbosa). « martiens » géants munis d’excroissances non anatomiques. on ne trouve aucun indice de religiosité. mais plusieurs analogies notables se retrouvent par contre entre gravures et peintures pastorales. Certes. celles dites « cameline » et « caballine ». sur les ensembles rupestres. Le fonctionnement de tels filtres est encore plus net dans le monde des peintures dites des « Têtes Rondes ». surtout d’âne. on a parfois supposé l’influence de substances psychotropes tirées de certaines convolvulacées sahariennes (Ipomaea purpuera. sont souvent riches de connotations cosmogoniques chez les populations qui les emploient. sans effort apparent. il n’en est pas de même de la perception du rapport entretenu ou non par l’art avec le sacré. Mais. Toujours est-il que la liste des espèces représentées sur les parois ne correspond aucunement à un reflet fidèle de la faune de l’époque. Presque tout dans cet art demeure absolument opaque à nos yeux et. notamment par la représentation de danses et de personnages portant des masques animaux. de bovidés. l’exaltation des armes et la représentation magnifiée d’individus stéréotypés témoignent d’un autre monde. animaux à longues pattes linéaires. un aurochs sur les épaules ou un rhinocéros sous le bras. plantes et insectes sont pratiquement absents du répertoire graphique). L’apparition du métal et du bouclier. L’essentiel de l’art bubalin correspond donc à un immense bestiaire imagé. D’autres scènes présentent un caractère rituel qui transparaît au travers de nombreux détails. puisqu’on y voit par exemple des êtres géants. ou motifs circulaires abstraits que. Tout n’est que personnages étrangement étirés ou paraisant flotter horizontalement dans les airs. Parmi les gravures bubalines. il est possible que ces représentations aient été investies d’une symbolique particulière. où certaines espèces ont été favorisées au détriment d’autres pour des raisons qui nous échappent. mais dont certains épisodes peuvent être en partie retrouvés par ces illustrations. « orantes » aux têtes circulaires couvertes de motifs géométriques. Le contraste est alors total avec les périodes plus récentes. Dans ces deux groupes en effet. lorsqu’on prend assez de recul. munis de leur armement. et l’on sait que des armes comme les poignards. Mais cela n’empêche pas la présence de figures énigmatiques qui devaient se référer à des conceptions symboliques ou religieuses désormais perdues. Aucune école de gravure ne rappelle l’atmosphère mystérieuse des peintures des « Têtes Rondes » dans leur ensemble. par exemple. à tête de lycaon. où prédominent les représentations de guerriers en pied. et encore moins de l’ensemble du milieu naturel environnant (par exemple. ou des scènes montrant la vie paisible d’un campement de pasteurs. correspondent évidemment à des récits mythiques à jamais disparus. Qu’au sein de la société des artistes préhistoriques. à laquelle il est actuellement impossible de répondre. capables de tirer un rhinocéros d’une seule main. pour expliquer l’atmosphère d’étrangeté qui s’en dégage. qui n’a plus grand chose en commun avec celui que présentent les images anciennes. En effet. le contraste est si net entre la richesse imaginaire ou la liberté graphique des œuvres anciennes d’une 11 . et régulièrement montrés en action de chasse ou de combat. De telles images. Ainsi. les arts peints et gravés des périodes anciennes sont toujours emprunts de religiosité. Surtout. figure aussi une grande quantité d’images dans lesquelles nous ne pouvons reconnaître que de simples représentations animalières. on a baptisés « méduses » et « verseaux ». où l’on serait bien en peine de rien reconnaître de ce qui pourrait ressembler à une scène de la vie quotidienne. c’est une autre question. on connaît – au Tassili et en Libye – des représentations de femmes se déplaçant montées sur des bovins.

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