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Il suffit de passer le pont :

L’aventure du rêve-éveillé
en psychanalyse*

Madeleine Natanson

Dans la ville où je suis née et où j’ai passé mon enfance, un pont enjambe
la petite rivière au moment où celle-ci se jette dans le bassin du port. S’il
permet d’atteindre le cœur de la ville, il a la particularité d’être aussi un pont
tournant qui, lorsqu’il pivote, offre une ouverture vers le large. Quand j’étais
enfant, voir le pont tourner autorisait les rêves d’aventures : prendre la mer,
dépasser le pont, la digue, contourner les rochers mystérieux, le raz, redoutés
par les navigateurs, partir vers le lointain, les grottes étranges, « l’inquié-
tante étrangeté ».
Et puis le pont revenait sagement à sa place, redevenait passage entre
deux rives offrant un chemin vers la place du marché, ses couleurs, ses
odeurs, son goût d’enfance.
Il y avait sans doute un jeu, une sorte de Fort Da entre un éloignement
et une sécurité à retrouver, un jeu de l’illusion et de la désillusion assuré par
la sécurité de base de la terre ferme. Un peu plus tard cependant, le pont
fut ébranlé par le martèlement de bottes de l’armée d’occupation, blessant
les images de l’enfance paisible.

Métaphore du pont...

Les ponts ont inspiré les poètes, suscité des chansons enfantines, on y
danse tout en rond, fascinés par le bateau doré, ils s’effondrent parfois comme
une punition au désir inconvenant. Les plus démunis trouvent un abri
dessous. Les photographes et les cinéastes nous les ont montrés construits,
détruits, rebâtis et les architectes en font des œuvres d’art.
62 IMAGINAIRE & INCONSCIENT

Des légendes présentent parfois les ponts comme de véritables voyages


initiatiques : Lancelot franchit un pont en métal, un pont sabre. Ils sont parfois
réduits à une liane tremblante. La passerelle jetée par Zeus et parcourue
par Iris sa messagère est l’arc-en-ciel.
Il y a des ponts immenses, merveilles d’architecture, des ponts anciens
en pierre, moussus et bienveillants, des ponts de bois branlants qui craquent
sous nos pas. En Chine, les petits ponts sont zigzaguants parce que dit-on,
ils suivent la courbe de nos vies...
Il y a aussi des ponts détruits par le temps ou la folie des hommes...
Parfois, leurs moignons mutilés disent encore le désir d’unir les deux rives.
Images de ponts pour la psychanalyse. Les définitions nous le disent :
« ouvrage d’une construction permettant de franchir une dépression,
un obstacle notamment un cours d’eau, un bras de mer. Le pont, précise
encore le dictionnaire des symboles, est passage et il souligne le caractère
périlleux de ce passage comme de tout voyage initiatique, comme de toute
aventure...
Utiliser la métaphore du pont pour le rêve-éveillé en psychanalyse est
presque un pléonasme. En effet, le sens étymologique de méta (qui signifie
« au-delà ») et phero (qui signifie « porter » comme le ferre en latin), sont à
l’origine de transfert. La métaphore transporte, transfère les mots dans un
sens différent de leur sens propre, elle est passage, c’est-à-dire pont vers une
relation découverte par l’imaginaire.

Le pont à traverser

Traverser le pont, dans la pratique de la cure psychanalytique par le rêve-


éveillé, c’est avant tout se mettre à l’écoute des images, et plus précisément
des images de l’enfance. Cela peut paraître paradoxal dans un monde où
l’image s’impose à la vue, nous présente l’horreur en direct ou nous engage
dans un virtuel qui tenterait de combler le manque plutôt que de lui donner
un sens.
Le symbole du pont évoque une transition entre deux états intérieurs,
entre deux désirs en conflit, il peut indiquer l’issue d’une situation conflic-
tuelle, il faut la traverser, éluder le passage ne résoudrait rien. Les images
qu’il s’agit d’écouter sont non pas une reproduction en vision directe de ce
qui se voudrait le réel mais des images perdues entre les choses et les mots,
images visuelles mais aussi sonores, tactiles, olfactives... Ces images ne sont
pas des souvenirs, mais elles s’en souviennent, elles viennent rappeler que
l’être humain a été « infans » avant d’accéder au langage et d’entrer ainsi
plus avant dans la relation symbolique. L’indépassable de l’inconscient
tiendrait à ce retard non rattrapable du langage sur le vécu. Inscrits dans ce
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L’AVENTURE DU RÊVE-ÉVEILLÉ EN PSYCHANALYSE

blanc de l’inconscient, elles ne sont cependant pas figées, mais mises en


mouvement dans le rêve-éveillé, elles se dramatisent, se déployant dans l’aire
analytique, mettant en œuvre les processus primaires afin de ramener à la
lumière, le refoulé.
On voit alors le pont, comme construction de l’aire analytique au sens
de Widermann. C’est le sens même de « pontifex ». Ce nom porté d’abord
par les empereurs romains, avant d’être transmis au Vatican, désigne
à la fois le pont, celui qui le construit et celui qui le garde (ce qui ne
fait un pape ni du patient ni de son analyste !). Cette construction a contri-
bué à l’évolution progressive du rêve-éveillé vers une pratique et une théorie
mieux ancrées dans la psychanalyse. Une remarque de Daniel Widlöcher
dans son intervention aux journées de l’histoire de la psychanalyse
à Versailles en juillet 2000 permettra d’éclairer cette évolu-
tion. Il s’interrogeait sur le cadre qui face « à une demande d’analyse
offre le plus de chance à ce que le sujet développe une expérience analy-
tique authentique et riche » et ajoutait « si le cadre général et les règles
techniques demeurent, la manière d’écouter, les interprétations et leur
éventuelle formulation varient ».1 Concilier fidélité à Freud et novation
est un des problèmes du mouvement psychanalytique. La fidélité ne
saurait se réduire à une simple répétition, encore moins à une dogmatique.
Elle implique l’ouverture à des approfondissements théoriques et à des
enrichissements techniques. Elle peut parfois nous conduire à une atten-
tion sur des aspects longtemps minimisés quoique annoncés dans l’œuvre
freudienne. « Freud, écrit Jean Bergeret, avait en réalité perçu beaucoup
plus de notions qu’il n’avait pu en élaborer au cours d’une vie déjà bien
remplie ».2
Dans sa capacité d’ouverture contrôlée, loin de la rigidité ritualisée,
l’analyse rêve-éveillé a pu s’inscrire dans le mouvement psychanalytique
à partir de l’aventure que R. Desoille avait engagée et que ses successeurs
ont enrichie en la poursuivant. Il y a fallu du temps mais l’imaginaire,
il est vrai, est le temps d’une histoire, du « muthos » au sens d’Aristote, temps
où se noue un conflit, où se dénoue une solution. Passer le pont pour
le patient, c’est d’abord se défaire de ce qu’il pouvait croire être la seule
manière non seulement d’être dans son histoire et dans son enfance, mais
encore du discours figé par lequel il l’exprimait. L’image : représentation
concrète ou mentale, signe ou symbole, de ce qui a été perçu antérieu-
rement par les différents sens (image visuelle, auditive, tactile, olfactive,
gustative, kinesthésique) mais distincte en nature de la sensation dont elle
est l’image. Alors, quand peut s’ouvrir l’imaginaire, à travers des images
écoutées dans la relation transférentielle, le patient se trouve en position
de créateur pour reprendre son histoire, la dire, la redire, la revivre, la trans-
former...
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« Tout notre effort, écrit Jean-Bertrand Pontalis, ne consiste-t-il pas à


dégager notre petite vie du sommeil qui l’entoure et la pénètre. Freud nous
fait tout éveillés rester dans nos rêves ».3 Bachelard disait déjà : « La rêverie
guérit le souvenir ».

En traversant le pont pour écouter l’image

La proposition du rêver-éveiller en psychanalyse offre donc au patient


un pont soutenu par le transfert. Dans l’inquiétante étrangeté de la première
rencontre entre un patient et un psychanalyste, nous sommes en présence de
la plainte, soit sous la forme d’un discours qui cherche à évacuer l’affect,
soit avec l’expression incohérente d’émotions sans mots, soit encore avec
des somatisations qui témoignent d’une perte et du deuil impossible des
blessures de l’enfance. Dans ce cas d’ailleurs, « les aménagements particu-
liers de la technique du rêve-éveillé pourront parfois nous permettre d’ouvrir
des pistes interdites et d’organiser nombre de funérailles », écrivait Monique
Aumage dans un numéro récent de notre revue. L’invitation à passer le pont
propose d’aller vers une autre façon de parler de soi, de son histoire, de sa
souffrance. Mais c’est une aventure, ce n’est pas facile, on a peur de tomber.
Le pont parfois est réduit à un fil « quelque chose de suspendu à la fois dans
l’espace et dans le temps » disait une patiente qui se sentait sur ce fil comme
un funambule en danger de tomber et de se trouver dans un univers de
dévoration avec le fantasme d’un crocodile sous le fil.

Le pont des blessures...

Si l’image du pont est comme contenue dans la proposition du rêve-


éveillé, elle est souvent choisie par les patients eux-mêmes.
Du pont, on peut oser regarder sur l’autre rive, dans la quête de ses
origines ou bien se regarder dans l’eau à la recherche de soi-même ou même
plonger pour s’autoriser des images archaïques et affronter l’ambivalence
des premières relations d’objet.
Sylvain, brillant étudiant en médecine est très angoissé. Dans son rêve-
éveillé, il est dans l’eau et voudrait explorer cette rivière, sa rivière mais :
« J’ai peur de m’y perdre, je sors les bras hors de l’eau et je cherche...
Je sens le vent sur ma main... Je sens une chaleur, ce doit être le soleil,
c’est doux... Je sens... Je crois que j’ai senti une main mouillée et froide, une
main de femme... C’est une main quand même assez robuste, un bras que
j’imagine assez fort, je m’agrippe à cette main, à ce bras. J’ai vraiment du
mal à me sortir, j’ai l’impression de peser très très lourd... La main reste
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L’AVENTURE DU RÊVE-ÉVEILLÉ EN PSYCHANALYSE

comme ça à la surface de l’eau, elle ne fait rien pour m’aider... enfin elle
est là, c’est le principal et moi je tire dessus je crois que je vais me relever,
je suis accroupi, je vois ce bras, c’est tout ».
Dans son commentaire Sylvain dira : « Ce bras vous symbolise, sym-
bolise mon aspiration profonde, une femme mère, plus une femme enfant,
sans aller jusqu’aux extrêmes de matrone, mais enfin quelque chose
qui rassure. Mais cette main est là et n’agit pas, c’est une aide qui vient
de l’extérieur, un signe engageant, mais pas une aide gratuite, c’est à moi
de faire un effort. »
Le pont est à découvrir avec la spécificité et le mystère de chaque cure.
Il est à la fois lieu du passage et temps du passage. Il inscrit ainsi le rêve-
éveillé dans l’espace et le temps analytique.

Le pont à construire

Véronique est une jeune trisomique qui, arrivée à l’âge de la puberté,


éprouve des désirs, vit un moment dépressif et se décrit elle-même comme
« un bébé poubelle ». Toute son enfance semble avoir été entachée par la
blessure narcissique que sa naissance a infligée à ses parents. Pour elle, toute
séparation est difficile. Pendant plusieurs séances elle fabrique une boule de
pâte à modeler qu’elle fait rouler vers moi. Je la lui renvoie... Ce jeu semble
la rassurer. Le transfert semble se mettre en place dans cette construction
d’un pont fragile, mobile entre nous. Mais allons-nous rester dans cette
répétition monotone ? Après quelques temps, Véronique lance sa boule et
dit : « Maman partie » et je peux la renvoyer en disant : « elle va revenir ».
Le fort Da est nommé et il a construit le pont.
La semaine suivante, Véronique sort les boîtes de matériel et commence
à jouer, à rêver tout haut, à dire sa souffrance. Mais parfois comme pour
s’assurer de la solidité du pont, une balle ou une boule est encore lancée une
ou deux fois avec un clin d’œil complice.
Dans la clinique des états limites, voire de psychotiques, on peut dire que
la construction du pont a été entravée ou qu’il est réduit à une liane
tremblante. Il s’agit, disait Sophie de Mijolla-Mellor aux journées de
Versailles (juillet 2000), pour le psychotique, de retrouver dans sa mémoire
un pensé qui en avait été exclu ». Avec le rêve-éveillé, il s’agit de retrouver
des images perdues pour la pensée, ces images d’avant les mots, images
indicibles qui fonctionnent comme certains objets en archéologie, permettant
d’atteindre l’histoire des peuples sans écriture après un long travail de fouilles
et de rapprochements des morceaux brisés dans l’étonnement de leur recons-
titution, c’est-à-dire, si on tient compte du sens étymologique du mot
symbole, de la découverte que cet objet était déjà là...
66 IMAGINAIRE & INCONSCIENT

Si l’image peut ranimer la mémoire et solliciter l’inconscient, l’imagi-


naire empêché se voit déployé peu à peu et les propos du patient sont d’abord,
non pas à interpréter, mais à déplacer vers un autre langage. C’est alors
que l’on peut dire que la « fécondité du rêve du patient est à la mesure de
la capacité de rêver de l’analyste, à la mesure de sa propre capacité de rêver
engagée dans le champ du travail analytique, c’est-à-dire un champ où il
n’oublie jamais sa place qui n’est pas celle du patient »4.
C’est cette capacité de rêver qui contribue à la reconstruction du pont
détruit, du pont qui permettra d’aller vers du sens. Une légende galloise
raconte que le roi Bran se coucha en travers du fleuve Shannon, fleuve
magique sur lequel il n’existait aucun pont et qu’aucun navire ne pouvait
traverser. Le roi se fit pont, ce qui est d’ailleurs le sens de pontifex, rappelons-
le. En prêtant son imaginaire, le thérapeute peut parfois se trouver en position
de pont, c’est-à-dire de médiateur, comme ces gardiens de ponts, ceux qui
veillaient à ce que les ponts ne soient pas coupés.
Les images d’enfance, perdues, recherchées, en partie retrouvées sont
comme des vêtements anciens au grenier dans une vieille malle, comme celle
de cette patiente qui, dans un rêve-éveillé retrouve de vieux vêtements dans
un grenier imaginaire. Elle ne sait pas d’où ils viennent, à qui ils ont
appartenu... cela viendra plus tard, l’essentiel est ce commencement
de l’ouverture de l’imaginaire, jusque-là bloqué, en même temps que celle
de la malle et sans rien en dire encore, mon imaginaire m’emmène jusqu’à
cette phrase de Kundera dans La vie est ailleurs : « Le vêtement du passé
est fait d’un taffetas changeant et chaque fois que nous nous retournons
sur lui, nous le voyons sous d’autres couleurs ».

Le pont de rêves

Deux rêves de ponts construits par le même patient, à un an d’inter-


valle, peuvent illustrer comment le rêve-éveillé favorise un changement
de regard sur soi-même.
J’ai reçu Marcel un peu clochard, fumeur de shit, plutôt sur un versant
psychotique. Ce jour-là, en arrivant, il exprime sa difficulté à « contenir ».
Il dit : « Ça tend à sortir un peu partout, je suis trop né d’un côté et pas
assez d’un autre ! » Puis il commence un rêve à partir d’une image de pont
peut-être pour relier ces deux parties séparées en lui, relier ses idées qui
débordent, naître autrement. Ce rêve est très long, parfois touffu, ça sort en
effet de partout et ça dit le désordre, le sujet divisé, dissous. Je n’en relate
que quelques extraits : « Je vois un pont avec des jambes en pierre rose, il
est très haut, on ne voit pas ce qu’il y a au fond ».
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L’AVENTURE DU RÊVE-ÉVEILLÉ EN PSYCHANALYSE

Une montagne, très haute, est aussi aperçue, inaccessible. « En bas, il y


a un torrent qui coule très agité et il n’y a personne sur ce pont ». Marcel a
alors l’impression qu’il va partir avec cette eau, se dissoudre dans cette eau,
où Narcisse abîmé, ne peut se regarder. Il cherche alors à s’engager sur un
chemin le long de la rivière mais là encore : « on ne voit rien, on peut marcher
des kilomètres sans rencontrer âme qui vive » et Marcel ne peut ni rencontrer
un autre, ni essayer de monter à cette montagne qui pourtant l’attire et son
errance se poursuit tantôt dans l’eau, tantôt sur le bord, sur le pont. Je me
demande s’il ne va pas nous installer à dormir sous le pont !... Je ressens
moi-même une sorte d’ennui et je m’interroge silencieusement sur cet
éprouvé quand Marcel voit enfin des êtres vivants mais il ne parle pas leur
langue et il dit : « Je voudrais bien éprouver quelque chose avec ces gens ».
La seule image qui peut émouvoir le patient est celle d’une femme enceinte
qui s’occupe d’un petit garçon, nostalgie du regard maternel sur lui, seul
garçon de la famille, puis il voit au loin un pêcheur qu’il « voudrait aider
à tirer le filet pour, dit-il, une pêche miraculeuse ». Le miracle ne viendra
pas et le travail avec Marcel sera long et difficile...
Un an plus tard, cependant, il reprendra spontanément l’image du pont
alors que je viens de m’absenter quelques semaines. Il peut alors exprimer
son manque, ça déborde moins. « Faut voir ce que ça donne quand vous
n’êtes pas là, ce n’est pas trop mal, mais j’ai encore besoin de béquilles. J’ai
été amoureux une ou deux fois mais ça n’a pas marché ! Ce qui me manque,
c’est une relation avec une nana, mais je me suis remis à la musique ».
Reprenant donc l’image du pont, il s’aperçoit qu’il y en a plusieurs, en
pierre... Il doit en choisir un et il s’y engage : « Je regarde l’eau qui coule
en bas, elle est très claire et je vois mon image ». S’il n’a plus la sensation
d’être dissous dans l’eau, Narcisse demeure bien fragile. « J’ai un peu peur
d’être emporté par cette eau, que mon image s’en aille au fil de l’eau ».
Cependant en tâtonnant, il trouve un endroit calme, mais dans une enclave
demeure une « eau morte » et Marcel sait qu’il lui faut fuir cette eau mortifère.
Il va là où il y a du courant, il se retrouve nu dans l’eau un peu gêné car il
y a des gens au bord de la rivière auxquels il fait signe de loin. Face à la peur
de l’autre, Marcel cherche à s’échapper et dans un fantasme de toute
puissance il devient oiseau, vole, survole toute la scène, comme d’ailleurs
il tente de refuser la réalité quotidienne et les limites qu’elle lui impose. Mais
il réalise qu’il ne peut vraiment pas parler aux gens avec son bec. Il recherche
une solution d’abord magique : « Il faudrait un sorcier, une sorcière » (Bien
sûr la psychanalyste sorcière se tait) Il se plaint : « Je suis vraiment
malheureux comme ça en oiseau ». Il va déchiqueter finalement son costume
d’oiseau. Il peut alors courir vers quoi ? vers qui ? ce n’est pas dit, mais il a
“un beau pantalon” et se sent soulagé... Il dira c’est comme un moi nouveau
encore inconnu. »
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Les deux ponts en rêve-éveillé semblent avoir fonctionné ici pour


permettre encore bien modestement d’amorcer quelque chose de la naissance
d’un sujet qui se mire dans l’eau vivante de la rivière. C’est un peu comme
si Narcisse-Marcel approchait de l’altérité, à la fois de sa dualité et de son
identité, avant de pouvoir l’accepter. Dans le cadre de ces deux rêves-éveillés,
je pense au poème d’Eluard :
Ici on peut se perdre
Et mon visage est dans l’eau pure, je vois
Chanter un seul arbre
Adoucir les cailloux
Refléter l’horizon.

Le pont aux images

Se reconnaître dans l’eau, mais aussi renoncer à la toute puissance, au


fantasme du vol, comme l’ange des Ailes du désir, condition nécessaire pour
rencontrer les autres, dépasser le fantasme des eaux maternelles laiteuses
et nourricières dont ce même patient dira un peu plus tard : « elles sont
comme un paradis mortuaire ». Accepter la réalité et l’altérité ne détruit
pas l’imaginaire ainsi que le disait Frydman pour la naissance : « l’enfant
réel ne détruit pas l’enfant imaginaire, il l’habille ».
J’aime les ponts, J’aime les photographier. Dans le film de Clint
Eastwood, Sur la route de Madison, l’image du passage d’un pont obscur
qui débouche sur la lumière d’une brève rencontre, montre combien le jeu
des lumières sur le pont, le moindre geste, l’esquisse d’un mouvement,
éclairent les ressentis, illuminent les aspects, les images des êtres. C’est à
partir de là, comme dans une démarche clinique que progressivement le
dévoilement du secret fait jaillir d’autres images, ouvre à une autre connais-
sance... Alors la mémoire se rêve et le rêve se souvient.
Pradines déjà nous invitait à dépasser le mépris de l’imagination pratiqué
par un certain intellectualisme. Il écrivait : « Imaginer, ce n’est pas seulement
avoir des images et en être plus ou moins l’objet, c’est essentiellement s’en
donner dans un but de distraction ou d’enchantement esthétique ou de
fabulation symbolique ».
L’imaginaire n’est-il pas finalement l’expérience fondamentale de
l’humanité ? Et « L’image persiste en l’idée objective comme en sa première
jeunesse. » disait Gilbert Durand.
Écouter les images en rêve-éveillé implique qu’on les laisse résonner
en soi, construire son propre rêve aux sources du désir.
Images imprégnées d’affects, plongeant dans la mémoire oubliée de
l’enfance,
MADELEINE NATANSON • IL SUFFIT DE PASSER LE PONT : 69
L’AVENTURE DU RÊVE-ÉVEILLÉ EN PSYCHANALYSE

Images partagées dans le jeu du transfert et du contre-transfert


Images nommées
Images interprétées
Images en devenir qui se transforment, se réparent, nous réparent (au
sens kleinien du terme), reconstruisent notre pont...
J’ai revu Marcel après une dizaine d’années. Il avait fait plusieurs métiers
et finalement était devenu... photographe !

Madeleine NATANSON
Psychanalyste
Membre titulaire du GIREP
450 allée du Clair Vallon
76230 Bois Guillaume

Madeleine Natanson – Il suffit de passer le pont :


L’aventure du rêve-éveillé en psychanalyse

Résumé : La métaphore du pont, qui a inspiré beaucoup de


poètes, permet aussi une réflexion sur la cure psychanalytique
et particulièrement sur celle qui utilise le rêve-éveillé en
séance. Le symbole du pont contribue à la construction de
l’aire analytique et évoque une transition entre les états
intérieurs et leurs conflits. Des exemples cliniques soulignent
combien la fécondité du rêve des patients en relation avec la
capacité de rêverie de l’analyste, travaille à la reconstruction
des ponts en souffrance.
Mots-clés : Pont – Image – Rêve-éveillé – Métaphore –
Psychanalyse.

Madeleine Natanson – Crossing the bridge is


enough : the author of the awakened dream in
Psychoanalysis

Summary : The metaphor of the bridge, inspired mostly by


poets, also allows a reflection on the psychoanalytical
treatment, especially the one used in the awakened dream in
session. The symbol of the bridge contributes to the edification
of the analytical setting and evokes a transition between inner
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states of being and their conflicts. Clinical examples underline


how much the fecundity of the patients’ dream, together with
the capacity for dreaming of the analyst, works towards the
reconstruction of pending bridges.
Key-words : Bridge – Image – Awakened dream – Metaphor
– Psychoanalysis.

Notes
* Communication faite à Paris le 13 octobre 2001 dans le cadre de la journée d’étude du
GIREP sur « Imaginaire et Inconscient ».

1. Évolution de la clinique psychanalytique, coll. Perspectives psychanalytiques, Le Bouscat,


L’Esprit du temps, 1999, pp. 45-50.
2. La violence et la vie, 1994, p. 19.
3. Ce temps qui ne passe pas, Gallimard, 1997, p. 61.
4. Fabre N., Au miroir des rêves, p. 104.