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Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

(1869)
Alphonse Daudet

MON MOULIN
LETTRES DE

Table des matières

A ma femme Avant-propos.......................................................4
Installation ................................................................................6
La diligence de Beaucaire .........................................................9
Le secret de Maître Cornille.................................................... 14
La chèvre de M. Seguin........................................................... 21
Les étoiles Récit d’un berger provençal..................................29
L’Arlésienne ............................................................................35
La mule du pape..................................................................... 40
Le phare des sanguinaires ...................................................... 51
L’agonie de la « Sémillante ».................................................. 57
Les douaniers ..........................................................................64
Le curé de Cucugnan...............................................................69
Les vieux.................................................................................. 77
Ballades en prose ....................................................................86
La mort du dauphin ................................................................87
Le sous-préfet aux champs .................................................... 90
Le portefeuille de Bixiou.........................................................93
La légende de l’homme à la cervelle d’or................................99
Le poète Mistral ....................................................................104
Les trois messes basses Conte de Noël ..................................112
1 ..................................................................................................112

2..................................................................................................114
3..................................................................................................119
Les oranges Fantaisie............................................................ 122
Les deux auberges................................................................. 126
A Milianah Notes de voyage ..................................................131
Les sauterelles....................................................................... 142
L’élixir du révérend père Gaucher........................................ 147
En Camargue......................................................................... 158
1 – Le départ ............................................................................. 158
2 – La cabane ............................................................................160
3 – A l’espère (à l’affût) ............................................................ 162
4 – Le rouge et le blanc............................................................. 164
5 – Le Vaccarès ......................................................................... 166
Nostalgies de caserne............................................................ 168
À propos de cette édition électronique................................. 172

-3-

et l’étude Honorat. que le sieur Daudet. à ce présent et ce acceptant. A ma femme Avant-propos Par-devant maître Honorat Grapazi. et de Louiset dit le Quique. en présence de Francet Mamaï. et en franchise de toutes dettes. Au sieur Alphonse Daudet. Ce nonobstant. porte-croix des pénitents blancs : -4- . Acte fait à Pampérigouste. comme il appert des vignes sauvages. Cette vente a lieu en bloc. Le sieur Gaspard Mitifio. joueur de fifre. sa plate-forme où l’herbe pousse dans les briques. romarins. et autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu’au bout des ailes . pour cause de réparations qui pourraient y être faites. a mis et déposé sur le bureau en espèces de cours. poète. notaire à la résidence de Pampéngouste. au plein cœur de Provence. et sans aucun recours contre le vendeur. poète. Un moulin à vent et à farine. avec sa grande roue cassée. déclare le sieur Daudet trouver ledit moulin à sa convenance et pouvant servir à ses travaux de poésie. ménager au lieudit des Cigalières et y demeurant : Lequel par ces présentes a vendu et transporté sous les garanties de droit et de fait. étant ledit moulin abandonné depuis plus de vingt années et hors d’état de moudre. demeurant à Paris. A comparu. tel qu’il est et se comporte. le tout à la vue des notaires et des témoins soussignés. mousses. dont quittance sous réserve. lequel prix a été de suite touché et retiré par le sieur Mitifio. privilèges et hypothèques. sis dans la vallée du Rhône. l’accepte à ses risques et périls. moyennant le prix convenu. époux de Vivette Cornille. sur une côte boisée de pins et de chênes verts .

.Qui ont signé avec les parties et le notaire après lecture. -5- ..

dans le fourré. N’importe ! tel qu’il est. en train de se chauffer les pattes à un rayon de lune. et. immobile et droit sur l’arbre de couche. basse et voûtée comme un réfectoire de couvent.. des tuiles tombées. Je l’ai trouvé dans la chambre du haut. un vieux hibou sinistre. moi je me réserve la pièce du bas. une petite pièce blanchie à la chaux.. Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu’au bas de la côte.. ces diables de penseurs ! ça ne se brosse jamais. c’est le locataire du premier. ils en avaient fait quelque chose comme un quartier général.. les Alpilles découpent leurs crêtes fines. Puis. sans mentir. au bon soleil. A l’horizon. de loin en -6- . frrt ! voilà le bivouac en déroute... Le temps d’entrouvrir une lucarne.. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une entrée par le toit. J’espère bien qu’ils reviendront. Il m’a regardé un moment avec son œil rond . il y en avait bien. Quelqu’un de très étonné aussi. La nuit de mon arrivée. Pas de bruit. et tous ces petits derrières blancs qui détalent. les murs et la plate- forme envahis par les herbes. avec ses yeux clignotants et sa mine renfrognée.. qui habite le moulin depuis plus de vingt ans. la queue en l’air. ils avaient fini par croire que la race des meuniers était éteinte. Depuis si longtemps qu’ils voyaient la porte du moulin fermée. C’est de là que je vous écris. il s’est mis à faire : « Hou ! hou ! » et à secouer péniblement ses ailes grises de poussière .. un centre d’opérations stratégiques : le moulin de Jemmapes des lapins. une vingtaine assis en rond sur la plate-forme.. tout effaré de ne pas me reconnaître. au milieu des plâtras. ce locataire silencieux me plaît encore mieux qu’un autre.. en me voyant.. et je me suis empressé de lui renouveler son bail. à tête de penseur. ma porte grande ouverte. Installation Ce sont les lapins qui ont été étonnés. A peine. trouvant la place bonne.

Et que de jolies choses autour de moi ! Il y a à peine huit jours que je suis installé. D’heure en heure on se disait : « Maintenant. les bergeries étaient pleines de paille fraîche. avec des langues jusqu’à terre. Les vieux béliers viennent d’abord. » Puis. un petit coin parfumé et chaud.. Il faut vous dire qu’en Provence. et deux grands coquins de bergers drapés dans des manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes. derrière eux le gros des moutons. leurs nourrissons dans les pattes . la corne en avant.. Jugez plutôt. et je vous jure que je ne donnerais pas ce spectacle pour toutes les premières que vous avez eues à Paris cette semaine. les mules à pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d’un jour qu’elles bercent en marchant .loin. puis les chiens tout suants. un son de fifre.. Bêtes et gens passent cinq ou six mois là-haut. tout à coup. du brouillard !. j’ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un mas (une ferme) qui est au bas de la côte.. au lointain. Donc hier soir les troupeaux rentraient. des fiacres. c’est l’usage. -7- .. logés à la belle étoile. un grand cri : « Les voilà ! » et là- bas. les mères un peu lasses. d’envoyer le bétail dans les Alpes. comment voulez-vous que je le regrette.. dans l’herbe jusqu’au ventre . l’air sauvage .. quand viennent les chaleurs. et l’on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que parfume le romarin. ouvert à deux battants. vers le soir. Toute la route semble marcher avec lui. Tenez ! pas plus tard qu’hier soir... le portail attendait. Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière. on redescend au mas. nous voyons le troupeau s’avancer dans une gloire de poussière. un grelot de mules sur la route. ils sont à Eyguières. à mille Lieues des journaux. j’ai déjà la tête bourrée d’impressions et de souvenirs. Et maintenant. maintenant au Paradou. un courlis dans les lavandes. puis. votre Paris bruyant et noir ? Je suis si bien dans mon moulin ! C’est si bien le coin que je cherchais. Depuis le matin.. au premier frisson de l’automne.

les gros paons vert et or. Du haut de leur perchoir. Il faut voir quel émoi dans la maison. ils racontent à leurs camarades de la ferme ce qu’ils ont fait là-haut dans la montagne.. dindons. ces braves chiens de berger.. tout en lapant leur écuellée de soupe. Rien de charmant comme cette installation. rien entendre. pintades. les poulets parlent de passer la nuit !. tout affairés après leurs bêtes et ne voyant qu’elles dans le mas. en piétinant avec un bruit d’averse. Les vieux béliers s’attendrissent en revoyant leur crèche. avant que le bétail soit rentré. Tout cela défile devant nous joyeusement et s’engouffre sous le portail.. Le poulailler. qui s’endormait. le gros loquet poussé sur la petite porte à claire-voie. ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable coup de trompette. Alors seulement ils consentent à gagner le chenil. tout plein d’eau fraîche. et là. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche : le seau du puits. Tout le monde est sur pied : pigeons. un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre pleines de rosée jusqu’au bord. a beau leur faire signe : ils ne veulent rien voir. regardent autour d’eux avec étonnement. ceux qui sont nés dans le voyage et n’ont jamais vu la ferme. se réveille en sursaut. un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui fait danser. C’est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. canards. ce sont les chiens. avec un parfum d’Alpe sauvage. La basse-cour est comme folle . Mais le plus touchant encore.. à crête de tulle. et les bergers attablés dans la salle basse. -8- . On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine. les tout petits. Les agneaux.

J’avais pris la diligence de Beaucaire. d’arriver de très loin. mais qui flâne tout le long de la route. deux médailles romaines à l’effigie de Vitellius. eux et leurs madones : « Elle est jolie. un boulanger et son gindre. le soir. puis deux Beaucairois. mandé par le juge d’instruction pour un coup de fourche donné à un berger. en Palestine ! -9- . une bonne vieille patache qui n’a pas grand chemin à faire avant d’être rendue chez elle. sentant le fauve.. très poussifs. avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d’argent aux oreilles . poilu. la tienne. mais des profils superbes.. La querelle venait de là. pour avoir l’air. La diligence de Beaucaire C’était le jour de mon arrivée ici. tous deux très rouges. au contraire. très librement. une énorme casquette en peau de lapin. Enfin. non ! une casquette. sur le devant. ton immaculée ! – Va-t’en donc avec ta bonne mère ! – Elle en a vu de grises. Et à Beaucaire donc ! Est-ce que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s’égorger à propos de la Sainte Vierge ? Il paraît que le boulanger était d’une paroisse depuis longtemps vouée à la madone. Le Camarguais racontait qu’il venait de Nîmes. qui ne disait pas grand-chose et regardait la route d’un air triste.. On a le sang vif en Camargue. près du conducteur. cette belle image souriante qu’on représente les bras pendants. celle que les Provençaux appellent la bonne mère et qui porte le petit Jésus dans ses bras . les mains pleines de rayons. petit homme trapu. Tous ces gens-là se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de leurs affaires. le gindre. un homme.. D’abord un gardien de Camargue. Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se traitaient. Nous étions cinq sur l’impériale sans compter le conducteur. chantait au lutrin d’une église toute neuve qui s’était consacrée à l’immaculée Conception.

. boulanger. se tournant vers la malheureuse casquette. silencieuse et triste dans son coin. à toi. lui. La discussion était finie . il lui vint d’un air goguenard : « Et ta femme. et. Voyant cela.. Il n’avait pas l’air d’entendre. Demande plutôt à saint Joseph. « Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones. Le rémouleur ne bougea pas . le boulanger se tourna de mon côté : « Vous ne la connaissez pas sa femme. monsieur ? une drôle de paroissienne. Pour quelle paroisse tient-elle ? » Il faut croire qu’il y avait dans cette phrase une intention très comique. » Les rires redoublèrent. » Là-dessus. je crois bien que ce beau tournoi théologique se serait terminé par là si le conducteur n’était pas intervenu. mais le boulanger. » . rémouleur ?. sans lever la tête : « Tais-toi..10 - . avait besoin de dépenser le restant de sa verve. dit-il en riant aux Beaucairois : tous ça. hou ! la laide ! Qui sait ce qu’elle n’a pas fait.. – Et la tienne.. il se contenta de dire tout bas. allez ! Il n’y en a pas deux comme elle dans Beaucaire. et ma foi. Le rémouleur ne riait pas. il fit claquer son fouet d’un petit air sceptique qui rangea tout le monde de son avis.. les hommes ne doivent pas s’en mêler. c’est des histoires de femmes. mis en train. » Pour se croire sur le port de Naples. car l’impériale tout entière partit d’un gros éclat de rire. il ne manquait plus que de voir luire les couteaux.

. et elle lui a appris à jouer du tambour de basque. Nous lui disions tous : « – Cache-toi . sans lever la tête. et il reprit de plus belle : « Viédase ! Le camarade n’est pas à plaindre d’avoir une femme comme celle-là. monsieur.. qu’après son retour d’Espagne la belle s’est tenue tranquille.. boulanger.. » « Ah ! ben oui . « Le mari reste seul chez lui à pleurer et à boire. Pas moyen de s’ennuyer un moment avec elle. habillée en Espagnole avec un petit tambour à grelots... elle a toujours quelque chose à vous raconter quand elle revient.. il va te tuer. paf ! voilà la femme qui part en Espagne avec un marchand de chocolat.. Est-ce que je sais ? Ce qu’il y a de bon. Pensez donc ! une belle qui se fait enlever tous les six mois. c’est que chaque fois c’est la même . c’est un drôle de petit ménage. la tuer.... » Le boulanger n’y prit pas garde et continua : « Vous croyez peut-être. C’est égal. Mais ce diable de boulanger n’avait pas envie de se taire... puis un marinier du Rhône. Au bout de quelque temps. Dans son coin. Ils se sont remis ensemble bien tranquillement. la belle est revenue dans le pays. Figurez- vous. » Il y eut une nouvelle explosion de rires. puis un musicien. Après l’Espagne.. puis un. qu’ils n’étaient pas mariés depuis un an.. Son mari avait si bien pris la chose ! Ça lui a donné envie de recommencer. monsieur....11 - .. le rémouleur murmura encore : « Tais-toi. Ah ! mais non. Il était comme fou. ç’a été un officier..

. La femme part. le rémouleur et moi. le pauvre homme ! il ne dormait pas. et je vous jure que. la diligence s’arrêta. la petite rémouleuse. De derrière. mais impossible de dormir. Nous étions seuls là-haut. J’avais toujours dans les oreilles ce « Tais-toi.. bien roulée . je t’en prie.. un vrai morceau de cardinal : vive. « Vous voilà chez vous. Ma foi ! mon Parisien. A ce moment.. et toujours il la reprend.. j’essayai de regarder sous sa casquette ! j’aurais voulu le voir avant de partir. l’impériale sembla vide. comme une main de vieux. je voyais ses grosses épaules frissonner. Nous étions au mas des Anglores.. et sa main – une longue main blafarde et bête – trembler sur le dos de la banquette. mignonne. le cuir de la capote brûlait.. le mari pleure . si navrant et si doux. – Oh ! tais-toi.. Par moments. fit encore une fois le pauvre rémouleur avec une expression de voix déchirante. Croyez-vous qu’il a de la patience. elle revient. une peau blanche et des yeux couleur de noisette qui regardent toujours les hommes en riant.. ».. En passant près du rémouleur. le conducteur marchait sur la route à côté de ses chevaux. Et toujours on la lui enlève.. Parisien ! » me cria tout à coup le conducteur .. je sentais mes yeux se fermer et ma tête devenir lourde . je t’en prie ». Comme s’il avait compris ma . je ne les retins pas.12 - . Ces gens-là partis. il se console.. boulanger. avec ça. Farceur de boulanger ! Il était dans la cour du mas qu’on l’entendait rire encore. Il faisait chaud . sans parler. Il pleurait. Je m’empressai de descendre. et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin piqué dessus comme un gros papillon.. si vous repassez jamais par Beaucaire. Ni lui non plus. C’est là que les deux Beaucairois descendaient... ce mari-là ! Il faut dire aussi qu’elle est crânement jolie. chacun dans notre coin.comédie. On avait laissé le Camarguais à Arles .

» C’était une figure éteinte et triste.pensée..13 - . avec de petits yeux fanés. et.. le malheureux leva brusquement la tête. plantant son regard dans le mien : « Regardez-moi bien. . c’est la colère des faibles. et si un de ces jours vous apprenez qu’il y a eu un malheur à Beaucaire.. l’ami. Il y avait des larmes dans ces yeux. La haine. vous pourrez dire que vous connaissez celui qui a fait le coup.. je me méfierais. Si j’étais rémouleuse. me dit-il d’une voix sourde. mais dans cette voix il y avait de la haine.

. Moi. que vous êtes assis devant un pot de vin tout parfumé. un vieux joueur de fifre.. Imaginez-vous pour un moment. De droite et de gauche. les meuniers payaient le muscat. des ribambelles de petits ânes chargés de sacs.. Pendant quelque temps ils essayèrent de lutter. pécaïre ! ils furent tous obligés de fermer. Le récit du bonhomme m’a touché.14 - . j’apportais mon fifre. le craquement de la toile et le Dia. Le secret de Maître Cornille Francet Mamaï. « Malheureusement. Tout autour du village. et les pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. Les belles meunières vendirent leurs croix d’or. par bandes. Autretemps.. et je vais essayer de vous le redire tel que je l’ai entendu. chers lecteurs.. sur la route de Tarascon.. tout nouveau ! Les gens prirent l’habitude d’envoyer leurs blés aux minotiers. n’a pas toujours été un endroit mort et sans refrains comme il est aujourd’hui. Plus de . hue ! des aides-meuniers. et. voyez-vous. on ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins. Tout beau. Les meunières étaient belles comme des reines.. et l’un après l’autre. On ne vit plus venir les petits ânes.. et que c’est un vieux joueur de fifre qui vous parle. dix lieues à la ronde. m’a raconté l’autre soir un petit drame de village dont mon moulin a été témoin il y a quelque vingt ans. Là-haut. en buvant du vin cuit. les collines étaient couvertes de moulins à vent. qui vient de temps en temps faire la veillée chez moi. et toute la semaine c’était plaisir d’entendre sur la hauteur le bruit des fouets.. il s’y faisait un grand commerce de meunerie. Ces moulins- là. avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d’or. et jusqu’à la noire nuit on dansait des farandoles. Le dimanche nous allions aux moulins. « Notre pays. mais la vapeur fut la plus forte. mon bon monsieur. les gens des mas nous apportaient leur blé à moudre.. faisaient la joie et la richesse de notre pays. des Français de Paris eurent l’idée d’établir une minoterie à vapeur. montant et dévalant le long des chemins .

le vieux s’enferma dans son moulin et vécut tout seul comme une bête farouche. depuis la mort de ses parents. de male rage. il passait des heures entières à la regarder en pleurant.. mais personne ne les écoutait.15 - .. et l’on sema à leur place de la vigne et des oliviers.muscat ! Plus de farandole !. « Alors. ameutant tout le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu’on voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. ces brigands-là. C’était le moulin de maître Cornille. pour la moisson.. pour faire le pain. . cette enfant-là. L’installation des minoteries l’avait rendu comme fou. la commune fit jeter toutes ces masures à bas. « Maître Cornille était un vieux meunier.. et quand il était près d’elle. se servent de la vapeur.. Pendant huit jours. n’avait plus que son grand au monde. les ailes restaient immobiles.. » et il trouvait comme cela une foule de belles paroles à la louange des moulins à vent. une enfant de quinze ans. vivant depuis soixante ans dans la farine et enragé pour son état. « N’allez pas là-bas. disait-il . qui est une invention du diable. tandis que moi je travaille avec le mistral et la tramontane. les magnans ou les olivades. un moulin avait tenu bon et continuait de virer courageusement sur sa butte. Et pourtant son grand-père avait l’air de bien l’aimer. qui.. Il lui arrivait souvent de faire ses quatre lieues à pied par le grand soleil pour aller la voir au mas où elle travaillait. qui sont la respiration du bon Dieu. à la barbe des minotiers. « Pourtant. Le mistral avait beau souffler. Il ne voulut pas même garder près de lui sa petite-fille Vivette. Puis. La pauvre petite fut obligée de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les mas.. un beau jour. on le vit courir par le village. au milieu de la débâcle. celui- là même où nous sommes en train de faire la veillée en ce moment.

mes enfants. « Dans la vie de maître Cornille il y avait quelque chose qui n’était pas clair. » « Alors. nous autres les vieux . la meunerie ? « – Toujours. ce n’est pas l’ouvrage qui nous manque. avait agi par avarice . Toujours il restait au fond de l’église. exposée aux brutalités des baïles et à toutes les misères des jeunesses en conditions. « Quant à mettre le nez dans son moulin. s’était respecté. si on lui demandait d’où diable pouvait venir tant d’ouvrage. Le fait est que le dimanche. près du bénitier. et Cornille le sentait si bien qu’il n’osait plus venir s’asseoir sur le banc d’œuvre. « – Bonnes vêpres. et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa petite-fille ainsi traîner d’une ferme à l’autre. la taillole en lambeaux. ça va donc toujours... » Jamais on n’en put tirer davantage.. nous avions honte pour lui.16 - .. On trouvait très mal aussi qu’un homme du renom de maître Cornille. s’en allât maintenant par les rues comme un vrai bohémien. il se mettait un doigt sur les lèvres et répondait gravement : « Motus ! je travaille pour l’exportation. et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train comme devant. répondait le vieux d’un air gaillard. ne lui portait plus de blé.. Dieu merci. Le soir. en renvoyant Vivette. le bonnet troué. les grosses ailes toujours en mouvement. lorsque nous le voyions entrer à la messe. il n’y fallait pas songer. avec les pauvres. au village. « Lorsqu’on passait devant. on voyait la porte toujours fermée.. le vieil âne .. pieds nus. Depuis longtemps personne. maître Cornille ! lui criaient les paysans . on rencontrait par les chemins le vieux meunier poussant devant lui son âne chargé de gros sacs de farine. et qui. « Dans le pays on pensait que le vieux meunier.. La petite Vivette elle-même n’y entrait pas. jusque-là.

Chacun expliquait à sa façon le secret de maître Cornille. mais le bruit général était qu’il y avait dans ce moulin- là encore plus de sacs d’écus que de sacs de farine. Ah ! le vieux sorcier ! il faut voir de quelle manière il me reçut ! Impossible de lui faire ouvrir sa porte. pour parler au grand- père. et... que. il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait comme un diable au-dessus de ma tête. et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le rebord de la fenêtre et vous regardait d’un air méchant. à travers le trou de la serrure .17 - . je revins annoncer aux enfants ma déconvenue. Je n’eus pas le courage de refuser. je m’aperçus un beau jour que l’aîné de mes garçons et la petite Vivette s’étaient rendus amoureux l’un de l’autre. ils me demandèrent comme une grâce de monter tous deux ensemble au moulin. Au fond je n’en fus pas fâché.. « Le vieux ne me donna pas le temps de finir. et me cria fort malhonnêtement de retourner à ma flûte . Seulement. je voulus. Pensez que le sang me montait d’entendre ces mauvaises paroles . mais j’eus tout de même assez de sagesse pour me contenir. voici comment : « En faisant danser la jeunesse avec mon fifre. laissant ce vieux fou à sa meule. de peur d’accident. et je montai jusqu’au moulin pour en toucher deux mots au grand-père. si j’étais pressé de marier mon garçon.. . et prrt ! voilà mes amoureux partis. et tout le temps que je parlais.. je pouvais bien aller chercher des filles à la minoterie.broutant le gazon de la plate-forme. régler l’affaire tout de suite. Je lui expliquai mes raisons tant bien que mal. comme nos amoureux avaient souvent occasion d’être ensemble.. Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire . parce qu’après tout le nom de Cornille était en honneur chez nous.. « A la longue pourtant tout se découvrit . « Tout cela sentait le mystère et faisait beaucoup jaser le monde.. et puis ce joli petit passereau de Vivette m’aurait fait plaisir à voir trotter dans ma maison.

« Chose singulière ! la chambre de la meule était vide. La porte était fermée à double tour . en partant....18 - . je courus chez les voisins.. Pas un sac. et tout de suite l’idée vint aux enfants d’entrer par la fenêtre. Sans perdre une minute. quelques guenilles. Les ailes viraient toujours. mais la meule tournait à vide... pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles d’araignée. « C’était là le secret de maître Cornille ! C’était ce plâtras qu’il promenait le soir par les routes. la tête dans ses .. voir un peu ce qu’il y avait dans ce fameux moulin. je leur dis la chose en deux mots. maître Cornille venait de sortir. avait laissé son échelle dehors. me conter ce qu’ils avaient vu. Devant la porte.. maître Cornille.. On ne sentait pas même cette bonne odeur chaude de froment écrasé qui embaume dans les moulins. J’eus le cœur crevé de les entendre. Pauvre moulin ! Pauvre Cornille ! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enlevé leur dernière pratique.. sur l’heure. « La pièce du bas avait le même air de misère et d’abandon : un mauvais lit. pour sauver l’honneur du moulin et faire croire qu’on y faisait de la farine.. pleurait. sitôt fait. L’arbre de couche était couvert de poussière. assis sur un sac de plâtre. tout en larmes. mais le vieux bonhomme. et nous arrivons là-haut avec une procession d’ânes chargés de blé – du vrai blé. celui-là ! « Le moulin était grand ouvert.. et puis dans un coin trois ou quatre sacs crevés d’où coulaient des gravats et de la terre blanche. « Les enfants revinrent. et nous convînmes qu’il fallait.. et le grand chat maigre dormait dessus. pas un grain de blé . « Tout juste comme ils arrivaient là-haut.. porter au moulin de Cornille tout ce qu’il y avait de froment dans les maisons. un morceau de pain sur une marche d’escalier.. Tout le village se met en route. Sitôt dit..

. tous ces minotiers sont des voleurs. en rentrant... Le moulin est déshonoré...19 - . je n’ai plus qu’à mourir. de tous côtés.... Ohé ! maître Cornille ! » « Et voilà les sacs qui s’entassent devant la porte et le beau grain roux qui se répand par terre. « Laissez-moi que je le regarde.mains. riant et pleurant à la fois : « – C’est du blé !. « Maître Cornille ouvrait de grands yeux... et nous nous mettons tous à crier bien fort comme au beau temps des meuniers : « – Ohé ! du moulin !. Maintenant. se tournant vers nous : « – Ah ! je savais bien que vous me reviendriez. » « Nous voulions l’emporter en triomphe au village : . « – Pauvre de moi ! disait-il.. Il venait de s’apercevoir. » « Et il sanglotait à fendre l’âme.. Seigneur Dieu !. appelant son moulin par toutes sortes de noms. Du bon blé !. » « Puis. que pendant son absence on avait pénétré chez lui et surpris son triste secret... « A ce moment les ânes arrivent sur la plate-forme. lui parlant comme à une personne véritable. Il avait pris du blé dans le creux de sa vieille main et il disait.

Que voulez-vous. « – Non. il faut avant tout que j’aille donner à manger à mon moulin. » . et il faut croire que le temps des moulins à vent était passé comme celui des coches sur le Rhône. monsieur !.. et les ailes de notre dernier moulin cessèrent de virer. mes enfants . un matin. pour toujours. maître Cornille mourut. « C’est une justice à nous rendre : à partir de ce jour-là jamais nous ne laissâmes le vieux meunier manquer d’ouvrage... personne ne prit sa suite. Pensez donc ! il y a si longtemps qu’il ne s’est rien mis sous la dent ! » « Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux se démener de droite et de gauche. non. surveillant la meule.. éventrant les sacs.20 - .. Puis.. cette fois. Cornille mort. tout a une fin en ce monde. des parlements et des jaquettes à grandes fleurs. tandis que le grain s’écrasait et que la fine poussière de froment s’envolait au plafond.

était consterné.. malheureux garçon ! Regarde ce pourpoint troué. tu auras ton couvert chez Brébant. elles cassaient leur corde. paraît-il. à la fin ? Fais-toi donc chroniqueur. qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes.. des chèvres indépendantes.. Pierre Gringoire. C’étaient. poète lyrique à Paris. Mais regarde-toi. Ni les caresses de leur maître. Seguin A M. mon pauvre Gringoire ! Comment ! on t’offre une place de chroniqueur dans un bon journal de Paris.. Est-ce que tu n’as pas honte. Tu verras ce que l’on gagne à vouloir vivre libre. Seguin. ni la peur du loup. imbécile ! fais-toi chroniqueur ! Tu gagneras de beaux écus à la rose. Seguin. et tu as l’aplomb de refuser. ces chausses en déroute. et tu pourras te montrer les jours de première avec une plume neuve à ta barrette. Il disait : . Eh bien.. écoute un peu l’histoire de La chèvre de M. Le brave M. rien ne les retenait. Il les perdait toutes de la même façon . Tu seras bien toujours le même. et là-haut le loup les mangeait. La chèvre de M. M.21 - .. un beau matin. Seguin n’avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres. Non ? Tu ne veux pas ? Tu prétends rester libre à ta guise jusqu’au bout. Voilà pourtant où t’a conduit la passion des belles rimes ! Voilà ce que t’ont valu dix ans de loyaux services dans les pages du sire Apollo. s’en allaient dans la montagne. cette face maigre qui crie la faim. voulant à tout prix le grand air et la liberté...

Seguin avait derrière sa maison un clos entouré d’aubépines. il eut soin de la prendre toute jeune. Gringoire ? – et puis. pensait le pauvre homme. C’est là qu’il mit la nouvelle pensionnaire. ses sabots noirs et luisants. M. La chèvre se trouvait très heureuse et broutait l’herbe de si bon cœur que M. docile. Il l’attacha à un pieu au plus bel endroit du pré. seulement. Ah ! Gringoire. Seguin était ravi. Les chèvres. Seguin se trompait. Un jour. après avoir perdu six chèvres de la même manière.. sans cette maudite longe qui vous écorche le cou !.... sa barbiche de sous-officier. Seguin ! qu’elle était jolie avec ses yeux doux. les chèvres s’ennuient chez moi. » Cependant. C’est bon pour l’âne ou le bœuf de brouter dans un clos !. pour qu’elle s’habituât mieux à demeurer chez lui. « Enfin. je n’en garderai pas une. en voilà une qui ne s’ennuiera pas chez moi ! » M. « C’est fini . et. cette fois. Un amour de petite chèvre. sa chèvre s’ennuya. qu’elle était jolie la petite chèvre de M. et de temps en temps il venait voir si elle était bien. sans mettre son pied dans l’écuelle. elle se dit en regardant la montagne : « Comme on doit être bien là-haut ! Quel plaisir de gambader dans la bruyère. il en acheta une septième . ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! C’était presque aussi charmant que le cabri d’Esméralda – tu te rappelles. en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde. » . il leur faut du large.. il ne se découragea pas.22 - . caressante.. se laissant traire sans bouger.

tu veux me quitter ! » Et Blanquette répondit : « Oui. M.. monsieur Seguin.. comme il achevait de la traire. – Alors. – Est-ce que l’herbe te manque ici ? – Oh ! non... mais il ne savait pas ce que c’était. qu’est-ce qu’il te faut ? qu’est-ce que tu veux ? – Je veux aller dans la montagne. C’était pitié de la voir tirer tout le jour sur sa longe.. en faisant Mé !. laissez-moi aller dans la montagne. monsieur Seguin. la chèvre se retourna et lui dit dans son patois : « Ecoutez. – Ah ! mon Dieu !. Veux-tu que j’allonge la corde ? – Ce n’est pas la peine. A partir de ce moment. Seguin stupéfait. monsieur Seguin.23 - . Elle maigrit. l’herbe du clos lui parut fade. L’ennui lui vint. son lait se fit rare. Seguin s’apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose. la narine ouverte. Blanquette. et du coup il laissa tomber son écuelle . monsieur Seguin. monsieur Seguin. s’asseyant dans l’herbe à côté de sa chèvre : « Comment. la tête tournée du côté de la montagne. puis. . – Tu es peut-être attachée de trop court. tristement. je me languis chez vous. Un matin. Elle aussi ! » cria M..

On la reçut comme une petite reine. Les genêts d’or s’ouvraient sur son passage. .. – Pécaïre ! Pauvre Renaude !. ce fut un ravissement général. puis. M..24 - .. dont il ferma la porte à double tour. et à peine eut-il le dos tourné. Seguin. – Le loup se moque bien de tes cornes. non. malheureuse. Que feras-tu quand il viendra ? : – Je lui donnerai des coups de cornes.. Il m’a mangé des biques autrement encornées que toi. mais qu’est-ce qu’on leur fait donc à mes chèvres ? Encore une que le loup va me manger.. laissez-moi aller dans la montagne.... je te sauverai malgré toi. – Bonté divine !. Seguin emporte la chèvre dans une étable toute noire. Ça ne fait rien.. le matin. Tu sais bien. la pauvre vieille Renaude qui était ici l’an dernier ? une maîtresse chèvre. dit M.. Tu ris.. que la petite s’en alla. monsieur Seguin.. – Mais. coquine ! et de peur que tu ne rompes ta corde.. » Là-dessus. Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne. Malheureusement. monsieur Seguin. Les châtaigniers se baissaient jusqu’à terre pour la caresser du bout de leurs branches. il avait oublié la fenêtre. toi. Nous allons voir si tu riras tout à l’heure. Gringoire ? Parbleu ! je crois bien . contre ce bon M. tu ne sais pas qu’il y a le loup dans la montagne.. tu es du parti des chèvres. Seguin .. et tu y resteras toujours. Elle s’est battue avec le loup toute la nuit. forte et méchante comme un bouc. Eh bien.. je vais t’enfermer dans l’étable. Jamais les vieux sapins n’avaient rien vu d’aussi joli. le loup l’a mangée...

partout. Elle franchissait d’un saut de grands torrents qui l’éclaboussaient au passage de poussière humide et d’écume. C’est qu’elle n’avait peur de rien. la tête en avant. elle se croyait au moins aussi grande que le monde. elle se redressait d’un bond sur ses pattes. à travers les maquis et les buissières. Toute la montagne lui fit fête. ce fut une bonne journée pour la chèvre de M. tantôt sur un pic. comment ai-je pu tenir là- dedans ? » Pauvrette ! de se voir si haut perchée... La chèvre blanche. rien qui l’empêchât de gambader.et sentaient bon tant qu’ils pouvaient. Gringoire. toute ruisselante. Une fois. en bas.25 - . une fleur de cytise aux dents.. dentelée.. plus de pieu.. Hop ! la voilà partie. Seguin avec le clos derrière. elle aperçut en bas. s’avançant au bord d’un plateau. elle allait s’étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le soleil. C’est là qu’il y en avait de l’herbe ! jusque par-dessus les cornes. tantôt au fond d’un ravin.. Cela la fit rire aux larmes.. En somme... faite de mille plantes. Seguin dans la montagne.. la Blanquette...... des digitales de pourpre à longs calices. De grandes campanules bleues.. « Que c’est petit ! dit-elle . Puis.. Tu penses. de brouter à sa guise. toute une forêt de fleurs sauvages débordant de sucs capiteux !. pêle-mêle. la maison de M. tout à coup. Et les fleurs donc !. en courant de droite et de . là-haut. tout en bas dans la plaine. Alors.. si notre chèvre était heureuse ! Plus de corde. On aurait dit qu’il y avait dix chèvres de M. avec les feuilles tombées et les châtaignes.. fine. Vers le milieu du jour. se vautrait là-dedans les jambes en l’air et roulait le long des talus. à moitié saoule. mon cher !.. C’était bien autre chose que le gazon du clos. Seguin. Et quelle herbe ! Savoureuse.

On lui donna la meilleure place à la lambrusque.. elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire à cette vie.. les champs étaient noyés de brume. Blanquette eut envie de revenir . « Hou ! hou !.. La trompe ne sonnait plus. Seguin disparaissait dans le brouillard. Elle écouta les clochettes d’un troupeau qu’on ramenait. et de la maisonnette on ne voyait plus que le toit avec un peu de fumée. Tout à coup le vent fraîchit... Gringoire – qu’un jeune chamois à pelage noir eut la bonne fortune de plaire à Blanquette. Il paraît même – ceci doit rester entre nous. qui rentrait. Un gerfaut. Le clos de M. c’était le soir. va le demander aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse.gauche. et elle s’arrêta fort étonnée. « Déjà ! » dit la petite chèvre. La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Au même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée... – Reviens ! reviens !. mais en se rappelant le pieu.26 - . La montagne devint violette .. Les deux amoureux s’égarèrent parmi le bois une heure ou deux. faisait le loup. et si tu veux savoir ce qu’ils dirent. C’était ce bon M. elle tomba dans un groupe de chamois en train de croquer une lambrusque à belles dents. et qu’il valait mieux rester.. de tout le jour la folle n’y avait pas pensé. et se sentit l’âme toute triste. Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. » criait la trompe. . la haie du clos.. En bas.. Puis ce fut un hurlement dans la montagne : « Hou ! hou ! » Elle pensa au loup. Seguin qui tentait un dernier effort.. Elle tressaillit. et tous ces messieurs furent très galants... la frôla de ses ailes en passant.. la corde..

quand elle se retourna. seulement. elle força le loup à reculer pour reprendre haleine... elle se dit qu’il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite .. assis sur son train de derrière. Un moment. le loup ne se pressait pas ... Cela dura toute la nuit. Enorme.. la gourmande cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe .27 - . Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel clair. Alors le monstre s’avança. Seguin qu’elle était. s’étant ravisée. Seguin » .. Gringoire. mais. elle tomba en garde. en se rappelant l’histoire de la vieille Renaude. immobile.. puis elle retournait au combat. il était là regardant la petite chèvre blanche et la dégustant par avance. il se mit à rire méchamment. la tête basse et la corne en avant. les étoiles s’éteignirent. « Ha ! ha ! la petite chèvre de M. C’était le loup. Elle se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes.. et elle se disait : « Oh ! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube. la bouche pleine. Pendant ces trêves d’une minute. le loup de coups de dents. qui s’était battue toute la nuit pour être mangée le matin. je ne mens pas. Blanquette se sentit perdue. » L’une après l’autre. De temps en temps la chèvre de M. Blanquette redoubla de coups de cornes... comme elle y allait de bon cœur ! Plus de dix fois.. Une . toutes droites. Ah ! la brave petite chevrette. Comme il savait bien qu’il la mangerait. comme une brave chèvre de M. avec deux yeux qui reluisaient. et les petites cornes entrèrent en danse. et il passa sa grosse langue rouge sur ses babines d’amadou. Non pas qu’elle eût l’espoir de tuer le loup – les chèvres ne tuent pas le loup – mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude.

que se battégué touto la niue emé lou loup. e piei lou matin lou loup la mangé*. Gringoire : E piei lou matin lou loup la mangé... Si jamais tu viens en Provence. . « Enfin ! » dit la pauvre bête.. qui n’attendait plus que le jour pour mourir . Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea. Adieu.lueur pâle parut dans l’horizon. Tu m’entends bien. Le chant du coq enroué monta d’une métairie. Gringoire ! L’histoire que tu as entendue n’est pas un conte de mon invention. nos ménagers te parleront souvent de la cabro de moussu Seguin. et elle s’allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang..28 - .

29 - . j’entendis parmi l’égouttement des feuilles et le débordement des ruisseaux gonflés. mais ce qui m’intéressait surtout. devinez qui !. le ciel étant lavé. puis. vers midi.. Enfin. la montagne luisante d’eau et de soleil. notre demoiselle Stéphanette. et que je voyais apparaître peu à peu. sur les trois heures. c’était de savoir ce que devenait la fille de mes maîtres. les baptêmes. aussi alertes qu’un grand carillon de cloches un jour de Pâques. et à ceux qui me demanderont ce que ces choses-là pouvaient me faire.. aussi gaies. au-dessus de la côte. Je me faisais raconter les nouvelles du pays d’en bas. j’étais vraiment bien heureux. Aussi. Mais ce n’était pas le petit miarro ni la vieille Norade qui le conduisait. je répondrai que j’avais vingt ans et que cette Stéphanette était ce que j’avais vu de plus beau dans ma vie. C’était. il vint un gros orage. s’il lui venait toujours de nouveaux galants . tous les quinze jours. notre demoiselle. à moi pauvre berger de la montagne. les mariages . la plus jolie qu’il y eût à dix lieues à la ronde. mes . ayant perdu le goût de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans les villages et les villes. seul dans le pâturage avec mon chien Labri et mes ouailles. je m’informais si elle allait beaucoup aux fêtes. Le matin je me disais : « C’est la faute de la grand-messe » . mais c’étaient des gens naïfs silencieux à force de solitude. lorsque j’entendais. les sonnailles du mulet de notre ferme m’apportant les provisions de quinzaine. les sonnailles de la mule. la tête éveillée du petit miarro (garçon de ferme) ou la coiffe rousse de la vieille tante Norade. je restais des semaines entières sans voir âme qui vive. aux veillées. Les étoiles Récit d’un berger provençal Du temps que je gardais les bêtes sur le Luberon. l’ermite du Mont-de-l’Ure passait par là pour chercher des simples ou bien j’apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piémont . un dimanche que j’attendais les vivres de quinzaine. sur le chemin qui monte.. Sans avoir l’air d’y prendre trop d’intérêt. il se trouva qu’ils n’arrivèrent que très tard.. Or. De temps en temps. et je pensai que la mule n’avait pas pu se mettre en route à cause du mauvais état des chemins.

enfants ! notre demoiselle en personne, assise droite entre les
sacs d’osier, toute rose de l’air des montagnes et du
rafraîchissement de l’orage.

Le petit était malade, tante Norade en vacances chez ses
enfants. La belle Stéphanette m’apprit tout ça, en descendant de
sa mule, et aussi qu’elle arrivait tard parce qu’elle s’était perdue
en route ; mais à la voir si bien endimanchée, avec son ruban à
fleurs, sa jupe brillante et ses dentelles, elle avait plutôt l’air de
s’être attardée à quelque danse que d’avoir cherché son chemin
dans les buissons. O la mignonne créature ! Mes yeux ne
pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai que je ne l’avais
jamais vue de si près. Quelquefois l’hiver, quand les troupeaux
étaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir à la
ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guère
parler aux serviteurs, toujours parée et un peu fière... Et
maintenant je l’avais là devant moi, rien que pour moi ; n’était-ce
pas à en perdre la tête ?

Quand elle eut tiré les provisions du panier, Stéphanette se
mit à regarder curieusement autour d’elle. Relevant un peu sa
belle jupe du dimanche qui aurait pu s’abîmer, elle entra dans le
parc, voulut voir le coin où je couchais, la crèche de paille avec
la peau de mouton, ma grande cape accrochée au mur, ma
crosse, mon fusil à pierre. Tout cela l’amusait.

« Alors, c’est ici que tu vis, mon pauvre berger ? Comme tu
dois t’ennuyer d’être toujours seul ! Qu’est-ce que tu fais ? A
quoi penses-tu ?... »

J’avais envie de répondre : « A vous, maîtresse », et je
n’aurais pas menti ; mais mon trouble était si grand que je ne
pouvais pas seulement trouver une parole. Je crois bien qu’elle
s’en apercevait, et que la méchante prenait plaisir à redoubler
mon embarras avec ses malices :

- 30 -

« Et ta bonne amie, berger, est-ce qu’elle monte te voir
quelquefois ?... Ça doit être bien sûr la chèvre d’or, ou cette fée
Estérelle qui ne court qu’à la pointe des montagnes... »

Et elle-même, en me parlant, avait bien l’air de la fée
Estérelle, avec le joli sourire de sa tête renversée et sa hâte de
s’en aller qui faisait de sa visite une apparition.

« Adieu, berger.

– Salut, maîtresse. »

Et la voilà partie, emportant ses corbeilles vides.

Lorsqu’elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait
que les cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me
tombaient un à un sur le cœur. Je les entendis longtemps,
longtemps ; et jusqu’à la fin du jour je restai comme
ensommeillé, n’osant bouger, de peur de faire en aller mon rêve.
Vers le soir, comme le fond des vallées commençait à devenir
bleu et que les bêtes se serraient en bêlant l’une contre l’autre
pour rentrer au parc, j’entendis qu’on m’appelait dans la
descente, et je vis paraître notre demoiselle, non plus rieuse
ainsi que tout à l’heure, mais tremblante de froid, de peur, de
mouillure. Il parait qu’au bas de la côte elle avait trouvé la
Sorgue grossie par la pluie d’orage, et qu’en voulant passer à
toute force, elle avait risqué de se noyer. Le terrible, c’est qu’à
cette heure de nuit il ne fallait plus songer à retourner à la
ferme ; car le chemin par la traverse, notre demoiselle n’aurait
jamais su s’y retrouver toute seule, et moi je ne pouvais quitter
le troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la montagne la
tourmentait beaucoup, surtout à cause de l’inquiétude des siens.
Moi, je la rassurais de mon mieux :

« En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse... Ce n’est
qu’un mauvais moment. »

- 31 -

Et j’allumai vite un grand feu pour sécher ses pieds et sa
robe toute trempée de l’eau de la Sorgue. Ensuite j’apportai
devant elle du lait, des fromageons ; mais la pauvre petite ne
songeait ni à se chauffer ni à manger, et de voir les grosses
larmes qui montaient dans ses yeux, j’avais envie de pleurer,
moi aussi.

Cependant la nuit était venue tout à fait. Il ne restait plus
sur la crête des montagnes qu’une poussière de soleil, une
vapeur de lumière du côté du couchant. Je voulus que notre
demoiselle entrât se reposer dans le parc. Ayant étendu sur la
paille fraîche une belle peau toute neuve, je lui souhaitai la
bonne nuit, et j’allai m’asseoir dehors devant la porte... Dieu
m’est témoin que malgré le feu d’amour qui me brûlait le sang,
aucune mauvaise pensée ne me vint ; rien qu’une grande fierté
de songer que dans un coin du parc, tout près du troupeau
curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maîtres – comme
une brebis plus précieuse et plus blanche que toutes les autres –
reposait, confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m’avait paru si
profond, les étoiles si brillantes... Tout à coup, la claire-voie du
parc s’ouvrit et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait pas
dormir. Les bêtes faisaient crier la paille en remuant, ou
bêlaient dans leurs rêves. Elle aimait mieux venir près du feu.
Voyant cela, je lui jetai ma peau de bique sur les épaules,
j’activai la flamme, et nous restâmes assis l’un près de l’autre
sans parler. Si vous avez jamais passé la nuit à la belle étoile,
vous savez qu’à l’heure où nous dormons, un monde mystérieux
s’éveille dans la solitude et le silence. Alors les sources chantent
bien plus clair, les étangs allument des petites flammes. Tous les
esprits de la montagne vont et viennent librement, et il y a dans
l’air des frôlements, des bruits imperceptibles, comme si l’on
entendait les branches grandir, l’herbe pousser. Le jour, c’est la
vie des êtres ; mais la nuit, c’est la vie des choses. Quand on n’en
a pas l’habitude, ça fait peur... Aussi notre demoiselle était toute
frissonnante et se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois,
un cri long, mélancolique, parti de l’étang qui luisait plus bas,
monta vers nous en ondulant. Au même instant une belle étoile
filante glissa par-dessus nos têtes dans la même direction,

- 32 -

Tenez ! juste au-dessus de nous. Plus loin.. Puis elle me dit : « C’est donc vrai. et je fis le signe de la croix.. Voyez-vous tout autour cette pluie d’étoiles qui tombent ? Ce sont les âmes dont le bon Dieu ne veut pas chez lui. voilà le Chemin de saint Jacques (la Voie lactée). Mais ici nous vivons plus près des étoiles. « Qu’est-ce que c’est ? me demanda Stéphanette à voix basse. Les trois étoiles qui vont devant sont les Trois Bêtes. C’est saint Jacques de Galice qui l’a tracé pour montrer sa route au brave Charlemagne lorsqu’il faisait la guerre aux Sarrasins. très recueillie. maîtresse.. la tête appuyée dans la main.. voici le Râteau ou .. entourée de la peau de mouton comme un petit pâtre céleste : « Qu’il y en a ! Que c’est beau ! Jamais je n’en avais tant vu. » Elle regardait toujours en haut. notre demoiselle. Est-ce que tu sais leurs noms. Un peu plus bas. vous avez le Char des Ames (la Grande Ourse) avec ses quatre essieux resplendissants. et resta un moment la tête en l’air.33 - . – Une âme qui entre en paradis. maîtresse » . vous autres ? – Nullement. Elle se signa aussi. berger. et cette toute petite contre la troisième c’est le Charretier.. Il va de France droit sur l’Espagne.comme si cette plainte que nous venions d’entendre portait une lumière avec elle. que vous êtes sorciers. et nous savons ce qui s’y passe mieux que les gens de la plaine. berger ? – Mais oui.

maîtresse. de dentelles et de cheveux ondés. Moi. Regardez-la. leur jeta son bâton. là-haut. la plus fine. toujours vers le midi. la belle Maguelonne qui court après Pierre de Provence (Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans. pour les arrêter. plus pressée. Rien qu’en les regardant. mais saintement protégé par cette claire nuit qui ne m’a jamais donné que de belles pensées. Poussinière. à nous autres. – Comment ! berger. resta tout à fait derrière. C’est ce qui nous sert d’horloge.les Trois Rois (Orion).34 - . il y a donc des mariages d’étoiles ? – Mais oui.. je sais maintenant qu’il est minuit passé. effacés par le jour qui montait. . un peu troublé au fond de mon être. maîtresse. je sentis quelque chose de frais et de fin peser légèrement sur mon épaule. et par moments je me figurais qu’une de ces étoiles. voici ce que les bergers racontent. la plus brillante ayant perdu sa route. dociles comme un grand troupeau . Il paraît qu’une nuit Jean de Milan. c’est la nôtre. était venue se poser sur mon épaule pour dormir.. dit-on. mais ce paresseux de Jean de Milan. je la regardais dormir. le flambeau des astres (Sirius).. avec les Trois Rois et la Poussinière (la Pléiade). qui nous éclaire à l’aube quand nous sortons le troupeau. Autour de nous. la première. C’est pourquoi les Trois Rois s’appellent aussi le Bâton de Jean de Milan. C’était sa tête alourdie de sommeil qui s’appuyait contre moi avec un joli froissement de rubans. c’est l’Etoile du Berger. Elle resta ainsi sans bouger jusqu’au moment où les astres du ciel pâlirent. qui avait dormi trop tard. Les Trois Rois coupèrent plus bas et la rattrapèrent . furent invités à la noce d’une étoile de leurs amies. Mais la plus belle de toutes les étoiles. Nous la nommons encore Maguelonne. tout au fond du ciel. et prit le chemin haut.. et furieux. partit. Un peu plus bas. Sur cette étoile-là. brille Jean de Milan. les étoiles continuaient leur marche silencieuse. et aussi le soir quand nous le rentrons. » Et comme j’essayais de lui expliquer ce que c’était que ces mariages.

... au fond de la cour. des valets silencieux achevaient de charger une charrette de foin.... un grand vieux tout blanc.. .. Sur la route.35 - . on aurait cru l’endroit inhabité. » A ce moment une femme et un petit garçon. sa large façade brune irrégulièrement percée. C’est la vraie maison du ménager de Provence. et je vis. dans l’ombre des micocouliers. devant le mas. vêtus de noir. en descendant de mon moulin. Pourquoi cette maison m’avait-elle frappé ? Pourquoi ce portail fermé me serrait-il le cœur ? Je n’aurais pas pu le dire. Il y avait trop de silence autour. Quand on passait. et pourtant ce logis me faisait froid.. sur le coup de midi. pas même un grelot de mule. les pintades s’enfuyaient sans crier. les chiens n’aboyaient pas.. Un des hommes me dit tout bas : « Chut ! c’est le maître. on passe devant un mas bâti près de la route au fond d’une grande cour plantée de micocouliers. L’Arlésienne Pour aller au village. accoudé – la tête dans ses mains – sur une large table de pierre. pour éviter le soleil.. Je jetai un regard en passant. pas une voix ! Rien. puis tout en haut la girouette du grenier. la poulie pour hisser les meules et quelques touffes de foin brun qui dépassent. Hier. et entrèrent à la ferme. je revenais du village. je longeais les murs de la ferme... et. avec une veste trop courte et des culottes en lambeaux.. avec ses tuiles rouges.. A l’intérieur. Je m’arrêtai.. passèrent près de nous avec de gros paroissiens dorés. Il est comme ça depuis le malheur de son fils. Sans les rideaux blancs des fenêtres et la fumée qui montait des toits. Le portail était resté ouvert.

. quelle désolation !. Comme il était très beau.. d’une voix qui tremble. On décida de les marier après la moisson. je le prouve : voici des lettres. C’était un admirable paysan de vingt ans. Il disait : « Je mourrai si on ne me la donne pas. à lui seul. la famille achevait de dîner... Un homme se présente à la porte. J’aurais cru pourtant qu’après ça elle ne pouvait pas être la femme d’un autre. . on ne peut pas les lui faire quitter. Ils y vont tous les jours. je demandai au voiturier de monter à côté de lui. Donc. depuis que l’enfant s’est tué. dans la cour du mas. Ce que j’avance. toute en velours et en dentelles. que j’appris toute cette navrante histoire.36 - . ni eux ni la belle ne veulent plus de moi. vous allez marier votre enfant à une coquine qui a été ma maîtresse pendant deux ans. un dimanche soir. mais on avait bu en son honneur tout le temps.. Le père porte encore les habits du mort . Mais Jan voulait son Arlésienne à toute force. qu’il avait rencontrée sur la Lice d’Arles. les femmes le regardaient . La fiancée n’y assistait pas. La fille passait pour coquette.. sage comme une fille.. qui voulais en savoir plus long. C’était presque un repas de noces. une fois. Estève se lève et sort sur la route. La maîtresse et Cadet qui reviennent de la messe.. L’homme ajouta : «. » Il fallut en passer par là.. Ah ! monsieur.. mais lui n’en avait qu’une en tête – une petite Arlésienne. solide et le visage ouvert. Moi. lui dit l’homme. dans le foin.. « Maître. Dia ! hue ! la bête ! » La charrette s’ébranla pour partir. demande à parler à maître Estève. Ses parents savent tout et me l’avaient promise . et ses parents n’étaient pas du pays. mais depuis que votre fils la recherche.. et... et c’est là-haut.. Il s’appelait Jan..

» Le père. Jamais.. Le père rentre. impassible : il reprend sa place à table et le repas s’achève gaiement. « Femme.. et il sortit.. De le voir ainsi. embrasse- le ! Il est malheureux. la mère les attendait encore. il n’alla plus loin. sans bouger. Jan fit signe que non. c’est ce qui le tua... à table. toujours triste et seul. nous te la donnerons. il prenait la route d’Arles et marchait devant lui jusqu’à ce qu’il vît monter dans le couchant les clochers grêles de la ville. Ils restèrent longtemps dehors : quand ils revinrent. On redoutait un malheur. Alors il revenait. sa mère. » Jan ne parla plus de l’Arlésienne. entre boire un verre de muscat. écoute.. et même plus que jamais depuis qu’on la lui avait montrée dans les bras d’un autre. Il l’aimait toujours cependant.. » Et il s’en va. Le soir venu. D’autres jours. baissa la tête. rouge de honte. il se mettait à la terre avec rage et abattait à lui seul le travail de dix journaliers. Quelquefois il passait des journées entières seul dans un coin. Ce soir-là. en le regardant avec des yeux pleins de larmes. » L’homme répond : « Merci ! j’ai plus de chagrin que de soif.. les gens du mas ne savaient plus que faire. dit le ménager en lui amenant son fils.. Jan.. maître Estève et son fils s’en allèrent ensemble dans les champs... Une fois.. le pauvre enfant !. si tu la veux tout de même. Seulement il était trop fier pour rien dire . – C’est bien ! dit maître Estève quand il eut regardé les lettres ..37 - . . lui dit : « Eh bien.

on alla se coucher. Le père disait : « Il est guéri. à l’aube.. Les magnans pouvaient avoir besoin d’elle.. tout près de la magnanerie . la pauvre vieille se fit dresser un lit à côté de leur chambre. pour rassurer ses parents.... dans les ferrades.. Vint la fête de saint Eloi.. il changea sa façon de vivre.. Puis des pétards.. Cadet brûla sa blouse neuve. On le revit au bal. » La mère. au cabaret. Jan lui-même avait l’air content. Vive saint Eloi ? On farandola à mort. pour tout le monde. la pauvre femme en pleurait de bonheur. vite la mère se lève : « Jan.. affectant d’être toujours gai... patron des ménagers. A partir de ce jour.. et du vin cuit comme s’il en pleuvait. où vas-tu ? » . A minuit. Grande joie au mas. A la vote de Fontvieille.. Jan ne dormit a raconté depuis que toute la nuit il avait sangloté. avait toujours des craintes et plus que jamais surveillait son enfant. c’est lui qui mena la farandole. Il y eut du châteauneuf. c’est toi ? » Jan ne répond pas . Le lendemain. Vite. elle.. Elle eut comme un pressentiment : « Jan.. la mère entendit quelqu’un traverser sa chambre en courant. il est déjà dans l’escalier. dans la nuit. Jan couchait avec Cadet.. Tout le mon Cadet a besoin de dormir. des lanternes de couleur plein les micocouliers.. il voulut faire danser sa mère . des feux sur l’aire. Ah ! je vous réponds qu’il était bien mordu.38 - . celui-là.

C’était. là-bas. Je m’en vais. de ses vieilles mains qui tremblent. la mère toute nue qui se lamentait. mon Janet. » Ah ! misérables cœurs que nous sommes ! C’est un peu fort pourtant que le mépris ne puisse pas tuer l’amour !. et c’est tout. elle monte derrière lui : « Mon fils. elle cherche le loquet... au nom du Ciel ! » Il ferme la porte et tire le verrou.39 - . réponds-moi. devant la table de pierre couverte de rosée et de sang... Ce matin-là. Il monte au grenier . Que vas-tu faire ? » A tâtons. le pauvre enfant : « Je l’aime trop... Une fenêtre qui s’ouvre. les gens du village se demandèrent qui pouvait crier ainsi.... « Jan.. . Il s’était dit. du côté du mas d’Estève.. dans la cour. avec son enfant mort sur ses bras.. le bruit d’un corps sur les dalles de la cour.

et.40 - . Le conte en est joli quoique un peu naïf. je n’en sais pas un plus pittoresque ni plus singulier que celui-ci. qui garde sept ans son coup de pied. ouverte aux poètes jour et nuit. qui sentait bon la lavande sèche et avait de grands fils de la Vierge pour signets. « Vous ne trouverez cela qu’à la bibliothèque des Cigales ». A quinze lieues autour de mon moulin.. après une semaine de recherche – sur le dos –. m’a dit le vieux fifre en riant. . » J’ai cherché bien longtemps d’où ce proverbe pouvait venir. mais il n’en a jamais entendu parler autrement que par le proverbe. et je vais essayer de vous le dire tel que je l’ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du temps. je suis allé m’y enfermer pendant huit jours.. c’est-à-dire l’histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept ans. on dit : « Cet homme-là ! méfiez-vous !. pas même Francet Mamaï. admirablement montée. C’est une bibliothèque merveilleuse. Il est comme la mule du pape. quand on parle d’un homme rancunier. et comme la bibliothèque des Cigales est à ma porte. ce que c’était que cette mule papale et ce coup de pied gardé pendant sept ans. Francet pense comme moi qu’il y a là-dessous quelque ancienne chronique du pays d’Avignon . La mule du pape De tous les jolis dictons. j’ai fini par découvrir ce que je voulais. et desservie par de petits bibliothécaires à cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J’ai passé là quelques journées délicieuses. mon joueur de fifre. Personne ici n’a pu me renseigner à ce sujet. L’idée m’a paru bonne. qui connaît pourtant son légendaire provençal sur le bout du doigt. dont nos paysans de Provence passementent leurs discours. proverbes ou adages. vindicatif.

41 - . mais d’un Yvetot de Provence.. qu’on appelait Boniface. quand le peuple est content.. galères pavoisées. au vent frais du Rhône. et jour et nuit l’on y dansait. il faut qu’il danse. Pour la gaieté. tapissées de hautes lices. des processions. bannières au vent. la vie. c’était encore le tic-tac des métiers à dentelles. et pas la moindre Jeanneton. des pèlerinages. fifres et tambourins se postaient sur le pont d’Avignon. puis. l’on y dansait. avec quelque chose de fin dans le rire. par là-dessus le bruit des cloches. des prisons d’Etat où l’on mettait le vin à rafraîchir. les rues jonchées de fleurs.. jamais de guerre. Ah ! l’heureux temps ! l’heureuse ville ! Des hallebardes qui ne coupaient pas . les cantiques des ourdisseuses . un bon vieux. n’a rien vu. un brin de marjolaine à sa barrette. le va-et- vient des navettes tissant l’or des chasubles. jamais une ville pareille.. les soldats du pape qui chantaient du latin sur les places. La seule Jeanneton qu’on lui ait jamais connue. les tables d’harmonie qu’on ajustait chez les luthiers.. Voilà comment les papes du Comtat savaient gouverner leur peuple . l’animation.. là-bas. il faut qu’il danse .. à ce bon père. les petits marteaux des ciseleurs de burettes. C’étaient. les crécelles des frères quêteurs. Jamais de disettes ... et toujours quelques tambourins qu’on entendait ronfler. Il y en a un surtout. du côté du pont. du haut en bas des maisons qui se pressaient en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour de leur ruche.. Oh ! celui-là que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort ! C’était un prince si aimable. du matin au soir. si avenant ! Il vous riait si bien du haut de sa mule ! Et quand vous passiez près de lui – fussiez-vous un pauvre petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville –. il vous donnait sa bénédiction si poliment ! Un vrai pape d’Yvetot. voilà pourquoi leur peuple les a tant regrettés !. Qui n’a pas vu Avignon du temps des papes. des arrivages de cardinaux par le Rhône. et comme en ce temps-là les rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole. Car chez nous. le train des fêtes. c’était sa vigne – une .

au milieu des tambours et des farandoles. quand elle allait dans les rues. et qu’avec cet air innocent. C’était une belle mule noire mouchetée de rouge. Le bonhomme en raffolait de cette bête-là. ses cardinaux tout autour étendus aux pieds des souches. Tous les dimanches. l’œil naïf. c’était sa mule. qui s’est appelé depuis le châteauneuf-du-pape – et il le dégustait par petits coups..42 - . le poil luisant. de grelots d’argent. de nœuds. et deux longues oreilles toujours en branle. avec cela douce comme un ange. ce que le pape aimait le plus au monde. suivi de tout son chapitre . Puis. assis au bon soleil.petite vigne qu’il avait plantée lui-même. à preuve Tistet Védène et sa prodigieuse aventure. dans les myrtes de Châteauneuf. et. qui lui donnaient l’air bon enfant. avec beaucoup de sucre et d’aromates. le jour tombant. en sortant de vêpres. la croupe large et pleine. et jamais il ne se serait levé de table sans faire préparer sous ses yeux un grand bol de vin à la française. et. si rien ne manquait dans sa mangeoire. ce qui scandalisait fort ses cardinaux. Tout Avignon la respectait. le flacon vidé. Tous les soirs avant de se coucher. lorsqu’il passait sur le pont d’Avignon. Il faut dire aussi que la bête en valait la peine. le pied sûr. le digne homme allait lui faire sa cour. prenait un petit amble sautillant. mise en train par la musique. couleur de rubis. de bouffettes . mais faisait dire à tout le peuple : « Ah ! le bon prince ! Ah le brave pape ! » Après sa vigne de Châteauneuf. alors il faisait déboucher un flacon de vin du cru – ce beau vin. . il allait voir si son écurie était bien fermée. sa mule. qu’il allait lui porter lui-même. sa mule près de lui. malgré les observations de ses cardinaux. et quand il était là-haut. portant fièrement sa petite tête sèche toute harnachée de pompons. tandis que lui-même il marquait le pas de la danse avec sa barrette. la mule du pape en avait mené plus d’un à la fortune. il n’y avait pas de bonnes manières qu’on ne lui fit.. à trois lieues d’Avignon. il rentrait joyeusement à la ville. en regardant sa vigne d’un air attendri. car chacun savait que c’était le meilleur moyen d’être bien en cour.

. Pendant six mois. ma perle fine. où jamais avant lui on n’avait reçu que des fils de nobles et des neveux de cardinaux. mon trésor. Comme il est gentil avec ma mule ! » Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva ? Tistet Védène troqua sa vieille jaquette jaune contre une belle aune en dentelles. mais principalement du côté de la maison papale . on le vit traîner sa jaquette dans tous les ruisseaux d’Avignon. Voilà ce que c’est que l’intrigue. se disait dans lui-même : « Quel bon petit garçonnet !.. et lui dit en joignant les mains d’un air d’admiration : « Ah ! mon Dieu ! grand Saint-Père.43 - . L’empereur d’Allemagne n’en a pas une pareille. . » Et le bon pape.. un camail de soie violette.. quelle brave mule vous avez là !. un effronté galopin.. car le drôle avait depuis longtemps son idée sur la mule du pape. parce qu’il ne voulait rien faire et débauchait les apprentis. et il entra dans la maîtrise du pape. et vous allez voir que c’était quelque chose de malin. Laissez un peu que je la regarde. le sculpteur d’or. Ce Tistet Védène était.. des souliers à boucles. mon bijou. « Venez çà.. Guy Védène. Ah ! mon pape. avait été obligé de chasser de chez lui... » Et il la caressait.. dans le principe. tout ému. Un jour que Sa Sainteté se promenait toute seule sous les remparts avec sa bête. et il lui parlait doucement comme à une demoiselle. la belle mule !. voilà mon Tistet qui l’aborde. que son père... Mais Tistet ne s’en tint pas là...

Alors le martyre de la pauvre bête commençait.. puis. elle ne se fâchait pas . on avait la cruauté de le lui apporter. l’autre la queue ... et ce n’était qu’à Tistet Védène qu’elle en voulait. et vraiment il y avait bien de quoi. et toujours on le rencontrait par les cours du palais avec une poignée d’avoine ou une bottelée de sainfoin. Ce vin parfumé qu’elle aimait tant.44 - . Maintenant. en arriva à lui laisser le soin de veiller sur l’écurie et de porter à la mule son bol de vin à la française . à l’heure de son vin.. le drôle continua le jeu qui lui avait si bien réussi.. Quiquet lui montait sur le dos. et pas un de ces galopins ne songeait que d’un coup de reins ou d’une ruade la brave bête aurait pu les envoyer tous dans l’Etoile polaire et même plus loin. pour qui ça ?. je t’ai vu ! la belle liqueur de flamme rose s’en allait toute dans le gosier de ces garnements.. qui lui tenait chaud. là.. et Tistet Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la française. quand ils avaient bu !.. puis. dans sa mangeoire. tous ces petits clercs. Béluguet lui essayait sa barrette. quand elle en avait les narines pleines. son sabot lui démangeait.. Les enfants avaient beau faire. de le lui faire respirer . passe. ce qui ne faisait pas rire les cardinaux. il n’avait d’attentions ni de prévenances que pour la mule. mais c’étaient comme des diables. Ce vaurien de .. Insolent avec tout le monde. s’ils n’avaient fait que lui voler son vin . Mais non ! On n’est pas pour rien la mule du pape. dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du Saint-Père. elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six petits clercs de maîtrise qui se fourraient vite dans la paille avec leur camail et leurs dentelles . qui lui mettait des ailes. Ni la mule non plus... quand elle le sentait derrière elle. d’un air de dire : « Hein !.. la mule des bénédictions et des indulgences.. au bout d’un moment. Celui-là. L’un lui tirait les oreilles. » Tant et tant qu’à la fin le bon pape. cela ne la faisait pas rire. par exemple. qui se sentait devenir vieux. une bonne odeur chaude de caramel et d’aromates emplissait l’écurie.. Une fois au service du pape.. Et encore.

un petit pont microscopique où l’on dansait. On dirait deux hirondelles. lorsque.. deux cent mille Provençaux l’ont vu...... Mais elle est donc devenue folle ! Mais elle va se tuer. ce qu’il y a ! Il y a que votre mule est montée dans le clocheton.. et qu’à mille pieds au- dessous d’elle elle aperçut tout un Avignon fantastique. à la pointe du palais !. grand Saint-Père. où l’on dansait. Tistet Védène était déjà dans la cour.... les soldats du pape devant leur caserne comme des fourmis rouges. « Qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’on lui fait ? » s’écria le bon pape en se précipitant sur son balcon... toute seule... tout là-haut.Tistet lui jouait de si vilains tours ! Il avait de si cruelles inventions après boire !.. . faisant mine de pleurer et de s’arracher les cheveux. Est-ce qu’un jour il ne s’avisa pas de la faire monter avec lui au clocheton de la maîtrise là-haut.. – Miséricorde ! fit le pauvre pape en levant les yeux. – Toute seule ??? – Oui. elle se trouva tout à coup sur une plate-forme éblouissante de lumière. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse mule. « Ah ! grand Saint-Père.. Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe ?. Ah ! pauvre bête ! quelle panique ! Du cri qu’elle en poussa.. sur un fil d’argent. les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes...45 - . Et ce que je vous dis là n’est pas un conte. Tenez regardez-la. toute les vitres du palais tremblèrent. après avoir tourné pendant une heure à l’aveuglette dans un escalier en colimaçon et grimpé je ne sais combien de marches. là- haut. et là-bas.

nageant des pattes dans le vide comme un hanneton au bout d’un fil. et principalement de l’activité qu’il venait de déployer pendant la journée de sauvetage... mais.... tout en rôdant sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige. ces choses-là . sans cela elle n’aurait pas pu se tenir. que de descendre. Tistet n’était pas noble . mais ce fut toute une affaire. il n’y fallait pas songer : ça se monte encore.. quel coup de sabot ! De Pampérigouste on en verrait la fumée. mais le pape tenait à le récompenser des soins qu’il avait donnés à sa bête. malheureuse !. Or. des cordes.. Il lui semblait toujours qu’elle tournait sur cette maudite plate-forme. pendant qu’on lui préparait cette belle réception à l’écurie. si j’en réchappe. Il fallut la descendre avec un cric.. Et la pauvre mule se désolait. Veux-tu bien descendre. avec les rires de la ville au-dessous. mais par où ? L’escalier. elle pensait à Tistet Védène : « Ah ! bandit.. Enfin on parvint à la tirer de là-haut ..46 - . quel coup de sabot demain matin ! » Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de cœur au ventre . à la descente. elle. il y aurait de quoi se rompre cent fois les jambes. Et vous pensez quelle humiliation pour la mule d’un pape de se voir pendue à cette hauteur. une civière. C’est la mule qui fut désappointée le lendemain ! . Et tout Avignon qui la regardait ! La malheureuse bête n’en dormit pas de la nuit.. savez-vous ce que faisait Tistet Védène ? Il descendait le Rhône en chantant sur une galère papale et s’en allait à la cour de Naples avec la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans près de la reine Jeanne pour s’exercer à la diplomatie et aux belles manières. et. puis elle pensait à cet infâme Tistet Védène et au joli coup de sabot qu’elle allait lui détacher le lendemain matin ! Ah ! mes amis.. » Pécaïre ! elle n’aurait pas mieux demandé.

le dimanche. . on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. mais il avait appris que le premier moutardier du pape venait de mourir subitement en Avignon. mauvais ! tu le retrouveras au retour. les enfants riaient en se montrant le clocheton. seulement. Les beaux jours du vin à la française étaient revenus. puis. sans rien dire . Son temps n’était pas encore fini là-bas . il était arrivé en grande hâte pour se mettre sur les rangs. et. au bout de ces sept années. et lorsqu’il se laissait aller à faire un petit somme sur son dos. Le bon. il gardait toujours cette arrière-pensée : « Si j’allais me réveiller là-haut. les longues siestes. Il y avait des chuchotements sur sa route .. et le petit pas de gavotte quand elle passait sur le pont d’Avignon. je te le garde » Et elle le lui garda. et qu’il n’y voyait pas bien sans ses besicles. ton coup de sabot. « Ah ! le bandit ! il s’est douté de quelque chose pensait-elle en secouant ses grelots avec fureur. quand on prononçait le nom de Tistet Védène devant elle. la mule du pape retrouva son train de vie tranquille et ses allures d’autrefois. le Saint-Père eut peine à le reconnaître.. Après le départ de Tistet. comme la place lui semblait bonne. depuis son aventure. Il faut dire aussi que le bon pape s’était fait vieux de son côté.. Tistet Védène revint de la cour de Naples. les vieilles gens hochaient la tête.47 - . en revenant de la vigne.. va. Sept ans se passèrent ainsi . et elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pavé. plus de Béluguet à l’écurie. et avec eux la bonne humeur. Quand cet intrigant de Védène entra dans la salle du palais. ses longues oreilles frémissaient. Mais c’est égal. Pourtant. sur la plate-forme ! » La mule voyait cela et elle en souffrait. Plus de Quiquet. tant il avait grandi et pris du corps. pape lui- même n’avait plus autant confiance en son amie.

. Un bon petit garçonnet. – Ah ! oui.. Mes cardinaux crieront. Je venais vous demander.. je t’attache à ma personne en qualité de premier moutardier.. – Mais oui. votre mule ? Et elle va bien ?.. je te mènerai voir la . tu la verras. « Comment ! grand Saint-Père. Tistet ne s’intimida pas.... fit le bon pape tout ému. à la sortie des vêpres... comme je me suis langui d’elle en Italie !. je ne veux plus que tu vives loin d’elle. Mais tu es trop jeune. Quel âge as-tu donc ? – Vingt ans deux mois.. est-ce que vous l’avez toujours.. juste cinq ans de plus que votre mule... C’est moi.. Je venais vous demander la place du premier moutardier qui vient de mourir. Ah ! palme de Dieu.. Dès ce jour. illustre pontife. Et maintenant. – Védène ?. cette brave bête....... nous te remettrons les insignes de ton grade en présence de notre chapitre.48 - . oui. mais tant pis ! j’y suis habitué. mon enfant... toi !. ce Tistet Védène !. grand Saint-Père. la brave bête !... Ah ! tant mieux !.... Si vous saviez comme je l’aimais cette mule-là !...... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir ? – Si. et puis.. celui qui portait le vin français à votre mule.... Tistet Védène !. Et puisque tu l’aimes tant. Viens nous trouver demain.. – Premier moutardier. qu’est-ce qu’il veut de nous ? – Oh ! peu de chose. vous ne me reconnaissez plus ?.. vous savez bien. A propos... je me rappelle.

Ah ! c’était une belle ordination ! Des cloches.. de la musique. et toujours ces enragés de tambourins qui menaient la danse. le bas clergé aussi. les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et le petit clerc qui va derrière en portant la clochette.. les soldats du pape en grand uniforme. là-bas.. et le sire de Védène avait bien. les cardinaux en robes rouges. avec quelle impatience il attendit la cérémonie du lendemain. avec de grands cheveux frisés au bout et une petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin métal tombé du burin de son père.. Depuis le retour de Védène jusqu’aux vêpres du jour suivant. et tu viendras à la vigne avec nous deux. je n’ai pas besoin de vous le dire. en effet. hé ! hé ! Allons va. Tistet Védène fit son entrée dans la cour du palais papal. sur le pont d’Avignon. Et donc. Elle aussi se préparait pour la cérémonie. du soleil. le lendemain. C’était un magnifique Provençal. tous. lorsque vêpres furent dites...49 - .mule.. » Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle. l’avocat du diable en velours noir. Ce jour-là. et celui qui éteint. Quand Védène parut au milieu de l’assemblée.. les marguilliers de Saint-Agrico.. Le bruit courait que dans cette barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué . les sacristains fleuris en robes de juges.. la terrible bête ne cessa de se bourrer d’avoine et de tirer au mur avec ses sabots de derrière. il n’y en avait pas un qui manquât !. tous. et celui qui allume. les camails violets de la maîtrise. l’air glorieux et le regard distrait des hommes que les reines ont aimés. les trois confréries de pénitents.. les frères flagellants nus jusqu’à la ceinture. jusqu’aux donneurs d’eau bénite. sa belle prestance et sa belle mine y firent courir un murmure d’admiration. mais des blonds. les abbés du couvent avec leurs petites mitres. Pourtant il y avait dans le palais quelqu’un de plus heureux encore et de plus impatient que lui : c’était la mule. des pétards. pour . Tout le haut clergé était là.. le sculpteur d’or.

pensez donc ! elle le lui gardait depuis sept ans.. en regardant du coin de l’œil si le pape le voyait. que de Pampérigouste même on en vit la fumée. le premier moutardier salua d’un air galant et se dirigea vers le haut perron. La mule était au bas de l’escalier. attrape. où le pape l’attendait pour lui remettre les insignes de son grade : la cuiller de buis jaune et l’habit de safran. Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d’ordinaire . La position était bonne.50 - . si terrible.faire honneur à sa nation. La mule prit son élan : « Tiens. Quand il passa près d’elle. Il n’y a pas de plus bel exemple de rancune ecclésiastique.... . et puis. tout ce qui restait de l’infortuné Tistet Védène !. toute harnachée et prête à partir pour la vigne. un tourbillon de fumée blonde où voltigeait une plume d’ibis . il avait remplacé ses vêtements napolitains par une jaquette bordée de rose à la Provençale... Sitôt entré.. bandit ! Voilà sept ans que je te le garde ! » Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible. Tistet Védène eut un bon sourire et s’arrêta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales sur le dos. et sur son chaperon tremblait une grande plume d’ibis de Camargue. mais celle-ci était une mule papale ..

quelques chèvres sauvages . Le mistral était en colère. la petite tour de fonte. la maison du phare. de mon temps logeait un aigle. enfin là- haut. C’était dans cette île enchantée qu’avant d’avoir un moulin j’allais m’enfermer quelquefois. et au-dessus la grosse lanterne à facettes qui flambe au soleil et fait de la lumière même pendant le jour. le phare à une pointe. et les éclats de sa grande voix m’ont tenu éveillé jusqu’au matin. au bord de l’eau. de petits chevaux corses gambadant la crinière au vent .. tout le moulin craquait. où les gardiens se promènent de long en large. Quand le mistral ou la tramontane ne soufflaient pas trop fort. Le phare des sanguinaires Cette nuit je n’ai pas pu dormir. de grandes roches. des maquis. un lazaret en ruine. Ce que je faisais ? Ce que je fais ici. On se serait cru en pleine mer.. Cela m’a rappelé tout à fait mes belles insomnies d’il y a trois ans. En bas. Encore un joli coin que j’avais trouvé là pour rêver et être seul..51 - . les pins serrés dont la colline est couverte s’agitaient et bruissaient dans l’ombre. lorsque j’avais besoin de grand air et de solitude. dans un tourbillon d’oiseaux de mer. avec sa plate-forme en maçonnerie blanche. sur la côte corse à l’entrée du golfe d’Ajaccio. Voilà l’île des Sanguinaires. la porte verte en ogive. comme je l’ai revue cette nuit en entendant ronfler mes pins. Figurez-vous une île rougeâtre et d’aspect farouche . tout en haut. moins encore. là-bas. Des tuiles s’envolaient de sa toiture en déroute. puis des ravins. Balançant lourdement ses ailes mutilées qui sifflaient à la bise comme les agrès d’un navire. quand j’habitais le phare des Sanguinaires. à l’autre une vieille tour génoise où. je venais me mettre . Au loin.. envahi de partout par les herbes.

En me voyant. c’était une chèvre qui venait brouter à l’abri du vent. cette perle d’eau. Oh ! que j’en ai passé dans mon île de ces belles heures de demi-sommeil et d’éparpillement !. Je prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant à pic au-dessus de la mer et je revenais lentement vers le phare. Vous connaissez. le bord de l’eau n’étant pas tenable. Je vois encore cette belle salle à manger à larges dalles. Les jours de grand vent. ce petit corailleur à voile rouge. Tout votre être vous échappe. un Marseillais et deux Corses.entre deux roches au ras de l’eau. le porte-voix des gardiens m’appelait pour dîner. et j’y restais presque tout le jour dans cette espèce de stupeur et d’accablement délicieux que donne la contemplation de la mer.. une petite cour mélancolique. Il y en avait trois. la fumée blanche de ce paquebot qui s’éloigne. à lambris de chêne. me regardant d’un œil enfantin. tout excepté soi-même. la bouillabaisse fumant au milieu.. barbus. s’envole. tout embaumée de romarin et d’absinthe sauvage. et restait plantée devant moi. me retournant à chaque pas sur cet immense horizon d’eau et de lumière qui semblait s’élargir à mesure que je montais.. le même . et là. blotti contre un pan de vieux mur.. un bond léger dans l’herbe.. On est la mouette qui plonge. la poussière d’écume qui flotte au soleil entre deux vagues.. l’air vif. je me laissais envahir doucement par le vague parfum d’abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes de pierre. des hirondelles. des merles. De temps en temps un battement de porte. au milieu des goélands. tous trois petits... cette jolie griserie de l’âme ? On ne pense pas. ce flocon de brume. la corne haute. n’est-ce pas. Les gardiens étaient là. je m’enfermais dans la cour du lazaret. m’attendant pour se mettre à table.. s’éparpille. on ne rêve pas non plus. Là-haut. c’était charmant. interdite. la porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui entrait. Vers cinq heures. ouvertes tout autour comme d’anciennes tombes.52 - .. elle s’arrêtait.

jardinant. « Voici ce qui m’est arrivé. et toujours quelque aöli ou quelque bouillabaisse en train. tous trois de bonnes gens. quelquefois même dans de terribles situations. en dehors de leur service. toujours affairé. Pensez donc ! venir s’enfermer au phare pour son plaisir !. on sentait tout de suite la différence des deux races. il n’y a plus de règlement qui tienne.53 - . crevassé. mais d’allure et d’humeur entièrement opposées. ce grand bonheur leur arrive tous les mois... A la façon de vivre de ces gens. Marseillais et Corses. les Sanguinaires sont blanches d’écume. eux. et passaient toutes leurs journées dans la cuisine à jouer d’interminables parties de scopal. industrieux et vif... toujours en mouvement.visage tanné. Eux qui trouvent les journées si longues. pêchant. Les Corses. comme maintenant. voilà le règlement . la vague monte. Ce soir-là. le même pelone (caban) en poil de chèvre. à moi monsieur – me contait un jour le vieux Bartoli.. simples. Dix jours de terre pour trente jours de phare. à cette même table où nous sommes. s’embusquant dans le maquis pour traire une chèvre au passage . et les gardiens de service restent bloqués deux ou trois mois de suite. ramassant des œufs de gouailles. ils se considéraient comme des fonctionnaires. quoique au fond il dût leur paraître un monsieur bien extraordinaire.. mais avec l’hiver et les gros temps. pendant que nous dînions –. et qui sont si heureux quand c’est leur tour d’aller à terre. Le vent souffle. nous n’étions .. ne s’occupaient absolument de rien . un soir d’hiver. Du reste. Le Marseillais. et pleins de prévenances pour leur hôte. naïfs. ne s’interrompant que pour rallumer leurs pipes d’un air grave et hacher avec des ciseaux. Dans la belle saison. courait l’île du matin au soir. de grandes feuilles de tabac vert. voici ce qui m’est arrivé il y a cinq ans. dans le creux de leurs mains..

je l’appelle : « – Oh ! Tché !. et il y a tant de corbeaux dans l’île. voilà mon camarade qui s’arrête de manger. me regarde un moment avec de drôle d’yeux. Comment faire ? le porter dehors ? l’enterrer ? La roche était trop dure. Je portai mon camarade sur son lit . monsieur ! La mer. » Pauvre vieux Bartoli ! La sueur lui en coulait sur le front. quand je descends ce côté de l’île par un après-midi de grand vent. la mer était trop grosse . les bras en avant.. cette triste corvée-là. Je vais à lui. malades. « Malheureusement. il me semble que j’ai toujours le mort sur les épaules. j’avais trop peur du mort. Nous finissions de dîner. et Dieu sait pour combien de temps. Je restai plus d’une heure stupide et tremblant devant ce cadavre. et puis vite aux signaux d’alarme. encore aujourd’hui.. du courage. Alors je songeai à le descendre dans une des logettes du lazaret. moi et un camarade qu’on appelait Tchéco...54 - . et je vous réponds qu’il m’en fallut.. Pourtant. Tenez ! monsieur. appeler. rien que d’y penser. une soif ! Mais vous ne m’auriez pas fait descendre. un drap dessus.. en congé. A tout moment il me semblait que quelqu’un m’appelait dans l’escalier.. un bout de prière. Ça me prit tout un après- midi. je le secoue.. Les autres étaient à terre. il était mort... . Vous jugez quelle émotion. le courage me revint un peu.que deux dans le phare... La nuit était déjà là. bien tranquilles. Me voilà seul dans le phare avec mon pauvre Tchéco.... J’espérais pouvoir le garder près de moi jusqu’à l’arrivée du bateau ! mais au bout de trois jours ce n’était plus possible. Quelle nuit. personne ne vint.... puis. C’était pitié de leur abandonner ce chrétien. et. subitement cette idée me vient : »Et le phare ! « Je n’eus que le temps de monter dans la lanterne et d’allumer. au petit jour. Avec cela une fièvre.... je ne sais plus. n’avaient plus leurs voix naturelles. Oh ! Tché !. le vent. pouf ! tombe sur la table..... j’eus beau appeler. Tout à coup.. « Rien.

j’assurais les barres de fer . me donnait un moment de vertige. au-dessus de ma tête. de poulies. déjà très bas.. A tâtons. Le soleil. Ces cuivres. ces murs de cristal bombé qui tournaient avec de grands cercles bleuâtres. pendant ce temps. des récits de naufrages. En entrant j’étais ébloui. Moi. entraînant tout l’horizon après lui. Peu à peu la brume de mer montait. Au bout d’un moment.. Le phare était allumé.55 - . Puis. sous ces grandes ondes lumineuses qui m’éclaboussaient à peine en passant... de gros poids d’horloges qu’on remontait. un gros oiseau passait lourdement : c’était l’aigle de la tour génoise qui rentrait. Bientôt on ne voyait plus que l’ourlet blanc de l’écume autour de l’île. tout ce miroitement. Tout à coup... Nos repas se passaient ainsi à causer longuement : le phare. et j’arrivais au sommet du phare. ces étains. l’île devenait violette. prenait sa pipe. Mais le vent fraîchissait encore. par exemple. le clair rayon allait tomber au large sur la mer. c’était dans tout le phare un fracas de chaînes. Ici. toujours tâtonnant. perdu dans la nuit.. il y en avait de la lumière. un gros Plutarque à tranche rouge. je fermais la grosse porte.. le gardien du premier quart allumait sa petite lampe. Le vent fraîchissait. près de moi. je prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes pas. les autres ouvertes sur un grand vitrage immobile qui met la flamme à l’abri du vent. et j’étais là. des histoires de bandits corses. autour de laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne. tout ce cliquetis de lumière. Laissant toute l’île dans l’ombre. toute la bibliothèque des Sanguinaires. le jour tombant.. puis. sa gourde. la mer. . et disparaissait par le fond. ces réflecteurs de métal blanc. Dans le ciel. j’allais m’asseoir dehors sur la terrasse. descendait vers l’eau de plus en plus vite. Imaginez une lampe Carcel gigantesque à six rangs de mèches. les unes remplies par une énorme lentille de cristal.. Il fallait rentrer. jaillissait un grand flot de lumière douce.

Puis. le Plutarque. à côté du gardien qui lisait son Plutarque à haute voix. de gros poids. Dans la lanterne étincelante et chaude. et une voix monotone psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère..56 - . avant de gagner nos lits. un doigt invisible frappe aux carreaux : quelque oiseau de nuit. de réservoirs d’étain. de peur de s’endormir. mes yeux s’y faisaient. nous entrions un moment dans la chambre du fond.. Peu à peu.. jetait un dernier coup d’œil à ses mèches. Le phare craque. A minuit. A la pointe de l’île.. le bruit de l’huile qui s’égoutte. et qui vient se casser la tête contre le cristal. rien que le crépitement de la flamme. Dans l’escalier on rencontrait le camarade du second quart qui montait en se frottant les yeux .. le noir. Sur le petit balcon qui tourne autour du vitrage.. la mer ronfle. et je venais m’asseoir au pied même de la lampe. le gardien se levait. . et là. que la lumière attire. le vent court comme un fou. on lui passait la gourde. et nous descendions. Navire au large. Par moments. cependant. Tempête. Grosse mer. à la lueur de sa petite lampe. tout encombrée de chaînes. les lames font comme des coups de canon... en hurlant. l’abîme. de la chaîne qui se dévide . de cordages. toujours ouvert : Minuit. le gardien écrivait sur le grand livre du phare. Au-dehors. sur les brisants...

Un soir que nous fuyions devant la tempête. et. patron Lionetti ! Où sommes-nous donc ? – Aux îles Lavezzi. au milieu d’un massif de petites îles. Leur aspect n’avait rien d’engageant : grands rocs pelés. notre bateau vint se réfugier à l’entrée du détroit de Bonifacio. ma foi. laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pêcheurs de là-bas parlent souvent à la veillée. quelques touffes d’absinthe. Le vent de l’est s’était acharné après nous. couverts d’oiseaux. tandis que les matelots allumaient du feu pour la bouillabaisse. Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots douaniers. mais. A peine débarqués. et sur laquelle le hasard m’a fourni des renseignements fort curieux. . me montrant un petit enclos de maçonnerie blanche perdu dans la brume au bout de l’île : « Venez-vous au cimetière ? me dit-il. Pauvres gens ! Ils ne .. ces roches sinistres valaient encore mieux que le rouf d’une vieille barque à demi pontée. le patron m’appela. pour passer la nuit. Il y a deux ou trois ans de cela. çà et là. Rude voyage pour un novice ! De tout le mois de mars. et la mer ne décolérait pas. des pièces de bois en train de pourrir .. et. des maquis de lentisques. L’agonie de la « Sémillante » Puisque le mistral de l’autre nuit nous a jetés sur la côte corse... et nous nous en contentâmes... nous n’eûmes pas un jour de bon. à l’endroit même où leur frégate s’est perdue.57 - . où la lame entrait comme chez elle. dans la vase. monsieur. C’est ici que sont enterrés les six cents hommes de la Sémillante. – Un cimetière. il y a dix ans.

était partie de . on alluma les pipes et on se mit à causer un peu. sa porte de fer. D’énormes goélands. On s’assit en rond. comment la chose s’est-elle passée ? demandai-je au patron qui. Je le vois encore avec sa petite muraille basse. patron. sa chapelle silencieuse. – Comment la chose s’est passée ? me répondit le bon Lionetti avec un gros soupir... nous avions faim. Le repas fut silencieux : nous étions mouillés. dure à ouvrir... Ah ! les pauvres morts abandonnés. Naturellement. c’est bien le moins que nous allions leur dire bonjour. et des centaines de croix noires cachées par l’herbe. et bientôt chacun eut sur ses genoux.. » Qu’il était triste le cimetière de la Sémillante !. Tout ce que nous savons. comme ils doivent avoir froid dans leur tombe de hasard ! Nous restâmes là un moment. les matelots n’avaient pas perdu leur temps.reçoivent pas beaucoup de visites . regardait la flamme d’un air passif. « Mais enfin. deux tranches de pain noir arrosées largement. rouillée... Pourtant. Pas une couronne d’immortelles. et la marmite qui fumait. c’est que la Sémillante. En notre absence. – De tout mon cœur. La prière finie. les pieds à la flamme. puisque nous voilà. quand les écuelles furent vidées.. agenouillés. et puis le voisinage du cimetière. la tête dans ses mains.58 - . Le patron priait à haute voix. tournoyaient sur nos têtes et mêlaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer. pas un souvenir ! rien.. seuls gardiens du cimetière. on parlait de la Sémillante. nous revînmes tristement vers le coin de l’île où la barque était amarrée.. chargée de troupes pour la Crimée. dans une écuelle de terre rouge. Nous trouvâmes un grand feu flambant à l’abri d’une roche. hélas ! monsieur . personne au monde ne pourrait le dire.

. et avec cela une sacrée brume du diable à ne pas distinguer un fanal à quatre pas. que je voyais rôder depuis un moment autour de notre feu et que j’avais pris pour quelqu’un .. Tout fait croire cependant que c’était la Sémillante. ça coûte cher. le vent tomba un peu. dans la brume. Un douanier de la côte m’a raconté que ce jour-là. Ces brumes-là... de la pluie..59 - . il avait eu sa casquette emportée d’un coup de vent. à quatre pattes. Mais dame ! avec la brume de mer. étant sorti de sa maisonnette pour attacher ses volets. mais la mer était toujours dans tous ses états. jamais le capitaine ne serait venu s’aplatir ici contre.. sans une avarie. ce plein midi-là ne valait guère mieux qu’une nuit noire comme la gueule d’un loup. avec le mauvais temps. monsieur. que le douanier n’eut guère le temps de bien voir. et une casquette. Palombo !. Le matin. Viens te chauffer un peu . vers onze heures et demie.. le long du rivage. et savait sa côte aussi bien que moi. n’aie pas peur. un gros navire à sec de toiles qui fuyait sous le vent du côté des îles Lavezzi. Mais précisément voici le berger dont je vous parle. puisque une demi-heure après le berger des îles a entendu sur ces roches.. en relevant la tête. monsieur . ça se gâta encore. » Un homme encapuchonné. C’était un rude marin.. Bonjour.. La nuit. aurait aperçu tout près de lui. il va vous conter la chose lui-même. la veille au soir. Or il paraîtrait qu’à un moment notre homme. Ce navire allait si vite. la mer énorme comme on ne l’avait jamais vue. Du vent. Il avait commandé la station en Corse pendant trois ans.. que nous connaissions tous.. oui.. Vous comprenez ! les douaniers ne sont pas riches. – Et à quelle heure pense-t-on que la Sémillante a péri ? – Ce doit être à midi . Ça ne fait rien.. il s’était mis à courir après. car il n’y a pas de brume qui tienne. si vite. qui ne sais pas autre chose... en plein midi. on ne se doute pas comme c’est traître. monsieur. j’ai idée que la Sémillante a dû perdre son gouvernail dans la matinée . et qu’au risque d’être enlevé lui-même par la lame.Toulon.

Pauvre Sémillante !. sa cervelle en est restée détraquée.. Figurez-vous six cents cadavres en tas sur le sable. Alors.. Quant aux hommes. Fatigué d’en avoir tant dit. Epouvanté.. et le patron reprit la parole. car j’ignorais qu’il y eût un berger dans l’île. pêle-mêle avec les éclats de bois et les lambeaux de toile. Comme l’île était toute couverte d’eau. de l’affaire.. c’était pitié de les voir accrochés les uns aux autres. le vieux nous raconta qu’en effet.. mutilés affreusement. horribles à voir.. par grappes. soulevant du doigt sa lèvre malade. vers midi..60 - . Nardi ! cria-t-il.. un petit mousse.. aux trois quarts idiot. C’était un vieux lépreux. » .. on aurait cru qu’il vivait encore.de l’équipage. il entendit de sa cabane un craquement effroyable sur les roches. s’approcha de nous craintivement. le feu s’éteint. l’aumônier son étole au cou .... dans un coin. atteint de je ne sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses lèvres lippues. et si bien mise en miettes que dans tous ses débris le berger Palombo n’a trouvé qu’à grand peine de quoi faire une palissade autour de sa hutte. mais non ! il était dit que pas un n’en réchapperait. Nous trouvâmes le capitaine en grand costume. Il était presque fou de peur . le jour en question. entre deux roches. et.. le berger s’assit. On lui expliqua à grand-peine de quoi il s’agissait. il s’était enfui en courant vers sa barque. Le fait est qu’il y avait de quoi. monsieur. la mer l’avait broyée d’un coup. « Oui. et ce fut le lendemain seulement qu’en ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombré de débris et de cadavres laissés là par la mer. » Ici le patron s’interrompit : « Attention.. presque tous défigurés. les yeux ouverts. c’est ce pauvre vieux qui est venu nous prévenir. il n’avait pas pu sortir. pour aller à Bonifacio chercher du monde..

... nous étions parvenus à sauver l’équipage et vingt soldats du train qui se trouvaient à bord. tout ému.. un blondin de Paris... une petite corvette. avait fait le naufrage de la même façon. Une fois bien secs et remis sur pied. Quelques détails qui m’avaient frappé. Je voyais la frégate partant de Toulon dans la nuit. Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnées qui s’enflammèrent. m’aidaient à deviner toutes les péripéties du drame. le brave Lionetti. on les embarqua de nouveau pour la Crimée. bonsoir ! bonne chance ! ils retournèrent à Toulon.... presque au même endroit ... qui allait en Crimée comme la Sémillante. quelque temps après. » Là-dessus. Le vieux berger s’en alla.. Puis.... où.. les matelots causèrent entre eux à demi-voix... les vingt soldats du train. Ah ! Santa Madre !. que j’avais couché à la maison et qui nous avait fait rire tout le temps avec ses histoires. vous pensez ! On les emmena à Bonifacio et nous les gardâmes pendant deux jours avec nous.. Et je restai seul à rêver au milieu de l’équipage endormi.. Encore sous l’impression du lugubre récit que je venais d’entendre. l’étole de l’aumônier.. . Sur la Sémillante. à la marine.61 - .. secoua les cendres de sa pipe et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit. On ne parla plus. j’essayais de reconstruire dans ma pensée le pauvre navire défunt et l’histoire de cette agonie dont les goélands ont été seuls témoins. le capitaine en grand costume. les pipes s’éteignirent. tous les vingt. à la place où nous sommes. Ces pauvres tringlots n’étaient pas à leur affaire.. Je relevai moi-même un joli brigadier à fines moustaches. Pendant quelque temps encore.. couchés parmi les morts. et Lionetti continua : « Ce qu’il y a de plus triste dans cette histoire. cette fois-là.. De le voir là.Devinez sur quel navire !. seulement... Trois semaines avant le sinistre. monsieur..... ça me creva le cœur... l’une après l’autre. le voici.Nous les avons retrouvés tous..

impossible de se tenir debout. Ecoutez donc ! les naufrages sont fréquents dans ces parages-ci .. un Parisien qui blague toujours. On cause assis à terre. un craquement. où les soldats sont renfermés. histoire de manger des merles chez le patron Lionetti. à tâtons. vous donne la chair de poule avec ses plaisanteries : « Un naufrage !. Le navire tangue horriblement .. » Et les tringlots de rire. la brume de mer se lève. Qu’est-ce que c’est ? Qu’arrive-t-il ?. le vent terrible .. Leur brigadier surtout.62 - . et ce qu’ils racontent n’est pas rassurant.. Tout à coup. il faut crier pour entendre. un naufrage. mais cela ne fait plus rire personne.. On commence à être inquiet.. Le matin.. Plus de . il fait noir . en se cramponnant aux bancs .... les tringlots sont là pour le dire. La mer est mauvaise. Nous en serons quittes pour un bon bain à la glace. et tout le monde est tranquille à bord. l’atmosphère est chaude. Les matelots vont et viennent..... effrayés. – Bon voyage ! » crie cet enragé de brigadier . mais on a pour capitaine un vaillant marin. « Le gouvernail vient de partir. et puis on nous mènera à Bonifacio. Le capitaine ne quitte pas la dunette. Grand tumulte sur le pont. couchés sur leurs sacs. mais c’est très amusant. Il y en a qui commencent à avoir peur. dit un matelot tout mouillé qui traverse l’entrepont en courant. Quelques-uns sont malades.. Dans l’entrepont.Elle sort du port. par groupes. La brume empêche de se voir. Tout l’équipage est en haut..

des bras tendus.. il est onze heures et demie.. la flamme du bivouac se courbait sous la rafale .. Les brisants ! les brisants !. se regardent. file comme le vent. mes enfants ! » Tout le monde obéit. Au loin. A l’avant de la frégate. Les malades essaient de se redresser.. évoquant.63 - .. à dix ans de distance. et j’entendais notre barque danser au pied des roches en faisant crier son amarre. un seul cri.... D’une voix retentissante. on entend comme un coup de canon. l’âme du pauvre navire dont les débris m’entouraient. Dans l’entrepont.... un choc formidable. les soldats.. il n’y a plus d’espoir. dans le détroit. . Miséricorde !... Il a voulu se faire beau pour mourir.. anxieux.. on va droit à la côte.. Le capitaine descend dans sa cabine. C’est ainsi que je passai toute la nuit à rêver. sans rien dire... Au bout d’un moment.. des regards effarés où la vision de la mort passe comme un éclair.. Soudain. il vient reprendre sa place sur la dunette – en grand costume. C’est alors que la porte s’ouvre et que l’aumônier paraît sur le seuil avec son étole : « A genoux....gouvernail ! La manœuvre est impossible. le petit brigadier ne rit plus. un cri immense. C’est fini... la tempête faisait rage . un cri. des mains qui se cramponnent. C’est à ce moment que le douanier la voit passer . La Sémillante en dérive. le prêtre commence la prière des agonisants.

chacun de ces pauvres diables secouait son gobelet avec un « Ah ! » de satisfaction. Et pourtant. devant le rouf. Quand la lame devenait lourde. à louvoyer sur ces côtes si dangereuses. jamais de viande. de la pluie. Les figures ruisselaient. accroupis sur leurs bancs mouillés. la même bonne humeur. et la rive était souvent difficile à atteindre. à demi pontée. car on ne pouvait pas allumer de feu à bord. Les douaniers Le bateau l’Emilie. ils n’ont guère que du pain moisi et des oignons sauvages. à .64 - . à peine assez large pour tenir une table et deux couchettes. de Porto-Vecchio. pas un de ces hommes ne se plaignait. à bord duquel j’ai fait ce lugubre voyage aux îles Lavezzi.. et qu’on était là tous. une expression de bien-être à la fois comique et attendrissante. Pour se nourrir. Eh bien. même des nuits. et je me rappelle que. et si les enfants doivent aller pieds nus ! N’importe ! Tous ces gens-là paraissent contents. Jamais de vin. où l’on n’avait pour s’abriter du vent. ayant femme et enfants à terre. à grelotter dans cette humidité malsaine . le nez en l’air.. était un petit Bonifacien hâlé et trapu qu’on appelait Palombo. les vareuses trempées fumaient comme du linge à l’étuve. même dans les plus gros temps. je leur ai toujours vu la même placidité. quand le ciel assombri et bas se remplissait de grésil. la main sur l’écoute. ils restent des mois dehors. et en plein hiver les malheureux passaient ainsi des journées entières. qu’un petit rouf goudronné. Par les temps les plus rudes. était une vieille embarcation de la douane. des lames. parce que la viande et le vin coûtent cher et qu’ils ne gagnent que cinq cents francs par an ! Cinq cents francs par an ! vous pensez si la hutte doit être noire là-bas à la marine. quelle triste vie que celle de ces matelots douaniers ! Presque tous mariés. Celui-là ne faisait que chanter. un grand baquet plein d’eau de pluie où l’équipage venait boire. le plus satisfait de tous. Il y avait à l’arrière. la dernière gorgée finie. Le plus gai. Aussi il fallait voir nos matelots par le gros temps.

cette barque ruisselante. secouer et inonder la barque. ce pauvre fiévreux roulé dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie comme une peau de phoque.65 - . Ses dents claquaient . je ne l’entendis pas.. Je m’approchai de lui.. que je sortis la tête du rouf : « Eh ! Palombo. dans le ruissellement de l’eau qui s’égouttait. mais.guetter le coup de vent qui allait venir. balancée comme une mouette à la pointe des vagues. une pleurésie. Ce grand ciel plombé. entre chaque coup de mer.. age. Il était immobile. C’est trop d’honneur. je n’ai jamais . C’était si extraordinaire. Un jour. Et la rafale avait beau souffler. C’est un point de côté. age. Reste au villa.. Quelquefois le vent accompagnait trop fort. la voix tranquille de Palombo commençait : Non. « Il a une pountoura ». on ne chante donc plus ? » Palombo ne répondit pas. monseigneur.. me dirent ses camarades tristement. pourtant... couché sous son banc. faire gémir les agrès. age..... Ce qu’ils appellent pountoura. tout son corps tremblait de fièvre.. le petit refrain revenait toujours : Lisette est sa. alors. Lisette est sa. dans le grand silence et l’anxiété du bord. on n’entendait plus les paroles . Reste au villa. la chanson du douanier allait son train. age. qu’il ventait et il pleuvait très fort.

me dit tout bas l’inspecteur. Bientôt. Tout autour de la plage montaient de hautes roches escarpées.rien vu de plus lugubre. la secousse des vagues. grelottait en nous parlant. jaunes. En bas. qu’animait seulement le vol circulaire de quelques gouailles. La fièvre de marais les mange. sans raison. cette bâtisse de l’Etat. assis devant la porte. En débarquant je l’avais déjà remarqué. Peut-être croyait-il que nous avions des . Après beaucoup de temps et d’efforts. Triste asile pour un malade ! Nous trouvâmes le douanier en train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. Alors la femme. le froid. Il n’y en avait pas avant Sartène... mais. sa pipe rouge aux dents. d’un vert sombre. une petite maison blanche à volets gris : c’était le poste de la douane. au bord de l’eau. un nourrisson sur les bras. numérotée comme une casquette d’uniforme. c’était trop loin pour envoyer un des enfants. appela : « Cecco !. C’est là qu’on descendit le malheureux Palombo. Comment faire ? Nos matelots n’en pouvaient plus . il fallut aborder. aggravèrent son mal. » Il s’agissait cependant de se procurer un médecin. le vent. il s’était enfui à notre approche. avec son bonnet de laine brune et son pelone en poils de chèvre. Le délire le prit . « C’est un poste terrible. Nous sommes obligés de renouveler nos douaniers tous les deux ans. avait quelque chose de sinistre. Cecco ! » Et nous vîmes entrer un grand gars bien découplé. des yeux agrandis. je ne sais pourquoi.66 - . un fusil entre les jambes. Tout ce monde-là vous avait des mines hâves. se penchant dehors. cerclés de fièvre. nous entrâmes vers le soir dans un petit port aride et silencieux. vrai type de braconnier ou de banditto. des maquis inextricables d’arbustes verts.. c’est-à-dire à six ou huit lieues de là. La mère. jeune encore.. Au milieu de ce désert.

le fusil sur l’épaule. pour ces petits. Palombo . Parfois aussi.gendarmes avec nous. sortit. un jaillissement d’écume. quand je m’approchai de son lit. et nous restâmes au coin du feu à veiller notre malade qui s’agitait sur son grabat. groupés autour de la cheminée et regardant le feu avec cette placidité d’expression que donne l’habitude des grandes étendues et des horizons pareils. Et toujours de l’eau. L’homme s’inclina sans répondre. Pour calmer un peu sa pountoura. le père. sautant de roche en roche avec ses longues jambes. « C’est mon cousin. et c’était un fracas.. et le voilà parti. Une ou deux fois. Triste veillée ! Au-dehors. un roulement. secoué par les lames.. De temps en temps. Quand il entra. le mauvais temps avait repris avec la tombée du jour. » Puis elle lui parla tout bas. que la présence de l’inspecteur semblait terrifier. Pendant ce temps-là les enfants. Pas de danger que celui- là se perde dans le maquis. un coup de vin. finissaient vite leur dîner de châtaignes et de brucio (fromage blanc). rien que de l’eau sur la table ! Pourtant. Ah ! misère ! Enfin la mère monta les coucher . en montrant le malade.67 - . alla inspecter la côte.. On le sentait à la montée subite de la flamme qui éclairait tout à coup les visages mornes des matelots. une grosse main râpeuse et brûlante comme une de ces briques sorties du feu. nous faisions chauffer des galets.. la douanière rougit un peu. le coup de vent du large parvenait à se glisser dans la baie et enveloppait notre maison. le malheureux me reconnut. comme s’il était encore en pleine mer. allumant son falot. et. pour me remercier me tendit péniblement la main. la bataille des roches et de l’eau. des briques qu’on lui posait sur le côté.. nous dit-elle. siffla son chien. c’eût été bien bon.

se plaignait doucement. Un soupir. je me trompe. loin des siens. Alors tous les yeux se tournaient vers le coin obscur où le pauvre camarade était en train de mourir.68 - . pourtant. les poitrines se gonflaient et l’on entendait de gros soupirs... pas de grèves. et rien de plus !. un d’eux me dit tout bas d’une voix navrée : « Voyez-vous. on a quelquefois bien du tourment dans notre métier » . Pas de révoltes.. C’est tout ce qu’arrachait à ces ouvriers de la mer. patients et doux. Si.. sans secours . En passant devant moi pour jeter une bourrée au feu. le sentiment de leur propre infortune. monsieur..

. il aimait paternellement ses Cucugnanais . Le curé de Cucugnan Tous les ans. Mais..69 - . Parisien. « Je frappai : saint Pierre m’ouvrit ! « – Tiens ! c’est vous. vous qui tenez le grand livre et la clef. si je ne suis pas trop curieux. Le bon prêtre en avait le cœur meurtri. moi misérable pécheur. franc comme l’or. et qu’y a-t-il pour votre service ? « – Beau saint Pierre... L’abbé Martin était curé.. Or. M.. Bon comme le pain. si les Cucugnanais lui avaient donné un peu de satisfaction. les poètes provençaux publient en Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu’aux bords de beaux vers et de jolis contes. « Mes frères. mon brave monsieur Martin. l’autre nuit. et j’y trouve un adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l’abrégeant un peu. pourriez-vous me dire. quel bon vent ?. de Cucugnan. après l’Evangile. le beau jour de Pâques. vous aller voir que Dieu l’entendit. à la Chandeleur. dit-il.. et toujours il demandait à Dieu la grâce de ne pas mourir avant d’avoir ramené au bercail son troupeau dispersé. je me suis trouvé. son Cucugnan aurait été le paradis sur terre. tendez vos mannes. C’est de la fine fleur de farine provençale qu’on va vous servir cette fois. les hosties restaient au fond de son saint ciboire. Celui de cette année m’arrive à l’instant. pour lui. à la porte du paradis. combien . Martin monta en chaire. et.. me fit- il . hélas ! les araignées filaient dans son confessionnal. vous me croirez si vous voulez . Un dimanche.

vous avez de Cucugnanais en paradis ? – Je n’ai rien à vous
refuser, monsieur Martin ; asseyez-vous, nous allons voir la
chose ensemble. »

« Et saint Pierre prit son gros livre, l’ouvrit, mit ses
besicles :

« – Voyons un peu : Cucugnan, disons-nous. Cu... Cu...
Cucugnan. Nous y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur
Martin, la page est toute blanche. Pas une âme... Pas plus de
Cucugnanais que d’arêtes dans une dinde.

« – Comment ! Personne de Cucugnan ici ? Personne ? Ce
n’est pas possible ! Regardez mieux...

« – Personne, saint homme. Regardez vous-même, si vous
croyez que je plaisante. »

« Moi, pécaïre, je frappais des pieds, et, les mains jointes, je
criais miséricorde. Alors, saint Pierre :

« – Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous
mettre le cœur à l’envers, car vous pourriez en avoir quelque
mauvais coup de sang. Ce n’est pas votre faute, après tout. Vos
Cucugnanais, voyez-vous, doivent faire à coup sûr leur petite
quarantaine en purgatoire.

« – Ah ! par charité, grand saint Pierre ! faites que je puisse
au moins les voir et les consoler.

« – Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces
sandales, car les chemins ne sont pas beaux de reste... Voilà qui
est bien... Maintenant, cheminez droit devant vous. Voyez-vous
là-bas, au fond, en tournant ? Vous trouverez une porte d’argent
toute constellée de croix noires... à main droite...

- 70 -

« Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias ! Tenez-vous
sain et gaillardet. »

« Et je cheminai... je cheminai ! Quelle battue ! j’ai la chair
de poule, rien que d’y songer. Un petit sentier, plein de ronces,
d’escarboucles qui luisaient et de serpents qui sifflaient,
m’amena jusqu’à la porte d’argent

« – Pan ! pan !

« – Qui frappe ? me fait une voix rauque et dolente.

« – Le curé de Cucugnan.

« – De... ?

« – De Cucugnan.

« – Ah !... entrez. »

« J’entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres
comme la nuit, avec une robe resplendissante comme le jour,
avec une clef de diamant pendue à sa ceinture, écrivait, cra-cra,
dans un grand livre plus gros que celui de saint Pierre...

« – Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous ?
dit l’ange.

« – Bel ange de Dieu, je veux savoir – je suis bien curieux
peut-être – si vous avez ici les Cucugnanais.

« – Les... ?

« – Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que c’est moi
qui suis le prieur.

- 71 -

« – Ah ! l’abbé Martin, n’est-ce pas ? »

« – Pour vous servir, monsieur l’ange. »

« – Vous dites donc Cucugnan... »

« Et l’ange ouvre et feuillette son grand livre, mouillant son
doigt de salive pour que le feuillet glisse mieux...

« – Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir monsieur
Martin, nous n’avons en purgatoire personne de Cucugnan.

« – Jésus ! Marie ! Joseph ! personne de Cucugnan en
purgatoire ! O grand Dieu ! où sont-ils donc ?

« – Eh ! saint homme, ils sont en paradis. Où diantre
voulez-vous qu’ils soient ?

« – Mais j’en viens, du paradis.

« – Vous en venez !... Eh bien ?

« – Eh bien ! ils n’y sont pas !... Ah ! bonne mère des
anges !...

« – Que voulez-vous, monsieur le curé ! s’ils ne sont ni en
paradis ni en purgatoire, il n’y a pas de milieu, ils sont...

« – Sainte-Croix ! Jésus, fils de David ! Aï ! ai ! aï est-il
possible ?... Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre ?...
Pourtant je n’ai pas entendu chanter le coq !... Aï ! pauvres
nous ! comment irai-je en paradis si mes Cucugnanais n’y sont
pas ?

- 72 -

. » « C’était un long sentier tout pavé de braise rouge. la chair rôtie. Dieu vous le donne » « Et l’ange ferma la porte. puisque vous voulez coûte que coûte être sûr de tout ceci. Je sentais le brûlé. filez en courant. Oh ! mes enfants.. à gauche. et voir de vos yeux de quoi il retourne. on entre là. quel spectacle ! Là. tout bâillant. et pourtant j’étais transi. des hurlements et des jurements. on ne demande pas mon nom .. quelque chose comme l’odeur qui se répand dans notre Cucugnan quand Eloy. à chaque pas. je trébuchais . « Je suais à grosses gouttes. prenez ce sentier. « Quand j’eus fait assez de faux pas clopin-clopant. « – Moi. un portail. non. Par fournées et à pleine porte. j’étais tout en eau. je vis à ma main gauche une porte. point de registre. comme le dimanche vous entrez au cabaret. vous vous renseignerez sur tout. et je haletais de soif. toi ? » me fait.. grâce aux sandales que le bon saint Pierre m’avait prêtées. je n’entre pas. ma foi. le maréchal. . Là. j’avais le frisson. Mais. si vous savez courir. Mes cheveux se dressaient. brûle pour la ferrer la botte d’un vieil âne. en me piquant de sa fourche un démon cornu. là. Je perdais haleine dans cet air puant et embrasé ! J’entendais une clameur horrible. Je chancelais comme si j’avais bu .73 - . Vous trouverez. des gémissements. un grand portail. un énorme portail. je ne me brûlai pas les pieds. chaque poil de mon corps avait sa goutte de sueur. « – Eh bien ! entres-tu ou n’entres-tu pas. mon pauvre monsieur Martin. Je suis un ami de Dieu. mes frères. « – Ecoutez. . comme la porte d’un grand four.

et si souvent secouait les puces à sa pauvre Clairon... Eh b. en glanant... puisait à poignées aux gerbiers. tes fameux Cucugnanais. par coup de hasard.. regarde.. Tiens. j’en ai trop dit.. qui huilait si bien la roue de sa brouette. qui se grisait si souvent. si.. laid corbeau. au milieu d’un épouvantable tourbillon de flammes : « Le long Coq-Galine – Vous l’avez tous connu. humblement vous demander. Il vous en souvient.. pour avoir plus vite noué sa gerbe.. comme si tu ne savais pas que tout Cucugnan est ici. qui. mes drôles !. « Je vis Catarinet.. mes frères – Coq-Galine. « Et Dauphine.. Julien. Ah ! ne m’en parlez pas. .. Je viens je viens de loin.... qui couchait toute seule à la grange. « Je vis Babet la glaneuse. qui vendait si cher l’eau de son puits. qui faisait son huile avec les olives de M. avec son nez en l’air. Mais passons... toi.74 - . « Je vis Pascal Doigt-de-Poix... que je ne puis plus tenir sur mes jambes.. quelqu’un de Cucugnan... si. de teigneux ! que viens-tu faire ici ? « – Je viens.. « – Tu es un ami de Dieu.... « – Ah ! feu de Dieu ! tu fais la bête.... vous n’auriez pas ici quelqu’un... » « Et je vis. « Je vis maître Grapasil. cette petite gueuse. et tu verras comme nous les arrangeons ici.

Je dirai : « Pas d’histoires » « Samedi. comme s’il avait rencontré un chien. « Vous sentez bien. la barrette sur la tête et la pipe au bec. Demain je me mets à l’ouvrage. et Jacques.. comme à Jonquières quand on danse. « Et le Tortillard. « Demain lundi. les garçons et les filles. J’aurai bientôt fait. Pour que tout se fasse bien. si dimanche nous avons fini. les enfants. filait son chemin. et Pierre..75 - . » Emu.. Et l’ouvrage ne manquera pas ! Voici comment je m’y prendrai.. pas plus tard que demain. le meunier !. dans l’enfer tout ouvert. . « Jeudi. « Et. il faut tout faire avec ordre. mes frères. je confesserai les vieux et les vieilles. les hommes. « Mardi. Ce n’est pas trop d’un jour pour lui tout seul. nous serons bien heureux. Ce n’est rien.. « Et Coulau avec sa Zette.. et je veux. qui. blême de peur. vous sentez bien que ceci ne peut pas durer. et fier comme Artaban.. et Toni.. les femmes.. qui sa grand- mère et qui sa sœur. je veux vous sauver de l’abîme où vous êtes tous en train de rouler tête première. Cela pourra être long. en voyant. Nous irons rang par rang.. qui son père et qui sa mère. « Vendredi. lorsqu’il me rencontrait portant le bon Dieu. l’auditoire gémit. J’ai charge d’âmes. Nous couperons court. reprit le bon abbé Martin. « Mercredi.

On coula la lessive. Depuis ce dimanche mémorable. Et voilà l’histoire du curé de Cucugnan. heureux et plein d’allégresse. il s’agit de le laver. il faut le boire. le chemin éclairé de la cité de Dieu. quand le blé est mûr. au milieu des cierges allumés. il faut le couper . qui la tenait lui-même d’un autre bon compagnon. suivi de tout son troupeau.76 - . en resplendissante procession. . quand le vin est tiré. mes enfants. et de le bien laver. il gravissait. « Voyez-vous. Et le bon pasteur M. Voilà assez de linge sale. Amen ! » Ce qui fut dit fut fait. telle que m’a ordonné de vous la dire ce grand gueusard de Roumanille. le parfum des vertus de Cucugnan se respire à dix lieues à l’entour. « C’est la grâce que je vous souhaite. Martin. d’un nuage d’encens qui embaumait et des enfants de chœur qui chantaient Te Deum. a rêvé l’autre nuit que.

. ce brave père Azan. Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques tombant sur ma table à l’improviste et de si grand matin...... Heureusement. . ils te raconteront mille folies que tu écouteras sans rire. » Alors. en entrant tu crieras bien fort : « Bonjour. c’est long ! Mais que veux-tu ! moi.. te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils. Paris me tient . Dix ans.. Tu entreras sans frapper – la porte est toujours ouverte – et. Eyguières est un gros bourg à trois ou quatre lieues de chez toi – une promenade. tu demanderas le couvent des Orphelines.. Puis vous causerez . les pauvres gens croiront m’embrasser un peu moi-même. deux êtres dont je suis toute la vie et qui ne m’ont pas vu depuis dix ans. rien que de moi . ils te parleront de moi. vieux. Tu vas fermer ton moulin pour un jour et t’en aller tout de suite à Eyguières. ça vient de Paris. en t’embrassant. . tu verras deux petits vieux. mon ami. allait me faire perdre toute ma journée. et tu les embrasseras de ma part. voyez plutôt : Il faut que tu me rendes un service. comme s’ils étaient à toi. ils se casseraient en route.. et. père Azan ? – Oui. » Il était tout fier que ça vint de Paris.. archivieux... braves gens ! Je suis l’ami de Maurice. monsieur. Les vieux « Une lettre. La première maison après le couvent est une maison basse à volets gris avec un jardinet derrière. eux. c’est le grand âge.. hein ? Ce sont mes grands-parents.. Pas moi.. Je leur ai si souvent parlé de nous et de cette bonne amitié dont. En arrivant.77 - . tu es là-bas.. oh ! mais vieux. Je ne me trompais pas. mon cher meunier.. avec tout ton cœur. Tu ne riras pas. s’ils venaient me voir. Ils sont si vieux.

. sur la gauche. JE. j’en aperçus une autre plus petite.. Au bout du couloir. blancs de poussière. par une porte entrouverte on entendait le tic-tac d’une grosse horloge et une voix d’enfant. tout le monde aux champs. RÉ.... la muraille peinte en rose. et j’entrai sans frapper.. le jardin derrière.. Quand cette maudite lettre arriva.... qui lisait en s’arrêtant à chaque syllabe : A. A côté de cette maison... ma pipe.. que voulez-vous faire ? Je fermai le moulin en maugréant... Enfin. mais qui ne valait rien pour courir les routes : trop de mistral et trop de soleil. J’arrivai à Eyguières vers deux heures.. QUE.... IL. mais d’enfant à l’école. accroupie et filant dans l’encoignure de sa porte . j’avais déjà choisi mon cagnard (abri) entre deux roches. A JE.. Il y avait bien sur la place de la mairie un âne qui prenait le soleil. SAINT... et comme cette fée était très puissante. elle n’eut qu’à lever sa quenouille : aussitôt le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie.. toute fière de montrer au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de grès rouge avec un peu de latin autour. et me voilà parti. et sur tous les panneaux des fleurs et des violons fanés... le jardinet qui tremblait au fond à travers un store de couleur claire. LE. SEIGNEUR..... les cigales chantaient comme en pleine Crau.. Par bonheur une vieille fée m’apparut tout à coup. Le village était désert. un vol de pigeons sur la fontaine de l’église. .. Je la reconnus tout de suite. Mon bâton. FRO. SUIS. SOIS.. Le diable soit de l’amitié ! Justement ce matin-là il faisait un temps admirable.. NÉE S’É. une vraie journée de Provence. FAUT. C’était une grande maison maussade et noire. Il me semblait que j’arrivais chez quelque vieux bailli du temps de Sedaine.. mais personne pour m’indiquer l’orphelinat.78 - . je lui dis ce que je cherchais . à boire de la lumière.. DU. Des volets gris... LORS. I.. en écoutant chanter les pins. et je rêvais de rester là tout le jour. Dans les ormes du cours. Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme...... MENT. comme un lézard... je mis la clef sous la chatière.. CRI.

» Oh ! alors. la pendule sonne. pleine d’étincelles vivantes et de valses microscopiques.RÈ.RENT.ET.. LIONS..... LUI.. Il bégayait : ... le pauvre vieux.. TOT.MOU. Un vrai coup de théâtre ! La petite pousse un cri.SI. si vous l’aviez vu.. un bon vieux à pommettes roses. Il n’y avait d’éveillé dans toute la chambre qu’une grande bande de lumière qui tombait droite et blanche entre les volets clos. RENT. les canaris......... la bouche ouverte. Le vieux dormait dans son fauteuil. je m’arrête sur le seuil en criant bien fort : « Bonjour.. Au milieu de l’assoupissement général.. en faisant : « Mon Dieu ! mon Dieu !..CI.. A. les mains sur ses genoux..... une fillette habillée de bleu – grande pèlerine et petit béguin... le vieux se dresse en sursaut... dormait au fond d’un fauteuil.TÈ. me serrer les mains. SUR. si vous l’aviez vu venir vers moi les bras tendus..... Dans le calme et le demi-jour d’une petite chambre. MAUX.. DENT..LE. tic-tac... les canaris dans leur cage.... Cette lecture miraculeuse avait opéré sur toute la maison. DÉ. les mouches se réveillent.. Je m’approchai doucement de cette porte et je regardai. tic- tac. LU... NI.... PAR.. et moi-même... l’enfant continuait sa lecture d’un air grave : AUS... VO. Les lions de saint Irénée se précipitant dans la chambre n’y auraient pas produit plus de stupeur que moi.. La grosse horloge ronflait.. » Toutes les rides de son visage riaient. LA. là-bas sur la fenêtre. m’embrasser.. CES. un peu troublé. C’est à ce moment que j’entrai. les mouches au plafond.. courir égaré dans la chambre. DEUX. braves gens ! je suis l’ami de Maurice.... Il était rouge.79 - .. ridé jusqu’au bout des doigts. le costume des orphelines – lisait la Vie de saint Irénée dans un livre plus gros qu’elle. DE. SE PRÉ... le gros livre tombe.PI. tout effaré.. A ses pieds....

c’était Mamette. Avec un tour et des coques jaunes.80 - . à l’ancienne mode. En entrant. toute rouge. Mamette avait commencé par me faire une grande révérence. il aurait pu s’appeler Mamette. mais d’un mot le vieux lui coupa sa révérence en deux : « C’est l’ami de Maurice. une chaise. dit la vieille à sa petite. vite.. Ces vieux ! ça n’a qu’une goutte de sang dans les veines. qu’on a ouverte toute grande pour ... petite garde en pèlerine bleue. » Puis il allait vers le fond en appelant : « Mamette ! » Une porte qui s’ouvre.. et son mouchoir brodé qu’elle tenait à la main pour me faire honneur. Seulement. Comme l’autre aussi.. elle avait près d’elle une enfant de l’orphelinat. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet à coques.. – Ouvre les volets. « Vite.. « Ah ! monsieur... Chose attendrissante ! ils se ressemblaient. qui ne la quittait jamais .. lui aussi.. sa robe carmélite.. elle leur saute au visage. ». ils m’emmenèrent en trottinant jusqu’à la fenêtre. un trot de souris dans le couloir. perd son mouchoir. ah ! monsieur. Et... crie le vieux à la sienne. et elle était encore plus ridée que l’autre. qui pleure. c’était ce qu’on peut imaginer de plus touchant. me prenant chacun par une main.. » Aussitôt la voilà qui tremble. la vraie Mamette avait dû beaucoup pleurer dans sa vie... qui devient rouge.. et de voir ces vieillards protégés par ces orphelines. encore plus rouge que lui. et à la moindre émotion.

« Le papier de sa chambre il est bleu.mieux me voir. avec des guirlandes. me gardant surtout d’avouer que je n’avais jamais remarqué si ses fenêtres fermaient bien ou de quel couleur était le papier de sa chambre. inventant effrontément ceux que je ne savais pas. des airs entendus. c’étaient entre eux des hochements de tête de petits rires fins.. les petites bleues derrière nous. « Parlez plus fort. – Vraiment ? » faisait la pauvre vieille attendrie .. et l’interrogatoire commence : « Comment va-t-il ? Qu’est-ce qu’il fait ? Pourquoi ne vient- il pas ? Est-ce qu’il est content ?. » Et patati ! et patata ! Comme cela pendant des heures. Elle a l’oreille un peu dure. » Et elle de son côté : .81 - . je répondais de mon mieux à toutes leurs questions. donnant sur mon ami les détails que je savais. Je m’installe entre les deux sur un pliant. bleu clair. Et. madame. des clignements d’yeux.. et elle ajoutait en se tournant vers son mari : « C’est un si brave enfant ! – Oh ! oui. ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire.. c’est un brave enfant ! » reprenait l’autre avec enthousiasme. On approche les fauteuils. Moi... tout le temps que je parlais.

« Un peu plus haut, je vous prie !... Il n’entend pas très
bien... »

Alors j’élevais la voix – et tous deux me remerciaient d’un
sourire ; et dans ces sourires fanés qui se penchaient vers moi,
cherchant jusqu’au fond de mes yeux l’image de leur Maurice,
moi, j’étais tout ému de la retrouver cette image, vague, voilée,
presque insaisissable, comme si je voyais mon ami me sourire,
très loin, dans un brouillard.

Tout à coup, le vieux se dresse sur son fauteuil :

« Mais j’y pense, Mamette... il n’a peut-être pas déjeuné ! »

Et Mamette, effarée, les bras au ciel :

« Pas déjeuné !... Grand Dieu ! »

Je croyais qu’il s’agissait encore de Maurice, et j’allais
répondre que ce brave enfant n’attendait jamais plus tard que
midi pour se mettre à table. Mais non, c’était bien de moi qu’on
parlait ; et il faut voir quel branle-bas quand j’avouai que j’étais
encore à jeun :

« Vite le couvert, petites bleues ! La table au milieu de la
chambre, la nappe du dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne
rions pas tant, S’il vous plaît ! et dépêchons-nous... »

Je crois bien qu’elles se dépêchaient. A peine le temps de
casser trois assiettes, le déjeuner se trouva servi.

« Un bon petit déjeuner ! me disait Mamette en me
conduisant à table ; seulement, vous serez tout seul... Nous
autres, nous avons déjà mangé ce matin. »

- 82 -

Ces pauvres vieux ! à quelque heure qu’on les prenne, ils ont
toujours mangé le matin.

Le bon petit déjeuner de Mamette, c’était deux doigts de
lait, des dattes et une barquette, quelque chose comme un
échaudé ; de quoi la nourrir elle et ses canaris au moins pendant
huit jours... Et dire qu’à moi seul je vins à bout de toutes ces
provisions !... Aussi quelle indignation autour de la table !
Comme les petites bleues chuchotaient en se poussant du
coude, et là-bas, au fond de leur cage, comme les canaris avaient
l’air de se dire :

« Oh ! ce monsieur qui mange toute la barquette ! »

Je la mangeait toute, en effet, et presque sans m’en
apercevoir, occupé que j’étais à regarder autour de moi dans
cette chambre claire et paisible où flottait comme une odeur de
choses anciennes... Il y avait surtout deux petits lits dont je ne
pouvais pas détacher mes yeux. Ces lits, presque deux berceaux,
je me les figurais le matin, au petit jour, quand ils sont encore
enfouis sous leurs grands rideaux à franges. Trois heures
sonnent. C’est l’heure où tous les vieux se réveillent :

« Tu dors, Mamette ?

– Non, mon ami.

– N’est-ce pas que Maurice est un brave enfant ?

– Oh ! oui, c’est un brave enfant. »

Et j’imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour
avoir vu ces deux petits lits de vieux, dressés l’un à côté de
l’autre...

- 83 -

Pendant ce temps, un drame terrible se passait à l’autre
bout de la chambre, devant l’armoire. Il s’agissait d’atteindre là-
haut, sur le dernier rayon, certain bocal de cerises à l’eau-de-vie
qui attendait Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire
l’ouverture. Malgré les supplications de Mamette, le vieux avait
tenu à aller chercher ses cerises lui-même ; et, monté sur une
chaise un grand effroi de sa femme, il essayait d’arriver là-
haut... Vous voyez le tableau d’ici, le vieux qui tremble et qui se
hisse, les petites bleues cramponnées à sa chaise, Mamette
derrière lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un léger
parfum de bergamote qui s’exhale de l’armoire ouverte et des
grandes piles de linge roux... C’était charmant.

Enfin, après bien des efforts, on parvint à le tirer de
l’armoire, ce fameux bocal, et avec lui une vieille timbale
d’argent toute bosselée, la timbale de Maurice quand il était
petit. On me la remplit de cerises jusqu’au bord ; Maurice les
aimait tant, les cerises ! Et tout en me servant, le vieux me disait
à l’oreille d’un air de gourmandise :

« Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir en manger !...
C’est ma femme qui les a faites... Vous allez goûter quelque
chose de bon. »

Hélas ! sa femme les avait faites, mais elle avait oublié de les
sucrer. Que voulez-vous ! on devient distrait en vieillissant.
Elles étaient atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... Mais
cela ne m’empêcha pas de les manger jusqu’au bout, sans
sourciller.

Le repas terminé, je me levai pour prendre congé de mes
hôtes. Ils auraient bien voulu me garder encore un peu pour
causer du brave enfant, mais le jour baissait, le moulin était
loin, il fallait partir.

Le vieux s’était levé en même temps que moi.

- 84 -

le grand-père et moi. je crois que l’odeur des cerises les avait tous un peu grisés. Entre nous.... pendant qu’elle l’aidait à passer les manches de son habit. quand nous sortîmes. je ne sais pas. et il était tout fier de marcher à mon bras comme un homme. et.... n’est-ce pas ? » Et lui. Mamette trouvait qu’il faisait déjà un peu frais pour me conduire jusqu’à la place . La nuit tombait. . » . ils se regardaient en riant. rayonnante.. mon habit !.. mais lui ne la voyait pas. » Bien sûr qu’au fond d’elle-même. Seulement. dans leur coin les canaris riaient aussi à leur manière. il marche encore. un bel habit tabac d’Espagne à boutons de nacre.85 - .. mon pauvre homme !. voyait cela du pas de sa porte. et elle avait en nous regardant de jolis hochements de tête qui semblaient dire : « Tout de même.... mais elle n’en laissa rien paraître. » Là-dessus. d’un petit air malin : « Hé ! hé !. Mamette.. et les petites bleues riaient de les voir rire. « Mamette. peut-être. Je veux le conduire jusqu’à la place. j’entendis la chère créature qui lui disait doucement : « Tu ne rentreras pas tard.. La petite bleue nous suivait de loin pour le ramener .

toute la colline grelottait. de grands triangles de cigognes venues du pays d’Henri Heine..... descendaient vers la Camargue en criant : « Il fait froid.86 - . dans le ciel clair. les touffes de lavandes épanouies en bouquets de cristal. pendant que la gelée m’envoyait ses étincelles blanches et que là-haut.. il y avait autour de mon moulin un grand tapis de gelée blanche. froid. que j’ai écrit ces deux ballades d’une fantaisies un peu germanique.. Pour un jour ma chère Provence s’était déguisée en pays du Nord . » . L’herbe luisait et craquait comme du verre . et c’est parmi les pins frangés de givre. froid. Ballades en prose En ouvrant ma porte ce matin.

Sur les larges perrons. . elle a son beau visage baigné de larmes.. montent et descendent en courant les escaliers de marbre..... les dames d’honneur éplorées se font de grandes révérences en essuyant leurs yeux avec de jolis mouchoirs brodés. On les voit.. Les galeries sont pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d’un groupe à l’autre quêter des nouvelles à voix basse. c’est autre chose.. La mort du dauphin Le petit Dauphin est malade.. C’est l’alezan du petit Dauphin que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa mangeoire vide. Assise au chevet du petit Dauphin. Les rues de la vieille résidence sont tristes et silencieuses. Le gouverneur et l’écuyer du petit Dauphin se promènent devant la porte. et sanglote bien haut devant tous. il y a nombreuses assemblées de médecins en robe. à travers les vitres.. Les Majestés n’aiment pas qu’on les voie pleurer. le gouverneur récite des vers d’Horace. des majordomes.. agiter leurs longues manches noires et incliner doctoralement leurs perruques à marteaux. l’écuyer jure comme un païen. Et pendant ce temps.... Des marmitons passent à côté d’eux sans les saluer. attendant les décisions de la Faculté. Et le roi ? Où est monseigneur le roi ?. comme ferait une drapière. là-bas.. les voitures vont au pas. M.. les cloches ne sonnent plus.... au bout du château. Tout le château est en émoi. Des chambellans. Pour la reine.. des suisses à bedaines dorées qui causent dans les cours d’un air important. Aux abords du palais. Dans toutes les églises du royaume.. le Saint-Sacrement demeure exposé nuit et jour et de grands cierges brûlent pour la guérison de l’enfant royal. Le roi s’est enfermé tout seul dans une chambre. à travers les grilles. on entend un long hennissement plaintif. les bourgeois curieux regardent.87 - .. Dans l’Orangerie. M. du côté des écuries.. le petit Dauphin va mourir.

la reine fait un signe. plus blanc que les coussins sur lesquels il est étendu.. puis tout à coup l’interrompant : « Je comprends bien ce que vous me dites. et que les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi. Si la mort veut me prendre.. si elle ose s’approcher de nous !.... on entend les gros canons qui roulent dans la cour . « Ne pleurez donc pas. n’est-ce pas ? » Lorrain répond : « Oui. sous nos fenêtres ! Et malheur à la mort. Qu’on fasse venir sur l’heure quarante lansquenets très forts pour monter la garde autour de notre lit !. voyant qu’elle pleure.. madame la reine . pourquoi pleurez-vous ? Est-ce que vous croyez bonnement que je m’en va mourir ? » La reine veut répondre. Les sanglots l’empêchent de parler... il faudra la tuer. mon vieux Lorrain. Le petit Dauphin bat des mains en les voyant. .88 - . et quarante grands lansquenets. et je saurai bien l’empêcher d’arriver jusqu’ici. Fais voir un peu ton grand sabre. vous oubliez que je suis le Dauphin. » Pour complaire à l’enfant royal. la pertuisane au poing. Que cent gros canons veillent nuit et jour. Dans sa couchette de dentelles.. les yeux fermés. Le petit Dauphin l’écoute d’un air fort étonné. l’aumônier s’approche du petit Dauphin et lui parle longtemps à voix basse en lui montrant un Crucifix.. et le petit Dauphin commence à s’effrayer : « Holà ! dit-il. Sur l’heure.... Il se retourne vers sa mère. il lui dit : « Madame la reine. monseigneur. Il en reconnaît un et l’appelle : « Lorrain ! Lorrain ! » Le soudard fait un pas vers le lit : « Je t’aime bien. On croit qu’il dort . mais non ! Le petit Dauphin ne dort pas. repose. et. mèche allumée.. le petit Dauphin. » La reine sanglote encore plus fort. viennent se ranger autour de la chambre. » Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannées. A ce moment.. je ne veux pas que la mort vienne me prendre. Ce sont de vieux soudards à moustaches grises..

le petit Dauphin reprend avec un gros soupir : « Tout ce que vous me dites là est bien triste. dans le paradis des étoiles. l’aumônier se penche vers le petit Dauphin et lui parle longuement à voix basse. et le petit Dauphin a l’air de plus en plus étonné. » Une troisième fois. » Puis il ajoute.. et il pleure amèrement...89 - . l’enfant royal l’interrompt avec colère : « Mais alors. Quand l’aumônier a fini. . en se tournant vers sa mère : « Qu’on m’apporte mes plus beaux habits. monsieur l’abbé. je vais être encore le Dauphin. » L’aumônier continue à lui parler à voix basse.monsieur l’abbé . mon pourpoint d’hermine blanche et mes escarpins de velours ! Je veux me faire brave pour les anges et entrer au paradis en costume de Dauphin.. mais enfin est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir à ma place. le petit Dauphin se tourne vers la muraille.. ce n’est rien du tout ! » Et. crie-t-il. sans vouloir plus rien entendre. d’être Dauphin.. Je sais que le bon Dieu est mon cousin et ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang. c’est que là-haut. Au milieu de son discours. mais une chose me console. en lui donnant beaucoup d’argent ?.

. il songe au fameux discours qu’il va falloir prononcer tout à l’heure devant les habitants de la Combe-aux-Fées : « Messieurs et chers administrés. le sous-préfet a mis son bel habit brodé.. tout couverts de poussière blanche... A perte de vue....90 - . ». le sous-préfet avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré. laquais derrière. le sous- préfet est séduit ... Tout à coup. son petit claque.. Pour cette journée mémorable.. M. les oiseaux ont eu peur et se sont . qu’il va composer son discours dans le petit bois de chênes verts. L’air est embrasé. M. Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe : « Venez donc par ici. des milliers de cigales se répondent d’un arbre à l’autre. » Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et répéter vingt fois de suite : « Messieurs et chers administrés. M. Quand ils ont aperçu M. monsieur le sous-préfet . » M. Le sous-préfet aux champs M. la calèche de la sous-préfecture l’emporte majestueusement au concours régional de la Combe-aux-Fées.. La suite du discours ne vient pas. sa culotte collante à bandes d’argent et son épée de gala à poignée de nacre. et sur les ormeaux du bord du chemin.. Cocher devant. pour composer votre discours. la suite du discours ne vient pas. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré ... il vient d’apercevoir un petit bois de chênes verts qui semble lui faire signe. Là-bas.... la route de la Combe-aux-Fées poudroie sous le soleil du Midi.. vous serez bien mieux sous mes arbres. le sous-préfet tressaille. des violettes. il saute à bas de sa calèche et dit à ses gens de l’attendre. le sous-préfet est en tournée. et des sources sous l’herbe fine. Sur les genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu’il regarde tristement. au pied d’un coteau.. Il fait si chaud dans cette calèche !. Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux.

les sources n’ont plus osé faire de bruit.. puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette en chagrin gaufré et en tire une large feuille de papier ministre. dit le bouvreuil. Le sous-préfet hausse les épaules et veut . » « C’est plutôt un prince. le crayon levé.. Tout ce petit monde-là n’a jamais vu de sous-préfet.. puisqu’il a une culotte en argent . les sources à courir.. ni un prince. Le vieux rossignol répond : « Pas du tout ! » Et sur cette assurance. les oiseaux se remettent à chanter. » « Messieurs et chers administrés ». le sous-préfet. commence à déclamer de sa voix de cérémonie : « Messieurs et chers administrés. pose son claque sur l’herbe. comme si le monsieur n’était pas là.91 - . qui a chanté toute une saison dans les jardins de la sous-préfecture. et s’assied dans la mousse au pied d’un jeune chêne .. relève les pans de son habit. les violettes à embaumer.... Je sais ce que c’est : c’est un sous-préfet ! » Et tout le petit bois va chuchotant : « C’est un sous-préfet ! c’est un sous-préfet ! » – « Comme il est chauve ! » remarque une alouette à grande huppe. il se retourne et ne voit rien qu’un gros pivert qui le regarde en riant. le sous-préfet invoque dans son cœur la Muse des comices agricoles. – Ni un artiste. dit le bouvreuil. ce n’est pas un artiste. interrompt un vieux rossignol. perché sur son claque. Pendant ce temps-là. – Non.arrêtés de chanter... dit le sous-préfet de sa voix de cérémonie. ravi du silence et de la fraîcheur du bois. et se demande à voix basse quel est ce beau seigneur qui se promène en culotte d’argent.. M. on se demande quel est ce beau seigneur en culotte d’argent.. sous la feuillée. et. A voix basse. c’est plutôt un prince. « C’est un artiste ! dit la fauvette. Les violettes demandent : « Est-ce que c’est méchant ? » « Est-ce que c’est méchant ? » demandent les violettes. Un éclat de rire l’interrompt . M. et les violettes se sont cachées dans le gazon. Impassible au milieu de tout ce joli tapage.

messieurs et chers admi. balbutie encore deux ou trois fois : « Messieurs et chers administrés. débraillé comme un bohème.. Lorsque. dans l’herbe.. sont entrés dans le petit bois... et. des tas de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs . » Puis il envoie les administrés au diable . inquiets de leur maître. essaye vainement de résister au nouveau charme qui l’envahit. chassant d’un geste cette bête effrontée. messieurs et chers. le sous-préfet. ô Muse des comices agricoles !. et.. dégrafe son bel habit. sentez-vous comme nous sentons bon ? » Et les sources lui font sous la mousse une musique divine .. et la Muse des comices agricoles n’a plus qu’à se voiler la face. grisé de parfums.. Voile-toi la face.continuer son discours : mais le pivert l’interrompt encore et lui crie de loin : « A quoi bon ? – Comment ! à quoi bon ? » dit le sous-préfet. Il avait mis son habit bas. Il s’accoude sur l’herbe.. il reprend de plus belle : « Messieurs et chers administrés. et dans les branches. tout en mâchonnant des violettes... les gens de la sous-préfecture. et tout le petit bois conspire pour l’empêcher de composer son discours. le sous-préfet faisait des vers. » a repris le sous-préfet de plus belle .... M.92 - .. M. ivre de musique. M.. qui devient tout rouge .. » « Messieurs et chers administrés. ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d’horreur. le sous-préfet était couché sur le ventre. au bout d’une heure... Tout le petit bois conspire pour l’empêcher de composer son discours. voilà les petites violettes qui se haussent vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent doucement : « Monsieur le sous-préfet. . au-dessus de sa tête. mais alors.

sa canne aux dents comme une clarinette. très froidement : « Vous croyez que je plaisante. l’échine basse. Je me suis brûlé les yeux à ce joli métier . La tête inclinée sur l’épaule. Parisiens. mon cher. quelques jours avant de quitter Paris..93 - .. Oui. jusqu’aux bobèches ! » ajouta-t-il en me montrant ses paupières calcinées où ne restait plus l’ombre d’un cil.. C’était Bixiou. le féroce et charmant Bixiou. Mon silence l’inquiéta : . Ah ! le malheureux. cagneux.. Le portefeuille de Bixiou Un matin du mois d’octobre.. l’illustre et lugubre farceur s’avança jusqu’au milieu de la chambre et vint se jeter contre ma table en disant d’une voix dolente : « Ayez pitié d’un pauvre aveugle !. Voilà ce que c’est que d’écrire avec du vitriol.. regardez mes yeux... crotté. Mais lui. grelottant sur ses longues jambes comme un échassier déplumé. brûlé à fond. « Je suis aveugle. votre Bixiou. quelle détresse ! Sans une grimace qu’il fit en entrant jamais je ne l’aurais reconnu.. aveugle pour la vie. » Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans un regard. je vis arriver chez moi – pendant que je déjeunais – un vieil homme en habit râpé.. » C’était si bien imité que je ne pus m’empêcher de rire. J’étais si ému que je ne trouvai rien à lui dire. ce railleur enragé qui vous a tant réjouis depuis quinze ans avec ses pamphlets et ses caricatures. mais là.

. Je dînais chez le maréchal. A présent. je n’invente rien. n’étant ni mère de danseuse. c’est le diable pour y arriver.. je vis qu’il mourait d’envie d’accepter.. mes pauvres yeux ! Et l’on ne m’invite nulle part. Dicter ?. J’aurai une forte pipe en porcelaine . Pendant qu’on le servait. pas sur les boulevards. mais au frémissement de ses narines. c’était de voir les grimaces de Paris et de les faire . chez le prince. je déjeune. je m’appellerai Hans ou Zébédé... et je me consolerai de ne plus écrire en faisant des cornets de tabac avec les œuvres de mes contemporains. en courant les ministères. ni veuve d’officier-sperrior. Je vais me régaler .. Qu’est-ce que vous voulez ! Il faut qu’on mange à la maison. tous ces gens-là voulaient m’avoir parce que je les amusais ou qu’ils avaient peur de moi. maintenant . je cours les ministères. n’est-ce pas ?. vous savez. bien entendu. « Voilà tout ce que je demande. O mes yeux.94 - . Voulez-vous en faire autant ? » Il ne répondit pas... J’essaie d’accrocher un bureau de tabac. c’est ma seule profession. Pourtant les protections ne devraient pas me manquer. bien loin. Eh bien. Alors j’ai pensé à un bureau de tabac . le pauvre diable flairait la table avec un petit rire : « Ça a l’air bon tout ça. Mon métier.. Pas grand-chose. .. il y a si longtemps que je ne déjeune plus ! Un pain d’un sou tous les matins. Je le pris par la main. chez les ministres . Je n’ai pas droit à cette faveur.. car. je ne fais plus peur à personne.. Non ! simplement un petit bureau de province. C’est si triste une tête d’aveugle à table.. à présent il n’y a plus moyen. Mais quoi ?. « Vous travaillez ? – Non. Bixiou. je ne peux plus écrire.. J’étais très lancé autrefois. Je ne peux plus dessiner.. et je le fis asseoir près de moi. Je n’ai rien dans la tête. comme dans Erckmann-Chatrian. dans un coin des Vosges.. moi . quelque part.

. dans les départements.. mais elle ne veut pas : elle . C’est si bon ! et personne pour me les lire ! Ma femme pourrait bien. si la misère de Bixiou pouvait te servir de leçon ! » Là-dessus. sans dire un mot. en rentrant. rien que pour sentir cette odeur de papier humide et de nouvelles fraîches. Depuis six mois. voilà la fin d’une vie d’artiste !. sa fourchette. ils m’appellent : « Ce bon monsieur ! » Et moi.. J’arrive le matin... « Toute ma vie se passe sur les coffres à bois des antichambres... quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines commencent à sentir bon. il reprit : « Savez-vous ce qu’il y a encore de plus horrible pour moi ? C’est de ne plus pouvoir lire mes journaux. Pauvre homme ! il n’avait pas encore l’habitude. Il faut être du métier pour comprendre cela. il se fourra le nez dans son assiette et se mit à manger avidement.. pour gagner leur protection. je ne m’en vais qu’à la nuit. j’en achète un. ils me l’auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac.. Voilà où j’en suis arrivé après vingt ans de succès tapageurs. ou je dessine d’un trait sur un coin de leur buvard de grosses moustaches qui les font rire. il perdait son pain. je vous prie. allez ! A l’intérieur..... C’était pitié de le voir faire. Aussi les huissiers me connaissent. je me promène dans tous les ministères avec ma pétition. Ah ! province romanesque. A chaque minute. Au bout d’un moment. je fais des calembours.95 - .Passez-moi le pain. Et dire qu’ils sont en France quarante mille galopins à qui notre profession faire venir l’eau à la bouche ! Dire qu’il y a tous les jours. Quelquefois le soir. tâtonnait pour trouver son verre. Ah ! les bandits .... une locomotive qui chauffe pour nous apporter des panerées d’imbéciles affamés de littérature et de bruit imprimé !. à l’heure où l’on allume les poêles et où l’on fait faire un tour aux chevaux de Son Excellence sur le sable de la cour .

il se leva.. le pain bénit.. promena un instant autour de lui sa tête de vipère aveugle. » Je lui versai son eau-de-vie... celle-là s’est crue obligée de devenir bigote.. elle . Qu’est-ce que cela peut vous faire à vous ?. Il faut que je me mette en train. comme pour haranguer un banquet de deux cents couverts : « Aux arts ! Aux lettres ! A la presse ! » Et le voilà parti sur un toast de dix minutes.. un monstre !. elle ne veut pas. mais depuis que je suis aveugle.. la Sainte-Enfance. elle a déjà eu toutes les maladies. ces anciennes maîtresses. Ah.. si c’est possible. C’est tous d’anciens professeurs. Et triste ! et laide ! plus laide que moi. Depuis que j’en ai fait Mme Bixiou. non.. Tout à coup. pour avoir une bouche de moins à nourrir.. les petits Chinois. moi.. Nous sommes dans les bonnes œuvres jusqu’au cou. il n’y a pas plus bégueules qu’elles. Est-ce qu’elle ne voulait pas me faire frictionner les yeux avec l’eau de la Salette ! Et puis. Il commença à la déguster par petites fois. la plus folle et la plus merveilleuse improvisation qui soit jamais sortie de cette cervelle de pitre. Ah çà ! mais je suis bon. son verre à la main.... Ce serait cependant une bonne œuvre de me lire mes journaux. je ne sais quelle fantaisie le piquant. d’une voix stridente.. que sais- je encore ?. Allons. « Encore une qui me donne de l’agrément.. donnez-moi encore un peu de cette eau- de-vie. Que voulez-vous ! je n’ai jamais su faire que des charges. .. celle-là ! Il n’y a pas neuf ans qu’elle est au monde. et les huissiers n’y sont pas faciles à dérider. elle me les lirait. je l’ai fait entrer à Notre-Dame-des-Arts. mais à un point !.. d’un air attendri. puis... Si ma fille était chez nous. de vous raconter mes histoires de famille.. avec le sourire aimable du monsieur qui va parler.prétend qu’on trouve dans les faits divers des choses qui ne sont pas convenables. Eh bien. les quêtes.96 - .. En sortant d’ici je vais à l’instruction publique. une fois mariées.

97 - .. Figurez-vous une revue de fin d’année intitulée : Le Pavé des Lettres en 186* . Mon encrier m’écœurait. et ceux qui sont devenus fous . Quelle haine. gna. toutes nos lâchetés. toutes nos misères . Ah ! le misérable. nos assemblées soi-disant littéraires. je reconnus son portefeuille. de la Tombola s’en allant faire « gna. les enterrements à réclames. un gros portefeuille luisant. toujours la même : « Cher et regretté ! pauvre cher ! » à un malheureux dont on refuse de payer la tombe .. à soins cassés. sans me dire adieu. près de la chaise où l’aveugle s’était assis.. croyant toujours entendre le ricanement de dégoût qu’il avait eu en me parlant de sa fille. » aux Tuileries avec sa sébile et son habit barbeau .. Duruy se trouvèrent de sa visite ce matin-là . si mal en train qu’après le départ de ce terrible aveugle.. où l’on se détrousse. J’aurais voulu m’en aller loin. l’oraison funèbre de M. et ceux qui se sont suicidés..... ce qui n’empêche pas qu’on y meure de faim plus qu’ailleurs . détaillé. dans notre monde. Cette poche. gesticulé par un grimacier de génie. qui ne le quitte jamais et qu’il appelle en riant sa poche à venin. il me demanda l’heure et s’en alla.. fumier d’encre. grand Dieu ! que de fiel ! quel besoin de baver sur tout. mais je sais bien que jamais de ma vie je ne me suis senti si triste. le délégué. gna. nos querelles. Son toast fini. enfer sans grandeur. le vieux baron T... vous aurez alors une idée de ce que fut l’improvisation de Bixiou. je sentis quelque chose rouler sous mon pied. d’un air farouche. Et me baissant.. était aussi renommée . Tout à coup. son verre bu.. sentir quelque chose de bon. puis nos morts de l’année. figurez-vous tout cela. voir des arbres. où l’on s’égorge. nos papotages. où l’on s’étripe. courir. J’ignore comment les huissiers de M. toutes les cocasseries d’un monde excentrique.. Et j’arpentais ma chambre avec fureur. ma plume me faisait horreur. raconté. où l’on parle intérêts et gros sous bien plus que chez les bourgeois. de tout salir..

un rire infernal... L’occasion se présentait belle pour m’en assurer. des blagues féroces. Cheveux de Céline coupés le 13 mai. il me fallut les ramasser l’un après l’autre. On disait qu’il y avait des choses terribles là-dedans. Parisiens. des enfants de Marie. rougeole. en grosse écriture tremblée.. scarlatine.que les fameux cartons de M. et sur l’enveloppe. le jour de son entrée là-bas... Girardin. l’ironie. une écriture d’aveugle : Cheveux de Céline. convulsions. Un paquet de lettres écrites sur du papier à fleurs. Voilà ce qu’il y avait dans le portefeuille de Bixiou... et puis pour finir :. trop gonflé. D’anciennes ordonnances pour des maladies d’enfants : croup. commençant toutes : Mon cher papa. Le dégoût. s’était crevé en tombant. Allons. Le vieux portefeuille. et signées : Céline Bixiou.98 - . comme d’un bonnet de fillette. vous êtes tous les mêmes. deux ou trois crins jaunes tout frisés . (La pauvre petite n’en avait pas échappé une !) Enfin une grande enveloppe cachetée d’où sortaient. et tous les papiers avaient roulé sur le tapis . coupés le 13 mai.. .

au lieu du joli conte badin que je m’étais promis de vous faire. je viens d’apprendre la mort misérable du pauvre Charles Barbara. oui. Il était une fois un homme qui avait une cervelle d’or .. des orphéons de mésanges . Tous les jours. Je m’en suis voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes. j’ai eu comme un remords.. non ! je suis encore trop près de Paris. Lorsqu’il vint au monde. le matin.. Adieu les courlis et les cigales ! Je n’ai plus le cœur à rien de gai. je devrais plutôt expédier aux dames des poèmes couleur de rose. et c’était pitié de le voir se cogner à tous les meubles en marchant. et je m’étais promis de vous offrir aujourd’hui quelque chose de joyeux. il m’envoie les éclaboussures de ses tristesses.. Voilà pourquoi.99 - . j’ai des orchestres de culs-blancs. sur une colline lumineuse. une cervelle toute en or. de follement joyeux. seulement sa grosse tête l’entraînait toujours. La légende de l’homme à la cervelle d’or A la dame qui demande des histoires gaies... puis les pâtres qui jouent du fifre. Il vécut cependant et grandit au soleil comme un beau plant d’olivier . à midi. vous n’aurez encore aujourd’hui qu’une légende mélancolique. Pourquoi serais-je triste. En vérité. l’endroit est mal choisi pour broyer du noir . madame. après tout ? Je vis à mille lieues des brouillards parisiens. les cigales . les médecins pensaient que cet enfant ne vivrait pas. Il tombait souvent. et mon moulin en est tout en deuil. et des pleins paniers de contes galants. A l’heure même où j’écris ces lignes. Eh bien. madame. il roula du haut d’un perron et vint donner du front contre . Autour de chez moi tout n’est que soleil et musique . tant sa tête était lourde et son crâne démesuré. jusque dans mes pins. madame. En lisant votre lettre.. dans le pays des tambourins et du vin muscat. et les belles filles brunes qu’on entend rire dans les vignes. Un jour.. les courlis qui font : « Coureli ! coureli ! » .

Elle s’épuisait cependant. s’épouvanta de l’énorme brèche qu’il avait déjà faite à son lingot : il était temps de s’arrêter.. avec deux ou trois gouttelettes d’or caillées dans ses cheveux blonds... royalement. . La chose fut tenue secrète . L’enfant n’hésita pas . sans rien dire.un degré de marbre. il quitta la maison paternelle et s’en alla par le monde en gaspillant son trésor. Du train dont il menait sa vie. mais. A dix-huit ans seulement. il demandait pourquoi on ne le laissait plus courir devant la porte avec les garçonnets de la rue. le malheureux.. il retournait jouer tout seul. un morceau gros comme une noix. et semant l’or sans compter. C’est ainsi que les parents apprirent que l’enfant avait une cervelle en or. et se trimbalait lourdement d’une salle à l’autre. on aurait dit que sa cervelle était inépuisable. le pauvre petit lui-même ne se douta de rien. Alors le petit avait grand-peur d’être volé .. on ne lui trouva qu’une légère blessure. ivre de sa puissance. où son crâne sonna comme un lingot. qu’il jeta fièrement sur les genoux de sa mère. ils lui demandèrent en retour un peu de son or. au matin d’une débauche folle. ses parents lui révélèrent le don monstrueux qu’il tenait du Destin . On le crut mort .. De temps en temps. Un jour. fou de désirs. la joue devenir plus creuse. et à mesure on pouvait voir les yeux s’éteindre. enfin. mon beau trésor ! » lui répondait sa mère. « On vous volerait. sur l’heure même – comment ? par quels moyens ? la légende ne l’a pas dit – il s’arracha du crâne un morceau d’or massif. resté seul parmi les débris du festin et les lustres qui pâlissaient. Puis tout ébloui des richesses qu’il portait dans la tête. en le relevant. et. comme ils l’avaient élevé et nourri jusque-là.100 - .

. Par malheur. un ami l’avait suivi dans sa solitude. les plumes blanches et les jolis glands mordorés battant le long des bottines.. et vit. Une nuit. bien riches ! » Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crâne innocemment. même. il se dressa éperdu. une effroyable douleur . de peur de la peiner.. L’homme à la cervelle d’or s’en alla vivre à l’écart. dans un rayon de lune.. A quelque temps de là..101 - . Dès lors. et lui ne savait jamais dire non . du travail de ses mains. Il aimait du meilleur de son âme une petite femme blonde. l’ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau. tâchant d’oublier lui-même ces fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher. et cette fois tout fut fini.. fuyant les tentations. mais qui préférait encore les pompons. soupçonneux et craintif comme un avare. moitié poupée – les piécettes d’or fondaient que c’était un plaisir. Elle avait tous les caprices .. qui l’aimait bien aussi.. Quelquefois cependant la peur . « Nous sommes donc bien riches ? » disait-elle. et cet ami connaissait son secret. Encore un peu de cervelle qu’on lui emportait !. l’homme à la cervelle d’or devint amoureux. ce fut une existence nouvelle. le pauvre homme fut réveillé en sursaut par une douleur à la tête. Le pauvre homme répondait : « Oh ! oui. il lui cacha jusqu’au bout le triste secret de sa fortune.. Entre les mains de cette mignonne créature – moitié oiseau..

le veuf fit faire à sa chère morte un bel enterrement. qui êtes si riche ! achetez-moi quelque chose de bien cher. il avait des envies d’être avare . il s’arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout un fouillis d’étoffes et de parures reluisait aux lumières. les mains en avant. l’air égaré. la petite femme mourut. sans qu’on sût pourquoi. puis. mais alors la petite femme venait vers lui en sautillant. pour les revendeuses d’immortelles : il en donna partout. il ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse. Que lui importait son or maintenant ?. Il en donna pour l’église.. » Et il lui achetait quelque chose de bien cher. et lui disait : « Mon mari. il entra pour les acheter. comme un oiseau. la marchande entendit un grand cri . Cela dura ainsi pendant deux ans . qui s’accotait au comptoir et la regardait douloureusement d’un air hébété. Cloches à toute volée. chevaux empanachés. un matin.102 - . trébuchant comme un homme ivre. Du fond de son arrière-boutique. Le soir. lourds carrosses tendus de noir. et.. à l’heure où les bazars s’illuminent. a peine quelques parcelles aux parois du crâne. Alors on le vit s’en aller dans les rues. avec ce qui lui en restait. « Je sais quelqu’un à qui ces bottines feraient bien plaisir ». en sortant du cimetière.. se disait-il en souriant . elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout. ne se souvenant déjà plus que la petite femme était morte. pour les porteurs. Le trésor touchait à sa fin .le prenait. rien ne lui parut trop beau. larmes d’argent dans le velours. Il tenait d’une main les . Aussi.... et resta là longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de cygne.

les moindres choses de la vie. avec leur moelle et leur substance. quand ils sont las de souffrir. Telle est..... la légende de l’homme à la cervelle d’or. Malgré ses airs de conte fantastique. et paient en bel or fin. et présentait l’autre main toute sanglante. madame. C’est pour eux une douleur de chaque jour : et puis. avec des raclures d’or au bout des ongles. cette légende est vraie d’un bout à l’autre.103 - . .bottines bleues à bordure de cygne. Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre de leur cerveau.

. La pluie tombait par torrents. puis.. j’aperçus devant moi les petits bois de cyprès au milieu desquels le pays de Maillane s’abrite de peur du vent. De loin en loin.. sitôt parti . le moulin triste. c’est la dernière maison à main gauche.. mais j’entends derrière quelqu’un qui marche et qui parle à haute . et en route ! Personne aux champs. après trois heures de marche. Les chiens seuls au logis. une charrette de routier avec sa bâche ruisselante.. le serpent ronflait..... sur la route de Saint-Rémy – une maisonnette à un étage. les fermes closes. pompon rouge... j’ai cru me réveiller rue du Faubourg-Montmartre. à travers la brume. le ciel était gris. Quand je passai devant l’église. en me levant. Le poète Mistral Dimanche dernier. là-bas. housse de sparterie bleue et blanche. dans son petit village de Maillane. et la tramontane vous la jetait à pleins seaux dans la figure. J’ai eu peur de passer chez moi cette froide journée de pluie.104 - . Le logis du poète est à l’extrémité du pays . J’entre doucement.. une barque sur la roubine et un pêcheur debout qui lance son épervier. et je vis les cierges reluire à travers les vitres de couleur. grelots d’argent – emportant au petit trot toute une carriole de gens de mas qui vont à la messe . avec un jardin devant. Personne ! La porte du salon est fermée. des mules en tenue de gala. et enfin.. mon Montaigne. Pas un chat dans les rues du village. une trique en bois de myrte. ce grand poète qui vit à trois lieues de mes pins. une vieille encapuchonnée dans sa mante feuille-morte. Je fis le chemin tout d’une haleine. Notre belle Provence catholique laisse la terre se reposer le dimanche. une couverture.. Il pleuvait. Pas moyen de lire en route ce jour-là. Sitôt pensé. et tout de suite l’envie m’est venue d’aller me réchauffer un brin auprès de Frédéric Mistral. tout le monde était à la grand-messe.

celui que j’ai surpris dimanche dernier dans son village. la Vénus sans bras et la Vénus d’Arles sur la cheminée. Il travaille. – Il est là. et où j’ai passé déjà de si belles heures. c’est la fête de Maillane. et que vous l’avez vu dans vos salons.. près de la fenêtre. Rien n’était changé.. le portrait du poète par Hébert. ce n’était pas lui. Ah ! Parisiens.... Au milieu de ce bureau. je regardais avec émotion ce petit salon à tapisserie claire. Ce poème. Toujours le canapé à carreaux jaunes.. sans gilet. C’était Calendal.. le jour de Noël. en jaquette. Tout juste aujourd’hui.. que je n’avais pas vu depuis si longtemps.. les mains dans ses poches. élégant comme un pâtre grec. avec un bon sourire.. lorsque le poète de Maillane est venu chez vous montrer Paris à sa Mireille. Je m’arrête un moment dans le petit couloir peint à la chaux. la farandole. entrons. et marchant à grands pas. dans un coin. superbe. Nous avons la musique d’Avignon. et puis..... sa rouge taillole catalane autour des reins. en faisant des vers. la bonne idée que tu as eue de venir !. j’aperçus un gros cahier ouvert. sa photographie par Etienne Carjat. Ce pas et cette voix me sont bien connus. les deux fauteuils de paille.105 - . la procession. la main sur le bouton de la porte. vous avez cru que c’était là Mistral. Non.. ce Chactas en habit de ville. » Pendant qu’il me parlait. très ému. le feu de l’inspiration aux pommettes. l’œil allumé. Il n’y a qu’un Mistral au monde.. ce sera magnifique. zou ! nous allons voir danser les jolies filles. Le cœur me bat. et.. Ma foi ! tant pis. « Comment ! c’est toi ! cria Mistral en me sautant au cou . Mistral y travaille depuis sept .voix. le chaperon de feutre sur l’oreille. les taureaux. Faut-il attendre que la strophe soit finie ?. qui doit paraître à la fin de cette année. nous déjeunons... avec un col droit et un grand chapeau qui le gênait autant que sa gloire. le bureau – un pauvre petit bureau de receveur d’enregistrement – tout chargé de vieux bouquins et de dictionnaires. La mère va rentrer de la messe . le nouveau poème de Frédéric Mistral..

. je sais que lorsque Mistral a du monde. Vous comprenez.. qu’on a causé gravement de la fête.. je suis conseiller municipale. Mistral a beau écrire en provençal. et voilà mon Mistral qui court à l’armoire.. devant la fenêtre. A ce moment.. On pose les tambourins sur les chaises... » Je tenais le cahier de Calendal entre mes mains. répondit-il. on a toujours une strophe à polir. il n’ose s’en séparer encore.106 - .. une rime plus sonore à trouver. il travaille ses vers comme si tout le monde devait les lire dans la langue et lui tenir compte de ses efforts de bon ouvrier. pourtant..ans. la vieille bannière dans un coin . et voilà près de six mois qu’il en a écrit le dernier vers . « J’en ay assez de peu. et ouvre la porte aux musiciens en me disant : « Ne ris pas. Tout à coup une musique de fifres et de tambourins éclate dans la rue. les musiciens se retirent et vont donner l’aubade chez les autres conseillers. J’en ay assez d’un. et que c’est bien Mistral dont Montaigne aurait pu dire : « Souvienne-vous de celuy à qui. et le vin cuit circule. J’en ay assez de pas un. sa mère ne se met pas à table. en tire des verres.. Puis quand on a vidé quelques bouteilles à la santé de Frédéric. Oh ! le brave poète. plein d’émotion. et je le feuilletais.. D’ailleurs.. La pauvre vieille femme ne connaît que son provençal et se sentirait mal à l’aise pour causer avec des Français. . » La petite pièce se remplit de monde. Ils viennent me donner l’aubade. on a besoin d’elle à la cuisine. la mère de Mistral arrive. comme on demandait à quoy faire il se peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de guère de gens. si les taureaux se comporteront bien. des bouteilles. Je connais les usages de la maison . En un tour de main la table est dressée : un beau linge blanc et deux couverts. traîne la table au milieu du salon... si la farandole sera aussi belle que l’an dernier.

en battant la mesure de ses vers avec la main.107 - . Le tout arrosé de ce bon châteauneuf-du-pape qui a une si belle couleur rose dans les verres. si Dieu veut. il entreprend des choses miraculeuses. Au dessert. Pour gagner le cœur de sa mie – la belle Estérelle –.. Je chanterai. il entame le premier chant : D’une fille folle d’amour. mugissaient. les coudes sur la nappe. un enfant de Cassis. je vais chercher le cahier du poème. et je l’apporte sur la table devant Mistral. et de sa voix musicale et douce. A présent que j’ai dit la triste aventure. des raisins muscat. de la confiture de moût. qu’on menait courir. des figues. les fifres passaient et repassaient dans les rues avec les tambourins. Au-dehors. « Nous avions dit que nous sortirions. du fromage de montagne. des larmes dans les yeux.. Calendal ! Calendal ! » Mistral se résigne. fait le poète en souriant. Dieu ! le joli repas que j’ai fait ce matin-là : un morceau de chevreau rôti. et les douze travaux d’Hercule ne sont rien à côté des siens. Calendal n’était qu’un pêcheur . Un pauvre petit pêcheur d’anchois.. les pétards éclataient sur la place. j’écoutais l’histoire du petit pêcheur provençal. l’amour en fait un héros.. Les taureaux de Camargue. ... – Non ! non !.. Moi. les cloches sonnaient les vêpres..

Des entreprises surhumaines !. à la Sainte-Baume. ses mœurs.. ses paysages. avec son histoire. on entend le bruit de sa hache qui sonne en s’enfonçant dans les troncs... Enfin. c’est un terrible bandit des gorges d’Ollioules. Pendant trente jours. Il s’y installe tout seul pendant trente jours. Une autre fois. et apaise les compagnons en leur parlant. les vieux arbres gênants tombent et roulent au fond des abîmes. où jamais bûcheron n’osa monter. et il est nommé consul par les habitants de Cassis. s’étant mis en tête d’être riche. Calendal se jette au milieu de la tuerie. « Assez de poésie ! dit Mistral en fermant son cahier. La forêt crie . chassez la langue provençale des écoles ! La Provence vivra éternellement dans Mireille et dans Calendal.. Il faut aller voir la fête. » . la Provence de la montagne –. il a inventé de formidables engins de pêche. Mais qu’importe Calendal ? Ce qu’il y a avant tout dans le poème. et quand Calendal redescend.. une forêt de cèdres inaccessibles. Quel rude gars que ce petit Calendal ! Un jour. ses légendes. un Provençal qui a fait la charpente du temple de Salomon.. qu’il va relancer jusque dans son aire.. c’est la Provence – la Provence de la mer. en récompense de tant d’exploits. Voilà l’histoire de Calendal.108 - . tout un peuple naïf et libre qui a trouvé son grand poète avant de mourir.. Et maintenant.. tracez des chemins de fer. l’un après l’autre. s’il vous plaît. Il y avait là-haut. Calendal y va. parmi ses coupe-jarrets et ses concubines. lui. le comte Sévéran. dans les rochers de Lure. il ne reste plus un cèdre sur la montagne. et ramène au port tout le poisson de la mer. plantez des poteaux à télégraphe. il rencontre deux partis de compagnons venus là pour vider leur querelle à grands coups de compas sur la tombe de maître Jacques. Une fois.. le pêcheur d’anchois obtient l’amour d’Estérelle.

Des lanternes de papier découpé s’allumaient partout dans l’ombre . devant le petit café où Mistral va faire. crucifix encadrés de soie blanche. sur un appel de tambourins. tout le village était dans les rues . bannières roses à fleurs d’or.. les trois sauts. trop las pour courir encore. commença autour de la flamme une ronde folle. Ce fut pendant une heure un interminable défilé de pénitents en cagoule.. et des cloches qui sonnaient à toute volée. nous montâmes dans la chambre de Mistral. sa partie avec son ami Zidore. et le ciel reluisait joyeusement sur les toits rouges mouillés de pluie. grands saints de bois dédorés portés à quatre épaules. pénitents bleus. La nuit tombait quand nous rentrâmes à Maillane. lorsque l’Académie donna à l’auteur de Mireille le prix de trois mille francs. les luttes d’hommes. l’étrangle-chat. Les murs n’ont pas de papier . dais de velours vert. confréries de filles voilées. Mme Mistral eut une idée. tout cela ondulant au vent dans la lumière des cierges et du soleil. pénitents blancs. Nous sortîmes . La procession finie. qui devait durer toute la nuit. . au milieu des psaumes. bruyante. saintes de faïence coloriées comme des idoles avec de gros bouquets à la main. puis les jeux sur l’aire. Nous arrivâmes à temps pour voir rentrer la procession. les solives du plafond se voient. nous allâmes voir les taureaux. ostensoirs. « Si nous faisions tapisser et plafonner ta chambre ? dit-elle à son fils. Il y a quatre ans. Sur la place. chapes. La farandole s’organisait. avec deux grands lits. la jeunesse prenait place . le jeu de l’outre. un grand coup de bise avait balayé le ciel. pénitents gris. Après souper. et bientôt. C’est une modeste chambre de paysan. on avait allumé un grand feu de joie. les saints remisés dans leurs chapelles.. et tout le joli train des fêtes de Provence.. des litanies..109 - .. le soir.

le trèfle des ogives cassé.110 - . des porcs vautrés sous les fines colonnettes des galeries. c’est l’argent des poètes. plus de balustres aux perrons. des pigeons venant boire aux grands bénitiers remplis d’eau de pluie.. on n’y touche pas. Au fond de chaque assiette. mais tant que l’argent des poètes a duré. toute l’histoire du pays tient là-dedans. Mistral choisit l’épisode des faïences. Le voici en quelques mots : C’est dans un grand repas je ne sais où. Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue provençale. voilà qu’un beau jour le fils d’un de ces paysans s’éprend de ces grandes ruines et s’indigne de les voir ainsi . il y a un sujet provençal . On apporte sur la table un magnifique service en faïence de Moustiers. achevés comme un tableautin de Théocrite. le blason des portes mangé de mousse.. parmi ces décombres.. – Non ! non ! répondit Mistral. que les reines ont parlée autrefois et que maintenant nos pâtres seuls comprennent. et. des poules picorant dans la cour d’honneur. j’admirais cet homme au-dedans de moi. Puis. Aussi il faut voir avec quel amour sont décrites ces belles faïences . autant de petits poèmes d’un travail naïf et savant. plus qu’aux trois quarts latine. une strophe pour chaque assiette.. » Et la chambre est restée toute nue . Ça. et enfin. plus de vitraux aux fenêtres. songeant à l’état de ruine où il a trouvé sa langue maternelle et ce qu’il en a fait. l’âne broutant dans la chapelle où l’herbe pousse. deux ou trois familles de paysans qui se sont bâti des huttes dans les flancs du vieux palais. ceux qui ont frappé chez Mistral ont toujours trouvé sa bourse ouverte. J’avais emporté le cahier de Calendal dans la chambre et je voulus m’en faire lire encore un passage avant de m’endormir. dessiné en bleu dans l’émail. je me figurais un de ces vieux palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles : plus de toits.

. à lui tout seul il reconstruit le grand escalier. c’est Mistral. et met sur pied le vaste palais d’autre temps. les fées lui venant en aide. c’est la langue provençale.profanées . Ce fils de paysan. vite. il chasse le bétail hors de la cour d’honneur . relève les tours. vite. des vitraux aux fenêtres. redore la salle du trône. Ce palais restauré. remet des boiseries aux murs. et.111 - . où logèrent des papes et des impératrices.

. .... Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château. – Oh ! toutes sortes de bonnes choses...112 - . les surtouts ciselés. des truites. M. mon révérend. Depuis midi nous n’avons fait que plumer des faisans. Les trois messes basses Conte de Noël 1 « Deux dindes truffées. des carpes dorées. Garrigou ? – Grosses comme ça. Mais dame ! il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l’heure en sortant de la messe de minuit.. – Jésus Maria ! moi qui aime tant les truffes !.. sans compter le bailli ni le tabellion. – Grosses comment.... Vous serez au moins quarante à table. Et avec les dindes.. Enormes !. les fleurs. les candélabres !. Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil.. Garrigou. – Oh ! Dieu ! il me semble que je les vois.. Et la vaisselle d’argent. mon révérend. Garrigou ?. As-tu mis le vin dans les burettes ? – Oui. j’ai mis le vin dans les burettes. La plume en volait partout.. qu’est-ce que tu as encore aperçu à la cuisine ?. Ah ! vous êtes bien heureux d’en être.. J’en sais quelque chose... puisque c’est moi qui ai aidé à les remplir.. mon révérend.. des gelinottes.. – Oui.. tellement elle était tendue. les truites.... des. toutes les carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs.. des huppes. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant... des coqs de bruyère. le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. deux dindes magnifiques bourrées de truffes. Puis de l’étang on a apporté des anguilles. Donne-moi vite mon surplis...

.. surtout la nuit de la Nativité. car vous saurez que le diable. le père en avant. ils se répétait à lui-même en s’habillant : « Des dindes rôties. mon enfant. Meuh !.mon révérend !. le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie du château . ce soir-là... » Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l’an de grâce mil six cent et tant. à mesure.113 - . car voilà que minuit est proche. Malgré l’heure et le froid... les femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se serraient et s’abritaient. avait pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché de gourmandise. Rien que d’avoir flairé ces belles dindes. allons. la lanterne en main. Ils grimpaient la côte en chantant par groupes de cinq ou six.. entre le révérend dom Balaguère. des carpes dorées.. et il ne faut pas nous mettre en retard. l’odeur des truffes me suit partout.. des lumières apparaissaient dans l’ombre aux flancs du mont Ventoux. des truites grosses comme ça !. » Dehors.. ou du moins ce qu’il croyait être le petit clerc Garrigou. Gardons-nous du péché de gourmandise.. soutenu par l’idée qu’au sortir de la . et son petit clerc Garrigou.. C’étaient des familles de métayers qui venaient entendre la messe de minuit au château. ancien prieur des barnabites. et.. en haut duquel s’élevaient les vieilles tours de Trinquelage. – Allons. l’esprit déjà troublé par toutes ces descriptions gastronomiques. tout ce brave peuple marchait allègrement. Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier coup de la messe . présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage. le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des cloches. et. Donc... pendant que le soi-disant Garrigou (hum ! hum !) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle seigneuriale..

et un fin grésil glissant sur les vêtements sans les mouiller. qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces compliquées. pleine de carrosses. Tout en haut de la côte. toute claire du feu des torches et de la flambée des cuisines. précédé de porteurs de torches. à la lueur des falots enveloppés de brume. maître Arnoton ! – Bonsoir. comme au chapelain. il fallait. le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu noir. On entendait le tintement des tournebroches.. Drelindin din !. faisait miroiter ses glaces au clair de lune. comme à tout le monde : « Quel bon réveillon nous allons faire après la messe ! » 2 Drelindin din !. gardait fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. sur la rude montée. et ressemblaient. s’agitaient à toutes les fenêtres.messe il y aurait. les étoiles avivées de froid .114 - . bonsoir. Passé le pont-levis et la poterne. le carrosse d’un seigneur. . de pignons. et une foule de petites lumières qui clignotaient. table mise pour eux en bas dans les cuisines. le choc des cristaux et de l’argenterie remués dans les apprêts d’un repas . par là- dessus... de chaises à porteurs. avec sa masse énorme de tours. De temps en temps. ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles. et. faisait dire aux métayers. allaient. bonsoir.. la bise piquait. aux étincelles courant dans des cendres de papier brûlé. de valets. sur le fond sombre du bâtiment. pour se rendre à la chapelle. mes enfants ! » La nuit était claire.. comme tous les ans. comme au bailli. traverser la première cour. le fracas des casseroles.. les métayers reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage : « Bonsoir. le château apparaissait comme le but. venaient. une vapeur tiède.

là-bas. et enfin. En face. coiffée d’une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière mode de la cour de France. Au fond. les métayers avec leurs familles . en habit de taffetas saumon. plus tôt nous serons à table. Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des distractions à l’officiant ? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou. montant jusqu’à hauteur des murs. ont pris place la vieille marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage. deux notes graves parmi les soies voyantes et les damas brochés. » Le fait est que chaque fois qu’elle tinte. Il se figure les cuisiniers en rumeur.. tout contre la porte qu’ils entrouvrent et referment discrètement. Plus bas on voit. le bailli Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy. dépêchons-nous. sur des prie-Dieu garnis de velours. assis dans les stalles sculptées qui entourent le chœur. aux boiseries de chêne. messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans l’église tout en fête et tiède de tant de cierges allumés.. les fourneaux où brûle un feu de forge. cette sonnette du diable. tous les cierges allumés. cette enragée petite sonnette qui s’agite au pied de l’autel avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps : « Dépêchons-nous. le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu’au réveillon. Plus tôt nous aurons fini. sur les bancs. les piqueurs. Et que de monde ! Et que de toilettes ! Voici d’abord. une cathédrale en miniature aux arceaux entrecroisés. et près de lui tous les nobles seigneurs invités. dame Barbe. Puis viennent les gras majordomes. Dans la chapelle du château. c’est le bas office. vêtus de noir avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés. le sire de Trinquelage. C’est la messe de minuit qui commence. les tapisseries ont été tendues. la buée qui monte des couvercles . les intendants. toutes ses clefs pendues sur le côté à un clavier d’argent fin.115 - . les servantes. les pages.

et avec elle commence aussi le péché de dom Balaguère. et cette fois le malheureux officiant tout abandonné au démon de gourmandise.. au lieu de Dominus vobiscum il se surprend à dire le Benedicite.. il se baisse. Frénétiquement. dépêchons-nous ». Ô délices ! voilà l’immense table toute chargée et flamboyante. les pyramides de fruits éclatant parmi les branches vertes. les flacons couleur de rubis. Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes.. puis. tendues. les paons habillés de leurs plumes.116 - . A part ces légères méprises. les faisans écartant leurs ailes mordorées.entrouverts. lui crie de sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou. et deux ou trois fois. bourrées. « Et d’une ! » se dit le chapelain avec un soupir de soulagement . et. et tout marche assez bien jusqu’à la fin de la première messe . le digne homme débite son office très consciencieusement. marbrées de truffes. « Vite. se rue sur le missel et dévore les pages avec l’avidité de son appétit en surexcitation. il fait signe à son clerc ou celui qu’il croit être son clerc. esquisse . Drelindin din ! C’est la seconde messe qui commence. et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah ! bien oui. sans perdre une minute. avec un bouquet d’herbes odorantes dans leurs narines de monstres. et dans cette buée deux dindes magnifiques. vite.. Si vive est la vision de ces merveilles. sans passer une ligne. se relève. et avec eux il entre dans la grande salle déjà prête pour le festin... Garrigou !) étalés sur un lit de fenouil. Drelindin din !. car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes consécutives. sans omettre une génuflexion . l’écaille nacrée comme s’ils sortaient de l’eau. qu’il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur les broderies de la nappe d’autel.

.117 - ... –. Drelindin din !. pa. Drelindin din !. les vins .. Il les touche. Stutuo !. les dindes rôties sont là... ce qui prendrait trop de temps. Entre le clerc et lui c’est à qui bredouillera le plus vite. il les. puis.. tous deux barbotent dans le latin de la messe. » répond Garrigou . Il n’y a plus que quelques pas à faire pour arriver à la salle à manger .. il dégringole les marches de l’autel et. dit Balaguère.. Les mots à moitié prononcés.. l’infortuné Balaguère se sent pris d’une folie d’impatience et de gourmandise. en envoyant des éclaboussures de tous les côtés. les génuflexions... s’achèvent en murmures incompréhensibles. là. pa..... « Oremus ps.. Sa vision s’accentue. suant.. ps. C’est la troisième messe qui commence. A peine s’il étend ses bras à l’Evangile...... Oh ! Dieu !. Les plats fument. « Et de deux ! » dit le chapelain tout essoufflé .... hélas ! à mesure que le réveillon approche.les signes de croix.. les carpes dorées.. scum !. se bousculent. » Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raison de la cuve. mais. sans prendre le temps de respirer. et tout le temps la damnée petite sonnette est là qui tinte à leurs oreilles. s’il frappe sa poitrine au Confiteor. « Dom. comme ces grelots qu’on met aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse.. Versets et répons se précipitent... rouge.. sans ouvrir la bouche.. « Mea culpa. raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. ps. Pensez que de ce train-là une messe basse est vite expédiée..

il commence par sauter un verset. tous ces braves gens. murmure la vieille douairière en agitant sa coiffe avec égarement. saute le Pater. et..embaument . là-bas. De tentation en tentation.. puis deux. Puis l’Epître est trop longue.. effleure l’Evangile... la petite sonnette lui crie : « Vite. et sans cesse secoue la petite sonnette de plus en plus fort. ses grandes lunettes d’acier sur le nez. ne sont pas fâchés que la messe aille ce train de poste . bouscule les pupitres. toujours suivi de l’infâme Garrigou (vade retro. la figure rayonnante. il ne la finit pas. Satanas !) qui le seconde avec une merveilleuse entente. et par bonds et par élans se précipite ainsi dans la damnation éternelle.. les uns se lèvent quand les autres s’agenouillent. de plus en plus vite. Et c’est ce qu’il fait. se tourne vers l’assistance en criant de toutes ses forces : « Ite missa est ». tourne les feuillets deux par deux. pâlit d’épouvante en voyant cette confusion. vers la petite étable. Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants ! Obligés de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n’entendent pas un mot.. et quand dom Balaguère. « L’abbé va trop vite On ne peut pas suivre ». renverse les burettes. s’asseyent quand les autres sont debout . lui relève sa chasuble. cherche dans son paroissien où diantre on peut bien en être.118 - . salue de loin la préface. encore plus vite » Mais comment pourrait-il aller plus vite ? Ses lèvres remuent à peine. le malheureux !. Mais au fond. . A moins de tricher tout à fait le bon Dieu et de lui escamoter sa messe. L’étoile de Noël en route dans les chemins du ciel. secouant son grelot enragé.. Maître Arnoton. passe devant le Credo sans entrer. Il ne prononce plus les mots. vite. qui eux aussi pensent à réveillonner. et toutes les phases de ce singulier office se confondent sur les bancs dans une foule d’attitudes diverses.

.il n’y a qu’une voix dans la chapelle pour lui répondre un « Deo gratias » si joyeux. qu’il mourut dans la nuit d’une terrible attaque. Eh bien ! tu m’en paieras trois cents en place. au matin... notre maître à tous. et je vous laisse à penser comme il y fut reçu. la foule des seigneurs s’asseyait dans la grande salle. le chapelain au milieu d’eux. mauvais chrétien ! lui dit le souverain Juge. de rumeurs .119 - .. 3 Cinq minutes après. Ta faute est assez grande pour effacer toute une vie de vertu. et le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de gelinotte. noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape et de bon jus de viandes. il arriva dans le ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit. « Retire-toi de mes yeux. Cependant il paraît que tous les ans. l’herbe encombre le seuil . une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines.. et qu’en allant aux messes et aux réveillons. puis.. les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air. Tant il but et mangea. Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au pays des olives. il y a des nids aux angles de l’autel et dans l’embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu depuis longtemps. de cris. si entraînant. sans avoir eu seulement le temps de se repentir . Le vent fait battre sa porte disjointe. de rires. retentissait de chants. mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux. le pauvre saint homme. Le château. Aujourd’hui le château de Trinquelage n’existe plus. » . qu’on se croirait déjà à table au premier toast du réveillon.. dans un bouquet de chênes verts. . et tu n’entreras en paradis que quand tu auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi. illuminé de haut en bas. Ah ! tu m’as volé une messe de nuit. à Noël..

on marchait. et voici ce qu’il avait vu. Dans le fond. Vous en rirez si vous voulez. des oiseaux de nuit. qui était très brave. mais un vigneron de l’endroit. regardant par la porte cassée. des paysans en jaquettes fleuries ainsi qu’en avaient nos grands-pères. poussiéreux. éteint. Tout était silencieux. eut un singulier spectacle. en récitant des oraisons dont on . on chuchotait : « Bonsoir.. bonsoir. se trouvant un peu en ribote.. rien. m’a affirmé qu’un soir de Noël. Garrigue vit trembler des feux. et ce qui amusait beaucoup Garrigue.120 - . pendant qu’un prêtre. c’était un certain personnage à grandes lunettes d’acier. De temps en temps. hôtes habituels de la chapelle.. des seigneurs chamarrés du haut en bas. Bientôt. réveillés par toutes ces lumières. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle. fané. un carillon sonna tout en haut du clocher. Tous ces gens qu’il avait vus passer étaient rangés autour du chœur. nommé Garrigue. habillé de vieil or. venaient rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si elle avait brûlé derrière une gaze . à genoux au milieu du chœur. maître Arnoton ! – Bonsoir. agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix. qui secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes. allait et venait devant l’autel. un petit vieillard de taille enfantine.même sous la neige et le vent. un vieux. dans le chemin qui monte. inanimé.. mes enfants !. » Quand tout le monde fut entré.. Jusqu’à onze heures.. s’agiter des ombres indécises. s’approcha doucement et. Soudain. vers minuit. il s’était perdu dans la montagne du côté de Trinquelage . tous l’air vieux. vieux carillon qui avait l’air d’être à dix lieues. dans la nef en ruine. mon vigneron. sans doute un descendant de Garrigou. Sous le porche de la chapelle. comme si les anciens bancs existaient encore. fatigué.

121 - ..n’entendait pas un mot. c’était dom Balaguère. en train de dire sa troisième messe basse. .. Bien sûr.

un peu bohémien. leur parfum exagéré dans ces pays de saveurs tranquilles. le fracas des omnibus : « A deux sous la Valence ! » Pour les trois quarts des Parisiens. Pour bien connaître les oranges. leur écorce éclatante. l’atmosphère tiède de la Méditerranée. de la serre chaude où il passe l’hiver. de la confiserie. Par les soirées brumeuses. ne fait qu’une courte apparition au plein air des jardins publics. à la lueur sourde d’une lanterne en papier rouge. Je me . transformé. au bruit des crin-crins. A la vitrine claire des étalages. tient de la sucrerie. en Sardaigne. en Algérie. leur donnent un aspect étrange. font songer à quelque arbre de Noël gigantesque qui secouerait sur Paris ses branches chargées de fruits factices. les fêtes qu’il accompagne. en plein hiver pluvieux et froid. Le papier de soie qui l’entoure. l’arbre. Et leur parfum exquis se mêle à l’odeur du gaz. devant l’entrée des bals. A l’heure où elles vous arrivent. choisies et parées . déguisé. car pendant que le fruit nous arrive directement du Midi à pleines caisses. les milliers d’oranges disséminées par les rues. les tas de pommes . aux îles Baléares. où l’arbre n’a rien laissé qu’une mince attache verte. taillé. Un cri monotone et grêle les escorte. On en vient à oublier qu’il faut des orangers pour produire les oranges. parmi les paquets de biscuits. dans l’air bleu doré. contribuent à cette impression. Pas un coin où on ne les rencontre.122 - . perdu dans le roulement des voitures. banal dans sa rondeur. il faut les avoir vues chez elles. à la porte des prisons et des hospices. elles longent tristement les trottoirs. Les oranges Fantaisie A Paris. des spectacles du dimanche. les oranges ont l’air triste de fruits tombés ramassés sous l’arbre. entassées dans leurs petites charrettes ambulantes. ce fruit cueilli au loin. à la poussière des banquettes du paradis. toutes ces écorces traînant dans la boue du ruisseau. Aux approches de janvier surtout. en Corse.

les fruits avaient l’éclat de verres de couleur. si pur. Ici les orangers. dont le jardin n’était séparé que par une haie vive et un fossé. sans écho. d’un rouge pourpre à l’intérieur. plus hauts. C’étaient des fruits superbes. les orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs parfums d’essences. Ils me paraissaient exquis. De temps en temps. de soutanes rouges sous des robes de dentelles. détachée tout à coup. c’était le bois d’orangers. et au-dessus l’énorme masse de l’Atlas.rappelle un petit bois d’orangers. poudrée à blanc. c’était la mer. cette zone de frimas et d’hiver se secoua sur la ville endormie. de dorures d’autel enveloppées de guipures. aux portes de Blidah . avec un bruit mat.. Dans cet air algérien si léger. Elle avait des reflets de plumes de paon blanc. le minaret d’une mosquée. Mais mon meilleur souvenir d’oranges me vient encore de Barbicaglia. verte à sa base. un rayonnement discret comme de l’or voilé de claires étoffes blanches. et doraient l’air environnant avec cette auréole de splendeur qui entoure les fleurs éclatantes. une orange mûre. et Blidah se réveilla transformée. Une nuit. le dôme d’un marabout.123 - . Je n’avais qu’à allonger la main. la neige semblait une poussière de nacre. couronnée de neige comme d’une fourrure blanche. c’est là qu’elles étaient belles ! Dans le feuillage sombres lustré. un flou de flocons tombés. Le plus beau. sur la terre pleine. Çà et là des éclaircies laissaient voir à travers les branches les remparts de la petite ville. plus espacés qu’à Blidah. avec des moutonnements. descendaient jusqu’à la route. et puis l’horizon était si . Cela donnait vaguement l’impression d’une fête d’église. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et droite comme des sorbets sur des plateaux de laque. pendant que j’étais là. je ne sais par quel phénomène ignoré depuis trente ans.. un grand jardin auprès d’Ajaccio où j’allais faire la sieste aux heures de chaleur. Quelles bonnes heures j’ai passées dans ce jardin ! Au-dessus de ma tête. vernissé. et tous les fruits poudrés à frimas avaient une douceur splendide.. tombait près de moi comme alourdie de chaleur. Tout de suite après.. l’immense mer bleue.

Ainsi comprise. j’apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs sur les pantalons rouges. La famille y vient. Et ils tapaient ! et ils avaient chaud ! Alors. les deux cyprès de sa porte d’entrée. Ah ! qu’on était bien pour dormir dans le jardin de Barbicaglia ! Quelquefois cependant. ce murmure cadencé. l’odeur des oranges. au meilleur moment de la sieste.beau ! Entre les feuilles. une inscription que je voyais de loin creusée dans la pierre. C’étaient de malheureux tapins qui venaient s’exercer en bas.124 - . Le tambour visé s’arrêtait.. je m’amusais à leur jeter quelques-uns de ces beaux fruits d’or rouge qui pendaient près de ma main. Pour s’abriter un peu de la lumière aveuglante que la poussière de la route leur renvoyait impitoyablement. la mort est moins lugubre que . un bâtiment de pierre blanche avec des jours de caveau au ras du sol. les pauvres diables venaient se mettre au pied du jardin. dans l’ombre courte de la haie. m’arrachant de force à mon hypnotisme. rendre visite à ses morts. un regard circulaire pour voir d’où venait la superbe orange roulant devant lui dans le fossé . Je me souviens aussi que tout à côté de Barbicaglia. J’avais d’abord cru à une maison de campagne . Pas une ligne d’ombre. C’était un petit coin de terre bourgeoisement dessiné. en y regardant mieux. Il y avait une minute d’hésitation. bordées de buis très vert. A travers les trous de la haie. mais. Au fond. la croix qui la surmontait. Tout autour d’Ajaccio. sans en distinguer le texte. et séparé seulement par un petit mur bas. lui donnaient l’aspect d’une bastide marseillaise. Ses allées blondes de sable. me firent reconnaître un tombeau de famille corse. la chaleur. il y a beaucoup de ces petites chapelles mortuaires. des éclats de tambour me réveillaient en sursaut. la mer mettait des espaces bleus éblouissants comme des morceaux de verre brisé qui miroitaient dans la brume de l’air. le dimanche.. Avec cela le mouvement du flot agitant l’atmosphère à de grandes distances. sur la route. puis il la ramassait bien vite et mordait à pleines dents sans même enlever l’écorce. dressées au milieu de jardins à elles seules. il y avait un jardinet assez bizarre que je dominais de la hauteur où je me trouvais.

puis. arrosait. et son voisinage n’avait rien d’attristant. tout cela avec la tranquillité. Pourtant. au soleil couchant. enlevait les fleurs fanées avec un soin minutieux . il resserrait la bêche. les grands arrosoirs . bêchait. Dans le grand silence radieux. Seulement la mer en paraissait plus immense.. et cette sieste sans fin mettait tout autour d’elle. sans qu’il s’en rendit bien compte. je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les allées. . tous les bruits amortis et la porte du caveau refermée chaque fois discrètement.. les râteaux. Des pas amis troublent seuls le silence.125 - . le sentiment de l’éternel repos. ce brave homme travaillait avec un certain recueillement. Tout le jour il taillait les arbres. De ma place. la sérénité d’un jardinier de cimetière. comme s’il eût craint de réveiller quelqu’un. il entrait dans la petite chapelle où dormaient les morts de sa famille . le ciel plus haut. l’entretien de ce petit jardin ne troublait pas un oiseau. parmi la nature troublante.dans la confusion des cimetières. accablante à force de vie.

le choc des verres. et. musique folle.. Je marchais en plein désert depuis deux heures. à temps pressés. toutes les portes ouvertes. et dominant tout ce tumulte. un groupe de maisons blanches se dégagea de la poussière de la route. sous un grand soleil d’argent mat qui remplissait tout le ciel. une voix joyeuse. L’auberge d’en face. embrasée. A pris son broc d’argent. la route blanche. de charrettes . Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant.. des cris. pas un souffle de vent. les voyageurs descendus buvant à la hâte sur la route dans l’ombre courte des murs : la cour encombrée de mulets.126 - . des volets . au contraire... devant moi. un grand bâtiment neuf.. plein de vie. D’un côté. quand tout à coup. assourdissante. Les deux auberges C’était en revenant de Nîmes. C’était ce qu’on appelle le relais de Saint-Vincent : cinq ou six mas. deux grandes auberges qui se regardent face à face de chaque côté du chemin. tout au bout du pays. était silencieuse et comme abandonnée. des jurons. De l’herbe sous le portail. A l’eau s’en est allée. le fracas des billards. éclatante. Il faisait une chaleur accablante. d’animation. un abreuvoir sans eau dans un bouquet de figuiers maigres. . A l’intérieur. la diligence arrêtée devant. un après-midi de juillet. de longues granges à toiture rouge. A perte de vue. Rien que la vibration de l’air chaud et le cri strident des cigales. poudroyait entre les jardins d’oliviers et de petits chênes. qui chantait à faire trembler les vitres : La belle Margoton Tant matin s’est levée.. des rouliers couchés sous les hangars en attendant la fraîche. les bouchons de limonade qui sautaient. des coups de poing sur les tables. Pas une tache d’ombre. les chevaux fumants qu’on dételait. qui semble la sonorité même de cette immense vibration lumineuse.

Quelques tables boiteuses où traînaient des verres ternis par la poussière. couleur de terre.. crevassée. que c’était une charité vraiment de s’arrêter là pour boire un coup. un vieux comptoir. je trouvai une longue salle déserte et morne. dans l’embrasure d’une croisée. mais les larmes l’avaient toute fanée. encadrée dans de longues barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous. » . sur la porte un rameau de petit houx tout rouillé qui pendait comme un vieux panache. collées aux vitres. « Qu’est-ce que vous voulez ? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux. ce fut un bourdonnement. il y avait une femme debout contre la vitre.. Et des mouches ! des mouches ! jamais je n’en avais tant vu : sur le plafond.cassés. que le jour éblouissant de trois grandes fenêtres sans rideaux fait plus morne et plus déserte encore. les marches du seuil calées avec des pierres de la route. dans les verres.. Tout cela si pauvre. très occupée à regarder dehors. Quand j’ouvris la porte. Au fond de la salle. un frémissement d’ailes comme si j’entrais dans une ruche. un billard crevé qui tendait ses quatre blouses comme des sébiles. par grappes. Je l’appelai deux fois : « Hé ! l’hôtesse ! » Elle se retourna lentement et me laissa voir une pauvre figure de paysanne. ridée. un divan jaune. Pourtant ce n’était pas une vieille femme ... En entrant. si pitoyable. – M’asseoir un moment et boire quelque chose. dormaient là dans une chaleur malsaine et lourde.127 - ..

comme si elle ne comprenait pas. ouvrant des tiroirs.. sans bouger de sa place. et se prenait la tête comme si elle désespérait d’en venir à bout... épousseter. dérangeant les mouches.128 - . un gros soupir. j’essayai de la faire causer.. Quand elle fut bien sûre que je parlais sérieusement. un vieux pain de Beaucaire aussi dur que du grès. Par moments la malheureuse s’arrêtait. c’est une auberge. souffler. « Vous êtes servi ». Tout en buvant. De temps en temps. sans attendre sa réponse.. essuyant des verres. fouiller dans la huche au pain. . j’eus devant moi une assiettée de passerilles (raisins secs). tourmenter des serrures. et une bouteille de piquette.. si vous voulez.. ici ? » La femme soupira : « Si. On sentait que ce voyageur à servir était tout un événement. dit l’étrange créature .. » Et.. J’aime mieux rester chez vous. remuant des bouteilles. « Ce n’est donc pas une auberge. laver des assiettes. l’hôtesse se mit à aller et venir d’un air très affairé. Après un quart d’heure de ce manège. et elle retourna bien vite prendre sa place devant la fenêtre... je l’entendais remuer de grosses clefs. je m’installai devant une table. Puis elle passait dans la pièce du fond . Elle me regarda très étonnée. – C’est trop gai pour moi. un sanglot mal étouffé. Mais pourquoi n’allez-vous pas en face comme les autres ? C’est bien plus gai..

Les rouliers font un détour pour passer par chez elle. Elle a toute la jeunesse de Bezouce. des repas de chasse pendant le temps des macreuses. n’est-ce pas. j’ai les fièvres... Chez nous.. c’était différent : nous avions le relais. Le monde aime mieux aller en face. ma pauvre femme ? – Oh ! non. Quand nous étions seuls dans le pays. Mais depuis que les voisins sont venus s’établir... Là-bas. de Jonquières.. le front toujours appuyé contre la vitre. les filles accourues sur la porte qui criaient : « Adiousias !.. A l’eau s’en est allée : De là n’a vu venir Trois chevaliers d’armée. je reste ici tout le jour. on rit tout le temps. Le conducteur. une belle femme avec des dentelles et trois tours de chaîne d’or au cou.. jamais personne. à me consumer.. Moi.129 - . . monsieur. nous avons tout perdu. on trouve que c’est trop triste. La diligence s’ébranlait dans la poussière. de l’autre côté de la route. « Il ne vous vient pas souvent du monde. Le fait est que la maison n’est pas bien agréable. Tout à coup. Avec ça. il lui en vient de la pratique. un tas d’enjôleuses pour chambrières.. Aussi. il se fit un grand mouvement.... les fanfares du postillon... qui est son amant. de Redessan. lui amène la diligence.. » Elle disait cela d’une voix distraite. On entendait des coups de fouet. Il y avait évidemment dans l’auberge d’en face quelque chose qui la préoccupait. indifférente. adiousias !. sans personne. C’est une Arlésienne qui tient l’auberge. au contraire.. » et par là-dessus la formidable voix de tantôt reprenant de plus belle : A pris son broc d’argent... Je ne suis pas belle. des voitures toute l’année.. mes deux petites sont mortes.

et comme il a une belle voix. A cette voix l’hôtesse frissonna de tout son corps. c’est mon mari. N’est-ce pas qu’il chante bien ? » Je la regardai.130 - .. le voilà qui recommence.. » Et tremblante.. me dit-elle tout bas. les mains en avant avec de grosses larmes qui la faisaient encore plus laide. Puis. Il va donc là-bas lui aussi ? » Alors elle. je pleure toujours depuis la mort des petites.. quand il s’ennuie trop.. mais avec une grande douceur : « Qu’est-ce que vous voulez. c’est si triste cette grande baraque où il n’y a jamais personne. . Chut !.. monsieur ? Les hommes sont comme ça... d’un air navré. « Comment ? votre mari. Alors. elle était là comme en extase devant la fenêtre à écouter son José chanter pour l’Arlésienne : Le premier lui a dit : « Bonjour. ils n’aiment pas voir pleurer . l’Arlésienne le fait chanter. mon pauvre José va boire en face.. et moi.. belle mignonne ! » . et se tournant vers moi : « Entendez-vous. stupéfait.

le sous-préfet se . Ouvert le livre au hasard. A Milianah Notes de voyage Cette fois... tous les dimanches. J’arrive sur la grande place.. Allons dehors. j’essaie de me distraire en allumant des cigarettes... Dans ma petite chambre d’hôtel.. Deux heures sonnent à l’horloge de la ville – un ancien marabout dont j’aperçois d’ici les grêles murailles blanches. il y a trente ans. entre une histoire très détaillée de l’enregistrement et quelques romans de Paul de Kock.. cette chambre est triste.. fait une large étoile dans la poussière entassée là depuis les pluies de l’an dernier... le général paraît.. Quelques gouttes de pluie tombent déjà. Les grosses araignées du matin. relu l’admirable lettre sur la mort de La Boétie.. Ding ! Dong ! voilà les cloches parties !. entouré de ses demoiselles . le ciel est gris. Décidément. Me voilà plus rêveur et plus sombre que jamais. les crêtes du mont Zaccar s’enveloppent de brume. Chaque goutte.. qu’un peu de pluie n’épouvante pas. Nous en avons pour longtemps. je découvre un volume dépareillé de Montaigne.. Pauvre diable de marabout ! Qui lui aurait dit cela. A une des fenêtres de la division. sur le coup de deux heures... Dimanche triste. La musique du 3e de ligne.. ont tissé leurs toiles dans tous les coins..131 - .. à deux ou trois cents lieues du moulin. . Il va pleuvoir. qu’on appelle pensées philosophiques... vient de se ranger autour de son chef. qu’un jour il porterait au milieu de la poitrine un gros cadran municipal.... il donnerait aux églises de Milianah le signal de sonner les vêpres ?. et que.. je vous emmène passer la journée dans une jolie petite ville d’Algérie.. sur la place. Mon livre me glisse des mains et je passe de longs instants à regarder cette étoile mélancolique.. en tombant sur le rebord de la croisée. la fenêtre ouverte sur les remparts arabes.. Cela nous changera un peu des tambourins et des cigales... On a mis à ma disposition toute la bibliothèque de l’hôtel .

rasa ses orangers.. ivres de rythme et de tapage.. et vécut là quelques années comme un grand seigneur philosophe parmi ses lévriers.. et fit écraser la gorge de sa mère sous le couvercle d’un grand coffre. dans de jolis palais très frais.. jamais les airs nationaux qu’ils jouent ne leur ont donné le mal du pays.. pleins d’orangers et de fontaines. partez ! » Tout est là pour ces braves gens . « Une. Entrons chez Sid’Omar. pour se venger. ses chevaux et ses femmes. « Une. emmena ses chevaux et ses femmes. et je m’éloigne.. Une demi- douzaine de petits Arabes à moitié nus jouent aux billes dans un coin avec des cris féroces.. cette musique me fait peine.. deux. Sid’Omar n’est point un boutiquier.. toute leur âme tient dans ce carré de papier large comme la main – qui tremble au bout de l’instrument entre deux dents de cuivre. ses faucons. Cette mazurka m’ennuyait autrefois . A la mort de son père. un vieux juif en guenilles vient chercher un rayon de soleil qu’il avait laissé hier à cet endroit et qu’il s’étonne de ne plus trouver. Hélas ! moi qui ne suis pas de la musique. d’abord notre ennemi et l’allié d’Abd-el-Kader. que les orgues de Barbarie jouaient l’hiver dernier sous mes fenêtres. trois. L’émir. le fils d’un ancien dey d’Alger qui mourut étranglé par les janissaires. Sid’Omar. Sid’Omar se réfugia dans Milianah avec sa mère qu’il adorait. trois. C’est un prince du sang. ils ne songent à rien qu’à compter leurs mesures. deux. Quoiqu’il ait une boutique. Là-bas. ce gris après-midi de dimanche ? Bon ! la boutique de Sid’Omar est ouverte. pilla ses palais. Vinrent les Français. aujourd’hui elle m’émeut jusqu’aux larmes.promène de long en large au bras du juge de paix. Oh ! comme ils sont heureux les musiciens du 3e ! L’œil fixé sur les doubles croches. partez ! » La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy. Où pourrais-je bien le passer. La colère de . entra dans Milianah en l’absence de Sid’Omar.. Leur âme.132 - . finit par se brouiller avec l’émir et fit sa soumission.

dans leur burnous. mais encore aujourd’hui. J’entre. De sa place. Le caïd des Beni-Zougzougs ayant eu quelque contestation avec un juif de Milianah au sujet d’un lopin de terre. il ne lui reste de son ancienne opulence qu’une ferme dans la plaine du Chétif et une maison à Milianah. avec ses trois fils élevés sous ses yeux.. un regard de femme. Sid’Omar envoie à ma rencontre son plus charmant sourire et m’invite de la main à m’asseoir près de lui. on le prend volontiers pour arbitre. Rendez- vous est pris pour le jour même. l’air d’un prince. quand on parle d’Abd-el-Kader devant lui. il me fait signe d’écouter. et nous n’eûmes pas de meilleur ni de plus féroce soldat que lui tant que dura notre guerre contre l’émir. des coussins... Il sort peu . deux braseros. et une petite tasse de café dans un fin coquetier de filigrane. tout autour de la salle. on le trouve tous les après-midi dans une boutique attenant à sa maison et qui ouvre sur la rue. Une douzaine de chefs sont accroupis. l’assistance est nombreuse. et son jugement fait loi presque toujours. Sid’Omar revint à Milianah . Les chefs indigènes l’ont en grande vénération. un doigt sur les lèvres. où il vit bourgeoisement. Sid’Omar a soixante ans. sur un grand coussin de soie jaune .133 - . personne ne bouge.. les témoins sont convoqués . les deux parties sont convenues de porter le différend devant Sid’Omar et de s’en remettre à son jugement. La guerre finie. Le mobilier de cette pièce n’est pas riche : des murs blancs peints à la chaux. Quand une discussion s’élève.Sid’Omar fut terrible : sur l’heure même il se mit au service de la France. . En dépit de l’âge et de la petite vérole. Ruiné par la guerre. Voici le cas. Aujourd’hui dimanche. C’est là que Sid’Omar donne audience et rend la justice. son visage est resté beau : de grands cils. il devient pâle et ses yeux s’allument. de longues pipes. un sourire charmant. un banc de bois circulaire. Chacun d’eux a près de lui une grande pipe. puis. Un Salomon en boutique.

quitte sa place et. Iscariote tombe à genoux. » L’auditoire. Allongé sur son coussin. Le juif – vieux. baise les babouches de Sid’Omar. venu là comme témoin du caïd.134 - . zouge de paix. qui revient à chaque instant.. furieux. Sid’Omar toujours souriant. veste marron. sans témoins. le bouquin d’ambre aux lèvres. L’affaire en est là à mon arrivée. je devine tout ce beau discours : « Nous ne doutons pas de Sid’Omar. bas bleus. joint les mains. Le juif s’est relevé et gagne la porte à reculons.. Retenir ce trait de l’éducation arabe.. Toutefois le zouge de paix fera bien mieux notre affaire. un peu honteux. s’approchant d’Iscariote.. Soudain.tout à coup voilà mon juif qui se ravise.. rentre dans la boutique.. en même temps un colon espagnol. indigné. rougit d’entendre un mot pareil en présence de son père et sort de la salle. L’Espagnol... demeure impassible comme un Arabe qu’il est. Je ne comprends pas l’arabe.. lui verse sur la tête un plein panier d’imprécations de toutes langues.. Sid’Omar est juste. déclarer qu’il aime mieux s’en rapporter au juge de paix des Français qu’à Sid’Omar.. certain vocable français trop gros monsieur pour qu’on le répète ici. qui comprend le français. casquette en velours – lève le nez au ciel.. barbe terreuse. roule des yeux suppliants. mais gazouillant de plus belle son éternel zouge de paix. L’Espagnol.. et vient seul. au mot : Zouge de paix. Il sort.. Dès qu’il est rentré – le juif se relève et promène un regard sournois sur la foule bariolée qui l’entoure. zouge de paix. Sid’Omar – dieu de l’ironie – sourit en écoutant.. – L’auditoire est toujours impassible. penche la tête. de toutes couleurs – entre autres. . mais à la pantomime du juif. au milieu de sa plus belle période. tremblant de peur. le rejoint dans la rue et par deux fois vli ! vlan le frappe en plein visage.. l’œil noyé.. Le fils de Sid’Omar. se précipite derrière lui. les bras en croix. Sid’Omar est sage. le juif est interrompu par un énergique caramba ! qui l’arrête net . s’agenouille..

... « Mais toi. il n’a rien vu. tu l’as vu. rallume les pipes... tu seras témoin.. Il ne sait rien. il n’a rien vu : juste au moment..Il y a là des gens de tout cuir – Maltais. j’ai envie d’aller rôder un peu du côté d’Israël pour . Grand émoi dans la boutique de Sid’Omar. Le juif a beau crier. tous unis dans la haine du juif et joyeux d’en voir maltraiter un. Tu seras témoin........ Vous l’avez vu. crie le malheureux Iscariote à un gros Nègre en train d’éplucher une figure de Barbarie. Je crois bien. bien... on rit à belles dents.. mes frères ! Vite à l’homme d’affaires ! Vite au zouge de paix !..... l’oreille basse... tu étais là.. Au milieu du brouhaha et de la fumée. rasant les murailles. ». il tournait la tête. se démener. .. vous avez vu qu’on a battu le vieux ! » S’ils l’ont vu !. Il n’a rien vu non plus. Kaddour.. Arabes –. Iscariote hésite un instant. Le Nègre crache en signe de mépris et s’éloigne ... ce petit Maltais dont les yeux de charbon luisent méchamment derrière sa barrette . Nègres.... vite. prenant un Arabe par le pan de son burnous : « Tu l’as vu.. » L’Arabe dégage son burnous et repousse le juif.. Par bonheur deux de ses coreligionnaires passent dans la rue à ce moment. je gagne la porte doucement .135 - .. Achmed.. pas de témoin ! personne n’a rien vu. . bien. tu as vu le chrétien me battre. puis. elle n’a rien vu. Mahonais. Le chrétien m’a frappé.. tu l’as vu. Le juif les avise : « Vite. vous autres. cette Mahonaise au teint de brique qui se sauve en riant. son panier de grenades sur la tête. Le cafetier remplit les tasses. prier. On cause.

136 - .. Ne crains rien .. pâles. Les femmes. venge-nous. » De vrai. bouffies. en bas de laine bleue – gesticulent bruyamment. Ils l’ont presque tué. Une forte indemnité est seule capable de le guérir . ne marchant pas. je remercie. le juif – héros de l’aventure passe entre deux haies de casquettes sous une pluie d’exhortations : « Venge-toi. me crie le bon Sid’Omar... Personne aux échoppes. On s’empresse. mais chez l’agent d’affaires. raides comme des idoles de bois dans leurs robes plates à plastron d’or. avec de gros soupirs : « Tu vois.. .. puant la poix et le vieux cuir. me dit-il. comme on nous traite ! C’est un vieillard ! regarde. tu as la loi pour toi. Au quartier juif.. frère . Appuyé sur des témoins. bourreliers – tout Israël est dans la rue. le visage entouré de bandelettes noires. s’approche de moi d’un air piteux. Les pauvres juifs. tailleurs. par groupes. » Un affreux nain.. venge le peuple juif.. J’accepte. un grand mouvement se fait dans la foule. moussiou ».. aussi ne le mène-t-on pas chez le médecin. vont d’un groupe à l’autre en miaulant.savoir comment les coreligionnaires d’Iscariote ont pris l’affront fait à leur frère. Brodeurs.. Au moment où j’arrive.. le pauvre Iscariote a l’air plus mort que vif. L’affaire fait déjà grand bruit. se traînant. le visage défait . on se précipite. « Viens dîner ce soir. Me voilà dehors.. Les hommes – en casquette de velours. Il passe devant moi – l’œil éteint. tout le monde est sur pied..

Comme à Paris nous nous faisons hommes de lettres. pour éviter les frais de bureau.. avoué. En sortant du quartier juif. et racontant d’une .137 - . Seulement Harpagon n’en avait qu’un de maître Jacques. commissionnaire. expert. et la colonie en a plus qu’il ne lui en faut. Ne les suivons pas. accroupis. teneur de livres. ce dimanche sans soleil ! La cour qui précède le bureau est encombrée d’Arabes en guenilles. entrons fumer une cigarette avec lui. d’avoir toujours un code dans ses fontes. c’est le maître Jacques de la colonie. je passe devant la maison du bureau arabe. Du dehors. En général. Le métier est bon. interprète. d’espagnol. Dans tous les cas. on les compte par douzaines. dans leur burnous. je finirai bien par le tuer. il a cet avantage qu’on y peut entrer de plain-pied. on se fait agent d’affaires en Algérie. paraît-il. Il suffit pour cela de savoir un peu de français. sans examens. Il y a beaucoup d’agents d’affaires en Algérie. le long du mur. Rien qu’à Milianah. écrivain public. flanqué de ses deux témoins. De cigarette en cigarette.. Cette antichambre bédouine exhale – quoique en plein air – une forte odeur de cuir humain. ni cautionnement. ni stage. je trouve l’interprète aux prises avec deux grands braillards entièrement nus sous de longues couvertures crasseuses. on la prendrait pour une mairie de village. Ils sont là une cinquantaine à faire antichambre. presque autant que de sauterelles. avec son chapeau d’ardoises et le drapeau français qui flotte dessus. Je connais l’interprète. et sur toute chose le tempérament du métier. Passons vite. courtier. Dans le bureau. Les fonctions de l’agent sont très variées : tour à tour avocat. C’est vers le grand café de la place que le digne Iscariote s’achemine. d’arabe. ces messieurs reçoivent leurs clients au café de la grand-place et donnent leurs consultations – les donnent- ils ? – entre l’absinthe et le champoreau.

Le costume est bleu de ciel avec des brandebourgs noirs et des boutons d’or qui reluisent. Il parle lentement. J’enfile une porte au hasard. Vite. La foule se presse autour d’un indigène de haute taille. A peine suis-je dans la rue. attaché contre sa poitrine. et ne vous étonnez pas que les dames en raffolent. voilà mon homme. Un joli costume. drapé dans un burnous noir. En m’en allant je trouve l’antichambre en émoi. il y a huit jours. tonnerre. pour tout dire . ganté de blanc. Comme dandysme. un joli hussard bien plein d’humour et de fantaisie . fier. et toujours se montre par les rues. sirocco. et comme l’interprète de Milianah le porte bien ! Ils ont l’air taillés l’un pour l’autre. mais l’homme a eu la moitié du bras mangée.. De temps en temps. voilà un violent orage qui éclate. il n’a qu’un rival : le sergent du bureau arabe. frisé de frais. éclairs. il vient se faire panser au bureau arabe. cette histoire de chapelet volé menace d’être fort longue.. rose. Pluie. ce costume d’interprète . et chaque fois on l’arrête dans la cour pour lui entendre raconter son histoire.mimique enragée je ne sais quelle histoire de chapelet volé. il est dispensé des corvées. mazurkant mieux que personne. On l’admire et on le redoute. un peu bavard – il parle tant de langues ! un peu sceptique – il a connu Renan à l’école orientaliste ! grand amateur de sport. d’une belle voix gutturale. avec de grands registres sous le bras. et faisant le couscous comme pas un.138 - . s’est battu dans le Zaccar avec une panthère. Cet homme. Décidément. Parisien. son bras gauche entouré de linges sanglants. il écarte son burnous et montre. et je tombe au milieu d’une nichée de . pâle.. à l’aise au bivouac arabe comme aux soirées de la sous-préfète. L’interprète est blond. Bonsoir ! je n’attends pas la fin. Je m’assieds sur une natte dans un coin. La panthère est morte . Celui-ci – avec sa tunique de drap fin et ses guêtres à boutons de nacre – fait le désespoir et l’envie de toute la garnison. et je regarde.. tout frisé . abritons-nous. Soir et matin. C’est une autorité. Détaché au bureau arabe.

viennent rôder autour de moi d’un air méchant.... je me hâte de quitter cette cour des miracles et je me dirige vers le dîner de Sid’Omar . presque belle.. En chantant. ses témoins marchent joyeusement derrière lui . je regarde la pluie qui ricoche sur les dalles coloriées de la cour.. j’ai encore rencontré mon vieux juif de tantôt. L’agent se charge de l’affaire : il demandera au tribunal deux mille francs d’indemnité. c’est le refuge habituel de la pouillerie musulmane. La pluie. tout couverts de vermine. couchés par tas. une jeune femme. L’orage diminue. chassée par un vent cruel. inonde parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. Les bohémiens sont à terre. Tous les visages rayonnent. on l’appelle la cour des pauvres. elle allaite un petit enfant tout nu en bronze rouge. Chez Sid’Omar. recommandé au baron Brisse. La salle à manger ouvre sur une élégante cour moresque. une tortue à la viande – un peu lourde mais du plus haut goût – et des biscuits au miel qu’on appelle bouchées du kadi. en pilant l’orge et donnant le sein. Cette cour tient à la mosquée de Milianah .. elle pile de l’orge dans un mortier de pierre. il est temps. sans parler à personne. dîner somptueux.. Malgré la loi musulmane. La bohémienne n’y prend point garde et continue à chanter sous la rafale. Profitant d’une embellie. et. je tâche de faire bonne contenance. Il s’appuie sur son agent d’affaires . En traversant la grand-place. du bras resté libre. Excellent repas turc. une bande de petits juifs gambade à l’entour..bohémiens. un couscous à la vanille. Sid’Omar en boit un peu – quand les . et. Comme vin. Adossé contre un des piliers de la galerie.139 - . empilés sous les arceaux d’une cour moresque. De grands lévriers maigres. où chantent deux ou trois fontaines. Entre autres plats. chante un air bizarre à trois notes mélancoliques et nasillardes. de gros bracelets de fer aux poignets et aux chevilles. rien que du champagne. la gorge et les jambes découvertes. je remarque un poulet aux amandes. Près de moi.

.140 - . nous passons dans la chambre de notre hôte. font l’office de lustres. c’est encore et toujours cet éternel féminin des petits théâtres de province. Où finirai-je ma soirée ? Il est trop tôt pour me coucher.. ils ont de l’entrain.. les acteurs ne sont pas mauvais.. Tout autour de la salle. Il paraît qu’en Turquie les peintres n’emploient qu’une couleur par tableau : ce tableau-ci est voué au vert. Les galeries sont très fières parce qu’elles ont des chaises de paille.. La mer.. rien n’y manque. quelques nattes . De gros quinquets. tant bien que mal déguisé en salle de spectacle... hélas !.. les coussinets d’or de Sid’Omar dansent autour de moi des farandoles fantastiques qui m’empêcheraient de dormir. de la vie. l’amiral Hamadi lui-même. et de quel vert !.. Le café pris. je souhaite la bonne nuit à mon hôte. qu’on remplit d’huile pendant l’entracte.. A la muraille est accrochée une vieille peinture turque représentant les exploits d’un certain amiral Hamadi. dans le fond. Le parterre est debout.. je parle des hommes . les clairons des spahis n’ont pas encore sonné la retraite. le régiment en est fier et vient les applaudir tous les soirs.. D’ailleurs. des pipes et du café. prétentieux.. l’orchestre sur des bancs.serviteurs ont le dos tourné.. Quant aux femmes. L’usage arabe veut qu’on se retire de bonne heure.. et je le laisse avec ses femmes. tout est vert.. les navires. un long couloir obscur.. La pièce est déjà commencée quand j’arrive. sans parquet.. L’ameublement de cette chambre est des plus simples : un divan. Me voici devant le théâtre. les pipes fumées. un grand lit très haut sur lequel flânent de petits coussins rouges brodés d’or. entrons un moment.. exagéré et faux. A ma grande surprise. où l’on nous apporte des confitures. On se croirait dans la rue. des soldats du 3e . le ciel.. Il y en a deux pourtant qui m’intéressent .. Après dîner. Le théâtre de Milianah est un ancien magasin de fourrages. Ce sont presque tous des amateurs.

débris de quelque ancien temple. Je reviens à l’hôtel. Tout cela va flottant sous un mince rayon de lune. le long des remparts. elles ont honte. fragments de haïks et de foutas. et comédienne.. décolletées et toutes raides... pendant qu’elles parlent. Les parents sont dans la salle et paraissent enchantés.. leurs grands yeux hébraïques regardent dans la salle avec stupeur.. Ce mur est sacré .. deux juives de Milianah. D’adorables senteurs d’orangers et de thuyas montent de la plaine.. au bout du chemin. qui débutent au théâtre. Rien de comique et d’attendrissant comme ces deux petites juives sur les planches.141 - . israélite. Quelques Maltais sans doute en train de s’expliquer à coups de couteau.. lentement. millionnaire.. De temps en temps elles baragouinent une phrase sans la comprendre. . poudrées.parmi ces dames.. Ils ont la conviction que leurs filles vont gagner des milliers de douros a ce commerce-là. Là-bas. La légende de Rachel. fardées. au souffle tiède de la nuit.. toutes jeunes. Je sors du théâtre.. pans de bumous. est déjà répandue chez les juifs d’Orient. le ciel presque pur. et. se dresse un vieux fantôme de muraille... Elles ont froid. j’entends des cris dans un coin de la place. Elles se tiennent timidement dans un coin de la scène. L’air est doux.. longues tresses de cheveux roux liés par des fils d’argent. tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des ex-voto.. Au milieu de l’ombre qui m’environne.

en panaches réguliers. un cours d’eau luisait. comme si les mailles de la moustiquaire n’avaient pas laissé un souffle d’air. ces grands roseaux vert tendre. Entre les champs de blé et les massifs de chênes- lièges. La nuit de mon arrivée dans cette ferme du Sahel. les petits orangers. . Quand j’ouvris ma fenêtre. flottait dans l’air comme un nuage de poudre sur un champ de bataille. cette immobilité des feuilles attendant l’orage. Pas une feuille ne bougeait et. toujours agités par quelque souffle qui emmêle leur fine chevelure si légère. les fruits d’Europe abrités dans un coin d’ombre. oppressante. je ne pouvais pas dormir. au grand soleil qui fait les vins sucrés. un étouffement complet. lentement remuée.142 - . les mandariniers en longues files microscopiques. où tous les arbres du monde se trouvaient réunis. les aboiements des chacals. cette belle ferme avec ses arcades moresques. l’agitation du voyage. Les sauterelles Encore un souvenir d’Algérie. et puis nous reviendrons au moulin. une brume d’été lourde. tout à construire. puis une chaleur énervante. rafraîchissant à voir par cette matinée étouffante .. je songeais qu’il y a vingt ans. tout gardait le même aspect morne. et tout en admirant le luxe et l’ordre de ces choses. les vignes espacées sur les pentes. donnant chacun dans leur saison leurs fleurs et leurs fruits dépaysés. ils n’avaient trouvé qu’une méchante baraque de cantonnier. Le pays nouveau. frangée aux bords de noir et de rose. au petit jour. Tout à créer. Je restai un moment à regarder cette plantation merveilleuse. les bananiers eux-mêmes. quand ces braves gens étaient venus s’installer dans ce vallon du Sahel. ses terrasses toutes blanches d’aube. une terre inculte hérissée de palmiers nains et de lentisques.. A chaque instant des révoltes d’Arabes. dans ces beaux jardins que j’avais sous les yeux.. les écuries et les hangars groupés autour. se dressaient silencieux et droits..

les vins de Crescia. nous arrivaient du sud comme de la porte d’un four ouverte et refermée.. brûlantes. » En effet. A chacun d’eux le fermier. s’étendaient dans des poses accablées. tous deux. tout un peuple disparate. et au bout d’un moment les ouvriers défilèrent sur la route. les ophtalmies. étaient les premiers levés à la ferme. distribuait sa tâche de la journée d’une voix brève. Les chiens allongés. Tout à coup. le beurre de Staouëli. cherchant la fraîcheur des dalles. Bientôt une cloche sonna. coiffés d’une chéchia rouge . Quand il eut fini. Que d’efforts ! Que de fatigues ! Quelle surveillance incessante ! Encore maintenant. Le déjeuner nous remit un peu. un peu rude. les fièvres. difficile à conduire. des truites. me dit-il. que devenir. des goyaves. un déjeuner plantureux et singulier où il y avait des carpes. Toute la matinée se passa ainsi. des laboureurs kabyles en guenilles. du hérisson. tout un dépaysement de mets qui ressemblaient bien à la nature si complexe dont nous étions entourés. voilà le sirocco. On ne savait où se mettre. la lutte avec une administration bornée. malgré les mauvais temps finis et la fortune si chèrement gagnée. puis m’apercevant à la fenêtre : « Mauvais temps pour la culture. sans avoir le courage de parler ni de bouger. du sanglier. fermée pour nous garantir de la chaleur du jardin en fournaise. surveillant le café des travailleurs. le brave homme leva la tête. On allait se lever de table. Ensuite les maladies. A cette heure matinale je les entendais aller et venir dans les grandes cuisines du rez-de- chaussée. à mesure que le soleil se levait. des Maltais . l’homme et la femme. devant la porte.Il fallait laisser la charrue pour faire le coup de feu.. scruta le ciel d’un air inquiet . toujours flottante. Des vignerons de Bourgogne . Nous prîmes du café sur les nattes de la galerie. les tâtonnements de l’inexpérience. les récoltes manquées.. de grands cris retentirent : . à la porte-fenêtre. des bouffées d’air.. suffocantes.143 - . des Lucquois . des bananes.

les pioches. comme un nuage de grêle. d’un frémissement sonore de l’air. les . et nous sortîmes précipitamment. « Les criquets ! les criquets ! » Mon hôte devint tout pâle comme un homme à qui on annonce un désastre. des casseroles. je ne voyais rien qu’un nuage venant à l’horizon. elles volaient en masse. et cette grêle d’insectes tomba drue et bruyante. des cors de chasse. Bientôt il arriva au-dessus de nos têtes . De l’ombre des vestibules où ils s’étaient endormis. sur les bords on vit pendant une seconde un effrangement. des chaudrons de cuivre. et malgré nos cris. les serviteurs s’élancèrent dehors en faisant résonner avec des bâtons. il suffit d’un grand bruit. Souvent. compact. des fourches. cuivré. A perte de vue. Soutenues entre elles par leurs ailes sèches étendues. une déchirure. Avec les herbes. de criquets énormes. ce fut dans l’habitation. parait-il. les champs étaient couverts de criquets. Hideux murmure d’écrasement. que dominaient d’une note suraiguë les « you ! you ! you ! » des femmes arabes accourues d’un douar voisin. pour éloigner les sauterelles. ensuite toute la nuée creva. de voix indistinctes. un bruit de pas précipités. si calme tout à l’heure. les empêcher de descendre. des fléaux. perdues dans l’agitation d’un réveil. avec le bruit d’un vent d’orage dans les mille rameaux d’une forêt. Pendant dix minutes. Cela faisait un vacarme effrayant. C’étaient les sauterelles. distinctes. gros comme le doigt. tous les ustensiles de métal qui leur tombaient sous la main. Alors le massacre commença.144 - . D’autres avaient des conques marines. le nuage s’avançait toujours. nos efforts. des bassines. Mais où étaient-elles donc ces terribles bêtes ? Dans le ciel vibrant de chaleur. quelques- unes se détachèrent. Comme les premiers grains d’une giboulée. projetant dans la plaine une ombre immense. de paille broyée. roussâtres . Les bergers soufflaient dans leurs trompes de pâturage. discordant.

arrivèrent au secours des malheureux colons. autour de la ferme tout restait éveillé. dans les rideaux déjà tout mangés. le flottant de la feuille qui est la vie de l’arbre. On nettoyait les pièces d’eau. ceux du douar. les pêchers. on remuait ce sol mouvant . sans le charme. et la tuerie changea d’aspect. calciné. les puits. plus un brin d’herbe : tout était noir. Au lieu d’écraser les sauterelles. lancés à travers champs. et ce craquement d’élytres semblable au pétillement des gousses qui éclatent à la grande chaleur. où l’on en avait pourtant tué des quantités. dans ma chambre. Les citernes. Et toujours cette odeur épouvantable. mais quelle ruine elles avaient laissée derrière elle ! Plus une fleur. j’entendis encore des grouillements sous les meubles. Des flammes couraient au ras du sol d’un bout à l’autre de la plaine. sautant au nez des chevaux attelés pour cet étrange labour. Partout des laboureurs creusaient la terre . deux compagnies de turcos.charrues. Les bananiers. quand j’ouvris ma fenêtre comme la veille. Le soir. Les chiens de la ferme. Cette nuit-là non plus je ne pus pas dormir. la baie des cheminées. et plus on en tuait. D’ailleurs. elles se traînaient. des fenêtres. les bassins. plus il y en avait. leurs hautes pattes enchevêtrées . les broyaient avec fureur. il fallut se passer d’eau. écœuré par l’odeur infecte. A l’intérieur de la ferme. Elles grouillaient par couches. A ce moment. Fatigué de tuer. Le lendemain. les sauterelles étaient parties . les abricotiers. Les turcos en tuaient toujours. les citernes. volaient. les viviers. je rentrai. A dîner. tout était infecté. les mandariniers se reconnaissaient seulement à l’allure de leurs branches dépouillées. se ruaient sur elles. rongé. les soldats les flambaient en répandant de longues traînées de poudre. celles du dessus faisant des bonds de détresse. clairons en tête. il y en avait presque autant que dehors.145 - . tombaient. Au bord des boiseries. Elles étaient entrées par les ouvertures des portes. grimpaient aux murs blancs avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur.

pour tuer les œufs laissés par les insectes. Chaque motte était retournée. Et le cœur se serrait de voir les mille racines blanches. qui apparaissaient dans cet écroulement de terre fertile. pleines de sève.146 - . ... brisée soigneusement.

dans les chapelles. elle vous aurait fait peine.. Pas un vitrail debout. à la façon d’un conte d’Erasme ou de d’Assoucy. les saints de pierre croulaient dans leurs niches. et les pères. la tour Pacôme s’en allaient en morceaux. Mais le plus triste de tout. J’en eus l’estomac tout ensoleillé.. éteignant les cierges... » Alors. exquise. cassant le plomb des vitrages. L’élixir du révérend père Gaucher « Buvez ceci. chassant l’eau des bénitiers. ou plutôt les pères blancs... dorée. Il y a vingt ans. le vent du Rhône soufflait comme en Camargue. l’histoire de cet élixir ! Ecoutez plutôt. étincelante. les prémontrés. « C’est l’élixir du père Gaucher. Dans les préaux. l’abbé me commença une historiette légèrement sceptique et irrévérencieuse. avec le soin minutieux d’un lapidaire comptant des perles. chaude. le curé de Graveson me versa deux doigts d’une liqueur verte. c’était le clocher du couvent. tout naïvement. Le grand mur. N’est-ce pas que cela vaut bien toutes les chartreuses du monde ?. Et si vous saviez comme elle est amusante. dans cette salle à manger de presbytère. pas une porte qui tînt. me fit le brave homme d’un air triomphant .. » Et.. on le fabrique au couvent des prémontrés. goutte à goutte. sans y entendre malice. étaient tombés dans une grande misère.. mon voisin . . la joie et la santé de notre Provence. Tout autour du cloître rempli d’herbes.. les colonnettes se fendaient. Si vous aviez vu leur maison de ce temps-là. comme les appellent nos Provençaux.147 - . silencieux comme un pigeonnier vide. vous m’en direz des nouvelles.. si candide et si calme avec son chemin de croix en petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empesés comme des surplis. à deux lieues de votre moulin.

. recueilli depuis chez les moines. Les dames de la confrérie en pleuraient de pitié dans les rangs. obligés de sonner matines avec des cliquettes de bois d’amandier !. et des bras !. maigres. un jour que cette grave question se débattait dans le chapitre on vint annoncer au prieur que le frère Gaucher demandait à être entendu du conseil. le malheureux bouvier n’avait jamais pu apprendre qu’à conduire ses bêtes et à réciter son Pater noster .148 - . pâles. simple et balourd. c’est-à-dire qu’il passait ses journées à rouler d’arcade en arcade dans le cloître... Nourri jusqu’à douze ans par une vieille folle du pays des Baux. saluant l’assemblée la jambe en arrière. prieur.. et les gros porte-bannière ricanaient entre eux tout bas en se montrant les pauvres moines : « Les étourneaux vont maigres quand ils vont en troupe. Or. Pauvres pères blancs ! Je les vois encore. tout honteux de montrer au soleil sa crosse dédorée et sa mitre de laine blanche mangée des vers.faute d’argent pour s’acheter une cloche. quoique un peu visionnaire. et derrière eux monseigneur l’abbé. en poussant devant lui deux vaches étiques qui cherchaient l’herbe aux fentes des pavés.. qu’on appelait tante Bégon. à l’aise sous le cilice et se donnant la discipline avec une conviction robuste. car il avait la cervelle dure et l’esprit fin comme une dague de plomb. encore le disait-il en provençal. » Le fait est que les infortunés pères blancs en étaient arrivés eux-mêmes à se demander s’ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol à travers le monde et de chercher pâture chacun de son côté. nourris de citres et de pastèques. à la procession de la Fête-Dieu. Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre. Vous saurez pour votre gouverne que ce frère Gaucher était le bouvier du couvent . défilant tristement dans leurs capes rapiécées.. . Fervent chrétien du reste. qui venait la tête basse.

elle avait composé. je crois que j’ai trouvé le moyen de nous tirer tous de peine. – Dieu ait son âme. Puis chacun revint à sa chaire pour délibérer . argentier. Voire. mais je pense qu’avec l’aide de saint Augustin et la permission de notre père abbé. comme ont fait nos frères de la Trappe et de la Grande. et à le vendre un peu cher. Figurez-vous qu’à force de creuser ma pauvre tête déjà si creuse. sur la fin de ses jours. pour que le frère Gaucher pût se donner tout entier à la confection de son élixir. de son vivant. cette brave femme qui me gardait quand j’étais petit. Comment le bon frère parvint-il à retrouver la recette de tante Bégon ? au prix de quels efforts ? au prix de quelles .. – Je vous dirai donc.149 - . « Voici comment. C’était toujours l’effet que produisait. et. le chapitre décida qu’on confierait les vaches au frère Thrasybule... que tante Bégon. « Mes révérends.chanoines. mes révérends pères. Le prieur s’était levé pour lui sauter au cou. Nous n’aurions plus alors qu’à le mettre en bouteilles. Vous savez bien tante Bégon. fit-il d’un ton bonasse en tortillant son chapelet de noyaux d’olives. Il y a belles années de cela . on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides qui chantent le mieux. séance tenante. encore plus ému que tous les autres. la vieille coquine ! elle chantait de bien vilaines chansons après boire.. ce qui permettrait à la communauté de s’enrichir doucettement. Les chanoines lui prenaient les mains. quand elle arrivait quelque part. L’argentier. lui baisait avec respect le bord tout effrangé de sa cuculle. cette bonne face grisonnante avec sa barbe de chèvre et ses yeux un peu fous . un élixir incomparable en mélangeant cinq ou six espèces de simples que nous allions cueillir ensemble dans les Alpilles. aussi le frère Gaucher ne s’en émut pas. » Il n’eut pas le temps de finir. se connaissait aux herbes de montagne autant et mieux qu’un vieux merle de Corse. je pourrais – en cherchant bien – retrouver la composition de ce mystérieux élixir. tout le monde se mit à rire.

tout un encombrement bizarre qui flamboyait ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux. On ne connut plus désormais que le révérend père Gaucher. La simplicité des bons pères en avait fait quelque chose de mystérieux et de formidable .. il en dégringolait bien vite. tout au bout du jardin des chanoines. un beau matin de Pâques. Au jour tombant. Il fallait voir quel accueil . ce qui est sûr. entre les bouteilles de vin cuit et les jarres d’olives à la picholine. toute une compagnie de cloches et de clochettes vint s’abattre. et si. l’église de jolis vitraux ouvragés . pas un mas. c’est qu’au bout de six mois. des alambics gigantesques. Dans tout le Comtat.. arrivait jusqu’à la rosace du portail. l’élixir des pères blancs était déjà très populaire. n’avait le droit de pénétrer. le pèse-liqueur à la main . qui vivait complètement isolé des occupations si menues et si multiples du cloître. On releva la tour Pacôme. Cette distillerie. était une ancienne chapelle abandonnée. avec un moine en extase sur une étiquette d’argent. il n’en fut plus question dans le couvent..150 - .. tintant et carillonnant à la grande volée. Quant au frère Gaucher. des serpentins de cristal. effaré d’avoir vu le père Gaucher. ce pauvre frère lai dont les rusticités égayaient tant le chapitre. pas même le prieur. dans tout le pays d’Arles. par aventure. penché sur ses fourneaux. et s’enfermait tout le jour dans sa distillerie. homme de tête et de grand savoir. dans la fine dentelle du clocher. puis. pas une grange qui n’eût au fond de sa dépense. et. Seulement. Le prieur eut une mitre neuve. la porte de ce lieu de mystère s’ouvrait discrètement. tout autour. des cornues de grès rose. et le révérend se rendait à l’église pour l’office du soir. s’accrochant aux vignes grimpantes. avec sa barbe de nécromant. un petit flacon de terre brune cacheté aux armes de Provence. pendant que trente moines battaient la montagne pour lui chercher des herbes odorantes. Grâce à la vogue de son élixir. où personne.veilles ? L’histoire ne le dit pas. la maison des prémontrés s’enrichit très rapidement. un moinillon hardi et curieux. quand sonnait le dernier Angélus.

... « C’est à moi qu’ils doivent tout cela ! » se disait le révérend en lui-même . son tricorne aux larges bords posé en arrière comme une auréole.. le père s’en allait en s’épongeant le front. On crut d’abord que c’était l’émotion d’arriver en retard . les toits bleus où tournaient des girouettes neuves. Le pauvre homme en fut bien puni. une fois assis. traverser l’église en coup de vent.. s’incliner de droite et de gauche en souriant d’un air béat. Figurez-vous qu’un soir. puis.. Vous allez voir.. Au milieu de ces adulations. » L’argentier le suivait et lui parlait la tête basse. Qu’a donc notre père Gaucher ? » . On chuchotait de bréviaire à bréviaire : « Qu’a donc notre père Gaucher ?. essoufflé. et chaque fois cette pensée lui faisait monter des bouffées d’orgueil. dans le cloître éclatant de blancheur – entre les colonnettes élégantes et fleuries –... un murmure d’étonnement courut dans les trois nefs.quand il traversait le monastère ! Les frères faisaient la haie sur son passage. les chanoines habillés de frais qui défilaient deux par deux avec des mines reposées. On disait : « Chut !.. et si troublé qu’en prenant de l’eau bénite il y trempa ses manches jusqu’au coude. pendant l’office. il a le secret !.151 - . il arriva à l’église dans une agitation extraordinaire : rouge. errer dans le chœur pendant cinq minutes pour chercher sa stalle. et. mais quand on le vit faire de grandes révérences à l’orgue et aux tribunes au lieu de saluer le maître-autel. regardant autour de lui d’un air de complaisance les grandes cours plantées d’orangers. le capuchon de travers.

Là-bas.. il est possédé ! » Les chanoines se signent. se débattant comme un exorcisé et continuant de plus belle ses palatin et ses taraban.152 - . mais les répons manquaient d’entrain. Consternation générale.. tarabin. si repentant. au petit jour. Après tout. n’écoute rien .. Tout à coup. taraban. Enfin il faut espérer que les . monseigneur.. patatan. le malheureux était à genoux dans l’oratoire du prieur. et faisait sa coulpe avec un ruisseau de larmes : « C’est l’élixir. le scandale n’a pas été aussi grand que vous pensez... voilà mon père Gaucher qui se renverse dans sa stalle et entonne d’une voix éclatante : Dans Paris. c’est l’élixir qui m’a surpris ». Le lendemain. calmez-vous... les psaumes allaient toujours . Par deux fois le prieur. Tout le monde se lève. disait-il en se frappant la poitrine. allons. Et de le voir si marri. « Allons... impatienté. Il y a bien eu la chanson qui était un peu... tout cela séchera comme la rosée au soleil. Patatin. fit tomber sa crosse sur les dalles pour commander le silence... La crosse de monseigneur se démène. Mais le père Gaucher ne voit rien. et deux moines vigoureux sont obligés de l’entraîner par la petite porte du chœur.. le bon prieur en était tout ému lui-même.. père Gaucher. On crie : « Emportez-le. il y a un père blanc. au beau milieu de l’Ave verum. au fond du chœur. hum ! hum !.

monseigneur.. comptez bien vos gouttes.... – Ah ? très bien.. l’inventeur de la poudre : vous avez été victime de votre invention.153 - .. c’est de vous tenir sur vos gardes. D’ailleurs... mon révérend. allez en paix. un arôme !.. n’est-ce pas ?.. Voyons. est-il bien nécessaire que vous l’essayiez sur vous-même ce terrible élixir ? – Malheureusement... C’est en essayant l’élixir. Quand vous goûtez ainsi l’élixir par nécessité. Tant pis si la liqueur n’est pas assez fine. mettons vingt gouttes. C’est comme le frère Schwartz. pour prévenir tout accident.. oui. Le diable sera bien fin s’il vous attrape avec vingt gouttes. est-ce que cela vous semble bon ? Y prenez-vous du plaisir ?.. Et dites-moi.. l’éprouvette me donne bien la force et le degré de l’alcool .. et ne le lâcha plus.. je comprends. Quinze ou vingt gouttes.novices ne l’auront pas entendue. le pauvre révérend eut beau compter ses gouttes. A présent. Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet. interrompit le prieur avec vivacité. oui. Tout ce que vous avez à faire maintenant que vous voilà prévenu.. . et surtout.. mais pour le fini... n’est-ce pas ? Vous aurez eu la main trop lourde. le démon le tenait. Aussi je suis bien décidé désormais à ne plus me servir que de l’éprouvette.... Vous direz l’office du soir dans la distillerie.. – Hélas ! oui.. » Hélas...... mon brave ami... je ne me fie guère qu’à ma langue. dites-moi bien comment la chose vous est arrivée... le velouté.. voyons.. fit le malheureux père en devenant tout rouge... si elle ne fait pas assez la perle. Il ne faut pas s’exposer à mécontenter la clientèle. C’est pour sûr le démon qui m’a joué ce vilain tour.. qu’est-ce qu’il vous faut pour vous rendre compte ?. Oui... Mais écoutez encore un peu que je vous dise.. je vous dispense dorénavant de venir à l’église. – Gardez-vous-en bien. Et maintenant. monseigneur..

Penché dessus. mal gré. il allait s’agenouiller tout au bout du laboratoire et s’abîmait dans ses patenôtres.. qui venait rôder autour de lui et. la paupière à demi close... » Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil.. vingt !... l’infortuné finissait par avoir son gobelet plein jusqu’au bord. en se disant tout bas avec un remords délicieux : « Ah ! je me damne.. « . encore... « Allons ! encore une goutte ! » Et de goutte en goutte. ses alambics.. à bout de forces. le père les avalait d’un trait.. tout allait bien. le corps abandonné.. C’est la distillerie qui entendit de singuliers offices ! Le jour. triait soigneusement ses herbes... Il n’y avait que la vingt et unième qui lui faisait envie. dentelées. toutes herbes de Provence. » . le soir.. il dégustait son péché par petits coups. pour échapper à la tentation.. bon gré. La liqueur était d’un beau vert doré. il se laissait tomber dans un grand fauteuil. je me damne... grises. dix-neuf. Dix-sept. brûlées de parfums et de soleil. le père la remuait tout doucement avec son chalumeau. fines. Alors. quand les simples étaient infusés et que l’élixir tiédissait dans de grandes bassines de cuivre rouge. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumée toute chargée d’aromates. Oh ! cette vingt et unième goutte !. presque sans plaisir. les narines ouvertes. dix-huit.. Ces vingt-là.... le ramenait vers les bassines.. Le père était assez calme : il préparait ses réchauds. Alors.154 - . Mais. et dans les petites paillettes étincelantes que roulait le flot d’émeraude.. le martyre du pauvre homme commençait. il lui semblait voir les yeux de tante Bégon qui riaient et pétillaient en le regardant. et.

à la même heure. d’autres pour le camionnage . des désespoirs. d’Aix. et la discipline.. » Alors c’étaient des larmes.. mais les pauvres gens du pays n’y perdaient rien. qui parlent de faire un banquet. et le jeûne. le service de Dieu y perdait bien par-ci. Il y avait des frères emballeurs.. Pendant ce temps. les commandes pleuvaient à l’abbaye que c’était bénédiction. quand ses voisins de cellule lui faisaient d’un air malin : « Eh ! eh ! père Gaucher. . la possession recommençait. par-là quelques coups de cloches . voilà le père Gaucher qui se précipite au milieu de la conférence en criant : « C’est fini.. Il en venait de Nîmes.155 - . hier soir en vous couchant. Rendez-moi mes vaches. Pensez quelle confusion le lendemain. d’autres pour les écritures. des frères étiqueteurs. ou : Bergerette de maître André s’en va-t-au bois seulette... et toujours la fameuse des pères blancs : Patatin patatan. d’Avignon. un beau dimanche matin. De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Et donc... c’est qu’au fond de cet élixir diabolique. Mais rien ne pouvait contre le démon de l’élixir . Je n’en fais plus. et le cilice. Le plus terrible. il retrouvait. je vous en réponds.. toutes les vilaines chansons de tante Bégon : Ce sont trois petites commères.. de Marseille.. vous aviez des cigales en tête. pendant que l’argentier lisait en plein chapitre son inventaire de fin d’année et que les bons chanoines l’écoutaient les yeux brillants et le sourire aux lèvres.. et tous les soirs. par je ne sais quel sortilège.

Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer. père Gaucher ? demanda le prieur. Il y a que je bois. vous nous ruinez ! criait l’argentier en agitant son grand livre. comme l’âne du Capitou. quand il voyait venir le bât. j’en suis là... quand je vois arriver la nuit. – Ah ! bien oui. – Ce qu’il y a.156 - .. – Mais je vous avais dit de compter vos gouttes. Aussi. tous les soirs à l’office. compter mes gouttes ! c’est par gobelets qu’il faudrait compter maintenant. mes révérends. régulièrement tous les soirs. faites faire l’élixir par qui vous voudrez.. les sueurs qui me prennent. – Qu’est-ce qu’il y a donc. Dorénavant. que je bois comme un misérable. Que le feu de Dieu me brûle si je m’en mêle encore ! » C’est le chapitre qui ne riait plus. sauf votre respect... dit-il en étendant sa belle main blanche où luisait l’anneau pastoral. Oui.. nous réciterons à votre intention l’oraison de saint . « Mes révérends.. le prieur se leva. – Eh bien.. « Mais.... monseigneur ? Il y a que je suis en train de me préparer une belle éternité de flammes et de coup de fourche. n’est-ce pas. Trois fioles par soirée. qui se doutait bien un peu de ce qu’il y avait.. rassurez-vous. – Préférez-vous que je me damne ? » Pour lors.. mon cher fils. C’est le soir... monsieur le prieur. j’en ai. – Oui... maintenant. malheureux. il y a un moyen de tout arranger. que le démon vous tente ?... Aussi.

Augustin à laquelle l’indulgence plénière est attachée. l’oraison courait en frémissant comme une petite bise sur la neige. patatan.. Trin. trin. Avec cela. là-bas. . vous êtes couvert.. trin. taraban. aussi léger qu’une alouette. » Et pendant que sur toutes ces capuches blanches. le père Gaucher retourna à ses alambics. Oremus.. tout au bout du couvent. merci. Qui fait danser des. C’est l’absolution pendant le péché.. quoi qu’il arrive.. qui sacrifie son âme aux intérêts de la communauté... monsieur le prieur ! » Et. sans en demander davantage.. Ici le bon curé s’arrêta plein d’épouvante : « Miséricorde ! si mes paroissiens m’entendaient ! » . tarabin .. alors..157 - . dans un jardin . l’officiant ne manquait jamais de dire : « Prions pour notre pauvre père Gaucher. Patatin. tous les soirs à la fin des complies. prosternées dans l’ombre des nefs.. à partir de ce moment-là. Effectivement.. derrière le vitrage enflammé de la distillerie. on entendait le père Gaucher qui chantait à tue-tête : Dans Paris il y a un père blanc. – Oh ! bien. Qui fait danser des moinettes. Dans Paris il y a un père blanc. Domine.

des orfraies comme engourdies de sommeil battent de l’aile parmi les ruines. un peu sèche. Il y a des réveils avant le jour qui allument la vitre des fermes . et que les oiseaux de prime non plus ne manquaient pas. Pourtant nous croisons déjà. moresques. le long des fossés. En Camargue 1 – Le départ Grande rumeur au château. est venu me prendre au bas de la côte. avec ses vieilles maisons noires aux petites portes. de vieilles paysannes qui vont au marché au trot de leurs bourriquets. et dans les découpures de pierre de l’abbaye de Montmajour. Le quai du Rhône seul est animé. une des plus pittoresques de France. annonçant qu’il y a eu déjà deux ou trois beaux passages de Galéjons. de victuailles. s’avançant comme des moucharabiehs jusqu’au milieu des rues étroites. Le messager vient d’apporter un mot du garde. ogivales et basses. il n’y a encore personne dehors. de chiens. avec ses balcons sculptés. moitié en provençal. leur grand break chargé de fusils. Les étables se remuent. moitié en français. Nous traversons au galop cette merveilleuse petite ville. Elles viennent de la ville des Baux. Nous voilà roulant sur la route d’Arles. arrondis. et la verdure crue des chênes kermès un peu trop hivernale et factice.. par ce matin de décembre où la verdure pâle des oliviers est à peine visible. de Charlottines. un peu dépouillée. Six grandes lieues pour s’asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophime et vendre des petits paquets de simples ramassés dans la montagne !.158 - . « Vous êtes des nôtres ! » m’ont écrit mes aimables voisins : et ce matin. Le bateau à vapeur qui fait le . A cette heure.. au petit jour de cinq heures. des remparts bas et crénelés. qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des Sarrasins. Maintenant voici les remparts d’Arles . comme on en voit sur les anciennes estampes où des guerriers armés de lances apparaissent en haut de talus moins grands qu’eux.

tous les hommes de la ferme. qui prolonge jusqu’à la mer son herbe courte et ses marais pleins de roseaux. les deux rivages se déroulent. Pourtant. la haute coiffure arlésienne fait la tête élégante et petite avec un joli grain d’effronterie. de l’hélice. droites sur la passerelle. une plaine aride. comme on disait au Moyen Age. Avec la triple vitesse du Rhône. bergers. et servis par les femmes qui ne mangeront qu’après. du temps du royaume d’Arles.159 - . Vrai type à la Fenimore. une ferme blanche. les femmes leur panier au bras. silencieux. à gauche ou à droite. et comme les vieux mariniers du Rhône disent encore aujourd’hui. du mistral. la Camargue. garde-pêche et garde-chasse. bergerots..service de la Camargue chauffe au bas des marches. Les travailleurs descendent chargés d’outils. pierreuse. prêt à partir. un bouquet d’arbres. De temps en temps le bateau s’arrête près d’un ponton. aussi concentré. occupé à surveiller ses nasses sur les clairs (les étangs) et les roubines (canaux d’irrigation). montent sur le pont avec nous. à Empire ou à Royaume. . De l’autre. laboureurs. sont attablés. nous partons. plus verte. C’est peut-être ce métier d’éternel guetteur qui le rend aussi silencieux. trappeur de terre et d’eau. D’un côté c’est la Crau. les gens du pays l’appellent lou Roudeïroù (le rôdeur). graves.. Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane. une envie de se dresser pour lancer le rire ou la malice plus loin. Des ménagers en veste de cadis roux. Bientôt le garde paraît avec la carriole. parce qu’on le voit toujours. des filles de La Roquette qui vont se louer pour les travaux des fermes. Dans la haute cuisine. La cloche sonne . causant et riant entre eux. Vers Empire ou vers Royaume peu à peu le bateau se vide. dans les brumes d’aube ou de jour tombant. et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud où nous descendons. vignerons. A chaque ponton. Sous les longues mantes brunes rabattues à cause de l’air vif du matin. mangeant lentement. il n’y a presque plus personne à bord. caché pour l’affût parmi les roseaux ou bien immobile dans son petit bateau. où nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher.

Tout en causant. immense de la plaine. et prenant jour par une porte vitrée qu’on ferme le soir avec des volets pleins. amoindris qu’ils sont par cet espace infini d’horizons bleus et de ciel ouvert. la cabane se compose d’une unique pièce. cinq ou six berceaux sont rangés autour d’un vrai mât planté au sol et montant jusqu’au toit auquel il sert d’appui. des marais. on s’enfonce dans le pays. Comme de la mer unie malgré ses vagues. porte . des murs de roseaux desséchés et jaunes. Les moindres arbustes gardent l’empreinte de son passage. des parcs de bestiaux étendent leurs toits bas presque au ras de terre.160 - . A perte de vue. les bottes de marais. les quartiers où les oiseaux voyageurs se sont abattus. agrandir le paysage. n’est pas troublé. quand le mistral souffle et que la maison craque de partout. Ainsi s’appelle notre rendez-vous de chasse. des roubines luisent dans les salicornes. Type de la maison camarguaise. c’est la cabane. La nuit. il se dégage de cette plaine un sentiment de solitude. 2 – La cabane Un toit de roseaux. ou cheminant serrés autour de la cape rousse du berger. de son haleine puissante. couchés vers le sud dans l’attitude d’une fuite perpétuelle. d’immensité.. haute. sans fenêtre. vaste. les carniers. des râteliers attendent les fusils. avec la mer lointaine et le vent qui la rapproche. Tout se courbe devant lui.. il nous donne des nouvelles de la chasse. en restent tordus. et qui. blanchis à la chaux. Pas d’arbres hauts.pendant que la petite carriole chargée de fusils et de paniers marche devant nous. Tout le long des grands murs crépis. sans obstacle. accru encore par le mistral qui souffle sans relâche. n’interrompent pas la grande ligne uniforme. De loin en loin. Des troupeaux dispersés. parmi les pâturages. Les terres cultivées dépassées. semble aplanir. nous voici en pleine Camargue sauvage. le nombre de passagers. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des îlots comme sur une mer calme. L’aspect uni. Au fond. couchés dans les herbes salines.

frôlé. Là-bas. En paix le grand soleil rouge descend. Je suis envahi. harcelés par les chiens dont on entend le galop confus et l’haleine haletante. reviennent chanter sous la porte ébranlée avec le charme d’un refrain. De grandes ombres courent sous un ciel bleu admirable. on se croirait couché dans la chambre d’un bateau. Bientôt un piétinement immense se rapproche.. confondu dans ce tourbillon de laines frisées. Alors le vent s’est calmé. une houle véritable où les bergers semblent portés avec leur ombre par des flots bondissants. Par nos belles journée d’hiver méridional. c’est le crépuscule. voici des pas connus. les bruits aussi .161 - .son bruit. j’aime rester tout seul près de la haute cheminée où fument quelques pieds de tamaris. Je sors un moment. Derrière les troupeaux. La cabane est pleine. Mais c’est l’après-midi surtout que la cabane est charmante. L’heure exquise. La nuit tombe. C’est un étourdissement d’heureuse fatigue. Un long triangle de canards vole très bas. joint ses rayons. des voix joyeuses. Des milliers de moutons. Le soleil d’hiver fouetté par l’énorme courant s’éparpille. peureux et indisciplinés. et tous les autres derrière lui s’emportent plus haut avec des cris sauvages. Sous les coups du mistral ou de la tramontane. puis oubliées. rappelés par les bergers. mais tout à coup la cabane. un peu avant que les chasseurs n’arrivent. pareil à un bruit de pluie. Les sarments flambent. On rit d’autant plus qu’on est plus las. les roseaux crient.. enflammé. animée.. la porte saute. vous frôle en passant de son aile noire tout humide. sans chaleur. et les sonnailles des troupeaux entendues tout à coup. les disperse. et toutes ces secousses sont un bien petit écho du grand ébranlement de la nature autour de moi. la lumière d’un coup de feu passe avec l’éclat d’une étoile rouge avivée par l’ombre environnante. bruyante. remonte. comme s’ils voulaient prendre terre . se pressent vers les parcs. où le caleil est allumé. la vie se hâte. perdues dans le vent. de bêlements . au ras du sol.. Dans ce qui reste de jour. . les fusils dans un coin. les éloigne : celui qui tient la tête de la colonne dresse le cou. La lumière arrive par saccades. le continue en l’enflant.

et dans la fumée d’une bonne soupe d’anguilles. dorés. interrompu seulement par les grognements féroces des chiens qui lapent leur écuelle à tâtons devant la porte. le canon du fusil et la tête du chien flairant le vent. roulant au moindre mouvement. Abrité par les roseaux. de ces interjections presque indiennes. Aussi.. le silence se fait. J’écarte les roseaux pleins d’odeurs saumâtres et de sauts de grenouilles. et j’écoute son pas lourd qui se perd dans la nuit. tout tachés de sang. de peur de m’envaser. près du feu.. . C’est ce dernier que je préfère. c’est-à-dire nous nous jetons de temps en temps l’un à l’autre des demi- mots à la façon des paysans. La table est mise . il ne reste plus que le garde et moi. allume sa lanterne.. les carniers vides. et à côté les plumages roux.. Nous causons. je vais à l’espère à pied. le grand silence des appétits robustes.162 - . un tout petit bateau sans quille. Quelquefois on tient l’affût dans le negochin (le noyechien). prudemment. Je marche lentement. Cet affût-là est trop compliqué pour mon inexpérience. ou bien de ses grosses pattes étendues penchant tout le bateau d’un côté et le remplissant d’eau. 3 – A l’espère (à l’affût) L’espère quel joli nom pour désigner l’affût.. l’affût du soir au crépuscule. étroit.les grandes bottes jetées pêle-mêle. La veillée sera courte. le plus souvent. Enfin le garde se lève. clignotant lui aussi. espère. hésite entre le jour et la nuit. happant les moustiques. et ces heures indécises où tout attend. l’attente du chasseur embusqué. que dépassent seulement la visière d’une casquette. surtout dans ces pays marécageux où l’eau des clairs garde si longtemps la lumière. le chasseur guette les canards du fond de sa barque. barbotant en plein marécage avec d’énorme bottes taillées dans toute la longueur du cuir... argentés. courtes et vite éteintes comme les dernières étincelles des sarments consumés. verts.. L’affût du matin un peu avant le lever du soleil. Déjà.

Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin de terre sèche où je
m’installe. Le garde, pour me faire honneur, a laissé son chien
avec moi ; un énorme chien des Pyrénées à grande toison
blanche, chasseur et pêcheur de premier ordre, et dont la
présence ne laisse pas que de m’intimider un peu. Quand une
poule d’eau passe à ma portée, il a une certaine façon ironique
de me regarder en rejetant en arrière, d’un coup de tête à
l’artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans les
yeux ; puis des poses à l’arrêt, des frétillements de queue, toute
une mimique d’impatience pour me dire

« Tire... tire donc ! »

Je tire, je manque. Alors, allongé de tout son corps, il bâille
et s’étire d’un air las, découragé, et insolent...

Eh bien ! oui, j’en conviens, je suis un mauvais chasseur.
L’affût, pour moi, c’est l’heure qui tombe, la lumière diminuée,
réfugiée dans l’eau, les étangs qui luisent, polissant jusqu’au ton
de l’argent fin la teinte grise du ciel assombri. J’aime cette odeur
d’eau, ce frôlement mystérieux des insectes dans les roseaux, ce
petit murmure des longues feuilles qui frissonnent. De temps en
temps, une note triste passe et roule dans le ciel comme un
ronflement de conque marine. C’est le butor qui plonge au fond
de l’eau son bec immense d’oiseau-pêcheur et souffle...
rrrououou ! Des vols de grues filent sur ma tête. J’entends le
froissement des plumes, l’ébouriffement du duvet dans l’air vif,
et jusqu’au craquement de la petite armature surmenée. Puis,
plus rien. C’est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour
resté sur l’eau...

Tout à coup j’éprouve un tressaillement, une espèce de gêne
nerveuse, comme si j’avais quelqu’un derrière moi. Je me
retourne, et j’aperçois le compagnon des belles nuits, la lune,
une large lune toute ronde, qui se lève doucement, avec un

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mouvement d’ascension d’abord très sensible, et se ralentissant
à mesure qu’elle s’éloigne de l’horizon.

Déjà un premier rayon est distinct près de moi, puis un
autre un peu plus loin... Maintenant tout le marécage est
allumé. La moindre touffe d’herbe a son ombre. L’affût est fini,
les oiseaux nous voient : il faut rentrer. On marche au milieu
d’une inondation de lumière bleue, légère, poussiéreuse ; et
chacun de nos pas dans les clairs, dans les roubines, y remue
des tas d’étoiles tombées et des rayons de lune qui traversent
l’eau jusqu’au fond.

4 – Le rouge et le blanc
Tout près de chez nous, à une portée de fusil de la cabane, il
y en a une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C’est là
que notre garde habite avec sa femme et ses deux aînés : la fille,
qui soigne le repas des hommes, raccommode les filets de
pêche ; le garçon, qui aide son père à relever les nasses, à
surveiller les martilières (vannes) des étangs. Les deux plus
jeunes sont à Arles, chez la grand-mère ; et ils y resteront
jusqu’à ce qu’ils aient appris à lire et qu’ils aient fait leur bon
jour (première communion), car ici on est trop loin de l’église et
de l’école, et puis l’air de la Camargue ne vaudrait rien pour ces
petits. Le fait est que, l’été venu, quand les marais sont à sec et
que la vase blanche des roubines se crevasse à la grande
chaleur, l’île n’est vraiment pas habitable.

J’ai vu cela une fois, au mois d’août, en venant tirer les
hallebrands, et je n’oublierai jamais l’aspect triste et féroce de ce
paysage embrasé. De place en place, les étangs fumaient au
soleil comme d’immenses cuves, gardant tout au fond un reste
de vie qui s’agitait, un grouillement de salamandres,
d’araignées, de mouches d’eau cherchant des coins humides. Il y
avait là un air de peste, une brume de miasmes lourdement
flottante qu’épaississaient encore d’innombrables tourbillons de
moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le

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monde avait la fièvre, et c’était pitié de voir les visages jaunes,
tirés, les yeux cerclés, trop grands, de ces malheureux
condamnés à se traîner, pendant trois mois, sous ce plein soleil
inexorable qui brûle les fiévreux sans les réchauffer... Triste et
pénible vie que celle de garde-chasse en Camargue ! Encore
celui-ci a sa femme et ses enfants près de lui : mais à deux lieues
plus loin, dans le marécage, demeure un gardien de chevaux
qui, lui, vit absolument seul d’un bout de l’année à l’autre et
mène une véritable existence de Robinson. Dans sa cabane de
roseaux, qu’il a construite lui-même, pas un ustensile qui ne soit
son ouvrage, depuis le hamac d’osier tressé, les trois pierres
noires assemblées en foyer, les pieds de tamaris taillés en
escabeaux, jusqu’à la serrure et la clef de bois blanc fermant
cette singulière habitation.

L’homme est au moins aussi étrange que son logis. C’est une
espèce de philosophe silencieux comme les solitaires, abritant
sa méfiance de paysan sous d’épais sourcils en broussailles.
Quand il n’est pas dans le pâturage, on le trouve assis devant sa
porte, déchiffrant lentement, avec une application enfantine et
touchante, une de ces petites brochures roses, bleues ou jaunes,
qui entourent les fioles pharmaceutiques dont il se sert pour ses
chevaux. Le pauvre diable n’a pas d’autre distraction que la
lecture, ni d’autres livres que ceux-là. Quoique voisins de
cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Ils évitent même de
se rencontrer. Un jour que je demandais au roudeïroù la raison
de cette antipathie, il me répondit d’un air grave :

« C’est à cause des opinions... Il est rouge et moi je suis
blanc. »

Ainsi, même dans ce désert dont la solitude aurait dû les
rapprocher, ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi naïfs l’un
que l’autre, ces deux bouviers de Théocrite, qui vont à la ville à
peine une fois par an et à qui les petits cafés d’Arles, avec leurs
dorures et leurs glaces, donnent l’éblouissement du palais des

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ces trois lieues d’eau sans une barque. large. veloutée. et dans une floraison ininterrompue manquent les saisons de leurs tons divers. des hérons. s’alignant pour pêcher tout le long du rivage. je viens m’asseoir au bord de ce lac salé. rouges en été. qui transforment leur couleur au changement d’atmosphère. » Chaque bête. Souvent. prête à se montrer à la moindre dépression du sol. des gentianes. transformer leur étendue. abandonnant la chasse. des flamants au ventre blanc. et ces jolies saladelles bleues en hiver. l’impression est grande. de façon à disposer leurs teintes diverses en une longue bande égale . aux ailes roses.166 - . je n’entends rien que l’eau qui clapote. des butors. . ont un aspect admirable. des trèfles d’eau... étale une flore originale et charmante : des centaurées. enfermé dans les terres et devenu familier par sa captivité même. Ici.. c’est le Vaccarès. tout vert d’herbe fine.Ptolémées. à l’heure où le soleil décline. de cette aridité qui attristent d’ordinaire les côtes. Ce n’est plus le charme intime des clairs. Vers cinq heures du soir. en effet. De ma place. en s’entendant nommer. L’Estournello !. de vrais ibis d’Egypte. apparaissant de distance en distance entre les plis d’un terrain marneux sous lequel on sent l’eau filtrer partout. L’Estello !. ce rayonnement de vagues attire des troupes de macreuses. (Lucifer). et la voix du gardien qui rappelle ses chevaux dispersés sur le bord.. bien chez eux dans ce soleil splendide et ce paysage muet. Au lieu de ce dessèchement. De loin.. une petite mer qui semble un morceau de la grande.. sans une voile pour limiter.. Ils ont tous des noms retentissants : « Cifer !. ont trouvé moyen de se haïr au nom de leurs convictions politiques ! 5 – Le Vaccarès Ce qu’il y a de plus beau en Camargue. le Vaccarès. sur son rivage un peu haut.. des roubines. et puis des ibis.

car.. dans le Vaccarès ou dans la mer. terrible dans cette grande plaine où rien ne le détourne. et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. se précipitent dans le Rhône. groupées autour d’un vieux taureau qu’elles adoptent comme conducteur. de Nîmes. . de Tarascon. la manado en déroute tourne sur elle- même. se disperse. Plus loin. Nos bergers provençaux appellent cette manœuvre : vira la bano au giscle – tourner la corne au vent. Et malheur aux troupeaux qui ne s’y conforment pas ! Aveuglée par la pluie. et quelques-uns ont des noms déjà célèbres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. toutes les têtes baissées tournant du côté du vent ces larges fronts où la force du bœuf se condense. courant devant eux pour échapper à la tempête. qui a décousu je ne sais combien d’hommes et de chevaux aux courses d’Arles. s’effare. Aussi ses compagnons l’ont-ils pris pour chef .167 - .. La plupart de ces bœufs de Camargue sont élevés pour courir dans les ferrades. et vient manger l’avoine dans la main du gardien. j’aperçois au-dessus d’un bouquet de tamaris l’arête de leurs dos courbés. toujours sur la même rive. la crinière au vent. se trouve une grande manado (troupeau) de bœufs paissant en liberté comme les chevaux. il faut voir la manado se serrer derrière son chef. De temps en temps. et les bœufs éperdus. Quand un ouragan tombe sur là Camargue. ne l’arrête.accourt. dans ces étranges troupeaux. les fêtes de village . C’est ainsi que la manado voisine compte entre autres un terrible combattant. appelé le Romain. entraînée par l’ouragan. les bêtes se gouvernent elles-mêmes.

je me jette à bas de mon lit et je cours ouvrir la porte. par exemple.. Vers l’orient.. rien que les touffes de lavande. Vite... J’ai beau regarder.. Ran. ran-plan-plan !. Un peu de brise chante dans les arbres. plan. quel est donc le sauvage qui vient saluer l’aurore au fond des bois avec un tambour ?.. et.. dans le fourré. Du milieu des lambrusques mouillées.168 - .. et les pins qui dégringolent jusqu’en bas sur la route. sur la crête fine des Alpilles. ran-plan-plan !... se met à battre aux champs sous le couvert... invisible... Le drôle se sera dit. il aura pris un gros tambour. gredin de Puck ! tu vas réveiller mes cigales.. plan ! Le diable soit de la peau d’âne ! Je l’avais oubliée. Te tairas-tu..... ou maître Puck.. plan. je ne vois rien... quelque lutin caché en train de se moquer de moi.. vite. en passant devant mon moulin : « Ce Parisien est trop tranquille là-dedans. Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan !.. Nostalgies de caserne Ce matin.. ... Au même moment.. Un premier rayon frise déjà le toit du moulin. un formidable roulement de tambour me réveille en sursaut. aux premières clartés de l’aube. Il y a peut-être par là. allons lui donner l’aubade. Personne ! Le bruit s’est tu.. » Sur quoi. sans doute... s’entasse une poussière d’or d’où le soleil sort lentement. plan.. le tambour. Un tambour dans mes pins à pareille heure ! Voilà qui est singulier. deux ou trois courlis s’envolent en secouant leurs ailes. Mais enfin. C’est Ariel.

dit Pistolet. ni les aiguilles de pin qui sautillent sur son tambour. il a des nostalgies. C’est sur ma petite colline verte qu’il est venu rêver aujourd’hui.169 - . et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles ! » Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan !. Pistolet s’ennuie au pays. en rêvant de la caserne du Prince-Eugène. Des vols de perdreaux effarouchés partent à ses pieds sans qu’il s’en aperçoive. son peuple en bonnet de police. la grande caserne. son tambour entre ses jambes et s’en donnant à cœur joie. « Qu’elle est belle... la chambrée odorante. les pots de cirage. et pour le moment en congé de semestre. les corridors peints à la chaux. La férigoule embaume autour de lui.. battre la caisse dans les bois.. Il ne voit pas non plus les fines toiles d’araignée qui tremblent au soleil entre les branches. et sa grosse face niaise s’épanouit de plaisir à chaque roulement. et quand on veut bien lui prêter l’instrument de la commune – il s’en va. il ne la sent pas. Tout entier à son rêve et à sa musique. « Oh ! l’escalier sonore. mélancolique. les ceinturons qu’on astique... Ce n’était pas Puck. avec sa cour aux larges dalles. tambour au 31e de ligne. les fusils qui reluisent au râtelier ! » .. C’était Gouget François. ses rangées de fenêtres bien alignées. debout contre un pin. les couchettes de fer à couverture grise.. il regarde amoureusement voler ses baguettes. Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan !. ce tambour. la planche au pain. Il est là.

les confidences entre deux hoquets... la dame de pique hideuse avec des agréments à la plume.. dans les casernes de . la diane froide par les matins pluvieux.. » Rêve. » Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan ! « Oh ! les longues nuits de faction à la porte des ministères. Tu joues du tambour sous les pins. je n’ai pas la nostalgie de la mienne ? Mon Paris me poursuit jusqu’ici comme le tien. l’appel du soir où l’on arrive essoufflé ! » Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan ! « Oh ! le bois de Vincennes... toi ! Moi. rêve. Oh ! la corvée supplémentaire. la romance sentimentale chantée une main sur le cœur !. moi. les gros gants de coton blanc.170 - . tape à tour de bras... Je n’ai pas le droit de te trouver ridicule. est-ce que. pauvre homme ! ce n’est pas moi qui t’en empêcherai... l’oreiller de planche. tape hardiment sur ta caisse. Oh ! la barrière de l’Ecole.. le baquet puant.. Ah ! les bons Provençaux que nous faisons ! Là-bas.. Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan !.. Si tu as la nostalgie de ta caserne. la vieille guérite où la pluie entre. les filles à soldats. la retraite dans les brouillards à l’heure où le gaz s’allume... les promenades sur les fortifications. les briquets qu’on dégaine. « Oh ! les bonnes journées du corps de garde. les cartes qui poissent aux doigts. l’absinthe dans les bouis-bouis. les pieds qui ont froid !. le vieux Pigault-Lebrun dépareillé qui traîne sur le lit de camp !. j’y fais de la copie. le piston du salon de Mars. les jours de bloc. les voitures de gala qui vous éclaboussent en passant !.

Toujours Paris ! . sans lâcher ses baguettes. s’est mis en route pour rentrer.... Et moi. ici... jouant toujours. la caserne nous manque. tout mon Paris défiler entre les pins. Ah ! Paris !. Pistolet.171 - .Paris. maintenant. Paris !. On l’entend descendre sous le bois.. au bruit du tambour qui s’éloigne... nous regrettons nos Alpilles bleues et l’odeur sauvage des lavandes ... Huit heures sonnent au village. malade de nostalgie. en pleine Provence... je crois voir. et tout ce qui la rappelle nous est cher !. couché dans l’herbe.

Si vous désirez les faire paraître sur votre site.coolmicro. à une fin non commerciale et non professionnelle.groups.com/group/ebooksgratuits Adresse du site web du groupe : http://www.Qualité : Les textes sont livrés tels quels sans garantie de leur intégrité parfaite par rapport à l'original.php —— 13 juillet 2003 —— . sont des textes libres de droits. que vous pouvez utiliser librement. conversion informatique et publication par le groupe : Ebooks libres et gratuits http://fr. édition.yahoo. Votre aide est la bienvenue ! VOUS POUVEZ NOUS AIDER À CONTRIBUER À FAIRE CONNAÎTRE CES CLASSIQUES LITTÉRAIRES.org/livres. ils ne doivent pas être altérés en aucune sorte. Corrections. Tout lien vers notre site est bienvenu… . .172 - . Nous rappelons que c'est un travail d'amateurs non rétribués et nous essayons de promouvoir la culture littéraire avec de maigres moyens. À propos de cette édition électronique Texte libre de droits.Dispositions : Les livres que nous mettons à votre disposition.