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Les dialogues de l’Aretin.

Plaidoirie de Me Fernand
Worms1

Pierre l’Arétin (ou Pierre Arétin),


né vers 1492, était le fils bâtard de
Louis Bacci, gentilhomme d’Arezzo
(Toscane, Italie). Ses poésies
satyriques des rois, sa gaieté, son
esprit et son impiété lui valurent
d’être considéré comme le Fléau
des Princes et d’être affublé
affectueusement par ses lecteurs
du sobriquet Il divino Aretino (Le
Divin). Le « Rabelais italien » a
commis une œuvre poétique prolifique, aussi bien lyrique,
burlesque, que satyrique, comique, voire licencieuse, souvent
sous la forme de dialogues, publiés séparément du vivant de
l’auteur. Les célèbres Dialogues de l’Arétin se répartissent ainsi
entre ces différentes catégories, la vie et les aventures des
courtisanes de Venise ou de Rome tenant une place importante
dans les dialogues et les sonnets licencieux. La légende veut que
l’Arétin se soit mis à rire si fort, « en entendant des discours
comiques et obscènes, qu’il renversa la chaise sur laquelle il
était assis, et qu’en tombant, il se blessa à la tête, et mourut sur
l’heure, à Venise, en 1556, âgé de 66 ans ». Les traductions et
éditions françaises des poèmes et des lettres de l’Arétin, bien
qu’excipant du talent poétique de l’Italien et de l’intérêt
philologique de son œuvre, ont constamment eu maille à partir
avec la justice. L’éditeur Liseux le savait bien lorsqu’il entreprit
à son tour d’en proposer une édition qu’il voulait exemplaire au
regard notamment de la langue italienne pratiquée par le poète.
Il lui en coûta en 1880 une condamnation par le tribunal
correctionnel de la Seine puis par la cour d’appel, malgré le
brillant essai littéraire de son avocat, Me Fernand Worms.
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Tribunal correctionnel de la Seine, 11e chambre, jugement


de janvier 1880 (date exacte inconnue)

Le Tribunal,

Attendu que Liseux a mis en vente, en l'exposant dans la


vitrine de sa librairie, où il a été saisi le 7 janvier 1880, et a,
antérieurement, vendu au nombre de trois cent quarante-sept
exemplaires, un ouvrage portant en tête : Dialogues du divin
Pietro Aretino, entièrement et littéralement traduits pour la
première fois, composé de trois parties, formant chacune un
petit volume ;
Que ce livre renferme, sous forme de récits, une série
d'anecdotes scandaleuses, dans lesquelles sont décrites, avec les
détails les plus intimes, des scènes de débauche et de
dépravation, que cette traduction en français, d'un ouvrage
italien, est entremêlée d'expressions latines qui, surexcitant
l'attention, font ressortir par leur crudité, la lubricité des actes
et des choses dont il est parlé, et ajoutent, 'plutôt qu'elles ne
l'atténuent, à l'obscénité du style, qui le dispute à celle du fond
de l'œuvre ; Que le prévenu a ainsi commis, par les moyens
énoncés dans l'article 1er de la loi du 17 mai 1819, un outrage à
la morale publique et aux bonnes mœurs, délit prévu par
l'article 8 de la même loi.
Attendu que si l'édition émise par Liseux a été tirée à une
quantité déterminée d'exemplaires et a été vendue à un prix
relativement élevé, ces circonstances, qui n'étaient point
favorables à la divulgation du livre et en limitaient l'acquisition
à une classe restreinte de personnes, n'enlèvent pas son
caractère délictueux aux faits de mise en vente et de vente, ci-
dessus appréciés ;
Attendu qu'il existe, dans la cause, des circonstances
atténuantes et qu'il y a lieu de faire application de l'article 463
du Code pénal ;
Par ces motifs,
Condamne Liseux à une amende de 400 francs et aux frais ;

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Ordonne la suppression et la destruction des exemplaires


saisis et de tous ceux qui pourront l'être ultérieurement, et ce,
par application des articles 8 de la loi du 17 mai 1819 et 26 de
la loi du 26 mai 1819.

M. Liseux interjette appel de ce jugement.


M. le conseiller Rouzé présente le rapport.
(Cour d'Appel de Paris. Chambre correctionnelle. Présidence
de M. Chevillotte.
Audience du 4 mars 1880.)

La plaidoirie

Je ne voudrais pas donner à cette affaire plus d'importance


qu'elle n'en comporte. Mais vous comprenez que ce n'est pas
sans de graves raisons que M. Liseux a interjeté appel du
jugement qui l'a frappé.
S'il faut qu'il y ait châtiment, la peine est douce, j'en conviens.
Mais je ne saurais croire que vous puissiez maintenir la décision
qui vous est déférée ; je ne saurais croire qu'en France, le pays
de Rabelais et des joyeux conteurs, on puisse, en 1880, opposer
sérieusement et appliquer à une œuvre qui a traversé près de
trois siècles l'article 8 de la loi du 17 mai 1819 ! Car c'en serait
fait alors de toutes ces productions singulières et charmantes
qui ont égayé nos pères (pour ce que rire est le propre de
l'homme !) et valu son renom à notre vieille Gaule. Aussi
j'éprouve, je l'avoue, une bien vive émotion a la pensée que de
plus dignes et de plus autorisés que moi auraient su
revendiquer, non avec plus de conviction, mais avec plus d'éclat,
les droits sacrés de la littérature.
Quoi qu'il en soit, permettez-moi, Messieurs, avant
d'envisager les choses à un point de vue général, de vous dire
quelques mots de mon client.
Vous connaissez déjà M. Liseux par le rapport du
commissaire de police : « Sa probité et sa moralité n'ont donné

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lieu à aucune remarque, » et c'est bien là quelque chose, il le faut


reconnaître, quand il s'agit du délit d'outrage aux mœurs et à la
morale publique ! Amateur enthousiaste des écrivains du
seizième siècle, M. Liseux a su se faire une place à côté des
Lemerre et des Jouaust et son catalogue, aujourd'hui composé
de plus de quatre-vingts volumes, s'enrichit chaque mois encore
de curiosités littéraires que se disputent les collectionneurs et
les bibliophiles.
Il a donné ses préférences aux conteurs du temps passé, et
vous estimerez qu'il a fait œuvre de goût, quand je vous aurai
nommé les Bandello, les Sochetti, les Pogge, Arlotto, Boccace,
Arioste et tant d'autres, italiens ou français.
Ai-je besoin de vanter ici les charmes de cette vieille
littérature grivoise et conteuse, de ces livres plaisants auxquels
l'âme se laisse chatouiller, comme dit Montaigne : « beaux livres
de haulte graisse, légers au pourchas et hardis à
la rencontre ? ». Or, le genre admis (et qui le contesterait après
une prescription plus que séculaire !), il convient que certaines
œuvres jouissent d'immunités particulières.
La nature du conte, par exemple, exige certaines libertés,
sous peine de lui ôter de sa grâce. « Qui voudrait réduire
Boccace à la même pudeur que Virgile ne ferait assurément rien
qui vaille, » a dit La Fontaine, et le bonhomme s'y connaissait.
Aussi, n'est-il, à mon sens, en semblable matière, que de
penser et de s'exprimer avec délicatesse :

Qui pense finement et s'exprime avec grâce


Fait tout passer, car tout passe.

Et puis, disons-le hautement, ce sont là curiosités qui


n'intéressent pas seulement l'art de l'écrivain. La science des
mœurs en fait son profit. On se transporte par la pensée au
temps où l'auteur a vécu ; on s'inspire, en le lisant, de ses idées
et de ses sentiments ; on se sent agité des mêmes émotions. Au
seizième siècle, par exemple, les passions étaient fortes,
brutales, sans pitié ; la satire avait le même caractère. La gaieté

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des conteurs était souvent triviale, cynique, étourdissante ; mais


elle était au diapason du temps.
Et nous corrigerions toutes ces œuvres à notre usage ! Et vous
penseriez que la délicatesse de goût de nos contemporains
s'accommoderait mal de ces libertés, de ces hardiesses de
langage ! Je laisse à votre arrêt, Messieurs, le soin de répondre.
Ce sont de semblables réflexions qui ont amené M. Liseux à
songer à l’Arétin, et à lui réserver un coin discret dans son
catalogue. Et, à ce propos, permettez-moi de défendre devant
vous et de réhabiliter quelque peu l’Arétin, en empruntant ma
défense, non à la préface même du livre poursuivi, car :

S'ils sont camus et contrefaits,


Ni la mère ni la nourrice
Ne trouvent point leurs enfants laids,

mais au Dictionnaire universel des littératures que publie


M. Vapereau, à l'usage des écoles : « L'homme écarté, l'écrivain
reste, nous dit-il, un des écrivains les Plus féconds, les plus
spirituels, les mieux doués, enfin, du plus beau siècle de la
littérature italienne. » Tel est l'auteur que M. Liseux a imprimé.
Sans doute, ils sont lestes, ces dialogues où l'Arétin passe tour à
tour en revue la vie des religieuses, des femmes mariées et des
courtisanes. Mais quoi ! le grave professeur allemand Gaspard
Barthius n'avait-il pas au siècle dernier, donné la traduction du
troisième dialogue, sous le titre de Pornodidascalus, comme un
livre de morale courante, que les étudiants de son temps, en
quête d'aventures, devaient méditer, « fleurer, sentir et estimer,
» pour parler comme le curé de Meudon ?
Eh bien ! M. Liseux a été moins loin que le savant Barthius,
et c'est aux bibliophiles seuls, aux philologues, aux curieux de
toutes les raretés littéraires qu'il a voulu s'adresser, en
entourant l'acquisition de ses trois petits volumes
d'insurmontables obstacles.
Or, Messieurs, les bibliophiles forment une race à part. Ce ne
sont point gens à craindre qu'on tienne sans cesse leur pudeur
en alarme. Ils aiment assez que les nudités n'aient point

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d'enveloppe qui les couvre, et que les... hardiesses soient à


visage découvert. Et s'il fallait une définition plus exacte, on
pourrait dire que le bibliophile n'est pas tant celui qui aime les
livres, que celui qui aime les livres que tout le monde ne peut
pas avoir.
Qu'a donc fait M. Liseux ? Il a demandé à ces bibliophiles de
souscrire à la publication de l'Arétin, s'engageant à ne tirer que
trois cent cinquante exemplaires et à ne pas faire de nouvelle
édition. Il a mis chacun de ces exemplaires à 100 francs ; et,
comme si tout cela ne suffisait pas encore, il ne consentait à
vendre l’Arétin que si on justifiait de l'acquisition de trois autres
ouvrages indiqués dans un bulletin imprimé qui servait
d'enveloppe à l'œuvre poursuivie.
Telles sont les conditions extérieures que le scrupuleux
éditeur avait imposées aux acquéreurs des Dialogues. Et ce
n'étaient point, j'imagine, de vaines précautions ; car le Tribunal
lui-même a vu là « des circonstances défavorables à la
divulgation du livre, puisqu'elles en limitaient l'acquisition à
une certaine classe de personnes, à un public restreint et spécial.
»
Eh bien ! je le demande, est-ce cette classe particulière de
personnes que la loi de 1819 a entendu protéger ? A-t-elle un
instant dû songer à ces riches amateurs, les seuls qui pussent se
payer de telles fantaisies ?
Et veuillez remarquer, Messieurs que Liseux ne s'est point
caché ; qu'il a annoncé par deux fois son ouvrage dans le
Journal de la Librairie, qu'il en a régulièrement effectué le
dépôt, et qu'il a vendu ses volumes pendant deux mois, sans être
inquiété. Et ce n'est que lorsqu'il ne reste plus que trois
exemplaires que le ministère de l'intérieur s'avise de signaler
l'œuvre aux poursuites du parquet !
Où donc est, en tout cela, l'intention délictueuse, la mauvaise
foi ? d'ordinaire les libraires qui vendent des livres obscènes
procèdent dans l'ombre ; les ouvrages circulent discrètement,
mystérieusement, portant en eux-mêmes leur réclame. Ici
Liseux a conscience de faire œuvre sérieuse et littéraire, et il agit
ouvertement.

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Et pourtant, toutes ces conditions que je viens d'indiquer ne


suffisent pas à Liseux.
On raconte que Marguerite de Navarre, quand elle voulait
dire un mot plaisant trop risqué en français, s'aidait au besoin
de l'italien ou de l'espagnol, — plus Française en cela que le
célèbre Jacques-Auguste de Thou qui n'écrivait son histoire en
latin que parce qu'il trouvait trop imparfaite la langue de son
temps, la langue du dix-septième siècle !
M. Liseux (si parva licet.) a fait comme la reine de Navarre,
et il a pris la précaution de traduire les passages libres en latin.
Et le procédé n'est pas nouveau.
Horace ne le signalait-il pas déjà ?

At magnum fecit quod verbis grœca latinis


Miscuit.

Ah ! Messieurs quelle erreur ç'a été de la part de M. Liseux,


et comme il nous faut apprendre désormais à brûler ce que nous
avons adoré !

Le latin dans les mots brave l'honnêteté.

avait dit Boileau, et j'imaginais jusqu'à ce jour qu'il ne faisait


pas bon s'attaquer à Boileau. Il me semble même qu'un tel
privilège devrait être encore plus facilement accordé à la langue
latine, aujourd'hui qu'on ne la sait plus! Eh bien ! chose étrange,
ce surcroît de précautions excessives a été vivement reproché
par le Tribunal à M. Liseux : « Le latin est une excitation de plus,
en quelque sorte, pour la curiosité malsaine du lecteur. »
A ne pas le cacher, mon sentiment est qu'il eût mieux valu
dire ces choses en bon français ; je crois bien que c'était pécher
contre les lois de la bienséance, en prenant à tâche de les
observer que de soumettre une œuvre d'érudition et de
reconstitution comme celle qu'avait entreprise Liseux aux
fantaisies capricieuses et hardies, mais souvent bouffonnes, du
genre macaronique et que la harangue que maistre Janotus de
Bragmardo fait à Gargantua pour recouvrer les grosses cloches

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de l'église Notre-Dame, n'est pas le modèle dont l'Arétin eut


voulu qu'on s'inspirât pour le traduire. Mais ce n'est pas, sans
doute, pour s'entendre adresser de pareils reproches que M.
Liseux a été assigné en police correctionnelle.
Messieurs, un philosophe, je crois, il y a longtemps déjà,
s'imagina qu'il n'était point décent que les statues de nos
musées et de nos jardins publics se présentassent aux regards
dans leur simplicité primitive et il inventa la feuille de vigne. Il
poursuivait un but moral. L'a-t-il atteint ? Là n'est pas la
question. M. Liseux n'a pas fait autre chose pour l’Arétin. Son
latin est la feuille de vigne.
Et d'ailleurs, est-ce Liseux qui a découvert une foule de
productions entremêlées de latin et de français ? N'est-il pas une
foule de publications analogues ?
Avec la théorie du Tribunal, c'en est fait des œuvres de toute
l'antiquité, c'en est fait de la littérature de tous les temps. C'est
Aristophane, Lucien, Horace, Ovide, Pétrone. Martial, qu'il vous
faut proscrire ; c'est aussi Marot, Rabelais ; c'est Lafontaine,
Molière ces deux attardés du seizième siècle ! C'est enfin toute
cette phalange d’esprits aventureux, gaillards et primesautiers :
Agrippa d'Aubigné, Marguerite de Navarre, Henri Estienne,
Érasme, Bonaventure des Périers, Noël du Fail, Guillaume
Bouchet, que sais-je encore, qui ont créé notre langue, et qu'on
ne peut lire sans y rencontrer ce que le tribunal a condamné
dans l’Arétin.
Et cependant, Messieurs, ces écrivains ont été mis, grâce à la
modicité du prix, à la portée de tout le monde par des maisons
de librairie importantes. Les collections Hachette, Didot,
Garnier, se vendent 3 fr. et 3 fr. 50 c., et le latin, cet excitant
malsain, s'y étale complaisamment au bas de l'Anthologie
grecque, de l'Aristhophane et du Lucien.
Ce latin, d'où viendrait tout le mal, prend même moins de
précautions dans les Bijoux indiscrets de Diderot (ce roman
frivole où s'agitent des questions graves, a dit M. Mézières de
l'Académie Française), et dans l'œuvre toute récente de M.
Alexandre Dumas, la question du divorce.

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Or si c'est le latin qui fait le délit, songe-t-on à des


poursuites?
Mais si c'est à la légèreté de l'œuvre, à la liberté des détails, à
la licence des épisodes que l'on veut s'attacher, il n'est pas un
écrivain, même scientifique, qui ne devienne justifiable des
Tribunaux correctionnels, et c'est ce que démontre Bayle,
l’auteur du Dictionnaire, avec une intarissable verve d'érudition
incisive et spirituelle.

« Tite-Live, nous dit-il, quand il raconte si


majestueusement et si gravement la proscription des
Bacchanales, nous découvre des horreurs qui salissent et
qui font frémir l'imagination. Sénèque, le plus grave et le
plus rigide philosophe de l'ancienne Rome, a écrit dans la
dernière naïveté ses impuretés les plus infâmes. Il les a
condamnées avec toute la sévérité d'un censeur, mais en
même temps il les a dépeintes toutes nues, ou peu s'en
faut. Les Pères de l'Eglise, lorsqu'ils parlent ou des
Gnostiques ou des Manichéens, ou de telles autres sectes,
racontent des choses qui salissent non seulement
l'imagination, mais qui soulèvent aussi l'estomac, et qui
peuvent presque servir d'émétique. Arnobe, dans ses
invectives contre les païens, ménage si peu les termes
qu'on peut assurer que M. de La Fontaine eût mieux voilé
de pareilles choses et n'aurait osé égayer avec la même
liberté ce qui concerne Priape. Saint Augustin en quelques
rencontres, s'est exprimé si naïvement et si salement que
rien plus. Saint Ambroise et saint Chrysostôme l'ont fait
aussi, et ce dernier même a soutenu qu'il le fallait faire, si
l'on voulait inspirer une véritable horreur des crimes que
l'on dépeignait. Casaubon n'a point approuvé cette
conduite ; mais il nous permettra de croire que son
sentiment sur des questions de morale ne peut pas être
comparé à celui de ce grand saint. »

Eh bien ! ce que je vous demande, Messieurs, c'est en faveur


de l'Arétin le même traitement que pour ses contemporains :

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Brantôme, Pierre de l'Estoile, Béroalde de Verville, dont Sainte-


Beuve comparait l'œuvre à un lendemain de mardi-gras ; — le
même traitement que pour ceux qui l'ont suivi: Voltaire,
Diderot, Rousseau et, dans un ordre bien inférieur : Voisenon,
Boufflers, Crébillon, en un mot, tout le dix-huitième siècle
aimable et passionné : le même traitement, enfin que pour nos
contemporains à nous : Henri Monnier et ses Bas fonds de la
société, Balzac et ses Contes drolatiques, de Chevigné et ses
Contes rémois, Th. Gautier et sa célèbre Mademoiselle de
Maupin… J'en passe, et des meilleurs !
Et puis, quand une œuvre comme Nana, œuvre malsaine que
n'excusent ni le talent ni l'âge de l'auteur, se tire à 55,000
exemplaires et peut librement circuler avec l'estampille
administrative, qui est comme le prix Monthyon du colportage,
il ne faut pas se montrer trop difficile !
Les Dialogues, publiés par M. Liseux, n'ont rien de commun
avec ces hautes fantaisies de la littérature naturaliste.
Conservez-les, Messieurs, au même titre que tant d'auteurs des
siècles derniers, précieux pour l'histoire littéraire. Il n'est pas de
jugement humain qui puisse supprimer ce qui est l'œuvre du
temps et le patrimoine de l'avenir, et l’Arétin a sa place marquée
dans cette phalange d'élus. Je vous demande grâce pour lui.
Je vous demande grâce au nom du bon goût et de l'esprit
français. Je vous la demande au nom des Montaigne, des
Montesquieu, des de Brosses, qui furent des écrivains vraiment
gaulois en même temps que d'éminents magistrats. Et
puisqu'aussi bien nous sommes sur le domaine de la littérature,
vous me permettrez, en terminant, de vous conter une anecdote
qui peint à la fois le spirituel magistrat dont je veux vous parler
et le temps où il a vécu.
Piron venait de commettre l'ode fameuse que vous savez,
cette ode qui lui valut les éloges de Fontenelle et une pension de
Louis XV. Mais il était inquiété par la police.
Le président Bouhier apprit la chose ; et, faisant venir Piron
: « Jeune homme, lui dit-il, vous êtes un imprudent ; si l'on vous
presse trop fort pour savoir l'auteur du délit, vous direz que c'est
moi. »

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J'ai fini, Messieurs, et je retiens le mot du président Bouhier.


Quand on est en présence d'un écrivain de talent, — en face
d'une œuvre finement pensée et gracieusement écrite, - d'une
œuvre littéraire, en un mot... — il ne faut pas presser trop fort.

La Cour d’appel, suivant les réquisitions de l'avocat général


Villetard de Laguérie et adoptant les motifs des premiers juges,
a confirmé le jugement du tribunal correctionnel de la Seine.

1
Cette plaidoirie ne figure pas dans l’ouvrage.

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