Rohrbacher, René François (1789-1856).

Lettre sur les principes et les monuments de constitution politique qui se trouvent inconnus et méconnus dans l'histoire de France. [Signé : Rohrbacher.]. (1851).

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LETTRE

SUR

LES ETLES

PRINCIPES

MONUMENTS QUI

DE

CONSTITUTION

POLITIQUE

SE TROUVENT INCONNU ET MÉCONNUS, DANS L'HISTOIRE DE FRANCE.

Dans la discussion qui vient d'avoir lieu sur la révision de la constitution écrite de 1848, on a cité l'histoire de France, mais d'une manière vague et même peu exacte. Cependant il y a dans les monu de cette histoire des faits et des principes qui, ments authentiques bien connus, auraient pu éclaircir beaucoup la discussion, peut-être même concilier beaucoup d'idées et d'esprits. J'ai cru devoir vous les exposer sommairement, non par la voie des journaux, mais directement, et cela par respect pour l'assemblée législative de mon pays. La difficulté principale paraît être la conciliation, la coexistence du principe monarchique avec le principe républicain ou électif. Or, la coexistence de ces deux principes se trouve dans toute l'histoire de France et sous toutes les dynasties : elle s'y trouve non-seulement quant aux faits, mais encore quant aux lois et aux chartes constitutionnelles mûrement délibérées. C'est particulièrement sur l'alliance de ces deux principes-que repose la légitimité de la troisième dynastie. Nous avons à cet égard une histoire contemporaine, celle de Richer, retrouvée depuis peu et publiée dans les Monument a Germanin

de Pertz, et résumée dans l' Histoire universelle de l'Eglise catholique, t. 13, 2e édition. L'an 987, au déclin de la seconde dynastie, celle de Charlemagne, il restait encore un héritier légitime, le prince Charles, frère du roi Lothaire et oncle du roi Louis, mais qui avait accepté du roi de Geret s'était ainsi fait son vassal. Il disait : manie la Basse-Lorraine, Tout le monde sait que je dois succéder par droit héréditaire à mon frère et à mon neveu. Omnibus notum est, jure haereditario debere fratri et nepoti me succedere. Mais le président de l'assemblé nationale pour l'élection d'un nouveau roi, l'archevêque Adalbéron de Reims, rappela en principe tout contraire. « Nous n'ignorons pas, dit-il, que Charles a ses fauteurs, qui le prétendent digne du royaume par la collation de ses parents. Mais s'il est question de cela, ni le royaume ne s'acquiert par droit héréditaire, nec regnum jure haereditario acquiritur, ni l'on ne doit promouvoir à la royauté, sinon celui que rend la noblesse du corps, mais encore la sagesse illustre non-seulement » Et de l'âme, celui que munit la foi et qu'affermit la magnanimité. c'est sur ces principes, rappelés par son président, que l'assemblée électorale de France choisit Hugues Capet, duc de France. Ce principe électif, rappelé en 987 par le premier pair du royaume, des ne s'appliquait pas seulement à la tin et au commencement dynasties, mais à la mort de chaque roi. Nous en avons pour témoin un autre archevêque dé Reims, Hincmar, qui vécut presque tout le temps de la seconde dynastie, et fut le principal conseiller de tous Jamais Hincmair ne parle de succession à la les rois contemporains. royauté par droit héréditaire, mais de constitution dans la royauté par le consentement des grands du royaume. « Ainsi, dit-il à Louis le Bègue, Pépin, votre trisaïeul, étant malade, convoqua au monastère de Saint-Denis les principaux de son royaume, et de leur conseil disposa comment après lui ses fils Carloman et Charles, qui étaient présents, gouverneraient pacifiquement son royaume.» Cette constitution anticipée des rois futurs s'exécuta sans trouble après la mort de Pépin et celle de Gharlemagne ; mais il n' en a pas été de même parmi les fils de Louis le Débonnaire, et depuis, à cause de la division parmi les princes. « Hincmar conseille donc à Louis le Bègue de maintenir avec soin la concorde parmi les sgrands du royaume, « Vous savez, lui dit-il, que votre père a d'abord disposé à Reims, avec les du grands, de votre constitution après lui dans le gouvernement

royaume : autant que je me souviens, tous y étaient présents, excepté le vénérable abbé Hugues et Bernard, comte d'Auvergne : et tous, selon la disposition de votre père, consentirent à votre constitution royale, etc. » Hincmar conseille au roi de faire en sorte qu'il y ait unanimité dans son élection. (Hist. universelle de l'Eglise catholique, t. 12, p. 335 et seqq.) Cette coexistence du principe héréditaire et du principe électif se reconnue et posée pour règle dans la charte trouve formellement où Louis le Déconstitutionnelle de 817, délibérée à Aix-la-Chapelle, bonnaire avait convoqué la généralité de son peuple, generalitatem populi nostri. De ses trois fils, Lothaire y fut déclaré empereur, Pépin roi d'Aquitaine, et Louis roi de Bavière, en sorte, toutefois, que le tout ne fit qu'un empire, et non pas trois. A cette fin, on régla les rapports des trois princes par une charte en dix-huit articles. Le Il y est dit : « Si quelqu'un d'entre est remarquable. dixième,surtout des églises et des eux, ce qu'à Dieu ne plaise, devenait oppresseur pauvres, ou exerçant la tyrannie, qui renferme toute cruauté, ses deux frères, suivant le précepte du Seigneur, l'avertiront secrètement jusqu'à trois fois de se corriger. S'il résiste, ils le feront venir en leur présence, et le réprimanderont avec un amour paternel et fraternel. Que, s'il méprise absolument cette salutaire admonition, la sentence commune de tous décernera ce qu'il faut faire de lui, afin que, si une admonition salutaire n'a pu le rappeler de ses excès, il soit réprimé par la puissance impériale et la commune sentence de tous. » Le quatorzième article ne mérite pas moins d'attention, que le dixième. « Si l'un d'eux laisse en mourant des enfants légitimes, la puissance ne sera point divisée entre eux ; mais le peuple assemblé en choisira celui qu'il plaira au Seigneur; et l'empereur le traitera comme son frère et son fils ; et, l'ayant élevé à la dignité de son père, il observera en tout point cette constitution à son égard. Quant aux autres enfants, on les traitera avec une tendre affection, suivant la coutume de nos parents. » Le dix-huitième et dernier article porte : « Si celui de nos fils qui, par la volonté divine, doit nous succéder, meurt sans enfants légià notre peuple fidèle, pour le salut de times, nous recommandons tous, pour la tranquillité de l'Église et pour l'unité de l'empire, de choisir l'un de nos fils survivants, en la même manière que nous

avons choisi le premier, afin qu'il soit constitué, non par la volonté humaine, mais par la volonté divine. » L'empereur Louis fit jurer cette constitution à tous ses sujets, qui prêtèrent volontiers ce serment, comme légitime et utile à la paix de l'empire. Il l'envoya de plus à Rome, avec son fils Lothaire, afin que le Pape l'approuvât et la confirmât. Ce sont les paroles des auteurs du temps, (Hist. univ. de l'Eglise cath., t. 11, p. 407 et seqq.) Ce qui nous paraît plus curieux que les articles de cette charte, ainsi délibérée, consentie, adoptée, souscrite et jurée par l'empereur, par ses trois fils, par tous les ordres de l'empire, et de plus approuvée et confirmée par le chef de l'Église universelle ; ce qui nous paraît plus curieux que tous ces curieux articles, c'est que nous ne les avons vu citer dans aucune histoire de France écrite en français, ni dans la fastidieuse compilation de celui-ci, ni dans la prétentieuse caricature de celui-là. Voici tout ce qu'en dit l'abbé Véli : « Ce fut aussi dans cette assemblée que le monarque associa Lothaire à l'empire, le déclarant son unique héritier, en lui assujettissant Pépin et Louis, qui tous cependant furent déclarés rois. Daniel ne voit non plus dans tout cela qu'un acte de partage. De nos jours, le Genevois Sismondi, dans son Histoire des Français, n'y voit pas plus que Daniel. Michelet y voit encore moins que les précédents ; car il n'en parle même pas ni dans son Histoire de France, ni dans ses Origines du Droit français; où c'était pourtant le cas d'en parler. Cependant, et la charte de Charlemagne et la charte de Louis le Débonnaire sont des monuments authentiques, qui se trouvent 1° parmi les capitulaires des rois de France, publiés par Baluze ; 2° dans le deuxième volume des Écrivains de l'histoire de France, par André Duchesne; 3° dans les volumes cinq et six de dom Bouquet. Cependant, ces mêmes articles, suivant qu'ils sont appréciés ou méconnus, donnent un sens tout différent à toute l'ancienne histoire de France, et même à toute l'histoire du moyen âge. Par exemple, Louis le Débonnaire déclare dans cette charte que son fils Lothaire a été élevé à l'empire non par la volonté humaine, mais par la volonté divine ; et la preuve qu'il en donne, c'est qu'après avoir consulté Dieu par la prière, le jeûne et l'aumône, tous les suffrages se sont réunis sur Lothaire. Ainsi, dans l'idée de Louis et de son époque, la volonté divine se manifestait par la volonté calme et chrétiennement réfléchie de la nation : le droit divin et le

— 5 — droit national ne s'excluaient pas, comme on l'a supposé de nos jours, mais ils rentraient l'un dans l'autre. Les théologiens du moyen âge ont pensé de même; ils ont généralement regardé Dieu comme la source de la souveraineté, et le peuple comme le canal ordinaire. On peut en voir les preuves dans le jésuite Suarèz. Nous avons nommé la charte de Charlemagne : c'est ce qu'on appelle son testament, fait en 806 dans l'assemblée nationale de Thionville. Il y partage l'empire entre ses trois fils : Louis, Pépin et Charles. Il règle ensuite les nouveaux partages à faire, en cas que Pépin ou Charles vinssent à mourir. Il ajoute l'article suivant : « Si l'un des trois frères laisse un fils que le peuple veuille élire pour succéder à son père dans l'héritage du royaume, nous voulons que les oncles de l'enfant y consentent, et qu'ils laissent régner le fils de leur frère dans la portion du royaume qu'a eue leur frère, son père. » (Ibid., p. 359.) Cet article est, comme on voit, une preuve authentique qu'au temps et dans l'esprit de Charlemagne, les fils d'un roi ne succédaient point de droit à leur père, ni par ordre de primogéniture, mais qu'il dépendait du peuple d'en choisir un. II ne faut pas oublier que cet article, si libéral et si populaire, est de la main de Charlemagne, qui pourtant s'entendait à régner. Tel fut le testament de Charlemagne. Les évêques et les seigneurs le confirmèrent par leurs serments et leurs souscriptions. Il l'envoya, de plus, au pape saint Léon III, par Éginhard, son secrétaire. Le Pape, l'ayant lu, y donna son approbation et y souscrivit de sa main. Quant à la translation de la royauté de la première dynastie à la seconde en la personne de Pépin, elle se fit du conseil et du consentement de tous les Francs et avec l'autorisation du Siège apostolique. Tel est le langage commun des annales contemporaines. Voici comme Bossuet résume ce fait: « En un mot, le Pontife est consulté, comme dans une question importante et douteuse, s'il est permis de donner le titre de roi à celui qui a déjà la puissance royale. Il répond que cela est permis. Cette réponse, partie de l'autorité la plus grande qui soit au monde, est regardée comme une décision juste et légitime. En vertu de cette autorité, la nation même ôte le royaume à Childéric et le transporte à Pepin. Car on ne s'adressa point au Pontife pour qu'il ôtât ou qu'il donnât le royaume, mais qu'il déclarât que le royaume devait être ôté ou donné par ceux qu'il jugeait en avoir le droit. » (Ibid., t. n. p. 43 et 44.)

— 6 — Fénelon s'explique dans le même sens. Il reconnaît formellement que la puissance temporelle vient de la nation : il suppose que la nation a le droit d'élire et de déposer les rois; car il observe que, dans le moyen âge, les évêques étaient devenus les premiers seigneurs, les chefs du corps de chaque nation pour élire et déposer les souverains. Il reconnaît que, pour agir en sûreté de conscience, les nations chrétiennes consultaient dans ces cas le chef de l'Eglise, et que le Pape était tenu de résoudre ces cas de conscience, par la raison qu'il est le pasteur et le docteur suprême. Le pape Zacharie, dit-il, répondit simplement à la consultation des Francs, comme le principal docteur et pasteur, qui est tenu de résoudre les cas particuliers de conscience pour mettre les âmes en sûreté. » (Ibid., p. 44). A la suite de Fénelon et de Bossuet, écoutons Chateaubriand. « Traiter d'usurpation l'avènement de Pepin à la couronne, c'est un de ces vieux mensonges historiques qui deviennent des vérités à force d'être redites. Il n'y a point d'usurpation là où la monarchie est élective; c'est l'hérédité qui, dans ce cas, est une usurpation. Pepin fut élu de l'avis et du consentement de tous les Francs : ce Le pape sont les paroles du premier continuateur de Frédégaire. Zacharie, consulté par Pepin, eut raison de répondre : Il me paraît bon et utile que celui-là soit roi qui, sans en avoir le nom, en a la puissance, de préférence à celui qui, portant le nom de roi, n'en garde pas l'autorité. » (Ibid., p. 44.) Voilà ce que dit Chateaubriand à la suite de Bossuet et de Fénelon. Certes, lorsque trois hommes de cette sorte, et trois Français, se rencontrent en un point de cette nature, on peut s'en tenir là. D'ailleurs les principes qu'ils professent se trouvent à l'origine même de la première dynastie. Voici en quels termes le plus ancien historien des Francs parle de leurs premiers pas dans la Gaule : « Or, Childéric, régnant sur la nation des Francs, abusait de leurs filles. Indignés de cela, ils le chassèrent de la royauté, et prirent unanimement pour roi Égidius, maître de la milice pour les Romains, qui régna huit ans sur eux. Childéric, qui s'était réfugié chez le roi des Thuringiens, ayant appris que les Francs avaient oublié ses torts et le regrettaient, s'en revint, et fut rétabli dans la royauté; mais de telle sorte qu'il régna conjointement avec Égidius. » Quelque temps après, Basine,. femme du roi des Thuringiens, quitta son

mari, et vint trouver Childéric, qui l'épousa, et en eut un fils qu'il nomma Chlodvig ou Clovis. de la première dynastie, la royauté Ainsi donc, au commencement des Francs n'était ni héréditaire ni inamissible. Les Francs expulsent du trône et du royaume Childéric, parce qu'il se conduit mal, et ils élisent à sa place, non pas un homme de la nation, mais un étranger, les troupes dans ces quartiers mais un Romain qui commandait impériales; et quand, après huit ans de déposition et de bannissela royauté ment, ils veulent bien rappeler Childéric, ils partagent entre les deux :his ergo regnantibus simul.(Ibid., t. 8, p.456 et 457.) dont on peut voir les détails et D'après ces faits et monuments, les preuves dans notre Histoire universelle de l'Église catholique, Le principe monarchique et le principe électif ont toujours existé ensemble chez les Francs. Cette constitution est aussi ancienne monarchique-républicaine que la nation. Et d'après cette charte perpétuelle, les électeurs français, dans le dix-neuvième siècle, ont le droit de se choisir un chef temporaire ou viager, comme ils l'avaient dans le dixième, dans le neuvième, dans le huitième, et dans le cinquième. C'est ce qu'à l'honneur de vous exposer, monsieur le président, et messieurs les membres de l'Assemblée nationale,

Votre très-humble

serviteur,

ROHRBACHER, Auteurde I'HISTOIUR DEL'ÉGLISE UNIVERSELLE CATHOLIQUE.

21 PARIS, juillet1851.

—Typ. CORBEIL. etstéréot. eCRÈTE. d