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Alphonse Daudet

LETTRES DE MON MOULIN
(1869)

Table des matières A ma femme Avant-propos.......................................................4 Installation ................................................................................6 La diligence de Beaucaire .........................................................9 Le secret de Maître Cornille.................................................... 14 La chèvre de M. Seguin........................................................... 21 Les étoiles Récit d’un berger provençal..................................29 L’Arlésienne ............................................................................35 La mule du pape..................................................................... 40 Le phare des sanguinaires ...................................................... 51 L’agonie de la « Sémillante ».................................................. 57 Les douaniers ..........................................................................64 Le curé de Cucugnan...............................................................69 Les vieux.................................................................................. 77 Ballades en prose ....................................................................86 La mort du dauphin ................................................................87 Le sous-préfet aux champs .................................................... 90 Le portefeuille de Bixiou.........................................................93 La légende de l’homme à la cervelle d’or................................99 Le poète Mistral ....................................................................104 Les trois messes basses Conte de Noël ..................................112
1 ..................................................................................................112

2..................................................................................................114 3..................................................................................................119

Les oranges Fantaisie............................................................ 122 Les deux auberges................................................................. 126 A Milianah Notes de voyage ..................................................131 Les sauterelles....................................................................... 142 L’élixir du révérend père Gaucher........................................ 147 En Camargue......................................................................... 158
1 – Le départ ............................................................................. 158 2 – La cabane ............................................................................160 3 – A l’espère (à l’affût) ............................................................ 162 4 – Le rouge et le blanc............................................................. 164 5 – Le Vaccarès ......................................................................... 166

Nostalgies de caserne............................................................ 168 À propos de cette édition électronique................................. 172

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au plein cœur de Provence. à ce présent et ce acceptant. poète. avec sa grande roue cassée. et l’étude Honorat. Ce nonobstant. Un moulin à vent et à farine. privilèges et hypothèques. époux de Vivette Cornille. Au sieur Alphonse Daudet. l’accepte à ses risques et périls. comme il appert des vignes sauvages. romarins. poète. A comparu. sa plate-forme où l’herbe pousse dans les briques. déclare le sieur Daudet trouver ledit moulin à sa convenance et pouvant servir à ses travaux de poésie. tel qu’il est et se comporte. et sans aucun recours contre le vendeur. mousses. joueur de fifre. Le sieur Gaspard Mitifio. que le sieur Daudet. a mis et déposé sur le bureau en espèces de cours. et en franchise de toutes dettes. Cette vente a lieu en bloc. porte-croix des pénitents blancs : -4- . Acte fait à Pampérigouste. sur une côte boisée de pins et de chênes verts . moyennant le prix convenu. en présence de Francet Mamaï.A ma femme Avant-propos Par-devant maître Honorat Grapazi. notaire à la résidence de Pampéngouste. demeurant à Paris. et de Louiset dit le Quique. ménager au lieudit des Cigalières et y demeurant : Lequel par ces présentes a vendu et transporté sous les garanties de droit et de fait. le tout à la vue des notaires et des témoins soussignés. dont quittance sous réserve. lequel prix a été de suite touché et retiré par le sieur Mitifio. et autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu’au bout des ailes . étant ledit moulin abandonné depuis plus de vingt années et hors d’état de moudre. pour cause de réparations qui pourraient y être faites. sis dans la vallée du Rhône.

.. -5- .Qui ont signé avec les parties et le notaire après lecture.

en train de se chauffer les pattes à un rayon de lune. ma porte grande ouverte. au bon soleil.. et je me suis empressé de lui renouveler son bail.. Le temps d’entrouvrir une lucarne. une vingtaine assis en rond sur la plate-forme. et tous ces petits derrières blancs qui détalent.. les Alpilles découpent leurs crêtes fines. des tuiles tombées. les murs et la plateforme envahis par les herbes. A l’horizon. C’est de là que je vous écris.. La nuit de mon arrivée.. Il m’a regardé un moment avec son œil rond . tout effaré de ne pas me reconnaître.. moi je me réserve la pièce du bas. un centre d’opérations stratégiques : le moulin de Jemmapes des lapins. Pas de bruit.. un vieux hibou sinistre. en me voyant. Je l’ai trouvé dans la chambre du haut.. ils en avaient fait quelque chose comme un quartier général.. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une entrée par le toit. c’est le locataire du premier. avec ses yeux clignotants et sa mine renfrognée.. trouvant la place bonne. Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu’au bas de la côte. Quelqu’un de très étonné aussi. la queue en l’air. sans mentir. ces diables de penseurs ! ça ne se brosse jamais. dans le fourré.Installation Ce sont les lapins qui ont été étonnés. à tête de penseur. N’importe ! tel qu’il est. Puis. qui habite le moulin depuis plus de vingt ans. et. il y en avait bien.. frrt ! voilà le bivouac en déroute. immobile et droit sur l’arbre de couche. A peine. au milieu des plâtras. J’espère bien qu’ils reviendront.. ils avaient fini par croire que la race des meuniers était éteinte. de loin en -6- . basse et voûtée comme un réfectoire de couvent. ce locataire silencieux me plaît encore mieux qu’un autre. Depuis si longtemps qu’ils voyaient la porte du moulin fermée. il s’est mis à faire : « Hou ! hou ! » et à secouer péniblement ses ailes grises de poussière . une petite pièce blanchie à la chaux.

.. puis les chiens tout suants. un grelot de mules sur la route. maintenant au Paradou. un grand cri : « Les voilà ! » et làbas. vers le soir.. un petit coin parfumé et chaud. le portail attendait.. l’air sauvage . ouvert à deux battants. logés à la belle étoile. les mules à pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d’un jour qu’elles bercent en marchant . Bêtes et gens passent cinq ou six mois là-haut. tout à coup. nous voyons le troupeau s’avancer dans une gloire de poussière. D’heure en heure on se disait : « Maintenant. j’ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un mas (une ferme) qui est au bas de la côte.. j’ai déjà la tête bourrée d’impressions et de souvenirs. on redescend au mas. Tenez ! pas plus tard qu’hier soir.... comment voulez-vous que je le regrette. Depuis le matin. quand viennent les chaleurs. du brouillard !. votre Paris bruyant et noir ? Je suis si bien dans mon moulin ! C’est si bien le coin que je cherchais. c’est l’usage. Jugez plutôt. Toute la route semble marcher avec lui. un courlis dans les lavandes. au premier frisson de l’automne. puis. Et que de jolies choses autour de moi ! Il y a à peine huit jours que je suis installé. des fiacres. au lointain. avec des langues jusqu’à terre. » Puis. Et maintenant.. Il faut vous dire qu’en Provence. d’envoyer le bétail dans les Alpes. un son de fifre.. Les vieux béliers viennent d’abord. les bergeries étaient pleines de paille fraîche. -7- .loin. les mères un peu lasses. ils sont à Eyguières. dans l’herbe jusqu’au ventre . Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière. et je vous jure que je ne donnerais pas ce spectacle pour toutes les premières que vous avez eues à Paris cette semaine. derrière eux le gros des moutons. à mille Lieues des journaux. la corne en avant. et l’on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que parfume le romarin. Donc hier soir les troupeaux rentraient. et deux grands coquins de bergers drapés dans des manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes. leurs nourrissons dans les pattes .

regardent autour d’eux avec étonnement. les poulets parlent de passer la nuit !. ce sont les chiens. ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable coup de trompette. et là. avant que le bétail soit rentré. Tout le monde est sur pied : pigeons. Le poulailler. les gros paons vert et or. avec un parfum d’Alpe sauvage. -8- . canards. Les agneaux. tout en lapant leur écuellée de soupe. ces braves chiens de berger.Tout cela défile devant nous joyeusement et s’engouffre sous le portail. et les bergers attablés dans la salle basse. Les vieux béliers s’attendrissent en revoyant leur crèche. qui s’endormait. le gros loquet poussé sur la petite porte à claire-voie. Du haut de leur perchoir.. un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui fait danser. les tout petits. pintades. tout affairés après leurs bêtes et ne voyant qu’elles dans le mas. Alors seulement ils consentent à gagner le chenil. C’est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. à crête de tulle. a beau leur faire signe : ils ne veulent rien voir. On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine. La basse-cour est comme folle . ceux qui sont nés dans le voyage et n’ont jamais vu la ferme.. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche : le seau du puits. Mais le plus touchant encore. Rien de charmant comme cette installation.. un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre pleines de rosée jusqu’au bord. en piétinant avec un bruit d’averse. dindons. se réveille en sursaut. Il faut voir quel émoi dans la maison. tout plein d’eau fraîche.. rien entendre. ils racontent à leurs camarades de la ferme ce qu’ils ont fait là-haut dans la montagne.

On a le sang vif en Camargue. mais qui flâne tout le long de la route. d’arriver de très loin. Et à Beaucaire donc ! Est-ce que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s’égorger à propos de la Sainte Vierge ? Il paraît que le boulanger était d’une paroisse depuis longtemps vouée à la madone. pour avoir l’air. une énorme casquette en peau de lapin. tous deux très rouges. un boulanger et son gindre.. ton immaculée ! – Va-t’en donc avec ta bonne mère ! – Elle en a vu de grises. un homme. en Palestine ! -9- . Le Camarguais racontait qu’il venait de Nîmes. très poussifs. Nous étions cinq sur l’impériale sans compter le conducteur. au contraire. J’avais pris la diligence de Beaucaire. près du conducteur. chantait au lutrin d’une église toute neuve qui s’était consacrée à l’immaculée Conception. non ! une casquette. sentant le fauve. le soir. puis deux Beaucairois. la tienne. mais des profils superbes.. eux et leurs madones : « Elle est jolie. deux médailles romaines à l’effigie de Vitellius. D’abord un gardien de Camargue. Tous ces gens-là se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de leurs affaires. les mains pleines de rayons. La querelle venait de là.. une bonne vieille patache qui n’a pas grand chemin à faire avant d’être rendue chez elle. poilu.La diligence de Beaucaire C’était le jour de mon arrivée ici. mandé par le juge d’instruction pour un coup de fourche donné à un berger. sur le devant. Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se traitaient.. très librement. Enfin. le gindre. celle que les Provençaux appellent la bonne mère et qui porte le petit Jésus dans ses bras . avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d’argent aux oreilles . qui ne disait pas grand-chose et regardait la route d’un air triste. cette belle image souriante qu’on représente les bras pendants. petit homme trapu.

avait besoin de dépenser le restant de sa verve. car l’impériale tout entière partit d’un gros éclat de rire.. » .10 - . monsieur ? une drôle de paroissienne. silencieuse et triste dans son coin. sans lever la tête : « Tais-toi. Voyant cela. Le rémouleur ne bougea pas . il lui vint d’un air goguenard : « Et ta femme. rémouleur ?.. les hommes ne doivent pas s’en mêler. le boulanger se tourna de mon côté : « Vous ne la connaissez pas sa femme. mis en train. je crois bien que ce beau tournoi théologique se serait terminé par là si le conducteur n’était pas intervenu. » Là-dessus. allez ! Il n’y en a pas deux comme elle dans Beaucaire.. Demande plutôt à saint Joseph. Le rémouleur ne riait pas. et ma foi. il fit claquer son fouet d’un petit air sceptique qui rangea tout le monde de son avis. mais le boulanger. il se contenta de dire tout bas. La discussion était finie . Il n’avait pas l’air d’entendre. boulanger.. et.. « Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones. il ne manquait plus que de voir luire les couteaux. à toi.. lui. se tournant vers la malheureuse casquette.– Et la tienne. hou ! la laide ! Qui sait ce qu’elle n’a pas fait. dit-il en riant aux Beaucairois : tous ça. » Pour se croire sur le port de Naples. » Les rires redoublèrent. c’est des histoires de femmes. Pour quelle paroisse tient-elle ? » Il faut croire qu’il y avait dans cette phrase une intention très comique.

. et il reprit de plus belle : « Viédase ! Le camarade n’est pas à plaindre d’avoir une femme comme celle-là. paf ! voilà la femme qui part en Espagne avec un marchand de chocolat.. Figurezvous. Pensez donc ! une belle qui se fait enlever tous les six mois. qu’ils n’étaient pas mariés depuis un an.Mais ce diable de boulanger n’avait pas envie de se taire. sans lever la tête. la belle est revenue dans le pays. le rémouleur murmura encore : « Tais-toi. monsieur. qu’après son retour d’Espagne la belle s’est tenue tranquille.. « Le mari reste seul chez lui à pleurer et à boire. puis un. elle a toujours quelque chose à vous raconter quand elle revient. » Il y eut une nouvelle explosion de rires... Au bout de quelque temps. Nous lui disions tous : « – Cache-toi . Il était comme fou. ç’a été un officier. Dans son coin. puis un musicien. c’est que chaque fois c’est la même . c’est un drôle de petit ménage. Ah ! mais non. il va te tuer.. monsieur. habillée en Espagnole avec un petit tambour à grelots.. Est-ce que je sais ? Ce qu’il y a de bon.... Après l’Espagne.. puis un marinier du Rhône.. la tuer. et elle lui a appris à jouer du tambour de basque... » Le boulanger n’y prit pas garde et continua : « Vous croyez peut-être.. » « Ah ! ben oui . Pas moyen de s’ennuyer un moment avec elle....11 - . C’est égal.. Son mari avait si bien pris la chose ! Ça lui a donné envie de recommencer.. Ils se sont remis ensemble bien tranquillement. boulanger.

fit encore une fois le pauvre rémouleur avec une expression de voix déchirante. La femme part. Et toujours on la lui enlève. si vous repassez jamais par Beaucaire. le mari pleure . l’impériale sembla vide. C’est là que les deux Beaucairois descendaient. A ce moment. On avait laissé le Camarguais à Arles . sans parler.. Il pleurait. De derrière.. mais impossible de dormir. je t’en prie. le cuir de la capote brûlait. mignonne. une peau blanche et des yeux couleur de noisette qui regardent toujours les hommes en riant.. Comme s’il avait compris ma .. je t’en prie ». chacun dans notre coin. Ces gens-là partis. Farceur de boulanger ! Il était dans la cour du mas qu’on l’entendait rire encore. si navrant et si doux. En passant près du rémouleur.. et sa main – une longue main blafarde et bête – trembler sur le dos de la banquette. Par moments. et toujours il la reprend.. Nous étions au mas des Anglores. Parisien ! » me cria tout à coup le conducteur .. le pauvre homme ! il ne dormait pas. j’essayai de regarder sous sa casquette ! j’aurais voulu le voir avant de partir. « Vous voilà chez vous. avec ça.. – Oh ! tais-toi. le rémouleur et moi. un vrai morceau de cardinal : vive.. elle revient. Ni lui non plus. la petite rémouleuse. comme une main de vieux. ce mari-là ! Il faut dire aussi qu’elle est crânement jolie....12 - . je voyais ses grosses épaules frissonner. bien roulée . et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin piqué dessus comme un gros papillon... et je vous jure que.. le conducteur marchait sur la route à côté de ses chevaux. Je m’empressai de descendre. ».comédie. Il faisait chaud . je sentais mes yeux se fermer et ma tête devenir lourde .. boulanger. il se console. Nous étions seuls là-haut. J’avais toujours dans les oreilles ce « Tais-toi. Croyez-vous qu’il a de la patience. Ma foi ! mon Parisien. je ne les retins pas. la diligence s’arrêta.

et. plantant son regard dans le mien : « Regardez-moi bien. » C’était une figure éteinte et triste.. avec de petits yeux fanés. vous pourrez dire que vous connaissez celui qui a fait le coup. mais dans cette voix il y avait de la haine.. me dit-il d’une voix sourde. .. l’ami. le malheureux leva brusquement la tête. La haine.13 - . Il y avait des larmes dans ces yeux. je me méfierais.pensée.. et si un de ces jours vous apprenez qu’il y a eu un malheur à Beaucaire. Si j’étais rémouleuse. c’est la colère des faibles.

Tout beau. Pendant quelque temps ils essayèrent de lutter. « Notre pays. en buvant du vin cuit. On ne vit plus venir les petits ânes. le craquement de la toile et le Dia. Le dimanche nous allions aux moulins. des Français de Paris eurent l’idée d’établir une minoterie à vapeur. pécaïre ! ils furent tous obligés de fermer. montant et dévalant le long des chemins . Ces moulinslà. on ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins.... et jusqu’à la noire nuit on dansait des farandoles. Plus de .14 - . par bandes.. avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d’or.. chers lecteurs. un vieux joueur de fifre. mon bon monsieur. et l’un après l’autre. Imaginez-vous pour un moment. n’a pas toujours été un endroit mort et sans refrains comme il est aujourd’hui. faisaient la joie et la richesse de notre pays. et les pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. j’apportais mon fifre. Le récit du bonhomme m’a touché.. m’a raconté l’autre soir un petit drame de village dont mon moulin a été témoin il y a quelque vingt ans. les collines étaient couvertes de moulins à vent. et je vais essayer de vous le redire tel que je l’ai entendu. et que c’est un vieux joueur de fifre qui vous parle. voyez-vous. tout nouveau ! Les gens prirent l’habitude d’envoyer leurs blés aux minotiers. les meuniers payaient le muscat. qui vient de temps en temps faire la veillée chez moi. que vous êtes assis devant un pot de vin tout parfumé. et toute la semaine c’était plaisir d’entendre sur la hauteur le bruit des fouets. mais la vapeur fut la plus forte. Les belles meunières vendirent leurs croix d’or.. « Malheureusement. sur la route de Tarascon. les gens des mas nous apportaient leur blé à moudre. Les meunières étaient belles comme des reines.Le secret de Maître Cornille Francet Mamaï. et. De droite et de gauche.. des ribambelles de petits ânes chargés de sacs. Autretemps. Là-haut. dix lieues à la ronde. Tout autour du village. il s’y faisait un grand commerce de meunerie. hue ! des aides-meuniers... Moi.

. « N’allez pas là-bas. à la barbe des minotiers.15 - .. C’était le moulin de maître Cornille. ces brigands-là... « Pourtant. un beau jour.. de male rage. ameutant tout le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu’on voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. Il lui arrivait souvent de faire ses quatre lieues à pied par le grand soleil pour aller la voir au mas où elle travaillait.muscat ! Plus de farandole !. le vieux s’enferma dans son moulin et vécut tout seul comme une bête farouche. qui sont la respiration du bon Dieu. on le vit courir par le village. se servent de la vapeur.. une enfant de quinze ans. Pendant huit jours. pour faire le pain. » et il trouvait comme cela une foule de belles paroles à la louange des moulins à vent. Il ne voulut pas même garder près de lui sa petite-fille Vivette. au milieu de la débâcle. qui est une invention du diable. un moulin avait tenu bon et continuait de virer courageusement sur sa butte. Le mistral avait beau souffler. les ailes restaient immobiles. et l’on sema à leur place de la vigne et des oliviers. mais personne ne les écoutait. disait-il .. et quand il était près d’elle. il passait des heures entières à la regarder en pleurant. vivant depuis soixante ans dans la farine et enragé pour son état. les magnans ou les olivades. La pauvre petite fut obligée de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les mas. Puis. L’installation des minoteries l’avait rendu comme fou. n’avait plus que son grand au monde. pour la moisson. « Alors. « Maître Cornille était un vieux meunier. depuis la mort de ses parents. Et pourtant son grand-père avait l’air de bien l’aimer. tandis que moi je travaille avec le mistral et la tramontane. . la commune fit jeter toutes ces masures à bas.. qui. celuilà même où nous sommes en train de faire la veillée en ce moment. cette enfant-là.

mes enfants. la meunerie ? « – Toujours. et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train comme devant. il se mettait un doigt sur les lèvres et répondait gravement : « Motus ! je travaille pour l’exportation. si on lui demandait d’où diable pouvait venir tant d’ouvrage. s’était respecté. Le fait est que le dimanche. pieds nus. nous avions honte pour lui. et qui. au village.. il n’y fallait pas songer. Depuis longtemps personne. la taillole en lambeaux. le vieil âne .. près du bénitier.... en renvoyant Vivette. « Dans la vie de maître Cornille il y avait quelque chose qui n’était pas clair. « – Bonnes vêpres. on rencontrait par les chemins le vieux meunier poussant devant lui son âne chargé de gros sacs de farine.16 - . Le soir. « Quant à mettre le nez dans son moulin. exposée aux brutalités des baïles et à toutes les misères des jeunesses en conditions. le bonnet troué. et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa petite-fille ainsi traîner d’une ferme à l’autre. nous autres les vieux . et Cornille le sentait si bien qu’il n’osait plus venir s’asseoir sur le banc d’œuvre. avec les pauvres. maître Cornille ! lui criaient les paysans . lorsque nous le voyions entrer à la messe.« Dans le pays on pensait que le vieux meunier. ce n’est pas l’ouvrage qui nous manque. avait agi par avarice . ça va donc toujours. répondait le vieux d’un air gaillard. ne lui portait plus de blé.. les grosses ailes toujours en mouvement. On trouvait très mal aussi qu’un homme du renom de maître Cornille. jusque-là. Toujours il restait au fond de l’église. » « Alors.. La petite Vivette elle-même n’y entrait pas.. » Jamais on n’en put tirer davantage. « Lorsqu’on passait devant. on voyait la porte toujours fermée. Dieu merci. s’en allât maintenant par les rues comme un vrai bohémien.

mais le bruit général était qu’il y avait dans ce moulinlà encore plus de sacs d’écus que de sacs de farine. parce qu’après tout le nom de Cornille était en honneur chez nous... et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le rebord de la fenêtre et vous regardait d’un air méchant.. laissant ce vieux fou à sa meule.broutant le gazon de la plate-forme.. mais j’eus tout de même assez de sagesse pour me contenir. et tout le temps que je parlais. « A la longue pourtant tout se découvrit . de peur d’accident. ils me demandèrent comme une grâce de monter tous deux ensemble au moulin. « Tout cela sentait le mystère et faisait beaucoup jaser le monde.. et. régler l’affaire tout de suite. Je lui expliquai mes raisons tant bien que mal. Chacun expliquait à sa façon le secret de maître Cornille. . voici comment : « En faisant danser la jeunesse avec mon fifre. je m’aperçus un beau jour que l’aîné de mes garçons et la petite Vivette s’étaient rendus amoureux l’un de l’autre. « Le vieux ne me donna pas le temps de finir. Ah ! le vieux sorcier ! il faut voir de quelle manière il me reçut ! Impossible de lui faire ouvrir sa porte.. je revins annoncer aux enfants ma déconvenue.17 - . je voulus. et prrt ! voilà mes amoureux partis. Pensez que le sang me montait d’entendre ces mauvaises paroles . il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait comme un diable au-dessus de ma tête. je pouvais bien aller chercher des filles à la minoterie. si j’étais pressé de marier mon garçon. et me cria fort malhonnêtement de retourner à ma flûte . et puis ce joli petit passereau de Vivette m’aurait fait plaisir à voir trotter dans ma maison. que. Je n’eus pas le courage de refuser. Au fond je n’en fus pas fâché... pour parler au grandpère. Seulement. et je montai jusqu’au moulin pour en toucher deux mots au grand-père. Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire . à travers le trou de la serrure . comme nos amoureux avaient souvent occasion d’être ensemble.

pour sauver l’honneur du moulin et faire croire qu’on y faisait de la farine. mais la meule tournait à vide. celui-là ! « Le moulin était grand ouvert. quelques guenilles.. L’arbre de couche était couvert de poussière.. Devant la porte... tout en larmes. La porte était fermée à double tour . avait laissé son échelle dehors.18 - .. sur l’heure. et le grand chat maigre dormait dessus. et nous arrivons là-haut avec une procession d’ânes chargés de blé – du vrai blé... « La pièce du bas avait le même air de misère et d’abandon : un mauvais lit. et puis dans un coin trois ou quatre sacs crevés d’où coulaient des gravats et de la terre blanche. On ne sentait pas même cette bonne odeur chaude de froment écrasé qui embaume dans les moulins. « C’était là le secret de maître Cornille ! C’était ce plâtras qu’il promenait le soir par les routes. me conter ce qu’ils avaient vu. maître Cornille venait de sortir. assis sur un sac de plâtre. Sitôt dit. Les ailes viraient toujours. sitôt fait. maître Cornille. J’eus le cœur crevé de les entendre. voir un peu ce qu’il y avait dans ce fameux moulin.... pas un grain de blé .« Tout juste comme ils arrivaient là-haut. Sans perdre une minute. je leur dis la chose en deux mots. la tête dans ses . « Les enfants revinrent. Pas un sac. porter au moulin de Cornille tout ce qu’il y avait de froment dans les maisons. « Chose singulière ! la chambre de la meule était vide. en partant. pleurait.. je courus chez les voisins.. et nous convînmes qu’il fallait. pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles d’araignée. et tout de suite l’idée vint aux enfants d’entrer par la fenêtre... Tout le village se met en route... Pauvre moulin ! Pauvre Cornille ! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enlevé leur dernière pratique. un morceau de pain sur une marche d’escalier. mais le vieux bonhomme.

appelant son moulin par toutes sortes de noms.. Ohé ! maître Cornille ! » « Et voilà les sacs qui s’entassent devant la porte et le beau grain roux qui se répand par terre.... tous ces minotiers sont des voleurs. Le moulin est déshonoré.mains. de tous côtés. « Laissez-moi que je le regarde. riant et pleurant à la fois : « – C’est du blé !. Du bon blé !.. lui parlant comme à une personne véritable. Il avait pris du blé dans le creux de sa vieille main et il disait.....19 - . « Maître Cornille ouvrait de grands yeux. Seigneur Dieu !.. » « Nous voulions l’emporter en triomphe au village : . en rentrant. » « Et il sanglotait à fendre l’âme.. » « Puis. et nous nous mettons tous à crier bien fort comme au beau temps des meuniers : « – Ohé ! du moulin !.. Il venait de s’apercevoir. « – Pauvre de moi ! disait-il.. je n’ai plus qu’à mourir.. se tournant vers nous : « – Ah ! je savais bien que vous me reviendriez. « A ce moment les ânes arrivent sur la plate-forme. Maintenant. que pendant son absence on avait pénétré chez lui et surpris son triste secret.

et il faut croire que le temps des moulins à vent était passé comme celui des coches sur le Rhône. tout a une fin en ce monde. et les ailes de notre dernier moulin cessèrent de virer. Puis. pour toujours.. Pensez donc ! il y a si longtemps qu’il ne s’est rien mis sous la dent ! » « Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux se démener de droite et de gauche. » .« – Non.. monsieur !. un matin. personne ne prit sa suite.20 - . Que voulez-vous. « C’est une justice à nous rendre : à partir de ce jour-là jamais nous ne laissâmes le vieux meunier manquer d’ouvrage. Cornille mort.. non. des parlements et des jaquettes à grandes fleurs. éventrant les sacs.. cette fois.. surveillant la meule. tandis que le grain s’écrasait et que la fine poussière de froment s’envolait au plafond. mes enfants . il faut avant tout que j’aille donner à manger à mon moulin.. maître Cornille mourut.

mon pauvre Gringoire ! Comment ! on t’offre une place de chroniqueur dans un bon journal de Paris. tu auras ton couvert chez Brébant.. ni la peur du loup. voulant à tout prix le grand air et la liberté. Non ? Tu ne veux pas ? Tu prétends rester libre à ta guise jusqu’au bout. Ni les caresses de leur maître. malheureux garçon ! Regarde ce pourpoint troué. Il disait : . Est-ce que tu n’as pas honte. elles cassaient leur corde.. était consterné. poète lyrique à Paris. C’étaient. Tu verras ce que l’on gagne à vouloir vivre libre. écoute un peu l’histoire de La chèvre de M. M.21 - . Il les perdait toutes de la même façon . et là-haut le loup les mangeait. des chèvres indépendantes. Pierre Gringoire. Seguin. Eh bien. Voilà pourtant où t’a conduit la passion des belles rimes ! Voilà ce que t’ont valu dix ans de loyaux services dans les pages du sire Apollo. qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes. cette face maigre qui crie la faim. Seguin. Seguin n’avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres. Tu seras bien toujours le même... rien ne les retenait.. Mais regarde-toi. à la fin ? Fais-toi donc chroniqueur. un beau matin. imbécile ! fais-toi chroniqueur ! Tu gagneras de beaux écus à la rose. ces chausses en déroute.. paraît-il. Seguin A M. Le brave M.La chèvre de M. et tu as l’aplomb de refuser.. et tu pourras te montrer les jours de première avec une plume neuve à ta barrette.. s’en allaient dans la montagne.

il ne se découragea pas. je n’en garderai pas une. cette fois. en voilà une qui ne s’ennuiera pas chez moi ! » M. après avoir perdu six chèvres de la même manière. « Enfin. Les chèvres. M. Seguin était ravi. ses sabots noirs et luisants. pour qu’elle s’habituât mieux à demeurer chez lui. » . sans cette maudite longe qui vous écorche le cou !. sans mettre son pied dans l’écuelle.. et. en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde. docile.. C’est là qu’il mit la nouvelle pensionnaire. Ah ! Gringoire. Seguin ! qu’elle était jolie avec ses yeux doux... se laissant traire sans bouger. et de temps en temps il venait voir si elle était bien. il eut soin de la prendre toute jeune.. sa chèvre s’ennuya. elle se dit en regardant la montagne : « Comme on doit être bien là-haut ! Quel plaisir de gambader dans la bruyère. qu’elle était jolie la petite chèvre de M. Il l’attacha à un pieu au plus bel endroit du pré. Seguin se trompait.22 - . Seguin avait derrière sa maison un clos entouré d’aubépines. sa barbiche de sous-officier. il en acheta une septième . C’est bon pour l’âne ou le bœuf de brouter dans un clos !. pensait le pauvre homme. » Cependant. Gringoire ? – et puis. caressante. Un jour.« C’est fini . il leur faut du large. les chèvres s’ennuient chez moi. La chèvre se trouvait très heureuse et broutait l’herbe de si bon cœur que M. seulement.. Un amour de petite chèvre. ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! C’était presque aussi charmant que le cabri d’Esméralda – tu te rappelles.

Seguin s’apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose. tristement. Elle aussi ! » cria M. s’asseyant dans l’herbe à côté de sa chèvre : « Comment. – Est-ce que l’herbe te manque ici ? – Oh ! non. – Tu es peut-être attachée de trop court. la narine ouverte. mais il ne savait pas ce que c’était. Elle maigrit. comme il achevait de la traire. monsieur Seguin. . monsieur Seguin.. monsieur Seguin. monsieur Seguin. et du coup il laissa tomber son écuelle .23 - . L’ennui lui vint. Seguin stupéfait. l’herbe du clos lui parut fade. je me languis chez vous. – Alors.. tu veux me quitter ! » Et Blanquette répondit : « Oui. puis. Un matin.A partir de ce moment. – Ah ! mon Dieu !. la chèvre se retourna et lui dit dans son patois : « Ecoutez.. la tête tournée du côté de la montagne.. son lait se fit rare... M. C’était pitié de la voir tirer tout le jour sur sa longe. laissez-moi aller dans la montagne. qu’est-ce qu’il te faut ? qu’est-ce que tu veux ? – Je veux aller dans la montagne. monsieur Seguin. en faisant Mé !. Veux-tu que j’allonge la corde ? – Ce n’est pas la peine. Blanquette.

tu ne sais pas qu’il y a le loup dans la montagne. Eh bien. . laissez-moi aller dans la montagne.. Seguin emporte la chèvre dans une étable toute noire. – Le loup se moque bien de tes cornes. non. malheureuse.. que la petite s’en alla.. » Là-dessus.– Mais. – Pécaïre ! Pauvre Renaude !. la pauvre vieille Renaude qui était ici l’an dernier ? une maîtresse chèvre. le matin.... Gringoire ? Parbleu ! je crois bien .. monsieur Seguin. Seguin . ce fut un ravissement général. M. puis. tu es du parti des chèvres. toi.. dit M. Tu ris. Il m’a mangé des biques autrement encornées que toi. Elle s’est battue avec le loup toute la nuit. et à peine eut-il le dos tourné. Ça ne fait rien. Seguin. coquine ! et de peur que tu ne rompes ta corde. On la reçut comme une petite reine. Tu sais bien. Nous allons voir si tu riras tout à l’heure. Les genêts d’or s’ouvraient sur son passage.. il avait oublié la fenêtre. le loup l’a mangée. mais qu’est-ce qu’on leur fait donc à mes chèvres ? Encore une que le loup va me manger. dont il ferma la porte à double tour.. monsieur Seguin.24 - . forte et méchante comme un bouc.. Que feras-tu quand il viendra ? : – Je lui donnerai des coups de cornes. contre ce bon M.. je te sauverai malgré toi. – Bonté divine !.. je vais t’enfermer dans l’étable... Les châtaigniers se baissaient jusqu’à terre pour la caresser du bout de leurs branches... et tu y resteras toujours. Jamais les vieux sapins n’avaient rien vu d’aussi joli. Malheureusement. Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne..

Seguin dans la montagne. Toute la montagne lui fit fête. toute ruisselante. à travers les maquis et les buissières. Seguin. elle aperçut en bas. s’avançant au bord d’un plateau. Vers le milieu du jour. Et quelle herbe ! Savoureuse... dentelée.. rien qui l’empêchât de gambader.. Elle franchissait d’un saut de grands torrents qui l’éclaboussaient au passage de poussière humide et d’écume. Hop ! la voilà partie. tout à coup. « Que c’est petit ! dit-elle ..25 - .. Et les fleurs donc !. se vautrait là-dedans les jambes en l’air et roulait le long des talus. de brouter à sa guise. pêle-mêle. C’est qu’elle n’avait peur de rien. si notre chèvre était heureuse ! Plus de corde.. tantôt sur un pic. Puis. Cela la fit rire aux larmes. des digitales de pourpre à longs calices. La chèvre blanche. la Blanquette. mon cher !. ce fut une bonne journée pour la chèvre de M. une fleur de cytise aux dents. tantôt au fond d’un ravin. C’est là qu’il y en avait de l’herbe ! jusque par-dessus les cornes. comment ai-je pu tenir làdedans ? » Pauvrette ! de se voir si haut perchée... fine. elle se croyait au moins aussi grande que le monde. à moitié saoule. avec les feuilles tombées et les châtaignes. toute une forêt de fleurs sauvages débordant de sucs capiteux !... tout en bas dans la plaine.. la maison de M. Seguin avec le clos derrière. plus de pieu. elle se redressait d’un bond sur ses pattes. Alors. On aurait dit qu’il y avait dix chèvres de M. en courant de droite et de . Tu penses. là-haut... en bas.. Une fois.. elle allait s’étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le soleil.et sentaient bon tant qu’ils pouvaient... C’était bien autre chose que le gazon du clos.. De grandes campanules bleues. Gringoire. faite de mille plantes. En somme. la tête en avant. partout..

» criait la trompe. On lui donna la meilleure place à la lambrusque.26 - .. Le clos de M... Gringoire – qu’un jeune chamois à pelage noir eut la bonne fortune de plaire à Blanquette. – Reviens ! reviens !. et elle s’arrêta fort étonnée. Seguin qui tentait un dernier effort.. Puis ce fut un hurlement dans la montagne : « Hou ! hou ! » Elle pensa au loup. « Déjà ! » dit la petite chèvre. Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. Au même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée.. mais en se rappelant le pieu. Blanquette eut envie de revenir . la haie du clos. et tous ces messieurs furent très galants.. . c’était le soir. Elle tressaillit. et qu’il valait mieux rester. Un gerfaut... de tout le jour la folle n’y avait pas pensé. les champs étaient noyés de brume. Seguin disparaissait dans le brouillard. Les deux amoureux s’égarèrent parmi le bois une heure ou deux.. En bas. la frôla de ses ailes en passant. qui rentrait. elle tomba dans un groupe de chamois en train de croquer une lambrusque à belles dents.... et se sentit l’âme toute triste. et de la maisonnette on ne voyait plus que le toit avec un peu de fumée. elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire à cette vie.. faisait le loup. La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Tout à coup le vent fraîchit. « Hou ! hou !. Elle écouta les clochettes d’un troupeau qu’on ramenait.. C’était ce bon M. la corde. va le demander aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse. Il paraît même – ceci doit rester entre nous. La montagne devint violette ..gauche.. et si tu veux savoir ce qu’ils dirent. La trompe ne sonnait plus.

Elle se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes.. Une . il était là regardant la petite chèvre blanche et la dégustant par avance. Non pas qu’elle eût l’espoir de tuer le loup – les chèvres ne tuent pas le loup – mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude. « Ha ! ha ! la petite chèvre de M. mais. Comme il savait bien qu’il la mangerait. immobile. la tête basse et la corne en avant. toutes droites. qui s’était battue toute la nuit pour être mangée le matin. Ah ! la brave petite chevrette. en se rappelant l’histoire de la vieille Renaude. les étoiles s’éteignirent. elle se dit qu’il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite . et les petites cornes entrèrent en danse.. Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel clair.. De temps en temps la chèvre de M.. » L’une après l’autre. elle força le loup à reculer pour reprendre haleine. Alors le monstre s’avança.. assis sur son train de derrière. s’étant ravisée... quand elle se retourna. la gourmande cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe .. comme elle y allait de bon cœur ! Plus de dix fois. Un moment. elle tomba en garde. je ne mens pas.27 - . Seguin qu’elle était.. et elle se disait : « Oh ! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube. Pendant ces trêves d’une minute. avec deux yeux qui reluisaient. C’était le loup. le loup ne se pressait pas . puis elle retournait au combat.. Seguin » . le loup de coups de dents.. Enorme. et il passa sa grosse langue rouge sur ses babines d’amadou.. il se mit à rire méchamment. comme une brave chèvre de M. la bouche pleine. Blanquette redoubla de coups de cornes. Cela dura toute la nuit. Blanquette se sentit perdue. seulement. Gringoire.

Gringoire : E piei lou matin lou loup la mangé.. nos ménagers te parleront souvent de la cabro de moussu Seguin. « Enfin ! » dit la pauvre bête. . Gringoire ! L’histoire que tu as entendue n’est pas un conte de mon invention. Si jamais tu viens en Provence... e piei lou matin lou loup la mangé*.lueur pâle parut dans l’horizon. Tu m’entends bien. Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea. que se battégué touto la niue emé lou loup. qui n’attendait plus que le jour pour mourir . Le chant du coq enroué monta d’une métairie. et elle s’allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang. Adieu..28 - .

vers midi. sur les trois heures. un dimanche que j’attendais les vivres de quinzaine. Or. il se trouva qu’ils n’arrivèrent que très tard. s’il lui venait toujours de nouveaux galants . tous les quinze jours. Sans avoir l’air d’y prendre trop d’intérêt. le ciel étant lavé. la tête éveillée du petit miarro (garçon de ferme) ou la coiffe rousse de la vieille tante Norade. aussi gaies. De temps en temps. il vint un gros orage. les baptêmes.. je restais des semaines entières sans voir âme qui vive. j’entendis parmi l’égouttement des feuilles et le débordement des ruisseaux gonflés. seul dans le pâturage avec mon chien Labri et mes ouailles. à moi pauvre berger de la montagne. les mariages . lorsque j’entendais. Je me faisais raconter les nouvelles du pays d’en bas. et je pensai que la mule n’avait pas pu se mettre en route à cause du mauvais état des chemins. j’étais vraiment bien heureux. mais ce qui m’intéressait surtout.Les étoiles Récit d’un berger provençal Du temps que je gardais les bêtes sur le Luberon. la plus jolie qu’il y eût à dix lieues à la ronde. Mais ce n’était pas le petit miarro ni la vieille Norade qui le conduisait.. Le matin je me disais : « C’est la faute de la grand-messe » . l’ermite du Mont-de-l’Ure passait par là pour chercher des simples ou bien j’apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piémont . mes . et que je voyais apparaître peu à peu. mais c’étaient des gens naïfs silencieux à force de solitude. notre demoiselle. devinez qui !. Enfin. la montagne luisante d’eau et de soleil. sur le chemin qui monte. les sonnailles du mulet de notre ferme m’apportant les provisions de quinzaine. Aussi. notre demoiselle Stéphanette. je répondrai que j’avais vingt ans et que cette Stéphanette était ce que j’avais vu de plus beau dans ma vie. aussi alertes qu’un grand carillon de cloches un jour de Pâques. et à ceux qui me demanderont ce que ces choses-là pouvaient me faire. les sonnailles de la mule. aux veillées. puis..29 - .. je m’informais si elle allait beaucoup aux fêtes. c’était de savoir ce que devenait la fille de mes maîtres. au-dessus de la côte. C’était. ayant perdu le goût de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans les villages et les villes.

enfants ! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs d’osier, toute rose de l’air des montagnes et du rafraîchissement de l’orage. Le petit était malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La belle Stéphanette m’apprit tout ça, en descendant de sa mule, et aussi qu’elle arrivait tard parce qu’elle s’était perdue en route ; mais à la voir si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, sa jupe brillante et ses dentelles, elle avait plutôt l’air de s’être attardée à quelque danse que d’avoir cherché son chemin dans les buissons. O la mignonne créature ! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai que je ne l’avais jamais vue de si près. Quelquefois l’hiver, quand les troupeaux étaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir à la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guère parler aux serviteurs, toujours parée et un peu fière... Et maintenant je l’avais là devant moi, rien que pour moi ; n’était-ce pas à en perdre la tête ? Quand elle eut tiré les provisions du panier, Stéphanette se mit à regarder curieusement autour d’elle. Relevant un peu sa belle jupe du dimanche qui aurait pu s’abîmer, elle entra dans le parc, voulut voir le coin où je couchais, la crèche de paille avec la peau de mouton, ma grande cape accrochée au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. Tout cela l’amusait. « Alors, c’est ici que tu vis, mon pauvre berger ? Comme tu dois t’ennuyer d’être toujours seul ! Qu’est-ce que tu fais ? A quoi penses-tu ?... » J’avais envie de répondre : « A vous, maîtresse », et je n’aurais pas menti ; mais mon trouble était si grand que je ne pouvais pas seulement trouver une parole. Je crois bien qu’elle s’en apercevait, et que la méchante prenait plaisir à redoubler mon embarras avec ses malices :

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« Et ta bonne amie, berger, est-ce qu’elle monte te voir quelquefois ?... Ça doit être bien sûr la chèvre d’or, ou cette fée Estérelle qui ne court qu’à la pointe des montagnes... » Et elle-même, en me parlant, avait bien l’air de la fée Estérelle, avec le joli sourire de sa tête renversée et sa hâte de s’en aller qui faisait de sa visite une apparition. « Adieu, berger. – Salut, maîtresse. » Et la voilà partie, emportant ses corbeilles vides. Lorsqu’elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un à un sur le cœur. Je les entendis longtemps, longtemps ; et jusqu’à la fin du jour je restai comme ensommeillé, n’osant bouger, de peur de faire en aller mon rêve. Vers le soir, comme le fond des vallées commençait à devenir bleu et que les bêtes se serraient en bêlant l’une contre l’autre pour rentrer au parc, j’entendis qu’on m’appelait dans la descente, et je vis paraître notre demoiselle, non plus rieuse ainsi que tout à l’heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il parait qu’au bas de la côte elle avait trouvé la Sorgue grossie par la pluie d’orage, et qu’en voulant passer à toute force, elle avait risqué de se noyer. Le terrible, c’est qu’à cette heure de nuit il ne fallait plus songer à retourner à la ferme ; car le chemin par la traverse, notre demoiselle n’aurait jamais su s’y retrouver toute seule, et moi je ne pouvais quitter le troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la montagne la tourmentait beaucoup, surtout à cause de l’inquiétude des siens. Moi, je la rassurais de mon mieux : « En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse... Ce n’est qu’un mauvais moment. »
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Et j’allumai vite un grand feu pour sécher ses pieds et sa robe toute trempée de l’eau de la Sorgue. Ensuite j’apportai devant elle du lait, des fromageons ; mais la pauvre petite ne songeait ni à se chauffer ni à manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux, j’avais envie de pleurer, moi aussi. Cependant la nuit était venue tout à fait. Il ne restait plus sur la crête des montagnes qu’une poussière de soleil, une vapeur de lumière du côté du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrât se reposer dans le parc. Ayant étendu sur la paille fraîche une belle peau toute neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j’allai m’asseoir dehors devant la porte... Dieu m’est témoin que malgré le feu d’amour qui me brûlait le sang, aucune mauvaise pensée ne me vint ; rien qu’une grande fierté de songer que dans un coin du parc, tout près du troupeau curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maîtres – comme une brebis plus précieuse et plus blanche que toutes les autres – reposait, confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m’avait paru si profond, les étoiles si brillantes... Tout à coup, la claire-voie du parc s’ouvrit et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les bêtes faisaient crier la paille en remuant, ou bêlaient dans leurs rêves. Elle aimait mieux venir près du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de bique sur les épaules, j’activai la flamme, et nous restâmes assis l’un près de l’autre sans parler. Si vous avez jamais passé la nuit à la belle étoile, vous savez qu’à l’heure où nous dormons, un monde mystérieux s’éveille dans la solitude et le silence. Alors les sources chantent bien plus clair, les étangs allument des petites flammes. Tous les esprits de la montagne vont et viennent librement, et il y a dans l’air des frôlements, des bruits imperceptibles, comme si l’on entendait les branches grandir, l’herbe pousser. Le jour, c’est la vie des êtres ; mais la nuit, c’est la vie des choses. Quand on n’en a pas l’habitude, ça fait peur... Aussi notre demoiselle était toute frissonnante et se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long, mélancolique, parti de l’étang qui luisait plus bas, monta vers nous en ondulant. Au même instant une belle étoile filante glissa par-dessus nos têtes dans la même direction,
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maîtresse » .. Est-ce que tu sais leurs noms. très recueillie.. Les trois étoiles qui vont devant sont les Trois Bêtes. Tenez ! juste au-dessus de nous. Voyez-vous tout autour cette pluie d’étoiles qui tombent ? Ce sont les âmes dont le bon Dieu ne veut pas chez lui.. et je fis le signe de la croix. maîtresse. vous avez le Char des Ames (la Grande Ourse) avec ses quatre essieux resplendissants. « Qu’est-ce que c’est ? me demanda Stéphanette à voix basse. la tête appuyée dans la main. notre demoiselle. berger ? – Mais oui. C’est saint Jacques de Galice qui l’a tracé pour montrer sa route au brave Charlemagne lorsqu’il faisait la guerre aux Sarrasins. que vous êtes sorciers.. Il va de France droit sur l’Espagne. et cette toute petite contre la troisième c’est le Charretier. Puis elle me dit : « C’est donc vrai. Un peu plus bas. voilà le Chemin de saint Jacques (la Voie lactée).33 - . – Une âme qui entre en paradis. et resta un moment la tête en l’air. vous autres ? – Nullement. Elle se signa aussi. Plus loin. et nous savons ce qui s’y passe mieux que les gens de la plaine. entourée de la peau de mouton comme un petit pâtre céleste : « Qu’il y en a ! Que c’est beau ! Jamais je n’en avais tant vu. berger..comme si cette plainte que nous venions d’entendre portait une lumière avec elle. Mais ici nous vivons plus près des étoiles. voici le Râteau ou . » Elle regardait toujours en haut..

maîtresse. la plus fine. de dentelles et de cheveux ondés.. dit-on. furent invités à la noce d’une étoile de leurs amies. Nous la nommons encore Maguelonne. le flambeau des astres (Sirius). Moi.34 - . voici ce que les bergers racontent. pour les arrêter. avec les Trois Rois et la Poussinière (la Pléiade). un peu troublé au fond de mon être.. la plus brillante ayant perdu sa route. resta tout à fait derrière. tout au fond du ciel. c’est la nôtre. Un peu plus bas. maîtresse. la belle Maguelonne qui court après Pierre de Provence (Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans. je sentis quelque chose de frais et de fin peser légèrement sur mon épaule. C’était sa tête alourdie de sommeil qui s’appuyait contre moi avec un joli froissement de rubans. la première. et aussi le soir quand nous le rentrons. et prit le chemin haut. . effacés par le jour qui montait. était venue se poser sur mon épaule pour dormir. et par moments je me figurais qu’une de ces étoiles. Mais la plus belle de toutes les étoiles. qui avait dormi trop tard. brille Jean de Milan.. toujours vers le midi. c’est l’Etoile du Berger. je sais maintenant qu’il est minuit passé. à nous autres. Les Trois Rois coupèrent plus bas et la rattrapèrent . mais saintement protégé par cette claire nuit qui ne m’a jamais donné que de belles pensées. les étoiles continuaient leur marche silencieuse. Rien qu’en les regardant. il y a donc des mariages d’étoiles ? – Mais oui. mais ce paresseux de Jean de Milan. partit. leur jeta son bâton. et furieux. plus pressée. je la regardais dormir. Il paraît qu’une nuit Jean de Milan. Autour de nous.les Trois Rois (Orion).. là-haut. Sur cette étoile-là. Elle resta ainsi sans bouger jusqu’au moment où les astres du ciel pâlirent. qui nous éclaire à l’aube quand nous sortons le troupeau. C’est ce qui nous sert d’horloge. – Comment ! berger. Poussinière. Regardez-la. » Et comme j’essayais de lui expliquer ce que c’était que ces mariages. C’est pourquoi les Trois Rois s’appellent aussi le Bâton de Jean de Milan. dociles comme un grand troupeau .

des valets silencieux achevaient de charger une charrette de foin. sur le coup de midi. Pourquoi cette maison m’avait-elle frappé ? Pourquoi ce portail fermé me serrait-il le cœur ? Je n’aurais pas pu le dire. puis tout en haut la girouette du grenier. et entrèrent à la ferme. Le portail était resté ouvert. C’est la vraie maison du ménager de Provence.. je revenais du village. pas une voix ! Rien. avec une veste trop courte et des culottes en lambeaux.. Hier. Sans les rideaux blancs des fenêtres et la fumée qui montait des toits. Je m’arrêtai.L’Arlésienne Pour aller au village.. pour éviter le soleil. on aurait cru l’endroit inhabité.35 - . dans l’ombre des micocouliers. et pourtant ce logis me faisait froid. un grand vieux tout blanc. je longeais les murs de la ferme. en descendant de mon moulin.. A l’intérieur. Un des hommes me dit tout bas : « Chut ! c’est le maître..... Il y avait trop de silence autour.. accoudé – la tête dans ses mains – sur une large table de pierre. devant le mas. pas même un grelot de mule. Sur la route. ..... la poulie pour hisser les meules et quelques touffes de foin brun qui dépassent. on passe devant un mas bâti près de la route au fond d’une grande cour plantée de micocouliers.. » A ce moment une femme et un petit garçon. Il est comme ça depuis le malheur de son fils. les chiens n’aboyaient pas. et. vêtus de noir. Quand on passait. Je jetai un regard en passant. les pintades s’enfuyaient sans crier. passèrent près de nous avec de gros paroissiens dorés.. et je vis. avec ses tuiles rouges. sa large façade brune irrégulièrement percée.. au fond de la cour.

quelle désolation !. J’aurais cru pourtant qu’après ça elle ne pouvait pas être la femme d’un autre.. Donc. vous allez marier votre enfant à une coquine qui a été ma maîtresse pendant deux ans.... et. Dia ! hue ! la bête ! » La charrette s’ébranla pour partir. mais depuis que votre fils la recherche.L’homme ajouta : «. La fiancée n’y assistait pas.. demande à parler à maître Estève.. Ils y vont tous les jours. dans le foin. Ah ! monsieur. C’était un admirable paysan de vingt ans. lui dit l’homme. qui voulais en savoir plus long. que j’appris toute cette navrante histoire. et ses parents n’étaient pas du pays. la famille achevait de dîner.. La maîtresse et Cadet qui reviennent de la messe.. depuis que l’enfant s’est tué.. Ses parents savent tout et me l’avaient promise . ni eux ni la belle ne veulent plus de moi.. Mais Jan voulait son Arlésienne à toute force. on ne peut pas les lui faire quitter. à lui seul. Le père porte encore les habits du mort . un dimanche soir. d’une voix qui tremble. les femmes le regardaient . dans la cour du mas. Ce que j’avance. Il disait : « Je mourrai si on ne me la donne pas. Un homme se présente à la porte. je le prouve : voici des lettres.. qu’il avait rencontrée sur la Lice d’Arles. Comme il était très beau.. Estève se lève et sort sur la route. solide et le visage ouvert... On décida de les marier après la moisson. toute en velours et en dentelles. une fois. mais lui n’en avait qu’une en tête – une petite Arlésienne.. Moi.36 - . « Maître. mais on avait bu en son honneur tout le temps. je demandai au voiturier de monter à côté de lui. C’était presque un repas de noces. et c’est là-haut. sage comme une fille. » Il fallut en passer par là. . La fille passait pour coquette. Il s’appelait Jan..

Jamais. la mère les attendait encore.. » Et il s’en va. On redoutait un malheur... à table.37 - . De le voir ainsi. Quelquefois il passait des journées entières seul dans un coin. c’est ce qui le tua. toujours triste et seul. baissa la tête. D’autres jours. rouge de honte.. » Le père.... si tu la veux tout de même. sa mère. et même plus que jamais depuis qu’on la lui avait montrée dans les bras d’un autre. Le père rentre.. Il l’aimait toujours cependant. Une fois. lui dit : « Eh bien. entre boire un verre de muscat.. » L’homme répond : « Merci ! j’ai plus de chagrin que de soif. et il sortit. écoute. Le soir venu. Ce soir-là. Alors il revenait. . « Femme. il n’alla plus loin. sans bouger. en le regardant avec des yeux pleins de larmes. Ils restèrent longtemps dehors : quand ils revinrent.... Seulement il était trop fier pour rien dire . impassible : il reprend sa place à table et le repas s’achève gaiement.. » Jan ne parla plus de l’Arlésienne. Jan fit signe que non. nous te la donnerons. il prenait la route d’Arles et marchait devant lui jusqu’à ce qu’il vît monter dans le couchant les clochers grêles de la ville. Jan. les gens du mas ne savaient plus que faire. embrassele ! Il est malheureux.. il se mettait à la terre avec rage et abattait à lui seul le travail de dix journaliers. le pauvre enfant !.– C’est bien ! dit maître Estève quand il eut regardé les lettres . maître Estève et son fils s’en allèrent ensemble dans les champs. dit le ménager en lui amenant son fils.

A la vote de Fontvieille. tout près de la magnanerie . Le père disait : « Il est guéri. Les magnans pouvaient avoir besoin d’elle. Ah ! je vous réponds qu’il était bien mordu. » La mère..A partir de ce jour. Jan couchait avec Cadet.. il voulut faire danser sa mère . c’est toi ? » Jan ne répond pas . la pauvre femme en pleurait de bonheur. on alla se coucher... A minuit. Grande joie au mas.. Le lendemain. On le revit au bal.. patron des ménagers... la pauvre vieille se fit dresser un lit à côté de leur chambre. où vas-tu ? » . Jan lui-même avait l’air content. pour rassurer ses parents. Jan ne dormit a raconté depuis que toute la nuit il avait sangloté.. dans la nuit..38 - .. vite la mère se lève : « Jan. Il y eut du châteauneuf. il est déjà dans l’escalier. des feux sur l’aire. Tout le mon Cadet a besoin de dormir.. avait toujours des craintes et plus que jamais surveillait son enfant. pour tout le monde. Vite.. elle.. la mère entendit quelqu’un traverser sa chambre en courant. affectant d’être toujours gai. il changea sa façon de vivre.. à l’aube. Puis des pétards. au cabaret... Vive saint Eloi ? On farandola à mort. c’est lui qui mena la farandole. Cadet brûla sa blouse neuve. et du vin cuit comme s’il en pleuvait. dans les ferrades.. Vint la fête de saint Eloi. Elle eut comme un pressentiment : « Jan. celui-là. des lanternes de couleur plein les micocouliers.

et c’est tout. du côté du mas d’Estève. dans la cour.. les gens du village se demandèrent qui pouvait crier ainsi. avec son enfant mort sur ses bras. là-bas. réponds-moi. au nom du Ciel ! » Il ferme la porte et tire le verrou.. elle monte derrière lui : « Mon fils.39 - .. Que vas-tu faire ? » A tâtons. elle cherche le loquet. . « Jan. Une fenêtre qui s’ouvre. le bruit d’un corps sur les dalles de la cour.. C’était.. devant la table de pierre couverte de rosée et de sang.... le pauvre enfant : « Je l’aime trop.. Je m’en vais. Il s’était dit.. la mère toute nue qui se lamentait.. de ses vieilles mains qui tremblent.Il monte au grenier . mon Janet.. Ce matin-là. » Ah ! misérables cœurs que nous sommes ! C’est un peu fort pourtant que le mépris ne puisse pas tuer l’amour !.

après une semaine de recherche – sur le dos –. « Vous ne trouverez cela qu’à la bibliothèque des Cigales ». ouverte aux poètes jour et nuit. Personne ici n’a pu me renseigner à ce sujet. m’a dit le vieux fifre en riant. proverbes ou adages. et je vais essayer de vous le dire tel que je l’ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du temps. Francet pense comme moi qu’il y a là-dessous quelque ancienne chronique du pays d’Avignon . Le conte en est joli quoique un peu naïf. Il est comme la mule du pape. je suis allé m’y enfermer pendant huit jours. ce que c’était que cette mule papale et ce coup de pied gardé pendant sept ans. qui connaît pourtant son légendaire provençal sur le bout du doigt. dont nos paysans de Provence passementent leurs discours. vindicatif.. qui garde sept ans son coup de pied. C’est une bibliothèque merveilleuse.40 - . quand on parle d’un homme rancunier. pas même Francet Mamaï. c’est-à-dire l’histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept ans. » J’ai cherché bien longtemps d’où ce proverbe pouvait venir.. et comme la bibliothèque des Cigales est à ma porte. A quinze lieues autour de mon moulin. mon joueur de fifre. mais il n’en a jamais entendu parler autrement que par le proverbe.La mule du pape De tous les jolis dictons. et desservie par de petits bibliothécaires à cymbales qui vous font de la musique tout le temps. j’ai fini par découvrir ce que je voulais. J’ai passé là quelques journées délicieuses. et. L’idée m’a paru bonne. je n’en sais pas un plus pittoresque ni plus singulier que celui-ci. on dit : « Cet homme-là ! méfiez-vous !. . admirablement montée. qui sentait bon la lavande sèche et avait de grands fils de la Vierge pour signets.

. bannières au vent.Qui n’a pas vu Avignon du temps des papes. Ah ! l’heureux temps ! l’heureuse ville ! Des hallebardes qui ne coupaient pas . et pas la moindre Jeanneton. mais d’un Yvetot de Provence. il faut qu’il danse .41 - . des pèlerinages. du haut en bas des maisons qui se pressaient en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour de leur ruche. galères pavoisées. des arrivages de cardinaux par le Rhône. tapissées de hautes lices. des prisons d’Etat où l’on mettait le vin à rafraîchir. un bon vieux. des processions.. les rues jonchées de fleurs. et toujours quelques tambourins qu’on entendait ronfler. n’a rien vu. Jamais de disettes .. qu’on appelait Boniface. avec quelque chose de fin dans le rire.. le va-etvient des navettes tissant l’or des chasubles. l’animation. l’on y dansait.. quand le peuple est content. les crécelles des frères quêteurs. un brin de marjolaine à sa barrette... les tables d’harmonie qu’on ajustait chez les luthiers. Oh ! celui-là que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort ! C’était un prince si aimable. par là-dessus le bruit des cloches. La seule Jeanneton qu’on lui ait jamais connue.. à ce bon père. et jour et nuit l’on y dansait. c’était encore le tic-tac des métiers à dentelles.. Car chez nous. il vous donnait sa bénédiction si poliment ! Un vrai pape d’Yvetot. la vie. du matin au soir. et comme en ce temps-là les rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole. si avenant ! Il vous riait si bien du haut de sa mule ! Et quand vous passiez près de lui – fussiez-vous un pauvre petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville –. Voilà comment les papes du Comtat savaient gouverner leur peuple .. il faut qu’il danse. au vent frais du Rhône. Il y en a un surtout. Pour la gaieté. là-bas. voilà pourquoi leur peuple les a tant regrettés !. c’était sa vigne – une . fifres et tambourins se postaient sur le pont d’Avignon. puis. les cantiques des ourdisseuses . les petits marteaux des ciseleurs de burettes. les soldats du pape qui chantaient du latin sur les places. jamais de guerre. C’étaient. jamais une ville pareille. le train des fêtes. du côté du pont.

suivi de tout son chapitre . sa mule. de nœuds.petite vigne qu’il avait plantée lui-même. tandis que lui-même il marquait le pas de la danse avec sa barrette. il allait voir si son écurie était bien fermée. et jamais il ne se serait levé de table sans faire préparer sous ses yeux un grand bol de vin à la française. de grelots d’argent. la mule du pape en avait mené plus d’un à la fortune. assis au bon soleil. ce qui scandalisait fort ses cardinaux. mise en train par la musique. et deux longues oreilles toujours en branle. malgré les observations de ses cardinaux. le jour tombant. si rien ne manquait dans sa mangeoire. il n’y avait pas de bonnes manières qu’on ne lui fit. à trois lieues d’Avignon. C’était une belle mule noire mouchetée de rouge. mais faisait dire à tout le peuple : « Ah ! le bon prince ! Ah le brave pape ! » Après sa vigne de Châteauneuf. qui s’est appelé depuis le châteauneuf-du-pape – et il le dégustait par petits coups. alors il faisait déboucher un flacon de vin du cru – ce beau vin. avec cela douce comme un ange. la croupe large et pleine. c’était sa mule. Il faut dire aussi que la bête en valait la peine. le poil luisant. et. Puis. le pied sûr. et quand il était là-haut. prenait un petit amble sautillant. Tous les soirs avant de se coucher. sa mule près de lui. ce que le pape aimait le plus au monde. il rentrait joyeusement à la ville. le flacon vidé. portant fièrement sa petite tête sèche toute harnachée de pompons. ses cardinaux tout autour étendus aux pieds des souches. avec beaucoup de sucre et d’aromates. qu’il allait lui porter lui-même. couleur de rubis. en regardant sa vigne d’un air attendri.. . en sortant de vêpres. au milieu des tambours et des farandoles. l’œil naïf. lorsqu’il passait sur le pont d’Avignon. et. Le bonhomme en raffolait de cette bête-là. et qu’avec cet air innocent. qui lui donnaient l’air bon enfant. quand elle allait dans les rues. Tous les dimanches. Tout Avignon la respectait. dans les myrtes de Châteauneuf. le digne homme allait lui faire sa cour. de bouffettes .42 - . à preuve Tistet Védène et sa prodigieuse aventure. car chacun savait que c’était le meilleur moyen d’être bien en cour..

où jamais avant lui on n’avait reçu que des fils de nobles et des neveux de cardinaux. .. et il lui parlait doucement comme à une demoiselle. L’empereur d’Allemagne n’en a pas une pareille.. se disait dans lui-même : « Quel bon petit garçonnet !. quelle brave mule vous avez là !.. mon bijou.. parce qu’il ne voulait rien faire et débauchait les apprentis. Laissez un peu que je la regarde.. Voilà ce que c’est que l’intrigue. voilà mon Tistet qui l’aborde.Ce Tistet Védène était. » Et le bon pape. avait été obligé de chasser de chez lui. » Et il la caressait. et lui dit en joignant les mains d’un air d’admiration : « Ah ! mon Dieu ! grand Saint-Père. le sculpteur d’or.. tout ému. Mais Tistet ne s’en tint pas là. mais principalement du côté de la maison papale .43 - ... un effronté galopin. dans le principe.. on le vit traîner sa jaquette dans tous les ruisseaux d’Avignon. Pendant six mois. Ah ! mon pape.. « Venez çà. et il entra dans la maîtrise du pape. Guy Védène. mon trésor. Comme il est gentil avec ma mule ! » Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva ? Tistet Védène troqua sa vieille jaquette jaune contre une belle aune en dentelles. des souliers à boucles.. et vous allez voir que c’était quelque chose de malin. un camail de soie violette... Un jour que Sa Sainteté se promenait toute seule sous les remparts avec sa bête. que son père. la belle mule !.. ma perle fine. car le drôle avait depuis longtemps son idée sur la mule du pape.

.. son sabot lui démangeait. ce qui ne faisait pas rire les cardinaux.. Alors le martyre de la pauvre bête commençait. à l’heure de son vin. et pas un de ces galopins ne songeait que d’un coup de reins ou d’une ruade la brave bête aurait pu les envoyer tous dans l’Etoile polaire et même plus loin. passe... qui lui tenait chaud. la mule des bénédictions et des indulgences. Ce vin parfumé qu’elle aimait tant..44 - . Ni la mule non plus. Ce vaurien de . qui lui mettait des ailes. Et encore. s’ils n’avaient fait que lui voler son vin . au bout d’un moment. par exemple. qui se sentait devenir vieux. cela ne la faisait pas rire. d’un air de dire : « Hein !. et ce n’était qu’à Tistet Védène qu’elle en voulait.. » Tant et tant qu’à la fin le bon pape. de le lui faire respirer .. quand elle en avait les narines pleines. L’un lui tirait les oreilles. il n’avait d’attentions ni de prévenances que pour la mule.. mais c’étaient comme des diables. Quiquet lui montait sur le dos. l’autre la queue . en arriva à lui laisser le soin de veiller sur l’écurie et de porter à la mule son bol de vin à la française . Maintenant. elle ne se fâchait pas . et toujours on le rencontrait par les cours du palais avec une poignée d’avoine ou une bottelée de sainfoin. dans sa mangeoire. et Tistet Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la française. et vraiment il y avait bien de quoi. quand ils avaient bu !. dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du Saint-Père. quand elle le sentait derrière elle. le drôle continua le jeu qui lui avait si bien réussi. Les enfants avaient beau faire. je t’ai vu ! la belle liqueur de flamme rose s’en allait toute dans le gosier de ces garnements. pour qui ça ?. Béluguet lui essayait sa barrette. Celui-là..Une fois au service du pape. elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six petits clercs de maîtrise qui se fourraient vite dans la paille avec leur camail et leurs dentelles ... Mais non ! On n’est pas pour rien la mule du pape.. puis. Insolent avec tout le monde. tous ces petits clercs.. puis. on avait la cruauté de le lui apporter.. une bonne odeur chaude de caramel et d’aromates emplissait l’écurie. là..

grand Saint-Père... – Miséricorde ! fit le pauvre pape en levant les yeux.. toute seule... Tenez regardez-la...45 - . et qu’à mille pieds audessous d’elle elle aperçut tout un Avignon fantastique.. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse mule... à la pointe du palais !. Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe ?. après avoir tourné pendant une heure à l’aveuglette dans un escalier en colimaçon et grimpé je ne sais combien de marches....Tistet lui jouait de si vilains tours ! Il avait de si cruelles inventions après boire !. Mais elle est donc devenue folle ! Mais elle va se tuer... . tout là-haut.. les soldats du pape devant leur caserne comme des fourmis rouges.. làhaut. Et ce que je vous dis là n’est pas un conte. – Toute seule ??? – Oui. Ah ! pauvre bête ! quelle panique ! Du cri qu’elle en poussa. Tistet Védène était déjà dans la cour. et là-bas.. On dirait deux hirondelles. toute les vitres du palais tremblèrent. ce qu’il y a ! Il y a que votre mule est montée dans le clocheton. faisant mine de pleurer et de s’arracher les cheveux. où l’on dansait. lorsque.. « Ah ! grand Saint-Père. deux cent mille Provençaux l’ont vu. un petit pont microscopique où l’on dansait. sur un fil d’argent. les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes. Est-ce qu’un jour il ne s’avisa pas de la faire monter avec lui au clocheton de la maîtrise là-haut. elle se trouva tout à coup sur une plate-forme éblouissante de lumière. « Qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’on lui fait ? » s’écria le bon pape en se précipitant sur son balcon..

sans cela elle n’aurait pas pu se tenir. que de descendre.. des cordes. Tistet n’était pas noble . mais par où ? L’escalier. elle pensait à Tistet Védène : « Ah ! bandit. tout en rôdant sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige. et principalement de l’activité qu’il venait de déployer pendant la journée de sauvetage.. Il lui semblait toujours qu’elle tournait sur cette maudite plate-forme... il n’y fallait pas songer : ça se monte encore. mais le pape tenait à le récompenser des soins qu’il avait donnés à sa bête. Et la pauvre mule se désolait. et. nageant des pattes dans le vide comme un hanneton au bout d’un fil.. il y aurait de quoi se rompre cent fois les jambes.. quel coup de sabot demain matin ! » Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de cœur au ventre . si j’en réchappe. savez-vous ce que faisait Tistet Védène ? Il descendait le Rhône en chantant sur une galère papale et s’en allait à la cour de Naples avec la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans près de la reine Jeanne pour s’exercer à la diplomatie et aux belles manières.. quel coup de sabot ! De Pampérigouste on en verrait la fumée. mais ce fut toute une affaire.. mais. C’est la mule qui fut désappointée le lendemain ! .. malheureuse !... pendant qu’on lui préparait cette belle réception à l’écurie. Et vous pensez quelle humiliation pour la mule d’un pape de se voir pendue à cette hauteur. » Pécaïre ! elle n’aurait pas mieux demandé.. ces choses-là . Or. avec les rires de la ville au-dessous. Il fallut la descendre avec un cric.Veux-tu bien descendre. elle. Et tout Avignon qui la regardait ! La malheureuse bête n’en dormit pas de la nuit. puis elle pensait à cet infâme Tistet Védène et au joli coup de sabot qu’elle allait lui détacher le lendemain matin ! Ah ! mes amis.46 - . à la descente. une civière. Enfin on parvint à la tirer de là-haut .

Pourtant. il gardait toujours cette arrière-pensée : « Si j’allais me réveiller là-haut. la mule du pape retrouva son train de vie tranquille et ses allures d’autrefois. mais il avait appris que le premier moutardier du pape venait de mourir subitement en Avignon. au bout de ces sept années. les longues siestes.47 - . et lorsqu’il se laissait aller à faire un petit somme sur son dos. et le petit pas de gavotte quand elle passait sur le pont d’Avignon. quand on prononçait le nom de Tistet Védène devant elle. ses longues oreilles frémissaient. . tant il avait grandi et pris du corps. ton coup de sabot. le Saint-Père eut peine à le reconnaître. en revenant de la vigne...« Ah ! le bandit ! il s’est douté de quelque chose pensait-elle en secouant ses grelots avec fureur. et elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pavé. sans rien dire .. plus de Béluguet à l’écurie. Son temps n’était pas encore fini là-bas . il était arrivé en grande hâte pour se mettre sur les rangs. Tistet Védène revint de la cour de Naples. seulement. Quand cet intrigant de Védène entra dans la salle du palais. je te le garde » Et elle le lui garda. Plus de Quiquet. Il faut dire aussi que le bon pape s’était fait vieux de son côté. pape luimême n’avait plus autant confiance en son amie. et qu’il n’y voyait pas bien sans ses besicles. puis. Le bon. sur la plate-forme ! » La mule voyait cela et elle en souffrait. va. depuis son aventure. comme la place lui semblait bonne. Il y avait des chuchotements sur sa route . Mais c’est égal. le dimanche. Sept ans se passèrent ainsi . mauvais ! tu le retrouveras au retour. Après le départ de Tistet. les enfants riaient en se montrant le clocheton. on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. les vieilles gens hochaient la tête.. Les beaux jours du vin à la française étaient revenus. et. et avec eux la bonne humeur.

je me rappelle... Mais tu es trop jeune. A propos. Et maintenant... oui. – Ah ! oui.. ce Tistet Védène !..... Viens nous trouver demain.... mon enfant. « Comment ! grand Saint-Père. Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir ? – Si. C’est moi. cette brave bête. fit le bon pape tout ému..... Dès ce jour. grand Saint-Père. Et puisque tu l’aimes tant. Tistet Védène !. la brave bête !.. celui qui portait le vin français à votre mule. je t’attache à ma personne en qualité de premier moutardier.. est-ce que vous l’avez toujours.Tistet ne s’intimida pas... nous te remettrons les insignes de ton grade en présence de notre chapitre.. vous ne me reconnaissez plus ?. Ah ! tant mieux !.. – Védène ?.... – Premier moutardier.. toi !... à la sortie des vêpres. qu’est-ce qu’il veut de nous ? – Oh ! peu de chose. Je venais vous demander la place du premier moutardier qui vient de mourir..... je te mènerai voir la . juste cinq ans de plus que votre mule. je ne veux plus que tu vives loin d’elle. tu la verras. mais tant pis ! j’y suis habitué.. Quel âge as-tu donc ? – Vingt ans deux mois. Mes cardinaux crieront. vous savez bien.. Je venais vous demander. Si vous saviez comme je l’aimais cette mule-là !.. comme je me suis langui d’elle en Italie !. illustre pontife.. Un bon petit garçonnet.. Ah ! palme de Dieu. et puis.... votre mule ? Et elle va bien ?.48 - .. – Mais oui..

des pétards. en effet. et tu viendras à la vigne avec nous deux. les soldats du pape en grand uniforme.. l’avocat du diable en velours noir. les cardinaux en robes rouges.. » Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle. les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et le petit clerc qui va derrière en portant la clochette. et toujours ces enragés de tambourins qui menaient la danse.. les trois confréries de pénitents. le bas clergé aussi. avec de grands cheveux frisés au bout et une petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin métal tombé du burin de son père. lorsque vêpres furent dites. et celui qui éteint. jusqu’aux donneurs d’eau bénite. mais des blonds.mule. sa belle prestance et sa belle mine y firent courir un murmure d’admiration. Le bruit courait que dans cette barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué ... le lendemain.. C’était un magnifique Provençal. tous. l’air glorieux et le regard distrait des hommes que les reines ont aimés. la terrible bête ne cessa de se bourrer d’avoine et de tirer au mur avec ses sabots de derrière. les marguilliers de Saint-Agrico. le sculpteur d’or. les abbés du couvent avec leurs petites mitres. il n’y en avait pas un qui manquât !. Ce jour-là. Tistet Védène fit son entrée dans la cour du palais papal. Pourtant il y avait dans le palais quelqu’un de plus heureux encore et de plus impatient que lui : c’était la mule. Et donc. du soleil. tous. Elle aussi se préparait pour la cérémonie. pour ... les sacristains fleuris en robes de juges... sur le pont d’Avignon.. là-bas. et celui qui allume. Quand Védène parut au milieu de l’assemblée.49 - . et le sire de Védène avait bien. hé ! hé ! Allons va. Ah ! c’était une belle ordination ! Des cloches. je n’ai pas besoin de vous le dire. Tout le haut clergé était là. les frères flagellants nus jusqu’à la ceinture.. avec quelle impatience il attendit la cérémonie du lendemain. les camails violets de la maîtrise. Depuis le retour de Védène jusqu’aux vêpres du jour suivant. de la musique.

...faire honneur à sa nation. et sur son chaperon tremblait une grande plume d’ibis de Camargue. attrape.50 - . que de Pampérigouste même on en vit la fumée... Quand il passa près d’elle. Tistet Védène eut un bon sourire et s’arrêta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales sur le dos.. mais celle-ci était une mule papale . La mule prit son élan : « Tiens. Il n’y a pas de plus bel exemple de rancune ecclésiastique. La position était bonne. si terrible.. La mule était au bas de l’escalier. toute harnachée et prête à partir pour la vigne. il avait remplacé ses vêtements napolitains par une jaquette bordée de rose à la Provençale. où le pape l’attendait pour lui remettre les insignes de son grade : la cuiller de buis jaune et l’habit de safran. et puis. en regardant du coin de l’œil si le pape le voyait. bandit ! Voilà sept ans que je te le garde ! » Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible. Sitôt entré. Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d’ordinaire .. pensez donc ! elle le lui gardait depuis sept ans. un tourbillon de fumée blonde où voltigeait une plume d’ibis . . le premier moutardier salua d’un air galant et se dirigea vers le haut perron. tout ce qui restait de l’infortuné Tistet Védène !.

comme je l’ai revue cette nuit en entendant ronfler mes pins. dans un tourbillon d’oiseaux de mer. Figurez-vous une île rougeâtre et d’aspect farouche . à l’autre une vieille tour génoise où.51 - . En bas. quand j’habitais le phare des Sanguinaires. au bord de l’eau.. je venais me mettre . quelques chèvres sauvages . Quand le mistral ou la tramontane ne soufflaient pas trop fort. de mon temps logeait un aigle. On se serait cru en pleine mer. des maquis. les pins serrés dont la colline est couverte s’agitaient et bruissaient dans l’ombre. la maison du phare. puis des ravins. où les gardiens se promènent de long en large. Au loin. la petite tour de fonte. de petits chevaux corses gambadant la crinière au vent . Cela m’a rappelé tout à fait mes belles insomnies d’il y a trois ans. lorsque j’avais besoin de grand air et de solitude. enfin làhaut. Voilà l’île des Sanguinaires. le phare à une pointe. et au-dessus la grosse lanterne à facettes qui flambe au soleil et fait de la lumière même pendant le jour. et les éclats de sa grande voix m’ont tenu éveillé jusqu’au matin. Ce que je faisais ? Ce que je fais ici. avec sa plate-forme en maçonnerie blanche.. la porte verte en ogive. là-bas. Le mistral était en colère. Balançant lourdement ses ailes mutilées qui sifflaient à la bise comme les agrès d’un navire. sur la côte corse à l’entrée du golfe d’Ajaccio. Des tuiles s’envolaient de sa toiture en déroute. moins encore. C’était dans cette île enchantée qu’avant d’avoir un moulin j’allais m’enfermer quelquefois. un lazaret en ruine.. envahi de partout par les herbes. Encore un joli coin que j’avais trouvé là pour rêver et être seul. tout le moulin craquait. de grandes roches.. tout en haut.Le phare des sanguinaires Cette nuit je n’ai pas pu dormir.

Les gardiens étaient là. le même . le porte-voix des gardiens m’appelait pour dîner. et restait plantée devant moi.. blotti contre un pan de vieux mur. tout embaumée de romarin et d’absinthe sauvage. n’est-ce pas. Tout votre être vous échappe. Vers cinq heures. Je vois encore cette belle salle à manger à larges dalles. à lambris de chêne. Je prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant à pic au-dessus de la mer et je revenais lentement vers le phare. on ne rêve pas non plus. des hirondelles. m’attendant pour se mettre à table. Les jours de grand vent. me regardant d’un œil enfantin. la bouillabaisse fumant au milieu. ce petit corailleur à voile rouge. c’était charmant. la porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui entrait. interdite. Oh ! que j’en ai passé dans mon île de ces belles heures de demi-sommeil et d’éparpillement !. s’envole. elle s’arrêtait. tous trois petits. un Marseillais et deux Corses. je m’enfermais dans la cour du lazaret.entre deux roches au ras de l’eau.. Il y en avait trois. En me voyant. une petite cour mélancolique. s’éparpille. la fumée blanche de ce paquebot qui s’éloigne. ouvertes tout autour comme d’anciennes tombes. je me laissais envahir doucement par le vague parfum d’abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes de pierre. barbus. l’air vif. c’était une chèvre qui venait brouter à l’abri du vent.. De temps en temps un battement de porte. la corne haute.. des merles. Vous connaissez. et là... me retournant à chaque pas sur cet immense horizon d’eau et de lumière qui semblait s’élargir à mesure que je montais.. Là-haut.52 - . cette perle d’eau. et j’y restais presque tout le jour dans cette espèce de stupeur et d’accablement délicieux que donne la contemplation de la mer... le bord de l’eau n’étant pas tenable. au milieu des goélands. tout excepté soi-même. la poussière d’écume qui flotte au soleil entre deux vagues.. un bond léger dans l’herbe. ce flocon de brume. cette jolie griserie de l’âme ? On ne pense pas. On est la mouette qui plonge.

Du reste. pendant que nous dînions –. courait l’île du matin au soir. le même pelone (caban) en poil de chèvre. voilà le règlement .. à moi monsieur – me contait un jour le vieux Bartoli. et passaient toutes leurs journées dans la cuisine à jouer d’interminables parties de scopal. ne s’interrompant que pour rallumer leurs pipes d’un air grave et hacher avec des ciseaux. Eux qui trouvent les journées si longues. « Voici ce qui m’est arrivé. toujours en mouvement. eux. mais d’allure et d’humeur entièrement opposées. industrieux et vif. simples. Pensez donc ! venir s’enfermer au phare pour son plaisir !. et qui sont si heureux quand c’est leur tour d’aller à terre. en dehors de leur service. jardinant. dans le creux de leurs mains. voici ce qui m’est arrivé il y a cinq ans. de grandes feuilles de tabac vert. quoique au fond il dût leur paraître un monsieur bien extraordinaire... Dix jours de terre pour trente jours de phare. et pleins de prévenances pour leur hôte. ramassant des œufs de gouailles. crevassé. Ce soir-là. un soir d’hiver.53 - . Le Marseillais. ils se considéraient comme des fonctionnaires. la vague monte. ce grand bonheur leur arrive tous les mois.. mais avec l’hiver et les gros temps. ne s’occupaient absolument de rien . Dans la belle saison. les Sanguinaires sont blanches d’écume. toujours affairé. comme maintenant... et toujours quelque aöli ou quelque bouillabaisse en train. s’embusquant dans le maquis pour traire une chèvre au passage . il n’y a plus de règlement qui tienne... Les Corses. Le vent souffle. et les gardiens de service restent bloqués deux ou trois mois de suite. quelquefois même dans de terribles situations. naïfs. on sentait tout de suite la différence des deux races. A la façon de vivre de ces gens. pêchant.visage tanné. Marseillais et Corses. nous n’étions . tous trois de bonnes gens. à cette même table où nous sommes.

appeler.. subitement cette idée me vient : »Et le phare ! « Je n’eus que le temps de monter dans la lanterne et d’allumer. voilà mon camarade qui s’arrête de manger.. Oh ! Tché !. Nous finissions de dîner. et il y a tant de corbeaux dans l’île. et puis vite aux signaux d’alarme..... Pourtant. Je portai mon camarade sur son lit . Comment faire ? le porter dehors ? l’enterrer ? La roche était trop dure. « Rien. Ça me prit tout un aprèsmidi. je le secoue. Quelle nuit.... . quand je descends ce côté de l’île par un après-midi de grand vent. me regarde un moment avec de drôle d’yeux.. bien tranquilles. une soif ! Mais vous ne m’auriez pas fait descendre. Tout à coup. Avec cela une fièvre. Tenez ! monsieur.... Je vais à lui. et Dieu sait pour combien de temps. je l’appelle : « – Oh ! Tché !. un drap dessus. Je restai plus d’une heure stupide et tremblant devant ce cadavre. cette triste corvée-là. la mer était trop grosse .. monsieur ! La mer.. Les autres étaient à terre. « Malheureusement. Alors je songeai à le descendre dans une des logettes du lazaret. du courage. j’avais trop peur du mort. J’espérais pouvoir le garder près de moi jusqu’à l’arrivée du bateau ! mais au bout de trois jours ce n’était plus possible.. j’eus beau appeler. il était mort. Vous jugez quelle émotion.. et je vous réponds qu’il m’en fallut. C’était pitié de leur abandonner ce chrétien. La nuit était déjà là. rien que d’y penser.54 - . malades. encore aujourd’hui. Me voilà seul dans le phare avec mon pauvre Tchéco. puis... le courage me revint un peu.. » Pauvre vieux Bartoli ! La sueur lui en coulait sur le front. moi et un camarade qu’on appelait Tchéco. un bout de prière. le vent.que deux dans le phare. je ne sais plus... n’avaient plus leurs voix naturelles. pouf ! tombe sur la table. personne ne vint. A tout moment il me semblait que quelqu’un m’appelait dans l’escalier. en congé. les bras en avant..... il me semble que j’ai toujours le mort sur les épaules. et. au petit jour.

ces murs de cristal bombé qui tournaient avec de grands cercles bleuâtres. ces réflecteurs de métal blanc. de poulies. les autres ouvertes sur un grand vitrage immobile qui met la flamme à l’abri du vent. jaillissait un grand flot de lumière douce. sa gourde. toujours tâtonnant. entraînant tout l’horizon après lui. tout ce cliquetis de lumière. je fermais la grosse porte. Puis. au-dessus de ma tête. la mer.Nos repas se passaient ainsi à causer longuement : le phare. Moi. Il fallait rentrer. des histoires de bandits corses. un gros oiseau passait lourdement : c’était l’aigle de la tour génoise qui rentrait... un gros Plutarque à tranche rouge. j’allais m’asseoir dehors sur la terrasse.. Le soleil. le gardien du premier quart allumait sa petite lampe. Laissant toute l’île dans l’ombre. Ici. Mais le vent fraîchissait encore. prenait sa pipe. descendait vers l’eau de plus en plus vite. les unes remplies par une énorme lentille de cristal. sous ces grandes ondes lumineuses qui m’éclaboussaient à peine en passant. il y en avait de la lumière. Au bout d’un moment... perdu dans la nuit. En entrant j’étais ébloui. Bientôt on ne voyait plus que l’ourlet blanc de l’écume autour de l’île.. . Le phare était allumé. Imaginez une lampe Carcel gigantesque à six rangs de mèches. des récits de naufrages. et j’étais là. Peu à peu la brume de mer montait. et disparaissait par le fond. le clair rayon allait tomber au large sur la mer. Dans le ciel.. par exemple. de gros poids d’horloges qu’on remontait. je prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes pas. Le vent fraîchissait. pendant ce temps. ces étains. c’était dans tout le phare un fracas de chaînes. le jour tombant.. toute la bibliothèque des Sanguinaires. Tout à coup. déjà très bas.. A tâtons. près de moi.. tout ce miroitement. me donnait un moment de vertige. Ces cuivres. j’assurais les barres de fer .55 - . l’île devenait violette. autour de laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne. et j’arrivais au sommet du phare. puis.

. de cordages. la mer ronfle. et là. sur les brisants. toujours ouvert : Minuit.. Dans la lanterne étincelante et chaude. de réservoirs d’étain. Tempête.. que la lumière attire.. à côté du gardien qui lisait son Plutarque à haute voix. un doigt invisible frappe aux carreaux : quelque oiseau de nuit. et nous descendions. à la lueur de sa petite lampe. cependant. . le Plutarque. le noir.. et une voix monotone psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère. rien que le crépitement de la flamme. A la pointe de l’île. A minuit. Navire au large.. Le phare craque. de la chaîne qui se dévide . nous entrions un moment dans la chambre du fond. en hurlant. le gardien se levait. Dans l’escalier on rencontrait le camarade du second quart qui montait en se frottant les yeux . et je venais m’asseoir au pied même de la lampe. avant de gagner nos lits.. tout encombrée de chaînes.56 - .. Par moments. l’abîme. jetait un dernier coup d’œil à ses mèches. Grosse mer. mes yeux s’y faisaient. le gardien écrivait sur le grand livre du phare. le bruit de l’huile qui s’égoutte... le vent court comme un fou. de peur de s’endormir. on lui passait la gourde. les lames font comme des coups de canon.Peu à peu. Sur le petit balcon qui tourne autour du vitrage. de gros poids. Puis. et qui vient se casser la tête contre le cristal. Au-dehors.

Il y a deux ou trois ans de cela. tandis que les matelots allumaient du feu pour la bouillabaisse. me montrant un petit enclos de maçonnerie blanche perdu dans la brume au bout de l’île : « Venez-vous au cimetière ? me dit-il. quelques touffes d’absinthe.. Rude voyage pour un novice ! De tout le mois de mars. laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pêcheurs de là-bas parlent souvent à la veillée. où la lame entrait comme chez elle. des pièces de bois en train de pourrir . et la mer ne décolérait pas. monsieur. Un soir que nous fuyions devant la tempête. Pauvres gens ! Ils ne . le patron m’appela. ma foi. Leur aspect n’avait rien d’engageant : grands rocs pelés. il y a dix ans. et.. des maquis de lentisques. pour passer la nuit. patron Lionetti ! Où sommes-nous donc ? – Aux îles Lavezzi. nous n’eûmes pas un jour de bon. C’est ici que sont enterrés les six cents hommes de la Sémillante. notre bateau vint se réfugier à l’entrée du détroit de Bonifacio. au milieu d’un massif de petites îles.. à l’endroit même où leur frégate s’est perdue.. ces roches sinistres valaient encore mieux que le rouf d’une vieille barque à demi pontée. . et nous nous en contentâmes. mais. et. çà et là. Le vent de l’est s’était acharné après nous.. dans la vase. couverts d’oiseaux. – Un cimetière. A peine débarqués.L’agonie de la « Sémillante » Puisque le mistral de l’autre nuit nous a jetés sur la côte corse.. Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots douaniers.57 - . et sur laquelle le hasard m’a fourni des renseignements fort curieux.

on alluma les pipes et on se mit à causer un peu. patron. D’énormes goélands. c’est bien le moins que nous allions leur dire bonjour. – De tout mon cœur. dure à ouvrir... Le patron priait à haute voix. En notre absence. La prière finie. et la marmite qui fumait. nous avions faim. tournoyaient sur nos têtes et mêlaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer. Nous trouvâmes un grand feu flambant à l’abri d’une roche. était partie de . Ah ! les pauvres morts abandonnés. regardait la flamme d’un air passif.reçoivent pas beaucoup de visites . comme ils doivent avoir froid dans leur tombe de hasard ! Nous restâmes là un moment. Pourtant. et bientôt chacun eut sur ses genoux. puisque nous voilà. » Qu’il était triste le cimetière de la Sémillante !. et des centaines de croix noires cachées par l’herbe. et puis le voisinage du cimetière. On s’assit en rond.. on parlait de la Sémillante.. sa chapelle silencieuse.58 - . Je le vois encore avec sa petite muraille basse. agenouillés. – Comment la chose s’est passée ? me répondit le bon Lionetti avec un gros soupir. deux tranches de pain noir arrosées largement. « Mais enfin. la tête dans ses mains. hélas ! monsieur . rouillée.. Le repas fut silencieux : nous étions mouillés. pas un souvenir ! rien. les matelots n’avaient pas perdu leur temps. chargée de troupes pour la Crimée. personne au monde ne pourrait le dire. Pas une couronne d’immortelles. quand les écuelles furent vidées. c’est que la Sémillante... nous revînmes tristement vers le coin de l’île où la barque était amarrée. les pieds à la flamme.. sa porte de fer. Tout ce que nous savons.. seuls gardiens du cimetière. Naturellement. comment la chose s’est-elle passée ? demandai-je au patron qui.. dans une écuelle de terre rouge.

Toulon. si vite. il va vous conter la chose lui-même.. de la pluie. ce plein midi-là ne valait guère mieux qu’une nuit noire comme la gueule d’un loup.. qui ne sais pas autre chose. Or il paraîtrait qu’à un moment notre homme.. C’était un rude marin. le long du rivage. ça se gâta encore. » Un homme encapuchonné. que je voyais rôder depuis un moment autour de notre feu et que j’avais pris pour quelqu’un ... Ce navire allait si vite.. Ça ne fait rien. mais la mer était toujours dans tous ses états.. n’aie pas peur.. il avait eu sa casquette emportée d’un coup de vent. Mais dame ! avec la brume de mer.. la mer énorme comme on ne l’avait jamais vue. en plein midi. Bonjour. Il avait commandé la station en Corse pendant trois ans. et avec cela une sacrée brume du diable à ne pas distinguer un fanal à quatre pas. Mais précisément voici le berger dont je vous parle. Tout fait croire cependant que c’était la Sémillante. – Et à quelle heure pense-t-on que la Sémillante a péri ? – Ce doit être à midi . Viens te chauffer un peu . il s’était mis à courir après. et qu’au risque d’être enlevé lui-même par la lame. puisque une demi-heure après le berger des îles a entendu sur ces roches. Le matin.. étant sorti de sa maisonnette pour attacher ses volets. un gros navire à sec de toiles qui fuyait sous le vent du côté des îles Lavezzi. Vous comprenez ! les douaniers ne sont pas riches. La nuit.. oui. dans la brume. monsieur. vers onze heures et demie. Palombo !.. la veille au soir. que nous connaissions tous.. ça coûte cher.. le vent tomba un peu. et savait sa côte aussi bien que moi. Du vent. car il n’y a pas de brume qui tienne. sans une avarie. avec le mauvais temps. jamais le capitaine ne serait venu s’aplatir ici contre. monsieur.. que le douanier n’eut guère le temps de bien voir. à quatre pattes. j’ai idée que la Sémillante a dû perdre son gouvernail dans la matinée . Ces brumes-là.59 - . Un douanier de la côte m’a raconté que ce jour-là. et une casquette. aurait aperçu tout près de lui. monsieur .. on ne se doute pas comme c’est traître. en relevant la tête.

les yeux ouverts. par grappes. Quant aux hommes. sa cervelle en est restée détraquée. soulevant du doigt sa lèvre malade...60 - .. horribles à voir. Nous trouvâmes le capitaine en grand costume. presque tous défigurés. mais non ! il était dit que pas un n’en réchapperait.. c’est ce pauvre vieux qui est venu nous prévenir... aux trois quarts idiot. mutilés affreusement. s’approcha de nous craintivement. dans un coin. » Ici le patron s’interrompit : « Attention.de l’équipage... Alors.. « Oui. le berger s’assit. Il était presque fou de peur . Nardi ! cria-t-il. pour aller à Bonifacio chercher du monde. atteint de je ne sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses lèvres lippues. et si bien mise en miettes que dans tous ses débris le berger Palombo n’a trouvé qu’à grand peine de quoi faire une palissade autour de sa hutte. On lui expliqua à grand-peine de quoi il s’agissait. entre deux roches. monsieur. vers midi.. la mer l’avait broyée d’un coup. » .. car j’ignorais qu’il y eût un berger dans l’île.... et le patron reprit la parole. et ce fut le lendemain seulement qu’en ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombré de débris et de cadavres laissés là par la mer. un petit mousse. il entendit de sa cabane un craquement effroyable sur les roches. l’aumônier son étole au cou . le feu s’éteint.. on aurait cru qu’il vivait encore.. Le fait est qu’il y avait de quoi. il n’avait pas pu sortir. c’était pitié de les voir accrochés les uns aux autres. pêle-mêle avec les éclats de bois et les lambeaux de toile. C’était un vieux lépreux. et. le vieux nous raconta qu’en effet. Pauvre Sémillante !. Figurez-vous six cents cadavres en tas sur le sable. il s’était enfui en courant vers sa barque. Epouvanté. Fatigué d’en avoir tant dit. Comme l’île était toute couverte d’eau. le jour en question. de l’affaire.

monsieur. Puis. avait fait le naufrage de la même façon. Pendant quelque temps encore. le capitaine en grand costume. ça me creva le cœur. Je voyais la frégate partant de Toulon dans la nuit...... cette fois-là. Sur la Sémillante...... tous les vingt. le voici.. à la place où nous sommes. l’étole de l’aumônier. Je relevai moi-même un joli brigadier à fines moustaches. qui allait en Crimée comme la Sémillante.. les matelots causèrent entre eux à demi-voix.. quelque temps après.. m’aidaient à deviner toutes les péripéties du drame.Nous les avons retrouvés tous. secoua les cendres de sa pipe et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit.. Trois semaines avant le sinistre. un blondin de Paris... seulement...Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnées qui s’enflammèrent... les vingt soldats du train.... Quelques détails qui m’avaient frappé. » Là-dessus. De le voir là.61 - . une petite corvette. vous pensez ! On les emmena à Bonifacio et nous les gardâmes pendant deux jours avec nous.Devinez sur quel navire !...... tout ému. couchés parmi les morts.. On ne parla plus. j’essayais de reconstruire dans ma pensée le pauvre navire défunt et l’histoire de cette agonie dont les goélands ont été seuls témoins. l’une après l’autre. où. le brave Lionetti. à la marine. Et je restai seul à rêver au milieu de l’équipage endormi. presque au même endroit . Une fois bien secs et remis sur pied... que j’avais couché à la maison et qui nous avait fait rire tout le temps avec ses histoires. nous étions parvenus à sauver l’équipage et vingt soldats du train qui se trouvaient à bord. bonsoir ! bonne chance ! ils retournèrent à Toulon. les pipes s’éteignirent. et Lionetti continua : « Ce qu’il y a de plus triste dans cette histoire. on les embarqua de nouveau pour la Crimée. Le vieux berger s’en alla. Ces pauvres tringlots n’étaient pas à leur affaire. . Ah ! Santa Madre !... Encore sous l’impression du lugubre récit que je venais d’entendre.

Elle sort du port. les tringlots sont là pour le dire..62 - . mais c’est très amusant. Grand tumulte sur le pont. Plus de ... Les matelots vont et viennent.. vous donne la chair de poule avec ses plaisanteries : « Un naufrage !. un naufrage.. il fait noir . Dans l’entrepont.. histoire de manger des merles chez le patron Lionetti. Ecoutez donc ! les naufrages sont fréquents dans ces parages-ci . et puis on nous mènera à Bonifacio. le vent terrible . Nous en serons quittes pour un bon bain à la glace. il faut crier pour entendre. la brume de mer se lève... Il y en a qui commencent à avoir peur. effrayés.. dit un matelot tout mouillé qui traverse l’entrepont en courant. impossible de se tenir debout.. On commence à être inquiet. Le navire tangue horriblement . On cause assis à terre. Tout à coup.. » Et les tringlots de rire.. en se cramponnant aux bancs . La brume empêche de se voir. et tout le monde est tranquille à bord. Le capitaine ne quitte pas la dunette. La mer est mauvaise. Tout l’équipage est en haut. un Parisien qui blague toujours. « Le gouvernail vient de partir. où les soldats sont renfermés. Quelques-uns sont malades. l’atmosphère est chaude. Le matin. par groupes.. Qu’est-ce que c’est ? Qu’arrive-t-il ?. – Bon voyage ! » crie cet enragé de brigadier ... un craquement. Leur brigadier surtout. à tâtons. couchés sur leurs sacs. mais on a pour capitaine un vaillant marin. mais cela ne fait plus rire personne.. et ce qu’ils racontent n’est pas rassurant.

un cri immense. D’une voix retentissante.. Dans l’entrepont. A l’avant de la frégate... Il a voulu se faire beau pour mourir. sans rien dire.. . C’est ainsi que je passai toute la nuit à rêver..63 - ... mes enfants ! » Tout le monde obéit. un seul cri. un choc formidable. il est onze heures et demie. Soudain.. C’est fini. Au bout d’un moment. il vient reprendre sa place sur la dunette – en grand costume. le petit brigadier ne rit plus. la flamme du bivouac se courbait sous la rafale . La Sémillante en dérive. file comme le vent. C’est à ce moment que le douanier la voit passer ... anxieux. Les malades essaient de se redresser. C’est alors que la porte s’ouvre et que l’aumônier paraît sur le seuil avec son étole : « A genoux. il n’y a plus d’espoir. se regardent. on entend comme un coup de canon.. un cri. Les brisants ! les brisants !...... des regards effarés où la vision de la mort passe comme un éclair. le prêtre commence la prière des agonisants.. Au loin.. l’âme du pauvre navire dont les débris m’entouraient.... évoquant.. les soldats.. Miséricorde !. des mains qui se cramponnent. des bras tendus. la tempête faisait rage ... on va droit à la côte. dans le détroit. à dix ans de distance. et j’entendais notre barque danser au pied des roches en faisant crier son amarre.gouvernail ! La manœuvre est impossible. Le capitaine descend dans sa cabine..

la même bonne humeur. même des nuits. pas un de ces hommes ne se plaignait. était un petit Bonifacien hâlé et trapu qu’on appelait Palombo. ils n’ont guère que du pain moisi et des oignons sauvages. car on ne pouvait pas allumer de feu à bord. quelle triste vie que celle de ces matelots douaniers ! Presque tous mariés. la dernière gorgée finie. Eh bien. un grand baquet plein d’eau de pluie où l’équipage venait boire. où l’on n’avait pour s’abriter du vent. Les figures ruisselaient. de la pluie. Le plus gai. et la rive était souvent difficile à atteindre. une expression de bien-être à la fois comique et attendrissante. la main sur l’écoute. et si les enfants doivent aller pieds nus ! N’importe ! Tous ces gens-là paraissent contents. accroupis sur leurs bancs mouillés. à grelotter dans cette humidité malsaine . le plus satisfait de tous. ils restent des mois dehors. les vareuses trempées fumaient comme du linge à l’étuve. à bord duquel j’ai fait ce lugubre voyage aux îles Lavezzi. je leur ai toujours vu la même placidité. Et pourtant. Il y avait à l’arrière. à louvoyer sur ces côtes si dangereuses.. quand le ciel assombri et bas se remplissait de grésil. jamais de viande. Pour se nourrir. Jamais de vin. à demi pontée.. Celui-là ne faisait que chanter. parce que la viande et le vin coûtent cher et qu’ils ne gagnent que cinq cents francs par an ! Cinq cents francs par an ! vous pensez si la hutte doit être noire là-bas à la marine.Les douaniers Le bateau l’Emilie. des lames. et je me rappelle que.64 - . qu’un petit rouf goudronné. devant le rouf. de Porto-Vecchio. à . ayant femme et enfants à terre. était une vieille embarcation de la douane. Par les temps les plus rudes. Quand la lame devenait lourde. à peine assez large pour tenir une table et deux couchettes. et en plein hiver les malheureux passaient ainsi des journées entières. le nez en l’air. chacun de ces pauvres diables secouait son gobelet avec un « Ah ! » de satisfaction. Aussi il fallait voir nos matelots par le gros temps. même dans les plus gros temps. et qu’on était là tous.

ce pauvre fiévreux roulé dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie comme une peau de phoque.65 - .. Je m’approchai de lui. Reste au villa... le petit refrain revenait toujours : Lisette est sa. faire gémir les agrès.. me dirent ses camarades tristement.. Et la rafale avait beau souffler. qu’il ventait et il pleuvait très fort. Un jour.. dans le ruissellement de l’eau qui s’égouttait. Ses dents claquaient .. Lisette est sa. mais. je n’ai jamais . tout son corps tremblait de fièvre... je ne l’entendis pas. age. balancée comme une mouette à la pointe des vagues.. que je sortis la tête du rouf : « Eh ! Palombo. C’était si extraordinaire. C’est un point de côté.. cette barque ruisselante. une pleurésie. pourtant. on n’entendait plus les paroles . C’est trop d’honneur. age. la chanson du douanier allait son train. couché sous son banc. dans le grand silence et l’anxiété du bord. age. secouer et inonder la barque. age.. on ne chante donc plus ? » Palombo ne répondit pas. entre chaque coup de mer. Ce grand ciel plombé. Il était immobile. monseigneur. « Il a une pountoura ». alors. la voix tranquille de Palombo commençait : Non. Ce qu’ils appellent pountoura. Quelquefois le vent accompagnait trop fort. Reste au villa.guetter le coup de vent qui allait venir.

mais. Nous sommes obligés de renouveler nos douaniers tous les deux ans... grelottait en nous parlant. aggravèrent son mal. je ne sais pourquoi. appela : « Cecco !. le vent. la secousse des vagues. qu’animait seulement le vol circulaire de quelques gouailles. cette bâtisse de l’Etat. sans raison. Au milieu de ce désert. un nourrisson sur les bras. au bord de l’eau. nous entrâmes vers le soir dans un petit port aride et silencieux. c’était trop loin pour envoyer un des enfants. Tout ce monde-là vous avait des mines hâves. Il n’y en avait pas avant Sartène. C’est là qu’on descendit le malheureux Palombo. Le délire le prit . le froid. Alors la femme. avec son bonnet de laine brune et son pelone en poils de chèvre.66 - .rien vu de plus lugubre. sa pipe rouge aux dents. jeune encore. jaunes. cerclés de fièvre. Après beaucoup de temps et d’efforts. vrai type de braconnier ou de banditto.. il fallut aborder. avait quelque chose de sinistre. se penchant dehors.. c’est-à-dire à six ou huit lieues de là. Bientôt. un fusil entre les jambes. Triste asile pour un malade ! Nous trouvâmes le douanier en train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. numérotée comme une casquette d’uniforme. il s’était enfui à notre approche. Comment faire ? Nos matelots n’en pouvaient plus . « C’est un poste terrible. La fièvre de marais les mange. une petite maison blanche à volets gris : c’était le poste de la douane. d’un vert sombre. En bas. des maquis inextricables d’arbustes verts. me dit tout bas l’inspecteur. Cecco ! » Et nous vîmes entrer un grand gars bien découplé. » Il s’agissait cependant de se procurer un médecin. La mère. assis devant la porte. des yeux agrandis. En débarquant je l’avais déjà remarqué. Tout autour de la plage montaient de hautes roches escarpées. Peut-être croyait-il que nous avions des .

quand je m’approchai de son lit. De temps en temps. le mauvais temps avait repris avec la tombée du jour. le coup de vent du large parvenait à se glisser dans la baie et enveloppait notre maison.gendarmes avec nous. secoué par les lames. et c’était un fracas. et nous restâmes au coin du feu à veiller notre malade qui s’agitait sur son grabat. Pas de danger que celuilà se perde dans le maquis. On le sentait à la montée subite de la flamme qui éclairait tout à coup les visages mornes des matelots. Parfois aussi.. allumant son falot. une grosse main râpeuse et brûlante comme une de ces briques sorties du feu. pour ces petits. que la présence de l’inspecteur semblait terrifier. la douanière rougit un peu. Quand il entra. » Puis elle lui parla tout bas. des briques qu’on lui posait sur le côté. Une ou deux fois.. le fusil sur l’épaule.. Ah ! misère ! Enfin la mère monta les coucher . Palombo . la bataille des roches et de l’eau. un roulement. le malheureux me reconnut. rien que de l’eau sur la table ! Pourtant. L’homme s’inclina sans répondre. en montrant le malade. Pendant ce temps-là les enfants. un jaillissement d’écume. comme s’il était encore en pleine mer.. finissaient vite leur dîner de châtaignes et de brucio (fromage blanc).. un coup de vin. Pour calmer un peu sa pountoura. alla inspecter la côte. nous dit-elle.67 - . et. et le voilà parti. « C’est mon cousin. Triste veillée ! Au-dehors. pour me remercier me tendit péniblement la main. sortit. c’eût été bien bon. groupés autour de la cheminée et regardant le feu avec cette placidité d’expression que donne l’habitude des grandes étendues et des horizons pareils. le père. Et toujours de l’eau. siffla son chien. sautant de roche en roche avec ses longues jambes. nous faisions chauffer des galets.

Pas de révoltes. En passant devant moi pour jeter une bourrée au feu.. patients et doux.. et rien de plus !. loin des siens. pas de grèves. C’est tout ce qu’arrachait à ces ouvriers de la mer. Si.. le sentiment de leur propre infortune. un d’eux me dit tout bas d’une voix navrée : « Voyez-vous. les poitrines se gonflaient et l’on entendait de gros soupirs. je me trompe.se plaignait doucement. Alors tous les yeux se tournaient vers le coin obscur où le pauvre camarade était en train de mourir.68 - .. sans secours . monsieur. on a quelquefois bien du tourment dans notre métier » . pourtant. Un soupir..

Celui de cette année m’arrive à l’instant. Mais.... et qu’y a-t-il pour votre service ? « – Beau saint Pierre. les hosties restaient au fond de son saint ciboire. moi misérable pécheur. le beau jour de Pâques. Bon comme le pain. franc comme l’or.. Or. si les Cucugnanais lui avaient donné un peu de satisfaction. Un dimanche. mon brave monsieur Martin. « Mes frères. M. l’autre nuit. combien . « Je frappai : saint Pierre m’ouvrit ! « – Tiens ! c’est vous. les poètes provençaux publient en Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu’aux bords de beaux vers et de jolis contes.. dit-il.Le curé de Cucugnan Tous les ans. vous me croirez si vous voulez . tendez vos mannes. vous aller voir que Dieu l’entendit. son Cucugnan aurait été le paradis sur terre. quel bon vent ?. pourriez-vous me dire. Le bon prêtre en avait le cœur meurtri. vous qui tenez le grand livre et la clef. Martin monta en chaire. L’abbé Martin était curé. me fitil . et j’y trouve un adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l’abrégeant un peu. et toujours il demandait à Dieu la grâce de ne pas mourir avant d’avoir ramené au bercail son troupeau dispersé. de Cucugnan. si je ne suis pas trop curieux. il aimait paternellement ses Cucugnanais . pour lui... après l’Evangile. C’est de la fine fleur de farine provençale qu’on va vous servir cette fois. à la porte du paradis. hélas ! les araignées filaient dans son confessionnal. et.69 - .. je me suis trouvé. Parisien. à la Chandeleur.

vous avez de Cucugnanais en paradis ? – Je n’ai rien à vous refuser, monsieur Martin ; asseyez-vous, nous allons voir la chose ensemble. » « Et saint Pierre prit son gros livre, l’ouvrit, mit ses besicles : « – Voyons un peu : Cucugnan, disons-nous. Cu... Cu... Cucugnan. Nous y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute blanche. Pas une âme... Pas plus de Cucugnanais que d’arêtes dans une dinde. « – Comment ! Personne de Cucugnan ici ? Personne ? Ce n’est pas possible ! Regardez mieux... « – Personne, saint homme. Regardez vous-même, si vous croyez que je plaisante. » « Moi, pécaïre, je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais miséricorde. Alors, saint Pierre : « – Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le cœur à l’envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais coup de sang. Ce n’est pas votre faute, après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine en purgatoire. « – Ah ! par charité, grand saint Pierre ! faites que je puisse au moins les voir et les consoler. « – Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces sandales, car les chemins ne sont pas beaux de reste... Voilà qui est bien... Maintenant, cheminez droit devant vous. Voyez-vous là-bas, au fond, en tournant ? Vous trouverez une porte d’argent toute constellée de croix noires... à main droite...

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« Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias ! Tenez-vous sain et gaillardet. » « Et je cheminai... je cheminai ! Quelle battue ! j’ai la chair de poule, rien que d’y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d’escarboucles qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m’amena jusqu’à la porte d’argent « – Pan ! pan ! « – Qui frappe ? me fait une voix rauque et dolente. « – Le curé de Cucugnan. « – De... ? « – De Cucugnan. « – Ah !... entrez. » « J’entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit, avec une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue à sa ceinture, écrivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que celui de saint Pierre... « – Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous ? dit l’ange. « – Bel ange de Dieu, je veux savoir – je suis bien curieux peut-être – si vous avez ici les Cucugnanais. « – Les... ? « – Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que c’est moi qui suis le prieur.
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« – Ah ! l’abbé Martin, n’est-ce pas ? » « – Pour vous servir, monsieur l’ange. » « – Vous dites donc Cucugnan... » « Et l’ange ouvre et feuillette son grand livre, mouillant son doigt de salive pour que le feuillet glisse mieux... « – Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir monsieur Martin, nous n’avons en purgatoire personne de Cucugnan. « – Jésus ! Marie ! Joseph ! personne de Cucugnan en purgatoire ! O grand Dieu ! où sont-ils donc ? « – Eh ! saint homme, ils sont en paradis. Où diantre voulez-vous qu’ils soient ? « – Mais j’en viens, du paradis. « – Vous en venez !... Eh bien ? « – Eh bien ! ils n’y sont pas !... Ah ! bonne mère des anges !... « – Que voulez-vous, monsieur le curé ! s’ils ne sont ni en paradis ni en purgatoire, il n’y a pas de milieu, ils sont... « – Sainte-Croix ! Jésus, fils de David ! Aï ! ai ! aï est-il possible ?... Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre ?... Pourtant je n’ai pas entendu chanter le coq !... Aï ! pauvres nous ! comment irai-je en paradis si mes Cucugnanais n’y sont pas ?

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Par fournées et à pleine porte... Mais. Je sentais le brûlé. en me piquant de sa fourche un démon cornu. Vous trouverez. des gémissements.. « Quand j’eus fait assez de faux pas clopin-clopant. « – Moi. le maréchal. prenez ce sentier. la chair rôtie. un portail. toi ? » me fait. « Je suais à grosses gouttes. Là. et je haletais de soif. Dieu vous le donne » « Et l’ange ferma la porte. j’avais le frisson. là. Je suis un ami de Dieu. Je perdais haleine dans cet air puant et embrasé ! J’entendais une clameur horrible. filez en courant. et pourtant j’étais transi. un grand portail. un énorme portail. comme la porte d’un grand four. et voir de vos yeux de quoi il retourne. des hurlements et des jurements. vous vous renseignerez sur tout. tout bâillant. quelque chose comme l’odeur qui se répand dans notre Cucugnan quand Eloy. « – Eh bien ! entres-tu ou n’entres-tu pas. puisque vous voulez coûte que coûte être sûr de tout ceci. non. mes frères. chaque poil de mon corps avait sa goutte de sueur. je trébuchais .« – Ecoutez. Oh ! mes enfants. ma foi. brûle pour la ferrer la botte d’un vieil âne. » « C’était un long sentier tout pavé de braise rouge. comme le dimanche vous entrez au cabaret. Je chancelais comme si j’avais bu . mon pauvre monsieur Martin. à gauche. je n’entre pas. on ne demande pas mon nom . je vis à ma main gauche une porte. point de registre. je ne me brûlai pas les pieds. . grâce aux sandales que le bon saint Pierre m’avait prêtées. quel spectacle ! Là. j’étais tout en eau. on entre là.73 - . . Mes cheveux se dressaient. à chaque pas. si vous savez courir..

laid corbeau. en glanant. Ah ! ne m’en parlez pas. quelqu’un de Cucugnan... vous n’auriez pas ici quelqu’un..... tes fameux Cucugnanais. . Tiens...... mes drôles !... « Je vis Babet la glaneuse.. « Je vis Catarinet.. si.. » « Et je vis. par coup de hasard.. mes frères – Coq-Galine. regarde.. et tu verras comme nous les arrangeons ici.74 - .« – Tu es un ami de Dieu.. Julien... Eh b... « Je vis maître Grapasil.. qui couchait toute seule à la grange. qui se grisait si souvent. j’en ai trop dit. Mais passons. toi. « Et Dauphine... pour avoir plus vite noué sa gerbe. « Je vis Pascal Doigt-de-Poix. Il vous en souvient. qui huilait si bien la roue de sa brouette... que je ne puis plus tenir sur mes jambes. cette petite gueuse.. « – Ah ! feu de Dieu ! tu fais la bête. avec son nez en l’air. Je viens je viens de loin. comme si tu ne savais pas que tout Cucugnan est ici. qui faisait son huile avec les olives de M. de teigneux ! que viens-tu faire ici ? « – Je viens. et si souvent secouait les puces à sa pauvre Clairon... si. qui vendait si cher l’eau de son puits. qui.. puisait à poignées aux gerbiers. humblement vous demander. au milieu d’un épouvantable tourbillon de flammes : « Le long Coq-Galine – Vous l’avez tous connu.

le meunier !. « Jeudi. et Jacques. « Vendredi. Pour que tout se fasse bien. je veux vous sauver de l’abîme où vous êtes tous en train de rouler tête première. si dimanche nous avons fini. les enfants. Cela pourra être long. qui son père et qui sa mère. « Et. lorsqu’il me rencontrait portant le bon Dieu. qui sa grandmère et qui sa sœur. et je veux. en voyant. la barrette sur la tête et la pipe au bec. J’ai charge d’âmes. vous sentez bien que ceci ne peut pas durer. blême de peur. « Et Coulau avec sa Zette..75 - .. l’auditoire gémit... Et l’ouvrage ne manquera pas ! Voici comment je m’y prendrai. J’aurai bientôt fait. les femmes.« Et le Tortillard. Ce n’est pas trop d’un jour pour lui tout seul.. Nous couperons court. Demain je me mets à l’ouvrage. reprit le bon abbé Martin. et Pierre. Je dirai : « Pas d’histoires » « Samedi. « Mercredi. Ce n’est rien. les garçons et les filles. dans l’enfer tout ouvert. « Demain lundi. qui. pas plus tard que demain.. je confesserai les vieux et les vieilles. et Toni... les hommes. « Vous sentez bien. nous serons bien heureux. il faut tout faire avec ordre.. . » Emu. filait son chemin. et fier comme Artaban.. comme s’il avait rencontré un chien. comme à Jonquières quand on danse. Nous irons rang par rang. « Mardi. mes frères.

qui la tenait lui-même d’un autre bon compagnon. a rêvé l’autre nuit que. Amen ! » Ce qui fut dit fut fait. mes enfants. le chemin éclairé de la cité de Dieu. le parfum des vertus de Cucugnan se respire à dix lieues à l’entour. Voilà assez de linge sale. On coula la lessive. il s’agit de le laver. Et le bon pasteur M. Et voilà l’histoire du curé de Cucugnan. heureux et plein d’allégresse. il faut le boire. « C’est la grâce que je vous souhaite. il faut le couper . quand le vin est tiré. Martin. suivi de tout son troupeau. quand le blé est mûr. il gravissait. Depuis ce dimanche mémorable. .76 - . au milieu des cierges allumés.« Voyez-vous. en resplendissante procession. et de le bien laver. telle que m’a ordonné de vous la dire ce grand gueusard de Roumanille. d’un nuage d’encens qui embaumait et des enfants de chœur qui chantaient Te Deum.

Les vieux « Une lettre.. père Azan ? – Oui.. archivieux. Dix ans. en entrant tu crieras bien fort : « Bonjour. avec tout ton cœur. ça vient de Paris. en t’embrassant. ce brave père Azan. Heureusement... Tu vas fermer ton moulin pour un jour et t’en aller tout de suite à Eyguières. » Il était tout fier que ça vint de Paris. Tu entreras sans frapper – la porte est toujours ouverte – et.. mon ami. Paris me tient .. te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils. rien que de moi . braves gens ! Je suis l’ami de Maurice. eux. » Alors.. vieux.. Je leur ai si souvent parlé de nous et de cette bonne amitié dont. ils te raconteront mille folies que tu écouteras sans rire. . tu es là-bas. La première maison après le couvent est une maison basse à volets gris avec un jardinet derrière. Puis vous causerez . Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques tombant sur ma table à l’improviste et de si grand matin. Tu ne riras pas. hein ? Ce sont mes grands-parents. les pauvres gens croiront m’embrasser un peu moi-même. tu verras deux petits vieux. c’est long ! Mais que veux-tu ! moi. monsieur. c’est le grand âge. mon cher meunier. Pas moi. oh ! mais vieux. Ils sont si vieux.. ils te parleront de moi. deux êtres dont je suis toute la vie et qui ne m’ont pas vu depuis dix ans. tu demanderas le couvent des Orphelines..... allait me faire perdre toute ma journée. et tu les embrasseras de ma part. et. Je ne me trompais pas. ils se casseraient en route. voyez plutôt : Il faut que tu me rendes un service.. En arrivant. Eyguières est un gros bourg à trois ou quatre lieues de chez toi – une promenade.. s’ils venaient me voir. comme s’ils étaient à toi..77 - ... .

.. que voulez-vous faire ? Je fermai le moulin en maugréant. Il y avait bien sur la place de la mairie un âne qui prenait le soleil... Quand cette maudite lettre arriva.. elle n’eut qu’à lever sa quenouille : aussitôt le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie.. la muraille peinte en rose. Le village était désert. mais personne pour m’indiquer l’orphelinat... Dans les ormes du cours.. et je rêvais de rester là tout le jour.... ma pipe. en écoutant chanter les pins.... qui lisait en s’arrêtant à chaque syllabe : A.. Mon bâton.. A JE. Des volets gris.Le diable soit de l’amitié ! Justement ce matin-là il faisait un temps admirable. et comme cette fée était très puissante.. J’arrivai à Eyguières vers deux heures.. CRI. accroupie et filant dans l’encoignure de sa porte . SEIGNEUR... je lui dis ce que je cherchais .. Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme.. MENT. le jardinet qui tremblait au fond à travers un store de couleur claire. un vol de pigeons sur la fontaine de l’église. et j’entrai sans frapper.. je mis la clef sous la chatière. Au bout du couloir. A côté de cette maison.. LORS. SOIS. DU.78 - . RÉ. et me voilà parti.. JE.. Il me semblait que j’arrivais chez quelque vieux bailli du temps de Sedaine. toute fière de montrer au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de grès rouge avec un peu de latin autour.. mais qui ne valait rien pour courir les routes : trop de mistral et trop de soleil.. FAUT. le jardin derrière. Enfin. une vraie journée de Provence.. C’était une grande maison maussade et noire. FRO. I. les cigales chantaient comme en pleine Crau. par une porte entrouverte on entendait le tic-tac d’une grosse horloge et une voix d’enfant... mais d’enfant à l’école.. comme un lézard.. LE. Je la reconnus tout de suite. j’en aperçus une autre plus petite. IL.. à boire de la lumière. ... et sur tous les panneaux des fleurs et des violons fanés. NÉE S’É.. j’avais déjà choisi mon cagnard (abri) entre deux roches... tout le monde aux champs.... sur la gauche.. QUE. blancs de poussière. Par bonheur une vieille fée m’apparut tout à coup. SAINT.. SUIS..

une fillette habillée de bleu – grande pèlerine et petit béguin. » Toutes les rides de son visage riaient. tic-tac. me serrer les mains.....PI.. Dans le calme et le demi-jour d’une petite chambre. la bouche ouverte. VO.. je m’arrête sur le seuil en criant bien fort : « Bonjour. tout effaré. les canaris dans leur cage.. A.. Il n’y avait d’éveillé dans toute la chambre qu’une grande bande de lumière qui tombait droite et blanche entre les volets clos. Un vrai coup de théâtre ! La petite pousse un cri. le costume des orphelines – lisait la Vie de saint Irénée dans un livre plus gros qu’elle.. le vieux se dresse en sursaut. dormait au fond d’un fauteuil. DENT. et moi-même.. » Oh ! alors... la pendule sonne..... m’embrasser. le pauvre vieux. PAR. DEUX.... les mouches au plafond. un peu troublé. si vous l’aviez vu venir vers moi les bras tendus..SI.. braves gens ! je suis l’ami de Maurice. NI..... le gros livre tombe.79 - .. en faisant : « Mon Dieu ! mon Dieu !. ridé jusqu’au bout des doigts. Les lions de saint Irénée se précipitant dans la chambre n’y auraient pas produit plus de stupeur que moi... LA. LU. un bon vieux à pommettes roses... RENT...CI...RENT..RÈ. Je m’approchai doucement de cette porte et je regardai.. TOT.. l’enfant continuait sa lecture d’un air grave : AUS..... Il était rouge. pleine d’étincelles vivantes et de valses microscopiques... SUR. tictac. les mouches se réveillent. C’est à ce moment que j’entrai.......TÈ.. LUI....LE.MOU.ET. si vous l’aviez vu...... les canaris.... là-bas sur la fenêtre. La grosse horloge ronflait. DE... Il bégayait : . SE PRÉ. Le vieux dormait dans son fauteuil.. Au milieu de l’assoupissement général. A ses pieds.. DÉ. courir égaré dans la chambre. CES. LIONS. les mains sur ses genoux.. MAUX. Cette lecture miraculeuse avait opéré sur toute la maison.

. Comme l’autre aussi. toute rouge. vite. un trot de souris dans le couloir. qui devient rouge. et à la moindre émotion.. et son mouchoir brodé qu’elle tenait à la main pour me faire honneur. » Puis il allait vers le fond en appelant : « Mamette ! » Une porte qui s’ouvre.. qu’on a ouverte toute grande pour .. perd son mouchoir. la vraie Mamette avait dû beaucoup pleurer dans sa vie. ».. elle avait près d’elle une enfant de l’orphelinat.. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet à coques. Seulement... Et. lui aussi.. et de voir ces vieillards protégés par ces orphelines.. c’était Mamette. crie le vieux à la sienne. me prenant chacun par une main.« Ah ! monsieur.80 - . elle leur saute au visage.. une chaise... qui ne la quittait jamais . Mamette avait commencé par me faire une grande révérence... et elle était encore plus ridée que l’autre. dit la vieille à sa petite. mais d’un mot le vieux lui coupa sa révérence en deux : « C’est l’ami de Maurice.. qui pleure. « Vite. ils m’emmenèrent en trottinant jusqu’à la fenêtre. En entrant. ah ! monsieur.. Chose attendrissante ! ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes. sa robe carmélite.. petite garde en pèlerine bleue. encore plus rouge que lui. – Ouvre les volets. à l’ancienne mode. » Aussitôt la voilà qui tremble. il aurait pu s’appeler Mamette. c’était ce qu’on peut imaginer de plus touchant. Ces vieux ! ça n’a qu’une goutte de sang dans les veines.

Et. me gardant surtout d’avouer que je n’avais jamais remarqué si ses fenêtres fermaient bien ou de quel couleur était le papier de sa chambre.81 - . On approche les fauteuils. et elle ajoutait en se tournant vers son mari : « C’est un si brave enfant ! – Oh ! oui. » Et elle de son côté : . c’est un brave enfant ! » reprenait l’autre avec enthousiasme. « Parlez plus fort. c’étaient entre eux des hochements de tête de petits rires fins. Elle a l’oreille un peu dure. les petites bleues derrière nous.. « Le papier de sa chambre il est bleu.. ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire. tout le temps que je parlais. madame. donnant sur mon ami les détails que je savais. avec des guirlandes. des clignements d’yeux. Je m’installe entre les deux sur un pliant. et l’interrogatoire commence : « Comment va-t-il ? Qu’est-ce qu’il fait ? Pourquoi ne vientil pas ? Est-ce qu’il est content ?... je répondais de mon mieux à toutes leurs questions. bleu clair. Moi. inventant effrontément ceux que je ne savais pas... des airs entendus. » Et patati ! et patata ! Comme cela pendant des heures.mieux me voir. – Vraiment ? » faisait la pauvre vieille attendrie .

« Un peu plus haut, je vous prie !... Il n’entend pas très bien... » Alors j’élevais la voix – et tous deux me remerciaient d’un sourire ; et dans ces sourires fanés qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu’au fond de mes yeux l’image de leur Maurice, moi, j’étais tout ému de la retrouver cette image, vague, voilée, presque insaisissable, comme si je voyais mon ami me sourire, très loin, dans un brouillard. Tout à coup, le vieux se dresse sur son fauteuil : « Mais j’y pense, Mamette... il n’a peut-être pas déjeuné ! » Et Mamette, effarée, les bras au ciel : « Pas déjeuné !... Grand Dieu ! » Je croyais qu’il s’agissait encore de Maurice, et j’allais répondre que ce brave enfant n’attendait jamais plus tard que midi pour se mettre à table. Mais non, c’était bien de moi qu’on parlait ; et il faut voir quel branle-bas quand j’avouai que j’étais encore à jeun : « Vite le couvert, petites bleues ! La table au milieu de la chambre, la nappe du dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions pas tant, S’il vous plaît ! et dépêchons-nous... » Je crois bien qu’elles se dépêchaient. A peine le temps de casser trois assiettes, le déjeuner se trouva servi. « Un bon petit déjeuner ! me disait Mamette en me conduisant à table ; seulement, vous serez tout seul... Nous autres, nous avons déjà mangé ce matin. »

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Ces pauvres vieux ! à quelque heure qu’on les prenne, ils ont toujours mangé le matin. Le bon petit déjeuner de Mamette, c’était deux doigts de lait, des dattes et une barquette, quelque chose comme un échaudé ; de quoi la nourrir elle et ses canaris au moins pendant huit jours... Et dire qu’à moi seul je vins à bout de toutes ces provisions !... Aussi quelle indignation autour de la table ! Comme les petites bleues chuchotaient en se poussant du coude, et là-bas, au fond de leur cage, comme les canaris avaient l’air de se dire : « Oh ! ce monsieur qui mange toute la barquette ! » Je la mangeait toute, en effet, et presque sans m’en apercevoir, occupé que j’étais à regarder autour de moi dans cette chambre claire et paisible où flottait comme une odeur de choses anciennes... Il y avait surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas détacher mes yeux. Ces lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour, quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux à franges. Trois heures sonnent. C’est l’heure où tous les vieux se réveillent : « Tu dors, Mamette ? – Non, mon ami. – N’est-ce pas que Maurice est un brave enfant ? – Oh ! oui, c’est un brave enfant. » Et j’imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces deux petits lits de vieux, dressés l’un à côté de l’autre...

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Pendant ce temps, un drame terrible se passait à l’autre bout de la chambre, devant l’armoire. Il s’agissait d’atteindre làhaut, sur le dernier rayon, certain bocal de cerises à l’eau-de-vie qui attendait Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l’ouverture. Malgré les supplications de Mamette, le vieux avait tenu à aller chercher ses cerises lui-même ; et, monté sur une chaise un grand effroi de sa femme, il essayait d’arriver làhaut... Vous voyez le tableau d’ici, le vieux qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnées à sa chaise, Mamette derrière lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un léger parfum de bergamote qui s’exhale de l’armoire ouverte et des grandes piles de linge roux... C’était charmant. Enfin, après bien des efforts, on parvint à le tirer de l’armoire, ce fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d’argent toute bosselée, la timbale de Maurice quand il était petit. On me la remplit de cerises jusqu’au bord ; Maurice les aimait tant, les cerises ! Et tout en me servant, le vieux me disait à l’oreille d’un air de gourmandise : « Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir en manger !... C’est ma femme qui les a faites... Vous allez goûter quelque chose de bon. » Hélas ! sa femme les avait faites, mais elle avait oublié de les sucrer. Que voulez-vous ! on devient distrait en vieillissant. Elles étaient atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... Mais cela ne m’empêcha pas de les manger jusqu’au bout, sans sourciller. Le repas terminé, je me levai pour prendre congé de mes hôtes. Ils auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant, mais le jour baissait, le moulin était loin, il fallait partir. Le vieux s’était levé en même temps que moi.

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Mamette trouvait qu’il faisait déjà un peu frais pour me conduire jusqu’à la place .. La nuit tombait. j’entendis la chère créature qui lui disait doucement : « Tu ne rentreras pas tard.85 - . » Là-dessus.. La petite bleue nous suivait de loin pour le ramener . je ne sais pas.. mais lui ne la voyait pas. ils se regardaient en riant.. quand nous sortîmes. rayonnante. d’un petit air malin : « Hé ! hé !. mais elle n’en laissa rien paraître. » Bien sûr qu’au fond d’elle-même. le grand-père et moi. Mamette. Entre nous.. et. et les petites bleues riaient de les voir rire... et il était tout fier de marcher à mon bras comme un homme... dans leur coin les canaris riaient aussi à leur manière. » .« Mamette. je crois que l’odeur des cerises les avait tous un peu grisés. .. voyait cela du pas de sa porte.. n’est-ce pas ? » Et lui. mon habit !.. peut-être.. pendant qu’elle l’aidait à passer les manches de son habit. il marche encore. Seulement. un bel habit tabac d’Espagne à boutons de nacre. mon pauvre homme !. et elle avait en nous regardant de jolis hochements de tête qui semblaient dire : « Tout de même. Je veux le conduire jusqu’à la place..

. Pour un jour ma chère Provence s’était déguisée en pays du Nord . froid. froid. pendant que la gelée m’envoyait ses étincelles blanches et que là-haut. toute la colline grelottait.. il y avait autour de mon moulin un grand tapis de gelée blanche. descendaient vers la Camargue en criant : « Il fait froid.. dans le ciel clair. » . L’herbe luisait et craquait comme du verre . les touffes de lavandes épanouies en bouquets de cristal..86 - . que j’ai écrit ces deux ballades d’une fantaisies un peu germanique..Ballades en prose En ouvrant ma porte ce matin. de grands triangles de cigognes venues du pays d’Henri Heine. et c’est parmi les pins frangés de givre..

à travers les vitres. elle a son beau visage baigné de larmes. agiter leurs longues manches noires et incliner doctoralement leurs perruques à marteaux. M. des suisses à bedaines dorées qui causent dans les cours d’un air important. l’écuyer jure comme un païen... Les galeries sont pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d’un groupe à l’autre quêter des nouvelles à voix basse. Les Majestés n’aiment pas qu’on les voie pleurer.87 - .. à travers les grilles. les voitures vont au pas. Le gouverneur et l’écuyer du petit Dauphin se promènent devant la porte... les dames d’honneur éplorées se font de grandes révérences en essuyant leurs yeux avec de jolis mouchoirs brodés. au bout du château... attendant les décisions de la Faculté. On les voit. on entend un long hennissement plaintif.. . Dans toutes les églises du royaume. Sur les larges perrons. c’est autre chose... Les rues de la vieille résidence sont tristes et silencieuses.. Assise au chevet du petit Dauphin. Et pendant ce temps.. montent et descendent en courant les escaliers de marbre.. Des chambellans. Des marmitons passent à côté d’eux sans les saluer.La mort du dauphin Le petit Dauphin est malade. le gouverneur récite des vers d’Horace. Tout le château est en émoi.. Pour la reine... et sanglote bien haut devant tous.. il y a nombreuses assemblées de médecins en robe. Et le roi ? Où est monseigneur le roi ?.. des majordomes. M. là-bas. le petit Dauphin va mourir. Le roi s’est enfermé tout seul dans une chambre.. Dans l’Orangerie.. du côté des écuries.. comme ferait une drapière. C’est l’alezan du petit Dauphin que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa mangeoire vide.. les cloches ne sonnent plus. Aux abords du palais. le Saint-Sacrement demeure exposé nuit et jour et de grands cierges brûlent pour la guérison de l’enfant royal. les bourgeois curieux regardent.

il lui dit : « Madame la reine. et je saurai bien l’empêcher d’arriver jusqu’ici. » Pour complaire à l’enfant royal. » La reine sanglote encore plus fort. On croit qu’il dort . je ne veux pas que la mort vienne me prendre... Fais voir un peu ton grand sabre.. repose.. sous nos fenêtres ! Et malheur à la mort. Il en reconnaît un et l’appelle : « Lorrain ! Lorrain ! » Le soudard fait un pas vers le lit : « Je t’aime bien.. vous oubliez que je suis le Dauphin... A ce moment.. il faudra la tuer. plus blanc que les coussins sur lesquels il est étendu... Que cent gros canons veillent nuit et jour. si elle ose s’approcher de nous !. voyant qu’elle pleure.. le petit Dauphin. mèche allumée. et. la pertuisane au poing. Ce sont de vieux soudards à moustaches grises. Si la mort veut me prendre. Il se retourne vers sa mère. Le petit Dauphin l’écoute d’un air fort étonné. et le petit Dauphin commence à s’effrayer : « Holà ! dit-il. puis tout à coup l’interrompant : « Je comprends bien ce que vous me dites. . viennent se ranger autour de la chambre. Le petit Dauphin bat des mains en les voyant. n’est-ce pas ? » Lorrain répond : « Oui. madame la reine . l’aumônier s’approche du petit Dauphin et lui parle longtemps à voix basse en lui montrant un Crucifix. pourquoi pleurez-vous ? Est-ce que vous croyez bonnement que je m’en va mourir ? » La reine veut répondre. mon vieux Lorrain. la reine fait un signe. et quarante grands lansquenets. Sur l’heure. monseigneur. » Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannées. les yeux fermés. mais non ! Le petit Dauphin ne dort pas. Qu’on fasse venir sur l’heure quarante lansquenets très forts pour monter la garde autour de notre lit !.. et que les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi.Dans sa couchette de dentelles.88 - .. « Ne pleurez donc pas. on entend les gros canons qui roulent dans la cour .... Les sanglots l’empêchent de parler.

ce n’est rien du tout ! » Et. et il pleure amèrement.. Au milieu de son discours. c’est que là-haut. monsieur l’abbé. et le petit Dauphin a l’air de plus en plus étonné. l’aumônier se penche vers le petit Dauphin et lui parle longuement à voix basse. l’enfant royal l’interrompt avec colère : « Mais alors. crie-t-il.. le petit Dauphin se tourne vers la muraille.. d’être Dauphin. Quand l’aumônier a fini. en lui donnant beaucoup d’argent ?. Je sais que le bon Dieu est mon cousin et ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang... » Une troisième fois. » L’aumônier continue à lui parler à voix basse.89 - .. mais une chose me console. le petit Dauphin reprend avec un gros soupir : « Tout ce que vous me dites là est bien triste. . sans vouloir plus rien entendre. mais enfin est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir à ma place. je vais être encore le Dauphin.monsieur l’abbé . dans le paradis des étoiles. » Puis il ajoute. mon pourpoint d’hermine blanche et mes escarpins de velours ! Je veux me faire brave pour les anges et entrer au paradis en costume de Dauphin. en se tournant vers sa mère : « Qu’on m’apporte mes plus beaux habits.

laquais derrière. » M. et des sources sous l’herbe fine. les oiseaux ont eu peur et se sont .. M. Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe : « Venez donc par ici. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré... il vient d’apercevoir un petit bois de chênes verts qui semble lui faire signe.90 - .. La suite du discours ne vient pas.. ». la route de la Combe-aux-Fées poudroie sous le soleil du Midi. tout couverts de poussière blanche. Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux. A perte de vue. le sous-préfet tressaille. vous serez bien mieux sous mes arbres. sa culotte collante à bandes d’argent et son épée de gala à poignée de nacre.. Cocher devant. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré . monsieur le sous-préfet .. il songe au fameux discours qu’il va falloir prononcer tout à l’heure devant les habitants de la Combe-aux-Fées : « Messieurs et chers administrés. Tout à coup. Là-bas.Le sous-préfet aux champs M. il saute à bas de sa calèche et dit à ses gens de l’attendre. M. des milliers de cigales se répondent d’un arbre à l’autre. Sur les genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu’il regarde tristement... Pour cette journée mémorable. le souspréfet est séduit . Quand ils ont aperçu M.... M... son petit claque. L’air est embrasé. la suite du discours ne vient pas. qu’il va composer son discours dans le petit bois de chênes verts.. le sous-préfet est en tournée.. pour composer votre discours..... Il fait si chaud dans cette calèche !. » Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et répéter vingt fois de suite : « Messieurs et chers administrés. et sur les ormeaux du bord du chemin. la calèche de la sous-préfecture l’emporte majestueusement au concours régional de la Combe-aux-Fées. le sous-préfet a mis son bel habit brodé. au pied d’un coteau. des violettes.

.. « C’est un artiste ! dit la fauvette. commence à déclamer de sa voix de cérémonie : « Messieurs et chers administrés.. le sous-préfet. et les violettes se sont cachées dans le gazon. puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette en chagrin gaufré et en tire une large feuille de papier ministre. ni un prince. on se demande quel est ce beau seigneur en culotte d’argent.. dit le sous-préfet de sa voix de cérémonie. Le vieux rossignol répond : « Pas du tout ! » Et sur cette assurance.. – Ni un artiste..arrêtés de chanter.. c’est plutôt un prince. Un éclat de rire l’interrompt . les sources n’ont plus osé faire de bruit. qui a chanté toute une saison dans les jardins de la sous-préfecture. le crayon levé. comme si le monsieur n’était pas là. Le sous-préfet hausse les épaules et veut .. » « Messieurs et chers administrés ». ravi du silence et de la fraîcheur du bois. – Non.. interrompt un vieux rossignol. le sous-préfet invoque dans son cœur la Muse des comices agricoles. M. Les violettes demandent : « Est-ce que c’est méchant ? » « Est-ce que c’est méchant ? » demandent les violettes. pose son claque sur l’herbe. et se demande à voix basse quel est ce beau seigneur qui se promène en culotte d’argent. les oiseaux se remettent à chanter.. Je sais ce que c’est : c’est un sous-préfet ! » Et tout le petit bois va chuchotant : « C’est un sous-préfet ! c’est un sous-préfet ! » – « Comme il est chauve ! » remarque une alouette à grande huppe. relève les pans de son habit. » « C’est plutôt un prince. il se retourne et ne voit rien qu’un gros pivert qui le regarde en riant.91 - . Tout ce petit monde-là n’a jamais vu de sous-préfet. dit le bouvreuil. Impassible au milieu de tout ce joli tapage. A voix basse. sous la feuillée. perché sur son claque. M. Pendant ce temps-là. les violettes à embaumer. et s’assied dans la mousse au pied d’un jeune chêne .. et. puisqu’il a une culotte en argent . ce n’est pas un artiste. les sources à courir. dit le bouvreuil..

. qui devient tout rouge . messieurs et chers.. et dans les branches. Tout le petit bois conspire pour l’empêcher de composer son discours. messieurs et chers admi. sentez-vous comme nous sentons bon ? » Et les sources lui font sous la mousse une musique divine . dans l’herbe. Lorsque. grisé de parfums. les gens de la sous-préfecture.92 - . ivre de musique. Voile-toi la face... le sous-préfet faisait des vers. M. Il s’accoude sur l’herbe. ... ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d’horreur. sont entrés dans le petit bois. Il avait mis son habit bas.. le sous-préfet était couché sur le ventre. essaye vainement de résister au nouveau charme qui l’envahit. et la Muse des comices agricoles n’a plus qu’à se voiler la face. mais alors. des tas de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs . chassant d’un geste cette bête effrontée. » Puis il envoie les administrés au diable . tout en mâchonnant des violettes. débraillé comme un bohème... et. balbutie encore deux ou trois fois : « Messieurs et chers administrés. dégrafe son bel habit... M.. il reprend de plus belle : « Messieurs et chers administrés. » « Messieurs et chers administrés... ô Muse des comices agricoles !.. au bout d’une heure.. et tout le petit bois conspire pour l’empêcher de composer son discours.. inquiets de leur maître. » a repris le sous-préfet de plus belle ..continuer son discours : mais le pivert l’interrompt encore et lui crie de loin : « A quoi bon ? – Comment ! à quoi bon ? » dit le sous-préfet. le sous-préfet. M. et. voilà les petites violettes qui se haussent vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent doucement : « Monsieur le sous-préfet. au-dessus de sa tête.

mais là. je vis arriver chez moi – pendant que je déjeunais – un vieil homme en habit râpé. Je me suis brûlé les yeux à ce joli métier . Voilà ce que c’est que d’écrire avec du vitriol. le féroce et charmant Bixiou.. Mon silence l’inquiéta : .. Ah ! le malheureux. cagneux. l’échine basse... jusqu’aux bobèches ! » ajouta-t-il en me montrant ses paupières calcinées où ne restait plus l’ombre d’un cil. votre Bixiou. quelle détresse ! Sans une grimace qu’il fit en entrant jamais je ne l’aurais reconnu. quelques jours avant de quitter Paris. Mais lui. Parisiens. J’étais si ému que je ne trouvai rien à lui dire. La tête inclinée sur l’épaule. grelottant sur ses longues jambes comme un échassier déplumé... » Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans un regard. brûlé à fond.. ce railleur enragé qui vous a tant réjouis depuis quinze ans avec ses pamphlets et ses caricatures. sa canne aux dents comme une clarinette.. aveugle pour la vie.. très froidement : « Vous croyez que je plaisante. C’était Bixiou. mon cher. regardez mes yeux. l’illustre et lugubre farceur s’avança jusqu’au milieu de la chambre et vint se jeter contre ma table en disant d’une voix dolente : « Ayez pitié d’un pauvre aveugle !.Le portefeuille de Bixiou Un matin du mois d’octobre. « Je suis aveugle..93 - . crotté. Oui. » C’était si bien imité que je ne pus m’empêcher de rire.

O mes yeux. « Voilà tout ce que je demande. J’aurai une forte pipe en porcelaine ... Dicter ?.. et je me consolerai de ne plus écrire en faisant des cornets de tabac avec les œuvres de mes contemporains. comme dans Erckmann-Chatrian. moi . bien loin.. tous ces gens-là voulaient m’avoir parce que je les amusais ou qu’ils avaient peur de moi. c’est ma seule profession. pas sur les boulevards. je cours les ministères. Mais quoi ?. Je vais me régaler . bien entendu. Je n’ai rien dans la tête.. c’est le diable pour y arriver.. quelque part. je ne fais plus peur à personne.. maintenant .« Vous travaillez ? – Non. Mon métier. car. Pendant qu’on le servait. à présent il n’y a plus moyen. Je n’ai pas droit à cette faveur.. dans un coin des Vosges. n’est-ce pas ?. chez les ministres . ni veuve d’officier-sperrior.. le pauvre diable flairait la table avec un petit rire : « Ça a l’air bon tout ça. je n’invente rien. mais au frémissement de ses narines. Je le pris par la main. je vis qu’il mourait d’envie d’accepter.. vous savez. Je ne peux plus dessiner. Pas grand-chose. Eh bien. mes pauvres yeux ! Et l’on ne m’invite nulle part. J’étais très lancé autrefois. C’est si triste une tête d’aveugle à table. A présent. il y a si longtemps que je ne déjeune plus ! Un pain d’un sou tous les matins. Qu’est-ce que vous voulez ! Il faut qu’on mange à la maison. Pourtant les protections ne devraient pas me manquer. je ne peux plus écrire. je m’appellerai Hans ou Zébédé. en courant les ministères. . Je dînais chez le maréchal. chez le prince......94 - . Bixiou. n’étant ni mère de danseuse. c’était de voir les grimaces de Paris et de les faire . Non ! simplement un petit bureau de province. Alors j’ai pensé à un bureau de tabac . J’essaie d’accrocher un bureau de tabac. et je le fis asseoir près de moi. je déjeune.. Voulez-vous en faire autant ? » Il ne répondit pas.

« Toute ma vie se passe sur les coffres à bois des antichambres.. Au bout d’un moment.. rien que pour sentir cette odeur de papier humide et de nouvelles fraîches... je ne m’en vais qu’à la nuit. dans les départements. je fais des calembours. sans dire un mot. en rentrant. ils m’appellent : « Ce bon monsieur ! » Et moi. J’arrive le matin. C’est si bon ! et personne pour me les lire ! Ma femme pourrait bien. il se fourra le nez dans son assiette et se mit à manger avidement.. A chaque minute.. allez ! A l’intérieur. Et dire qu’ils sont en France quarante mille galopins à qui notre profession faire venir l’eau à la bouche ! Dire qu’il y a tous les jours. Aussi les huissiers me connaissent.. Il faut être du métier pour comprendre cela. une locomotive qui chauffe pour nous apporter des panerées d’imbéciles affamés de littérature et de bruit imprimé !. si la misère de Bixiou pouvait te servir de leçon ! » Là-dessus.. quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines commencent à sentir bon. Pauvre homme ! il n’avait pas encore l’habitude. Voilà où j’en suis arrivé après vingt ans de succès tapageurs. mais elle ne veut pas : elle . je vous prie. C’était pitié de le voir faire..... il perdait son pain. Quelquefois le soir. Ah ! les bandits . ou je dessine d’un trait sur un coin de leur buvard de grosses moustaches qui les font rire..Passez-moi le pain. j’en achète un. il reprit : « Savez-vous ce qu’il y a encore de plus horrible pour moi ? C’est de ne plus pouvoir lire mes journaux.. tâtonnait pour trouver son verre..95 - . sa fourchette. voilà la fin d’une vie d’artiste !. pour gagner leur protection. ils me l’auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac. à l’heure où l’on allume les poêles et où l’on fait faire un tour aux chevaux de Son Excellence sur le sable de la cour . Ah ! province romanesque. je me promène dans tous les ministères avec ma pétition.. Depuis six mois.

je ne sais quelle fantaisie le piquant. Nous sommes dans les bonnes œuvres jusqu’au cou. Il commença à la déguster par petites fois. son verre à la main.96 - . Et triste ! et laide ! plus laide que moi. que saisje encore ?. donnez-moi encore un peu de cette eaude-vie. de vous raconter mes histoires de famille. non. pour avoir une bouche de moins à nourrir. promena un instant autour de lui sa tête de vipère aveugle... Allons. avec le sourire aimable du monsieur qui va parler. elle ne veut pas. . une fois mariées. et les huissiers n’y sont pas faciles à dérider... celle-là s’est crue obligée de devenir bigote... il n’y a pas plus bégueules qu’elles.... d’un air attendri. Qu’est-ce que cela peut vous faire à vous ?. Si ma fille était chez nous. si c’est possible. la Sainte-Enfance.. C’est tous d’anciens professeurs. Il faut que je me mette en train. mais à un point !. celle-là ! Il n’y a pas neuf ans qu’elle est au monde. Eh bien. je l’ai fait entrer à Notre-Dame-des-Arts. Ah.. puis.. » Je lui versai son eau-de-vie.prétend qu’on trouve dans les faits divers des choses qui ne sont pas convenables. mais depuis que je suis aveugle. un monstre !.. les petits Chinois. « Encore une qui me donne de l’agrément. il se leva. elle a déjà eu toutes les maladies.. moi.. Tout à coup.. elle . Est-ce qu’elle ne voulait pas me faire frictionner les yeux avec l’eau de la Salette ! Et puis. Ce serait cependant une bonne œuvre de me lire mes journaux. d’une voix stridente. ces anciennes maîtresses. En sortant d’ici je vais à l’instruction publique.. Ah çà ! mais je suis bon. le pain bénit. comme pour haranguer un banquet de deux cents couverts : « Aux arts ! Aux lettres ! A la presse ! » Et le voilà parti sur un toast de dix minutes.. la plus folle et la plus merveilleuse improvisation qui soit jamais sortie de cette cervelle de pitre. elle me les lirait.. Depuis que j’en ai fait Mme Bixiou.... Que voulez-vous ! je n’ai jamais su faire que des charges. les quêtes.

Duruy se trouvèrent de sa visite ce matin-là . il me demanda l’heure et s’en alla. toujours la même : « Cher et regretté ! pauvre cher ! » à un malheureux dont on refuse de payer la tombe . nos assemblées soi-disant littéraires.. d’un air farouche... puis nos morts de l’année. raconté. J’aurais voulu m’en aller loin. Quelle haine. de tout salir. si mal en train qu’après le départ de ce terrible aveugle. toutes les cocasseries d’un monde excentrique. Son toast fini. croyant toujours entendre le ricanement de dégoût qu’il avait eu en me parlant de sa fille. de la Tombola s’en allant faire « gna. Ah ! le misérable.. toutes nos misères ... » aux Tuileries avec sa sébile et son habit barbeau . Et me baissant. où l’on se détrousse. où l’on s’égorge. où l’on s’étripe. gna. sentir quelque chose de bon. je reconnus son portefeuille. je sentis quelque chose rouler sous mon pied. gesticulé par un grimacier de génie. à soins cassés. le vieux baron T. dans notre monde. ma plume me faisait horreur. près de la chaise où l’aveugle s’était assis. où l’on parle intérêts et gros sous bien plus que chez les bourgeois. grand Dieu ! que de fiel ! quel besoin de baver sur tout. était aussi renommée . J’ignore comment les huissiers de M. l’oraison funèbre de M.97 - ... nos papotages..... mais je sais bien que jamais de ma vie je ne me suis senti si triste. les enterrements à réclames. Tout à coup. qui ne le quitte jamais et qu’il appelle en riant sa poche à venin. Cette poche. Et j’arpentais ma chambre avec fureur.. et ceux qui se sont suicidés.. Mon encrier m’écœurait. un gros portefeuille luisant.. vous aurez alors une idée de ce que fut l’improvisation de Bixiou. voir des arbres. ce qui n’empêche pas qu’on y meure de faim plus qu’ailleurs . toutes nos lâchetés. fumier d’encre. son verre bu. et ceux qui sont devenus fous . sans me dire adieu. enfer sans grandeur. figurez-vous tout cela. gna. le délégué..Figurez-vous une revue de fin d’année intitulée : Le Pavé des Lettres en 186* . courir. nos querelles. détaillé.

une écriture d’aveugle : Cheveux de Céline. Allons. rougeole.. comme d’un bonnet de fillette. On disait qu’il y avait des choses terribles là-dedans. Voilà ce qu’il y avait dans le portefeuille de Bixiou. commençant toutes : Mon cher papa. Cheveux de Céline coupés le 13 mai. Un paquet de lettres écrites sur du papier à fleurs. en grosse écriture tremblée.. Le dégoût. scarlatine. et sur l’enveloppe. des enfants de Marie. vous êtes tous les mêmes. convulsions. D’anciennes ordonnances pour des maladies d’enfants : croup. le jour de son entrée là-bas. et signées : Céline Bixiou. (La pauvre petite n’en avait pas échappé une !) Enfin une grande enveloppe cachetée d’où sortaient. trop gonflé. il me fallut les ramasser l’un après l’autre.. . et tous les papiers avaient roulé sur le tapis . Le vieux portefeuille... des blagues féroces. coupés le 13 mai. s’était crevé en tombant.que les fameux cartons de M. et puis pour finir :. Girardin.. un rire infernal. l’ironie... deux ou trois crins jaunes tout frisés . Parisiens.98 - . L’occasion se présentait belle pour m’en assurer.

et je m’étais promis de vous offrir aujourd’hui quelque chose de joyeux. Tous les jours. et des pleins paniers de contes galants. des orphéons de mésanges .. au lieu du joli conte badin que je m’étais promis de vous faire.99 - . Autour de chez moi tout n’est que soleil et musique . En vérité.. tant sa tête était lourde et son crâne démesuré.. il m’envoie les éclaboussures de ses tristesses. madame. j’ai eu comme un remords. je viens d’apprendre la mort misérable du pauvre Charles Barbara. et les belles filles brunes qu’on entend rire dans les vignes. Pourquoi serais-je triste. puis les pâtres qui jouent du fifre. Il vécut cependant et grandit au soleil comme un beau plant d’olivier . les cigales .. madame. le matin. les courlis qui font : « Coureli ! coureli ! » . après tout ? Je vis à mille lieues des brouillards parisiens.. de follement joyeux. j’ai des orchestres de culs-blancs. je devrais plutôt expédier aux dames des poèmes couleur de rose. dans le pays des tambourins et du vin muscat. madame.. l’endroit est mal choisi pour broyer du noir . les médecins pensaient que cet enfant ne vivrait pas. Il tombait souvent. Lorsqu’il vint au monde. Eh bien.. à midi. En lisant votre lettre.. non ! je suis encore trop près de Paris. seulement sa grosse tête l’entraînait toujours. jusque dans mes pins. et mon moulin en est tout en deuil. une cervelle toute en or. Adieu les courlis et les cigales ! Je n’ai plus le cœur à rien de gai. et c’était pitié de le voir se cogner à tous les meubles en marchant.La légende de l’homme à la cervelle d’or A la dame qui demande des histoires gaies. il roula du haut d’un perron et vint donner du front contre . vous n’aurez encore aujourd’hui qu’une légende mélancolique. Je m’en suis voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes. oui. Un jour. Il était une fois un homme qui avait une cervelle d’or . Voilà pourquoi. sur une colline lumineuse. A l’heure même où j’écris ces lignes.

qu’il jeta fièrement sur les genoux de sa mère.un degré de marbre. il quitta la maison paternelle et s’en alla par le monde en gaspillant son trésor. « On vous volerait. Un jour. et semant l’or sans compter. on aurait dit que sa cervelle était inépuisable. un morceau gros comme une noix. avec deux ou trois gouttelettes d’or caillées dans ses cheveux blonds. comme ils l’avaient élevé et nourri jusque-là. mon beau trésor ! » lui répondait sa mère. Puis tout ébloui des richesses qu’il portait dans la tête. il retournait jouer tout seul.. on ne lui trouva qu’une légère blessure. et à mesure on pouvait voir les yeux s’éteindre. A dix-huit ans seulement.. ivre de sa puissance. où son crâne sonna comme un lingot.. royalement. Alors le petit avait grand-peur d’être volé . s’épouvanta de l’énorme brèche qu’il avait déjà faite à son lingot : il était temps de s’arrêter. sur l’heure même – comment ? par quels moyens ? la légende ne l’a pas dit – il s’arracha du crâne un morceau d’or massif. en le relevant. ses parents lui révélèrent le don monstrueux qu’il tenait du Destin . sans rien dire. Du train dont il menait sa vie.100 - . fou de désirs. L’enfant n’hésita pas .. C’est ainsi que les parents apprirent que l’enfant avait une cervelle en or.. Elle s’épuisait cependant. . resté seul parmi les débris du festin et les lustres qui pâlissaient. le pauvre petit lui-même ne se douta de rien. mais. ils lui demandèrent en retour un peu de son or. De temps en temps.. il demandait pourquoi on ne le laissait plus courir devant la porte avec les garçonnets de la rue. La chose fut tenue secrète . au matin d’une débauche folle. et. et se trimbalait lourdement d’une salle à l’autre. On le crut mort . enfin. le malheureux. la joue devenir plus creuse.

. le pauvre homme fut réveillé en sursaut par une douleur à la tête. et lui ne savait jamais dire non .. qui l’aimait bien aussi. mais qui préférait encore les pompons. Il aimait du meilleur de son âme une petite femme blonde. les plumes blanches et les jolis glands mordorés battant le long des bottines. Une nuit... fuyant les tentations. de peur de la peiner.. une effroyable douleur . L’homme à la cervelle d’or s’en alla vivre à l’écart.. Par malheur.. un ami l’avait suivi dans sa solitude. Quelquefois cependant la peur . Le pauvre homme répondait : « Oh ! oui.. Encore un peu de cervelle qu’on lui emportait !. l’ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau. A quelque temps de là. dans un rayon de lune. même. Entre les mains de cette mignonne créature – moitié oiseau.101 - .. il lui cacha jusqu’au bout le triste secret de sa fortune. il se dressa éperdu. ce fut une existence nouvelle.Dès lors. du travail de ses mains.. l’homme à la cervelle d’or devint amoureux. soupçonneux et craintif comme un avare. et cet ami connaissait son secret. tâchant d’oublier lui-même ces fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher. moitié poupée – les piécettes d’or fondaient que c’était un plaisir. et vit. et cette fois tout fut fini. bien riches ! » Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crâne innocemment. Elle avait tous les caprices . « Nous sommes donc bien riches ? » disait-elle.

Cloches à toute volée. a peine quelques parcelles aux parois du crâne. Du fond de son arrière-boutique. avec ce qui lui en restait. qui êtes si riche ! achetez-moi quelque chose de bien cher. pour les porteurs. à l’heure où les bazars s’illuminent. et lui disait : « Mon mari. il avait des envies d’être avare . la marchande entendit un grand cri . Il en donna pour l’église. elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout. puis. Alors on le vit s’en aller dans les rues. qui s’accotait au comptoir et la regardait douloureusement d’un air hébété. l’air égaré. Le trésor touchait à sa fin . et. » Et il lui achetait quelque chose de bien cher. un matin. Aussi..102 - . Le soir. trébuchant comme un homme ivre... rien ne lui parut trop beau. se disait-il en souriant . en sortant du cimetière. larmes d’argent dans le velours. sans qu’on sût pourquoi. « Je sais quelqu’un à qui ces bottines feraient bien plaisir ». Que lui importait son or maintenant ?. pour les revendeuses d’immortelles : il en donna partout. lourds carrosses tendus de noir.le prenait. la petite femme mourut. et resta là longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de cygne.. comme un oiseau. il s’arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout un fouillis d’étoffes et de parures reluisait aux lumières. il ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse. mais alors la petite femme venait vers lui en sautillant. chevaux empanachés.. Cela dura ainsi pendant deux ans .. le veuf fit faire à sa chère morte un bel enterrement. Il tenait d’une main les . il entra pour les acheter. les mains en avant. ne se souvenant déjà plus que la petite femme était morte.

. la légende de l’homme à la cervelle d’or. et paient en bel or fin. Malgré ses airs de conte fantastique. avec leur moelle et leur substance.. et présentait l’autre main toute sanglante.bottines bleues à bordure de cygne.103 - .. avec des raclures d’or au bout des ongles. quand ils sont las de souffrir. Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre de leur cerveau. .. C’est pour eux une douleur de chaque jour : et puis. madame. les moindres choses de la vie. Telle est. cette légende est vraie d’un bout à l’autre.

housse de sparterie bleue et blanche. avec un jardin devant. Je fis le chemin tout d’une haleine. Il pleuvait. les fermes closes. De loin en loin.. mais j’entends derrière quelqu’un qui marche et qui parle à haute . pompon rouge.. une trique en bois de myrte. une vieille encapuchonnée dans sa mante feuille-morte. j’ai cru me réveiller rue du Faubourg-Montmartre. c’est la dernière maison à main gauche. Les chiens seuls au logis. et en route ! Personne aux champs.. Pas moyen de lire en route ce jour-là. j’aperçus devant moi les petits bois de cyprès au milieu desquels le pays de Maillane s’abrite de peur du vent.. à travers la brume. Le logis du poète est à l’extrémité du pays . et la tramontane vous la jetait à pleins seaux dans la figure. dans son petit village de Maillane. J’entre doucement. puis.Le poète Mistral Dimanche dernier. en me levant... et enfin. après trois heures de marche. sitôt parti . sur la route de Saint-Rémy – une maisonnette à un étage. et tout de suite l’envie m’est venue d’aller me réchauffer un brin auprès de Frédéric Mistral. des mules en tenue de gala. mon Montaigne.. tout le monde était à la grand-messe. Personne ! La porte du salon est fermée. le ciel était gris. une barque sur la roubine et un pêcheur debout qui lance son épervier. Quand je passai devant l’église.. le serpent ronflait. là-bas. et je vis les cierges reluire à travers les vitres de couleur. ce grand poète qui vit à trois lieues de mes pins.. une charrette de routier avec sa bâche ruisselante.. grelots d’argent – emportant au petit trot toute une carriole de gens de mas qui vont à la messe . La pluie tombait par torrents.. J’ai eu peur de passer chez moi cette froide journée de pluie. une couverture.. le moulin triste.104 - .. Pas un chat dans les rues du village. Sitôt pensé.. Notre belle Provence catholique laisse la terre se reposer le dimanche.

et marchant à grands pas. – Il est là. le jour de Noël. » Pendant qu’il me parlait. vous avez cru que c’était là Mistral. le bureau – un pauvre petit bureau de receveur d’enregistrement – tout chargé de vieux bouquins et de dictionnaires.voix. Faut-il attendre que la strophe soit finie ?. celui que j’ai surpris dimanche dernier dans son village. sa photographie par Etienne Carjat. avec un col droit et un grand chapeau qui le gênait autant que sa gloire. élégant comme un pâtre grec. la procession... « Comment ! c’est toi ! cria Mistral en me sautant au cou . avec un bon sourire.. et où j’ai passé déjà de si belles heures. qui doit paraître à la fin de cette année. Il n’y a qu’un Mistral au monde.. la farandole. Ma foi ! tant pis. ce n’était pas lui.105 - . le chaperon de feutre sur l’oreille. le nouveau poème de Frédéric Mistral. le portrait du poète par Hébert. très ému. les deux fauteuils de paille. la bonne idée que tu as eue de venir !.. et que vous l’avez vu dans vos salons. zou ! nous allons voir danser les jolies filles. près de la fenêtre. j’aperçus un gros cahier ouvert. Mistral y travaille depuis sept . dans un coin. le feu de l’inspiration aux pommettes. lorsque le poète de Maillane est venu chez vous montrer Paris à sa Mireille. la Vénus sans bras et la Vénus d’Arles sur la cheminée.. Je m’arrête un moment dans le petit couloir peint à la chaux. les mains dans ses poches. que je n’avais pas vu depuis si longtemps. en faisant des vers. nous déjeunons. ce sera magnifique. ce Chactas en habit de ville. et. Au milieu de ce bureau. C’était Calendal... je regardais avec émotion ce petit salon à tapisserie claire.. La mère va rentrer de la messe . la main sur le bouton de la porte. les taureaux. Non. en jaquette.. sa rouge taillole catalane autour des reins. Toujours le canapé à carreaux jaunes. c’est la fête de Maillane.. superbe.. Ce poème. Ah ! Parisiens. Rien n’était changé..... Tout juste aujourd’hui.... Ce pas et cette voix me sont bien connus. l’œil allumé. sans gilet. Il travaille. et puis. Le cœur me bat. Nous avons la musique d’Avignon.. entrons.

. pourtant. A ce moment.. J’en ay assez de pas un.. « J’en ay assez de peu. D’ailleurs. la vieille bannière dans un coin . des bouteilles. J’en ay assez d’un.ans. Vous comprenez. et que c’est bien Mistral dont Montaigne aurait pu dire : « Souvienne-vous de celuy à qui. et je le feuilletais. La pauvre vieille femme ne connaît que son provençal et se sentirait mal à l’aise pour causer avec des Français.. il n’ose s’en séparer encore. traîne la table au milieu du salon. plein d’émotion. et ouvre la porte aux musiciens en me disant : « Ne ris pas... en tire des verres. je suis conseiller municipale.. devant la fenêtre. qu’on a causé gravement de la fête. On pose les tambourins sur les chaises.. Mistral a beau écrire en provençal. on a besoin d’elle à la cuisine. et voilà mon Mistral qui court à l’armoire.. si la farandole sera aussi belle que l’an dernier.. il travaille ses vers comme si tout le monde devait les lire dans la langue et lui tenir compte de ses efforts de bon ouvrier. répondit-il... les musiciens se retirent et vont donner l’aubade chez les autres conseillers. on a toujours une strophe à polir.. Oh ! le brave poète. En un tour de main la table est dressée : un beau linge blanc et deux couverts. . je sais que lorsque Mistral a du monde. sa mère ne se met pas à table. et le vin cuit circule..106 - . comme on demandait à quoy faire il se peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de guère de gens. si les taureaux se comporteront bien. une rime plus sonore à trouver. Je connais les usages de la maison . Puis quand on a vidé quelques bouteilles à la santé de Frédéric. » Je tenais le cahier de Calendal entre mes mains. Ils viennent me donner l’aubade. la mère de Mistral arrive. » La petite pièce se remplit de monde. Tout à coup une musique de fifres et de tambourins éclate dans la rue. et voilà près de six mois qu’il en a écrit le dernier vers .

des figues. de la confiture de moût.107 - . en battant la mesure de ses vers avec la main. – Non ! non !. et les douze travaux d’Hercule ne sont rien à côté des siens. j’écoutais l’histoire du petit pêcheur provençal. Moi... Calendal ! Calendal ! » Mistral se résigne. Le tout arrosé de ce bon châteauneuf-du-pape qui a une si belle couleur rose dans les verres. « Nous avions dit que nous sortirions.... et de sa voix musicale et douce.. Calendal n’était qu’un pêcheur . si Dieu veut. les fifres passaient et repassaient dans les rues avec les tambourins. un enfant de Cassis.. les pétards éclataient sur la place. l’amour en fait un héros. il entame le premier chant : D’une fille folle d’amour. fait le poète en souriant.Dieu ! le joli repas que j’ai fait ce matin-là : un morceau de chevreau rôti. les coudes sur la nappe. Au dessert. Les taureaux de Camargue. des raisins muscat. Un pauvre petit pêcheur d’anchois. . je vais chercher le cahier du poème. A présent que j’ai dit la triste aventure.. du fromage de montagne. Je chanterai. qu’on menait courir. mugissaient. il entreprend des choses miraculeuses. et je l’apporte sur la table devant Mistral. Pour gagner le cœur de sa mie – la belle Estérelle –. Au-dehors. les cloches sonnaient les vêpres. des larmes dans les yeux.

Il faut aller voir la fête. plantez des poteaux à télégraphe. s’étant mis en tête d’être riche. et quand Calendal redescend. il a inventé de formidables engins de pêche. dans les rochers de Lure.. la Provence de la montagne –. il rencontre deux partis de compagnons venus là pour vider leur querelle à grands coups de compas sur la tombe de maître Jacques. où jamais bûcheron n’osa monter. « Assez de poésie ! dit Mistral en fermant son cahier. s’il vous plaît.. ses mœurs.. une forêt de cèdres inaccessibles. Voilà l’histoire de Calendal. le pêcheur d’anchois obtient l’amour d’Estérelle. Et maintenant. et ramène au port tout le poisson de la mer. les vieux arbres gênants tombent et roulent au fond des abîmes.. et il est nommé consul par les habitants de Cassis. Pendant trente jours. Il y avait là-haut.108 - . Des entreprises surhumaines !. tout un peuple naïf et libre qui a trouvé son grand poète avant de mourir.. chassez la langue provençale des écoles ! La Provence vivra éternellement dans Mireille et dans Calendal. qu’il va relancer jusque dans son aire... ses légendes.. le comte Sévéran. à la Sainte-Baume. Il s’y installe tout seul pendant trente jours. en récompense de tant d’exploits. on entend le bruit de sa hache qui sonne en s’enfonçant dans les troncs. c’est la Provence – la Provence de la mer. un Provençal qui a fait la charpente du temple de Salomon. avec son histoire. lui. Mais qu’importe Calendal ? Ce qu’il y a avant tout dans le poème. parmi ses coupe-jarrets et ses concubines.Une fois. Une autre fois. c’est un terrible bandit des gorges d’Ollioules. Enfin. » . Calendal y va. tracez des chemins de fer. ses paysages.. l’un après l’autre.. La forêt crie . et apaise les compagnons en leur parlant. Calendal se jette au milieu de la tuerie. il ne reste plus un cèdre sur la montagne. Quel rude gars que ce petit Calendal ! Un jour.

et tout le joli train des fêtes de Provence. Nous arrivâmes à temps pour voir rentrer la procession. et bientôt. crucifix encadrés de soie blanche. ostensoirs. commença autour de la flamme une ronde folle. qui devait durer toute la nuit. nous montâmes dans la chambre de Mistral. bannières roses à fleurs d’or. devant le petit café où Mistral va faire. l’étrangle-chat. au milieu des psaumes.. et le ciel reluisait joyeusement sur les toits rouges mouillés de pluie. tout le village était dans les rues . on avait allumé un grand feu de joie. dais de velours vert. Il y a quatre ans. pénitents bleus. nous allâmes voir les taureaux. lorsque l’Académie donna à l’auteur de Mireille le prix de trois mille francs.Nous sortîmes .. Sur la place. « Si nous faisions tapisser et plafonner ta chambre ? dit-elle à son fils. sa partie avec son ami Zidore. et des cloches qui sonnaient à toute volée. trop las pour courir encore. La nuit tombait quand nous rentrâmes à Maillane. le jeu de l’outre. la jeunesse prenait place . confréries de filles voilées.. avec deux grands lits. sur un appel de tambourins. saintes de faïence coloriées comme des idoles avec de gros bouquets à la main. les luttes d’hommes. Des lanternes de papier découpé s’allumaient partout dans l’ombre . La farandole s’organisait. La procession finie. les saints remisés dans leurs chapelles.109 - .. C’est une modeste chambre de paysan. pénitents gris. chapes. puis les jeux sur l’aire.. grands saints de bois dédorés portés à quatre épaules. Après souper. tout cela ondulant au vent dans la lumière des cierges et du soleil. Mme Mistral eut une idée. pénitents blancs. Les murs n’ont pas de papier .. un grand coup de bise avait balayé le ciel. bruyante. . Ce fut pendant une heure un interminable défilé de pénitents en cagoule. des litanies. le soir. les solives du plafond se voient. les trois sauts.

On apporte sur la table un magnifique service en faïence de Moustiers. Au fond de chaque assiette. dessiné en bleu dans l’émail. des pigeons venant boire aux grands bénitiers remplis d’eau de pluie. plus de balustres aux perrons. Ça. songeant à l’état de ruine où il a trouvé sa langue maternelle et ce qu’il en a fait. et. une strophe pour chaque assiette. autant de petits poèmes d’un travail naïf et savant. achevés comme un tableautin de Théocrite. des poules picorant dans la cour d’honneur. j’admirais cet homme au-dedans de moi. voilà qu’un beau jour le fils d’un de ces paysans s’éprend de ces grandes ruines et s’indigne de les voir ainsi . deux ou trois familles de paysans qui se sont bâti des huttes dans les flancs du vieux palais. J’avais emporté le cahier de Calendal dans la chambre et je voulus m’en faire lire encore un passage avant de m’endormir. » Et la chambre est restée toute nue . ceux qui ont frappé chez Mistral ont toujours trouvé sa bourse ouverte. Puis. Mistral choisit l’épisode des faïences. Aussi il faut voir avec quel amour sont décrites ces belles faïences .... le trèfle des ogives cassé. que les reines ont parlée autrefois et que maintenant nos pâtres seuls comprennent. Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue provençale. mais tant que l’argent des poètes a duré. l’âne broutant dans la chapelle où l’herbe pousse.– Non ! non ! répondit Mistral. c’est l’argent des poètes. des porcs vautrés sous les fines colonnettes des galeries. je me figurais un de ces vieux palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles : plus de toits. toute l’histoire du pays tient là-dedans.110 - . plus qu’aux trois quarts latine. on n’y touche pas. Le voici en quelques mots : C’est dans un grand repas je ne sais où. le blason des portes mangé de mousse.. parmi ces décombres. plus de vitraux aux fenêtres. et enfin. il y a un sujet provençal .

vite. où logèrent des papes et des impératrices. c’est la langue provençale.111 - . relève les tours. Ce palais restauré. remet des boiseries aux murs. et. . c’est Mistral. il chasse le bétail hors de la cour d’honneur . des vitraux aux fenêtres. vite. et met sur pied le vaste palais d’autre temps. à lui tout seul il reconstruit le grand escalier. Ce fils de paysan. les fées lui venant en aide. redore la salle du trône.profanées .

les truites. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château.. As-tu mis le vin dans les burettes ? – Oui.. puisque c’est moi qui ai aidé à les remplir. Depuis midi nous n’avons fait que plumer des faisans. toutes les carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs.. Donne-moi vite mon surplis.. qu’est-ce que tu as encore aperçu à la cuisine ?. les surtouts ciselés. mon révérend.... mon révérend. .. les fleurs.. Garrigou ? – Grosses comme ça. des. des gelinottes. La plume en volait partout.. Et la vaisselle d’argent. – Oh ! Dieu ! il me semble que je les vois. Garrigou.... Puis de l’étang on a apporté des anguilles. Garrigou ?. M. mon révérend.. des truites. Enormes !.. les candélabres !... – Oui. Et avec les dindes. deux dindes magnifiques bourrées de truffes. Mais dame ! il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l’heure en sortant de la messe de minuit.. – Jésus Maria ! moi qui aime tant les truffes !. Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. sans compter le bailli ni le tabellion. des carpes dorées... le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage.112 - ... des huppes... – Grosses comment..Les trois messes basses Conte de Noël 1 « Deux dindes truffées. Vous serez au moins quarante à table. Ah ! vous êtes bien heureux d’en être.... – Oh ! toutes sortes de bonnes choses.. J’en sais quelque chose. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant. j’ai mis le vin dans les burettes.. tellement elle était tendue. des coqs de bruyère.

.. et il ne faut pas nous mettre en retard.mon révérend !. ancien prieur des barnabites... soutenu par l’idée qu’au sortir de la . entre le révérend dom Balaguère.. Donc. tout ce brave peuple marchait allègrement. présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage... l’esprit déjà troublé par toutes ces descriptions gastronomiques. le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des cloches. l’odeur des truffes me suit partout. » Dehors. Ils grimpaient la côte en chantant par groupes de cinq ou six. le père en avant. ils se répétait à lui-même en s’habillant : « Des dindes rôties.113 - . des carpes dorées. allons.. C’étaient des familles de métayers qui venaient entendre la messe de minuit au château... Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier coup de la messe . » Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l’an de grâce mil six cent et tant. la lanterne en main. Meuh !. Malgré l’heure et le froid. à mesure. surtout la nuit de la Nativité... mon enfant. car vous saurez que le diable. pendant que le soi-disant Garrigou (hum ! hum !) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle seigneuriale.. ce soir-là. Gardons-nous du péché de gourmandise. les femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se serraient et s’abritaient. ou du moins ce qu’il croyait être le petit clerc Garrigou. des truites grosses comme ça !.. et. et.. des lumières apparaissaient dans l’ombre aux flancs du mont Ventoux. – Allons. Rien que d’avoir flairé ces belles dindes. le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie du château . et son petit clerc Garrigou.. en haut duquel s’élevaient les vieilles tours de Trinquelage. avait pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché de gourmandise. car voilà que minuit est proche.

pour se rendre à la chapelle. pleine de carrosses. sur le fond sombre du bâtiment. il fallait. et.messe il y aurait. la bise piquait. de pignons. maître Arnoton ! – Bonsoir. par làdessus. de valets. allaient. qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces compliquées. aux étincelles courant dans des cendres de papier brûlé. précédé de porteurs de torches.. les métayers reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage : « Bonsoir. le choc des cristaux et de l’argenterie remués dans les apprêts d’un repas . Tout en haut de la côte. table mise pour eux en bas dans les cuisines... s’agitaient à toutes les fenêtres. comme tous les ans. le carrosse d’un seigneur. comme à tout le monde : « Quel bon réveillon nous allons faire après la messe ! » 2 Drelindin din !. faisait miroiter ses glaces au clair de lune.. traverser la première cour. et une foule de petites lumières qui clignotaient. venaient. sur la rude montée. faisait dire aux métayers. une vapeur tiède. toute claire du feu des torches et de la flambée des cuisines. de chaises à porteurs. gardait fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. le fracas des casseroles. le château apparaissait comme le but. bonsoir. et ressemblaient. ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles. . comme au chapelain.. comme au bailli. bonsoir.114 - . mes enfants ! » La nuit était claire. et un fin grésil glissant sur les vêtements sans les mouiller. Drelindin din !. avec sa masse énorme de tours. On entendait le tintement des tournebroches. à la lueur des falots enveloppés de brume. De temps en temps.. les étoiles avivées de froid . Passé le pont-levis et la poterne. le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu noir.

plus tôt nous serons à table. Puis viennent les gras majordomes. vêtus de noir avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés. les piqueurs. une cathédrale en miniature aux arceaux entrecroisés. coiffée d’une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière mode de la cour de France. les métayers avec leurs familles . aux boiseries de chêne. deux notes graves parmi les soies voyantes et les damas brochés. la buée qui monte des couvercles . messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans l’église tout en fête et tiède de tant de cierges allumés. sur les bancs. dépêchons-nous. toutes ses clefs pendues sur le côté à un clavier d’argent fin. les tapisseries ont été tendues. tout contre la porte qu’ils entrouvrent et referment discrètement. tous les cierges allumés. les fourneaux où brûle un feu de forge. c’est le bas office. Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des distractions à l’officiant ? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou. les pages. Et que de monde ! Et que de toilettes ! Voici d’abord. le sire de Trinquelage. cette sonnette du diable. Plus bas on voit. le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu’au réveillon. Plus tôt nous aurons fini. ont pris place la vieille marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage. les servantes. Au fond.115 - .. et près de lui tous les nobles seigneurs invités. les intendants. cette enragée petite sonnette qui s’agite au pied de l’autel avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps : « Dépêchons-nous. en habit de taffetas saumon. le bailli Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy. » Le fait est que chaque fois qu’elle tinte. Dans la chapelle du château. assis dans les stalles sculptées qui entourent le chœur.. sur des prie-Dieu garnis de velours. et enfin. là-bas. montant jusqu’à hauteur des murs. dame Barbe.C’est la messe de minuit qui commence. Il se figure les cuisiniers en rumeur. En face.

il fait signe à son clerc ou celui qu’il croit être son clerc.. car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes consécutives.entrouverts. esquisse . se relève... bourrées. et avec eux il entre dans la grande salle déjà prête pour le festin. Garrigou !) étalés sur un lit de fenouil. Drelindin din ! C’est la seconde messe qui commence. et deux ou trois fois. et avec elle commence aussi le péché de dom Balaguère. sans omettre une génuflexion . Si vive est la vision de ces merveilles. Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes. les flacons couleur de rubis. Drelindin din !. les faisans écartant leurs ailes mordorées. les paons habillés de leurs plumes. sans passer une ligne. « Vite. et. et cette fois le malheureux officiant tout abandonné au démon de gourmandise. tendues. se rue sur le missel et dévore les pages avec l’avidité de son appétit en surexcitation. qu’il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur les broderies de la nappe d’autel. lui crie de sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou. sans perdre une minute. et dans cette buée deux dindes magnifiques. et tout marche assez bien jusqu’à la fin de la première messe . puis. avec un bouquet d’herbes odorantes dans leurs narines de monstres. et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah ! bien oui. le digne homme débite son office très consciencieusement.. l’écaille nacrée comme s’ils sortaient de l’eau. Frénétiquement.116 - . Ô délices ! voilà l’immense table toute chargée et flamboyante.. dépêchons-nous ». les pyramides de fruits éclatant parmi les branches vertes.. il se baisse. vite. « Et d’une ! » se dit le chapelain avec un soupir de soulagement . A part ces légères méprises. au lieu de Dominus vobiscum il se surprend à dire le Benedicite. marbrées de truffes.

. sans ouvrir la bouche.. Stutuo !. suant. sans prendre le temps de respirer. mais.. en envoyant des éclaboussures de tous les côtés...... il dégringole les marches de l’autel et. pa. « Dom.. Il n’y a plus que quelques pas à faire pour arriver à la salle à manger . Les mots à moitié prononcés. s’achèvent en murmures incompréhensibles. les génuflexions. Les plats fument. Oh ! Dieu !.117 - . là... les vins .. et tout le temps la damnée petite sonnette est là qui tinte à leurs oreilles. raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. dit Balaguère... se bousculent...les signes de croix. rouge.. « Mea culpa... puis. scum !. il les.. les dindes rôties sont là. Sa vision s’accentue. Drelindin din !. ps. les carpes dorées. Drelindin din !.. ps. A peine s’il étend ses bras à l’Evangile. –.. C’est la troisième messe qui commence. comme ces grelots qu’on met aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.. ce qui prendrait trop de temps.. » répond Garrigou . « Oremus ps. s’il frappe sa poitrine au Confiteor... hélas ! à mesure que le réveillon approche. pa.. Il les touche. » Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raison de la cuve.. tous deux barbotent dans le latin de la messe. « Et de deux ! » dit le chapelain tout essoufflé .... Entre le clerc et lui c’est à qui bredouillera le plus vite. l’infortuné Balaguère se sent pris d’une folie d’impatience et de gourmandise... Versets et répons se précipitent..

saute le Pater.. il commence par sauter un verset. qui eux aussi pensent à réveillonner..118 - .. le malheureux !. Et c’est ce qu’il fait. Maître Arnoton. tourne les feuillets deux par deux.. L’étoile de Noël en route dans les chemins du ciel. ne sont pas fâchés que la messe aille ce train de poste . de plus en plus vite. A moins de tricher tout à fait le bon Dieu et de lui escamoter sa messe. vite. et toutes les phases de ce singulier office se confondent sur les bancs dans une foule d’attitudes diverses.. renverse les burettes. s’asseyent quand les autres sont debout .. Puis l’Epître est trop longue. murmure la vieille douairière en agitant sa coiffe avec égarement. vers la petite étable. secouant son grelot enragé. il ne la finit pas.embaument . ses grandes lunettes d’acier sur le nez. et quand dom Balaguère. et par bonds et par élans se précipite ainsi dans la damnation éternelle. et sans cesse secoue la petite sonnette de plus en plus fort. . se tourne vers l’assistance en criant de toutes ses forces : « Ite missa est ». pâlit d’épouvante en voyant cette confusion. les uns se lèvent quand les autres s’agenouillent. la figure rayonnante. Satanas !) qui le seconde avec une merveilleuse entente. Il ne prononce plus les mots. encore plus vite » Mais comment pourrait-il aller plus vite ? Ses lèvres remuent à peine. toujours suivi de l’infâme Garrigou (vade retro. passe devant le Credo sans entrer. puis deux. tous ces braves gens. la petite sonnette lui crie : « Vite.. cherche dans son paroissien où diantre on peut bien en être. et. effleure l’Evangile. De tentation en tentation. là-bas. salue de loin la préface. Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants ! Obligés de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n’entendent pas un mot. bouscule les pupitres.. Mais au fond. lui relève sa chasuble. « L’abbé va trop vite On ne peut pas suivre ».

3 Cinq minutes après. une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines.119 - . le chapelain au milieu d’eux.. au matin. la foule des seigneurs s’asseyait dans la grande salle. et je vous laisse à penser comme il y fut reçu. de rumeurs .. à Noël.. Le vent fait battre sa porte disjointe.. notre maître à tous. il arriva dans le ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit. il y a des nids aux angles de l’autel et dans l’embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu depuis longtemps. l’herbe encombre le seuil . sans avoir eu seulement le temps de se repentir . de cris. puis. « Retire-toi de mes yeux. illuminé de haut en bas. Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au pays des olives.il n’y a qu’une voix dans la chapelle pour lui répondre un « Deo gratias » si joyeux. et le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de gelinotte.. Tant il but et mangea. le pauvre saint homme. Ah ! tu m’as volé une messe de nuit. Ta faute est assez grande pour effacer toute une vie de vertu. noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape et de bon jus de viandes. Cependant il paraît que tous les ans. qu’on se croirait déjà à table au premier toast du réveillon. Aujourd’hui le château de Trinquelage n’existe plus. et qu’en allant aux messes et aux réveillons. de rires.. Eh bien ! tu m’en paieras trois cents en place. » .. qu’il mourut dans la nuit d’une terrible attaque. dans un bouquet de chênes verts. Le château. les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air. retentissait de chants.. . si entraînant. et tu n’entreras en paradis que quand tu auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi. mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux. mauvais chrétien ! lui dit le souverain Juge.

tous l’air vieux. s’agiter des ombres indécises. Sous le porche de la chapelle. dans la nef en ruine. poussiéreux. mes enfants !. et voici ce qu’il avait vu. réveillés par toutes ces lumières. comme si les anciens bancs existaient encore.. vers minuit. vieux carillon qui avait l’air d’être à dix lieues. hôtes habituels de la chapelle. Soudain.. un vieux. éteint. fatigué. un petit vieillard de taille enfantine. rien. Tout était silencieux. qui secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes. s’approcha doucement et. se trouvant un peu en ribote. agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix. De temps en temps. en récitant des oraisons dont on . Jusqu’à onze heures. fané. des seigneurs chamarrés du haut en bas.. des oiseaux de nuit. Vous en rirez si vous voulez. inanimé. il s’était perdu dans la montagne du côté de Trinquelage . mais un vigneron de l’endroit. et ce qui amusait beaucoup Garrigue.même sous la neige et le vent. c’était un certain personnage à grandes lunettes d’acier. on marchait. allait et venait devant l’autel. m’a affirmé qu’un soir de Noël. venaient rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si elle avait brûlé derrière une gaze . habillé de vieil or. maître Arnoton ! – Bonsoir. on chuchotait : « Bonsoir. des paysans en jaquettes fleuries ainsi qu’en avaient nos grands-pères. eut un singulier spectacle. qui était très brave.120 - . » Quand tout le monde fut entré. regardant par la porte cassée. mon vigneron.. Garrigue vit trembler des feux. Dans le fond. bonsoir. nommé Garrigue. sans doute un descendant de Garrigou. Tous ces gens qu’il avait vus passer étaient rangés autour du chœur.. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle.. à genoux au milieu du chœur. Bientôt. pendant qu’un prêtre. un carillon sonna tout en haut du clocher. dans le chemin qui monte.

. c’était dom Balaguère. en train de dire sa troisième messe basse. Bien sûr. .n’entendait pas un mot..121 - .

Pour bien connaître les oranges. perdu dans le roulement des voitures. les milliers d’oranges disséminées par les rues. en Corse. font songer à quelque arbre de Noël gigantesque qui secouerait sur Paris ses branches chargées de fruits factices. banal dans sa rondeur. l’arbre. leur écorce éclatante. Je me . les tas de pommes . entassées dans leurs petites charrettes ambulantes. des spectacles du dimanche. les oranges ont l’air triste de fruits tombés ramassés sous l’arbre. en Algérie.122 - . dans l’air bleu doré. où l’arbre n’a rien laissé qu’une mince attache verte. toutes ces écorces traînant dans la boue du ruisseau. ne fait qu’une courte apparition au plein air des jardins publics. ce fruit cueilli au loin. Et leur parfum exquis se mêle à l’odeur du gaz. les fêtes qu’il accompagne. elles longent tristement les trottoirs. A la vitrine claire des étalages. de la confiserie. déguisé. à la porte des prisons et des hospices. leur donnent un aspect étrange. à la lueur sourde d’une lanterne en papier rouge. Pas un coin où on ne les rencontre.Les oranges Fantaisie A Paris. leur parfum exagéré dans ces pays de saveurs tranquilles. A l’heure où elles vous arrivent. Le papier de soie qui l’entoure. tient de la sucrerie. l’atmosphère tiède de la Méditerranée. un peu bohémien. Un cri monotone et grêle les escorte. parmi les paquets de biscuits. de la serre chaude où il passe l’hiver. car pendant que le fruit nous arrive directement du Midi à pleines caisses. contribuent à cette impression. devant l’entrée des bals. il faut les avoir vues chez elles. transformé. choisies et parées . On en vient à oublier qu’il faut des orangers pour produire les oranges. taillé. Par les soirées brumeuses. aux îles Baléares. en plein hiver pluvieux et froid. au bruit des crin-crins. Aux approches de janvier surtout. le fracas des omnibus : « A deux sous la Valence ! » Pour les trois quarts des Parisiens. en Sardaigne. à la poussière des banquettes du paradis.

. C’étaient des fruits superbes. et puis l’horizon était si . Quelles bonnes heures j’ai passées dans ce jardin ! Au-dessus de ma tête. l’immense mer bleue.123 - . avec un bruit mat. les orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs parfums d’essences. c’était la mer. descendaient jusqu’à la route. si pur. aux portes de Blidah . c’était le bois d’orangers. Ils me paraissaient exquis. un rayonnement discret comme de l’or voilé de claires étoffes blanches. la neige semblait une poussière de nacre. plus hauts.rappelle un petit bois d’orangers. Cela donnait vaguement l’impression d’une fête d’église. de soutanes rouges sous des robes de dentelles. Mais mon meilleur souvenir d’oranges me vient encore de Barbicaglia. détachée tout à coup. le dôme d’un marabout. un grand jardin auprès d’Ajaccio où j’allais faire la sieste aux heures de chaleur.. je ne sais par quel phénomène ignoré depuis trente ans. et tous les fruits poudrés à frimas avaient une douceur splendide. une orange mûre. sur la terre pleine. Tout de suite après. verte à sa base. et doraient l’air environnant avec cette auréole de splendeur qui entoure les fleurs éclatantes. pendant que j’étais là. d’un rouge pourpre à l’intérieur. de dorures d’autel enveloppées de guipures. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et droite comme des sorbets sur des plateaux de laque. tombait près de moi comme alourdie de chaleur.. De temps en temps. plus espacés qu’à Blidah. Dans cet air algérien si léger. et au-dessus l’énorme masse de l’Atlas. avec des moutonnements. Çà et là des éclaircies laissaient voir à travers les branches les remparts de la petite ville. c’est là qu’elles étaient belles ! Dans le feuillage sombres lustré. les fruits avaient l’éclat de verres de couleur. vernissé. poudrée à blanc. Je n’avais qu’à allonger la main. sans écho. et Blidah se réveilla transformée. dont le jardin n’était séparé que par une haie vive et un fossé. couronnée de neige comme d’une fourrure blanche. Elle avait des reflets de plumes de paon blanc. Ici les orangers. Une nuit. le minaret d’une mosquée.. Le plus beau. un flou de flocons tombés. cette zone de frimas et d’hiver se secoua sur la ville endormie.

la chaleur. les deux cyprès de sa porte d’entrée. Le tambour visé s’arrêtait. lui donnaient l’aspect d’une bastide marseillaise. des éclats de tambour me réveillaient en sursaut. un regard circulaire pour voir d’où venait la superbe orange roulant devant lui dans le fossé . ce murmure cadencé. C’était un petit coin de terre bourgeoisement dessiné.. les pauvres diables venaient se mettre au pied du jardin. une inscription que je voyais de loin creusée dans la pierre. j’apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs sur les pantalons rouges. Ainsi comprise. Je me souviens aussi que tout à côté de Barbicaglia. Ah ! qu’on était bien pour dormir dans le jardin de Barbicaglia ! Quelquefois cependant. Avec cela le mouvement du flot agitant l’atmosphère à de grandes distances. Et ils tapaient ! et ils avaient chaud ! Alors. J’avais d’abord cru à une maison de campagne . et séparé seulement par un petit mur bas. sur la route. il y avait un jardinet assez bizarre que je dominais de la hauteur où je me trouvais. en y regardant mieux. m’arrachant de force à mon hypnotisme. la mort est moins lugubre que . C’étaient de malheureux tapins qui venaient s’exercer en bas. rendre visite à ses morts. me firent reconnaître un tombeau de famille corse. Au fond. Il y avait une minute d’hésitation. Tout autour d’Ajaccio. Pour s’abriter un peu de la lumière aveuglante que la poussière de la route leur renvoyait impitoyablement. la croix qui la surmontait. Pas une ligne d’ombre. au meilleur moment de la sieste. il y a beaucoup de ces petites chapelles mortuaires. l’odeur des oranges. dressées au milieu de jardins à elles seules. dans l’ombre courte de la haie. bordées de buis très vert.. Ses allées blondes de sable. mais.124 - . le dimanche. la mer mettait des espaces bleus éblouissants comme des morceaux de verre brisé qui miroitaient dans la brume de l’air. puis il la ramassait bien vite et mordait à pleines dents sans même enlever l’écorce. A travers les trous de la haie. sans en distinguer le texte. je m’amusais à leur jeter quelques-uns de ces beaux fruits d’or rouge qui pendaient près de ma main. La famille y vient. un bâtiment de pierre blanche avec des jours de caveau au ras du sol.beau ! Entre les feuilles.

il resserrait la bêche. et cette sieste sans fin mettait tout autour d’elle. accablante à force de vie.. et son voisinage n’avait rien d’attristant. les râteaux. enlevait les fleurs fanées avec un soin minutieux . arrosait. Dans le grand silence radieux. au soleil couchant. tout cela avec la tranquillité. le sentiment de l’éternel repos. puis. tous les bruits amortis et la porte du caveau refermée chaque fois discrètement. ce brave homme travaillait avec un certain recueillement.. il entrait dans la petite chapelle où dormaient les morts de sa famille . parmi la nature troublante. . la sérénité d’un jardinier de cimetière. bêchait. je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les allées. De ma place. le ciel plus haut. Pourtant.dans la confusion des cimetières. l’entretien de ce petit jardin ne troublait pas un oiseau. comme s’il eût craint de réveiller quelqu’un. les grands arrosoirs .125 - . Tout le jour il taillait les arbres. Des pas amis troublent seuls le silence. sans qu’il s’en rendit bien compte. Seulement la mer en paraissait plus immense.

des rouliers couchés sous les hangars en attendant la fraîche. poudroyait entre les jardins d’oliviers et de petits chênes. un après-midi de juillet. d’animation. la route blanche. les chevaux fumants qu’on dételait. une voix joyeuse. deux grandes auberges qui se regardent face à face de chaque côté du chemin. embrasée. assourdissante. à temps pressés. sous un grand soleil d’argent mat qui remplissait tout le ciel. C’était ce qu’on appelle le relais de Saint-Vincent : cinq ou six mas.Les deux auberges C’était en revenant de Nîmes.... Il faisait une chaleur accablante. le fracas des billards. au contraire. un grand bâtiment neuf. D’un côté. de charrettes .126 - . qui semble la sonorité même de cette immense vibration lumineuse. les bouchons de limonade qui sautaient. la diligence arrêtée devant. A pris son broc d’argent. Rien que la vibration de l’air chaud et le cri strident des cigales. qui chantait à faire trembler les vitres : La belle Margoton Tant matin s’est levée. musique folle. toutes les portes ouvertes. . des coups de poing sur les tables. tout au bout du pays. A l’intérieur. éclatante. Pas une tache d’ombre. des volets . et.. L’auberge d’en face. de longues granges à toiture rouge.. A perte de vue. un abreuvoir sans eau dans un bouquet de figuiers maigres. Je marchais en plein désert depuis deux heures. les voyageurs descendus buvant à la hâte sur la route dans l’ombre courte des murs : la cour encombrée de mulets. des cris. plein de vie. était silencieuse et comme abandonnée. pas un souffle de vent. le choc des verres. un groupe de maisons blanches se dégagea de la poussière de la route. et dominant tout ce tumulte. devant moi. Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. des jurons. quand tout à coup. A l’eau s’en est allée.. De l’herbe sous le portail.

par grappes. dans l’embrasure d’une croisée. crevassée. il y avait une femme debout contre la vitre. si pitoyable. un billard crevé qui tendait ses quatre blouses comme des sébiles. couleur de terre. les marches du seuil calées avec des pierres de la route.cassés. Quand j’ouvris la porte. que c’était une charité vraiment de s’arrêter là pour boire un coup. collées aux vitres. un frémissement d’ailes comme si j’entrais dans une ruche.. Pourtant ce n’était pas une vieille femme . « Qu’est-ce que vous voulez ? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux. ce fut un bourdonnement. sur la porte un rameau de petit houx tout rouillé qui pendait comme un vieux panache. dormaient là dans une chaleur malsaine et lourde. En entrant. je trouvai une longue salle déserte et morne. un vieux comptoir. que le jour éblouissant de trois grandes fenêtres sans rideaux fait plus morne et plus déserte encore.. mais les larmes l’avaient toute fanée. un divan jaune. encadrée dans de longues barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous. Au fond de la salle.. Je l’appelai deux fois : « Hé ! l’hôtesse ! » Elle se retourna lentement et me laissa voir une pauvre figure de paysanne. Et des mouches ! des mouches ! jamais je n’en avais tant vu : sur le plafond... dans les verres. très occupée à regarder dehors.. – M’asseoir un moment et boire quelque chose. ridée.127 - . » . Tout cela si pauvre. Quelques tables boiteuses où traînaient des verres ternis par la poussière.

« Ce n’est donc pas une auberge.. souffler. et elle retourna bien vite prendre sa place devant la fenêtre.. je l’entendais remuer de grosses clefs. Quand elle fut bien sûre que je parlais sérieusement. Puis elle passait dans la pièce du fond .. et se prenait la tête comme si elle désespérait d’en venir à bout. dit l’étrange créature . épousseter. c’est une auberge. Par moments la malheureuse s’arrêtait. – C’est trop gai pour moi. j’eus devant moi une assiettée de passerilles (raisins secs).128 - .. ici ? » La femme soupira : « Si. comme si elle ne comprenait pas. j’essayai de la faire causer.Elle me regarda très étonnée.. essuyant des verres. un vieux pain de Beaucaire aussi dur que du grès.. On sentait que ce voyageur à servir était tout un événement.. remuant des bouteilles. » Et. un gros soupir... J’aime mieux rester chez vous. Tout en buvant. fouiller dans la huche au pain. Mais pourquoi n’allez-vous pas en face comme les autres ? C’est bien plus gai. Après un quart d’heure de ce manège. laver des assiettes. l’hôtesse se mit à aller et venir d’un air très affairé. ouvrant des tiroirs. sans attendre sa réponse. dérangeant les mouches. sans bouger de sa place.. De temps en temps. un sanglot mal étouffé. « Vous êtes servi ». et une bouteille de piquette. . je m’installai devant une table... si vous voulez. tourmenter des serrures.

.. j’ai les fièvres. C’est une Arlésienne qui tient l’auberge. le front toujours appuyé contre la vitre. » Elle disait cela d’une voix distraite.. qui est son amant. on trouve que c’est trop triste. » et par là-dessus la formidable voix de tantôt reprenant de plus belle : A pris son broc d’argent... les filles accourues sur la porte qui criaient : « Adiousias !. à me consumer. les fanfares du postillon.. il se fit un grand mouvement. des repas de chasse pendant le temps des macreuses... On entendait des coups de fouet.. .129 - . sans personne. A l’eau s’en est allée : De là n’a vu venir Trois chevaliers d’armée. Moi. monsieur. Là-bas. Le conducteur.. indifférente.. Chez nous.. lui amène la diligence.. Le monde aime mieux aller en face. Les rouliers font un détour pour passer par chez elle. adiousias !. au contraire. La diligence s’ébranlait dans la poussière. de Jonquières.. une belle femme avec des dentelles et trois tours de chaîne d’or au cou. Mais depuis que les voisins sont venus s’établir. de l’autre côté de la route. un tas d’enjôleuses pour chambrières.. Tout à coup. mes deux petites sont mortes. il lui en vient de la pratique. Je ne suis pas belle. des voitures toute l’année. Aussi... Le fait est que la maison n’est pas bien agréable. n’est-ce pas. Elle a toute la jeunesse de Bezouce. on rit tout le temps. nous avons tout perdu.« Il ne vous vient pas souvent du monde. c’était différent : nous avions le relais. Il y avait évidemment dans l’auberge d’en face quelque chose qui la préoccupait... de Redessan.. jamais personne. ma pauvre femme ? – Oh ! non. je reste ici tout le jour. Avec ça. Quand nous étions seuls dans le pays.

stupéfait.130 - .. et se tournant vers moi : « Entendez-vous.. mon pauvre José va boire en face. Alors.. le voilà qui recommence. les mains en avant avec de grosses larmes qui la faisaient encore plus laide. Puis. c’est mon mari. belle mignonne ! » . A cette voix l’hôtesse frissonna de tout son corps.. « Comment ? votre mari. quand il s’ennuie trop... ils n’aiment pas voir pleurer . » Et tremblante... d’un air navré. me dit-elle tout bas. et moi. monsieur ? Les hommes sont comme ça. Il va donc là-bas lui aussi ? » Alors elle.. l’Arlésienne le fait chanter. Chut !. N’est-ce pas qu’il chante bien ? » Je la regardai. je pleure toujours depuis la mort des petites.. elle était là comme en extase devant la fenêtre à écouter son José chanter pour l’Arlésienne : Le premier lui a dit : « Bonjour.. et comme il a une belle voix. mais avec une grande douceur : « Qu’est-ce que vous voulez. c’est si triste cette grande baraque où il n’y a jamais personne.

ont tissé leurs toiles dans tous les coins. Dans ma petite chambre d’hôtel. A une des fenêtres de la division.. . sur le coup de deux heures. relu l’admirable lettre sur la mort de La Boétie. je découvre un volume dépareillé de Montaigne. vient de se ranger autour de son chef. Nous en avons pour longtemps.... Cela nous changera un peu des tambourins et des cigales.... le général paraît... La musique du 3e de ligne.. entre une histoire très détaillée de l’enregistrement et quelques romans de Paul de Kock. sur la place.... Décidément. en tombant sur le rebord de la croisée. et que. Chaque goutte.. la fenêtre ouverte sur les remparts arabes. j’essaie de me distraire en allumant des cigarettes.. Me voilà plus rêveur et plus sombre que jamais. Pauvre diable de marabout ! Qui lui aurait dit cela.A Milianah Notes de voyage Cette fois...131 - .. il y a trente ans. Ouvert le livre au hasard. qu’un jour il porterait au milieu de la poitrine un gros cadran municipal. Il va pleuvoir. On a mis à ma disposition toute la bibliothèque de l’hôtel . Quelques gouttes de pluie tombent déjà. je vous emmène passer la journée dans une jolie petite ville d’Algérie.. J’arrive sur la grande place.. Les grosses araignées du matin.. qu’un peu de pluie n’épouvante pas. entouré de ses demoiselles . Deux heures sonnent à l’horloge de la ville – un ancien marabout dont j’aperçois d’ici les grêles murailles blanches. Mon livre me glisse des mains et je passe de longs instants à regarder cette étoile mélancolique.. Ding ! Dong ! voilà les cloches parties !. il donnerait aux églises de Milianah le signal de sonner les vêpres ?. à deux ou trois cents lieues du moulin... cette chambre est triste. qu’on appelle pensées philosophiques... Allons dehors. Dimanche triste. les crêtes du mont Zaccar s’enveloppent de brume. fait une large étoile dans la poussière entassée là depuis les pluies de l’an dernier. tous les dimanches.... le ciel est gris.. le sous-préfet se .

emmena ses chevaux et ses femmes. ce gris après-midi de dimanche ? Bon ! la boutique de Sid’Omar est ouverte. aujourd’hui elle m’émeut jusqu’aux larmes. Vinrent les Français. que les orgues de Barbarie jouaient l’hiver dernier sous mes fenêtres. Quoiqu’il ait une boutique. ils ne songent à rien qu’à compter leurs mesures. ses chevaux et ses femmes. ivres de rythme et de tapage. pilla ses palais. Sid’Omar. Une demidouzaine de petits Arabes à moitié nus jouent aux billes dans un coin avec des cris féroces.... deux. deux. La colère de .. ses faucons. pour se venger. dans de jolis palais très frais. Oh ! comme ils sont heureux les musiciens du 3e ! L’œil fixé sur les doubles croches.promène de long en large au bras du juge de paix. trois. et je m’éloigne.. « Une. Hélas ! moi qui ne suis pas de la musique.. et vécut là quelques années comme un grand seigneur philosophe parmi ses lévriers. d’abord notre ennemi et l’allié d’Abd-el-Kader. Sid’Omar se réfugia dans Milianah avec sa mère qu’il adorait. Leur âme. pleins d’orangers et de fontaines.. cette musique me fait peine. « Une.132 - . Où pourrais-je bien le passer. partez ! » La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy. entra dans Milianah en l’absence de Sid’Omar. et fit écraser la gorge de sa mère sous le couvercle d’un grand coffre. rasa ses orangers. toute leur âme tient dans ce carré de papier large comme la main – qui tremble au bout de l’instrument entre deux dents de cuivre.. A la mort de son père. trois. le fils d’un ancien dey d’Alger qui mourut étranglé par les janissaires. partez ! » Tout est là pour ces braves gens .. finit par se brouiller avec l’émir et fit sa soumission. L’émir. jamais les airs nationaux qu’ils jouent ne leur ont donné le mal du pays. Cette mazurka m’ennuyait autrefois . un vieux juif en guenilles vient chercher un rayon de soleil qu’il avait laissé hier à cet endroit et qu’il s’étonne de ne plus trouver. Là-bas.. Sid’Omar n’est point un boutiquier. Entrons chez Sid’Omar. C’est un prince du sang.

J’entre. Aujourd’hui dimanche. En dépit de l’âge et de la petite vérole.. dans leur burnous. deux braseros. les témoins sont convoqués . personne ne bouge. Voici le cas. Ruiné par la guerre.. tout autour de la salle. Rendezvous est pris pour le jour même. mais encore aujourd’hui. sur un grand coussin de soie jaune . où il vit bourgeoisement. C’est là que Sid’Omar donne audience et rend la justice.. on le prend volontiers pour arbitre.. Il sort peu . . un regard de femme. puis. et une petite tasse de café dans un fin coquetier de filigrane. quand on parle d’Abd-el-Kader devant lui. il me fait signe d’écouter. Le mobilier de cette pièce n’est pas riche : des murs blancs peints à la chaux. l’assistance est nombreuse. Les chefs indigènes l’ont en grande vénération. son visage est resté beau : de grands cils. Un Salomon en boutique. l’air d’un prince.133 - . Chacun d’eux a près de lui une grande pipe. de longues pipes. un doigt sur les lèvres. Quand une discussion s’élève. un sourire charmant. Sid’Omar revint à Milianah . il devient pâle et ses yeux s’allument. La guerre finie. et nous n’eûmes pas de meilleur ni de plus féroce soldat que lui tant que dura notre guerre contre l’émir. un banc de bois circulaire. il ne lui reste de son ancienne opulence qu’une ferme dans la plaine du Chétif et une maison à Milianah. Sid’Omar envoie à ma rencontre son plus charmant sourire et m’invite de la main à m’asseoir près de lui. on le trouve tous les après-midi dans une boutique attenant à sa maison et qui ouvre sur la rue. Une douzaine de chefs sont accroupis. avec ses trois fils élevés sous ses yeux. les deux parties sont convenues de porter le différend devant Sid’Omar et de s’en remettre à son jugement. Sid’Omar a soixante ans.Sid’Omar fut terrible : sur l’heure même il se mit au service de la France. Le caïd des Beni-Zougzougs ayant eu quelque contestation avec un juif de Milianah au sujet d’un lopin de terre. et son jugement fait loi presque toujours. des coussins. De sa place.

penche la tête. Sid’Omar – dieu de l’ironie – sourit en écoutant. furieux. se précipite derrière lui. Toutefois le zouge de paix fera bien mieux notre affaire.. le bouquin d’ambre aux lèvres.. L’Espagnol. s’agenouille. Sid’Omar est juste. déclarer qu’il aime mieux s’en rapporter au juge de paix des Français qu’à Sid’Omar. s’approchant d’Iscariote.. mais à la pantomime du juif. je devine tout ce beau discours : « Nous ne doutons pas de Sid’Omar. Le juif – vieux.. » L’auditoire.. Dès qu’il est rentré – le juif se relève et promène un regard sournois sur la foule bariolée qui l’entoure.. casquette en velours – lève le nez au ciel. . zouge de paix.tout à coup voilà mon juif qui se ravise. Sid’Omar est sage. L’affaire en est là à mon arrivée. et vient seul. qui revient à chaque instant. Il sort.134 - . – L’auditoire est toujours impassible.. lui verse sur la tête un plein panier d’imprécations de toutes langues. barbe terreuse. baise les babouches de Sid’Omar. l’œil noyé. Iscariote tombe à genoux. Allongé sur son coussin. certain vocable français trop gros monsieur pour qu’on le répète ici. Le fils de Sid’Omar. venu là comme témoin du caïd. Retenir ce trait de l’éducation arabe.. zouge de paix. Soudain.. mais gazouillant de plus belle son éternel zouge de paix.. veste marron. au mot : Zouge de paix. le juif est interrompu par un énergique caramba ! qui l’arrête net . joint les mains... un peu honteux. rentre dans la boutique.. tremblant de peur. indigné. bas bleus. Je ne comprends pas l’arabe.... Sid’Omar toujours souriant. quitte sa place et. sans témoins. au milieu de sa plus belle période. Le juif s’est relevé et gagne la porte à reculons. demeure impassible comme un Arabe qu’il est. roule des yeux suppliants. le rejoint dans la rue et par deux fois vli ! vlan le frappe en plein visage. qui comprend le français.. en même temps un colon espagnol. les bras en croix.. L’Espagnol. rougit d’entendre un mot pareil en présence de son père et sort de la salle. de toutes couleurs – entre autres.

« Mais toi.. vite. son panier de grenades sur la tête.. tous unis dans la haine du juif et joyeux d’en voir maltraiter un.. mes frères ! Vite à l’homme d’affaires ! Vite au zouge de paix !. tu l’as vu. cette Mahonaise au teint de brique qui se sauve en riant.. Vous l’avez vu.. Par bonheur deux de ses coreligionnaires passent dans la rue à ce moment. . Le cafetier remplit les tasses. vous autres. l’oreille basse.... puis.. tu seras témoin. Il n’a rien vu non plus. Au milieu du brouhaha et de la fumée..... vous avez vu qu’on a battu le vieux ! » S’ils l’ont vu !. Le juif les avise : « Vite.. Kaddour. bien. elle n’a rien vu. il n’a rien vu.... Je crois bien. » L’Arabe dégage son burnous et repousse le juif.. on rit à belles dents. ». Nègres...... j’ai envie d’aller rôder un peu du côté d’Israël pour . ce petit Maltais dont les yeux de charbon luisent méchamment derrière sa barrette ... Iscariote hésite un instant... tu étais là. Achmed... Le Nègre crache en signe de mépris et s’éloigne . Grand émoi dans la boutique de Sid’Omar.. se démener.135 - . . il n’a rien vu : juste au moment. Le juif a beau crier. pas de témoin ! personne n’a rien vu. rallume les pipes. tu l’as vu. Mahonais. On cause.Il y a là des gens de tout cuir – Maltais. prier. je gagne la porte doucement . prenant un Arabe par le pan de son burnous : « Tu l’as vu.... il tournait la tête. Arabes –. bien. rasant les murailles.. crie le malheureux Iscariote à un gros Nègre en train d’éplucher une figure de Barbarie. Tu seras témoin. Le chrétien m’a frappé. tu as vu le chrétien me battre... Il ne sait rien.

Une forte indemnité est seule capable de le guérir . . le pauvre Iscariote a l’air plus mort que vif. moussiou ». Au quartier juif.. le visage entouré de bandelettes noires. Les hommes – en casquette de velours. Personne aux échoppes. s’approche de moi d’un air piteux.. aussi ne le mène-t-on pas chez le médecin. Les femmes. Ne crains rien . me crie le bon Sid’Omar. un grand mouvement se fait dans la foule. je remercie. Ils l’ont presque tué. comme on nous traite ! C’est un vieillard ! regarde. vont d’un groupe à l’autre en miaulant. on se précipite. raides comme des idoles de bois dans leurs robes plates à plastron d’or. frère . » De vrai... venge-nous. par groupes.136 - . venge le peuple juif. « Viens dîner ce soir. puant la poix et le vieux cuir. pâles. bourreliers – tout Israël est dans la rue. On s’empresse. L’affaire fait déjà grand bruit. J’accepte.savoir comment les coreligionnaires d’Iscariote ont pris l’affront fait à leur frère. bouffies. tailleurs.... Appuyé sur des témoins. Au moment où j’arrive. Il passe devant moi – l’œil éteint. le visage défait ... Les pauvres juifs.. me dit-il. Me voilà dehors.. ne marchant pas. avec de gros soupirs : « Tu vois. se traînant. le juif – héros de l’aventure passe entre deux haies de casquettes sous une pluie d’exhortations : « Venge-toi. en bas de laine bleue – gesticulent bruyamment. tu as la loi pour toi. » Un affreux nain. Brodeurs... tout le monde est sur pied. mais chez l’agent d’affaires..

ni cautionnement. on la prendrait pour une mairie de village. ces messieurs reçoivent leurs clients au café de la grand-place et donnent leurs consultations – les donnentils ? – entre l’absinthe et le champoreau.137 - . je trouve l’interprète aux prises avec deux grands braillards entièrement nus sous de longues couvertures crasseuses. ni stage. Dans tous les cas. Cette antichambre bédouine exhale – quoique en plein air – une forte odeur de cuir humain. paraît-il.Il y a beaucoup d’agents d’affaires en Algérie. Dans le bureau. Du dehors. commissionnaire. interprète. Il suffit pour cela de savoir un peu de français. sans examens. Ils sont là une cinquantaine à faire antichambre. avec son chapeau d’ardoises et le drapeau français qui flotte dessus. C’est vers le grand café de la place que le digne Iscariote s’achemine. on les compte par douzaines. d’arabe. En sortant du quartier juif. écrivain public. teneur de livres. Comme à Paris nous nous faisons hommes de lettres. d’avoir toujours un code dans ses fontes. expert. le long du mur. et la colonie en a plus qu’il ne lui en faut. De cigarette en cigarette. et sur toute chose le tempérament du métier. d’espagnol. Les fonctions de l’agent sont très variées : tour à tour avocat. c’est le maître Jacques de la colonie. je passe devant la maison du bureau arabe. courtier. Je connais l’interprète. flanqué de ses deux témoins. Le métier est bon. presque autant que de sauterelles. Seulement Harpagon n’en avait qu’un de maître Jacques. avoué. accroupis. je finirai bien par le tuer. En général. il a cet avantage qu’on y peut entrer de plain-pied. et racontant d’une . Ne les suivons pas. entrons fumer une cigarette avec lui. on se fait agent d’affaires en Algérie. Rien qu’à Milianah. pour éviter les frais de bureau. dans leur burnous.. ce dimanche sans soleil ! La cour qui précède le bureau est encombrée d’Arabes en guenilles.. Passons vite.

Pluie. pâle. J’enfile une porte au hasard. à l’aise au bivouac arabe comme aux soirées de la sous-préfète. et toujours se montre par les rues. ce costume d’interprète . Un joli costume. Celui-ci – avec sa tunique de drap fin et ses guêtres à boutons de nacre – fait le désespoir et l’envie de toute la garnison. sirocco. mais l’homme a eu la moitié du bras mangée. ganté de blanc. et comme l’interprète de Milianah le porte bien ! Ils ont l’air taillés l’un pour l’autre. Le costume est bleu de ciel avec des brandebourgs noirs et des boutons d’or qui reluisent.. L’interprète est blond. rose. tonnerre.. et je tombe au milieu d’une nichée de . s’est battu dans le Zaccar avec une panthère. Détaché au bureau arabe. tout frisé . un peu bavard – il parle tant de langues ! un peu sceptique – il a connu Renan à l’école orientaliste ! grand amateur de sport. il n’a qu’un rival : le sergent du bureau arabe. Comme dandysme. La foule se presse autour d’un indigène de haute taille.. un joli hussard bien plein d’humour et de fantaisie . fier. voilà mon homme. son bras gauche entouré de linges sanglants. et chaque fois on l’arrête dans la cour pour lui entendre raconter son histoire. avec de grands registres sous le bras. et faisant le couscous comme pas un. cette histoire de chapelet volé menace d’être fort longue. Cet homme. frisé de frais. drapé dans un burnous noir.. et ne vous étonnez pas que les dames en raffolent. La panthère est morte . il est dispensé des corvées. attaché contre sa poitrine. De temps en temps. Bonsoir ! je n’attends pas la fin. il y a huit jours. Décidément. il écarte son burnous et montre. mazurkant mieux que personne. abritons-nous. A peine suis-je dans la rue. il vient se faire panser au bureau arabe. Soir et matin. C’est une autorité. On l’admire et on le redoute.138 - . d’une belle voix gutturale. et je regarde. voilà un violent orage qui éclate. pour tout dire . Il parle lentement. En m’en allant je trouve l’antichambre en émoi.mimique enragée je ne sais quelle histoire de chapelet volé. éclairs. Vite. Je m’assieds sur une natte dans un coin. Parisien.

139 - .. elle allaite un petit enfant tout nu en bronze rouge. Chez Sid’Omar. De grands lévriers maigres. L’orage diminue. on l’appelle la cour des pauvres. Près de moi. En chantant.. recommandé au baron Brisse. dîner somptueux.. je remarque un poulet aux amandes.. Comme vin. une bande de petits juifs gambade à l’entour. rien que du champagne. de gros bracelets de fer aux poignets et aux chevilles. L’agent se charge de l’affaire : il demandera au tribunal deux mille francs d’indemnité. où chantent deux ou trois fontaines. en pilant l’orge et donnant le sein. Tous les visages rayonnent.. du bras resté libre. La pluie. tout couverts de vermine. elle pile de l’orge dans un mortier de pierre. Il s’appuie sur son agent d’affaires . chante un air bizarre à trois notes mélancoliques et nasillardes. la gorge et les jambes découvertes. une jeune femme. En traversant la grand-place. je tâche de faire bonne contenance. et. Profitant d’une embellie. presque belle. ses témoins marchent joyeusement derrière lui . sans parler à personne. et. Adossé contre un des piliers de la galerie. il est temps.bohémiens. chassée par un vent cruel. Sid’Omar en boit un peu – quand les . inonde parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. Cette cour tient à la mosquée de Milianah . viennent rôder autour de moi d’un air méchant. c’est le refuge habituel de la pouillerie musulmane.. empilés sous les arceaux d’une cour moresque.. une tortue à la viande – un peu lourde mais du plus haut goût – et des biscuits au miel qu’on appelle bouchées du kadi. Les bohémiens sont à terre. je regarde la pluie qui ricoche sur les dalles coloriées de la cour. Excellent repas turc. couchés par tas. Entre autres plats. je me hâte de quitter cette cour des miracles et je me dirige vers le dîner de Sid’Omar . un couscous à la vanille. La bohémienne n’y prend point garde et continue à chanter sous la rafale.. La salle à manger ouvre sur une élégante cour moresque. j’ai encore rencontré mon vieux juif de tantôt. Malgré la loi musulmane.

. Les galeries sont très fières parce qu’elles ont des chaises de paille....serviteurs ont le dos tourné.. prétentieux.. font l’office de lustres. nous passons dans la chambre de notre hôte. Le café pris. Tout autour de la salle. Le parterre est debout.. tant bien que mal déguisé en salle de spectacle.. le ciel. hélas !.. Il y en a deux pourtant qui m’intéressent . les clairons des spahis n’ont pas encore sonné la retraite. Après dîner.. c’est encore et toujours cet éternel féminin des petits théâtres de province. rien n’y manque. un long couloir obscur.. Me voici devant le théâtre. La pièce est déjà commencée quand j’arrive. l’orchestre sur des bancs. Le théâtre de Milianah est un ancien magasin de fourrages. où l’on nous apporte des confitures... A ma grande surprise. des soldats du 3e . On se croirait dans la rue. qu’on remplit d’huile pendant l’entracte. entrons un moment. je souhaite la bonne nuit à mon hôte. l’amiral Hamadi lui-même. les acteurs ne sont pas mauvais. ils ont de l’entrain. exagéré et faux.. de la vie.. et de quel vert !.. les navires. D’ailleurs.. le régiment en est fier et vient les applaudir tous les soirs. quelques nattes .. Il paraît qu’en Turquie les peintres n’emploient qu’une couleur par tableau : ce tableau-ci est voué au vert. L’ameublement de cette chambre est des plus simples : un divan. Quant aux femmes. A la muraille est accrochée une vieille peinture turque représentant les exploits d’un certain amiral Hamadi. je parle des hommes . des pipes et du café.140 - . dans le fond. La mer... Ce sont presque tous des amateurs. sans parquet. un grand lit très haut sur lequel flânent de petits coussins rouges brodés d’or. De gros quinquets. les pipes fumées.. tout est vert.. Où finirai-je ma soirée ? Il est trop tôt pour me coucher. et je le laisse avec ses femmes. L’usage arabe veut qu’on se retire de bonne heure. les coussinets d’or de Sid’Omar dansent autour de moi des farandoles fantastiques qui m’empêcheraient de dormir.

Ce mur est sacré ..141 - .. deux juives de Milianah.. se dresse un vieux fantôme de muraille. toutes jeunes.. le long des remparts. . fragments de haïks et de foutas..parmi ces dames.. D’adorables senteurs d’orangers et de thuyas montent de la plaine. Elles se tiennent timidement dans un coin de la scène. Quelques Maltais sans doute en train de s’expliquer à coups de couteau. poudrées. Ils ont la conviction que leurs filles vont gagner des milliers de douros a ce commerce-là.. j’entends des cris dans un coin de la place. longues tresses de cheveux roux liés par des fils d’argent. israélite. pans de bumous. De temps en temps elles baragouinent une phrase sans la comprendre. Au milieu de l’ombre qui m’environne. Je reviens à l’hôtel. L’air est doux. Elles ont froid.. lentement. Là-bas.. tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des ex-voto. Les parents sont dans la salle et paraissent enchantés. La légende de Rachel. millionnaire. est déjà répandue chez les juifs d’Orient.. au souffle tiède de la nuit.. elles ont honte. Je sors du théâtre... et comédienne.. au bout du chemin.. décolletées et toutes raides.. qui débutent au théâtre. et. leurs grands yeux hébraïques regardent dans la salle avec stupeur. fardées. Tout cela va flottant sous un mince rayon de lune. pendant qu’elles parlent. débris de quelque ancien temple. le ciel presque pur. Rien de comique et d’attendrissant comme ces deux petites juives sur les planches.

les aboiements des chacals. au petit jour. une brume d’été lourde. cette belle ferme avec ses arcades moresques. La nuit de mon arrivée dans cette ferme du Sahel. donnant chacun dans leur saison leurs fleurs et leurs fruits dépaysés. ils n’avaient trouvé qu’une méchante baraque de cantonnier. quand ces braves gens étaient venus s’installer dans ce vallon du Sahel. oppressante. en panaches réguliers. je ne pouvais pas dormir. où tous les arbres du monde se trouvaient réunis.. cette immobilité des feuilles attendant l’orage. je songeais qu’il y a vingt ans. une terre inculte hérissée de palmiers nains et de lentisques. ses terrasses toutes blanches d’aube. se dressaient silencieux et droits. A chaque instant des révoltes d’Arabes. comme si les mailles de la moustiquaire n’avaient pas laissé un souffle d’air. . Le pays nouveau.. les vignes espacées sur les pentes. toujours agités par quelque souffle qui emmêle leur fine chevelure si légère. Entre les champs de blé et les massifs de chêneslièges. l’agitation du voyage. les bananiers eux-mêmes. Pas une feuille ne bougeait et. les mandariniers en longues files microscopiques. Tout à créer. les écuries et les hangars groupés autour. tout à construire.. les petits orangers. ces grands roseaux vert tendre. rafraîchissant à voir par cette matinée étouffante . tout gardait le même aspect morne. un cours d’eau luisait. dans ces beaux jardins que j’avais sous les yeux. frangée aux bords de noir et de rose. et puis nous reviendrons au moulin..142 - . Quand j’ouvris ma fenêtre. un étouffement complet. Je restai un moment à regarder cette plantation merveilleuse. puis une chaleur énervante.Les sauterelles Encore un souvenir d’Algérie. les fruits d’Europe abrités dans un coin d’ombre. lentement remuée. et tout en admirant le luxe et l’ordre de ces choses. au grand soleil qui fait les vins sucrés. flottait dans l’air comme un nuage de poudre sur un champ de bataille.

coiffés d’une chéchia rouge . Quand il eut fini. un déjeuner plantureux et singulier où il y avait des carpes. et au bout d’un moment les ouvriers défilèrent sur la route. malgré les mauvais temps finis et la fortune si chèrement gagnée. difficile à conduire. Ensuite les maladies. le beurre de Staouëli.. Toute la matinée se passa ainsi. des truites. voilà le sirocco. toujours flottante. de grands cris retentirent : . des bananes. sans avoir le courage de parler ni de bouger. A chacun d’eux le fermier. des goyaves. des bouffées d’air. Les chiens allongés. les ophtalmies. puis m’apercevant à la fenêtre : « Mauvais temps pour la culture.. me dit-il. les fièvres. cherchant la fraîcheur des dalles. fermée pour nous garantir de la chaleur du jardin en fournaise. scruta le ciel d’un air inquiet .. la lutte avec une administration bornée. du sanglier. On allait se lever de table. Des vignerons de Bourgogne . Nous prîmes du café sur les nattes de la galerie. à mesure que le soleil se levait. un peu rude. des laboureurs kabyles en guenilles. les récoltes manquées. s’étendaient dans des poses accablées. tous deux. brûlantes. distribuait sa tâche de la journée d’une voix brève. surveillant le café des travailleurs. les vins de Crescia. Tout à coup. On ne savait où se mettre.. des Maltais . les tâtonnements de l’inexpérience. du hérisson. Que d’efforts ! Que de fatigues ! Quelle surveillance incessante ! Encore maintenant. des Lucquois . tout un peuple disparate.Il fallait laisser la charrue pour faire le coup de feu. à la porte-fenêtre. nous arrivaient du sud comme de la porte d’un four ouverte et refermée. étaient les premiers levés à la ferme. l’homme et la femme.143 - . » En effet. Le déjeuner nous remit un peu. suffocantes. Bientôt une cloche sonna. que devenir. devant la porte. le brave homme leva la tête. A cette heure matinale je les entendais aller et venir dans les grandes cuisines du rez-dechaussée. tout un dépaysement de mets qui ressemblaient bien à la nature si complexe dont nous étions entourés.

compact. et cette grêle d’insectes tomba drue et bruyante. si calme tout à l’heure. pour éloigner les sauterelles. des chaudrons de cuivre. il suffit d’un grand bruit. des cors de chasse. parait-il. les champs étaient couverts de criquets. le nuage s’avançait toujours. de voix indistinctes. elles volaient en masse. gros comme le doigt. les serviteurs s’élancèrent dehors en faisant résonner avec des bâtons. ensuite toute la nuée creva. que dominaient d’une note suraiguë les « you ! you ! you ! » des femmes arabes accourues d’un douar voisin. ce fut dans l’habitation. tous les ustensiles de métal qui leur tombaient sous la main. C’étaient les sauterelles. je ne voyais rien qu’un nuage venant à l’horizon. un bruit de pas précipités. les empêcher de descendre. de criquets énormes. Pendant dix minutes. Hideux murmure d’écrasement. Les bergers soufflaient dans leurs trompes de pâturage. perdues dans l’agitation d’un réveil. distinctes.« Les criquets ! les criquets ! » Mon hôte devint tout pâle comme un homme à qui on annonce un désastre. les . Avec les herbes. De l’ombre des vestibules où ils s’étaient endormis. sur les bords on vit pendant une seconde un effrangement. nos efforts. d’un frémissement sonore de l’air. Mais où étaient-elles donc ces terribles bêtes ? Dans le ciel vibrant de chaleur. Souvent. cuivré. Bientôt il arriva au-dessus de nos têtes . A perte de vue. Alors le massacre commença. D’autres avaient des conques marines. roussâtres . les pioches. quelquesunes se détachèrent. des casseroles. et nous sortîmes précipitamment.144 - . comme un nuage de grêle. des bassines. une déchirure. Comme les premiers grains d’une giboulée. discordant. avec le bruit d’un vent d’orage dans les mille rameaux d’une forêt. et malgré nos cris. Cela faisait un vacarme effrayant. de paille broyée. des fourches. des fléaux. projetant dans la plaine une ombre immense. Soutenues entre elles par leurs ailes sèches étendues.

Les turcos en tuaient toujours. Et toujours cette odeur épouvantable. Fatigué de tuer. Elles étaient entrées par les ouvertures des portes. Partout des laboureurs creusaient la terre . D’ailleurs. Les citernes. sautant au nez des chevaux attelés pour cet étrange labour. plus un brin d’herbe : tout était noir. tout était infecté. les bassins. dans ma chambre.charrues. Elles grouillaient par couches. je rentrai. le flottant de la feuille qui est la vie de l’arbre. grimpaient aux murs blancs avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur. On nettoyait les pièces d’eau. mais quelle ruine elles avaient laissée derrière elle ! Plus une fleur. les soldats les flambaient en répandant de longues traînées de poudre. les viviers. Au lieu d’écraser les sauterelles. sans le charme. il fallut se passer d’eau. j’entendis encore des grouillements sous les meubles. on remuait ce sol mouvant . calciné. ceux du douar. les citernes. autour de la ferme tout restait éveillé. Des flammes couraient au ras du sol d’un bout à l’autre de la plaine. Cette nuit-là non plus je ne pus pas dormir. et plus on en tuait. leurs hautes pattes enchevêtrées . elles se traînaient. les broyaient avec fureur. et la tuerie changea d’aspect. A dîner. celles du dessus faisant des bonds de détresse. Au bord des boiseries. quand j’ouvris ma fenêtre comme la veille. la baie des cheminées. des fenêtres. deux compagnies de turcos. lancés à travers champs. Le soir. Le lendemain. écœuré par l’odeur infecte. tombaient. se ruaient sur elles. où l’on en avait pourtant tué des quantités. les mandariniers se reconnaissaient seulement à l’allure de leurs branches dépouillées. rongé. dans les rideaux déjà tout mangés. il y en avait presque autant que dehors. A l’intérieur de la ferme. volaient.145 - . les sauterelles étaient parties . et ce craquement d’élytres semblable au pétillement des gousses qui éclatent à la grande chaleur. les abricotiers. arrivèrent au secours des malheureux colons. plus il y en avait. clairons en tête. Les bananiers. A ce moment. les puits. les pêchers. Les chiens de la ferme.

qui apparaissaient dans cet écroulement de terre fertile. Et le cœur se serrait de voir les mille racines blanches. pleines de sève.pour tuer les œufs laissés par les insectes. Chaque motte était retournée.. brisée soigneusement.146 - .. .

. ou plutôt les pères blancs. dans cette salle à manger de presbytère. et les pères.. éteignant les cierges..L’élixir du révérend père Gaucher « Buvez ceci. l’abbé me commença une historiette légèrement sceptique et irrévérencieuse. dorée... la joie et la santé de notre Provence.. on le fabrique au couvent des prémontrés. cassant le plomb des vitrages. les colonnettes se fendaient. les saints de pierre croulaient dans leurs niches. à deux lieues de votre moulin. elle vous aurait fait peine. mon voisin . » Alors. » Et. Pas un vitrail debout. chaude.. le vent du Rhône soufflait comme en Camargue. à la façon d’un conte d’Erasme ou de d’Assoucy. J’en eus l’estomac tout ensoleillé. . me fit le brave homme d’un air triomphant . étaient tombés dans une grande misère. exquise.. vous m’en direz des nouvelles. comme les appellent nos Provençaux. si candide et si calme avec son chemin de croix en petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empesés comme des surplis.147 - . le curé de Graveson me versa deux doigts d’une liqueur verte. goutte à goutte. Il y a vingt ans.. tout naïvement. Tout autour du cloître rempli d’herbes. Mais le plus triste de tout.. silencieux comme un pigeonnier vide. pas une porte qui tînt. les prémontrés. l’histoire de cet élixir ! Ecoutez plutôt.. c’était le clocher du couvent. chassant l’eau des bénitiers. « C’est l’élixir du père Gaucher. la tour Pacôme s’en allaient en morceaux. Dans les préaux. Et si vous saviez comme elle est amusante. Si vous aviez vu leur maison de ce temps-là. N’est-ce pas que cela vaut bien toutes les chartreuses du monde ?. avec le soin minutieux d’un lapidaire comptant des perles. étincelante. dans les chapelles. Le grand mur. sans y entendre malice.

. obligés de sonner matines avec des cliquettes de bois d’amandier !.faute d’argent pour s’acheter une cloche. » Le fait est que les infortunés pères blancs en étaient arrivés eux-mêmes à se demander s’ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol à travers le monde et de chercher pâture chacun de son côté. Nourri jusqu’à douze ans par une vieille folle du pays des Baux. qu’on appelait tante Bégon. nourris de citres et de pastèques. car il avait la cervelle dure et l’esprit fin comme une dague de plomb.148 - . défilant tristement dans leurs capes rapiécées. et les gros porte-bannière ricanaient entre eux tout bas en se montrant les pauvres moines : « Les étourneaux vont maigres quand ils vont en troupe.. . Vous saurez pour votre gouverne que ce frère Gaucher était le bouvier du couvent .. tout honteux de montrer au soleil sa crosse dédorée et sa mitre de laine blanche mangée des vers. quoique un peu visionnaire. pâles. c’est-à-dire qu’il passait ses journées à rouler d’arcade en arcade dans le cloître. saluant l’assemblée la jambe en arrière. prieur. maigres. en poussant devant lui deux vaches étiques qui cherchaient l’herbe aux fentes des pavés. le malheureux bouvier n’avait jamais pu apprendre qu’à conduire ses bêtes et à réciter son Pater noster . et des bras !. Les dames de la confrérie en pleuraient de pitié dans les rangs. qui venait la tête basse. recueilli depuis chez les moines. Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre. Fervent chrétien du reste. simple et balourd.. Pauvres pères blancs ! Je les vois encore. encore le disait-il en provençal. Or. à l’aise sous le cilice et se donnant la discipline avec une conviction robuste... et derrière eux monseigneur l’abbé. à la procession de la Fête-Dieu. un jour que cette grave question se débattait dans le chapitre on vint annoncer au prieur que le frère Gaucher demandait à être entendu du conseil.

. et. cette bonne face grisonnante avec sa barbe de chèvre et ses yeux un peu fous . lui baisait avec respect le bord tout effrangé de sa cuculle..149 - . Comment le bon frère parvint-il à retrouver la recette de tante Bégon ? au prix de quels efforts ? au prix de quelles . on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides qui chantent le mieux. Les chanoines lui prenaient les mains. que tante Bégon. ce qui permettrait à la communauté de s’enrichir doucettement. Figurez-vous qu’à force de creuser ma pauvre tête déjà si creuse. de son vivant. Vous savez bien tante Bégon. comme ont fait nos frères de la Trappe et de la Grande. pour que le frère Gaucher pût se donner tout entier à la confection de son élixir. « Voici comment. Il y a belles années de cela . argentier. tout le monde se mit à rire. la vieille coquine ! elle chantait de bien vilaines chansons après boire. séance tenante. fit-il d’un ton bonasse en tortillant son chapelet de noyaux d’olives. et à le vendre un peu cher. Puis chacun revint à sa chaire pour délibérer . quand elle arrivait quelque part. Le prieur s’était levé pour lui sauter au cou. se connaissait aux herbes de montagne autant et mieux qu’un vieux merle de Corse. C’était toujours l’effet que produisait. – Dieu ait son âme..chanoines. elle avait composé. encore plus ému que tous les autres.. « Mes révérends. je crois que j’ai trouvé le moyen de nous tirer tous de peine. » Il n’eut pas le temps de finir. cette brave femme qui me gardait quand j’étais petit. sur la fin de ses jours. – Je vous dirai donc. aussi le frère Gaucher ne s’en émut pas. Voire. le chapitre décida qu’on confierait les vaches au frère Thrasybule. mais je pense qu’avec l’aide de saint Augustin et la permission de notre père abbé. un élixir incomparable en mélangeant cinq ou six espèces de simples que nous allions cueillir ensemble dans les Alpilles. Nous n’aurions plus alors qu’à le mettre en bouteilles. mes révérends pères. je pourrais – en cherchant bien – retrouver la composition de ce mystérieux élixir. L’argentier.

veilles ? L’histoire ne le dit pas. qui vivait complètement isolé des occupations si menues et si multiples du cloître. Quant au frère Gaucher. Au jour tombant. quand sonnait le dernier Angélus. tout un encombrement bizarre qui flamboyait ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux. pendant que trente moines battaient la montagne pour lui chercher des herbes odorantes. des cornues de grès rose. homme de tête et de grand savoir. puis. l’élixir des pères blancs était déjà très populaire. effaré d’avoir vu le père Gaucher.. dans tout le pays d’Arles. c’est qu’au bout de six mois. il en dégringolait bien vite. On releva la tour Pacôme. s’accrochant aux vignes grimpantes. Seulement. par aventure. penché sur ses fourneaux. pas même le prieur. la porte de ce lieu de mystère s’ouvrait discrètement. des serpentins de cristal. était une ancienne chapelle abandonnée. le pèse-liqueur à la main . entre les bouteilles de vin cuit et les jarres d’olives à la picholine. La simplicité des bons pères en avait fait quelque chose de mystérieux et de formidable . où personne. Grâce à la vogue de son élixir. l’église de jolis vitraux ouvragés . Il fallait voir quel accueil ..150 - . avec sa barbe de nécromant. tout au bout du jardin des chanoines. et si. un petit flacon de terre brune cacheté aux armes de Provence. et s’enfermait tout le jour dans sa distillerie. tintant et carillonnant à la grande volée. arrivait jusqu’à la rosace du portail. Le prieur eut une mitre neuve. et. un beau matin de Pâques. ce pauvre frère lai dont les rusticités égayaient tant le chapitre. Cette distillerie. On ne connut plus désormais que le révérend père Gaucher. la maison des prémontrés s’enrichit très rapidement. des alambics gigantesques... tout autour. pas un mas. pas une grange qui n’eût au fond de sa dépense. Dans tout le Comtat. ce qui est sûr. il n’en fut plus question dans le couvent. n’avait le droit de pénétrer. et le révérend se rendait à l’église pour l’office du soir. avec un moine en extase sur une étiquette d’argent. dans la fine dentelle du clocher. un moinillon hardi et curieux. toute une compagnie de cloches et de clochettes vint s’abattre.

et chaque fois cette pensée lui faisait monter des bouffées d’orgueil.. « C’est à moi qu’ils doivent tout cela ! » se disait le révérend en lui-même . puis. dans le cloître éclatant de blancheur – entre les colonnettes élégantes et fleuries –. un murmure d’étonnement courut dans les trois nefs. il arriva à l’église dans une agitation extraordinaire : rouge. le capuchon de travers. les chanoines habillés de frais qui défilaient deux par deux avec des mines reposées... Qu’a donc notre père Gaucher ? » . et si troublé qu’en prenant de l’eau bénite il y trempa ses manches jusqu’au coude.151 - . regardant autour de lui d’un air de complaisance les grandes cours plantées d’orangers. le père s’en allait en s’épongeant le front. mais quand on le vit faire de grandes révérences à l’orgue et aux tribunes au lieu de saluer le maître-autel. Au milieu de ces adulations. On crut d’abord que c’était l’émotion d’arriver en retard . son tricorne aux larges bords posé en arrière comme une auréole. et. traverser l’église en coup de vent. Le pauvre homme en fut bien puni. une fois assis. Figurez-vous qu’un soir. » L’argentier le suivait et lui parlait la tête basse. les toits bleus où tournaient des girouettes neuves. pendant l’office...... il a le secret !.quand il traversait le monastère ! Les frères faisaient la haie sur son passage. On chuchotait de bréviaire à bréviaire : « Qu’a donc notre père Gaucher ?. essoufflé. errer dans le chœur pendant cinq minutes pour chercher sa stalle... Vous allez voir. s’incliner de droite et de gauche en souriant d’un air béat. On disait : « Chut !.

au petit jour.. les psaumes allaient toujours . allons. fit tomber sa crosse sur les dalles pour commander le silence.. mais les répons manquaient d’entrain. le scandale n’a pas été aussi grand que vous pensez. Le lendemain. Tout à coup... taraban. c’est l’élixir qui m’a surpris ». père Gaucher.Par deux fois le prieur... impatienté. monseigneur. n’écoute rien .. si repentant. Patatin. « Allons. et deux moines vigoureux sont obligés de l’entraîner par la petite porte du chœur. voilà mon père Gaucher qui se renverse dans sa stalle et entonne d’une voix éclatante : Dans Paris. Mais le père Gaucher ne voit rien. il y a un père blanc... hum ! hum !. patatan. Enfin il faut espérer que les .152 - .. tarabin. au beau milieu de l’Ave verum.. Là-bas. et faisait sa coulpe avec un ruisseau de larmes : « C’est l’élixir. La crosse de monseigneur se démène. On crie : « Emportez-le. calmez-vous. Après tout... Et de le voir si marri.. Il y a bien eu la chanson qui était un peu. se débattant comme un exorcisé et continuant de plus belle ses palatin et ses taraban. il est possédé ! » Les chanoines se signent. au fond du chœur. tout cela séchera comme la rosée au soleil. Consternation générale. le malheureux était à genoux dans l’oratoire du prieur. le bon prieur en était tout ému lui-même.. disait-il en se frappant la poitrine. Tout le monde se lève..

. D’ailleurs.. oui.. le pauvre révérend eut beau compter ses gouttes. et surtout.... Et dites-moi... . oui. c’est de vous tenir sur vos gardes. Tout ce que vous avez à faire maintenant que vous voilà prévenu. mettons vingt gouttes... Vous direz l’office du soir dans la distillerie.... qu’est-ce qu’il vous faut pour vous rendre compte ?.... Il ne faut pas s’exposer à mécontenter la clientèle. – Ah ? très bien. C’est pour sûr le démon qui m’a joué ce vilain tour...novices ne l’auront pas entendue. dites-moi bien comment la chose vous est arrivée... allez en paix. voyons. C’est comme le frère Schwartz. est-il bien nécessaire que vous l’essayiez sur vous-même ce terrible élixir ? – Malheureusement.. Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet. Aussi je suis bien décidé désormais à ne plus me servir que de l’éprouvette. le démon le tenait. mon brave ami. Oui. Et maintenant. – Hélas ! oui. Quinze ou vingt gouttes. pour prévenir tout accident. Voyons.. l’inventeur de la poudre : vous avez été victime de votre invention. je ne me fie guère qu’à ma langue.. Mais écoutez encore un peu que je vous dise.. un arôme !... » Hélas. – Gardez-vous-en bien. fit le malheureux père en devenant tout rouge.. monseigneur. comptez bien vos gouttes.. A présent. est-ce que cela vous semble bon ? Y prenez-vous du plaisir ?. mon révérend.. mais pour le fini. C’est en essayant l’élixir.... si elle ne fait pas assez la perle.... je vous dispense dorénavant de venir à l’église.... interrompit le prieur avec vivacité..153 - ... n’est-ce pas ? Vous aurez eu la main trop lourde.. l’éprouvette me donne bien la force et le degré de l’alcool . je comprends. Tant pis si la liqueur n’est pas assez fine... Le diable sera bien fin s’il vous attrape avec vingt gouttes. n’est-ce pas ?. Quand vous goûtez ainsi l’élixir par nécessité. le velouté. monseigneur. et ne le lâcha plus.

Oh ! cette vingt et unième goutte !. la paupière à demi close. le corps abandonné. encore. Alors. le père les avalait d’un trait. pour échapper à la tentation..C’est la distillerie qui entendit de singuliers offices ! Le jour.. en se disant tout bas avec un remords délicieux : « Ah ! je me damne. qui venait rôder autour de lui et.. quand les simples étaient infusés et que l’élixir tiédissait dans de grandes bassines de cuivre rouge.. toutes herbes de Provence. et dans les petites paillettes étincelantes que roulait le flot d’émeraude. dix-neuf. triait soigneusement ses herbes.... vingt !. Alors. Mais..154 - . le père la remuait tout doucement avec son chalumeau. « . il se laissait tomber dans un grand fauteuil.. les narines ouvertes. Le père était assez calme : il préparait ses réchauds.. je me damne. Il n’y avait que la vingt et unième qui lui faisait envie.. le ramenait vers les bassines. tout allait bien.. l’infortuné finissait par avoir son gobelet plein jusqu’au bord. mal gré. il allait s’agenouiller tout au bout du laboratoire et s’abîmait dans ses patenôtres. La liqueur était d’un beau vert doré. » Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. « Allons ! encore une goutte ! » Et de goutte en goutte. dix-huit.... Dix-sept.. presque sans plaisir. à bout de forces. et. brûlées de parfums et de soleil. le martyre du pauvre homme commençait. dentelées.... Penché dessus. fines. il dégustait son péché par petits coups. il lui semblait voir les yeux de tante Bégon qui riaient et pétillaient en le regardant.. bon gré. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumée toute chargée d’aromates. » . le soir. ses alambics. Ces vingt-là... grises...

. Il y avait des frères emballeurs.. ou : Bergerette de maître André s’en va-t-au bois seulette. vous aviez des cigales en tête. pendant que l’argentier lisait en plein chapitre son inventaire de fin d’année et que les bons chanoines l’écoutaient les yeux brillants et le sourire aux lèvres. De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. et tous les soirs. il retrouvait. le service de Dieu y perdait bien par-ci. c’est qu’au fond de cet élixir diabolique. Et donc. qui parlent de faire un banquet. je vous en réponds. d’Avignon. d’autres pour les écritures. quand ses voisins de cellule lui faisaient d’un air malin : « Eh ! eh ! père Gaucher. et le cilice... Rendez-moi mes vaches. voilà le père Gaucher qui se précipite au milieu de la conférence en criant : « C’est fini.. les commandes pleuvaient à l’abbaye que c’était bénédiction. hier soir en vous couchant. par je ne sais quel sortilège. Mais rien ne pouvait contre le démon de l’élixir .. et le jeûne.155 - .. et la discipline. Pensez quelle confusion le lendemain.. d’Aix. et toujours la fameuse des pères blancs : Patatin patatan. d’autres pour le camionnage . Pendant ce temps. toutes les vilaines chansons de tante Bégon : Ce sont trois petites commères. Il en venait de Nîmes. .. des frères étiqueteurs.. par-là quelques coups de cloches .. Je n’en fais plus. à la même heure. la possession recommençait.Le plus terrible. un beau dimanche matin.. mais les pauvres gens du pays n’y perdaient rien. des désespoirs. de Marseille. » Alors c’étaient des larmes.

« Mes révérends. – Préférez-vous que je me damne ? » Pour lors. Oui. père Gaucher ? demanda le prieur....– Qu’est-ce qu’il y a donc. faites faire l’élixir par qui vous voudrez. rassurez-vous... vous nous ruinez ! criait l’argentier en agitant son grand livre. Aussi. Dorénavant.. sauf votre respect. C’est le soir.. Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer. j’en ai. il y a un moyen de tout arranger. mon cher fils.. nous réciterons à votre intention l’oraison de saint . Il y a que je bois.. Trois fioles par soirée.. que le démon vous tente ?.. – Ah ! bien oui.. Aussi. tous les soirs à l’office. – Eh bien. régulièrement tous les soirs. les sueurs qui me prennent.. Que le feu de Dieu me brûle si je m’en mêle encore ! » C’est le chapitre qui ne riait plus. dit-il en étendant sa belle main blanche où luisait l’anneau pastoral... quand il voyait venir le bât. mes révérends. – Ce qu’il y a..156 - .. qui se doutait bien un peu de ce qu’il y avait. monseigneur ? Il y a que je suis en train de me préparer une belle éternité de flammes et de coup de fourche. compter mes gouttes ! c’est par gobelets qu’il faudrait compter maintenant. malheureux. n’est-ce pas. j’en suis là. – Mais je vous avais dit de compter vos gouttes. comme l’âne du Capitou. monsieur le prieur. maintenant. « Mais.. que je bois comme un misérable. – Oui... quand je vois arriver la nuit. le prieur se leva.

. Trin. .Augustin à laquelle l’indulgence plénière est attachée. C’est l’absolution pendant le péché. à partir de ce moment-là. monsieur le prieur ! » Et. derrière le vitrage enflammé de la distillerie. Ici le bon curé s’arrêta plein d’épouvante : « Miséricorde ! si mes paroissiens m’entendaient ! » . Avec cela. Dans Paris il y a un père blanc. Patatin...... alors. on entendait le père Gaucher qui chantait à tue-tête : Dans Paris il y a un père blanc. trin. Oremus. patatan... – Oh ! bien. merci. tout au bout du couvent. Qui fait danser des. dans un jardin . le père Gaucher retourna à ses alambics.. tarabin . Effectivement. vous êtes couvert. Qui fait danser des moinettes.. qui sacrifie son âme aux intérêts de la communauté. l’officiant ne manquait jamais de dire : « Prions pour notre pauvre père Gaucher. aussi léger qu’une alouette. trin.157 - . prosternées dans l’ombre des nefs. sans en demander davantage.. Domine. l’oraison courait en frémissant comme une petite bise sur la neige. taraban. là-bas. quoi qu’il arrive.. tous les soirs à la fin des complies. » Et pendant que sur toutes ces capuches blanches.

le long des fossés.En Camargue 1 – Le départ Grande rumeur au château. comme on en voit sur les anciennes estampes où des guerriers armés de lances apparaissent en haut de talus moins grands qu’eux. Le quai du Rhône seul est animé. moitié en provençal. par ce matin de décembre où la verdure pâle des oliviers est à peine visible. de chiens. avec ses vieilles maisons noires aux petites portes. Le bateau à vapeur qui fait le . avec ses balcons sculptés. A cette heure. qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des Sarrasins. et dans les découpures de pierre de l’abbaye de Montmajour. Nous traversons au galop cette merveilleuse petite ville. moresques. Six grandes lieues pour s’asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophime et vendre des petits paquets de simples ramassés dans la montagne !. Elles viennent de la ville des Baux. de vieilles paysannes qui vont au marché au trot de leurs bourriquets. des orfraies comme engourdies de sommeil battent de l’aile parmi les ruines. et que les oiseaux de prime non plus ne manquaient pas. un peu dépouillée. de victuailles. Le messager vient d’apporter un mot du garde... une des plus pittoresques de France. moitié en français. au petit jour de cinq heures. s’avançant comme des moucharabiehs jusqu’au milieu des rues étroites. Pourtant nous croisons déjà. des remparts bas et crénelés. Maintenant voici les remparts d’Arles . est venu me prendre au bas de la côte. ogivales et basses. un peu sèche. arrondis. Nous voilà roulant sur la route d’Arles. Les étables se remuent. Il y a des réveils avant le jour qui allument la vitre des fermes . il n’y a encore personne dehors. de Charlottines. et la verdure crue des chênes kermès un peu trop hivernale et factice. leur grand break chargé de fusils. « Vous êtes des nôtres ! » m’ont écrit mes aimables voisins : et ce matin. annonçant qu’il y a eu déjà deux ou trois beaux passages de Galéjons.158 - .

. tous les hommes de la ferme. C’est peut-être ce métier d’éternel guetteur qui le rend aussi silencieux.service de la Camargue chauffe au bas des marches. et servis par les femmes qui ne mangeront qu’après. sont attablés... De l’autre. Avec la triple vitesse du Rhône. mangeant lentement. Les travailleurs descendent chargés d’outils. D’un côté c’est la Crau. du mistral. bergerots. Dans la haute cuisine. qui prolonge jusqu’à la mer son herbe courte et ses marais pleins de roseaux. et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud où nous descendons. à gauche ou à droite. il n’y a presque plus personne à bord. garde-pêche et garde-chasse. un bouquet d’arbres. silencieux. nous partons. Bientôt le garde paraît avec la carriole. occupé à surveiller ses nasses sur les clairs (les étangs) et les roubines (canaux d’irrigation). à Empire ou à Royaume. une plaine aride. prêt à partir. les deux rivages se déroulent. de l’hélice. des filles de La Roquette qui vont se louer pour les travaux des fermes. graves. A chaque ponton. montent sur le pont avec nous. Vrai type à la Fenimore. les gens du pays l’appellent lou Roudeïroù (le rôdeur). du temps du royaume d’Arles. bergers. où nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. La cloche sonne . droites sur la passerelle. Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane. Vers Empire ou vers Royaume peu à peu le bateau se vide. Pourtant. parce qu’on le voit toujours. pierreuse. causant et riant entre eux. dans les brumes d’aube ou de jour tombant. vignerons.159 - . Des ménagers en veste de cadis roux. une ferme blanche. comme on disait au Moyen Age. la Camargue. et comme les vieux mariniers du Rhône disent encore aujourd’hui. Sous les longues mantes brunes rabattues à cause de l’air vif du matin. trappeur de terre et d’eau. laboureurs. De temps en temps le bateau s’arrête près d’un ponton. plus verte. aussi concentré. la haute coiffure arlésienne fait la tête élégante et petite avec un joli grain d’effronterie. une envie de se dresser pour lancer le rire ou la malice plus loin. les femmes leur panier au bras. caché pour l’affût parmi les roseaux ou bien immobile dans son petit bateau.

couchés vers le sud dans l’attitude d’une fuite perpétuelle. A perte de vue. n’interrompent pas la grande ligne uniforme. c’est la cabane. quand le mistral souffle et que la maison craque de partout. vaste. il se dégage de cette plaine un sentiment de solitude.pendant que la petite carriole chargée de fusils et de paniers marche devant nous. les quartiers où les oiseaux voyageurs se sont abattus. sans obstacle. blanchis à la chaux. d’immensité. Des troupeaux dispersés. n’est pas troublé. Les moindres arbustes gardent l’empreinte de son passage. Les terres cultivées dépassées. immense de la plaine. avec la mer lointaine et le vent qui la rapproche. La nuit. Au fond. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des îlots comme sur une mer calme. les bottes de marais. et qui. en restent tordus. la cabane se compose d’une unique pièce. couchés dans les herbes salines. haute. des râteliers attendent les fusils. il nous donne des nouvelles de la chasse. De loin en loin. Type de la maison camarguaise. porte .160 - .. des marais. Tout le long des grands murs crépis. 2 – La cabane Un toit de roseaux. Pas d’arbres hauts. des parcs de bestiaux étendent leurs toits bas presque au ras de terre. Tout en causant. cinq ou six berceaux sont rangés autour d’un vrai mât planté au sol et montant jusqu’au toit auquel il sert d’appui. Comme de la mer unie malgré ses vagues.. sans fenêtre. Ainsi s’appelle notre rendez-vous de chasse. de son haleine puissante. parmi les pâturages. ou cheminant serrés autour de la cape rousse du berger. on s’enfonce dans le pays. L’aspect uni. le nombre de passagers. et prenant jour par une porte vitrée qu’on ferme le soir avec des volets pleins. des murs de roseaux desséchés et jaunes. accru encore par le mistral qui souffle sans relâche. amoindris qu’ils sont par cet espace infini d’horizons bleus et de ciel ouvert. les carniers. semble aplanir. nous voici en pleine Camargue sauvage. des roubines luisent dans les salicornes. Tout se courbe devant lui. agrandir le paysage.

Les sarments flambent. Bientôt un piétinement immense se rapproche. de bêlements . En paix le grand soleil rouge descend. Sous les coups du mistral ou de la tramontane. remonte. Dans ce qui reste de jour..son bruit. où le caleil est allumé. La nuit tombe. Le soleil d’hiver fouetté par l’énorme courant s’éparpille. Par nos belles journée d’hiver méridional. puis oubliées. des voix joyeuses. Je sors un moment. c’est le crépuscule. confondu dans ce tourbillon de laines frisées. Mais c’est l’après-midi surtout que la cabane est charmante. se pressent vers les parcs. . et les sonnailles des troupeaux entendues tout à coup. les éloigne : celui qui tient la tête de la colonne dresse le cou. Là-bas. une houle véritable où les bergers semblent portés avec leur ombre par des flots bondissants. les disperse. et toutes ces secousses sont un bien petit écho du grand ébranlement de la nature autour de moi. et tous les autres derrière lui s’emportent plus haut avec des cris sauvages. frôlé. perdues dans le vent. la lumière d’un coup de feu passe avec l’éclat d’une étoile rouge avivée par l’ombre environnante.. C’est un étourdissement d’heureuse fatigue. animée. Des milliers de moutons. La lumière arrive par saccades. peureux et indisciplinés. Un long triangle de canards vole très bas. Derrière les troupeaux. On rit d’autant plus qu’on est plus las.161 - . Alors le vent s’est calmé. La cabane est pleine. au ras du sol. De grandes ombres courent sous un ciel bleu admirable. rappelés par les bergers. joint ses rayons. les bruits aussi .. le continue en l’enflant. vous frôle en passant de son aile noire tout humide.. bruyante. on se croirait couché dans la chambre d’un bateau. les fusils dans un coin. reviennent chanter sous la porte ébranlée avec le charme d’un refrain. comme s’ils voulaient prendre terre . sans chaleur. voici des pas connus. harcelés par les chiens dont on entend le galop confus et l’haleine haletante. enflammé. L’heure exquise. un peu avant que les chasseurs n’arrivent. j’aime rester tout seul près de la haute cheminée où fument quelques pieds de tamaris. pareil à un bruit de pluie. la vie se hâte. mais tout à coup la cabane. Je suis envahi. la porte saute. les roseaux crient.

happant les moustiques.162 - .. étroit. le grand silence des appétits robustes. . il ne reste plus que le garde et moi. le chasseur guette les canards du fond de sa barque. hésite entre le jour et la nuit. barbotant en plein marécage avec d’énorme bottes taillées dans toute la longueur du cuir. de ces interjections presque indiennes.. argentés. Quelquefois on tient l’affût dans le negochin (le noyechien). et dans la fumée d’une bonne soupe d’anguilles. Déjà. L’affût du matin un peu avant le lever du soleil. ou bien de ses grosses pattes étendues penchant tout le bateau d’un côté et le remplissant d’eau. prudemment. dorés. de peur de m’envaser. clignotant lui aussi. allume sa lanterne. La veillée sera courte. le plus souvent. tout tachés de sang. surtout dans ces pays marécageux où l’eau des clairs garde si longtemps la lumière. La table est mise . c’est-à-dire nous nous jetons de temps en temps l’un à l’autre des demimots à la façon des paysans.. interrompu seulement par les grognements féroces des chiens qui lapent leur écuelle à tâtons devant la porte. Nous causons.les grandes bottes jetées pêle-mêle. le canon du fusil et la tête du chien flairant le vent. Enfin le garde se lève.. et j’écoute son pas lourd qui se perd dans la nuit. roulant au moindre mouvement. le silence se fait. près du feu. et ces heures indécises où tout attend... C’est ce dernier que je préfère. J’écarte les roseaux pleins d’odeurs saumâtres et de sauts de grenouilles. Cet affût-là est trop compliqué pour mon inexpérience. courtes et vite éteintes comme les dernières étincelles des sarments consumés. et à côté les plumages roux. Je marche lentement. l’affût du soir au crépuscule. je vais à l’espère à pied. Abrité par les roseaux. espère.. l’attente du chasseur embusqué. verts. que dépassent seulement la visière d’une casquette. Aussi. 3 – A l’espère (à l’affût) L’espère quel joli nom pour désigner l’affût.. les carniers vides. un tout petit bateau sans quille.

Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin de terre sèche où je m’installe. Le garde, pour me faire honneur, a laissé son chien avec moi ; un énorme chien des Pyrénées à grande toison blanche, chasseur et pêcheur de premier ordre, et dont la présence ne laisse pas que de m’intimider un peu. Quand une poule d’eau passe à ma portée, il a une certaine façon ironique de me regarder en rejetant en arrière, d’un coup de tête à l’artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans les yeux ; puis des poses à l’arrêt, des frétillements de queue, toute une mimique d’impatience pour me dire « Tire... tire donc ! » Je tire, je manque. Alors, allongé de tout son corps, il bâille et s’étire d’un air las, découragé, et insolent... Eh bien ! oui, j’en conviens, je suis un mauvais chasseur. L’affût, pour moi, c’est l’heure qui tombe, la lumière diminuée, réfugiée dans l’eau, les étangs qui luisent, polissant jusqu’au ton de l’argent fin la teinte grise du ciel assombri. J’aime cette odeur d’eau, ce frôlement mystérieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe et roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C’est le butor qui plonge au fond de l’eau son bec immense d’oiseau-pêcheur et souffle... rrrououou ! Des vols de grues filent sur ma tête. J’entends le froissement des plumes, l’ébouriffement du duvet dans l’air vif, et jusqu’au craquement de la petite armature surmenée. Puis, plus rien. C’est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour resté sur l’eau... Tout à coup j’éprouve un tressaillement, une espèce de gêne nerveuse, comme si j’avais quelqu’un derrière moi. Je me retourne, et j’aperçois le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui se lève doucement, avec un

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mouvement d’ascension d’abord très sensible, et se ralentissant à mesure qu’elle s’éloigne de l’horizon. Déjà un premier rayon est distinct près de moi, puis un autre un peu plus loin... Maintenant tout le marécage est allumé. La moindre touffe d’herbe a son ombre. L’affût est fini, les oiseaux nous voient : il faut rentrer. On marche au milieu d’une inondation de lumière bleue, légère, poussiéreuse ; et chacun de nos pas dans les clairs, dans les roubines, y remue des tas d’étoiles tombées et des rayons de lune qui traversent l’eau jusqu’au fond.

4 – Le rouge et le blanc
Tout près de chez nous, à une portée de fusil de la cabane, il y en a une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C’est là que notre garde habite avec sa femme et ses deux aînés : la fille, qui soigne le repas des hommes, raccommode les filets de pêche ; le garçon, qui aide son père à relever les nasses, à surveiller les martilières (vannes) des étangs. Les deux plus jeunes sont à Arles, chez la grand-mère ; et ils y resteront jusqu’à ce qu’ils aient appris à lire et qu’ils aient fait leur bon jour (première communion), car ici on est trop loin de l’église et de l’école, et puis l’air de la Camargue ne vaudrait rien pour ces petits. Le fait est que, l’été venu, quand les marais sont à sec et que la vase blanche des roubines se crevasse à la grande chaleur, l’île n’est vraiment pas habitable. J’ai vu cela une fois, au mois d’août, en venant tirer les hallebrands, et je n’oublierai jamais l’aspect triste et féroce de ce paysage embrasé. De place en place, les étangs fumaient au soleil comme d’immenses cuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s’agitait, un grouillement de salamandres, d’araignées, de mouches d’eau cherchant des coins humides. Il y avait là un air de peste, une brume de miasmes lourdement flottante qu’épaississaient encore d’innombrables tourbillons de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le
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monde avait la fièvre, et c’était pitié de voir les visages jaunes, tirés, les yeux cerclés, trop grands, de ces malheureux condamnés à se traîner, pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brûle les fiévreux sans les réchauffer... Triste et pénible vie que celle de garde-chasse en Camargue ! Encore celui-ci a sa femme et ses enfants près de lui : mais à deux lieues plus loin, dans le marécage, demeure un gardien de chevaux qui, lui, vit absolument seul d’un bout de l’année à l’autre et mène une véritable existence de Robinson. Dans sa cabane de roseaux, qu’il a construite lui-même, pas un ustensile qui ne soit son ouvrage, depuis le hamac d’osier tressé, les trois pierres noires assemblées en foyer, les pieds de tamaris taillés en escabeaux, jusqu’à la serrure et la clef de bois blanc fermant cette singulière habitation. L’homme est au moins aussi étrange que son logis. C’est une espèce de philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa méfiance de paysan sous d’épais sourcils en broussailles. Quand il n’est pas dans le pâturage, on le trouve assis devant sa porte, déchiffrant lentement, avec une application enfantine et touchante, une de ces petites brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n’a pas d’autre distraction que la lecture, ni d’autres livres que ceux-là. Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Ils évitent même de se rencontrer. Un jour que je demandais au roudeïroù la raison de cette antipathie, il me répondit d’un air grave : « C’est à cause des opinions... Il est rouge et moi je suis blanc. » Ainsi, même dans ce désert dont la solitude aurait dû les rapprocher, ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi naïfs l’un que l’autre, ces deux bouviers de Théocrite, qui vont à la ville à peine une fois par an et à qui les petits cafés d’Arles, avec leurs dorures et leurs glaces, donnent l’éblouissement du palais des

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je viens m’asseoir au bord de ce lac salé.. Au lieu de ce dessèchement. l’impression est grande. s’alignant pour pêcher tout le long du rivage. sans une voile pour limiter.. . ce rayonnement de vagues attire des troupes de macreuses. et puis des ibis. en effet. De ma place.Ptolémées. et la voix du gardien qui rappelle ses chevaux dispersés sur le bord. Souvent. transformer leur étendue. Ce n’est plus le charme intime des clairs. des roubines. le Vaccarès. large. (Lucifer). à l’heure où le soleil décline. prête à se montrer à la moindre dépression du sol.166 - . étale une flore originale et charmante : des centaurées. enfermé dans les terres et devenu familier par sa captivité même. des trèfles d’eau. abandonnant la chasse. des flamants au ventre blanc. qui transforment leur couleur au changement d’atmosphère. Ils ont tous des noms retentissants : « Cifer !. L’Estello !. ont trouvé moyen de se haïr au nom de leurs convictions politiques ! 5 – Le Vaccarès Ce qu’il y a de plus beau en Camargue. de vrais ibis d’Egypte.. tout vert d’herbe fine.. rouges en été. une petite mer qui semble un morceau de la grande. c’est le Vaccarès. aux ailes roses. » Chaque bête. des gentianes. ces trois lieues d’eau sans une barque. et ces jolies saladelles bleues en hiver. je n’entends rien que l’eau qui clapote. L’Estournello !. De loin. de façon à disposer leurs teintes diverses en une longue bande égale . en s’entendant nommer.. sur son rivage un peu haut. Vers cinq heures du soir.. des hérons. veloutée. de cette aridité qui attristent d’ordinaire les côtes. Ici. bien chez eux dans ce soleil splendide et ce paysage muet. apparaissant de distance en distance entre les plis d’un terrain marneux sous lequel on sent l’eau filtrer partout. des butors. et dans une floraison ininterrompue manquent les saisons de leurs tons divers. ont un aspect admirable...

qui a décousu je ne sais combien d’hommes et de chevaux aux courses d’Arles. de Nîmes. dans ces étranges troupeaux. C’est ainsi que la manado voisine compte entre autres un terrible combattant. j’aperçois au-dessus d’un bouquet de tamaris l’arête de leurs dos courbés. se précipitent dans le Rhône. la manado en déroute tourne sur ellemême. entraînée par l’ouragan. de Tarascon. ne l’arrête.accourt. s’effare. et quelques-uns ont des noms déjà célèbres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. toutes les têtes baissées tournant du côté du vent ces larges fronts où la force du bœuf se condense. La plupart de ces bœufs de Camargue sont élevés pour courir dans les ferrades. toujours sur la même rive. il faut voir la manado se serrer derrière son chef. et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. terrible dans cette grande plaine où rien ne le détourne. les fêtes de village . De temps en temps. appelé le Romain. Aussi ses compagnons l’ont-ils pris pour chef . et les bœufs éperdus. . dans le Vaccarès ou dans la mer..167 - . se disperse. Plus loin. Nos bergers provençaux appellent cette manœuvre : vira la bano au giscle – tourner la corne au vent. la crinière au vent. Et malheur aux troupeaux qui ne s’y conforment pas ! Aveuglée par la pluie. Quand un ouragan tombe sur là Camargue.. courant devant eux pour échapper à la tempête. groupées autour d’un vieux taureau qu’elles adoptent comme conducteur. car. les bêtes se gouvernent elles-mêmes. et vient manger l’avoine dans la main du gardien. se trouve une grande manado (troupeau) de bœufs paissant en liberté comme les chevaux.

Il y a peut-être par là. Un premier rayon frise déjà le toit du moulin.. par exemple. rien que les touffes de lavande. Vite. » Sur quoi.. Le drôle se sera dit. il aura pris un gros tambour.. le tambour.. plan. dans le fourré.. plan... . plan...168 - . Vers l’orient.. sur la crête fine des Alpilles. vite.... J’ai beau regarder. plan ! Le diable soit de la peau d’âne ! Je l’avais oubliée. deux ou trois courlis s’envolent en secouant leurs ailes.. et les pins qui dégringolent jusqu’en bas sur la route... je ne vois rien. quel est donc le sauvage qui vient saluer l’aurore au fond des bois avec un tambour ?. Personne ! Le bruit s’est tu.. Te tairas-tu. se met à battre aux champs sous le couvert.. Un peu de brise chante dans les arbres. ran-plan-plan !. C’est Ariel. Un tambour dans mes pins à pareille heure ! Voilà qui est singulier. Mais enfin.. un formidable roulement de tambour me réveille en sursaut. Ran... et.. ou maître Puck. sans doute. aux premières clartés de l’aube.. Au même moment. en passant devant mon moulin : « Ce Parisien est trop tranquille là-dedans... Du milieu des lambrusques mouillées.. Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan !... ran-plan-plan !. s’entasse une poussière d’or d’où le soleil sort lentement. gredin de Puck ! tu vas réveiller mes cigales..Nostalgies de caserne Ce matin. je me jette à bas de mon lit et je cours ouvrir la porte. invisible... quelque lutin caché en train de se moquer de moi.. allons lui donner l’aubade.

Tout entier à son rêve et à sa musique. et pour le moment en congé de semestre. debout contre un pin. ses rangées de fenêtres bien alignées. Il est là.. dit Pistolet. et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles ! » Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan !..169 - . et quand on veut bien lui prêter l’instrument de la commune – il s’en va. Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan !. ni les aiguilles de pin qui sautillent sur son tambour.. mélancolique. en rêvant de la caserne du Prince-Eugène.. avec sa cour aux larges dalles. il ne la sent pas. et sa grosse face niaise s’épanouit de plaisir à chaque roulement.. son peuple en bonnet de police. les couchettes de fer à couverture grise.. C’est sur ma petite colline verte qu’il est venu rêver aujourd’hui. ce tambour. les ceinturons qu’on astique.Ce n’était pas Puck. il regarde amoureusement voler ses baguettes. la chambrée odorante. les pots de cirage. Des vols de perdreaux effarouchés partent à ses pieds sans qu’il s’en aperçoive. La férigoule embaume autour de lui. les fusils qui reluisent au râtelier ! » . la planche au pain. C’était Gouget François. la grande caserne. tambour au 31e de ligne.. Pistolet s’ennuie au pays. « Qu’elle est belle. il a des nostalgies. battre la caisse dans les bois. Il ne voit pas non plus les fines toiles d’araignée qui tremblent au soleil entre les branches. « Oh ! l’escalier sonore. son tambour entre ses jambes et s’en donnant à cœur joie.. les corridors peints à la chaux.

170 - . tape hardiment sur ta caisse. la diane froide par les matins pluvieux. la romance sentimentale chantée une main sur le cœur !. j’y fais de la copie.. le baquet puant. le vieux Pigault-Lebrun dépareillé qui traîne sur le lit de camp !. la dame de pique hideuse avec des agréments à la plume.. dans les casernes de . le piston du salon de Mars. Oh ! la barrière de l’Ecole. Si tu as la nostalgie de ta caserne.... la retraite dans les brouillards à l’heure où le gaz s’allume. l’appel du soir où l’on arrive essoufflé ! » Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan ! « Oh ! le bois de Vincennes. les voitures de gala qui vous éclaboussent en passant !.. Tu joues du tambour sous les pins. » Rêve. les pieds qui ont froid !.. je n’ai pas la nostalgie de la mienne ? Mon Paris me poursuit jusqu’ici comme le tien. Je n’ai pas le droit de te trouver ridicule.. l’absinthe dans les bouis-bouis. les cartes qui poissent aux doigts.Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan !.. les gros gants de coton blanc. l’oreiller de planche. la vieille guérite où la pluie entre... est-ce que. les briquets qu’on dégaine. les promenades sur les fortifications.. les confidences entre deux hoquets. les filles à soldats. les jours de bloc. Ah ! les bons Provençaux que nous faisons ! Là-bas. Oh ! la corvée supplémentaire.. rêve. moi. » Ran-plan-plan ! Ran-plan-plan ! « Oh ! les longues nuits de faction à la porte des ministères.. « Oh ! les bonnes journées du corps de garde. tape à tour de bras... toi ! Moi. pauvre homme ! ce n’est pas moi qui t’en empêcherai.

et tout ce qui la rappelle nous est cher !.... s’est mis en route pour rentrer. Paris !. nous regrettons nos Alpilles bleues et l’odeur sauvage des lavandes . tout mon Paris défiler entre les pins... Ah ! Paris !. Huit heures sonnent au village. Toujours Paris ! . Pistolet...Paris. On l’entend descendre sous le bois. je crois voir. ici. maintenant. sans lâcher ses baguettes.. au bruit du tambour qui s’éloigne. couché dans l’herbe.. la caserne nous manque. Et moi. en pleine Provence.... malade de nostalgie. jouant toujours.171 - .

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