You are on page 1of 986

Noir, Louis (1837-1901). L'Homme de bronze, par Louis Noir. (s. d.).

1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le domaine public provenant des collections de la
BnF.Leur réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet 1978 :
*La réutilisation non commerciale de ces contenus est libre et gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment du maintien de la mention de source.
*La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la revente de contenus sous forme de produits
élaborés ou de fourniture de service.

Cliquer ici pour accéder aux tarifs et à la licence

2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes publiques.

3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation particulier. Il s'agit :

*des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés, sauf dans le cadre de la copie privée, sans
l'autorisation préalable du titulaire des droits.
*des reproductions de documents conservés dans les bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque
municipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de réutilisation.

4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans un autre pays, il appartient à chaque utilisateur
de vérifier la conformité de son projet avec le droit de ce pays.

6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en matière de propriété intellectuelle. En cas de non
respect de ces dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par la loi du 17 juillet 1978.

7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition, contacter reutilisation@bnf.fr.


L'IOHB il iiiiii

PAR

LOUIS NOIR
•1U ccnti mciK la livraison. -'<->centimes la série.
L'HOMME DE BRONZE

l'Ai!

LOUIS NOIR

PREMIER E IMS ODE

AU PAYS DES SINGES

célèbre Balidar aux jnrreliùrcs d'or, abritait


ses prises merveilleuses, son immense butin,
CHAPITRE PREMIER derrière l'infranchissable ceinture de récifs
qui couvre son port ; c'est du haut des gra-
Le brick mystérieux. nits amoncelés à Sainte-Barbe que les sal-
iins de Roskoff, sinistres naufrageurs, allu-
Nous sommes à Roskoiï, en pleine Bre- maient les feux qui trompaient les navires ;
tagne, dans une vieille ville pittoresque que c'est sur Roskoff que se racontent les plus
baignent les Ilots de la Manche ; le printemps sombres légendes du pays de Léon.
commence et le ciel est splendide ; les plages, Autrefois nid de pirates, la ville était en-
les îles et les falaises sont battues par le core en 1851 un centre actif de contrebande
grand courant américain du Gulf-Stream, à destination d'Angleterre ; du port, les na-
qui transporte jusqu'en Europe les eaux vires partaient, bondés d'eau-de-vie, qu'ils
tièdes du golfe du Mexique et charge la brise allaient débarquer par les nuits sans lune,
de tièdes émanations. dans les anses périlleuses, en évitant les
Ici, en plein nord, jamais d'hiver ! La flore coups de mousqueton des douaniers anglais.
de ce coin de terre est celle des tropiques ; Le marin contrebandier, qui n'hésite pas
les figuiers géants et les cactus couvrent les à échanger des coups de fusil avec les gar-
terrasses des jardins ; c'est le paradis de des-côtes, s'accoutume à violer la loi et à
l'Armorique, c'est aussi la terre des légendes répandre le sang ; aussi vit-on souvent partir
gracieuses et terribles. C'est sur un roc de de Roskoff des navires secrètement destinés
Roskoff que le pied charmant de Marie Stuart à la traite des noirs sur la côte d'Afrique, à
a foulé le sol de la France po.ur la première la flibuste dans les mers d'Amérique et
fois ; c'est de Roskoff que se sont élancés, à môme à la piraterie dans les détroits de la
la conquête des océans, nos plus hardis Malaisie ou sur les golfes de la Chine.
corsaires; c'est à Roskoff que l'un deux, le Rien d'étonnant donc à ce que ce petit
/. L'HOMME DE BRONZE

port soit le refuge d'audacieux loups de mer, sér


sérieusement litre comte par Karigoulet
qui, quoique tous enrichis par leurs prises haï
haussa les épaules et dit avec insouciance :
le temps de la contre- — Je trouve comme toi mauvaise figure
passées, regrettent
bande et sont prêts pour tous les coups, dan- à co ( brick, et je suppose que ce n'est pas
gereux mais lucratifs, qu'on leur offrirait. sai
sans raison qu'il se tient à distance. Mais
Ainsi, beaucoup d'entre eux ont monté qu
qu'importe? Aller en Chine ou au Congo,
la flottille de Garibaldi ; d'autres ont été cor- ce. m'est indifférent!...
cela Porter un des plus
saires sur les navires du Sud dans la guerre gr
grands noms de Bretagne, èlrc ignorant
de Sécession ; plusieurs ont servi au Brésil co
comme le dernier paysan, ne plus posséder
contre le Paraguay. ur sou, n'avoir jamais eu que la misère en
un
Aussi n'est-ce pas une petite ville mari- pc
perspective, se sentirait ventre de l'ambition
lime ordinaire que Roskoff ; on y trouve des et se juger incapable do rien, sinon de mou-
types de marins légendaires. rii assez proprement,
rir voilà quelle était ma
Mais on y rencontre aussi des spécimens situation, il y a trois jours. Tu crevais de
si
curieux de ces Bretons, gentilshommes de se et moi de faim dans notre trou de l'île de
soif
grands noms, mais sans un sou, sans inslruc- Si
Siek ; il fallait en finir et je t'ai dit : « Allons
lion, ayant sabots aux pieds, travaillant pour n<
nous enrôler à Roskoff. » Nous y voilà !
vivre. M
Maintenant, vogue la galère !
Or, le jour môme où ce drame débutait, — Monsieur le comte, dit Karigoulet, sous
un de ces nobles paysans, arrivé au dernier v,
votre respect, j'aurais préféré un autre na-
degré de la misère, était précisément venu v
vire.
avec son valet, chercher fortune à Roskoff. — Puisqu'il n'y en a pas d'autre qui
Dans une auberge, à l'enseigne de l'Ancre e
enrôle ! dit le comte. Bien heureux si celui-
d'Argonl, ces deux hommes causaient à voix i; a besoin d'hommes ! Nous irons à la ma-

basse, indifférents aux cris, aux rixes, à l'a- r
rée haute lui offrir nos services sur le canot
nimation, aux bruits assourdissants qui s'e- cl maître Yvonnec.
de
levaient de toutes parts ; assis devant une — 11 nous en arrivera malheur! fil Kari-
table, près d'une fenêtre, ils pouvaient tous £goulet ! Ce brick ne dit rien de bon à l'oeil,
deux apercevoir un coin de la mer, au large, i l'ail noir sur yurl. à l'horizon; c'est mau-
il
par une trouée lumineuse entre le fort Sainte- >
vais présage et ça ne se marie pas comme
Barbe et l'île de Tizi-Aouzan. (
couleur ; car ça signifie chayrin sur espoir ;
Dans le lointain, formant une tache sombre ^
pour mon compte...
sur l'azur des flots, apparaissait un navire ; — Assez ! dit le comte d'un ton de maître.
c'était lui que regardaient attentivement les Mon parti est pris. A la haute mer, nous
deux personnages attablés. irons voir si ces gens-là veulent de nous.
L'un d'eux, le maître, dit à son com- El sur cette déclaration péremploire, tous
pagnon : deux se remirent à rêver, comme savent rc-
— Ce damné brick n'a pas bougé ! Que* ver les Bretons, qui restent des heures
diable i'ail-il là ï Pourquoi n'entre-l-il pas5 entières le regard fixe sur un point vague
dans le port? Tous les autres équipages 3 de l'espace ; mais il était évident que Kari-
sont au complet ; sur ce bàtiment-là, il y ai goulet ruminait avec obstination des pensers
peut-être deux places à prendre. Et, mai sinistres à l'occasion du brick mystérieux,
foi, quoique le navire me paraisse suspect, , tandis que le comte se livrait aux caresses
nous sommes si bas percés que je nous en- de l'espérance.
rôlerais, mon pauvre Karigoulet. Comte !... Jean - Louis - Yves - Henry de
— M'est avis, dit en faisant la grimace e Kerenfort l'était authentiquement ; il restait
l'homme interpellé Karigoulet, que vous fe-- l'unique représentant de cette vieille souche
riez une bêtise. Qui sait ce que c'est qu'une e dont l'origine se perdait dans la nuit des lé-
pareille barcasse? Ça peut nous mener loin.i. gendes bretonnes; mais le comte Henry
Le jeune homme, respectueusement etil « était si pauvre qu'il portait le costume des
L'HOMME DE BRONZE

paysans : grand chapeau de feutre noir,


culotte à la turque, veste ronde et ceinture
de laine roulée à la taille, le tout usé, Iroué CHAPITRE II
ici, taché là, râpé partout, mais fièrement
porté. Figures suspectes.
Paysan, soit; mais toujours gentilhomme.
Un incident occupa bientôt leur atten- Les marins qui venaient d'envahir la
tion ; une voiture de poste entrait dans le salle appartenaient à une bande d'individus,
port avec grelots, postillon, bruit de roues, venus de loin un à un; depuis quelque temps
claquements de fouet et flot de poussière ils s'étaient groupés, se connaissant tous et
sablonneuse. faisaient bande à part.
Le comte Henry regarda passer la voi- On avait remarqué que, depuis plusieurs
ture, qui, pour traverser le quai encombré, jours qu'ils étaient arrivés, ils ne s'étaient
dut se mettre au pas; il aperçut dans le mêlés à aucun équipage; ils avaient vécu
coupé une adorable figure déjeune fille. ensemble, ne causant qu'entre eux, et ils
Ce fut comme une vision dont il recul intriguaient fort les gens de Roskoff.
l'éblouissement. Du reste, à la mine, on les jugeait mate-
Il tressaillit et il suivit du regard la chaise lots finis, gabiers à poils et loups de mer à
de posle qui gagna Sainte-Barbe, où un triple gueule.
canot attendait. Les matelots de Roskoff avaient flairé
La jeune fille entrevue descendit de voi- en eux des gens habitués aux plus étranges
ture , suivie d'un personnage enveloppé navigations.
d'un manteau! Tous deux s'embarquèrent, Ils étaient allés s'asseoir aussi loin que
cl le canot fila entre Sainte-Barbe et Tizi- possible des oreilles indiscrètes, ils avaient
Aouzan. commandé du vin, dédaignant l'eau-dc-vie,
Le comte se tourna vers Karigoulet et et, une fois le verre en main, ils avaient
lui dit : causé très-bas.
— C'est une passagère du brick. — Le capitaine Daniolou ne vient pas!
— Le canot file du côLé de ce chien de dit l'un avec un accent espagnol très-pro-
bateau ! fil Karigoulet. C'est drôle tout de noncé. Sa lettre était cependant pressante.
môme qu'une si belle petite personne soit — Il viendra ! dit un
petit marin qui avait
à bord d'un pareil bâtiment ! l'air d'une pratique finie et la prononciation
— Karigoulet, dit le comte, décidément traînante des faubouriens de Paris. Mais
il faut nous engager dans cet équipage-là. loi, senor, tu es impatient comme un merlan
Karigoulet n'osa point protester, mais il sur le gril.
fit la grimace. L'Espagnol reprit :
— Est-ce — Tout bien observe,
qu'il va en tenir pour la jupe je crois que Da-
maintenant, lui qui ne regardait pas les niolou nous a convoqués pour monter le
tilles ! murmura le paysan, pendant que le brick que l'on voit à l'ancre vers Tizi-
comte éLudiait les bordées que décrivait le Aouzan.
canot. — Qui sait ! fit le Parisien.
Daniélou, du
Enfin le jeune homme murmura : reste, est un rude homme ; il ne nous a pas
— La barque accoste, et elle monte à donné rendez-vous ici pour enfiler des perles
bord ; Karigoulet, dans une heure nous ou pour pêcher le hareng... saur.
I irons voir de quoi il retourne à bord de ce Tous les marins qui écoutaient eurent un
bateau ! petit rire silencieux.
Une protestation de Karigoulet fut inter- Le Parisien reprit, mais à voix si basse,
rompue par l'entrée bruyantede deux groupes qu'à peine les oreilles penchées vers lui l'en-
de matelots. tendaient :
— Vous souvenez-vous du troîs-màts hol-
L'HOMME DE BRONZE

landais que nous avons si bien enlevé cl Du côté des Bretons,au contraire, on me-
avec lequel nous avons si gentiment piraté nait grand bruit et c'était le brick mysté-
pendant deux ans? Sans le coup de vent rieux qui faisait les frais de la conversation.
qui nous a mis à la côte nus comme des Le dé de la conversation était tenu par
poissons sans écailles, à celte heure-ci, un certain Plouëdec, ex-maîlre d'équipage;
nous... son matelot, Gouëdic lui donnait la réplique.
— Tais-loi, Parisien! dit le senor. Il ne Selon l'habitude, pour se rafraîchir le
fait pas bon parler de certaines choses, gosier après la petite griserie nationale, les
— Tu as raison, senor. Si on savait ce corsaires (on leur avaient conservé ce nom
que nous savons, le fils de ma mère ne buvaient du cidre à larges coups; leurs
mourrait pas de sa belle mort. Nos têtes à parts de prise en avaient fait des gens à
tous iraient cracher dans le son... l'aise; pas un qui n'eût sa petite maison,
Il y eut un silence lugubre. ses petites rentes, son champ d'oignons et
Puis la conversation se renoua, mais elle d'artichauts cultivé par sa femme, bien en-
fut bientôt interrompue par l'entrée d'une tendu.
nouvelle bande. Tous vieux marsouins du reste, et capables
— Chut! fit l'Espagnol. Voilà les Flambarts encore de jouer leur peau très-gentiment à
et je crois que Daniëlou a des arrière-pen- l'occasion, mais ne la choisissant que bonne.
sées à leur sujet. Ils faisaient les grands coups de contre-
Et ils ce mirent à observer les nouveaux bande.
venus. Le brick les inquiétait, les fascinait, les
magnétisait; ils flairaient l'or dans les flancs
de ce navire.
CHAPITRE III —• Cette carcasse du diable a encore
changé de mouillage cette nuii ! disait
Les flambarts. Plouëdec de sa voix enrouée.
El le vénérable maître, de sa main os-
Ces nouveaux venus étaient tous du port seuse, caressait le cuir tanné de son long
de Roskoff; on les connaissait sous le nom visage à nez d'épervier, en même temps
de Flambarts. qu'à travers la fenêtre il pointait son oeil
Aucun de ces hommes n'était engagé et unique sur le navire suspect, et cet oeil de
tous attendaient l'occasion de monter sur Plouëdec, jaune comme de l'or en fusion,
un navire qui leur convînt, car ils n'étaient voyait à des distances incroyables, à preuve
pas gens à s'inscrire au rôle du premier qu'il dressa sa haute taille, développa sa
bord venu. C'étaient les survivants de l'équi- charpente osseuse, se pencha vers la fenê-
page fameux de lu Colombie, corsaire com- tre, se fit de la main un abat-jour et dit :
mandé par le célèbre fils du fameux Balidar ; — Il y a de la femme à bord! J'en vois
ce digne rejeton du grand corsaire rescovite une.
s'était mis au service des Américains et s'é- — On m'a conté tout à l'heure; dit Couë-
tait signalé par d'admirables faits d'armes. dic, qu'on avait vu passer une chaise de
Ils entrèrent bruyamment, s'assirent en poste sur le port. Il en retourne.
gens qui se sentent chez eux et hélèrent la Et le gros Couëdic, qui avait des préten-
cabaretière. Tous avaient déjà bu les petits tions à la finesse, cligna des yeux, souli-
verres de genièvre par lesquels ils avaient gnant les derniers mots. Les corsaires se
coutume d'inaugurer agréablement la jour- creusèrent la tète pour comprendre, mais
nées, ils étaient dans cei état de demi- Plouëdec fit un signe de tète affirmatif.
ivresse où se complaisent volontiers les gens s —Oui, il en retourne 1,dit-il.
du Nord et où ils possèdent la plus grande î — De quoi ? fit un corsaire.
somme de leurs faculté. —De la politique! déclara Plouëdec à
Les marins inconnus s'étaient tus. voix basse. Quand il y a des navires sus-
L'HOMME DE BRONZE

— N'ayez pas l'air de regarder dans le


pecls en vue, des chaises de poste sur les
routes de Roskoff, des femmes à falbalas à !
fond de la salle les autres caïmans qui sont
bord de bricks drôlement taillés, je dis : II < ce côté-là; mais remarquez qu'il y en a un
de
on retourne! C'est la duchesse de Berry qui <
qui est Espagnol ; j'ai cru entendre un ju-
va l'aire des siennes. Chut ! ron de Naples, et le diable me brûle si,
El tous en choeur : parmi eux, il n'y a pas un Grec. C'est un
— Chut! Il en retourne ! ramassis de tous les ports de la Méditer-
— Pour sûr, reprit Plouëdec, le brick ranée, et le brick-polacre vient de ces mers-
veut être paré à prendre chasse ; il change là. Pour lors, je dis qu'il pourrait bien se
de mouillage selon le vent. Je suis sûr que faire que nous voyions là une partie de l'é-
si, par hasard, le port de Brest, averti par quipage de ce chien de bâtiment.
le sémaphore, envoyait ici une corvette, his- Les corsaires opinèrent du bonnet, glis-
toire de vérifier les papiers du brick, on le sant des regards louches sur les matelots
verrait se couvrir de toile et filer vent ar- étrangers.
rière. Perros reprit toujours en sourdine :
Un petit homme sec, maigre, de figure — Dans mon idée, ces camarades-là ont
intelligente et chafouine, ordinairement une manière à eux de s'aborder qui sent la
écouté par la société comme un oracle, mais boucanerie ; il m'a paru qu'ils avaient des
qui parlait rarement, prit la parole cl dit : signes et des paroles pour se l'econnaîfre,
— Il n'en retourne pas ! car ils ont reçu hier deux hommes qui ve-
Celte déclaration fit sensation ; quand naient on ne sait d'où.
Perros avait déclaré une chose, c'était ar- — Ça pourrait bien être des Frères de la
ticle de foi ; cx-maîlrc de timonnerie, ex- Côte ! dit Plouëdec.
confidenl de Balidar, homme instruit, puis- — Et le brick m'a tout l'air d'avoir bonne
qu'il savait lire, très-rusé et très-pénétrant, volonté de piraler un brin, ajouta Couëdic.
il passait pour infaillible. Cependant la femme à bord...
Cependant Plouëdec essaya de défendre — Imbécile ! dit Perros. Tu es
plus bête
son opinion. qu'un merlan. Est-ce que Balidar ne faisait
— Je dis, moi, lit-il, qu'/7 en retourne! pas venir des femmes à son bord quand il
— Quand tu le répéterais cent fois, avec était en rade?
ta voix de girouette rouillée, reprit Perros, — C'est vrai !
ça ne prouverait rien, vieux cormoran. Pour — Perros, tu es aussi intrigant qu'un ha-
faire la guerre civile, il faut de l'argent ; les reng! dit Couëdic avec admiration.
curés n'ont pas quêté ; par conséquent il — Il va se faire de la mauvaise besogne
n'en retourne pas ! avec ce brick ! observa Plouëdec. Pour ma
C'était péremploire ; aussi Plouëdec, re- part, je ne voudrais pas y embarquer, quand
nonçant à ses suppositions , demanda-t-il même on m'offrirait double paye.
d'un air de défi à Perros : — Il retourne de la corde ! fit Couëdic.
— Puisque tu es si malin, vieille fouine, — Faut voir ! conclut Perros.
dis-nous donc ce que c'est que le brick. En ce moment un homme entrait dans
— D'abord, c'est un brick-polacre ! dit l'auberge.
Perros. Tous les corsaires se touchèrent du coude.
— Et ça se voit ! — Le capitaine Daniclou ! murmurèrent-
— Ça navigue dans la Méditerranée, ces ils.
barcasses-14 ! Et Couëdic ajouta :
— On le sait. Tu nous apprends des cho- — Vous voyez bien qu'il y a de la bouca-
ses que des mousses connaissent après six nerie, de la flibusterie, de la piraterie dans
mois de métier. l'affaire, puisque voilà Daniclou.
Ici Perros haussa les épaules et reprit, — Un Frère de la Côte pour sûr, celui-là I
mais à voix très-basse : — Et il va causer avec les autres.
8 L'HOMME DE BRONZE

Tout le monde se tut. > ; (


chacun s'était tu; un lourd silence planait
Le nouveau venu restait3debout à l'entrée (
daïis la salle.
de l'auberge,* toisant les deux groupes; la '•- Et pourtant, au premier aspect, 1Daniëlou
salle: présentait en-!ce''moment un tableau (
était un capitaine comme tant d'autres ; plus
.digne d'ùnïpincëàu'de 1maître. • ]
matelot d'allures et n'of-
qu'officier,vulgaire
: : Au fond,:: derrière des brocs ventrus, la frant rien de saillant à l'oeil du passant dis-
. -
cabàrètiëré Kërrèdeç, vieille-Bretonne recro- trait.
quevillée,coùrbëe en deux, à tête de sorcière, ; Mais quand on avait signalé cet homme à
*marchant! avec un.bâton comme la mauvaise un observateur s'agace,'il devenait facile" de
fée dès-légendes,le nez faisant carnaval avec déchiffrer 1 sur> ce' visage tout le livre des
le menton,'usurière intéressée dans les en- passions servies par la ruse, le mépris de
.tièprises ! de', contrebande, riche • à plus! de touie'loi et Faudace poussée à ses dernières
sordide et presque en hail- limités. .-.-. ..':•.
.\iïrigtsmillelécus,
lons, elle planait en ce moment sur la scène, ; Pour tout'lemondè,'le capitaine Daniëlou
et son oeilsemit.à briller d'un éclat extraor- était sans contredit le contrebandier le plus
dinaire, quand parut Daniclou. habile et le plus brave de là côte ; il livrait
! La vieille lui fit un signe, d'intelligence et des combats aux douaniers avec une désin-
lui montra avec une sorte de : satisfaction volture si;heureuse et si insolente, que'le
:
.diabolique les deux groupes de marins, gouvernement anglais avait promis . une
-v II, y avait là :une riche collection de types, . prime considérable à qui le prendrait.
un choix de loups de mer capable : de salis- On' racontait qu'il avait arrêté et séquestré
jfaiiie des iplus i difficiles ; si Daniëlou venait un capitaine de douane, pris son cachet,
recruter pour quelque ténébreuse traversée imité' sa' signature 1et 1donné de faux ordres à
.des:ihommés! énergiques; il ne pouvait pas toute une'compagnie de douaniers; si''bien
mieux rencontrer:!•"»! i;n i?M .... ,*,. '.<:/ que dix lieùés' de côtes avaient'éllé dégarnies. ^
Un capitaine d'aventures pouvait'embau- et ouvertes aux contreb'aMièrs1.' !: -:;;"'' iUi '' -r"
cher ide mondé-rlà sur' Minime; ces rudes '' Surpris'pai'.unë escouade dé se^t soldats
figures,! aux irides : profondes,•! aux : saillies de douane, au moment où il s'abouchait
accentuées, semblaient des têtes, taillées à . seul 1avec un receleur de fraude'anglais, il
coup de hache dans des blocs de igranit..Tous ; "avait tué quatre de ses:adversaires; blessé
ces hommes ont lutté contre-.les'oùragans, le sergent :et un autre homme, et il'avait
to.ûs,' ohtitué,,1 tous*brifcsentiïle'fer. ou-le '.plomb . 'ramené ;le dernier prisonnier à sbnbôrdl '' '
de lîennemi ehtamerr, leur .peau..' Sur ces > i •' iSéuH.v. '•'.•.: : " . :: • : i- -
visages bronzés par, tous les soleils; .fouettés ! " -Puisil 'était retourné à terre suivi: de
.iparles'vents,'les';Targescicatrices lont gravéI ' sept matelots, qui s'étaient déguisés avec les
'
t
Iflimot,- :. : i :);.:\ i i; .' '. v ci: ' ';_ i:';., tj uniformes'des- morts' et'dés 1blessés; ' ils
avaient-surpris'ainsi deux postés, garrotté
une vingtaine de douaniers et 1ouvert libre
BATAILLE!: embarquement' à une ftôtte^decihqlougres,
' bondes'd'ëau-dé-vie et commandés par Da-
! 'niëioù;jamiràlcôhtrebandier; '• •• l '
eh lettrés ineffaçables.: • •. • : » .'. -..;>.. Voilà certes de quoi tailler à un-homme
- . Corsaires i et spirates, >.soùs ; la,;main d'un i : une
jolie réputation dans un port ; mais Ton
hardi capitaine, devaient former un équi- - 'disait to'ut:bas que,' soùsle fraudeur, il y avait
page merveilleusement propre aux: coups dei : un forban, un Frère de la Cote,'un-pirate '
main;! t\ x v. '< n i :; Y - enfin..-' <'-.': . . .! : !
'Et Daniëlou; était le;chef qu'il fallait à pa_ On n'en causait que discrètement .entre
reille troupe. amis, à mots couverts ; un jour le commis-
: : Évidemment il dominait ces màrins; intré- saire du port ayant fait quelque menace à
pides ; .tous baissaient les yeux devant lui ; Daniëlou et lui ayant donné à comprendre
C'ôlall un lapagcinfernal.

L'HOMMEDE BRONZE.- î Au PAYS bas SINGES.-.2 , •'


10 L ' H 0 MME DE B R 0 N ZK

qu'il se doutait de quelque chose, il advint pour allumer son cigare au vôtre, vous étiez
malheur' à ce fonctionnaire imprudent. frappé de lire tout à coup tant de révéla-
Il se grisa quelque peu certain soir, il se tions sous la vulgarité de ses traits ; les dé-
perdit dans la brume et se noya dans le tails de cette tète, banale en son ensemble,
port. prenaient du relief et trahissaient les vices
Daniëlou fut soupçonné ; mais il y avait de cet homme extraordinaire.
en sa faveur un alibi tellement prouvé, que L'impression générale reçue était une res-
la justice ne le poursuivit pas. semblance avec le bull-dog : les oreilles
Une autre fois, certain matelot lit allusion même de Daniëlou se terminaient en pointe
aune expédition dans l'océan Pacifique, pen- comme celles de ce chien brûlai ; les lèvres
dant laquelle Daniëlou aurait joué un rôle étaient lippues, les joues tombantes; le front
louche. se bombait en bosse, il se coupait au mi-
Ce matelot fut tué raide par une roche qui lieu d'une ride menaçante ; les tempes ren-
se détacha de Rochroum juste à point pour flées accusaient l'instinct de destruction ; le
aplatir cet indiscret. nez respirait le carnage.
Depuis chacun fui prudent et tint sa lan- Mais cette physionomie d'une mobilité in-
gue. croyable, quand Daniclou ne se surveillait
Mais, en somme, étant donnés deux pé- point, exprimait tour à tour, à un degré
cheurs, amalelolés depuis vingt ans, pou- d'inlensilé inouï, le sarcasme, la haine, l'en-
vant causer librement sur leur bateau, en vie, la rapacité, la colère, la luxure, la du-
pleine mer, que se fussent-ils donc raconté plicité et l'orgueil ; toutes les concupiscences
sur Daniëlou ? embrasaient cette large "poitrine et mon-
Des histoires sombres de piraterie. taient aux yeux en flammes qui illuminaient
On disait que Tom Dick, le fameux con- celte tète sinistre d'un feu sombre.
vicl échappé des bagnes de l'Australie, Tom- Ce terrible regard était voilé presque tou-
Dick, qui avait ruiné le commerce anglais et jours par le clignotement des paupières,
hollandais, Tom Dick enfin, qui avait armé volontairement éteint par l'habitude de la
des flottes de prous malaises et livré des dissimulation ; aussi pour bien juger un pa-
combats aux escadres envoyées contre lui : reil homme, fallait-il le surprendre quand
on répétait tout bas que ce Tom Dick, tué la vue d'un riche chargement, d'une jolie
dans un combat, avait eu Daniëlou pour suc- femme ou d'un ennemi, allumait sa pru-
cesseur ; mais que celui-ci s'était bien gardé nelle et la dilatait ; on se sentait alors en face
de faire connaître son identité et avait conti- d'une béfe fauve., le bull-dog se faisait tigre;
nué ces dévastations sous le.nom do son on comprenait l'effroi qu'il inspirait.
prédécesseur. On devinait que Daniclou s'attachait à
Si la chose était vraie, il fallait tenir Da- dissimuler la véritable expression de ses
niëlou pour un atroce scélérat, mais aussi traits sous une vulgarité d'emprunt; il ca-
pour un grand homme de mer. chait le pirate sous l'apparente bonhomie du
Pourtant, à le voir, au premier abord, dans capitaine caboteur.
son .costume breton surloul, qu'il affectait de Ce qui le trahissait le plus souvent mal-
porter, rien ne décelait ses talents. gré lui, c'était un tic qui relevait la lèvre
. ti était de taille moyenne, large d'épaules, supérieure et laissait entrevoir deux dents
bien campé sur ses reins solides ', grosses longues, acérées, croisées l'une sur l'autre,
mains, larges pieds, lourdes allures. C'était dents féroces, dents de léopard, qui.épou-
en somme le premier matelot venu, dégrossi vantaient dans celle bouche humaine. Ce
quelque peu par l'exercice du commande- rictus mettait en garde contre Daniëlou ;
ment; traversant un quai, il ne fixait l'atten- niais lorsqu'il voulait faire une dupe, il se
tion de-personne. surveillait avec tant d'attention, qu'il parve-
Mais si Daniëlou, s'arrètant en face de nait à dompter ses nerfs et à remplacer son
' tic
vous, après avoir salué, allongeait le bras par un sourire discret.
AU PAYS DES SINGES 11

On conçoit quel prestige devait exercer un La vieille, cependant, courbée en deux,


pareil homme, môme sur des corsaires, fapportait un panier de bouteilles, préparé
même sur des forbans. (
d'avance, et qui attendait sous le comptoir;
Sans doute, dans celte auberge, connu de (
des toiles d'araignée attestaient l'âge res-
tous, il jugeait inutile de dissimuler, car il pectable
] de ce bordeaux, seul vin connu de
venait d'y apparaître dans toute l'infernale 1 Bretagne.
la
splendeur de son type démoniaque. La vieille Keredec donna du coude dans
Son regard se promena sur tous, s'arrêta le dos de Couëdic et lui dit de sa voix fêlée :
sur chacun, mais surtout sur le comte Henry — Mets le panier sur la table, vieux mar-
qui fixa tranquillement ses yeux limpides, souin ; lu vois bien que je ne peux pas.
francs cl doux sur le redoutable capitaine. Et à Perros :
Perros remarqua que Daniëlou souriait — Toi, maître la Fouine, viens avec moi;
avec bienveillance à ce gentilhomme, et il lu porteras le sac.
murmura ces mois dans l'oreille de Couë- Tous les corsaires eussent voulu se trouver
dic : à la place de Perros ; il allait savoir ce qu'il
— Je crois que Daniëlou a une idée sur y avait dans le sac; personne ne le quitta
le comte. dos yeux.
— Idée de l'embaucher dans les Frères Il revint, portant une sacoche dont sa main
de la Cote, parbleu! fit Couëdic. Ces flibus- fébrile palpait le contenu; mais il était diffi-
tiers aiment à enrôler des nobles ruinés dans cile de deviner s'il y avait des écus ou des
leur société. louis, car le cuir éfait double, très-résistant
— Te souviens-tu de ce pauvre petit ba- et très-épais.
ron de Kardelec... Toutefois Perros posa la sacoche sur la
— Chut ! fit Plouëdec. table, et le métal tinta joyeusenlent.
En ce moment, après un léger salut au À ce son, Karigoulet, n'y tint plus; il vint
groupe des marins étrangers, Daniëlou se s'asseoir à la table des corsaires, et il s'al-
dirigeait vers la table des corsaires ; il vint longea, des coudes et de la tète, le plus
s'asseoir auprès de Couëdic, serra sans façon possible vers la sacoche.
la main à fous et dit : Du côté des marins étrangers pas un geste,
— J'ai à vous parler ! aucune apparence de convoitise, un dédain
Puis il cria d'une voix de stentor, car la singulier.
vieille Keredec était un pou sourde, il cria, Le comte Henry, de son côLé, restait im-
disons-nous, cette commande agréable : passible.
— Eh ! la mère, servez le vin et le sac ! Daniëlou cligna de- l'oeil du côté de ce
Le vin ! gracieux gentilhomme, et il remarqua avec
C'était déjà une annonce alléchante : les une déception visible cette attitude d'indif-
yeux des corsaires brillaient. férence.
Mais le sac ! Toutefois il commença l'attaque ; nous di-
.Quel sac ? sons attaque, car il y allait avoir lutte, com-
Pourquoi un sac? bat des consciences contre la tentation.
Perros, au nez de fouine, se mit à de- — Çà! les enfants, dit Daniëlou caressant
mander : la sacoche, il mo paraît que vous vous rouillez
— Il s'agit donc d'un engagement? à terre comme des sabres d'abordage empilés
— Nous allons causer ! fit Daniëlou, en : à fond de cale. Vous voilà sans enrôlements
montrant à nu ses deux crocs. et pareils à des merlans à sec sur le sable.
Et désignant les marins suspects : La contrebande ne va donc pas, que les
— Vous
pensez bien, dit-il, que ceux-ci i Flambards restent à terre!
ne sont pas ici pour rien; ils ont su que je s — Peuh ! dit Perros. La contrebande, vous
levais des matelots, et ils sont venus. Il y le savez aussi bien que nous, ne rapporte
aura concurrence. plus sa peine ; ces chiens de gabelous nous
12 L'HOMME DE BRONZE

mordent rudement à l'arrière ; et quand un — Mais nous avons eu chacun deux cents
pauvre lougre fraudeur se montre dans les louis de parts de prise! observa Perros ! C'est
eaux anglaises, il a tout de suite trois avisos gentil, pour un simple matelot.
à ses trousses. Le jeu n'en vaut plus la chan- En ce moment tous se turent, car Daniëlou
delle, quand on a du pain de cuit sur la venait de délier les cordons de la sacoche,
planche. elune vive émotion s'était emparée des Bre-
— Et vous tons. D'un tour de main, le fameux contre-
n'ignorez pas, Daniëlou, ajouta
Plouëdec, que tous les Flambards sont à leur bandier renversa l'énorme bourse de cuir et
aise, sans se vanter. — On ne les enrôle pas il entassa le contenu sur la table.
pour une avance de dix écus. Il y eut une explosion de surprise.
Le vieux maître accompagna sa déclara- C'était de l'or...
tion d'un regard qui avait la prétention d'être Daniëlou se mit silencieusement à ranger
dédaigneux pour la sacoche. les louis et les napoléons en pile de cinquante
— Moi, déclara Couëdic, je me sens vieux chacune, et chacun suivait d'un oeil émer-
jusqu'aux moelles ; je ne suis plus qu'un veillé cette prestigieuse opération.
ponton à peine bon pour servir de patache. L'or exerçait déjà sa fascination irrésis-
On me mettrait là sur la table cinquante tible; les Flambarts s'allumaient.
louis d'arrhes que je n'écrirais pas mon I Quant à Karigoulet, il était hors de lui, cl
chiffre sur un registre. J'ai du bien au soleil, il s'allongeait vers Daniëlou comme une cou-
heureusement. Pas vrai, les autres, que les leuvre ; il avait peu à peu mis les genoux sur
Flambards veulent se reposer, et qu'il fau- la table.
drait une fameuse prise en perspective et 11 y avait sept Flambards, Daniëlou n'avait
des avances comme en donnait Balidar, poul- l'ail que sept tas.
ies décider à remonter sur une barcasse. Karigoulet protesta,
L'assentiment fut général, unanime et uni- — Par Notre-Dame-de-Ploërmel,
je vaux
versel, comme le constata maître Perros, qui bien ces vieilles carcasses-là ! s'écria-t-il.
renchérit encore sur les autres. Faites une huitième part, capilaine Danië-
— Moi, dit-il, je me défierais d'une forte lou.
avance, parce que c'est un moyen d'engager — Qu'est-ce qu'il dit donc, ce failli-chien!
les matelots pour dos expéditions pendant gronda Plouëdec. Voilà qu'il se compare aux
lesquelles les lilins se transforment en cordes Flambards !
à pendre et les grandes vergues en potences. — Pourquoi donc pas, l'ancien? Un jeune
Il pleut des balles el dos boulets dans ces homme de bon courage comme moi vaut bien
traversées-là. un vieux veau-marin comme vous.
— Qui ne
risque rien n'a rien ! dit Da- Plouëdec outré se leva, mais Daniëlou le
niclou sentencieusement. lit asseoir d'un geste.
Et s'adressant à Couëdic : — Et-lu à toi, pour le vendre, mon
petit
— Combien Baiidar avait-il l'habitude de
Karigoulet? demanda-t-il. N'apparliens-tu
donner d'arrhes? demanda Daniëlou. Bé- pas au comte ? S'il veut s'enrôler, je traite-
ponds sans mentir, vieux requin. rai avec lui, el je te prendrai par-dessus le
— Foi de Flambard,
capitaine, dit Couëdic, marché.
nous avons touché jusqu'à cinquante louis Karigoulet, revenu au sentiment de la réa-
d'arrhes. lité, se retira vivement de la table el revint
— Une ibis ! une seule fois ! fit Daniëlou. vers le comte auquel il parla, le pressant de
Et il s'agissait d'aborder un vaisseau anglais s'engager; mais le maître n'avait pas pour
de quatre-vingt-dix canons avec une cor- l'or la même avidité que le valet.
vette de vingt caronades ! Vous êtes partis — Nous verrons ! fit-il.
trois cents, et vous n'étiez plus que cin- Et comme Karigoulet insistait, le jeune
quante-six, mousses compris, quand vous gentilhomme le caloLla, comme il arrivait
avez ramené le deux-ponts anglais. souvent, ce qui causa un certain déplaisir à
AU PAYS DES SINGES 13

Daniëlou; il comprenait ne — Je ne suis que le second du brick ! fit


que Karigoulet
parvenait pas à décider son maître. Daniëlou.
Mais le fameux capitaine n'en continua pas — Tiens, tiens, tiens ! murmura Perros.
moins son oeuvre d'embauchage avec une El qu'y a-l-il à bord de ce bâtiment-là?
infernale. — Je n'en sais rien !
persévérance
— Mes enfants, dit-il en prenant l'une Il y eut un rire d'incrédulité.
des piles et en la faisant danser dans sa Daniëlou fendit la table d'un formidable
main, pour des gabiers finis, vous avez la coup de poing, qui fit danser les verres et
langue bien longue. Vous avez dit pas mal les bouteilles, et il s'écria avec une sorte do
de- vilainetés sur le brick qui est au large rage :
de Tizi-Aouzan. C'est bote de raconter — Que une gaffe, que je sois em-
un j'avale
tas d'histoires sans cul ni tête, sur un bâti- palé sur un croc, si je sais rien de ce qui se
ment inconnu. D'autant plus qu'on peut, un passe sur le brick.
beau matin, s'embarquer dessus ; car voilà L'accent était trop vrai, la mauvaise hu-
que vous regardez mon or comme une morue meur du capitaine était trop sincère pour
regarde l'appât. que les Flambarts ne fussent pas convaincus ;
— Vous voulez donc nous embaucher sur ils s'étonnèrent plus que jamais.
le brick ? demanda Plouëdec en reniflant Daniëlou reprit au milieu d'un silence
comme un phoque qui vient respirer sur profond :
• — Je
l'eau. joue franc jeu et je vais vous faire
— Oui, dit nettement Daniëlou. ouvrir des becs de goélands pris à l'hame-
Et comme l'émotion avait empoigné les çon. Je vous jure que je ne connais per-
Flambarts sonne de l'équipage du brick.
; comme ils suaient tous à grosses
— M'est avis..., voulut dire Plouëdec.
gouttes du combat qui se livrait en eux ;
comme ils étaient Mais Daniëlou l'interrompit avec un geste
pâles et que leurs dents •
se serraient en grinçant; comme enfin Da- d'autorité bienveillante.
— Inutile de faire grincer ta voix de gi-
niëlou sentait qu'il triompherait, il eut un
rire sardonique rouette rouillée ! fit le capitaine-contreban-
qui mit à nu ses dents de
dier. Je vais t'en dire de plus fortes. Non-
tigre.
— Eh! eh! dit-il, seulement je n'ai jamais mis le pied à bord
ça mord, ça mord.
de mon navire, mais je n'en sais pas le nom ;
Vous faisiez les fines gueules, mais voilà
je veux que le diable me torde le cou, si je
que l'or vous tente. Cinquante louis do prime
me doute de quoi il est chargé ; que le feu de
en signant et deux cents francs par mois pour
l'enfer me brûle pendant cent éternités, si
chaque matelot ; des appointements de capi-
taine au long cours ; sans compter, à la fin j'ai seulement idée de l'endroit où la barque
veut aller ; quant au nom du capitaine, j'en
du voyage, cent louis de gratification si le
ignore aussi la première lettre.
capitaine est content. — M'est avis,
L'énumération de ces avantages grogna Plouëdec, qu'avec
énormes
des renseignements comme ça, l'on peut
mit le comble à l'élonnement des Flambarts ;
s'embarquer à l'aise ; rien ne vous gène aux
mais ils se demandaient ce que l'on pouvait
enfléchures : navire inconnu, capitaine in-
exiger pour de pareilles sommes. connu, cargaison inconnue, destination in-
— Peut-on savoir, ce que vous
capitaine, connue!... Pour chemin à faire, on a devant
voulez faire, vous, à ce bord? demanda soi les mers et les océans.
maître Perros d'un air insinuant. — Je voudrais bien savoir, demanda

Obéir, bien servir et toucher ma prime ! Perros, quel est l'armateur de ce bateau
dit Daniëlou. fantôme? Car enfin, capitaine, vous avez été
— Obéir à
qui ? en rapport avec un armateur ?
— Au donc ! — Oui, dit Daniëlou.
capitaine, J'ai rencontré, à
— Ce n'est
pas vous qui commandez ? , Morlaix, un certain soir, il y a six jours, un
U L'HOMME DE BRONZE

petit vieux cacochyme, enseveli dans les — Voyez-vous, les enfants, le vieil arma-
six mètres de drap de son manteau. Pour t
teur n'a pas l'air catholique ; on flaire auprès
sûr c'est un étranger ; il était descendu, de de c lui une odeur de soufre ; ça pue l'enfer,
la veille, dans le meilleur hôtel, et il s'était j
parole d'honneur, et je m'y connais.
renseigné, à savoir à qui il pourrait s'adres- On ricana à la ronde.
ser pour trouver un second et un équipage. Daniëlou continua :
J'étais le seul capitaine disponible en ce — Ce petit vieux a un air si mystérieux,
moment et prêt à prendre la mer. Le vieux i
des yeux si perçants, une .voix si aigre et I
me fit ses propositions, refusant de me rien ides pieds si minces et si longs, que je crai- !
révéler de ce que vous voudriez tant savoir gnais, à chaque instant, de voir la queue
et moi aussi. lime donna seulement rendez- poilue du diable relever son manteau. Mais
vous, ici, pour aujourd'hui, en me déclarant après avoir bien pensé à l'affaire, je me suis
que nous embarquerions ce soir. dit que si j'avais à bord de ce damné brick
Ea ce moment, à la grande satisfaction une vingtaine de lurons, on finirait tou-
de Daniëlou, le comte Henry se levait el se jours par se tirer d'affaire ; car si l'on nous
dirigeait vers la table ; il se planta devant propose des choses qui soient contre les lois,
le capitaine-contrebandier et lui demanda de rien de plus légitime, pas vrai, qu'une petite
sa voix douce et tranquille : révolte; les autorités seraient bien forcées de
— Si vous
ignorez tout, pourquoi avez- nous approuver.
vous dit loul à l'heure que vous étiez le — C'est vrai ce que vous dites là! fit
second du brick, qui est sous le vent de Tizi- Couëdic. On ne nous fera pas faire de la pi-
Aouzan ? raterie ou des histoires de conspiration mal-
— Asseyez-vous, monsieur le comte, dit gré nous; el si l'on voyait quelque chose de
Daniëlou avec une politesse qui ne lui était suspect, on se rebifferait et l'on commence-
pas habituelle, je vais m'expliquer. rait par visiter le chargement.
Le comte prit place parmi les Flambarts — Si c'était de l'or quelquefois,
par hasard!
qui s'écartèrent avec déférence. Daniëlou insinua Daniëlou.
— Il y a trois cents tonneaux dans le ventre
reprit son récit :
— Le vieux, fit-il, m'a décrit le navire à de ce brick! observa Perros. Une tonne d'or
bord duquel nous devions nous rendre ce ferait 2,500,000 francs. Ne disons donc pas
soir, à la nuit tombée; c'est, m'a-t-il an- de bêtises.
noncé, un brik polacre, peint en noir, qui se — Il
pourrait y avoir argent el or? reprit
tiendra toujours au large et qui navigue à Daniëlou.
demi-charge. Est-ce que ce n'est pas le si- Les convoitises étaient singulièrement al-
gnalement exael du navire qu'on voit d'ici? lumées ; Perros lui-même s'animait ; Plouë-
— C'est vrai ! firent les Flambarts. Mais dec brisa son verre en frappant sur la table
s'enrôler sans rien connaître! Risquer de se et s'écria :
mettre dans une affaire qui est peut-être de — Tonnerre de Brest! Si c'en était! Or
la politique! Se faire pincer et fusiller !... ou argent!...
Et les objections se croisaient. •— Chut! fit Daniëlou. Plus bas! Que fe-
Daniëlou sourit de son mauvais sourire et rais-tu, vieux caïman, si c'en était?...
dit en haussant les épaules : Plouëdec murmura l'oeil étincelant :
— Suis-je étourdi comme une bonite ett — De l'or qu'on cache ! Un navire
suspect!
hète comme un poisson-volant ! J'ai réfléchi i Ça paraît louche ! C'est des voleurs, des mal-
et j'ai hésité !|Oui, moi Daniëlou, qui n'ai ja- faiteurs, des rien qui vaille, des faillis-chiens,
mais tremblé devant rien, ni personne, j'ai i ces gens-là ! Et vous savez, camarades, vo-
eu peur quand le vieux m'a parlé... peur de3 leurs volés, le diable ne fait qu'on rire.
l'inconnu. Personne ne prolesta.
Cet aveu fil impression ; Daniëlou conti- Daniëlou regarda le comte Henry ; celui-ci
nua ; semblait absorbé dans un rêve.
AU PAYS DES SINGES 15

Le capitaine-contrebandier reprit : celle invitation, ne se firent pas prier : ils


— On exige de nous un serinent. Nous le vinrent fraterniser avec les Flambarts.
ferons, pas vrai? Nous jurerons, puisque le La vieille Keredec apporta des paniers de
vieil armateur le veut, nous jurerons d'obéir bordeaux ; on en vida cinq en trinquant et en
sous peine de mort; mais d'obéir en tout fraternisant bruyamment.
bien tout honneur. Le vin aidant, la plus grande cordialité
— C'est ça ! fit Couëdic clignant de l'oeil. rogna entre les deux bandes qui se confon-
De façon que si le navire louvoyait d'une dirent.
façon louche, on demanderait des explica- On sortit bientôt bras dessus, bras dessous,
tions. en chantant à tue-téfe.
— El l'on saurait toujours bien ce qu'il y Il y eut grand émoi dans le port !
a dans la cale ! dit Plouëdec en serrant les
poings. CHAPITRE III
Perros cependant couvait du coin de l'oeil
les marins étrangers. Le contrat.
— Qui sont ceux-là? demanda-t-il à Da-
niëlou. Le comte Henry, cependant, était resté
— Des hommes à moi, qui ont navigué en face de Daniëlou; derrière le jeune gen-
avec moi ! déclara le contrebandier. Us atten- Lilhomme, Karigoulet se tenait anxieux ; il
daient à Morlaix une occasion ; je les ai em- avait vu tant de beaux louis tomber dans la
bauchés naturellement ; puis j'ai pensé à main des Flambarts !
vous. Quand tout le monde eut vidé la salle, le
— Bien obliges, capitaine ! comte dit à Daniëlou :
— Pour marcher avec mes lascars, il n'y — Mon valet prétend
que vous voulez
avait que vous, les Flambarts! Je me suis m'enrôler, capitaine?
dit que vous ne reculeriez pas. Vous me — Oui, monsieur le comte, dit
Daniëlou,
connaissez ; je suis d'attaque. Avec un équi- affectant le respect.
— J'ai à vous
page comme sera le nôtre, je ne crains rien poser des conditions.
du capitaine, aurait-il cent hommes à nous — Monsieur le comte, je double la
prime
opposer. pour vous.
— On les dit Plouëdec. -- C'est bien. Je vaux ça,
mangerait! croyez-le. Mais
— Vous je mets deux conditions à ce marché. D'abord
acceptez alors?
Toutes les mains s'allongèrent vers les j'emmène mon valet avec moi.
piles de louis. — Je lui paye dix louis de prime, cl il aura
— solde de matelot.
Signons d'abord! dit Daniëlou en se
faisant apporter un registre par la vieille — Non, dit le comte. Le
payant, il serait
Keredec. à vous. Je le garde tout à moi pour mon ser-
Tous signèrent ou firent leur croix, et vice...
Daniëlou leur jeta l'or dans les bérets, en — Soit ! fit Daniëlou.
recommandant à tous les engagés de ne pas Karigoulet, outré de perdre dix louis,
oublier que l'on s'embarquait le soir môme. s'avança et voulut parler; d'une rude pous-
Plouëdec prit la parole : sée le comte l'envoya rouler au bout de la
— Les enfants, dit-il, une heure salle et il reprit :
pour dire
au revoir aux femmes et aux enfants, et ren- — La seconde condition est celle-ci :
quoi
dez-vous aux Villes; nous allons nous payer qu'il arrive, la jeune lillc qui est a bord sera
d'ici à Morlaix une baleinière à roulettes, sous ma protection et, s'il y a révolte, elle
comme du temps de Balidar. Vive Daniëlou ! n'appartiendra qu'à moi, à moi seul.
Eh! là-bas, vous autres, les camarades, en Daniëlou tressaillit, mais il acquiesça,
ètes-vous de la baleinière à roulettes':'' sans hésiter.
Les marins étrangers auxquels s'adressait ' —Soit! fit-il.
16 L'HOMME DE BRONZE

« La petite demoiselle est pour vous, s'il comme un brûlot, si je ne fais pas jouer la
arrive quelque chose. pompe au vin. Quoi de nouveau, matelot?
— Ôh! je suis bien sûr qu'il
y. aura quel- Les Flambarts, /7s se sont-iis engagés?
que chose! fit le comte en souriant. L'homme qui venait de faire cette entrée
— Vous avez donc entendu ce retentissante était l'ami, le matelot, Yàme
que j'ai dit,
et vous jugez, monsieur le comte, que tôt ou damnée du capitaine Daniëlou ; où. celui-ci 1
tard il faudra faire rébellion? demanda Da- commandait, l'autre était second; où Danië- ]
niëlou. lou n'était que second, l'autre était lieute-
Le jeune homme haussa les,épaules et dit nant ou maître d'équipage.
avec une magnifique insouciance : Il avait oublié son nom de famille, ses
—- Cela m'estindifférent ! et jusqu'à
prénoms plusieurs sobriquets
Daniëlou en resta émerveillé. qu'il avait portés tour à tour; mais pour
Il compta cent louis et présenta la plume l'instant il s'appelait :
au jeune gentilhomme qui mit une croix sur
le registre, ne sachant pas écrire.
Le Grand-Cacatois ! \
Il posa la plume sur la table, el Daniëlou,
la reprenant, la présentait au dernier des
Karigoul, lorsque le comte dit : Pourquoi ? il eût été difficile de le dire !
; — Inutile!: où je vais, il va. Un jour de bonne humeur, quelqu'un l'avait
Et il fit signe à Karigoulet de ramasser les interpellé ainsi et le nom lui en était resté.
cent louis. ,. Un mot résume son histoire : il était l'om-
Celui-ci se jeta sur l'or, l'empocha avec bre de Daniëlou; depuis vingt ans, il le
des grognements de sanglier dévorant des suivait partout.
truffes, et il, suivit son maître qui sortait avec - C'était un grand diable d'homme, inter-
une dignité de démarche dont Daniëlou de- minable,,haut perché,, maigre et sec, pareil
meura frappé. .à un mât revêtu d'une peau parcheminée ;
11 murmura entre ses dents : , il ressemblait plus à un corsaire arabe qu'à
— Voilà bien l'homme qu'il me fallait !. un matelot chrétien. Long visage, étroit, à
front fuyant, avec un nez coupant comme une
lame de couteau, mince comme une feuille
CHAPITRE IV de papier, recourbé comme un yatagan, un
nez à faire paraître camard celui de maitre
Perruche el. Grand-Cacatois. Plouëdec; crâne pointu, annonçant, chose
bizarre, la vénération qui devait chez cette
Le capitaine allait sortir après .avoir brute devenir du fétichisme; yeux noirs
échangé deux mots, mystérieusement avec comme du jais, enfoncés sous l'orbite, demi-
la'vieille Keredec, ; quand la porte , s'ouvrit, cachés par des sourcils en broussailles ;
livrant passage à un grand escogriffe, por- ; menton proéminent, joues à pommettes sail-
teur d'une cage renfermant une perruche. lantes, oreilles détachées, retombantes, dont
Le nouveau venu eût difficilement cher- une cassée et rabattue : telle était la tête de
ché, à capher, sa nationalité. l'homme.
ILemplU.d'abord la salle d'unjuron mar- Entre lui et Plouëdec , une certaine res >
seillais, sonore, qui fit vibrer les vieux murs semblance ; mais le maître breton n'était
bretons de l'auberge. qu'une charge dont le Grànd-Càcatois sem-
— Coûquinasse ! s'écria-t-il. La route e/7es bïait la caricature poussée au grotesque et
était langue et le vent, debout ! A. force des au terrible*
tirer des bordées, je suis arrivé. Stop ! Je i Entre eux, dissemblance absolue de ca-
mouille une ancre ! Eh ! la vieille, une bou- • ractères.
teille de bordeaux. Dépêche-toi, bagasse, , Plouëdec était grave comme un héron
j'ai du feu plein mes écoutilles et je flambe Î perché sur une patte et regardant l'eau cou.
AU PAYS DES SINGES \cr/t.

La scèneétait étrange.

1er; le Grand-Cacatois était bruyant et re- faisaitun train du diable, mettait la gaieté
muant comme un perroquet. Il était dévoré partout, et se servant de la grande vergue
du besoin comme d'un perchoir, il y exécutait à chaque
d'agir et de parler. A bord, il
L'HOMSIBnu BnoN/.E. — 3 Au PAYS DES SINGES. — 3
18 'HOMME DE BRONZE

instant des sauts, des voiles et des pirouettes, 1 il avait sombré sur un volcan sous-marin et,
harcelant les gabiers et les mousses, grim- ! certain ce jour, une trombe l'avait enlevé avec
pant jusqu'aux enfléchures, poussant, chan- | se son canot; la barque s'était perdue, l'homme
tant, animant, bousculant tout. s'
I s'était retrouvé.
Bon enfant, du reste ; à un coup de poing Au demeurant, dévoué jusqu'à la mort
ou à un coup de pied près, il était sans ran- ir
inclusivement à ses camarades, rendant
cune. Quand il avait rossé un matelot, pares- rr.
même volontiers service à un inconnu, mais
seux ou arrogant, il ne lui en voulait pas le ft
forban jusqu'à la moelle des os, fier de l'être
moins'du monde. • e ne comprenant rien aux subtilités morales
el
C'était une nature neuve, fruste, exubé- d Gode maritime.
du
rante, naïve, ignorante, emportée, brutale, Avec un Jean Bart, il eût été un loyal et
dévouée, ayant des élans de générosité et vaillant
v corsaire, sans autre mérite que
des accès de férocité dont la contradiction tl
d'imiter le maître el de suivre l'impulsion ;
semblait inexplicable ; on pouvait s'en tenir, 8
avec Daniëlou, il était pirate; mais un juré
pour la définition, à un mot du père Anselme, cqui eût sondé cette conscience peu éclairée,
missionnaire apostolique qu'il avait battu ceût accordé les circonstances atténuantes.
parce que le digne père voulait le convertir, En somme, instrument de clestruotion ter-
et qu'il avait sauvé du bûcher, en risquant i
riblement puissant aux mains de son capi-
sa propre peau ; le prêtre reconnaissant avait 1
taine et matelot,
fini par amener le Grand-Cacatois à la con- Daniëlou, du reste, l'aimait sincèrement ;
fession de ses crimes innombrables, et il l'en iil ne s'était du reste attaché qu'à lui et à la
avait absous malgré l'énormité. vieille Keredec, dont il était peut-être le
Blâmé plus lard par ses supérieurs , il fils.
avait répondu ; Tel était le Grand-Cacatois qui avait dé-
— Que voulez-vous? C'est une âme d'en- coiffé une bouteille et la vidait d'un trait ;
fant dans un corps de démon. Daniëlou attendit la fin de cette lampée pour
Le Grand-Cacatois tuait un homme comme j lui demander :
un gamin tue un pierrot, par distraction, par — Eh bien, quoi de nouveau?
insouciance du bien el du mal. — Rien! dit le Grand-Cacatois. Ah! si!
Il adorait s'amuser. j'ai battu un brasse-carré,
Mais il avait fait plus de cent sauvetages s Les matelots appellent ainsi lés gendar-
périlleux en sa vie. mes, parce qu'ils portent leur chapeau car-
Toujours parce que ça l'amusait. rément sur la tête.
Du reste, sa carrière était une suite d'a- •— Je ne t'avais pas laissé, à Morlaix, au-
ventures impossibles. Prisonnier dans' less près de l'armateur, pour faire des farces ! dit
glaces du pôle, à bord d'un baleinier, il avaitX Daniclou avec mauvaise humeur. Il m'avait
goûté d'un pot au feu de six mille ans, faitil demandé un homme pour son service, et je
d'un filet de mammouth trouvé dans les glaces s t'avais recommandé d'obéir et d'observer.
et conservé intact par le froid (historique). ). — J'ai observé, je n'ai rien vu. J'ai aidé
Une autre fois, dans, un canot qui le por- à faire des paquets, à charger la voiture de
tait naufragé, lui onzième, il avait dîné duu poste, et voilà !
bras d'un cuisinier ; il était fier d'avoir mangé;é — Qu'est-ce que c'est que cet oiseau-là?
de l'homme! En Australie, il avait failli à demanda Daniëlou, montrant la cage,
son tour être dévoré par les naturels ; il avaitit — Ça, fit le Grand-Cacatois en montrant
servi de cible aux flèches des sauvages ; lesJS l'oiseau, ça c'est une perruche que la petite
mandarins chinois lui avaient fait goûter lesÎS demoiselle de l'armateur m'a dit d'apporter
délices du supplice du pal, dont il avait étété ici. C'est-à-dire qu'elle n'a rien dit, étant
délivré par un consul, lequel ignorait à quel3l muette, mais elle m'a fait comprendre la
sacripant il avait affaire. chose par signe ; même que je l'ai amusée
Naufrager, pour lui, était chose banale; Î; beaucoup en faisant des grimaces pour lui
AU PAYS DES SINGES 19

les tic Anglaises, et des plus huppées ! Eh bien


dos
répondre et que nous sommes amis tous
deux. 'a petite, c'est autre chose et c'est mieux!
la
— Comment, vieux phoque abruti, il y a « Les Espagnoles ont du feu à la place de
une fille dans l'affaire, et lu ne me le dis s;
sang dans leurs corps endiablés ; elles ont
dl longues tresses noires qui fouettent l'air,
de
pas ?
— Ça t'intéresse donc? tl yeux qui réveilleraient
des les morts et des
— Oui, parbleu ! P
pieds à ne pas marcher avec, tant c'est polit.
— Il ne faut pas que ça l'intéresse, de- V. bien, ça n'est pas encore ça! La petite,
Eh
clara résolument le Grand-Cacatois. c
c'est cent fois mieux ! Il y a les Arabes, les
— Parce que... ft
Maltaises, les Pepilas du Brésil, les Àri-
— Parce que je te connais. L'enfant est oguitas du Pérou, les Chinoises cle Canton,
très-jolie, et je ne veux pas qu'il lui arrive 1les Japonaises de Yokohama, les négresses
malheur. td'Abyssinie au corps d'ébène, et les femmes
— Tu la gardes pour toi? t bronze de Calcutta. Avec tout ça réuni,
de
— Pas comme tu veux dire! C'est comme i y a de quoi faire sauter la sainte-barbe
il
si j'étais son père nourricier. c coeur, pas vrai? Mets-y encore les Gé-
du
— Tu me fais l'effet d'une ganache! Est- inoises, les Napolitaines, les Mauresques,
ce que lu vas devenir tendre, bonnet, de ]
les Grecques, les Géorgiennes du marché
coton, vertueux comme un notaire el élever aux esclaves de Smyrue. Mets-y même les
des petits au biberon ? Parisiennes qui ont le chic, les Arlésiennes
— C'est plus fort que moi ! dit le ( Irand- qui ont le qallie el les Bordelaises qui ont
Cacalois honteux ; dans mon coeur, j'ai tout le chien ; réunis tout ça en tas, mets la pe-
cle suite adopté cette enfant-là ; elle est si tite à cùlé, donne le choix à un homme ; qu'il
gentille, vois-lu, qu'auprès d'elle, les autres soit pacha, mandarin, prince, roi, empereur,
sont comme des chasse-marée devant une marchand de mélasse, ou forban comme nous,
corvette. l'homme choisira la petite !
Et frappant un coup de poing sur la table, — Âs-lu fini de tirer la bordée du senti-
le Grand-Cacatois dit d'un air presque me- ment? lit Daniëlou, très-frappé au fond do
\ naçant : ce lyrisme d'un vulgaire matelot, monté par
\ — Personne, non personne n'y touchera l'enthousiasme à un pareil diapason.
\ tant que je vivrai, personne pas même le — Troun de l'air! s'écria le Grand-Caca-
S diable, pas môme le grand saint Dieu, pas tois, tribord et bâbord l'eu ! Je tirerai des
\ môme... toi. salves d'honneur et de compliments encore
— C'est bon ! dit Daniëlou. Tu n'as pas el toujours en l'honneur cle l'enfant. Elle a
besoin de l'enflammer. On la respectera, ta des yeux, vois-lu, des yeux qui sont si
mijaurée. beaux, si grands, si doux et qui parlent si
— s'écria le Grand-Cacatois ; bien qu'elle est resiée muelte, la parole lui
Mijaurée,
indigné. Mijaurée ! la petite ! étant inulile. Cette pelile-là, partout où elle
Et avec exaltation : passera, vous ramassera les coeurs d'hommes
— Daniclou, écoute, mon vieux. Nous j comme les gamins ramassent les berniques
avons roulé notre bosse ensemble sur toutes 3 sur les falaises : eux, la peine de se bais-
à les mers et nous avons visité tous les ports ; ser ; elle, rien que par un sourire.
S ni toi, ni moi n'avons vu une femme qui soilX Mais, grattant les barreaux de la cage, ce
1 seulement digne de cirer les bottines de laa qui excita la fureur de la penuche, il mit ce
petite. Les Anglaises, c'est frais, c'est rose,J, correctif à son admiration :
j c est tourné comme des — Par
frégates, mince de,e exemple, elle a eu, l'enfant, une.
,„ l avant el gentimenl taillé de 1 arrière ; ça :a fichue idée d'acheter celte volaille verte,
qui
vous a des cheveux blonds et des
yeuxx esl une méchante bète. Même que monsieur
oleus, c'est vaporeux,comme une brume du lu ! son père — le père de la demoiselle — homme
- matin, enfin... Nous en avons vu, pas vrai,li, 1 irrilable et nervoso-chimico
qui s'allume
20 L'HOMME DE BRONZE

comme l'amadou el prend feu comme la pou- — Je


compte sur toi pour ramener tout le
dre, n'a pas pu supporter les grincements monde ici à l'embarquement ce soir.
de bec el les cris cle l'oiseau dans la chaise — Sois
tranquille. C'est moi qui tiendrai
de poste. Il me l'a confié — pas la voiture la barre el je gouvernerai à rentrer bon port.
— l'animal ! Et la petite m'a fait signe de — Et ta perruche t
l'apporter ici et d'en avoir soin; ce que j'ai —• Aie pas peur! Bonjour, mère Keredec!
fait ; môme que pour être sûr que ce mau- que le diable vous protège !
vais oiseau mangerait, je lui ai mis de force Il sortit, se dirigeant à grandes emjanibées
du grain dans le bec, pensant lui être agréa- vers les Villes et agaçant la perruche en
ble, el je lui ai donné du vin à boire ; pour cheminant.
récompense il m'a mordu au sang et le voilà La vieille Keredec le suivit du regard le
soûl comme une grive, ce qui le rend encore sourcil froncé.
plus grincheux. Daniëlou hochait la tôle.
— Elle a le bordeau désagréable, la per- Évidemment lui et la vieille avaient une
ruche, dit en riant Daniëlou; tords-lui le cou, arrière-pensée.
et tu déclareras qu'elle s'est envolée.
— Pour qui me prends-tu ? s'écria le
Grand-Cacatois scandalisé. La perruche Cil APITRE V
plaît à l'enfant.
« Pour lors, cette sacrée bête devient une Tue-ta !
bête sacrée comme les ibis d'Egypte!
— A ton aise, dit Daniëlou. Lorsque mailrc Cacatois cul disparu, Da-
Et il changea de conversation. niclou regarda la sorcière et dit :
— Tu sais, lit-il, que j'ai terminé les en- — Mauvaise affaire !
— Ça s'annonce mal ! murmura la vieille
rôlements, les Flambarts ont signé.
— Tant mieux! dit joyeusement le Grand- en branlant la tète. Je iu'y attendais. Hier,
Cacatois. Ces Flambarts, ça n'est pas des je suis allé au dolmen, j'y ai tué une poule
noire, cl j'ai l'ait la conjuration. Le sang n'a
poules mouillées, et pour ce que nous avons
à faire... Ces corsaires-là seraient devenus pas coulé régulièrement, j'ai entendu trois
d'honnêtes Frères de la Côlo, si quelqu'un fois le chant de l'orfraie. Ce matin, je me
les avait initiés. suis fait les cartes, et j'ai vu clairement
— On les initiera! fit Daniëlou. Mais si- qu'une femme ferait tout manquer.
lence! Tu as une langue... Je t'ai souvent . Daniëlou sourit.
— Tu ne crois
souhaité qu'on te la coupe. pas au sort, païen, dit la
— Merci bien ! vieille en grondant ; lu ne crois à rien. Ça te
— Il y aura tout à l'heure lancement d'une portera malheur. Je te dis, moi, qu'il y a
dans ton jeu une mauvaise carte. C'est la
baleinière à roulettes sur la place des Villes.
fille de l'armateur.
En es-tu? — Il embarque, cet armateur, et il emmène
— Capeguaille ! Si j'en suis! s'écria le
la petile ! dit Daniëlou d'un air sombre.
Grand-Cacatois avec transport.
L'homme etlalilleme gênent. Ce vieux, je ne
— On prépare tout, là-bas, à un endroit
le connais pas ; mais son oeil ne me dit rien
qu'ils appellent les Villes. debon; je ne le voudrais pas à bord de ce brick.
— J'y cours ! s'écria Cacatois. — Tu ne sais toujours rien du chargement
Il vida une bouteille, se leva et prit sa et de la destination ?
cage. — Rien! Mais qu'importe! Pour recom-
— Au revoir ! dit-il, à ce soir ! Troun de mencer la piraterie, il me faut un bon navire
l'air! quelle bonne idée les Flambarts ont el celui-là me convient. Je l'aurai.
eue de louer une baleinière à roulettes. Va- — Si la femme monte à bord, tu ne l'au-
t-on s'en donner ! ras pas.
AU PAYS DES SINGES 21

— Je crains en effet que mon matelot ne — Eh bien? demandait la vieille.


fasse des bêtises, aimant cette petite. Et Daniëlou répondait :
— Ton matelot défendra la jeune fille... — La petite retourne à Morlaix à
cheval,
et le comte aussi ! pour y chercher je ne sais quoi ; elle est
— Oh ! celui-là, un enfant... escortée par un homme venu du brick et qui
— Un fils de lion qui a griffes el dénis ; a un air militaire. On dirait un officier étran-
délie-loi du Keremforf! ger. Il reviendront avant la nuit.
— Peidi ! Je ne m'en soucie guère. La vieille grimaça un sourire.
— C'est une forte race! prends-y garde, — Il ne faut
pas qu'elle embarque ! lit-elle
Daniëlou. en branlant la tète.
— Basl! Un coup de poignard s'il le faut, — la mère! dit mysté-
Soyez tranquille,
avec une poussée, et le dernier des Keremforf rieusement Daniëlou. Du même coup, la fille
ira prendre un bain pour l'éternité. C'est disparaîtra, et le père la cherchera. Le na-
mon matelot qui m'inquiète le plus. vire ne saurait rôder longtemps ainsi sur nos
— Tuc-lc aussi! fit la vieille avec un re- côtes sans risquer d'clro accosté par un
gard d'indicible férocité. aviso de l'Etat. Il faudra qu'il parle sans l'ar-
Daniëlou tressaillit. malcur... J'arrangerai les choses pour cola.
— Je te l'ai dit, lit la vieille en haussant Et avec une sombre énergie :
les épaules, le jour où tu hésiteras à verser — Une fois encore,
j'aurai sous les pieds
le sang d'un homme, lu seras perdu. Je l'ai un bon brick, et je pourrai courir grand lar-
lu ton avenir dans les astres, clans le creux gue après la fortune.
des vieilles pierres druidiques, sur les lignes — Des millions, cette fois! dit la
vieille,
de la main et sur les lâches de Ion sang avec une conviction profonde.
coulant dans l'eau bénite. T'ai-je jamais Puis avec sollicitude :
— Que vas-tu faire ?
trompé?
— Eh! fit Daniëlou, — Je
je vous le répète, je prendrai avec moi l'un des frères,
ne crois pas à vos sorcelleries, la mère ; vous et ce soir, au retour de la polilo, dans le ra-
m'avez prédit un avenir que j'ai réalisé, parce vin des Souhaits, nous ferons son affaire à
qne j'ai de la poigne cl du courage ; mais ça l'homme qui l'accompagne. Quant à elle,
ne prouve rien. tonnerre et sang, c'est un morceau de prince!
— Tais-loi, dit la vieille avec une ten- La lèvre do Daniëlou se releva laissant à
dresse maternelle qui rendait sa voix sup- nu ses terribles dents.
pliante, ne provoque pas le sort par tes — A ton aise petit, dit la Keredec ; il faut
défis. bien que jeunesse se passe. Quand tu auras
— Soit! Je ne veux comme moi tes cent ans, tu ne penseras plus
pas vous contrarier.
Du reste, nous sommes d'accord, puisque qu'à l'or. Mais où cacheras-tu l'enfant pour
là où vous voyez un danger, je vois un péril. qu'on ne la trouve pas ?
' En ce moment Daniëlou — Il en manque bien cle grottes où l'on
aperçut un canot
se dirigeant vers Sainte Barbe. peut murer un cadavre avec des blocs de
— Tenez, la mère, dit-il
joyeusement, granit ! dit Daniclou d'un accent sauvage.
voilà qui conjurera les mauvais — Un cadavre... à la bonne heure ! fit la
peut-être
présages. vieille. Il n'y a que les morts qui ne parlent
La vieille '
Keredec se lova, son oeil pas.
s'illumina en voyant l'embarcation et une — Au revoir, la mère, et à ce soir.
femme à bord. — Amuse-toi bien et tue-la !
— C'est elle ! murmura la sorcière. Elle Cette dernière recommandation fut faite
ne part donc avec tendresse.
point, puisqu'elle débarque !
— Je vais le Daniëlou en fut touché.
savoir, dit Daniëlou.
Il sortit — Elle m'aime, la vieille ! murmura-t-il en
précipitamment.
Une heure après, il rentrait en toute hâte. sortant. Vrai, je ne m'en débarrasserais pour
L'HOMME DE BRONZE

avoir son magot qu'à la dernière extrémité Cacalois, qui, distribuant des bourrades, se
de la misère. faisait large passage.
Et il s'éloigna rapidement à la recherche 11 apparut aux yeux ébahis de Plouëdec
du senor, un drôle sinistre, avec lequel il el des Flambarts, portant sa perruche qui
quitta Roskolf. poussait des cris aigres el perçants.
Pendant ce temps, les Flambards lançaient — Qu'est-ce
que celui-là? demanda Couë-
la baleinière à roulettes. dic intrigué.
— Ça, fit le Parisien, c'est le Grand-Caca-
tois, maître d'équipage, matelot de Da-
CHAPITRE VI niëlou !...
— Est-ce
que c'est sa perruche qui siffle
La baleinière à roulettes. les commandements? demanda d'un air nar-
quois Couëdic.
Au moment où le Grand-Cacatois, — Camarade, dit le
portant Parisien, tu me semblés
sa perruche, arrivait sur la place des Villes un bon Breton ; je vais le donner un conseil.
bondée cle monde el remplie de rumeurs, un Ne blague jamais le Grand-Cacatois. Il t'en
charriot traîné par huit chevaux faisait son cuirait.
entrée, conduit par maître Plouëdec. —
Plouëdec,qui est maître de droit, l'ayant
Ce char portait une baleinière longue de toujours été avec Balidar el les autres
dix mètres, bordée de ses avirons, pavoiséc capitaines, ne va pas lui céder le comman-
cl fleurie. dement comme ça.
Les chevaux étaient enguirlandés et enru- — Il le
prendra.
bannés; les bancs et les levées cle la balei- Déjà Cacatois avait pose sa perruche sur
nière disparaissaient sous les tapis; unebande l'avant de la baleinière, et il avait saisi son
de filles qui avaient orné le char, suivaient sifflet.
maître Plouëdec ; elles avaient endossé les Maître Plouëdec, suffoqué de celle préten-
habits des grands jours de fête et de proces- tion, cria :
sion qui se lèguent de mères en filles. — Dites donc,
vous, l'homme à la per-
Toute la population, assemblée aux Villes, ruche, esL-ce que vous auriez la prétention
salua par des hourrahs l'arrivée cle la balei- de commander la baleinière ?
nière à roulettes; les coeurs battaient; on se •— Un
peu, mon neveu ! Troun cle l'air !
rappelait les grands jours du temps des est-il drôle celui-là! s'écria le forban. Est-ce
corsaires, le nom illustre des Balidars, père que je ne suis pas le maître en l'absence de
et fils ; et l'on se demandait si les exploits de Daniëlou? Pas vrai, les autres?
celle fameuse époque allaient recommencer. Il s'adressait aux forbans qui approu-
Hourrah pour les Flambarts ! vèrent.
'
Bravo pour Daniëlou Mais le chef des Flambards avait son
Tous les chapeaux saluaient les corsaires. amour-propre.
Maître Plouëdec avait pris son sifflet pour — Et moi
j'ai toujours commandé la ba-
présider à la cérémonie de la bénédiction qui leinière à roulettes du temps cle Balidar. Pas
venait de finir ; forbans et Flambarts se ran- vrai les autres? fit Plouëdec.
geaient déjà devant le curé qui s'en allait Ils s'adressait aux corsaires qui appuyè-
avec une bonne aubaine, quand une voix de rent cette affirmation.
stentor cria : — Balidar est mort, dit Cacatois. Du reste,
— Eh! capeguaille, une minute, les amis ! si tu n'es pas content, tire ton couteau et nous
On ne dérape pas les uns sans les autres. allons voir qui de nous deux mourra?
Place, camarades ! — C'est
l'usage, déclarèrent les forbans.
Au même instant, un homme qui faisait Si l'un de nous se croyait plus fort et plus
obstacle au nouvel arrivant, sautait en l'air, adroit que Daniëlou, il le provoquerait, et,
lancé dans l'espace parla main libre du Grand- I s'il le tuait; il serait capitaine à sa place. Si
AU PAYS DES SINGES 23

Plouëdec veut lutter avec Cacatois, ,


libre à f alors il faudrait jouer ça au couteau entre
lui. vous deux.
La population haletante écoutait ces étran- Personne ne s'y opposant, Plouëdec fut
ges déclarations de principes avec une émo- second maître, ce qui fut pour lui une fiche
tion profonde ; les plus belles filles de Ros- cle consolation.
— Eh ! les Flambarts, disait Cacatois, vous
koff s'étaient rapprochées pour regarder la
bataille ; d'aucunes commençaient à trouver ne me connaissez pas encore ; mais vous
le Grand-Cacatois bel homme. m'apprécierez, bagasse ! je vous le dis.
Plouëdec, vieux garçon, était, quoique un Tenez, vous êtes des lurons; mais il n'y en a
peu grisonnant,, le lovelace de Roskoff; il pas un qui soit capable de faire tanguer et
avait pour lui les pièces de cent sous et sa rouler la baleinière à roulettes comme moi.
vieille gloire. Tous les Flambarts, fils cle Défaites les traits des chevaux.
Neptune, étaient les enfants gâtés de Vénus ; On obéit.
mais leurs actions baissaient — Oh ! les belles filles ! commanda-t-il,
depuis quel-
ques jours. montez voir là-dedans !
Les forbans, avec leur mine étrange el les Il en prit une galamment et la posa sur un
bruits mystérieux qui couraient sur eux, les banc, non sans l'avoir embrassée et lui avoir
forbans, fruits nouveaux, tentaient les Eves pincé le mollet.
rosko viles. Six autres jeunesses, amoureuses de plai-
El voilà queCacalois, un intrus, Cacatois, sir, se firent hisser dans la barque, qui se
l'un des forbans rivaux des corsaires, voulait trouva montée par un joli équipage ; car les
s'emparer du commandement en face de tous! Boskovitessont charmantes.
C'était humiliant ; qu'en auraient pensé les Le géant marseillais se glissa sous le char
filles? qui pesait bien deux tonnes avec son char-
Plouëdec n'était pas homme à reculer. 11 gement, et il se mit à quatre pattes : on
tira son couteau crânement. peut employer le mot pour pareil gorille ; la
Fort heureusement, Perros, homme pru- foule regardait curieusement.
dent, se jeta devant lui ; il avait calculé les On vit alors la longue échine du Pro-
chances, il avait vu sauter en l'air le gars vençal se recourber en clos de tigre et sou-
que la main de Cacatois avait saisi : il jugea lever le char auquel elle imprima tantôt un
que Plouëdec serait tué. roulis, tantôt un tangage violent, qui se-
— Un instant ! dit-il. Pas cle malentendus. couait l'équipage.
Voyons, Plouëdec, lu n'es pas raisonnable. Et les filles de crier ! Et la foule cle rire
Si quand tu étais l'ami, le matelot cle Bali- aux éclats !
dar, on avait voulu commander l'équipage C'était là, comme tour de force, une
en ton absence, tu te serais fâché, pas vrai? prouesse inouïe, un miracle prodigieux.
Or, Cacatois, que voici, est matelot cle Da- Aussi quand le Grand-Cacatois sortit de
niëlou, notre capitaine. Par conséquent, il dessous le char, fut-il acclamé avec fréné-
est dans son droit. Donnez-vous la main, sie.
vous êtes deux braves, soyez amis ; ça vaut Plouëdec lui-même, ne se sentant pas de
mieux. force, rendit hommage à son rival en termes
Plouëdec fut frappé de la justesse du rai- flatteurs :
— Cacatois, dit-il,
sonnement ; il remit son arme à sa ceinture tutoyant familièrement
l dans sa gaine. le géant, tu es aussi fort qu'un chameau !
| —C'est vrai! fit-il. Le droit est le droit ! Je n'avais jamais vu ça.
Cacatois, je vous reconnais maître d'équi- — Bagasse ! tu en verras bien d'autres! dit
1 Page. Cacatois en prenant son sifflet.
' — Et moi Et il cria de sa voix tonnante à l'équi-
je te nomme second maître ! fit
Cacatois en rengainant aussi. A moins que page :
quelqu'un ne veuille te disputer le grade ; — Elos-vous parés?
24 L-HOMME DE BRONZE

— Oui !
répondirent les matelots, de ce corps sveite, ondulant, aux fines at-
—'Envoyez ! fit-il. ta
taches, au galbe pur, parfait en ses harmo-
Corsaires et-forbans envoyèrent littérale- ni
nies, remarquable surtout par le modelé du
ment dans la barque autant de belles filles co et la superbe tontée
cou d'épaules qui
sans scrupules, qu'il en fallait pour que ctia- an
annonçait la force dissimulée sous l'élégance
cun eût sa chacune ; puis les marins escala- de formes.
des
dèrentTéchar. . La tête, encadrée de boucles blondes, se
Plouëdec saisit le fouet, maître Cacatois de
dorait de leurs reflets joyeux, et sa beauté
prit les renés,-le peuple ouvrit passage, et rs
rayonnait des splendeurs miroitantes de
la baleinière à :roiiletles s'ébranla. ce
cette chevelure insoucieusement portée à
— Largesses ! la mode bretonne ; cette lumière mordorée
largesses ! hurlait la foule;
L'usage, au temps de Balidar, était de et égayait. seule cette physionomie toujours
lancer des dragées, de la monnaie de bil- de
douce, méditative, dont l'oeil bleu, limpide
lion, voire quelques pièces d'argent du haut et profond, reflétait des tendresses infinies,
de la baleinière. d<
dont la bouche, d'un dessin distingué,
Les Flambarts s'étaient munis de "gros a'
avait le sourire mélancolique de ceux qui
' -''
sous^ n
n'ont jamais éprouvé les joies de la vie.
Il en tomba une pluie sur la population, IV
Mais les lèvres étaient quelque peu dédai-
et l'on vil là tourbe du port se battre jusque g
gneuses, ce qui dénotait de la susceptibilité;
sous les roues dû char; ce qui provoqua une d jeu mobile des narines, de certaines con-
du
joie exhilarante dans la foule, surtout quand h
tractions rapides du front, de flammes pas-
on eut retiré un mendiant àclemi écrasé de s
sant dans le regard comme des éclairs dans
dessous la voiture. uun ciel bleu, on pouvait conclure à des
En ce moment, au débouché d'une rue, l
transformations soudaines de cetle nature
Plouëdec aperçut le comte Henry en magni-r s
sous le coup de fouet de la colère rapide-
fiqùe costume breton.' r
ment excitée par l'injure. : . ;.
Le jeune gentilhomme apparut splendide Le comte Henry était, en effet, d'utie fierté,
aux yeux de la foule, et il fit une impression Ï
disons mieux, d'un orgueil ombrageux ; l'of-
' ..
profonde. , 1
fenser, c'était s'en faire à jamais un adver-
Le comte était un cle ces typés blonds ssaire, dont rien ne saurait arrêter les ven-
comme on en rencontre quelquefois en Bre^- geances. { Du reste, la devise de la race avait
tagne, et qui semblent incarner le génie dé 1toujours été : « Douce aux amis, implacable
cette nation, à la fois tendre, dévouée, ar- .
aux ennemis. » Le profil du comte Henry
dente, obstinée, cruelle par fanatisme, gé- 'donnait à réfléchir à ceux qui, l'ayant abordé
néreuse par' élans, superlitièuse jusqu'à lai de face , et-n'ayant d'abord rémarqué ,que
puérilité et capable de toutes lès audaces; ; l'extrême bienveillance du: regard, auraient
lorscme -l'on s'arrête en face d'une des têtes 5 cru se trouver en face d'un jeune homme de
d'homme où'de femme qui semblent per- - facile composition. La silhouette de ce sin-
sonnifier cette race, l'on en subit le charme 3 gulier jeune homme se découpait hardi-
irrésistiblement ; toutes ces qualités contra- - ment, dessinant un nez aquilin, un front
dictoires se fondent en une harmonie d'une e téméraire, un de ces fronts de corsaire ou
grâce incomparable, à l'attrait de laquelle ona de condottieri qui défient". la mort et res-
ne résislepas. tent levés devant tous les périls.
Le comté' Henry possédait au suprême e Calme, insouciant, riant en face du dan-
degré ce prestige ; il fascinait invincible- - ger, le comte Henry devait être emporté
ment. ' '
jusqu'à la férocité lorsqu'on l'outrageait.
Qu'on s'imàgine-un jeune homme de vingt-t- jJ Tel était le gentilhomme qui venait de
deux ans; mince, souple, élancé comme unn I s'engager matelot sans savoir quel navire il
j
roseau des Salines. Un artiste eût étudiéié I monterait; mais il se doutait bien que ce
avec admiration les belles lignes allongées3s J| serait le brick aux singulières allures dont
AU PAYS DES SINGES

la coque noire assombrissait un coin 'de Ceux qui connaissent la Bretagne et son
l'horizon. histoire le comprendront ; la noblesse bre-
Comment le comte Henry en était-il réduit tonne fut toujours pauvre ; elle vivait de
à cette extrémité? ses maigres terres, les cultivant ordinaire-
L'HOJIMEDE BUONZE.— 4 Au PAYS DESSINGES. — 4
26 L'HOMME DE BRONZE

nient cle ses propres mains. On vit toujours \ ivrogne, sournois, mauvais gars, paillard,
aux Etats de la province plus cle nobles en avide, avare s'il avait eu de l'argent, supers-
sabots qu'en souliers, c'est un fait histori- titieux à un point inimaginable, mais par-
que. fait valet pour le comte Henry, 'son cama-
Bien d'étonnant à ce que les Keremfort rade, du reste.
fussent sans ressources, à une époque où C'était une singulière association.
ils ne voulaient plus se faire soldats. Légi- Karigoulet était familier jusqu'à discuter
timistes, ils boudaient depuis 1S30. Le père tous les actes du maître ; mais celui- ci n'eût-
du comte Henry, mourant de misère et il pour dîner qu'une soupe au sarrazin, dans
d'épuisement après la tentative de la du- une écuelle de bois, que Karigoulet, debout,
chesse cle Berry, laissait son fils orphelin à tète nue, eût servi monsieur le comte res-
la charge d'une famille de paysans, les pectueusement.
Karigoul, autrefois ses tenanciers ; il ne Cependant si le comte, distrait, ne son-
lui léguait rien que l'honneur et la défense geait pas à laisser à son domestique, gros
de servir les d'Orléans. mangeur, les trois quarts de la pitance,
Le comte fut le premier de cette famille Karigoulet poussait des grognements et fai-
cle soldats qui se fit matelot; il était du sait entendre des protestations.
reste déjà un bon marin, s'étanl accoutumé Ce trait donne une idée de leurs rela-
à la mer, sur les bateaux de pécheurs, tions.
avec les Karigoul s. ; Du reste, Karigoulet tout entier était au
Ces Karigoul, qui avaient élevé le comte, comte, depuis la pointe des cheveux jus-
étaient de fort braves gens, dévoués aux qu'à l'extrémité des ongles. Karigoulet sa-
Keremfort de temps immémorial ; ils avaient . vait qu'il ne s'appartenait pas; sa peau,
accepté la charge qui s'imposait à eux, et crasse comprise, était à Henry de Kerem-
ils avaient fait de leur mieux ; ils avaient fort; celui-ci eût vendu ladite peau n'im-
donné leur fils cadet, Karigoulet, comme porte à qui, que Karigoulet n'eût pas _pro-
domestique au jeune comte, ce qui mar- testé; mais le comte Henry tenait extraor-
quait son rang ; toutefois le gentilhomme dinairement à son valet qu'il rossait néan-
avait dû travailler tout autant que son valet moins consciencieusement chaque fois que
sur le peu de lerre que possédaient les l'occasion s'en présentait, c'est-à-dire quand
Karigoul. Karigoulet s'enivrait au point cle ne plus
Mais une terrible épidémie de fièvre ty- pouvoir servir le comte à table, ou quand
phoïde était venue s'abattre sur les masures ce dernier entendait quelque fille crier au
de l'île cle Siek, et elle avait emporté en secours contre les entreprises du gars.
trois mois tous les Karigoul, excepté le Au demeurant, le maître et le valet étaient
comte el Karigoulet. les meilleurs amis du monde.
Lorsque la fièvre entre dans les taudis Nous oublions de dire que Karigoulet
bretons, elle n'en sort que'quand il n'y a était laid à faire peur, couturé de petite
plus personne à Luer ; elle avait fait grande vérole, et que sa grosse tête ronde épou-
grâce en laissant vivre Henry de Keremfort vantait les femmes, avec ses énormes yeux
et son valet. Après ce désastre étaient gris, saillants, toujours effarés, avec sa
venues la famine et la ruine absolue pour bouche largement fendue et sa tignasse
ces deux jeunes gens, incapables d'exploi- ébourifflée.
ter les landes de la famille. Court, râblé, trapu, rugueux, ensellé
C'était Karigoulet qui, le premier, avait comme les poneys bretons, il en avait la
proposé cle s'enrôler comme matelot; celle vigueur ; il était redoutable clans une lutte
idée avait souri au comte. par la façon dont dont il tenait coup ; battu,
Le Karigoulet était un Breton rouge de écrasé, roué, pilé, il se relevait; quand il
poil, têtu et vicieux comme un petit cheval ne pouvait plus se servir du poing ou du
du pays, dur au mal, infatigable, querelleur, pied, il mordait; broyé, réduit à l'impuis-
AU PAYS DES SINGES 27

sance absolue, laissé pour mort, il recom- accessible à l'entraînement; les filles de l'é-
mençait quinze jours après à la première quipage étaient jolies; la tradition rappor-
rencontre avec son adversaire. tait que les plus grands corsaires avaient
Était-ce un mauvais gars ? aimé se montrer à Morlaix dans la balei-
Oui, certes. nière à roulettes ; mille voix poussaient le
Etait-ce un mauvais homme ? comle, et les fleurs qu'on lui lançait du
Peut-être. char l'inondaient.
Mais quel valet ! Il céda à cette invincible pression cle la
Derrière son maître, il paraissait tout fier masse, et, clans un élan gracieux, il bondit
d'un costume cle toile neul et du bon accueil sur la baleinière.
que la population faisait au comte. Derrière lui, on hissa le dernier des Kari-
Car on aimait, en Bretage, à Roskoff sur - goul, qui, malgré sa force, ployait sous deux
tout, celle vieille famille des Keremfort ; en sacs de monnaie.
voyant son dernier rejeton pauvre, aban- Karigoulet, sachant l'indifférence cle son
donné, s'éleindre sous le suaire do la mi- maître à propos d'argent, s'était avisé cle
sère, plus d'une âme charitable avait fait trafiquer. Il avait changé les pièces d'or con-
des VCJOUX pour la résurrection de cette race tre de l'argent cl bénéficié du change qui esl
antique et fîère. élevé, en Bretagne, où les louis étaient ra-
Et voilà que le jeune comte surgissait res.
soudain, paysan toujours, et en costume Cependant il avait réservé le quart en or.
national ; mais superbe, triomphant, roya- Karigoulet se félicitait do sa spéculalion,
lement beau. tout en suant sous le fardeau de 100 kilos
Sa magnifique tète blonde rayonnait avec qu'il portait.
un éclat dont les femmes étaient éblouies , Il n'avait pas, il est vrai, beaucoup en pro-
tous les coeurs volaient vers lui, et, comme pre; toutefois, il considérait les sacs comme
aux seigneurs d'autrefois, les voix féminines lui appartenant un peu ; le comte, du reste,
crièrent : l'avait généreusement gratifié d'un habit
— Noël ! Noël à Keremfort ! neuf cle valet de ferme.
Grand-Cacatois lui-même fut frappé de Karigoulet, au comble de la joie, tressail-
l'aspect du compte. lant d'aise et d'orgueil, s'était assis sur ses
— Bel oiseau, ce deux sacs et distribuait de là des baisers à
paysan-là, dil-il à Plouë-
dec. Ça ferail un bien joli capitaine flibus- ses voisines de droite et de gauche, quand le
tier. comte Henry fit lover le drôle, car le peuple
— Ce n'est s'était remis à crier :
pas un paysan, mais bien un
comte, par Noire-Dame de Ploërmel ! rcpon- — Noël à Kerem-
.Largesses! largesses!
i dit Plouëdec. Et il fait partie de l'équipage ! fort! Largesses !
"> — Alors ce sera le roi de la Maître Plouëdec, sur la masse commune
fête, le capi-
•j laine de la baleinière à roulettes ! dit Caca- faite par les corsaires, envoyait des sous et
' lois avec enthousiasme. Ça lui est dû comme quelques rares piécettes de vingt centimes ;
au plus joli garçon de nous autres. mais le comte était de trop bonne maison,
Le peuple savait que le comte s'était en- pour ne pas prodiguer l'argent.
§agé, il voyait revivre en lui les corsaires D'un revers de main, il fit dresser Kari-
:§ d'autrefois. goulet sur ses pieds et lui enjoignit du geste
j| La foule cria : de délier les sacs.
•— Dans la le comte ! A lui la
baleinière, Karigoulet regarda son maître d'un air hé-
Place de Balidar ! bété ; toutefois il obéit, espérant r>iên que le
' Et les tonnerres comte s'arrêterait
d'applaudissements rou- après une ou deux poi-
lèrent à cette invitation.
; gnées lancées à la volée sur la canaille ;
Le comte mais il n'en fut rien.
Henry n'avait nullement pensé à
prendre part à cette fête ; mais il était jeune, De Keremfort, puisant à pleines mains,
28 L'HOMME DE BRONZE

inonda littéralement la rue ; ce fut pour la C'est dans ce milieu prestigieux, dans une
foule un éblouissement ; le soleil faisait res- satmosphère saturée de l'ivresse générale,
plendir les gréions de cette averse d'argent ; e
enlouré cle son terrible équipage et enlacé
des rugissements de joie déchirèrent les c
d'un cercle de belles filles; c'est sous les \
poitrines, et les plus dédaigneux jusqu'alors £guirlandes cle fleurs et sous les flammes
se disputèrent cette riche aubaine. f
flottantes des pavillons, c'est dans tout son
Du haut du char, on ne voyait plus qu'une \
prestige enfin que le comte Henry de Kerem-
marée mouvante de dos ondulants ; tous se f
fort apparut pour la première fois à l'héroïne
baissaient avides et rapaces ; les hommes ( ce roman.
cle
étouffaient les femmes, qui mordaient avec Elle le rencontra tout à coup au débouché
rage et tiraient par les cheveux ceux qui les < sentier qui conduit de la Fontaine d'A-
du
bousculaient ; les enfants étaient foulés aux mour à Saint-Pol-de-Léon, en rejoignant la
pieds sans pitié. roule de Morlaix par derrière Roskoff.
Karigoulet s'était empressé de sauter au Elle avait suivi ce chemin avec son ca-
milieu de la foule, pour prendre sa part cle valier.
cette aubaine, et il tapait dur, pour courir Le choc qu'avait reçu le comte en entre-
aux bons endroits. voyant la jeune fille clans la chaise de poste,
Il y a aujourd'hui à Roskoff plus d'un nez elle le subit aussi rude, aussi violent, aussi
épaté qui date cle cette féle-là. foudroyant, quand elle vit cle Keremfort roi
Décidément, la grande tradition revivait ; de celte fête poétique.
c'était comme du temps de Balidar; le grand La loi des contrastes, du reste, condam-
corsaire, lui aussi, avait jeté les écus à nait ces deux jeunes gens à s'aimer.
pleines mains. Il était le type le plus parfait, le plus
— Noël ! Noël à Keremfort ! élégant des blonds ; elle était l'idéal des
Il était vraiment superbe à cette heure. brunes.
ce jeune homme, debout au milieu de l'é- Ce qu'en avait dit maître Cacatois était la
quipage, dans la pose élégante du jeune pé- vérité, la vérité naïve, la vérité poétiquement
cheur vénitien de Léopold Robert. exprimée par une nature inculte.
Autour de lui, les rudes lêtes des forbans, Cette enfant n'était pas une femme, mais
contrastant avec les charmants visages des la femme : Eve en cheveux noirs.
filles roskoviles, composaient un groupe d'un Petite comme Cléopâtre, elle avait la taille
effet pittoresque et saisissant. ronde des Vénus grecques, et la hanche se
Le vieux Plouëdec, brandissait son fouet, révoltait déjà contre l'emprisonnement des
avait un relief qui tranchait sur le fond du jupes; elle disait audacieusement mille
tableau, et formait pendant au Grand-Caca- choses piquantes par les indiscrétions de ses
tois, qui, debout, guidait l'attelage cle huit courbes rebelles," que les plis cle la satinette
chevaux, pareil à ces démons que, dans les cherchaient en vain à cacher.
scènes cle sabbat, on voit conduisant à Autre insurrection ! La gorge soulevait le
grandes guides les chars fantastiques. corsage avec une effronterie ingénue, dessi-
Derrière la baleinière, la foule hurlante et nant des contours naissants qui faisaient
déchaînée se ruait houleuse à la poursuite songer à l'épanouissement des roses, s'ou-
de la voiture que Plouëdec lançait au galop vrant pour la première fois aux baisers du
de temps à autre. soleil.
Le soleil dorait de ses rayons étincelants Les épaules tombaient avec une grâce
cette scène bizarre, sauvage el d'un grand élégante, le col avait la riche parure du col-
caractère, qui rappelait les grandes fêtes du lier de Vénus et les magnifiques attaches que
moyen âge, mariages, triomphes ou entrées l'on admire dans la statuaire antique; de
des ducs cle Bretagne dans leurs bonnes l'ampleur du cou, on pouvait conclure au
villes. modelé de la jambe, en raison des harmo-
Les costumes n'avaient même point changé. nies naturelles ; du reste, le genou s'arron-
AU PAYS DES SINGES 29

dissait si finement qu'il semblait trouer la pouvait devenir une héroïne, comme Porcia,
jupe, et maître Cacatois avait dit du pied, aux heures critiques du dévouement.
qu'il eûtfait envie aux filles de Canton ; quant A l'aspect de cette belle fille, le Grand-
à la main, mignonne et potelée, elle montrait Cacatois avait arrêté le char; le comte
ses fossettes sous le gant. Henry avait cessé de jeter sa pluie d'ar-
Ce corps, divinement formé pour l'amour, gent; Plouëdec restait le bras levé, oubliant
était couronné par une tête merveilleuse- cle fouetter ses chevaux ; la foule demeurait
ment candide, gracieuse et en même temps immobile, les forbans admiraient dans un
fascinalrice. silence presque respectueux.
Sur les pas de cette enfant, le désir nais- Sans se douter de l'impression qu'elle
sait, inspiré par les charmes provoquants cle causait, elle semblait se demander pourquoi
la démarche, du geste et des poses. Se re- tout ce monde demeurait la bouche béante ;
tournait-elle par hasard? Le ravissant sou- quand son regard croisa celui de Keremfort,
rire de l'enfant chassait les songes amoureux elle rougit, baissa les yeux, puis les releva
auxquels l'attrait de la femme avait donné en souriant au jeune homme.
l'essor. Entre eux, il y avait eu l'élan subit, vio-
Le type de celte physionomie dont le pein- lent, irrésistible des éclairs d'amour qui
tre Hamon s'éprit, rappelait celui des aimées jaillissent d'un coup de foudre de la pas-
de l'Inde : mômes beautés étranges, origi- sion.
nales dans les traits, même langueur clans Quand une femme a rencontré l'homme
les yeux noirs agrandis par les cils soyeux, pour lequel elle est faite, ne l'eût-elle vu
d'un reflet bleuâtre, qui en prolongeant l'arc qu'une ibis et vivrait-elle cent ans, elle ne
légèrement relevé aux temps. l'oublie jamais.
Rien ne saurait rendre l'expression de ces Elle demeurait là, étonnée, mirant ses
yeux, qui décelaient l'origine orientale de yeux noirs dans les yeux bleus du comte ;
cette enfant; elle avait ce regard de gazelle le cavalier, dont elle était accompagnée et qui
que connaissent ceux-là seuls qui l'ont ad- certainement était un homme distingué,
miré sous le haïque des Mauresques; regard s'aperçut peut-élre de cette contemplation,
incomparable, dont les ardeurs se noient sous car d'un signe, il fit comprendre à la jeune
le voile diaphane et irisé d'une larme, éten- fille qu'il fallait partir.
due comme une rosée limpide sur le diamant En ce moment, maître Cacatois tirait fiè-
noir de la prunelle. rement la perruche cle dessous un banc, et
Autre signe annonçant la race : le nez, fiè- il la montrait en criant :
rement dessiné, avait celle netteté de coupe — As pas peur, la pelchioune, j'en aurai
qui donne tant de caractère à la beauté des soin.
Tsiganes ; le menton décrivait un ovale ter- Il supposait que la fille de l'armateur
miné par une légère dépression où l'on eût s'occupait cle l'oiseau.
voulu poser cent baisers ; le front droit pro- Celle-ci remercia le forban d'un gentil
jetait au-dessus des tempes bien fuyantes de hochement cle tête et suivit au galop son
superbes arêtes, signes de volonté intelli- cavalier dans la direction cle Morlaix.
gente. Deux fois pourtant elle se retourna pour
Ce front, plein de promesses d'énergie, voir le comte.
etaitbas comme celui des Grecques d'Athènes, Maître Cacatois, croyant que les regards
mais noble, droit et se prolongeant extra- s'adressaient à lui, au sujet de la perruche,
ordinairement sous la luxuriante forêt de montrait la cage et criait toujours :
cheveux qui l'envahissait, dissimulant ce dé- — As pas
peur, j'ouvre l'oeil au bossoir de
veloppement extraordinaire des facultés in- la cage. N'y aura pas d'avaries....
tellectuelles. La jeune fille avait disparu au coude
Cette enfant
que l'on pressentait devoir d'une route, qu'il bramait encore ses assu-
être caressante et
souple au bras d'un amant, rances.
30 L'HOMME DE BRONZE

Enfin, replaçant la cage sous un banc, il dit grande stupéfaction, Karigoulet suspendu
à maître Plouëdec : sous le char et criant à tue-tèle :
— Pas vrai, vieux — Largesse ! Noël à Keremforl !
farceur, qu'elle n'a pas
sa pareille au monde? Troun de l'air! Le dernier des Karigoul avait éprouvé un
Qu'elle est gentille et mignonnette ! tel désespoir, en voyant son maître dilapi-
— Si der son trésor en générosités .insensées,
j'avais une fille comme ça, dit
Plouëdec clans son enthousiasme, je me qu'il s'était, comme on l'a vu, jeté bas pour
croirais plus qu'un amiral et je ne saluerais ramasser sa part de monnaie.
plus personne... à terre, s'entend. Fort, brutal, sans scrupule et insensible
— Tâchons de la revoir ! dit Couëdic. aux coups, Karigoul avait les poches pleines.
Le soleil resplendissait, ; cependant il sem- Se voyant seul de tous ses concurrents,
blait à tous ces marins que la lumière était il pensait le moment venu de faire une
moins' intense depuis la disparition de la bonne rùflc, et il clamait : Largesse!
jeune fille. Il s'était fait de l'ombre dans les Couëdic indigne empoigna le fouet des
coeurs de tous ces hommes. mains de Plouëdec, et il administra une
Plouëdec brandit son fouet dont il cingla volée terrible à Karigoulet, qui poussa dos
les chevaux. Le grand Cacatois rendit les cris de porcéchaudé, mais qui, martyr de la
rênes, et l'attelage, enlevant le char, partit ténacité bretonne, ne lâcha point prise.
au galop dans un tourbillon cle poussière. On l'eût, assommé qu'il n'eût point aban-
La foule glapissante se rua sur la piste ; donné son poste.
De guerre lasse, Couëdic renonça à frap-
Roskoff, eh masse, courait derrière la balei-
nière à roulettes. per.
— Par la bonne Vierge d'Auray, dit-il, en
Mais bientôt se détacha, en tète de la mul-
voilà un qui a les côtes dures! Qu'il de-
titude, un individu qui avait eu cette idée
meure, puisqu'il se trouve bien là. 11 n'aura
pratique de retourner sa veste et sa culotte,
pas volé son argent.
probablement pour ne pas salir ses vêtements
en se roulant sur la terre pour ramasser les On voyait déjà les gens de Saint-Pol ac-
courir.
pièces. — Mes enfants, dit le Grand-Cacatois,
C'était le dernier des Karigoul.
j'ai une idée.'Attendons ici que ceux de
Avec une vigueur de jarrets et. une puis-
Saint-Pol se rencontrent avec ceux de Ros-
sance de poumons phénoménale, il parvint
koff, et nous jetterons de la monnaie entre
jusqu'au char, l'atleignit et se suspendit à les deux partis. Ou je suis aussi bête qu'un
l'arrière.
pêcheur cle Marligues, ou il y aura une fa-
Personne ne prit garde à lui ; tous les meuse bataille.
yeux étaient braqués sur la route de Sainl- — Ça y est ! dit Plouëdec.
Pol-de-Léon, cherchant ce soleil de beauté •— Hourrah ! s'écrièrent les forbans. Ba-
qui avait illuminé la fête, comme disait Ca- taille ! bataille !
catois dans un élan d'enthousiasme ; mais il Le char s'arrêta.
fallut renoncer à tout espoir cle rejoindre la
Cependant le comte, assis à l'avant de la
jeune fille. baleinière paraissait absorbé clans ses pen-
Elle et son cavalier venaient de s'engouf- sées ; il ne s'associa pas à l'idée de Cacatois,
frer dans la vieille ville, qui s'agi lait déjà à et celui-ci le voyanl perdu dans son rêve,
la nouvelle qu'une baleinière à roulettes dit en riant :
était en route. — Capeguaille, il en lient pour la petite
En ce moment une voie enrouée et parfai- Pendant qu'il y pense, moi je vais faire la
tement isolée criait : Largesses ! Cet appel distribution.
de fonds partait de dessous la baleinière. EL ce grand diable d'homme prit place au
La foule était loin derrière. milieu du char, un sac d'une main, l'autre
Couëdic, étonné, se pencha et vit, à sa pleine de pièces.
AU PAYS DES SINGES 31

Les deux villes loul entières, hommes, sage jusqu'au sol où gisaient les pièces; on
femmes, enfants, vieillards, mendiants et voyait son habit retourné primer les autres ;
chiens, accouraient haletantes. les coups de poings et de talons que donnait
Six mille personnes allaient se heurter le valet de Kerenfort ne lui ouvraient point
autour du char, tout cela suant, grouillant passage à travers les gens cle Léon ; pen-
et respirant une vieille haine de cité à cité, dant qu'il cherchait en vain à faire sa trouée,
qui durait depuis plus de cinq siècles. ayant guigné cle l'oeil vers le char, il s'aper-
Les corsaires et les forbans flairaient déjà çut que maître Cacatois lançait de la mon-
avec joie le combat inévitable qui allait se naie aux Roskoviles.
dérouler sous leurs yeux ; maître Cacatois le Karigoulet bondit de leur côté.
prépara d'une main savante. Au même moment, Cacatois distribua une
Les Léonais, en avance, allaient inévita- nouvelle pincée de monnaie aux Léonais ;
blement entourer le char, quand le Proven- Karigoulet lit volte-face; mais, impartial,
çal, pour les maintenir en avant et à dis- Cacatois bombarda les Roskoviles d'une
tance, jeta au loin, par-dessus la tète des averse de biilon. Karigoulet désespéré, pa-
chevaux, une- pincée cle pièces. reil à l'àne entre deux picotins, demeura
Ceux qui tenaient la tête, poussèrent une indécis, effaré, stupide, ce qui souleva des
joyeuse clameur et se jetèrent sur l'argent; rires homériques dans la baleinière.
mais les gens qui étaient derrière eux, Mais, peu à peu, Cacatois avait jeté pièces
vagues humaines poussant des vagues, pas- et gros sous moins loin; les deux foules tou-
sèrent par-dessus ces dos baissés, tom- chaient au char ; elles se menaçaient déjà.
bèrent, roulèrent, furent des obstacles à leur En ce moment, les marins entraînés ou-
tour pour les rangs qui suivaient, et en un vrirent d'autres sacs et se mirent de la partie ;
clin d'oeil il y eul amoncellement de létes, les filles voulurent s'en mêler aussi. Caca-
de bras, de jambes, de jupes et cle pan- tois commanda la manoeuvre.
talons, le tout rugissant et se démenant avec Un coup de sifflet strident fit lever toutes
rage. les tètes.
Le Grand-Cacatois lança une seconde Les deux populations, hostiles l'une à
pincée de pièces qui mit le comble à la con- l'autre, se heurtant presque déjà autour du
fusion ; on eut dit une iburmillière grouil- char, virent le grand Provençal tenant un
lante, dans tout le l'eu du remue-ménage qui louis entre le pouce et l'index; l'or rutilait
suit la démolition du petit édifice par le coup au soleil. Le forban semblait être en ce mo-
de boite d'un promeneur. ment Satan tentateur, ayant autour de lui un
Mais les Roskovites arrivaient, tendant cortège de démons et cle jolies diablesses.
des langues de chiens enragés, les flancs — Attention ! cria Cacatois.
. tirés et les joues creuses. Les deux foules frémirent.
Us s'indignaient de voir l'es Léonais se Le silence était profond.
partager l'aubaine sans eux. — Êtes-vous parés? demanda le Grand-
Cacatois, savant stralégiste, arrêta net Cacatois.
; l'avant-garde roskovile, en envoyant der- — Oui ! répétèrent les forbans.
ï rière le char une poignée de biilon semée — Oui! rugirent les Léonais et les Ros-
l de piécettes. kovites.
ïl Et en un' instant, la scène qui s'offrait à — Envoyez ! ordonna Cacatois ; et, don-
i savant de la baleinière se répéta à la nant l'exemple, il lança la pièce d'or, qui fut
(i poupe. accompagnée d'une véritable grêle de biilon,
^ Mais, incident comique, le dernier des tombant autour du char.
- ivangoul, désespérant cle pénétrer par-des- Une clameur effroyable monta vers le
sus le
groupe compacte des Léonais, Kari- ciel ; les Roskovites et les Léonais se jetè-
goulet, qui avait bondi de dessous le char, rent les uns sur les autres avec furie ; jamais
cherchait en vain à'pénélrer, à s'ouvrir un pas- I bataille de loups et d'ours se un
disputant
L'HOMME DE BRONZE

cadavre, jamais combat de tigres et de lions Cacatois, les voyant déboucher, prit la
ne produisit une mêlée plus atroce. queue de poêle dont il lança le contenu.
Les mains crispées s'enfonçaient dans les Chacun de se précipiter, mais chacun de
gorges, les dents coupaient les chairs, les lâcher, en hurlant de douleur, les pièces
pieds broyaient les membres ; les blasphèmes saisies.
retentissaient, couvrant les râles ; le sang Ce fut encore une scène bien plus amu-
teignait la route, et les forbans se tordaient sante que la bataille, et dont les marins
dans les spasmes d'une hilarité qui donnait rirent tant, qu'ils en furent altérés.
à leurs faces de cuivre les plus étranges Pendant que la foule se brûlait les doigts,
expressions. Plouëdec, dégageant le char, s'arrêtait de-
A chaque instant, ils entretenaient la rage vant le cabaret du Pir/eon-Vert. Il fit mon-
des combattants en semant l'argent; et la ter à bord un fût de bordeaux payé comptant
mêlée prit un caractère à la fois grandiose largement ; puis il mit le cap sur Morlaix,
et atroce. pendant que l'on défonçait la pièce ; l'orgie
Cependant Cacatois, qui n'était jamais à commença tout en roulant vers la ville.
court d'inventions diaboliques, déplaçait peu Les marins ne s'aperçurent pas que le
à peu le théâtre de la mêlée en envoyant de comte Henry avait disparu.
plus en plus en arrière la pluie d'argent, si
bien qu'à un moment le char fut dégagé.
— Fouette ! cria-t-il à Plouëdec, en pre-
CHAPITRE VII
nant les rênes.
La baleinière partit au grand trot et entra
Les deux abbés.
dans Saint-Pol-de-Léon presque désert.
Le Grand-Cacatois y trouva pourlant ce
qu'il cherchait. Pendant que la baleinière à roulettes
Un marchand de gauffres et de crêpes au continuait le cours de sa navigation hou-
sarrazin, prévoyant une forte consommation, leuse, Éva, la fille de l'armateur et son com-
préparait, sur ses fourneaux, sa marchandise pagnon galoppaienl vers Morlaix.
appétissante... pour des palais bretons. Si le gentleman qui escorlait la jeune
Cacatois, à cette vue, arrêta le char et fille avait soupçonné qu'elle pouvait courir
descendit. des dangers sur une route fréquentée, il eût
— Un coup de main, vous autres ! de - peut-être remarqué que deux cavaliers les
manda-t-il. suivaient à distance depuis Saint-Pol-de-
Deux forbans mirent pied à terre. Léon.
Cacatois montra le marchand, ses ré- Ces deux hommes du reste portaient la
chauds, ses poêles et son charbon. soutane.
— Hissez-moi tout cela, dit-il. Défiez-vous donc des prêtres !
^ En un clin d'oeil tout fut monté et installé Ceux de nos lecteurs qui s'étonneraient
à bord de la baleinière à roulettes. de voir deux curés à cheval sur les grands
En vain l'homme protesta-t-il. chemins, nous permettront de leur dire
Le moyen de résister ? qu'en Bretagne le cas n'est pas rare, même
Alors Cacatois fit chauffer les réchauds à aujourd'hui encore. Médecins et prêtres
blanc, et il jeta les pièces dans les poêles... vont, chevauchant, à leurs devoirs et à leurs
Elles étaient brûlantes quand la foule, affaires.
Mais ce qui eût paru suspect à qui eût
après avoir abandonné le champ de bataille,
vint de nouveau assiéger le char... entendu les deux abbés, c'était leur conver-
Pas un Roskovite qui ne fût écloppé ou sation émaillée de jurons, et plus qu'égril-
ha- larde.
défiguré; pas un Léonais qui n'eût ses
bits en lambeaux. Mais tous étaient plus Ils entrèrent à Morlaix presque en même
ardents que jamais. temps qu'Eva, ils mirent leurs chevaux à
AU PAYS DES SINGES 33

On l'avait admirée à l'église. (Voir page Si.)

l'écurie du même hôtel, et l'un d'eux dit l'engagement, il était fermement déterminé
alors à l'autre : à ne pas s'embarquer.
— Inutile de suivre la petite ! Elle ne Mais, pour en avoir le coeur net, il avait
son che- résolu de suivre, de rejoindre Eva et son
partira pas sans venir rechercher
val. Déjeunons. cavalier.
Donc il avait quitté ses compagnons, et
Ils se firent donner un chambre et servir
dedans un plantureux courant vers Saint-Pol, il avait demandé
repas.
un cheval à louer..
On le savait pauvre.
CHAPITRE VIII Le maître cle poste voulut être payé d'a-
vance.
A Morlaix. Le comte n'avait presque rien sur lui, ,
tout son avoir était resté sur la baleinière,
Keremfort, en sautant à terre, avait pris sauf trois louis, que, par hasard, il avait mis
la résolution de quitter la baleinière. en poche.
Il lui était venu celte idée désolante qu'Eva Le loueur s'en contenta.
ne partait pas. Le comte partit à fond de train et il par-
En ce cas, malgré les avances, malgré vint à entrer dans Morlaix une demi-heure
L'HOMMEDE BRONZE.— 5 Au PAYS DES SINGES. — 5
L'HOMME DE BRONZE

après Eva, en quête cle laquelle il se mit. i fripier; chacun il s'habillera


du à sa guise.
Il ne la rencontra nulle part. La proposition ayant été acclamée, maître
Cependant la ville est petite ; on la cou- 'Cacatois fit marché à deux cents francs
pour
vrirait d'un mouchoir de poche lancé du le fonds du fripier et il lança l'équipe au
haut du viaduc. pillage.
Mais il y a des fatalités. Comme le marchand vendait des habits de
Quand le comte cherchait vers le bas de carnaval, les matelots avaient le choix ; cha-
la l'ivièrc, la jeune fille se trouvait dans la cun se vêtit à sa guise : les filles, bien en-
haute ville ; quand elle était amenée par tendu, s'affublèrent des plus brillants ori-
son caprice vers le port, Henry était à la peaux qu'elle J purent trouver; les hommes
porte Saint-Pol. se livrèrent à une débauche de fantaisies.
Et cependant il était certain qu'elle n'a- Couëdic eut l'ingénieuse idée d'endosser
vait pas quille la ville, car ceux qu'il ques- une peau .d'ours blanc; Plouëdec, homme
tionnait avaient vu la jeune fille, tantôt grave, mit un habit noir trop court et des
ici, tantôt là. gants de gendarme, les seuls qu'il pût ajus-
On l'avait admirée à l'église, priant à la ter à sa main ; le Parisien se déguisa en
façon espagnole, au pied d'un pilier. amiral des mers de Papaiouly-Balaou et au-
Impossible à Keremfort de la trouver. tres lieux, avec des décorations en fer blanc;
Sur ces entrefaites» la baleinière à rou- lès uns se firent chefs sauvages et d'autres
lettes accostait Morlaix, suivie de plus de Éthiopiens. Cacatois eut la pharamineuse
dix mille personnes recrutées partout sur inspiration cle décrocher le crocodile em-
son passage. paillé, long de deux mètres, qui servait d'en-
A Saint-Pol-de-Léon, la musique d'ama- seigne; il eut l'ingéniosité d'y tailler à coups
teurs, violons, binious, tambours et fifres, de hache quatre trous pour ses bras et ses
s'était louée aux marins. jambes, il lui décousit le ventre et se fourra
La fanfare de Morlaix s'était empressée dedans; la tête lui servit de casque et la
de se joindre au convoi, avec tous les tam- queue simula des pans d'habits... un peu
bours des pompiers. longs.
Mais avant de faire une entrée solennelle, Puis, voyant tout près de là, une boulique
Grand-Catatois eut encore des idées : il en d'opticien, grand vendeur cle lorgnettes-
poussait dans son cerveau comme des cham- marine, et dont la devanture était ornée
pignons sur. une couche. d'une paire de besicles en bois de dimen-
Dans le faubourg, se trouvaient les caba- sions énormes, avec de gros verres bleus,
rets de la marine et les marchands qui ap- Cacatois les prit et les ajusta sur le nez cle
provisionnent les navires; arrivé devant la son caïman; cette tète étrange, sous laquelle
boutique d'un fripier, à l'enseigne effective à hauteur du cou, apparaissait la physiono-
du Crocodile, Cacatois cria : mie bizarre de Cacatois ; ces lunettes sur
— Mouille ! une gueule de monstre, produisaient l'effet le
Et il arrêta l'allelage en même temps plus drolatique.
que Couëdic serrait les freins. Morlaix a conservé le souvenir de cette
— Assure la chaîne de l'ancre ! ordonna
apparition bizarre; le succès fut immense.
Cacatois. Mais voilà qu'au moment où les matelots re-
Et Couëdic ensabotta le chariot. montaient dans la baleinière, après y avoir
Le Provençal prit la parole el prononça hissé leurs petites maleluches, plus jolies
une harangue. que jamais, maintenant qu'elles étaient
— Mes braves! dit-il, Morlaix il n'est toutes princesses, ou bergères
pas marquises
la première ville venue; nous devons nous d'opéra, on entendit ces filles pousser des
y présenter en grand costume de cérémonie, cris de détresse, et Cacatois, qui vit bien où
comme des armateurs qui vont à la noce. le bât les blessait, tira de dessous les bancs
Capeguaille, je propose d'acheter la boutique un homme qui n'élait autre que Karigoulet.
AU PAYS DES SINGES 35

Le drôle avait eu l'audace de grimper sur cl


char, recommençait à travers le foubourg.
la voilure en rampant, et de piller la caisse Au premier rang, ensanglanté, mais re-
pendant que l'équipage s'habillait. v< d'un superbe costume de Turc, on re-
vêtu
Maître Cacatois comprit ce quis'étaitpassé; rr
marquait Karigoulet, moins désespéré qu'il
en un tour de main, il déshabilla le dernier n
n'eût dû l'être, car qui eût exploré ses poches
des Karigoul, aidé qu'il fut par les Flambarts, si fût étonné d'y trouver des louis.
se
car l'entêté paysan se déballait comme un Le gars avisé, pendant qu'on le tirait de
enragé, quoique fort gêné, nous dirons pour- cl
dessous le banc, s'étail fourré une poignée
quoi, et ne pouvant crier.. d pièces dans la bouche.
de
Le but de Cacatois était de fouiller les vê- Et comme il avait eu la ruse de se ganter
tements de Karigoulet après l'en avoir dé- c
chez le fripier, il ramassa, sans se brûler, les
pouillé. p
pièces qui recommencèrent bientôt à tomber
Quand le voleur fut dans l'état d'honorable 1:
brûlantes de la poêle à frire.
nudité où se trouvait Adam avant le péché, La fête prit des proportions phénoménales
maître Cacatois montra la boutique du fripier t
dans les rues de Morlaix.
et dit : Tous les gens du port se mirent en bom-
— Jetez-le là-dedans ! Tout y est à nous ! bance 1 ; la ville, qui est joyeuse et riche, prit
Qu'il s'y rhabille! i air de nopees et festins en un clin d'oeil.
un
El il demanda, selon l'habitude, à Couëdic On but et l'on banqueta partout.
et à Plouëdec, qui tenaient Kerigoulet l'un Sur la baleinière, l'orgie se corsait ; déjà
par la lôle, l'autre par les pieds, et le ba- 1 Champagne coulait à flots.
le
lançaient : Le char fit ainsi le tour de la ville au mi-
— Eles-vous parés? 1
lieu d'une ovation indescriptible.,
— Oui! firent les deux Flambarts. Cette longue procession finie, Perros,
— Envoyez ! ordonna Gacalois. homme prudent, qui ne voulait pas boire
La foule vit Karigoulel traverser l'espace sans manger el rire un brin, Perros, pioposa
la lôtc la première et brisant ladevanlure du de dîner, ce qui fut unanimement approuvé.
fripier, aller s'étaler au milieu des loques. Il fallait choisir une hôtel, ot l'on en dis-
— Au pillage ! cria à la populace la voix cutait, quand le hasard se chargea du choix.
de stentor du Provençal, montrant la bou- La baleinière à roulolles était arrivée de-
tique. vant l'hôtel cle l'Éléphant, où les deux prêtres
Et aux orchestres réunis : que nous savons étaient descendus ; Caca-
— En avant la
; musique ! tois se trouvant par le travers de cet établis-
La multitude se rua chez le fripier, au son sement respectable, proposa cle mouiller.
d'une cacophonie formidable, produite par • Plouëdec tenait pour le cabaret du Grand-
les deux airs différents que jouaient les deux Balaou dont il promettait merveille, quand
\ musiques. tout à coup les roues de la baleinière à rou-
; Les marins s'amusaient démesurément et lelles s'engagèrent dans une crevasse de la
; la population aussi. rue dépavée ; c'était une mare- fangeuse pro-
Le sac de la friperie terminé en un clin fonde d'une brasse. En raison des lois phy-
d'oeil, Cacatois donna le signal de déraper, siques de la pesanteur, la baleinière donna
& et le char se mit en marche escorté par une de la bande d'une façon effrayante et chavira,
| masse de plus en plus compacte. lançant tout le monde sur le trottoir et cul-
f De temps à autre le char s'arrêtait, lors- butant les tables et les stores du café an-
que la poêle à frire avait suffisamment nexé à-l'hôtel.
chauffé une ppignée de pièces. L'hôte, sa femme, les garçons, les ser-
Un forban lançait celle manne brûlante : vantes, les buveurs se précipitèrent au se-
sur la populace ce que i cours des naufragés,
qui se battait jusqu'à et se mirent en devoir
le dernier sou fût en de ramasser les pièces de toutes sortes
poche.
Alors la marche triomphale, peuple ett éparses sur le sol, ce qui parut suspect à
36 L'HOMME DE BRONZE

Cacatois et le mit en fureur, d'autant plus payée et le dîner commandé ; la baleinière,


qu'il vit apparaître deux chapeaux de brasse- remise sur pieds, fut rentrée dans la cour ;
carré, autrement dit gendarmes, ses enne- les sacs aux avances étaient encore assez
mis particuliers. pansus ; tout allait donc pour le mieux. On
— Branle-bas de combat ! cria-t-il en mit les volets à la devanture cassée, et les
brandissant d'une main la cage de la per- marins furent chez eux.
ruche, qu'il n'avait point lâchée, et en ta- Ils firent clore les persiennes et allumer
pant de l'autre sur ceux qui se baissaient. les bougies, quoiqu'il fût deux heures à
Troun de l'air ! Les faillis-chiens nous pil- peine.
lent! Tape dur, sec et longtemps ! Cacatois, toujours dans la carapace du
L'hôte, sa femme, ses domestiques et les caïman, sa cage à perruche posée devant
consommateurs, furieux de voir leur con- lui, présida au banquet.
cours si mal accueilli, accablèrent les mate- Ce fut une orgie sardanapalesque, un bal-
lots d'injures; mais ceux-ci, qui n'avaient thasar splendide ; au dehors, la foule long-
point leur langue dans leur blague à tabac, temps entassée écouta les échos assourdis
répondirent par de vitupérantes bordées de l'effroyable débauche pendant laquelle
d'invectives, et ils mirent en fuite leurs ad- ces corsaires et ces forbans en délire hur-
versaires. lèrent la double ivresse de l'amour et du
Pendant que les autres cherchaient les vin.
sacs aux avances et ce qui s'en était échappé, Nous n'oserions même pas soulever le
Grand-Cacatois en fureur avait envahi le coin du voile dont l'hôtelier prudent avait
café, élevant toujours laçage de la perruche entouré la salle où rugissaient ces démons.
au-dessus de sa tête de caïman ; il se servit
des tables de l'établissement pour casser
les chaises et des chaises pour casser les CHAPITRE IX
tables : une main lui suffisait amplement
pour ça. Sur la roule.
Les gendarmes cependant, habitués à ces
sortes cle rixes, s'en allaient chercher du Lorsque, deux heures environ avant le
renfort d'un pas grave el cadencé ; les cho- crépuscule, Éva et son cavalier quittèrent
ses allaient bientôt prendre une mauvaise Morlaix, ils furent presque aussitôt suivis
tournure, quand un des prêtres descendus par les deux prêtres, tous deux à cheval et
à l'hôtel, s'en fut parler aux gendarmes qui bien montés.
l'écoutèrent avec déférence et s'arrêtèrent. Quand ces derniers furent certains qu'Éva
L'autre prêtre entra dans le café au mo- prenait bien la route de Roskoff, il s'en-
ment où maître Cacatois s'apprêtait à dé- foncèrent dans un chemin de traverse, qui
molir le comptoir. leur permit de gagner de l'avance.
L'abbé toucha du doigt le forban, lui dit Éva semblait rêveuse.
deux mots et arrêta net sa colère ; puis il lui Pourquoi ?
donna sa bénédiction, lui adressa quelques Parce qu'elle avait revu la baleinière à
paroles pleines d'onction et laissa ce terrible roulettes, et que le comte Henry ne faisait
homme complètement calmé. plus partie de l'équipage.
Ce fut un merveilleux changement à vue. Éva ignorait si le jeune gentilhomme de-
vait monter à bord du brick.
Stop ! cria Cacatois. Assez d'avaries
comme ça dans l'établissement! Ici, caba- Son cavalier, lui aussi, semblait attristé
retier de malheur ! Ferme ton bec ; on va du chagrin de la jeune fille, dont il devinait
licher à mort chez toi ! la cause.
Dès lors tout marcha comme sur des rou- C'était un homme jeune encore, de trente
lettes; l'hôte s'aboucha avec Cacatois, de- ans au plus, que l'oeil expert d'un douanier
venu doux comme un mouton ; la casse fut eût jugé devoir être un Espagnol, hidalgo
AU PAYS DES SINGES 37

si elle reverra celui qu'elle aime, sans savoir


jusqu'au bout des ongles, par conséquent
d'honneur, incapable de man- pc
pourtant ce que c'est qu'aimer.
gentilhomme
quer de chevalerie vis-à-vis d'une femme, Pendant qu'ils chevauchaient ainsi, la nuit
mais insolent, envieux, jaloux et cruel venait et déjà l'ombre projetait sur la route
vc
• pour les inférieurs. le silhouettes
les tourmentées des rocs sur-
Ce que ce jeune seigneur faisait à bord p]
plombants.
du brick, nous le dirons plus tard; mais i Les deux voyageurs se trouvaient encore
ce qui eût été certain pour un observateur à six kilomètres de Saint-Pol-de-Léon.
sagace, c'est qu'à cette heure il était amou- Le gentilhomme songea qu'il se faisait
reux et dépité. tard, et il fit signe à Éva de cravacher
t; sa
Il ne se rendait pas compte qu'Éva était n
monture ; lui-même en fit autant.
une fille muette, ne sachant ni lire, ni écrire, Les deux chevaux prirent le trop. Mais
ni parler par signes. Elle était donc telle que i nuit se fit bientôt épaisse ; la journée si
la
la nature l'avait faite. , brillamment
j commencée se termina par des
Or, dites-moi, vous, si les filles que la ci- r
menaces d'orage; les éclairs sillonnèrent la
vilisation n'a point gâtées, ne préféreront pas r
nue, el le tonnerre fit retentir les landes
toujours un beau garçon comme le comte c
désertes de ses échos répétés.
Henry, à un grand d'Espagne de ligure sèche La solitude était profonde, le site sauvage .
et désagréable ? ( désolé.
et
Et celui-ci se morfondait. Le cavalier espagnol tira de seé fontes
En vain cueilla-t-il des fleurs de genêts iune paire de pistolets et en visita les amor-
pour en présenter un bouquet à Eva : elle le ces ; il se repentait d'avoir fait marcher si
prit distraitement; puis, à vingt pas de là, lentement les chevaux.
elle le laissa tomber. On était au sommet d'une colline dont la
Alors des larmes perlèrent sur les cils du descente rapide permettait de lancer les
gentilhomme espagnol, larmes de colère, de chevaux à grande allure et de rattraper le
révolte, de menace môme. Il se mordit les ' temps perdu. s
lèvres au sang et cravacha son cheval qui 1 L'hidalgo cravacha le cheval d'Éva et il
porta le poids de sa fureur. éperonna le sien ; les deux montures parti-
Eva ne s'en préoccupa point. rent au galop ; c'eût élé une imprudence si
Comme toute crise violente amène un apai- - Éva n'eût pas élé une écuyôre consommée.
sement, la rage cle l'hidalgo s'épuisa. A chaque instant le ciel resplendissait cle
Toutefois, son sourcil restait froncé el saa lueurs livides qui jetaient sur la route des
main crispait convulsivement le manche dee clartés blafardes.
sa cravache. Tout à coup, l'Espagnol crut voir une
11 chevaucha de la sorte, plongé clans sess sorte de couleuvre noire étendue par le
sombres réflexions, oubliant l'heure, nee travers de la route; il lui parut que ce ser-
sentant pas venir la nuit. pent long et mince tendait ses anneauxet se
Éva, elle, ne songeait qu'au beau garçon n soulevait.
qu'elle avait entrevu. Cette impression dura le temps que brille
Imaginez une fille muette qui n'échange ;e un éclair; une seconde plus tard, les deux
de pensée que par le regard, qui jusqu'alors es chevaux s'abattaient; Éva roulait à terre
n a jamais trouvé des yeux clans lesquelsls évanouie et son compagnon tombait étourdi
elle ait vu se refléter l'âme que son âmeie
par le choc violent de sa tête contre un
cherchait, une vierge enfin placée tout à caillou.
coup en présence de l'homme devant lequelel Aussitôt deux hommes, les deux prétendus
son coeur vibre
pour la première fois. prêtres qui avaient suivi Éva, surgirent de
\ Quel trouble profond ! chaque côlé du chemin, et l'un d'eux dit
Quel désespoir aussi, quand elle ignorere en ricanant et en espagnol :
38 L'HOMME DE BRONZtë

— Qui va doucement, va longtemps ; qui baleinière à roulettes comme monture pour


va trop vite se casse les reins ! Karigoulet.
C'était la voix de ce forban que ses com- Tous deux partaient donc longtemps après
pagnons nommaient le Senor. Eva; mais ils ne laissèrent pas quitter le
— L'homme est-il tué? demanda l'autre trot à leurs chevaux.
personnage, qui était le capitaine Daniëlou. Le dernier des Karigoul avait, bien en-
— On le dirait ! fit le Senor. tendu, conservé son costume cle Turc ; il
— Laisse aller les chevaux, et file ! or- faisait à cheval la plus drôle de figure que
donna Daniëlou. J'emporte la fille ; enlève l'on pût voir.
la corde et cache-la avec la soutane où lu Comme tout paysan breton, qu'il soit gen-
sais ; puis, rejoins-nous à Roskoff. tilhomme ou manant, Keremfort était insen-
— Bon, capitaine ! dit le forban. A l'occa- sible au ridicule; il quitta Morlaix sans se
sion, je me souviendrai qu'un III de chanvre, soucier des rires que Karigoulet soulevail
tendu à propos en travers d'une roule, peut sur son passage.
rendre de fameux services. Était-ce l'orage menaçant ? Élait-ce un
Puis en fausset : pressentiment ?
— Amusez-vous bien ! Le comte se sentit peu à peu envahi par
Et il sauta sur son cheval, prenant à Ira- l'inquiétude à mesure que la nuit tombait ; il
vers champs. pressa déplus en plus l'allure de son cheval,
De son côté, Daniëlou enlevait Éva sans si bien qu'il entendit au loin le galop de celui
connaissance; escaladant les talus, il l'em- d'Éva, puis un cri, puis plus rien. Il enfonça
portait dans ses bras. ses éperons au ventre de son cheval, et, ra-
pidement, il arriva, devançant Karigoulet,
jusqu'au corps du gentilhomme espagnol.
CHAPITRE X A la lueur d'un éclair, il le reconnut ; il
comprit qu'un crime avait été commis el il
Enterrée vive ! sauta à bas cle son cheval en proie à une
émotion poignante.
Nous avons laissé le comte Henry à Mor- Il se pencha sur le sol pour trouver la trace
laix, cherchant miss Éva et ne la trouvant des bandits,
point. Avec la sagacité d'un chouan, il vit des
Il se désespérait et courait la ville en tous marques d'ébouloment sur le talus et l'esca-
sens, comme une àme en peine, lorsqu'il lada; puis, arrivé sur une espèce de plateau,
aperçut avec stupeur un Turc qui buvait il entrevit comme une forme confuse qu'il
frais à une table de l'hôtel de l'Éléphant ; fuyait.
sous le fez de ce Turc, il reconnut Kari- D'un cri pressant, il jeta son appela Ka-
goulet ensanglanté, mais joyeux. rigoulet et se lança à la poursuite de Danië-
Le comte fatigué s'assit en face cle son lou qui emportait Éva...
valet et lui demanda : De son' côté, le dernier des Karigoul qui
— N'as-tu pas vu la fille de notre arma- venait d'arriver, lui aussi, et de mettre pied
teur ? à terre, avait couru à l'homme étendu sur le
— Elle est partie ! dit Karigoulet d'un air sol, et, d'instinct, il l'avait fouillé.
fort indifférent. Il avait trouvé un porte-monnaie servant
— Partie pour Roskoff? demanda le comte en même temps de portefeuille pour valeurs;
joyeux. il le prit ainsi que des pislolets qu'il saisit;
— Je crois que oui. Elle et son cavalier avec rapidité et sagacité, il cacha le porte-
avaient l'air d'aller de ce côté-là. monnaie du cavalier et un sac plein de louis
— En route ! dit vivement le comte. qu'il tira cle sa propre poche; il plaça le tout
Il courut à l'écurie faire seller son cheval, au milieu d'une touffe cle genêts, assez loin
et il indiqua l'un des bidets bretons de la du chemin. Les louis du sac provenaient de
AU PAYS DES SINGES 39

la récolte qu'il était parvenu à faire, notam- y pénétra, poussant devant lui Éva qui op-
ment lors du naufrage cle la baleinière. posait une résistance désespérée.
Homme prudent, prévoyant la bataille, il en- En ce moment, les voix des poursuivants
terrait sa fortune. se firent entendre.
Il entendit l'appel de son maître et il se Daniclou eut un moment d'hésitation ; car,
jeta sur ses pas, pour lui, la circonstance était critique.
La poursuite prit un caractère fantastique- Il n'était pas homme à craindre dix adver-
Les éclairs' fréquents montraient, à quel- saires, clans d'autres circonstances ; mais
ques cents pas, Daniëlou courant toujours et avec cette rapidité d'intuition qui distingue
franchissant les obstacles; derrière lui, le les gens de cette trempe, il calcula qu'assiégé
comte Henry rugissant et le dernier des Ka- dans ce repaire, il lui serait difficile d'en
rigoul hurlant ! sortir à temps pour arriver à Rc-skoff.
En ce moment, les nuages crevèrent, et Que voulait-il en somme?
la pluie tomba par torrents ; la tempête se Retenir l'armateur.
déchaîna avec fureur ; mais au milieu des Il suffisait donc, pour cela, que la fille cle
rauques sifflements cle la rafale, on entendait celui-ci fût tuée et cachée dans la grotte; le
toujours les voix furieuses des deux Bre- reste était bagatelle.
tons. Le misérable pesa les chances de sa
En co moment Eva courait deux dangers : position en un clin d'oeil; il saisit la jeune
le déshonneur el la mort ! fille par la taille pour la lancer contre les
Daniëlou fuyait toujours, emporta ni la rocs formant les parois du repaire.
jeune fille dans ses bras et bondissant à tra- Mais un éclair illumina l'intérieur môme
vers les obstacles. de la caverne une lueur qui fit resplendir la
Il cherchait à dépister les poursuivants, beauté d'Eva clans toute la puissance de
ignorant leur nombre, ne sachant à qui il son rayonnement; les yeux de la jeune fille
avait affaire. avaient une expression si louchante, si sup-
Il parvint à gagner un peu d'avance, fit un pliante, que Daniëlou fut effrayé du meurtre
brusque crochet et se dirigea vers une grotte qu'il allait commettre.
qu'il connaissait, vieux repaire dont les ban- Pour la première fois de sa vie, un senti-
dits bretons se léguaient la tradition. ment de pitié, inspiré par la passion, se
Qu'il l'atteignit, et la jeune fille était per- glissa clans ce coeur de tigre; il se contenta
due ! de pousser brutalement la jeune fille au
Celle-ci avait repris ses sens et se débat- fond du souterrain.
tait; par malheur, elle ne pouvait crier à son Elle s'affaissa, meurtrie, sur le sable, et
secours. y resta sans mouvement, comme une hiron-
Daniëlou,cependant, ne pouvait prolonger delle blessée par la pierre d'un enfant.
plus longtemps cette course désordonnée; Daniëlou s'élança dehors.
l'heure le talonnait plus encore que la chasse Il savait comment fermer la grotte.
dont il était l'objet. Au-dessus de l'entrée se trouvait un bloc
Il fallait qu'il se rendît à Roskoff pour énorme ; il l'avait déjà roulé devant l'ouver-
l'embarquement. ture, quand, en plusieurs circonstailces, il
En apaisant la querelle de l'hôtel de l'Élé- avait eu besoin d'enfermer du butin ou des
phant, il avait recommandé à son matelot cadavres dans un lieu sûr.
î ^cfûois de ne pas manquer.au rendez-vous Pareil à un Titan, il s'aro-bouta contre la
; hxé pour prendre mer à la nuit : impossible pierre énorme.
) que lui, second du bord, fût en relard. Celle-ci, cédant sous cet effort gigantes-
^ela pouvait faire.naître les plus défavo- que d'un seul homme, roula sur elle-même
; râbles suppositions. et tomba sur l'entrée du repaire. En ce mo-
Enfin il
atteignit la grotte, dont l'ouver ment, un coup cle tonnerre effrayant reten-
; ure était dissimulée par des broussailles ; il tit ; la foudre décrivit dans l'espace ses lignes
40 L'HOMME DE BRONZE

defeu et frappa l'un des arbres qui s'éle- fei sourd et paraissant sortir du sol, sur leur
feu
vaient au-dessus du souterrain. • ga
gauche.
Le choc en retour renversa Daniëlou, qui Ils coururent ; c'était dans la direction de
se releva frémissant et superbe, el lança vers la grotte.
le ciel une imprécation' d'athée en délire, Ils arrivèrent à temps pour entendre un
défiant Dieu'de son poinglermé et personni- se
second coup qui leur montra clairement que,
liant la révolte dû mal'contre le bien. Cet da la roche, il y avait une excavation.
dans
homme debout devant' là tempête, bravant Henry el Karigoulet s'arc-bdutèrent pour
'
la foudre, se' grandissait à la hauteur des de
déraciner le bloc, et ils y parvinrent, après
Titans supërbès, dont-il-'avait l'audace. ' '
de efforts inouïs.'
des -
' Mais '
les- voixdés chasseurs, retentissant Éva, libre, sortit du repaire, comme une
de nouveau, -'lui rappelèrent l'inéluctable cl
charmante apparition ; on eût dit une des fées
nécessité du retour à Roskoff; il se glissa gi
gracieuses dès légendes bretonnes, jaillissant
en rampant à travers lès landes avec une d< terre,' rayonnant de grâce et de beauté ;
de
rapidité inouïe. ; .' el reconnut le comte Henry, jeta ses bras à
elle
Ne portant plus sa victime, il'reprit de st cou et lui donna un long baiser.
son
l'avance et disparut bientôt dans lès'ténè- Karigoulet remarqua que la jeune fille
bres ; l'orage décroissant .n'éclairait plus la aavait abandonné à terre un petit revolver.
• nuit — Tiens, pensa le dernier des
que de lueurs! incertaines' 'brillant à des Karigoul,
intervalles éloignés^ . • . e
elle ne pouvait pas crier, mais elle a fait
Cependant le dernier et terrible coup de parler p le pistolet. ,
foudre qui avait failli pulvériser lé forban, Éva était donc armée.
l'avait mis en pleine lumière ; mais après Pourquoi n'avait-elle pas tiré sur Danië-
l'avoir parfaitement aperçu sur le sommet cle 1lou ? C'est qu'il lui avait été impossible de
la grotte, les deux poursuivants n'avaient cdégager ses bras de l'étreinte brutale du
plus rien distinguée .' '"" 1
bandit.
Ils avaient •eu la vision très-nette, niais Le comte, cependant, après avoir reçu le
très-rapide, que le ravisseur ne'portait plus 1
baiser, d'Éva sans oser le rendre, songeait
la jeune fille. <
qu'il fallait regagner Roskoff; il eût bien
Le comte Hertry se précipita du côté où voulu faire la route seul avec la jeune fille.
'
il avait entrevu le faux prêtre, et il arriva Seuil: . : .
bientôt, suivi par -Karigoulet, devant le roc Certes, il n'avait aucune idée cle séduc-
renversé par le pirate. : : tion : c'était un coeur loyal. .
Ils virent l'énorme pierre, mais rien de Abuser :dé la naïveté d?une jolie fille
plus. .'.•:•• r, : muette et que rien ne pouvait mettre en
Ignorant l'existence de la grotte, rien ne> garde' contre l'amour, -cela lui;eût paru
leur donnait idée que ce bloc dissimulait uni crime de lèse-chevalerie ;• pourtant Kari-
,;.':•.' u • -: • • V/
orifice. ':'••' j gouletle gênait, >.v:-c. : •
Un fait cependant parut certain au comte3 —Retrouve les chevaux !'lui ordonna^t-
Henry : c'est que le misérable avait aban- - il. Et amène-les ici.
donné là jeune fille. Karigoulet se mit à la recherche des trois
Mais où? • montures abandonnées sur là route ; il les
L'avait-il jetée dans quelque trou perdua trouva dans les genêts, cent pas avantd'ar-
au milieu des landes ? river au chemin,'et il s'empressa de les con-
L'avait-il tuée ? Appeler était inutile. Évaa duire à son maître.
ne pouvait point répondre, étant muette. En l'absence de son valet le comte avait
Le comte et son valet cherchèrent cepen-.- déjà éprouvé les délices d'un tête-à-tête avec
dant avec obstination ; ils s'éloignèrent de[e miss Éva et les ineffables joies de l'amour
plus en plus de la grotte. naissant.
Tout à coup, ils entendirent un coup de le La jeune fille avait saisi les mains de Ke-
AU PAYS DES SINGES 41

... Menacesde coups de couteau, jrandissementd'armes. (Page i5 )

remfort dans les siennes ; son regard avait d'Éva, qui s'était penchée pour poser ses
brillé de toute la reconnaissance qu'elle ne lèvres sur le front du jeune homme.
pouvait exprimer autrement. Elle était trop ignorante de toutes choses
Le comte, lui, s'était conduit en Breton pour savoir ce que les convenances lui im-
des temps : il avait mis un posaient de retenue.
chevaleresques
genou à terre et baisé le bout des doigts Quand le comte, se relevant, lui offrit son
L'HOMMEDE BRONZE,— 6 Au PAYS DESSINGES.— 6
42 L'HOMME DE BRONZE

bras pour regagner la route, elle le prit ; qu'il ne faut pas qu'elle cherche à donner
mais au lieu de marcher comme il l'y invi- par signes des explications. On se figurera
tait, elle appuya amoureusement M tôle sûr que le cheval du cavalier a roulé sur la
son épaule et noya ses regardé dans ceux route, en buttant sur Un caillou, et que ce-
d'Henry. lui de mademoiselle s'est emporté et l'a con-
Ils demeurèrent ainsi, lui, un bras soûle' duite à Roskoff.
nant la tâlUê charmante d'Évâ, êliéj sUspen^ Karigoulet regarda là monture delà jeune
due à son ceU» fille et dit :
Le pas de rlârigôulet et lès coups de sabot — Pas de mal ! Pas couronnée ! On
des chevau& sûr lès cailloux lès arrachèrent pourra se figurer qu'elle ne s'est pas abat-
à cette extase-. tue, cette bêle. Mais, sous Vôtre respect,
Le comte avait réfléchi, tout eh s*aban- pourquoi cacher la chose ?
aux jôiês de ce pre- — Veux-lu
donnant délicieusement que f ôii dise plus tard que
mier et chaste enlacement» j'époUsè Une fille qui à eu des aventures de
Qu'était Éva? nuit? Tu sais bien, toi» que lé prêtre n'a pas
Il l'ignorait éheore-. eu lé temps môme d'embrasser mademoi-
Que serait-elle ? selle ! Mais les autres pourraient penser
Sa femme, certainement. autrement.
sûr le point d'honneur, ayant — Chut! fit
Susceptible Karigoulet pudiquement.
le sentiment exagéré de là pureté du blason, — Elle n'entend rien! dil le comte.
le comte lie voulait pas que l'on pût dire un Puis il réprit :
— Toi el moi, nous savons à quoi nous en
jour que sa fiancée avait été enlevée, enlevée
par un prêtre surtout» tenir; cependant tout lé monde né voudrait
Il résolut de né jamais parler de cctle af- peut-éirè pas iioUs croies ; on ferait des his-
faire, et imposa le même silence à son valet. toires et des commentaires ',jé ne le veux pas.
celui-ci présenta lès chevaux, — Vous avez raison ! dit Karigoulet.
Lorsque
le comté lui dit d'un air menaçant : — Va-. Fais ce
que j'ai ordonné ! com-
— Tu ne diras jamais un mot de ce qui manda le comte.
est arrivé-, Karigoul î Si tu paries, lu 68 Karigoulet se dirigea vers la route.
mort! Il comptait y retrouver le blessé ou le
— Je lie suis pas bavard-, dit le Breton i niort, car il né savait pas si le cavalier avait
mais pourquoi se taire ? J'ai idée qu'en côft- trépassé.
tanl la chose à i\\rmâlèur, VOUS auriez là Il ne vit plus "rièli,
fille en 'mariage et moi une bonne récom- Alors Karigoulet séli ftil à la recherche
pense. de ses lôUÏs \ il retrouva et son sac et la
— J'épôùSè/raï mademoiselle sans eêlal bourse»
répondit lé comte-. Je l'âimé et elle m'aime-. Il s'arrêta perplexe au sujet de cette der-
Cela suffit; Mais personne ne saura rien dé nière ; le p'ëû de conscience qu'il avait, lui
ce qui est arrivé» Je Vais la conduire à criait qu'il volait-; mais il savait parlemen-
Roskoff par lés chemins de détour, et, là je ter avec la wix du devoir»
la laisserai seule aller vers son pefé qui — Ce porte^mohnàie, se dit-il, le cavalier
doit attendre dans le port. Tu vas enlever la me l'aurait bien donné pour récompense ;
corde qui a fait tomber les chevaux, tu lais- comme je ne peux pas lui dire que nous
seras le corps du cavalier à sa place, el tu avons sauvé, la demoiselle, je peux bien
viendras- me réjoindre en ville, sans l'oc-
garder l'or.
cuper dé rièni Tu n'as rien vu, rien entendu, Et rassuré, il allait mettre le porté-mon-
tu ne sais rien. naie en poche, quand il réfléchit :
— Qu'est-ce que l'on va penser? — Si l'on me fouillait ! On trouverait tout
— Je demanderai le silence à mademoi- sur moi, à bord.
selle. Je vais tâcher de lui faire comprendre Mais il pensa aussitôt :
AU PAYS DES SINGES 43

— La monnaie, ça n'a pas de nom. Pourtant, quand Cacatois fit retentir son
Toutefois il ouvrit le porte-monnaie qui, ssifflet, tous se levèrent. . .;
nous l'avons dit, formait en même temps, — Au départ ! dit le maître. Plus un fifres

portefeuille, eL, d'un côté, il vit des louis li à dépenser ! Bagasse ! C'est une belle
lin
qu'il glissa dans son sac. j<
journée, mais elle a coûté cher ! Heureuse-»
De l'autre côlé, il y avait des pièces de n
ment qu'on se rattrapera ! Allons, vous
loules les nations : sequins, guinées, ma- a
autres, appareillons !
rengos d'Italie, etc., plus des valeurs dont Les marins attelèrent tant bien que mal
Karigoulet ne pouvait apprécier l'impor- 1 chevaux ; ils réclamèrent
les le huitième,
tance; mais il ferma prestement le porte- i
mais l'hôte répondit que le comle Henry de,
monnaie. 1
Keremfort l'avait enlevé.
— Par Notre-Dame, se dit Karigoulet, — C'est bon! dit Plouëdec. Du moment
je ne puis garder çà ; j'avais tort, les pièces c c'est lui qui l'a pris, ça se retrouvera.
où Les
ont des noms. 1
Keremfort ne sont pas des voleurs. ,
Il choisit un coin écarté, le remarqua at- Et le sifflet cle Cacatois retentissait, sa
tentivement et y enterra le porte-monnaie ; voix commandait de charger les petites
puis il monta sur son bidet et il partit au trot. )maleluches-gabières sur la baleinière àrou^
Mais au bout d'une demi-heure, il enlen- -letles.
dit un bruit de roues elde chants. I Pas une qui fût en état de se hisser seule
— Bon! à bord.
pensa-L-il, je sais ce que c'est.
« La baleinière à roulettes a passé et a en- Que voulez-vous ?
levé le cavalier. Ces enfants aimaient le Champagne, qui
Karigoulet ne se trompait pas. leur paraissait du cidre excellent, doux,
sucré et inoffensif.
Elles en avaienl bu plus que de raison,
CHAPITRE XI ces poulettes; si elles étaient un peu grises
ce n'était point leur faute,
Chanson de matelot. Les mignonnes furent assises ; mais elles,
avaient une tendance à glisser sous les,bancs,
Maître Karigoulet ne s'était point trompé, tendance que devait augmenter le roulis de,
en effet. la baleinière.
Toute fête a une fin. Les marins prirent place à côté de leurs
Lorsque le ( Irantl-Cacalois avait vu le soir compagnes; nous disons place, c'est-à-dire
approcher, il était revenu au sentiment de lai que plus d'un d'entre eux tqmba au fond cle
j responsabilité. la barque.
j Jetant sur l'équipage ivre, épuisé, rendu, , Perros lui-même, Perros l'homme avisé,
\ à bout de forces, un regard méprisant, il1 l'homme sérieux, se laissa aller sûr cette
I dit, lui qui se sentait encore plein de force, , pente glissante.
' il dit
avec mépris : Plouëdec et Couëdic soutinrent mieux
— Poules des Flambarts
mouillées, va ! Ça ne sait pass l'honneur ; ils entretinrent
boire. Capeguaifle ! je no trouverai doncc I jusqu'à la dernière maison cle Morlaix une
jamais un homme comme mon matelot Da- conversation vive el animée, quoique un peu
niëlou et moi. A mesure que nous le
buvons, ;, pâteuse ; mais, la dernière maison dépassée,'
e vm H se détruit dans notre estomac. l'honneur étant sauvé, ils se laissèrent aller
Les reproches cle Cacalois étaient à un sommeil réparateur.
peuu
montés : les sacs d'avances étaient vides,3, Seul, Grand-Cacatois, dans, sa peau de
absolument vides, et les hommes étaientit caïman, ivre si vous voulez, mais intrépide,
pleins, bondés. debout sur le char, fier de sa victoire ba-
t as un
qui n'eût s,es trente ou quarante chique, le Grand-Cacatois conduisait le char.
bouteilles dans la peau. I
L'orage s'était déchaîné, la fp.udre; sillonnait
M L'HOMME DE BRONZE

la nue, la pluie tombait à torrents, et Cacatois plets, sans compter les variantes du refrain ;
ne bronchait pas : étrange figure au milieu nous en faisons grâce au lecteur, qui pour-
de ce déchaînement cle la tempête! rait trouver fastidieux le trois cent trente-
Il avait les rênes en main gauche, le fouet sixième.
en main droite, et il avait forcé l'attelage à Le Grand-Cacatois, lui, savourait la poésie
prendre le grand trot. ineffable de ces vers, un peu décousus, mais
De temps à autre, derrière lui, un forban solidement goudronnés; il encourageait les
s'éveillait, demi-noyé par l'eau qui inondait chanteurs et il tonnait en choeur, lançant des
la baleinière ; l'homme poussait un juron et notes formidables.
se mettait à écopper avec son chapeau. Au cent soixante et unième couplet, au
Peu à peu le froid éveilla tout ce monde. beau milieu d'une descente, il arrêta net la
Le bain extérieur esl un remède contre les baleinière, ce qui lança tout le monde les
inondations internes ; les petites mateluches jambes en l'air par-dessus les bancs et trans-
elles-mêmes reprirent place sur les bancs forma les chants en blasphèmes.
en grelottant. Cacatois enraya les roues et sauta sur le
Enragés, les forbans et les Flambarts, mal- sol, près d'un corps étendu à terre, et il cria :
gré la pluie fouettante, se mirent à chanter. — Chance! Capeguaille! Bonheur clans nos
Au fond, c'étaient de rudes hommes, inca- sacs et de l'or à la pelle pour celle traversée-
pables de regretter un incident d'aussi mince ci. Un cadavre! Vous savez que ça porte
importance qu'un oragc.^ bonheur !
Le Parisien, qui possédait une voix admi- C'était en effet une des croyances su-
rable... ment fausse, mais plus élevée que la perstitieuses des Frères de la Côte, que la
voie lactée d'au moins dix tons, entonna là rencontre d'un mort ou d'un blessé, au
fameuse romance rhylhmée des Devoirs du momenl de l'embarquement, était un pro-
matelot à terre. nostic cle bonheur.
Cette poésie, fruit de la collaboration d'un Tout le monde était à peu près dégrisé;
maître calfat et d'un commis aux vivres, mé- on se précipita à terre.
rite d'être en partie tirée de l'oubli. Tous cle crier, après maître Gacalois :
Le Parisien chantait donc à tue-tète des — Chance! chance!
couplets dans le goût de celui-ci, qui peint — Est-il morl? demanda le Parisien.
la toilette du matelot : — Peut-être oui ! peut-être non ! dit Ca-
Le v'ià gréé comme un terrien catois ; mais, pour être blessé, il l'est ! Voie
Au bras do son accordée. d'eau à l'avant et perdu le gouvernail du
La brise est bonne, tout va bien, sentiment. Hissons ça, les enfants! Faut être
En avant la bordée ! bons pour les gens qui portent bonheur.
Et le choeur reprenait : Sur l'invitation de maître Gacalois, on
installa le blessé à bord.
Hisse le grand foc, la barre au vent, Personne ne le reconnut pour le cavalier
Hisse les cacatois, les bonnettes,
qui escortait Éva; la pluie, la boue, le choc,
Attrape à croeher les fillettes,
Gouverne droit el va de l'avant. l'avaient mis dans un état pitoyable.
On reprit la route, et la chanson fut en-
Sur celte finale, chacun embrassait sa cha- tonnée avec
plus d'ensemble que jamais.
cune; la pluie n'éteint pas l'amour, elle le Quant à Cacatois, il fouetta les chevaux fu-
ravive au contraire, témoin le couplet sui- rieusement pour rattraper le temps perdu.
vant : On brûla de la sorte le pavé de Saint-Pol
De l'amour, de l'amour enuor, el l'on arriva dans Roskoff, où l'on arrêta la
Du vin, des filles, des folios, baleinière devant l'auberge de la vieille Ke-
Et le gai carillon de l'or redec.
Qu'il jolie aux plus jolies. Mais on la héla en vain.
Nous savons trois cent trente-six de ces cou- Point de réponse !
AU PAYS DES SINGES 45

Les forbans proposèrent de crever les por- Elle s'arrêta devant l'Ancre d'Argent.
tes ; Grand-Cacatois s'y opposa. Là, bousculade, bagarre, cris, appels,
— Méfiance ! dit-il. Si la mère aux gabiers ccoups cle croc dans les volets et coups de
n'ouvre pas, c'est qu'elle n'est pas là! Ja- pistolets en l'air, menaces de coups de cou-
r.
mais la bonne femme n'a refusé un coup à tteau, brandissemenls d'armes, miaulements
boire aux matelots qui rentrent de bordée, c chats, hurlements
de cle tigres, rugissements
Allons ailleurs. cd'hippopotames, pour réveiller l'hôte qui
— Et de l'argent? fit Plouëdec. I
parut enfin le revolver au poing.
On se tàfa ; plus de monnaie ; plus un — Eh ! failli-chien ! cria maître Cacatois,
rouge liard ; rien dans les mains, rien clans <
ouvre en grand, fais flamber un punch, il y
les poches ! a; trois louis à gagner.
Un punch était cependant indispensable La chose semblait invraisemblable à l'au-
comme fin finale cle la journée. ' de mémoire d'homme on n'avait
bergiste;
— Nous prendrons bien d'assaut un ca- vu l'équipage d'une baleinière à roulettes
baret! s'écria le Parisien. rentrer avec un sou vaillant.
— C'est Mais Cacatois fit sonner son or.
pas possible ! déclara Plouëdec
avec découragement.. On a tant enfoncé L'hôle prit confiance el ouvrit, après avoir
de portes, du temps de Balidar, que les au- fait allumer les lampes.
bergistes se sont fait fabriquer des portes el Les matelots et les petites mateluches en-
des volets doublés en fer. Plus moyen de vahirent la salle comme un ouragan.
forcer ça. La servanle prépara le punch dont Couë-
— Il y a bien la vieille Keredec qui n'a dic surveilla la fabrication, exigeant du
que des volets de papier mâché ! dit Couë- poivre, de la cannelle et des quatre épices,
dic ; mais elle jette des sorls, et je ne veux sous prétexte qu'il redoutait une fluxion de
pas m'embarquer avec un mauvais regard poitrine.
d'elle sur la conscience. Pendant ce temps l'on débarquait le blessé,
— Et puis Daniëlou nous ferait notre af-
qui n'avait pas encore repris connaissance.
faire ! La vieille est sacrée ! C'est alors seulement que le Grand-Ca-
En ce moment Cacatois avait tiré la cage catois le reconnut :
de la perruche de dessous un banc; il're- — Troun de l'air ! s'écria-t-il en se frap-
gardait sa volaille, comme il disait. pant le front. L'homme qui accompagnait la
L'oiseau était trempé comme une soupe petchioune (petite). Mais alors...
de maçon. Il pâlit affreusement en songeant que l'en-
— Gré coquinasse ! s'écria Cacatois, la fant avait peut-être été enlevée.
bète est mouillée et elle fait la boule ; elle Décidément le Grand-Cacalois s'était épris
va crever si je ne lui chauffe pas l'intérieur d'une vive affection pour Éva ; un père n'cûl
avec un grog. pas été plus ému que ce rude et grossier for-
Mais tout à coup, maître Cacatois poussa ban.
un cri joyeux. Il éprouva un tel coup qu'il fut forcé de

Capeguaille ! fit-il. Nous le boirons, ce s'asseoir et murmura :
punch ; nous en boirons même deux ! — C'est drôle tout de même, il me semble
A la lueur du réverbère qui éclairait l'en- que je vais en crever !
trée du port, le Provençal avait aperçu trois Et les bras ballants, la tète pendante, il
beaux louis, tombés dans le fond cle la cage. donna un instant les signes d'un anéantis-
Une petite mateluche, dont la main élé- sement complet.
gante n'était guère plus grosse que celle d'un Mais, se relevant tout à coup, il frappa sur
homme ordinaire, passa ses doigts effilés à sa poitrine un violent coup de poing et s'é-
travers la cage et en retira les pièces. cria :
Déjà la baleinière se remettait en.route à — Mort à qui aurait touché l'enfant!
la recherche d'un cabaret. — Qu'a-t-il donc, ce vieux fou? mur-
40 L'HOMME DE DR ONZE

mura le Parisien étonné. Bien ne prouve l't


l'oreille... tu sais... je te connais... ; mais,
que la petite soit morte ! Les chevaux se sont je m'étais trompé.
emportés, le cavalier est blessé," la petite n'a Et comme Daniëlou le repoussa avec une
peut-être rien du tout. re
réelle mauvaise humeur en le traitant d'i-
— Je prévois de certaines choses ! dit v:
vrogne el d'abruti, Cacatois, pour passer
d'un air sombre maître Cacatois. s< effusion sur quelqu'un,
son tira la perruche '
Puis, apercevant le Senor, il lui jeta un d sa cage et lui voulut donner un baiser ;
cle
regard terrible en disant : il en reçut un furieux coup bec ; mais, in-
— Tu dois l'être amusé toi qui s<
sensible à la douleur, il continua ses caresses,
joliment...
n'étais pas clans la baleinière à roulettes? q
quoique pincé plusieurs fois au sang.
Un soupçon avait envahi l'esprit de maî- — Allons, Chopic, criait Daniëlou au ca-
tre Cacatois. hbarelier, sers le punch, el du leste! Le grand
— Je à demander à Daniëlou c
canot attend l'équipage !
l'engage
comment nous nous sommes divertis, car je A Cacatois, toujours tendre pour sa vo-
ne l'ai pas quitté! dit l'Espagnol qui avait 1laille :
blêmi, sachant Cacatois de force el de réso- — Tu vas me ramener les hommes !
lution à l'écraser contre un mur. Puis, à Plouëdec et. à Couëdic, qui lui pa-
Le Provençal comprit le sens caché de la i
rurent gens sérieux et moins ivrognes que
réponse du Senor qui abritait sa responsabi- 1 autres :
les
liLc derrière le capitaine. — Chopic va vous prêter une civière à
En ce moment, Daniëlou entrait. 1
porter le fumier, il mettra dessus une cou-
— Embarque! Embarque! cria-t-il. verture cl vous emporterez le blessé avec
lit au Grand-Cacalois : moi.
— Tonnerre de Brest ! Tu es en relard. Ainsi fut l'ail, après que les deux Flam-
barts eurent bu un large coup do rhum.
L'armateur n'est pas conlcnt.
Daniëlou en sortant cria une dernière
— A-t-il retrouvé sa fille, l'armateur ?>
recommandation à Cacatois :
demanda Cacatois en regardant son mate- — Ramène-moi vile mon monde.
lot dans le blanc des yeux — Et les sacs des hommes? demanda le
Daniclou cligna les paupières, car il sa-
Provençal.
vait son matelot capable de le tuer dans un1 — Je les ai pris tous chez la Keredec el
accès cle fureur. Il répondit d'un air indif- l'ait conduire à bord ! dit maître Daniëlou.
férent :
— Mademoiselle Eva vient d'arriver seule; ' Embarque ! Embarque !
11 sortit, rejoignant les Flambarts qui por-
son cheval s'est emporté, mais elle n'a pass taienl le blessé
toujours évanoui.
éprouvé d'accident. On m'a dit que le cava- — Vous avez donc élé à bord,
capitaine?
lier élait ici, blessé; je viens le chercher r demanda curieusement maître Couëdic.
pour le transporter clans un canot. — Oui, dit Daniëlou. J'en arrive.
— Est-ce vrai, ce que tu dis-là? lit Caca-l_ -— Et il retourne de... ? demanda Plouëdec
lois frémissant cle joie. vivement.
— Est-d bête, ce grand caïman-là ? s'écria a Daniëlou mit un doigt sur ses lèvres,
Daniëlou. Pourquoi donc conterai-je une1(
3 montra le blessé et dit très-bas aux Flam-
blague ? La demoiselle te tient donc bien auu barts :
coeur que lu en deviens slupide et méfîanl! L' — Ce brick a des mystères plein la
panse !
Est-ce que personne de nous a intérêt à ce ie Ils arrivèrent au quai où un canot les at-
qu'il lui arrive malheur? tendait : deux hommes le gardaient.
Cacatois, convaincu, éprouva un tel trans-s- — Qu'est-ce que ceux-ci? demanda Couë-
port d'enthousiasme qu'il embrassa son ma- Ï- die en apercevant des marins étrangers,
telot avec effusion. coiffés à la façon des Maltais.
— Je t'avais cru capable... lui dit-il à — Ceux-ci, ce sont des futurs camarades,
AU PAYS DES SINGES

dit Daniëlou entre ses dents. Il y en aune L'équipage décrivait des arabesques in-
quinzaine comme cela à bord, sans compter sensées et des embardées effrayantes ; mais
les passagers. la ligne se redressait toujours, personne ne
El il présida à l'embarquement du blessé. lâchant son voisin, tout le monde bien croche
Puis il se mit à la barre. bras soûs bras.
— Nagez ! ordonna-t-il alors à son équi- Aux ailes, les refoulements de celle mar-
page de quatre hommes. che, aussi lourde que capricieuse, enfon-
Le canot lila hors du port. çaient bien, de ci de là, une porte qui tom-
Devant lui, un you-you emportait Eva el bait dans une allée, ou un volet qui brisait
son père. des carreaux de ses débris ; mais cela n'en-
Deux autres marins du brick, ceux-là, travait pas la marche, el l'on arriva sans
faciles à reconnaître pour des Norvégiens, laisser un homme en arrière.
se trouvaient clans le grand canot du navire, En ce moment môme, le comte Henry cl
attendant l'équipage recruté par Daniëlou ; Karigoulet débouchaient aussi sur les quais ;
bientôt on vit les Bretons et les pirates dé- ils avaient attendu l'arrivée de l'équipage-.
boucher sur les quais ayant en tète Cacatois. Les marins norvégiens, qui ne savaient
Les forbans el les Flambarts avaient vicié pas un mot cle français, avaient sans doute
un punch gigantesque en un clin d'oeil, em- des instructions et on leur avait défini à
brassé les petites maleluches gabières une quelles gens ils avaient affaire, car à l'as-
dernière fois, et ils s'étaient mis en route pect' des ivrognes, ils n'hésitèrent point à les
sur une seule ligne qui tenait la largeur de héler.
la rue. Sous la surveillance cle Cacatois, qui, enfin
Un regain d'ivresse les avait saisis, tant décidé à se dépouiller de sa carapace, la
le punch était bien pimenté, grâce à maître portait précieusement sous son bras, chacun
? Couëdic. s'embarqua péniblement ; mais une fois assis,
Us marchaient derrière Gacalois, qui sem- chacun aussi recouvra du sang-froid et de
! Mail un détaché à dix pas les avirons furent bordés.
tambour-major l'équilibre;
en avant. — Avant partout ! ordonna Cacatois, et
Le Provençal avait conservé sa carapace l'on nagea bientôt avec ensemble pour quit-
de caïman, et il brandissait la cage cle la ter le port.
perruche en chantant le trois cent tren- Cacatois avait pris la barre ; le comte
tième couplet cle la chanson du matelot à Henry et Karigoul étaient à l'avant; les deux
terre : Norvégiens à l'arrière.
Au loin, point noir ballonné par la vague,
Jette Ion or à pleine main,
apparaissait le brick.
Va île l'avant ol fais tapage,
?:,' Houle ta bosse comme un marsouin, La cadence un peu lente des avirons
Car demain c'est l'appareillage. s'anima peu à peu, et pour la rhythmer, le
Parisien chanta le trois cent trente-sixième
CHOEUR et dernier couplet de la fameuse chanson ;

Hisse lo i^rand foc, la barre au vent,


Hisse le cacatois, les bonnettes, •Embarque! embarque! etc.
Attrape à crocher les fillclLos,
Gouverne droit et va de l'avant. Le choeur fut repris, bissé, et le silence
se fit ensuite.
Tout en chantant, la bande dessinait des C'en était fait, la fête était finie et la mu-
courbes et des zigs-zags ; pendant vingt mi- sique aussi.
nutes que dura cette marche, la réaction Le dernier retour offensif cle l'ivresse pro-
d'ivresse l'ut violente; on eut dit le dernier voqué par le punch allait s'apaisant peu à
bouillon d'une chaudière un instant refroi- peu, chaque coup d'aviron ramenait la
di, et qu'un brillant feu de paille réchauffe. raison.
48 L'HOMME DE BRONZE

Rien ne dégrise le marin comme la mer. pas un brin de filasse ; tout était net, correct,
Les rameurs, fermes sur les bancs, vi- rangé comme sur un navire de guerre.
goureux et savants plumeurs, lançaient le De plus, une sentinelle en armes se tenait
canotavec une vitesse inouïe, que semblaient devant la dunette.
admirer les Norvégiens. — Bagasse! dit à part lui le Grand-Caca-
Cacatois, passé plus que maître en son tois, on dirait que noUs sommes à bord d'un
art, attaquait les lames (il faisait grosse mer) bâtiment cle l'État. .
en timonnier consommé. ' ; ' •"•'' Couëdic, revenant à : sa première idée,
Bientôt, le navire dessina nettement sa murmura à l'oreille de Plouëdec sa' fameuse
coupe, chaque fois que le canot montait sur phrase :
' — Il en retourne !
le dos d'une-vague.
On approchait enfin. Mais Perros, qui avait entendu; protesta
Le brick mystérieux grandit rapidement. en disant :
Il apparut éiancé, fier sur l'eau, l'avant — S'il retourne de la
politique, ce n'est
effilé comme un elippêr,' la mature élégante pas de celle des chouans; lés curés n'ont
et très-haute.: .
pas fait la quête.
À l'arrière il était bas sur mer, évidé, of- Daniëlou, c{ui commandait en second, mit
frant cle là fuite à.la vague ; son maître-bèau fin aux commentaires en envoyant chacun à
était large, ce qui donne de l'épaule et de la son poste.
solidité; ce navire était taillé pour la course, L'on était pressé de lever l'ancre ; et le
pour la tempête, pour la chasse et le com- commandant voulait sans doute partir sur-
bat. le-champ, car Daniëlou ordonna d'appa-
Il devait se comporter vaillamment à toutes reiller.
mers, filer soUs la plus faible brise et tenir Le grand hunier et la brigantinè furent
tète à l'ouragan.' ' mis au vent ; sous cette toile le brick arriva,
Le canot atteignit le'navire par"l'arrière, et bientôt lés ancreslevées furent hissées au
l'élongea, se'mit'sous le vent parle travers bossoir.
du bâtiment et héla. Par ordre de Daniëlou, malgré le gros
Aussitôt des cordes furent envoyées, et la temps, on mit toutes voiles dehors ; le navire
voix de Daniëlou lança les commandements.' se coucha sur la lame.
Pendant qu'on hissait le canot, l'équipage — Brasse tribord-! commanda Daniëlou.
examinait le navire; Le bâtiment'mit le cap! sur la haute mer et
Pas un qui ne fût charmé. fila bientôt, par une brise carabinée, ses
— M'est avis,' disait Plouëdec) que voilà douze noeuds à l'heure, doublant les brisants
un gaillard bien taillé. et gagnant le large. Il avait une allure char-
— Et charpenté solidement ! dit Couëdic. mante, et glissait sur les vagues, coquette-
— Et coquet! fit le Parisien.' : . ' ment penché,: déplaçant peu d'eau, laissant
— Bien maté pour la bourrasque ! obser- un léger sillage et surmontant la lame avec
vait le Sénor, marin de Méditerranée, qui 1se une aisance gracieuse.
connaissait en ce genre de gréement. En ce moment, maître Cacatois disait à
— Un joli morceau de' bois ! conclut le l'oreille de Daniëlou :
Grand-Cacatois en péroraison. — Est-il bien taillé, hein, couquinasse !
Mais en mettant le pied à bord, il fronça ce brick, pour pirater dans les détroits !
le sourcil. — Et dire, fit Daniëlou entre ses dents,
Il vit du premier coup qu'il existait à bord qu'il faudra peut-être y creuser une voie
une discipline militaire; d'abord le pont était d'eau et l'envoyer ausfin fond des mers !
tenu avec une propreté qui brillait sous la — Pourquoi!
— Parce
lune. que... chut!... Nous saurons
Rien ne traînait, pas une corde qui ne fût bientôt à quoi nous en tenir. Voilà le com-
en place, pas un fétu de bois sur le plancher, mandant.
AU PAYS DES SINGES 40

— n'avait que le souffle; il


Eh ! bagasse, c'est l'armateur ! dépeint Daniëlou
— matelot. • devait souffrir beaucoup de l'humidité en
Lui-même,
— Ce vieux!... Un marin!... mer ; il était cacochyme ; un rhume pouvait
— Comme moi et toi. l'emporter.
Le commandant avait un asthme ; il Maître Cacatois répétait dédaigneuse-
toussa violemment ; ce ment :
petit homme qu'avait
L'HOMMEDE BRONZE.— 7 Au PAYS DES SINGES. — 7
L'HOMME DE BRONZE

— Ça un marin ! Avant huit


jours on lui Le vent montait.
mettra un boulet aux pattes, car son ca- Sous ce souffle puissant, le brick creusa
tharre l'aura enlevé; il me semble qu'il plus profondément son sillon, et des flocons
crache ses poumons ! d'écume tourbillonnèrent sur le pont.
— Je souhaite La mâture forte et neuve craquait sous le
qu'il crève ! dit Daniëlou ;
car s'il vil, il nous donnera du fil à retordre. poids de la toile ; l'allure devenait dange-
Le sifflet du commandant, appelant Da- reuse, avec toutes ces voiles dehors, par un
niëlou, mit fin à ce dialogue peu charitable. temps qui eût nécessité cle prendre au moins
Le second montra une politesse exagérée le ris de précaution.
en abordant le commandant ; celui-ci reçut — Bagasse ! disait Cacatois, admirant et
froidement son inférieur. le navire et le commandant. Ce vieux, s'il
— La route est tracée, mon sait où il va, ne me paraît pas manchot, et
capitaine,
dit Daniëlou humblement, j'attends vos la barque n'a pas sa pareille pour tenir sur
ordres. l'eau. Mais que le diable me brûle si nous
— Bien, monsieur, bien ! dit avec un ac- ne coulons à pic avant peu !
cent américain très-prononcé le comman- Et il se rapprocha de Daniëlou pour avoir
dant, entre deux quintes. Je prends le son avis :
quart ; il vous est loisible d'aller vous cou- — Eh ! matelot, demanda-l-il, qu'en pen-
cher. ses-tu, loi? 11 a le cerveau fêlé, le comman-
Daniëlou s'éloigna et ne se coucha point, dant !
ayant la liberté de rester sur le pont. — C'est le diable en chair el en os, que ce
Le commandant étudia longtemps l'ho- vieux ! murmura Daniëlou. J'ai du toupet,
rizon , dont un coin lui était masqué par mais quand même j'aurais une frégate à
un cap, que le brick devait bientôt dou- mes trousses, je ferais prendre un ris. 11 va
bler. nous couler.
Toul à coup, à bâbord, un feu rouge à Les vagues montaient, s'enflaient, deve-
éclipse brilla trois fois. naient énormes el furieuses ; le brick sem-
— se dit maître Cacatois, blait se jouer d'elles ; chaque fois qu'il en
Couquinasse!
voilà les. mystères qui commencent. Ce n'est, heurtait une de sa poulaine, il bondissait
pas là le fou d'un honnête phare, élevé pour par-dessus comme un étalon qui se cabre ;
les honnêtes marins, par les ingénieurs du mais la lutte était violente, et les membru-
gouvernement. res du bâtiment frémissaient en gémissant
Le capitaine, à la vue cle ce signal, avait à chacun de ces coups de langage dange-
fait changer les amures. reux.
— Où nous mène-t-il? se demandait Ca- Et tout annonçait que le péril irait bientôt
catois inquiet. grandissant avec une rapidité qui ne per-
Et Plouëdec le confirma dans ses craintes, mettrait pas de le conjurer.
lui vieux Roskovite, sachant bien quels dan- Les apparences du ciel el de l'eau sont
gers on allait courir sur cette route semée sinistres.
cle brisants. En effet, rapidement, cle lourds nuages
—M'est avis, dit-il, que ceux qui savent noirs s'amoncellent; ils s'abaissent, pèsent
nager n'ont qu'à se préparer au plongeon. sur la mer qu'ils semblent écraser, car les
A moins d'être un pilote fini, nous ne pou- vagues deviennent courtes, serrées et dures.
'vqns manquer de briser la coque du brick De toules parts, des coups sourds et puis-
- sur un récif. sants frappent le navire, qui fatigue visible-
: i —- C'est qu'il y en a par ici, des cailloux ment.
dangereux sous les vagues ! ajouta Couëdic. — Mais, mille millions de Iroun de l'air !
—--Mais le navire filait toujours, poussé gronde Cacatois, il n'est que temps cle dimi-
grand
largue par la brise qui menaçait de tourner nuer la toile !
à la tempête. Perros, le vieux timonier, est à la barre ;
AU PAYS DES SINGES

il s'acquitte de sa tâche en marin con- pour sauver l'enfant, quand le navire cha-
sommé. virera, je te revaudrai la chose une autre
— Ma langue aux chiens de mer et mon '
fois.
n'a pas la — Ca va, dit Couëdic.
corps aux requins, si le capitaine
cervelle dérangée ! murmure-t-il. Je veux — Nous nous accrocherons avec elle à
prendre le grand Océan pour mon plat à quelque débris, la terre n'est pas très-loin et
barbe, si nous ne sommes pas conduits par le vent porte en côle.
un fou ou par le diable ! — sur moi, maître. Mais où
Comptez
En ce moment le capitaine, de son aigre loge-t-elle, l'enfant?
-*—Je me suis informé et
voix de fausset, criait : j'ai vu sa cabine
— Tribord tout!... en allant lui porter sa perruche ; môme
C'était une manoeuvre que les Flambarts qu'elle m'a remercié avec un si beau sou-
jugeaient insensée et les forbans idiote ; rire qu'on aurait dit un ange, comme il y en
mais il obéirent; seulement on entendit un a sur les images d'église.
sourd murmure circuler clans l'équipage. — Bien ! dit Couëdic.
Et Perros de s'en expliquer à l'homme qui « Je vous aiderai.
lui aidait à tenir la barre : Les craintes de Cacatois n'étaient certai-
— As-tu entendu? Tribord tout! S'il ne nement pas exagérées ; tout autre capitaine
démâte pas le navire de ce coup-là, c'est eût fait prendre le ils de tempête et aurait
que les mâts sont en 1er. fui devant le temps, donnant ainsi moins de
Virer par un pareil temps et par une pa- prise à la lame.
reille mer, car le commandement entraînait Les flots montaient à la hauteur des hunes,
le virage, c'était risquer beaucoup ; mais le quand le brick descendait de la crète des
vieux commandant savait sans doute ce lames dans les noirs précipices de leurs
qu'il pouvait demander à son navire. creux ; puis il s'élançait à des hauteurs ef-
Celui-ci donna une bande qui lit toucher frayantes.
l'eau à l'extrémité de la grande vergue ; une El ce jeu terrible cle l'Océan contre un lé-
vague balaya le pont, el Plouëdec, surpris ger navire, cet acharnement des forces im-
par l'ahurissement que lui causait cette fa- menses cle l'eau et de l'ouragan contre un
çon de naviguer, le vieux maître Plouëdec point imperceptible cle leur immensité, ce
faillit être emporté par ce coup cle mer. combat du faible contre deux puissances in-
Heureusement il se cramponna fort à pro- vincibles devenait à chaque seconde plus
i pos à un taquet qu'il trouva sous sa main. sombre et plus désespéré.
Le brick, un instant couché sur le flanc, De loin en loin les phares trouaient l'ob-
\ so releva lentement et fit nouvelle roule scurité profonde.
\ toujours avec la même élégance, mais plus On filait avec une vitesse effrayante, que
| en danger que jamais, car il courait contre peu cle navires ont jamais obtenue, même
j la lame. avec la vapeur.
| Catalois, indigné, sécria : Daniëlou, qui se promenait sur le pont,
— En voilà un oli ! fut aperçu par le commandant.
I j capitaine, couquinassse
I il aurait mieux fait de se faire marchand Celui-ci l'appella.
, de pastèques sur la Canebière — Monsieur, dit le commandant d'un air
que com-
mandant d'un brick ! de mépris, je vous ai demandé un équipage
lit comme la tempête augmentait tou- d'hommes résolus, capables cle lout, et sur-
~
jours, maître Cacatois pensant à la petite, tout cle mourir. Or, ces gens sont effarés, je
dit à l'ami Couëdic : le devine, je le sens.
|
"% Tu dois nager comme un poison, toi, — Permettez-moi de vous dire, mon
vieux chien cle mer ! commandant, qu'ils sont convaincus que

Oui, dit Couëdic. nous allons couler.
•— Si tu veux me donner un — Eh bien... après ! Pendant
coup de main I quarante
52 L'HOMME DE BRONZE

ans, monsieur, il n'y a pas eu un jour de Petit de taille, il semblait qu'il n'y eût
ma vie que je n'aie risqué ma tête. Je vous p
point cle corps, mais une ombre, tout au plus
ai prévenu, et vous avez dû avertir votre u squelette, sous l'épais manteau qu'il ne
un
monde. J'ai usé plus d'équipages que vous q
quittait jamais et dans lequel il frissonnait
n'avez monté de navires, et j'ai fait tuer i ftoujours.
plus d'hommes qu'il n'en faudrait pour for- Le pied était ou plutôt semblait mince,
mer plusieurs armées. eeffilé, allongé en griffe clans le soulier de
La petite voix aigre du commandant per- f
forme spéciale.
çait, irritée et irritante, tous les grands La main osseuse, offrait un peu de l'aspect
bruits de la tempêle ; elle résonnait aux cqu'offre celle des grands singes anthropo-
oreilles de Cacatois et de plusieurs autres imorphes.
qui écoulaient. La figure n'avait de vivant que les yeux
Le capitaine continua : iet la bouche ; des yeux qui lançaient l'eu et
— Que l'équipage sache bien que j'estime iflammes, quoique petits, enfoncés sous l'or-
ma peau des millions, ma vie rien du tout, bite el cerclés de bistre.
la vie des autres moins que rien. Je liens à Ces terribles yeux semblaient deux dia-
vous dire que j'avais un autre équipage qui mants noirs que l'on s'épouvantait de sentir
a murmuré et s'est révolté, parce que c'était projeter des lumières brûlantes, quand ils se
un ramassis de lâches; ils avaient peur. Je reposaient sur vous.
les ai fait massacrer par les soldats intrépi- Ils vous fouillaient jusqu'au fond cle l'âme,
des et fidèles, par les braves marins qui for- . mettaient le coeur à nu, perçant les voiles
ment ma garde personnelle et qui veillent et devinant tous les secrets.
sur la sûreté du bâtiment. C'était mon droit, La bouche retirée, coupée comme une
d'après les termes cle l'engagement, et plaie faite par une fine lame de sabre, avait
c'est encore mon droit vis-à-vis cle vous et deux lèvres minces, rentrées, qui s'ou-
de tous ceux qui sont ici. Allez, monsieur ; vraient pour laisser voir des dents de chat,
allez dire à ces prétendus Flambarts, à ces blanches, aiguës, que l'on s'étonnait de trou-
poules mouillées, que leur Balidar n'était ver chez un homme de cet âge.
rien auprès de moi ; que je ne redoute rien, Cette bouche exprimait le sarcasme, le
rien, absolument rien au monde; ce navire, mépris, l'absolu dédain. Elle ricanait comme
du reste, ne court aucun péril et je leur en celle de Méphistophélès, et l'on se sentait
ferai voir bien d'autres. confus devant le rire strident et railleur de
Puis railleur, sardonique, insolent, le cet énigmatique vieillard.
commandant reprit : Le front étroit, fuyant, un front de fana-
— S'ils n'étaient pas des imbéciles, ces
tique, se cachait sous une calotte qui empri-
hommes, ils auraient compris que ce navire sonnait de rares cheveux blancs.
n'est pas un bâtiment ordinaire; que moi je Point de joues ; une peau de chagrin col-
suis un être extraordinaire, et que nous lée sur les os ; un nez pointu, qui faisait op-
allons faire une traversée étonnante. Allez, position au menton en talon de bottine ; un
monsieur ! cou décharné ; tel était l'aspect de ce per-
Le commandant avait, en prononçant ces sonnage bizarre, qui avait laissé tomber sur
paroles prestigieuses, une telle attitude, que l'équipage des mots si blessants et si durs,
tous en furent frappés. qui lui avait lancé des avertissements si
Le fanal le couvrait par instants de ses lugubres et des défis si insolents.
rouges lueurs, et le téméraire commandant Pour les Bretons'superstitieux, cet homme-
apparaissait alors détaché en vigueur sur le là sentait le soufre; maître Couëdic, en l'en-
fond sombre de l'horizon, clans lequel se dé- tendant parler à Daniclou, avait résumé son
coupait sa silhouette fantastique, singulière- opinion :
ment agrandie dans l'esprit des marins par i — C'est le diable, avait-il dit, et il se f...
l'illusion que produit toujours l'effet moral. de nous.
AU PAYS DES SINGES 53

Les forbans sentaient, eux, qu'ils étaient bres gémissements, plaintes cle la terre en
en présence d'une supériorité ; ils se de- lutte avec l'Océan.
mandaient ce qui adviendrait d'une lutte Derrière nous s'étendent les mornes soli-
entre cet aventurier — car ce ne pouvait tudes du Finistère, landes incultes cle la
être qu'un aventurier — et Daniëlou leur qui dort à cette heure sous les
Bretagne,
chef. coups d'ailes de l'ouragan.
Celui-ci oserait-il poursuivre ses des- Devant nous s'étend la baie des Trépassés,
seins ? dont les récifs trouent la blancheur cle l'é-
Oui, car il était indomptable. cume, du milieu de laquelle surgit la masse
Mais l'issue de la lutte semblait douteuse. granitique cle l'île cle Sein, perdue au milieu
Et cependant Daniëlou avait une audace des Ilots.
incomparable, une intelligence hors ligne et Tout y est silencieux. Bien hardi serait
une énergie qui ne se démentait jamais. le marin qui oserait en affronter les écueils
Mais le petit vieillard fascinait, inquiétait par ce temps et à cette heure; seul, peut-
et mettait un vague effroi au coeur des plus être, le lamaneur, dans sa barque, taillée et
braves. lestée pour se jouer des fureurs des Ilots, se
— Eh !
capeguaille ! avait murmuré maître risquerait à prendre la mer.
Cacatois, répondant à Couëdic, si le com- Mais que d'or il faudrait verser clans ses
mandant c'est le diable, il sera en pays de mains pour le décider à celte tentative té-
connaissance avec nous. méraire !
Seul de tous peut-être, le grand Proven- Il est minuit; aucune clarté n'a pointé
çal ne subissait pas l'impression générale ; encore à l'Orient; tout à coup un cri d'appel
il ne redoutait pas du tout le commandant. et de menace retentit dans l'ombre, une ru-
Après la vigoureuse apostrophe de celui- meur de voix confuses monte au-dessus des
ci, chacun resta ferme à son poste. rochers ; un coup cle feu suivi d'une décharge
Le brick s'enfonça de plus en plus dans cle mousqueterie ébranle les échos de la fa-
la tempête, dans la nuit, dans ces abîmes laise.
d'ombre et cle mugissements qui sont les Ce sont les gendarmes de la marine et les
avenues cle la mort. douaniers qui tirent.
Mais, sous la main habile qui le dirigeait, Une forme allongée se dessine sur les
il évitait les récifs et triomphait de l'ou- eaux, tantôt glissant dans leurs sillons creu-
ragan. sés par le vent, tantôt écrètant les monta-
gnes mouvantes qu'il soulève.
C'est une baleinière qui fuit.
CHAPITRE XII Est-ce une barque de contrebande ?
Non certes.
Cueillis en mer. Qu'importe le peu de fraude qui se ferait à
l'île de Sein?
Nous sommes à la pointe extrême où l'an- La barque file rapide, avec un chiffon de
cien continent finit sur des falaises toile au vent.
gigantes-
ques, regardant l'Occident. Quelle audace pour confier ainsi sa vie à
La lune, entourée d'un halo de vapeurs ce fragile esquif, par cette nuit cle tour-
rousses, paraît par intervalles entre les mente !
lourds nuages, et sa clarté blafarde illumine Mais ce sont des pilotes, gagnés par des
lugubrement les abîmes creusés dans les primes énormes, qui ont tenté cette aven-
entassements de rocs, que la vague bat de- ture.
puis les premiers âges du monde. Co canot est sous une livarde aux bas ris;
Les lames déferlantes, soulevées le patron, à la barre, guide avec une habi-
par la
tempête, s'engouffrent avec fracas dans ces leté consommée la course désordonnée de
cavernes sous-marines d'où sortent de lugu- l'embarcation, présentant l'avant effilé aux
54 L'HOMME DE BRONZE

vagues les plus dangereuses et les surmon- Les trois passagers étaient en quelque sorte j
tant avec bonheur. I
lombes à bord, car l'équipage regardait les \
Suivons celte lulle et gagnons la pleine i
nouveaux venus avec stupeur. j
évident que si le brick avait !
mer; comme un atome clans un tourbillon, Il devenait
la barque bondit, roule, tangue, se relève et i
fait force de voiles par ce temps affreux,
repart à l'assaut des flots déchaînés. <
c'est que le commandanl voulait arriver à un
Un pilote et deux lamaneurs forment l'é- i
rendez-vous donné aux nouveaux embar-
trois passagers silencieux, calmes, <
qués.
quipage;
recueillis, impassibles, reçoivent la pluie sur Il avait tenu sa parole, s'il l'avait engagée,
leurs longs manteaux. icomme c'était probable.
Cette course vertigineuse qui heurte la Descendant à la rencontre des nouveaux
mort à chaque vague, a un but : c'est un venus, il leur serra la main en silence et héla
feu rouge qui danse sur la mer au loin, un des soldais de ce qu'il appelait sa garde
fanal indicateur de quelque navire qui attend. personnelle.
L'un des passagers ordonne à un lama- C'était un guide qu'il donnait aux trois
neur d'éclairer l'avant de la baleinière, et le attendus.
personnages
marin faisant jouer le voile métallique d'une Ceux-ci disparurent bientôt dans l'esca-
lanterne sourde à puissant réflecteur, un- lier qui conduisait aux cabines de l'arrière,
feu rouge répond au signal donné par le et le capitaine revint à son poste, où il appela
navire. Daniëlou.
Un autre passager a lire sa montre, un — Monsieur, lui dit-il, vous ferez roule
bijou enrichi cle brillants ; il regarde l'heure comme j'ai dit; je vous ai donné toutes les
en se penchant vers la lumière el dit lente- indications, je compte sur votre vigilance.
ment : À celte heure, rien ne nous presse plus;
— Pilote, vous avez encore trente-deux l'ai les prendre deux ris. Un officier com-
minutes pour atteindre le brick à l'heure, mande un poste de surveillance dans une
convenue. Deux secondes de retard el vous chambre de la dunetLe. Au moindre mouve-
perdez mille francs. Le navire est encore ment suspect, il- a ordre défaire fusiller les
éloigné. récalcitrants, les mutins, les lâches ou les
— Largue un ris ! ordonna le pilote, au traîtres. Bon quart, monsieur ! Vous serez
risque de sombrer. relevé dans deux heures.
— - La baleinière dévora l'espace ; le navire El le capitaine s'en fut en toussant comme
arrivait en vue. on ne l'avait pas encore entendu Lousser.
A cent brasses, un des passagers prit un Cette nuit avait irrité son asthme à croire
revolver américain, et en déchargea Lrois
qu'il allait rendre l'âme.
coups en l'air. — Crève donc ! murmura maître Danië-
Du brick, qui était celui que nous avons
lou, qui n'avait rien pu percer des mystères
vu quitter Roskoff, une fusée traça son sillon
du bâtiment et que les précautions prises en
éblouissant dans l'air.
cas de révolte irritaient.
Quelques secondes plus lard, la baleinière
Toutefois il fit prendre deux ris.
accostait le navire.
sans mot dire, laissèrent Le brick, qui avait viré lof pour lof, courut
Les passagers,
vers la côte anglaise avec peu de toile ; il
chacun une bourse au fond de la barque et
d'un pied marin, grimpèrent à l'échelle cle> cessa de fatiguer.
cordes qui leur fut tendue. Couëdic avait remplacé Plouëdec àla barre;
La baleinière repartit aussitôt, mais elle > le Grand-Cacatois, qui se creusait la tète pour
fit route sur Brest. comprendre ce qui se passait, se glissa près
Le pilote ne tenait pas sans cloute à être > du timonier et dit au Breton :
les de sur les Î — Toi qui connais la Bretagne comme ma '
reçu par gendarmes marine,
côtes de l'île de Sein. main connaît ma poche, dis-moi voir quel pi-
AU PAYS DES SINGES

lote a osé venir cracher sur nous ces trois Sur l'ordre du commandant, un pavillon
individus-là. rouge est hissé à mi-mât du navire.
— Il n'y en a qu'un! dit Couëdic. Ce doit Le smogler répond en arborant une flamme
être Langritï du Couquet. C'est un homme de même couleur.
On Aussitôt- le brick met en panne et le smo-
qui fait tout plein de drôle de besogne.
le surveille, on l'a cassé de son emploi; mais gler accoste..
il a conservé sa barque, et on le rencontre •Deux hommes en sortent et ils montent
toujours quelque part, quand il a annoncé lestemenl à bord.
qu'il serait ailleurs. Le petit bâtiment reprend route vers les
— Si seulement on avait pu le questionner, eaux anglaises ; le brick met le cap sur l'A-
cet oiseau-là ! fit Cacatois. Mais d'où vien- mérique ; les deux nouveaux venus descen-
nent-ils, ces trois-là? Mille carcasses de ba- dent dans les cabines d'arrière.
leine ! Ils ont le diable dans le ventre ! Que Grand-Cacloais, levé dès l'aube, assistait
j'avale ma chique en dormant, si je ne suis à ceLte scène,
pas aussi intrigué qu'un ours blanc devant Il rageait et suait sang et eau, tant la cu-
un phoque jouant cle la clarinette. riosité le dévorait.
— Mon idée, fit Couëdic, c'est que le na- — Encore, ! encore des gens
couquinasse
vire porte de la poudre. Le commandant a inconnus cueillis sur les lames ! El des gail-
défendu de fumer ailleurs que sur le pont. lards qui ont tous des airs d'avoir deux
—-De la poudre... etaulre chose! Du reste, airs !... El ne rien savoir ! Que je crève si je
je le saurai. ne vais pas faire un tour dans la cale pour
Maître Cacatois, quittant Couëdic, vint connaître au moins la cargaison. Oui, j'irai,
trouver Daniëlou ; mais celui-ci, déterminé à ma tête devrait-elle loi>er trois balles !
'
jouer son rôle, fit un très-léger signe à
maître Cacatois, pour le prévenir, et le reçut
ï très-mal.
— Maître, dit-il, il faut de la discipline CHAPITRE XIII.
I à
| bord. Vous rôdez ici et là pour savoir des
i choses qui ne vous regardent pas. Allez Qui rlcs-vous ?
[ vous coucher, et, croyez-moi, montrez
l'exemple de la discrétion. Le soleil cependant s'était levé, apaisant
> Le Provençal comprit l'intention de son la tourmente, dissipant les nuages, éclairant
matelot, et il se relira la tète basse ; mais il la mer de ses radieuses clartés.
rumina longtemps dans son cerveau les faits La houle succéda aux vagues.
qui s'étaient passés ; il ne parvenait pas à Les matelots purent enfin savoir le nom
dormir. du brick.
De leur côté, Perros et Plouëdec faisaient Le Parisien lut à l'arrière en lettres d'or :
leurs réflexions, les autres n'étaient pas en La Délivrance.
reste. Cela n'apprenait pas grand'chose à l'équi-
Laissons l'équipage à ses réflexions ou à page , qui se mit à questionner les marins
"h son sommeil. installés avant eux à bord du bâtiment ;
1 Le brick, quoique sous deux ris, file tou- mais soit que ceux-ci n'entendissent pas le
I jours grand train, il a vent arrière. français, soit mauvaise volonté, ils ne répon-
! Pendant tout le reste de la nuit, il fait sa dirent pas.
voûte vers la pointe Lizard, sur la côte an- En vain le Senor leur parla-t-il espagnol,
glaise. en vain Daniëlou les interpella-t-il en anglais
A-u jour naissant, le commandant monte et en danois, en vain d'autres forbans leur
sur le pont. toutes les langues
parlaient-ils connues, pas
kn ce moment, un léger smogler est en un mot.
, vue. Le silence élait la loi de ces marins, car
56 L'HOMME DE BRONZE

ils ne se causaient jamais entre eux, du vice, ordonna le commandant, et qu'on me


moins sur le pont. les amène en peloton sur la duncLlc.
Le service intérieur leur était réserve ; Il alla lui-même à l'arrière avec son état-
aucun gabier no pouvait pénétrer dans le major.
faux-pont, non plus que les limoniers. Bientôt Plouëdec, Couëdic, quelques au-
Tout l'équipage que maître Daniëlou avait tres et le comte, flanqué de son laquais
recruté était consigné sur le pont el dans un Karigoulet, furent en ligne devant le com-
compartiment de l'avant sans communica- mandant, qui examina chacun, mais parti-
tion avec le reste du navire. culièrement Keremfort.
Le commandant avait parlé d'une garde Le jeune homme supporta tout aussi bien
do soldats. que le Provençal le coup d'oeil scrutateur
Jusqu'alors, de ceux-ci, les gens de Da- que lui lança le vieux marin.
niëlou n'avaient vu que des sentinelles. — Qui èles-vous? demanda celui-ci étonné
Mais, ce malin-là même, après la toilette de la distinction native de ce jeune homme.
— Le comte de Keremfort!
<\u navire, on entendit, dans le faux-pont, répondit sim-
ballre îles tambours el sonner des clai- plement Henry.
rons. — Vous dites... fil le commandant.
— ,1e dis, monsieur,
Les forbans el les Flambards ne se dou- que je suis le comte
tant pas de ce qui allait se passer, se regar- de Keremfort !
dèrent étonnés Ils virent déboucher Le vieillard, de plus en plus surpris, se
par
l'escalier deux tambours, doux clairons et tourna vers Daniëlou, l'interrogeant de l'oeil.
deux fifres qui se rangèrent sur la dunette. Daniëlou fit signe que Henry disait la vé-
Puis une compagnie vint se încllro en rité sur le nom et le titre.
— Pourquoi vous èles-vous
bataille sur le gaillard d'arrière. engagé ? de-
Elle était composée d'hommes aux allures manda le commandant.
au teint bronzé, qui portaient — Parce que je suis Irès-pauvrc ; mon
énergiques,
un costume assez semblable à celui des ber- père m'a défendu d'élre soldat comme l'é-
sagliors italiens. taient tous nies ancêtres ; il ne voulait pas
Derrière eux, paruL le commandant avec qu'un Kereniforl servit un d'Orléans usur-
tout son étal-major et les passagers. pateur. 11ne me restait pour vivre qu'à me
Daniëlou, qui avait reçu des ordres, prit faire matelot et je le suis avec mon valoL.
son sifflet, et, à son appel, son monde se Le comte désigna Karigoulet.
mil en ligne, sauf les hommes de service. — One fail-il ici, celui-là? demanda le
Le commandant passa l'inspection. vieillard avec une mauvaise humeur.
Devant chaque matelot de Daniëlou, il — Son service d'abord comme matelot,
s'arrêta et son regard fit baisser tous les le mien ensuite.
yeux. Le commandant regarda une seconde fois
Personnencput en supporter l'éclat extra- Karigoulet avec répugnance, puis le comle
ordinaire, excepté le Grand-Cacatois. Ce- avec sympathie el attention.
lui-ci examina curieusemenl son chef. •— Monsieur, dit-il, vous serez mon secré-
Le commandant fronça d'abord le sourcil, taire.
mais remarquant que les yeux du forban — Je ne sais pas écrire, dil Keremfort sans
exprimaient uniquement la curiosité, que rougir.
son visage ne reflétait aucune pensée mau- Le vieillard parut contrarié, réfléchit pen-
vaise, il passa outre. dant quelques instants cl reprit :
Lorsqu'il eut terminé son inspection, il — Vous
prendez rang de maître, et vous
s'arreia tout à coup à lever les yeux et à serez mon planton permanent.
regarder dans les hunes : le comte Henry De Keromforl s'inclina.
y était on vigie. Il songeait à Eva qu'il allait voir plus sou-
— Qu'on remplace les hommes de ser- vent et do plus près probablement.
Ali l'A YS 1IKS SIXOKS 57

I," i'.!-u:.!-i;,i|.;iliii^.

Daniëlou fronçait les sourcils ; car il vou- l'intérieur, défilèrent militairement cl ren
lait enlraincr le comte dans le complot, et il livrent dans leurs postes à l'arrière ; les
lui semblait que cela devenait difficile. hommes de Daniëlou restèrent sur le pont.
Cependant le commandant ayant fini sa Le commandant appela son second, el, lui
revue, lit un signe au second, qui déploya montrant les officiers de marine de son en-
une pancarte. tourage, il lui dit d'union sec:
Le tambour roula, puis Daniclou lui le — Voilà Lriiis monsieur; vous
capilainos,
règlement qui était draconien: pour négli- ou (îles le second : il faudra leur obéir comme
gence, le cachot ; pour insubordination, les à moi.
coups de fouet; pour désobéissance formelle, Daniëlou s'inclina, dissimulant sa colère
la mort. et son dépit.
Mais un article frappa surtout l'attention Le commandant reprit :
: c'était la — Vous ferez le
des forbans el de l'équipage quart à tour de rôle avec
défense absolue de pénétrer dans la cale ces messieurs, mais je dois vous prévenir
contenant, disait l'article, des objets extrê- que quand votre tour sera venu, un passa-
mement dangereux; au cas où un matelot ger se tiendra toujours à vos côtés, un pas-
forcerait cette consigne, il était enjoint de sager armé, intelligent, je vous l'affirme, et
tirer dessus ou de le jeter par-dessus le brave, soyez-en certain. Il vous surveillera.
bord. Je ne vous connais pas, monsieur ; ne vous
Celle menace terminait le règlement d'une blessez donc pas cle cetle indispensable
façon sinistre. précaution !
Lecture l'aile, le tambour roula; les sol- Daniëlou pâlit de fureur.
dats et le peloton de nialcloLs préposés a — J'espère, monsieur, dit le commandant.
LlloAIJUCDE HllONZK.— 8 Au PAYS uns SINCKS. — 8
58 L'HOMME DE BRONZE

que quand je vous aurai éprouvé, je pour- — Ouvre le bec, oiseau cle malheur! dit
rai vous accorder ma confiance. D'ici là, Couëdic. Ouvre-le en grand.
vous souffrirez être sous l'oeil vigilant de Passe-Partout bâilla modestement, trop
mes passagers, qui sont en même temps mes modestement.
associés. -— Largue-moi tes mâchoires autrement
Et, sur cette déclaration, le commandant que ça, ordonna le terrible Couëdic, ouje te
se retira avec son état-major. fais sortir les tripes du ventre.
Il fit une pressée. Passe-Partout fut bien
forcé cle donner à ses mâchoires le dévelop-
CHAPITRE XIV pement qu'elles comportaient ; Couëdic usait
dé lui comme les enfants usent de ces pou-

Les mousses. pées en caoutchouc qui ouvrent la bouche el


qui crient, quand on presse l'estomac.
Passe-Partout piaillait comme un pierrot
La revue finie, le branle-bas du café ap-
qu'on déplume vivant.
pela les marins autour des marmites ; divisé i— Souffle-moi dans le nez ! ordonna l'oncle
en trois plats, l'équipage de Daniëlou avait 'Couëdic. Souffle, mille tonnerres! Je ne te
trois mousses. demande pas de faire le zéphyr, moi ; vas-y
On sait comment les choses se passent à comme si t'étais l'ouragan !
bord, le mousse est en quelque sorte le do- Passe-Partout souffla, le malheureux, il
mestique des hommes de son plat ; il lave la souffla comme un petit Borée, et l'oncle
vaisselle... de bois, il va chercher les repas Couëdic s'écria :
à la cambuse et il reçoit,'en échange, des in- — Il pue le trois-six comme une femme de
jures, des calottes, des coups de pieds et Un
Paimpol, ce chenapan-là! Ah! brigand! tu
quart de vin prélevé sur toutes les portions.
goûtes à notre rhum avant nous ! Attends !
En ce moment l'on entendait crier sur le
Et Passe-Parlout reçut une de ces volées
gaillard d'avant les noms des trois mousses consciencieuses comme savent en adminis-
accompagnés des épithètes les moins flat- trer les oncles de Bretagne.
teuses.
— Ici, Ouistiti, chien galeux, tète cle raie, Au même moment, Ouistiti hurlait sous
une volée cle coups de cordes que le Pari-
chenille infecte! Apporteras-tu le biscuit,
rien lui cinglait sur le dos, après avoir opéré
dégoûtante vermine? la môme vérification que maître Couëdic.
Et à l'autre plat :
— Ce
— Où est-il, ce moussaillon d'enfer? Pour- voyou-là, disait le Parisien, s'est
arrosé la dalle du cou à nos dépens ! On lui
quoi ne sert-il pas ? Il liche le rhum clans un
mettrait une allumette devant la bouche
coin, c'est sûr. La Sardine! la Sardine!
avance donc, poisson moisi ! qu'il flamberait comme un brûlot.
Un peu plus loin, Couëdic vociférait : Ouistiti devait son nom à sa parfaite res-
— Pas plus de mousse que sur la main : semblance morale et physique avec un singe
où cet asticot s'est-il caché pour soiffer notre cle trois pieds.
rhum ! Passe-Partout ! Dire que ce fils de La Sardine, lé troisième mousse, avait la
tête du poisson dont il portait le nom ; pour
g... ueuse est mon neveu. Passe-Partout!
Ah ! le carcan à ficelles, le voilà... Ici, che- les Parisiens , qui mangent ledit poisson
sans la tète, nous dirons que celle-ci res-
napan !
semble à celle d'une ablette. Le mousse
Le mousse Passe-Partout, qui était un
assez joli furet, s'avança plein de défiance. avait de gros yeux noirs, toujours hagards,
Un matelot lui arracha des mains le bidon dans un visage pâle, au museau allongé.
de rhum, et l'oncle Couëdic, Un type de poisson.
empoignant
son neveu, se le plaça la bouche à la hauteur Et il était cynique, le gars!
du nez. — Voilà, dit-il en arrivant au
plat. Faut
AU PAYS DES SINGES 59

me battre et faut pas me flairer. J'ai bu de faire le poil à un capitaine récalcitrant,


pas
du rhum, je l'avoue. — Oh!... comme nous... non! dit le Pari-
— Ah canaille ! s'écria un forban. sien d'un air railleur. Vous êtes corsaires...
La Sardine leva la main, et avec une ini- voilà tout. Tandis que nous autres, matelots
mitable expression, il dit : de partout... sans port d'attache., se mo-
— Touchez pas ! Vous allez voir !
quant cle leur nation comme d'un prélartusé,
Et montrant un second bidon qu'il portail, nous autres qui n'avons rien à craindre, à
il reprit : ménager !... Bref, assez causé !
— Je sers aussi le plat des maîtres ! c'est — Vous verrez, si le commandant touche
leur rhum que je bois. à un Flambard, ce que les autres feront ! dit
Les matelots aiment assez qu'on fasse des le charpentier.
farces à leurs supérieurs : ils se mirent à rire. — Je le sais, dit le Parisien ; ils crieront
La Sardine, indemne de coups, descendit entre eux, sur l'avant.; mais jamais ils n'ose-
au carré des maîtres ; là, Perros défiant, sou- ront se révolter.
pesa de la main le bidon. — Pourquoi donc ça?
— Faut pas croire que j'y ai touché, fil la — Parce que, pour se révolter, il faut
i Sardine. Les maîtres, on les respecte ! Je s'entendre. Vous êtes bien des camarades,
\ n'ai bu que clans le bidon des hommes. mais vous n'êtes pas frères. Un Frère de la
— C'est bien, dit Perros; mais si tu lou-
\ Côte, voyez-vous, ça n'a rien pour lui-même;
i ches au nôtre !... tout, or et sang, tête et bras, est à ses frères.
} La Sardine cracha par terre, mit le pied On est soudé, lié les uns aux autres. On
| sur sa salive, étendit la main et dit solennel- crève plutôt que de s'abandonner. Aussi l'on
1 lement: est fort.
I —Jamais! Les Flambarts écoutaient, violemment in-
| Puis, ayant bu aux deux bidons, évilé téressés.
i deux danses, il remonta sur le pont en sif- Le Parisien reprit :
— Tenez, je vous
I fiant l'air de Jean-François de Nantes. dégoise toute la chose
| Les matelots étaient tous réunis à leurs bien tranquillement ; je vous avoue que je
| plats, sauf ceux de service. suis Frère, que tous mes camarades sont
| Ce màtin-là les forbans tàtèrent les Flam- Frères de la Côte. Je ne m'en cache pas,
barts.' môme devant la Sardine. Savez-vous pour-
Le Parisien disait à son plat : quoi ?
— Qu'est-ce — Parce
que vous en dites du règle- que vous avez confiance en
ment ? Daniëlou nous a enfoncés. Nous som- nous ! dit Claoganak,
mes des rats dans la souricière. Vous re- — Confiance... confiance... sans doute.
gardez un officier de travers : à mort ! Vous Mais je sais que nous sommes, sur toute la
fumez une pipe dans votre hamac : à mort ! surface de la terre, plus de cent mille Frè-
Vous éternuez : à mort ! Sommes-nous des res de la Côte. Les pirates malais en sont,
hommes ou des nègres ! Ce commandant et les flibustiers des États-Unis en sont, les
ses escogriffes nous trailent en esclaves. '
marins évadés des bagnes espagnols et an-
I — C'est vrai, dit un des Flambarts, le glais en sont ; les Chinois forbans en sont ;
charpentier Claoganak. ils ont des flottes et des amiraux et ils se
Pour moi, dit le Parisien, je ne me sont battus en guerre navale contre des
laisserai pas trouer la tête comme ça, et si escadres ; enfin, tous ceux qui n'ont peur
les autres veulent m'en croire, on s'enten- de rien et qui veulent jouir de l'existence en
dra tous pour défendre un chacun ; malheu- sont.
les Flambarts..... « Il y a des gros bonnets de l'administra-
jpeusement,
| -7 Quoi? Qu'est-ce que tu veux dire, toi, tion qui en sont et qui protègent leurs frè-
II arisien ? protesta le froissé. Les res quand ils sont pris. Vous souvenez-
charpentier
Flambarts sont tout aussi que vous vous de la Maria-Magdalena ? Il y avait eu
I capables
60 L'HOMME DE BRONZE

révolte à bord ; le capitaine lue, le navire assez joué du chiffon rouge pour ce malin ;
fit de la piraterie. Des croiseurs se sont em- ce soir, si l'on veul, on s'en dira plus long.
parés du bâtiment, et voilà qu'on veut ac- Gare aux traîtres ! En attendant, il faudra
crocher les prisonniers aux vergues. Mais lâcher de savoir ce que contient la cale.
un commissaire de marine s'y oppose; il — Je vous le dirai, moi ! dit Passe-Par-
dit qu'on viole la loi, qu'il y a des inno- tout.
cents. On décide qu'il y aura procès et on — Toi, moussaillon!
livre les prisonniers au consul italien pour — Oui... moi. Je ferai comme les rats. Je
les rapatrier. rongerai les cloisons et j'irai voir.
« En route,six hommes s'évadent! C'étaient — Il est
gentil, ce morveux-là ! Ce n'est
des Frères de la Côte, protégés par le com- pas Ouistiti qui en ferait autant ! dit le Pa-
missaire, Frère de la Côte et aidé dans risien. Passez-lui donc un coup do rhum à
l'évasion par d'autres Frères. Le reste de ce petit chenapan.
a été jugé, condamné, exécuté. — Vous vous trompez sur Ouistiti, dil
l'équipage
Il faut vous dire que les Frères avaient pro- Passe-Partoul, après avoir mis le bec au
posé à ces imbéciles l'affiliation; ils avaient goulot du bidon. C'est lui qui a proposé co
refusé. Ils ont payé la sauce. Oui, il y aurait matin-mème, à moi el à la Sardine, de-tenter
quelque chose ici, ça ne réussirait pas, on ce coup-là.
serait dans une mauvaise passe... qui est-ce —
Essayez, mes petits. Mais veillez au
qui danserait au bout de la corde? Les Flam- grain ; ne vous faites pas prendre.
bards. Tandis que s'ils se faisaient Frères Autour des autres plats, même conversa-
de la Côte... lion.
— On en recausera! dit Claoganak en Les Flambards étaient habilement atta-
regardant les autres Bretons, qui secouè- qués, enlraînés, fascinés ; une fois affiliés,
rent la tète en signe d'assentiment. une fois le serment prêté, c'était fini ; ils se
Le Parisien reprit : trouvaient pris dans l'engrenage et entraînés
— Je vous disais bout ; l'association
que je ne craignais pas jusqu'au des Frères de
les révélations. Voilà pourquoi. D'abord, la Côte exerce une telle fascination sur les
celui qui dénonce un Frère de la Côte a marins, qu'il est presque sans exemple qu'un
pour ennemis cent mille hommes qui vous seul Frère ail jamais fait des dénonciations,
pincent un jour mon gaillard aussi bien dans Il arrive souvent qu'un accusé, devant les
un port d'Europe que dans une ville d'Aus- tribunaux maritimes, avoue qu'il appartient
tralie. Nous sommes partout, et les signa- à cette redoutable société ; mais il refuse de
lements sont donnés. L'homme est frappé nommer ses associés.
dans l'année; c'est la loi. Vous souvenez- A la table des maîtres, le Grand-Cacatois
vous, à Roskoff, de ceux qui ont parlé de entreprenait Plouëdec et Perros.
Daniëlou ? Ça n'a pas été long. Croyez-vous •—Vous hésitez, leur disait-il, je com-
que Daniclou les ait frappés. Non pas ; ja- prends ça, couquinasse ! Vous avez du bien
mais ; il était ailleurs quand les meurtres au soleil et quand un homme se contente,
ont été commis. Il est venu, pour punir les comme l'escargot, d'une petite coquille
gens cpii avaient la langue trop longue, il étroite, et qu'il met son bonheur à se traîner
est venu des Frères qui ont fait la besogne et dans un jardin, il ne comprend rien à la vie
sont repartis. Cours après, monsieur le gen- que mènent les aigles dans les airs. Mais
darme de marine ; cours, monsieur le procu- enfin, tout le monde ne peut pas avoir eu,
reur de la République ; ils sont loin, va, ceux comme moi, dix jonques chinoises et un
qui ont fait le coup ! Tous les juges d'instruc- trois-màts sous son commandement pour
tion réunis ne pourraient pas trouver ça. exploiter les côtes, en piratant depuis Ma-
(Il mit son ongle entre ses dents et le lit nille jusqu'à Shang-Haï, prendre des villes
claquer.) Je dis qu'on ne pourrait pas trou- et entasser tant d'or que je marchais dessus
ver ça à reprocher à Daniëlou. Mais j'ai dans ma chambre d'amiral, avec autant de
AU PAYS DES SINGES 61

femmes que je voulais, couchées à mes pieds. Le coeur du comte battait violemment
Et le Provençal lit une peinture saisis- dans sa poitrine; l'avenir lui apparaissait
sante de la vie qu'il avait menée ; sa bril- riant; celte sympathie que lui témoignait le
lante imagination méridionale donnait à ses père d'Eva teintait de rose l'horizon de ses
récits une couleur qui éblouissait les deux rêves.
Bretons ; ils s'échauffèrent au contact de ce Le commandant fixa le jeune gentilhomme
foyer incandescent. qui lui livra son âme et son coeur dans un
Cacatois, du rcsle, tenait en réserve un regard clair, loyal et limpide.
— Monsieur, dit le commandant satisfait
argument qui fil sur Perros, lui-môme,
homme sage, une impression profonde. cle son examen, vous êtes jeune, noble,
— En ce moment-ci, dit Cacatois, nous pauvre et ignorant.
sommes hors la loi. Vous n'imaginez pas Le comte sourit.
que nous naviguons sur un bâtiment hon- Le vieillard reprit :
nête. Couquinasse ! il me paraît que si nous — Vous avez de l'ambition, el vous son-
rencontrions une frégate de guerre, nous gez à devenir quelque chose étant quelqu'un;
risquerions tous la corde ! En tous cas, le vous sentez qu'un Keremfort, fils d'une li-
commandant d'ici ne l'ait pas de la besogne gnée do braves gentilshommes, ne saurait
permise. On peut donc se révolter contre lui toute sa vie demeurer un matelot obscur.
et partager le butin d'abord. Là-dessus, cha- Keremfort fit un signe d'assentiment.
cun à sa guise. Si vous ne voulez pas pira- — Vous avez accepté un enrôlement sur
ter, vous ne piratez pas. Vous vous en allez ce navire, continua le commandant, parce
vivre à Roskoff. Dites-moi voir qui viendra que vous l'avez supposé destiné à quelque
réclamer ce navire suspect, sans pavillon? aventureuse expédition; vous vous êtes dit
Et puis nous pourrons toujours dire que la que peut-être une occasion heureuse se pré-
révolte a eu lieu pour le bon motif et que si senterait pour vous.
nous avons partagé le butin sans parler de Ici le commandant fit une pose ; le comte
rien, c'est que nous avions eu peur ensuite Henry écoutait avec une extrême attention.
de nous compromettre. Voilà ! Le commandant demanda tout à coup brus-
— C'est vrai, dit Perros, quement au jeune homme :
j'y penserai.
El Plouëdec conclut :. — Vous êtes légitimiste, n'est-ce pas?
— M'est avis crue la chose cle la révolte — Oui! dit résolument le comte.
contre le capitaine est permise, — Soit ! fit le vieillard. Mais si je vous
puisque
c'est quelque forban. Nous verrons voir à proposais, en dehors de la France, en dehors
arranger ça. des Bourbons de la branche aînée et de la
— Et d'abord, dit le Marseillais, il faut branche cadette, si je vous proposais cle com-
savoir ce qu'il y a dans la cale. battre pour l'émancipation d'un peuple?
Sur ce, chacun reprit son poste; mais Le comte réfléchissait.
tous les visages gardèrent l'empreinte d'une Le vieillard sourit de celte hésitation, et
vive préoccupa Lion. il repril :
— Supposons qu'une puissance, l'Espa-
gne, par exemple, ou toute autre nation,
CHAPITRE XV tienne une population asservie : ne voudriez-
vous pas vous associer à des efforts géné-
Jnliïfiua.' reux tentés pour sa délivrance ?
— Du moment, monsieur, déclara le
Après la revue, le comte Henry avait comte, où il ne s'agit ni de servir pour Louis-
suivi le commandant. Philippe, ni contre Henry V, je n'éprouve
Celui-ci se rendit dans-sa chambre, montra aucun scrupule à prendre un engagement.
ftu jeune homme un — Très-bien ! fit le commandant.
pliant, et l'invita à s'as- Cau-
seoir. sons maintenant.
62 L'HOMME DE BRONZE

Et il dit affectueusement : les veines de la jeune fille ; elle effleurait


:— Je vais vous soumettre à une série les planches de son pas léger et bondissant ;
d'épreuves dont votre amour-propre ne se elle avait en ce moment les grâces un peu
révoltera pas; je vous demande la discré- farouches de la biche, qui, fuyant la rosée,
tion, le zèle, la fidélité et le dévouement. trottine dans un sentier.
J'avais besoin d'un équipage audacieux A la vue du comte Henry, elle s'arrêta par
pour accomplir des coups de main. Je l'ai. un mouvement brusque, qui lui donna une
Par malheur, cet équipage est composé de attitude adorable ; puis elle vint à lui douce-
gens sans scrupule el sans honneur; mais ment et les mains tendues.
je ne pouvais en recruter un autre. Il advien- Mais il craignait d'être surpris.
dra peut-être de celui-ci de même que du Un doit sur les lèvres, il lui recommanda
précèdent : j'ai dû le faire massacrer. la prudence.
Le commandant dit cela froidement en Elle parut étonnée.
examinant le comte. Pour elle, la situation élait bien simple ;
Celui-ci parut fort indifférent au sort des ignorant l'amour clans ses réalités, elle ne
précédents matelots. croyait pas avoir à cacher sa sympathie pour
Le commandant apprécia en son for inté- son sauveur ; elle l'eût volontiers pris par la
rieur cette insouciance et dit : main, conduit à son père el embrassé devant
— Je
compte, monsieur, que le cas lui, pour montrer qu'elle en faisait son ami.
échéant, les hommes recrutés par mon se- Mais, au geste du jeune homme, elle devina
cond se révoltant, vous seriez de notre côté? un mystère, des obstacles, des dangers; elle
— Oui, monsieur; déclara le jeune regarda auLour d'elle, ne vit personne, em-
homme. brassa tout à coup follement Keremfort el ou-
— Je prends acte de vos paroles, dit le vrit la porte de la chambre du commandant,
commandant. Quant à votre service, le voici. chez lequel elle entra.
Je tiens à avoir peu de relations avec l'équi- Le comte, heureux, fou de joie, monta sur
page; vous serez mon intermédiaire, et le pont, pour y chercher maître Karigoulet,
comme je le disais, mon planton. Vous vous son laquais.
tiendrez à ma disposition nuit et jour, et Il le héla pour l'installer près de lui dans
vous occuperez la cabine qui est contiguë à sa cabine.
ma chambre ; on vous y servira vos repas. Quand il voulut pénétrer à l'arrière avec
Le vieillard congédia, d'un geste affable, le dernier des Karigoul, la sentinelle s'y op-
le jeune homme, en lui disant : posa.
— Allez prendre possession de votre Le comte comprit que, pour avoir son do-
poste,
monsieur. Conduisez-vous en gentilhomme, mestique près de lui, il fallait l'autorisa-
et je vous conduirai à la fortune et à la tion du commandant. Il résolut de la de-
gloire. mander.
Le comte sortit enivré d'espérance et de En conséquence il vint frapper à la porte
joie... du vieux marin qui cria d'entrer, ce qui lui
A peine avait-il refermé sur lui la porte valut une quinte de loux.
de la cabine, qu'un léger bruit de pas, un A la vue d'Henry, il fronça le sourcil ; à
murmure de jupes frôlant le parquet, un vrai dire, il était cle méchante humeur ; l'Es-
parfum de jeunesse, de plaisir el d'amour pagnol, blessé sur le chemin de Roskoff, était
annoncèrent au comte l'approche d'Éva. en ce moment assis devant le commandant
Celle-ci accourait, fraîche comme une dans un fauteuil ; Eva bouclait dans un coin;
fleur baignée par la rosée; elle avait livré le blessé semblait fort mécontent ; le com-
ses cheveux aux rudes caresses de la brise mandant paraissait contrarié.
matinale qui, soulevant les plis du peignoir, — Monsieur, dit-il au comte,
que voulez-
avait fouetté ce corps charmant cle ses âpres vous? S'agit-il du service? Vous ne devez
baisers ; le sang circulait ardent et vif dans venir que quand je vous appelle.
AU PAYS DES SINtîES 63

Le comte fronça le sourcil, se contint et je me suis sacrifié tout entier à la lutte que
lit retraite ; mais Eva, d'un regard, le con- nous soutenons ; je n'ai jamais eu qu'une fai-
sola. blesse et qu'un bonheur : cette enfant-là!
Le blessé surprit ce coup d'oeil rapide, il Marquis, ne me demandez pas d'intervenir
examina Keremfort qui se relirait et il se pinça entre elle et vous ; je suis égoïste quand il
les lèvres. En lui-même il s'avouait que ce s'agit d'Éva.
— Soit! dit tristement
jeune homme était d'une beauté telle, qu'il le marquis. Mais
devait imposer l'amour aux femmes. si vous parler à coeur ouvert, mon
j'osais
Or, il adorait Éva, el il devinait un rival cher maître, je vous conseillerais de prendre
préféré. garde.
— Quel est ce matelot, mon commandant? —A quoi ? Parlez! Les énigmes me tuent!
demanda- t-il. dit le commandant avec impatience. Je ne
— Un comte de Keremfort, dont je pense peux pas supporter les insinuations.
faire une initié ! dit le vieillard. — Ce
que j'ai à vous dire, maître, est fort
— Un gentilhomme! fit l'Espagnol. Ce délicat.
paysan, ce matelot est un noble?... — Soit, au diable la délicatesse ! Dites tout
— Marquis de Caraval y Canteras, les et diles tout nettement.
Keremfort. de Bretagne sont cle plus ancienne — Eva n'est
plus une enfant, dit le mar-
souche que vous. Ne vous guérirez-vous donc quis. Elle ignore tout! Elle court ce péril
jamais de votre vanité? Je suis plébéien, d'être exposée à aimer le premier venu. Je
moi, et je vaux mieux que vous. crois n'avoir pas besoin d'insister et que vous
-— Maître, il ne manquait plus que ceci à saisissez la portée de mes paroles.
mon malheur : j'ai perdu les bonnes grâces — Vous m'enfoncez le soupçon dans le
d'Eva tjui ne m'aime plus, depuis que je me coeur comme un poignard! dit le comman-
fais à moitié luer pour elle ; voilà c[ue vous dant en se démenant sur sa chaise comme
me prenez aussi en haine et que vous me ru- un possédé.
doyez. Je souhaite rencontrer un boulet à la Mais il reprit :
prochaine affaire, car je crains bien, au train — Bast ! ici, à bord, il n'y a pas de
danger.
dont vont les choses, de n'être jamais votre — Qui sait? lit le
marquis.
gendre. —Comment! Quoi? Qu'entendez-vous
— Mon
gendre ! mon gendre ! fil, le vieil- dire ? Est-ce qu'un affilié voudrait se man-
lard ; je ne m'y oppose point. Éva paraissait quer ainsi à lui-même? Nous sommes tous,
vous aimer ; vous la trouviez charmante officiers et soldats, des hommes cent l'ois
malgré qu'elle soit muette; je ne trouvais éprouvés.
pas mauvais que vous fussiez un jour son — Sans doute. Mais si Éva allait naïve-
mari, étant certain qu'elle vous dominerait ment se prendre d'affection pour un matelot
autant qu'elle me tyrannise. Je veux son bon- non initié. Mille pardons, maître, de cette
heur et vous me paraissez destiné à l'assurer. supposition ; vous savez que cette chère en-
Mais voilà qu'elle vous a pris en haine ! Qu'y fant ne distingue pas le rang des uns et la
faire? bassesse d'origine des autres ; des manières,
— Hélas ! oui,
qu'y faire ? dit le marquis elle se soucie peu ; c'est une fille telle que
en soupirant. la nature l'a faite.
— Ce n'est — C'est vrai, murmura
pas une femme comme une le commandant
autre,reprit le vieillard.Elle ne sait rien,n'en- inquiet.
lend rien, n'apprend rien. Je ne puis même Le blessé reprit :
plaider votre cause auprès d'elle ; du reste, — Elle va, vient, court sur le pont sans
elle me bouderait, et pour le peu de jours contrainte ; elle s'expose sans le savoir, je
qui me restent encore, je tiens à avoir la tremble pour elle.
paix. J'ai vécu clans le sang, dans les cons- Le commandant était perplexe.
j Pirations, au milieu des cadavres amoncelés; -—J'aviserai, dit-il. Je lui donnerai pour
i
(ii L'Il (J.MME DE IJRONZK

mentor le baron de Slruenséo ([u'cllc paraît , vu distinctement une corde se lever devant
aimer un peu. nos chevaux, el. que lous deux ont roulé sur
— Mais, commandant, je crains bien en le chemin.
effet, qu'Eva n'ait beaucoup d'affection pour — Eva n'a
pas eu seulement la plus pe-
le baron. tite cgralignurc ! observa le vieillard incré-
— El bien, il la promènera cl la surveil- dule.
lera, dit le commandant enchanté. — J'en conviens, mais j'aurais voulu
— Maître ! fit le marquis avec un accent visiter sou cheval.
désespéré. — Qui diable voulez-vous aille
s'attaquer
. Son visage était bouleversé. à celle enfant inconnue à Roskoff?
— Ah ç,à! qu'nvcz-vous donc? s'écria le — On l'avait vue le malin même.
commandant. Je n'y comprends rien; tout — C'est
est pour le mieux et vous prenez la tète que peu de temps pour dresser une
embuscade. Vous rêvez, marquis.
vous aviez le jour où, insurgé cubain l'ait pri-
Le blessé se leva avec effort.
sounier, le fameux 1Terrera allait vous faire
— Maître, dit-il,
fusiller à Cuba, quand je vous ai sauvé. plaise à Dieu que je me
— J'étais moins triste ce trompe ; je sens le péril sur mes épaules.
pourtant que
Il s'inclina respectueusement cl il allait
malin. Eva' ne m'aime plus. Elle n'avait
s'éloigner.
qu'une certaine amitié pour Struenséc; ce-
lui-ci s'était effacé devant moi ; mais si vous Tout à coup, Eva vint à lui ; quittant son
l'autorisez à proléger el à accompager la si- air boudeur, elle lui tendit cordialement la
c'en est l'ail de mes Il main.
gnorila, espérances.
parviendra certainement à se faire aimer. Lui, se trompant à ce geste, voulut mettre
— Lui ou vous, dil avec un un baiser sur les doigts roses de la signe-
égoïsme fé-
roce le commandant, cela m'est absolument rila, elle s'y opposa par un geste prompt.
égal. Que ma fille épouse un galant homme Son père l'observait :

parmi les initiés, c'est tout ce que je de- Marquis, dit-il, vous avez raison ; il y
mande. il quelque chose d'extraordinaire; j'y son-
Puis rompant l'entretien : gerai.
— Passons à votre rapport. Que vous esl- Puis, toujours égoislc, il reprit :
— N'oubliez
il advenu sur cette route? Comment avez- pas, si par hasard Eva ne
vous quitté les étriers, vous si bon cavalier? veut pas de vous comme protecteur, de pré-
Le visage du marquis s'assombrit encore. venir Slruensée.
— Maître, dit-il, si j'en crois mes pressen- — Oui, maître! dit le
jeune homme.
timents... El il sortit en chancelant.
Le commandant se mit à ricaner : Le commandant resta seul avec sa fille,
— Jamais, dit-il, un conspirateur, français qui vint aussitôt présenter son front à son
ou anglais, ne m'a parlé de pressentiments ; père ; puis, prenant un tabouret, elle se mil
vous êtes absurdes, vous autres Cubains, aux genoux du vieillard el lui fit mille ca-
avec vos superstitions. resses.
— Maître! je crois à un fluide aussi subtil Le regard du marin prit une expression
epic 1'électricilé, qui agit à des distances de tendresse infinie ; il promena avec orgueil
inouïes et nous mel en communication avec ses mains décharnées dans les boucles
les personnes et les choses ; ce sont ces aver- soyeuses cle la chevelure d'Eva, et dit en
tissements que j'appelle pressentiments. murmurant :
— Et moi, je nomme cela des balivernes ; — Je suis Canteras, Slruen-
tranquille,
mais, je vous prie, continuez. sée, celui-ci ou celui-là, un démon ou un
— Je disais donc
que la signorila doit être dieu, qu'importe ! lu domineras toujours ton
aimée par quelqu'un, qu'on voulait l'enle- mari cl lu seras heureuse... quand je ne se-
ver, qu'une embûche était tendue, que j'ai rai plus.
AU PAYS DES SINOUS! 65

Ouistiti hurlait sous une volée tic i.'uupsde corde. (Page'iH.)

— Pas
moyen par là! lit le charpentier.
Tout le monde donna son avis, qui, dis-
CHAPITRE XVI cuté, parut impraticable.
C'est alors que le mousse prit la parole.
Los oreilles de la Sardine. 11 débuta avec une logique qui lui valut
une calotte amicale du Parisien et les en-
La nuit était sombre : la brise soufflait couragements de tout l'auditoire.
faiblement ; le temps était légèrement cou- — Pour passer, dit-il, il faut un trou ; ce
vert, voilant les étoiles ; la lune ne s'était trou, vous voulez le faire ; vous n'avez pas
pas encore levée. cherché d'abord s'il n'existait pas. S'il y en
Le brick filait doucement sur la mer légè- a un, inutile de s'esquinter le tempérament
rement ridée; il était deux heures du malin; à creuser des cloisons.
l'officier de ronde et ses soldats avaient fait — Toi, tu n'es pas bêle, pelit carcan ! dit
le tour du bâtiment depuis, dix minutes ; à le Parisien. Je parierais 10 livres de mary-
l'avant, les matelots de quart causaient à land contre une cigarette de caporal, que tu
voix basse; le mousse Passe-Partout, au deviendras maître d'équipage. Mais ce trou-
milieu d'eux, était le cenlre cle la conversa- là, je ne le vois pas.
lion. — Je le vois, moi ! fil Passe-Partout,
Il avait écouté d'abord avec déférence ses flatté de la prédiction.
anciens, discutant les moyens d'entrer dans — Tu le vois !... mille tonnerres! tu as de
le faux-pont. bons yeux, si c'est vrai. Un de ces malins
— tu auras un bon lougre à loi, sous les pattes,
Impossible de percer les cloisons, disait
le Parisien, Cacatois a essayé ; intérieure- el tu seras capitaine. Où est-il, le trou?
ment elles sont doublées cle plaques en fer — Il n'y en a pas qu'un ! déclara le mousse
lorgé. Les outils n'y mordent pas, et, quand en se rengorgeant, mais plusieurs ; je les
°n les attaque, elles résonnent avec un bruit compte à la douzaine.
de quincaillerie
qui attirerait l'attention. Les matelots étaient frappés de l'assu-
L HOMMEDE BRONZE.— 9 Au PAYS DES SINGES. — 9
66 L'HOMME DE BRONZE

rance cle l'enfant; le Parisien s'enthousias- En ce moment une voix grêle, quoiqu'en-
mait : rouée, dit en ton mineur :
ro
— Que le diable me brûle si ce gamin-là — Allez prévenir, maître Perros, le ti-
ne mérite pas de commander une frégate ! il m monier, de couper le filin d'attache de la
est plus malin que nous tous. Où sont-ils, b(
bouée cle sauvetage, et donnez-lui pour si-
ces trous? gi
gnal : un homme à la mer. Au même moment
Passe-Partout se mit à rire et dit senten- je fais le plongeon et l'officier ne s'occupera
cieusement : pi
plus que cle moi.
— Un Qui parlait ainsi d'une voix de flûte fêlée ?
éléphant passe devant un trou à rat
et il ne le remarque pas, parce que ce trou Qui avait ce beau dévouement?
ne peut lui servir à rien ; mais le rat voit le Le mousse Ouistiti, jaloux des lauriers de
trou, lui, parce que ça l'intéresse et qu'il se Passe-Partout.
F
dit qu'un jour il pourra lui être utile. C'est La Sardine, qui venait cle se glisser clans
pour ça que vous n'avez pas pensé aux sa- ]( conciliabule, en fui jaloux, et dit :
le
bords qui donnent de l'air a;u faux-pont. — J'aurai mon tour. On pourrait croire
— Pourras-tu jamais le fourrer là-dedans? „
que je suis un propre à rien ; mais on me
demanda le charpentier anxieux. ^,
verra à l'oeuvre un cle ces matins, el je me
— Certainement, dit le mousse triom- ccharge de vous rendre le nez camard comme
pliant. Il n'y a pas une heure que j'ai essayé v museau cle raie, tant je vous épaterai.
un
en Ire deux rondes. -\
Voilà!
— Toi !
On tint bonne note de celle déclaration,
— Moi : j'avais promis de me faufiler dans i
histoire de piquer l'amour-propre de l'en-
le faux-pont, et ça me travaillait la cervelle, jfant, le jour où il hésiterait.
J'ai pensé aux sabords, je me suis pendu
Mais déjà le charpentier était revenu, ap-
à une corde et j'ai essayé cle fourrer ma lèle
portant les objels demandés par Passe-Par-
dans le dernier de tribord. Ma lèle entrait : : le Parisien s'était glissé vers
tout; déjà
où la tôle entre, le corps passe, pas vrai ? ,
l'arrière, pour prévenir Perros.
Les yeux de lous les marins élincclaienl, C'était chose périlleuse, que de se jeter à
el le Parisien déclara :
— Ce crapaud crèvera clans la peau d'un la mer de gaieté de coeur ; mais les enfants
ont autant d'amour-propre que les femmes,
amiral !
— Qu'on me procure un pelit fallot que et ils sont dévorés du désir de faire acte
d'homme.
j'allumerai plus tard, dit le mousse, avec
Ouislili attendit que les préparatifs cle des-
une bonne ficelle au bout, une vrille pour [
cente pour Passe-Partout fussent terminés,
sonder les caisses s'il y en a, et je vais aller
voir ce qu'il y a clans le ventre du bâtiment. el, tout à coup, imitant à s'y méprendre le
— Il est gentil tout plein, ce petit, déclara fausset traînant, du Parisien, il s'écria :
— Homme à la mer !
le charpentier. Attends! je vais l'apporter
ce que tu demandes. Et il se laissa tomber par-dessus le bas-
— En- vigie, vous autres ! fit le Parisien. tingage, sur lequel il s'était affalé ventre
11faut veiller pour que cet amour de petitl contre bois.
marsouin ne se fasse pas pincer. L'officier de quart entendit le bruit de la
Les matelots se mirent en sentinelles , chute du corps et celui de la bouée frappant
sans en avoir l'air. l'eau.
— Il faudrait occuper l'officier de quart, i, Perros s'était hâté d'en couper le lien.
dit le mousse. Aussitôt les commandements vibrèrent
— Il n'oublie rien, le mâtin ! dit un ma-i- pour mettre en panne, et la manoeuvre s'exé-
telot. Mais comment attirer l'attention de le cuta.
l'officier à bâbord, quand tu descendras à
tribord ? Pendant ce temps Passe-Parlout descen-
AU PAYS DES SINGES 67

dait le long d'une corde et il enlrail dans le — C'est drôle.


faux-pont par le sabord. Une heure encore se passa.
11 accomplit, ce tour d'adresse avec la vi- Rien, toujours rien.
vacité d'un écureuil dégringolant du sommet La Sardine, lalonné par l'idée de se dis-
d'un pin pour se réfugier dans le creux d'une Itinguer, vint trouver le Parisien et lui dit :
branche. — Tends la corde. Je veux aller voir ce
Lorsque l'enfant eut disparu clans ce qu'il ique l'ait Passe-Partout? C'est Daniëlou qui
appelait son trou à rat, le Parisien retira la < cle quart. J'ai trouvé moyen de lui glisser
est
corde el se mêla aux matelots, qui avaient dans l'oreille deux mots sur ce qui était
mis des canols à la mer pour chercher Ouis- arrivé, et il va causer au passager qui le
titi. surveille. Je profiterai du momenl où il dé-
tournera l'attention de ce mouchard pour
On trouva ce mousse accroché à la bouée rejoindre Passe-Parloul.
et aussi peu ému que s'il buvait une ralion La proposition était trop tentante pour ne
au détriment de son plat ; il sauta dans la pas être acceptée.
— Tu as encore plus de poil que Passe-
barque et se secoua comme un chien mouillé.
Ayant remarqué qu'il n'y avait dans le Parloul ! dit le Parisien. On va l'équiper
canot que des hommes à Daniëlou, il de- comme lui et on le descendra.
manda : — Un instant ! fit la Sardine.
— L'Écureuil esl-il dans le faux-pont ï Il se déshabilla.
— Oui, dit le Parisien. — Qu'est-ce que lu fais donc? demanda
— Enfin! fille mousse. Nous allons donc le charpentier, qui apportait un fallot et des
savoir... outils.
— Ce n'est — Je me mets lout nu, el vous allez me
pas le tout d'entrer, murmura
le Parisien. Il faut sortir... frotter d'huile! dit la Sardine Je suis plus .
El l'on regagna le brick sur cette réflexion. gras que Passe-Partout, et j'aurai du mal.
Quand le mousse mit le pied sur le pont, — Ce qui m'inquiète, dit le charpentier,
l'officier le héla pour cru'il vint à l'ordre. c'est tes oreilles.
— Gomment es-tu tombé? demanda le En effet, les oreilles de la Sardine fai-
chef. saient saillie.
Ouistiti allongea son museau d'une aune — Qu'elles ne m'embêtent pas, fit le
et répondit en pleurnichant : mousse, ou je les coupe !
— Mon-on-on i...laine, Il dit cela si drôlement, que chacun se mit
capi...i....i... j'étais
sur la poulaine. Quand-an-an-and le vent a à rire silencieusement; mais lui se passait
l'ail envoler mon-on-on béret. En voulant lo au poignet le noeud coulant d'une ficelle, re-
rattraper, j'ai-ai tom-om-om-bé-é à la mer. tenant son couteau, el il murmurait :
Il dit cela si naturellement — J'y liens pas, à mes oreilles ; elles m'ont
; que l'officier le
j crut. toujours causé du désagrément; on me les a
j —Va te changer! fit-il. Quatre coups de allongées en les tirant.
I garcelte si lu es encore aussi maladroit. Sur ce, il remarqua que Daniëlou discu-
I El le navire reprit sa marche. tait très-vivement avec le passager et il
Cependant le Parisien, aux aguets,'prê- choisit cet instant pour descendre.
tait l'oreille, écoutant si aucun bruit, aucun Arrivé au sabord, il éprouva des diffi-
signal d'appel ne viendrait du sabord. cultés ; en regardant à la dérobée, le Pari-
demi-heure s'écoula. sien vit que le mousse essayait en vain de
De temps à autre un homme passait
près i fourrer sa tète par le trou.
du Parisien et lui demandait anxieusement :: Il passa toutefois, car bientôt la corde se
— Est-ce
que Passe-Partout t'a hélé ? As- balança librement le long cle la joue de tri-
IUnelu entendu choseï
| quelque 1 bord.
I — Rien ! retira la corde sans bruit,
répondait le Parisien. I Le.Parisien
68 L'HOMME DE RRONZE

mais au bout il aperçut quelque chose : c'était Un dialogue intéressant s'engagea entre
deux morceaux de chair sanguinolente liés les deux mousses.
à l'extrémité de la corde par une ficelle. — Pinces ! dit Passe-Partout.
— Cré tonnerre! dit-il bas à maître Couë- — Pinces ! fit à son tour la Sardine, el je
dic, qui venait s'enquérir cle la chose, ces n'ai rien vu. Us vont nous tuer !
moussaillons feront de crânes Frères de la — Les Flambarts et les Frères de la
Côte. Voilà Ouistiti qui s'est coupé les Côte, nous vengeront.
oreilles. — C'est égal, j'aurais bien voulu savoir
— C'est un Roskovite ! dit Couëdic avec ce qu'il y avait dans le faux-pont.
— Tâchons cle voir d'abord ce qu'il y a ici.
orgueil. Nous savons faire nos enfants !
Et sur celte parole, étrange pour un céli- Il se traînèrent tous deux à plat ventre,
bataire, maître Couëdic se rengorgea ; peut- et lâtèrent les objets avec sagacité.
être voulait-il insinuer qu'il avait eu des Passe-Partout rencontra une caisse sous
bonnes fortunes nombreuses auprès des sa main, el la Sardine un baril.
— Si,
femmes mariées. par hasard, nous étions dans la
Toujours est-il que les minutes s'écou- soute aux liquides ! dit la Sardine.
lèrent sans que l'on entendît aucun signal — Voyons voir un
peu, pour voir.
d'appel. Il avait conservé ses outils, comme son
Les matelots se regardaient avec effare- camarade.
ment. Avec une insouciance inouïe cle la mort
Le jour allait venir. menaçante, ils atlaquèrenL caisse et baril,
— Les rats sont pris dans la souricière ;
ayant eu soin, avec le bois de la caisse, de
tlil le Parisien. fabriquer un fossel pour ce dernier.
— Nous ne saurons rien ! fil le charpen- De la caisse Passe-Partoui tira des bou-
. tier... teilles de liqueurs qu'il déboucha el goûta.
Et l'équipage se dispersa. Du baril, il sortit un jet de vin généreux
dont la Sardine but un large coup.
— Ça m'est égal maintenant d'être pris,
XVII dit le mousse. Il peuvent me fusiller ; je
mourrai soûl...
— Moi, dit Passe-Partout, jô ne me sen-
Ilots de cale.
tirai pas crever non plus; j'aurai toujours la
main sur une bouteille, et quand ils viendront
Lorsque Passe-Partout avait pénétré clans me chercher, je la viderai.
le faux-pont, le plus profond silence y ré- — S'il y avait de la victuaille, observa la
gnait ; l'enfant se glissa à travers l'obscurité Sardine, qui était gourmand, on ferait un
et chercha à reconnaître le lieu où il élait. fort gueuleton.
Par malheur pour lui, une main de fer 11 se mirent à chercher, toujours à qualre
s'abattit tout à coup sur lui ; il se débattit pattes et tâtant; mais s'ils avaient trouvé à
en vain ; il élait pris comme clans un étau. boire, les vivres manquaient.
En un instant il fut roulé dans un man- Toutes les perquisitions furent vaines.
teau, emporté et déposé dans un coin à fond Après s'être convaincus qu'il n'y avait
de cale, autant qu'il put en juger. rien à se mettre sous la dent, les deux
Lorsque la Sardine voulut à son tour ten- mousses conclurent avec un cynisme héroï-
ter la même aventure, il avait à peine fourré que :
dans le sabord, sa tête veuve d'oreilles, que, — Eh bien ! puisque nous voilà passés
comme son ami Passe-Partout, il fut saisi, rats de cale, nous nous boissonnerons jus-
tiré en dedans du 'trou, enveloppé et em- qu'à la mort...
porté. Et il se mirent en devoir de tenir leur pa-
On le jeta à côté de son compagnon. role.
AU PAYS DES SINGES 09

Et Daniëlou répondait :
— Ils tiennent les enfants clans la cale et
XVIII ils vont les laisser crever de faim.
— Ça ne
peut pas se passer comme ça !
Aux fers ! '
dit Cacatois.
,
— Qu'y faire? demanda Daniëlou.
Le lendemain, sur le pont, on s'attendait — Je vais au commandant, moi!
parler
à voir reparaître les deux mousses entre dit Grand-Cacatois.
et l'on craignait — Soit ! dit Daniëlou.
des soldats, qu'il ne leur
fût distribué une volée de coups de cor- Il avait son idée.
des. Cacatois, en réclamant, se ferait mettre
Personne ne doutait qu'ils' n'eussent été aux fers probablement.
surpris et qu'on ne les tînt captifs. Or, Daniëlou n'était pas fâché que Caca-
Les forbans et les Flambarts prévoyaient tois fût à la chaîne, lorsqu'éclaterait la ré-
qu'un rude châtiment leur serait infligé ; volte préparée depuis quelques jours.
mais rien, dans la matinée, ne se passa qui Pendant que son matelot s'éloignait en
fit soupçonner qu'une exécution de garcette ruminant ce qu'il aurait à dire au comman-
dût avoir lieu. dant, Daniëlou murmurait :
Cacatois cependant tint conseil avec Da- — Va, grand caïman, va lui parler, au
niëlou sur ce qui était arrivé. commandant ! Il te fera jeter aux fers, et tu
Daniëlou conclut : ne me gêneras plus quand je balaierai tout
—- En tout état de cause,
je dois faire ce monde-là avec mes pirates et les Flam-
mon rapport ! bards. Après une conversation de dix mi-
Et il le fil. nutes avec la petite muetle, ce qui me suffit
— Mon commandant, dit-il à l'heure de pour ce que j'ai à lui dire, je la ferai passer
la revue qui avait lieu chaque jour, deux par un sabord. J'en serai débarrassé.
mousses ont disparu. Et il se promena d'un air indifférent, lor-
— Que sont-ils devenus ? demanda le ca- gnant du coin de l'oeil ce qui allait se passer,
pitaine-commandant ? car le commandant ne devait pas tarder à
— Je
l'ignore ! dit le second. monter sur le pont.
Le vieillard fixa sur lui son regard péné- Dès qu'il parut, Cacatois l'aborda résolu-
trant et dit : ment, son chapeau à la main.
— Vous devriez le savoir. — Mon commandant, lui dit-il, je viens
Il ajouta : vous parler d'une affaire de service.
— Faites une —
enquêle ! Laquelle ? demanda le commandant
Daniëlou répondit : d'un ton brusque.
— J'ai les matelots ; ils pré- — Celle des mousses !
questionné répondit Cacatois
; tendent ne rien savoir. sans se laisser intimider.
— N'en donc plus! dit le com- — Elle est réglée, dit le commandant.
parlons Ils
mandant d'un air ironique. sont tombés à la mer : tant pis pour eux,
I Et il ajouta : tant mieux pour nous.
1 —
Après tout, si ces petits drôles sont Et, toisant Cacatois :
i tombés à la mer, c'est plutôt un débarras — C'étaient des drôles; il y a pas mal
i qu'une perle. d'autres à bord ; je leur souhaile
chenapans
I II fit un geste qui signifiait : le même sort.
— Qu'il n'en soit — Vous ne savez
I plus question ! probablement pas, dit
I Daniëlou resta sot. Cacatois , que les petits sont probablement
1 Une heure après, Cacatois et lui causaient dans le faux-pont ; je crois qu'ils ont cherché
I rte cette affaire. à s'y introduire.
1 — Ton avis ? demandait le Provençal. — Qu'ils y restent et qu'ils y crèvent de
70 L'HOMME DE Bit ONZE

faim ! dit le commandant. Cela servira qu'il tenait nu, à la main, comme le règle-
qu
d'exemple. nu
ment l'exige, et, d'un seul coup, elle coupa
Cacatois commençait à sentir ses narines la corde qui, bien tendue, soulevait lente-
se pincer, comme s'il respirait un pot cle m« Cacatois.
ment
moutarde ; il ne put retenir une réflexion : Celui-ci tomba lourdement sur le pont

Couquinasse ! Vous êtes dur pour le qu
qu'il n'avait pas encore quitté de plus de
petit monde, commandant ! qu
quelques pouces
Et il tourna les talons. Trois secondes plus tard il eût été... trop
Mais le vieux commandant avait fait un la
lard, et la corde eût été hors de portée du
signe à la sentinelle du poste, qui frappa br
bras d'Eva.
deux fois le pont cle la crosse de son fusil. L'aclion de la jeune fille fui saluée par
Le poste accourut, et, sur un geste du ui hourrah formidable que poussaient les
un
commandant, se jeta sur Cacatois. fo
forbans et les Flarnbards, qui semblaient
Le tambour avait roulé, le clairon avait pi
prêts à s'élancer pour délivrer complètement
sonné, des coups de sifflet avaient retenti ; leur le maître d'équipage.
les terribles appels du branle-bas de combat En réponse à cette manifestation les fu-
avaient ébranlé les échos jusque dans les sils si des soldats et des marins cle la garde du
profondeurs de la cale ; la garde du com- c<
commandant s'abaissaient menaçants, quand
mandant et ses marins se trouvèrent en D Daniëlou, sejelant en avant, vers ses hom-
moins de vingt secondes réunis en bataille nmes, cria d'une voix tonnante :
— Silence et à vos
sur le pont, officiers et passagers en lèle. rangs !
Le Grand-Cacatois, après une lutte clans Tous se lurent devant cet ordre.
laquelle il avait déployé une force colossale, Le commandant paraissait perplexe.
se trouvait ficelé, garrotté el bâillonné. 11 eût voulu certainement faire recom-
Les Flambards et les forbans, n'attendant rmencer l'exécution; mais Eva le regardait
qu'un signal de Daniëlou, assistaient frémis- t cel oeil fulgurant, dont il ne savait pas
cle
sants à celte scène. ssupporter les éclairs.
Mais le second ne broncha pas. Nul doule qu'elle ne s'opposât à la mort
Tout à coup, cependant, il pâlit. < maître d'équipage avec une énergie sur-
du
Le commandant avait dit, en montrant 1
humaine.
une vergue : Le commandant céda.
— Qu'on pende ce drôle ! — Aux fers ! dit-il. A cause cle cette en-
Et Cacatois allait passer de vie à trépas ; l'ant, je lui fais grâce de la vie.
en peu d'instant, en trop peu d'instants 3 Comme les soldats s'avançaient pour s'em-
même, pour que Daniëlou prit une décision i parer de Cacatois, elle les contint d'un seul
dans ce cas imprévu. geste et vint à son père.
Il ne s'attendait pas à cette pendaison. L'oeil de la petite muette avait une élo-
La corde, destinée à Cacatois, descendit t quence inouïe.
de la grande vergue et fut passée à son cou ; Elle questionna le commandant du regard,
un silence lugubre régnait à bord ; l'heure e lui montra la corde, le prisonnier el fit. un
était solennelle et critique. geste négatif,
Déjà, au commandement de : Hisse ! quee Le commandant comprit et répondit par
dut pousser Daniëlou lui-même, la corde se :e un signe de dénégation qui signifiait clairer
raidissait, quand parut Eva. ment :
D'un coup d'oeil rapide, elle comprit ce ;e — Non ! non ! Il ne sera pas pendu !
qui se passait. Elle insista encore pour se faire répéter
A la vue de la jeune fille, on vit l'oeil de
le cette promesse, et, alors seulement, elle con-
Cacatois briller d'espérance. sentit à laisser conduire aux fers le Grand-
Elle s'élança, et à la stupéfaction de tous,s, Cacatois, non sans beaucoup d'hésitation
elle prit brusquement à Daniëlou son sabre re toutefois.
AU PAYS DES SINGES 71

Elle se résigna à le laisser aller, parce Dans son for intérieur, le marquis était
que, d'intuition peut-être, elle comprit qu'il enchanté.
fallait une punition pour assurer le triomphe A cela, deux motifs
de la discipline. Il était naturellement très-autoritaire et
Le prisonnier fut enlevé, le pont reprit il n'admettait pas qu'on épargnât un cou-
sa physionomie habituelle ; mais les soldats pable.
veillèrent plus que jamais ; les forbans et De plus, Éva avait paru s'intéresser à ce
les Flambarts devinrent menaçants et som- malheureux Cacatois, et, jaloux de tout,
bres. même de la pitié de la jeune fille, il était
L'orage grondait sur le navire, et il devait ravi de torturer un homme qui en avait été
bientôt pleuvoir du sang sur le pont. l'objet.
11 sortit donc enchanté, mais il devait re-
cevoir un coup de couteau au coeur à la
CHAPITRE XIX porte même du commandant.
Le comte Henry était là, toujours en per-
manence.
Provocation. Alors même que le commandant était sur
1 pont, Keremfort ne quittait point sonposle
le
Le Grnnd-Cacalois était donc aux fers... <
d'intérieur.
On le logea dans un coin de la cale, séparé Lorsque le branle-bas avait élé battu, le
par de fortes cloisons de la soute, où se trou- <
comte avait cependant voulu savoir ce qui
vaient les deux mousses. ! passait ; il s'était hasardé
se jusqu'à l'esca-
Le commandant avait une idée fixe : il lier et avait vu ce dont il s'agissait. En
voulait qu'une sentence fût toujours exé- 'courant chercher Éva, qui ne se doutait de
cutée, et il n'était pas homme à pardonner. rien, puisqu'elle n'entendait pas, il l'avait
Céder en apparence devant Eva, il l'avait enlevée en quelque sorte et poussée douce-
fait! ment vers le pont.
Gracier Cacatois, il en était absolument Il avait donc sauvé Cacatois, pour lequel
incapable. il éprouvait de la sympathie, en raison du
Donc, il appela le marquis cle Ganteras dévouement du Provençal pour Éva.
dans sa chambre, et lui dit : Éva cependant avait réfléchi; elle con-
— L'homme est aux fers, n'est-ce pas? naissait son père.
— Oui, maître, dit le Elle jugea que son protégé n'était pas en
marquis.
— Vous en userez avec lui comme avec sûreté el elle voulut revenir dans la chambre
les mousses. du commandant pour obtenir une grâce
— Il ne faut
pas lui donner à manger, pleinière.
alors? En passant, elle venait de s'arrêter à ser-
— Pas une once de biscuit,
pas une miette rer les mains de Keremfort, et jetant un vif
de pain. regard autour d'elle, ne voyant personne,
— Bien ! dit le elle lui tendit son front.
marquis.
Le commandant reprit : En ce moment le marquis ouvrait la porte
— Dans
quinze jours, on coudra le sque- du commandant et sortait ; il vit les lèvres de
lette de ce gaillard-là dans un sac et on le Keremfort effleurer le front de la jeune fille.
jettera à la mer. Il ne fut pas maître d'un terrible mouve-
— Devant ou en secret ? ment de colère.
l'équipage
— Devant la nuit, à la clarté D'un bond, il tomba sur le comte et le
l'équipage,
des torches. Il faut une leçon à ces miséra- frappa.
bles. Keremfort poussa un cri de rage et, sai-
— il sera fait comme ,vous 3 sissant le marquis,
Commandant, l'envoya rouler au milieu
le voulez. cle la cabine du commandant.
72 L'HOMME DE BRONZE

Celui-ci sortit stupéfait... I arrivé


s depuis sa première rencontre avec
Il vit Keremfort pâle, retenu par Éva, et Éva. I
il comprit ce qui s'était passé. Le commandant écoulait,le sourcil froncé;
La garde accourait... 1 marquis se mordait les ongles.
le
Cette fois Éva se dressait, résolue à mou- Quand Henry eût terminé, le vieux marin
rir plutôt que de laisser toucher à son fiancé, 1 dit :
lui .
quand le marquis, ecumant de rage, se — Levez la main, monsieur; faites ser-
releva, criant aux soldats : ; : i
ment que vous nous avez tout dit, et que
— Arrêtez-le... tout ce que vous avez dit est vrai.
Il demanda au commandant : — Je le jure ! dit
Henry.
— Fusillez-le !... — Alors, monsieur, dit le commandant,
Il tira son épée pour un frapper le comte comme père, je vous pardonne ; comme chef,
Henry, mais Éva, d'un regard de lionne je dois vous infliger un châtiment.
blessée, le força à se taire et a reculer. — Mais, monsieur, je ne reconnais à
per-
Puis, prenant la main du comte, elle s'a- so nnne le droit de m'insulter, et je ne crois
vança devant son père avec lui. pas qu'en dehors du service un officier ait
Le vieillard, d'un geste, congédia la garde jamais été autorisé à frapper un matelot.
et il fit entrer le marquis, le comté et sa fille A vrai dire, dans le service même, je ne le
dans sa cabine. tolérerais pas ; loin de me punir à cause de
Il était en proie à une agitation indicible, cet homme, vous devez l'autoriser à me
et ses yeux rayonnaient d'éclairs. rendre raison, puisqu'il m'a souffleté.
Une fois la porte fermée, il questionna le Le commandant s'impatientait.
se — Monsieur, dit-il, je veux faire beau-
marquis, qui contenait difficilement.
— Parlez, marquis, lui dit-il. Que s'est-il coup pour vous. En réalité, je vous devrais
? cinq balles dans la poitrine; je me contente
passé
— Ce que j'avais de vous infliger la peine des fers.
prévu est arrivé, dit le
Le marquis trouvait le châtiment trop doux ;
marquis en frémissant. Ce misérable n'a pas
il tordait sa moustache, se taisait, mais lan-
craint d'abuser de la candeur d'une enfant,
et je l'ai surpris cherchant à la violenter. çait des regards de colère sur le comte.
— Vous en avez menti! s'écria Celui-ci lui dit :
Henry. — Si vous étiez un vrai gentilhomme,
Mademoiselle Éva m'aime et je l'aime. Elle
sera ma femme, et son honneur présent m'est monsieur, vous vous joindriez à moi pour
demander ce duel au commandant.
cher comme le sera son honneur futur. Si
elle pouvait parler, elle vous dirait que je Et, avec un geste superbe :
— J'ai encore le rouge de votre soufflet
dis vrai.
sur la figure, et vous êtes souillé de la pous-
Puis fièrement :
sière dans laquelle je vous ai fait rouler ; ne
— Personne au monde n'a jamais douté
pensez-vous pas qu'il faudrait du sang pour
de la parole d'un Keremfort. laver ces taches ?
Le marquis allait répliquer ; le comman- — Il faudrait tout le vôtre ! dit le marquis,
dant lui fit signe de se taire, et il apostropha si je commandais ici. Puisque vous me de-
le comte : mandez mon opinion, je vous ferais fusiller
— Vous jugez donc, fit-il, vous, gentil-
sur-le-champ.
homme, vous jugez que se faire aimer par — Eh! monsieur, dit railleusement
Henry,
une enfant naïve, qui ne sait rien de la vie, , que voilà une aimable et facile manière de
.est une action digne d'un galant homme ? se venger d'un affront. Tous les lâches vous
— Monsieur,
je vais vous dire comment t approuveraient et vous comprendraient,
cet amour est né, comment il a grandi, ett Le commandant donnait les signes de la
quels droits j'ai sur votre fille. plus rageuse impatience, il s'écria de sa voix
Et le comte fit le récit de ce qui lui était t aigre et sifflante :
PAYS DES SINGES 73
(AU

— Vous monsieur ! Un mot et


tairez-vous, compromis votre dignité en frappant un in-
je youa fais mettre du- plomb dans la tête.f férieur en service, pour des causes en de-
Puis brusquement : . hors du service ; en conséquence, à vous les
—Vous, marquis, vous avez obéi à un mou- 1 arrêts! Je défends tout duel à bord, et en
vement personnel de jalousie et vous avez | ceci je vous loue et je vous approuve fort
L'OMMEDE BRONZE.— 10 ' Au PAYS DES SINGES. — 10
74 L'HOMME DE BRONZE

d'avoir repoussé les prétentions du comte à Il espérait ainsi provoquer les confidences
ce sujet. Libres tous deux, après l'expédi- du comte ; mais celui-ci resta muet.
tion, vous vous battrez «i bon vous semble. Une heure après il élait enchaîné.
Puis à Keremfort :
— A vous les fers, monsieur ! ii est in-
dispensable que je sévisse. CHAPITRE XX
Le marquis sortit sur un signe du comman-
dant ; mais il était livide de fureur. Faute de grives...
Quant à Keremfort, il dit froidement :
— Vous me mettez aux fers, monsieur; au Le comte Henry était aux fers, mais il
point de vue de la discipline, vous avez s'en consolait facilement.
raison de me sacrifier, mais je vous jure que N'avait-il point été accepté comme fiancé
je saurai forcer cet Espagnol à se battre. d'Éva par le père de celle-ci ?
— Peu m'importe ! dit le commandant. L'avenir se présentait à lui sous les plus
L'expédition finie, coupez-vous la gorge si riantes couleurs.
vous voulez. Donc il caressa ses rêves sans souci de la
Puis, avec une certaine bonhomie : géhenne présente.
— Vous voyez la tyrannie que celte pe- Mais le Grand-Cacatois, qui était dans un
tite exerce sur moi, n'est-ce pas? Eh bien ! compartiment éloigné de celui du comte, le
vous allez me rendre le service d'aller vous- Grand-Cacatois, qui élait. furieux, rongeait
même, dans une demi-heure, trouver le se- son frein avec une rage de chat-tigre en-
cond et lui demander de vous conduire à la chaîné.
chaîne. Sa colère ne fit que croître et embellir,
— Mon commandant, dit Henry en sou- quand, l'heure du repas étant passée depuis
riant, je vous obéirai. Je crois même devoir longtemps, il s'aperçut que son estomac
vous présenter mes remercîments. éprouvait des tiraillements significatifs.
— Au diable vous et vos politesses! gronda — Eh ! capeguaille ! dit-il, est-ce que ces
le vieux marin. Sans Éva qui contrecarre caïmans maudits m'oublieraient.
toutes mes volontés, qui me gêne, qui me On l'oubliait si bien que le dîner ne vint
tue, qui m'assassine, qui me déshonore, je pas.
vous faisais passer par les armes. Le lendemain... pas de déjeuner...
Puis avec une conviction profonde : Le Grand-Cacatois commençait à s'in-
— Oh ! vous ne serez pas heureux avec quiéter sérieusement, lorsqu'il crut entendre
elle ; je vous souhaite toutes les fureurs ren- du bruit dans la soute voisine.
trées dont elle me fait crever dans ma peau. Les mousses s'y éveillait après une or-
Et leur montrant la porte en se renver- gie de plusieurs jours, donnaient signe de
sant dans son fauteuil, en proie à une quinte vie et furetaient : ils avaient faim.
de toux affreuse, il leur cria : Ije Grand-Cacatoisjécouta, étudia ces bruits,
— Allez vous-en ! Allez... vous... en!... et pensa que Passe-Partout et la Sardine
Le comte sortit, mais Éva resta et se mit devaient être près de lui.
aux genoux de son père; elle avait compris II cogna à la cloison, on lui répondit et il
qu'il pardonnait... interpella les deux gars.
— Chiens de moussaillons, demanda-t-il,
Henry exécuta sa promesse, il alla trouver est-ce vous que j'entends courir comme des
Daniëlou. rats contre ma cloison ?
— Ah ! ah ! fit le second d'un air sarcas- — Oui, Cacatois ! dit la Sardine.
tique, vous aussi, aux fers ! L'idée du trésor vint tout aussitôt à la
Puis avec joie : pensée du Provençal ; il oublia son pain pour
— Ça se peuple ! la cale ! ça se peuple vite demander :
et bien ! — Connaissez-vous le secret ? Est-ce de
AU PAYS DES SINGES 75

l'or que porte ce damné brick dans sa car- — Et, capeguaille, dit Cacatois, il me
casse d'enfer? semble que j'entends chanter un rat.
— Nous n'en savons rien ! dit la Sardine, — Oui, maître.
on nous a pinces avant que nous ayons seu- — Mes agneaux, nous sommes sauvés ! le
lement posé une patte sur le plancher. rat est délicieux.
— Et qu'est-ce que vous faites dans votre — Cru, ça ne doit pas être bon! fit Passe-
trou, les enfants ? Partout, qui était délicat.
— On peut les cuire ! dit la Sardine, jeune '
— Nous buvons, maître Cacatois ; à votre
service. homme ingénieux.
— Avec quoi ?
— Ça ne serait pas de refus, dit Cacatois,
— Nous avons nos lanternes pour attra-
mais il n'y a pas moyen.
— A cause donc ? demanda Passe-Partout per les rats; nous les ferons griller à la
flamme des punchs que nous boirons.
de sa voix de flûte fêlée. — Tiens ! les caisses sont enveloppées de
— A cause que je suis aux fers, petite
fer blanc.
vermine. — C'est vrai ! fit la Sardine, avec ce fer-
— Dites donc, maître, si on faisait un
blanc on fabriquera des gamelles.
trou à la cloison, on pourrait vous mettre le — Vous êtes des moussaillons d'amiral !
goulot d'une bouteille au bec. dit Cacatois enchanté. Mais comment pren-
— Si tu faisais cela, mon petit phoque
drez-vous les rats?
chéri, je ne te toucherais de ma vie, ni d'une — Pas difficile! dit la Sardine. Nous al-
claque, ni d'un coup de garcette. lons tendre des collets devant les trous avec
— Et le pied, maître, le
pied se tiendrait de la ficelle, et dans une heure nous aurons
tranquille, comme la main?... de quoi fabriquer du rôti.
— Oui, couquinasse! et au besoin je vous — Quand ces pièges seront tendus, pas
adopterais comme mes enfants. de bruit ! dit la Sardine.
— Cacatois, nous allons travailler avec Ils allumèrent leurs lanternes, et la chasse
nos instruments. commença.
— Vous les avez donc? A chaque instant, on entendait des couïa /
— On ne nous a
pas fouillés. eouic.' annonçant une prise.
— Fameuse chance ! Il fut fait comme on T'avait dit ; les rats,
Et bientôt l'on entendit le bruit des vrilles dépouillés, furent flambés au-dessus d'un
attaquant le bois. grand punch.
Les mousses parlaient toujours, à voix Des lames de fer-blanc formaient un gril,
basse, il est vrai. et les rats parurent plus alléchant aux trois
— Cacatois, avez-vous à manger? affamés qu'une grillade de côtelettes.
—-
Non, mes lascars. Tout est relatif.
— Nous non Le rat n'est pas un mets plus répulsif que
plus.
— Ouvrez le trou ; buvons, et je ; le rat ne
toujours d'autres qui sont très-appréciés
tro»verai moyen de garnir nos estomacs. mange pas plus malproprement que le ca-
Au bout d'une heure, Passe-Partout se nard ; puis l'appétit fait passer sur bien des
glissait par l'ouverture que les deux mousses choses.
avaient fabriquée, et il donnait à maître Ca- Les trois prisonniers firent donc un ex-
catois une bouteille de fin malaga, à laquelle cellent repas.
te maître fit honneur. Quand il fut terminé. Cacatois dit avec
Quand il eut bu, il dit : satisfaction :
— Gré — Mes enfants,vidons le punch à la graisse
couquinasse, que j'ai faim !
Et nous, donc! firent les mousses. dans nos gosiers, laissez-moi une douzaine
En ce moment un petit cri perçant se fit de bouteilles consolatrices, rentrez à la niche
entendre. I et chassez chez vous. Ce soir nous ferons un
76 L'HOMME DE BRONZE

petit dîner gentil. Les provisions ne man- — Oui, capitaine !


queront pas ; il y a plus de vingt mille rats — Et, toi, que dis-tu quand le Parisien :
dans la cale. leur chante cet air-là?
Et sur ce, les mousses passèrent dans leur — Moi, capitaine, je me tais, '
j'écoute ; de
cabanon, où ils se remirent à ronfler. temps en temps je secoue la tête, comme pour
Cacatois les imita et fournit un fort in- approuver.
strument au concert entamé par les deux — Au fond, que
penses-tu?
gamins. L'Espagnol ne répondit pas, mais il échan-
gea un coup d'oeil narquois avec Daniëlou.
Celui-ci sourit.
CHAPITRE XXI — Parle! dit-il.
« Si tu as deviné mon plan, ce n'est pas
Le plan de Daniëlou. la peine de chercher à me tirer les vers du
nez.
Le deuxième jour qui suivit la mise aux — Capitaine, les autres m'ont chargé de
fers de Cacatois, l'inquiétude de l'équipage vous prévenir qu'ils voulaient se révolter.
sur son sort et sur celui des enfants avait « Je vous préviens.
tellement grandi, que les forbans et les Flam- « Quant à ce qui est du plan...
bards, après en avoir beaucoup discuté, dé- Daniëlou voyant les hésitations du Senor,
cidèrent d'envoyer un des leurs demander lui prit brusquement la main ; il était l'homme
à Daniëlou ce qu'il comptait faire. des décisions rapides.
On chargea le Senor de cette mission. — Es-tu pour moi? demanda-t-il.
Celui-ci profita d'un moment favorable — Oui ! répondit le Senor.
pour aborder son chef sur le pont. « Vous savez bien que je vous suis atta-
'
On sait que le Senor avait été le complice ché.
de Daniëlou lors du rapt d'Éva ; cet Espa- — Veux-tu être mon matelot?
— Mais... Cacatois...
gnol avait gagné sa pleine confiance.
Jamais le Senor ne reculait devant un « Vous êtes amatelotté avec lui !
crime. — C'est fini...
Il fit signe à Daniëlou qu'il voulait lui par- El Daniëlou reprit d'un air sombre :
ler; puis il alla s*accouder vers l'avant — Il a
rompu le pacte.
contre le bastingage de tribord, de façon à « Pour cette petite fille qui est à bord, il
être masqué, par la voile, aux yeux de l'offi- me tuerait.
cier dé quart. — C'est vrai ! dit le Senor.
Daniëlou le rejoignit. — Donc, il n'est
plus mon ami et je re-
— Capitaine, dit le Senor, les autres com-
prends ma liberté.
mencent à murmurer ferme contre vous. « On n'est pas le matelot d'un homme
— Ah ! fit Daniëlou d'un air indifférent.
qu'on massacrerait à cause de la jupe d'une
—11 disent que vous êtes une poule fillette.
mouillée. — C'est
juste.
— Vraiment! — Encore, fit Daniëlou, s'il ne
— Que vous avez froid aux s'agissait
yeux et que que de lui céder cette petite !
vous avez peur du commandant. « Après tout, je lui ferais ce sacrifice-là
— Il faut laisser dire ! fit Daniëlou avec volontiers.
insouciance. « Mais peut-on laisser vivre la fille d'un
— Mais, capitaine, ils veulent se révolter homme que nous allons bientôt jeter par-
sans vous. dessus le bord ?
— Tiens ! tiens ! tiens ! — Non ! dit le Senor.
« C'est au moins le Parisien qui leur souf- — Tu vois donc bien
qu'il faut en finir
fle cette idée-là. avec Cacatois.
AU PAYS DES SINGIiS 77

« Jamais il ne consentirait à laisser massa- — Tu vas leur dire que je me suis assuré
crer sa poupée. que Cacatois mangeait:
• « Si on il la défendrait cer- « Tu leur feras croire qu'on l'a mis au
y touchait,
tainement. pain et à l'eau.
« Morte, il la vengerait. « Ça les calmera.
« Elle vivante, c'est un danger et un em- « Et puis tu leur raconteras que le com-
barras. mandant se défie trop en ce moment- ci pour
— D'où vous concluez, capitaine, qu'il qu'on puisse rien faire.
faut laisser Cacatois crever de faim dans la « La moitié des soldats veille les fusils
cale. toujours chargés.
« Bien raisonné. « Impossible de se soulever pour le mo-
« Du reste, depuis que Cacatois m'a re- ment.
gardé d'une certaine façon, le soir de l'em- « Mais si l'on se tient tranquille pendant
barquement, quand il croyait la petite poi- quelque temps, le commandant croira l'affaire
gnardée par vous et moi, j'ai compris que apaisée.
votre matelot devenait un camarade gênant. « Alors il se relâchera de la surveillance
— Et tu acceptes de le que l'on exerce pour le quart d'heure.
remplacer près de
moi ? —- Bien ! dit le Senor.
— C'est-à-dire, — Tu défendras ensuite, mais très-secrè-
capitaine, que vous me
faites là un honneur dont les autres crève- tement, aux Frères d'initier les Flambarts
ront de dépit. qui deviendraient sacrés pour nous.
— Tu te dévouerais « Comme je ne tiens pas à partager avec
corps et âme, pas
vrai? eux le trésor que contient le navire, il faut
— Vous m'avez déjà vu à l'oeuvre, que nous soyons libres vis-à-vis de ces mar-
capi-
taine. souins-là.
— Oui, tu es franc de collier et tu ne re- — Bon ! fit le Senor.
chignes pas sur les vilaines besognes; je « Il retournera carreau pour eux au der-
t'estime. nier moment.
Ils échangèrent une poignée de main cor- — Tu m'as
compris.
diale. « Tâche que les autres soient assez fins
Daniëlou reprit : pour ne pas donner de soupçons et assez
— Voici mon discrets pour se taire.
plan.
« Je suis certain que le commandant laisse — Sauf le Parisien, les Frères sont taci-
Cacatois et les mousses crever de faim dans turnes.
la cale. « Quant au Parisien, lorsqu'il le veut, i]
« J'ai entendu comme des rugissements parle pour ne rien dire.
avant-hier. « C'est un malin.
« C'est Cacatois —
qui hurlait famine dans Trop malin ! fit Daniëlou.
ses fers. « Il lui en cuira.
— Vrai, c'est dur! fit le Senor. Ce com- Sur ce, les deux conspirateurs échangè-
mandant n'est pas tendre ! rent un fin regard.
— Rude homme ! dit Daniëlou. Il déplaisait à Daniëlou que le Parisien
Et il continua : eût poussé les forbans à une prompte révolte
— Dans dix qui gênait ses projets.
jours Cacatois sera mort ; on
ne peut pas vivre plus de treize jours sans Or, il était toujours dangereux de déplaire
boire ni manger. à Daniëlou.
« Débarrassé de lui, j'agirai. Celui-ci ayant fait pacte avec le Senor, lui
— Mais d'ici
là, capitaine, les autres mur- serra énergiquement la main et s'éloigna.
mureront. Entre ces deux hommes il y avait ce qu'il
« Ils voudront se révolter. faut de ressemblance pour faire naître la
78 L'HOMME DE BRONZE

sympathie, et de supériorité du côté du Carter avait fait voile pour l'Europe et


maître pour forcer l'admiration de l'inférieur. il avait réalisé en différentes capitales les
En admettant que Daniëlou fût un tigre, ventes dont il était chargé.
le Senor se faisait volontiers son jaguar ; il A Londres, à Paris, à Vienne, il avait
était ravi et flatté d'aller à la curée en si très-habilement conclu des marchés fort
bonne compagnie. habilement conduits.
Ce soir-là même, l'Espagnol calma ses Et il avait réalisé des sommes énormes
compagnons et leur fit prendre patience; en numéraire.
le commandant du bord put croire, depuis Avec toute l'adresse d'un conspirateur
ce moment, que l'exemple qu'il avait donné habile, il avait entassé, sans exciter de soup-
avait produit effet et que l'équipage était çons, des millions dans la cale de la Déli-
dompté. vrance.
Une révolte de son premier équipage
avait été noyée dans le sang ; ses soldats,
CHAPITRE XXII élite des troupes de l'insurrection cubaine,
avaient exterminé les matelots qui s'étaient
Explications. soulevés.
Appelé sur les côtes de Bretagne et sur
Que contenait dans ses flancs le brick mys- celles d'Angleterre pour y recueillir des af-
térieux ?
filiés, officiers de grand mérite, destinés à
Ceux de nos lecteurs qui ont lu le Morne
commander les régiments cubains qui man-
aux Géants l'ont sans doute deviné.
quaient de chefs expérimentés, il lui fallait
Le capitaine de la Délivrance était le fa-
croiser sur la côte du Finistère ; mais il im -
meux .Carter, ce corsaire qui se distingua d'éviter Brest, port militaire.
au service de toutes les nobles causes, qui portait
Il avait choisi Roskoff, petit port presque
transporta notamment les volontaires de Ga- inconnu, peu surveillé ; il s'était même tenu
ribaldi en Sicile, et qui, bras droit de Maz-
en rade par excès de précaution.
zini, fit réussir la révolution italienne. A Morlaix, ville voisine, port très-fré-
Depuis la mort de Mazzini, il lui avait suc-
cédé et il était devenu le chef de toutes les quenté, il avait recruté un nouvel équipage,
sociétés secrètes ayant pour but l'affranchis- chargeant de ce soin Daniëlou, qu'on lui
avait désigné comme un homme habile et
sement des peuples et des races.
résolu.
Carter, usé par la vie accidentée qu'il avait
De Paris, il avait ramené sa fille à son
menée, se sentait mourir; mais il voulait s'il-
lustrer une fois encore avant de descendre bord, la retirant d'une maison de sourdes-
muettes où il l'avait placée, espérant qu'on y
dans la tombe et fixer sur lui, au moment du
ferait son éducation.
trépas, les regards du monde.
Il voulait léguer à la postérité le souvenir Mais, rebelle à toutes leçons, Éva n'avait
de sa figure héroïque, dominant jusqu'à sa pu se plier à la discipline de l'école ; elle
dernière heure les plus grands événements; n'avait rien appris, et elle avait manifesté la
de ne s'astreindre à aucun rè-
parmi ceux-là il plaçait l'indépendance de ferme volonté
l'île de Cuba, dernier refuge de l'esclavage ! glement, en mettant littéralement le feu au
C'est à cette grande oeuvre qu'il s'était couvent.
dévoué.. Son père, rappelé par une dépèche télé-
Il avait accepté la mission de recueillir à graphique, avait dû la reprendre avec lui et
son bord tous les bijoux, toutes les parures, l'emmener partout dans ses voyages.
toutes les richesses des familles cubaines. Il l'adorait, du reste.
Les femmes de cette île héroïque se dé- Difficilement il s'en était séparé, par de-
pouillaient de tout le luxe cher à leur coquet- - voir, pour qu'elle apprit à lire et à écrire.
terie, pour le convertir en or monnayé. I Quand il lui fut. démontré que c'était
AU PAYS DES SINGES 79

chose impossible, il fut enchanté de la gar- se mesurer avec Carter, si grand homme de
der à ses côtés. mer que fût celui-ci.
Lorsque le brick arrivait en vue d'une Telle était la situation, une des plus dra-
ville, il la confiait soit à Struensée, soil. à matiques dont les fastes maritimes aient
Ganteras, et, avec l'un ou l'autre, elle s'amu- conservé le souvenir.
sait au gré de sa fantaisie d'enfant. D'une part, des corsaires armés pour une
Rien à craindre du reste pour l'honneur insurrection, hommes d'honneur, mais tous
d'Éva. jetés hors la loi.
Ces initiés, hommes d'honneur, de devoir, PHs par la marine militaire espagnole, ils
de dévouement, tous francs-maçons des plus étaient fusillés.
hauts grades, tous affiliés à la terrible et D'autre part, une bande de pirates, gens
mystérieuse société secrète créée par Maz- effroyablement braves et féroces, ayant com-
zini, tous, sans exception, étaient incapa- mis tous les crimes, capables de toutes les
bles d'une action vile ou d'un bas calcul. audaces, quand ils sentaient de l'or sous
Ces hommes venaient de jouer des rôles leurs pieds.
importants dans le drame européen. Entre ces deux extrêmes, les Flambarts,
Les uns, comme Canteras, étaient à la tête natures énergiques, honnêtes au fond, mais
du mouvement cantonaliste en Espagne ; ils entraînés au meurtre, prêts à ternir leur
avaient défendu Garthagène ; puis, vaincus, vieille gloire par des assassinats.
ils avaient gagné Oran avec un navire cui- El, sur ce navire, condamné à être le
rassé. théâtre d'une lutte épouvantable, la passion
Là, Carter les avait recueillis. se tordait furieuse, jalouse, menaçante et
Nous l'avons vu accosté en mer par d'au- terrible aux pieds d'une jeune fille qui réa-
tres initiés. lisait l'idéal de femme le plus charmant, le
Ceux qui venaient de l'île de Sein étaient plus adorable, le plus fascinateur que l'on
des chefs compromis dans les événements pût rêver.
politiques qui avaient suivi, en France, la
guerre de 1871.
Ceux-là, cachés dans l'île, grâce au dé- CHAPITRE XXIII
vouement d'un gentilhomme breton, avaient
vécu dans le creux d'un temple druidique
Le travesti.
inconnu.
Leur présence élait signalée.
On avait envoyé des gendarmes pour leur Ce qu'une fille amoureuse sait inventer
donner la chasse. pour voir celui qu'elle aime, personne ne
Mais' nous avons vu que, malgré la sur- l'ignore.
veillance dont ils avaient été l'objet, ils Duègne, parents, barreaux, prison, cou-
avaient échappé aux recherches, puis,, à vent, gardiens, rien ne l'arrête.
heure fixe, gagné la pleine mer pour arriver La femme est comme les parfums, insai-
au rendez-vous à la minute précise. sissable et pénétrante.
Ces hommes, élite de conspirateurs et de Elle pénètre où elle veut, envahit tout,
soldats, allaient donner des chefs expéri- vous échappe toujours et vous possède sans
mentés à l'insurrection cubaine. que vous puissiez l'étreindre ; au moment où
Le brick apportait quarante millions ! De vous croyez la tenir tout entière, elle on-
quoi acheter des armes, des munitions et doie, glisse entre vos bras et ne vous laisse
des équipements pour plus d'une année. qu'un cher mais irritant souvenir.
Mais il portait sur son pont un équipage Éva aimait Keremfort.
résolu à s'emparer du trésor, et commandé Elle le voulait voir.
par un forban redoutable, jeune, vigoureux, Or, la consigne était d'une sévérité inouïe.
d'une bravoure et capable de Lorsqu'Éva voulut essayer de descendre
| incomparable
80 L'HOMME DE BRONZE

dans la cale, la sentinelle barra énergique-


Fanatique de Carter, on avait certitude
ment le passage.
qu'il n'enfreindrait jamais un ordre et on le
En vain, Éva essaya-t-ellefde ses mimes laissait dans le voisinage dès gens punis des
les plus charmants! fers, certain que l'on était qu'il ne s'en occu-
Le soldat, qui avait une peur terrible pait pas.
d'être fusillé,! fut inflexible Cent hommes auraient hurlé la faim près
Canleras s'était bien douté qu'Éva vou- de lui, qu'il ne s'en serait pas ému; ce que
drait aller rendre visite au comte ; il y avait faisait son capitaine Carier était toujours
mis bon ordre. bien fait.
Chargé du service intérieur, il avait donné Éva, fine et observatrice, :avait remarqué
des ordres si sévères, suivis de telles mena- qu'Astrakan pénétrait comme il voulait dans
ces, qUe pas un factionnaire n'aurait osé la" cale, allait de celle-ci au pont, du pont à
manquer à son devoir. celle-ci, sans que jamais les sentinelles.lui
Éva le comprit. fissent des observations.
Elle s'ingénia. Elle pensa qUe rien ne serait plus facile à
Elle remarqua que le service de la cale elle que de s'habiller comme le mousse, de
était fait par un mousse, fils d'un des mate- se crêper les cheveux comme lui, de se noir-
lots les plus fidèles de Carter. cir la figure avec du goudron comme lui.
Nous avons expliqué que le commandant Car Astrakan était plus spécialement
du brick avait une dizaine de marins dont il chargé de la soute au goudron et au coaltar
était sûr et qUi étaient chargés de l'intérieur. dont son père lui abandonnait la haute ad-
Parmi eux, se trouvait un càlfat que l'on ministration.
avait spécialement chargé de la soute aux Éva calcula qu'en s'y prenant bien, c'est-
cordages et au goudron, située au plus pro- à-dire en se travestissant vers le soir, en se
fond de la cale. munissant d'une gamelle et d'un bidon, elle
11 se faisait aider par son fils, joli garçon- n'aurait qu'à se présenter, tête un|peu basse,
net d'environ quatorze ans, beau petit brun, devant les sentinelles, et que, dans l'obscu-
quelque peu mulâtre. On l'appelait Astra- rité, celles-ci la laisseraient passer croyant
kan, parce qu'il avait une superbe chevelure avoir affaire à Astrakan.
noire, toute frisée comme une peau d'agneau Ce plan bien et dûment combiné dans sa
d'astrakan. petite tête, elle se hâta de l'exécuter.
Lui et son père vivaient dans la cale, se- Elle travailla avec acharnement à se fabri-
lon la coutume des souliers qui prennent quer des vêtements et de ses magnifiques
l'habitude de leurs trous, en sortent peu, y cheveux elle se fit une toison aussi fournie
travaillent, y mangent et y dorment. que celle d'Astrakan.
Trois fois par jour, le mousse Astrakan, Lorsqu'elle eut barbouillé sa gentille
sortait de la cale, pour venir aux distribu- figure, elle eut vraiment une ressemblance
tions de vivres ; il emportait la ration de son assez grande avec le mousse.
père et la sienne. Alors elle se mit en quête d'ustensiles de
Naturellement les sentinelles chargées cuisine.
d'empêcher les communications entre la cale I Comme elle rôdait partout sans qu'on y
et le pont, laissaient passer Astrakan ; il fallait prît garde, elle descendit .à la cuisine, eut
bien que le vieux calfat reçût ses vivres. l'air de s'intéresser aux préparatifs du maî-
Du reste, rien à craindre de ce brave sou- tre coq, ce qui combla celui-ci d'orgueil et
tier. de joie, puis elle s'empara prestement d'une
Taciturne, sauvage, ne parlant jamais, ne gamelle au plat, d'un tonnelet de bois pour
disant mot à qui que ce fut, fuyant la lumière, le transport du liquide.et elle regagna sa
il vivait sombre, navré, inguérissable de la chambre.
mort de sa femme, une mulâtresse qu'il ado- Bourrant la gamelle de friandises, rem-
rait. plissant le bidon de vin fin pris chez son
AU PAYS DES SINGES 81

La D^livraïue!

père dans l'armoire aux liqueurs, elle at- plus rien à craindre ; il lui fut facile d'arri-
tendit le moment. ver à l'endroit où le comte était aux fers.
Lorsque la nuit commença à tomber, elle Celui-ôi était enchaîné, selon la coutume,
se faufila dans l'escalier conduisant à la cale. dans une espèce de galerie où le jour n'ar-
Une sentinelle dit : rivait pas.
— Tiens, ce vieux phoque de callier a A l'entrée de celte galerie, veillait un fac-
donc double ration aujourd'hui ! Astrakan a tionnaire.
déjà passé. Il avait consigne de laisser passer Astra-
— Il y aura eu gratification pour ce rat kan, qui était chargé d'apporter des vivres
de cale ! dit un sergent. au comte.
Éva était déjà loin. Quoique le mousse fût venu une heure au-
Point de soupçons ! paravant .avec le dîner ,du comte, la sentie
Point d'entraves ! nelle crut qu'on envoyait au prisonnier un
Elle se guida avec un merveilleux instinct supplément de vivres.
dans la cale et disparut dans ses profon- Elle ne s'en étonna pas.
deurs.' L'histoire du comte élait maintenant con-
Une fois les sentinelles trompées, une fois nue de tout l'équipage.
dans là partie jhasse du navire, elle n'avait Rien de surprenant donc à ce que l'on
L'HOMMEDE BRONZE. — 11 Au PAYS DES SINGES. — 11
82 L'HOMME DE BRONZE

améliorât son ordinaire et à ce qu'on lui fît Daniëlou jugea que l'heure de la révolte
quelque faveur. était venue ; tout lui parut favoroble.
Eva se glissa auprès d'Henry qui fut fort Aux fers, le grand Cacatois.
étonné de sentir à son cou les deux bras Aux fers, le comte Henry.
d'un mousse. Aux fers, les mousses.
Mais un long baiser, une folle étreinte D'une part, personne, parmi les siens, qui
lui firent bientôt deviner la vérité. put le gêner dans ses odieuses espérances
La cale se transforma en paradis ; ce coin sur Eva.
noir devint un ciel illuminé par les yeux D'autre part, tous les matelots recrutés
d'Eva, étincelant dans l'ombre par lui s'unissaient dans une haine commune
Longtemps les jeunes gens demeurèrent contre le commandant.
enlacés, longtemps ils échangèrent des bai- Les Flambarts, quoique non affiliés aux
sers. Frères de la Côle, tenaient assez au comte
Cependant le comte comprit que si cette Henry et à leurs mousses pour se battre avec
entrevue se prolongeait trop, la sentinelle fureur.
aurait des soupçons. Le dernier des Karigoul était comme en-
Il se dégagea doucement des caresses ragé de savoir son maître aux fers et il
dont la jeune fille l'enveloppait avec l'ardeur chauffait les Bretons à blanc.
folle d'une enfant, qui suit l'irrésistible élan Les forbans aimaient fort le Grand-Caca-
des désirs qu'aucune éducation n'a refrénés. tois, leur second chef.
De son mieux, il lui fit comprendre qu'elle Le bruit répandu que les prisonniers mou-
devait partir. raient de faim avait avivé tous les ferments
Elle l'embrassa une dernière fois avec de colère.
une fureur passionnée et elle remonta sur Ces .hommes terribles sentaient de féroces
le pont sans encombre, puis regagna sa colères bouillonner dans leur poitrine.
chambre. Tout étant favorable, l'heure propice étant
Mais, chaque soir, elle revint ainsi sans venue, Daniëlou se décida.
qu'on s'aperçût jamais de son stratagème. 11 eut une conférence rapide avec le Senor
et lui donna ses ordres.
— Le moment est venu, lui dit-il. Dans
mon opinion, il n'y a qu'un moyen de réus-
CHAPITRE XXIV
sir, il faut allumer l'incendie dans le na-
vire, et, pendant la confusion du premier
Vheure est venue. * moment, on exterminera matelots et sol-
dats.
Quinze jours se sont écoulés. •— Mais si le navire brûle !
Le brick a dépassé Ténériffe. — Sois tranquille. nous
Vainqueurs,
Daniëlou pense à accomplir enfin ses pro- éteindrons le feu. Il y a des pompes puis-
jets. santes à bord, et l'on peut inonder le bâti-
Il a donné ses ordres au Senor qui s'est ment ; le commandanTa pris toutes ses pré-
attaché à raviver les fureurs cle l'équipage. cautions pour étouffer un incendie.
a raconté que depuis trois — Bien ! dit le Senor,
L'Espagnol je vais m'entendre
jours, le commandant avait ordonné qu'au- avec les autres camarades.
cune nourriture ne serait plus donnée aux — Ce sera pour la prochaine nuit ! dit Da-
prisonniers. niëlou.
Keremfort, Cacatois, les mousses étaient 11 donna des instructions minutieuses à
donc condamnés à mourir de faim. son acolyte.
Une fermentation sourde et terrible secoua — Il faudra,
dit-il, frapper sans bruit, sans
les Flambards et les forbans. cris, à coups de couteau. Vous mettrez le
Étant donnée l'irritation de l'équipage, feù à l'entre-pont, l'on enverra aussitôt des
AU PAYS DES SINGES 83

soldats et des matelots pour l'éteindre. Ouistiti, qui n'était pas prisonnier et qui
Mêlez-vous à eux et tuez-les sournoisement : brûlait cle se distinguer, s'offrit pour être
que l'on ne s'en aperçoive que le plus tard descendu à l'entrée d'un sabord et pour
possible. Quand l'alarme sera donnée, et envoyer dans l'intérieur du brick les ma-
quand le commandant comprendra que nous tières qui devaient allumer le second in-
sommes en révolte, alors il faudra du nerf; cendie.
on se jettera sur les soldats de gracie et sur D'autre part, chaque homme se munit
les officiers. d'armes.
— Bien ! dit le Senor. Le commandant du bord s'était bien at-
— Va donc, et qu'à onze heures du soir tendu à ce que Daniëlou embarquerait des
le feu flambe. mauvais sujets ; il ne se doutait pas qu'il
— Gare qu'il ne flambe trop ! allait avoir affaire à des forbaus, ayant déjà
— Je vais faire visiter et fonctionner les la ferme résolution de s'emparer du navire.
pompes aujourd'hui! dit Daniëlou. C'est un Il ne fit pas fouiller ces hommes à leur
délail cle service qui me regarde. Je m'as- arrivée à bord : ce fut une faute.
surerai que tout ce matériel est en étal. Tous avaient des revolvers, arme très-fa-
— Et les Flambarts ! demanda le Senor. vorable au combat dans une scène cle ré-
— Après la révolte, on aura à se débar- volte, sur un navire, où l'on se bat à courte
rasser cle ces corsaires. portée.
— Ça ne sera pas difficile. Le soir tout était prêt, avant peu d'heures
. Les deux pirates échangèrent un sourire le sang allait couler.
sinistre.
Le Senor retourna parmi les forbans et
leur annonça la résolution de Daniëlou qui CHAPITRE XXV
fut accueillie avec enthousiasme.
Les Flambarts avertis entrèrent de tout L'incendie.
coeur dans le complot.
On prit toutes les mesures nécessaires Tout élait prêt.
pour réaliser le plan du maître. L'heure sonna de celte révolte qui devait
Celui-ci, vers neuf heures, se glissa parmi avoir un si lerriblc dénoûment.
les forbans. Le brick filait sous faible brise, et sur
Il proposa, pendant que le feu attirerait la mer tranquille dont les ondulations lentes
l'attention vers l'avant du navire, de lancer et molles berçaient le sommeil de ceux qui
des brandons enflammés dans le faux-pont dormaient.
par les sabords. Le ciel étincelait d'étoiles qui se miraient
— Nous aurons deux feux au lieu d'un ! dans les eaux à une profondeur infinie ; les
fit-il. oscillations des flots, mêlant les reflets des
Puis il .ajouta : astres, formaient, clans les abîmes de l'océan
— Le feu de sera très-long des jeux de lumière d'une splendeur incom-
l'entre-pont
avant de s'étendre ; mais il produira beau- parable ; et l'oeil charmé, ébloui, fasciné,
coup de fumée. A un moment donné, nous suivait d'un regard éperdu ces milliards de
ferons sauter les cloisons qui séparent nos feux ondoyants, au-dessus desquels se des-
chambres de l'entre-pont; nous viendrons sinait, vive et nette, la ligne d'étincelles
surprendre avec un détachement les soldats électriques que le sillage du navire faisait
du commandant combattant sur le pont. jaillir des eaux phosphorescentes.
Et on l'approuva unanimement. Tout était calme et silencieux à bord; d'un
Pendant toute la journée, avec toutes les côté l'ignorance du danger; de l'autre la
précautions nécessaires pour ne pas être vus, lourde inquiétude qui précède le moment
les Flambarts et les forbans avaient fabriqué décisif des entreprises hasardeuses.
des mèches goudronnées. Tout à coup un cri retentit qui sema l'a-
84 L'HOMME DE BRONZE

larme jusqu'au fond du navire, et qui, glis- Et vivement :


— Est-ce
sant sur la surface des eaux, alla se perdre que le feu est déjà dans l'entre-
dans les espaces lointains. pont?
Au milieu des illuminations blanches el — Oui, dit le Senor. Le mousse a lancé
froides que la mer renvoyait au ciel, un jet les mèches goudronnées.
de flammes rouges et chaudes s'élança d'une — Très-bien ! dit Daniëlou.
écoutille sur le gaillard d'avant ; des colonnes « Nous allons voir comment ils s'y pren-
de fumée noires et épaisses jaillirent par dront pour l'éteindre !
toutes les ouvertures. « Quand le moment sera venu, je donnerai
Aux crépitements de l'incendie se mêlè- le signal.
rent les roulements sinistres du tambour « Tous ensemble, il faut tirer sur les
battant l'alarme et les notes lugubres du soldais.
clairon sonnant le feu. « En attendant, ayons l'air d'éteindre le
Au premier appel, toute la garde fut de- feu.
bout, en armes. Et il cria des ordres, se remuant, faisant
Quelques secondes plus tard, les soldats du zèle.
et les matelots se trouvaient tous à leur Tout à coup, par les sabords cle l'entre-
poste. pont, des flammes s'échappèrent annonçant
Les pirates et les Flambarts, à l'avant, que l'incendie avait envahi cette partie du
semblaient tumultueusement chercher à navire.
éteindre le feu. Le danger devenait douille, imminent,
Le commandant parut. terrible.
D'un coup d'oeil il jugea la situation et Carier jugea qu'il n'y avait pas de temps
appela Daniclou. à perdre.
Celui-ci accourut, simulant le zèle el l'em- Il plaça le poste do garde, vingt-cinq
pressement. hommes, en bataille, sur le pont, à l'arrière,
Le vieux commandant le regarda entre et donna l'ordre à Struensée, qui comman-
les deux yeux el lui dit : dait ce détachement, de balayer sans pitié,
— Monsieur, ceci est le commencement par une déchagc, les gens de Daniclou au
d'une révolte ! premier mouvement suspect.
Daniclou deviné se domina et dit d'un air De plus il ordonna à un officier de faire
élonné : mettre à l'eau les embarcations, toutes ins-
— Le croyez-vous, mon commandant? tallées à l'arrière, sous la main et sous l'oeil
Incendier le navire, c'est se mettre soi-même du poste.
en péril. Il enjoignit en même temps qu'on les mu-
Le vieillard trouva si vrai l'accent du se- nît d'armes, de munitions et de vivres.
cond qu'il douta de sa complicité ; toutefois, Ainsi fut fait.
il lui dit : Le commandant ayant ainsi prévu le cas
— Allez vers le gaillard d'avant, mon- où il faudrait abandonner le navire, lança,
sieur ; rassemblez vos hommes et venez les clans le faux-pont, tout le reste de son
placer ici sous les fusils de mes gardes ; s'il monde pour étouffer l'incendie à l'intérieur.
n'y a pas révolte, nous le verrons bien. Quant à celui qui avait éclaté sur l'avant,
— Et le feu, mon commandant ! il ne le jugeait pas dangereux et il avait
— Quand vos sacripants seront à la place raison.
que j'ai dite, on s'occupera des mesures de Dans les hauts d'un bâtiment, hors des
sauvetage. Allez, vous dis-je! parties vives, le feu devait être plus tard fa-
Daniëlou se lança vers la proue et trouva cile à éteindre..
* d'abord un
groupe que dirigeait le Senor. Carter avait pris la meilleure résolution,
Le second lui dit rapidement : étant donnée sa situation; mais il ignorait
— Le vieux se défie. que les forbans étaient munis de revolvers.
AU PAYS DES SINGES 85

Daniëlou, entendant le bruit des pompes il s'était passé dans la cale des événements
qui commençaient à fonctionner dans le faux- qui devaient avoir une importance capitale
pont, jugea le moment propice. pour le dénôûmcnt de la crise.
Il dit au Senor : Nous savons que Cacatois, mis aux fers,
— Qu'on s'embusque ! Qu'on se tienne au était enfermé dans un compartiment voisin
raz du pont, derrière des paquets de corde de celui où les deux mousses avaient été
ou au pied des mâts ; à mon commandement, jetés.
feu de tous les revolvers sur le poste, et en Le lecteur se rappelle que les deux ga-
avant tous. mins, par suite de la précipitation avec la-
Le Senor transmit les instructions du se- quelleon les avaitcueillis et coffrés, s'étaient,
cond à chacun des révoltés qui, jusqu'alors, fort heureusement pour eux, trouvés dans
avaient fait mine d'éteindre le feu sur l'a- une soute où l'on avait entassé des caisses,
vant. lesquelles contenaient la réserve des liqueurs
Struensée, à l'arrière, vit les forbans et du commandant.
les Flambards abandonner le travail et s'a- Lorsque l'on connaît la vie à bord, on se
platir sur le pont : rend compte de certains manquements et de
— Joue! ordonna-t-il aux soldats qu'il certains désordres.
commandait : Car c'était un accroc au règlement que la
Et il cria : présence de ces caisses en cet endroit; c'était
— A vos postes, les
gabiers ! A vos postes un désordre.
ou vous êtes morts ! Mais il résultait d'une lutte qui sera éter-
Mais Daniclou, lui, d'une voix tonnante, nelle à bord de tout navire, fût-il un bâti-
criait de son côté : ment cle l'État.
— FeU! C'est celle que livrent les domestiques
On sait avec quelle effrayante rapidité les particuliers- de l'état-major aux capitaines
revolvers se déchargent. d'armes et aux maîtres chargés des menus
Cent balles en un instant vinrent cribler détails de service.
les hommes du poste qui, en ligne, debout Le Magenta, navire valant dix millions, a
pour tenir mieux les gabiers sous leur feu, été incendié par suite de l'inobservation des
reçurent les projectiles des insurgés invisi- règlements auxquels les gens de service
bles et tombèrent foudroyés. attachés aux officiers ne se sont pas con-
Struensée et presque tous ses soldats fu- formés.
rent abattus, fauchés, détruits dans celte sur- A bord du brick la Délivrance, il s'était
prise effroyable, en cpiatre ou cinq secondes. passé quelque chose d'analogue.
Le rugissement de tigre de Daniëlou re- Le cuisinier particulier du commandant,
tentit de nouveau : des officiers et des passagers, avait encom-
— A la hache ! criait-il bré, selon la coutume, de provisions de toute
Et il se ruait sur un renfort cle troupes qui espèce, les compartiments à lui réservés ;
accourait de l'intérieur du navire et débou- mais, insatiable, comme tout bon chef de
chait du poste sur le pont. fourneau, ne trouvant jamais qu'il fût assez
La lutte à l'arme blanche se déchaîna sur muni pour bien fournir la table, il avait
le pont, furieuse et acharnée bondé de liqueurs et de vins fins plusieurs
soutes qui avaient d'autres destinations.
Ce détail avait passé inaperçu.
CHAPITRE XXVI La cale est le pays noir, l'enfer du navire.
Outre que l'on n'y voit goutte, on s'y risque
Les fers brisés. peu volontiers.
Donc rien d'étonnant à ce que les deux
I
Pendant les longues journées qui avaient ; mousses eussent sous la.main des provi-
précédé la révolte à cette heure déclarée, * sions énormes de
liquides.
86 L'HOMME DE BRONZE

D'autre part, les rats pullulaient. po


poses crispées, face contre le plancher, et ne
C'était un manger délicieux pour des af- ré
répondez à aucune question que par des
famés. pli
pleurnicheries vagissantes.
Les communications s'étaient établies ré- « Avez-vous saisi la manoeuvre?
gulières entres les mousses el Cacatois, celui- — Cacatois, dit la Sardine, nous serions-
ci avait donné les meilleurs conseils aux pi
plus bêles que des mousses d'amiral, si nous
enfants. nc vous avions pas compris.
ne
Tout d'abord il leur avait dit : — C'est bien , mes jolies dorades.
— Je ne pense
pas qu'on pense à nous vi- « Maintenant, il faut travailler à me dé- |
siter avant qu'on ne nous croie crevés de bf
barrasser de mes fers.
faim et de soif. « Ça ne sera pas difficile.
« On ne viendra que pour enlever nos- « Vous avez des outils.
carcasses. Pour des singes delà force de ces mousses,
« Mais faut pas, couquinasse ! que ces 01
ouvrir le cadenas des fers avec leur couteau,
marsouins-là aient des soupçons que nous ci fut l'affaire d'un tour cle main.
ce
faisons des nopees et festins. Quand Cacatois fut. libre, ils lui deman-
« Quand vous entendrez clans la cale les d
tlèrenl.
— Qu'est-ce quevous allez faire, maître?
pas d'une ronde, poussez-moi pendant les
— Rien provisoirement! dit celui-ci.
cinq premiers jours, des cris, pleurs-et gé-
missements, en secouant la porte. « Je ne veux pas sortir maintenant el
« On croira que vous avez une faim d'en- c
commencer la lutte.

rages. Ça ne servirait qu'à me faire exterminer.
« Ensuite diminuez, chaque jour, la force « Mais quand nous entendrons le remue-
cle vos coups cle gueule. iménage d'une révolte, nous agirons.
« Plaignez-vous en douceur comme d'hon- « On doit penser à nous délivrer.
nôtes terriens à l'agonie, qui font leurs pe- « On combine la chose, là-haut, pour.
tites grimaces à la mort. « Avant peu, vous aurez du nouveau et je
« Moi, je ferai de môme. me tiens prêt avec vous à briser la porte, à
« Tant que nous nous remuerons un peu, tomber sur les sentinelles qui gardent la cale
que nous nous plaindrons, on ne viendra pas el à prendre leurs armes.
nous déranger; dans ces cas-là, personne « Avec trois bons fusils et une pelife sur-
ne tient à se trouver devant sa victime.
prise opérée derrière l'ennemi, nous produi-
. a Le coeur humain esl lâche. rons un effet cle diversion qui mettra les sol-
« On fait mourir une personne de faim, dats en déroule.
mais on n'aime pas à la regarder dans le « Je connais ça, les surprises.
blanc des yeux pendant qu'elle est en train « Deux hommes qui vous tombent sur le
de souffrir. clos en criant : A mort ! en démoralisent plus
« Tout requin à sept gueules qu'il est, le
de cent qui sont en face.
commandant ne serait pas à son aise devant — Bien, maître ! dirent les enfants.
nous, si nous lui pleurions pitié à genoux.
ai la Et depuis l'on attendit !
« Maintenant que je vous expliqué
Mais les jours s'écoulèrent sans que rien
chose, jouez gentiment votre petite musiq-ue;
de mon instrument. d'anormal avertit les prisonniers qu'une
je me charge
. « Cependant, comme il faut tout prévoir, révolte éclatait.
en cas cle visite, que tout dans votre cambuse 3 Le neuvième jour, Cacatois vit clair dans
soit bien en ordre. le plan de Daniëlou.
« Dissimulez les bouteilles vides et less II dit aux mousses :
trous faits aux caisses-, — Mes enfants, je comprends ce qui se
« Quand vous entendrez qu'on ouvre votre e If passe.
aflalez-vous, prenez des! 3s I « Je gêne Daniëlou.
porte, étalez-vous,
AU PAYS DES SINGES 87

« Il veut me faire crever de faim, vous l naturellement


| na se débarrasser de nos cada-
avec moi. vr
vres qui empoisonneraient la cale de mau-
« Vous êtes crânes, pas vrai? va
vaises odeurs !
— Oui, maître. Et il ruminait là-dessus.
— Je suis un vrai
père pour vous ! Le douzième jour il disait :
— Ça c'est vrai. — On viendra pour sûr...
— Eh bien, il
y en a qui mépriseraient Et il faisait part aux mousses de ses ap- ,
des petits moussaillons comme vous ; moi je „,
préhensions.
vous estime et je crois que vous me rendrez
Passe-Partout fit une observation qui
plus de services que si vous étiez de vrais
calma un peu le Provençal.
matelots, aussi grands que père et mère. — Maître, dit-il, le commandant nous
« J'ai appris à vous connaître. sup-
« Pour lors, il s'agit de sauver la petite pose crevés, mais il ne craint pas que nous
sentions mauvais.
muette.

« Ça vous va-t-il ? Pourquoi ça? demanda Cacatois.
— Pour vous faire plaisir ! dit Passe-Par- — Ce qui reste de viande à des morts
c faim, fit le mousse, ça n'est pas lourd, et
de
tout; on vous donnera un coup de main.
— Histoire de vous être les rats ont bien vite dévoré un cadavre
agréable ! fil la 1 .
Sardine. J
jusqu'aux os. Le commandant doit le savoir.
— Alors, mes petits poissons volants, je — Tiens, lit Cacatois, de
couquinasse
'
moussaillon! tu es de la pâle dont on fait
compte sur. vous.
Les deux mousses prirent une attitude so- les Frères de la Côte.
lennelle et dirent avec un enthousiasme » « Ma parole d'honneur, je t'affilierai dès
ému. '
crue lu auras seize ans!
— Cacatois ! C'est à la vie et à la mort ! « Ta devines loue !
— Moi de même, capeguoille ! dit le3 « Je comprends pourquoi on ne vient
pas
Provençal. chercher nos carcasses pour les jeter à la
El montrant le poing : mer, cousues dans un sac.
— Ah ! brigand de Daniclou ! « Le commandant se dit que ça ferait
« Ah! canaille cle matelot ! murmurer 1:équipage et que c'est inutile,
« Je veux te dévisser les os pour l'appren- puisque les rats nous mangeront.
dre à me trahir. — Au lieu que c'est nous
qui mangeons
Et il ajouta : les rats ! dit la Sardine.
— Surtout ne bougeons pas avant les au- — Toi aussi, tu seras Frère de la Côte !
tres! dit Cacatois.
Et depuis, Cacatois avait redoublé de pru-[~ « Car toi non plus, tu n'es pas bête !
dence et recommandé aux enfants de se dé-'" — Vrai! maître, vous nous initierez?
fier d'une visite possible. — Vrai de vrai !
— Attention ! leur disait-il.
— Non d'un tonnerre de Brest !
« Voilà déjà bien du temps passé dans jura la
Sardine à la façon bretonne,
cette cale et l'on doit nous croire morts ; je je
« Quel honneur d'être Frères à seize ans !
m'étonne même qu'on ne vienne pas pourJr
— C'est-à-dire
prendre nos carcasses et les jeter à l'eau. qu'on me ferait capitaine,
« Si une ronde entrait, faites bien les ago-0_ je ne serais pas plus content ! s'écria Passe-
nisants surtout. Parfout !
Et les mousses de le promettre ! EL les deux enfants refirent serment de
Ce qui chiffonnait un peu Cacatois, 'c'é- 'é- se faire tuer pour Cacatois.
tait cette crainte cle la visite. Telle était la situation du Provençal et des
— Le commandant,
pensait-il, quand il deux mousses, lorsque la révolte éclata
I
jugera que nous devons être morts, voudra ira enfin.
88 L'HOMME DE BRONZE

Exaspéré, il se précipita vers l'endroit où


le comte élait attaché par les fers, à la mu-
CHAPITRE XXVII raille du bâtiment.
Or, comme toujours, il élait arrivé que le
La jalousie jusqu'à l'assassinat. succès avait enhardi les coupables, si toute-
fois Éva cl le comte étaient réellement cou-
Au moment où l'incendie éclatait, tous les pables.
officiers de Carter, selon la règle, se préci- Voyant que personne ne prenait garde à
pitaient à leur poslc. elle, sous le costume d'Astrakan, la fille du
Ganteras, qui avait l'inspection de l'in- commandant en était arrivée à ne plus se
térieur, prit deux hommes avec lui et un préoccuper de la sentinelle.
mousse muni d'une lampe, pour faire une Tout factionnaire s'ennuie, surtout clans
ronde. une cale de navire.
Le marquis était animé de pressentiments L'ennui engendre la rêverie.
lugubres. Un soldat, posé pour deux heures, au
Ce cri : Au feu ! quand il retentit sur un fond d'un trou noir, n'ayant à faire respecter
bâtiment, est déjà en lui-même, redoutable ; qu'une consigne banale, commence par se
mais quand on peut le prendre pour l'indice mettre au coin de la bouche une chique de
prochain et sinistre d'une révolte, il.jette tabac et il se laisse aller à une demi-somno-
dans l'âme les plus terribles appréhensions. lence.
Le marquis envisagea rapidement la si- Quand le véritable Astrakan' entrait, le
tuation. factionnaire n'y prenait garde.
Il avait remarqué que les matelots entou- Sortait-il?
raient le comte de Keremfort d'une respec- Peu importait.
tueuse considération; il sentait la rébellion La consigne était de le laisser passer !
clans l'air ; il se souvenait du chemin creux Passe, Astrakan !
entre Morlaix et Roskoff; il revoyait dis- Éva, un soir, avait oublié l'heure auprès
tinctement tendue cette corde qui avait ren- du comte.
versé son cheval ; il s'imaginait fermement Lorsque plus tard, elle avait repris con-
que le comte, amoureux d'Éva, élait l'auteur science du danger de commettre une im-
du guel-apens. prudence, elle avait tremblé, en passant
11 avait celle conviction que la jeune devant le factionnaire, pour sortir de la cale ;
muette, enlevée d'abord, s'était mise tout mais le soldat ne fit aucune observation.
aussitôt à aimer son ravisseur, beau garçon, Peu lui importait !
ayant tout pour plaire à une fillette incon- La consigne exceptait Astrakan de la
sciente. défense formulée contre quiconque de rendre
Et voilà que le feu prenait au navire, alors visite au prisonnier ; donc le mousse était
que l'équipage semblait tout dévoué à Ke- libre d'aller et cle venir.
remfort. Or, Éva, dans la pénombre, portant tan-
Le marquis descendait les escaliers con- tôt un plat vide, tantôt un plein sur sa tète,
duisant à la cale, il raudait ensuite avec ces ressemblait à Astrakan.
lourds soupçons dans l'esprit. Donc, pas d'observation à lui faire !
Tout à coup, il entendit le bruit sourd de S'étant aperçue qu'elle pouvait impuné-
la fusillade. ment prolonger ses entrevues, Éva en prit
Plus de doute ! tout à fait à son aise.
C'était l'explosion du complot ! Elle aimait le comte follement, sauvage-
C'était l'insurrection ! ment, furieusement.
Dans les dispositions où il se trouvait, le On peut s'imaginer ce que devait être la
marquis ne doutait pas crue de Keremfort ne violence cle la passion, chez une fille qui
fût l'âme de celle insurrection. J n'avait jamais entendu un conseil, qui igno-
AU PAYS DES SINGES 89

h'.llcerre niùlaucolii[uo.

rail toul, pour qui l'idée de la morale n'exis- dide impudeur, tantôt imp lorail l'amour
tait pas. tantôt enlaçait, le comte qui, les yeux fermés
Elle était telle que la nature l'avait faite. livrait son front aux lèvres cle la jeune fille,
Elle venait, chaque soir, se tordre avec et souffrait stoïquement du délicieux martyre
ivresse aux pieds du comte ; si celui-ci qu'elle lui faisait subir. .
n'eût pas été d'nne loyauté fièro et superbe, Mais la lutte devint dangereuse, la force
s'il n'avait pas eu cet orgueil de vouloir cle résistance du comte s'épuisait, jamais
épouser une vierge, Eva eût été sa maî- les caresses d'Eva n'avaient été aussi har-
tresse dès la première entrevue. dies ; l'instinct lui soufflait des inspirations
Mais le comte domptait ses défaillances étranges ; affolée, éperdue, elle déploya une
avec une volonté surhumaine. audace victorieuse et le comte vaincu allait
Le soir môme cle la révolte, il avait à su- succomber, quand un pas précipité retentit.
bir un assaut terrible el charmant; il pliait C'était le marquis cle Canteras qui entrait
la tète sous une tempête cle baisers. dans la cale...
Éva, mordue au coeur par le désir in- j II venait haineux, surexcité par la révolte
connu, Éva, dont l'amour en révolte gonflait dont il accusait le comte d'être l'auteur.
la poitrine, Éva naïve, mais ardente, mais Il le croyait le véritable chef des Flam-
olonnée que les longues caresses n'étei- barts; il pensait avec rage que, ceux-ci
gnissent point le feu qui embrasait son sein, i vainqueurs, Henry serait sans conteste mai-
Éva, superbe d'audace inconsciente et de can- I tre d'Éva.
L'HOMMEDE RIIONZK.— 12 Au PAYS DES SINOKS.— 12
90 L'HOMME DE BRONZE

Et le marquis se jurait de trouer, au der- On sait que les sourds-muets ne sont


nier moment, la poitrineide son rival, plutôt muets que parce qu'ils sont sourds.
que le laisser s'emparer de la jeune fille et N'entendant pas, ils ne formulent pas les
du navire. sons ; mais ils né sont pas impuissants à en
Il accourait animé d'une sombre énergie. faire entendre.
Henry, heureusement, avait repoussé Éva, Sous l'empire d'une émotion violente, ils
el celle-ci, alarmée de cette brutalité, subis- rugissent sans s'en rendre compte.
sant un choc brusque, avait repris sa pré- Éva, à la vue du geste du marquis, avait
sence d'esprit. proféré une clameur étrange et s'était élancée.
Elle vit se glisser dans la cale, un filet de '.' Elle fut reconnue par le marquis, qui de-
lumière, rayon avant-coureur du falot que meura comme paralysé par cette subite ap-
portait le marquis. parition ; elle lui arracha son épée des mains
Elle comprit que l'on venait. avant qu'il eût pu se rendre compte de son
Saisissant une gamelle vide d'une main, intention.
elle se la plaça sur la tête, en la renversant -*- Elle!... s'écria-t-il.
sens dessus-dessous, ce qui fit qu'elle en « Avec lui!...
fut coiffée. La jalousie le transforma en bêle féroce.-
Prenant un bidon d'une autre main, elle Dans un accès cle fureur, il prit son revol-
s'en alla, croisant la ronde avec un sang- ver, et repoussant violemment la jeune iille,
froid admirable. il fit feu sur son adversaire.
Mais reconnaissant le marquis, remar- Mais Henry, heureusement, si peu de li-
quant dans les regards de celui-ci une berté qu'il eût clans les mouvements à cause
exaltation farouche, elle eut comme un pres- de ses fers, pouvait cependant se baisser.
sentiment sinistre. C'est ce qu'il fil.
Le marquis, oubliant toute retenue, toute La balle ne l'atteignit pas. .
dignité, se précipita vers le comte, posa son Éva qui tenait par la lame l'épée du mar-
falot à terre, et dit avec fureur : quis, lui asséna sur la tète un terrible coup
— Vous vous croyez vainqueur, miséra- de pommeau; l'Espagnol tomba comme une
ble, et vous espérez que la révolte réussira. masse.
« Vous pensez que vous vous emparerez <Cette scène s'élait passée avec une rapi-
de miss Éva, cle l'or, du navire, cl que vous dité inouïe.
mènerez une vie de forban, après nous En ce moment, la sentinelle indécise, stu-
avoir égorgés.- péfaite de ce qui se passait, allait sans doute
« Eh bien, non ! intervenir enfin.
« Je vous jure," moi, que si vos bandits Mais le malheureux soldat tomba tout à
sont vainqueurs, vous clés un homme mort, coup en poussant un grand cri.
car avant qu'ils ne m'égorgent, je vous pas- 11 venait d'être percé d'un coup cle baïon-
serai mon épée au travers du corps.. nette.
— Je vous sais assez lâche
pour cela ! Une voix bien connue, disait avec un
dit froidement Keremfort. formidable accent provençal :
« Un gentilhomme qui subit un affront et -— Prends-lui son fusil, la Sardine, et
qui est assez vile pour ne point se battre, viens vite, capeguaille ! La petite, elle doit
assez plat pour se mettre sous la protection être en danger là-haut !
de la discipline, un Espagnol de la déca- Le comte reconnut la voix cle Cacatois
dence comme vous doit assassiner... c[ui venait d'opérer son évasion selon son
Le marquis outragé perdit tout son sang- programme, et qui, en passant, expédiait par
froid et tira son épée. surprise le factionnaire, pour ne pas en re-
En ce moment un cri sauvage qui n'avait cevoir une balle quand il s'engagerait clans
rien d'humain, un rauquement de bête les escaliers conduisant sur le pont.
fauve retentit. Le comte reconnut Cacatois à son juron.
AU PAYS DES SINGES 91

Il n'ignorait rien du dévouement de cet Il y eut Un moment de trêve pendant le-


homme étrange pour Éva el il cria : quel, des deux côtés, on travailla à se cou-
— A moi, Cacatois ! vrir et à se barricader.
« A moi ! Malheureusement Daniëlou avait un moyen
« Elle est ici. presque infaillible de terminer la lutte et il
Le falot éclairait suffisamment la scène ne devait pas tarder à l'employer.
pour c[ue le Provençal reconnût la jeune fille Carter, cependant, jugeait très-grave le
sous son déguisement ; il poussa un cri de péril qu'il courait ; il s'inquiétait de la tour-,
joie et accourut. nure que prenait le combat ; l'incendie augi-
- — As pas peur ! dit-il. menlait ; si les pirates tenaient longtemps,
« Maintenant on n'y touchera pas ! le feu devait prendre des proportions ef-
« Je suis là. frayantes.
Puis saisissant son fusil, il écrasa à coups Or, Carter ne pouvait douter que les for-
de crosse le cadenas des fers qui retenaient bans ne luttassent, jusqu'au dernier souffle
le comte. de vie.
Celui-ci secoua ses chaînes... Ceux-ci, en effet, étaient certains d'être
Il élait libre... massacrés s'ils étaient vaincus ; mieux va-
— Nous voilà dcnsses, milladioux ! dit le lait pour eux sombrer avec le navire et en-
forban, pour défendre la petite demoiselle. traîner leurs ennemis dans leur trépas.
— Quatre, maître Gacalois, quatre ! dit Le commandant songea à mettre au moins
la Sardine. sa fille en sûreté et à préparer pour l'équi-
— Bagasse ! lu as raison, moussaillon ;
page un moyen de fuite.
nous sommes quatre ! — Stevali, ordonna-t-il à un officier, allez
« Mais faudrait savoir ce qui se passe là- chercher miss Éva ; vous la trouverez pro-
haut, allons-y voir! bablement dans sa chambre. En ouvrant le
Et ils se précipitèrent tous vers le pont. sabord de ma cabine, vous aurez un passage
A mesure qu'ils montaient ils entendaient assez large pour embarquer dans la chaloupe.
la fusillade retentir plus acharnée que ja- Vous vous tiendrez là avec miss Eva, prêt
mais ; la IuLle élait arrivée à son paroxysme. à la faire descendre dans l'embarcation,
quand le moment sera venu, s'il nous faut
abandonner le brick.
— Bien! commandant! dit l'officier.
CHAPITRE XXVIII
Et il descendit à la,recherche d'Éva.
Mais il ne la trouva pas.
Inquiétude paternelle !
11 revint l'annoncer à-Carter qui conçut
un soupçon.
Pendant que les scènes que nous venons — Je suis sûr, murmura-t-il, qu'elle est
de décrire se passaient en bas, le drame de aliée clans la cale pour sauver le comte
la révolte se déroulait en haut au milieu des Henry.
péripélies les plus dramatiques. « Elle craint pour lui à cause de l'incen-
Un renfort de soldats avait repoussé vi- die.
goureusement les pirates et les Flambarts Et Carter cria à ses affiliés :
au moment où ceux-ci venaient d'anéantir — Tenez ferme, messieurs !
le poste commandé par Struensée. Mais les « Je reviens à vous dans un instant et s'il
révoltés s'étaient emparés des armes et des est nécessaire de quitter ce navire, nous
gibernes des morts ; ils se replièrent rapide- l'abandonnerons.
ment sur l'avant où ils s'embusquèrent de « Ces misérables couleront avec lui.
nouveau. « Mais nous devons combattre jusqu'au
Les soldats, eux, se retranchèrent à l'ar- dernier moment ; notre honneur y est en-
rière. gagé.
92 L'HOMME DE BRONZE

Et le commandant se précipita vers les — Commandant, dit Henry, mon devoir


échelles. es de me battre à vos côtés.
est
Il se rencontra tout à coup avec Henry — Ton devoir, dit Carter avec familia-
qui débouchait sur l'espèce de palier sépa- ri
rité, est de m'obéir.
rant de l'éntre-pont les logements de l'état Puis avec autorité :
— Vous n'êtes pas des nôtres.
major.
Lé commandant, qui se connaissait en I « Vous n'êtes lié à la cause que nous sou-
hommes, ne croyait pas à la connivence t<
tenons par aucun serment, ma. fille vous
d'Henry avec Daniëlou. a
aime et vous l'aimez
En le voyant, il s'écria : « Sauvez-la !
— Ma fille, monsieur ? — Mais, commandant...
« Où est ma fille ? — Assez !
Déjà Éva sautait au cou de son père. « Je le veux ainsi...
Celui-ci la reconnut sous ses vêlements — Eh! capeguaille, dit Cacatois, c'est bêle
d'hommes, l'embrassa avec passion, puis il c se faire prier comme ça.
de
s'aperçut que Cacatois et les mousses étaient Il saisit Henry et le poussa par le Irou du
là; il fronça le sourcil. s
sabord.
Cacatois s'en aperçut. I Le comte, bon gré, mal gré, dut descendre
— Couquinasse ! commandant, s'écria le <
clans la barque.
Provençal, ne nous fâchons pas et ne fai- Éva inquiète, ne comprenant pas bien la
sons pas de bêtise. sscène, se précipita vers le sabord et se pen-
« La petite e//e a mon coeur en tout bien, <
cha pour voir Keremfort.
tout honneur, comme si j'étais son père; — Avec votre permission, n'est-ce pas,
vous avez voulu me pendre, mais elle m'a icommandant? dit Cacatois.
sauvé la vie î il saisit la jeune fille, la faisant pas-
« Je veux crever comme un chien pour I ser au comte.
son service. IEt Puis il montra le sabord aux deux mous-
— Vous pouvez le croire, commandant ! ses en leur criant ;
alfirma le comte. -- Allez-y !
Carter lut, dans les yeux de Cacatois, la Les deux gamins sautèrent dans la cha-
loyauté et le dévouement. loupe comme des écureuils.
— Soit ! dit-il. Alors Cacatois s'embarqua à son tour et
« Venez. détacha l'amarre en criant à Carier :
Et il les entraîna dans sa chambre dont — As pas peur, commandant !
le sabord qui servail de fenêtre était ouvert Carter mit la tête au sabord.
en grand. Éva lui tendit ses deux bras ; mais déjà
— Comte ! dit-il à Keremfort, voici une elle était séparée de son père par deux lon-
chaloupe munie de vivres. gueurs d'embarcation.
« Vous allez vous y embarquer avec ce Carter lui envoya un baiser et ses yeux se
maître, les mousses et miss Éva. mouillèrent.
« Si un malheur survenait, je vous la C'étaient les premières larmes qu'il ré-
donne en mariage ; sa dot est dans ce coffret pandait de sa vie.
que je vous confie.
« Si le navire nous reste, revenez à bord
quand vous verrez tirer trois fusées d'appel. CHAPITRE XXIX
« Si nous sommes battus, il nous reste
deux canots, comme vous voyez ; nous vous Encore assassin !
rejoindrons.
« En tous, cas, rendez-vous à Rio-Janeiro. Au moment où le comte vit la chaloupe
« Allez, monsieur ! , se détacher du brick, il poussa un appel
AU PAYS DES SINGES 93

strident, auquel il fut répondu sur le na- le cloisons du faux-pont qui le sépare de la
les
vire. cl
chambre des matelots.
Alors Henry cria : c II vient de faire sauter ces cloisons-là et
— A l'eau, Karigoulet ! pi
pendant que les Flambards attaquent les
« A moi ! se
soldats sur le pont, les Frères de la Côte, pas-
Le dernier des Karigoul qui se battait sf
sant sous le pont, par le faux-pont, viennent
crânement pour et au milieu des révoltés, et
cerner les gens du commandant par der-
croyait servir son maître en adoptant cette ri
rière.
ligne de conduite ; il en voulait fort au com- En effet, malgré l'incendie allumé dans
mandant d'avoir mis Keremfort aux fers. k faux-pont, les cloisons étant abattues, les
le
Lorsqu'il entendit l'appel de celui-ci, il fc
forbans l'avaient traversé, avaient remonté
n'hésita pas une seconde. h escaliers menant sur la dunette et avaient
les
C'était une brute, ce Karigoul, mais.il a
ainsi surpris et massacré les soldats et les
avait au plus haut point l'instinct de la fidé- I marins n de Carter, pris entre deux attaques,
lité. 1:
broyés comme le fer entre l'enclume et le
C'était son honneur, à lui. rmarteau.
Où était le comte, il devait être. Le comte entendit les clameurs de dé-
Où son maître allait, il suivait. ttresse des mourants, puis les hurlements
Il se jeta donc dans la mer et nagea vers c victoire des pirates.
de
la chaloupe. — C'est fini ! dit-il.
Il y aborda bientôt. « Le brick est à Daniëlou.
Pendant qu'il se secouait comme un chien — Sang et tonnerre!
gronda Cacatois.
mouillé, il disait à Henry : « Le brigand a de la chance.
— Où allons-nous donc, monsieur le
« Mais, patience, je me vengerai et je le
comte !
dénoncerai aux Frères comme traître.
« J'espère bien que nous ne nous éloignons
« Avant une année, il sera mort.
pas, n'est-ce pas ?
— Et s'il nous
« Avant cinq minutes, le brick et son or rejoint tout à l'heure?fit le
seront à nous ! comte.
« Daniclou va écraser d'un coup les sol- —r Pas de danger ! dit Cacatois.
dats ! « D'abord il va faire assassiner et jeter à
l'eau les Flambards pour s'en débarrasser
Cacatois sauta à la gorge de Karigoulet et
tout de suite; je vous jure, couquinasse ! que
s'écria, furieux, en le secouant :
— Tu tiens donc pour Daniëlou, toi ! ça ne tardera pas.
« Et puis il en aura bien pour quatre ou
Le comte intervint.
— Laissez-le ! dit-il. cinq heures avant d'éteindre l'incendie avec
ce qui lui restera d'hommes.
« Il croyait me servir ! « Le diable me brûle si, d'ici-là, nous n'au-
« Il ne sait pas que Daniëlou nous trahis- rons pas eu le temps de lui échapper dix
sait. fois.
— C'est vrai ! fit Cacatois. « Sans compter que cette chaloupe avec
Et il lâcha Karigoulet. sa voile et les avirons rendrait deux noeuds
— Parle ! dit celui-ci à son domestique. à l'heure au brick.
— Que va faire Daniëlou ? — Vous avez raison ! dit le comte.
Karigoulet, suffoqué, tendit la main vers Il s'occupa de calmer Éva qui donnait des
le navire où, en ce moment, on entendit une ! signes d'agitation et de désespoir inquié-
explosion assez forte, suivie de cris de déses- tants.
| poir. Mais il cria à Cacatois :
Enfin il reprit sa voix et dit : — Manoeuvre pour se du na-
rapprocher
— Daniëlou a fait '
placer de la poudre sous i vire ! .» ,,,,.
94 L'HOMME DE BRONZE

« Nous pourrons peut-être sauver quel- — Saute, Flambart ! dit une voix i'lûtée.
ques Flambards. C'était celle de la Sardine.
« Après, nous mettrons le
cap sur Téné- Ce jeune homme ne s'émouvait pas faci-
riffe.j lement et riait volontiers quand la situation
— Ah çà, dit
Karigoulet à Cacatois, nous s'y prêtait.
l'abandonnerons, le brick. Pour le moment il se faisait un bon sang-
— Il le faut bien ! dit Cacatois. monstre.
— Tant d'or perdu! s'écria Karigoulet en Il trouvait bien amusant que les Flambarts
joignant les mains avec désespoir. fussent obligés de se jeter à la mer.
— Imbécile ! fit le Grand-Cacatois. Tu vis, — Allons au secours cle ces
pauvres dia-
tu as un bon bateau sous les pieds, de l'eau, bles! dit Henry.
des vivres et tu te plains. « Ce sont mes compatriotes.
« Juges un peu de ton bonheur, méchant •Cacatois prit le commandement, tout en
rouget. se mettant aux avirons.
« Si tu étais resté à bord, tu serais poi- — Eh! mousse, dit-il à Passe-Partout; va
gnardé comme les Flambards et jeté à l'eau sur l'avant et vois voir à nous dire si tu en
comme eux ! vois qui surnagent, des camarades !
-— Pauvres gens ! murmura le comte A la Sardine :
Henry. — Toi, jeune marsouin,
prends la barre
La Sardine dit : et gouverne sur les débris.
— Ceux
qui seront noyés ne battront plus A Karigoulet :
les mousses. — A l'autre aviron, loi,
poil de carottes,
Mais Passe-Partout, jeune homme tle et nageons.
coeur, fit observer : Le canot fila sous de rudes coups de ra-
— C'est mon oncle qui doit faire une drôle mes.
de figure pour le quart d'heure! En ce moment on entendit crier :
Toutes ces manifestations de sentiments — A moi, comte Henry !
divers avaient éclaté en même temps. Keremfort tressaillit.
Tout à coup, comme on se rapprochait du Il reconnut celle voix pour être celle du
navire, on vit distinctement à la clarté des marquis de Ganteras.
— Qui
flammes, les révoltés vainqueurs, jetant en appelle ? demanda Keremfort.
toute hâte, à la mer, les cadavres des morts. — Moi, Ganteras, votre rival qui vous
Éva, frémissante, regardait celte scène ; somme cle le recueillir au nom de l'hon-
elle reconnut distinctement le cadavre de son neur.
père, facile à distinguer à cause du cos- Henry dit à la Sardine avec une simpli-
tume. cité sublime :
— Gouverne vers cet homme
Éva, qui n'entendait pas ; Éva, qui n'avait qui se noie.
jamais entendu ; Éva, qui ne pouvait parler, La Sardine obéit.
se jeta à genoux en se tordant les mains. Karigoulet trouvait la générosité du comte
Le comte essaya de la calmer ; mais elle slupide.
était atteinte par un désespoir déchirant. — Dites donc, Cacatois, demanda-t-il, est-
Tout à coup cle nouveaux cris, de nou- ce que vous avez intention de recueillir ce
velles imprécations retentirent sur le navire. marquis ?
Cacatois s'écria : — Je vais à fond répondit le
l'envoyer
— Qu'est-ce que j'avais dit! torban.
« Voilà Daniëlou extermine les — Tiens ! tiens ! tiens !
qui
Flambards. « C'est aussi mon idée.
a Ceux qui ne sauteront pas à la mer se- — Un joli coco, ce marquis, couquinasse !
ront poignardés. 'écria Cacatois. Je vois clair dans son jeu
AU PAYS DES SINGES 95

maintenant. Il voulait me tenir à fond cle s raison, et, le falot l'éclairant


sa toujours, il
cale pour s'emparer de la petite, je veux s rendit compte de ce qu'Éva avait disparu.
se
dire de mademoiselle Eva. Il bondit à sa rencontre et il entendit un
« J'ai remarqué cru'il était le plus .enragé fc
bruit de voix dans la chambre de Carter.
pour me pendre. Sans l'enfant, je veux dire Il écouta...
sans la petite demoiselle, j'étais mort ! Lorsqu'il comprit que le commandant don-
— Ça, c'est certain, dit Karigoulet. Pour r
nait sa fille à Keremfort, il se jura mentale-
lors, on le tue. r
ment que celui-ci ne l'aurait pas.
— Je le tue ! rectifia Cacatois. Je le hais La jalousie terrible qui caractérise la race
maintenant comme je n'ai jamais haï per- cespagnole, faisait oublier à ce gentilhomme
sonne. ] sentiment du devoir et le devoir.
le
« Il veut se marier avec la petite et ça me Il aurait dû combattre auprès de son chef,
déplaît, ça me déplaît, je ne peux pas dire j ne pensa plus qu'à tuer son rival; dans ce
il
combien ça me déplaît ! Le comte Keremfort ]
but il se cacha, et, lorsque Carter eut re-
me va comme mari; mais à ce marquis-là, monté sur le pont, le marquis s'assura que
pour consentement, j'enverrai une balle. <
ses revolvers étaient à sa ceinture (on sait
— Hum ! hum ! toussa Karigoulet : plus
que l'eau n'entame pas les cartouches métal-
bas, le comte entendrait ce que vous dites, liques et qu'un revolver mouillé fonctionne).
il se fâcherait. Sûr cle ses armes, le marquis se jeta dans
— C'est vrai, bagasse ! la mer et nagea de façon à se maintenir à
Le comte Henry, que les soins qu'il don- portée de la chaloupe. Il attendit le dénoû-
nait à Eva tenaient distrait de celte scène, le menl du drame en se soutenant sur l'eau. Si
comte venait cependant d'entendre les der- le commandant vainqueur rappelait la cha-
niers mots de Cacatois ; il dit à celui-ci : loupe, Ganteras remettait à plus tard le
— Vous savez, maître, qu'à aucun prix je meurtre du comte ; mais si les pirates triom-
ne veux qu'on touche au marquis ! phaient, le marquis voulait mourir en tuant
— Ah! capeguaille! s'écria Cacatois, que son rival.
je meure si je ne lui envoie pas une balle Et maintenant, il hélait celui-ci, nageant
pour lui crever la peau et le couler bas ! vers le canot et déterminé à faire feu sur
— Et moi, dit le comte avec
énergie, je Henry.
vous casse la tète si vous m'empêchez de Le comte, généreux, voulait sauver son
sauver ce gentilhomme. adversaire, quitte à le tuer ensuite loyale-
« Mais, soyez trancraille; au prochain ri- ment en combat singulier; il venait, on l'a
vage, comme il m'a offensé, je le tuerai loya- vu, d'ordonner à Cacatois de respecter la vie
lement en duel. du marquis.
— Si c'est ainsi, à votre aise ! dit Caca- Au même instant, la voix de Canteras
lois. se faisait entendre de nouveau.
« Mais c'est égal, capeguaille! moi, je crois — A moi ! criait-il.
qu'il vaudrait mieux le tuer tout de suite. Cacatois resta silencieux, mais il prit
Puis entre ses dents : dans le fond du canot un fusil qu'il arma
— Gomment a-t-il fait, ce avec précaution; puis il quitta son banc, fai-
marquis, pour
se tirer d'affaire sur le brick? sant signe à Passe-Partout, pour que celui-
« Les autres sont morts et lui s'est sauvé ! ci le
remplaçât à l'aviron ; et Karigoulet tira
« Ça me semble louche, bagasse !
plus doucement sur le sien pour égaliser le
Il avait raison, cet excellent Cacatois. jeu.
Voici ce qui s'était passé. La Sardine resta à la barre.
Le marquis, au bout de quelques minutes, — A moi! répétait le marquis.
avait repris ses sens dans la cale et il s'était Le comte regarda Cacatois ; le Provençal
relevé. avait des éclairs de haine dans les yeux ; il
Rassemblant ses forces, il retrouva toute excécrait le marquis.
96 L'HOMME DE BRONZE

Keremfort lui dit : cage à poules à laquelle ils s'étaient accro -


ca
— Je Vous ordonne, Cacatois, ch
chés et qui allait flottant au caprice du
d'épargner
cet homme. ,. .; , \.'.,'. ve
vent. ,
— Je né,
yeux pas le tuer ! dit le Proven- On .passa àportéede deux Flambarts, et
çal, s'il est loyal. Mais je nie défie, et je, vous Ci
Cacatois leur cria : :
conseille d'en faire autant. — A, bor d ! à bord! .
'
Le marquis, en. quelques brassées .était Les deux maîtres lâchèrent l'épave et fu-
arrivé près de la chaloupe ; il étendit le bras
re
rent hissés par Cacatois, qui leur ditphilo-
droit armé d'un revolver, et, se soutenant SÔ : ! :
sôphiqberiient
sur l'èau,'fit feu sur Henry! !
;- Dans le métier, faut avoir lé nez creux
Un cri de fureur éclata dans la chaloupe.
ej flairer de loin ; dans mon idée, vous êtes
et
Celui-ci tomba au fond de la banque, la
^ malins, et vous vous êtes jetés à l'eau en
des
poitrine traversée par une balle. . ,
Eva désespérée, voyant de quoi il retournait.
se précipita sur le corps — Juste ! dit Plouëdec. Nous avons com-
ensanglanté du comteJ
Homme de résolution, ^Cacatois tira sans pris que Ces canailles de Frères de la Côte
J!
nous avaient mis dedans.
mot dire sur le marquis.
— Jusque-là ! dit Cacatois en levant ses
On entendit un cri, un corps battit l'eau
et coula. grands bras pâr-dessûs sa tête.' Enfoncés a
^dix brasses sous l'eau! Tiens!
Le marquis était mort. <qfàést-cë
"qui nous appelle? 7 *
Lorsqu'il eut accompli ce meurtre, Caca-
-^ Ça m'étonrièrait
lois dit tranquillement : bien, dit Plôiïpdéc^ si
— Je crois" c n'était pas Perros.
ce C'est lui qui nous a
que la vieille avait raison : la I
conseillés de sauter à l'èàu. Il avait vu le
petite, je veux dire mademoiselle Éva, de- ^Senor
vait être fatale pour ceux qui l'aimeraient poignarder le charpentier et le jeter à
' ' .!"
d'amour! . la mér ; il nous ^prévintI -et "nous lançâmes
Et employant la formule arabe, il conclut vune-cage à poules dans la mer en la suivant
à la façon des Orientaux de près; mais comme Perros est malin, il
:
— C'était écrit ! r
nous a laissés aborder au canot pour voir si
Il était vraiment r
nous sérions bien venus!
superbe d'indifférence.
Eva embrassait en vain le visage dé son « Maintenant,'il se risque à venir.
amant ; il était mort. —"En-voilà, Un renard, qui ne sera pas
La chaloupe cependant continuait à filer *
fumé dans son trou, dit Cacatois. Mais il
dans la direction du navire. ]
n'est pas seul.
On passa près de nombreux cadavres. En effet, Perros amenait avec lui le
Karigoulet dit, en voyant celui du mar- '
mousse Ouistiti qui avait un bras cassé, mais
quis que ballo tait une vague : 'qui n'en nageait pas moins.
— Ce petit casseur d'assiettes faisait le. On les recueillit.
malin, et il est mort d'une seule balle... Couëdic cependant fit une observation et
comme un autre ! dit :
C'était le coup de pied de l'âne ! — Perros, tu n'est qu'un égoïste, et tu
Mais voilà que d'autres voix s'élevèrent l viens de t'occuper de quelqu'un; tu as pris
de la surface des eaux et crièrent : de l'intérêt à ce jeune phoque dont la na-
— Comte Keremfort ! Anous ! Abandonne- geoire est brisée. Tu ne peux pas nier que
rez-vous vos Roskovites! Nous sommes ici : tu ne sois pour quelque chose dans sa nais-
Plouëdec, Couëdic et Perros ! sance... et ça ne fait pas honneur à nia cbu-
— Tiens ! dit Passe-Partout, mon onclee sine...

qui n'est pas mort. Tais-toi, dit Perros' en rougissant.
Cacatois, entendant cet appel des deuxx Peux-tu avoir de ces idées-là après une
Flambarts, ordonna de mettre le cap sur unee pareille affaire.
AU PAYS DES SINGES /"T^TTFfM^X ^

— Je ne ment, ne leur laisse pas les impressions de


plaisante pas.
« Jetiens seulement à constater la chose, terreur, les émotions, qui paralysent ceux
quoiqu'elle soit humiliante pour ma famille. qui ne sont pas habitués aux horreurs delà
Etranges caractères ! guerre.
Les forbans, comme les vieux soldats, sont Ainsi ces hommes qui venaient d'échap-
ainsi faits que la bataille, qui est leur élé- per à un terrible danger, qui avaient vu périr
L'HOMMEDEBUONZE.— 13 Au PAVS DES SINGES.— 13
98 L'HOMME DE BRONZE

leurs compagnons, qui naviguaient au milieu « On débarquerait, je suppose, du côté de


des débris produits par le combat et des Brest, par une nuit un peu noire, Cacatois et
morts dansant sur les lames, ces Bretons la petite demoiselle ; il s'en irait avec elle où
qui aimaient Keremfort et qui voyaient son il voudrait en ayant l'air d'un matelot qui
cadavre sous leurs pieds conservaient tout flâne avec son fils ou son neveu ; la petite
leur sang-froid, plaisantaient et se délec- est habillée en garçon ; elle est muette et ne
taient en surprenant les secrets de coeur de démentira personne.
l'un d'eux. « Je vois là, sous le bras de Cacatois, un
Non pas certes qu'ils fussent indifférents coffret qui me permet de supposer qu'il est
au trépas du comte ! à l'abri du besoin.
Mais tant de fois, ils avaient assisté à des — Bon!
scènes de ce genre, ils avaient eu tant d'a- « Va toujours ! fit le Provençal.
mitiés rompues par les balles que le trépas « Jusqu'ici Ion idée me sourit.
d'un ennemi, d'un ami ou d'eux-mêmes ne — Avec les autres, dit Perros,
j'aborde à
produisait presque pas d'impression sur eux. l'île d'Amour, une nuit.
Une courte phrase, un mol, un regard, « Je cours à Roskoff et je prends mon rôle
une exclamation pour celui qui tombait, de patron pêcheur.
c'était tout. « Je reviens à la chaloupe, et, de là nous
Ainsi pendant qu'Eva, dans sa douleur filons faire une saison de sardine à Douar-
muette, se tenait à genoux près du comte, nenez.
Cacatois lui-même, qui aimait la jeune fille, « Après, nous vendons la chaloupe et nous
ne se sentait pas triste de sa douleur. rentrons à Roskoff.
Il se serait fait tuer pour elle ; mais quant « Si on nous demande d'où nous venons,
à s'apitoyer, ce n'était pas dans sa nature. nous répondrons : De Douarnenez
Il prit le commandement et dit à Plouëdec. « Quand au brick, nous raconterons que
— Eh ! vieux farceur, nous allons laisser
voyant qu'il était suspect, nous l'avons
Daniëlou s'occuper de son affaire et nous lâché, ne voulant pas tremper dans des
filerons sur Ténériffe, pas vrai ? affaires mystérieuses.
— Qu'est-ce — Ça va ! dit Cacatois.
que nous dirons aux autori-
tés? demanda Plouëdec. « Nous avons bon vent!
« Elles sont curieuses !... « Consulte la boussole, Perros, prends la
Cacatois se gratta le front ; mais pendant barre, voile au vent el filons.
qu'il creusait son idée, Perros dit : Puis avec satisfaction :
— Je n'aime — Décidément, le vieux commandant avait
pas beaucoup causer avec
les autorités, moi. du bon.
— Ni moi non « Il avait tout prévu.
plus ! fit Plouëdec en ho-
chant la tète. « Rien ne manque dans cette
chaloupe.
C'était l'avis général. Il regarda Eva :
Perros frappa sur le plat-bord de la cha- — Bon ! bon !
loupe et dit : « Pleure, petite!
— Bonne « Pleure, ma fille.
barque, bien lestée, munie de
boîtes à air comme un bateau de sauvetage, « C'est ton élat de femme de
pleurer
inchavirable. comme ça.
— C'est vrai ! fit Catatois. « Mais tu l'oublieras...
— Assez de vivres
pour un mois tout com- « Après celui-là, un autre !
pris, eau, vin et liqueurs, reprit Perros ! Puis fièrement :
« Dans mon idée, on peul aller loin — Tu as
perdu ton père, le vieux diable
comme ça. qui grondait toujours.
« Pour lors oh mettrait le cap sur les côtes « Mais il te reste Cacatois, un très-bon
de Bretagne. homme dont tu feras tout ce que tu voudras.
AU PAYS DES SINGES 99

« Tu gagnes au change. jprirent le quart ; on but un fort coup et cha-


« Quant à des amoureux, tu n'en manque- c
cun s'arrangea pour dormir.
ras pas. Mais quand Cacatois voulut séparer Eva
Et il bourra sa pipe qu'il se mit à fumer t corps d'Henry,
du elle serra étroitement le
philosophiquement, caressant de la main le i
mort dans ses bras.
coffret confié par le commandant et disant : Alors Cacatois jeta un bout de voile sur le
— Il doit y avoir gras là-dedans ! ]
plancher, en fit un lit, coucha Eva et son
« Je ménagerai ça et ce sera une dot pour mort dedans, puis il dit :
la petite ! — Ça te plaît, comme ça !
On le voit, Cacatois ne regrettait pas dé- « Comme tu voudras, ma fille !
mesurément le trésor. « Je ne contrarierai jamais...
Il avait comme compensation Eva et le Et il continua de fumer sa pipe en regar-
coffret. dant au loin les dernières lueurs du brick
Mais Karigoulet était en fureur. en feu !
Il regardait le brick dont on s'éloignait et
dont l'incendie semblait devenir peu à peu
moins violent. CHAPITRE XXX
Tout à coup il se retourna vers Cacatois
et lui dit : La logique du crime.
— Si vous et les autres, vous êtes des
hommes, nous retournerons au brick et nous Daniëlou restait maître incontesté du na-
le prendrons d'assaut ! vire !
« A nous l'or! Seul, le feu lui disputait le brick.
— A nous, rien du tout! fil Cacatois. Mais, comme nous l'avons raconté, le for-
« Nous serions fusillés avant seulement ban avait pris soin de n'incendier que les
d'avoir accosté. hauts du navire ; admirablement construit,
« Croisrtu que les Frères de la Côte soient celui-ci offrait peu d'aliment aux flammes ,
des poules mouillées? presque tous ses aménagements intérieurs
Karigoulet soupira. étant en fer.
— Qu'est-ce que je vais faire, dit-il, main- Sur l'ordre de Daniëlou, les forbans, au
tenant que le comte est mort? nombre de sept, se mirent à une pompe et
— Tu étais son domestique, dit Cacatois, la firent fonctionner avec énergie ; Daniëlou
lu seras celui de sa veuve que voilà ! Et comme en prit la lance et en dirigea le jet.
elle est muette, c'est moi qui te donnerai des Une heure après, l'incendie était dominé.
ordres. Deux heures plus lard, il était éteint.
Karigoulet parut satisfait de sa nouvelle Mais tout danger n'avait pas disparu.
position sociale. Si, au jour, on rencontrait quelque navire
Pendant ce temps Perros disait à ses de guerre, celui-ci en voyant l'état du brick,
amis : pouvait avoir quelque soupçon.
— Nous avons liché de fortes avances En ce cas, on envoie une patrouille en
dans une partie de baleinière comme on n'en visite.
avait jamais vu à Roskoff et à Morlaix ; nous Daniëlou fit travailler ses hommes à effa-
avons une bonne chaloupe qui vaut dix mille cer les traces du combat et l'on remit tout
francs comme un sou; nous tirons nos peaux en ordre.
d'une aventure comme il ne nous en était Après quoi, on tint conseil.
jamais airivé ; nous aurons navigué un mois Qu'allait-on faire du navire?
pour tout ça ; je trouve qu'il y a du bénéfice. — Je
propose, dit Daniëlou, de gagner la
Et tous de dire : côte d'Afrique.
— Il en a..." « Je sais, au Pays des Singes, une crique
y
Sur cette conclusion Perros et la Sardine sauvage que personne n'a jamais fréquentée.
100 L'HOMME DE BRONZE

« Nous irions nous échouer sur cette « Nous avons de bonnes embarcations
plage. avec lesquelles nous gagnerons le cap de
— Et après? demanda le Parisien avec Bonne-Espérance.
défiance. « Là je trouverai à acheter un navire ;
— Après, nous enterrerons l'or dans le nous le munirons de papiers réguliers ; nous
sable. chargerons notre or et nous gagnerons un
—Tiens, cette idée ! port franc où nous ferons le partage de
— Ceux
qui en auront une meilleure la notre trésor.
diront, fit Daniëlou d'un air narquois. — Bien! dit le Parisien.
Et il reprit : « Ce que tu proposes là me botte et me
— Nous ne
pouvons pas aller aborder un chausse.
port quelconque des pays civilisés sans qu'on « Qu'en pensent les autres?
nous demande des papiers et des explica- — Ça va ! dirent-ils.
tions. — Alors, les enfants, dit Daniëlou, bu-
« Le commandant, je viens de voir ses vons un coup, cassons-nous un biscuit sous
lettres de marques et de commissions, est un la dent, mettons de la toile dehors et filons
corsaire cubain. vent en arrière.
« Les autorités insurrectionnelles de ce « La brise vient cle 'sauter et le vent de
pays, voyant que Carier n'arrive pas et ne noroi (nord-ouest) nous pousse sur la côte
donne pas signe de vie nous signaleront par- d'Afrique.
tout. Les forbans firent un repas dont ils
« Comment expliquer, du reste, la présence avaient grand besoin ; puis trois prirent le
de tant d'or à bord; nous serons reconnus el quart.
pinces. C'étaient Daniëlou, le Senor et un certain
« Nous perdrons le trésor qui sera sé- Koski.
questré. Polonais, émigré, ayant fait tous les mé-
« Heureux si nous ne sommes point pen- tiers, même honorables, cet homme-là avec
dus. sa figure douce et blonde, son air fadasse,
Le Parisien pesait avec défiance chaque ses yeux' d'un bleu clair et tendre, était une
parole de Daniëlou ; il finit par déclarer : de ces hypocrites et tranquilles canailles,
— Ce
que tu dis me paraît assez raison- qui commettent le crime avec sérénité.
nable jusqu'ici. Daniclou l'avait étudié et il lui avait plu.
« Continue. des arrières-pensées, il le tâta
Ayant
— Merci de la
permission ! fit Daniëlou. celte nuit-même...
Et il continua : Pendant que le brick filait toujours coquet,
— Nous
pouvons, si vous voulez, enterrer toujours gracieux, comme si rien de terrible
les tonnes d'or à différents endroits pour ne s'était passé à son bord, Daniëlou, à la
plus de sûreté. barre avec Koski, lui disait :
« Nous ne travaillerons que la nuit du — Que penses-tu, toi, Polonais, qui n'es
reste. pas sot, des airs que se donne le Parisien?
« Mais la région que je propose est abso- Koski regarda froidement Daniëlou et lui
lument déserte. dit :
« Il n'y a que des singes, et la monnaie — Je pense d'abord
que tu en veux au
d'or n'a pas cours chez euxv Parisien.
— Bon ! bon ! « Lui te hait.
« Continue toujours ! fit le Parisien. « La troupe va se' partager en deux
Daniëlou reprit : bandes.
— Nous ferons couler bas le brick « On se battra, l'une des bandes massa-
après
avoir pris dans nos ceintures et caché sur crera l'autre.
nous, le plus d'or possible. — De quel
parti seras-tu?
AU PAYS DES SINGES 101

— Du tien si tu veux. — Comme un chien! dit avec conviction


— A
quelles conditions? le Polonais.
Le Polonais sourit. — Tu te trompes.
— Daniëlou, dit-il,
je suis assez intelli- Koski haussa les épaules.
gent pour comprendre que tu as plus d'am- — J'ai étudié! fit-il.
bition que moi. « J'ai fait ma philosophie.
« Moi, avec un million, j'en aurai assez « La logique s'applique à tout, même au
pour satisfaire largement toutes mes fan- crime.
taisies. « Cacatois, ton matelot, t'a gêné ; tu l'as
« Je t'aiderai donc à conquérir le trésor, trahi.
j'en demanderai petite part. « Je ne vois pas pourquoi tu ne me trahi-
« Cette petite part n'écorne pas assez cette rais pas ?
immense fortune, pour que tu cherches à me « On conçoit que des hommes rompent le
tuer. pacte avec la société, lui déclarant la guerre
« D'autant plus que lu auras toujours be- comme nous le faisons, nous, Frères de la
soin de moi. Côte, et s'unissent entre eux par un autre
« J'ai calculé tout. pacte auquel ils restent fidèles.
« Nous allons d'abord gagner le Pays des « Mais celui d'entre eux qui manque aux
serments de l'association, ne peut plus ins-
Singes.
« Là, nous descendrons à terre et là nous pirer confiance à personne.
« Avec toi, je calcule d'après tes intérêts ;
expédierons le Parisien et ses camarades.
— non d'après ta loyauté.
Pourquoi pas à bord ? demanda Da-
« Or ton intérêt évident est de me conser-
niëlou.
— Parce ver comme allié, de préférence à tout autre.
qu'à bord, un seul d'eux quatre « Je suis Ion complice.
survivant et désespéré, pourrait faire sauter
le brick. « Te trahir, c'est me trahir.
— Tu as raison. Daniëlou tendit la main a Koski et lui dit :
— Décidément tu es un homme très-in-
« Continue.
telligent et très-raisonnable; tu auras ton
« Je te trouve de bon conseil.
million.
Koski reprit : — Un conseil ! fit le Polonais,

Après ça, nous enterrerons le trésor
c Défie-toi du Parisien.
comme tu l'as dit.
— Oh! dit Daniëlou, je me tiendrai sur la
« Puis nous exécuterons ton plan.
« Et je ne crains pas que tu me joues défensive avec ce petit malin.
mauvais — Jusqu'en vue des côtes, dit le Polonais,
quelque tour, parce que pour retirer
l'or du sable, pour charger le nouveau na- rien à craindre de lui, ni des autres.
vire que nous achèterons, pour le conduire à « Il pensera, comme nous, que s'il sur-
bon port, il te faut deux aides au moins. venait un tornado (tempête) quatre hpmmes
« Une fois, dans le port, ma ne suffiraient pas pour manoeuvrer ce grand
part touchée,
je place mes fonds sur une maison solide. brick.
« Dès lors, tu n'as « Il nous laissera donc parfaitement tran-
plus intérêt à me mas-
sacrer. quilles jusqu'à ce que nous atterrissions au
« Tu n'es pas mon héritier Pays des Singes.
— A la bonne heure ! fit Daniëlou en riant Daniëlou trouva le raisonnement du Po-
franchement. lonais très-juste.
« Je me suis flatté de la confiance dont tu Pendant qu'il tramait son complot sur le
m'honores. pont, le Parisien, dans la chambre des of-
« Tu crois donc
que si mon intérêt n'était ficiers, dont les forbans s'étaient emparés,
pas de t'épargner, je te tuerais? tenait une conciliabule avec ses amis.
102 L'HOMME DE BRONZE

— Écoutez, leur disait-il, Daniëlou est Région que les nègres parcourent en no S
une canaille. breuses caravanes, maris où jamais ils ne
« Il trahissait, pour sûr, son matelot Caca- s'installent, parce que leurs kraals (villages)
tois. et leurs plantations seraient dévastés.
« Il a trahi les Flambarts qui se sont con- Il est impossible qu'un centre de civilisa-
duits honnêtement avec nous et qu'on aurait tion prospère au milieu de ces forêts qui
dû épargner. s'étendent jusqu'à la mer et sous les four-
« Il nous trahira aussi. rés desquelles pullulent des légions formi-
— C'est sûr! dirent les autres matelots. dables de singes.
— Pour lors, il faut se défendre ! dit un Ceux-ci ne sont pas précisément hostiles
marin. à l'homme.
— Le Senor est avec lui ! fit le Parisien. Par instant même, ils lui seraient sym-
« Peut-être bien aussi le Polonais. pathiques.
— Le ce n'est pas sûr; on On dirait qu'ils comprennent sa supériorité
Polonais,
verra ça. et l'admirent.
— Méfiance ! Ils sont ravis de l'imiter.
« Méfiance! Mais ils se défient de lui, ne l'approchent
— Écoutez, fit le Parisien, l'idée d'aller
qu'en très-grand nombre, et deviennent
au Pays des Singes est bonne ; allons-y d'implacables adversaires, si l'homme com-
donc. met le plus petit acte d'hostilité.
« Il faut pas mal de monde pour conduire Il ne faut pas tenter du reste, quand on
un brick comme le nôtre ; ne bougeons pas est en pleine forêt, à la merci de très-grands
jusqu'en vue des côtes ; là, surprenons Da-
singes anthropomorphes (c'est-à-dire à
niëlou, tuons-le, avec lui le Senor et le Po- formes humaines), il ne faut pas tenter,
lonais. disent les voyageurs, d'apprendre quoique
« Puis nous échouerons lebrikc, nous en- ce soit à ces animaux, si proches parents
terrerons l'or et nous reviendrons avec une
de l'homme.
bonne petite goélette facile à manoeuvrer. On arrive à les étonner, à les apprivoiser
— Bon !
jusqu'à un certain point, à s'en entourer, à
« C'est dit! leur faire répéter tous ses mouvements.
« En attendant, bonne garde ! Mais il est impossible de les discipliner,
Sur ce, un des pirates prit la faction pour de les dominer.
veiller sur ses camarades ; il fut convenu que Ils se révoltent, battent l'imprudent pro-
l'un des quatre garderait les autres jour et
fesseur et le tuent souvent.
nuit. On conçoit qu'une troupe bien armée et
Ainsi se déroulaient les conséquences vigilante, traverse les forêts des singes; ils
de la
logique dans le crime. se tiennent à distance le jour, et, la nuit, ils
Les hommes qui tuent pour voler, pensent ont peur des feux de campement.
à tuer leurs complices pour ne'pointpartager. On admet qu'un homme isolé, avec beau-
coup d'esprit (nous disons esprit avec in-
tention), avec beaucoup de sang-froid et de
CHAPITRE XXXI courage, puisse tenter la même aventure.
Mais une peuplade ne saurait vivre avec
Le plus roué. de pareils voisins.
Ils dévastent les récoltes.
Le brick, à l'estime de Daniëlou, n'était t Voilà pourquoi le Pays des Singes, n'est
plus qu'à trois journées du Pays des Singes, , habité que par eux.
cette côte africaine, visitée par du Ghaillu i C'est vers une crique, connue de lui,
et peuplée d'une innombrable quantité de5 dans cette région, que Daniëlou voulait en-
'
quadrumanes. terrer le trésor.
AU PAYS DES SINGES 103

Le navire cinglait avec un vent de grand Le Parisien fit un geste négatif; mais
largue et le beau fixe vers la côte. Koski reprit :
Tout, en apparence, allait bien à bord du — Ne nie
pas !
brick. c C'est visible à l'oeil nu.
Mais, de la pari du Parisien, c'était tou- « Vous autres quatre, vous vous défiez de
jours la même défiance. nous trois.
Ju qu'alors il n'avait pas sondé le Polo- « Qui se défie soupçonne.
nais. « Dans notre position, qui
soupçonne, tue
Le Parisien était, un type assez remar- pour ne pas être tué.
quable en raison des contrastes de sa nature. « Je vais le répondre nettement, moi.
Roué, vicieux, spirituel, capable de tout, « Vous êtes quatre.
il avait cependant une franchise de carac- « A vous quatre vous ne valez pas mieux
tère qui, dans certains cas, devenait de la que nous trois.
loyauté. R Daniëlou compte pour deux.
Il était incapable de trahir un camarade. « C'est donc force égale.
Fin, pénétrant, il avait deviné la profon- « Je n'aime pas à combattre à égalité
deur astucieuse de Koski qui, sous sesdehors quand je peux faire autrement.
tranquilles, cachait plus de sournoiserie, plus « En passant de votre côté, je vous apporte
de calculs criminels que Daniëlou lui- deux forces.
même. « D'abord ce que je vaux comme homme,
Le Parisien avait dit de ce garçon si froid, et je suis aussi brave et aussi adroit que toi
si paisible : et tes amis.
— De nous tous, c'est le « De plus, restant l'ami de Daniëlou en
plus malin! Il
nous vendrait dans un sac. apparence, je vous donne l'avantage de la
Le Parisien se disait que Koski était trop trahison, et je trahirai sans remord, parce
intelligent pour ne pas redouter Daniëlou. que lui-même est sans scrupule avec les
Il résolut de savoir enfin à quoi s'en frères...
tenir. « Quant à la garantie de ma sincérité, je
Un matin donc, il l'aborda et lui demanda vais te la donner.
brusquement : « Toi el les autres nous ferons cinq.
— As-tu jamais bien réfléchi à ce que « Nous partagerons à égalité.
nous allons faire? « Avec Daniëlou, je devrais me contenter
— Oui! dit Koski. de l'os qu'il me jetterait à ronger.
— Et tu as confiance ? « Donc, de toutes façons, j'ai intérêt à me
— En ranger avec vous.
quoi ?
— Dans le Le Parisien pesa les raisons que lui don-
plan de Daniëlou ?
— Dans l'homme ou dans le plan ! nait le Polonais et les trouvant justes, il lui
— Dans l'homme ? dit avec franchise :
— Tu es bien des nôtres alors !
Koski sourit. — 11 serait stupide d'agir autrement ! fît
— Tu ne réponds pas ! fit le Parisien.
Koski.
— c'est souvent se compro- — Alors pacte conclu!
Répondre
mettre ! fit Koski. — Marché fait !
— Se taire, c'est se perdre, mon vieux,
. « Seulement, dit Koski, prépare-toi pour
dans certaines circonstances. tuer ce sanglier breton et ce pourceau espa-
— Bon ! fit le Polonais.
gnol au moment où, après l'échouage, tout
« Cela veut dire que tu complotes la mort le monde descendra à terre.
de Daniëlou. « C'est l'instant que Daniëlou choisira.
« Tu me demandes, en sourdine, si je « Ne me parle plus sans que je ne t'en
veux être avec toi. fasse signe.
104 L'HOMME DE BRONZE

« Le capitaine est fin ! Mais ce qui faisait la faiblesse du Pari-


— Très-fin! dit le Parisien. sien, c'était une certaine loyauté relative.
« Mais il a un défaut.
« Il croit trop en sa force !
— C'est vrai. CHAPITRE XXXII
c Ainsi, je vais le rouler en lui disant que
tu m'as sondé. Double piège.
— Tiens, c'est une idée. :
— Il me conseillera de t'écouter; de nou- Pendant les trois derniers jours de la tra-
veau et d'avoir l'air d'être .avec toi. versée, le Polonais continua à jouer son
— Ça, c'est probable. > double jeu.
: — Je serai censé le prévenir de vos plans Il endormit à la fois la défiance du Pari-
et nous nous servirons de ça pour lui tendre sien et celle de Daniëlou.
un piège. Le Parisien, lui, était sincère ; au cas où
— Kpski, tu n'es pas un sot, je l'ai tou- Koski eût été un allié franc et utile, après le
jours dit! succès, il lui eût compté sa part de butin.
Et ils se séparèrent Mais Daniëlou, lui, avait non-seulement
après une furtive poi-
de tuer le Polonais, mais
gnée de main. l'arrière^pensée
Le Polonais le Parisien s'éloi- encore le Senor.
regarda
Comme Koski, quand il était seul à la
gna et murmura :
— Gava! barré, il murmurait entré ses dents :
— Avec le Senor,
« Je suis sûr maintenant de rester seul je me débarrasserai de
Koski.
en face du trésor.
« Quant à l'Espagnol, je l'étranglerai
« j'ouvrirai un trou dans la muraille du
comme un loup fait d'un poulet.
navire, je ferai rouler les tonnes surle sable, « Puis je cacherai le trésor, tonne par
je les enterrerai et je ferai disparaître toute
tonne, dans, le sable facile à creuser.:
trace. « Plus tard, avec un petit navire à moi et
« Je gagnerai un port avec une des em-
dès matelots noirs dont je me débarrasserai
barcations, j'aurai de l'or pour acheter trois quand ils me gêneront, le
je reprendrai
nègres et une goélette. trésor.)
. « Je reviendrai avec mes nègres charger C'était exactement le plan du Polonais.
la goélette, je gagnerai un port franc; je Et il était bon.
placerai mon or et je reprendrai.là haute Un Européen, par la supériorité de son
mer ; je saurai bien me débarrasser de mes
caractère, par la terreur"qu'il inspire, peut
esclaves. dominer si bien un petit équipage de nègres,
Ainsi, dé tous, ce Polonais aux yeux, bleus, que ceux-ci n'oseront jamais se révolter.
"au teint pâle, au geste reposé, à l'allure com- Daniëlou, sur ce point, ne se trompait
passée et affaissée, cet homme effacé entre pas.
tous ces rudestypes, de forbans, était celui D'autre part, avec un navire acheté au Cap
qui déployait le plus d'ampleur dans les ou ailleurs, avec de bons papiers, il n'avait
conceptions. . plus rien à craindre.
Lui, si modeste devant Daniëlou, il avait Dans un port franc, on exige bien un rôle
combiné les moyens de se débarrasser de ne
d?équipage en ordre ; mais les douaniers
tous ses complices. visitent pas le navire, puisque le commerce
: , Il comptait, ménagé par les deux partis, est libre dans les villes qui jouissent de ce
les trahir et survivre seul. privilège maritime.
Et comme l'avait dit le Parisien, ce qui Le soir du troisième jour, la côte d'Afrique
faisait la faiblesse de Daniëlou, s'était sa trop était en vue.
grande confiance en lui-même. Le Senor, en vigie, cria terre, au momen
AU PAYS DES SINGES

où le Polonais qui avait offert d'être de.cui- dressée sur la -dunette,et tout le monde s'as-<
sine ce jour-là, criait que le dîner était seyait, mangeait et buvait à sa guise de ce
prêt. qui. était préparé par l'homme de cuisine.
Il mit les plats sur la table;, celle-ci était Le Polonais avait annoncé qu'Use, distin^-
L HOMMEDE BRONZE.— 14 Au PAYS DESSINGES. — 14
106 L'HOMME DE BRONZE

guerait, ayant des talenls culinaires que ses tque ses compagnons avaient l'air singulière-
camarades appréciaient du reste ; il avait dit iment alourdis.
plaisamment qu'il fallait fêter l'arrivée sur la Il voulut se lever. Impossible !
côte d'Afrique. Il comprit alors qu'il allait dormir, après
Mais, en sous main, il avait glissé à t
avoir pris une drogue mêlée au dîner servi
l'oreille du Parisien : ]
par Koski.
— Mange bien, mais bois peu. Une sueur froide perla sur ses tempes ;
« Daniëlou m'a conseillé de vous pousser i se jugea perdu.
il
à boire ! Il murmura avec une fureur sourde, car
— Bon ! avait fait le Parisien. 'déjà sa voix faiblissait :
« Merci de l'avis. Deux verres de vin, pas — La vieille l'avait dit.
« Je n'ai pas tué cette petite Éva ; je vais
plus.
« Ah ! il veut nous soûler. mourir !
On ouvrira
l'oeil. Il fit un effort violent pour secouer un
instant sa torpeur, courir sus à Koski, le
D'autre part, Koski avait dit à Doniëlou,
en secret : trouver, l'étrangler...
Il ne parvint pas à faire un mouvement.
— Nous voilà en vue de la plage et il faut
Toutefois il entendit comme dans un rêve,
vous méfier.
le Parisien, qui les yeux clos, luttant en vain
« Le Parisien m'a fait confidence qu'il contre le sommeil, disait : F ichu !
essaieraitde vous faire boire et il m'a engagé Tous avaient été saisis par l'irrésistible
à épicer les plats. pction somnifère de l'opium.
« Je lui ai même promis de mettre de l'eau- Les uns dormaient déjà.
de-vie dans le vin. Les autres se raidissaient, mais sans
— Oh ! oh ! fit Daniëlou. Voilà qui va succès.
pour le mieux. La dose de laudanum déguisée par la sa-
« Je vais avertir le Senor et nous nous veur pimentée des plats, avait été énorme ;
contenterons d'eau rougie. l'effet était presque foudroyant.
— Sacrebleu ! ne faites pas ça ! dit Koski. Les yeux de Daniëlou se fermaient rapi-
« Ayez l'air de boire au contraire; il ne dement, et, comme tous ses compagnons,
faut pas qu'ils croient que je vous ai vendu il perdit le sentiment et la conscience de son
la mèche. existence. Un long silence plana sur le pont !
— Tu as raison ! Alors, un homme monta et jeta un regard
« Je viderai deux ou trois bouteilles, souriant sur tous ces convives endormis.
— Bon
t Pour moi, ce n'est pas une affaire. appétit, camarades ! cria-t-il.
Et c'est dans ces dispositions que tout le Et il se mit à ricaner.
monde se mit à table. — Ah! ah! dit-il, vous ne pensiez qu'au
A vrai dire, Koski s'était surpassé. couteau et au pistolet pour vous débarrasser
Il n'était pas là, du reste, pour recevoir les uns des autres.
les compliments. Il avait promis, pour la fin « Ce que c'est que d'être ignorants et de
du repas, un dessert merveilleux, et il élait voir petitement les choses !
resté à ses fournaux. « Daniëlou et le Parisien, deux bonnes
Chacun mangea sans défiance. têtes, n'ont pas songé, faute d'instruction, au
Quant à boire, les forbans y mirent de la laudanum du chirurgien.
discrétion et pour cause. « Avec ça, on vous supprime un équipage
Le Parisien riait dans sa moustache; d'une façon douce, charmante, expéditive et
Daniëlou pensait à part lui qu'il dupait le sûre. Pas de sang ! Pas de lutte !
Parisien. Il riait en se frottant les mains. Il reprit :
il se sentit peu à peu envahi 1— Un homme qui n'a pas fait sa philoso-
Cependant,
par une torpeur singulière et il remarqua phie, n'est pas complet.
AU PAYS DES SINGES 107

« Daniëlou et le Parisien savaient bien N'avait-il pas combiné ses plans avec une
que l'opium tue. Ils n'ignoraient pas que la rare habileté?
pharmacie du bord devait en contenir. Une fois en face de la côte, il n'avait plus
« Pourquoi n'y ont-ils pas songé? besoin de compagnons.
« Parce que si fine, si rusée que soit la En effet, il lui était facile de creuser le
brute, elle reste la brute soumise à ses ins- sable de la plage autour du navire, à marée
tincts, suivant la pente de ses impulsions. basse, et d'y ensevelir les tonnes ; puis, la
« Daniëlou , le Parisien rt les autres mer, tassant son lit à marée haute, et le ni-
avaient un penchant pour la lulte violente, velant, cachait le trésor à tous les yeux.
ils l'ont suivi tout naturellement. Mettre ensuite une bonne embarcation à
« Moi, un lettré, un savant, j'ai réfléchi, l'eau, la munir, et gagner le Cap, c'était
creusé l'idée, passé en revue tous les moyens chose sinon absolument facile, du moins très-
de donner la mort et trouvé celui-là. praticable. Koski triomphait donc.
Il promena son regard sur tous et il dit : Il arriva bientôt assez près de terre, pour
— Maintenant, avoir à prendre ses précautions...
jouons un bon tour aux
requins, qui vont dévorer ces gaillards. Il s'agissait de s'échouer doucement.
« Ils digéreront en même temps le lauda- La goélette n'avait plus que peu de toile
num et s'ils n'en crèvent pas, ils en dormi- au vent; Koski, au dernier moment, cargua
ront longtemps ! presque tout ce qui restait tendu de petites
Il prit d'abord Daniëlou par les pieds, le voiles ; si bien que le navire accosta en dou-
renversa, le tira vers le bordage et le fit ceur et s'enfonça mollement dans le sable.
passer par-dessus. J Tout était au mieux.
— Et d'un! fit-il. En ce moment la mer baissait ; Koski se
Tous furent jetés de même dans l'océan et frotta les mains joyeusement et s'écria :
— On ne pouvait pas mieux tomber!
happés par les requins extrêmement nom-
breux dans ces parages. En effet, le flot se retirant peu à peu, lais-
Après les hommes, il lança les plats par- sait le bâtiment à sec et Koski se disait qu'il
dessus les bastingages, puis il redescendit à allait se mettre à l'oeuvre sur-le-champ ; ce
ses fournaux, y prit son dîner à lui, préparé qu'il fit.
sans opium, et, s'installant à la table, il man- Tout d'abord, il descendit dans le faux-
gea le plus paisiblement du monde. pont; il se munit des outils nécessaires, if
La barre bien assujettie, assurait la marche alluma une lanterne et visita le trésor.
régulière du navire ; la nuit tombait ; mais Le Polonais posa ses mains frémissantes
la côté se dessinait distinctement. sur chaque tonneau-, les palpa fiévreusement
Koski jugea que dans deux heures il l'at- et s'exalta.
teindrait. Il alluma un excellent cigare et se Pendant un moment, il s'abandonna à son
mit à rêver. rêve d'ambition ; ses yeux lancèrent des
-— De l'or! Des millions!... I éclairs; son front rayonna des splendeurs
pensait-il.
« Quelle immense somme de jouissances de ses espérances.
je vais me procurer !... Mais tout à coup, par un brusque effort,
il s'arracha aux songes pour se prendre corps
à corps avec la réalité.
Il saisit ses outils, étudia l'inclinaison du
CHAPITRE XXIII
navire et attaqua le bordage du côté où il
penchait pour y ouvrir des passages, vers
L'échouage. lesquels il roulerait les tonnes et les préci-
piterait sur le sable. C'était Un rude tra-
Le Polonais avait jusqu'alors admirable- vail.
ment réussi. Ayant mis deux heures pour une seule
Logiquement il le méritait. ouverture, et devant en faire plusieurs,
108 L'HOMME DE BRONZE

Koski se vit du travail pour toute la nuit à Heureusement pour Koski, les tonnes
bord. étaient intactes.
Il alla chercher du vin et des vivres et il Les singes n'étaient pas parvenus ou n'a-
manoeuvra l'égoine avec une ardeur fébrile. vaient pas cherché à les défoncer.
De temps à autre, il puisait de nouvelles — Allons, dit Koski en riant, rien de perdu,
forces dont le vin. puisque l'or me reste.
Mais quelle que soit l'énergie d'un homme, Il ne se doutait pas du drame qui allait
sa puissance musculaire a des limites. succéder à cette comédie.
Koski sentit vers l'aube la fatigue et
l'ivresse l'envahir.
Il avait trop bu, trop travaillé, trop peiné.
CHAPITRE XXXIV
Il fut forcé de s'avouer que le sommeil le
gagnait. Abandonnant ses outils, il monta
L'Hommede Fer, l'Homme de Bronze el les hommes
sur le pont. Le soleil éclairait la côte.
des bois.
Koski ne vit rien de suspect à l'horizon.
Sur mer, point de voile! Ces parages
Cette nuit-là, en pleine forêt, au coeur
étaient peu fréquentés. Sur terre, rien de
vivant ! même du pays des singes, sur le bord d'une
La mer avait eu le temps de baisser, puis clairière, un homme était assis auprès d'un
de remonter ; elle était à demi-flot. grand feu.
Vêtu comme un touriste européen, il avait
Koski alla s'étendre sur un cadre ; il pen-
une tête fine, distinguée, aristocratique, une
sait ne dormir que pendant peu d'heures.
tournure élégante, l'air fier et noble, le re-
Mais la nature a ses droits. Le Polonais la lèvre dédai-
gard froid, incisif, pénétrant,
ne s'éveilla qu'à la nuit tombante...
gneuse, les mains délicates, la moustache
brune et les cheveux noirs.
Cet homme audacieusement campé dans
En ouvrant les yeux, il fut saisi par une cette région dangereuse, était le comte de
odeur étrange, une senteur sauvage, qui Lincourt.
le prit aux narines et à la gorge. Il se leva, Émule et autrefois compagnon du fameux
étonné, inquiet!
marquis de Compiègne, cet intrépide voya-
En sortant de sa cabine, il fut stupéfait de
geur qui vient de fini si malheureusement
sentir sous son pied des débris de toutes sous la balle d'un Prussien, dans un duel,
sortes. 11 vit de tous côtés les preuves d'une au Caire, le comte, après avoir fait l'appren-
dévastation complète du navire, opérée en tissage de la vie d'explorateur à bonne école,
son absence. C'était un sac en règle. avait voulu se distinguer par des décou-
Partout s'étalaient les preuves d'un pillage vertes capables d'illustrer son nom.
général. Il avait eu cette idée hardie d'étudier les
Au loin, sur la plage, retentissait un va- grands singes anthropomorphes, non pas
carme épouvantable : cris inarticulés, bruit comme du Chaillu, en les tuant pour les dis-
de casserolles et de sonnettes, tintamarre séquer et en recueillant dans des chasses au
de ferraille, grondements sonores de chau- gorille et à l'orang de vagues renseigne-
drons frappés à coups de cailloux, clameurs ments, mais en vivant au milieu d'eux.
assourdissantes. Il s'était associé avec un célèbre chasseur
Et par une des ouvertures qu'il avait pra- de lions, d'éléphants et d'antilopes, nommé
tiquées la veille, Koski reconnut que c'était Bentink, gentleman anglais, peu instruit,
une véritable armée de singes qui, pendant mais très-expérimenté, très-brave et d'une
son sommeil, avaient pillé le navire. si belle santé qu'il avait résisté à la fièvre,
A l'arrivée de la nuit, elle se retirait vers au choléra, à la disette, à la soif, à toutes les
les forêts voisines, emportant son butin. épreuves de la vie de chasseur.
AU PAYS DES SINGES 109

Aussi les Cafres l'avaient-ils surnommé Le comte attendait Bentink qui tardait à
L'Homme de Fer ! rentrer.
Mais le comte de Lincourt avait de son Il avait fait bonne chasse et d'une main
côté supporté victorieusement les mêmes négligente, l'air préoccupé, il arrosait un
épreuves que son compagnon. quartier d'antilope, rôtissant devant le feu.
Aussi l'avait-on baptisé l'Homme de Tout à coup, il entendit un grand bruit
Bronze ! sous bois, il aperçut, débouchant d'un fourré
Le comte étant devenu aussi bon tireur, dans la clairière, un groupe compacte de
aussi parfait chasseur que son compagnon, singes, entourant un homme qui riait à se
le dominait par la science et la hauteur des tordre, s'arrêtait, riait encore, s'arrêtait de
vues. nouveau, pendant que les singes assistaient
Bentink, rude et bonne nature, avait fini en spectateurs à la scène qui se passait.
par reconnaître au comte une supériorité (Voir notre première gravure.)
absolue et il s'y était plié. La cause de l'hilarité de l'homme qui
C'était un contre-maître de la marine n'était autre que Bentink, était la fureur, que
marchande anglaise , un peu grossier de montrait une énorme et affreuse guenon,
manières, ayant dans le caractères certains qui, armée d'un bâton, le menaçait, sans tou-
côtés taquins, gais et naïfs comme tout vrai tefois la frapper.
matelot, mais, au fond, excellente nature.- Elle vociférait des grondements injurieux,
Le comle avait admirablement réussi en levait son arme, la faisait tournoyer autour
quelques mois, à apprivoiser les singes. de sa tête, mais ne tapait pas.
D'une part, Bentink avait littéralement Les singes, s'intéressaient prodigieuse-
fait la conquête d'une guenon qui s'était ment à ce spectacle.
constituée la commensale, la domestique C'étaient des anthropomorphes (singes à
même des deux chasseurs. formes humaines) de la plus grande es-
Du reste, si jamais on n'avait obtenu ce pèces.
résultat en pleine forêt, on avait souvent Il y en avait de tous les âges ; les uns avec
appris à de grands orangs-outangs le service queue, les autres sans queue.
de table et celui de la chambre. Les plus jeunes se suspendaient aux ar-
D'autre part, les mâles, sans se laisser bres, jouant, se poursuivant, tout en gui-
approcher de près, se tenaient curieusement gnant de l'oeil ce qui se passait ; les plus
autour des chasseurs en marche ou au camp ; vieux, graves, discrets, marchant quand
ils les observaient, les imitaient, se cons- l'homme marchait, s'arrêtant quand il s'ar-
truisaient, comme les deux voyageurs, des rêtait, observaient avec attention les péripé-
cabanes qu'ils habitaient et se civilisaient à ties de cette aventure singulière.
vue d'oeil, par esprit d'imitation. Ils paraissaient partager l'hilarité de
Rien de plus curieux que de voir leur l'homme et leurs larges museaux se fen-
bande, boire à même d'un ruisseau, à l'exem- daient d'une grimace ressemblant au rire.
ple du comte ( Voir la gravure livraison sui- Était-ce simplement de l'imitation?
vante); tous se lavaient de même, et faisaient Il eût été difficile de le dire.
mine de mettre en joue comme les chasseurs. Parfois cependant la scène s'animait extra-
Bref Bentink et le comte avaient fait des ordinairement.
progrès étonnants dans l'étrange mission C'était lorsque la guenon gémissant, pleu-
qu'il s'étaient donnée. rant, se tordait tout à coup aux pieds de
Pour le moment, ils avaient obtenu une l'homme.
sécurité complète ; mais ils n'avaient pu ré- Alors les singes paraissaient s'émouvoir
primer les instincts voleurs des singes : et pleuraient comme elle, avec moins de con-
les deux chasseurs portaient tout avec eux viction et de contorsions cependant.
et sur eux. Sauf cela, ils vivaient au mieux Mais quand, furieuse de voir l'homme in-
avec les quadrumanes. I sensible à sa douleur, la guenon se relevait
110 L'HOMME DE BRONZE

et brandissait son bâton, les singes, furieux, ai


articulant des sons rauques et gesticulant
la menaçaient alors et ne paraissaient pas to
toujours avec son bâton, contre Bentink qui
vouloir souffrir qu'elle frappât. ri
riait à se tenir les côtes.
Certes, c'était là une scènebizarre, inouïe, — Elle se plaint à vous, s'écriait-il, comme
intéressante au plus haut point. u
une femme au camarade de son mari.
Le comte cependant ne s'en étonna pas. —- SUr l'honneur, Bentink, dit le comte,
Il murmura : je crois que c'est positivement une scène de
— Tout se réalise comme
je l'ai prévu. jf
jalousie.
« L'homme est fils du singe ; la femme « Essayons d'une réconliation pour voir.
a eu pour mère la guenon. « Tâchez de vous contenir.
« Je parierais que Bentink a rendu Rebecca « Votre main !
jalouse! Il prit la main de l'Anglais et la mit dans
Et comme Bentink, car c'était lui, s'ap- c
celle de Rebecca qui, serrant de toutes ses
prochait, il lui dit. f
forces les doigts de Bentink le fit pâlir de
— Eh bien, Bentink! Quoi de nouveau? c
douleur.
« Rebecca veut donc vous battre? — By God ! s'écria l'Anglais. Quelle
Le matelot dit en riant : j
poigne !
— Elle me fait une scène, monsieur le « Assez, Rebecca ! Assez !
comte, ni plus, ni moins qu'une dame hono- La guenon s'aperçut qu'elle avait meurtri
rée de mon affection, qui m'aurait surpris 1 poignet du chasseur ; elle se mit aie lécher.
le
en coquetterie avec une autre. — Bien ! bien ! fit Bentink la caressant.
« Figurez-vous que tout à l'heure je re- « Tu es une bonne fille. Malheureusement
venais fort tranquillement, quand une très- I
lu es jalouse en diable.
celle que j'appelle —- Heureusement, au contraire! fit lé
jolie petite guenon,
Flora, a profité d'un moment où Rebecca était i
comte. Songez donc que cela prouve com-
restée en arrière, pour sauter d'un arbre bien mon système est vrai. Cette femelle de
dans mes bras et me dévorer de baisers. singe aspire tout simplement à être une
« Mais voilà Rebecca qui accourt, vous femme, la vôtre, mon cher !
— Pouah ! fit Bentink avec dégoût.
empoigne ma Flora et lui administre une
volée dont la peau de la petite fumait ! — Écoutez, mon cher, dit le comte en
« Heureusemeut Flora put s'enfuir, sans riant, la chose est à moitié faite comme le
quoi j'allais, à mon tour, taper sur Rebecca. mariage de Pierrot avec la princesse royale.
« Celle-ci se mit alors à me faire un dis- « Sur deux consentements nécessaires, il
cours, un vrai discours, un acte d'accusation y en a un de donné, celui de Rebecca.
' — Je vous jure moi, dit l'Anglais,
complet ! que le
« Ah ! monsieur le comte, ceux qui croient mariage ne se fera jamais.
qne les singes ne parlent pas, sont des sots. « Du reste, c'est malheureux pour votre
« Si vous aviez entendu ça, vous auriez système, mais le dernier des Hottentots ne
été enchanté. voudrait pas d'une guenon.
« Le savant Darwin a raison; le singe « Tous se sentent hommes quoique nègres.
est l'ancêtre de l'homme et nous arriverons à « Pas un ne voudrait se dégrader.
lui faire apprendre le français ou l'anglais. — Mon cher, fit le comte, Rebecca est une
« Ah! Ah! Ah! Écoutez! horrible bête, que nous ne dressons que de-
« Voilà Rebecca qui vous parle, à vous ! puis quelques mois à peine.
— Taisez-vous, Bentink ! dit le comte, « Cependant que de progrès !
pro-
digieusement intéressé. « Elle s'est éprise d'amour pour vous, et
« Je désire savoir ce qu'une guenon peut t elle s'est apprivoisée très-rapidement.
me dire. « D'abord elle a rôdé autour du bivac.
Et il écouta d'un air bienveillant. « Puis, elle vous a suivi de loin dans vos
Rebecca remua les lèvres avec volubilité, , courses. Enfin, elle s'est familiarisée.
AU PAYS DES SINGES 111

« Aujourd'hui elle se peigne, elle se lave, 1langage très-primitif, sans verbe, et limité à
elle s'habillerait décemment, j'en suis sûr, i
une centaine de mots...
si vous lui donniez des vêtements. « Ils n'ont aucune religion et ils vivent
« Elle est plus p.ropre que les femmes des ]
par famille.
Hotlentots. Elle se pare de fleurs avec joie « Vous avez remarqué, depuis que nous
depuis que je le lui ai montré et elle veut étudions les singes, qu'il en est qui se cons-
ainsi vous plaire. truisent des cabanes, qui vivent en couple
« Elle comprend assez d'anglais et de et qui ont des lois, parfaitement connues de .
français pour nous servir et nous apporter tous, puisque tous se réunissent pour punir
ce que* nous lui demandons. celui qui y manque (1).
« Croyez-moi, Bentink, le singe est bien « Quant au langage, des cris de Rebecca
réellement un homme à l'état imparfait. avec intonations, sont bien près de ressem-
« Quand je trouverai une petite guenon à bler à des mots articulés.
ma convenance, de figure agréable, bien « Les Chinois, vous le savez, n'ont qu'une
conformée de crâne, encore enfant, je relè- syllabe pour chaque mot; c'est le point de
verai d'après un plan à moi. départ de tout langage ; et, ce peuple très-
« Je suis sûr de lui apprendre à parler. policé en est resté là pourtant.
«Oui, Darwin, le savant Darwin a « Bref, je suis persuadé qu'entre une gue-
raison. Entre le singe et l'homme il y a pa- non que je policerai et un des hommes in-
renté évidente. cultes dont je vous ai parlé, il y a ressem-
« Je ferai tomber les poils de ma guenon, blance, mariage possible, procréation.
par l'habitude d'un vêtement ; la grande loi « Rebecca comprend un peu d'anglais et
de la nature s'appliquera. de français.
« Ce qui est inutile, dans l'animal, se sup- « Elle ne parlera jamais ces langues com-
prime peu à peu. Avec une robe ma guenon pliquées.
n'aura plus]besoin d'une fourrure, et la four- « Mais son futur mari lui apprendra les
rure disparaîtra. cents mots rudimentaires de sa langue à lui.
« Les cheveux, bien soignés croîtront et Bentink réfléchit et dit :
— Possible!...
les sourcils s'accentueront.
— Vous la marierez! Puis secouant la tête :
— Monsieur le. comte, reprit-il, depuis
— Oui, Bentink.
— Ah ! que j'étudie les singes avec vous, j'ai re-
je voudrais voir le mari. connu que vous étiez dans le vrai sur bien
— Écoutez-moi jusqu'au bout.
des points.
« Je n'irai certainement pas la proposer « Mais je me demande, après cinq mois de
à un gentleman comme vous qui la refuserait. dans ce
voyages et huit mois de campement
« Puis ce mariage ne produirait peut-être
pays, si la curiosité de savoir à quoi s'en
pas de bons résultats à cause de la dispro- tenir sur les singes vaut la peine que vous
portion des deux conjoints. vous donnez.
I « Mais l'union que je rêve pour ma gue- « Moi, monsieur le comte, moi, chasseur
j non a chance de réussite. sans instruction, sans ambition, très-mal à
« Sachez, Bentink, qu'il existe dans cer- mon aise dans les villes, je reste ici sans
taines régions de l'Inde, une tribu de sau- m'ennuyer et très-fier de votre compagnie.
vages, non cannibales cependant, qui ne i « Ça se comprend.
vivent que de fruits, ne cultivent rien eti « Je m'amuse beaucoup, je m'honore et je
l peuplent des forêts marécageuses. m'instruis en votre compagnie et j'y demeu-
I « Plus arriérés que les nègres, que les i rerai tant qu'il vous plaira, n'ayant rien de
l Papous, que les Néo-Calédoniens eux- mieux à faire, puisque j'ai du pain de cuit,
| mêmes; ils ont longtemps passé pour des
| singes ; mais on a reconnu qu'ils avaient un (1) Fait scientifiquement constaté.
112 L'HOMME DE BRONZE

comme oh dit, pour mes vieux jours* plus Le comte réprit :


que je n'en peux manger J — Maintenant vous allez tout à fait me
« Ça nie plaît donc dé voyager et d'étudier acomprendre.
avec vous. « Figurez-vous, Bentink, que je suis le
« Mais vous, un gentilhomme français, ddernier, l'unique et lé seul représentant
un savant qui pourrait être tout ce qu'il ti
très-pauvre; d'une très-noble lignée de bra-
voudrait dans son pays, vous vous intéres- v
ves gentilshommes.
sez à des bagatelles.'; Bentink salua.
« ;Jeiné permets de vous dire ça, monsieur Bon Anglais, il avait le profond respect de
le comte, non pas pour vous blâmer, mais 1'
l'aristocratie.
parce qUé vous' ète'ssr intelligent que'je —^-Étant sans autre avoir que dix mille
m'étonne dé vous voir faire tint dé choses li
livres'de; rentes, dit le comte, ce qui est la
pour les singes. r
misère pour un homme de mon rang, je vou-
* Vrai, vous les aimez mieux que Tes 1 être officier et j'entrai
lus à l'École poly*
hommes. ; ; ^ ; . IIhecnique.
« Du reste,-je-ne vous critique pas; cha- « Je choisis un régiment de chasseurs
cun s'amuse à sa manière et la vôtre doit td'Afrique et j'y devins rapidement chef d'es-
'' ''.' ; - ' . <
cadrons.
être bonne.
* Seulement je :rié la comprends pas bien ! « Mais je compris rapidement le vidé, le
—- Vous avez eu raison de me questionner j creux de la vie militaire, de la gloire et autres
<
dit lé comte. ' ' ' •: ' : |turTutaihèsde ce gehrei
mon cher,
«Je suis enchanté de l'occasion que vous « Mon ambition était d'illustrer, moi, le
m'offrez de m'expliquer. ,
dernier des Lincourt, le nom dé ma race, à
Il regardait les singes qui, en quantité \tout jamais. -:
les entouraient, les couvaient * Jévdùlàis
innombrable, que ce nom, éteint avec moi,
du regard; et; bienveillantsî'semblaient ' j
fût immortel;:;
avoir de l'affection pour 'ëuxi ':;-! ' ;:
« Rares sont les occasions dé remporter
Les singes cherchaient à imiter tous les des victoires d'Aûsterlilz dans la carrière
gestes, tous les mouvements des deux hom-
militaire; je pouvais mourir général obscur
mes; ils remuaient leurs lèvres comme pour dans mon lit.
parler ; ils se regardaient deux âdeux comme « Je préférais un . '<nouveau
conquérir '
pour discuter. monde, comme Christophe Colomb.
'
C'était un tableau étrange et saisissant. — Le mondé des singes! dit Bentink.
— Bentink, dit le comte, nous n'avons — Justement, fit le comte. Mais les con-
pas encore dompté un seul mâle ; mais nous
avons conquis une gUénoh et nous en au- séquences de cette découverte sont incalcu-
lables. :.
rions apprivoisé beaucoup d'autres-sans la
* Ce nouveau monde transformera l'an-
jalousie de Rebecca. cien. : : ::
« Toutefois, mon ami, beaucoup de singés
« ;Ici, Bentink, prêtez-moi toute votre
sont préparés à devenir nos disciples .'
« D'une part ils ont déjà appris de nous atttention ; nous entrons dans les hautes ré-
à bâtir de vraies câbànesj au! lieu dé nids gions de la philosophie et de la théologie.
1 —^-Je né; perds pas une de vos paroles,
grossiers ; ils ont modifié leurs Cris d'après
les nôtres; nous connaissons les leurs.. monsieur lecomte! dit l'Anglais.
« Bref j il y-a commencement d'éducation. — Je développe donc mon idée. ,
Et montrant ses élevés ; « A cette hêûrèj Bentink, la société 1fondée
— Nedirâït-ofl pâs^ Bentink;, que nous sûr la religion Catholique est combattue par
sommes des missionnaires entourés de sau- la libre pensée.
vages ? « D'une part, le monde rétrograde, les
— Ma foi, oui! fit l'Anglais.en riant. réactionnaires, les conservateurs, les auto-
AU PAYS DES SINGES

rifairés, les partisans du despotisme poli- mortel ; MM.Liltré, Darwin et leurs théo-
tique et religieux. ries triompheront !
« D'autre part, les républicains, les par- « Et c'est moi, moi de Lincourt, qui serai
tisans de monarchie constitutionnelle qui le Christophe Colomb de ce Nouveau-Monde.
est presque la république, les hommes de « Je crois que vous no trouvez plus mes
progrès, de science, de liberté. idées mesquines et sans importance, mon
. « Sur quoi s'appuient les réactionnaires ? cher Bentink?
« Sur l'alliance du trône et de l'autel. — Monsieur le comte, dit Bentink,-
« Où est leur forteresse ? A Rome. moi, jo suis protestant ; vous parlez
« Sur quoi repose la puissance de Rome? de démolir la religion catholique; ça me
« Sur le fanatis- fa't plaisir ; mais
me dos catholique?, jo crois que vous
sur leurs croyances ferez en même
aux dogmes. temps du mal à la
« Or, tout se lient religion protes-
dans une religion. tante.
« Dé! misez un •— Non ! dit réso-
dogme, démon trez- lument le comte. La
en l'absurdité, tout foi des protestants
les autres dogmes est basée sur lé li-
sont atteints, décon- bre examen ; comme
sidérés ; la religion ils [euvent aban-
est perdue dans l'es- donner les dogmes
prit public. vieillis je-vous as-
« Bentink , l'É- sure, Bentink, que
glisecalholiquecroit nos découvertes ne
et enseigne que leur feront pris
l'homme seul est l'ait grand tort.
à l'image de Dieu, — Alors, dit Ben-
Bentink, 1 chasseur.
que, seul, il a une tink, tout va bien.
ame, que pour cette âme de l'homme, rien Et je m'associe dé grand coeur à votre oeuvre.
que pour elle, Jésus, fils de Dieu, s'est fait —r Maintenant, mon ami, dit le comte* dî-
homme, est mort en croix afin de nous ra- nons, s'il vous plr ît.
cheter du péché originel. Et il fit un signe à Rebëccà, qui, accroupit
« Que je réussisse, moi, à faire
parler les sur ses talons, avait écculé attentivement
singes, à prouver qu'ils sont des r.ommos, à cette longue conversation.
marier les guenons à des sauvages et réci- Là guenon se mit à servir lés chasseurs,
proquement les singes à des sauvage?ses, et, vraiment, elle s'y prit convenablement;
aussitôt la religion catholique, dernier rem- elle attendit pour manger qu'ils eussent ter-
part de la réaction, croule sous le ridi- miné. leur repas et se servit du cbuléau-
cule. fourehette de Bentink avec beaucoup de
« Voilà le Christ, fils de
Dieu, fait homme, dextérité. Autour d'eux, les singes, assis,
qui s'est aussi fait singe, puisque le singe est imitèrent exactement les deux chasseurs ;
homme; voilà Jésus mort en croix peur les mais les quadrumanes mâchaient à vide.
singes ; voilà que l'âme n'est pas l'attribut Enfin le repas terminé, les deux chasseurs
de la seule humanité et
que le singe en a allumèrent leurs pipes et s'étend'rent sur
une ; voilà toute là société actuelle transfor- leurs couvertures pour la nuit.
mée ; voilà les codes, la morale, la, famille Rebecca veilla sur eux et aviva les feur.
bouleversés de fond en comble. Les singes, eux, regagnèrent leurs ca-
« La religion
catholique aura reçu un coup banes dans la forêt.
L. HOMMEDE HRONZË.— 15 Av PAYS DES SINGES. — 15
Hl L'HOMME DE BRONZE

Ceci se passait le soir même du jour où —


By God ! s'écria Bentink en se frap-
d'autres bandes de singes pillaient la Déli- pant le front, vous devez avoir raison !
vrance échouée sur la plage. ' —
En roule ! fit le comte*. Allons voir ce
qui s'est passé. »
Et tous deux ramassèrent leur bagage,
CHAPITRE XXXV
car ils ne pouvaient rien abandonner qui ne
Etrange réveil. fût volé. Ils chargèrent Rebecca d'une partie
des ustensiles qu'elle portait toujours vo-
Le lendemain, à l'aube, les deux chas- lontiers et fièrement; puis ils se dirigèrent
seurs s'éveillèrent, ils furent stupéfaits du vers la mer. Tous les singes se [mirent à
spectacle qui s'offrit à eux. leur suite.
La bande de singes qui avait pillé le navire,
élait venue, selon la coutume, rallier le
CHAPITRE XXXVI.
camp, et, chargée de butin, elle avait dormi
au milieu d'une incroyable quantité d'objets La sainte-barbe.
enlevés sur/<•« Délivrance.
Au jour, les autres singes aperçurent Koski, après s'èlre aperçu du pillage
leurs camarades coiffés de skakos militaires, du navire, avait résolu de se défendre
vêtus d'uniformes, porteurs de fusil. contre le retour des singes.
D'aucuns avaient des casserolles sur la En conséquence, devant les ouvertures
tète, d'autres s'étaient munis de seringues. pratiquées à bord il avait roulé des tonnes
Du reste, nous renonçons à peindre l'as- qu'il avait calées; il avait ensuite bouché
pect que présentait la forêt autour du camp. les vides avec de lourds objets et il avail
C'était une scène étrange. fermé tous les passages communiquant du
Les plus grands singes avaient naturelle- pont à l'intérieur.
ment pris ce qu'il y avait de plus beau et, à S'armant de plusieurs fusils, sûr que les
l'exemple des deux hommes qu'ils voyaient singes ne pourraient arriver jusqu'à lui,
tous les jours, ils s'étaient vêtus. dans le faux-pont, il s'était promis d'en tuer
Bentink remarqua môme un mâle superbe, tant, qu'il les dégoûterait à jamais de repa-
auquel une petite guenon présentait des raître. Il attendit ainsi leur retour.
fruits dans une corbeille à pain. Elle imitait Koski, le matin qui suivit, fut très-con-
ainsi Rebecca, servant les chasseurs. (Voir trarié d'apercevoir, au loin, un navire.
notre gravure, livraison 3.) ; Mais l'ayant examiné avec une longue
Dans un autre groupe, un grand singe vue, il s'assura que le bâtiment passerail
tenait en main un fragment de réflecteur el au large de la côle. Il ne craignait plus que
le faisait gravement miroiter sur ses camara- les singes qui, vers sept heures du matin,
des, pendant qu'un mélomane raclait avec parurent.
bonheur ses ongles crochus sur les trous Quelle ne fut pas la stupéfaction de Koski
d'une bassinoire. C'était un tapage infernal. en apercevant à leur tète deux Européens ;
(Voir notre gravure n° 2.) il en fut profondément troublé.
Gustave Doré a si bien rendu ces tableaux Quoi ! deux hommes ! Et ils allaient mon-
bizarres que nous renonçons à les décrire. ter à bord ! Et ils s'empareraient du trésor.
Un coup d'oeil sur les vignettes du célèbre Une haine féroce, implacable s'empara du
dessinateur fera comprendre mieux que coeur de Koski. Pour lui, point de doute sur
vingt pages de description, et la stupéfaction ce qui arriverait, s'il ne massacrait pas les
du comte et l'ahurissement de Bentink. deux Européens. Évidemment, ils le tue-
Mais M. de Lincourt se rendit compte raient pour s'assurer le trésor. Il connais-
tout aussitôt de la situation. sait trop, pensait-il, le coeur humain pour
— Bentink, dit-il, un navire a fait côle, compter sur la probité de deux aventuriers.
près d'ici, ces singes l'ont pillé. Car Koski jugea qu'il avait affaire à des
AU PAYS DES SINGES 115

déserteurs ou à des négriers. Cependant le (déchargea trois coups de revolver à bout


comte el Benlink s'avançaient sans dé- j
portant, sur un baril de poudre que les deux
fiance. Koski les laissa approcher à deux ]
premières balles défoncèrent et que la troi-
cents pas. i
sième détonation seulement enflamma.
Là, un peu troublé par l'émotion, par la Une formidable explosion retentit, et,
colère et la crainte de manquer son coup, tsinges, hommes, débris du navire, trésor,
il fit l'eu par un interstice qu'il s'était mé- i
tout fui lancé dans l'espace!
nagé au milieu de ses barricades. Le comte se trouva jeté à cent pas delà, .
Le comte et Bentink se jetèrent sur le sol. sur la plage. Les singes, morts ou vivants,
Tous les singes les imitèrent. tombèrent comme une grêle de corps ; mais
Koski continua à décharger ses fusils. ceux des quadrumanes qui le pouvaient
Il avait manqué le premier coup, il n'at- s'enfuirent vers la forêt.
teignit pas les Européens qu'il visait, mais Le comle reconnut qu'il avait une jambe
il toucha successivement et très-rapidement cassée, un bras démis et qu'il était couvert
trois singes. Ceux-ci, furieux, se relevèrent de contusions. Il vit le pauvre Bentink san-
en grondant. Us savaient ce que c'était glant, broyé et mort...
qu'une fusillade; ils avaient vu el entendu Mais le comte vit aussi autour de lui des
tirer les deux chasseurs. Us se précipitèrent tonnes évenlrées dont l'or roulait sur le
en hurlant vers le navire. Toute la bande, sable...
plus de six cents singes, s'élança avec eux. Cependant, sur le navire qui passait au
Koski frémit en voyant cet orage s'abattre :
large, on avait vu l'explosion, entendu la
sur la Délivrance. j détonation ; c'était la Loire, transport fran-
Beaucoup de singes avaient des haches, ! çais, qui conduisait des déportés politiques
des barres de fer, enlevées précédemment; à la Nouvelle-Calédonie.
ils tombèrent comme une trombe sur le pont Une embarcation, envoyée à la découverte,
du navire, el, guidés par leur instinct, ils arriva au moment où la marée recouvrait
sentirent l'ennemi dans le faux-pont. les débr s de la Délivrance, cachant le tré-
Ayant vu les chasseurs manier la hache, sor sous les flots. Le comte s'était traîné
les singes s'en servirent contre les panneaux hors d'atteinte de la marée.
et les firent voler en éclats. Koski se sentit 11 fut recueilli par les marins français,
perdu. admirablement reçu à bord de 7.7Loire où le
Il comprit que partout où il se réfugierait, docteur remit sa jambe.
il sérail atteint. Alors, dans un accès de — Monsieur le comte, lui dit-il, vous voilà
terrible désespoir, il s'écria, voyant les deux pour deux mois sans bouger ; vous êtes forcé
chasseurs accourir vers le navire : de venir avec nous, au moins jusqu'à Sidney.
— Eux, les singes et moi, nous périrons — Eh bien, docteur, dit le comte, de là je
tous. Personne n'aura mon trésor; la mer où j'ai affaire.
gagnerai San-Franciseo,
le cachera sous les sables. Inutile de dire que M. de Lincourt, en
Et il se précipita vers la sainte-barbe. racontant ce qui lui était arrivé, ne dit pas
Là, barricadé, il se défendit, cherchant à un mot du trésor, dont les marins qui l'avait
savoir si les Européens étaient à bord. recueilli ne soupçonnaient pas l'existence,
Entre deux coups de feu, il finit par en- la marée- le cachant à leurs yeux.
tendre une voix qui, dominant le tumulte,
criait :
— Ne tirez plus ! Nous sommes des amis. CHAPITRE XXXVII
Nous allons vous sauver !
— Des amis... fit Koski avec un accent La folle.
inexprimable. Il n'y a pas d'amis autour d'un
trésor... Pendant que le comte de Lincourt, re-
Et, dans un superbe accès d'énergie, il cueilli par un navire français, faisait voile
116 L'HOMME DE BRONZE

pour la Nouvelle-Calédonie, la chaloupe qui Enfin, si jamais vous allez à Roskoff, ren-
emportait Eva et ses compagnons, opérait dez-vous à Sainte-Barbe.
sa traversée avec bonheur. Mais un grand Là se trouve le fameux roc du Saut, où
ïhagrin avait frappé Cacatois. au dire de la légende, un pêcheur devint
Il s'aperçut, à n'en pas douter, que la jeune prince et épousa la fille d'un roi breton, en
fille était folle ; il fallut de haute lutte lui en- allant chercher son anneau au fond du
lever le cadavre du comte Henry. gouffre dont les flols battent cette falaise.
Le voyage toutefois s'opéra sans incident ; (Voir la vignette, livraison 14.)
on atteignit la côle de Bretagne. Vous y trouverez les mousses la Sardine
Eva, docile et sans volonté, depuis qu'on et Passe-Partout, qui, pour deux sous seule-
avait lancé le corps de Keremfort à la mer, ment, piqueraient une tête dans l'abîme.
suivit Cacatois où il voulut.
Celui-ci se relira en Provence, à Saint-Ra-
phaël ; il y vit dans une belle propriété qu'il CHAPITRE XXXVIII
a achetée avec les valeurs contenues dans le
coffret ; Eva erre mélancoliquement dans le
A San-Francisco.
parc. (Voir notre gravure, livraison 12.)
Plouëdec et Perros sont pêcheurs à Ros-
koff; nous les avons représentés en cano.l M. de Lincourt arriva guéri à Sidney.
dans notre gravure, liviaison 13. Après avoir remercié le capitaine de la
Couëdic, qui est passeur, à Roskoff aussi, Loire el son élal-major, le comlc résolut
est sur le quai, débattant avec un touriste le de se rendre à San-Francisco.
prix d'une promenade à Tizi-Aouzon. C'est là qu'il voulait el pouvait trouver
L'hiver, il pêche, comme ses camarades, les hommes el le navire dont il avait besoin
aidé par le mousse l'Écureuil qui est devenu pour retourner au Pays des Singes à la re-
un très-joli garçon. (Voir la livraison 10.) cherche du trésor.

K1N UU PREMIER EPISODE.


L'HOMME DE BRONZE

DEUXIEME EPISODE

LA REINE DES APACHES

PREMIÈRE PARTIE

L'AMOU R D'UNE REINE

PROLOGUE

LE DUEL AU COUTEAU

bout ou assis, forment des groupes animés


du plus étrange aspect.
CHAPITRE PREMIER Les costumes offrent une variété infinie.
Le simple caleçon de cotonnade, tranchant
sur la peau noire d'un nègre, contraste avec
La Taverne du Duffalo. le velours brodé du Mexicain.
Là un gentleman avec la courte jaquette
Nous sommes à San Francisco, dans la anglaise, et plus loin un Chinois avec sa
fameuse taverne du Buffalo, que connaissent longue robe de soie chamarrée.
ceux qui ont lu les Millions du Trappeur. Vestes de marin, guenilles de vagabonds,
Cette taverne est fréquentée par tous les blouses de chasse, manteaux de guerriers
aventuriers de la ville. indiens, et surtout armes de toutes formes et
Il est dix heures du soir. de toutes provenances, tel est l'aspect ba-
Toutes les tables sont occupées. riolé de la salle.
Les buveurs bruyants et nombreux, de- Si l'on ajoute à ce discordant assemblage
L'HOMMEDE BRONZE. — 16 LA REINE DES APAGHES. — 1
L'HOMME DE BRONZE

de couleurs criardes les différences de leinl cachaità demi. Sous les épaules carrées se
chez ces hommes venus de toutes les parties développait un torse puissant. Les membres,
du monde, on se fera une idée incomplète aux extrémités fortement accusées, déno-
de l'étrange et bizarre société réunie, le taient une vigueur musculaire peu com-
10 août 1865, à la taverne du Buffalo. mune. « Le Trappeur » portail avec aisance
Un jeune homme se dislingue de la foule. le costume des gens de son métier : veste
Il occupe seul une table au milieu de la de peau de daim, culollo pareille, bonnet de
salle. fourrure el boites ferrées, en cuir solide. De
Il fume silencieusement un havane, et, plus, le rifle de fabrication kenluckycnne,
de temps à autre, porte à sa bouche une le revolver à six coups dans un étui fixé à la
coupe de cristal donl il savoure lentement ceinture, et à côté un poignard à lame tran-
le contenu. chante pouvant servir à la fois d'arme de
C'est le lavernier, maître James Rood combat et de couteau à dépecer le gibier.
lui-même, qui tire de sa prison de glace une Enfin, près du revolver pend, comme une
bouteille au col argenté el verse le Champa- aumônière, une bourse de cuir rendant des
gne à son client. sons métalliques à la moindre secousse que
Quel esl ce gentleman? lui imprime son propriétaire.
Plusieurs individus de mine hostile pa- Le Trappeur exerçait une grande autorité
raissent s'adresser cette question ; ils fixentsur ceux qui l'entouraient. On le craignait.
leurs regards insolents sur le buveur de C'élail un Français nommé Grandmorcau :
Champagne, el lancent de grossières plai-il élait reconnu qu'il valait mieux l'avoir
santeries. pour ami que pour ennemi. On disait mer-
L'élégance de ce gentleman choque ces veilles de son audace et de son adresse. Un
brûles. jour, au désert, devant plus de trenle chas-
La toilette du gentleman esl irréprochable. seurs et de cent Indiens, dans une fêle, il
Elle tranche sur le délabrement des uns avait enlevé avec une balle, à vingt pas de
et le mauvais goût des autres. dislance, un caillou entre les doigts d'un de
Mais regards et paroles ne rencontrent ses amis qui avait eu en Grandmoreau assez
qu'indifférence ou dédain. de confiance pour se risquer à tenir l'objet
L'élégant gentleman, calme, impassible visé. (Voir noire gravure, livraison 2.)
au milieu du brouhaha produit par les con- ! Le chasseur a l'aspect brutal ; au repos,
versations de deux cents consommateurs, l'oeil est doux ; dans l'irritation, il devient
paraît attendre quelqu'un ; ses regards se sanglant cl sort de l'orbite. Cette tôle rap-
fixent longuement sur les nouveaux arri- pelle celle du taureau, à ce point que Grand-
vants. moroai^ a reçu le surnom de Tète de Bison.
Quelques coups de revolver partis de dif- Ce dont il n'est point choqué. Le fond de ce
férents points de la salle lui avaient fait à caractère esl une certaine inquiélude, une
peine détourner la lèle. Il connaissait sans susceptibilité ombrageuse, souvent inexpli-
doute les habitudes dupays. Permis de s'exer- cable, qui s'offense d'un rien : certaines
cer au tir dans une glace, pourvu qu'on la injures, plus graves, le laissent indifférent.
payât. C'était et c'est encore la règle. Ignorant et grossier, Grandmoreau hait
A quelques pas du buveur isolé se tenait d'instincl toute supériorité.
un aulre personnage assez remarquable. Le Trappeur a remarqué l'élégant gentle-
Debout près d'une table surchargée de man auquel verse à boire le tavernier plein
bouteilles vides, cet individu causait avec de déférence.
plusieurs hommes qui paraissaient l'écouter Évidemment l'attention de l'hôte choque
complaisamment. Ils l'appelaient « le Trap- le chasseur ; tant d'égards l'olfensent.
peur. » S'ils s'adressaient à quelque personnage
Les traits de son visage hâlé étaient rudes, , célèbre dans les prairies, à quelque aventu-
mais réguliers. Une barbe courte el drue les ; rier fameux, passe encore !
LA REINE DES APAGIIES

Mais rendu à ce gentleman inconnu, rendu Une barbe brune, fine et légèrement frisée,
parce que cet homme élait bien mis, cet encadre un beau visage, froidement et noble-
hommage irritait le Trappeur, qui n'était ment énergique.
pas homme à cacher son opinion. L'oeil est fixe et brillant, la lèvre fière et
— Fait-il des embarras, ce musqué ! disait- dédaigneuse, le front haut et dégagé.
il à voix haute. Ça se donne des airs ! Le Trappeur avait provoqué un adversaire
« Ça vous dédaigne et ça n'a pas l'air de de fort bonne mine, comme oa voit ; il n'en
faire attention aux autres. Nous allons tâ- supporta pas moins fièrement le regard hau-
cher de lui donner une légère émotion, el ain dont le gentleman l'enveloppa.
nous verrons-s'il prendra garde à moi. Ne Il ricanait même avec une persistance in-
bougez pas, vous autres. solence.
Le batteur d'estrade tira son revolver de — Il n'est pas méchant, dit-il en se tour-
sa gaine, l'arma, et visant un moment, il nant vers un groupe nombreux d'où parfi-
coupa en deux lo cigare que fumait le gen- rent des rires approbalifs.
tleman. Celui-ci eut à peine un mouvement Le gentleman avait pris dans sa poche un
de surprise. Son front se plissa légèrement, petit revolver à canons si courts, que l'on ne
et son regard, d'où jaillit un éclair, se fixa vit pas l'arme dans sa main; il leva le bras
une seconde sur celui du mauvais plaisant. vers son adversaire, il ajusta un moment, et
Le gentleman comprit que le Trappeur la balle coupa les cordons de la bourse du
voulait le faire sortir de son impassibilé et Trappeur. Le sac de cuir tomba et s'ouvrit.
jugea qu'il éprouvait son sang-froid. Alors, Une partie de l'or qu'il contenait s'épar-
de l'air le plus calme, il lira un nouveau pilla sur le plancher. Celte fois encore, les
cigare d'un étui de maroquin, l'alluma et se rieurs changèrent de camp.
remit à fumer. Mais, en riant, on se bousculait pour ra-
On avait applaudi à l'acte d'imprudence masser les dollars, que le Trappeur laissa
et de brutale provocation du Trappeur. courir sur le plancher sans s'en préoccuper.
On applaudissait maintenant la superbe Il y-eut un moment do brouhaha.
indifférence du gentleman. Le coureur de On se bouscula pour trouver les pièces; on
bois ne voulut pas rester sous le coup de cet se gourma; des tables furent renversées.
échec : 11 y eut des nez écrasés par des coups de
— Nous verrons bien ! dit-il. Je le forcerai poing, des dos piqués de coups de couteau,
à se fâcher, ce gaillard-là, el... nous rirons. de furieuses injures échangées.
Lo Trappeur était déterminé à pousser Un Chinois resta mort sous un banc; un
l'affaire jusqu'au bout. homme sortit ensanglanté; mais le silence se
D'une seconde balle, il brisa le verre que rétablit rapidement.
le gentleman portait à ses lèvres.
Ce dernier ne sourcilla pas ; il secoua son L'or ramassé, chacun se sentait pris d'une
gant mouillé par le vin répandu, fit signe à curiosité intense.
l'hôtelier de lui apporter une autre coupe, Deux adversaires de cette force ne pou-
la remplit, la vida lentement, puis se leva. vaient manquer d'offrir le spectacle do quel-
C'était un adversaire digne du Trappeur que duel extraordinaire. Le Trappeur élait
pour la foi ce physique, à en juger par les furieux. Son adversaire restait impassible.
formes que ne dissimulaient pas ses vête- Le chasseur s'avança menaçant :
ments de drap lin. —Nous verrons si vous êtes aussi adroit
Avec la taille un peu au-dessus de la deux fois de suite, dit-il. Nous allons nous
moyenne, concordait, dans une harmonie battre.
parfaite, une structure élégante et forte. Il La situation était dessinée nettement, à la
devait y avoir autant de souplesse que de grande joie des assistants.
vigueur dans ces muscles accusés par les — Oui ! oui ! cria aussitôt la foule. Un
plis de l'habit. duel !
8 L'HOMME DE BRONZE

Chose étrange ! On eût dit que les deux assurée en désignant le Trappeur, m'a pro-
champions appartenaient aux spectateurs, voqué sans raison.
et que ceux-ci avaient le droit de leur impo- « J'accepte le défi !
ser les conditions de la lutte. C'est la cou- « Mes nombreux témoins nous désigneront
tume américaine. l'arme qui leur conviendra, et ils régleront
On disait : Ici ! Non ! Dehors ! Oui ! Ici ! 1 les conditions du duel. J'ai dit.
Nous serons tous témoins. 1 Une immense acclamation répondit
. Les exclamations de toutes sortes se croi- proposition, faite avec le plus profond dédain
saient, assourdissantes, inintelligibles. pour le Trappeur, qui sentait bien l'immense
Tous les consommateurs étaient grimpés supériorité d'attitude que son adversaire
sur les sièges, sur les tables. avait sur lui. Mais il comptait, prendre sa
Deux cents voix parlaient à la fois. . revanche dans le combat.
Ce fut pendant cinq minutes un tapage Trait de moeurs !
infernal, un désordre indescriptible. Le gentleman a engagé là foule à se pro-
noncer; aussitôt elle ne discute plus; elle
Cependant James Rood, le maître de l'éta- agit, et prend le meilleur moyen dé trancher
blissement, s'était hissé sur une table; il ré- la question du choix dés armes.
clama énergiquement le silence. Il l'obtint. Une sorte de comité, se forme.
—: Je ne permettrai pas que l'on s'égorge Un bureau est improvisé.
dans ma maison... commença-t-il. Je ne... Les votes sont recueillis dans leî formes
Une formidable protestation coupa courl légales. L'cpée. Le revolver. Le couteau.
au speech du tavernier. Les assistants désigneront l'une do ces trois
— A la porte ! criait-on. Par la fenêtre, armes.
l'empoisonneur ! Pendons-le !
James était entêté, de plus homme d'ex- On va procéder au scrutin, quand une
pédients. voix fortement timbrée se fait entendre mal-
— Si l'on ne m'écoute pas, cria-t-il, je fais gré le tumulte.
— Je demande la parole, crie une sorte de
éteindre le gaz.
Et les lumières commençant abaisser, le colosse portant le coslume des marins amé-
ricains.
calme se fit aussitôt. Plus de gaz, plus de
— John Huggs ! dit on dans la foule. Le
plaisir. On ne verrait rien.
James Rood posa son ultimatum : capitaine du Texas / Parlez ! parlez !
— On me payera la casse, dit-il. John Huggs est un personnage.
John Huggs est en faveur dans l'assem-
— Oui, oui, répondit-on.
blée.
— Je propose, continua maître James, de — J'ai une proposition à vous faire, gentle-
mettre les frais à la charge du vaincu.
men, dit-il.
— C'est juste ! bravo ! cria la foule. — Écoutez ! écoutez ! murmure l'auditoire
Les deux champions approuvèrent. dont la curiosité est excitée.
Parfaitement rassuré, car il savait les Le capitaine continue :
deux adversaires solvablesetgens de parole, — On se battra au couteau, si l'assemblée
le tavernier descendit de sa tribune impro- y consent.
visée, et se mêla au groupes formés par ses • « Le duel aura lieu, en champ clos, sur
clients. On pouvait tout pulvériser chez mi : le pont de mon navire, dans la grande cuve
la dette ne serait pas reniée. dont je me sers pour le transport des pois-
sons vivants. Vingt pieds de diamètre!
Le gentleman, calme et digne, avait laissé C'est un espace suffisant. Ça ne s'est jamais
passer l'orage populaire. L'apaisement s'é- fait. Ce sera Irès-amusant !
tant fait, il parla à la foule. « Les combattants n'ont pas d'observa-
— Cet homme, dit-il d'une voix claire et tions à présenter ? demanda le marin.
LA REINE DES APAG.HES

Le Trappeur avait enlevé un caillou entre ies doigts d'un de ses amis.

— Non! non! cria-t-on de toutes parts eu l'intention de couper les cordons de la


sans même laisser le temps aux premiers in- bourse.
téressés de répondre. — Il faut reconnaître, disait-il en ricanant,
« Hurrah pour John Huggs! que le hasard a de singuliers caprices.
« Au navire! » « Ce joli rat musqué veut me loger une
La multitude n'aurait pas permis aux deux balle dans le ventre, et il casse la boucle de
adversaires de refuser la proposition origi- mon «einturon.
nale du capitaine, qui fut votée d'acclama- « Voilà qui est plus que réussi. »
tion. Le gentleman eut un mouvement d'in-
La foule des buveurs quitta bruyamment dignation.
la taverne à la suite du marin et des deux — Vous me croyez donc assez lâche
pour
hommes dont on venait d'arrêter le genre tuer un homme traîtreusement, sans le pré-
de supplice. venir, même après une insulte ? demanda-t-il
En tête John Huggs. avec un calme que démentait une légère al-
Puis le gentleman seul, toujours froid tération dans sa voix.
et dédaigneux. —Lâche, je ne crois pas, répliqua le
Derrière lui, le chasseur et un groupe Trappeur.
d'amis. « Mais maladroit, j'en jurerais. »
Le Trappeur, irrité de l'ascendant que son Le gentleman haussa les épaules.
adversaire avait paru conquérir, se montrait — Voulez-vous me confier votre rifle?
de plus en plus insolent et provocateur. i — Volontiers!
Il prétendait que le gentleman n'avait pas l Le gentleman se saisit de l'arme, en vê-
L IJOMMK — 17
Dt:BltOTiZE. LA.REINEDESAPACIIES.—'-i
10 L'HOMME DE BRONZE

rifia l'amorce et passa la baguette dans le Un murmure approbatif accueillit ces pa-
canon, ïo
roles.
— Chàfrgé à deux cents mètres, dit-il. Le Trappeur grogna ;
« Très-bien ! — Un comte 1
« Vous voyez ce falot, sur la jetée? « Quel kixe !
; —Oui. « S'il est le seul représentant de sa noble
Et le coureur de bois, devinant l'intention fa
famille, l'avenir de la race me paraît bien
de son adversaire, ajouta : a-
aventuré. »
— Un Cette bravade fit sourire celui qu'elle avait
apprenti casserait cette grosse lan-
terne à chaque coup. la prétention de blesser.
— Eh bien! moi
je vais couper la corde Cependant le capitaine John Huggs lor-
qui la tient suspendue, et vous verrez le falot g
gnait du coin de l'oeil, en se frottant les mains,
tomber tout allumé, affirma le gentleman. s< embarcation
son qui ne tarda pas à venir-
Le coup était étonnant : on ne voyait pas ri
ranger le quai.
la corde. Il fallait la deviner en ijueUjuc Il y prit place avec ses deux compagnons.
sorte. La foule s'arrêta. Evidemment le capitaine avait son idée.
L'intérêt devenait poignant. Le gentleman — Nage ! dit-il à ses matelots, et ronde-
aima, visa et fit feu. n
ment ! Il y a ton dollar de gratification si vous y
Là lumière descendit, puis disparut, aux a
allez vigoureusement.
applaudissements des cinq cents personnes Il tenait la barre.
présentés, car aux consommateurs de la la- Mais il jetait çà et là un regard sournois
Verhë du Bufie s'étaient joints quantité de t
en voyant la foule se précipiter dans des
étirieùx recrutés à chaque coin de rue. 1barques.
Le Trappeur cesM de ricaner. Le capitaine semblait tenir extraordinaire-
Les spectateurs trouvaient l'adresse du 1
ment à toucher au navire avant que personne
gentleman prodigieuse. j
autre n'y arrivât.
On arriva enfin sur le quai. S'apercevanl que les autres canots faisaient
L'escorte, immense, houleuse, s'arrêta. i
force rames, il cria à son équipé d'une voix
Le capitaine héla un canot de son bâti- 1
furieuse :
ment; puis il fit signe qu'il voulait parler. — Par tous les diables ! faillis chiens
que
La foule, qui commençait à chercher dos vous êtes, nagez donc!
: « Vous y allez comme si vous promeniez
moyens de gagner le navire, garda le silence
et l'immobilité. I| des ladies. »
Le capitaine Huggs sourit. Puis il ajouta :
Cet homme devait avoir une idée. — Dix dollars si vous
gagnez sur tous !
Il fit son speech. Allez donc ! Hip ! hip !
— Les combattants, dit-il, ne se connais- Les matelots se couchèrent sur les avirons,
sant pas, je me fais un devoir de les présenter et le canot iïla comme une flèche vers le va-
l'un à l'autre, ainsi qu'à vous tous, gentlemen. peur qui se balançait légèrement à un demi-
S'adressanl à l'étranger : mille en rade !
— Je vous dit-il, Grandmoreau, Mais, si bonne volonté que les marins y
présente,
surnommé le Trappeur. missent, deux yoles les gagnaient et se déta-
Puis il attendit que le gentleman inconnu chaient en avant des autres barques, qui for-
voulut bien lui décliner ses noms et qualités. maient une flottille considérable; tout était
Mais lui, dédaigneux, jelaun fier regard en mouvement dans le port ; plus de six mille
sur la foule. personnes voulaient s'embarquer.
— Je n'ai besoin de persoioue Le bruit de l'aventure qui se préparait
pour me pré-
senter, dit-il avec autorité. s'était répandu avec une rapidité électrique
« Je suis le comte Henri de Lincourt, com- La ville entière accourait, avertie par des
patriote de La Fayette. » télégrammes lancés de tous côtés.
LA REINE DES APACHES «

On n'imagine pas, en Europe, ce que c'est Déjà quinze de ces argus de la presse sui-
qu'une attraction pour les Américains ; quelle vaient le cortège.
fièvre d'émotion et de curiosité les secoue ; Déjà ils avaient envoyé des dépêches dé-
quand un spectacle extraordinaire est an- taillées pour chaque incident.
noncé ! Les tirages des feuilles étaient commencés
C'est un délire ! lorsque la foule commençait à peine à s'é-
Great attraction! branler vers le port; on criait par les rues
S'agit-il d'un combat bizarre, d'une exhibi- les bulletins frais encore avec cette mention:
tion singulière, d'un héros qui arrive ou d'une « Edition extraordinaire !
ballerine en renom qui débute, d'un écrivain « Détails émouvants !
célèbre qui fait une conférence ou d'un clown « Duel aux flambeaux, etc.. »
fameux qui débarque, great. attraction ! Tous achetaient et s'élançaient vers la rade,
C'est une fureur inouïe, indicible, qui hurlant :
— Aux
s'empare d'une cité, d'un pays. barques !
C'est une traînée de poudre. « Des barques ! »
Les affaires cessent, les voitures s'emplis- En un instant, il n'y en eut plus.
sent, les piétons se précipitent ; les courants El la foule était là, exigeante, impérieuse;
humains se forment instantanément, s'en- on offrait vingt dollars pour avoir passage.
flent et roulent en cascades bruyantes vers Le port, déjà si étrange d'aspect, offrait un
le point désigné. coup d'oeil pittoresque.
Les têtes s'exaltent; la masse grossit tou- A dire vrai, ce n'est pas un port.
jours; elle se monte à l'excès: c'est une folie 11 fut construit si bizarrement!
contagieuse, frénétique. Pour la commodité du commerce, on vou-
Les moyens d'informations sont rapides, lut, que les navires vinssent jusqu'aux portes
nombreux ; une ville américaine, avec son '
des magasins.
réseau télégraphique, vibre au même in- ' Dans ce but, on éleva, au milieu de l'eau, les
stant d'une extrémité à l'autre. I maisons sur pilotis; on forma ainsi des rues.
On se prévient, on s'appelle. !\ Puis on culbuta dans la mer la colline du
La secousse magnétique agite In cité. Télégraphe, qui surplombait le port.
La nouvelle arrive foudroyante. Les débris de roc servirent à donner aux
quais une base* solide ; le dessous des mai-
« A John Griffish, rue 17 \ n° 21.
sons fui. rempli avec la terre du monticule, et
« Venez au port : trappeur Grandmoreau on eut ainsi une sorte de Venise américaine.
contre gentleman très-adroit. Au couteau Au lieu d'amener l'eau en terre ferme par
dans une cuve, sur Texas, aux flambeaux. des canaux, les San-Franciscains amenèrent
Great attraction. la terre dans l'eau.
« Schmidt. »
Qu'on s'imagine la foule dans ces rues ma-
Mille télégrammes semblables sont lancés ritimes ! De tous les quais, on sautait en
par des amis à leurs amis, par des commis barque ; et, nous l'avons dit, les vapeurs
à leurs patrons. chauffaient pour gagner le Texas, qui était
Les journaux, en Amérique, luttent à qui en rade dans la petite baie du Télégraphe.
renseignera le plus vite et le mieux les ache- Cependant, le capitaine Huggs voyait avec
teurs ; la concurrence est acharnée. rage que les yoles gagnaient sur lui.
Pour un fait divers intéressant, on impro- — Du nerf ! criait-il. Vous êtes des poules
vise une édition. mouillées : cent dollars si vous arrivez pre-
Les reporters sont partout, voient tout, miers !
tout. « Poussez, les enfants! »
télégraphient
Chose étonnante !
1. Là plupart des rues, dans les villes d'Amérique,por-
tent des numéros, ce peuple neuf n'ayant, pas d'histoire, Le capitaine, qui ne ramait pas, avait îa
et n'ayant par conséquent que très-pou de noms célèbres. sueur au front.
12 L'HOMME DE BRONZE

Et les yoles gagnaient toujours. i — Personne n'est atteint, dit-il souriant


observaient ' t
Le gentleman et Grandmoreau toujours; la yole s'enfonce.
curieusement le marin. En effet aucun des matelots ni des passa-
— Qu'importe, dit le Trappeur, si ces £
gers n'avait remué.
yoles nous dépassent! Les rameurs continuèrent, avec l'entête-
— Par tous les feux de l'enfer ! Grandmo- i
ment caractéristique des Américains, à ma-
reau, dit Je capitaine, il importe extrême- i
nier leurs avirons jusqu'à la dernière se-
ment, il importe au plus haut point ! <
conde; ils avaient la ceinture dans l'eau
Et frappé d'une idée subite : I < qu'ils ramaient encore.
— Si ces marsouins-là me dépassent, mur- L'embarcation sombra, au moment où
mura-t-il, je les aborde par le travers et je l'autre yole en était à dix brasses.
les coule en grand. — Hurrah ! avait hurlé le capitaine
j
Le gentleman souriait. j Huggs.
Peut-être avait-il deviné le plan du capi- I — Hurrah! avaient répondu ses matelots.
taine. , ; — Hurrah! avait acclamé la foule dans les
— Trappeur, dit-il à son adversaire, je j barques.
grfge que vous ne coulez pas comme moi une Elle saluait la déconvenue de l'embarca-
barque d'un seul coup de rifle. tio qui avait la tête.
— Belle malice que de trouer une de ces Question de jalousie.
yoles ! fit Grandmoreau d'un air hargneux. — Et l'autre! fit le capitaine Huggs mon-;
— Je
parle de la couler ! dit le gentleman, trant la seconde yole.
et il s'agit d'ouvrir une voie d'eau large — Inutile ! dit le comte.
comme le fond de mon chapeau, « Vous allez voir. »
— Sans tuer personne ? En effet ceux de la barque coulée avaient
— Sans toucher personne. nagé vers la yole qui venait sur eux et ils
' tendit son rifle de mau-
Grandmoreau l'abordèrent.
vaise grâce. Il y eut lutte...
S'il n'eût pas été poussé par la curiosité, il La yole chavira...
n'eût pas prêté son arme ; mais il voulait voir L'immense clameur de la multitude prouva
le coup. que cet incident la ravissait d'aise.
Les yoles étaient l'une à quarante brasses, Le capitaine Huggs était radieux.
l'autre à cinquante. — Je toucherai premier, dit-il avec expîin
Lé gentleman tira un premier coup en sion.
l'air, pour vider le canon. « L'honneur de mon canot est sauf ! »
Puis il prit dans sa poche son couteau, qui, Le comte, que son ironique sourire n'a-
comme tout-bon couteau américain, contient bandonnait pas, compléta la pensée du
toutes sortes d'outils sous un petit volume. marin.
Il y avait dans le sien vrille et poinçon. — Et vous ferez un beau coup de com-
Le gentleman fit, très-lestement, un trou merce, n'est-ce pas, capitaine? dit-il.
dans chaque balle ; il cassa la chaîne d'or de John Huggs tressaillit.
sa montre, la passa dans le trou de chaque Il était deviné.
balle, riva la chaîne en frappant du dos de Mais le Texas ne se trouvait plus qu'à
son couteau et en s'aidant du plat-bord pour quelques encablures.
tenir coup ; puis il glissa le projectile dans 1 On l'atteignit.
le canon. Grandmoreau n'avait cessé de mâchonner
— C'est la balle ramée ! dit-il. à mi-voix des menaces sourdes.
Et il se coucha dans le fond du canot. — On verra tout à l'heure ! grondait-il.
Il visa, au ras de l'eau, l'arrière de la yole s « Le couteau n'est pas la balle.
la plus rapprochée et tira ; puis il se remit à1 «... Adroit... si l'on veut... mais il fau-
charger tranquillement. î drait voir ça dans la prairie...
LA REINE DES APACHES 13

« L'on n'est réputé tireur que quand on Du reste John Huggs, qui s'était arrêté à
a eu un Peau-Rouge ou un jaguar au bout un chiffre, monta sur la dunette.
de son fusil. Il en fit garder l'escalier par deux de ses
« Il n'est pas dit que l'on placerait sa balle hommes les plus solides, puis, dominant la
dans l'oeil de la bête... » multitude, il saisit son porte-voix.
Et autres protestations d'amour-propre Tout le monde avait compris...
blessé. John Huggs allait rançonner le public!
Le comte ne s'en préoccupait pas plus que Les Américains sont gens positifs; nul ne
du clapotis de l'eau. blâma le capitaine.
Grandmoreau jetait de temps à autre sur Chacun en eût fait autant à sa place.
son élégant adversaire un rouge regard de Du moment où l'on pourrait monter en
buffle irrité, et il serrait furieusement la lame payant, tout était bien.
de son couteau. Ce peuple est ainsi fait que tous admiraient
On accosta. l'ingénieuse idée de John Huggs, et qu'il gran-
John Huggs sauta sur le pont. dissait dans l'estime publique.
— Vite! dit-il. Le silence s'était fait.
« A bord! » A voir le. capitaine armé de son porte-voix,
On se hissa sur le pont. on eût dit de Neptune calmant les flots, son
— Holà! avait crié John Huggs, tout le trident à la main.
monde en armes, et du leste ! John Huggs salua, puis, fièrement, il lança
Puis au second : -son ultimatum :
— Harris, dit-il, je mets l'équipage de — Gentlemen, cria-t-il d'une voix accou-
cinq pour cent dans mon idée ! vous y êtes, à tumée à dominer la tempête, le duel aura
vous seul, de trois pour cent. lieu dans dix minutes.
Les matelots accouraient avec des revol- « Tout le monde pourra voir lof terrible
vers et des haches. combat que. vont se livrer les braves cham-
Ils y mettaient de l'empressement. pions que vous connaissez.
Connaissant le capitaine, ils jugeaient que « Venez tous.
le plan devait être productif. « Je ne prends que dix dollars par per-
— Des sentinelles partout ! cria John sonne.
Huggs ; il y aura gros de recette. « Dix dollars seulement... »
« Feu sur qui voudra monter sans payer ! ; L'avisé capitaine envoya son prix d'entrée
et je casse la tête à celui de vous autres qui I aux quatre points cardinaux et attendit l'effet
broncherait. j de son idée.
« Second, vous ferez la recette. i En un instant, le trois-mâts fut couvert de
« Relevez l'échelle. » I monde.
Déjà la foule des barques était proche; les Le second recevait l'argent à mesure qu'un
plus légères touchaient au navire quand le spectateur arrivait au sommet de l'échelle; qui
dernier ordre du capitaine fut exécuté. avait été déroulée de nouveau.
John Huggs se frotta les mains, promena Les premiers arrivés montèrent sur les
sur la flottille immense un long et joyeux agrès, y formant des grappes humaines ; on
regard et sembla se consulter un instant. , se hissa partout.
\ Il calculait... Le trois-mâts, surchargé, s'enfonça de deux
Mais la foule s'irritait de ce que l'échelle mètres au moins.
avait été retirée. j Cinq cents personnes étaient là, attendant
Une formidable protestation avait éclaté et que le duel commençât.
montait vers le ciel. 1 Toutes avaient acquitté le prix d'entrée
On tirait des coups de revolver sur le trois- imposé.
mâts ; on tentait l'abordage. John Huggs jeta un regard satisfait sur
Mais c'était chose difficile que d'y réussir. ses nombreux spectateurs, et, un pied sur le
14 L'HOMME DE BRONZE

sac d'or que venaient de lui apporter peut- . Eu un instant, le yacht tut enveloppé d une
, blement à travers la foule deux de ses hom- i vaste ceinture flottante.
'
mes et le second, il commanda : ! Sous le ciel étoile, sur la mer bleue, au
— Distribuez les torches !
j milieu du resplendissement des torches, c'é-
On jeta des torches aux spectateurs. tait un spectacle féerique. Mais la brutalité
— Gentlemen, cria John
Huggs, vous êtes de l'homme imprimait à cette scène son ca-
des hommes et non des buses. chet grossier.
« Une imprudence, et le vapeur flambe ! Matelots et spectateurs s'interpellaient
« Vous serez grillés ou noyés. joyeusement d'un bord à l'autre ; ils échan-
« Nous avons du pétrole à bord.
j geaient des lazzis au gros s«l et des propos
« Donc, prenez garde au feu ! » i plus risqués que faciles à traduire.
Puis, sûr que chacun veillerait sur tous et Les paris s'ouvraient, et l'on jouait sur les
tous sur chacun dans la crainte d'un incendie deux combattants.
qui eût été effrayant, le capitaine cria : Les poules s'organisaient.
— Allumez ! — Je parie
pour le Trappeur, criait une
Trois minutes après, le pont du bâtiment voix.
était inondé de cette lumière rouge produite — Je tiens... A un contre
cinq?
par la combustion de la résine et du chanvre. —
Accepté !
La foule des spectateurs, et — Le comte sera tué d'un seul
grouillante coup, affir-
bruyante, faisait choix de ses places. mait un parieur.
Les uns, grimpés sur les haubans et accro- — Cent dollars aus
que non, répondait-on
chés aux cordages, pendaient en festons au- sitôt.
dessus même du terrain de combat. Mille et mille défis s'engageaient ainsi en
D'autres se tenaient droits sur les huniers. quelques minutes.
Et tous cherchaient à gagner un point cul- Enfin l'attention générale se concentra SIK-T
minant, afin de pouvoir plonger, du regard le yacht.
dans l'intérieur de la cuve. John Huggs avait embouché son porte-
A la lueur des torches, on pouvait distin- voix ; on crut que le duel allait commencer.
guer sur les quais des masses énormes ac- Mais le capitaine lança l'avis suivant, su-
courues à la nouvelle du duel étrange inventé prême exploitation, réservée pour là dernière
par le capitaine Huggs. minute.
Le marin yankee rayonnait ; son idée avait — Gentlemen, dit-il, j'ai sur la dunette
un prodigieux succès. des places d'où l'on plonge sur la cuve ; je
Le long sifflement d'un vapeur vint tout à les offre à cent dollars l'une !
coup arrêter le Arigoureuxfrottement de main Le prix était exorbitant; cependant il y
par lequel il manifestait sa bonne humeur. eut émulation, et, parmi ceux qui se trou-
— Un concurrent! dit-il avec mépris. vaient sur le pont, il se fit une bousculade
« Je m'en moque ; ma salle de spectacle est pour se disputer ces places favorisées.
comble ! » ! Un petit bossu, qui,s'était hissé moyennant
Le Texas était bondé d'hommes. 1 finances sur les
épaules d'une sorte de géant,
John Huggs ne se trompait pas. ' se mit à courir.sur les têtes, tant la foule
Le vapeur vint ranger le trois-mâts bord à était compacte : il arriva premier sur la
bord et demeura immobile. dunette, qui fut bientôt couverte.
Sur le pont de ce navire nouveau-venu se Six reporters de journaux étaient parmi
pressait une foule compacte. les heureux qui avaient gagné le bon poste;
L'arrivée du vapeur fut bientôt suivie de ils prenaient des notes.
celle de vingt, de trente, de cent bâtiments Ici nous allons citer un fait historique qui
ancrés dans le port. paraîtra incroyable!
Et chaque vaisseau, illuminé brillamment, En ce moment, de vapeur en vapeur, jus-
portait des milliers de curieux. qu'au trois-mâts, on passait de main en
LA REINE DES APACHES 15

main Un appareil télégraphique avec cette rablement disposée pour qu'on vît à mer-
recommandation, qui se criait complaisam- veille.
ment d'un bord à l'autre : Elle avait un creux de deux mètres ; mais
« Au rédacteur du Courrier des Etats- , d'un mètre seulement elle s'enfonçait dans
Unis. » le pont.
Un fil isolé par un enduit de guttà-percha D'un mètre elle le débordait.
était attaché à l'appareil et se déroulait depuis Les deux adversaires, qui avaient été con-
une station placée sur les quais jusqu'au trois duits dans la cabine du capitaine pour s'y
mâts le Texas; ce fil immergeait dans la mer déshabiller, étaient attendus avec impatience.
et mettait ainsi en communication directe la ! La foule commençait à vociférer :
rédaction du journal avec son reporter. ' — Le duel !
L'appareil, parvenu à destination, fut in- ! « Au rideau ! »
stalle sur-le-champ et fonctionna aussitôt. Tout à coup la soupape qui servait à vider
Personne n'eut l'idée bête de couper le fil l'eau de la cuve s'ouvrit; les deux adversaires
conducteur; l'Américain a le respect de l'in- surgirent par là.
telligence et ne cherche jamais à empêcher On eût dit d'une féerie.
les autres de réussir; il imite les meilleurs La soupape sa referma.
procédés et tâche d'inventer mieux encore. Des applaudissements violents retentirent.
Autre fait réel et topique. Nus jusqu'à la ceinture, le poignard eh
Le petit bossu s'était mis de son côté à dé- main, et le bras gauche enveloppé d'un pun-
velopper un paquet qu'il avait tiré de dessous cho mexicain, les adversaires attendaient si-
son paletot : ce paquet était sa bosse et con- lencieusement qu'on leur donnât le signal de
tenait le prospectus d'une religion qu'on combattre.
lançait pour le quart d'heure. John Huggs avait fait argent de toute place.
En Amérique, on invente tous les six mois Il n'avait plus un centimètre carré de dis-
une nouvelle secte. ponible.
Les prospectus tombèrent dru sur les Il s'approcha de la cuve.
spectateurs, qui les lurent à la clarté des tor- — Les combattants sont-ils prêts? de-
ches. manda-t-il.
Bizarre nation! Mais le Trappeur paraissait plongé depuis
Grande nation! un moment dans de profondes réflexions.
Toute idée germe dans ces cerveaux amé- Il releva la tête à l'avertissement du capi-
ricains. taine et répondit d'un air grave :
Le credo de la religion qui venait d'éclore — Dans un instant.
eût fait bien rire des Européens. « J'ai une précaution à prendre. »
Le prophète de cette foi proposait la fusion La foule parat surprise.
de tous les cultes en un seul : quelque chose Un incident surgissait.
comme L'Unitéïde du père Gagne ! Grandmoreau s'approcha du comte.
Personne ne rit de ce plan. — Gentleman, dit-il à haute voix, il faut
Ceux à qui il ne convint pas d'associer le tout prévoir, prétend-on communément.
Christ à Bouddha, Gonfucius à Mahomet, Lu- « Même l'impossible.
ther à Loyola, se contentèrent de jeter Le — Je suis de cet avis.
prospectus ; d'aucuns le gardèrent. | — Si vous me tuez, ce
qui peut arriver,
On augura bien, du reste, d'une religion , quoique absolument invraisemblable, vous
qui avait de si intelligents missionnaires. aurez non-seulement accompli un joli tour
Dire tout ce qui se passa d'étrange poiti de force, mais vous pourrez encore vous
un Européen, ce soir-là, serait impossible i vanter de posséder un riche coup de poi-
Il faut se borner... , gnard.
« Je dis un riche, très-riche coup de
poi-
Cependant la cuve était là, vaste, et admi- gnard.
16 L'HOMME DE RRONZE

« Je vais vous confier un secret enfermé 1 nécessité de me tuer, et me mettre, moi


la
là depuis dix ans. » .jaussi, dans celle de vous tuer ; car c'est trop
Le Trappeur; frappa du poing son énorme < deux hommes pour savoir ce que je veux
de
crâne mamelonné de plus de bosses que tous .>
vous dire, »
les Galls n'en inventèrent jamais. Le Trappeur se rapprocha encore du comte
Puis il continua : iet parla à voix basse pendant plusieurs mi-
— Je sais
que ma confidence doit entraîner nutes.
fatalement la mort de l'un de nous. La foule, très-attentive d'abord, n'entendit
« C'est pourquoi je n'hésite pas à vous la plus rien.
faire. I Aussitôt de devenir brutale et
« Dépositaire de mon secret, vous ne souf- ! murer.
frirez pas que je. le partage désormais. — Assez! assez! cria-t-on bientôt.
« Moi vivant, jamais homme ne me tra- — Aux couteaux !
hira; car la mort suivra de près le legs pré- — En.garde! vociféraient les plus achar-
maturé de mon héritage. ». nés.
Le comte de Linçourt écoutait sans souffler Les combattants se sont enfin séparés.
mot. ... _ j Le comte paraît très-impressionné de la
Les bras croisés sur la poitrine, il riait si- ! coniidcnçedu Trappeur.
lencieusement. . • j Il a tressailli plusieurs fois.
La foule. des. spectateurs, tout à l'heure ! Il n'a plus le même air de dédain pour, son
bruyante,:s'était soudainement calmée. | adversaire.
Les paroles du coui'eur de bois étonnaient, ; Les spectateurs crient à tue-tête :
intriguaient, captivaient. — Le signal!
Quel pouvait bien être ce secret? « Le signal ! »
Le maintien à la fois sérieux et railleur de it Le capitaine John Huggs prononce les mots
M. de Linçourt déplut à Grandmoreau, '
qui traditionnels :
reprit : i — Allez, gentlemen!
j
— Je vous somme d'ajouter foi aux paroles Un formidable hurrah s'échappe do vingt
d'un homme qui n'a jamais menti, même . mille poitrines.
pour éviter le scalpel inexorable du plus La population de la ville, sur les quais,
sauvage Peau-Rouge. répond par des acclamations assourdissantes.
« Je ne suis pas un hâbleur, mais un chas- :
j
seur connu comme véridique. i La multitude a exigé qu'une commission,
« Je suis un homme posé, moi. improvisée par elle, reçoive les dépêches en-
« Croyez-en celui dont la signature vaut voyées au Courrier des Etats-Unis par le re-
vingt mille dollars chez tous les banquiers porter qui est sur le trois-mâts.
d'Amérique, et par conséquent du monde On les communique verbalement, de la
entier. ! station du quai, à la population.
Et se tournant vers la foule : i Puis le télégramme est expédié au journal
— Je prends à témoins, dit-il, ceux qui sans retard.
ne connaissent que j'ai dit vrai. ! Or on venait de recevoir l'avis suivant :
— Oui, oui, cria-t-on. « Complication ! ;
Le comte composa son attitude; il devint « Grandmoreau a un secret.
on parut devenir confiant. i «Vingt millions!...
— Je vous écoute, dit-il. « Il révèle le secret au comte.
— Je vais donc vous confier un secret! « Il faut que l'un ou l'autre meure. »
dit Grandmoreau. La ville fut brutalement empoignée par
« Il vaut plus de dix, plus de vingt mil- , cette péripétie.
lions ! Des enragés, qui n'avaient pas d'argent, se
« Do cette façon, je vais vous mettre dans > mettaient à la nage.
J ttA REINE DES APACHES

On devine, à les voir, des vétéransde la prairie

CHAPITRE III d'acier, aura un irrésistible! élan; c'est la


force toute-puissante.
LE COMBAT Le chasseur a pris la garde espagnole. .
Les paris redoublent.
Cependant le duel commence. Le Trappeur fait quelques feintes.
L'heure est solennelle. Le comte recule.
Les adversaires sont haletants. Ses tenants regrettent d'avoir engagé leurs
Les deux spectateurs ont une altitude qui dollars sur lui.
fait contraste. Il a pourtant paré avec une habileté re-
Ils sont superbes tous deux : marquable deux coups de bas en haut dan-
Le comte droit, très-peu fendu, le corps gereux, mais il perd du terrain.
placé comme dans la garde savante et sévère Enfin il est acculé aux parois de la
de la boxe anglaise. cuve.
Son regard hautain est chargé d'éclairs; Grandmoreau tient son homme.
on sent que ce gentilhomme est sûr de lui, Il se replie, prépare une botte terrible, la
qu'il doit admirablement manier son arme. combine sûrement ; il menace par une atta-
Il attend le choc. que en flasé droit, puis à la tête; les lames
Grandmoreau est ramassé sur lui-même, ont étincelé.
prêt à bondir. C'est une passe rapide comme l'éclair : le
Il secoue sa tête énorme de bison en comte est perdu.
furie. Il n'arrivera pas au contre lors de la dé-
Cette masse furieuse, lancée par des jarrets tente.
L'HOMME DEBnoNZE.— 18 LAREINEDESAPACHF.S—3
18 L'HOMME DE BRONZE

Le trappeur se rue sur son adversaire et i Peu importe qu'il soit frappé j pourvu qu'il
frappe teri s'éla^ant. frappe !
Mais le conite s'est dérobé en se baissjint La foule l'encourage.
.brusquement. : Le cpmbat va devenir épouvantable.
- La lame de Grandmoreau s'enfonce de trois Il y a chance pour un coup double et
i pouces dans le bois... . mortel. ,
Un tonnerre de hurrahs éclate, roule et Le chasseur .change, de garde et d'allures.
se prolonge. Il abandonne l'attitude courbée; il se re-
j^e Trappeur aVi'açhe son arme avec vio- dresse résolu, terrible, jgjnplacaj^e,
lence. Ses épaules .s/élargissen};,, |a, poitrine se
Le comte souriant-1 .^-v..i>
.".nuô r''n
est derrière lui ; il n'a
.•mra ,i>. développe en avant; la ^t,e b^auf,entier égard
!"',
pas frangé... assuré, jj.marche à pas comptés sûr son en-
Sûr dé lui-même, il ioue avec son adver- nemi qui ne recule plus.. t. ..,.,,;,, ,,,.
saire... L'éhfgjmt gentleman est eu pleine posses-
Grandmoreau ' : est fou de1 '"'
dépit;
l il lance la sion d^élui-même.
<V:\!1ï'.y "'" N'!V-
r*
menace. Se? membres, corrects de fefmej, fins
d'attachjîs et arrondis à leur naissance, dé-
Le. sang-froid dji comte est merveilleux. notent autant de force que de souplesse.
M esquive les epups avec une prestesse Il ijpse approcher le Trappeur.
tient du prodige.
quiM"t"l'i-: La crise gùprênie est proche.
'.r i'H."î5r,!f. • On .trépigne furieusement, on acclame fol-
JJ joue un jeu serré, précis, inconnu or. '
Améraqùe, où }es traditions espagnoles font l^mpiit.
loi rDc rn.onstru.eux paris s'engagent.
da|s^t| .es^nme. Une sorte de fièvre s'est emparée de la
Les retraites jie corps, les effacements, les
foule.
voltes, les oppositions du gentilhomme en-
La fureur du Trappeur semble croître avec
thousiasment les spectateurs.
Grandmoreau ne rencontre jamais que le
les applaudissements prodigués à son adver-
saire.
vide.
Ses lèvres se frangent d'une ligne d'écume
Le comte recule encore une fois, recule
jaunâtre.
toujours, se trouve arrêté de nouveau. Mais il cherche avec une volonté tenace
Le Trappeur reprend du sang-froid et me-
la lu!«te corps à corps, les bras enlaçant les
sure bien son bond.
torses.
Mais le comte, profitant d'un jour dans la
Le comte a déroulé en partie le puncho
garde de son adversaire, frappe en pleine enveloppant son bras gauche; — il laisse
poitrine le chasseur de son poing gauche, pendre la couverture mexicaine, à la ma-
et Tenvoie rouler au milieu de la cuve. nière des torreros; il l'agite.
Grandnioreau tombe lourdement. Un long frémissement parcourt les rangs
Un rire gigantesque salue sa chute. des spectateurs.
Il se relève, menace la foule du poing, Les combattants se louchent et s'étrei-
tonne des imprécations.
gnont.
Il voit le comte arrangeant son puncho sur Leurs bras se lèvent, et les couteaux lan-
son bras avec une parfaite tranquillité... cent de fugitifs éclairs.
Ce calme pousse l'exaspération du Trap- Les bustes se tordent.
peur à ses dp.rnières limites. Les coups de talon retentissent sur les
Ce taureau respire le sang. : douves de la cuve.
Sps narines souillent le feu. ; Le sang coule.
L'oeil s'illumine de lueurs sinistres. i Le Trappeur a poussé un sourd rugisse-
Le chasseur se sent perdu, mais il veut ment.
niourir en tuant. j C'est lui qui est blessé.
LA REINE DES APAGHES 19

Il se dégage, puis s'élance et frappe. Il en aspergea le Trappeur évanoui, dont


La pointe de son poignard ne rencontre , les1 dix-huit blessures furent visitées en
que le vide ou le puncho flottant de son ha- tquelques minutes.
bile adversaire. — Aucune lésion grave? M. de
questionna
Il reçoit un nouveau coup. 1
Linçourt.
Puis un troisième ! . — Aucune.
Un quatrième! — J'en étais sûr.
j
Un cinquième ! ! « Mais à quand la guérison complète?
Encore ferme sur ses jarrets, il lutte tou- , — Dans six semaines il sera sur pied.
— Bien, docteur.
jours.
Il frappe en désespéré. « Je vous le confie.
La fureur l'aveugle. . « Vous m'en répondez.
Pas un de ses coups ne porte ! ; « A bientôt ! »
Le comte, lui, paraît n'avoir qu'à étendre ! Au contact de l'eau froide, le blessé avait
le bras pour entailler la peau du malheu- repris ses sens.
reux Trappeur. Il entendit les dernières paroles adressées
Grandmoreau piétine dans son propre ; au médecin par son généreux adversaire.
sang. Faisant un effort, il se souleva pénible-
Il ne veut pas s'avouer vaincu. ment.
Il est rouge de la tête aux pieds, et une j — Gentleman, dit-il, dix fois vous avez
chaude buée l'enveloppe. tenu ma vie à la pointe de votre couteau, et
11 combat toujours. dix fois vous m'avez épargné.
Epuisé, chancelant, il veut frapper encore. I] « Vous vous êtes contenté de m'égràtigner,
Il tombe enfin, mais le poing haut et lo : quand vous pouviez me daguer jusqu'à la
po i gnard menaçant ! garde.
Le comte de Linçourt n'avait pas reçu « C'est trop de générosité, monsieur le
une égratignure ; en revanche son puncho comte.
était en lambeaux. « C'est surtout trop de désintéressement.
La chute du Trappeur fut le signal d'un l « Je vous aï provoqué sans raison, j'ai eu
grand tumulte dans la foule. tort.
Ceux qui avaient parié pour le gentleman « Quant au secret...
de joyeux hurrahs. — Il sera bien gardé, se hâta de répondre
français lançaient
Ils étaient en minorité. M. de Linçourt.
Ceux qui avaient compté sur la force et la Puis, s'emparant de la main que Grand-
valeur du coureur do bois poussaient des moreau lui tendait en signe de réconciliation,
« grognements » significatifs. il lui dit rapidement à l'oreille :
Le comte, sans se préoccuper de l'opinion — Au Bulfalo dans deux heures.
du nombreux public qui continuait à l'ob- Le Trappeur ne répondit pas ; il se laissa
server, jeta son poignard rougi; puis, se his- enlever par quatre matelots qui le descendi-
sant sur le bord de la cuve, il s'y maintint rent dans une barque et le conduisirent à
on équilibre en saisissant la corde maîtresse terre, ainsi que le docteur Finlay. déjà tout
d'un hauban. dévoué à son intéressant malade.
— Un médecin! demanda-t-il d'une voix
vibrante. CHAPITRE IV
Un jeune homme se présenta aussitôt.
— Le docteur Finlay, dit-il. L INCENDIE
— Bien.
« Examinez le blessé. » Le "publie avait murmur pendant lësT
Le médecin se fit apporter un seau d'eau quelques minutes que dura a scène qui
douce. vient d'être décrite.
20 L'HOMME DE BRONZE

Bientôt les murmures dégénérèrent en « Vous vous êtes tiré d'affaire jusqu'à pré- i
grossières invectives, en interpellations ou- sent; trouvez un expédient.
trageantes. « Quant à moi, je n'ai pas à intervenir
Le comte de Linçourt a sauté sur le pont ; entre vous et tout ce monde. »
fièrement campé près de la paroi delà cuve, il M. do Linçourt toisa John Huggs et dit
promène un regard dédaigneux sur la masse d'un air sombre :
insultante. — Je t'ai fait
gagner des sacs d'or ; je to
Les traits de son visage visiblement con- es ferai perdre, misérable !
tracté décèlent une forte agitation mentale. Il s'empara brusquement du porte-voix que
H se contient, pourtant, et pas un mot le capitaine tenait sous son bras.
ne sort de ses lèvres blêmes et frémis- Et, l'embouchant, il lança à ses insulleurs
santes. cette menace :
les injures — Je vais vous donner le feu
Cependant pi cuvent de tous pour torture
côtés. et l'eau pour linceul.
— C'est un coup monté! cric-t-on. Puis se saisissant d'une torche arrachée
« Nous sommes volés ! des mains d'un matelot, il la lança sur un
« Deux saltimbanques ! amas de toiles goudronnées qui s'enflammè-
« Des duellistes pour rire ! rent aussitôt.
— Eh! Français de Pontoise, criait une Gagnant alors d'un bond le bordage du
sorte de gavroche parisien à cheval sur une pont, il se dressa fier et superbe, éclairé en
vergue. plein par les premières lueurs de l'incendie
« Combien pour cent sur la recette ? qu'il venait d'allumer.
— Pas dangereux, le métier ! gueulait un L'apparition dura un quart de seconde.
autre. Le vainqueur du Trappeur disparut sou-
« Bravoure d'occasion ! dain dans les Ilots.
« Bien payé pour un vieux meuble ! » Le capitaine Huggs, terrifié par les flammes
Mille injures, mille quolibets de même qui couvraient, déjà le tiers du pont de son
valeur partent de toutes parts et succèdent navire, abandonna définitivement une diffi-
presque sans transition aux applaudissements cile addition.
frénétiques de tout à l'heure. Mais qu'ordonner, que faire au milieu du
La foule est partout la même : excessive désordre et de la panique générale?
dans ses engouements comme dans ses haines. Impossible de donner un ordre et de le faire
M. de Linçourt, toujours silencieux, fit un exécuter avec ces cris de terreur proférés
geste impérieux, commandant à la foule de par mille individus affolés, éperdus, n'ayant
lui livrer passage. plus que le choix de mourir noyés ou brû-
Personne ne bougea. I lés.
Les poings s'élevèrent menaçants. Le comte se vengeait cruellement.
— Place ! cria le comte d'une voix ton- Il avait remarqué une quarantaine do
uante. tonnes à pétrole rangées sur le pont et cou-
Quelques coups de revolver lui répondi- vertes de vieilles bâches que l'on avait mouil-
rent, et les balles lui sifflèrent aux oreilles. lées par précaution. C'était une garantie
Le capitaine John Huggs était là, souriant contre des étincelles, contre une torche qui
et tranquille. fût tombée et qu'on eût ramassée aussitôt.
Le brave Yankee additionnait mentalement Mais le feu était intense.
le montant de sa recette. Le comte avait la certitude que le pétrole
— Capitaine, lui dit le comte, si vous êtes 1 s'enflammerait bientôt.
maître à votre bord, ordonnez qu'on me Son espoir se réalisa vite.
livre passage. j Un tonneau éclata, puis un deuxième, un
— Gentleman , répondit distraitement : troisième...
Huggs, arrangez-vous avec le public. j Et tous jusqu'au dernier
LA REINE DES APACHES 21

En un instant, le pont du bâtiment fut Cinq, dix, quinze vaisseaux prennent feu
inondé ; il se trouva bientôt au centre d'uu presque simultanément.
immense foyer dont la flamme ondoyait à De formidables détonations se succèdent
plus de cinquante pieds de hauteur. sans interruption.
La plupart des personnes qui se trouvaient Ce sont des tonnes de pétrole qui écla-
à bord se jetèrent à la mer. tent, ce sont des barils de poudre qui sau-
Quelques-unes purent échapper au feu. tent.
Un grand nombre périt dans les flots. Des myriades d'étincelles s'éparpilleni.dans
•Le sinistre ne faisait l'air.
que commencer.
Les quarante navires qui enserraient de Des débris enflammés, emportés parle vent,
près le trois-mâts, voyant l'incendie prendre tombent jusque dans la ville, où régnent la
en quelques minutes des proportions inquié- terreur et la consternation.
tantes pour leur propre sûreté, s'empressè- La baie du Télégraphe et la passe sont
rent de manoeuvrer pour se retirer à distance complètement envahies par les flammes.
du dangereux brûlot. Plus de dix mille barriques de pétrole ali-
Malheureusement , tous ces bâtiments mentent l'incendie.
étaient encombrés de curieux qui gênaient Quelques navires à demi consumés flottent
ou plutôt empêchaient complètement l'action encore sur ce vaste lac de feu.
des matelots. Ils sombrent un à un au milieu d'un nuage
Il y eut vingt abordages en cinq minutes. de vapeur.
Nombre de ces navires avaient des charge- Le dernier disparaît enfin...
ments de pétrole provenant des sources ex- Et, pendant plusieurs heures, de longues
ploitées dans la contrée. flammes violacées courent encore à la surface
C'était le fret ordinaire des bâtiments. des eaux.
Le danger devient pressant. Un homme, debout sur un rocher à l'en-
L'huile minérale coule le long des flancs trée du port, a contemplé le sinistre dans
du trois-mâts ; elle brûle sur l'eau ; sa flamme toute son horreur.
bleuâtre entoure déjà plusieurs bâtiments, Là, immobile, les lèvres contractées par
dont elle lèche la coque enduite de gou- un singulier sourire, il a vu en une heure
dron. brûler quarante vaisseaux.
L'incendie se propage avec une incroyable Il a calculé que deux ou trois mille hom-
rapidité. mes ont trouvé la mort dans le feu ou dans
Sa violence est encore accrue par le vent l'eau.
du large accompagnant la marée montante. I Le comte Henri de Linçourt est vengé I

CONCLUSION DU PROLOGUE
Deux heures plus tard, Grandmoreau ter- à Grandmoreau émerveillé.
minait un long entretien avec le comte. Il conclut en disant :
— Nous allons — De Sidney, je suis venu à San-Fran-
gagner des millions, vous
le voyez, concluait-il, si vous parvenez à cisco,pour trouver des compagnons. Je vous
compléter les sommes nécessaires à l'expé- ai rencontré et nous voilà associés apportant
dition. chacun notre trésor. Allons au vôtre d'abord,
— Comptez sur moi, dit le comte. Et au mien après.
ne regrettez pas ce partage. Il vous aurait — C'est dit ! fit Grandmoreau. Je vous
fallu dix ans pour parfaire les fonds indis- attendrai avec des amis à Austin dans deux
pensables. Je les aurai sous peu. Puis, no- mois.
tre première expédition faite, je vous en — Dans deux mois, exactement ! dit le
proposerai une seconde, aussi lucrative, en comte. Au revoir, Grandmoreau !
Afrique, au Pays des Singes, où dort sous Ils se serrèrent la main, et le comte quitta
le sable un immense trésor. le blessé, laissant à son chevet les plus bril-
Et le comte, à son tour, raconta son secret lantes espérances.
FIN DE LA CONCLUSION
22 L'HOMME DE BRONZE

PREMIÈRE PARTIE

L'AMOUR D'UNE REINE

CHAPITRE I Paysage grandiose, pourtant!


Grandiose non-seulement par l'immensité
AUB1VAC de ses horizons, mais aussi par ces aspects
divers, par ces mille détails où l'àpreté sau-
Nous sommes au Mexique, non loin de la vage se mêle harmonieusement aux sites
frontière des États-Unis, sur les confins du verdoyants et fleuris.
territoire des Apaches, race sauvage, auda- Devant eux, le désert !
cieuse, brave et nombreuse. Non le désert de sable du conlinenl afri-
Elle peut mettre cinquante mille fusils en cain.
ligne, dans ses montagnes inaccessibles, du Non celte plaine brûlante où ne s'enra-
haut desquelles elle tient en échec les forces cine aucune plante.
des deux grandes nations qui l'avoisincnt. Non cette mer terrestre aux flots siliceux,
Entre la dernière ville mexicaine que l'on mobiles et ondoyants sous le souffle du si-
aperçoit à distance, et l'Apachéria qui s'élève moun comme les vagues de l'Océan sou;; les
au loin, s'étend la prairie. coups d'aile de la tempête !
A plusieui'S milles de la cité, sur une émi- C'est un tout autre aspect, et néanmoins
nence dominant à pic le Rio Colorado, ri- c'est bien lu désert, c'est l'étendue, la soli-
vière importante, six hommes armés sont tude, le silence.
assis devant un feu sur les charbons duquel Mais c'est la prairie :
rôtit un marcassin tout entier. L'herbe y pousse.
Ces hommes sont des coureurs de bois, On dirait le Sahara sur lequel la nature
des chasseurs. aurait déployé un riche tapis de verdure.
Ils ont à portée de la main leurs rifles cl. C'est enfin la savane américaine, patrie
leurs couteaux. du hardi trappeur et de l'indomptable Indien.
La contrée n'est pas sûre. Elle se déroule, bordée d'un cadre mer-
Au moindre bruit, ces aventuriers dressent veilleux.
l'oreille; leurs regards perçants sondent l'es- Aux confins de la plaine immense, dans
pace ; ils savent que les Indiens rôdent et l'ouest, se profilent en long replis de largos
que les jaguars guettent. bandes d'un vert foncé, vastes forêts vierges,
Ils se défient. sous le couvert desquelles n'a pas encore
Mais ils sont six ! retenti le bruit de la cognée.
Mais ils sont intrépides ! Là, solidement enracinés, les pieds dans
On devine, à les voir, des vétérans de la l'humus, le chêne, l'érable, le cèdre, le mé-
prairie. lèze, élèvent leurs troncs puissants et leurs
Ils causent avec animation, ne paraissant i cimes touffues à des hauteurs prodigieuses.
point se soucier des beautés du paysage qui Produits de la terre généreuse, ils lui
les environne. rendent, avec leurs débris, tous les éléments
LA REINE DES APACHES 23

d'une gestation nouvelle, germes de vie et Le marcassin semble cuit à point.


de force où de futures générations d'arbres 11 s'en exhale une délicieuse odeur d'aro-
et de plantes puiseront leur sève, ce sang mates, et le jus dont l'un des chasseurs l'ar-
du végétal rose coule sur la peau mordorée.
Au-dessus des pentes boisées surgit la Les coureurs de bois, plusieurs d'entre
chaîne dcsAndc?. eux du moins, ont campé là.
Les sommets en pointes de clochers ; les On voit sur l'herbe les formes de trois
cônes au faîte arrondi ou dentelé, vieux corps, moulées de façon à ne pas laisser de
cratères éteints, s'amalgament dans un dé- doute sur l'établissement d'un bivac pour
sordre effrayant vu de près, grandiose à passer la nuit précédente.
dislance. Les trois chasseurs qui ont dormi là sont
De loin, c'est le chaos enveloppé d'une rcconnaissables à leurs vêtements non souil-
couche d'air bleu, gaze légère qui diminue j lés, à leurs chaussures non poudreuses.
la profondeur des effondrements, arrondit le Les trois autres sont venus depuis peu.
pic aigu, efface l'abrupt escarpement. Leurs blouses de chasse, froissées, portent
Au-dessus de la région des nuages, presque encore la marque de la bretelle du rifle ;
au ciel, des masses éclatantes de blancheur elles sont couvertes de poussière.
semblent suspendues dans l'azur. Ces hommes ont tous, derrière eux, enfon-
Ce sont les neiges éternelles, couronnant cée dans le sol, une branche d'arbre à plu-
les plus hauts sommets ! sieurs croehets, sur lesquels reposent les
Au milieu de ce paysage d'une imposante armes.
grandeur, miroitant au soleil, serpente un Les derniers venus semblent affamés. •
ruban d'argent. — Eh! Grandmoreau, dit l'un d'eux avec
Les blancheurs scintillantes de ce mince un fort accent britannique, pique donc le
filet étincelant et moiré se détachent nette- mxweass! • i
ment sur le vert foncé de la prairie. « Il me semble qu'il va jûter rose et que
C'est le Rio Colorado ! l'on pourra en tàter. »
Ou dirait d'un ruisseau, mais c'est un large Grandmoreau, car c'était bien lui, enfonça
fleuve dont la masse liquide se déverse dans ,i son couteau dans le rôti, examina la lame, la
le golfe du Mexique. flaira, et dit solennellement ;
Dans le Sud s'effrange capricieusement le — On peut servir.
rivage, que baignent les flots de l'Atlantique, Un sourire de satisfaction épanouit le vi-
bordant l'espace de ce côté. sage de l'Anglais.
Aussi loin que la vue peut porter s'é- Celui-ci était un grand gaillard, sur la na-
tendent les eaux tempétueuses de la vaste tionalité duquel on pouvait se prononcer au
mer. premier coup d'oeil, alors même qu'il n'eût
Et l'on rêve à l'immensité... point parlé.
Car, plus loin encore, ces mêmes eaux C'était un vrai fils de la Grande-Bretagne,
vont baigner d'autres plages et battre d'autres long, maigre, anguleux.
falaises. Des os énormes, des muscles saillants, et
Plus au sud, et cachée par une succession par-dessus une peau très-blanche.
de collines couronnées 4 une luxuriante vé- De plus, les inévitables favoris roux ar-
gétation, s'élèvent les terrasses des sept ou dent, l'oeil bleu clair, et la mâchoire forte-
huit cents maisons composant la ville d'Aus- ment armée : puissant appareil de mastica-
tin. tion où il ne manquait pas iyn des trente-
C'est à dix kilomètres au nord de la cité, deux broyeurs réglementaires.
au delà des mamelons qui l'entourent, que De son vrai nom, l'homme s'appelait
se tiennent les six aventuriers dont nous Burgh ; de son surnom, il était qualifié Main-
avons signalé la présence, et qui s'apprêtent de-Fer.
à déjeuner. Boxeur émérite, il assommait bêtes ougens
24 L'HOMME DE BRONZE

très-galamïaent, et les Indiens lui ayant vu ! Mais solide, mais précieux comme guide
abattre un petit taureau dû Texas d'un coup o comme associé de châsse.
ou
de poing, ils l'avaient baptisé comme nous By God ! il avait bien ses qualités, s'il avait
avons dit. , i
des défauts.
Maître Burgh était un Anglais pur sang, Burgh était affamé comme toujours, plus
qui plus est, un Londonien. cque d'ordinaire, toutefois.
Il avait un brin d'humour dans l'esprit, de — By God! dit-il, je crève de faim.
l'originalité dans les moeurs; il aimait à « Depuis hier au soir, nous ne nous sommes
avoir ses coudées franches ; il était quelque T
rien mis sous la dent. »
peu brutal; il dédaignait son prochain, à Et regardant vers un point de l'horizon :
moins qu'il ne lui eût été présenté et recom- « Ces chiens d'Apaches, reprit-il, font
mandé ; il méprisait tout ce qui n'était pas 1
bonne garde.
coureur de bois ou gentilhomme. « La ville est enveloppée comme dans un
Rascal (disons le mot, voyou de Londres), ^
filet.
il avait été groom, balayeur de rues, homme- — Comment avez-vous passé à travers ? fit
soldat et mille autres (
Grandnioreau.
affiche, domestique,
— C'est bien simple.
choses encore.
Il avait, la conscience, large, très-large, « Nous en avons crevé six mailles. »
de scrupules que L'Anglais fit le geste de poignarder quel-
trop large, et n'éprouvait
vis-à-vis des coureurs de bois. qu'un.
Les chasseurs se mirent à rire.
.Mais un sentiment survivait.à touten lui :
— Mais vous autres, demanda l'Anglais,
le respect ,de:la noblesse.
vous avez dû avoir du mal à passer aussi?
Pourquoi? — Nous, fit Grandmoreau, nous sommes
Il était Anglais, et l'Anglais.est ainsi fait
ici depuis quatre jours.
qu'il admire ses lords. Nous constatons la
« Les Peaux-Rouges observaient déjà la
chose, sans l'approuver.
ville, mais ne la bloquaient pas encore.
L'Anglais aime la liberté, mais il ne croit — Goddam ! fit Burgh, depuis quarante-
pas à l'égalité, et rien ne peut déraciner en
huit heures, je vous jure que le blocus est
lui le culte de l'aristocratie.
complet.
Burgh eût tué comme un chien le pre- « Un instant j'ai cru que nous ne passe-
mier millionnaire venu qui se fût montré trop rions pas.
hautain avec lui, si le millionnaire n'eût pas — Il m'a semblé, en effet, dit Grandmo-
été titré.
reau, que l'armée indienne s'est augmentée
Devant un gentilhomme, il s'inclinait plein étonnamment depuis deux jours.
de déférence. — Il y a plus de deux mille guerriers
En dehors de cette particularité, Burgh, sous les armes.
chasseur fameux, était presque l'égal de « Depuis que toutes les tribus ont reconnu
Tête-de-Bison en réputation.
pour reine la Vierge aux cheveux d'argent,
C'était, au demeurant, comme compagnon, ces vermines-là font leurs expéditions en
un camarade un peu bourru, trop grand bien plus grand nombre qu'auparavant.
mangeur, assez égoïste, sarcastique à la fa- « Et puis ils marchent, ils campent, ils sr
çon britannique, gêneur même dans une cer- battent militairement.
taine mesure, mais il était fidèle à la chose — Hein? fit Grandmoreau...
: convenue, rude au combat et à la fatigue, «Tu dis?...
en toutet circonstances, voyant — Je dis... militairement... comme des
pratique
juste au figuré et au propre. riflemen et des horse-guards.
En revanche, mercenaire comme pas un, « Si ça continue, ils auront du canon un
amateur de guinées, ne donnant rien pour : de ces jours. »
rien, et tenant ses prix très-haut. [ Grandmoreau se prit à rirej
n,A REINE DES APAGHES 25

C'était une ronde.

Burgh fronça le sourcil. « Imagine-toi, vieux caïman, que les gail-


— Par l'enfer! tu crois donc que je plai- lards font pati ouille.
fit-il avec mau- — Pas
sante, vieille Tête-de-Bison? *possible 1
— C'est comme
vaise humeur. je te le dis.
« Ecoute ceci : « Nous nous étions glissés à vingt pas du
« A notre arrivée, hier, nous nous défiions; poste, et nous pensions n'avoir qu'à égor-
.les fumées des camps nous avaient avertis de ger ces six va-nu-pieds d'Apaches !
la présence des. Peaux-Rouges. « Aôh ! mon camarade, nous étions loin de
« Nous avançons à la nuit ;... partout des compte.
postes de six hommes. « A peine étions-nous installés que nous
« De six hommes ! comme qui dirait une entendons des bruits de pas.
escouade, mon vieux. « C'était une ronde.
« Nous observons. « Vingt cavaliers !...
« Deux Indiens sur six veillent ; les autres « Dix minutes après, autre ronde.
dorment ; chaque faction dure deux heures. « Une demi-heure après, patrouille de gens
« Est-ce assez corps-de-gardc, animal en- à pied!
têté que tu es? ' — Diable ! diable ! murmurait Tête-de-
Et Burgh regarda d'un air railleur Tête- Bison de plus en plus surpris.
— Comme ça toute la nuit !
de-Bison, qui murmura : reprit Burgh.
— Jamais les Indiens ne se sont comportés — Qu'avez-vousfait?
de cette façon-là sur le sentier de la guerre ; — D'abord nous avons battu en retraite
il y a du nouveau dans les tribus. pour nous concerter.
— Tu n'es pas au bout. « Le Cacique (l'Anglais désigna un de ses
L'HOMMEDE BHONZE.— 19 LA REINE DESÀPACHES.—4
26 L'HOMME DE BRONZE

compagnons, coureur de bois comme lui, « Puis le Cacique a pris dans le fond de
quoique Peau-Rouge), le Cacique, fit-il, était so sac de chasse son pinceau et ses couleurs,
son
d'avis de tomber sur le poste entre deux pa- qi font partie de son équipement,
qui et il nous
•trouilles et de passer. a toust tatoués.
« Je me défiais, — Et vous avez mis les manteaux des In-
|
j « Afin de savoir ce qui nous attendait au di
diens sur votre dos ; je vois la chose.
jeas où nous tenterions le coup, je m'amusai — Justement !
èj.tirer un coup de rifle sur le poste. « Nous avons fait des fagots et caché de-
« Bien m'ëto à pris. di
dans nos armes et nos vêtements.
« En moins de rien, on vit se dresser par- « Puis nous sommes revenus vers les
tout des bandes endormies qui se mettaient CÎ
camps, comme si sous étions allés faire du
§ur pied par alerte. hbois ; ce n'est pas plus malin que ça.
« De toutes parts le cri d'appel retentis- — Vous n'avez
pas été inquiétés ?
sait dans les camps, — Pas du tout.
« Figure-toi qu'ils sont dispersés par pe- «•Au dernier poste, nous nous sommes
tites troupes pendant la nuit- n
misa courir comme des cerfs, et nous voilà...
« Tu égorges un poste, tu veux filer sur d
débarbouillés et débarrassés de notre dégui-
la ville ; trois ou quatre postes, de plus en plus s
sement.
— Vrai, c'est
forts, sont échelonnés derrière le premier, joli !
mais non pas en ligne ; ils forment damier. « Mais c'est égal, la reine sera furieuse.
« Décidément l'idée du Cacique était mau- — Une rage de panthère.
vaise; je ne dis pas ça pour le vexer, mais « L'enfant est violente.
en général il faut se défier des idées du ca- -— Rude femme tout de même ! fit Grand-
marade. » ï
moreau avec admiration.
L'Indien ne protesta pas « Elle discipline ces sauvages-là et elle en
— Alors, dit Grandmoreau, c'est une vé- i
fera quelque chose.
ritable armée qui nous bloque? — Si elle recrutait des blancs, dit en
— Tu l'as dit, vieux renard subtil ; par mon i
riant Burgh, je m'enrôlerais, rien que pour
rifle et mon couteau! tn l'as dit et, bien dit. 1
l'avoir comme sergent instructeur.
— Et... vous avez passé? La plaisanterie de Burgh obtint un grand
— i
Puisque nous voilà ! ., succès.
— Comment vous y ètcs-vous pris? —- Tu n'es pas dégoûté! dit Grandmoreau;
— J'ai dressé mon piège. malgré ses cheveux blancs, elle est belle
«J'ai bien pensé que, le matin, des bandes femme et toute jeune.
iraient à la chasse. — Les cheveux blancs, fit Burgh, c'est
« Nous avons dressé une embuscade sur original en diable.
une piste d'antilopes. « Mais ce n'est pas naturel.
« Les bandes ont quitté le camp dès l'aube: « J'ai idée qu'elle les teint de cette cou-
six hommes ensemble, toujours! leur-là pour se distinguer des autres squaw
« Ce que j'espérais est arrivé. (femmes) et impressionner les Peaux-Rouges,
«Une troupe a trouvé la piste d'antilopes, qui sont superstitieux.
— Je l'ai vue toute
et, au bout, nos couteaux. petite, dit Grandmo-
« Les six Apaches sont tombés morts, le : l'eau; déjà elle méritait son surnom de
temps d'y penser. Vierge à chevelure d'argent.
— Voilà un beau « Elle avait des nattes blanches -*»-tbril-
coup !
— Très-beau, je m'en flatte. lantes.
— Après?... —
Qu'est-il arrivé? Après tout, malgré sa tignasse, si elle
— Nous avons scalpé les Indiens. me veut comme prince consort, je l'épouse!
« Ensuite nous les avons Cachés sous des5 dit Burgh.
a» Q6 feuilles sèches. j On rit sur ce lazzi.
LA REINE DES APAGHES 27

Mais Grandmoreau calculait. — Bonne, très-bonne affaire! dit Tête-de


— Six fois vingt dollars, dit-il, cela fait 13
Bison.
cent vingt dollars. Le Cacique poussa un cri de guerre rau-
« Belle journée, si vous avez conservé les q
que, brandit son poing avec une exaltation
six scalps? sauvage, et s'écria :
s;
— Le Cacique les a ! dit Burgh joyeuse- — Que le Vacondah favorise souvent ainsi
ment. rj
Tomaho et ses amis !
« Paie-t-on régulièrement les chevelures, « Que les scalps tombent sous leurs mains. ,
a Austin? « Car les Apaches sont des bandits sans
— Rubis sur l'ongle. ,,parole et sans loyauté. »
— Ail right! L'Indien avait une vieille rancune contre
« Tout va bien. » [ Apaches, c'était évident. Il considéra
les un
L'Anglais était enchanté. r
moment avec satisfaction les trophées, puis
On donnait vingt dollars de prime .par \ les remit dans le sac en murmurant
il :
tête d'Indien. — Si le Grand-Esprit est juste, un jour
Il avait gagné sa journée. •
je scalperai ainsi ce misérable Orélie qui

Cacique, dit-il, montrez que les chcve- ts'est fait roi d'Araucanie à ma place.
lures sont de belle venue. Parmi les chasseurs, ne releva
personne
L'Indien auquel Burgh s'adressait était un cette phrase, au
qui peut paraître étrange
Araucanien; il appartenait à cette tribu sur i trouvèrent
lecteur, mais que les aventuriers
laquelle un avocat français, M. de Touneins, sans doute très-naturelle, connaissant l'his-
ii régné sous Je nom d'Orélie Ier. toire du guerrier araucanien
Parmi ceux de sa race, qui sont fameux — Aux couteaux ! disait l'Anglais en ce
par l'élévation de leur faille, le Cacique eût
moment; la bête est servie. ,
passé pour un colosse.
En effet, pendant que les autres Chasseurs
Il iwait plus de sept pieds.
parlaient, le plus vieux d'entre eux avait mis
Ce géant portait le même costume que ses
la table... sur l'herbe.
compagnons. C'est-à-dire avait étalé de larges
Il ne se distinguait la couleur olive- qu'il
que par feuilles à terre, à vingt pas du foyer.
clair de sa peau.
De plus, il avait, pour toute coiffure, Les feuilles formaient plat.
un
anneau d'or orné de diamants et Elles étaient d'une essence parfumée.
large de
Le coureur de bois avait enlevé le marcas-
pierres précieuses.
Cet homme devait être effroyablement sin par le bâton qui servait de broche, placé
fort. qu'il était sur deux fourches, puis il avait
La largeur des épaules, la grosseur du porté l'animal sur les feuilles.
torse et la puissance des membres étaient Les chasseurs s'étaient assis tous autour,
en proportion de la hauteur. en rond.
L'harmonie était complétée par un visage , Chacun apportait du pain ou du biscuit
aux traits réguliers, respirant le calme et la i de mer.
douceur. Grandmoreau ouvrit le ventre du marcas-
(1 exhiba d'un sac, pendu à un crochet, I, sin ; on aperçut alors, cuites à point, plu-
derrière lui, six chevelures qu'il étala toutes 5 sieurs pièces de menu gibier.
fraîches de sang. C'étaient deux ramiers, trois perroquets,
— Ouache ! fit-il. une quarantaine de petits oiseaux.
« La reine sera folle de rage, comme une 3 D'autre part, dix gros oeufs de canards sau-
panthère blessée, quand elle saura que sixt ;\ vages étaient cuits durs.
de ses guerriers sont scalpés. » !| Tout cela avait mijoté avec force épices
Les chasseurs admirèrent les trophées en-- \, dans le ventre du marcassin.
core sanglants. ' Le fumet qui s épandail dans -A-air eût ré-
|
28 L'HOMME DE BRONZE

veillé un mort et donné envie de manger à « Quant à moi, je fais mes réserves. »
un homme pris d'indigestion. Aux paroles de doute et de défiance que
Les chasseurs se mirent à attaquer la venait de prononcer ce fils d'Albion s'asso-
grosse pièce et les petites... cièrent ses camarades.
Un quart d'heure après, il restait... les os. Tête-de-Bison, le trappeur, se contenta de
Les aventuriers avaient arrosé leur repas répéter :
de larges coups.de rhum. — Vous verrez et vous
jugerez !
Us allumèrent ensuite leurs cigares ou Mais les autres chasseurs semblaient par-
leurs pipes et se mirent- à fumer l'excellent tager l'opinion de Burgh.
tabac du pays, en parlant de ce qui les réu- — Il faudra voir... disaient-ils.
nissait ce jour-là. Tête-de-Bison protesta.
D'aucuns venaient de fort loin. — Un homme
qui m'a vaincu est-il le pre-
Grandmoreau avait convoqué ses amis mier venu?
en vue d'une expédition que le comte de « Un homme qui, possédant mon secret,
Linçourt devait commander. me fait grâce de la vie, doit inspirer l'admi-
Leschasseurs en ignoraientle but, et Grand- ration. Enfin, c'est YHomme de Bronze !
moreau les avait prévenus dans ses messages « Nous allons marcher sous les ordres do
qu'ils ne sauraient rien jusqu'à un certain la bravoure et de la générosité personnifiées
moment. dans le comte de Linçourt.
— Camarades, dit-il, nous voilà réunis ; — Aôh! fit l'Anglais.
vous savez pourquoi. « Il est donc noble ?
« Acceptez-vous mes propositions? — Mais oui.
— Posons les conditions, dit Main-de- — C'est un gentilhomme français?
Fer, homme de calculs, en sa qualité d'An- — Français, oui.
glais. « C'est l'unique et dernier rejeton d'une
« Cent dollars par tête sont garantis quand très-vieille famille de Bretagne.
même. — Aôh!
répéta l'Anglais.
— En plus, dit Grandmoreau, le dixième « Tu as raison, alors.
des bénéfices. « Si cet homme est noble, je ne doute
« Vous savez qu'il s'agit de mon secret, et, plus de sa valeur.
par tous les diables ! il vaut des millions. « Je n'ai plus rien à dire.
Les yeux des chasseurs étincelaient. — Ainsi, remarqua en raillant l'un des
— La chose est dit Main-de- du moment
acceptable, trappeurs, qu'il est noble, il
Fer ; mais il y a la question du chef. possède toutes les qualités, même celles d'un
« Il faudra le voir. coureur de prairie?
« Viendra-t-il, seulement? John Burgh, avec le calme de la convic-
« Les Indiens veillent. tion arrêtée, répondit au questionneur :
— Je vous ai donné sa — Puisqu'il est noble, te dit-on.
parole comme je
vous aurais donné la mienne, dit Grand- Argument péremptoire dans la bouche
moreau. d'un Anglais.
« Vous pouvez compter sur son exactitude. Ce Burgh dont la vie n'a été qu'une longue
« Vous verrez et vous jugerez. suite d'aventures; cet irrégulier brouillé de-
— Tête-de-Bison, dit Main-de-Fer, tu ne avec toutes les convenances
puis longtemps
te trompes pas quand il s'agit de dépister un sociales; ce civilisé aux habitudes de sau-
grizly ou un jaguar; mais tu peux t'exagé- vage a conservé le respect de la noblesse.
rer ce que vaut cet homme, un inconnu, Né dans un bourg du vieux Londres, il a
peut-être incapable de remplir le rôle diffi- connu la misère de bonne heure.
cile de chef d'expédition. Il a appris à maudire l'esclavage de l'ob-
« Il s'est attribué ce rôle et tu n'y trouves scur ouvrier, courbé sous le joug du manu-
rien à redire, fort bien ! facturier millionnaire et insatiable.
LA REINE DES APACHES 29

H a rompu avec une organisation sociale « Mon pays aux mains de cet étranger!
comportant l'exploitation de l'homme par « Honte! malheur! »
l'homme. Le géant, après un instant de silence, re-
Il respire depuis de longues années l'air prit d'une voix forte :
de la liberté dans la savane et la forêt — Je veux me venger !
vierge. « A son tour, il tombera.
Un vieux préjugé lui reste : « Alors Tomaho sera fort et puissant!
Pour John Burgh, un gentilhomme est « Il écrasera Orélie le traître.
toujours un homme supérieur. « Il livrera au Grand-Esprit l'âme noire de
Honnête conviction que ne partageaient l'homme qui parle (l'avocat). »
pas les autres trappeurs. Le géant se tut sur ce consolant espoir.
Ils répondirent à l'argument par des plai- —
Cacique, lui dit l'Anglais, ne vous dé-
santeries que l'Anglais supporta avec le plus solez pas tant.
grand flegme. « Nous vous aiderons un jour à remonter
Il avait le culte de la noblesse comme sur le trône de vos nobles aïeux... pourvu
nous avons, nous, le respect de « l'autorité »
que l'entreprise que nous allons tenter réus-
Le cacique, silencieux, avait réfléchi. sisse. »
Les yeux alternativement fixés sur celui
Tomaho tendit sa large main.
qui parlait, il s'était borné à écouter.
John Burgh y plaça prudemment deux
Il sortit de son apparente indifférence.
— Qu'est-ce donc doigts, redoutant l'étreinte.
qu'un comte, un noble, — Voici l'histoire,
dans votre pays? demanda-t-il. commença le géant.
— Cet Orélie,
Téte-de-Bison que j'avais reçu dans mon
répondit à la question du
wigwam, abreuvé d'eau-de-feu, couvert de
géant :
— Autrefois, fourrures, ce Touneins, auquel j'avais donné
dit-il, les nobles d'Europe
des chevaux, une femme, des troupeaux, ce
possédaient la terre et le peuple.
« Aujourd'hui, misérable renard bleu, astucieux et menteur,
ils possèdent encore leurs
titres de comte, baron, marquis, etc. ; mais profita de...
— Assez ! s'écria-t-on en choeur.
c'est tout.
— Ils sont donc comme moi, — Oui, assez ! répéta
dépossédés?. l'Anglais.
— A peu « Nous connaissons l'affaire.
près.
Le géant demeura sombre. « Vous nous l'avez racontée huit fois au
silencieux,
Il paraissait en proie à quelque souffrance moins.
morale. « Nous savons fort bien que pour vous
Des sons inintelligibles de sa débarrasser de ce gêneur de Français, vous
s'échappaient
bouche. lui avez tendu un piège.
Peu à peu, ses lèvres articulèrent des « Vous vous êtes vous-même jeté dans
mots, puis des phrases entières. vos propres filets, et vous avez préparé la
Il parla ses pensées. fortune de votre gredin de successeur.
Les trappeurs l'écoutèrent souriants, bien « En un mot, vous avez fait le malin avec
qu'émus. un habile.
— Moi, Tomaho... chassé, banni! « Mais soyez tranquille ; à nous cinq, nous
« Ils m'ont abandonné, moi, leur cacique. chasserons l'étranger et nous soumettrons
« Les Hommes-Rouges sont ingrats. vos sujets rebelles.
« J'ai été pris dans le piège de cet Oré- assez!...»
«Maisassezd'histoires,Cacique,
lie, un renard bleu lâche et rusé ; mes guer- Un nouveau serrement de mains répondit
riers m'ont trahi... aux encourageantes de John
promesses
« Et c'est un Français qui règne
depuis Burgh.
douze lunes sur l'Araucanie et la Pata- —' voulut insister le Cacique,
Cependant...
gonîe... eutêté au delà de toute expression.
30 L'HOMME DÉ BRONZE

Il y eut un toile d'imprécations devant soldat; quelque officier supérieur de cava-


lequel dut céder Tomaho. lerie.
Mais ce ne fut pas sans regret. Le front intelligent, coupé carrément, l'oeil
Cependant la question qui intéressait les loyal et assuré, le sourire bienveillant, an-
chasseurs n'était pas vidée. noncent une brave et franche nature de
L'un d'eux, ayant regardé le soleil, de- ; soldat.
manda à Tête-de-Bison. L'amazone est une jeune fille, presque
— Le chef doit arriver à midi? une enfant.
« Il est midi... pas de chef!... » Sa fraîche et jolie figure n'accuse pas plus
Grandmoreau sourit. de seize ou dix-sept ans.
— Il n'est dit-il. Elle est brune; son oeil vif et doux brille
pas loin, j'en réponds...
Mais s'inlerrompant tout à coup : d'un pur éclat; sa taille est fine, ronde,
— Quelle sottise ! s'écria-t-il. souple, élégante.
« Ces gens-là sont fous ! » Toute sa personne a un charme indéfinis-
Les aventuriers l'interrogèrent du regard. sable dont les chasseurs sont frappés.
Il étendit le bras dans la direction du sud. Tête-de-Bison paraît tout disposé à être
agréable à cette charmante fille.
John Burgh, qui lorgne rarement les
CHAPITRE II j :femmes, a fait cette réflexion flatteuse :
— Jeune miss très-jolie! — aôh, très-jolie!
OUROSÉK-DU-MATIN VOITM. DE LÎNCOUHT POUH Les deux autres trappeurs approuvent du
1,APREMIÈRE FOIS i
geste.
t Le Cacique murmure un surnom délicieux
Un cavalier et une amazone s'avançaient : dont il salue sur-le-champ la jeune fille :
au galop de chasse de deux vigoureux mus- — Ohima ! fait-il : voilà Rosée-du-Matin.
tangs mexicains. Le vieux cavalier s'arrêta à deux pas des
— Ce ne sont pas des habitants d'Austin, aventuriers.
dit un trappeur. — Gentlemen, je vous salue, dit-il.
— En tout cas, ils ne connaissent
pas le « Je suis fort heureux de vous rencontrer.
danger, dit Grandmoreau, <(Nous sommes égarés.
— La broussaillo est pleine de couguars, « Vous voudrez bien, sans doute, nous ai-
remarqua Main-de-Fer. der à retrouver le chemin d'Austin ?
« Sans compter que les partis indiens s'a- ! « Si l'un de vous consentait à nous gui-
venturent très-loin vers la ville ! » Ij der... »
Les promeneurs avaient aperçu le groupe |] Tète-de-Bison hocha la tête :
formé par les cinq coureurs de prairies. |] — Nous ne demandons pas mieux, dit-il,
Tous deux, ils s'avancent aussitôt «avec la que de vous indiquer la direction à suivre,
plus parfaite confiance. . mais nous ne pouvons vous accompagner,
Les chasseurs éprouvent une stupéfac- i même un moment.
tion profonde ; ils regardent avec attention ij — Y a-t-il indiscrétion à vous deman-
l'homme assez imprudent pour exposer une der pourquoi? demanda l'étranger.
femme dans des parages si dangereux. ij « Vous ne paraissez pourtant pas très-oc-
Le cavalier est presque un vieillard. |j cupés, gentlemen, ajouta-t-il en riant.
Mais ii paraît porter gaillardement l'âge i, «D'ailleurs, je vous paierai largement... »
avancé qu'accusent ses cheveux blancs et les John Burgh l'interrompit.
rides qui sillonnent son visage. — Nous autres trappeurs, nous ne faisons
Il est vêtu à la française. jamais payer un service de ce genre-là.
Une rosette rouge tranche sur le revers i — En effet, si l'on
ajouta Grandmoreau,
uoir de sa courte redingote de cheval. j pouvait vous accompagner, on le ferait
On devine dans ce personnage un ancien i gratis.
LA REINE DES APACHES 31

« Mais nous ne pouvons de l'eau. — Il avan-


nous éloigner, presque entier sortait
par la raison que nous attendons ici la ve- i çait sans fatigue, ballant l'eau du'pied, et se
nue d'un compagnon qui est notre chef servant tantôt d'une main, tantôt de l'autre
ri 'expédition. pour se maintenir dans une bonne direction.
« R a fixé l'heure de midi... » Les cinq trappeurs regardaient le nageur.
En ce moment, un long cri d'appel se fit Ils étaient profondément inquiets. (
— Il est
entendre de l'autre côté de la rivière. perdu ! dit Sans-Nez.
— Et tenez, continua le Trappeur, ce « La rivière est pleine de caïmans.
signal nous annonce qu'il approche. « H va se faire dévorer. »
'
Tous les regards se tournèrent dans la Tête-de-Bison n'était pas complètement
direction du Rio-Colorado. rassuré ; pourtant il répondit de l'air le plus
J
Sur la rive opposée, on distingua facile- | tranquille :
— Le
ment un homme grimpé sur un quartier de gaillard ne se laissera pas manger
rocher et saluant du geste. comme ça du premier coup, soyez-en sûrs.
— Il est exact, murmura l'un- des aventu- « Avant de passer dans l'estomac de ces
riers, mais il a pris un drôle de chemin. vermines, il leur cassera plus d'une mâ-
« Il ne va pas passer l'eau, je suppose? choire. »
« La rivière est pleine de caïmans... » Rosée-du-Matin, pour lui donner le nom
Grandmoreau sourit finement. poétique que lui avait trouvé le Cacique,
— Qui sait? dit-il. poussait de légers cris de terreur.
« Il a son idée, sans doute. » Son père murmurait à part lui :
— Voilà un hardi
compagnon !
Evidemment le comte do Linçourt a son Tout à coup on vit M. de Linçourt s'en-
idée. foncer dans l'eau jusqu'aux épaules.
Il se dispose tout simplement à traverser Il ne s'appuyait plus que d'une main sur
la rivière à la nage, malgré les terribles son radeau; de l'autre, il avait, saisi l'un de
hôtes dont elle est infestée. ses deux revolvers.
On peut parfaitement le voir faire tous ses Les prévisions des coureurs de prairies se
préparatifs. réalisaient.
La stupeur cloue chacun des trappeurs à Leurs craintes étaient fondées.
sa place. Une longue masse verdâtre s'agitait à la
L'émotion impose le silence à tous. surface de la rivière, à vingt brasses du
i nageur.
Le comte commença par couper, sur la On eût dit le ventre d'une pirogue chavi-
rive, plusieurs brassées de roseaux secs j rée, ' n'étaient les visibles mouvements d'une
i
dont il confectionna quatre paquets ; puis, sorte de gouvernail ondulant à l'arrière de
reliant ces paquets entre eux à l'aide de deux
j' la trop vivante épave qui nageait vers le ra-
forts arondeaux solidement fixés, il obtint dean.
ainsi un radeau léger qu'il mit à flot. | Rosée-du-Matin voulut crier un avertisse-
Il se déshabilla alors, fit un paquet de ses | ment.
vêtements et le posa sur le frêle esquif, avec i — Chut! fit Tètc-dc-Bison.
ses armes. ! « Le comte a vu l'animal,
Le tout se trouvait parfaitement à sec, et « Il ne faut pas le distraire, mademoiselle.»
le radeau dépassait l'eau des deux tiers de Le caïman était à portée de sa proie.
son épaisseur. A trois pas du comte s'ouvrait une im-
Le comte de Linçourt adressa, un dernier mense gueule que garnissait une double
salut à ceux qui l'attendaient, et se jeta à la rangée de dents aiguës et tranchantes.
nage, poussant son bagage devant lui. Que l'on se figure une gigantesque pince
fl se servait, peu de ses bras qu'il tenait à gants, aux branches de deux pieds de lon-
allongés sur ses bottes de roseaux; son buste j gueur, et dont l'intérieur serait orné de deux
32 L'HOMME DE RRONZE

lignes de clous d'acier triangulaires, sail- rément au but, salue l'étranger et sa fille;
lants de deux pouces et s'emboîtant pour puis il leur dit :
former la plus puissante machine à triturer ! — Vous voyez que nous attendions le
On aura alors une vague idée de la terri- chef!
ble gueule qui menaçait le comte de Lin- « On ne peut vous accompagner à Austin;
court. mais piquez droit vers cette colline, là^bas.
Celui-ci, avec le plus beau câlins, saisit le « Vous apercevrez la ville. j
moment propice et fit feu.. '
«Quant à rester... impossible! ". !
L'eau jaillit soùs les coups de queue de « Nous aurons à dire probablement des
l'alligator, qui vomit un flot de sang noir et choses graves... et... vous comprenez?
sombra. — C'est l'é-
trop juste, dit en souriant
De la rive, les trappeurs, l'étranger et la tranger.
jeune fille avaient suivi d'un regard anxieux Le vieux cavalier et la jeune fille s'éloi-
cette courte lutte de l'homme contre le dan- gnèrent au pas de leur ihonture, dans la di-
gereux crocodile américain. rection de là ville d'Austin.
Un soupir de satisfaction soulagea les poi- Rosée-du-Màtin jeta un long regard sur
trines oppressées. le hardi vainqueur.
— Il est de sang noble,
je n'en doute pas, " Elle s'en allait à regret.
avait prononcé sentencieusement John Burgh. Elle était femme.
« Son sang-froid intelligent le prouve. Elle eût voulu voir et savoir.
—Quand jële disais! appuyaTêfc-de-Bison, Le comte de Linçourt échangea une poi-
que le triomphe de M. de Linçourt faisait gnée de main avec Grandmoreau et salua
fier J ses futurs compagnons d'aventures.
« Vous eh verrez bien d'autres. — Qui sont ces étrangers ? demandà-t-il
« Croyez-moi ! en désignant l'amazone et celui qui l'escor-
« C'est un rude compagnon, qui nous ré- tait.
serve plus d'une surprise. » — Un étranger et sa fille, égarés dans ces
La jeune amazone, profondément impres- parages ! dit Grandmoreau.
sionnée, ne quittait plus le nageur des yeux. « Comme nous avions à causer, on lés a
Elle laissa tout à coup échapper un cri priés de s'éloigner.
d'effroi, car il lui parut que le comte était — Mais ils courent de graves dangers ! fit
brusquement assailli par un ennemi qui s'a- le comte.
vançait traîtreusement entre deux eaux. — Le cavalier a l'air décidé ! observa
Un second coup de revolver retentit. Burgh. Mais sait-il abattre un jaguar?
Un second caïman, le crâne perforé, lais- — La jeune fille semblait me porter quel-
sait le passage libre à l'intrépide nageur. que intérêt! dit le comte en souriant.
Une troisième fois, enfin, le comte, avec « Je l'ai entendue me crier de prendre garde
la même adresse, évita le contact d'un der- à moi! »
nier adversaire. Le cacique, qui avait longuement observé
Beau succès! le comte, lui dit :
Burgh est enthousiasmé. — Rosée-du-Matin a le coeur bon : elle
Les aventuriers saluent le comte de leurs faisait des voeux pour le chef.
bravos. — Vous connaissez cette jeune fille? de-
On le voit soudain disparaître dans des manda le comte à l'Indien.
touffes de joncs qui croissaient en abon- — Je l'ai vue
aujourd'hui pour la première
dance sur les rives du fleuve. fois, dit le Cacique.
Au bout d'un instant, il sort des roseaux — Mais vous savez son nom !
où il s'était habillé ; il s'avance, le fusil sous •> — Elle a dans le
regard quelque chose qui
le bras, au-devant des trappeurs. j fait penser au soleil du matin rayonnant
John Burgh, qui est prudent et qui va car- doucement à travers le feuillage humide.
LA REINE DES APACHES

LCBtrappeur» suivaient toutes les péripéties de cette horrililescène.

« Je lui ai donné le surnom que le chef de tuer le jaguar sans blesser son cheval.
vient d'entendre. Mais l'émotion l'empêchait de viser : cha-
— Et, by God, sir, dit Burgh, l'enfant le cune de ses balles se perdait sans toucher le
mérite. but.
« Elle est mignonne, jolie... Les trappeur», le rifle à l'épaule, suivaient
« Un morceau de rose. toutes les péripéties do la terrible scène.
— Ah ! si charmante ! fit le comte. — Tirez donc ! leur commande le comte.
« En ce cas, gentlemen, l'un de vous de- — Impossible ! répond Grandmoreau qui
vrait se dévouer et... » abaisse son arme.
Le comte n'acheva pas. « Nous tuerions peut-être l'homme. »
Un long cri d'effroi retentissait. Cheval, bête féroce et cavalier forment
Suprême appel au secours ! à la vérité un groupe mouvant au milieu du-
Dernier effort de la créature en face de la quel, à la distance de deux cents mètres, une
mort ! balle peut fort bien s'égarer.
Un hennissement : d'agonie suivit le cri M. de Linçourt hausse les épaules.
humain. Il met enjoué, vise une seconde et tire.
Un énorme jaguar se tenait cramponné au Le jaguar roule d'un côté, le cheval de
poitrail du cheval monté par le gentleman l'autre, et le cavalier se lève debout, entre
— Les les deux bêtes agonisantes.
étranger. puissantes mâchoires du ti-
gre américain enserraient ia gorge de sa vic- Les trappeurs n'applaudirent pas au coup
time, qui tomba à genoux, à demi étouffée. de maître de leur jeune chef.
Le cavalier avait vidé les arçons ! Es gardèrent le silence de l'étonnement.
Le revolver au poing, il cherchait le moyen | ils étaient ravis.
L HOMME DE BRONZE.— 20 LA REINE DESAPACHES. — 5
M L'HOMME DE BRONZE

Le géant araucanien restait stupéfait. Un regard de mademoiselle d'Eragny le


Il traduisit son enthousiasme par un cri >
décida.
du coeur. — Je serai votre hôte, répondit le comte
— Si ce scélérat de Touneins tirait comme avec un empressement poli.
ça, dit-il, je l'aurais accepté comme roi! « Et, s'il vous plaît, nous partirons à l'in-
Mais c'est une coyotte, un renard bleu, un stant pour Austin.
vil animal. « Ces gentlemen me permettront de re-
Et il fit un pas vers le comte pour lui ra- mettre à plus tard les explications que nous
conter son histoire. avons à échanger. »
— Moi, Tomaho, dit-il, Cette promesse du comte parut causer une
je...
— Assez ! crièrent les chasseurs.
joie très-vive à mademoiselle d'Eragny.
« Est-ce le moment de faire ton récit? » On se mit en marche.
Tomaho observa timidement : Le comte observa la jeune fille à la déro-
— Il faut
cependant que le chef sache... bée, et celle-ci rougit chaque fois que son re-
— Plus tard!... plus tard! dit Grandmo- gard rencontra celui du comte.
reau. A la porte d'Austin, le Comte et sa fille se
:— Oui, plus tard! fit le comte distrait par séparèrent des trappeurs qui, de leur côté,
l'approche du cavalier démonté, qui rejoignait gagnèrent une taverne, rendez-vous ordi-
le groupe des trappeurs. naire de leurs compagnons.
Il avait étépréeédé par sa jeune compagne,
qui s'était laissé guider par l'instinct de son
cheval. CHAPITRE III
Le vieillard s'inclina devant le comte.
Puis, lui tendant la main : UNETEMPÊTK
DANSUNVEIlllED'EAD
— Merci, monsieur, lui dit-il simplement.
« L'amitié du colonel d'Eragny vous est Lit ville d'Austin est une cité dont l'ad-
acquise. ministration, hi milice, la population et les
Et désignant la jeune amazone. autorités fontTétonnemeni du voyageur.
— Ma fille, ajouta-t-il. On y commerce comme nulle part ail-
Mademoiselle d'Eragny ne prononça pas leurs ; les soldats s'y montrent très-peu mili-
une parole. taires; les moeurs y sont d'un laisser-aller
Son regard parla. sans bornes ; on n'y fait rien comme ailleurs.
Il fut éloquent. Beaucoup de jactance, de vergogne, de
— Colonel, répondit le comte, j'ai donc pose; au fond, rien de solide,
rendu un service à un compatriote? Étranges habitudes : nonchalance inouïe,
« Car vous êtes Français? » souci extrême de paraître, profond dédain
Sur un signe affirmatif, il ajouta : A'être;—un attachement extraordinaire pour
— Béni soit, colonel, le hasard qui m'a certaines formes, une insouciance choquante
amené ici. de certaines autres, et jamais de fond, telle est
— Nous donnerez-vous votre nom? de- la ville, et, en général, telles sont ces villes
manda M. d'Eragny. frontières perdues sur les confins du Mexique.
—Lecomte Henri de Linçourt, ditle jeune Armée pour rire. République pour rire,
homme. peuple dont on rit, gouverneur dont on se
— Venez-vous à A us tin? moque; un commerce actif dans des condi-
— Oui; j'y ai certaines acquisitions à faire tions excentriques, des habitations formant
avant d'entrer en campagne. oppositions et contrastes heurtés; mélange
— Alors permettez-nous de complet auv j singulier de luxe et de misère ; pas de che-
votre visite. mise et des vestes de velours brochées d'or
« A l'heure du dîner? » et de soie ; de la lâcheté à revendre et du
Le comte hésitait. courage inattendu : rien de ce qui peut se
LA REINE DES APACHES 35

prévoir raisonnablement, tout ce qui ne , « Les gens d'Austin • veulent que le gou-
doit pas arriver, l'invraisemblance et l'iui- \
verneur et ses soldats battent les Apaches.
possible en permanence, voilà la cité. « Le gouverneur et ses soldats refusent
Insouciants et causant, les trappeurs, que ( marcher à l'ennemi.
de
le comte avait rejoints quelques heures après, — Et le
peuple va battre l'armée pour la
allaient par les rues. 1
forcer à battre les Indiens? dit le comte eu
Ils avaient à peine remarqué les groupes ]
riant.
— Précisément,
bruyants formés à chaque carrefour. senor.
Arrivés sur la place centrale, ils durent ! — Mais si le gouverneur et la garnison ,
enfin s'apercevoir de l'agitation qui régnait persistent dans leur résolution de ne pas
dans toute la ville. i marcher à l'ennemi, qu'arrivera-t-il?
Sur ce point se trouvaient réunis des \ — Il arrivera, senor, que les habitants
groupes nombreux gesticulant, discourant, ] tomberont sur les militaires, et si les der-
proférant des cris de menace inintelligibles niers sont vaincus, ce sera le gouverneur
j
pour les survenants. qui paiera l'impôt exigé par la reine des
— Voilà des gens fort ani-
qui paraissent Apaches pour laisser le passage libre.
més, dit le comte en marchant vers la foule. « Si c'est la population qui est rossée par
— Eh! garçon, demanda le comte à un la troupe, on lèvera sur elle un emprunt forcé.
jeune lepcro de bonne mine qui profitait de — Mais, fit le comte, il vaudrait infiniment
la bagarre pour couper quelques bourses et mieux que les habitants et les soldats se réu-
voler des foulards. nissent contre l'ennemi.
Le larron, au lieu de répondre, se glissait — Ah ! voilà une idée
qui est bien d'un
comme une anguille dans les rangs pressés Français, senor, fit le lepero.
des émeutiers; mais il lorgnait le comte du « Une idée comme il n'en poussa jamais
'
coin de l'oeil tout en fuyant. dans le cerveau d'un honnête trafiquant
Il se demandait, défiant, ce que ce trap- !I d'Austin. '
— le comte avait son costume de chasse !\ Le comte sourit.
peur
— pouvait lui vouloir. I Le lepero vit que l'on n'avait plus besoin
Or M. de Linçourt, voyant s'écarter ce de lui ; il salua avec une grâce exquise et se
jeune drôle, tira de sa poche un magnifique faufila de nouveau dans les groupes pour
dollar flambant neuf et, l'élevant au-dessus exercer son honorable industrie.
de sa tète, il le fit miroiter au soleil en Cependant le tumulte allait grandissant.
criant de nouveau : L'émotion populaire se traduisait par des
— Eh! garçon.
|! injures contre les soldats et le gouverneur.
Le lepcro, qui était à dix pas déjà, revint, On entendait récriminer de tout côté.
ondoyant du corps, rampant à travers ce flot I — Ces soldats ne serviront. donc
jamais à
humain, tenant son regard noir et brûlant 1 rien!
attaché sur la pièce qui le fascinait. j' « Qu'ils marchent !
Il se posa devant le comte, humble, qué- « Ils sont plus lâches que des coyottes.
mandeur, et dit, tendant la main : i « C'est à eux de nous débarrasser de ces
— Tout à votre disposition, senor. ;
brigands d'Indiens.
Le comte connaissait cette race à fond ; il j — C'est la faute du criait-on.
gouverneur,
laissa tomber l'or dans la main du drôle, qui « Il doit se faire obéir par la troupe. »
frétilla comme une anguille et fut gagné du Et d'un autre côté :
— Notre commerce est
coup. perdu.
— Que désirez-vous, senor? demanda-t-il. « Le gouverneur veut notre ruine, mai
— Savoir pourquoi ces gens-là crient, dit L c'est un couard.
M. de Linçourt, I. « C'est à ses soldats de forcer le blocus..»
— C'est à cause des Indiens qui nous blo- - j Mille autres propos, doublés d'autant d'in-
quent, dit le lepero. j suites, circulaient dans la foule, qui semblait
36 L'HOMME DE BRONZE

n'avoir pour la garnison et l'autorité qu'un Parfois deux étincelles s'allument au fond I
respect fort médiocre. < ces cavités.
de
Tout à coup les cris se confondirent en C'est qu'alors le gouverneur a vu se des-
une seule vocifération. s
siner la panse arrondie d'une outre pleine de
Pourquoi cette violente clameur? ]
bon vin, ou la cambrure d'un mollet de fille
Trois cents soldats de la garnison débou- à tournure Le gouverneur est
égrillarde.
chaient sur la place. iivrogne et paillard, mais, au demeurant, le
Ils avaient à leur tête le gouverneur de la meilleur homme du monde. t
ville. C'est Sancho Pança un drôle
gouvernant
Quels soldats ! de monde et un monde de drôles, devenu
Quel gouverneur!
quelque peu drôle lui-même, mais resté bon
A voir le chef, on comprend les soldats, et enfant.
les soldats font comprendre le chef. D'un air qu'elle s'efforce de rendre mena-
Il est sur une mule, le gouverneur!
çant, la force armée escorte le chef civil et
Sur une mule aux longues oreilles cas- mexicain de la ville d'Austin.
Rées, à l'allure lente et circonspecte, au pelage La force armée :
roux et fané. Les soldats sont tous armés, il est vrai.
C'est une boule que ce gouverneur, c'est Mais la fantaisie a certainement présidé à
un paquet, un ballot, une outre, un pot à ta- la distribution des fusils et autres engins de
bac, une citrouille, tout ce que l'on voudra
guerre, aussi bien qu'aux accessoires d'uni-
de gros et de rond. forme et A".fourniment.
A coup sûr, ce n'est pas un homme.
La garnisoA d'Austin possède la plus richo
Si c'est un homme, c'est l'homme-boule.
collection d'armes à feu qui soit au monde.
A dos de mule, on s'aperçoit que la boule Elle a mis à contribution les manufactures
a de maigres appendices, bras et jambes; on
de tous les pays connus et inconnus,
dirait d'une très-grosse citrouille à quatre
Il y a de tout.
pattes. Les jambes, grêles, sont collées aux
flancs de la monture, Canardières, tromblons, escopeltes, vieux
et les bras s'accrochent
mousquets transformés en fusils à pierre,
au pommeau de la selle.
rifles de rebut, fusils de munition réformés,
Ce potiron a une tête, petit potiron sur un
tout l'attirail hors de service que l'Europe
gros: deux renflements inégaux, superposés, envoie à l'Amérique du Sud, où l'on rafistole
le plus petit s'enfonçant dans le plus large.
ces vieilleries à l'usage des milices.
Cette tête renflée, flasque, molle, ballon-
née, n'est pas une tête, mais une trogne. Chaque soldat porte un arsenal d'armes
Elle dénonce blanches :
cyniquement les vices du
Couteaux longs, sabres de cavalerie, épées
gouverneur.
Il doit être, il est ivrogne et vert-galant. | rouillées, coupe-choux, tranche-lard, mais
Au milieu de la tête, rubiconde et trucu- toujours un bon stylet ou un poignard espa-
lente, on distingue une sorte d'excroissance gnol.
C'est la seule partie de l'armement
rappelant par sa forme la vitelotte rouge de qui
Hollande. semble un peu sérieuse.
C'est le nez du gouverneur. Le soldat pour rire peut avoir Besoin de
1 Au-dessous du nez, une ligne de chairs venger une offense personnelle : sans deve-
et violacées : c'est la bouche, aux nir plus brave en ce cas, il sait s'embusquer
lippues
deux lèvres pendantes, légèrement frangées. dans l'ombre et frapper pour son compte
Celte face ruisselante de graisse, suintant t personnel, traîtreusement, mais sûrement.
le gras-fondu, est percée de deux trous aui Quant à prendre sérieusement fait et cause
fond desquels se cachent deux yeux, tou- pour son gouvernement, jamais!
jours dans l'ombre, sous les buissons de poils 5 L'unifoi'me vaut l'armement; il n'est pas
roux qui les abritent. le moins dumonde... uniforme.
LA REINE DES APACHES 37

Le simple soldat, s'il est riche, écrase par dessous d'eux pour faire ses sommations.
son luxe l'officier besoigneux. H avait piteuse mine, le bon gouverneur, et
Qu'un tambour ait des épaulettes de la corvée lui paraissait pénible : il suait,
général, peu importe, pourvu qu'il n'en de- geignait, gesticulait.
mande pas la fourniture par l'Etat, Mais c'était en vain : on le huait à ou-
i En définitive, plus de misérables que de trance.
riches : ces derniers sont des amateurs de Le "comte, cependant, se sentait quelque
plumets ; les premiers sont des cancres et pau- sympathie pour ce pauvre homme, qui ne
vres hères qu'une maigre solde, rarement semblait animé que de bonnes intentions.
— Eh ! senor, lui cria-t-il, un mot, je vous
payée, et quelque profits — maraude et ex-
torsions — attirent au service. prie.
En résumé, une troupe de malandrins du Le gouverneur leva la tète vers les chas-
plus étrange et du plus pittoresque aspect. seurs ; il admira leur prestance, sentit qu'il
C'est à la tête de ces soldats que le ventri- y avait là une force, peut-être un secoues, et
potent gouverneur s'avance à la rencontre il poussa sa mule plus près de la fontaine.
de la foule ameutée, qui sait ce que vaut — Gentleman, dit-il au comte, tout à vous;
l'aune de toute celte friperie militaire. que souhaitez-vous de moi?
Le gouverneur crie halte en débouchant « Malgré l'embarras où je me trouve, je
sur la place. suis U nt disposé à vous être agréable.
La colonne s'arrête avec un manque de « Mais si vous pouvez m'aider à me tirer
précision remarquable; les rangs se heur- d'affaire, vous et vos amis, par la Madone !
tent, chaque homme donne du nez dans le je vous en serai toute ma vie reconnaissant.
dos du voisin ; des armes tombent ; les offi- — Je ne demande pas mieux, senor, que
ciers jurent, les troupiers se gourmenl; de vous donner un conseil ou un coup de
enfin le détachement s'arrête. main; mais que voulez-vous, en somme?
L'alignement dure un bon quart d'heure. — Eh! gentleman, je ne veux rien, moi.
Le gouverneur prend un air belliqueux ; « Ce sont ces braillards qu« exigent quel-
la foule est hostile, moqueuse et provo- que chose... d'à peu près impossible.
quante. « Ils veulent que les soldats attaquent les
Les soldats s'engueulent vigoureusement Indiens.
avec elle. « J'ai beau leur dire que mes hommes re-
Le gouverneur a une harangue à pronon- fusent de marcher ; ils n'entendent à rien. »
cer; il pousse sa mule en avant et veut En ce moment, les huées redoublèrent, et
parler. le gouverneur perdit contenance.
Sa voix de fausset se perd dans les cla- — Gentleman, dit-il, ces forcenés sont ca-
meurs de plus en plus menaçantes. pables de me battre; et je vous demande un
— A bas le gouverneur ! crie-t-on.
peu s'il y a de ma faute.
« A mort la milice ! — Faites charger ces braillards, dit le
« La corde pour ces lâches ! » comte.
Les soldats et leur chef se déconcertent — Vous avez raison, fit le pauvre gouver-
devant les cris furieux de la multitude. neur sur le ton de la résignation ; mais si les
Le spectacle était amusant. soldats sont repoussés, je serai tué.
Le comte de Linçourt et ses trappeurs, — Baste ! fit le comte, nous sommes là.
ayant gravi les quelques marches d'une fon- — Mais vous n'êtes que sept!
taine monumentale élevée au milieu de la — C'est six de
trop pour cotte canaille.
place, observaient en riant cette scène bur- Le gouverneur sentait qu'il fallait en finir
lesque. et il savait que les chasseurs inspiraient une
Ils formaient un groupe distinct sur une terreur salutaire aux gens d'Austin.
[date-forme d'où ils planaient au-dessus de — Vous me
promettez, gentleman, dit-il,
la foule, et le gouverneur s'était placé au- de ne pas m'abandonner?
38 L'HOMME DE BRONZE

— Comptez sur nous, dit le comte. ! — A moi. soldats! braillait-il d'une voix
*—
Bon ! fit le gouverneur ; j'ai votre parole \ étranglée par la peur,
et je me risque. Et comme personne ne bougeait.
Il montra, ma foi! quelque courage, prit — Secourez-moi, gentlemen!—Trappeurs,
une attitude menaçante et cria aux mutins, à mon.secours! suppliait-il en s'adressant
avec une emphase solennelle : aux chasseurs.
— Je
prends Dieu et les saints à témoin Le Patagon grondait sourdement.
que j'ai épuisé toutes les voies de concilia- M. de Linçourt fit un signe à Tomaho, et
tion. descendit avec lui les trois marches qui le
« Que le sang versé retombe sur les cou - séparaient du gouverneur et de ceux qui le
pables! » menaçaient.
Puis, d'un geste tragique : De deux formidables coups de poing, il
. — Dispersez-vous ! cria-t-il, — ou je fais abattit deux des plus enragés, pendant que
tirer. x le géant, se saisissant d'un braillard qui l'a-
A cette menace, mille voix répondirent par gaçait, le souleva de terre et le lança dans
ce seul cri : la large vasque de la fontaine, où l'Austinois
— A mort ! à mort! se mit à barbotter, à la grande joie des chas-
La contenance des soldats n'était pas faite seurs qui se tenaient les côtes.
pour en imposer aux rebelles ; les chasseurs Le brave Patagon tendait les mains pour
riaient, ce qui n'indiquait pas qu'ils fussent recommencer la même expérience, mais il
sérieusement décidés à intervenir. ne trouva pas de baigneur de bonne volonté.
La foule ne vit qu'un gouverneur et des Tout le monde reculait à son approche
soldats à molester. Il se fit un large cercle.
Ce sont des jeux qu'elle aime, quand ils Le gouverneur délivré respirait plus à
sont sans danger. l'aise.
Elle s'enhardit. Il remerciait chaleureusement ses sau-
Quelques enragés, le couteau à la main, veurs.
s'avancèrent contre le malheureux gouver- Tout à coup un incident se produit.
neur, qui se prit à trembler de frayeur. Un soldat des derniers rangs laisse tomber
Il jeta un regard suppliant vers le comte. son arme.
Cependant Tomaho, le géantpatagon, don- Le coup de fusil part au choc.
nait des signes d'impatience visible et s'a- Une commotion de terreur saisit la foule,
dressait enfin au comte de Linçourt avec ani- qui s'imagine que la troupe, encouragée par
mation : le secours des trappeurs, a pris le parti de
— Ces gens-là, fit-il, sont de lâches tirer.
coyot-
tes! Des cris d'épouvante retentissent.
« Je comprends ce que c'est! Mais les soldats de tète se sentent effarés
« Ils veulent renverser le gouverneur. tout autant que le peuple.
« C'est comme ça qu'ils m'ont détrôné, là- Ils ont entendu une détonation, en q-ieue."
bas, en Araucanie; mais j'avais contre moi ils se croient assaillis par derrière.
un peuple brave et un ennemi subtil. Il y a poussée et reculade.
« Ici, je me sens capable de battre tous Des poltrons déchargent leurs armes au
ces loups sans courage. hasard et tout fuit en hurlant :
« Si vous voulez, chef... je... » — Trahison ! trahison !
Il fit un geste expressif et ses yeux étin- C'est une" panique désopilante.
celèrent. La place est vide...
Le roi détrôné, Tomaho, prenait ardem- Les chasseurs voient une trentaine de
ment parti pour le gouverneur menacé, qui ! corps étendus...
était déjà entouré par une douzaine de for- I S'est-on tué?
cenés. | Le gouverneur assure que c'est impossible.
LA REINE DES APACHES

— Vous gâtez tout, dit-il à M. do Lin-


Cependant les deux partis, groupés dans
les rues voisines, voient que le théâtre de la court.
lutte est évacué ; chacun comprend qu'il a fait « Ces furieux vont nous exterminer. »
peur à son adversaire. Un groupe d'une centaine d'individus ar-
Aussitôt le peuple de revenir... mais pru- més de couteaux s'avançaient menaçants,
demment et pas à pas. Poussés par la masse compacte, ils ne
Et les soldats de rentrer aussi... avec non pouvaient reculer; de la parole et du geste,
moins de circonspection. ils s'encourageaient dans leur attitude offen-
A mesure que les groupes s'enhardissent sive.
et s'avancent, on voit les corps étalés s'agi- Le comte, la main sur la crosse de son
ter et se relever ; le gouverneur dit avec sa- revolver, promenait un regard souveraine-
tisfaction : ment méprisant sur les agresseurs.
— Je le savais bien! Mon peuple et ma Les six trappeurs, la carabine prête, sui-
milice sont incapables de s'égorger! Ces vaient de l'oeil tous les mouvements du chef,
gaillards faisaient les morts! n'attendant qu'un signe pour agir.
— Senor, dit le comte en riant, Mais le comte leur fit comprendre d'un
je ne vous
félicite ni sur la population ni sur l'armée, i regard qu'ils ne devaient pas bouger, quoi-
« Comme il faut en finir, toutefois, je vais que la foule cherchât à l'envelopper.
haranguer la foule. D'une voix qui domina le tumulte, il cria :
« Si elle n'accepte pas le conseil que je — Allons! place!
vais lui donner, eh bien!... Et il fil un pas.
— ... Eh bien? dit le gouverneur. Une centaine d'hommes lui barraient la
— Et bien ! Tomaho dispersera les mécon- retraite vers la fontaine ; vingt poignards le
tents. menacèrent.
Et le camle s'avançant vers la multitude Avec une dextérité incroyable, il évita les
qui commençait à s'échauffer de nouveau : coups et trouva le moyen de défoncer deux
— Gentlemen, dit-il, du silence! ou trois crânes avec la crosse de son revol-
On se tut comme par enchantement. ver : on lui laissa passage , mais des voix
Le comte dominait tout ce monde. crièrent :
Il reprit : — A moi't, les trappeurs !
(( Vos soldats ne veulent pas marcher. C'était des extrémités de la place que ve-
« Je comprends que vous soyez indignés ; liaient ces menaces; les plus rapprochés
contre ces poltrons. étaient moins ardents. Toutefois le comte
« Mais alors il faut montrer moins de voulut en finir.
couardise qu'eux . — Cacique, dit-il à l'Indien, balayez cette
« Marchez vous-mêmes. canaille.
« Vous êtes des hommes solides; vous L'ex-majesté araucanienne n'attendait que
avez des armes; et vous craindriez une horde cet appel.
d'Indiens ! Il bondit.
« Marchez donc, sinon vous n'êtes que Ses deux larges mains s'abaissèrent au ha-
des lâches ! » sard sur la foule, et deux têtes disparurent.
Et comme il s'élevait un sourd gronde- Il les releva ensuite :
ment, le comte répéta plus haut : Ses doigts crispés enserraient par le cou
— Oui, des lâches ! doux hommes, dont il montra les faces gri-
« Et je vous le dis en face. maçantes ; puis il les lança, étranglés, au mi-
« Je vois que vous avez encore plus peur lieu de la foule.
'lue lés soldats. » Deux, trois, quatre fois, le colosse recom-
La foule insultée s'agite et gronde. mença sa terrible exécution.
Le gouverneur tremble de tous ses mem- Le vide se fit bientôt autour de lui, large
bres. et vaste.
40 L'HOMME DE BRONZE

Alors le géant chargea, et la foule se sauva suis très-curieux


si de connaître votre aventure.
résolument. « Mais ce n'est pas le moment de nous faire
Toutefois Tomaho parvint encore à saisir ci récit.
ce
quelques retardataires qu'il envoya agréable- « Je remets donc le plaisir dé vous enten-
ment se balancer dans les airs. d à nôtre prochaine halte dans la savane. »
dre
Mais la place se déblayait à vue d'oeil. Puis, s'adressant au gouverneur, M. de
Aux provocations et aux insultes succé- I
Linçourt ajouta :
daient les i cris de détressé et de douleur. — Débarrassé de ces émeutiers redouta,
La multitude, hurlante et vaincue, fuyait hblés, vous voilà tranquille.
devant le terrible colosse. Le gros bonhomme se confondit aussitôt
Elle s'écoulait torrentueuse et affolée- dans e remerciements
en et en protestations de re-
les rues voisines. c
connaissance.
C'était une scène étrange et burlesque. — Je vous dois là vie, s?écria-t-il.
Les trappeurs applaudissaient; le gouver- « Ces,gueux m'égorgeaierit, sans votre
neur admirait bouche béante. énergique intercession.
<:
Le comte sifflait une fanfare de chasse. <t Soyez béni, Excellence. »
Enfin Tomaho cessa sa poursuite. Mais le brave homme restait inquiet.
Le combat cessa taute de combattants. Il fit une pause, se gratta l'oreille et dit
On vit le Cacique revenir tranquillement «
enfin :
vers ses compagnons. — Le danger conjuré aùjourd?hui sera
Il rapportait deux prisonniers sous son ]
plus grand demain, si vous me quittez.
bras gauche. — Et pourquoi? demanda le comte..
De la main droite il traînait trois ou qua- — D'abord ils seront exaspérés, et puis ils
tre grands sabres conquis sur l'ennemi. veulent et voudront me forcer à obtenir des
U déposa le tout devant le gouverneur. ]
Indiens le passage libre pour les convois blo-
— Voilà, lui dit-il, deux hommes à iqués ici.
pen-
dre, et de ceux qui criaient le plus fort. « J'ai fait le possible peur fléchir ces gro-
— Peuh! fit le gouverneur, i ; ils se montrent in-
pendre, c'est dins de Peaux-Rouges
grave. traitables, sous prétexte que nous n'avons
« Un simple bain suffirait... » pas payé intégralement les droits exigés pour
Le gouverneur était décidément bon en- le passage du dernier convoi.
fant. « J'offre de doubler les sommes exigées,
— Comme vous voudrez, dit Tomaho. ils ne veulent rien entendre.
Et il envoya les prisonniers dans la vasque. « Je leur ai envoyé trois parlementaires ;
— Et dire, souffla-t-il en s'essuyant le ils nous les ont renvoyés sans oreilles.
front, car il avait couru et beaucoup frappé, « Je suis au désespoir.
dire que si ce misérable et subtil avocat qui « Excellence, je vous en prie, tirez-moi
m'a tendu un piège ne m'avait pas réduit à d'embarras ; ma bourse vous est ouverte, et
l'impuissance par ses ruses, voilà comment ma gratitude égalera les sentiments de sym-
j'aurais arrangé mes guerriers révoltés ! pathie que m'inspire votre noble et géné-
« Et pourtant ils sont d'autres hommes que reuse personne. »
ces coyottes tremblants et sans forces. » Le comte se laissa toucher.
Puis, espérant que le gouverneur et le Les terreurs du malheureux gouverneur
comte écouteraient son histoire, qu'il avait l'amusaient.
tant à coeur de conter, il essaya de la narrer Riant de lui, il s'intéressait a lui
vu la circonstance. Et d'autre part il avait ses raisons pour
— Senor, dît-iï, il y a six ans, j'étais... tenir à ce que les Indiens décampassent.
Les trappeurs virent le danger qui les nie- . — Ne vous désespérez pas, lui dit-il.
nacait et firent siene au comte : « Nous trouverons bien le moyen d'ami*
— Mon cher Tomaho, lui dit celui-ci, je • ner à composition ces entêtés d'Indiens.
LA REINE DES APACHES

Une heure après, trois cavalierssortaient d'Austin.


« On parlementera. « Essayons.
— Mais, il faut des par- j « Je vois de nombreux rassemblements à
pour parlementer,
iementaires. l'entrée de toutes les rues.
« Vous n'en trouverez plus, Excellence, « Faites signe qu'on approche. »
observa le gouverneur. Le gouverneur hocha la tête.
— Et pourquoi ? — Je les connais, fit-il.
« On les paiera. « Hs ne viendront point.
— Ds refuseront. — Essayez toujours! fit le comte.
« Car c'est aller à la mort, maintenant, que Le gouverneur héla ses administrés.
de pénétrer dans le camp de la Vierge aux Il accompagna les éclats de sa voix grêle
cheveux blancs ; elle a fait dire qu'elle ren- et flûtée des signes les plus engageants.
verrait morts et scalpés tous ceux qui se pré- Personne ne bougea.
senteraient. Nul n'osa s'avancer sur la place.
— La Vierge aux cheveux blancs ? inter- — J'irais bien les trouver, murmura le
rogea le comte étonné de ce nom. bonhomme; mais j'ai encore des craintes...
— Oui, la sreine de ces damnés Peaux- — Il y a un moyen, dit le comte en riant.
Rouges. « Vous allez voir. »
« Une fille de sang européen, à chevelure H prit sa bourse, l'agita et la fit tinter.
blanche, qui commande à vingt tribus. H y eut quelque chose comme un frisson
— Elle est donc bien féroce, cette reine? d'avidité qui parcourut les groupes.
— Cruelle et impitoyable. Le comte tira de la bourse une poignée de
— N'importe! monnaie et la jeta dans le milieu de la place.
« Il faut essayer de trouver un ambas- Les dollars sonnèrent et rutilèrent en
sadeur à lui expédier. I roulant.
L'HOMMEDE BRONZE.— 21 LA REINE DESAPACHES.— 6
42 L'HOMME DE BRONZE

L'effet fut instantané. Le comte vit bien qu'il ne pouvait rien es-
La foule, se rua vers les pièces éparpillées, ]
pérer de ce peuple,
sur le sol battu de la place. La terreur planait sur la masse.
Il y eut mêlée, Elle paralysait tout élan généreux; elle
Les soldats se débandèrent, — officiers com- conlre-halançait même la toute-puissance de
— et se mirent de la
pris, partie avee ardeur. l'or,
On se bousculait avec acharnement. — Vous le dit alors le
voyez, Excellence,
Le», tftlpebes pleuyaient, gros gouverneur.
Plus 4'nn coup de couteau fut échangé» « Personne n'osera se présenter devant la
j
Ces couards, qui reculaient tout à l'heure redoutable et féroce Reine-Blanche.
devant un seulhpmme, se disputaient crâne- « Rende?-moi ma bourse,
ment, le poignard â la main, quelques piég- —- Un instant, fit le comte riant de l'em-
ées d'or jetées en pâture, à leur- avidité. pressement ftY°c lequel don Malal)an — ainsi
C'était triste, burlesque. se npinmaitle gouverneur — tenait à rentrer
En quelques minutes, la récolte fut term> eu possession de ses dollars,
née. « Il est convenu
que vous abandonnez le
La. chose faite, on pensa non sans rai- contenu de ce sac à celui qui se chargera
son que l'auteur de cette générosité avait , d'aller porter vos conditions de paix à Petto
quelque chose à dire. j reine d'Indiens, que l'an dU redoutable?
— C'est convenu, en effet,
Tous les regards se fixèrent sur le comte. S oaballero, l£-
On attendait uT»e seconde poignée d'or. . pondjt le gouverneur;
« Mais je ne vois personne,,.,.
||, dé LiUfiBWt s'adre'ssa au gouverneur. ,
*7~.Vous aye? mis YOtve bourse à ma dis- — Pardon, reprit M. de Linçourt,
« Je me charge, moi, de ce rôle d'am«
position.
« Je vous prends au mot: bassadeur.
• « Donnez. « Et je confisque la sacoche.
— Mais de quoi s'agit-il? fit le gouver- — Quoi ! Excellence, s'écria
ironiquement
neur dont la figure s'allongea autant que don Malapan, vous seriez gêné à ce point?
boule le peut. Le comte vit bien qu'il baissait dans l'es-
— Vous allez le savoir, dit le comte. prit du gouverneur, mais il répondit sans
<(Donnez toujours. » colère :
— Vous êtes dans l'erreur, mon cher
La générosité du gouverneur gou-
paraissait verneur.
avoir baissé.
« Je n'ai aucunement besoin de votre or.
Il finit toutefois par exhiber, après avoir
| « Mais je tiens à ne pas vous le rendre.
fouillé plusieurs poches, une bourse do cuir
« J'en ferai un emploi qui vous étonnera.
au ventre rebondi.
| <(Laissez-moi le soin de vous ménager une
— Il y a mille dollars, dU41, en or et bil- ! charmante
surprise, que je déflore presque
lets de la Banque des États-Unis. i en vous l'annonçant. »
Le comte montra la sacoche à la foule. ', Don Matapan n'avait pas à réclamer.
rrrr On demande, dit-il, un ambassadeur Il s'inclina.
pour le camp indien. |
— Mais, dit-il, Votre Excellence ne
paraît
« Il y a mille dollars, dans cette bourse,
pas se douter des périls qui la menacent
our celui qui se risquera. dans l'accomplissement d'une pareille mis-
« A qui la prime? « sion.
La foule resta muette. — Mon cher gouverneur, le
répliqua
Ces gens qui, tout à l'heure, se disputaient comte, il n'y a de danger que pour les im-
quelques pièces à coups de poignard, trem- l bécilcs ou les imprudents;
blaient à la pensée d'affronter la colère des « Que devez-YOïJS aux Indiens?
Peaux-Rouges. — Le droit de passage
j qui n'a pas été
LA REINE DES APACHES 43

acquitté par les deux dernières caravanes, imultjlude se bousculer à ses pieds, ivi-e de
— Et ce droit convenu n'a-t-il convoitise, senor, je pars cette nuit.
<
pourquoi
pas été payé ? « Demain, Arous aurez de mes nouvelles, ou
— Mon Dieu! Excellence, c'est bien sim- j ne serai plus. »
je
pie ! fit le gouverneur de sou air le plus in- Et au cacique :
— Videz-leur d'uu coup la sacoche sur h
génu.
« Nous avons, cette fois-làj été les plus tète, dit-il.
forts. Ainsi fut fait.
« La caravane a battu les Peaux-Rouges. i' La lutte devint sanglante.
« Elle avait une escorte de trappeurs. Le comte fit un geste de dégoût et s'élôi-j
•— Je
comprends à merveille j conclut le gna, suivi des cinq trappeurs ses compagnons.
comte avec un geste de mépris. Le senor Matapan, de son côté, regagna le
« Vous avez manqué à votre parole. palais du gouvernement, après avoir congé-
« La foi des traités a été A'iolée. . dié son escorte aussi nombreuse qu'inutile.
« Vos torts sont impardonnables, et votre ! Ballottant sur sa mule, dont le pas lent et
\
régulier le secouait doucement, le magot
sottise ne peut se qualifier.
murmurait.
« Mais je veux réparer le mal.
— Mille dollars !
« Comptez sur moi et sur mon ami Grand-
« Et rien de fait.
mbrcati, qui seul m'accompagnera. « C'est un aventurier...
« Vos convois marchands auront le pas- '
« Je suis volé.
sage libre, je vous eh réponds. » « Mais que faire avec des hommes pareils?
La foule, qui s'était rapprochée peu à peto, ;j « Mille dollars!... Mille dollars!..* »
couvrit d'applaudissements ces dernières pa- Et le pauvre homme réintégra son domi-
roles du cômle.
cile, pénétré de cette conviction qu'il venait
Les vivais retentirent, nombreux et sono- i d'être joué.
res pendant plusieurs minutes. i
M. de Linçourt promena un fier regard sur !
ceux qui voulaient le poignarder quelques i , CHAPITRE V
minutes plus tôt. . ii
— Quelle admirable canaille vous avez ài ou L'ONPRÉSENTE
AULECTEUR
SANS-NEZ
ETBOIS-RUDE.
gouverner! dit-il.
« Vraiment, il serait désolant de laisser à La bataille de Tomaho avec les gens
vos adorables sujets un levain de rancune d'Austin était à peine terminée que John
contre vous. Burgh dit, d'un ton convaincu, aux autres
« Je vais faire votre paix avec eux. » trappeurs :
Et d'un coup de couteau il éventra la sa- — J'ai faim.
coche. « Une tranche grillée de buffalo ferait

Cacique, dit-il, ietez cet or et ces bil- bien mon affaire.
lets à ces drôles. « Si nous allions dîner ? »
Tomaho fut surpris ; les trappeurs s'éton- Et l'Anglais clappa sa langue contre son
nèrentj mais ils ne protestèrent pas. palais avec un bruit significatif.
Et Tomaho fit sa distribution en con- — Main-de-Fer, dit le comte, si vous lie
science. détestez pas la cuisine française, j'ai dans
On juge si la bataille fut acharnée à ses l'idée que vous aurez mieux qu'une tranche
pieds. de buffalo à la table de M: d'Eragny.
Les trappeurs se donnèrent du rire à en Et s'adressant aux chasseurs :
crever. — En route, gentlemen! dit-il.
Le gouverneur soupirait. « Notre hôte doit nous attendre. »
;— Senor, lui dit le comte en voyant la Mais Tomaho seul fit mine d'accompa-
44 L'HOMME DE BRONZE

guer le comte ; les autres trappeurs se regar- Tomaho n'en fut pas ébranlé dans sa con-
daient en hésitant. viction.
— Eh ! gentlemen , qu'avez-vous donc ? Le comte lui tendit la main en souriant :
demanda M. de Linçourt étonné. — Cacique, dit-il, vous êtes dans le vrai
— Monsieur le comte, dit Burgh tradui- et ces gentlemen ont tort.
sant la pensée de ses amis, vous et le colonel, Puis aux trappeurs :
' —Ah
vous êtes de noblesse : nous sommes, nous, çà ! voyons, dit-il, est-ce que vous
des hommes de la prairie, et nous serions êtes gens à commettre quelque inconvenance
gênés, fort gênés à ce dîner. à la table d'un hôte bien élevé ?
— Sans compter, dit Tête-de-Bison, que « Etes-vous hommes à dire une gros-
nous n'avons pas les manières du monde et sièreté devant une jeune fille?
que nos costumes ne sont pas de cérémo- « Vous, Main-de-Fer, savez-vous, oui ou
nie. non, jouer galamment de la fourchette?
Tomaho semblait seul déterminé à suivre « Et vous, Bois-Rude, ne ferez-vous pas
le comte ; Tête-de-Bison crut rendre service gaillardement raison à tous les toasts que
à son chef eu le débarrassant de l'Indien. l'on portera?
— Le mieux, dit le est que ! « Par tous les diables ! vous êtes de drôles
Trappeur,
nous allions faire une petite soûlerie d'où- j de corps et vous me faites rire.
verture d'expédition à notre taverne. « Le monde ! Les manières ! Les cos-
« Venez-vous, Cacique? tumés !...
« Quand nous serons ivres, nous battrons « Mes camarades, tout, ce que vous avez
les autres ivrognes, et ce sera très-amusant. » dit là, c'est fadaises et niaiseries !
Tomaho ne goûta pas celte proposition : « Ici, à Austin, le désert commence.
-« Tête-de-Bison, dit-il, j'ai assez rossé « Ici , une femme ne doit exiger des
les Austinois pour aujourd'hui : allez-vous hommes que le respect et la protection.
abrutir avec de l'eau-de-feu si vous voulez, « Un homme ne doit demander à un
vous autres ; moi, je vais au dîner du colonel. autre que le courage et la loyauté.
— Vous y ferez une drôle de tête! dit « Chez le colonel, vous serez ce que vous
railleusement Tête-de-Bison. êtes, d'excellentes gens, sans façon, riant et
L'Indien protesta dignement : parlant franc, buvant sec sans dépasser les
— Moi, Tomaho, dit-il, bornes d'une griserie décente, et tout se pas-
je vous comprends,
grosse Tête-de-Bison. sera d'une façon parfaite.
« Vous voulez dire que je ne serai pas à « Tomaho, mou cher, votre bras, et si ces
ma place. messieurs sont assez bégueules pour ne pas
« Vous vous trompez. nous suivre, nous le verrons bien. »
« J'ai les manières d'un grand guerrier. Tomaho jeta un regard de triomphe sur ses
Cacique de naissance, je me sens d'aussi amis, et, bras dessus bras dessous, lui et le
bonne race que le comte ici présent et que comte se dirigèrent vers la maison qu'habi-
l'autre Français qui nous a invités. tait le colonel.
« J'ai mes peintures de guerre sur la figure Les chasseurs, enchantés au fond, suivirent
et mon grand manteau d'expédition sur les leur chef.
— Et voilà ce
épaules; j'ai mes plumes d'aigle dans la coif- que c'est qu'un vrai gentil-
fure, mes mocassins de buffle aux pieds ; je homme ! dit Rurgh en manière de conclu-
me trouve très-bien habillé, et je dirai même sion.
mieux habillé que le comte notre chef et que « Trouvez-moi donc un bourgeois qui
son ami. ! vous mette tout de suite à votre aise comme
« Je ne dis pas cela pour les offenser, I ça! »
'
mais uniquement parce que je ne vois pas Mais un des chasseurs murmura, d'une
pourquoi je n'irais pas dîner avec eux. » voix sifflante, rauque, péniblement arti-
Les chasseurs haussèrent les épaules, mais culée :
LA REINE DES APACHES 45

— Ce qui me chiffonne, c'est mademoi- \ Aucun défi ne le faisait reculer.


selle d'Eragny : je ne me mettrai pas en | On eût versé la mer dans son gosier que
face d'elle, non, je ne m'y mettrai pas. 1 vagues eussent passé sans désaltérer sa
les
« Elle n'est pas encore habituée à ma j
gorge et sans troubler sa cervelle.
tète. » Jamais il ne perdait la raison.
Puis après un soupir : Rougeaud, court sur ses jambes un peu
— S'être 1torses, l'oeil enluminé, la trogne truculente,
appelé le beau Rugottier !
« Avoir été le plus joli garçon de Ménil- ï verbe haut, clair, railleur,
le il jetait des
montant et le plus beau trappeur de la notes gaies dans la conversation et il s'avi- .
' sait
prairie ! parfois de drôleries assez piquantes.
« Et, aujourd'hui, s'appeler Sans-Nez! Tels étaientles deux chasseurs que le lecteur
« Quel guignon! » ne connaissait pas encore.
Le chasseur, d'un coup de poing, enfonça Nous avons cru nécessaire de les lui pré-
son chapeau sur son front. senter.
De fait, Sans-Nez n'était pas beau. —Va, sois tranquille, dit Bois-Rude à Sans-
Jeune à coup sûr, bien fait, élégant de Nez ; j'arrangerai ton affaire.
taille, de gestes etde manières, il avait une tête « J'intéresserai mademoiselle d'Eragny en
affreuse. Personnen'aiu ailrecomui lîagotlier. j; ta faveur.
Son nez avait été coupé. — Qu'est-ce que tu lui diras? fil Sans-Nez.
Les sourcils avaient été arrachés au-dessus — Je lui dirai que pour attraper les cor-
des yeux avec la peau. beaux il faut un mort, et que tu n'as qu'à te
Plus de paupières ! coucher sur le sable pour qu'ils croient que
Plus de lèvres ! tu es une charogne humaine déjà déchi-
De là une grande difficulté de prononcia- li quetée.
tion. « Quand la jeune personne saura que lu
C'était hideux, non repoussant, toutefois. m'es si utile comme appeau, elle te jugera
Sans-Nez était, même au désert, d'une favorablement. »
propreté, d'une coquetterie extrêmes. La plaisanterie était grossière, brutale ;
Sa blouse de chasse était de fine laine ; mais elle provoqua le rire des chasseurs, y
'
toutes les parties de son costume et de son | compris celui de Sans-Nez.
dénotaient une certaine re- — C'csl pourtant vrai ! dit-il.
équipement
cherche, « Que je m'endorme en plein jour dans la
jj
Enfin cette-tète, déchiquetée parle couteau . I prairie, et les vautours s'imaginent que je
des Indiens, se couronnait d'une splendide suis un cadavre entamé par le bec de leurs
chevelure noire bouclée, au-dessus d'un front : confrères.
très-bien dessiné. « Quand je m'éveille, j'en vois des bandes
Quand on s'accoutumait aux cicatrices, onL qui planent au-dessus de ma tète et qui sont
retrouvait dans les traits des lignes qui per- étonnés probablement qu'un si beau cadavre
mettaient de reconstituer l'ensemble par l'i- sente la chair fraîche. »
magination, et l'on jugeait que Sans-Nez nei Et le rire des chasseurs retentit plus so-
se vantait pas en affirmant qu'il avait étéé nore à l'aveu de Sans-Nez.
la coqueluche des squaws indiennes et dess Mais celui-ci fit un triste retour sur la
senoras mexicaines. réalité.
Avec lui vivait ordinairement, comme as- Il regarda longuement son torse, son mol-
socié de chasse, un certain Bois-Rùde. let nerveux, son pied fin et cambré, sa
C'était un Irlandais jovial, bon garçon, i, \ hanche bien prise; il jeta un coup d'oeil com-
rieur, mais buveur enragé. plaisant sur toute sa personne, leva le bras
Ivrogne ne rendrait pas notre pensée. ; par un geste qui lui était familier, imita avec
Bois-Rude (c'était un surnom) ne s'enivrait it ses doigts un claquement de castagnettes, et
jamais, quoique buvant toujours. . \ dit :
46 L'HOMME DE BRONZE

— Tant de galbe ! ! « Mais vous m'êtes témoin que ce n'est ni


« Tant de chic! la force ni le courage qui ont dû me man-
« Une si belle tèle autrefois, et maintenant quer, lorsque mon aventure m'arriva.
faire peur aux femmes ! « Le subtil aA'ocat Orélie de Touneins..; »
« Quel guignOn ! • . ' Le colonel eut uu soubresaut de surprise ;
— Sàns-Nez, demanda Têlé-dé-Bison, où j mais Grandmoreau intervint.
diable avez-vous été arrangé comme ça? Pour cent douros, il n'aurait pas voulu
j
-— Affaires de femme ! dit le Parisien. I entendre cette histoire.
« Tenez, je ne vous ai jamais conté l'ai- \ — Cacique, diU-il,
plus tard... plus tard...
faire, mais comme là reine aux cheveux i Le colonel comprit qu'il échappait à quel-
d'argent aura querelle avec le comte et con- : que récit interminable, et dit :
séquemment avec noiis, je vous dirai riion —-Cacique, au dessert... vous nous ferez
aventure à table... et... vous verrez... votre récit... que nous écouterons avec
— Est-ce
que la reine est pour quelque j plaisir.
chose dàiis ce qui vous est arrivé?... Puis à ses hôtes :
— Vieux — A table, messieurs!
trappeur, faute dé lèvres, parler ;
mè fatigué. « C'est un dîner à la française que je vais
« Laissez-moi reprendre haleine. vous offrir.
« Au dessert, je ferai des révélations... « J'ai pensé que notre cuisine nationale
piquantes. » vous délasserait des infernales compositions
On arrivait. I culinaires de MM. les Mexicains.
Le colonel et Rosée-du-Matin, comme di- ! — Heureuse inspiration! répondit lo
sait Tomaho, firent un accueil cordial à leurs ' comte !
invités. j On passa dans la salle à manger.
Saiis-Nez remarqua que mademoiselle ' Le'colonel avait fait les choses en genliï-
d'Eragny' rougissait beaucoup en revoyant , homme qui se pique d'exercer noblement
le comte, cl que celui-ci avait eu un long l'hospitalité.
et pénétrant regard pour celle charmante Mets savoureux, vins généreux, empres-
fille. sement cordial du vieux colonel, et, par-
Toutefois Tomaho fut le héros de la ré- dessus tout, la présence d'Une charmante
ception cordiale que reçurent les trappeurs. jeune fille, n'ayant pas assez de ses deux jo-
Mademoiselle d'Eragny savait gré au Ca- lies mains pour servir les sauveurs de son
cique de Ce nom gracieux qu'il avait trouvé père, et dont le doux et brillant regard
pour- elle, et elle le lui témoignait par de cherche à deviner leurs moindres désirs.
bons sourires. ! La conversation s'établit sur le semblant
Le colonel, eh soldat qu'il était, admirait i d'émeute comprimée si lestement par To-
le colosse indien. I màho.
— Soyez les bienvenus, messieurs! dit-il. Puis on parla du blocus.
« Aussi bien, après la scène qui vient de Le colonel était fort ennuyé de ce siège.
se passer et à laquelle nous avons assisté du — Je. suis très-contrarié de ce qui arrive,
haut de notre véràndah, vous devez avoir dit-il.
gagné dé l'appétit: « Le blocus dé ces damnés Peaux-Rouges
« Vive Dieu! cacique. paralyse complètement le coinmerce avec
« Vous avez une façon remarquable de , l'intérieur.
disperser les attroupements. ! « Je suis victime dé ce déplorable Conflit,
« J'allais eburir à vôtre aidé, mais j'ai survenu inopinément et juste à point pour
compris que c'était inutile. » ', retarder tous mes projets.
Tomaho rayonna de joie et d'orgueil. : — Et comment cela? demanda M. de Lin-
— Colonel, dit-il, vous
voyez de vaut vous court avec plus d'intérêt que do curiosité.
un grand cacique, banni de son pays- — Mon cher comté -, dit le
colonel, vous
LA HEINE DES APACHES «

voyez en moi un homme qui a perdu en « Cette femme commande donc à plus de
France une fort belle fortune dans une en- ivingt mille guerriers.
treprise qui a échoué. « On la dit féroce et sanguinaire.
« J'ai voulu reconstituer ma position et je « Jeune et belle, ses cheveux sont entiè-
suis venu en Amérique avec ce qui me reste : rement i blancs, et l'albinisme ne serait pour
deux cent mille francs liquides! ! rien
) dans cette singularité sans exemple chez
« Avec cela, on peut tenter ici quatre j ceux ' de sa race.
« Enfin, ajouta M. d'Eragny, cette fa-
grandes affaires au moins. j
« Qu'une seule réussisse et l'on devient meuse reine passe pour une amazone déter-
millionnaire. minée.
— Avez-vous commencé une opération, « A la tète de ses guerriers, elle com-
mande en chef dans les combats; elle-même
colonel?
— J'allais en mettre une en train. prend part à la lutte, et son adresse, sa force,
son courage, font l'admiration des siens.
« Je voulais organiser l'exploitation d'une
« Les peuples la vénèrent comme une
forêt d'érables. j émanation du
« Exploitation Grand-Esprit.
particulière qui consiste i « Son prestige est immense, et il s'étend
dans la récolte do la sève de ces arbres, et
dans les régions voisines et même au
dans la transformation de celle séve en un jusque
delà des grands rivières du haut-Missouri.
sucre aussi estimé que les meilleurs pro-
M. de Linçourt avait écoulé ' le colonel
duits de la canne.
avec attention ; mais ce fut avec un sourire
« J'ai acheté la concession.
incrédule qu'il demanda :
« Tous mes préparatifs sont terminés de- j passablement —
de volonté de Qu'y a-l-il de vrai, selon vous, dans
puis longtemps; mais, parla j tout cela?
Sa Majesté la reine aux cheveux d'argent, — Tout, ou presque tout, répoiidit sim-
je suis obligé de surseoir à l'accomplissement : d'Eragny.
de mes projets. » j plementM.
— C'est incroyable ! inouï! s'écrialo comte
C'était la deuxième fois que le nom de la j| doutant
; plus que jamais.
reine des Indiens venait frapper les oreilles ! Le trappeur Grandmoreau, qui jusqu'alors
du comte et, somme toute, il savait d'elle peu |;
avait gardé le silence, prononça gravement :
de chose, quoiqu'il se fût engagé à être l'am- ; — M. le colonel ne fait que répéter des
bassadeur de la yille d'Austin auprès de
[ récits dont j'ai pu, moi, vérifier l'exactitude-
cette étrange Majesté. .
I « Je vous le dis, la Reine-Blanche est bien
Les événements s'étaient précipités de telle qu'on la dépeint.
telle sorte, qu'il n'avait pas encore eu le i « Je suis resté son prisonnier
| pendant
temps de prendre ses informations. I
I deux jours, et comme elle ne fait grâce à
— Quelle est donc pn réalité celte reine?
personne, j'allais subir toutes les horreurs
demanda-t-il curieusement : i de la torture avant de
mourir, quand je fus
Sans-Nez, sur cette question, échangea avec délivré dune façon étrange,
ses compagnons un regard significatif ; mais : « Il y eut une éclipse de soleil qui épon-
il laissa la parole à son hôte. !: vanta les Indiens, et
je leur criai que |e
— Je ne puis, répondit le colonel au 1, Grand-Esprit voilait la lumière parce qu'il
comte, que vous répéter les propos qui s'é- n'approuvait pas ma mort : les Indiens cru-
changent ici, rent cette bourde et me lâchèrent,
« Cette femme a réuni sous sa domination « Mais j'en ai assez vu, de la reine et des
;>lus de vingt tribus. Apaches, pour vous dire qu'elle est plus fa-
« Ces tribus ont chacune un chef qui leur rouche, plus sanguinaire qu'aupun de ses
est propre ; mais elles reconnaissent l'auto- sujets. »
rité prépondérante de cplle qu'ils ont nom- Il n'y avait pas à douter de la parole du
mée la Vierge aux cheveux d'argent. Trappeur.
AS L'HOMME DE BRONZE

Ces gens-là ne mentent pas. — Vous riez, vous avez tort I


Le comte le savait. -.**'»* « Je m'appelle Ragottier, j'étais l'agent,
— Parbleu ! s'écria-t-il avec enjouement, ] limier, l'éclaireur du fameux Herrera, que
; le
tout ce que vous me • dites augmente mon 1! j'ai
i quitté pour devenir trappeur. . ,
envie dé faire connaissance avec cette terri- !| : « Pour être beau, j'étais beau.
ble sauvage. ; : |j « Pour être fin, j'étais fin ; même je le suis
— Quoi ! fit mademoiselle d'Eragny avec . encore, et personne ne tend un piège.mieux
rin mouvement d'effroi. que moi.
«Vous oseriez braver cette Indienne? » « Pour être crâne, j'étais.crâne; je le suis
Le comte considéra la jeune fille pâle et toujours.
profondément émue. . « Je ne crains rien.
Calmé et souriant, il répondit : « Mais la beauté s'est envolée !
"-— J'ai promis d'aller à son camp. « Donc, ayant entendu parler de la reine,
— Promis? fit Blanche avec angoisse. ayant eu des succès, passant pour un grand
— Oui ; je suis engagé. chasseur et jouissant d'une renommée avan-
« Je serai très-heureux de vous raconter tageuse , je me. rendis, sous un prétexte
moi-même, demain ou après, comment Sa habile, je m'en vante, au pays des Apaches.
Majesté la reine des Peaux-Rouges m'aura « Je fus bien reçu. »
reçu. Et à Tête-de-Bison qui semblait railler :
— Eh biett! monsieur le comte, dit Sans- — Oui, vieux oui, bien reçu, je
trappeur,
Nez, si la reine vous arrange comme elle m'en flatte.
m'a arrangé, je ne vous vois pas beau après- « Je pousse mes petites affaires et je m'a-
demain. perçois bientôt que je ne suis pas désagréa-
. Cette déclaration de Sans-Nez, faite avec ble à la reine.
les sifflements et les rauquements de voix « Je lui demande sa main... je suis refusé.
une ex- — Et vous appelez cela être bien reçu,
qui lui étaient habituels, provoqua
plosion d'exclamations chez les chasseurs. Sans-Nez ! fit Tête-de-Bison.
La curiosité était vivement surexcitée. —- J'étais refusé, vieux trappeur, pour des
Sans-Nez se leva, il promena sur ses i raisons politiques.
avantages physiques le regard circulaire qui i « La reine me fit dire que la chose ne
lui était familier, il leva le bras, fit retentir ' devait pas me froisser.
le claquement de doigts par lequel il mani- « Enfin on sait ce que parler veut dire ;
festait son admiration pour son galbe et son i elle m'aimait, voilà; mais elle ne pouvait
chic, puis, d'un air navré, au colonel et aui pas m'épouser, pour des raisons d'Etat.
comte : — Et pour vous consoler -elle vous a fait
— Voilà! fit-il. ! arracher les lèvres ! fit Grandmoreau.
« Voilà ce qui reste du plus joli trappeur r — Attendez donc, vénérable Tête-de-
de la prairie. ! Bison.
« Voilà ce qu'est devenu le beau Léon ! ; « Vous allez apprendre comment j'ai
«- J'épouvante les dames et je fais pleurer r perdu mon nez. »
les moutards. Sur ce, nouveau geste, claquement de
« C'est la reine des Apaches qui m'a faitit doigts et clappement de langue.
couper le nez. » Puis Sans-Nez reprit :
Et avec une conviction dont la fatuité co-i- '• —Je n'étais pas content, comme de juste.
mique fit sourire : ! et je me promis d'enlever la reine, éprou-
— Ça se comprend ! vant pour elle une grande passion,
« Elle avait un penchant et
et ' « Je dresse mon embuscade, je parviens à
pour moi,
comme elle craignait de m'adorer, elle a me glisser dans son wigwam, je lui jette un
voulu m'enlaidir. » i manteau sur les épaules et .. je me trouve
Avec qn peu de colère *#ut à coup renversé à terre et garrotté.
LA REINE DES APACH06

— Ah! ah! fit-on. « — Coupez le nez, les oreilles, les sour-


« Elle avait appelé ses guerriers ? cils, les lèvres et les paupières à ce trop
— Du tout ! joli garçon. »
« Elle était plus forte que moi, voilà tout! Ici Sans-Nez joua des castagnettes avec ses
fit Sans-Nez avec bonhomie. doigts et répéta :
« Elle me terrassa avec grâce, aisance et —
Trop joli garçon I
facilité. « Vous comprenez ?
« La poule avait pris le renard. « Trop joli...
« Quand je dis la poule, je suis bête comme « C'est clair. »
une outarde. Puis, fatigué, il murmura très-vite, pour
« C'est une panthère que cette femme-là! » en finir :
L'hilarité fut bruyante. — Bref, on m'a arrange comme vous
Sans-Nez fit une grimace significative, coyez.
protesta contre les rieurs et dit : « La reine m'a dit :
— Il « — Je te laisse vivre !
n'y a pas un de nous qui soit capable
de lutter contre ce démon ! « Il faut que tu souffres longtemps pour
« Vous avez une main de fer, Burgh ; la punir ton audace.
griffe de la reine est d'acier. « Tu ne peux plus être aimé; ce sera ton
« Mais voi