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littéra· e du 16 au 31 déc. 1970
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SOMMAIRE
3 LE LIVRE DE
Andrei Amalrik Voyage involontaire en Sibérie par Maurice Nadeau
LA QUINZAINE
5 INEDIT
Maurice Blanchot L'exij:!;ence du retour
7 LITTERATURE
John Galsworthy La dynastie des Forsyte par Alain Clerval
ETRANGERE
8
Juan Goytisolo Revendication du Comte don Julian par Adelaide Blasquez
10 LETTRE Arno Schmidt Le rêve de Zettel par Karlheinz Schauder
D'ALLEMAGNE
12 Jerzy Lisowski Anthologie de la poésie française par Guy de Bosschère
13
Guillaume Apollinaire Les onze mille verges par Raymond Jean
Les exploits d'un jeune don Juan
14
Livres d'Etrennes par Adelaide Blasquez
16 Les meilleurs livres d'art en 1970 par Françoise Choay
Jean Selz
Marcel Billot
Claude Lepelley
24
Livres d'enfants par Marie-José Lepicard
26 POLITIQUE
Jean-François Revel Ni Marx ni Jésus par Annie Kriep:el
27 LETTRE
Le prinlemps de r Amérique par Marc ~ a p o r t a
D'AMERIOUE
29 HISTOIRE
Claude Mazauric
Sur la Révolution française par Louis Bergeron
Alice Gérard
La Révolution française .
Mythes et interprétations
François Furet et Denis Richet La Révolution française
Albert Soboul
La Civilisation
et la Révolution française
Charles Tilly
La Vendée, Révolution et
Contre-Révolution
31 THEATRE
Dhu-Roi par Lucien Attoun
Tête d'Or
32 CINEMA
Gordon Hessler Scream and scream again par Louis Seguin
Roger Corman Bloody Marna
33
Michel Drach Elise. ou la vraie vie par Roger Dadoun
34
Bertucelli Remparts d'argile par Michel Zéraffa
TELEVISION
L'écriture par l'image par Jean Desfossés
35
Dans les galeries par Jean-Jacques Lévêque
Crédits photograpmquea
2
La Quinzaine
litteraire
François Erval, Maurice Nadeau.
Conseiller: Joseph Breitbach.
Comité de rédaction :
Georges Balandier,
Bernard Cazes,
FrançÔis Châtelet,
Françoise Choay,
Dominique Femandez,
Marc Ferro, Gilles Lapouge,
Gilbert Walusinski.
Secrétariat de la rédaction
et .documentation :
Anne Sarraute.
Courrier liu'eraire :
Adelaide Blasquez.
Maql(ette de couverture :
JacqUes Daniel.
Dessin de Robert Lapoujade
Rédaction, administration :
43, rue du Temple, Paris (4
e
)
Téléphone: 887-48·58.
Publicité littéraire :
22, rue de Grenelle, Paris (7
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François Emanuel.
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Printed in France.
p. 3
p. 5
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p. 13
p. 16
p. 17
p. 18
p. 19
p. 20
p. 22
p. 23
p. 25
p. 27
p.28
p. 29
p. 31
p. 32
p. 33
Gallimard
L'Arc
Gallimard
RN.
Gallimard
Flammarion
Hachette
Flammarion
Skira
Skira
Office du Livre
L'école des Loisirs.
D.R.
D.R.
Hachette Réalités
D.R.
D.R.
D.R.
LE LIVRE DE
Libérez Amalrik!
LA QUINZAINE
La Qn'nza''''' Uttâ'alre, du 16 au 31 décembre 1970
1
AndreÏ Amalrik
Voyage involontaire en Sibérie
Traduit du russe
Coll. Témoins
Gallimard éd., 296 p.
Voyage involontaire en Sibérie a
été écrit antérieurement à l'U.R.S.S.
survivra-t-elle en 1984 ?, que nous
avons lu ici en premier et qui vient
d'envoyer Amalrik en camp pour
trois ans (1). C'est le récit d'une dé-
portation dont l'auteur est revenu en
1966, à vingt-huit ans, et au cours
de laquelle il a eu le triste avantage
de pénétrer dans les couches pro-
fondes de son pays. Ce qui l'a proba-
blement amené à écrire le pamphlet
dont les autorités soviétiques tirent
aujourd'hui vengeance: on n'envoie
pas en effet un exempté du service
militaire pour troubles cardiaques
dans un camp disciplinaire « dur»
sans intention meurtrière. AmaIrik
subit le sort de Siniavski, de Daniel
et de quelques autres pour le même
crime impardoQnable de non-confor-
misme.
Les deux ouvrages ne se ressem-
blent guère. Dans l'U.R.S.S. survi-
vra-t-elle... Amalrik échafaude des
vues à longue portée qui culminent
dans une vision apocalyptique :
celle de la désintégration du régime
post-stalinien et de l'U.R.S.S. elle-
même après que les Chinois l'au-
ront envahie. Nous sommes dans le
domaine de l'hypothèse et de la pré-
diction, l'analyse ne paraît pas tou-
jours solidement fondée. Dans Voya-
ge involontaire en Sibérie l'auteur
se garde au contraire de toute vue
d'avenir, de toute incursion théori-
que, de toute appréciation d'ensem-
ble. Il raconte seulement ce qui lui
est advenu par un enchaînement
de circonstances précises et détail-
lées, et si le fonctionnement des
rouages qui ont pour fin de broyer
tout individu suspect de nourrir à
l'endroit du régime, du Parti, de
l'U.R.S.S., des opinions hétérodoxes
est admirablement décrit, l'auteur
se tient en deça du gémissement, de
la colère ou de l'indignation. Il n'en
appelle ni à la conscience univer-
selle ni aux idéaux du socialisme. Il
se borne à montrer les faits. Au lec-
teur de juger.
Le lecteur juge, en effet, et s'il
n'est pas intimement bouleversé
comme, par exemple, à la lecture du
Premier Cercle, sa conviction néan-
moins se renforce qu'un régime qui
traite aussi abominablement les
hommes - et pas seulement ceux
qu'il met hors de sa loi, nous le ver"
....
rons - qui administre si barbare-
ment les choses, est malfaisant.
Pour ceux qui croient au socialisme
et à une révolution dont la nécessi-
té, quoi qu'on fasse, est inscrite
dans notre propre destin, cette cons-
tatation invite à penser que le fa-
meux dilemme posé par Trotsky à
la veille de la Deuxième guerre
mondiale : « Socialisme ou barba-
rie? » mérite un puissant correctif.
La barbarie n'est plus, hélas, l'apa-
nage des régimes fascistes ou « dé-
mocratiques ».
D'abord, les motifs qui ont fait
arrêter Amalrik. Ils sont à peine
croyables. Il avait pour ami un
peintre dit abstrait, donc mal vu,
Zverev, qui avait, en outre eu le
tort de se laisser exposer à Paris (et
subi, du même coup, les étrivières
de M. Aragon dans les Lettres Fran·
çaises). Les Américains, voulant à
leur tour exposer ses œuvres, dépê.
chent auprès de lui le correspondant
d'un de leurs journaux à Moscou
afin de prendre une interview.
Zverev est introuvable, il vit, en
fait, en clochard, Amalrik s'entre-
met et reçoit chez lui ledit journa-
liste. Il avait voulu oublier que sa
brave ménagère de voisine était,
comme beaucoup de Russes, une in·
dicatrice. Le voici signalé comme
entretenant des rapports avec des
étrangers (et dans quel but, sinon
de subversion et d'espionnage ?),
visité par des argousins, traîné de
bureau en bureau, perquisitionné,
les toiles de Zverev (jugées « porno-
graphiques ») et ses manuscrits (qui
ne peuvent qu'être « antisoviéti-
ques ») saisis. Il n'a occupé jus-
qu'alors que des emplois temporai.
res, son père ancien combattant à
moitié paralysé et cardiaque récla-
mant tous ses soins. Le voici accusé
de « parasitisme ». On le met en
demeure de trouver un travail régu-
lier et on lui en refuse en même
temps la possibilité. La machine qui
l'a happé ne le lâchera plus. Il
passe son temps entre le bureau de
police et la prison, avec de brefs re-
tours à la vie civile qui permettront
d'accumuler de nouvelles preuves
contre lui et de grossir un dossier
à l'origine fort mince. AmaIrik se
défend pied à pied, trouvant padois
refuge derrière les articles du code.
Peine perdue. Déféré devant un
juge-accusateur dont le principal
travail a été de susciter de faux té-
moins, son cas expédié en quelques
minutes, il s'entend condamner à
deux ans et demi de déportation
dans la région de Tomsk.
Il décrit, chemin faisant, les
mille et un aspects de la persécution
policière, le traitement réservé à ses
compagnons de cellule : pochards
invétérés, clochards professionnels,
concussionnaires au petit pied ou
simples filous qui devraient relever
d'une débonnaire correctionnelle ou
des soins du médecin, et qui seront
envoyés du côté de Novossibirsk où
l'agriculture soviétique manque de
bras. La justice, en effet, se borne à
seconder la police, de façon très
obéissante et très zélée, son rôle
consistant seulement à mettre en
forme, si l'on ose dire, des juge-
ments déjà prononcés ailleurs, par
le K.G.B. ou les polices locales.
Aux environs de Tomsk nous voi·
ci dans un autre monde, et plus
étonnant encore. Amalrik est versé
dans un kolkhoze comme il en exis·
te des milliers en U.R.S.S., parmi
des paysans « libres ». TI est commis
aux travaux les plus durs, ce qui
n'est pas pour surprendre, mais son
sort n'est pas pire que celui des
paysans ou, si l'on veut, celui des
« travailleurs kolkhoziens» n'est
guère meilleur que le sien. Ils sont,
certes, assurés de ne pas mourir de
faim, mais cette sécurité ils la
paient très cher, attachés à la glèbe
de leur naissance à leur mort (on
ne s'évade du kolkhoze qu'à la
faveur du service militaire ou
d'aléatoires études), transférés d'un
emploi à un autre qui souvent ne
leur convient pas davantage, payés
en « unités de travail» qui donnent
droit à quelques roubles et un sac
de grains à la fin du mois, ne
connaissant ni jours de repos ni va-
cances (le dimanche, en principe,
jour férié, est consacré au travaîl
« volontaire»), n'ayant pour hori-
zon que leur parcelle individuelle
qu'ils cultivent quand les travaux
collectifs leur en laissent le loisir
(?). Si peu et si mal qu'ils fassent,
on ne peut les chasser du kolkhoze,
cela leur suffit. Pour distraction, la
vodka ou, la vodka coûte cher, la
braga, un alcool obtenu en faisant
fondre trois kilos de sucre dans "un
seau d'eau et auxquels on ajoute en
temps voulu un peu de levure : un
demi-verre de ce tord-boyaux écono-
mique permet d'oublier les misères
de l'existence. Les jeunes danseilt le
soir au club et y. voient de temps .à
3
LES REVUES
~ Amalrik
REIMPRESSIONS
Esprit (novembre 1970)
Livraison très éclectique avec Casa-
mayor (sur une décision de la Cour
de Sûreté), Paul Thibaud (sur la régio-
nalisation), Manuel de Dieguez, Gabriel
Germain et D. Pereira da Costa.
La partie littéraire est consacrée. à
la peinture (Robert Marteau parle de
Goya) et à la poésie de Robert
Lowell.
Le texte le plus curieux est certai·
nement cette prière que Duvallier, le
dictateur de Haïti, a fait distribuer
dans les églises : ft Notre Doc, qui
êtes au Palais national pour la vie, que
votre nom soit béni pour les généra-
tions présentes et futures, que votre
volonté soit faite à Port·au-Prince et
en province... »
Les Cahiers du chemin
(n° 10)
Jean-Luc Parant, Roger Borderie, Le
Clézio, Claude Mouchard, François
Coupry, Jean Roudaut et Jude Stephan
sont au sommaire de ce numéro d'au-
tomne. Pour la première fois, la revue
de Georges Lambrichs inaugure une
partie critique assurée uniquement par
des auteurs de 'la collection c Le Che-
min -.
Entretiens
La revue Entretiens, qui s'est déjà
signalé par de remarquables numéros
spéciaux (dont un sur l'Algérie, publié
sous la direction de Mohammed Harbl,
toujours emprisonné ,à Alger), offre
dans sa dernière livraison un très riche
ensemble de textes sur Roger Vail-
land; de nombreuses photographies
contribuent à faire revivre la sédui-
sante personnalité de l'auteur de Dr6-
le de jeu, mort en 1965. Sont en pré-
paration, par ailleurs, des numéros sur
Lautreamont et sur Antonin Artaud.
Les Temps modernes
(n° 291)
Numéro entièrement consacré aux
luttes américaines, aux Etats-Unis, au
Mexique, en Argentine et en Uruguay.
Ce tour d'horizon est complété par le
reportage d'un jeune professeur, Clau-
de Courchay, à Cuba l'été dernier.
M. Courchay est optimiste.
Action poétique (n° 44)
Après une remise en question de
Jdanov dans le numéro précédent,
c'est une réflexion sur le réalisme so-
cialiste à l'aide de documents et d'un
inventaire critique sérieux qui est au
centre de ce numéro. La partie poéti·
que est assurée par Pierre Lartigue,
Charles Dobzynski, Paul-Louis Rossi,
Claude Delmas ainsi que par des poè-
mes du romancier albanais Ismaël
Kadaré dont nous avons pu lire l'an
dernier le Général de l'armée morte.
La Nouvelle
Revue française (n° 215)
Giuseppe Ungaretti, Jean Grenier,
Daniel Boulanger, Pierre Oster, Pierre
Leyris (sur une pièce inédite de Sha-
kespeare) et Alexandre Blok sont au
sommaire de la N.R.F. Dans la partie
critique, Mauriac, Dickens, Le Clézio,
Poliakoff, Ionesco, Genet et Laurel et
Hardy sont à l'honneur.
(1) Fayard, éd. Voir la Qulnzalne
n° 96.
Maurice Nadeau
Passons sur les tribulations
d'Amalrik (qui relèvent souvent de
l'humour noir), sur l'impossibilité
pour lui de retourner à Moscou au
terme de sa déportation (absent de-
puis plus de six mois, et pour cause,
il perd non seulement son logement
mais cette inscription qui, où que
ce soit, autorise à résider), passons
sur les circonstances tristement bu-
reaucratiques de sa libération anti·
cipée. L'ouvrage vaut surtout par
cette peinture de la vie quotidienne
aux traits innombrables et singu.
liers qui ne sont pas seulement là
pour le pittoresque. A travers eux,
c'est moins le visage du socialisme
qui se laisse voir que celui d'une
Russie millénaire, encroûtée dans
les traditions moyenâgeuses. Amal·
rik les décrit en observateur des
mœurs, sans commentaire acrimo·
nieux ou plaintif, avec même,
quand il s'agit de lui, une pointe
d'humour perceptible jusque dans
le titre de son ouvrage et qui révèle
en ce fragile intellectuel l'homme
supérieur aux événements, inenta-
mable dans ses convictions. Né dans
ce pays et tenant à partager le sort
de ses compatriotes, il voudrait
seulement que ce « socialisme »
qu'il ne récuse pas s'accompagne
des droits fondamentaux générale.
ment reconnus à la personne humai·
ne et généralement, d'ailleurs, si
peu respectés. Il voudrait que son
pays parvienne enfin, cinquante ans
après Octobre, à la « démocratie po-
litique ».
Ses espoirs, il en paie actuelle·
ment le prix, comme l'ont payé ou
continuent de le payer Chalamov,
Soljenitsyne, Youli Daniel et quel-
ques autres. Parce que ces hommes
existent et font face, on n'a pas le
droit, comme. sont portés à le faire
chez nous d'anciens thuriféraires de
l'U.R.S.S. récemment « américani·
sés », de porter un grand pays tout
entier au compte profits et pertes de
la Révolution.
Après avoir fait le tour du mon·
de, le livre d'Amalrik va revenir en
boomerang sur la tête de bourreaux
médiocres et de leurs juges aux or·
dres. Circonstancié et précis comme
une enquête d'ethnologue, honnête
comme le Baedeker d'un monde
moins connu que la Lune, écrit sans
flonflons ni flaflas, Voyage involon·
taire en Sibérie, est animé d'une
force terrible.
ments vétustes menacent de s'écrou-
1er, il faudrait en construire de
nouveaux, mais comme « les auto-
rités traquent avec énergie les char-
pentiers, les fumistes et en général
tous les ouvriers du bâtiment qui
travaillent de façon indépendante »,
ce sont les paysans eux-mêmes qui
doivent édifier de leurs mains de
belles ruines toutes neuves : étables
sur murs bancals, porcheries sans
toit, crèches ouvertes sur le vent si-
bérien. Quand les étudiants d'une
école technique voisine viennent ai-
der à ces travaux hautement qua-
lifiés, c'est encore pis : il n'y a plus
qu'à loger les vaches chez l'habitant.
Curieux étudiants d'ailleurs, bien
intentionnés, et qui voudraient por·
ter remède à ce mal endémique de
la désorganisation dont, à l'exemple
de ce kolkhoze, souffre le pays tout
entier. Il y faudrait une main de
fer, disent-ils, un Staline. Avec
Khrouchtchev, les travailleurs en
prennent vraiment trop à leur aise.
On frémit à penser qu'ils formeront
les cadres de demain. Les plus
« contestataires» d'entre eux, ceux
qui, dans les conversations privées,
dénoncent « les règlements en vi-
gueur dans les usines, le travail très
peu payé, les conditions de vie très
pénibles », ce n'est pas le gouverne-
ment ou l'Etat qu'ils en rendent
responsables, mais les juifs, qui
« ont pris tous les postes ». Beau ré·
sultat de l'éducation socialiste! Ils
sont persuadés, comme tous les So-
viétiques ajoute Amalrik, et « à tous
les niveaux de la pensée », « qu'on
ne peut rien obtenir que par la force
et la contrainte ».
!fB
10u ANDREAS-SALOME : cc FREDERIC NIETZSCHE », 20,95 F
c ... nous avons vécu et pensé pareillement. - Nietzsche à Lou-
B. Russell: ft La Philosophie de Leibniz -, 23,10 F.
A. Labriola: ft Essais sur la Conception Matérialiste de l'His-
toire -, 20,90 F.
M. Halbwachs: c La Classe Ouvrière et les Niveaux de Vie -,
24,70 F.
H. Bourgin: c L'Ecole Normale et la Politique -, (de Jaurès à
Blum), 23,10 F.
M. Blanchot: c Le Ressassement Eternel -, 17,75 F.
Diffusion France: OPHRYS, 10, rue de Nesle, 'Paris (6
e
).
GORDON et BREACH : 7-9, rue Emile-Dubois, Paris (14°).
, 12, Bloomsbury Way - Londres WC 1
autre des films vieux de vingt ans.
Quant aux « têtes pensantes» :
l'instituteur, le président du kol-
khoze, la secrétaire du club, appar·
tenant au Parti, ils s'accommodent
de l'envie qu'ils suscitent en raison
de leUr petit travail de fonctionnai-
res et de leurs salaires plus élevés.
Les déportéi» sont généralement
bien vus des paysans : « nous pen-
sions, dit l'un d'eux à Amalrik,
que nous étions au plus bas de
l'échelle, tu es encore au-dessous
de nous ».
On imagine l'entrain au travail
de ces nouveaux serfs, leur goût de
l'initiative, leur sens de l'organisa-
tion. Ils subsistent, n'est-ce pas suf-
fisant ? Et leur force d'inertie est
incalculable, le comptable, ignare,
en est encore à aligner des bâtons.
pour calculer les « unités de tra·
vail ».
A quoi bon?
Amalrik, que désespèrent cette
arriération ancestrale, la pagaille,
l'immense gaspillage de forces et de
temps dont chacun prend aisément
son parti, ne peut s'empêcher de
donner des conseils, de faire appel
au bon sens du travailleur qui, s'il
l'écoutait, verrait sa peine d'autant
soulagée. On. lui répond par des
haussements d'épaule : les choses
se sont toujours faites ainsi, et puis
à quoi bon ? Bonne ou mauvaise,
la récolte ira de toute façon dans
les magasins de l'Etat. Si elle dé-
passe les prévisions, on n'en travail-
lera pas moins pour cela. Des bâti-
4
INEDIT
Maurice Blanchot


L'exigence du retour
Le nouveau c a hie r de
l'Arc (1) est consacré à l'œu-
vre de Pierre Klossowski. Au-
tour d'une contribution capi-
tale de Klossowski lui-même
- considérations rétrospecti-
ves sur l'ensemble de son œu-
vre d'écrivain, de penseur et
de dessinateur - s'organi-
sent diverses études mytholo-
giques (Catherine Backès-Clé-
ment, Pierre Pachet), psycha-
nalytiques (Gilles Deleuze et
Félix Guattari, Michèle Mon-
trelay et Jean Reboul), rhéto-
riques (le .. théâtre de socié-
té ,,) est évoqué par des tex-
tes de Michel Butor et Geor-
ges Perros). La théologie in-
time, de la Vocation suspen-
due au Baphomet, apparaît
dans l'essai de Jean-Noël
Vuarnet sa sainte .. Thérèse
et le philosophe ". Enfin, l'in-
terprétation décisive qu'a don-
née Klossowski de .. la pério-
de turinoise" de Nietzsche
fait l'objet d'études de Brice
Parain et Claude Vivien, tan-
dis que Maurice Blanchot dé-
crit, à travers Nietzsche et le
Cercle Vicieux : .. L'exigence
du retour". De ce dernier
texte nous sommes heureux
de publier l'extrait ci-dessous:
(1) L'Arc. Chemin de Repentance.
Aix-en-Provence.
Pierre Klossowski
La Quinzaine Uttéralre, du 16 au 31 décembre 1970
Entrons dans ce rapport.
• La mort, nous n'y sommes pas habitués.
La mort étant ce à quoi nous ne sommes pas habitués, nous
l'approchons soit comme l'inhabituel qui émerveille, soit comme
le non-familier qui fait horreur. La pensée de la mort ne nous aide
pas à penser la mort, ne nous donne pas la mort comme quelque
chose à penser. Mort, pensées à ce point proches que, pensant,
nous mourons, si mourants nous nous dispensons de penser: toute
pensée serait mortelle; toute pensée, dernière pensée.
• Le rapport au .. il " : la pluralité que détient le .. il " est telle
qu'elle ne peut se marquer par quelque signe pluriel. Pourquoi?
.. ils" désignerait encore une singularité multiple, un ensemble
analysable, par conséquent maniable... Ils" est la manière dont
Pour Pierre Klossowski, qui a
réinscrit sur nos murs, lui don-
nant sa valeur d'éclat, le signe :
Circulus vitiosus deus, et ainsi,
comme par la main (doucement.
perfidement). nous a conduits
là où. depuis toujours et pour
toujours. dans le temps hors
temps, nous nous rencontrions
sans nous reconnaître et nous
reconnaissions sans nous ren-
contrer. en compagnie des amis
morts. morts et vivant ensem-
ble avec eux :
(il) se libère du neutre en empruntant à la pluralité une possibilité
de se déterminer, par là retournant commodément à l'indétermina-
tion, comme si (il) pouvait y trouver l'indice suffisant qui lui
fixerait une place, celle, très déterminée, où s'inscrit tout indé-
terminé.
Si j'écris il, le dénonçant plutôt que l'indiquant, je sais au
moins que, loin de lui donner un rang, un rôle ou une présence qui
l'élèverait au-dessus de tout ce qui peut se désigner, c'est moi qui,
à partir de là, entre dans le rapport où .. je " accepte de se figer
dans une identité de fiction ou de fonction, afin que puisse s'exer-
cer le jeu d'écriture dont il est alors soit le partenaire et (en
même temps) le produit ou le don, soit la mise, l'enjeu qui, en tant
que tel, principal joueur, joue, change, se déplace et prend la place
du changement même, déplacement qui manque d'emplacement et
à tout emplacement.
il : si je tiens au bord de l'écriture, attentif à ne pas I:y
introduire sous forme majuscule, plus attentif encore à ne pas lui
faire porter un surplus de sens qui lui viendrait de ce qu'on ne
sait pas ce qu'il désigne, ce mot que je maintiens, non sans lutte,
dans la position que momentanément je lui assigne (au bord de
l'écriture), je dois non seulement le surveiller sans cesse, mais, à
partir de lui, par une usurpation ou fiction impossible, surveiller le
changement de place et de configuration qui en résulterait pour ce
.. moi ", dès l'abord à la fois chargé de représenter le même et
~
5
~ Blanchot
l'identité ou la permanence des signes mêmes dans et par leur
graphie, en même temps n'ayant pas d'autre forme que cette fonc-
tion ou ponction d'identité. Le moi n'est pas moi, mais le même
du moi-même : non pas quelque identité personnelle, imperson-
nelle, sûre et vacillante, mais la loi ou règle qui assure conven-
tionnellement l'identité idéale des termes ou notations. Le moi
est alors .une abréviation qu'on peut dire canonique, formule qui
règle et, si l'on veut, bénit, dans la première personne, la préten-
tion du Même à la primauté. De là peut-être ce caractère sacré
qui s'attacherait au moi et que l'égoïsme confisque en en faisant
le privilège du point central qu'il occupe, ainsi que le trait de tout
mouvement de rassembler, associer, grouper; unifier, voire négati-
vement désunifier, dissocier ou désassembler.
• il : au bord de l'écriture; transparence, en ,tant que telle,
opaque; portant ce qui l'inscrit, l'effaçant, s'effaçant en l'inscription,
l'effacement de la marque qui le marque; neutre, sous l'attrait du
neutre, au point de paraître dangereusement le fixer et, si nous
étions capables de le « suivre - jusqu'à ce bord où ce qui s'écrit a
toujours déjà disparu non pas dans l'autre de l'écriture mais dans la
neutralité d'écrire, de nous tenter d'avoir rapport avec ce qui
s'exclut de tout rapport et qui pourtant ne s'indique absolu que
sous le mode relatif (de la relation même, multiple).
Qu'il soit majuscule, minuscule, en position de sujet, en
situation de pléonasme, indiquant tel autre ou aucun autre ou
n'indiquant que sa propre indication, le il sans identité; personnel?
im:>ersonnel ? pas encore et toujours au-delà; et n'étant pas quel-
qu'un ou quelque chose, pas plus qu'il ne saurait avoir pour répon-
dant la magie de l'être ou la fascination du non-être. Pour l'instant,
la seule chose à dire: il, un mot de trop, que par ruse nous situons
au bord de l'écriture, soit le rapport d'écriture à l'écriture, lorsque
celle-ci s'indique au bord d'elle-même.
• Non-présent, non-absent; il nous tente à la manière de ce
que nous ne saurions rencontrer que dans les situations où nous
ne sommes plus: sauf - sauf à la limite; situations qu'on nomme
« extrêmes -, à supposer qu'il y en ait.
• Le rapport de moi à l'autre, difficile à penser (rapport que
« rapporte - le il) : à cause du statut de l'autre, tantôt et à la fois
l'autre comme terme, tantôt et à la fois l'autre comme rapport
sans terme, relais toujours à relayer; puis, par le changement qu'il
propose à moi, celui-ci devant s ' ~ c c e p t e r non seulement comme
hypothétique, voire fictif, mais comme abréviation canonique, repré-
sentant la loi du même, par avance fracturé (alors à nouveau -
sous la fallacieuse proposition de ce moi morcelé, intimement
blessé - à nouveau un moi vivant, c'est-à-dire plein).
• L'Eternel Retour du Même : le même, soit le moi-même en
tant qu'il résume la règle d'identité, soit le moi présent. Mais l'exi-
gence du retour, excluant du temps tout mode présent, ne libérera
jamais un maintenant où le même reviendrait au même, au moi-
même.
• L'Eternel Retour du Même : comlTle si le retour, proposé
ironiquement comme loi du Même, où le Même serait souverain,
ne faisait pas nécessairement du temps un jeu infini à deux entrées
(données pour une et toutefois jamais unifiées) : avenir toujours
déjà dépassé, passé toujours encore à venir, d'où la troisième
lnstance, l'instant de la présence, s'excluànt, exclurait toute possi-
bilité identique.
Comment, sous la loi du retour là où entre passé et avenir
rien ne se conjugue, sauter de l'un à ('autre, alors que la règle ne
permet pas le passage, fût-ce celui d'un saut? Passé, dit-on,
serait le même qu'avenir. Il n'y aurait donc qu'une seule modalité
ou une double modalité fonctionnant de telle manière que l'iden-
tité, différée, réglerait la différence. Mais telle serait l'exigence du
retour: c'est CI sous une apparence fausse de présent» que l'ambi-
guïté passé-avenir séparerait invisiblement l'avenir du passé.
Soit un passé, soit un avenir, sans rien qui permettrait de
l'un à l'autre le passage, de telle sorte que la ligne de démarcation
les démarquerait d'autant plus qu'elle resterait invisible: espérance
6
d'un passé, révolu d'un avenir. Seule, alors, du temps, resterait
cette ligne toujours à franchir, toujours déjà franchie, cependant
infranchissable et, par rapport à « moi -, non situable. L'impossi-
bilité de situer cette ligne, c'est peut-être cela seulement que
nous nommerions le «présent -. '
La loi du retour supposant que «tout - reviendrait, semble
poser le temps comme achevé : le cercle hors circulation de tous
cercles; mais, pour autant qu'elle rompt l'anneau en son milieu,
elle propose un temps non pas inaccompli, fini au contraire, sauf en
ce point actuel que nous croyons détenir seul et qui, manquant,
introduit la rupture d'infinité, nous obligeant à vivre comme en état
de mort perpétuelle.
• Le passé (vide), le futur (vide), sous le faux jour d'un pré-
sent: seuls épisodes à insèrire dans et par l'absence de livre.
• Supposons cela: le passé est vide et seul le jeu multiple de
miroitement, l'illusion qu'il y aurait un présent destiné à passer
et à se retenir dans le passé, conduirait à le croire rempli d'événe-
ments, croyance qui le ferait paraître moins inamical, moins
effrayant: passé alors habité, fût-ce de fantômes, il accorderait
le droit de vivre innocemment (sur le mode narratif) cela même
qui cependant se donne pour à jamais révoqué et en même temps
irrévocable. L'irrévocabilité serait le trait par lequel le vide du
passé marque, en les donnant pour impossibles à revivre et donc
comme' ayant été déjà vécus dans un présent insituable, les sem-
blants d'événements qui ne sont là que pour recouvrir le vide,
l'enchanter en le dérobant, tout de même en l'annonçant par l'indice
d'irréversibilitê. L'irrévocable n'est alors nullement ou pas seule-
ment le fait que cela qui a eu lieu a eu lieu à jamais : c'est peut-
être le moyen - étrange, j'en conviens - pour le passé de nous
avertir (en nous ménageant) qu'il est vide et que l'échéance - la
chute infinie - qu'il désigne, ce puits infiniment profond où tom-
beraient, s'il y en avait, les événements un par un, ne signifie
que le vide du puits, la profondeur de ce qui est sans fond. C'est
irrévocable, indélébile, oui : ineffaçable, mais parce que rien n'y
est inscrit.
Admettons maintenant que les événements ne soient
« réels - qu'au passé, machine fonctionnant de telle sorte que nous
puissions nous remémorer, par une mémoire bien agencée, quoique
avec un léger doute, tout ce que le futur pourrait nous promettre
ou nous faire redouter. Mais le passé n'est-il pas toujours moins
riche que l'avenir et toujours autre? Assurément, sauf si le passé
étant l'infiniment vide et l'avenir, l'infiniment vide, l'un et l'autre
n'étaient que la manièreoblique (l'écran différemment incliné) dont
le vide se donne, simulant tantôt le possible-impossible, tantôt
l'irrévocable-révolu, sauf encore si la loi de l'Eternel Retour ne
laissait jamais d'autre choix que de vivre au passé l'avenir et
l'avenir au passé, sans cependant que passé, avenir soient appelés
à s'échanger selon la circulation du Même, puisque, entre eux,
l'interruption, le défaut de présence, empêcherait toute communi-
cation autrement que par l'interruption : interruption vécue soit
comme le révolu du passé ou le possible de l'avenir, soit précisé-
ment comme l'utopie incroyable de l'Eternel Retour. On ne peut
croire à l'Eternel Retour. C'est sa seule garantie, sa « vérification -.
Telle est, là-bas, l'exigence de la Loi.
• Si, dans « l'effroyablement ancien -, rien ne fut jamais présent
et si, à peine vient-il de se produire, l'événement, par la chute
absolue, aussitôt y tombe, comme l'indice d'irrévocabilité nous
l'annonce, c'est que (d'où notre froid pressentiment) l'événement
que nous croyions avoir vécu ne fut, lui non plus, jamais avec nous
ni avec quoi que ce soit en rapport de présence.
(C'est comme s'il avait écrit dans la marge d'un livre qui
ne serait écrit que bien plus tard, à une époque où les livres depuis
toujours disparus évoqueraient seulement un passé effroyablement
ancien et comme sans parole, sans autre parole que cette voix
murmurante d'un passé effroyablement ancien.)
• Le vide du futur: la mort y a notre avenir. Le vide du passé:
la mort y a son tombeau.
I.ITT.RATURE
. T R A N G ~ R E
Une épopée victorienne
Saut de la mort
roman
1
John Galsworthy
La dynastie des Forsyte
Calmann-Lévy éd., 860 p.
La Forsyte Saga fait partie de ces
livres qui, comme Contrepoint
d'Aldous Huxley, les récits d'Evelyn
Waugh, Sam de Mary Webb ou
1984 de George Orwell, contribuè-
rent au cours de l'entre deux guer-
res à assurer aux lettres anglaises
l'audience du grand public français.
C'est une œuvre qui flatte les
classes dominantes dans le senti-
ment d'appartenir à un esta-
blishment par les valeurs et la cultu-
re. Dans le temps que les sociétés
libérales commençaient de se sentir
menacées par la montée spectacu-
laire des fascismes, en France les
bourgeois conquérants, pour repren-
dre l'expression de C. Morazé, et les
dynasties bourgeoises, si l'on em-
prunte le terme de Beau de Lomé-
nie, n'étaient pas si éloignés, ni par
leur évolution, ni par les institu-
tions économiques ou politiques qui
favorisèrent leur essor, ni par le sys-
tème des valeurs, de la postérité des
chevaliers d'industrie de la Cité,
qu'ils ne puissent prendre un plai-
sir égal à la vaste fresque par la-
quelle John Galsworthy faisait re-
vivre l'épopée de la société v,icto-
rienne.
Galsworthy assimile l'évolution
de la société au transformisme de
Darwin. On ne trouve dans son œu-
vre ni l'utopie socialiste généreuse
de Zola, ni le pouvoir visionnaire de
Balzac, malgré des similitudes su-
perficielles dans la conception du
développement et de l'organisation
sociale. L'auteur s'inspire davantage
d'un mécanisme sommaire. Dans la
Forsyte Saga, hélas, le talent de
l'écrivain ne parvient pas, comme
dans la Comédie Humaine ou les
Rougon-Macquart, à faire démentir
les postulats qui servent d'armature
de base à l'édification du roman.
La vision de l'auteur coïncide, sans
guère les transgresser, avec les
conceptions théoriques insuffisantes
qui l'orientent dans son propos.
L'argent qui a permis à la dynas-
tie d'asseoir sa puissance et son in-
fluence et lui a donné, avec le
temps, un certain raffinement dans
l'art de yivre, prévaut sur toutes
les autres considérations humani-
taires, politiques ou même familia-
les. La famille étant fondée, comme
toute société anonyme, sur la soli-
darité des intérêts et. la valeur des
placements, la parentèle exprime la
consanguinité des partages et le sub-
til dosage des intérêts, plus que les
liens du sang. Mais, il est singulier
de voir un écrivain si pénétré de
l'invincibilité abominable de la rè-
gle sociale, mettre toute sa foi dans
l'amour, seule force capable, selon
lui, de s'opposer au triomphe de
l'absolutisme moral. Car, s'il assu-
re avant tout la perpétuation de
l'espèce, l'amour est aussi le fer-
ment de désordre qui s'introduit au
cœur de la citadelle et l'effrite du
dedans. Par les déportements inso-
lites qui contreviennent aux visées
du clan, il brav.e les préjugés, lézar-
de la façade de respectabilité et
d'hypocrisie.
Il est évidemment impossible de
donner une idée, même simplifiée,
de la multiplicité des intrigues qui
se nouent autour du tronc généalo-
gique des Forsyte. L'ampleur de la
matière ne doit toutefois pas nous
dérober l'extrême simplicité du res-
sort romanesque qui fait progresser
le roman. Il s'agit toujours d'événe-
ments qui ressortissent à la chroni-
d d
. d' .\
que es carnets mon alns: eces,
naissances, mariages, divorces, à
quoi il faut ajouter tout ce qui tou-
che au transfert ou à l'accroisse-
ment des biens. A travers l'écheveau
compliqué d'une fresque qui s'étend
tout ou long d'un demi-siècle, de
1887 à 1930, des dernières années
du règne de Victoria, de la guerre
des Boers aux crises de l'entre deux
guerres, dépression économique de
l'après-guerre, guerre de l'indépen-
dance irlandaise, développement du
Labour et des syndicats, revendica-
tions féministes, la vie de Soames
Forsyte (2" génération de la dynas-
tie), représentant accompli de l'es-
prit de propriété et de la respecta-
bilité bourgeoise, ses deux mariages
malheureux avec Irène, trop belle
pour son étroitesse, et Annette, une
Française, donnent le fil conducteur
d'une action dont les rebondisse-
ments servent à illustrer le conflit
des intérêts et de la passion, de la
raison pratique aussi impérieuse que
l'impératif catégoriqUe de Kant, et
du raffinement dont s'accompagne,
la jouissance des avantages de la
fortune. C'est avec une régularité
cyclique que, sous le voie d'une
affabulation à peine changeante, se
répètent les contradictions entre les
principes qui font les fortunes et la
culture ou l'art de vivre qui contri-
buent à les défaire.
Si, pour Galsworthy, l'amour et
l'art sont les seules forces capables
d'ébranler l'ordre bourgeois, com-
ment ne pas déplorer que sa concep-
tion de l'amour ou ses idées sur la
situation de l'artiste dans la société
soient si timides et pauvres à côté
de celles de Lawrence. A cet égard,
comment ne pas être surpris qu'un
contemporain de D. H. Lawrence,
Virginia Woolf, Joyce, n'ait jamais
senti la nécessité de renouveler la
tradition romanesque de Thacke-
ray ou de Jane Austin? Vanity
Fair et Pride and Prejudice ont une
virulence infiniment plus corrosive
à l'égard de l'ordre établi que le ta-
bleau de mœurs souvent fade et
conventionnel de Galsworthy. Dans
le temps que Lawrence voyait dans
la médiation panique du sexe et du
mythe le moyen de relier l'homme
à un univers dont il est exilé, dé-
possédé par l'argent et l'aliénation
capitaliste, l'écrivain qui nous
concerne ne s'évadaii pas de la sa-
tire des apparences. Il demeurait le
prisonnier de son milieu, lors même
qu'il tentait de s'en affranchir.
A l'égard de la réalité sexuelle,
à l'inverse de Lawrence, Galsworthy
sacrifie sans le vouloir à l'insidieux
opprobe dont le puritanisme vic-
torien couvre les égarements de la
chair. Il est nécessaire au dévelop-
\
pement des sociétés bourgeoises que
l'amour soit réduit aux termes d'un
contrat, afin de ne plus être qu'une
clause de propriété. De même que
l'argent ne doit pas être consommé,
la consommation sexuelle paraît sa-
crilège. A son insu, Galsworthy, par
le culte éthéré qu'il voue à l'amour
fou, le plus souvent platonique, ,sa-
crifie au mythe bourgeois.
N'est-il pas révélateur que la so-
ciété de la fin de l'ère victorienne,
celle des débuts de l'époque edwar-
dienne, tendent aujourd'hui ce mi·
roir jauni où les bourgeoisies des
deux plus anciennes démocraties eu-
ropéennes aiment à se contempler
et à retrouver l'écho nostalgique de
leur prospérité et de leur grandeur
passée? Ce rapprochement tardif,
les affinités que se découvrent, par-
delà le temps, des classes si dissem-
blables en apparence, nous donnent
envie de souscrire au jugement que
Virginia Woolf portait à sa mort
sur l'œuvre de Galsworthy: elle ne
voyait dans cette chemise empaillée
que le peintre cynique et court
d'une société d'oppression.
Alain Clerval
La Qllinzaine Utt6ralre, du 16 au 31 décembre 1970 7
La fin
mythe


l'hispanité
1
Juan Goytisolo
Revendication du Comte
don Julian
Joaquin Ortiz éd., Mexico (1)
246 p.
Est-ce parce que la France de
l'idée n'existe pas que le plus soli·
taire· des Français en fut réduit, sa
vie durant, à se battre les flancs
pour réussir à se faire « une certai-
ne idée de la France», à recréer,
pour son seul usage, la face mythi-
que, idéelle, d'une France que la
révolution bourgeoise de 1789 s'em-
ploya à mettre à bas et dont le
triomphe définitif de l'esprit bour-
geois devait, au siècle suivant, ba-
layer les derniers vestiges ?
L'Espagne mythique, l'Espagne
de l'idée, ou plutôt de la chimère,
qui sustenta les rêves de tant de
romantiques, ce cc cauchemar esthé-
tique» (2) dans lequel l'histoire,
l'Eglise et l'Art se sont acharnés à
-engluer chaque Espagnol, n'existe
que trop: elle est sortie indemne du
8
carnage de 1936 ; elle a bénéficié,
tout au long de trente années de
franquisme, d'une surenchère my-
thologique sans précédent entre une
droite intéressée à masquer la réa-
lité à coups de mythes et une gau-
che incapable de transformer ses
désirs en réalités, préférant les
confondre avec ses nostalgies; et à
l'heure où, sous les assauts conju-
gués de l'américanisation, du tou-
risme et de la technocratie, le cau-
chemar esthétique est en passe de
se muer en cauchemar climatisé,
elle trouve une fortune nouvelle
dans une forme de coexistence qui
est à elle seule un scandale pour
l'esprit.
C'est le scandale de cette coexis-
tence que Juan Goytisolo s'attache
à dénoncer dans son dernier livre :
Revendication du Comte don Ju-
lian, par la voix de son héros - on
serait tenté d'écrire son héraut.
Voix impersonnelle d'un personna-
ge délibérément privé d'identité et
de consistance psychologique et dont
le discours, pour reprendre l'expres-
son de l'auteur (3), sert de véhicule
à une cc agression aliénée, onirique
et schizophrénique» contre les my·
thes qui, en dépit d'une transforma·
tion profonde des structures socio·
économiques, conservent en Espa-
gne tout leur pouvoir.
De Tanger, ville cosmopolite,
lieu d'exil privilégié de par sa posi.
tion géographique, ses traditions
historiques et ses franchises passées,
cet homme sans nom. contemplant
les côtes de son ancienne patrie,
médite, rêve, clame, invective, raille
et, ce faisant, donne superbement
corps à ce vieux rêve que tout Espa-
gnol normalement constitué sent
monter en lui, sauvage, irrépressi-
ble, à quelque moment de sa vie :
en finir une bonne fois avec l'hispa-
nité de Sénèque, le sénéquisme de
Manolete et la quichotisme du Cid,
extirper de lui à tout jamais, sac-
cager, désamorcer radicalement tou·
te cette métaphysique obscène d'une
Espagne héroïque et mystique, pas-
sionnée et tragique, vouée à la tau-
romachie de la vertu, à la haine du
sexe et à la pornographie de la
mort.
Des menus f,its quotidiens, des
choses et des gens qu'il lui est don-
né au gré. de ses pérégri.
nations à travers les rues de la ville,
le narrateur ne retient que ce qui
peut servir à nourrir son délire
mythoclaste. Nous le voyons ainsi
insensiblement amené à s'identifier
au Comte Julian, grand traître de
l'histoire de l'Espagne qui, au VIlle
siècle, dans la même ville dont il
était le gouverneur, trahit sa patrie
en ouvrant les portes de la péninsule
aux musulmans. Reprenant à son
compte, en les inversant jusqu'à
la dérision la plus complète, les
termes d'une tradition qui veut que
la cc souillure» de l'Espagne sacrée
par l'Islam soit la conséquence
d'une ,c faute» d'ordre sexuel
l'amour illégitime du roi Rodrigue
pour la fille de don Julian, il rêve
d'une nouvelle invasion musulmane
qui consommerait la ruine totale
de la terre hispanique, livrée irré·
médiablement à l'érotisme arabe.
Pour le porte-parole de Goytisolo.
la répression, à partir de la recon·
quête définitive de la péninsule par
Ferdinand II, de la sensualité incar·
née par la civilisation islamique, a
eu sur le destin de son pays un effet
de blocage non moins pernicieux
que le mépris des tâches économi·
ques et intellectuelles, associées au
monde hébraïque, après l'expulsion
des Juifs. Répression sexuelle et ré·
pression intellectuelle participent
d'une même démarche et la destruc-
tion de l'Espagne mythique, condam-
née, faute de mieux, à la collusion
de la métaphysique et de l'obscé·
nité, de l'érotique et de la théolo-
gie, doit passer par une érotisation
à outrancc que ce nouveau don
Julian poursuivra, pathétiquement,
à coups de fantasmes, tout au long
de son cauchemar profanateur.
Pour consommer sa trahison,
trahison qui équivaut ici à une for·
me exemplaire de suicide, le héros
de Goytisolo, héraut réduit tout en-
tier à son seul discours, ne dispose
que d'une seule arme : sa langue
natale, elle-même circonscrite à cet
héritage culturel qui est sa vérita·
ble, immarcescible patrie, sa der-
nière possession, la seule part du
patrimoine à laquelle il ne puisse
renoncer, quand il le voudrait, puis-
qu'elle est ce qui constitue la tex·
ture même de sa pensée, de cc qui
lui reste d'être. Dans cette œuvre
de transgression, de contestation
culturelle radicale, les citations lit·
téraires jouent le même rôle que
les descriptions de paysages ou de
personnages dans le roman tradi·
tionnel et l'on retrouvera à la fin
du volume une longue liste d'au·
teurs espagnols que l'auteur remer-
cie pour leur collaboration cc pos·
thume et involontaire ll. Juan Goyti-
solo publie ainsi jusque dans ses
limites extrêmes une vérité que le
puritanisme ou la mauvaise cons-
cience des intellectuels rechigne gé.
néralement à admettre: que l'hom-
me de culture et de lecture entre-
tient, malgré qu'il en ait, avec ses
auteurs et ses livres familiers une
relation non moins intense qu'avec
ses amis vivants et sa réalité quoti.
dienne.
Et nous en arrivons à la dimen-
sion proprement universelle de ce
roman dont on réduirait abusive-
ment la portée ea le circonscrivant
à un thème et à des ob5essions par·
ticulières à l'Espagne, lesquelles, au
bout du compte, pourraient bien
n'être que le dernier piège que
l'hispanité tend à ses contestataires.
à ses contcstataires.
Sans doute une des clefs de don
Julian cst·elle contenue dans le
défi que, son éducation sentimen·
tale parachcvée, Alvaro, le prota-
goniste du précédent roman de l'au·
teur, Pièces d'identité. lance à son
pays du haut du belvédère de Mont-
juich : « Comment te ruiner, Espa-
gne, toi qui n'es plus que ruines? ».
La réponse. suggérée dans Pièces
d'identité, c'est don Julian qui va la
donner à Alvaro et, dans cc scns,
on peut dire que le dernicr roman
de Goytisolo constitue la suite na·
turelle, logique, immédiate du livre
précédent.
Pièces d'identité était une œuvre
de jeunesse exemplaire - il va
sans dire qu'il ne faut pas prêter ici
à ce terme l'acceptation restrictive,
paternaliste ({u'on lui assigne habi-
tuellement - en ce que décrivant
le périple que tout homme jeune
doit accomplir pour découvrir son
identité véritable, il épuisait toutes
les combinaisons possibles de cette
entreprise de destruction des valeurs
héritées qu'est une éducation sen-
timentale - laquelle, de nos jours,
prend nécessairement la forme
d'une éducation politique et cultu-
relle. Mais qu'y a-t-il au bout de
cette quête de l'identité sinon un
nouveau point de départ pour une
quête nouvelle: celle d'une liberté
autrement terrible, qui passe préci.
sément par l'holocauste de cela mê-
me qui désormais nous définit, nous
identifie. Mais laissons parler Goy-
tisolo : cc la patrie est la mère de
tous les vices : et le moyen le plus
expéditif, le plus efficace pour s'en
guérir est de la vendre, de la tra-
hir (H') : pour le simple et suffi-
sant plaisir de la trahison : pour
se libérer de cela qui nous identifie,
qui nous définit : qui fait de nous,
malgré que nous en ayons, ies por-
te· parole de quelque chose : qui
nous donne une étiquette et nous
fabrique un masque (H') : quelle
patrie ? toutes : celles du passé, cel-
5ouvra es·cadeaaz
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les du présent, celles du futur ( ... ) :
refuser l'identité, repartir à zéro :
Sysiphe et anssi Phénix qui renaît
de ses cendres... »
Ainsi, libéré de toute subjectivité
psychologique, cet apatride volon-
taire, cet homme sans masque, sans
étiquette nous invite, au bout du
compte, à aborder dans cette patrie
inconnue qui est la destination ul-
time de toute aventure spirituelle
et dont le nom est peut-être l'uni-
versalité.
Juan Govtisolo a lu Benveniste,
les formali;tes russes et les travaux
de la « nouvelle critique» françai-
se dont il confesse hautement avoir
subi l'influence. Voilà qui ne man-
quera pas de lui aliéner un certain
nombre de lecteurs qui verront dans
les moyens linguistiques mis en œu-
vre dans son dernier livre une illus-
tration plus ou moins fastidieuse des
thèses de Tel Quel. L'emploi sys-
tématique de la seconde personne
du singulier et du futur de l'indi·
catif, l'absence de majuscules et la
ponctuation binaire seraient fasti·
dieux en effet si ces procédés
n'étaient constamment mis au ser·
vice d'un projet critique très précis
qui est de souligner l'effacement
du narrateur au bénéfice d'un dis·
cours littéraire sans commencement
ni fin, équivalent en ses termes,
ouvert de toutes parts, lequel, dans
ce livre comme dans toute œuvre
vraiment significative, est éternel
ressassement, perpétuelle approxi.
mation de ce monde, de cette pa·
trie unique dont nous parle Gilles
Deleuze à propos de la recherche de
Proust.
« Mais en art ou en littérature,
dit encore ce philosophe qui ose
postuler le privilège absolu de l'art
sur la philosophie au regard de la
vérité, quand l'intelligence survient,
c'est toujours après, non pas avant».
Avec la Revendication du Lomte
don lulian, nous assistons une fois
de plus à la miraculeuse conjonc.
tion, indéfiniment répétée dans
l'histoire des civilisations, des véri-
tés abstraites de la théorie et des
vérités très concrètes, partant com-
bien plus révolutionnaires du ly.
risme.
Adélaïde Blasquez
(1) A paraître aux éditions Galli-
mard.
(2) L'expression, quelque peu dé-
tournée de son sens, est de J.-M.
Chastellet dans la Littérature espa-
gnole et le temps de la destruction,
« Les Lettres Nouvelles ", mars-avril
1963.
(3) Cf. l'entretien de l'auteur avec
Claude Couffon dans «Le Monde»
du 11 septembre 1970.
La Qnfnplne UttUalre, du 16 au 31 décembre 1970 '9
LE'ITRE
D'ALLEMAGNE
Un rival allemand
1
Arno Schmidt
Le Rêve de Zettel
Stahlherg-Verlag
Karlsruhe, 1 330 p.
Arno Schmidt a publié voici quel.
que temps deux rapports de travail
substantiels, intitulés Calculs 1 et
II, qui récapitulent les résultats
théoriques de ses recherches expéri.
mentales sur de nouvelles formes
d'écriture en prose. Il y relate son
projet d'élaborer les formes d'écri·
ture en prose corespondant à cel"
tains types d'expériences qui réap-
paraissent constamment. Après
avoir analysé dans le domaine du
conscient trois processus intitulés
« Erinnerung». « LOchrige Ge-
genwart», et « Lanjel'es Gedan-
kenspitel», il réservait la série
d'expériences consacrées au « rêve»
pour un ouvrage qui aurait continué
Calculs. Au lieu de présenter la
mise au point théorique annoncée,
Schmidt a donné directement le ré-
sultat pratique de cette dernière
série d'expériences. En se référant
au Songe d'une nuit d'été de Sha·
kespeare, il a appelé son livre le
Rêve de Zettel. On sait que le tis·
serand Zettel raconte aux protago.
nistes du Rüpelspiel un rêve étran-
ge et profond qu'il prétend avoir
fait. Ce récit est placé en exergue au
début du livre.
Les dimensions inhabituelles de
l'œuvre de Schmidt constituent un
premier sujet d'étonnement. Le li·
vre a le format d'un atlas : 1 330
pages de dimension DIN A 4, envi-
ron 9 kilos; de ce fait, on l'aborde
à la fois corporellement et intellec-
tuellement. Pris dans son ensemble,
le texte contient approximativement
9 millions de caractères, et il rem·
plirait 7 000 pages imprimées nor·
males. Ce compendium géant cor-
respond donc à peu près à vingt vo-
lumes de 350 pages chacun; il est
plus volumineux que la totalité des
livres publiés jusque-là par Schmidt.
On a compté qu'il faudrait 600 heu·
l'es pour le lire, et la teinte jaune
utilisée pour le papier spécial est
destinée à ménager la vue autant
que possible. L'auteur ne se fait pas
d'illusions quant au nombre de ses
lecteurs véritables. Il en compte
390, ce qui, selon ses propres ter·
mes, représente « la racine cubique
de P, P étant la population ».
, Ce livre étant le premier du gen·
re, l'éditeur se trouve confronté à
de grandes difficultés d'élaboration
et de fabrication. Il a publié cette
. œuvre géante en offset, sous forme
10
de typoscript, en faisant un fac·si·
milé du texte dactylographié. Mal-
gré son prix considérable, l'édition
signée et limitée à 2 000 exemplai.
l'es était épuisée avant la fin de la
souscription.
Tout aussi inhabituel est le tra-
vail physique et psychique investi
par l'auteur dans cette entreprise.
Arno Schmidt a consacré près de
dix ans à la réalisation de son rêve
littéraire. Il entreprit les travaux
préliminaires au début des années
60, et consacra six ans, d ~ 1963 à
1969, à la rédaction de· son magnum
opus. Cette œuvre capitale, long.
temps attendue, contient la somme
de ses travaux et de ses expériences
antérieures. Il a procédé à l'agen.
cement systématique des notes, des
idées et des citations contenues
dans douze boîtes de 130 000 fiches.
On ne louera jamais assez le travail,
les sacrifices, le courage et le zèle
de ce Jean-Paul du XX, siècle. Si
l'on s'avisait de croire que Schmidt
s'est épuisé dans ce livre, on n'a
qu'à savoir qu'il travaille déjà à la
traduction d'un copieux roman de
Bulwer-Lytton. Il prévoit ensuite la
rédaction d'un roman dont les gran·
des lignes sont déjà fixées.
Le contenu du livre n'est pas
moins singulier: il s'agit du songe
fantastique d'une nuit et d'un jour
d'été. Dan Pagenstecher, maître des
livres et des esprits, se consacre à
des recherches personnelles dans
une maison de bois sur la lande de
Lünebourg. Un jour, il reçoit la
visite de Paul et de Wilma Jacobi,
accompagnés de leur fille, âgée de
seize ans. Le couple travaille à une
traduction d'Edgar Allan Poe, et
veut demander à Pagenstecher des
renseignements sur certains détails
,de la vie et de l'œuvre de l'écrivain
américain. Cette description minu-
tieuse du déroulement d'une jour.
née rappelle - et ce n'est pas un
hasard - l'Ulysse de Joyce, qui ra·
conte vingt.quatre heures de la vie
du juif irlandais Leopold Bloom. De
même que cette joumée du 16 juin
1904 à Dublin est entrée dans l'his-
toire de la littérature sous le nom
de Bloom's Day, peut.être qu'un
jour les 1440 minutes consignées
par Schmidt sur un nombre pres-
que égal de pages grand format ac·
querront la célébrité sous le nom
de Dan's Day.
Bien que l'œuvre s'appelle « ro-
man », sans plus de précautions, elle
se distingue fortement des réalisa-
tions habituelles du genre. L'œuvre
en prose de Schmidt se situe bien
plutôt dans ce domaine intermédiai·
re entre le roman et l'essai qu'avant
lui Hermann Broch, Robert Musil
et Thomas Mann ont essayé de cul-
tiver. L'action romanesque sert seu·
lement de coulisse à une recherche
réflexive entreprise par les quatre
personnages principaux sous la for-
me d'un dialogue que viennent in-
terrompre le monologue intérieur et
le commentaire critique du narra-
teur. Les discussions dans la mai-
son et le jardin, les promenades
dans la lande et la forêt n'ont en
définitive qu'un seul but : faire
progresser, non le cours de l'action,
mais le déroulement de la recher-
che. Enfin, les rapports humains
entre les personnages principaux
sont eux aussi subordonnés à ce
but.
Pour cette recherche intégrée au
genre romanesque, Schmidt a déve-
loppé un mode de présentation
complexe. Presque toutes les pages
de son livre contiennent trois blocs
de textes qui, au lieu de se dérouler
les uns à côté des autres, sont im-
hriqués les uns dans les autres. Il
avait déjà utilisé la technique typo-
graphique des deux colonnes imbri-
quées dans KalI ou Mare Crisium.
Les différentes dispositions typo-
graphiques marquaient l'alternance
de deux plans, celui des expérien-
ces sur terre (plan 1) et celui des
expériences sur la lune (plan II).
Le quotidien réel et le jeu de l'ima-
gination se donnaient mutuelle·
ment des suggestions, des idées et
des impulsions. Les trois colonnes
du Rêve de Zettel, écrites (vu leur
format particulier) sur une machine
à écrire à tabulateur et à chariot
large, annoncent trois niveaux de
conscience. La colonne du milieu, la
plus large, contient le déroulement
du récit et de l'action, à gauche,
on trouve des digressions particuliè-
res et de nombreuses citations des
œuvres de Poe, le tiers droit est ré-
servé à des remarques générales.
Ce côté multiforme de la cons-
truction du texte permet à l'auteur
de dresser un procès-verhal détaillé
des événements et des conversations,
mais aussi des associations d'idées et
des citations. L' «œil» constam-
ment variahle procure l'impression
d'une polyphonie optique, d'une
partition d'idées et de conversations,
d'un hallet entre la fiction et la ré-
flexion. La richesse d'invention
d'Arn'o Schmidt dans l'agencement
des textes est inépuisable, de sorte
qu'il n'y a pas deux pages qui se
ressemblent. Le nom du narrateur,
Daniel Pagenstechem (1), évoque
beaucoup de choses, entre autres le
fait que l'auteur « grave» le dessin
des pages à la façon dont un « écri-
vain» calligraphie sa copie (2).
C'est pourquoi un dessinateur pren-
drait lui aussi un grand plaisir à la
conception typographique du livre.
Dans cet important livre-montage,
les arts s'unissent pour engendrer
une œuvre d'art totale.
Pourquoi le système de représen-
tation complexe de Schmidt, pour-
quoi ces entretiens hrillants entre
quatre amateurs de littérature sur
l'œuvre de Poe et ses arrière-plans
hiographiques? Schmidt utilise
pour Poe la méthode qu'il avait dé·
jà expérimentée dans une étude sur
Karl May, son caractère, son œuvre
et son influence. Les œuvres de Poe
sont pour lui les produits d'un refou-
lement de l'Eros, elles transposent
dans le domaine littéraire des rêves
sexuels et des fails scandaleux. Poe
est pour lui le prototype d'un grou-
pe de poètes mus par l'imagination,
chez lesquels les incitations essen·
tielles proviennent du subconscient.
La culture comme sexualité subli-
mée : on se souvient d'avoir déjà
lu cela chez Sigmund Freud. De
fait, après Joyce, c'est Freud dont
Amo Schmidt vient de découvrir
la portée pour son étude du monde
et de la littérature. C'est la premiè-
re fois qu'il utilise les instruments
freudiens sur une vaste échelle ; les
représentations freudiennes l'aident
à identifier et à déchiffrer des phra.
ses ambiguës.
Au moyen de digressions qui re·
lèvent de la linguistique et de la
psychanalyse, de la théorie de la
sexualité et de la sociologie de la
culture, Schmidt entreprend de re-
chercher les symboles sexuels dans
l'œuvre de Poe. Il n'est presque pas
de décor, d'événement, de personna-
ge ou d'objet où il ne cherche déses-
pérément à diagnostiquer une ac·
tion de substitution ou l'image d'un
organe. Il voit presque toujours
dans l'intrigue une correspondance
sexuelle, le monde de l'image est
pour lui la projection du monde
corporel. Pour démontrer ses thè·
ses, Schmidt donne des références
tirées de différents niveaux de si·
gnification. Dans ce travail, le rôle
essentiel revient, non aux témoigna.
ges hiographiques, mais uniquement
aux expressions linguistiques du
poète. Du destin des héros et de la
situation psychique des personnages,
il tire des conclusions sur la pel"
sonnalité et le caractère de l'auteur.
La nature prohlématique de Poe
fournit à Amo Schmidt un vaste
champ d'action. Dans ses efforts
de Joyce
pour éclairer le monde obscur dont
sont issues les créations littéraires,
il procède d'une façon à la fois ri·
goureuse et arbitraire. Ses découver-
tes et ses interprétations oscillent
entre la profondeur et la banalité,
ce qui fait balancer l'humeur du
lecteur entre le plaisir et l'irritation.
Dans son analyse du monde des
mots et des représentations de Poe,
Schmidt élabore un type particulier
d'étude étymologique. Il est attentif
au choix des mots et aux associa-
tions caractéristiques, à l'engrenage
et à l'enchevêtrement de certaines
expressions. Il parvient de cette fa·
çon au résultat suivant : le sens
secondaire des mots et des expres-
sions peut être ramené à des modè-
les fondamentaux simples qu'il
nomme des « étyms ». Il utilise un
procédé de phonétique combinatoire
pour démontrer le voisinage séman-
tique de concepts qui remontent à
un étym, à un noyau verbal. II
ajoute cette remarque : « Le cons-
cient parle par expression. Mais
vous savez d'après la Science des
rêves de Freud que le subconscient
balbutie un espéranto bouffon qui
lui est propre; .car il utilise à la
fois des images symboliques et des
parentés entre mots pour rendre
simultanément plusieurs significa-
tions. Je voudrais nommer étyms
ces formations nouvelles qui ressem-
blent à des mots et qui servent aussi
bien à l'apparente précision de la
langue normale qu' « aux amphi-
bologies des arrière-pensées, actes
manqués et lapsus : la partie supé-
rieure de l'inconscient par étym ».
Dans le dialogue entre les quatre
personnages principaux, Schmidt a
élargi et amélioré la forme de dia-
logue de ses features radiophoni-
ques. Les divers commentaires et
confessions sont ourdis, interrom-
pus, poursuivis et finalement menés
à leur terme. On voit alterner des-
criptions simples, passages en lan-
gue scientifique et textes obscènes ;
la langue, la création littéraire et la
vie s'interpénètrent. Cette surabon-
dance de texte et de matériau est à
peine ordonnée. Même les intertitres
qui découpent l'œuvre géante en
huit livres ne créent pas les césures
manquantes. Ils ne font qu'indiquer
que le livre contient plusieurs ro-
mans en un seul, qu'il fait interve-
nir plusieurs plans dans l'action et
regroupe plusieurs niveaux à l'in-
térieur de la conscience.
L e ~ personnages ont un rôle dou-
ble : d'une part, ils assument leurs
propres conflits. ils souffrent de la
puberté ou de la ménopause: d'au·
tre part, leur attitude reflète des atti.
tudes de Poe. Des messagers et des
personnages caricaluraux viennent
sans cesse retarder le déroulement
de l'intrigue; toutefois, ils ne par·
viennent pas jusqu'au cœur de l'ac-
tion et de la réflexion. Schmidt s'est
efforcé d'assouplir l'unité d'atmos-
phère et de ton du livre par des in-
grédients romanesques et un comi·
que plein de verdeur. Il recourt à
des métamorphoses fantastiques et
à des allégories mythico-naturelles
pour interrompre le fanatisme de
cette réflexion sur l'art.
Ces intrusions ne font que ren-
forcer l'impression d'un monologue
sans fin où le narrateur à la premiè-
re personne et le moi du narrateur
se seraient scindés en q ~ a t r e per-
sonnages.
Pour lire l'essai romanesque de
Schmidt sur Poe, il est nécessaire
de connaître les œuvres de l'auteur
américain. Une fois de plus,
Schmidt déploie son immense cul-
ture sur un thème, et il en impose
au lecteur par des détails de prove-
nance parfaitement diverse. Outre
des extraits en anglais des œuvres
de Poe, qu'il présente comme des
pièces justificatives à l'appui de ses
affirmations, on trouve, également
destinées à étayer sa démonstration,
de nombreuses références aux sour·
ces de Poe. Et, pour finir, innom-
brables sont les allusions multifor-
mes et les textes extraits de l'en·
semble de la littérature universelle.
Schmidt cite l'Ancien Testament,
Catulle, Ovide, Lucien, Rabelais,
Cervantes, Holberg, FIetscher, Spen-
ser, Sterne, Irving, Dickens, Bul·
wer, Cooper, Scott, Tieck et E.T.A.
Hoffmann. A son Panthéon inté-
rieur, où Joyce occupe une place do-
minante, viennent s'intégrer de nou-
veaux goûts et de nouvelles incli·
nations. Ceux-ci se manifestent
dans les extraits d'ouvrages psycha-
nalytiques et de théories de la
sexualité, dans les renvois à Freud,
à Stekel et à Hirschfeld.
La reproduction parfaitement fi·
dèle du manuscrit offre au lecteur
une possihilité unique de regarder
l'atelier de l'auteur et lui permet
de voir la structure d'une œuvre
en train de se faire, a work in pro-
gress. L'impression en offset repro-
duit parfaitement la texture
complexe du texte, avec ses complé-
ments manuscrits, ses passages bar-
rés et ses corrections. Collés à l'in·
térieur du texte, on trouve des ex-
traits de journaux, des photogra-
phies, des diagrammes, des dessins
faits dans les marges et des esquis-
ses de plan. Par exemple, le Iccteur
remarque que l'auteur a utilisé deux
machines à écrire dont les caractè-
res étaient différents, ou que les
corrections ultérieures ont été effec·
tuées avec un soin tout particulier.
Les lignes et les passages supprimés
ont exactement la forme d'un rec·
tangle dont la surface est intégrale-
ment couverte d'encre de Chine. Ce
sont là en définitive des choses se·
condaires, mais elles contribuent
elles aussi à occuper l'imagination,
la réflexion et le pouvoir combina·
toire du lecteur.
Ce Rêve de Zettel, qui était l'un
des projets les plus attendus de ces
dernière années, est remarquable
aussi bien au point de vue du conte-
nu que du point de vue de la forme.
A partir de l'Eros, du paysage et de
la littérature, qui constituaient jus-
que-là sa Trinité, Schmidt a essayé
dans le livre qui nous occupe d'étu-
dier le travail créateur de l'écrivain
et de faire une psychanalyse de
l'œuvre d'art verbale. Son analyse
d'un cas particulier problématique
s'élargit jusqu'à devenir une étude
générale sur l'essence de la littéra-
ture. Les repérages psychologiques
entrepris dans ce sens sont suscepti-
bles de modifier plus d'une concep·
tion du langage et de la création ar-
tistique. Du point de vue formel,
Schmidt a peut-être réalisé l'équiva.
lent allemand de Finnegan's Wake
de James Joyce. La puissance du
langage et la richesse d'invention
verbale, l'entrelacement de la pho-
nétique, des associations et des jeux
de miroir sémantique permettent
réellement de comparer l'œuvre de
Schmidt à la poésie intellectuelle
du grand Irlandais. En dernier res-
sort, la surenchère textuelle et l'in-
consistance 'formelle de la langue
constituaient la seule chance pour
l'auteur de représenter d'une façon
valable le monde complexe de ses
idées, de ses images et de ses infor-
mations. Dans le Rêve de Zettel.
Schmidt a créé un continent épique
plein de possibilités esthétiques in-
connues, et nous devons y voir un
des chefs-d'œuvre littéraires de no-
tre siècle.
Karlheinz Schauder
Traduit de l'allemand
par J .L. LebravE'
(l) Sens littéral : «graveur de
pages ".
(2) Le terme «Schriftsteller" a
désigné jusqu'au début du XVIII'
siècle l' « écrivain public ", qui rédi·
geait des lettres pour autrui (die
Schrift stellen).
KARL MARX:
DIFFERENCE DE LA PHILO-
SOPHIE DE LA NAT URE
CHEZ 0 E M 0 CRI T E Er
EPICURE [avec Travaux pré-
paratoires]. Traduction, intro-
duction et notes par J. Pon-
nier.
J. BAUBi:ROT :
LE TORT D'EXISTER. Des
juifs aux Palestiniens.
DOPPET:
APHRODISIAQUE EXTERNE
ou TRAITE DU FOUET. Réé-
dition d'un ciassique,
MAUPERTUIS, CONDILLAC,
TURGOT, DU MARSAIS,
ADAM-SMITH:
VARIA L1NGUISTICA. Préface
par M. Duche!. Choix et no-
tes par Ch. Porse!.
P. CORNEILLE:
SUR ENA, GENERAL DES
PARTHES, Edition, introduc-
tion et notes par J. Sanchez,
SADE:
IDEE SUR LES ROMANS.
Edition et notes par J. Glas-
tier.
RICHARDSON:
PAMELA ou LA VERTU RE-
COMPENSEE.
HUMBOLDT:
DE L'ORIGINE DES FORMES
GRAMMATICALES.
M. MOLHO:
LINGUISTIQUES ET LANGA-
GE.
GONGORA:
LES SOLITUDES, SOLEDA-
DES Edition bilingue,
BOULGAKOV:
IVAN VASSILIEVITCH, Tra-
duction P, Kalinine.
ROUSSEAU:
ESSAI SUR L'ORIGINE DES
LANGUES. Introduction et no-
tes par Ch. Porse!.
Là Quinzaine UtténÛl"e, du 16 au 31 décembre 1970
1 1
Varsovie
Une anthologie
de la poésie française
L'œuvre
1
Jerzy Lisowski
.AlItologia poezji Francuskiejl
Anthologie de la poésie française
(t. II)
Czytelnik éQ. Varsovie, 775 p.
Le dessein semblait extravagant,
l'ambition démesurée, la gageure
intenable. Et, pourtant, l'utopie s'in-
carne progressivement, le projet est
déjà à moitié réalité. Georges Li-
sowski, le maître d'œuvre, a déga-
gé, au seuil du premier tome (dans
un avant-propos succinct, mais den-
se), l'axe essentiel de l'aventure té-
méraire qu'il méditait simultané-
ment d'assumer et de nous faire
partager : une appréhension globale
de la poésie épique et lyrique fran-
çaise (de ses origines à son étape
actuelle), à travers quatre volumes
- le mot volume n'étant point ici
un euphémisme. La publication, au-
jourd'hui, du deuxième tome cor-
respond sans doute au mouvement
le plus vif de l'effort. Dix ans au-
ront été nécessaires à la mise en
chantier de l'Ouvrage, et quatre ans
séparent la parution de chacun de
ses deux premiers volets : l'Antho-
logie prend plus exactement sa di-
mension, ainsi mesurée au temps
qui lui a déjà été consacré.
Georges Lisowski, secrétaire de
rédaction de la revue littéraire
Tworczosc (la Création), sans doute
actuellement la mieux informée et
la pLus dynamique de Pologne; cri-
tique d'une pénétrante lucidité et
traducteur de valeur (nous lui de-
vons, notamment, la version fran-
çaise de Tango, de Mrozek, de Mère
Jeanne des Anges, d'Iwaszkiewicz,
et de plusieurs nouvelles du Traité
des Mannequins, de Bruno Schulz),
est tout particulièrement qualifié
pour la tâche qu'il a entreprise. De
mère française, il aura vécu dix ans
en France (de 1940 à 1950 : les an-
nées où la guerre et ses études se-
condaires et supérieures se sont
confondues), avant de choisir de re-
tourner dans son pays natal. A
l'Université de Lille, sa matière de
prédilection était le Moyen Age
français. En Pologne, il est devenu
l'un des meilleurs spécialistes de la
littérature classique et contempo-
raine polonaise. Il est donc, aujour-
d'hui, ce qu'il est convenu d'appeler
un parfait bilingue. Et sa naturelle
aisance quand il se meut d'une
culture à l'autre, et qu'il s'entend
à corn-prendre des génies aussi dif-
. férents, avec une égale intuition de
leur spécificité, il l'utilise au ser-
vice de l'Œuvre présente. Celle-ci
ne constitue ni un choix d'humeur,
ni un travail d'érudition (tel qu'il
pourrait apparaître à un regard dé-
nué d'attention), mais plutôt un
panorama, et sans doute le plus
vaste et le plus divers qui se soit
jamais déployé, où l'auteur (j'allais
écrire le créateur) a tenté de conci-
lier les goûts du lecteur courant
(qui aspire à retrouver des textes
connus ou réputés) avec ceux du
chercheur ou de l'amateur le plus
exigeant. N'oublions guère que cette
anthologie est destinée à un public
polonais pour qui les seuls poètes
français connus sont Villon, Ron-
12
sard, Racine, Hugo, Baudelaire, Mal-
larmé, Rimbaud et Apollinaire. Ce
qui n'est déjà pas si mal (citez-moi
les poètes polonais que vous avez
lu ?).
Le deuxième volume recouvre la
période historique qui s'étend de la
Renaissance à la Révolution, ou l'ère
poétique allant de Malherbe à Ché-
nier. Les poètes, représentés par
leurs œuvres, sont ici au nombre de
soixante-dix. Même diversité de gen-
res (épique et lyrique) et de tempé-
raments connus et inconnus : les
plus illustres, Sponde, Viau, Mar-
beuf, Voiture, Scudéry, Corneille,
Scarron, La Fontaine, Molière, Cy-
rano de Bergerac, Boileau, Racine.
Voltaire, Beaumarchais, Florian, voi-
sinant avec de plus obscurs, tels
Clovis Hesteau de Nuysement, An-
dré Mage de Fiefmelin, Honorat
Laugier de Porchère, Jean de Lin-
gendes, Denis Sanguin de Saint-Pa-
vin, Charles Vion Dalibray, Jean
Mairet, Claude Le Petit, Nicolas Léo-
nard, etc. C'est, toutefois, au com-
merce de ces derniers que l'on ris-
que de se ménager les plus agréa-
bles surprises.. Ainsi, pour ma part,
ai-je découvert (après Lisowski, et
bien d'autres, sans doute), mais
sans que ma joie en soit pour au·
tant atténuée, la charmante Antoi-
nette DeshouIières (1638-1694) qui,
sans atteindre à la haute voix d'une
Louise Labbé, n'en déroule pas moins
son chant, avec une grâce infinie
et une belle sûreté de ton.
Georges Lisowski ne pouvait évi·
demment s o n ~ e r à se charger, seul,
de la traductIOn de l'ensemble des
textes contenus dans cette monu-
mentale anthologie (bien qu'il ait
« abattu JO une grande part du tra-
vail). Il s'est donc entouré d'une
pléiade d'écrivains, parmi les plus
doués que compte aujourd'hui la
Pologne (les Julia Hartwig, Jaros-
law Iwaszkiewicz, Adam Wazyk, Ar·
tur Miedzyrzecki, Mieczyslaw Jas-
trun, etc.), qui se sont efforcés, le
plus souvent avec succès, à resti·
tuer en polonais, à partir de tra-
ductions littérales, les poèmes fran-
çais dans leur plus haute fidélité
poétique. Mais, aux côtés de ces
écrivains contemporains «un long
cortège" de poètes polonais, chemi-
nant à travers quatre siècles d'his-
toire, fait ici figure de traducteurs.
Les deux tomes en préparation,
et qui achèveront de donner son
poids spécifique et son sens à l'aven-
ture, nous conduiront de Chateau·
briand à Germain Nouveau, et de
Rimbaud à Aragon .et à quelques-
uns de ses cadets les plus piaffants.
Je ne connais guère, pour ma part.
d'ouvrage anthologique d'une telle
ampleur et d'une telle richesse, dont
n'aura finalement été exclu que la
« poésie populaire", considérée par
l'auteur, à tort ou à raison, comme un
sous-produit (du moins en France).
Et, Georges Lisowski remarque très
justement qu'un tel effort (qui n'est
consenti dans les pays capitalistes
les plus importants que par les
trusts d'édition les plus puissants)
n'a été rendu possible que dans le
cadre d'une économie socialiste et
grâce à elle.
Guy de Bossc1tère
1
Guillaume Apollinaire
Les onze mille verges
L'Or du temps éd., 222 p.
I
Les exploits d'un jeune Don Juan
L'Or du temps éd., 127 p.
Dans l'abondance et la
diversité des «d i S cou r s
sexuels JO (j'emprunte l'ex-
presssion à Sollers) qui nous
sont offerts aujourd'hui - du
Complexe de Portnoy, à Eden,
Eden, Eden, de New York par·
ty à l'Image - les œuvres
érotiques d'Apollinaire, réédi-
tées non pas sous le manteau
mais sous les plus attrayan-
tes couvertures, ne font pas
mauvaise figure.
Œuvres érotiques? Les raffinés
diront qu'il s'agit de la plus basse
pornographie. Et l'on sait très bien
qu'Apollinaire écrivit ces livres à
l'âge de vingt-six ans pour gagner
l'argent que son petit emploi dans
une banque et sa collaboration à de
jeunes revues ne lui procuraient
pas : il fit ce qu'il fallait faire et eut
la main lourde. De toute façon, il
gardait l'anonymat. Seulement voi-
là : il arriva que les deux petites ini·
tiales G. A. qu'il avait tout de même
eu l'imprudence de laisser porter
sur un catalogue pour curieux, sont
devenues célèbres, et aujourd'hui
nous n'avons plus le droit (ni mê·
me la simple possibilité) d'ignorer
que les Onze mille verges et les
Exploits d'un jeune Don Juan lui
appartiennent. Alors, regardons-y.
Les Exploits d'abord. Dans une
annonce clandestine de 1907 repro-
duite par Louis Perceau dans sa
Bibliographie du roman érotique,
ils s'intitulaient Mémoires, et,
comme le héros s'appelait Willie,
on pouvait penser que les réminis-
cences autobiographiques n'étaient
pas bien loin. De fait, il y a dans
les aventures du jeune Roger -
c'est son prénom définitü - beau-
coup de choses qui sentent l'en-
fance et l'adolescence, et plus parti-
culièrement cette enfance et cette
adolescence mi-monégasque, mi-
flamande ou allemande, qu'a impré-
gnées une si vive odor di femina,
qu'ont traversées jeune mère, jeu-
nes tantes, jeunes parentes, jeunes
amies. Tout est là, dans le livre,
et cet érotisme presque innocent
dans ses désordres, ses audaces et
ses incorrigibles curiosités, a en effet
quelque chose d'étrangement do-
mestique et familial.
cc Le château ))
On ne sort pas du monde clos de
cette grande demeure qui s'appelle
le Château - et qui ressemble
peut-être à ce domaine de Neu-
Glück perdu dans la forêt rhénane
où Apollinaire avait fait, auprès
d'Annie, ses premières (ou secondes)
armes poétiques et amoureuses -
puisqu'on y trouve, à portée de la
main, tous les « charmes» que l'on
souhaite : tantes et sœurs délurées,
paysannes, servantes, voisines,
concierges... Le jeune homme ima-
gine, regarde, touche, explore,
compare. Non sans quelque forme
de progression méthodique qui fe-
rait croire parfois à une curieuse
description in vivo des différents
stades de « fixation » sexuelle (éta-
pes incestueuses comprises), en cette
époque où naît la psychanalyse!
Mais enfin, ce qui domine, c'est
l'idylle, l'idylle érotique, dans sa
naïve luxuriance. Et comme le châ-
teau est plein de corridors, de gre-
niers, de verdures et de labyrinthes,
on est aussi proche de la Comtesse
de Ségur (dont les audaces sexuelles,
on le sait d'ailleurs, ne se comptent
pas) que de Casanova.
Il en va tout autrement avec les
Onze mille verges. D'abord le lan-
gage y a une étrange puissance
« quantitative» et générative. Le
titre nous en avertit : vierges ou
verges, emblèmes de coït ou de fla-
gellation, les mots sont porteurs
d'une pluralité de sens, d'une infi·
nité d'images, et Apollinaire ne se
prive pas d'en jouer. Ensuite, il
ne se prive pas non plus de mettre
dans ce livre tout ce qui peuple et
hante sa mythologie personnelle. A
commencer par tous les fantasmes
« cosmopolites» qui traversent sa
biographie réelle ou imaginaire et
sont si caractéristiques des obses-
sions xénophiles/phobes qu'il parta-
ge avec son époque. Son héros, en
effet, porte le beau nom roumain de
Mony Vibescu (fort proche de
quelque Bibesco proustien) et le
titre de hospodar héréditaire : Apol.
linaire s'épanouit dans le monde des
boyards et des hospodars : il y
trouve quelque chose à la mesure de
son appétit de luxure et un aliment
à ses rêveries « généalogiques ». Dès
le début du livre, il annonce : « Bu-
carest est une très belle ville où
il semble que viennent se mêler
d'Apollinaire
par Raymond Jean
traduit de l'américain
par Monique Fang
184 pages - 29 F
John Cage
Silence
.A Cologne, en 1 9 ~ 2
.la portière du train : « Et 'comme
on passait sur un pont, le prince se
mit à la portière pour contempler
le panorama romantique du Rhin
qui déployait ses splendeurs ver·
doyantes et se déroulait en larges
méandres jusqu'à l'horizon. Il était
quatre heure.'. du matin, des vaches
paissaient dtlns les prés, des enfants
dansaient déjà sous les tilleuls ger-
maniques. Une musique de fifres,
monotone et mortuaire, annonçait
la présence d'un régiment prussien
et la mélopée se mêlait tristement
au bruit de ferraille du pont et à
l'accompagnement sourd du train
en marche. .Des villages heureux
animaient les rives dominées par les
burgs centenaires et les vignes rhé-
nanes étalaient à l'infini leûr mo-
saïque régulière et précieuse ».
Etrange pause. Etrange roman-
tisme. Mais, cette fois encore, Apol-
linaire est là tout entier, avec la.pOé-
sie des Colchiques. Et, pour qui sait
lire, sa « thématique » la plus pero
sonnelle se découvre à chaque ligne
des Onze mille verges. Ses mythes
intimes y coexistent pacifiquement
avec ses plus atroces fantasmes. Ce
n'est pas un des moindres paradoxes
de ce livre aussi monstrueusement
que tendrement érotique.
Collection des Lettres Nouvelles
collection dirigée par Maurice Nadeau
genre d'ébats. Cependant, le trait le
plus original de son érotisme « litté·
raire » est peut.être dans un certain
don d'écriture qui le pousse à une
extrême précision descriptive dans
l'évocation des détails sexuels. Cer-
tes il sacrifie en cela aux lois du
genre et fait scrupuleusement, avec
un zèle jamais lassé, ce qu'on at·
tend de lui. On dirait pourtant qu'il
prend un plaisir tout personnel, vi·
siblement fait du sens de la « trans-
gression » et du viol du langage, à
accuser les traits, les ombres et les
lumières, à faire voir, dans un per-
pétuel grossissement, tout ce qui
peut être vu. Ce pouvoir d'exhibi·
tion de l'écriture, il en use sans re·
tenue et parfois avec une insistance
qui prend curieusement la forme
d'une obsession - s'agissant notam·
ment des seins, des fesses, des cuis·
ses et des croupes - du « gros» et
du surabondant. Tout Apollinaire
est là si on le connaît un peu, avec
sa truculence, sa démesure, son rire,
ses indécences et son énorme
« obscénité » caractérielle. Il a une
certaine façon sexuelle d'utiliser le
mot « cul» qui trouve peu d'équi.
valents (sauf, peut-être, paradoxale-
ment, chez Bataille).
Le plus étrange, et c'est par là
qu'il faudra terminer, c'est qu'au
milieu de cette prolifération obscè-
ne, la plus discrète, la plus secrète
poésie tout d'un coup se glisse. Le
passage le plus étonnant du livre, à
cet égard, est celui où, au détour
d'une page, sans transition, parmi
les délires copro et nécro-philes du
sleeping, on peut lire cette descrip-
tion du paysage qui se découpe dans
Pulsions sadiques
ou Ida, qui appartiennent pourtant
aux milieux sociaux comme aux
pays les plus divers, n ' ~ n t pas
grand-chose à leur envier.
On ne s'étonne pas que la lubri-
cité de Mony renaisse, inépuisable.
ment, de l'une à l'autre. L'érotisme
féminin est fêté ici avec autant de
prodigalité que l'érotisme masculin.
Quelque chose de différent, pour-
tant, apparaît avec des personna·
ges comme Cornaboeux et La Cha-
loupe, abominables malfrats sortis
tout droit des Mystères de Paris qui,
au moins dans un des épisodes par·
ticulièrement délirants du livre, in·
troduisent une note de violence
sanglante dont des prodiges d'hu·
mour rocambolesque ne parvien.
nent pas à effacer tout à fait le côté
inquiétant.
On touche ici à une composante
particulièrement appuyée de l'éroti-
que apollinarienne qui est la pré-
sence de pulsions sadiques très bru-
tales et très franchement assumées.
Il n'est pas nécessaire de rappeler
qu'elle est décelable dans toute son
œuvre - y compris dans son
œuvre poétique - comme dans son
comportement réel : les Lettres à
Lou en témoignent assez ainsi que
tous les textes où les choses de
l'amour se trouvent mêlées aux cho·
ses de la guerre. Pas plus qu'il n'est
nécessaire d'insister sur l'intérêt
éclairé qu'Apollinaire a porté, en
un temps où ce n'était pas ordi-
naire, à l'œuvre' de Sade.
On verra dans les Onze mille
verges jusqu'à quels dérèglements
frénétiques peut aller la violence de
cette pulsion. La scène de l'orgie en
sleeping, terminée par un double
assassinat, est révélatrice à cet
égard, tout autant que les scènes
de vampirisme sur un champ de ba-
taille qui occupent la dernière par·
tie du livre. Et dans telles pages de
haut déchaînement sexuel, on a
beau lire des délicatesses du genre :
« Ses dents déchirèrent le dos d'une.
blancheur polaire et le sang vermeil
qui jaillit, vite coagulé, avait l'air
d'être étalé sur de la neige», il
n'en est pas moins vrai que la domi-
nante est souvent atroce ivresse « du
sang, de la merde et du foutre mê-
lés» où Apollinaire se plonge avec
une troublante rage.
Oui, on tue, on viole, on éventre
dans ce livre. Et le poète du Pont
Mirabeau est très à l'aise dans ce
l'Orient et l'Occident », et, très vite,
nous verrons des Roumains, des
Serbes, des Monténégrins, des Alba-
nais, présider aux exploits sexuels
de Mony. Cela se terminera avec des
Turcs, des Allemands, des Tatars,
des Japonais, des Mandchous, et des
batailles orgiaques à Port.Arthur,
dans une atmosphère qui, candeur
en moins, n'est pas loin d'évoquer
celle de Candide. L'Orient-Express,
et-" ses équivoques sleepings, est là
pour relier l'Asie à l'Europe.
Dans ces conditions, on voit que
le hospodar héréditaire, trouve,
d'entrée de jeu, un cadre digne de
ses princieres prouesses. Nous dé·
couvrons vite que, grand amateur
de femmes et en même temps giton
du vice-consul de Serbie, il n'est
pas très regardant sur l'orthodoxie
sexuelle. Mais quand il quitte Bu-
carest pour Paris, à la fin du cha·
pitre 1, ce sont d'autres surprises
qu'il nous réserve. A partir de ce
moment-là, le ton monte, le rythme
s';lCcélère, l'imagination s'échauffe,
et le lecteur, entraîné, ne tarde pas
à s'apercevoir que la notice du cata-
logue clandestin de 1907 ne mentait
pas, qui disait : « Les scènes de
pédérastie, de saphisme, de nécro-
philie, de scatomanie, de bestialité
se mêlent ici de la façon la plus
harmonieuse». Très harmonieuse,
en effet. Au point que le lecteur se
sent devenir le lieu (commun) des
fantaisies sexuelles les plus inatten·
dues. Le mot fantaisie étant d'ail-
leurs parfaitement à sa place ici,
aussi bien par son sens propre que
par celui qu'Apollinaire semble
vouloir lui donner à tout moment :
joyeuse humeur dans les déporte-
ments les plus atroces. Et sans dou-
te est-ce un effet de son art littérai-
re. La notice du catalogue le dit
d'ailleurs, en concluant: « Sadiques
ou masochistes, les personnages des
Onze mille verges appartiennent
désormais à la littérature ».
érotique
Du tempérament
Ces personnages, il serait difficile
de résumer, ou même de simple.
ment énumérer, leurs prouesses éro-
tiques. Disons simplement qu'Alexi.
ne et Culculine (qui s'appelle d'ail-
leurs, à la manière des « lionnes »
de l'époque, Culculine d'Ancône)
ont un tempérament qui aide à
comprendre pourquoi Mony a pré-
féré Paris à Bucarest. Et que, Estel·
le Romange l'actrice ou Mariette la
servante, ainsi que Wanda, Hélène
La QuInzaIne Uttéralre, du 16 au 31 décembre 1970
13
Littérature
La série «Bordas Encyclopédie»
s'enrichit d'un nouveau titre : le
premier volume de litté-
raire de l'humanité, publi(}-.-sous la
direction de Roger Caratini et pré-
facé par Roland Barthes. Abondam-
ment illustré, l'ouvrage, qui traite
des littératures allemande, anglai-
se, américaine et française, ne pré-
tend nullement être exhaustif inais
s'attache avant. tout à proposer une
conception vivante et originale du
savoir littéraire, fidèle en cela à
l'orientation générale de cette col-
lection dont la présentation mérite
tous les éloges.
Chez .le même éditeur, en colla-
boration avec Robert Laffont, pa-
raît' une importante Histoire de la
littérature française, allant des
Classiques aux philosophes, par A.
Lagarde et L. Michard. Le volume,
-enrichi de 32 en cou-
leurs, d'une bibliographie. et d'un
index des noms et des œuvres ci-
tés, est le deuxième tome d'·une
série qui en comprendra cinq, sous
le titre général de «Bibliothèque
des connaissances essentielles,..
La collection «Les sentiers de la
création,. de Skira (voir les nO' 88
et 94 de la Quinzaine) noùs a pro-
posé cette année tout un évantail de
fort beaux livres, remarquablement
présentés, abondamment illustrés et
d'une lecture souvent passionnante.
. Citons notamment: Je n'ai jamais
appris à écrire ou les incipit, par
Aragon; Découvertes, par E. Iones-
co; les Mots dans la peinture, par
M. Butor; l'Empire des signes, par
Roland Barthes; l'Ecriture des
pierres, par Roger Caillois; Portrait
de l'artiste en saltimbanque, par J.
Starobinski; Orion aveugle, par
Claude Simon; Imaginaires, par J.
Prévert; Admirable tremblement du
temps, par Gaëtan Picon.
La collection «Les joyaux de la
littérature lO, éditée par la Société
. Encyclopédique Française (O.D.E.G.
E.), se propose de mettre à la por-
tée des lecteurs à un prix aborda-
ble les chefs-d'œuvre de la litté-
rature populaire du XIX" siècle
dans une présentation qui était
jusqu'ici réservée aux bibliophiles.
Chacune des œuvres sélectionnées
est présentée selon l'édition origi-
nale,. avec les gravures des plus
grands illustrateurs romantiques.
Parmi les ouvrages parus : les
Contes fantastiques d'Hoffmann;
le Capitaine Fracasse, de Théophile
Gautier; la Peau de chagrin, de
14
Balzac; la Dame aux camélias
d'Alexandre Dumas fils;
me-de-Paris, de Victor Hugo; les
Trois mousquetaires et Vingt" ans
après, d'Alexandre Dumas.
Au Seuil, trois succès de l'année
ont été repris en édition reliée de
luxe à l'occasion des étrennes: les
Bienheureux de la désolation d'Her-
vé Bazin; Kamouraska d'Anne Hé-
bert (voir le n° 107 de la Quinzaine)
et Un Printemps d'Italie d'E. Ro-
blès.
Au Seuil également, les Rougon-
Macquart d'Emile Zola ont été ré-
édités en six volumes illustrés et
reliés dans la collection c L'Inté-
grale ,..
Les éditions Erker (diffusion We-
ber) publient, sous le titre de la
Flûte de Jade, un recueil de poèmes
d'amour chinois, calligraphiés dans
leur langile d'origine et traduits en
anglais et en français, tandis que, à
l'occasion du centenaire de Lautréa-
mont, paraît aux éditions Paris-Noé,
u., fort beau volume des Poésies
d'Isidore Ducasse, illustré de dix li-
thographies originales de Hans Hel-
mer.
Chez Garnier, la collection c Pres-
tige,., consacrée à des ouvrages clas-
siques et dont la présentation (re-·
liure à l'ancienne, nombreuses illus-
trations) est particulièrement soi-
gnée, nous offre, parmi les derniers
titres parus : l'Illustre Gaudissart
et la Muse du département, de Bal-
zac; Romans et nouvelles, de Ma-
dame de La Fayette; la Dame de Pi-
que et autres nouvelles, de Tché-
khov; la Vie de mon père, de Rétif
de la Bretonne.
La collection c La Gerbe illus-
trée,. de .Gallimard présente les
Œuvres d'André Malraux en quatre
volumes, ornées d'illustrations ori-
ginales d'Alexeieff, de Chagall et de
Masson (388 F les quatre volumes),
et A la recherche du temps perdu.
de Marcel Proust en sept volumes
illustrés par Philippe Jullian (57480
F). '
Chez le même éditeur ont été
réédités de nombreux romans con-
temporains dans la collection reliée
c Soleil,. : Abahn Sabana David, de
M. Duras (voir le n° 98 de la Quin-
zaine); la Guerre, de J.M.G. Le Clé-
zio (voir le n° 103 de la Quinzaine);
Ulysse, de James Joyce; Portnoy et
son complexe, de Ph. Roth (voir le
n° 16 de la Quinzaine); l'Iris de
Suse, de J. Giono (voir le n° 92 de
la Quinzaine); Derrière la vitre de
R. Merle; Point du jour, d'A. Bre-
ton.
Nouveaux titres dans la
«Bibliothèque de· La Pléiade,. :
Œuvres complètes de Lautréamont
et Germain Nouveau, présentées par
Pierre-Olivier Walzer (voir le n° 98
de la Quinzaine); la Petit Dorrit
suivi d'Un Conte de deux villes, de
Charles Dickens, publié sous la di-
rection de P. Leyris et dans une tra-
duction de J. Métifeu-Bejeau; Moll
Flanders et autres œuvres roma-
nesques de Daniel Defoe, avec une
introduction de F. Ledoux, traduit
de l'anglais par F. Ledoux et M.
Schwob ; Propos II. 1906 -1936,
d'Alain, texte établi et annoté par
S.S. de Sacy; le tome 1 des Œu-
vres de J. Renard, textes établis,
présentés et annotés par L. Gui-
chard.
Chez Albin Michel, qui a entrepns
l'édition en sept· volumes illustrés
des Œuvres complètes de Pierre
Benoît, nous sont proposées les Œu-
vres complètes en deux volumes re-
liés de Guy de Maupassant, les Œu-
vres complètes en quatre volumes re-
liés de Romain Rolland ainsi que
les Mille et une nuits, dans une tra-
duction de René-R. Khawam, en
quatre volumes illustrés de minia-
tures en quadrichromie.
La collection c Les peintres du
livre,. des éditions L.CL (diffusion
Garnier) comptent cette année deux
nouveautés : l'Art d'aimer, d'Ovide,
illustré de seize bois et 12 lithogra-
phies de Maillol et le Florilège des
amours de Ronsard, qui. rassemble
vingt-trois poèmes et chansons choi-
sis par Matisse, accompagnés de
soixante lithographies originales du
peintre.
Chez Buchet-Chastel, la trilogie
d'Henry Miller : la Crucifixion en
rose (Sexus, Plexus et Nexus) est
présentée, à l'occasion des fêtes de
Noël en trois beaux volumes reliéS.
Un autre chef-d'œuvre de la littéra-
ture anglo-saxonne, Au-dessous du
volcan, de Malcolm Lowry, nous est
également proposé chez cet éditeur
en édition reliée.
Chez Calmann-Lévy, où l'on peut
se procurer les Œuvres complètes
en dix tomes reliés, d'Ernest
nan, ont été réédités, à l'occasion
de la project,ionClu feuilleton télé-
visé, adapté du grand roman de
John Galsworthy, deux volumes de
la Forsyte saga ;' la Dynastie des
Forsyte et Une Comédie moderne.
A la Table Ronde, enfin, la série
des œuvres d'Alphonse Allais, Tout
Allais, est maintenant complète
avec le huitième et dernier volume
des Œuvres Posthumes, récemment
paru, .!equel groupe des chroniques,
des pleces écrites entre 1889 et 1911
des contes et des nouvelles inédites:
Livres
Essais
Couronné par le Prix des graphis-
tes 1970, la Lettre et l'image de
Massin (voir le n° 96 de la Quinzai·
ne), qui traite de la figuration dans
l'alphabet latin du VIII" siècle à
nos jours, passionnera tous ceux
qu'intéresse l'histoire de l'art et des
civilisations. Ce livre est actuelle-
ment disponible chez Gallimard où
vient également de paraître, sous le
titre d'Ecritures, un ensemble de
textes de Max Ernst, accompagné de
120 illustrations extraites de son
œuvre.
Les mélomanes trouveront dans
la Musique de Roland de Candé, qui
se présente à la fois comme une
discographie, un dictionnaire et un
vaste travail de synthèse sur les
formes, les techniques et les instru-·
ments en tous temps et en tous
pays, une véritable somme en ma-
tière de connaissances musicales
(Seuil).
C'est une encyclopédie, richement
. sur le développement des
mstruments de musique au cours
des âges que nous proposent R. Bra-
gard et Ferd J. De Hen' avec les
Instruments de musique dans l'art
et l'histoire (A. De Visscher diffu-
sion Garnier).· , .
Réalités-Hachette publie, dans sa
collection c Génies et réalités,., un
sur Schumann, présenté
sous divers aspects par F. Mallet-
Joris, M. Brion, M. Fleuret, C. Ros-
tand, etc. De nombreuses illustra-
tions agrémentent les textes.
Deux nouveaux titres dans la col·
lection c Musique,. de Griind : les
Instruments de musique populaire
d'A. Buchner et A travers chants:
de Jacques Chailley. Les volumes
reliés, comportent de
illustrations en noir et en couleurs
une introduction et un index. '
Nouveau titre également dans la
collection c Traditions musicales,.
de Buchet-Chastel: Musique du Ja-
pon.
Publié sous la direction de Marc
Honneger, chez Bordas le Diction·
naire de la musique en' deux tomes
abondamment illustrés contient
5 500 articles rédigés plus de
150 spécialistes.
Sur la danse, la Bibliothèque des
Arts présente un fort bel album
réunissant 64 dessins de Michel La-
rionov, reproduits en fac-similé, avec
des textes inédits sur l'histoire des
d'étrennes
ballets russes de leur création à leur
disparition et des photos prises sur
le vif de la Pavlova, Serge Lifar,
etc. : Diaghilev et les ballets.
De leur côté, les cinéphiles trou-
veront avec l'Encyclopédie du ciné-
ma par l'image, de Roger Boussinot,
un large panorama du septième art,
illustré de 3 000 reproductions en
noir et en couleurs de photos de
films (Bordas).
Plus spécialisée, la collection « Ci-
néma Club" de Seghers leur offre
un ouvrage de Léon Barsacq, pré-
facé par René Clair : le Décor du
film, étude à la fois historique,
critique et technique, augmentée de
120 documents, de nombreuses re-
productions de maquettes, illustrant
les grandes réalisations du décor de
film dans le monde entier. Autre
titre dans la même collection : le
Cinéma fantastique, de René Prédal,
étude d'ensemble sur les différents
aspects de ce genre cinématographi-
que (110 illustrations).
Sur un texte de Robert Benayoun,
Losfeld présente un fort beau livre
consacré à un grand cinéaste espa-
gnol, illustré de montages photogra-
phiques : Images de Bunuel, tandis
qu'aux éditions Corymbe Pierre Le-
prohon consacre une importante
étude, augmentée de cent docu-
ments, à l'œuvre de Charlie Chaplin.
Dans la nouvelle collection «Les
usuels ", inaugurée cet autornrie par
Hachette en coédition avec Tchou,
le Nouveau dictionnaire des diffi-
cultés du français, de J.-P. Colin
répertorie quelque 10000 mots et
offre 30 000 réponses qui font le
point sur ce qu'il est convenu d'ap-
peler le «bon usage ", cependant
que le Nouveau dictionnaire des ci-
tations françaises, de Pierre Oster
propose plus de 16 000 citations d'au-
teurs français suivies d'un index.
Biographies
Mémoires
Correspondances
En édition reliée dans la collection
«Le temps retrouvé,. du Mercure
de France, les Mémoires de Mada-
me de Staal-Delaunay, dame d'hon-
neur de la duchesse du Maine à la
Cour de Sceaux, qui évoque ici ses
souvenirs des premiers temps de la
Régence (présentation par Gérard
Doscot). Autres titres disponibles
dans la même collection : les Mé-
moires de Madame Roland; les Mé-
moires intimes de Napoléon la: par
Constant, son valet de chambre;
les Actes du Tribunal Révolutionnai-
re, textes recueillis et commentés
par Gérard Walter; les Mémoires
de la duchesse de Tourzel (La fa-
mille royale sous la Révolution).
Après Voltaire et Bussy Rabutin
(voir le n° 10 de la Quinzaine), Jean
Orieux publie chez Flammarion une
nouvelle biographie, à la fois très
documentée et fort attrayante quant
.à la présentation, sur Talleyrand.
Nouveau titre dans la collection
«Le livre de chevet,. de Tchou :
Correspondance féminine, qui réu-
nit, en quatre volumes, les lettres
des épistolières les plus célèbres
des lettres françaises, telles que Ma-
dame de Sévigné, Madame de Staël,
Juliette Drouet, George Sand.
Plus de 500 documents dont de
nombreux inédits, des lettres et
des extraits du Journal, composent
le nouveau « Livre d'identité" consa-
cré à Cocteau sous le titre d'Album
Cocteau, chez le même éditeur.
Histoire
A l'occasion du centième anniver-
saire de la Commune, les Editions
Sociales présentent, sous le titre de
la Commune de 1871, par Jean Bru-
hat, Jean Dautry et Emile Tersen,
un grand album accompagné de 400
photographies dont certaines sont
encore inédites.
Dans la collection «Ages d'or et
réalités" d'Hachette, Vienne au
temps de François-Joseph évoque,
avec de nombreux documents à l'ap-
pui, la vie dans la capitale de l'Au-
triche à une époque particulière-
ment prestigieuse. de son histoire,
cependant que le Siècle de Saïnt-
Louis publié à l'occasion du sep-
tième centenaire de la naissance de
ce roi, sous la direction de Régine
Pernoud, est un brillant tableau,
fondé sur une importante documen-
tation, de la France gothique.
Deux nouveaux titres dans la col·
lection des «Panoramas étrangers "
de Seghers : le Siècle de Périclès,
par Michel Nouhaud et le Siècle
élisabéthain, par André Castegna.
Dans la «Bibliothèque historique
illustrée" d'Arthaud, Simone Poi-
gnant nous propose un beau livre
intitulé les Filles de Louis XV -
L'aile des princes, tandis que dans
la série des «Grandes civilisations ,.
du même auteur, Albert Soboul étu-
die la Civilisation et la Révolution
française.
De son côté, Denoël a lancé cette
année une nouvelle collection histo-
rique composée d'ouvrages élégam•.
ment présentés et abondamment
illustrés : «Histoire de France,..
Parmi les derniers titres parus :
la Fraru:e de la Révolution (1789-
1799), par F. Dornic; la France de
Napoléon la: (1799-1815) par P. Sus-
sel; la France des lumières (1715-
1789), par P. Galliano, R. Philippe et
P. Sussel; la Fraru:e de la bour-
geoisie (1815-1850) et Louis XIV
(1645-1715).
Chez Albin Michel, Donald Earl
brosse dans le Siècle d'Auguste (un
volume relié avec 84 hors-texte en
couleurs et de nombreuses figures et
plans) un vivant tableau de la vie
politique, sociale et religieuse à
Rome et dans les provinces romai-
nes au premier siècle de notre ère,
tandis que Michael Avi-Yonah retra-
ce l'Histoire de la Terre Sainte dans
un très bel ouvrage, abondamment
illustré, et que Max Wurmbrand en
collaboration avec Cecil Roth, évo-
que, par le texte et par l'image,
l'épopée du Peuple juif ou quatre
mille ans de survivance.
Toujours chez Albin Michel,
l'aventure de la voile (1520-1914), par
Donald MacIntyre, est une· vaste
fresque de la navigation à voile en-
globant quatre siècles d'aventures,
retracées à travers les documents
laissés par ceux qui les vécurent
(400 planches en couleurs, 400 mo-
nochromies), tandis que chez Ro-
·bert Laffont les Grandes routes ma-
ritimes,· par Bruno Tavernier, re-
constitue l'histoire des grands iti-
néraires de la navigation
sous la forme d'un bel album relié
et illustré de nombreux documents
en noir et. en couleurs.. Signalons
également, aux Editions Maritimes
et d'Outre-Mer (diffusion Seuil) les
Derniers voyages de forçats et de
voiliers en Guyane, Les· Derniers
Antillais, par Louis Lacroix (32 hors-
texte, 3 cartes).
Chez Robert Laffont, la collection
des «Grands monuments de l'His-
toire,., remarquable par sa présen-
tation et son iconographie, propose
deux importantes rééditions : His-
toire du déclin et de la chute de
l'Empire romain, d'Edward Gibbon
et Histoire des origines du christia-
nisme, d'Ernest Renan.
Aux amateurs d'histoire qui ont
aussi le goût des beaux livres, nous
recommandons également un album
composé par Lucien Bodard et qui
retrace dans l'esprit des grandes
émissions télévisées l'épopée de
Mao (Gallimard); Charles le Témé-
raire, par John Bartier, qui se pré-
sente à la fois' Fàmme un remar-
quable ouvrage d'histoire et un ma-
gnifique livre d'art, illustré par des
des œuvres les plus
prestigieuses des artistes dont s'en-
toura la Cour de Bourgogne (Ed. de
l'Arcade, diffusion Garnier); Rome.
1630, par Yves Bonnefoy, premier
volume d'une nouvelle collection
consacrée aux périodes clés de l'his-
toire de l'humanité (Flammarion);
la Fantastique épopée du Far-West,
de Fronval et Murtin, en deux to-
mes enrichis de nombreux docu-
ments photographiques (collection
« Pilotoramas ". de Dargaud) et la
Véritable conquête de l'Ouest, pré-
facé par Yves Berger, illustré de
400 photographies d'époque et qui
analyse en détail l'histoire du grand
Ouest américain (Tchou).
Humour
$Dus le. titre de Trésors du rire,
François Caradec a rassemblé des
textes drôles dus aux meilleurs au-
teurs du XIX' et du XX' siècle,
d'Alphonse Allais. et Villiers de
l'Isle Adam à René de Obaldia, Ro-
land Topor, etc.
Dans la collection «La main à
griffe" d'.Albin Michel, plusieurs
nouveaux recueils sont proposés
cette année avec, notamment, un
album de Chaval composé de 240
dessins sur le thème- de l'Homme;
un album de Mose intitt»é Mosaï-
que; Jet'aime, de Bosc; Dix ans
d'histoire en cent dessins, de Moi-
san; l'Amour de A à Z, d'Alain
Trez; amsi que des Dessins, par
Topor.
Plusieurs titres également dans la
collection «Humour. de Fayard
avec une Famille bien française et
Vivre avec son temps, par Jean
Bellus; le Dictionnaire des histoires
drôles, d'Hervé Nègre, réédité cette
aimée dans une nouvelle présenta-
tion; De drôles de chats et l'Œuf
cube ou le cercle vicieux, de Ronald
Searle; Histoire de rire et de pleu-
rer, de Guy Dupré; les Quatre sai-
sons du rire, de Mina et André Gui].
lois.
Un nouvel album de Sempé chez
Denoël : des Hauts et des bas.
Chez le même éditeur, Jacques Fai-
zant nous invite, avec C'est ouvert,
à un voyage politico-humoristique
fort savoureux, .au cours duquel l'au-
teur des Vieilles dames passe tour à
tour en revue « l'ouverture ", « l'Edu-
cation nâtionale ", «l'agitation so-
ciale ", «la bombe Servan-Schrei-
ber,., «la gauche unie" et «le P.
C.F.".
.Chez le même éditeur, Tristan
et Jacques
donnent une anthologie des Chefs-
d'œuvre de l'humour noir, qui réu-
nit un choix de textes des meilleurs
auteurs de tous temps et de tous
pays, de Pétrone à Boris Vian.
Adélaïde Blasque'l
La QuIDzalne Uttéraire, du 16 au 31 décembre 1970
15
LES MEILLEURS
LIVRES
D'ART, en 1970
Art antique
Jean Charbonneaux,
Roland Martin,
François Villard
Grèce hellénistique
(330-50 av. J.-C.)
Coll. « Univers des formes ),
420 photos et documents
Gallimard éd., 420 p.
La collection « L'Univers des
Formes» vient de publier son
quatrième et dernier volume
consacré à .l'art grec. Il s'agit, cet-
te fois, de l'époque hellénistique
qui vit la éivilisation grecque se
dilater, à la suite des conquêtes
d'Alexandre, presque jusqu'aux li-
mites du monde méditerranéen.
L'art de cette période fut par-
fois, décrié, jugé décadent par
rapport à l'originalité créatrice de
l'archaïsme et à l'harmonie classi-
que. Il suffit de feuilleter ce ma-
gnifique volume, l'un des plus
beaux d'une collection prestigieu-
se, pour constater l'injustice de
ce jugement. Ce qui apparaît, c'est
bien plutôt l'extraordinaire facul-
té d'invention et de renouvelle-
ment qui anima l'art grec de cette
période. Les artistes hellénisti-
ques montrèrent une grande liber-
té à l'égard des traditions classi-
ques. Loin de s'enfermer dans un
carcan académique, ils surent dé-
gager avec une incomparable puis-
sance créatrice les multiples vir-
tualités en germe dans l'art classi-
que. Rejetant, dès le IV· siècle,
des règles d'équilibre qui pou-
vaient devenir rapidement stérili-
santes, ils surent retrouver, par-
delà l'âge classique, la sponta-
néité inventive de l'art archaïque.
Roland Martin montre cette
« turbulence de la création» dans
le domaine de l'architecture. Le
cadre limité de la cité étant rom-
pu, c'est à l'échelle de vastes et
puissantes monarchies, de gran-
des villes aux riches bourgeoisies,
qu'on bâtit désormais. Dans ses
manifestations les plus spectacu-
laires, comme l'ensemble de Per-
game, il s'agit d'nn art d'apparat,
d'un art royal. En ville, l'archi-
tecture cesse d'être purement
religieuse et civique; édifices pu-
blics et fastueuses demeures des
riches citadins s'insèrent dans un
plan d'ensemble : l'art de l'urba-
nisme est une création hellénis-
tique. Une esthétique architectu-
rale nouvelle apparaît : les pro-
portions s'affinent et s'allongent,
les surfaces se développent plus
que les volumes, le décor s'étend
1 6
Délos, Aphrodite, Eros et Pan
et acquiert son indépendance. On
a pu critiquer cette architecture
détachée de ses structures. fonda-
mentales et très éloignée, sauf
par son sens du colossal, du goût
de notre temps. Elle témoigne
cependant d'un sens remarquable
de l'invention; de plus, il faut la
replacer dans de vastes masses
monumentales et tout un paysage
urbain.
L'art classique tendait à expri-
mer l'équilibre, le durable, l'éter-
nel. Jean Charbonneaux - dont
ce sont les dernières lignes -
montre que la sculpture hellénis-
tique vise à exprimer l'individuel
et l'instantané : l'art du portrait
s'épanouit et montre des person-
nalités fortement typées et carac-
térisées. L'expression sera puis-
samment individualisée, parfois
tragique ou pathétique, comme à
Pergame. Les artistes marqueront
~ v e c vigueur la force, la muscula-
ture, du corps masculin, la sen-
sualité du corps féminin. Le mou-
vement est exprimé puissamment,
jusqu'à l'outrance, voire au mau-
vais goût : en sculpture comme
en architecture, l'art hellénistique
représente une véritable conquête
de l'espace.
Cet art témoigne d'un goût vio-
lent de la vie, qui s'exprime au-
tant dans les scènes tragiques, vio-
lentes, cruelles - guerrier mour-
rant, supplice de Marsyas - que
dans les scènes de genre, pittores-
ques et familières. Un trait est
souligné par les auteurs, qui est
très révélateur de cette civilisa-
tion : la grande faiblesse de l'ins-
piration religieuse; les thèmes
mythologiques sont interprétés
1
Dictionnaire archéologique
de la Bible
650 articles, 54 pl. en noir.
Fernand Hazan, éd.,
336 p., 75 F.
L'aspect fabuleux de l'his-
toire sainte a longtemps con-
tribué à entretenir la notion
de géographie mythique que
favorisaient, d'autre part, les
incertitudes et les lacunes de
l'archéologie. L'extension des
fouilles entreprises depuis
quelques années et l'importan-
ce des découvertes qu'elles
ont provoquées permettent au-
jourd'hui de parler véritable-
ment d'une archéologie bibli-
que. Il manquait un ouvrage
où le répertoire de tous les
sites de la Terre Sainte soit
établi en relation avec leur si-
tuation topographique actuel-
le. C'est ce que vient de réa-
liser un groupe d'archéolo-
Samothrace. Arsinoeion
de manière très humaine, les édi-
fices religieux et leur décoration
sculptée ou picturale ne sont que
les éléments d'un décor. Les pré-
occupations proprement spirituel-
les semblent absentes de cet art
et de cette civilisation exclusive-
ment humaine.
Les pages consacrées par Fran-
çois Villard à la peinture seront,
avec leur magnifique illustration,
une révélation pour beaucoup.
Si la peinture des vases subit, dès
le IV· siècle, une irrémédiable
décadence, la mosaïque et la pein-
ture murale connaissent un ma-
gnifique essor. La peinture hellé-
nistique acquiert la maîtrise de
la couleur, de l'ombre et de la
lumière. Les riches demeures des
marchands de Délos ou des bour-
geois de Pella voient leurs murs
et leurs sols ornés de composi-
tions colorées qui élargissent et
éclairent les surfaces et les volu-
mes. Rarement, dans l'histoire de
l'art, la peinture décorative a
connu une telle maîtrise, une telle
variété, en particulier dans les
compositions florales ou les ar-
chitectures en trompe-l'œil.
gues, principalement israé-
liens. Travail de grande éru-
dition que la formule alphabé-
tique rend d'une utilisation
pratique. Travail de synthèse
qui éclaire les données fonda-
mentales de l'histoire humai-
ne.
Rappelons que chez le mê-
me éditeur, et dans la même
collection, a paru cette année
le Nouveau Dictionnaire de la
Sculpture moderne auquel
trente-quatre critiques et his-
toriens d'art ont collaboré
sous la direction de Robert
Maillard. Les analyses sérieu-
ses que présentent ses 472 ar-
ticles et sa documentation
photographique (500 illustra-
tions) font de cet ouvrage l'u-
tile complément du Nouveau
Dictionnaire de la Peinture
moderne précédemment pu-
blié. (328 pages, 75 F).
J. S.
La décoration des maisons de
Pompéi est très justement inté-
grée à cette étude : pour être plus
tardive, elle n'en est pas moins
fidèle aux modèles hellénistiques.
Particulièrement dignes d'éloges
sont les efforts de F. Villard pour
tenter de retrouver, à travers les
fresques et les mosaïques qui les
reproduisent, les œuvres origina-
les perdues des peintres de che-
valet. Au-delà de l'art décoratif
apprécié par les riehes bourgeois
pour orner leurs belles demeu-
res, il existait un art puissant et
original dont les trouvailles pour
rendre le jeu des lumières et les
nuances de couleur témoignent
de l'apport essentiel de l'âge hel-
lénistique dans le domaine pic-
tural.
L'art hellénistique, tel que nous
le révèle ce magnifique volume,
est donc profondément multiple,
individualisé, il est mouvementé
et coloré, violent et raffiné. C'est
lui qui a élaboré l'héritage que
le monde grec a transmis au mon-
de romain : sur bien des plans,
l'art de Rome n'est qu'une provin-
ce de l'hellénisme. C'est l'art
hellénistique, et son interpréta-
tion romaine que les artistes et
les lettrés de la Renaissance et de
l'âge classique ont découverts et
ont imités. Il n'est pas d'autre
exemple, dans l'histoire, d'une
aussi prodigieuse diffusion, dans
le temps et l'espace, d'une esthé-
tique. C'est donc un élément es-
sentiel de l'héritage ocidental que
nous présente cet ouvrage.
Claude Lepelley
Art roman
Maitre de Pistoie: Crucifixion (vers 1250)
1
La peinture murale romane
Texte de Otto Demus
Photographies de Max Hirmer
250 il!. en noir, 102 hors-texte
en couleurs
Flammarion éd., 590 p.
Le côté émouvant de ]a peinture
murale réside dans son caractère
de peinture condamnée. Ce que
nous en connaissons représente
les vestiges très réduits, et sou-
vent très endommagés, de ce que
possédaient les églises à l'époque
romane. En outre, son destin est
de continuer à se détruire et à
s'effacer. La récente exposition,
au Petit Palais, des Fresques de
Florence sauvées des souillures
de boue, de nitrate et de mazout
que leur infligea le débordement
de l'Arno en 1966, a remis en lu-
mière cette nouvelle phase, parti-
culièrement dramatique, de son
destin (1).
Pourtant, à cette fatalité s'oppo-
se, en manière de compensation,
le fait que des fresques semblent
bénéficier d'un destin contraire
et réapparaissent, <lécouvertes
sous les badigeons qui les ca-
chaient. Ce fut le cas, récemment
encore, à Winchester, dans la cha-
pelle du Saint Sépulcre; à Lam-
bach, en Haute-Autriche, dans le
chœur ouest de la collégiale des
bénédictins; à Novare, dans le
baptistère de la cathédrale. Mises
au jour après plusieurs siècles de
disparition,' ces peintures nous
semblent d'autant plus précieuses
qu'elles sont demeurées vierges
de toute restauration. Car, ce fut
là une autre façon de les meur-
1
Oreste Ferrari '
Les Trésors d'art du Vatican
171 ill. dont 54 pl. en coul.
Aimery Somogy, éd., 288 p.
Cet itinéraire à travers la
cité vaticane, et qui nous con-
duit des plus austères aux
plus frivoles représentants de
l'art religieux, passe par Giot-
to, Michel-Ange, Raphaël, le
Bernin, Canova. Mais le Vati-
can n'est pas le palais d'un
collectionneur, 1e s œuvres
d'art n'y sont pas entrées à la
faveur de circonstances ha-
sardeuses. La basilique Saint-
Pierre, la chapelle Sixtine, la
chapelle Pauline, les Cham-
bres et les Loges de Raphaël,
trir : la furie de restaurer qui
s'était répandue, surtout en Alle-
magne, au XIXe siècle. Aussi l'une
des tâches essentielles auxquelles
on s'applique aujourd'hui est-elle
la «dérestauration» des peintu-
res murales.
Cette vie, cette mort, cette sur-
vie, des fresques, donnent à leur
étude un mouvement d'intérêt
continuel que semble synthétiser
sur certains murs un fragment
encore déchiffrable, alors que
tout le reste s'éloigne irrémédia-
blement de notre vue. Notre
contemplation i n qui è t e est
comme suspendue à leur fragilité.
Ce n'est là, cependant, qu'un des
aspects de l'exploration à laquelle
s'est livré Otto Demus pour écrire
cette vaste étude sur la Peinture
murale romane de l'Europe cen-
trale et occidentale, dont les pho-
tographies de Max Hirmer nous
montrent les principaux ensem-
bles et les moins connus.
L'auteur, professeur d'histoire
de l'art à l'Université de Vienne,
ne nous cache pas la difficulté
d'établir les limites de la peinture
monumentale 'à l'époque romane,
de préciser en quoi, et où, elle se
sépare de la peinture grecque, et
même de fixer son début et sa
fin, entre la fin de l'Antiquité et
le début du moyen âge gothique.
Mais si « le cœur de l'art roman lt
se situe au XIIe siècle, il en est
de même pour la peinture murale,
et c'est ce que l'ouvrage nous per-
met de constater en nous faisant
parcourir tous les cycles icono-
graphiques qui ont transformé les
églises en grands livres d'images
entre le début du XIe'et la seconde
les tombeaux des papes, le
Belvédère, sont avec leurs dé-
cors, leurs monuments, leurs
statues, des créations complè-
tes intégrées dans un ensem-
ble architectural qui n'a cessé
de se développer depuis la
fondation de la basilique de
Constantin. Le livre d'Oreste
Ferrari et le choix de ses illus-
trations font mieux que gui-
der nos pas dans les dédales
de l'histoire qui accompagne
cette ville apostolique : ils
nous donnent la synthèse
d'une expérience unique, celle
d'un- transfert, obstinément
poursuivi, de la pensée reli-
gieuse dans tous les domaines
de l'art.
J. S.
moitié du XIIIe siècle. La pensée
chrétienne s'y reflétait en des pro-
grammes plus disciplinés que
ceux auxquels travaillaient les
sculpteurs. C'est pourquoi dans
ses attaques contre la décoration
des sanctuaires, saint Bernard de
Clairvaux s'en est pris au monde
fantastique des chapiteaux beau-
coup plus qu'à l'imagerie un peu
naïve des voûtes et des murs.
Outre la liberté de son style;
ses variations et ses particularis-
mes locaux, ce qui différencie la
peinture murale romane de la
peinture byzantine, c'est sa di-
versité thématique, le système dé-
coratif byzantin ayant été une
fois pour toutes réglé et appliqué,
presque invariablement, pendant
deux siècles. La peinture romane,
au contraire, à part l'habitude,
généralement observée, de repré-
'lt ",'
....
A. .. , .. '.
or}
senter dans les absides en cul-de-
four le Christ ou la Vierge «en
majesté », se présente en des
schémas iconographiques partout
différents.
L'utile confrontation de docu-
ments que nous suggèrent les
352 reproductions du livre d'Otto
Demus, en offrant à notre curio-
sité un itinéraire qui va de la
cathédrale de Canterbury à Sant'
Angelo in Formis, près de Capoue;
de Saint-Savin à Regensburg; et
de Salzbourg au Pantéon de los
Reyes à Léon, nous montre la ri-
chesse des idées qui ont circulé
en Europe pour illustrer les nefs
et les cryptes de l'église romane
en y projetant l'univers merveil-
leux de l'imagination médiévale
que les rêves bibliques avaient'
sitmulée.
La QuInzaIne Uttéraire, du 16 au 31 décembre 1970
EDITIONS FRANCE-EMPIRE
Berzé-la-ville (S.-etL.). Peinture murale
méconnus que l'on voit avec
tant de difficulté dans les
églises souvent mal éclairées.
Ce livre était donc indispensa-
ble, qui en présente une cen-
taine du XIIIe au XVIIIe siè-
cle, exce.[[emment reproduites
en couleurs et surtout mer-
veilleusement commentées par
un érudit qui sait aussi écri-
re pour un large public.
Marcel Billot
Chaque
volume de 650
pages se présente
sous reliure en balacron,
rhodoïd et gardes illustrées.
luxueux emballage
Chaque tome.: 25,85 F, les 3 tomes: 77,70 F
Un cadeau inestimable.
Les particuliers eux-mêmes
partiCipèrent à cette frénésie
en érigeant leurs propres cha·
pelles, tel Scrovegni à Padoue
qui fit tout bonnement appel
à Giotto pour la décorer.
De cette passion qui gagna
l'Italie entière et la couvrit,
selon les contemporains, de
merveilles, il ne reste qu'une
petite partie; mais ce sont
ces chefs-d'œuvre longtemps
de
rémy
ETRENNES 1970
offrez-les
MEMOIRES
D'UN
AGENT
SECRET
DELA
FRANCE
LIBRE
visible en comparant à la pre-
mière reproduction du livre la
dernière - l'une et l'autre
étant des Assomptions de la
Vierge. Celle de Chicago, de
1577, porte encore les traces
d'une certaine quiétude ita-
lienne, celle de Tolède, vers
1610, situe l'ascension des
corps au-dessus d'un paysage
qui semble éclairé par les ful-
gurations de la foudre. Entre
les deux toiles, une suite de
tableaux religieux, de paysa-
ges et de portraits, sont au-
tant d'exemples du génie avec
lequel El Greco est toujours
allé au-delà de· ses sujets :
dans le domaine de la pure
spéculation picturale.
J. S.
décrire sèchement, il la jus-
tifie par l'évolution de la
peinture, la nécessité pour les
artistes de dipasser,les formes
stéréotypées . qu'imposaient
évidemment la rapidité d'exé-
cution, mais aussi à la fin du
Moyen Age la transformation
de l'idée de Dieu conduisant à
l'individualisation de sa créa-
ture. Le courant humaniste
allait d'ailleurs amener les
peintres à rechercher de nou-
veaux effets picturaux que
l'huile et la toile leur permi·
rent plus totalement. Mais la
fresque y perdra entre autres
ses belles couleurs que seule
l'action combinée de l'humi-
dité et des substances chimi·
ques du mur pouvait altérer,
alors que l'huile assombrit
inéluctablement.
Si la fresque a d'autres ti·
tres de gloire qu'en Italie -
et antérieurement - il n'en
est pas moins vrai que c'est
là qu'elle connut son plein
épanouissement et que c'est
avec elle que commence véri-
tablement la peinture italien-
ne. Il est d'ailleurs à noter
que cet épanouissement cor-
respond à la soudaine crois-
sance des villes et à leur riva-
lité car c'est à partir de là
q:Af. les édifices publics se cou-
·vrirent de peintures murales
célébrant les vertus civiques
et morales tout autant qu'el-
les invoquaient la protection
de la Vierge ou des saints
locaux. De leur côté, les nou-
veaux ordres mendiants dont
la croissance n'était pas moins
rapide firent également ap-
pel à la fresque tant pour
décorer leurs églises que pour
prolonger sur les murs les
sermons qu'ils prêchaient.
Léo Bronstein voit dans la
peinture de ce Grec, Domenico
Théotocopoulos, venu à Veni-
se comme peintre d'icônes
dans la seconde moitié du
XVI" siècle, «un héritage du
monde greco-byzàntin" con-
fronté avec la conception d'un
idéal de la Renaissance. On
peut y voir aussi l'annonce
d'un baroque espagnol d'un
caractère plus tragique qu'au-
cun baroque n'aura comporté.
L'accentuation d'une esthéti-
que du mouvement tourmenté
dans l'évolution du peintre est
Ces «Grandes époques de
la fresque", précisons-le, ne
concernent que l'Italie, terre
élue il est vrai de cette tech-
nique que les Romains utili-
saient déjà pour animer lt:s
murs de leurs maisons. L'ex-
position itinérante des «Fres-
ques de Florence" qui vient
de passer par Paris a été l'oc-
casion de publier cet ouvrage
qui présente le dernier état
des découvertes et récupéra-
tions, fruit d'un vaste pro-
gramme de sauvegarde dont
la désastreuse inondation de
1966 a précipité la réalisation.
Il dépasse cependant large-
ment le cadre de l'exposition,
offrant quelque soixante-dix
fresques supplémentaires qui
incluent notamment celles de
Lombardie et de Vénétie.
De toutes les techniques
picturales, la fresque est sans
doute la plus fascinante par-
ce qu'elle est on ne peut plus
intimement liée à son support.
C'est en effet une réaction
chimique du mortier humide
qui' fixe les pigments colo-
rants; la cristallisation n'a
lieu (Jue le temps du séchage,
imr::;sant c:insi une rapidité
d'exécution qui est pure vir-
tuosité. C'est du travail sans
filet, à tel point que les fres-
quistes durent très vite met-
tre au point des méthodes
permettant une fragmentation
du travail. Millard Meiss indi-
que de façon très claire
l'évolution de cette techni-
que; il ne se borne pas à la
1
Léo Bronstein
El Greco
56 pl. en coul., 19 ill. en noir
Cercle d'Art., éd., 126 p.
1
Millard Meiss
Les grandes époques
de la fresque
118 reproductions coul.
Hachette éd.
1 8
Classique et baroque
Pierre de Cortone : Deux études d'une tête de jeune fille
I
Yves Bonnefoy
Rome 1630
Flammarion éd., 204 p.
Rome 1630 : la Ville Eternelle
resurgie de la Contre-Réforme,
réinstaurée métropole sacrée, re-
çoit, après celle de Jules II et de
Sixte V,.la marque d'Urbain VIII.
et des Barberini et accueille- dans
la simultanéité une extraordinaire
diversité de présences. Le Bernin
travaille au Baldaquin de Saint
Pierre et au tombeau d'Ur-
bain VIII, Borromini appose le
premier signe de son génie propre
à la façade de ce palais Barberini
que Pierre de Cortone orne de
peintures; Lanfranc vient d'ache-
ver la coupole de Sant' Andrea
della Valle, modèle que le Domi-
niquin cherche à égaler à San
Carlo ai Cortinari; Poussin fait
l'admiration de la cour papale
avec son Martyre de Saint Eras-
me, tandis que Peter van Laer, dit
le Bamboche, s'adonne à la
peinture de genre, pour les tou-
ristes; Valentin présente à Saint
Pierre son Martyre des. Sainb
Procès et Martinien, Claude Lor-
rain peint ses premiers paysages.
Et, dans le même temps passent
des visiteurs éphémères, sans
doute Le Nàin, La Tour, Seghers,
et en tout cas Velasquezqui pei-
gnit La forge de Vulcain à Rome
en 1610.
C'est cette richesse, fertile en
contradictions et en paradoxes,
apanage d'une cité - non point
close comme les autres villes d'art
italiennes, mais ouverte' et où le
monde vient se former en s'infor-
mant - qui a attiré Yves Bonne·
foy. Et, de ce moment dont l'ana-
lyse, comme l'atteste sa biblio-
graphie, a sollicité les meilleurs
esprits, il tente une synthèse. Ou
plutôt deux lectures si intime-
ment liées d'ailleurs que le lecteur
ne parvient pas toujours à les
dissocier.
La lecture majeure, celle qui
constitue le propos fondamental
du livre, déchiffre dans l'année
1630 à Rome un de ces moments
privilégiés du temps ou de gran-
des structures soudain s'articu-
lent, où la double poussée de la
nécessité et du hasard (dont la
part n'est pas ici minimisée) fait
émerger des mondes neufs et clot
à jamais des domaines anciens.
La lecture attentive de 1630 fait
donc éclater la fausse synchronie
de l'histoire chronologique. Da-
vantage, elle exige de nouveaux
découpages. Yves Bonnefoy les
découvre derrière les cadres re-
çus, à mesure d'une impitoyable
confrontation des travaux mu.ti·
pIes accomplis en 16.30. L'analyse
synchronique qui ne craint pas
d'intégrer les œuvres médiocres
(-Dominiquin, Stomer, Sorodine)
ou mineures (Bamboche, Praelen·
burgh, Breenberg) mais inductri-
ces de sens, rompt les contraintes
de la monographie personnelle,
délivre des préconceptions qu'en-
traîne l'étude des filiations maté-
rielles et des parentés formelles.
Mais elle est rectifiée, mise à
l'épreuve par l'analyse diachroni-
que qui resitue les œuvres dans
la production des artistes. Ainsi,
par exemple, Lanfranc apparaît
comme le seul peintre dont le pro-
jet coïncide avec celui de l'archi-
tecte-sculpteur Bernin, tandis que
l'entreprise de ce dernier (c tout
le sensible qu'il met en œuvre n'a
trait qu'à l'expérience tout inté-
rieure de la grâce lt) est dissociée,
pas seulement de celles de Cor-
tone ou Borromini, mais de ce
c théâtre du vraisemblable lt re-
présenté par les Serodine, Stomer
ou Bigot. De même Poussin - un
instant baroque, par jeu - est
opposé à Duquesnoy et rapproché
de Pierre de Cortone. Et Yves
Bonnefoy lit aussi que 1630 enfer-
me une partie des artistes de
Rome, tel Bernin lui-même, dans
c l'âge religieux de la représenta-
tion lt, tandis que certains, au
contraire, postérité de la nostal-
gie carrachienne, s'installent déjà,
tels Valentin et Claude Lorrain,
dans un romantisme qui annonce
Holderlin et Nerval.
Ces restructurations sont pour
Yves Bonnefoy l'occasion de met-
tre en question certains concepts
ambigus. Ainsi du Baroque, dont
il restreint le champ (le Don Juan
de Tirso de Molina, paru précisé-
ment en 1630 est c infra-baro-
que lt) et dont il donne une série
de définitions éblouissantes :
c ésotérisme de l'évidence lt, c sta-
de religieux de la conscience artis-
tique lt, c le paroque n'est pas un
trompe-l'œil, mais une expérience
de .J'être par l'illusion lt. De même,
la critique de la notion de réalis-
me peut être considérée comme
un des fils directeurs du livre.
Yves Bonnefoy la traque et la fait
littéralement éclater. Il l'aborde
dès Caravage, dénonçant le
contresens qui consiste à c Pren-
dre cette peinture angoissée d'un
univers muet et d'une substance
opaque, pour un simple natura-
lisme lt. n lie le c réalisme lt ita-
lien à la grande crise de l'expé-
rience sensible que symbolisent
les travaux de Galilée et montre
comment il échappe précisément
de toutes parts au réel. Au natu-
ralisme photographique où s'en-
lisent les post-caravagistes ro-
mains enfermés dans un monde
idéal imaginaire, il oppose le
c réalisme lt fondé sur la réalité
rugueuse et 'l'expérience c provin-
ciale lt de la souffrance, des Hol·
landais contemporains, le Hals du
Portrait de Descartes (1630), et le
Rembrandt de La leçon d'anato-
mie. Et il découvre dans la pein-
ture de genre de Bamboccio et
ses amis, la nostalgie que s'appro-
prieront Claude et Velasquez. '
Quant à la lecture seconde
d'Yves Bonnefoy, celle qui sous-
tend en filigrane son grand dé-
chiffrement global de 1630, c'est
aux contingences et en particu-
lier aux individus qu'elle évoque
non dans l'accumulation des faits
biographiques, mais à travers de
fulgurants détails véridiques ou
inventés (c Je suis même incliné
à croire que c'est à partir de son
inaptitude à l'expérience chré-
tienne et pour le vérifier, une fois
pour toutes, que Poussin a tenté
en 1628 et 29 de peindre c par
hypothèse lt dans l'esprit où Ber-
nin sculptait lt) qui trouent
l'épaisseur de ,leur secret. Dislo-
quée par l'émergence d'un monde,
l'étonnante galerie imaginaire qui
mène du Baldaquin de Saint
Pierre à la Rome triomphante de
Valentin, retrouve son unité à
travers l'histoire contingente et
mystérieuse des artistes.
L'iconographie de l'ouvrage ren-
voie à des œuvres exemplaires,
toutes également impliquées dans
l'argumentation de l'auteur. Cer·
taines illustres, d'autres quasi
inconnues, leur choix n'a pas été
dicté par un désir d'exhaustivité,
mais par ,le souci de prouver un
découpage. Ce livre, qui inaugure
une collection fondée sur la même
approche du temps et dirigée par
Yves Bonnefoy, n'est donc pas,
en dépit de son abondante icono-
graphie, un livre d'images. Pas
davantage un livre d'initiation. Il
suppose chez le lecteur une fami-
liarité relative avec l'époque et
les œuvres analysées, les problè-
mes soulevés. Cette condition
remplie, • il présente un intérêt
exceptionnel, renouvelant l'éclai-
rage d'une des périodes les plus
complexes de l'histoire' des arts
plastiques, appelant des déchiffre-
ments nouveaux.
Et puis, c'est Yves Bonnefoy
poète qui a écrit le texte difficile
d'Yves Bonnefoy historien d'art.
F.rançoise Choay
La QUIDralne Uttéralre, du 16 au 31 décembre 1970 19
Auguste Renoir: Trois baigneuses, mine de plomb, 1883-1885
Maria et Godfrey Blunden
et Jean-Luc Daval
Journal de l'Inipressionnlsme
435 documènts dont 175 cou!.
Skira éd., 240 p. -
Il se passe en ce monde tant de
choses qui scandalisent, exaltent,
angoissent ou déconcertent qu'il
n'est pas de majorité silencieuse
qui ne soit àujourd'hui familière
de l'idée de révolution. Nul ne se
formalisera donc, au contraire,
d'une Histoire de l'Impressionnis-
me considéré comme partie inté-
grante du c grand bouleversement
social lt qui a agité la vie fran-
çaise au XIX· siècle.
Nul n'en a jamais douté, les jeu-
nes peintres qui allaient devenir
les impressionnistes étaient des
jeunes hommes en colère. Ils
étaient les seuls à savoir qu'il
n'était plus possible de peindre
c Les Romains de la Décadence lt
ou quelque paysage mitonné dans
un coin d'atelier. Leurs aînés
immédiats Millet, Courbet, les
peintres de Barbizon déjà s'en
étaient détournés au profit de la
réalité quotidienne de la nature
et des hommes, soutenus par
Proudhon qui voyait là c le vrai
point de départ de l'art moder-
n e ~ . Il y manquait toutefois le
langa,8e propre à exprimer le
changement de regard qu'impli-
quait cette libération du sujet. Son
élaboration était leur tâche à la"
quelle ils ne pouvaient logique-
ment se soustraire; c'était une dé-
marche esthétique naturelle mais
que les circonstances allaient
faire affronter une société trau-
matisée par 1848, éperdue d'ordre
et . de certitude. Pendant vingt
ans, sous les insultes et les sar-
casmes ils n'auront pourtant
d'autre ambition que celle d'un
accrochage au Salon, indispensa-
ble à la plupart d'entre eux pou'r
conserver· la rente servie par leur
famille, et d'en obtenir là fameu-
se médaille qui leur assurera le
respect dû aux Messonnier et au-
tres Bouguereau. Faute de jouer
le jeu, ce n'est que le temps qui
leur apportera hl gloire, lorsque
de ,nouveaux trublions provoque-
ront à leur tour la sottise triom-
phante pour qui tout regard autre
est chargé de dynamite.
Faut-il pour cela en faire des
révolutionnaires? Est-il équita-
ble, comme le fait l'éditeur, de
présenter Manet, Monet, Degas,
Renoir, etc. comme participant
20
« à ce grand mouvement vers une
démocratie républicaine lt? On
peut sans crainte en douter; rien
n'indique chez eux la moindre vel-
léité révolutionnaire, ni même
l'expression d'une conscience po-
litique. La débâcle de 1870 les
verra les uns en Angleterre ou à la
campagne, les autres se hasar-
dant parfois à faire des croquis
des barricades durant la Commu-
ne. Seule la peinture les requiert
et ils lui font franchir upe étape
avec une opiniâtreté exemplaire
et un éclat sans pareH.
Quoi qu'en ait l'éditeur. lais-
sons donc la Révolution et· re-
gardons .son livre. Il en vaut la
peine. Des Histoires de l'Impres-
sioDDisme, il y en a à la pelle,
en noir et en couleurs; aucune
école de peinture n'a suscité
plus importante bibiographie à
tel point que tout éditeur se vou-
lant sérieux s'en détourne volon-
tiers jugeant le marché saturé.
Il l'est en effet, mais par le man-
que d'imagination qui caractérise
l'édition française du livre d'art.
Ce n'est pas de l'Impressionnis-
me que le public se détourne, les
expositions sont là pour en té-
moigner, mais des sempiternels
albums de reproduction présen-
tés par d'innombrables préfa-
ciers; de çet Impressionnisme
servi en tranches, car tout y est
passé : peintres, paysages, por-
traits, natures mortes, jusqu'aux
endroits fréquentés par les pein-
tres, promus c hauts lieux de la
peinture lt ! On ne peut il est vrai
récrire l'histoire de l'Impression-
nisme, ni les hommes, ni les œu-
vres, ni les faits n'ont changé et
tant d'exégètes les ont passés au
crible qu'on ne peut raisonnable-
ment en attendre encgre des révé-
lations capitales. On ne peut non
plus, du moins je le crains. en pro-
poser une approche différente
comme le voudrait précisément
ce «Journal ». Si cette tentative
rete vaine, c'est que nous n'avons
pas affaire à un livre d'auteur
mais à un livre d'éditeur. Et c'est
précisément sur. ce plan que se
situent la nouveauté et la réussite,
car ce qui nous est proposé n'est
pas une nouvelle c lecture» mais
une méthode de lecture qui jux-
tapose dans un déroulement sy-
noptique l'histoire événementiel-
le, l'analyse des œuvres, les témoi-
gnages des contemporains et les
jugements ultérieurs de la criti-
que.
La complexité de ce mode de
lecture n'est qu'apparente si les
textes sont clairs et la mise en
page rigoureuse. Cela ne s'impro-
vise pas il y faut une conception
initiale et un maître d'œuvre. Il
est clair, en l'occurrence, que
l'éditeur s'est préoccupé avant
tout du public, qu'il l'a voulu in-
telligent et qu'il a demandé à ses
collaborateurs un dossier clair et
soigneusement présenté. A Maria
et Godfrey Blunden il a demandé
un récit qui constitue une sorte
de c geste» de l'impressionnisme,
dégagée des considérations esthé-
tiques et de l'afflux des témoi-
gnages. Récit simple et familier,
presque d'un conteur qui met en
place les événements et les hom-
mes.
Ponctuant ce récit et en marge,
choisis par Jean-Luc Daval, les
lettres, .!èS témoignages, les cou-
pures de presse, les jugements de
la postérité, les reproductions
d'œuvres longuement commentées
sans pédanterie élargissant la lec-
ture à une' compréhension active.
Ainsi sur la même double page la
découverte de l'estampe japonai-
se est relatée dans le récit comme
un événement historique illustré
par une gravure représentant les
ambassadeurs japonais dans l'ate-
lier de Nadar et deux estampes
d'Hirosige; et étudié en contre-
point· dans ses rapports avec la
peinture impressionniste, illustré
cette fois par des tableaux de
Manet, Monet, et Whistler et par
un extrait de lettre de Pissaro.
Chaque élément joue de l'un à
l'autre, l'information est vive, ra-
pide, globale, l'attention sollicitée,
la connaissance acquise.
D'aucuns' ne manqueront pas
de faire la fine bouche sur ce di-
dactisme évident,' blâmeront les
quelques redites d'un texte à l'au-
tre inévitables et avec plus de
raison quelques négligences in-
contestablement coupables, cOm-
me celle-ci qui concerne c le Dé-
jeuner sur l'herbe» de Monet. Le
récit nous apprend qu'après en
avoir fait une esquisse, il la trans-
posa sur une toile de très grandes
dimensions qu'il détruisit mais
dont c certains fragments décou-
pés et vendus.. par Monet existent
encore aujourd'hui lt. L'un, on le
sait, est au Louvre, et un second
dans une collection particulière.
Ils sont reproduits ici côte à
côte; l'ennui est que dans la l é ~
gende, celui du Louvre est donné
comme seul existant, daté de
1865-66; que lé second soit daté
de 1865 et qu'enfin la toile préli-
minaire, actuellement au Musée
Pouchkine à Moscou également
reproduite, est datée de 1866.
N'en ·prenons cependant pas
prétexte pour méjuger une entre-
prise comme celle-ci, de vulgari-
sation certes mais combien. intel-
ligente, qui fait véritablement
honneur à son éditeur et que
l'on aimerait voir se généraliser
à la condition toutefois d'un prix
plus abordable.
Marcel Billot
Contemporains
1
Gaëtan Picon
Admirable tremblement
du temps
Coll. « Les sentiers
de la création»
Skira éd., 160 p.
«Admirable tremblement du
temps », la phrase est née chez
Chateaubriand dans la vie de
Rancé, écrite à propos du tableau
de Poussin, le Déluge; cueillie au
passage par Gaëtan Pican, elle va
proliférer de façon rigoureuse au
long d'un itinéraire fait de préfé-
rences et de plaisirs que l'auteur
a eus en face de tableaux aimés,
dont il livre de façon bien tracée
l'exégèse la plus sobre et la plus
riche.
On connaît le principe de cette
collection, Les sentiers de la
création, animée par G. Picon,
qui est de livrer le cheminement
libre d'un écrivain dans les ren-
dez-vous de la poétique de l'espa-
ce que lui donne subjectivement
la peinture. G. Pican s'appelant
lui-même à écrire nous donne une
réflexion philosophique sur le
temps, qui va fort loin dans l'ana-
lyse, mais toujours reposant sur
le goût qu'il professe pour les ta-
bleaux en tant qu'individualités,
en tant aussi que se tisse et se
noue entre eux un réseau qui a
le temps pour matrice.
En ce tracé littéraire, fait d'une
ligne mélodique semblable à la
gravure, ou à la liberté de la ligne
chez Klee, « la ligne qui rêve », on
sent à tout instant affleurer la
possibilité d'une référence ou
d'une citation érudite. Or le tour
I
Dora Vallier
Henri Rousseau
64 . pl. en coul., 374 Hl. en
nOir
Flammarion, éd., 128 p., 22 F
« Faute de biographie, écrit
Dora Vallier, Henri Rousseau
a eu sa légende ». Il a aujour-
d'hui mieux qu'une biogra-
phie, grâce à ce livre où pour
la première fois l'œuvre -
beaucoup plus abondant qu'on
ne le supposait (261 toiles) -
nous est montré dans sa tota-
lité et analysé dans sa chro-
nologie. Mais la vie de celui
qui apporta à la peinture mo-
derne «une innocence pictu-
rale sans précédent,., cette
vie minutieusement explorée
de force de G. Pican est de nous
enchanter du tracé de son écri- .
ture savante sans jamais faillir à
la discrétion d'une érudition
contenue. De quel temps s'agit-il ?
Ni de la ligne axiale indéfinie,
l'axe traditionnel de la fuite, irré-
missible, ni du cercle du retour
éternel qui absorbe dans son im-
mobilité cachée l'apparence de
cette fuite, mais le temps est ici
saisi par l'idiome de la peinture
dans son instantanéité, dans sa
ponctualité infinitésimale qui
n'est pas plénitude d'un noyau so-
lide, mais espacement, écart, dif-
férence : « il faut que la labilité
s'inscrive dans la matière même»
écrit l'auteur page 57. Au lecteur
de ces toiles de les déchiffrer :
voici cette labilité traquée dans
la débilité même de la main trem-
blante de Poussin «qui ne veut
plus lui obéir ainsi qu'il le vou-
drait ». Et ce défaut physique,
est le brouillé fameux, la signa-
ture de Poussin, où vient rêver le
décalage temporel.
Le temps cette fois traqué dans
ses aUégories les plus subtiles, en
une rêverie élémentaire qui n'est
pas sans rappeler celle d'un thè-
me Bachelardien : de ce vieillard
qui contemple peut-être le fleuve,
dessiné par Vinci,' G. Pican fait
éclater l'évidence superficielle-
ment héraclitéenne du « tu' ne te
baignes jamais dans le même fleu-
ve » au profit d'une lecture de la
mouvance infinitésimale du trait.
« Avec un rassérènement,
il constate les forces qui condui-
ront à son terme une aventure
dont le caractère dérisoire est
souligné par ses personnages mi-
par l'auteur, ne contient pas
moins de faits extraordinaires
que sa légende.
Qu'il ait été gabelou de l'oc-
troi et non douanier ne chan-
ge rien à l'auréole du per-
sonnage. Que la Bohémienne
endormie ait été découverte
chez un plombier, et la Guerre
chez un cultivateur, cela fait
partie d'une aventure singu-
lière dominée par cette singu-
grandiose : sa peinture.
Les multiples aspects incon-
nus qui nous en sont révélés
et le texte intelligent de Dora
Vallier font de ce livre un des
meilleurs de cette collection
où le «gabelou Rousseau"
occupe parfaitement sa place
à côté de Titien, de Véronèse
et de Watteau.
J. S.
muscules fuyant l'eau et le feu lt.
Subtilité aussi de cette courbe du
temps, boucle du temps en nœud
coulant : « les derniers tableaux
sont quelquefois ceux où le pein-
tre commence à parler. Il annule
(pour lui sinon pour nous) ce qui
précède. Il inaugure le temps. Ils
sont les tableaux d'une naissan·
ce ».
A propos de La Musique aux·
Tuileries: « l'adieu est aussi dans
dans le regard de la serveuse; car
le temps n'est pas toujours re-
présenté par l'encombrement
d'une mémoire, la mise en ordre
d'une expérience : il est autre-
ment, mais très intensément per-
ceptible dans la signification d'un
regard, la charge particulière
d'une image, mieux: dans l'espa-
ce invisible qui met l'image à
distance ». -
Liaison du temps à la mort :
«qui aime le temps aime la
mort », à l'absence, à la
ce, à l'effritement du sens, à l'évé-
nement dans sa dispersion qui est
rature de l'origine. Tous ces thè-
GILLES
PERRAULT
les sanglots
longs
9nouvelles par l'auteur de
l'orchestre rouge
et du dossier 51
un direct, un crochet,
un uppercut, ces contes
laissent groggy...
chez
fayard
mes s'entrelacent et tous nous in-
vitent à nous arrêter pour les
méditer, comme autant de propo-
sitions du Tao, mais d'un Tao
occidental d'autant plus envoû-
tant par son appel qu'il se pro-
pose à nous sous l'espèce d'une
écriture continue, toujours pre-
nant l'icône pour prétexte. Et
pourtant cette écriture linéaire,
riche de tout le savoir qu'elle a
surmonté pour se donner au lec-
teur plus ciselée encore, plus
tremblante encore de sa promes-
se et de son attente, s'illustrerait
dans cette situation occidentale
de notre impuissance qui fait de
notre héritage pictural cette ri-
chesse herméneutique inévitable:
« et nous aussi nous voulions tra-
verser le miroir. Mais nous som-
mes toujours devant lui, les yeux
pleins de nos images inoubliables,
images des choses que nous avons
discernées, saisies, manquées,
étreintes de toutes nos forces,
dans leur temps, dans notre
temps. »
Jean-Marie Benoist
les romans
du mois
PIERRE
JEANCARD
la cravache
une histoire passionnée
où la mort fait irruption
dans le vert paradis
des amours enfantines.
JACQUES
TOURNIER
les amours
brèves
les premiers romans
de· Dominique Saint-Alban.
La Qu'np'ne Utthalre, du 16 au 31 décembre 1970 21
1
Jacques Prévert
ImaginaIres
Les sentiers de la création
Skira éd., 112 p.
L'illustration d'Imaginaires
est de Prévert lui-même. Non
pas un choix donc, mais des
collages, ceux que le poète
colle depuis aussi longtemps
qu'il poétise.. Et ce qu'ils don-
nent' à voir ici sans mot,;, ce
qu'ils miment plutôt, c'est
l'art même de l'écrivain, la
façon insolite, cocasse, irres-
pectueuse, tendre ou violente
dont il assemble les mots ou
les idées. Nulle part mieux'
que dans ce petit recueil on
ne saisit à sa source cet art
de l'assemblage propre au poè-
te de Paroles.
Comme il était prévisible, le
texte écrit qui se veut parfois
légende (Les dieux ont tou-
jours été des chefs de bande
dessinée, L'enclume de mer),
est parfois au contraire "dé-
collé» et appelé ainsi à jouer
Jacques Prévert: Collages (détail)
1
René Passeron
René Magritte
Filippacchi-Odege éd.
Les bonnes monographies
sur les artis'tes contemporains
sont chose rare. Cette saison
nous en apporte deux qui se-
ront analysées dans le pro-
chain numéro : le monumen-
tal Max Ernst par Max Ernst
(1) et le plus modeste René
Magritte de René Passeron
dont nous voudrions seule-
ment indiquer ici qu'il doit
nécessairement figurer parmi
les ouvrages retenus pour les
cadeaux de fin d'année.
Ce livre est en effet remar- .
quable à la fois par le choix
des images, le texte et la mise
en page qui est une des clés
choisies pour aborder l'œuvre.
Le parti .original qui a été
adopté est inspiré du cinéma:
22
comme le rôle d'une illustra-
tion dans l'écriture des ima-
ges. Parmi celles-ci, deux sont
empruntées au musée, peut-
être les plus merveilleusement
expressives du merveilleux
dans la peinture occidentale :
Le songe du roi René, tiré du .
manuscrit du Cœur d'Amour
épris, et la Vierge de Fouquet
que Prévert fait découvrir
dans une sorte de double-jeu
apparenté au collage, et au re-
gard de laquelle un petit conte
du musée s'achève sur cette
ligne cruelle : "En peinture
comme en écriture tout s'ex-
plique. li>
Retenant la leçon nous bor-
nerons là nos explications
d'un livre charmant qu'on
peut ouvrir n'importe où, con-
sulter n'importe quand, offrir
- presque - à n'importe qui,
en particulier à tous les en-
fants et à tous ceux qui ai-
ment Prévert.
Nicolas Bischower
pour commencer une succes-
sion d!images évocatrices et
invocatrices, sorte de mise en
condition silencieuse qui
transporte ailleurs, dans le
monde du peintre: Puis, cha-
cun des thèmes que R. Passe-
ron a choisi de développer est
annoncé par une série d'ima-
ges dans la présentation des-
quelles le cadrage joue un rôle
important. Enfin le texte de
chacun des cinq thèmes, des
grands espaces froids aux lois
de l'absurde est lui-même as-
sorti de sept à huit illustra-
tions en couleur, mais de petit
format, simultanées, toutes
ensemble face au texte, qui
permettent une confrontation
immédiate des formes et deS
idées. En fin de volume, le
générique, biographie, biblio-
graphies...
F.C.
(1) Gallimard.
1
Dunoyer de Segonzac
Dessins 1900-1970
390 reproductions
Pierre Cailler, éd.,
456 p., 150 F.
«D'instinct, écrit Dunoyer
de Segonzac, j'ai toujours des-
sirié à la plume, aimant la pré-
cision de la forme clairement
et franchement exprimée ».
Ce sont aussi, pour la plupart,
des dessins à la plume qui ont
été rassemblés dans ce livre.
Et, sans aucun doute, c'est en
eux que le peintre, durant tou-
te sa vie, s'est exprimé avec le
plus de liberté. Mais s'il y
chercha toujours cette "pré-
cision de la forme» il y trou-
. va aussi une relative, une heu-
reuse imprécision, qui tient au
fait que son trait d'encre a un
si grand pouvoir de suggé-
rer ce qu'il ne montre pas que
c'est en notre esprit seule-
ment que la forme, en fin de
compte, se précise. C'est en
cela que réside l'attrait poéti-
que de ces dessins, leur char-
me de choses vues d'un rapi-
de coup d'œil, qu'il s'agisse
d'un village de l'Ile-àe-France,
de baigneuses sur une plage,
d'un nu dans la forêt ou de
ces portraits tracés d'une main
qui semble distraite et qui
sont souvent d'une émouvante
pénétration ; Colette écrivant
à la Treille Muscate, Grock
dans sa loge à l'Empire, Mar-
cel Proust sur son lit de mort.
J. S.
1
Robert Fernier
Gustave Courbet
127 ill. dont 23 pl. en coui.
Bibliothèque des Arts, éd.,
140 p., 69 F.
Nous connaissions sans dou-
te Courbet, mais -le livre de
Robert Fernier présente cet
avantage, outre celui de
nous donner une excellente
analyse de son œuvre, de re-
tracer d'une façon très vivan-
te l'aventure du chef de l'école
réaliste qui eut plus d'une fois
à pâtir des réalités de l'exis-
tence. Les documents sur sa
vie, sa famille, ses activités
politiques, son exil en Suisse,
complètent intelligemment le
choix de reproductions de son
œuvre de peintre et de sculp-
teUT.
J. S.
1
Angk.or
Texte et photos d'Henri Stierlin
Office du Il:Vre, 188 p.
1
Chine
Texte de
Michèle Pirazzoli-t'Serstevens
Documentation de
Nicolas Bouvier
Office du livre, 190 p.
1
Japon
Tex!e de Tomoya Masuda
Photos de Yukio Futagawa
Office du livre, 186 p.
L'architecture universelle, col-
lection dirigée par Henri Stierlin
est unique et le titre n'en précise
pas suffisamment la portée. Il ne
s'agit pas ici, en effet, d'architec-
ture telle qu'on l'entend habituel-
lement. Ce qui est abordé, c'est
civilisation après civilisation (1),
la façon globale dont les peuples
organisent l'espace et construi-
sent dans l'espace. Autrement dit,
non seulement il n'est pas ques-
tion de dissocier l'architecture de
l'urbanisme, mais ces savoir-faire
sont réintégrés dans le contexte
qui les rend possibles et intelligi-
bles. Ainsi, il ne sera pas question
d'étudier les villes chinoises sans
référence à la symbolique de l'es-
pace où à la hiérarchie des clas-
ses sociales qui s'y logent; il sera
exclu d'analyser les demeures ja-
ponaises qui fascinent aujour-
d'hui les architectes occidentaux,
sans se référer à un système de
construction qu'on éclaire à la
fois par l'analyse de l'organisation
de la. profession de charpentier
et de l'ùtilisation de l'équerre par
les charpentiers.
Le projet que nous venons de
définir est réalisé grâce à l ' a s ~
ciation d'un texte dense mais très
structuré et d'une multiplicité de
cartes, plans, photographies, ta-
bleaux chronologiques. Un certain
nombre de problèmes spécifiques
(par exemple, pour la Chine,
l'Habitation chinoise archaïque
ou le Traité d'architecture de Li
Mingzhong) sont développés sous
forme de Notices sur des pages
légèrement teintées et qui, mieux
intégrées dans le texte que des
notes rejetées en· fin de volume,
ne pèsent cependant pas sur une
première lecture d'ensemble.
Les livres ainsi construits s'a-
dressent à un très vaste public,
allant des moins avertis aux spé-
cialistes. Ils constituent une in·'
Architectures
troduction à l'histoire des civili-
sations aussi bien qu'une initia-
tion au rôle et à la signification
de l'espace ou une somme de réfé-
rences et de documents pour les
architectes, urbanistes et tous
ceux que concerne l'organisation
de l'espace.
Le format est particulièrement
maniable et agréable. La mise en
page intelligente stimule et faci-
lite la lecture, les documents pho-
togmphiques sont toujours d'une
grande qualité.
Trois nouveaux volumes consa-
crés à l'Orient viennent de paraî-
tre. Il ne peut être question ici de
les résumer, mais seulement d'en
évoquer rapidement l'intérêt.
La Chine
Le fil conducteur du livre rési-
de dans le fait qu'en Chine « l'es-
pace architectural se présente
comme une série de mondes clos,
complets, unités indépendantes,
de plus en plus petites, de la ville
à la maison privée », et dont l'uni-
té, assurée par une commune réfé-
rence au macrocosme, est souli-
gnée par l'absence - paradoxale
pour l'occidental - de toute dif-
férence entre les édifices privés
ou publics, civils ou religieux.
L'opposition entre la perennité
des schémas ou programmes et la
précarité des édifices (voir le rôle
du bois) est admirablement expo-
sée et introduit à une réflexion
sur la dialectique de l'espace. La
même perspective' conduit l'au-
teur au cœur de l'opposition en-
tre villes et jardins, maçonnerie
et charpenterie.
Les documents photographi-
ques choisis par N. Bouvier pré-
sentent un intérêt exceptionnel.
Signalons en particulier les pho-
tos aériennes de Graf zu Casteil
de Munich qui ne permettent pas
seulement le rapprochement
d'une ferme et d'un palais, mais
éclairent un aspect généralement
méconnu de l'architecture, le pay-
sage.
Le Japon
Ce livre offre la particularité
remarquable d'avoir été écrit
pour le public ocidental par un
spécialiste japonais de l'a tradi-
tion architecturale japonaise.
Ce qui explique les développe-
ments qu'il accorde à la mentalité
japonaise, « à l'évolution de l'atti-
tude des Japonais face à la natu-
re, au bouddhisme, à la vie, à la
Pékin. La Cité
interdite. Porte
du palais de
la tranquillité
mort, à la sexualité et à la poé-
sie », comme le note Pierre Ram-
bach, l'architecte traducteur de
l'ouvrage. Si l'on fait abstraction
de la précision et de la richesse
de l'exposé, l'origine de l'auteur
suffirait à donner son prix à ce
livre, en un moment où les inter-
prétations occidentales se multi-
plient, d'un Japon qui finit par
devenir mythique.
Les photographies sont égale-
ment dues à un Japonais, auteur
de deux monumentales antholo-
gies de l'architecture domestique
japonaise.
Angkor
Le monde fantastique d'Angkor
a tant inspiré les éditeurs d'art
qu'il nous est plus familier que
les microcosmes chinois ou japo-
nais. Mais la perspective adoptée
par l'auteur est originale qui fait
d'Angkor l'épitomé et le symbole
de la civilisation khmère : l'ana-
lyse de seize édifices construits de
879 à 1250 permet de reconstituer
le système de l'espace khmer à
son apogée, évoqué dans son rap-·
port avec les structures sociales
et technologiques (systèmes d'irri-
gation) de la production (agrico-
le) de cette société.
F. C.
(1) Titres déjà parus Monde grec,
Mexique ancien, Monde roman.
1
Saintonge romane
Collection «La Nuit des
temps»
Zodiaque éd.
. Ingrat, je m'étais lassé de
cètte «Nuit des temps» à
laquelle je devais pourtant
bon nombre de randonnées
ferventes sur les routes roma-
nes. J'en conservais le souve-
nir des courts textes de pré-
sentation, évoquant avec une
justesse d'émotion, de sensi-
bilité - de connaissance en
un mot - incomparables, la
perfection de Saint-Benoit-sur-
Loire, la détresse de Saulieu,
la grandiose austérité de Tour-
nus, la sérénité de Serrabone,
mais aussi de longues descrip-
tions, dénuées, elles, d'émo-
tion, d'une rigueur intransi-
geante qui déspiritualisaient
- que les bons pères me par-
donnent - aussi sûrement
que les restaurations du XIX'
siècle, ces pierres que par ail-
leurs ils nous apprenaient à
aimer.
le me souvenais aussi des
photos souvent excellentes
mais dont le tirage hélio de
Braun empouacrait les om-
bres, des kyrielles juxtapo-
sées de nefs, de bas-côtés
droits et gauches et des colo-
nies de chaises qui les peu-
plent. le me souvenais aussi
de leurs légendes introuva-
bles, de leur mise en pages, im-
possible alors que celle des
textes était parfaite. Mais il
n'était pourtant pas de ren-
contre avec l'art roman qui
ne me reliât à ces livres qui
m'y avaient initié.
Et me voici avec le trente-
troisième volume consacré à
la Saintonge, paré me semble-
t-il des mêmes défauts;· mais
les nefs, les bas-côtés laissent
cette fois la place aux chapi-
teaux et surtout aux façades
dont la sculpture d'une riches-
se incroyable a substitué au
classement habituel par édifi-
ces, un classement thémati-
que. Etrange et mystérieuse
luxuriance, dit Dom Angelico
Surchamp que permet certes
la pierre tendre de Saintonge,
mais dont l'inspiration serait
peut-être à chercher au-delà
des mers puisque déjà ont été
suggérées des influences possi-
bles des manuscrits irlandais
sur la sculpture saintongeaise.
Quoi qu'il en soit, il est cer-
tain qu'on ne peut résister à
cet inventaire, que l'envie
vous prend de partir sur le
champ pour Saintes, Echil-
lais, Saujon, Pérignac, Tal-
mont et tant d'autres monu-
ments signalés, désir si fort
qu'on en arrive à trouv.er
mesquins les griefs que susci-
tent pourtant cette irrempla-
çable collection.
M.B.
La QulDzalne Uttéralre, du 16 au 31 décembre 1970 23
Entre décembre et la fête des
Rois, nous avons tous un Uvre
d'enfant à choisir pour ms, m·
leul, neveu, ami. Par défaut de
mémoire, par Indifférence, nous
donnons souvent au hasard, alors
que pour un adulte nous entou·
rons notre choix de mille précau·
tions. Pour un enfant, un livre
est, comme le dit Isabelle Jan
(Essai sur la Uttérature enfan·
tine), l'acquisition d'un vocabu·
laire, mais encore plus, par le
style comme par l'image, le moyen
qu'ont les enfants de «distan·
cier. le monde. Ils découvrent là
la poésie, l'humour, l'imagination
ou la méticulosité, la longue-vue
ou le microscope : en tous cas
un autre point de vue sur la vie
que celui qu'ils ont à partir du
milieu famiUal.
C'est dire que la lecture doit
être une découverte, et non un
r o ~ . . - o n . Méfiez·vous donc des
auteurs trop fertiles, des collec·
tions trop abondantes, des thèmes
éculés qui anesthésient l'Imagina-
tion. Autant que des «mauvaises
lectures. Il faut protéger les en·
fants des lectures insignifiantes.
Leur Jeunesse les incline facile·
ment à la mièvrerie. Ils ont be-
soin d'être encouragés pour ab-
sorber des lectures vigoureuses,
mais une fois bien lancés, ils ne
risqueront pas de retomber en
infantiHsme.
LIVRES A RACONTER
ure ou raconter un Uvre à un
eofant, c'est l'une des meilleures
maulèrés de l'initier au maule-
ment d'un livre. En Angleterre, en
Allemagne, entre «l'heure de se
coucher. et «l'heure d'éteindre
la lumière., il Ya quelques minu-
tes réservées par la mère à une
lecture, ou un commentaire de
Um d'Images. Moment de dé-
tente, d'apaisement, où l'ogre fera
rire, où le loup n'effraiera pas.
Passé les Uvres d'Images, bien des
lectures plus difficiles. pourront
être amorcées ~ , et seront ter·
m,inées et .refaites indéfiniment
par l'enfant tout seul.
A partir de quatre ans
Format du Uvre, papier, texte,
illustrations, couleurs, typogra·
phie, tout compte, tout prend
fon:ede loi générale, quand on n'a
enëore rien vu.
24
Le petit bleu et le petit Jaune
par Léo Lionni.
L'école des loisirs. F. 14,80.
Un chef-d'œuvre. Je pense
que c'est le meilleur livre de
l'année. L'illustration. moder-
ne, abstraite, rappelle, en
beaucoup plus gai! celle du
« Petit Chaperon Rouge» édité
par Maeght il y a cinq ans.
Gaieté, vitalité, chaleur des
sentiments, humour. suspense,
rien n'y manque.
La pomme et le paplllon
et L'œuf et la poule.
par Iela et Enzo Mari.
L'école des loisirs. F. 13,80
Les premiers vraiment très
beaux livres sans texte édités
en France pour de jeunes en-
fants. Excellents tous les
deux; je préfère pourtant
"La pomme et le papillon ».
Barbapapa
Anette Tison et Talus Taylor
L'école des loisirs. F. 12.
Repoussant P9ur les adul·
tes, le monstre n'étonne pas
même les enfants. Il est gen-
til, il est drôle, affectueux et
de bonne volonté. Images et
texte sont bien accordés.
Jerlcan et Brindisi
Pascale Claude-Lafontaine
Tisné. F. 12,70.
Les Jerican sont gros. les
Brindisi sont maigres, c'est
l'histoire familière et bienveil-
lante de deux modes de. vie
différents dans le même mi-
lieu social : ce que tout enfant
rencontre quand il est invité
chez son copain de classe.
L'oiseau et le marin
Joël Stein.
Editions du Sénevé. F. 8,50.
Une histoire d'amitié. Ima-
ges modernes, vigoureuses.
Texte simple, poétique dans
la manière de Supervielle.
"Mais c'est mon marin!»
"Mais c'est mon oiseau! »
Cache-cache couleurs
Joël Stein.
Editions du Sénevé. F. 9.
Le chat poursuit la souris
de page en page, et la souris
saute d'une page à l'autre
A partir de sept ans
Premier Hvre de poésie
Gautier Languereau. F. 28,86.
Une belle anthologie, une
belle introduction au monde
poétique. On regrette de trou-
ver Robert -Desnos en si bon-
ne compagnie...
L'extravagante expédition
Beaumlnet
Molly Lefébure.
Idéal-Bibliothèque
Hachette. F. 7,90.
Désopilant pastiche de Ki-
pling. Racontez-le : les chats
alpinistes feront rire aux tar-
mes, mais le texte est encore
difficile pour de jeunes en-
fants et paraîtra peut-être trop
" bébé» après dix ans.
Bulle
René Fallet
Denoël. F. 18.
Encore un livre à raconter.
Peu d'enfants s'enchantent
d'un style précieux si l'histoi-
re n'est pas racontée, immé-
diatement dosée à l'intérêt
marqué. Mais la randonnée du
coquillage, des mers du Sud
aux falaises de Dieppe est
pourtant bien amusante.
LIVRES JEUX
Ici, les enfants n'ont besoin de
personne. Ils trouvent . leur plai-
sir dans l'animation même du pro-
cédé.
A partir de cinq ans
Je connais les animaux
Illustrations
Marie·Rose Lortet.
L'école des loisirs. F. 9,50.
Raccorder le corps et les
pattes, c'est amusant et faci-
k .., pas déjà si facile, avec
ces animaux tricotés, char-
mants, aux contours imprécis,
à la silhouette insolite.
Tintin
(Le tem.ple du soleil . On a
marché sur la lune).
Hergé. .
G.P. F. 16.
Amusant et fragile. Pages à
malices et à surprises qui se
déplient, se soulèvent, se re·
tournent, pour tous les en-
fants uniques de 7 à... ett.
PREMIERES LECTURES
A partir de sept ans
A six ans on apprend à lire, à
sept ans, on prend le goût de l'in·
dépendance. Il faut déjà une vraie
lecture mais encore très illustrée.
Livres
Petit Ours
et Petit Ours en visite
Else H. Minarik.
Illustrations Maurice Sendak.
L'école des loisirs. F. 9,80.
Les charmantes histoires de
Petit Ours servent de livre de
lecture aux jeunes écoliers
américains. La tendresse et
l'humour du texte, le petit
côté "démodé» de l'image
rendent ces livres particuliè-
rement sécurisants pour l'en-
fant.
JoseUto
Albertine Deletaille
Albums du Père Castor
Flammarion. F. 2,60
L'intégration des petits
étrangers dans l'école. Un bon
sujet, à l'ordre du jour. "Jo-
selito répète tout bas : "A-mi,
a·mi» le premier mot qu'il a
appris dans son nouveau
pays."
La mère framboise
Maurice Carème
H1ustrations Marie Wabbes
Editions Le Sénevé. F. 9,60.
La vieille amie dans la forêt
était tout de même un peu
sorcière...
La leçon de silence
Yvonne Meynier
Images Eric Kubis
Hatier. F. 2,50.
Se taire, cela ne veut pas
dire parler moins fort, mais
fermer sa bouche tout de
bon... Alors on entend autre
chose : la pluie, la pendule, le
vent dans les .volets...
Monsieur le lièvre,
youlez-yous m'aider?
Charlotte Zolotow
Illustrations M. Sendak
L'école des loisirs. F. 14,80.
L'illustration est charman-
te : un "Alice au pays des
merveilles " sans claustropho-
bie, mais, chose rare à ce
point de perfection, le texte
vaut encore mieux que l.'illus·
tration.
Slmp, le boulet de canon
John Burningham.
Flammarion. F. 14.
Dans la même collection
que "Borka l'oie sans plu-
mes », l'histoire parfaite d'une
petite chienne affreuse et af-
fectueuse.
Alexis dans la forêt Foly
François-Régis Bastide.
Images de Monica.
Casterman. F. 10.
Pour un lecteur déjà dé-
gourdi : l'histoire d'un démé-
pour enfants
La pomme et le papillon (l'Ecole des loisirs)
Kit Carson, l'ami des Indiens
George Fronval
Images Jean MarceHin
Fernand Nathan. F. 16,50.
Un pionnier de la tolérance
et de la cohabitation pacifi-
que au début du XIX' siècle,
dans l'ouest américain.
regardé la lune maintenant,
nous y allons!
Demoiselle Libellule
Albums du Père Castor.
Flammarion. F. 2,90.
Aussi précis que Fabre, par-
faitement exact et parfaite-
ment raconté.
Pionniers du Cosmos
Henri Thilliez
Bibliothèque Verte
Haohette. F. 4.
L'histoire des premiers cos-
monautes russes et améri-
cains. Assez technique pour
renseigner, assez vivant pour
passionner.
Message de Noël
aux enfants de France
Charles de Gaulle
Plon. G.P. F. 18.
Le texte même du message
adressé par de Gaulle aux pe-
tits Français, le soir de Noël
1941. On regrette la banalité
de l'illustration.
pour les
collectionneurs
'UNIFORME
ET LES
ARMES
(par Liliane et
Fred Funcken)
5 volumes parûs
chaque album: 22,5Q F
casterman
A partir de neuf ans
DOCUMENTS
A partir de sept ans
Les hommes regardent la lune
A.M. Cocagnac.
Images B. Gilbert.
Editions du Cerf. F. 13,50.
Depuis toujours et dans
tous les pays, les hommes ont
sent un succès sans défaut.
Ici deux aviateurs naufragés
au Finmark.
A partir de quatre ans
Les beaux métiers
de chaque jour
et La ronde joyeuse
des métiers.
Richard Scarry.
Hachette. F. 8.
Drôle et d'une précision mé-
ticuleuse. A regarder avec
papa.
Dès l'âge du livre d'images, les
enfants sont avides de renseigne-
ments techniques, de précisions
et d'histoires vraies, Et là, un
technicien spécialiste de dix ans
peut recevoir un beau livre édité
en principe pour les adultes
(exemple type : la chasse silen-
cieuse de Holecek, chez Gründ,
recueil de superbes photos de la
faune forestière d'Europe).
Le club du samedi
Elizabeth Enright
Bibliothèque internationale.
Fernand Nathan. F. 13,50.
L'atmosphère chaleureuse et
décontractée d'une famille
américaine. Seul le grand dé-
paysement du livre empêche
de le donner à lire plus tôt.
Alerte sur le roc blanc
MA Baudouy
Bibliothèque de l'Amitié.
Hatier. F. 8,60.
Sur la frontière franco-espa-
gnole, les isards vivent dans
la réserve. Braconniers, chas-
seurs d'image et gardes fores-
tiers montent vers les hardes
avec des cœurs plus ou moins
purs.
Au cœur du blizzard
Leif Hamre..
Collection Plein Vent.
Robert Laffont F. 10.
Depuis Jack London les his-
toires du Grand Nord connais-
A partir de douze ans
Opération Oiseau Noir
Paul Berna
Rouge et Or Souveraine.
Ed. G.P. F. 8,10.
Un bidonville des environs
de Paris. La vie des bandes
d'enfants. Une description pré-
cise de la misère et de l'insé-
curité, beaucoup de vitalité.
Les voyageurs sans souci
Marcelle Lerme-Walter
Bibliothèque internationale
Fernand Nathan. F. 13,50.
L'histoire fantaisiste et aler-
te de deux enfants qui reçoi-
vent des ailes et voyagent
comme les oiseaux. Un con-
texte très précis, rien de flou.
mais rien qui grince non plus :
c'est gai et léger.
Le petit cornac
Willis Lindquist
Nouvelle bibliothèque rose.
Hachette. F. 4.
Un enfant part dans la forêt
birmane rattraper le grand
éléphant retourné à la sauva-
gerie.
La maison
des petits bonheurs
Colette Vivier
Collection mille épisodes.
La Farandole. F. 5,10.
Réédition d'un des meilleurs
Colette Vivier d'avant-guerre.
Thème classique de la fratrie
temporairement privée de la
mère. Mésaventures assorties
et happy end.
A partir de huit ans
A partir de neuf ans
A partir de dix ans
La grande peste de Londres
Rosemary Weir
Collection Spirale. G.P. F. 4.
Le parfait roman historique
et la découverte de la campa-
gne et de la vie à la ferme par
un petit londonien.
nagement dans une résidence
de grande banlieue qui se
transforme en déménagement
à la campagne. Dans un ca-
dre sans fantaisie, le charme
et le bon sens enfantins redé-
couvrent l'exotisme, la vieil-
lesse, la nature: un monde en
relief.
ROMANS
L'un des passages difficiles
dans l'amour de la lecture est cer-
tainement le saut du livre d'ima-
ges au roman proprement dit
(dont l'illustration est d'aillem-s
presque toujours décevante). Il
faut suivre le fil d'une histoire
assez longue et ne plus être du
tout gêné par la technique même
de la lecture. Si le passage se
fait trop tôt, il rebute l'enfant et
le rejette vers la bande dessinée.
La QuInzaIne Uttéralre, du 16 au 31 décembre 1970 25
POLITIQUE
On demande
un Tocqueville
1
Jean-François Revel
Ni Marx ni Jésus.
La nouvelle révolution mondiale
est commencée aux Etats-Unis
Laffont éd., 256 p.
Les animaux et les saisons
Marcelle Vérité
Hachette. F. 25.
Un texte encore très simple,
mais un découpage de i'année
très intéressant pour l'enfant
observateur.
A partir de onze ans
'La chasse silencieuse
(déjà cité, F. 18).
Les oiseaux du monde
François de la Grance
et Antoine Reille.
Fernand Nathan.
Mammifères sauvages

Claus K6nig.
Hatier. F. 18,90.
Trois livres pour zoologues
amateurs passionnés.
Les merveilles
de l'avion il réaction
Yves de Bouard
Grand Livre d'Or. F. 22.
F.22.
Editions des deux coqs d'or.
Clair et bien documenté.
A partir de treize ans
'Marco Polo,
le livre des merveilles
Editions la Farandole. F. 20.
L'histoire de l'explorateur,
illustrée des miniatures ori-
ginales du «Livre des Mer-
veilles ».
Piéton d'espace
Alexei Leonov
Stock. F. 25,10.
Le récit par Leonov des pre-
miers voyages dans l'espace
des cos'monautes russes.
Après douze ans, après treize
ans... il faut lire autre chose que
des llvres pour enfants. Ce qui se
passera tout naturellement si l'ha-
'bltude a été prise tôt de Ure les
textes originaux des auteurs et
non des boulllles prédigérées. Il
faut lire Perrault dans le texte
pour y trouve.r le charme, et les
contes d'Andersen dès neuf ans
dans l'édition du Mercure de
France (F.72), et« Tom Sawyer ...
et «Le llvre de la jungle... sans
mutilations (Mercure de France,
encore) et il dix ans «les Letres
de mon moulln ..., à onze «les
Trois (Gautier'
Languereau, F. 25 et F. 30). Alors
vers treize ans on Dra très natu·
rellement «L'enfant de la haute
mer ... et « Guerre et Paix ..., quitte
ales relire plus tard, et à y décou-
vrir des profondeurs inaperçues.
. Marle-José Leplcard
26
ne saurait accomplir un autre par-
cours que celui de son programme,
de son projet ? C'est ici exactement
le point où l'on mesure le retard
des sciences sociales : on n'a pas
encore reconnu pour les formations
sociales cette « logique du vivant »
Il faut donc tenir le livre de analysée par François Jacob et qui
Jean-François Revel pour un événe· fait qu'un lapin ne saurait devenir
ment: sans doute parce qu'il traite lui-même ni, en se reproduisant,
de l'Amérique avec bon sens, parce produire une carpe. Il est vrai qu'il
qu'il n'a pas reculé devant le devoir est bien plus consternant, en obser·
de marquer les évidences, parce vànt par exemple la logique du sys-
qu'il consent à examiner le réel en tème soviétique, d'admettre que ce
langue profane. système est ce qu'il est : doué de
Ce bon sens et ces évidences sont toutes sortes de capacités mais pas
en effet règles si peu communes de celle d'être « lihéralisable », que
qu'ils prennent comme un air de d'attendre le miracle (au sens fort)
courage : l'auteur et son lecteur ont de sa rencontre avec la liberté.
le sentiment de traverser dangereu. La logique du système américain?
sement un champ de mines et l'ou- On n'a pas de peine à découvrir le
vrage mérite enfin, à l'issue du par· code avec lequel chacun ici sou·
cours, le qualificatif suprême et su- haite le décrypter : l'impérialisme
prêmement ridicule - démysti. est le concept unificateur qui, du
fiant. En' tous cas, même si cette slogan de la pratique politique quo-
démystification-là est un peu trop tidienne aux produits plus sophisti.
fûtée, elle a du moins une incontes- qués de la pratique universitaire,
table vertu hilarante : le chapitre fonde en théorie et organise la
sur l'anti-américanisme béat de no- connaissance européenne de l'Amé·
tre intelligentsia est, au cœur du rique. Malheureusement le concept
livre, un merveilleux condensé des d'impérialisme - malgré l'intérêt
vues qui s'échangent dans les dîners que lui témoignent les éditeurs -
parisiens entre quadragénaires obs- verse de plus en plus du côté de la
tinément progressistes chacun vertu dormitive de l'opium: ce thè-
d'eux sachant que se faire inviter me-clef, au cœur de la pensée poli.
dans une des institutions universi· tique contemporaine, est l'un des
taires du (( complexe militaro-indus- plus obscurément polymorphes. Cer-
triel» ne peut le faire accuser de tes, dès son apparition, au début de
complicité avec l'impérialisme amé· ce siècle, il a souffert de grandes
ricain à condition bien entendu que incertitudes: mais enfin il fut l'ob-
cette institution soit suffisamment jet d'investigations ambitieuses - il
prestigieuse et qu'il fasse aussi en· faut d'ailleurs être reconnaissant à
tendre les misères et les affres sur· Yvon Bourdet et Marcel Ollivier
montées pour obtenir le visa. d'avoir mis très récemment à notre
Quelle est donc la thèse de Jean- disposition la traduction des grandes
Revel? Que l'Amérique œuves de Rosa Luxemburg et
est la seule société qui ne soit 'pas d'Hilferding (1). Rien de tel depuis.
aujourd'hui une société bloquée. Il faudrait au demeurant démon.
Car société bloquée, l'Union Sovié· trer que même circonscrit, défini,
tique. Société bloquée, l'Europe oc- rendu opératoire, le concept d'impé-
cidentale et singulièrement la Fran- rialisme suffise à décoder le phéno-
ce. Société bloquée, le Tiers Monde. mène américain. Démontrer encore
Bien entendu, comme toutes les que le concept d'innovation par
expressions qui ont fait fortune, exemple ne conduit pas à une ana-
cette expression de société bloquée lyse plus pertinente et englobante :
a perdu sa «relevance »originelle car enfin il y a maintenant deux
et désigne maintenant n'importe siècles que le Nouveau Monde s'est
quoi : quand Stanley Hoffmann, le imposé comme tel. Or nouveau, il
premier, avança de manière perti. l'est toujours. Cette créativité, cette
nente la formule, il parlait de la immaturité préservée, cette réserve
France des années 50, et de la so- d'énergie, quels en sont les facteurs,
èiété politique. les assises, les canaux, le coût, les
Aujourd'hui, tout est bloqué. Car produits?
on ne vieillit plus. Quoiqu'on finisse La frénésie des pédagogues de
par mourir.' l'Enfer s'affairant à substituer les
Bloquée, l'Union Soviétique, par· Etats-Unis à l'Allemagne hitlérien·
ce qu'elle persiste dans son être? ne, outre qu'elle dédouane à bon
Bloqué. le Tiers Monde, parce qu'il compte et dangereusement le nazis.
me auprès d'une nouvelle généra-
tion qui ne l'a pas éprouvé dans
sa chair, enfonce les intellectuels
dans une malsaine hypocrisie; car
en le disant ou sans le dire, il n'en
est à peu près aucun qui puisse, ne
serait-ce que professionnellement,
se passer de la référence américaine
- référence, ce qui écarte aussi
bien l'éloge que le dénigrement
systématique et signifie évaluation.
Le propos central de Jean-Fran-
çois Revel est donc clair : il sou-
haite dire que l'Amérique, c'est en
effet important. Mais comme ce
qu'on a jugé important parmi les
docteurs parisiens ces derniers hi-
vers, c'était la révolution, il a
conduit son entreprise de manière
à donner de surcroît à la riche Amé-
rique cette richesse suprême : por-
ter l'espérance révolutionnaire mon·
diale.
Est-ce vraiment sérieux? N'est-il
pas un peu décourageant d'être
contraint d'aborder un vaste sujet
sous un angle aussi paradoxal, ou
même purement verbàl : car, après
expulsion du politique, tout se joue
sur une dévaluation ou une torsion
du mot révolution.
Révolution, pas changement : de
celui-ci l'Amérique est coutumière
si elle n'est pas coutumière de celle-
là.
Certes un ( milieu intellectuel
de nouveau style» (2) a depuis le
milieu des années 60 surgi, s'est
cristallisé et érigé jusqu'à un cer-
tain point en contre-communauté :
de New Yort, où depuis le début du
siècle il n'a jamais cessé de se re-
nouveler dans une version tantôt
plus autochtone, tantôt plus tribu-
taire du foyer européen, il a essaimé
et s'est succursalisé à Boston, Chi·
cago et naturellement en Californie
avec des haltes provinciales comme
Madison. Il s'est ainsi constitué en
réseau physique à l'échelle nationa-
le, relié par l'avion, les caravanes de
cars convergeant à l'occasion des
grandes démonstrations inter-régio-
nales, la circulation des pétitions
pour ou contre les incidences concrè·
tes qu'appellent les quatre thèmes
majeurs de la guerre, du racisme,
de l'émancipation féminine et de
l'environnement. Son assise sociale
massivement «académique» est
néanmoins plus différenciée qu'il
ne semble grâce à l'apport - ou la
neutralité active - des «milieux
d'affaires para-intellectuels» de ré-
dition, la publicité, les mass-media,
certains cadres de gestion sophisti.
quée, etc. Une sensibilité commune
que diffusent le charter et le paper-
Le printemps
de l 'Amérique
Selon Charles Reich, l'Amérique aurait traversé trois
états de conscience depuis la Déclaration d'Indépen-·
dance. Le troisième est celui qui préside à la révolution
actuelle. Les Américains s'arrachent un livre qui les
passionne.
back, une commune symbolique du
corps - domaine où la rupture est
la plus franche et souveraine - un
langagè commun où les mots le cè-
dent en force au rythme et aux ima-
ges - la musique et le cinéma ré-
pondant plus aisément que la litté-
rature à des exigences œcuméni-
ques - telles sont les rubriques à
établir pour un inventaire sans sur-
prise.
Mais de là à la révolution, la dis-
tance est encore grande. Sensibilité
commune? Oui. Contre-culture?
C'est déjà plus contestable (3) : les
attitudes et les produits de ce milieu
sont-ils déjà suffisamment élaborés,
complexes, diversifiés et stables pour
mériter le statut culturel et ne sont-
ils pas encore constamment mena-
cés de retomber dans le purgatoire
folklorique? Si même on admet
qu'il y ait contre-culture, comment
s'assurer qu'elle ne glisse vite à la
situation de subculture par le procès
de ce qu'on appelle plus pittoresque-
ment récupération ? Et si même on
voit comment maintenir la contre-
culture dans son extériorité agressi-
ve et désagrégative de l'autre, a-t-
elle pour autant déjà engendré une
idéologie, indispensahle médiatrice.
de l'organisation révolutionnaire?
Enfin si même idéologie il y avait
- impliquant dQDC un degré de
et une homogénéité
conceptuelle très élevés, ce. qui à
coup sûr n'est pas, - il faudrait en-
core que l'organisation révolution-
naire ait la chance de rencontrer
une situation révolutionnaire, indé-
pendante d'elle, quasi incréahle par
artifice et qui ne se suffit pas d'ap-
parences : or l'année américaine
1970 a été finalement marquée par
un indiscutable recul des facteurs
objectifs de tension et de polarisa-
tion aux extrêmes, par le passage
lent de la haute conjoncture (poli-
tique) de la fin des années 60 à une
conjoncture plus basse. Le relatif
échec de la stratégie Nixon aux
dernières élections de novembre est
précisément lié au fait que la basse
conjoncture politique de l'automne
(plus basse que ce qui avait été pré-
vu à la veille des vacances estivales)
rendait inutile la rupture des loyau-
tés partisanes· traditionnelles : l'ex-
trême stahilité de l'électorat améri-
cain, la faible probabilité d'un quel-
conque réalignement électoral me-
sure, au plan politique et compte
tenu de la logique du système poli-
tique américain, la faiblesse de la
pression qui s'exerce à son encon-
tre et dans la perspective de le dé-
truire. Il serait utile de le dire clai·
rement : cela aiderait au vrai débat
dont une récente livraison de la Nef
a formulé le libellé: les Etats-Unis
comme champ d'expérience de l'Eu-
rope.
Annie Kriegel
(1) Cf Rosa Luxemburg. L'accu-
mulation du capital. Trad. et prés.
.d'Irène Petit. Paris, Maspero, 1967 -
Hilferding. Le capital financier. Etu-
de sur le développement récent du
capitalisme. Traduit par Marcel Ol-
livier. Préface d'Yvon Bourdet. Pa-
ris, Ed. de Minuit, 1970.
(2) Aristide R. Zolberg. c La fran-
cisation de l'Amérique "'. La nef, nu-
méro 40 (Les Etats-Unis champ d'ex-
périence de l'Europe), juin-sept.
1970.
(3) Cf Theodore Roszak. Vers une
contre-culture (Stock).
- c John en est à C.2, mais
Margaret est vraiment à C.3" Tel
est le genre de réflexion que l'on
peut entendre aujourd'hui aux
Etats-Unis, depuis que Charles
Reich a publié dans le numéro du
New Yorker du 26 septembre der-
nier un volumineux article présen-
té sur 80 pages (dont 50 % de
publicité) sous un titre modeste,
comme c'est toujours le cas dans
ce magazine spirituel et sophisti-
qué : « Reflections : The Greening
of America". Le nom de l'auteur
- fort inconnu alors - ne figurait
qu'au bas de la dernière colonne,
en petits caractères; il était suivi
d'une citation humoristique sans
lien apparent avec l'étude anté-
rieure et tirée des petites annon-
ces; les dessins, pas toujours
drôles, qui accompagnaient le texte
ne s'y ·rapportaient absolument pas.
C'est de cette façon très discrè-
tement anglo-saxonne qu'ont été
jetées sur le marché des idées les
thèses de ce juriste obscur dont
toute l'Amérique discute, depuis
lors, avec passion. Le numéro du
New Yorker est introuvable. Le li-
vre dont l'article était extrait a
paru sous la bannière de Random
House le 28 octobre mais le tirage
était si faible que l'ouvrage a dis-
paru des rayons en quelques heu·
res et les 100000 exemplaires tirés
ensuite n'ont pas été prêts avant
la fin du mois de novembre, de
sorte que le titre dont on parlait le
plus figurait péniblement à l'avant-
demier rang de la liste des best·
sellers jusqu'au début de décem-
bre. Encore s'agissait-il de la liste
spéciale des ouvrages de • non-
fiction ".
Ou'y a-t-il donc dans cet essai qui
passionne tant de monde? Si l'on
fait abstraction de quelques formu-
les de combat destinées surtout à
appâter la galerie et qui ne figu-
raient même pas dans les extraits
du New Yorker (Notre pays fait
commerce de la mort; non pas
seulement celle qu'il vend à l'étran-
ger mais aussi celle qu'il nous
dispense sous forme de pollution,
etc.), l'essentiel de la thèse repose
sur une distinction entre les trois
états de conscience (<< Conscious-
ness" 1, 2, et 3) qu'aurait traver-
sés l'Amérique depuis la Déclara-
tion d'Indépendance.
Remarquons, avant d'aller plus
loin, qu'il est très difficile de tra-
duire exactement en un seul mot
français tout ce que l'auteur en-
tend par «consciousness". SI
nous interprétons correctement sa
pensée, c'est un état de conscience
- ou plus fréquemment de fausse
conscience - qui permet aux hom-.
mes d'organiser le monde autour
d'eux, et en même temps de justi-
fier l'organisation existante, «la
configuration mentale qui informe
en chaque individu sa perception
globale de la réalité ".
c Consciousness 1" est celle du
pionnier, de l'homme des petites
villes qui, au Xlxe siècle notam-
ment, avait l'habitude des rapports
directs entre individus. Elle met en
valeur les qualités subjectives, la
réussite personnelle. les vertus de
caractère. Elle glorifie l'effort et le
travail - voire la répression exer-
cée par la société, à titre dérivé -
mais exalte l'innocence première
de l'Adam américain.
Cet état de conscience devait
favoriser naturellement les abus du
capitalisme de la jungle en même
temps que le développement indus-
triel.
c Consciousness 2 ", le deuxième
état de conscience, était issu des
carastrophes engendrées par l'état·
précédent : la liberté excessive
laissée aux Individus avait donné
liéu à une foire d'empoigne écono- .
mique d'où étaient résultés un gâ-
chis des ressources nationales et
une crise économique de première
grandeur. La «Consciousness 2"
fut structurée par le New Deal de
Roosevelt et l'intervention de
l'Etat dans tous les domaines. Elle
faisait porter l'accent sur le sacri-
fice nécessaire de l'intérêt indivi-
duel à l'intérêt collectif.
La QuInzaJne Utt6:alre, du 16 au 31 décembre 1970 27
Le printemps de l'Amérique
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munisme). (112 p. 4F).
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DE 20 010 DE REMISE·
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OFFRE VALABLE JUSQU'AU 15-1-1970

A nos lecteurs,

Marc Saporta
de celui qui les porte, etc.
Si le vêtement permet de remem-
brer l'homme en son unité, la mu-
sique nouvelle lui permet de s'ex-
primer, et la sécession par rap-
port à la société existante est en
train de faire crouler la Firme-Etat,
au nom du droit de chacun à sa
propre responsabilité (attitude qui
s'est développée parmi Jes jeunes
Américains à l'occasion de la guer-
re du Vietnam, selon l'auteur). Au
nom du droit à la libre affirmation
de chacun, la nouvelle génération
qui pratique la • Consciousness 3 -
est en train de faire triompher
une révolution sans précédent que
permet d'aUieurs la technologie
moderne, pour la première fois de
l'Histoire, en apportant la solution
au problème matériel de la subsis-
tance et une réplique au mythe de
la malédiction d'Adam.
Quoi qu'il en soit de la valeur de
ces thèses sommairement résu-
mées ici, le fait est que tout un
chacun aux Etats-Unis se voit défi-
nir en fonction de son état de
conscience actuel (on dit C.1, C.2,
C.3 sans préciser davantage). La
critique est aisée. Il est facile de
considérer l'œuvre de Reich com-
me un ramassis d'affirmations sans
démonstrations, de phrases à l'em-
porte-pièce, de formules de choc,
voire de lieux communs. Mais com-
ment alors éluder le problème que
pose le branle-bas ainsi provoqué?
Reste à préciser que l'auteur.
pour ignoré qu'il ait été jusqu'à ce
jour, n'est rien moins que négligea-
ble. A quarante-deux ans, il est
aujourd'hui professeur de droit à
Yale. Après des études brillantes
dans cette université célèbre, il se
voyait confier d'abord la direction
du journal de droit de la Faculté,
puis un poste de stagiaire auprès
d'un juge à la Cour Suprême dont
il devenait le confident. Bientôt, il
quittait le secteur public pour en-
trer dans une firme de Wall Street;
de là il se rendait à Washington
où il appartenait à un des plus
grands cabinets d'avocats des
Etats-Unis, chargé de régler à
l'amiable les affaires les plus déli-
cates entre les grosses firmes et
le gouvernement; enfin, lassé de
ces 'jeux, il regagnait Yale où le
réclamait le corps des professeurs.
Il a mis cinq ans à écrire son livre
dont il a déchiré trois versions suc-
cessives. A noter: Reich se récla-
me de Marcuse, ce qui ne fait aucun
plaisir à ce dernier.
La Firme-Etat n'appartient à per-
sonne, elle dicte son intérêt à tous.
Certes, d'aucuns y trouvent aussi
leur intérêt propre et à des degrés
divers tous les citoyens américains,
pourrait-on dire, en touchent les di-
videndes, mais elle s'impose sans
discrimination, exproprie même
chacun de sa personnalité tout en
prônant la propriété privée (on de-
vient le concessionnaire Ford, le
diplômé de Yale, l'ingénieur de
Boeing), nul ne possède plus le ciel
au-dessus de sa tête concédé à
une compagnie aérienne, ni le
droit de s'habiller à sa guise (en
hippie par exemple) s'il veut con-
server un emploi. L'homme de
l'organisation y est réduit à son
complet gris qu'il doit retirer en
rentrant pour se sentir de nouveau
un être humain, vivre en famille,
tondre sa pelouse (dans des pays
autres que les Etats-Unis, le re-
cours du gazon lui serait refusé).
La Consciousness 3 • est celle
qui préside à la révolution actuel-
le. Charles Reich consacre des pa-
ges brillantes au vêtement adopté
par la jeunesse contemporaine -
des effets qui révèlent le corps en
lui conférant souplesse et grâce;
qui servent à toutes les circons-
tances de la vie des jeunes car on
peut les garder pour travailler,
dormir, se rouler par terre, voya-
ger, danser; qui, sous l'apparence
du déguisement le plus fantaisiste,
révèlent la personnalité prOfonde
La volx de cette nouvelle cons-
cience souffle à l'oreille du citoyen
qu'il lui faut se soumettre aux ins-
titutions. Bien qu'elle soit • libé-
rale - elle porte en elle de tels
germes de répression qu'elle a
conduit, au cours des années 60 à
ce que Reich appelle le • Corporate
State - - qu'il faut bien se résou-
dre à traduire par la • Firme-Etat -,
encore que l'on ait besoin d'expli-
citer ce concept capital pour l'au-
teur : selon lui, l'Etat est désor-
mais géré comme une gigantesque
firme commerciale et industrielle
(du même type que la General Mo-
tors), à laquelle se trouvent inté-
grés comme dans une • Corpora-
tion - toutes les institutions socia-
les, les fondations philantropiques-
au même titre que le gouverne-
ment, l'enseignement comme l'ar-
mée. De même que dans une firme
privée, l'intérêt de l'entreprise pri-
celui des individus qui la com-
posent et qui ne sont que des sala-
riés.
28
HISTOIRE
Points de vue sur
la Révolution française
1
Claude Mazauric
Sur la Révolution française.
Contribution à l'histoire
de la révolution bourgeoise
Editions sociales, 240 p.
1
Alice Gérard
La Révolution française,
mythes et interprétations
(1789-1970)
Coll. « Questions d'Histoire »
Flammarion éd., 140 p.
1
François Furet et Denis Richet
.La Révolution française, 2 tomes
Hachette. Réalités éd.
1
Albert Soboul
La civilisation
et la Révolution française
Coll. « Les grandes civilisations »
Arthaud éd., 634 p.
1
Charles Tilly
La Vendée, Révolution
et Contre-Révolution
Coll. « L'histoire sans frontières »)
Fayard éd., 386 p.
« On ne peut celer la défaveur
qui, depuis quelque temps déjà,
s'attache, dans les milieux d'histo-
riens, à l'époque de la Révolution
française ». Ainsi Albert Soboul
ouvre-t-ill'avant-propos qu'il a écrit
pour le recueil récemment puhlié
par Claude Mazauric aux Editions
sociales, sous le titre : Sur la Révo-
lution française. Contributions à
l'histoire de la révolution bourgeoi-
se. Mieux encore, ou pire : certains
s'efforceraient « de remettre en
cause l'acquis de plus d'un demi-
siècles d'historiographie révolution-
naire, de Jean Jaurès à Georges
Lefebvre ».
Si, effectivement, des démolis-
seurs entreprenaient, par haine ou
par incompétence, de nier l'immen-
se valeur réflexive, méthodologique,
scientifique et humaine des travaux
de Jaurès et de Lefebvre, je serais
des premiers à envoyer ma signature
à un hypothétique comité de défen-
se. Mais en sommes-nous là, et
l'opportunité commande-t-elle, vrai-
ment, de relancer l'histoire de la
Révolution par les voies de la po-
lémique et de l'affrontement idéo-
logique, comme le suggère expres-
sément Claude Mazauric ? « Il est
admis que les historiens de la Révo-
lution ont l'humeur combative »,
nous dit-il; et d'affirmer la néces-
.sité « d'une défense et illustration
des thèses matérialistes classiques
sur la Révolution française ».
On en prendra volontiers acte.
Mais certaines approches dans son
déroulement, sont-elles si évidem·
ment réactionnaires - et si fran-
chement éloignées des propositions
de recherche des historiens marxis-
tes eux-mêmes? D'autre part, la
polémique historique, dans son
plein droit de cité, doit prendre la
responsabilité de ne jamais dévier
vers le règlement de comptes pero
sonnels.
D'abord, l'histoire de la Révolu-
tion se porte-t-elle mal? Un petit
livre bien fait d'Alice Gérard: La
Révolution française, mythes et in-
terprétations (1789.1970), qui vient
de prendre place dans la collection
(1 Questions d'Histoire» dirigée avec
succès, chez Flammarion, par Marc
Ferro, nous inclinerait plutôt à l'op-
timisme... Nous renvoyons ici à ses
pages 107-132, consacrées aux
(1 controverses actuelles» (1945.
1970).
Certes, Alice Gérard reconnaît
d'entrée de jeu que l( l'historiogra-
phie révolutionnaire a marché ail
même rythme que l'histoire généra.
le depuis la fin de la deuxième
guerre mondiale : la guerre froide,
les divers schismes communistes,
ont retenti sur elle» (p. 107). Elle
rappelle que l'histoire marxiste-
léniniste, Il la plus conquérante », a
eu à lutter contre l'interprétation
marxiste libertaire de la Révolution
(Daniel Guérin), et contre Il le révi·
sionnisme libéral ou néo-libéral »,
courant auquel elle rattache d'ail·
leurs - et nous retombons en plei-
ne polémique! - la Révolution
française de François Furet et Denis
Richet. Passons sur un tel rattache-
ment, qui paraît introduire l'effort
de réflexion de Furet et de Richet
comme en appendice aux fausses
fenêtres inventées par l'historien
américain R. R. Palmer pour les
besoins de sa révolution « atlanti-
que », ou aux paradoxes et aux acro-
baties de l'historien britannique
A. Cobban; rapprochement peut-
être involontaire mais certainement
abusif (p. llO). Et lisez plutôt
(p. ll4 et suivantes) le réconfor-
tant tour d'horizon, l'inventaire
systématique qui montre, à propos
du problème des origines comme
de celui du dynamisme interne de
la Révolution, l'ouverture de multi·
pIes chantiers.
Mais c'est peut-être bien là que
s'insinue un premier malentendu.
Pour les marxistes orthodoxes,
(1 l'histoire de la Révolution s'ins-
crit dans le temps court» et « doit
être ·d'abord sociale et politique»
~ ' ­
Le roi est mort... Vive la nation
(Albert Soboul) ; si elle « mérite de
conserver une pOsition privilégiée
dàns le champ d'investigation des
historiens », c'est à la fois qu'une
bonne connaissance « de ce moment
particulier. de l'histoire nationale »
est indispensable à la formation
d'élites qualifiées pour diriger la
France contemporaine, et parce que,
d'un point de vue théorique, « la·
recherche des voies de la révolution
socialiste» devrait « réveiller le
désir des historiens de connaître
les chemins suivis par les révolu-
tions bourgeoises » - et particuliè-
remnt par « la Révolution françai-
se en tant que mouvement le plus
spectaculaire et forme la plus ache-
vée d'une révolution bourgeoise et
démocratique» (Claude Mazauric).
Or, pour ceux qui , en France ou
à l'étranger, n'envisagent pas seule-
ment l'histoire de la Révolution
française comme une célébration pa·
triotique ou comme un arsenal pour
les luttes idéologiques quotidiennes
et la consolidation des théories du
matérialisme historique, le point de
vue, surtout dans les vingt derniè-
res années, a été évidemment· diffé-
rent. Ce n'est pas, semble-t-il, faire
injure à la Révolution française,
« notre mère à tous », et la mère des
révolutions modernes, ce n'est pas
lui dénier son effet de choc, l'im·
portance de ses ruptures, l'irréversi-
bilité de ses impulsions, ni son ca-
ractère de césure majeure dans no-
tre histoire nationale, que de vou·
loir en améliorer l'intelligibilité en
déplaçant pour un temps au moins
l'attention vers sa préhistoire et vers
sa postérité. Pour ma part, la lecture
des révolutions qui tour à tour
s'épaulent et s'affrontent en France
de 1787 au coup d'Etat de Brumai-
re ne m'a jamais paru mieux s'éclai-
rer qu'au retour de longues ,:lxplo-
rations dans l'Ancien Régime ou
dans le XIX· siècle. Qu'on pardonne
à un historien qui n'est pas un mili-
tant politique d'apercevoir toute la
richesse de la Révolution française,
d'un point de vue (étroitement ?)
scientifique, à la fois comme révéla·
teur des clivages multiples d'une
très vieille société, trop différenciée
pour ne pas craquer et ne pas reje-
ter ses anciens principes d'unité, et
comme collection inépuisable de
projets politiques et sociaux livrés,
non sans désordre, à un XIX· siècle·
tout occupé à perfectionner des es-
quisses, à recueillir des mythes, et
à fourbir des armes pour de nou-
velles révoltes - ou de nouvelles
répressions. Qu'on m'excuse, aussi,
de croire, avec quelque attachement
excessif, sans doute, à un archaïsme
de l'observation expérimentale, que
les analyses historiques sont faites
pour affiner les théories, et non pas
pour couler un nouveau béton par·
dessus des forteresses.
Au reste, pourquoi perdre son
sang-froid ? Le premier tome de la
Civilisation et la Révolution fran-
çaise, écrit par Albert Soboul pour
Arthaud et sa collection « Les gran·
des civilisations », se présente bien
La Qllinzaine UtUnlre, du 16 au 31 décembre 1970 29
La Révolution française
- il est vrai qu'il nous arrête aux
portes de la Révolution elle-même
- comme un essai prudent de syn-
thèse sur Il la crise de l'Ancien Ré-
gime ». On connait la structure ha-
bituelle des volumes de la collection
Arthaud dans un volume de plus de
de six cents pages, cent trente envi-
ron sont occupés par des tableaux
chronologiques et un copieux index
·documentaire ; l'illustration est
groupée, tout au long du livre, en
cahiers accompagnés de notices.
L'iconographie, techniquement bon-
ne, est fort bien choisie et les noti-
ces sont abondantes et remarquable-
ment informées. C'est faire injustice
aux autres séries que de signaler,
par exemple, le joli choix des rési-
dences aristocratiques (pages 232 à
236). Quant au texte, on sent der-
rière sa solidité charpentée l'expé-
rience déjà longue du professeur
des Universités de Clermont-Fer-
rand et de Paris, et l'information
toujours tenue à jour de l'anima-
teur des Annales historiques de la
Révolution française et de la Socié-
té des Etudes robespierristes - le
tout, communiqué dans un style
aisé, parfois incisif, qui convient
certes - réserve faite de l'austérité
de nos sujets, à nous historiens - à
la lecture par un public assez large.
Pour être aéré, le livre n'en est
pas moins compact, et surtout il
soulève, par l'ampleur des sujets
traités, un maelstrom de problèmes.
Aussi, la Quinzaine littéraire n'étant
pas la Revue historique, choisirons-
nous d'accrocher la discussion
non point sur l'épaisse première par-
tie «( La Terre et les non
plus que sur la dernière «( Le Qua-
trième Etat»), mais sur les deux
morceaux centraux «( L'Aristocra-
tie » ; « Bourgeois et Bourgeoisie »).
Je ne pense pas Il solliciter» le tex-
te d'Albert Soboul en disant que
l'un de ses apports importants tant
à la littérature haute vulgarisa-
tion historique qu'à une explication
nuancée de la Révolution française
aura été d'insister sur le renforce-
ment des aristocraties au cours du
XVIIIe siècle. Non pas seulement au
travers des modalités multiples
d'une réaction nobiliaire, sur l'étude
de laquelle se greffe et doit se gref-
fer plus que jamais un effort sup-
plémentaire d'évaluation du pôids
des droits seigneuriaux et féodaux,
élément si important du point de
vue de la connaissance de la struc-
ture des fortunes aristocratiques
comme de celui de l'interprétation
de la Révolution comme mouve-
ment essentiellement antiféodal.
30
Mais aussi en montrant, d'après
des travaux récents, que « l'argent
joue un rôle de plus en plus grand,
pour le noble, tout au cours du
XVIIIe siècle» (p. 227), que des
aristocrates s'occupent d'affaires fi-
nancières, maritimes, industrielles
(p. 228), qu'ils entrent « dans le
mouvement de l'économie capitalis.
te » (p. 229), en petit nombre sans
doute, mais aussi, souvent, avec
quelle puissance de capitaux mobi-
liers !
Certes, le rôle de l'aristocratie
dans l'évolution économique et so-
ciale de la France reste profondé-
ment ambigu et, pour dire vrai, in-
suffisamment cerné. Les écarts se
creusent, à l'intérieur d'une nobles-
se qui s'enrichit, entre une petite
noblesse campagnarde fidèle à l'idée
d'un monopole des carrières mili-
taires et sensible à son appauvrisse-
ment relatif, passionnément atta-
chée à la défense des droits et des
privilèges, et une « noblesse d'af·
faires », souvent liée aux élites ad-
ministratives éclairées, immensé-
ment riche et d'où sont parties bien
des initiatives de progrès économi-
que. Ambiguïté d'une aristocratie
qui, si elle a participé aux hardies-
ses des entreprises nouvelles, n'en
incarne pas moins avant tout un
mode de vie prestigieux fondé sur
la possession de seigneuries et la
consommation d'une rente foncière
en hausse constante. Et c'est la do-
mination sociale de ce « modèle »
qui confère à son tour aux compor-
tements de la bourgeoisie - et de la
Révolution bourgeoise - ses pro-
pres ambiguïtés.
Jusque-là, en effet, et Albert So-
boul inscrit bien la question en fili·
grane dans la troisième partie de son
livre, bourgeoisie et aristocratie sont-
elles des « classes antagonistes » ou
des Il élites concurrentes»? L'au-
teur rappelle le mot de Cournot :
« Rien n'était plus marqué que la
subordination dans les rangs de cet-
te société bourgeoise », et ajoute :
Il Méprisée des grands, la bourgeoi-
sie les imitait de son mieux. Jalou-
sant l'aristocratie, elle ambitionnait
de s'insinuer dans ses rangs... On
comprend qu'animée d'un esprit si
éloigné de la démocratie, la bour-
geoisie n'ait eu de cesse, après la
rude épreuve de l'an II, de restau-
rer la hiérarchie sociale » (p. 356).
Aux couches supérieures de la bour-
geoisie, au contact avec les divers
types de l'aristocratie, une omose
s'opérait depuis longtemps: Il dans
ses couches les plus hautes, la so-
ciété d'Ancien Régime se caractéri-
sait par une stratification horizon-
tale dont l'argent était le seul cri-
tère » (p.282). La récente thèse de
Jean Sentou (Fortunes et groupes
sociaux à Touloltse sous la Révolu-
tion) atfire l'attention sur le fait
qu'à ce processus osmotique s'est
substituée à la fin du XVIIIe siècle,
dans une ville parlementaire telle
que celle qu'il a étudiée, une nou-
velle barrière de caste, et que les
effets de ce.tte substitution ont été
proprement révolutionnaires.
Toutefois, notre sentiment est le
suivant. Au niveau des élites
concurrentes - aristocratie d'une
part, bourgeoisie .riche de l'autre,
désireuse de récolter les fruits de sa
richesse sur le plan du prestige so-
cial et du rôle politique - le conflit
n'était sans doute pas d'une acuité
insurmontable. Les événements de
1789 ont, sous la pression populaire,
précipité une opération chirurgicale
qu'une cicatrisation aurait pu, théo-
riquement, suivre. L'aristocratie
pouvait surmonter le sacrifice de
l'égalité d'accès aux emplois, et le
rachat des droits seigneuriaux
comme le remboursement des offi-
ces pouvait, dans l'hypothèse d'un
déroulement régulier et d'une stabi-
lité monétaire, se muer en opération
profitable. Le désir intense de la
bourgeoisie disposant de capitaux
de s'approprier de nouvelles terres
trouvait sa satisfaction dans la spo-
liation allègrement acceptée par
tous du clergé, et ne lésait pas l'aris-
tocratie.
Ce schéma théorique s'est trouvé
infiniment dépassé par la révolu-
tion permanente qui s'est installée
dans les campagnes, et bientôt par
les mesures de rigueur prises contre
les émigrés. Je ne cherche pas à re-
faire l'histoire, ni à amputer la Ré-
volution française qui, précisément,
a fait jouer bien d'autres ressorts so-
ciaux et a connu dans la suite, pour
reprendre l'expression d'Ernest La-
brousse, son Il temps des anticipa-
tions». Simplement, de la lecture
du livre d'Albert Soboul, lui-même
nourri des plus solides travaux, je
tire la confirmation que François
Furet et Denis Richet ont eu gran-
dement raison, dans leur Révolution
française si énergiquement prise à
parti par Claude Mazauric, d'attirer
l'attention, ou de la ramener après
une longue période où l'accent a éte
plus souvent porté sur la phase
démocratique de la Révolution; 1)
sur cette zone d'incertitude qui
s'étend de la fin du règne de
Louis XV à la manifestation écla-
tante de la trahison de Louis XVI,
et à travers laquelle les hommes des
Lumières ont pu osciller de l'espoir
d'un arbitrage appuyé sur l'existen-
ce de la bourgeoisie la plus puissante
du continent, à la résignation d'un
recours à la révolution dont ils
étaient conscients de ne pouvoir
maîtriser tous les prolongements;
2) sur l'importance idéale de ces
solutions Il en pointillé» souhaitées
par les tenants d'une Révolution li-
bérale et modérée, qui se sont peu
à peu dégradées au contact de la
réalité révolutionnaire et de la pra-
tique politique, mais qui conservent
toute leur valeur comme fils
conducteurs pour l'historien.
Au-delà, j'ai déjà dit que je ne
partageais pas toutes leurs interpré-
tations, dans un article des Anna-
les auxquelles des amateurs de la
petite histoire des polémiques, s'ils
en avaient le loisir, pourraient se
reporter. Mais je ne pense pas, tous
comptes faits, que leur liv,.-e soit
animé d'une vindicte à l'égard du
populaire qui exige que l'on déter-
re la hache de guerre. Combien il
est regrettable que nous ne puissions
faire parler les morts! Peut-être
alors, comme dans les confidences
des plus grands chefs révolution-
naires· du XXe siècle, saisirions-
nous, dans la bouche des ombres du
Comité de Salut Public, des propos
assez désabusés pour faire paraître
ceux de Furet et de Richet plus lu-
cides que pessimistes.
Ceci dit, il faut revenir au livre
de Claude Mazauric. Car il fait
succéder, à une première partie
d'Il Essais critiques» dont la ver-
ve est indéniable, une seconde par-
tie de Il Contributions» dont la
qualité constructive ne l'est pas
moins. La sixième de ces contribu-
tions, intitulée Il Vendée et Chouan-
nerie », nous sera l'occasion de si-
gnaler, pour conclure cette chroni-
que, la traduction française (Fayard,
collection Il L'histoire sans frontiè-
res ») du livre de l'historien et so-
ciologue Charles Tilly : La Vendée,
Révolution et Contre-Révolution.
Fondée sur une analyse micro-régio-
nale et sur la méthode qui consiste
à faire répondre les documents d'ar-
chives aux questionnaires de la so-
ciologie moderne, cette étude est à
la fois très stimulante et, de temps
à autre, fort irritante. Elle a en
tout cas la fraîcheur du regard d'un
chercheur d'o1,ltre-Atlantique posé
sur une campagne française riche
en contrastes. A lire. donc - com-
me les titres précédents - et en ou-
bliant les querelles d'historiens.
Louis Bergeron
THtATRE
Le "jeune
théâtre"
Alfred Jarry
Ubu Roi
Théâtre de Plaisance
Paul Claudei
Simon-Tête d'Or
Salle Aydar
le «jeune théâtre. occupe en
force à son tour l'actualité théâ-
trale. Comme il est un tout parfai-
tement divisible, ses mouvements
sont nécessairement dispersés et
diversifiés : Bernard Sobel et Jean
Dufour donnent une rigoureuse ver-
sion de la pièce ambiguë de Brecht,
Homme pour Homme (1), Jean-
Pierre Vincent, sous le couvert du
rire efficace, fait découvrir un Gol-
doni méconnu et «révolutionnai-
re ., le Marquis de Montefosco (2),
Jean-Marie Patte orchestre habile-
ment une tragédie de salon, Médée,
de Sénèque (3), André Benedetto
reprend son beau poème dramati-
que Rosa-Lux (4) et Gérard Gelas
lance son cri d'espérance radicale
Opération (5) et. par ailleurs, deux
nouveaux venus, Denis 1I0rca et
Guénolé Azerthiope, se révèlent
avec éclat.
Assez curieusement, ces deux
derniers s'imposent non pas par
une contestation de l'héritage cultu-
rel mais en faisant leurs classes
avec deux pièces considérées
comme des chefs-d'œuvre. Le pre-
mier mérite de 1I0rca et Azerthiope
est d'avoir su, malgré des moyens
financiers ridicules, s'attaquer à
deux monuments, Tête d'Or et Ubu
Roi pour réussir un ravalement bril-
lant et justifié : les statues sont de
nouveau à leur place!
Dans ce XX· siècle né avant ter-
me, Tête d'Or - ses deux versions
datent de 1889 et 1894 - et Ubu
Roi - créé en 1896 - constituent
les deux pôles d'un renouveau théâ-
tral parti en guerre à la fois contre
un classicisme desséchant et un
réalisme horripilant. Un nouveau
monde artistique s'ouvre, sur les
voies tracées par les poètes qui,
à la' suite de Baudelaire, enterraient
joyeusement et sans ménagement
un siècle étranger à leur mémoire
du futur.
Depuis soixante-quinze ans, l'alU-
vre de Jarry constitue la tentation
première soit des nouveaux venus
au théâtre soit de ceux qui au ter-
me d'une carrière bien remplie se
remettent en question. C'est que
l'esprit de chansonnier est toujours
vivace en France. Car, Ubu Roi n'est
rien d'autre qu'ul\ état d'esprit pla-
nant autour d'un personnage sans
situation. Prendre trop au sérieux
l'auteur dramatique Jarry c'est vou-
loir prendre la farce de trappe pour
une force de frappe. Il y a, me sem-
ble-t-i1, deux manières de jouer
Ubu Roi aujourd'hui : trahir Jarry
en respectant l'esprit ou le respec-
ter en trahissant la lettre.
J'avais vu en 1967 un Ubu tchè-
que par le Na Zabradly, de Prague.
Le co-adaptateur et metteur en scè-
ne Jan Grossman avait réussi à
prendre Jarry à son piège. le père
Ubu n'était pas déguisé: son v e n ~
tre était celui d'un petit-bourgeois
obèse; la mère Ubu était une jolie
fille qui avait de l'ambition pour
deux. Les spectateurs commen-
çaient par sourire de la scène de
ménage mais insensiblement se
trouvaient plongés dans une atmos-
phère propre à l'un des continua-
teurs de Jarry, Kafka. le tragique
naissant de cette constatation: Ubu
c'est nous! Cet Ubu, revu par « le
brave soldat Schweik., avait un
parfum du trop précoce printemps
de Prague.
Au Théâtre de Plaisance, Guénolé
Azerthiope, habituellement connu
comme décorateur, sous là nom de
Jean-Marie le Tiec, prend la pièce
de Jarry à bras-le-corps : dès la pre-
mière image scénique, le père Ubu
est plongé dans la merdre jusqu'au
cul. Rien ne nous est épargné : la
chienlit de l'Etat est partout. A
coups de gags insolites, d'accessoi-
res portés par de gros enfants,
qui n'ont pas su casser leurs jouets,
les comédiens - tous excellents -
amusent en s'amusant et ne pren-
nent rien au sérieux : ni JarrY, ni
les spectateurs cernés de tous en-
droits. Ubu Roi redevient l'énorme
pochade de potache pataphysicien
que tout normalien a rêvé d'écrire:
le plus grand canular de Jarry se-
rait-il d'avoir fait croire à plusieurs
générations de Français qu'il avait
écrit un chef-d'œuvre?
Autre tête couronnée décapitée :
Simon Tête d'Or. Mais avec la pièce
de Claudel, le propos du metteur
en scène Denis 1I0rca est diffé-
rent : rendre au futur auteur de
l'Annonce faite à Marie ce qui lui
est dû et que le poète lui-même,
dans le souci qu'il avait eu de
"réussir sa carrière catholique-,
a contribué à faire oublier (6). Ce
n'est pas par hasard, ou par fausse
coquetterie, que Claudel avait em-
pêché de son vivant la représenta-
tion de sa première pièce. Mais par
scrupule, en 1959, comme en 1968,
Une scène de Tête d'Or
Jean-Louis Barrault ne parvenait pas
à oublier la trajectoire de l'homme
Claudel. alors que le prologue de
Tête d'Or annonce lumineusement
la 'fin de la pièce : enterrant la jeu-
ne femme - Ophélie? - Simon
découvre le non-sens de la vie oc-
troyée et justifie par avance son
attitude apparemment inexplicable,
quand, au faîte de la gloire, il rend
la couronne à la princesse et veut
se laisser mourir seul.
La solitude sidérale
.de l'homme
la solitude sidérale de l'homme
me paraît être, en effet, un thèmà
capital de la pièce qui participe di-
rectement d'une connaissance ap-
profondie de Shakespeare. Cebès et
Simon sont les deux faces d'Ham-
let-Claudel jeune, mais Simon va
rejeter cette impuissance paraly·
sante, Cebès, et agir enfin, en vou-
lant dominer ou ignorer ses contra-
dictions. Et à l'instant où Simon-
Claudel découvre "alJgoisse de la
mort, l'irrationnel lui apporte un
commencement de solution qu'il lui
faut accepter telle quelle. Mais,
contrairement à ce que l'on a pu
dire, en se référant à tort à la vie
de Claudel, Simon ne meurt pas
soumis à l'Eglise: Claudel n'a pas
encore oublié les Illuminations de
Rimbaud, ni assimilé et accepté
pleinement la révélation de la grâce
derrière le pilier de N,)tre-Dame de
Paris. l'œuvre de Claudel est cer-
tes une défense de .. l'Eglise, notre
mère », mais c'est l'illustration de
la soumission torturée de " l'un de
ses fils» ; ;. Il faut empêcher Dieu
d'être tranquille ».
l'intérêt de la mise en scène de
Denis L10rca réside dans la volon-
té qu'il a eue de nous le rappeler,
tout en soulignant par ailleurs le
profond enracinement charnel de
Claudel à la terre, cette autre
" mère» : le cordon ombilical ne
sera jamais tout à fait coupé! la
meilleure part du théâtre de Clau-
del sent l'odeur de la terre fraîche-
ment remuée et le parfum de la se-
mence en gestation. Dans ce dialo-
gue privilégié et mystérieux avec la
terre, il y a également, bien sûr,
cet attachement aux valeurs d'un
passé éternel et biblique de l'homo
me "né de la terre ..,
Et, à force d'épuration. de styli-
sation et de mouvements secs et
musclés, où la voix l'emporte néan-
moins sur le geste dessiné gros-
sièrement dans l'espace limité,
Denis L10rca et une bonne troupe -
d'où l'on peut détacher cependant
Denis 1I0rca, également remarqua-
ble comédien, Michel Hermon,
Jean-loup Wolff, Arlette Bonnard,
Jean-Jacques Blanc et Serge lhor-
ca - redonnent à Tête d'Or son at-
mosphère primaire, « naturelle. et
barbare. Un théâtre spontané, mê-
me dans sa recherche policée qui
laissait beaucoup à espér.er de ce
nouvel auteur nommé Claudel!
Grâces soient rendues à Denis
1I0rca et-à ses comédiens!
Lucien Attoun
(1) Par l'Ensemble Théâtral de Genne-
villiers.
(2) Créée aU Théâtre de Sartrouville,
actuellement au Théâtre Daniel Sorano de
Toulouse.
(3) Au Théâtre de la Cité Internationale.
(4) En tournée; publiée aux Editions
P.J. Oswald
(5) Au Théâtre de la Cité Internationale,
publiée aux Editions Stock. Collection Théâ-
tre ouvert.
(61 Salle Ayder. 35. avenue Rapp,
Paris·S
e
.
La Qnlnzalne Uttâ'alre, du 16 au 31 décembre 1970 31
CINiMA
Hantises
par Louis Seguin
1
Gordon Hessler
Scream and scream again
1
Roger Corman
Bloody Marna
Beverley, France Elysées
Studio Raspail
Chacun, au moins par ouï-dire,
connaît les notes de Marx, dans la
Sainte Famille, sur Eugène Sue. Il
y définit les règles et les lois où se
reflète sans se voir la fiction du
mélodrame. Les séries, au cinéma,
jouent de la même façon un rôle de
masques et. de manière semblable
aussi, posent les conditions d'une
rupture qui ne peut être provoquée
que de l'extérieur, par un « auteur -.
Deux films récents, Bloody Marna
et Scream and scream again qui,
par ailleurs appartiennent à des
écoles et à des genres distincts,
sont d'assez bonnes preuves de
ces opacités et de cette possible
brisure.
Scream and scream again re-
prend quelques vieux principes du
film d'horreur. Il apparaît comme
un composé de Dracula et de Fran·
kenstein, sans l'aura crépusculaire
du premier et dépouillant le second
de son désespoir. Si le démiurge
crée encore des produits impar-
faits, l'enveloppe au moins est
achevée, stable et perfectionnée,
voire séduisante. Les hideurs de
l'âme, communes en la circonstan-
ce, ne transparaissent plus sur
l'épiderme. Toute l'habileté de Gor-
don Hessler a été de créer un pro-
duit renouvelé et qui provoque la
répulsion avec la plus grande éco-
nomie des moyens. Peu de sang
donc, et des effets quelquefois
étrangers au c1acissisme du genre.
La manière est quelque peu recher-
chée, avec un succès inégal, mais
sa recherche s'interdit les surpri-
ses trop habituelles pour être véri-
tablement surprenantes. Le scéna-
rio, fragmenté, obéit à une ambition
semblable. Des actions sans liens
apparents y filent, convergentes,
jusqu'à se rencontrer et ménagent,
chacune, leur propre intérêt. Un
coureur à pied frappé d'une crise
cardiaque se trouve, dans une
mystérieuse clinique, amputé de
chacun de ses membres. La police
recherche un mystérieux tueur
vampirique. Dans un pays «totali-
taire -, un dirigeant assure, au sens
propre, sa prise de pouvoir. Et les
trois actions se nouent tandis
qu'est donnée l'explication. Les
aventures étaient provoquées par
32
l'apparition d'une race nouvelle
d'homme fabriqués, de «composi-
tes - dont il est donné à croire, en
une inquiétante fin ouverte, que le
règne commence malgré le faux-
semblant d'une défaite provisoire.
Fritz Lang, dit la publicité, a fort
apprécié le film. L'approbation éton-
nera peu si l'on songe que l'ombre
des forces secrètes et des sociétés
parallèles a toujours fasciné et ter-
rifié à la fois l'auteur des Mabuse
et du Maudit. Scream renoue avec
cette obsession d'après le roman-
tisme, balzacienne surtout, de la
métaphysique du complot, dont on
retrouve une autre extrémité, pas-
sablement pourrie, avec la légende
de l'agent secret. La vraie politique
y est le fait d'une minoritée ca-
chée, agissant en retrait, oubliée
des lois et à qui les gouvernements
délèguent en catimini leurs puis-
sances. Le scientisme de Frankens-
tein et de ses descendants (mis à
part la Revanche de Frankenstein
qui, faisant triompher la créature,
donnait au phantasme l'ouverture
réelle de l'humour) trouve ainsi
avec des films tels que Scream un
achèvement idéal. Scream prend
place à la suite, par exemples, de
l'Invasion des profanateurs de sé·
. pulture de Don Siegel (195l:!, sur
un scénario, le fait est important,
de Daniel Mainwaring) et le Village
des damnés (1961). de Wolf Rilla,
parmi les représentants d'une es-
thétique de la menace, mais au
lieu d'y voir le dessein d'une con-
trainte extérieure, cosmique, il en
fait une conclusion interne, consé-
quence in·éluctable de la folie scien-
tifique, retournant contre lui-même
l'optimisme dont il était parti. La
froideur, appliquée et très anglaise,
à peine entachée de quelques en-
chaînements banals qui font succé-
der le hurlement d'un chanteur au
visage d'une fille torturée, distend,
étale l'événement et lui accorde
tout un poids de vérité. Ainsi mise
en œuvre, l'hypothèse banale du
«savant fou» et de 1'« apprenti
sorcier - se métamorphose en re-
cherche d'une mystérieuse déten-
tion des pouvoirs. Le mythe cristal-
lise et contredit l'Histoire; il
s'évertue à matérialiser une mena-
ce factice pour mieux ignorer l'im-
manence du véritable antagonisme.
Ce faisant, il organise des pouvoirs
d'attraction dont la contemplation
et l'étude ne sont pas sans agré-
ment ni profit.
Bloody Marna offre un abord tout
différent. Au lieu de rénover et su-
blimer quelques peurs idéales, le
prolifique, inégal et talentueux Ro-
ger Corman part du niveau élémen-
taire de la description. Il retrace la
biographie de Ma Barker et l'his-
toire de son gang, se plaçant ainsi
dans sa propre ligne (Machine Gun
Kelly, le Massacre de la Saint-
Valentin) et aussi dans la filiation
plus générale des films contempo-
rains sur le gangstérisme de la
Dépression, dont l'un des sommets
reste le Legs Diamond de Boetti-
cher, et l'œuvre la plus illustre,
Une scène de Bloody Marna
le Bonnie and Clyde, d'Arthur Perm.
Au contraire de ses essais précé-
dents, ou des autres filins cités, il
ne s'attache plus à une stricte dé-
nonciation de la violence ou de
la lâcheté ni, à l'extrême, à une
mise en question sociale vague-
ment libertaire. Moins encore. Il re-
fuse de renouer avec le roman-
tisme de Gun Crazy ou avec le li-
béralisme sourcilleux d'un Lang
obsédé par la relativité de la Jus-
tice. Bloody Marna joue une carte
des plus classiques, avec l'aide ef-
ficace du scénariste Robert Thom,
Car Bloody Marna se lie tout en-
tier à la morale la plus banale, non
parce que le crime, au dénoue-
ment, y est puni mais parce que
les héros s'y veulent respectueux
de coutumes et us de l'establish·
ment américain. La famille de Ma
Barker est un matriarcat qui offre
un o!?jet de psychanalyse presque
caricatural. Le père y est abandon-
né lorsqu'il a procréé des garçons
vigoureux mais cet épisode fugi-
tif n'entame en rien le désir de res-
pectabilité. Les fils de Ma sont
giflés lorsqu'ils jurent, on chante
à la veillée et l'orl respecte le dra-
peau. Au retour de leurs rapines,
attaques de banques ou agressions
d'encaisseurs, Ma et ses fils rega-
gnent leur maison bourgeoise, ses
abat-jours de perles et ses croûtes
lénifiantes. L'amour familial, filial
et fraternel, règne, poussé jusqu'à
l'inceste et enrichi, à l'occasion, de
pratiques homosexuelles. Les étran-
gers, fille ou garçon, y serviront à
tous, quelles que soient les affini-
tés sentimentales, d'objets de plai-
sir mais, il faut y insister, rien ne
sortira du cercle de famille. L'ap-
partenance est, à elle seule, justi-
fication. De même pour la violence.
Psychopathes, les frères Barker,
l'aîné surtout, se laissent aller, aux
hasards de leur «travail -, à quel-
ques menues strangulations et
noyades mais ces péchés, aussitôt
regrettés et pleurés, sont autant de
prétextes pour l'empire spirituel de
Ma, qui se plaît à absoudre et à
consoler le coupable. Cette fortune
de la vertu trouve sa perfection
avec l'enlèvement d'un riche négo-
ciant. La victime, incarnation du
père et de l'époux absents, va se
prêter au jeu du remplacement. Vi-
ri 1 à souhait, physiquement et mo-
ralement, il couchera avec Ma et
entretiendra· avec les fils des rela-
tions disciplinaires.
Ce n'est que plus tard, lorsque
la bande traquée verra son unité
se désagréger, que la respectabi-
lité connaîtra quelques failles. De-
vant le corps de l'un de ses fils,
mort d'un abus de drogue, Ma me-
nacera Dieu de son pistolet. M a i ~
Louis Seguin
Elise, ou la

vraie

vie
il s'agitencore d'excès plus que d'un
renversement. Le ton lui-même est
d'une hilarité joviale qui en appelle
plus à Charles Williams qu'aux clas-
siques de l'humour noir. Les fissu-
res ne s'élargiront qu'à la fin. Pen-
dant l'ultime siège, accompli sous
l'œil intéressé de touristes pique-
niqueurs, l'aîné se suicidera tandis
que les autres seront anéantis un
par un. Et le film de Corman et
Thom s'achève en hommage à la
mère américaine. Le générique fi-
nal se déroule sur l'agrandisse-
ment d'un timbre poste qui repro-
duit un tableau célèbre de Whis-
tler, allusion doublement sarcasti-
que si l'on sait que le modèle d'une
toile volontiers confondue au my-
the de la Mom était une personne
des plus acariâtres et que le pein-
tre s'est, dans son œuvre, davan-
tage préoccupé de problèmes for-
mels que de piété filiale.
Le dénouement mortel, ou, du
moins, catastrophique, de la presque
totalité des films criminels n'est pas
une simple concession aux mœurs,
un hommage obligatoire et vague-
ment hypocrite du vice à la vertu.
La nécessité même de l'isl;lue est
comme le signe de l'irruption tar-
dive de la conscience, l'instant où
l'idéologie se replie sur,:elle-même,
refermant son discours comme le
couvercle d'un cèrcueil. Le pessi-
misme contemporain' de la science-
fiction, peur panique de l'atome ou,
comme dans proclamation
d'une toute puissance souterraine,
participe d'un même défaitisme. La
symétrie d'une hantise issue, et
coupée, de la réalité (Seream) et
d'une réalité 'née de la hantise et
qui lui reste liée (Bloody Mama)
se vérifie dans une fatalité identi-
que. C'est à ce point, et dans cet-
te perspective que le mythe
ou non, éclater. Entre le résultat
décevant qui clot les séries italien-
nes sur le hold-up et la dérision
terminale du Trésor de la Sierra
Madre, il y a, au cœur d'une même
mythologie, une nécessaire, mais
non inéluctable, brisure. De mê-
me, poussé par un pique-nique, un
suicide et la mère de Whistler,
Bloody Mama franchit le pas déci-
sif d'une mise en question à la-
quelle l'obscurantisme ,de Seream
n'a pas accès. Sur le plan du spec-
tacle même. la différence et le
problème sont d'importance. C'est
une question - question - de
mise en scène. '
Louis Seguin
1
Michel Drach
Eli,e ou la vraie vie
(Saint-Germain Village, Studio-
Parnasse, Elysées-Lincoln l,
Saint-Lazare III).
La censure acceptée et l'auto-
censure appliquée par ,les cinéas-
tes français, alliées dans un anta-
gonisme complice à un avant-gar-
disme sans danger, ont si bien
modelé la réceptivité du spectateur
que ce dernier est choqué - au
sens que l'on voudra - de voir ap-
paraître à l'écran l'intérieur d'une
usine, défiler une chaîne de mon-
tage avec des ouvriers répétant
les mêmes gestes automatiques sur
des carrosseries qui avancent im-
perturbablement - et cela non
pour quelque effet de pittoresque
misérabiliste ou une concession
idéologique à l'ouvriérisme. mais
dans une substantielle succession
de séquences s'étendant sur 47 mi-
nutes (1); et choqué encore plus
de voir, dans ce cadre banal inso-
lite, naître et s'affirmer l'amour
- entre une Française et un Arabe,
militant F.L.N. de surcroît.
Elise ou la vraie vie, le film de
Michel Drach, apparaît ainsi, avant
"- .
tout, comme une audaCieuse ten-
tative d'attaquer de front les tout-
- puissants tabous auxquels, dans
une sorte d'accord tacite, la pres-
que totalité de la société française
se soumet : tabou concernant les
conditions réelles, concrètes, quo-
tidiennes, du travail - conditions
qui, montrées dans un film, redon-
nent aux concepts trop souvent
abstraits d'exploitation, d'aliéna-
tion, d'asservissement, leur poids
véritable et leur irrécusable pré-
sence; tabou visant un racisme
pourtant massivement présent à
l'état endémique dans la société
française et qui connaît de temps
à autre quelques poussées aiguës
(cf. tout le substrat psychologique
de la guerre d'Algérie. et plus ré-
cemment, la • rumeur - d'Orléans).
Reprenant avec une scrupuleuse
fidélité les données du livre de
Claire Etcherelli (2), le film de Mi-
chel Drach n'hésite pas à addition-
ner les potentiels subversifs de
ces trois domaines : l'amour d'Eli-
se et d'Arezki naît sur une chaîne
de montage, dans le fracas des
outils et l'épuisement, et aussitôt
saisi par l'hostilité des ouvrières
et ouvriers français (et syndiqués) ;
il s'affirme dans des cafés, sous les
regards et les propos I)argneux des
clients qui parlent de jeter une bom-
be atomique sur l'Algérie ou de lar-
guer tous les travailleurs algériens
de France dans la Méditerrannée;
il s'aventure dans les rues de Pa-
ris, dans les taudis de la Goutte
d'Or, sous la menace, à tout ins-
tant, de rafles d'ont on ne sait si
l'on reviendra vivant; il connaît
enfin l'épreuve de l'humiliation et
du mépris, lorsque les policiers
obligent Arezki à se dévêtir com-
plètement. Ces violences, ces hai-
nes, ces menaces, cette massive
adversité, n'ont d'autre effet que
de dégager plus nettement ce qu'a
de rare et de précieux, de limpide
et de tranchant, l'amour d'Elise et
d'Arezki.
A se soumettre rigoureusement
au livre de Claire Etcherel li , à le
proposer en images précises, im-
médiatement lisibles, franches,
sans concession ni détour, organi-
sées en Ün récit simple et linéaire,
le film de Drach néglige le,S trans-
formations qu'impose le passage à
l'écran de la vision essentiellement
subjective (ce • je. omniprésent)
de l'écrivain; mise en images, la
subjectivité se camoufle comme
telle, devient du psychologique et
du sentimental; par une sorte de
• ruse de l'image -, qui tient au
fait, fondamental. que le film effec-
tue toujours un travail qui lui est
propre, le film de Michel Drach .:...
alors que tous ses Ingré-
dients : exploitation économique.
racisme, guerre d'Algérie, répres-
sion, etc., se veulent politiques et
idéologiques, et malgré sa préten-
tion à n'être qu'un • film de sensi-
bilité - - manifeste une curieuse
incapacité à alimenter une vérita-
ble réflexion politique.
Roger Dadoun
(1) Le film dure 105 minutes. Cf. Inter-
view de Drach il • Polltlque-Hebdo" n" 8.
(2) E11.. ou la vraie vie, • Les
Lettres Nouvelles'", 1967.
, La Quinzaine UttiraIre, du 16 au 31 décembre 1970 33
De "Chebika"
"
a
TELllVUION
"Remparts d'argile"
Chebika est un village du sud
tunisien, situé bien au-delà de To-
zeur, dans un 'désert où • des 'my·
riades de scorpions, d'insectes de
toute sorte, de .Iézards et de ser·
pents se livrent 'à leurs activités
frénétiques et continues -. Ainsi
s'exprime Jean Duvignaud, qui de
1960 à 1965 a enquêté sur Chebika
avec un groupe de ses étudiants en
sociologie. Ce ne fut pas, cepen-
dant, une enquête classique. Ques-
tionnaires, recensements, stâtisti-
ques Intéressaient moins Duvi-
gnaud que la • saisie - d'une maigre
population enfermée dans des murs
de torchis, et disposant d'un puits,
d'un troupeau de moutons, de quel-
ques poules et chevaux, d'un mé-
tier à tisser - et aussi de bijoux
d'argent, de traditions et de my-
thes. L'examen profond et patient
auquel s'est livrée l'équipe de Duvi-
gnaud (à une époque décisive :
celle du début de l'indépendance
tunisienne) est devenu un livre,
Chebika (Gallimard, 1968) dont on
peut regretter qu'il n'ait pas enco-
re, en' France du moins, le succès
des Enfants de Sanchez d'Oscar
Lewis. Chebika, en effet" est une
fiction sociologique. Des gens se.
sont exprimés, bribe par bribe. Aux
• enquêteurs - ils ont dit leurs acti-
vités, leurs rites, leurs légendes.
Ils se sont peu à peu reconstruits,
reliant leur présent à leur passé et
à lel:lr avenir (s'il y en a un). Cette
reconstruction, Duvignaud l'a re-
transcrite en un ouvrage qui conser-
ve une précision sociologique, mais
où affleure sans cesse une dimen-
sion de la personne que trop sou-
vent la sociologie laisse de côté: la
dimension de l'imaginaire. Dans un
livre peuplé de personnages réels,
Duvignaud sait dire comment les
gens de Chebika passent, de 1960 à
1965, d'un état. fictif - (leurs mil·
lénaires modes de vie) à un état
historique - c'est-à-dire aux trans-
formations sociales figurant dans
le programme du Néo-Destour. Pro-
gramme à visées socialistes on le
sait. Même àChebika le modernis-
me destourien fit sentir ses effets:
on voulut faire construire à ses ha·
bitants une maison administrative
avec, des pierres extraites d'une
carrière proche du village. Ils au·
.raient préféré reconstruire d'abord
leurs propres maisons. Aussi firent·
Ils la grève des pierres. La troupe
vint, puis s'en alla.
Sur cet Incident, Jean Duvlgnaud
a centré le scénario qu'II écrivit
pour le cinéaste Bertucelli. De mê-
me que Cheblka dépassait l'enquête .
34
sociologique, de même Bertucelll,
pour tourner Remparts d'argile, re-
fusait le cinéma-vérité. Bertucelli
n'est pas allé à • Chebika - pour re-
cueillir des informations filmables.
Avec la caméra il a préféré apporter
une histoire (mais véridique à un
certain degré, puisque se référant
à l' • affaire de la carrière - racon-
tée par Duvignaud dans son livre).
Remparts d'argile est donc focalisé
sur un point d'intrigue. Les hommes
de • Chebika - travaillent à casser
des pierres sous la surveillance
d'un délégué aux travaux publics
en complet-veston qui chaque se-
maine leur alloue quelques dinars.
Un jour, l'un des hommes trouve la
paie trop maigre, et la refuse. Les
autres l'imitent. Ils s'assoient par
terre, sous les yeux des femmes
du village d'argile. L'armée arrive.
Une vingtaine de soldats encerclent
cette résistance passive. Vingt-
quatre heures s'écoulent ainsi. Les
hommes ne bougent pas. 'les sol-
dats s'en vont. Les hommes ren·
trent dans le village.
Au risque de choquer certaines
âmes généreuses nous dirons
d'abord que R ~ m p a r t s d'argile rap-
pelle Le sel de la terre non pas par
son message socio-politique, mais
simplement parce' que la terre où
se déroule le film de Bertucelli est
une terre salée : celle des chotts,
celle d'un désert montagneux où
l'on trouve le sel en plaques. Ber-
tucelli a construit'une remarquable
esthétique de l'aride, et sans
doute cette beauté, formelle (ces
plans • inoubliables - de murs
splendidement lépreux sous le so-
leil, de sol craquelé, de chevaux
arabes, de' visage desséchés) a·
t-elle fait écrire à certains critiques
le mot passe-partout d' • incanta-
tion -, ou des expressions comme
• beau à couper le souffle -.
Remparts d'argile s'ouvre sur une
citation de Franz Fanon qui dit en
substance que la phase' bourgeoise
de l'indépendance ,aura été une
phase inutile. Cette vérité désor-
mais évidente, Bertucelli la démon"
tre, mais aux spectateurs seuls (et
occidentaux) : les participants du
film n'en. sortent - pas persuadés,
et c'est là toute la différence avec
Brecht. Et encore faisons-nous peut-
être trop confiance à ces specta-
teurs, car ceux-cI admirent un filgt
où le beau fait sans cesse écran
devant le réel et le vraI. Et pourtant,
au service de la vérité qu'il veut
démontrer, Bertucelli a mis une re-
marquable efficacité technique :
contrairement aux admirateurs du
• rythme majestueux - du film, nous
avons trouvé celui-ci d'une saisis-
sante rapidité. Aucune complai-
sance dans la présentation des sé-
quences. En une quinzaine de minu-
tes l'auteur recompose • Chebika -
comme Godard, dans Week-end, sut
recomposer un univers socia-auto-
mobile. Mais dans chacune de ces
visions admirablement brèves et
pleines, le splendide entre en riva-
lité avec la signification. sociale -
(sinon. révolutionnaire -) des ima-
ges, et toujours au détriment de
cette signification.
Le cinéaste dira que ce n'est l'las
de sa faute si les lieux et les êtres
qu'il a choisi de filmer sont objec-
tivement, essentiellement beaux, et
que c'eût été fausser son film que
d'éluder cette beauté. Remparts
d'argile compte un personnage
central - une admirable jeune
fille qui prend peu à peu conscience
de la misère du village et de la
vanité des moyens que l'Etat em-
ploie pour y remédier : assistante
sociale sophistiquée en visite-
éclair, cassage de pierres sous-
payé, école où le jeune instituteur
explique aux enfants la • position -
de leur village sur un globe terres-
tre crevé. Mais cette trop belle
fille reste un personnage de roman,
en ce sens qu'elle demeure enfer-
mée dans sa lucidité révoltée. Cer-
tes, le film comporte urie leçon im-
portante : si les soldats s'en vont,
après avoir cerné les travailleurs
pèndant un jour, ce n'est pa,s parce
que Ceux-ci ont. tenu -, mais parce
que l'Etat tunisien ne peut pas pous-
ser plus avant la répression - sur-
tout quand il s'agit d'un village
perdu. Il y a quelque chose de
pourri dans la marche des ex-coloni-
sés vers le socialisme et l'auto-
gestion. Cette impuissance double,
les hommes de • Chebika - (à la
fois coupés de leur vie tradition-
nelle et de la vie • moderne -) en
ont-ils conscience?
Voilà pourquoi nous eussions pré-
féré voir Remparts d'argile tourné
en. cinéma-vérité -, si artificielles
qu'en soient les formes et les for-
mules. Nous aurions préféré voir
moins de splendeurs arides, et en-
tendre davantage de paroles vé-
çues. A la pudeur et au silence on
pouvait préférer une enquête fil·
mée, sans doute plus banale, mais
à travers laquelle se serait peut·
être esquissée, chez les gens de
• Chebika - une prise de conscience
de leur aliénation - pour employer
un mot lui aussi banal.
Michel l'rafla
Deux émissions dramatiques pro-
grammées à une quinzaine de loura
d'intervalle: Ils étaient tous mes fils,
pièce d'Arthur Miller dans une réali-
sation d'Agnès Delarive et Une fatl·
gue passagère écrite et réalisée par
Gérard Chouchan, posent clairement
par leur confrontation le problème de
la dramaturgie télévisuelle.
Dans les deux cas le problème
posé a la même actualité; la pièce de
théâtre de Miller écrite en 1947 pos-
sède la même ouverture sur le monde
que le scénario de Gérard Chouchan
conçu spécialement pour la télévision.
les deux œuvres sont ce que l'on
pourrait appeler des reportages imagi-
naires : à partir de la fiction elles
veulent toutes deux cerner à un mo-
ment donné la réalité de notre société
et inviter le spectateur à s'identifier,
à s'intégrer ou à participer à l'action et
l'obliger à réfléchir. Ces caractéristi-
ques font partie des principes de base
d'une nouvelle école de télévision :
l'Ecriture par l'Image, principes qu'a
parfaitement établis son responsable
au service des émissions dramatiques
dirigé par André Frank : Pierre lévell-
lé. A cette nouvelle école, nous devons
déjà plusieurs réussites telles que Un
fils unique de Michel Polac (prix Geor-
ges Sadoul), De la belle ouvrage, de
Maurice Failevic dont la qualité essen-
tielle est de ne pas dissocier la forme
du fond et de faire ainsi une œuvre
de création spécifiquement télévisuel-
le où tout participe de la même recher-
che : • L'image sonore télévisuelle dlf·
fusée et dramatisée par son écriture
devra grâce' à la vénu:lté la plus par-
faite de son action, de son contexte
et de ses personnages, créer l'effet
de la plus parfaite confusion dans
l'esprit du spectateur, lui faisant pren-
dre la fiction qui lui est offerte c0m-
me une réalité -. (P. léveillé). C'est
ce qui me paraît être la qualité majeure
de Une fatigue passagère et ce qui
manque essentiellement à la réalisa-
tion télévisuelle de Ils étalent tous
rnes fils, conçu dans le style le plus
banal et le plus conventionnel de
l'école de télévision des Buttes-Chau-
mont 1960.
Arthur Miller écrivit cette pièce
quelques années après la fin de la
guerre. Dans cette œuvre représenta-
tive d'un certain théâtre social améri-
cain, il dénonçait le système capita-
liste basé sur l'argent et le profit. Un
homme n'a pas hésité en temps de
guerre à vendre li l'armée des pièces
d'avion défectueuses provoquant ainsi
la mort de nombreux jeunes aviateurs.
Ce thème a de nombreuses résonan-
ces contemporaines : le système amé-
ricain est resté le même, la ,guerre
au Vietnam continue, Il y a quelques
mols seulement de jeunes pilotes alle-
mands trouvaient la mort dans des
circonstances Identiques... Cette pièce
en prise directe sur la réalité vivante
s'est trouvée désincarnée par sa réali-
sation qui a transformé ce qui aurait
dO être un témoignage en une démons-
tration ennuyeuse. la réalisatrice s'est
contentée de laisser parler les person-
nages de Miller .sans même tenter de
leur Insuffler la vie, de les intégrer li
une société, li un milieu. Pourtant ces
personnages n'existent réellement, au
niveau même de l'écrlture théâtrale,
que par la soclété dans laquelle Ils vl-
L'écriture
par l'image Dans les galeries
vent, l'extérieur est plus important
que leur maison si nous voulons les
comprendre et nous intéresser à leurs
problèmes. L'univers proposé par l'au-
teur n'est pas clos et sur le petit écran.
le mot avait besoin de l'image pour
signifier, il ne pouvait vivre sans elle.
L'image, c'est le moyen dont s'est
servi Chouchan pour réaliser Une fati·
gue passagère. «Ces récits témoins
qui font l'écriture par l'image sont ce
qu'on peut appeler des thèmes contem-
porains. Ils utilisent des matériaux pris
dans la réalité qui solidement orga-
nisés dans des tons et styles diffé-
rents font l'originalité de chaque œu-
vre en fonction de ses auteurs _. Cette
nouvelle dramaturgie a pour base tech-
nique le reportage (sans aucun doute
l'un des apports les plus intéressants
à la télévision). Aucune scène de stu-
dio : tout se passe en décors naturels,
dans la rue, l'usine, les champs,
Dans fatigue passagère, Anne
est la femme d'un architecte, elle a
une vie aisée entre son mari et deux
jeunes enfants. Un jour elle ouvre
une lettre qui contient le résultat d'une
analyse de sang faite pOlir son mari.
Elle est effrayée mais ne va cependant
rien montrer de sa peur tout en ten-
tant de connaître la vérité. Devant la
menace de mort Anne va s'interroger
sur sa vie? leur vie? leur amour?
Ont-ils eu le temps de vivre ensemble?
Le travail est plus fort que l'amour,
Anne le sait, elle l'accepte. Ces deux
êtres vivent devant nous leur aventure
et leur histoire devient la nôtre.
Dans De la belle ouvrage, de Faile-
vic, la réalité du monde ouvrier et un
problème réel (un technicien rempla-
cé par une machine) sont plus facile-
ment traduisibles qu"un problème abs-
trait comme la mort. Chouchan, auteur
n'a pas toujours été bien servi par
Chouchan réalisateur. Il lui aurait sou-
vent fallu plus de lyrisme et, parfois,
un regard froid. Gérard Chouchan s'est
trop souvent laissé aller à une certai-
ne conve!'ltion d'imagerie bourgeoise
et n'a pas su élssez maîtriser son su-
jet. Il est' regrettable aussi que le jeu
trop conventionnellement théâtral des
deux principaux interprètes Josée Des-
toop et Vania Viler, soit en décalage
par rapport, au quotidien de l'image.
Cette nouvelle dramaturgie exige du
comédien d'autres qualités, il ne s'agit
plus de jeu, mais de vérité, de sin-
cérité, d'expérience humaine. Rappe-
lons-nous l'authenticité du héros prin-
cipal de Failevic chez lequel à aucun
moment derrière l'ouvrier nous ne
pouvions soupçonner le comédien.
Le risque d'échec que représente
l'aventure du tournage de ces nouvel-
les dramatiques paraît beaucoup plus
grand que dans la réalisation d'une
dramatique conventionnelle. Dans
l'écriture par l'image la notion de texte
est périmée, il fÇlut constamment
compter avec l'environnement, rien ne
peut être définitivement fixé hormis
la situation. Pour le réalisateur comme
pour le comédien il s'agit d'une sorte
d'improvisation permanente.
Jean Desfossés
N.B. : Les citations,sont extraites de
la brochure O.R.T.P. «Contribution à
une dramaturgie de la télévision " (si-
tuation de l'écriture par l'image, juillet
1970).
SCHNEIDER
L'une des principales ambitions de
l'art attuel est de «serrer au plus
près. le pouls de la vie. L'art gestuel,
dans son débordement lyrique, dans
ses outrances, traduit les mouvements
d'une sensibilité éveillée. La réalité
n'y étant plus projetée en images mais
ayant été, très souvent, l'amorce de
cette gymnastique porteuse de cou-
leurs qui vont, plaquées sur la toile,
recréer une dimension poétique du
monde. La démarche de Schneider (ga-
lerie Arnaud) relève de ce' type d'am-
bition. Elle fut d'abord accomplie dans
une véhémence échevelée, qui creu-
sait ses espaces, inventait ses acci-
dents à bout de bras. Aujourd'hui le
geste s'est durci, resserré, l'impact
n'en a que plus de violence. Il obli-
tère la surface dans la briéveté bles-
sante du signe, comme marqué au
fer.
Avigdor ARIKHA
Il est intéressant de confronter le
lyrisme libéré d'un Schneider (moti-
vé par le souci d'approcher le cœur
des choses en en traduisant ,les spas-
mes les plus lointains) avec celui d'un
Avigdor Arikha (C.N.A.C.) qui pour-
suit à la fois l'espace et le temps dans
des visions arrachées à la réalité grâ-
ce à un dessin paradoxalement, tout à
la fois vif et tenace, d'une Intensité
qui confine, parfois, à la douleur. A
la peinture, qui implique une diversité
des moyens mis en œuvre suscepti-
bles, selon lui, de nuire à l'intensité
voulue du «discours " Arikha préfère
le dessin : le moyen le plus simple
(sinon le plus pauvre) pour retenir
l'instant, pour le photographier. Il si-
tue non seulement les attitudes, les
choses, les espaces, mais la lumière
qui circule, et jusqu'à la respiration
qui sourd de chaque être, de chaque
objet.
Geneviève ASSE
Cette respiration avec son théâtre :
l'espace; et ses parures : la lumière,
est l'essentiel des sujets de Geneviève
Asse (C.N.A.C.) qui a d'abord tenté
une approche toute de lenteur, de
douceur, des objets les plus simples.
On évoquait, alors, Morandi, Chardin.
Peu à peu, ce qui était identifiable
dans sa peinture s'est fondu dans le
milieu ambiant. Il ne reste plus, sus-
pendue en extase, que cette lumière,
que, d'un pinceau lancinant, subtil et
sensible, à la limite du vide, elle re-
tient, avant le néant promis.
CHARBONNIER
D'une facture minutieuse, descrip-
tive mais subtile et inventive, dans
l'énumération des détails, la peinture
de Charbonnier développe des paysa-
ges qui ont le charme prenant des
• fonds. des primitifs. Les architec-
tures y sont grêles, comme de fragi-
les et provisoires décors. Mais le
Ipeintre choisi de préférence l'univers
contemporain des H.L.M. où le rythme
fusant de leurs hautes silhouettes joue
délicatement avec le délié nerveux
des ramures des arbres. (Galerie ViI-
land-Galanis) .
BRAM VAN VELDE
La reconnaissance, par le public
français, de Bram Van Velde fut diffi-
cile et tardive. Le caractère absolu-
ment révolutionnaire de sa manière de
peindre 'l'isolait; et ce n'est qu'en
1958 qu'une série d'expositions dans
les musées étrangers lui fit, peu à
peu, acquérir une réputation à la hau-
teur de ses mérites. Aujourd'hui il ap-
paraît comme le précurseur d'une cer-
taine peinture de caractère lyrique qui
a déferlé sur l'Europe après avoir écla-
té aux U.S.A. (où l'influence de Bram
Van Velde fut prépondérante). Aujour-
d'hui volontiers confondu avec le ly-
risme « venu du nord. (à travers Ale-
chinsky, et, de fait, tous les artistes
de Cobra) celui de Bram Van Velde
intériorise la peinture ou, plutôt, offre
à la peinture l'investigation de l'espace
intérieur ou vécu qui s'exalte dans la
couleur, un graphisme libre, courant
sur la surface, se dénouant en suivant
les rythmes du corps. Graphisme qui
a, chez Van Velde, des franchises, des
ardeurs et même parfois des grâces
d'une grande originalité et d'une sa-
veur incomparable, colère et douceur
s'harmonisant dans le temps même
de l'écriture. (Musée d'Art Moderne)
HELION
Si, aujourd'hui, pour la majorité des
esprits avertis il n'existe plus d'anta-
gonisme fondamental entre l'abstrac-
tion et la figuration il n'en fut pas tou-
jours ainsi durant les premières décen-
nies de l'abstraction (de 1910 à 1950).
A tel point que certains artistes cons-
cients de la vanité et de la fragilité
de telles frontières durent jouer le jeu
des groupemènts, des scissions, des
manifestes pour imposer un langage
dont la nouveauté effrayait. Il en est
ainsi pour Hélion dont la rétrospective
au Grand Palais confirme quel grand
peintre il est dans 'sa farouche soli-
tude. Abstrait avant de retrouver le
monde de la réalité mais en fait tou-
jours identique à lui-même : voyant.
Dans le sens de la synthèse il a
d'abord choisi les signes géométriques
mais épris de la vie il a voulu à l'in-
térieur même du langage de la rigueur
donner un sens humain, une dimension
charnelle à ce qui n'aurait été (et qui
fut chez d'autres) que cryptogrammes
morts. La vie la plus ordinaire affluant
dans son œuvre i'I a su garder toute
sa lucidité d'homme qui affronte la vil-
le, les objets, les visages et même
l'histoire. Il devient témoin. Non pas
au sens artificiel donné à ce terme
pour ceux qui jouent avec les apparen-
ces de l'époque mais dans le sens de
la profondeur du vécu, de l'amour.
GARCIA-MULET
Sa franchise graphique organise des
rythmes horizontaux, tumultueux dans
leurs enchevêtrements, ou verticaux,
et qui, tantôt bouchent l'espace de
leurs nerveux, durs et rapides change-
ments de rythmes, tantôt dressent de
fougueuses croissances, mi-humaines
mi-végétales : figures de sauvages et
primitives mythologies, qui trouvent,
là. un accent nouveau. (Galerie Le So-
leil dans la tête).
Jean-Jacques Lévêque
INFORMATIONS
Une rétrospective d'Alberto MAGNEL-
LI a lieu au Musée des Beaux-Arts de
Nantes, faisant suite à une importante
exposition des œuvres anciennes et
récentes de Paul DELTOMBE.
Le Salon LE TRAIT qui se, tient. aux
Halles, pavi'lIon XI, rue Plerre-Lescot,
Jusqu'au 31 décembre, ne
uniquement que des gravures ORIGI·
NALES.
Cinq peintres de tendances diverses
exposent galerie RoI' Volmar (rue de
Bourgogne) : AYOT-VEZY, T.J. JERVIS,
M. MATSAKIS; J. MONNIER et GLEI-
ZES-BOBIN.
Jusqu'au 9 janvier:, exposition de la
«Réalité onirique. chez Jacques
MASSOL, avec Michel BLUM, GROBE-
TV, JOUSSElIN, J.M. MARTIN et PRO-
WELLER.
Le coloriste Karl BRUCHHAUSER et
le sculpteur Rudolf Christian BAISCH
exposent galerie Mouffe.
Le Roue, rue Grégoire-de-Tours pré-
sente les œuvres de ABBOUD, HESS,
KARSKAYA, LACOSTE, SCHULTZE, et
SOUCHARD chez Knoll International
rue Vital-Garles à Bordeaux.
A l'occasion des «Ballets de l'Opéra
de Paris. au Théâtre des Champs-
E'lysées, une collection d'Œuvres Inti-
tulées « IMAGES de la DAN8'E. d'lise
VOIGT, sera présentée du 21 décem-
bre au 20 Janvier au Foyer du Théâtre
des Champs-Elysées.
Communiqué
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JOSIE PERON
7 ter, rue Saint-Placide
Bab. 40-16
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4 au 19 décembre 1970
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Opé. 84-77
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8 décembre au 9 janvier 1971
LA HUNE
17(}, bd St-Germain
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jusqu'au 11 janvier 1971
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58, rue Bourgogne
Tél. : 551-95-43
du 4 au 17 décembre 1970
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ROMANS
une histoire de marins- A. Bloch et violence, qui a fait • étranger - va servir et annotée, par M. loi
pêcheurs bretons. N. Beznikoff l'objet de nombreuses de révélateur. Gallimard, 152 p., 21,25 F
FRANÇAIS
Introduction mesures d'interdiction
• Roger Laporte
d'Ho Zamoyska dans les pays
Quatre poètes
Fugue
Gallimard, 296 p., 24 F anglo-saxons et que
POESIE
portugais
• Antoine Blondin Gallimard, 176 p., 14 F
Un recueil de nouvelles d'aucuns tiennent pour
Camoes, Cesario Verde,
Monsieur Jadis Un récit où l'auteur
dues à un des auteurs une des œuvres
Mario de Carneiro,
ou l'école' du soir d' • Une voix de fin
russes les plus célèbres majeures de notre
Fernando Pessoa
Table Ronde, silence - poursuit
avant 1917 et qui, époque.
Jean.Luc Dejean
Traduction et
240 p., 19 F sa rE;j::herche sur
après une longue
La feuille à l'envers
présentation par
Par l'auteur de l'expérience de l'écriture
période d'oubli,
• Nivaria Tejera
Gallimard, 192 p., 18 F.
S. de Mello Breyner
• L'humeur vagabonde - (voirie n° 45
retrouve aujourd'hui
Somnambule du P.U.F., 340 p., 15 F.
et d' • Un singe de la Quinzaine).
un regain d'intérêt.
soleil
Jean-Paul Klee
en hiver-. Trad. de l'espagnol
L'Eté éternel
Jean Yvane
Milan Kundera
par Adélaïde Blasquez
Préface de C. Vigée
REEDITIONS
Maurice Cury
Les pèlerines Risibles amours
Coll. • Lettres
Dessin de C. Claus .CLASSIQUES
Sur la route
Denoël, 208 p., 14 F
Trad. du tchèque
Nouvelles -
Ed. Chambelland,
de Salina
Par l'auteur d' • Un
par François Kérel
Denoël, 256 p., 23 F
75 p., 15 F.
Denoël, 192 p., 12 F
cow-boy en exi'l - Gallimard, 232 p., 20 F
Un vaste poème de la
Le roman dont
(voir le n° 82 Un recueil de nouvelles,
non-communication et
Charles Cros
l'adaptation
de la Quinzaine).
écrites entre 1963 et
de l'absurdité du monde. Patrice de La
Tristan Corbière
1969, par l'auteur de
Tour du Pin
Œuvres complètes
cinématographique
• Paul Ritchie
Une 'lutte pour la vie
passe actuellement • La Plaisanterie -
Editions établies par
sur les écrans (voir le n° 60
Le protagoniste
Gallimard, 328 p., 28 F
Louis Forestier et
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ROMANS
de la Quinzaine).
Trad. de l'anglais
Un ensemble de poèmes
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ou profane qui alternent
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L'histoire de ce grand
mage de la Renaissance,
qui fut aussi un médecin
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d'Université.
Jean Bruhat
Karl Marx,
Friedrich Engels
Club Français du Livre,
300 p., 36 F
Une étude critique
et biographique.
Fritz Habeck
Villon ou la légende
d'un rebelle
Trad. de l'allemand
par E. Gaspar
Mercure de France,
320 p., 29 F
Un document
passionnant sur la
réalité quotidienne
d'un homme
et sur la vie
universitaire
au Moyen Age.
Kouo Mo-Jo
Autobiographie
Trad. du chinois
par P. Ryckmans
Gallimard, 200 p., 23,25 F
Un grand humaniste
chinois d'hier et
d'aujourd'hui.
CRITIQUE
HISTOIRE
LITTERAIRE
Princesse Bibesco
Au bal avec
Marcel Proust
Cahiers Marcel Proust
n° 2
Gallimard, 144 p., 7 F
Réédition d'un livre
devenu depuis

illtrouvable.
Serge Béhar
L'univers médical
de Proust
Cahiers Marcel Proust
n° 1
Gallimard, 256 p., 24 F
Une étude qui s'efforce
de montrer que la
maladie et la médecine
sont un des ressorts
principaux de
l'art proustien.
Léon Cellier
Baudelaire et Hugo
José Corti, 288 p., 32 F
Une étude
rigoureusement
documentée sur les
rapports de Hugo
et Baudelaire.
Michel Dassonville
Ronsard, étude
historique et littéraire
Tome Il : A la conquête
de la Toison d'Or
1545-1550
Librairie Droz,
210 p., 49,50 F
Le deuxième volume
d'une série qui en
comprendra quatre
et dont le premier
évoquait les • Enfances
de Ronsard.
F.E. Dorenlot
Malraux ou l'unité
de pensée
Gallimard, 320 p., 24 F
Une relecture de
Malraux qui met
l'accent sur l'unité
profonde d'une œuvre
apparemment multiple.
Entretiens sur
la paralittérature
Sous la direction de
N. Arnaud, F. Lacassin
et J. Torel
Plon, 475 p., 38 F
Travaux de la .Décade
tenue au Centre Culturel
International de Cérisy
en septembre 1967.
Jean Gattégno
Lewis Carroll
José Corti, 400 p., 50 F
Une étude remarquable
sur l'homme et sur
l'œuvre.
La littérature
sous la direction
de Bernard Gros
Coll .• Comprendre -
savoir - agir.
Denoël, 544 p., 47,50 F
A la fois un
dictionnaire, avec plus
de 400 biographies, et
un traité, avec
10 articles faisant le
point sur tous les
genres littéraires.
Alain Virmaux
Antonin Artaud
et le théâtre
50 illustrations
Coll. • L'archipel.
Seghers, 400 p., 43 F
Une étude approfondie
de l'œuvre d'Artaud
et de ses rapports
avec le théâtre.
PSYCHOLOGIE
SOCIOLOGIE
Jean Barbé
Emotion, angoisse
et maladie
Une longue route
Editions E.S.F.,
128p.,20F
L'homme, animal affectif
voué à l'émotion et à
ses manifestations
pathologiques.
Georges Bastin
Dictionnaire de la
psychologie sexuelle
Ch. Dessart éd.,
408 p., 28,70 F
Un répertoire des
termes et des concepts
les plus importants
de la sexologie.
Michel Gauquelin
Connaître les autres
Coll .• Comprendre,
savoir, agir.
Denoël, 256 p., 28,50 F
Un bilan des différentes
voies de connaissance
des autres, sous leurs
aspects empiriques
et scientifiques.
Maryse Choisy
La guerre des sexes
Edition Spéciale,
288 p., 22 f
Un ouvrage sur la
sexologie féminine qui
entend donner des bases
solides à l'actuel
mouvement
d'émancipation féminin.
MA et J. Guilhot
L'équilibre du couple
Editions E.S.F.,
172 p., 24 F
L'avenir du couple et
celui de la famil-le dans
notre société en
évolution.
• C. Lacoste-Dujardin
Le conte Kabyle
Maspero, 536 p., 32,70 F
Une étude ethnologique
qui s'effl'rce .
• d'appréhender une
société à travers son
expression culturelle •.
Dinopriglia
ReqUiem pour papa
Editions E.S.F.
158 p., 20 F
Une analyse approfondie
de la psychologie des
jeunes et de ses
manifestations
extérieures dans
notre société.
PHILOSOPHIE
Ernst Cassirer
La philosophie des
Lumières
Trad. de l'allemand
et présenté par
Pierre Quillet
Fayard, 352 p., 28 F
Réimpression de
l'ouvrage fondamental
du philosophe allemand
(voir le n° 8 de la
Quinzaine) •
Ciree
Méthodologie
de l'imagination
Textes réunis et
présentés par
Jean Burgos
Lettres Modernes,
Cahiers du Centre
de recherche sur
l'imaginaire,
350 p., 35 F.
Keith Gore
L'idée du progrès
dans la pensée de
Renan
A-G. Nizet éd.,
320 p., 32,25 F.
C.1. Gouliane
Hegel ou la philosophie
de la crise
Trad. du roumain par
Jean Herdan
Payot, 450 p., 42,60 F
Par le directeur de
l'Institut 'de philosophie
de Bucarest.
Jacques Henriot
La condition volontaire
Eléments pour une
phénoménologie de la
praxis
Nauwelaerts, 308 p., 67 F
Une étude qui a pour
objet le vouloir comme
forme phénoménale
de la praxis.
Henri Lefebvre
La fin de l'histoire
Epilégomènes
Editions de Minuit,
235 p., 20 F
Un prolongement
méta-philosophique à la
réflexion de Hegel,
Marx et Nietzsche sur
la fin de l'historicité.
Karl Marx
Différence de fa
philosophie de la
nature chez Démocrite
et Eplcure
Trad., introductions et
notes de J. Ponnier
Ed. Ducros, 370 p., 32 F.
Emile Namer
La philosophie
italienne
Seghers, 312 p., 22 F
Un panorama complet
de la philosophie
italienne dans sa
diversité et dans sa
continuité.
Maurice Nédoncelle
Explorations
personnalistes
Aubier-Montaigne,
304 p., 39 F
Recueil de textes,
devenus difficilement
accessibles et choisis
parmi les travaux
d'ordre philosophique.
ESSAIS
E. Bonnefous
L'homme ou la
nature ?
Préface de J. Rostand
Hachette, 464 p., 28 F
Un inventaire des
dangers qui menacent
l'humanité et un
ensemble de solutions
concrètes pour les
conjurer.
• André Breton
Perspective cavalière
Texte établi par
Marguerite Bonnet
8 pl. hors texte
Gallimard, 252 p., 20 F
(Voir le n° 104 de la
Quinzaine) •
Arkon Daraul
Les sociétés secrètes
Trad. de l'anglais
par F. Menetrier
Planète, 320 p., 29 F
Une vaste enquête sur
les croyances, les rites
et les symboles des
sociétés secrètes d'hier
et d'aujourd'hui.
Ph. d'Iribarne
La science et le prince
Denoël, 368 p., 26 F
Les relations de la
science et du pouvoir
dans une démocratie
digne de ce nom.
VassHy Kandinsky
Ecrits complets
Coll .• Médiations-
Gonthler.
Edition établie par
Philippe 'Sers
Denoël, 408 p., 49 F
Un recueil d'études,
essais, articles et notes
de cours d'un des
principaux fondateurs
de l'art abstrait.
Pierre Maugué
Le particularisme
alsacien (1918-1967)
1 carte hors texte
·Presses d'Europe,
264 p., 24 F
Le premier volume d'une
collection intitulée
• Régions. et cOl)sacrée
aux régions fïançaises
et europé<;nnes qui
possèdent une
personnalité marquée.
Louis Pauwels
Jacques Bergier
L'homme éternel
Gallimard, 360 p., 27 F
Une remise en question
des énigmes de l'univers
qui redonne à la
puissance du rêve une
certaine valeur
dans le monde technique
et scientifique.
Jean Rostand
Quelques discours,
de 1964 à 1968
Club Humaniste éd.,
168 p., 15 F
D'Hiroshima à la Lune.
Robert Tocquet
Meilleurs que les
hommes
Nombreux dessins et
photographies
Edition Spéciale,
224 p., 24 F
Une étude sur les
sociétés végétales et
animales qui rompt
résolument en visière
avec les théories
traditionnelles.
Louise de Vilmorin
Carnets
Gallimard, 136 p., 20 F
Un recueil de pensées,
d'aphorismes, de
confidences et de courts
récits dans la tradition
des moralistes français.
HISTOIRE
Florimond Bonte
Le chemin de l'honneur
Editions Sociales,
364 p., 22,50 F
Les députés
communistes pendant
la • drôle de guerre.
et la Résistance.
Robert Boutruche
Seigneurie et
féodalité
Tome Il : L'apogée
XIe et XIIIe siècles
Aubier-Montaigne.
550 p., 42 F
Le tome 1 de cet
La QuIDzaI.oe UttUaire, du 16 au 31 décembre 1970
37
ouvrage était paru en en Europe dans les • Michael towy Ph. Huisman Robert Cornevin Les merveilles
1959 et avait été réédité années 1378 à 1382. La théorie de fa
en 1968. révolution chez le
M. Jallut Théâtre en Afrique Noire du Louvre
Marie-Antoinette et à Madagascar Préface d'A. Parrot
• Mouvements populaires
jeune Marx
«L'impossible bonheur • Nombr. illustrations 220 ill. en noir et
Raymond Cartier et sociétés secrètes
Maspero, 128 p., 14,80 F
160 i11. en couleurs ,Le livre Africain éd., 125 en couleurs
L'Histoire mondiale en Chine aux XIX'
Une analyse marxiste de
100 i11. en noir 336 p.• 32 F Hachette, 316 p.• 120 F
de l'après-guerre et XX' siècles
la genèse du marxisme.
4 hors-texte Un bilan du théâtre Un choix des
Tome 2 : 1953-1965. Ouvrage collectif
Vilo, 246 p.• 110 F d'hier et d'aujourd'hui chefs-d'œuvre du Louvre
De la guerre froide à
préparé par
Ernest Mandel
La vie quotidienne de en Afrique Noire et li destiné au visiteur
l'assassinat de Kennedy
J Chesneaux, F. Davis
Anthologie du
Marie-Antoinette Madagascar, par un de 1970.
350 documents en noir et N. Nguyet Ho
contrôle ouvrier
reconstituée à travers historien et un
et en couleurs, cartes Maspero, 496 p., 60 F
Maspero, 440 p., 18,10 F les livres, les meubles, ethnologue.
Presses de la Cité, Un travail de recherche
Une anthologie des les objets d'art
G. Lilliu
432 p., 123,80 Fies 2 vol. s'étendant sur deux
différentes expériences qu'elle aimait.
H. Schubart
siècles d'histoire du
de contrôle ouvrier qui Jacques Le Marquet
Civilisations anciennes
Jacques Desmarest
peuple chinois.
ont été faites en France
Le grand atlas
L'Ile des Pommes
du bassin méditerranéen
et en d'autres pays. Gallimard, 304 p., 22 F
Corse, Sardaigne,
Evolution de la France
mondial Baléares. les Ibères
contemporaine
400 documents en
Une pièce au thème
Préface de J. Thimme
La France de 1870
Gilbert Mury
couleurs
original et poétique et
Traduit de l'allemand
Hachette. 424 p., 40 E POLITIQUE
Albanie, terre de
Vilo, 270 p., 108 F
dont l'architecture
par M. Massiani et
Une étude qui s'efforce
ECONOMIE
l'homme nouveau
Une somme des
évoque l'expérience de
P. Wirth
de comprendre les
Maspero, 186 p.• 14,80 F
connaissances actuelles
Xénakis dans le domaine
43 pl. couleurs,
raisons pour lesquelles
Le seul pays d'Europe
en matière de
de ·Ia musique.
52 dessins in texte.
notre pays est passé
dont les dirigeants se
géographie humaine, , 5 cartes,
du premier rang
réclament publiquement
économique et physique.
Romain Rolland
26 photographies
à l'état de puissance
John K. Galbraith
de Staline et de Mao.
Coll. • l'art dans le
secondaire.
L'ère de l'opulence
Les tragédies de ta fol
monde.
Calmann-Lévy, • Nicos Poulantzas
Erika Runge
Saint louis • Aert •
344 p., 24 F Fascisme et dictature
Femmes de notre
Le temps viendra
A. Michel. 256 p., 52,40 F
Une étude qui éclaire
François Dornic
Réédition, revue et La 1... Internationale
temps
A. Michel, 296 p., 19 F
d'un jour nouveau
La France de
mise à jour par l'auteur. face au fascisme
Trad. de l'allemand
Trois drames écrits par
l'histoire de ces
Louis XIV
d'un ouvrage publié en Maspero, 400 p., 23,70 F
par Léa Marcou
l'auteur de • Jean-
Coll. • Histoire de
1961 et considéré Une question d'une
Coll. • En direct.
Christophe, dans les
civilisations méconnues
la France.
comme un classique. brûlante actualité à
Mercure de France.
dernières années du
parce que marginales.
Denoël, 256 p., 35 F
l'heure où l'impérialisme
304 p., 19,50 F
siècle dernier.
Une étude qui se situe
traverse, sur le plan
Dix-sept entretiens au Permerke
à trois niveaux
Brigitte Gros mondial, une crise
magnétophone, avec des Texte par
successifs : celui des
4 heures de transport
profonde.
femmes allemandes de R. Avermaete
événements, celui de
par jour
tous âges et de toutes
ARTS
150 ill. en noir et blanc,
.l'histoire des structures.
Présentation de
Harrison Salisbury
conditions, sur leurs 100 quadrichromies
et celui des hommes
Roger' Priouret
Chine U.R.S.S.
problèmes quotidiens. URBANISME Ed. Arcades. diff.
et des idées.
Denoël, 192 p., 14 F
La guerre inévitable
Garnier, 385 p., 300 F.
Par une des cinq
Trad. de l'américain
Un grand peintre belge,
femmes maires d'une
par Max Roth
Noël Simon qui a apporté entre ·les
,Marcel Dupont ville de plus de cinq
16 documents h. t. et
Paul Géroudet deux guer.res, une
Napoléon et la trahison mille habitants, un cri
2 cartes
Les survivants
Anquetin conception totalement
des maréchaux d'alarme sur le problème
A. Michel, 344 p., 24 F
S.O.S. pour 48 animaux De l'art rénovée de l'art.
Nombr. illustrations des transports dans la
Par l'auteur des • 900
48 aquarelles
Texte établi et annoté
Hachette, 256 p., 30 F région parisienne.
jours " une analyse fort
37 dessins
par Camille Versini sur
L'attitude des maréchaux
Vilo, 280 p., 80 F
les manuscrits de
Pierre Seghers
créés par Napoléon au
pessimiste des relations
A la fois un ouvrage de l'auteur
Jacques Charpier
moment de Georges Fischer
entre l'Union Soviétique
documentation et un cri 45 i11. hors texte
L'art de la peinture
l'écrou1ement José Rizal, Philippin
et la Chine.
d'alarme en faveur des 128 dessins in texte
24 illustrations
de l'Empire. (1861.1896)
Turgot
espèces animales
Nlles Editions Latines,
Seghers, 728 p., 45 F
Un aspect du
menacées de disparition. 628 p., 70 F
Une anthologie
Histoire de la France
nationalisme moderne
Ecrits économiques Mort en 1932, Anquetin
commentée des textes
Maspero, 128 p., 11,80 F
Préface de B. Cazes fut l'ami de Toulouse-
essentiels des peintres,
Ouvrage collectif sous la
L'action et les
Série • Fondateurs de
Louis Souchon
Lautrec, Van Gogh.
critiques et théoriciens
direction de G. Duby
conceptions politiques
l'économie·
Accusé. taisez·vous
Signac, Sisley, Pissarro,
de l'Art
Tome 1 : Naissance
d'un héros de
Calmann-Lévy,
Préface de F. Pottecher Renoir.
Réédition.
d'une nation (des
l'Indépendance
392 p., 19,20 F.
Table Ronde,
origines à 1348)
des Philippines.
Monique Vernhes
260 p., 18 F
Généalogie, chronologie, Un document inattendu, Pierre Gassier
bibliographie et index
Jean Bloch
sur l'affaire Ben Barka, Juliet-Wilson RELIGIONS
Larousse,
Celso Furtado
Pour la Guadeloupe
par un de ses Goya, sa vie, son œuvre
SCIENCES
3 vol., 1200 p.,
Les Etats-Unis et le
indépendante
participants, condamné 48 pl. couleurs
prix de souscription :
sous-développement de
Maspero, 60 p., 3 F
par la suite à six ans 200 i11. en noir
OCCULTES
399 F
.•.l'Amérique Latine
Une dénonciation de
de détention. 1 780 documents
Une explication très
Calmann-Lévy,
toutes les guerres
Vilo, 400 p., 250 F
nouvelle de l'Histoire
280 p., 23,40 F
coloniales françaises à
Un somptueux ouvrage
de France à travers
Par l'ancien ministre
travers l'histoire
dont la documentation
Robert Claude
celle des Français.
brésilien de la
exemplaire de la
THEATRE
constitue le catalogue
Le converti de Damas
planification dans le
Guadeloupe.
complet de l'œuvre
Casterman/Coli.
Michel Mollat
gouvernement Goulart.
du peintre.
• Adolescent qui es-tu ?,
Une perspective pour le
Philippe Wolff DOCUMENTS
Jean Anouilh
chrétien d'aujourd'hui, à
Ongles bleus, Nguyen Khac Vien Ne réveillez pas

W. Lam
travers la doctrine
Jacques et Ciompi
Expériences Madame Dessins
apostolique de
Calmann-Lévy,
vietnamiennes • Andreï Amalrik Table Ronde, Préface
saint Paul.
336 p., 24 F
Editions Sociales, Voyage Involontaire
Un tableau d'ensemble
216 p., 13,50 F d'Y. Taillandier
synthétique et '
272 p., 22,50 F en Sibérie La nouvelle pièce 8 p. d'hors-texte en coul. Marce'l Hertsens
comparatif, des divers
La leçon de la Trad. du russe par d'Anouilh, jouée Denoël, 112 p., 140 F Sagesse éternelle
types de conflits
résistance vietnamienne Hélène Chatelain actuellement à la Un grand peintre de la Chine
sociaux qui éclatèrent
pour les nations en lutte Gallimard, 296 p., 28 F Comédie des contemporain, venu Avec la collaboration
pour leur indépendance. (voir ce .n°, p. 3) Champs-Elysées. du surréalisme. de M.-1. Bergeron
38
Uvres publiés du 20
nov. au
5 déc.
Le Centurion, Nathan, 160 p., 18,50 F correspondance publié
Edward Bond révolte de la Jeuneue
290 p., 38,70 F Un périple à la fois entre 1900 et 1907 et
Demain la veNle
INEDITS
Casterman/Mutatlons
Les grands textes du touristique, historique et proposant aux
Adaptation française Orientations
confucianisme et du géographique au pays acheteurs des photos,
d'Eric Kahane Par l'un des leaders
taoïsme. des Esquimaux. des livres et des objets
Gallimard/Théâtre du du mouvement
érotiques.
monde entier
Philippe d'Arcy
anarchiste, le
La pièce représentée mouvement libertaire
Histoire des religions Ada Bon actuellement au T.N.P.
Hoéné Wronskl
repensé à la lumière
Tome 1 : Religions Les cuisines
J. Lyon
Seghers/Philosophes
des événements de
antiques • Religions de régionales d'Italie
L.-P. Serenl
de tous les temps
mal 1968.
salut (Inde et Nombr. Illustrations
La forme physique René Kallsky
Une étonnante figure
Extrême-Orient) Denoël, 292 p., 87 F
et une œuvre Insolite
sous la dlrectlol\ Un voyage
pour tous Skandalon
(1776-1853) .
Jacqueline lévi-Valensi
Nombr. photographies Gallimard/Le Manteau
d.'H.-Ch. Puech gastronomique et
Denoël, 224 p., 33 F d'Arlequin
Camus
26 cartes et Illustrations pittoresque à travers
Par une journaliste Un drame cycliste Jean Cohen
Garnier/Critiques de
• Encyclopédie de La les provinces Italiennes
spécialisée dans inspiré librement par la Sexualité Inhabituelle
notre temps
Pléiade -
l'information médicale carrière du champion Casterman/Vie affective
Camus vu par ses
Gallimard, 1528 p., 79 F.
Georges Peeters
et un kinésithérapeute. Coppi. et sexuelle
contemporains et
Pleins feux sur
Une étude due à un
éclairé par un choix
René Marié les rings
médecin sur les
de textes.
La singularité Un hors-texte Georges Michel
anomalies sexuelles.
chrétienne Préface de Un petit nid d'amour Denis Marion
Casterman, 184 p., 15 F
Maurice Chevalier
POCHE
Gallimard/Le Manteau André Malraux
C. CruIse O'Brien
Un essai qui s'efforce
Table Ronde, LITTERATURE d'Arlequin
Albert Camus
Seghers/Cinéma
de trouver des solutions
256 p., 18,50 F Par l'auteur des
Seghers/Les Maîtres
d'aujourd'hui
concrètes aux problèmes Par un grand spécialiste • Jouets - et des Une critique de l'œuvre
qui dominent français de ia boxe. • Aventures d'un laveur
modernes
filmée d'André Malraux,
actuellement la
de carreaux -.
Le premier volume de
et notamment de
théologie.
Ray Bradbury
cette nouvelle collection
• L'espoir -, par un de
Pierre Boulanger
consacrée aux
Guide des cavernes
Je chante le
principaux
ceux qui participèrent
Jacques Maritain
touristiques de France
corps électrique
Peter Nlchols
représentants
au tournage de ce film
De l'Eglise du Christ
Préface de N. Casteret
Trad. de l'anglais
Un Jour dans la
dela pensée
pendant la guerre
Desclée de Brouwer,
27 III. hors texte
par Jane Fllllon
mort de Joe Egg
contemporaine.
d'Espagne.
428 p., 27,50 F
Nlles Editions Latines,
Denoël/Présence
Adapté de l'anglais
La personne de l'Eglise
260 p., 24 F
du Futur.
par Claude Roy
et son personnel.
A la découverte de
Gallimard/Du monde
Francis Dauguet
Jean Ormezzano
136 grottes présentées
entier
Le loisir
Jeunesse à deux
Félix de Chazournes
Cette pièce a été créée
Casterman/Enfance,
Càsterman/Vle affective
Eyrenée Phllalethe
par ordre alphabétique.
Caroline ou le départ
en novembre 1969 au
Education, Enseignement
et sexuelle
L'entrée ouverte pour les îles
Théâtre de la Gaîté-
Loisir ou liberté d'être.
• L'Itinéraire d'une
au palais fermé du roi
Philippe Couderc
Livre de Poche.
Montparnasse.
nouvelle carte du
Coll. • Bibliotheca
Guide de la bonne
Yves Deforge·
Tendre, laquelle ne
Hermetica -
cave
L'éducation
conduit pas toujours
Denoël, 320 p.
Ed. de la Table Ronde,
Mérimée
. technologique
au marlage-.
Un classique de \a
424 p., 30 F
Colombe
littérature alchimique. Garnier/Flammarion
ESSAIS
Casterman/Enfance,
Un florilège de ce que
Education, Enseignement
la gamme étendue des
David Pears
Albert schweitzer
vins de notre pays peut
Wittgenstein
offr.ir à
J.B. Priestley Claude-Henri Frèches
Seghers/Les maîtres
Vivre
• l'honnête homme -.
Soudain une ville La littérature
modernes
Dix-huit sermons René Clair
traduits de l'allemand
Bilingue Aubier-
Cinéma d'hIer,
portugaise
L'un des plus éminents
par M. Horst
Flammarion.
cinéma d'aujourd'hui
Oue sais-je?
représentants du
Paula Delsol positivisme logique de
Préface de
La météorologie
Gallimard/Idées.
l'Ecole de Vienne.
Georges Marchal
populaire
Stefan Wul
Alice Gérard
·Postface d'U.
Mercure de France,
Niourk
La révolution française
Neuenschwander
160 p., 15 F
Denoël/Présence
Lucien Fèbvre Mythes et G. Petlt-Dutaillis
A. Michel, 232 p., 19 F
Un guide pratique
du futur.
Philippe Il et la Interprétations Les communes
Les sermons prononcés
magnifiquement Franche-Comté 1789-1970 françaises
à Strasbourg par
illustré.
Flammarion/Science. Flammarion/Ouestlons A. Mlchel.L'évolution
A. Schweitzer du temps d'histoire de l'hûmanlté
de son pastorat. En marge de la Une histoire vivante du
Jacques Falzant
POESIE Daniel' Guérin Révolution française, Moyen Age, qui explique
P.-P. Verbraken
C'est ouvert
Ni dieu, ni maître une autre histoire qui, les racines lointaines·
Les pères de l'Eglise
Denoël, t28 p., 12 F
Petite Collection dès l'origine se de faits politiques
PanonHna patristique
Un savoureux voyage
Maspero. développe actuels.
Ed. de l'Epi, 120 p., 14 F
polltico-humoristique.
parallèlement: celle
Une introduction à
Abdellatif Laâbi de "Idée que l'on
l'œuvre des Pères de irène Karsenty
La poésie palestinienne
Le Coran
s'en fait. Pierre Schaeffer
l'Eglise. Le livre de la
de combat
Garnier/Flammarion.
L'avenir à reculons
cuisine alpine
Pierre Jean Oswald/
Léon Homo
Casterman/Mutatlons
Denoël, 292 p.
La poésie des pays
Les InStitutions
Orientations
Un ensemble de
arabes
Louise Michel politiques romaines
Un livre à contre-
HUMOUR recettes
·La première anthologie
La Cormriune A. Michel/L'évolution
courant des lieux
VOYAGES
muitinationales-
de la poésie de la
Histoire et souvenirs de l'humanité
communs qui circulent
DIVERS
quoique propres au
résistance palestinienne.
En appendice, le procès Les différentes phases
actuellement en matière
massif alpin.
de Louise Michel d'une évolution qui
de prospective:
Noureddine Aba
Petite Collection procédait,. malgré les
L'art érotique Montjoie Palestine 1
Maspero. apparences, d'une
Znnie Ubersfeld
Jean-Claude Berrier (voluptés sensuelles) Pierre Jean. Oswald/
logique interne
Armand Salacrou
Alaska, splendeUr L'Or du Temps, Théâtre Africain
impérieuse.
Seghers-Théâtre de
sauvage 97 p., 19 F Un poète algérien
Emile Zola
tous les temps
Coll. • Pays et Cités Fac-similé d'un réagit à la guerre
Mon saion • Manet Maurice Joyeux Le bilan d'une œuvre
d'Art • catalogue de vente par des Six Jours.
Garnier/Flammarion. L'anarchie et la riche en contradictions.
La Quinzaine Uttéralre, du 16 au 31 décembre 1970
39
CollectionTémoins/Gallimard
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