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Le Premier secrétaire Monsieur Emmanuel MACRON

Président de la République française


Palais de l’Élysée
55, rue du Faubourg Saint-Honoré
75008 Paris

Ivry-sur-Seine, le 22 mars 2020

Monsieur le Président de la République,

Je reprends vos mots. Nous sommes en « guerre ». Le combat contre le Covid-19 suppose que nous nous
mobilisions tous ensemble autour du même but.

Dans ce combat, personne ne doit manquer. L’unité nationale est nécessaire. Nous y avons souscrit dès le
premier jour. Nous avons relayé au plan national, comme dans l’ensemble des collectivités locales que nous
dirigeons, les consignes gouvernementales. Nos maires innovent au-delà même de leurs compétences pour
mettre en place des services à la population.

L’adhésion et la mobilisation de tous doivent être en permanence recherchés. À cette fin, la coercition ne
peut totalement remplacer une vraie appropriation des consignes. De ce point de vue, la communication
gouvernementale au compte-gouttes, relevant parfois de l’injonction paradoxale, rajoute à la défiance et au
climat anxiogène. Les prises de parole intempestives abîment la parole de l’État. Les messages se succèdent
au détriment de la cohérence et du sentiment de maîtrise. Faut-il rester chez soi ou faut-il participer à
l’ « effort national » en allant travailler ? Qu’est-ce qu’une « activité essentielle » ? Qui en décide ? C’est
pourquoi je vous demande, Monsieur le Président, de renforcer les moyens d’une communication claire,
stable et accessible pour l’ensemble de nos concitoyennes et concitoyens, par exemple au moyen d’un
portail Internet qui concentre toutes les informations utiles et une application dédiée qui permettra de
sensibiliser les plus jeunes et d’orienter les bonnes volontés, nombreuses, qui veulent servir leur pays.

L’exigence d’unité appelle en regard une totale transparence dans les choix opérés. La confiance suppose la
vérité. Vérité sur les choix stratégiques. Vérité sur les moyens disponibles. Vérité sur l’articulation entre les
moyens et les choix opérés. Tout le monde peut se tromper. Mais le danger vient lorsque le pouvoir
n’accepte plus de se laisser contredire par les faits et quand il plie la doctrine à son propre récit de la crise.
Ainsi, s’agissant des masques et des tests, les ministres n’ont cessé de répéter sur toutes les antennes qu’il
n’en manquait pas. Contre toute évidence. De tous les territoires nous remontent en effet les mêmes
témoignages. Il manque des masques dans les EHPAD, dans les centres médico-sociaux, dans les prisons,
dans les entreprises, dans la police, dans la gendarmerie, dans les services publics, et en premier lieu dans les
hôpitaux et dans les cabinets médicaux. Quant aux tests, il n’en est pratiqué, au mieux, que 5 000 par jour.
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Si nous sommes en « guerre », il faut une économie de guerre. Dans cette « guerre » contre le Covid-19, il y
a des premiers de tranchée. Médecins, infirmiers, aides-soignants, policiers, gendarmes, éboueurs,
caissières, livreurs… Ils font notre admiration unanime. Nous devons tout faire pour les soulager. Et d’abord
les protéger. Nous ne pouvons plus compter sur la fabrication de 6 millions de masques par semaine
(8 millions en avril) quand les besoins sont évalués par votre ministre à 25 millions par semaine pour les seuls
soignants et qu’il conviendrait d’équiper a minima la population au travail et les personnes présentant les
symptômes du Covid-19. C’est pourquoi je vous demande, Monsieur le Président, de réquisitionner toutes
les industries qui peuvent fabriquer des masques, des tests de dépistage, des respirateurs, du gel hydro-
alcoolique…

Compte tenu de la pénurie de tests et de masques, le confinement est, par défaut, l’unique solution pour
endiguer la contagion. C’est pourquoi je vous demande, Monsieur le Président, de le faire appliquer
désormais plus strictement et de limiter l’activité aux fonctions vitales du pays pour freiner drastiquement
la progression du virus. Ne perdons plus un temps précieux dont ont besoin nos soignants. En période de
confinement, les autorisations de sortie sont une exception et ne doivent pas être prises comme l’espace du
relâchement.

Par ailleurs, la question de l’accompagnement des soignants, comme des familles, qui seront confrontés
aux décès doit être anticipée et abordée humainement. Concilier la dignité humaine, la nécessité du deuil et
les obligations sanitaires doit être un impératif des semaines qui viennent.

Lorsque cette période de confinement s’achèvera, la population française ne sera pas immunisée et le risque
d’un rebond existe. Il faut donc anticiper cette phase dès à présent. Le dépistage systématique prôné par
l’Organisation mondiale de la santé est la voie à suivre. Nous avons noté positivement, enfin, que le
ministre allait faire évoluer la doctrine du gouvernement en la matière. Cela ne fait que renforcer la nécessité
d’engager une production massive dès à présent.

Penser l’après-confinement implique de soutenir nos entreprises. Des mesures ont été prises. Pour
l’essentiel, elles visent à soulager leur trésorerie en reportant leurs échéances de paiements fiscaux et
sociaux. Mais il faudra aller au-delà et viser l’annulation pour les indépendants, les PME, les compagnies,
qui ne seront pas en mesure de payer à partir d’un chiffre d’affaires qui n’a pas été réalisé. Tout doit être
entrepris pour éviter les faillites et les licenciements, mais aussi éviter la spéculation et l’enrichissement
éhonté de certains. Il faut également anticiper une forte impulsion budgétaire pour relancer la machine
économique. Aux États-Unis, certains élus évoquent la possibilité de soutenir directement la consommation,
de manière simple et massive, à travers un chèque versé aux ménages. C’est pourquoi je vous demande,
Monsieur le Président, d’envisager un plan de relance massif.

Ne laissez pas la fracture sanitaire élargir la fracture sociale. Les personnes sans-abri, les travailleurs
pauvres, les personnes isolées ne doivent pas être les grands oubliés de la crise sanitaire, et les associations
de solidarité qui leur viennent en aide doivent être soutenues pour éviter un drame social. Quant aux héros
actuels du quotidien, caissières, livreurs, logisticiens, agriculteurs, etc., ils ne méritent pas de voir demain
leurs droits rognés sans discussion, bien au contraire. Puisque le « monde d’après » ne doit pas ressembler
au « monde d’avant », le poids de la préservation et du redémarrage de notre économie ne peut reposer
prioritairement sur les classes populaires et les classes moyennes.
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La solidarité ne peut s’exercer à sens unique, de bas en haut. C’est pourquoi je vous demande, Monsieur le
Président, de reconnaître, à l’issue de la crise, la contribution de tous les personnels mobilisés aujourd’hui,
de manière concrète. C’est-à-dire en termes de protection et de droits économiques et sociaux (retraite,
pénibilité…).

S’agissant des droits des salariés (congés payés, RTT, durée légale du travail), il n’est pas admissible qu’à
l’occasion de cette crise sanitaire soient remis en cause, même provisoirement, des droits sociaux sans la
moindre négociation. Chacun de nous pressent qu’une fois vaincu le virus, il sera exigé de tous des efforts
pour redresser notre économie. Mais ces efforts doivent être librement consentis et également répartis.

Il faut anticiper tous les sujets. Qu’en sera-t-il notamment des personnels de santé à l’issue de la crise ?
Pourront-ils se reposer ? Ou devront-ils enchaîner pour prendre en charge les patients dont les opérations
ont été repoussées pour libérer des lits ? C’est pourquoi je vous demande, Monsieur le Président, la
création d’un groupe parlementaire chargé de réfléchir à ces sujets stratégiques et de penser l’après-
confinement en lien avec le gouvernement et les services de l’État.

Cette crise globale doit imposer l’Europe comme l’échelle de réponse la plus appropriée. Enfin, le totem
des 3 % est tombé. Qu’il reste à terre. Même tardivement, la BCE permet aujourd’hui d’éviter la spéculation
sur les dettes publiques. C’est heureux. Mais la crise actuelle révèle l’obsolescence d’un logiciel économique
et d’un système de gouvernance de l’Union qui ne permettent pas d’anticiper les crises et génèrent des
dépendances excessives vis-à-vis de l’extérieur sur des biens essentiels et n’encouragent pas une solidarité
entre les États, pourtant vitale. C’est pourquoi je vous demande, Monsieur le Président, de réunir un groupe
de travail, composé d’experts et d’élus, d’entrepreneurs et de salariés, pour penser à la sortie de crise
économique et à ses conséquences en matière de relance, de souveraineté économique et sanitaire, ou
encore de modèle européen. Il s’agit dès à présent de penser cet « après-Covid-19 » et ne pas répéter une
fois de plus le défaut d’anticipation qui a été trop souvent la règle jusqu’ici.

Nous devons regarder cette épidémie à l’aune de ce qu’elle est, à savoir une pandémie. La situation
mondiale du Covid-19 est une bombe à retardement pour des milliers de femmes et d’hommes, en
particulier en Afrique. Elle est une menace pour l’Europe et pour la France. Il n’y aura pas d’éradication de la
maladie tant que des foyers d’infection subsisteront dans le monde. C’est pourquoi je vous demande,
Monsieur le Président, d’engager dès à présent la coopération internationale nécessaire pour que la France
et l’Europe contribuent à la lutte contre la pandémie, notamment en donnant les moyens à la recherche
fondamentale de travailler dans la durée sur les épidémies.

Monsieur le Président, la gestion de la crise suscite chaque jour de plus en plus de questions légitimes qui
dépassent désormais le seul cadre sanitaire.

L’unité nationale implique d’avoir des espaces continus de discussions et d’échanges. Le maintien de l’unité
nationale ne peut reposer que sur un large consentement. Même en temps de guerre, Clemenceau ou
Churchill étaient tous les jours devant le Parlement.

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La seule façon de ne pas laisser s’installer la polémique, c’est de donner toute sa place à la politique en
préservant l’échange démocratique. Jusqu’ici les trois réunions auxquelles les chefs de groupe parlementaire
et chefs de parti ont été conviés se sont bornées à des réunions d’informations partielles, souvent sans
rapport avec les annonces de l’exécutif qui ont suivi. Nous n’avons jamais, par exemple, eu connaissance des
différents scenarii d’endiguement de la contagion ; pas plus que nous n’avons été consultés sur le maintien
du premier tour des élections municipales, contrairement à ce que vous avez pu affirmer à plusieurs reprises.
Vous ne pouvez exiger l’unité nationale sans, symétriquement, partager l’information et consulter avant la
décision. L’unité nationale ne peut se confondre avec la décision unilatérale. Les droits du Parlement ne
peuvent être réduits à l’approbation d’ordonnances aux périmètres larges, interdisant tout contrôle réel. Les
nouvelles technologies offrent des ressources qu’il est impératif de saisir. La crise n’implique pas moins de
démocratie mais, au contraire, plus de démocratie. C’est pourquoi je vous demande, Monsieur le Président,
d’instaurer un conseil national de lutte contre le Covid-19 qui permette le dialogue et la consultation
régulière des élus locaux et nationaux, de la majorité comme de l’opposition, voire des partenaires sociaux.

Nous sommes, à notre place, à la disposition du pays pour apporter notre part.
Signature Olivier Faure
Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président de la République, l'expression de ma très haute considération.

Olivier FAURE
Premier secrétaire du Parti socialiste
Député de Seine-et-Marne