Séance n°2 – 1er février 2011

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V.

De la multiplicité des Identités : le féminisme nouvelle vague (1990’s)

La troisième vague féministe renvoie à un large ensemble de revendications politiques et de pratiques artistiques, mises en avant à partir des années 1980 – aux États-Unis d’abord – par des militantes féministes issues de groupes minoritaires et des minorités ethno-culturelles en particulier. A. Aux origines épistémologiques de la troisième vague Cette 3e vague est à relier à l’influence du courant philosophique français dit post-métaphysique que se dessine une troisième position touchant à la définition théorique et pratique des sexes. On peut y relever des références à Michel Foucault ou à Gilles Deleuze, mais c’est Jacques Derrida qui, dans son enseignement régulier et très médiatisé aux États-Unis, en sera le principal porte-drapeau. Jacques Derrida associe la critique du logocentrisme déployée par Heidegger – critique du rapport au monde fondé sur la maîtrise et sur l’un – et la critique du phallocentrisme, et forge ainsi le terme de « phallogocentrisme » pour caractériser et dénoncer la tradition métaphysique occidentale à la fois logocentrique et phallocentrique. Sous sa plume et dans sa perspective, la différence des sexes, sans être niée, ne peut être pensée sous une forme duelle : c’est une différance, c’est-à-dire un mouvement de perpétuel différer, rendant inidentifiables ses pôles. S’il qualifie de « féminine » cette position d’indécidabilité des frontières sexuées, c’est en un sens métaphorique. Le féminin est en effet une forme d’être au monde et de penser à laquelle il s’identifie lui-même. Ainsi n’hésite-t-il pas à affirmer – reprenant une citation de Maurice Blanchot : « Je suis une femme », la position spéculative tenant lieu, à moindres frais, de la révolution socio-politique qui, selon lui, ne fait que conforter par le régime de l’opposition le dualisme sexué. La chance du nouveau réside non dans la lutte mais dans le jeu, ainsi que Derrida l’exprime au cours d’un dialogue avec une féministe américaine. Cette position, qui inspirera un courant important du féminisme universitaire américain, a peu d’impact sur le féminisme français. C’est beaucoup plus tard qu’elle atteint indirectement celui-ci par le détour de la queer theory, qui tente d’affirmer l’indécidabilité des sexes à travers celle des sexualités, thèse soutenue en France par certains leaders intellectuels du mouvement homosexuel qui se revendiquent de l’œuvre de Judith Butler. Le « nomadisme », soutenu antérieurement comme féminin (Rosi Braidotti), se traduit désormais en « transgenre ». La réalité de celui-ci est toutefois contestée par certains penseurs de l’homosexualité comme Leo Bersani. B. Quelles actions ? Le féminisme postmoderne, qu’incarne la philosophe américaine Judith Butler met donc l’accent sur la déconstruction des normes, remet en question la différence des genres masculin et féminin et des catégories de sexualités (hétéro, bi, homosexualité). Surtout, il articule les luttes autour des différentes expériences de l’oppression -en tant que transexuel(le)s, femmes, lesbiennes, gays, prostituées, racisées, etc.- et se pose d’abord comme anticolonialiste, anti-sexiste, antiraciste. Les féministes égalitaristes se voient reprocher de faire des « femmes » une catégorie homogène, effaçant dans un faux universalisme les autres formes de domination comme le racisme, l’hétérosexisme, la domination de classe. Leur modèle d’émancipation, fondé sur l’antisexisme, reléguerait au second plan la lutte contre le racisme, par exemple dans les débats sur le voile et la burqa. Le terme « troisième vague féministe » n’est utilisé aux États-Unis qu’à partir des années 1990, pour qualifier une nouvelle génération de féministes qui intègrent à leurs luttes des enjeux et des pratiques qui se situent en rupture – et d’autres fois en continuité – avec ceux de la génération précédente, issue de la « deuxième vague ». Entre autres différences, l’importance accordé à la diversité au sein des groupes, notamment par une meilleure visibilité occupée par les femmes considérées comme doublement marginalisées ou stigmatisées – femmes de couleurs, autochtones, lesbiennes, prostituées, transsexuelles, handicapées, ou encore les femmes grosses, pour ne nommer que ces groupes.

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La diversité se traduit aussi sur le plan des tactiques et des modes d’expressions. Ainsi, le militantisme au quotidien, par les choix de consommation notamment, est perçu comme une forme d’engagement aussi valable que d’autres formes plus collectives, par exemple les manifestations politiques dans la rue. Ensuite, des champs nouveaux sont investis massivement par ces nouvelles féministes – l’espace médiatique notamment, à travers des actions dirigées contre la publicité –, pensons entre autres au groupe new-yorkais Guerrilla Girls1, ou encore à travers la production d’un fanzine « périodique indépendant, sans but lucratif, fait par des passionnés) ou d’un blog sur Internet. Cette volonté de se réapproprier des espaces – marqués traditionnellement par les hommes – est particulièrement éloquente à travers l’émergence de nouveaux mouvements culturels, le Riot grrrl par exemple, mouvement musical à la croisée du punk rock et du rock alternatif aux idées féministes, et ayant connu son apogée au début des années 1990. Associé à la scène musicale d’Olympia, une ville de l’État de Washington, ce mouvement s’est ainsi étendu au fil des années 1990 à l’Occident au complet, et ce, sans que son développement n’ait jamais passé par les réseaux traditionnels de l’industrie musical. En parallèle au Riot Grrrl, des festivals appelés LadyFest ont essaimé un peu partout en Occident, dans le dessein aussi de donner un espace autonome où les femmes artistes pourraient performer musicalement ou d’autres manières, sans devoir faire de compromis artistique ou idéologique à l’industrie du show-business, et sans devoir subir le machisme attribué à certains groupes rock et punk. Au niveau théorique – et c’est là une des grandes différences avec les deux premières vagues –, la nouvelle vague féministe ne s’est pas constituée en un mouvement homogène et cohérent, dotée d’une ligne idéologique clair. D’où la difficulté – voire l’impossibilité – d’en faire un portrait bien défini et fixe dans le temps. Certaines voix réfutent même l’existence d’une dite nouvelle vague, et parlent plutôt de la « deuxième vague, épisode 2 ». [http://fr.wikipedia.org/wiki/Troisi%C3%A8me_vague_f%C3%A9ministe] Disons mot pour finir des principales associations féministes françaises contemporaines : - Les classiques Le Planning Familial : http://www.planning-familial.org Femmes Solidaires accueille les femmes, défend la laïcité et a des sections locales dans de nombreux départements. La Fédération nationale Solidarité Femmes est une association qui lutte contre les violences faites aux femmes et gère le numéro d’écoute 3919 La Marche mondiale des Femmes : http://www.mmf-france.fr/ - Les associations plus récentes Osez le féminisme : http://www.osezlefeminisme.fr Les Chiennes de Gardes : http://www.chiennesdegarde.com/ Le réseau féministe Ruptures : http://maisondesfemmes.free.fr/assoces/coll.rupture.htm Créé en 1995 pour coordonner les actions menées par les organisations syndicales, politiques et associatives autour des droits des femmes, le Collectif National Droits des Femmes (CNDF) organise notamment les manifestations du 25 novembre (contre les violences) et du 8 mars (journée internationale des droits des femmes) La Barbe, association de militantes activistes défendant l’égalité femmes – hommes dans les lieux de pouvoir. Efigies, Association de Jeunes Chercheuses et Chercheurs en Etudes Féministes, Genre et Sexualités

Groupe d’artistes féministes radicaux fondé à New York en 1985 et connu pour créer et diffuser des affiches afin de promouvoir les femmes et les personnes de couleur dans les arts

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Les débats internes aux féminismes sont exacerbés par la rhétorique des gouvernements de droite, qui instrumentalisent certaines des thématiques féministes : l’émancipation, l’autonomie des femmes, la lutte contre les violences masculines servent alors à légitimer des politiques xénophobes de fermeture des frontières et de réduction de l’immigration. Ainsi, la polygamie a été mise en avant pour limiter le regroupement familial ; une dénonciation sélective des violences faites aux femmes permet de désigner le «mauvais» immigré, avec des relents colonialistes. Comme si ces violences ne concernaient pas toutes les femmes, de toutes classes et de toutes origines. Derrière les discours, les subventions allouées aux centres d’accueil pour les femmes battues sont réduites, de nombreux centres IVG ferment. Il s’agit bien de diviser en séparant les enjeux, d’opposer artificiellement la lutte antiraciste et la lutte antisexiste. Les inégalités hommes femmes et la violence masculine tendent alors à disparaître au profit d’un certain relativisme culturel réduit à des incantations sur la lutte contre le sexisme et le racisme. Pour échapper à ce piège, il est urgent que les différents féminismes prennent conscience d’une communauté d’intérêt et de la nécessité d’une convergence des luttes en vue d’un idéal commun : celui de la disparition des rapports de pouvoirs institués par les normes de genre. La prise en compte simultanée des diverses formes d’inégalités d’accès aux droits des femmes et de l’impossible réduction des «femmes» à un groupe homogène est bien l’enjeu actuel, mais il ne doit pas faire oublier que l’égalité hommes femmes n’est pas assurée et que les intégrismes religieux sont loin d’être abolis. Sans une critique toujours active de la violence masculine et de l’hétérosexisme, le risque est grand de glisser de la prise en compte de la pluralité des oppressions y compris à l’intérieur du groupe «femme» - à des lignes de partage fondées sur des particularismes. Ce serait alors faire le jeu de la pensée néolibérale, qui a intérêt à maintenir des oppressions divisées entre elles. Conclusion : Le féminisme a toujours été pluriel et le restera. Ses divisions, ses bourgeonnements sont la preuve de sa vitalité. Il n’est plus question de le traiter comme une mode éphémère. Il s’affirme de mieux en mieux comme l’autre face de l’humanisme, un humanisme enfin sexué, qui sait prendre en compte les deux « genres » et promouvoir leur égalité.

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