Le Soir Lundi 14 février 2011

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polémiques
Jordanie Syrie
Alger Tunis
Bachar El-Assad Au pouvoir depuis 11 ans 19,74 millions d'habitants dont 53 % de moins de 25 ans PIB par habitant : 3.177 euros Abdullah II Roi depuis 12 ans 6,2 millions d'habitants dont 52 % de moins de 25 ans PIB par habitant : 3.472 euros

« L’effet domino a ses limites »
PETIT ATLAS GÉOPOLITIQUE DU MAGHREB ET DU PROCHE- ORIENT
Iran
Mahmoud Ahmadinejad Président depuis 6 ans 76,9 millions d'habitants dont 65 % de moins de 25 ans PIB par habitant : 7.388 euros

Maroc
Mohamed VI Roi depuis 12 ans 34,3 millions d'habitants dont 51 % de moins de 25 ans Atlantique PIB par habitant : 2.807 euros

Rabat

TUNISIE

Méditerranée

SYRIE

MAROC

Tripoli

Damas Amman

Téhéran
Irak Koweït

ALGÉRIE IE E LIB B LIBYE

Le Caire
ÉGYPTE

JORDANIE

IRAN
Golfe Persique

Riyad

ARABIE SAOUDITE
e

E.A.U.

Yémen
Ali Abdullah Saleh Au pouvoir depuis 21 ans (1) 23,5 millions d'habitants dont 71 % de moins de 25 ans PIB par habitant : 1.847 euros

Mer

Libye
Maurita Mauritanie Mali
Mouammar Kadhafi Au pouvoir depuis 42 ans 6,17 millions d'habitants dont 49 % de moins de 25 ans PIB par habitant : 9.679 euros

g Rou

Tchad

Oman

Khartoum

Sanaa
Érythrée

SOUD SOUDAN

YÉMEN
Somalie aliie

Algérie
Abdelaziz Bouteflika Au pouvoir depuis 12 ans 33,76 millions d'habitants dont 49 % de moins de 25 ans PIB par habitant : 5.985 euros

Djibouti Éthiopie

Soudan
Omar El-Béchir Au pouvoir depuis 18 ans 40,22 millions d'habitants dont 59 % de moins de 25 ans PIB par habitant : 1.847 euros

Arabie S.
Abdallah Roi depuis 5 ans 28,16 millions d'habitants (2) dont 65 % de moins de 25 ans PIB par habitant : 15.292 euros

(1) : Ex-président du Yémen du Nord en charge depuis la réunification des deux Yémens. (2) : Dont 5,5 millions de non-nationaux. A titre indicatif, le PIB par habitant s’élève en Belgique à quelques 27.000 euros

LE SOIR - 14.02.11 - Sources : Ined, ONU, chiffres 2008

APRÈS LA TUNISIE ET L’EGYPTE, d’autres régimes pourraient-ils basculer ? Gérard Chaliand, spécialiste français en géostratégie, relativise. Même s’il pointe l’Algérie.
ENTRETIEN
ony Blair, envoyé spécial du Quartette pour le Proche-Orient (USA, Russie, Union européenne, ONU), a estimé dimanche qu’après le départ du président Moubarak, le Proche-Orient était à « un moment pivot », où il pouvait s’engager sur la voie de la démocratie, mais que les Occidentaux devaient l’aider. « Un moment excitant, mais plein d’incertitude », a précisé l’ancien Premier ministre britannique… Il y a le Proche-Orient, mais également, l’Afrique du Nord, d’où tout est parti… Après la Tunisie et l’Egypte, d’autres régimes pourraient-ils céder sous la pression de la rue ? Nous avons interrogé un expert en géostratégie, Gérard Chaliand, ancien directeur du Centre européen d’étude des conflits.

T

Après Ben Ali, Moubarak… L’« effet domino » pourrait-il se poursuivre ? Il va de soi que, pour certains, voir le dictateur tunisien s’en aller a été quelque chose de très encourageant. En Egypte en tout cas, l’effet « choc » a joué. Cela dit, la théorie des dominos a ses limites : on ne peut pas recommencer de façon mécanique ce genre de choses. D’autant que certains régimes sont sensiblement plus solides que d’autres. En Algérie par exemple, à la différence de l’Egypte, l’armée est elle-même au pouvoir. Elle ne va pas le lâcher comme cela. Elle l’a d’ailleurs remarquablement prouvé la dernière fois ; en 1991, les élections allaient être gagnées par l’opposition islamiste, elles ont été annulées. Ensuite, le fer a été croisé entre les deux parties et cela s’est soldé par 100.000 morts. Dans le cas de Moubarak, on avait un ré1NL

gime qui était profondément impopulaire, extrêmement corrompu et qui alliait à ces deux caractéristiques une troisième, qui est impardonnable : le manque de développement. En Algérie, il se trouve que le développement non plus n’est pas assuré. La population a triplé depuis l’indépendance, mais les conditions matérielles des Algériens n’ont pas suivi du tout. Le pays jouit pourtant de bénéfices pétroliers et gaziers considérables. Comme la Tunisie et l’Egypte, le pays connaît une couche de population extrêmement privilégiée qui devrait être appelée à disparaître… mais je pense qu’elle va se défendre. Là, ce n’est pas l’affaire de deux trois personnes qui s’en vont, c’est un énorme groupe dans l’armée qui, s’il perd le pouvoir et n’a pas le temps de partir, sera massacré » (NDLR : le ministère algérien de l’Intérieur a annoncé que 14 personnes avaient été interpellées puis libérées samedi, suite aux manifestations de la veille ; la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme parle pour sa part de 300 arrestations dans plusieurs villes du pays). Les régimes disposant des revenus pétroliers et gaziers ont les moyens de financer des mesures « sociales » dans l’urgence. Mais au-delà de telles mesures ponctuelles, restent les aspirations démocratiques des peuples… La tentation existe en effet toujours de lâcher du lest afin de se maintenir au pouvoir, et le régime d’Alger dispose de moyens grâce aux hydrocarbures. Mais voyez le cas de la Tunisie : la contestation a débuté parce que les prix avaient augmenté ; Ben Ali a essayé de sauver la mise en annulant les hausses mais cela n’a pas suffi.

Israël observe les événements de ces dernières semaines de manière très attentive… Quelles pourraient être les conséquences de ces événements dans le contexte géostratégique du ProcheOrient ? Ce qui s’est passé en Egypte est avant tout un événement intérieur. C’est une révolte populaire, spontanée. L’armée égyptienne ne va pas modifier sa politique. Son programme ne sera pas d’entrer en conflit avec les Israéliens. D’une part, ils savent très bien que le rapport des forces ne leur permet pas du tout de le faire, et d’autre part, mieux vaut rester du côté des Etats-Unis – d’ailleurs, il n’y a pas d’autre option. De ce côtélà, je crois qu’il n’y a pas de crainte à avoir. Pour le reste, dire que l’Egypte avait des sentiments de sympathie vis-à-vis d’Israël… non. Ce qui s’est passé en Egypte est avant En 1978, Sadatout un événement intérieur ; pas de bouleversement géostratégique en vue » te a intelligemment signé une paix qui a restiSur le papier, le roi Abdullah de Jordanie tué le Sinaï ; on s’en tiendra probablement aurait toutes les chances d’être contesté, là. Il n’y a pas de bouleversements en vue – car 65 % de sa population est palestinien- même si, côté israélien, il est parfaitement ne. Ce pouvoir hachémite – qui a réussi à légitime de suivre tout cela avec énorméperdurer parce que le roi Hussein, était ex- ment d’attention. traordinairement habile et que son fils s’en sort également bien – représente-t-il sa pro- On agite parfois le spectre d’un scénario à l’iranienne (1979)… pre population ? Il faudrait que le pouvoir soit pris par des Logiquement, la réponse est « non ». La Jordanie est un Etat où les Palestiniens sont islamistes, ce qui n’est pas du tout ce qui se majoritaires – et cela pourrait d’ailleurs con- passe en Egypte. Raison pour laquelle on tribuer, en partie, à simplifier le problème peut exclure un bouleversement stratégipalestinien… Mais je crois que la plasticité que. de ce souverain, et sa capacité à entamer des réformes feront qu’il va probablement Cette crainte d’un scénario à l’iranienne au Caire a été agitée à Paris par des s’en sortir. Dans la région, quels sont les régimes les plus exposés ? Il est assez difficile de répondre à cette question. Disons que celui qui devrait tomber, c’est l’Algérie. Non pas que les problèmes n’existent pas au Maroc, mais le Maroc connaît une dynastie légitime. C’est important. Le roi du Maroc est à la fois l’héritier d’une longue lignée de souverains et le « Représentant des croyants ». Il est donc légitime aux yeux de la majorité de la population – rurale, en tout cas. En ce qui concerne l’Algérie, pas du tout. En Libye, le colonel Kadhafi s’en sort parce qu’il a largement distribué la manne à la population – quand on a trois millions de gens, ce n’est pas comme quand on en a 30 millions…

intellectuels et éditorialistes comme Alexandre Adler, Bernard-Henri Lévy ou Alain Finkielkraut, catalogués proches de l’Etat hébreux… Il y a une tentation, à l’échelle de ces chroniqueurs, d’avoir l’attitude d’un Etat… Mais qu’un Etat place ses intérêts au-dessus de tout, c’est une chose ; que le chroniqueur, lui qui devrait avoir à l’égard des événements davantage de liberté, se pose des problèmes de cet ordre, ça laisse songeur. D’une manière générale, les Occidentaux ont à l’égard des droits de l’homme, la démocratie, etc., une attitude à géométrie variable, une sorte de double discours. Les régimes doivent être démocratiques, mais si ce qui émerge du mouvement démocratique ne plaît pas, le processus dit « démocratique » ne convient plus… C’est ce que l’on a vu de façon très claire avec le Hamas (qui fut vainqueur, en janvier 2006, des élections législatives palestiniennes face au Fatah, mais mis à l’index par la communauté internationale). A propos de l’Iran : à l’été 2009, dans la foulée de réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad face à Mir Hossein Moussavi, Téhéran a connu de violentes manifestations. Le pouvoir a-t-il définitivement vissé le couvercle sur la marmite ? La partie n’est pas finie en Iran. C’est un pouvoir qui est non seulement contesté par ceux que l’on pourrait appeler les « libéraux » – si ce terme a un sens – mais également par d’autres, à l’intérieur même de la mouvance proprement islamique. C’est donc un régime sous pression. ■
Propos recueillis par WILLIAM BOURTON

www.lesoir.be

13/02/11 22:16 - LE_SOIR

du 14/02/11 - p. 12

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