La

Revue Socialiste
La social-écologie en débat

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4e trimestre 2010

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Sommaire

Introduction Alain Bergounioux, La « social-écologie » en débat …………………………………………………… p. 5

Le dossier Olivier Mongin, Progresser… mais au nom de quel progrès ? ……………………………………… p. 11 Philippe Jurgensen, À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? ……………………… p. 21 Philippe Van Parijs, Un Sustainable New Deal est-il possible ? ………………………………………… p. 33 Germinal Peiro, Manifeste pour une politique agricole alternative ……………………………… p. 41 Guillaume Bachelay, Nicolas Mayer-Rossignol, La social-écologie en actes ………………………………………………………… p. 49 Bernard Soulage, Concilier mobilité et développement durable …………………………………… p. 55 Pierre-Alain Muet, Bâtir une fiscalité écologique efficace …………………………………………… p. 61 Géraud Guibert, Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis Laurence Rossignol, Défis environnementaux et justice sociale Hervé Kempf, De l’exigence écologique à la justice sociale ……………………………… p. 69

……………………………………… p. 75 …………………………………… p. 83

Daniel Boy, La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui ………………… p. 89

Sommaire

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Polémique Antoine Prost, Quelles écoles pour demain ?

……………………………………………………… p. 97

Grand texte Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, 1987 ………………………………………………………… p. 109

À propos de… Jean-Baptiste de Foucauld, L’abondance frugale, Odile Jacob, 2010 Caroline Werkoff-Leloup, « Détacher l’essentiel du superflu » …………………………………………… p. 119 Matthias Fekl, Un programme audacieux et pragmatique

…………………………………… p. 123

Jean-Baptiste de Foucauld, « La question de le redistribution et de la justice se pose en termes nouveaux » …………………………………………………… p. 127

Actualités internationales Christophe Jaffrelot, « Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues »… p. 133 Bo Rothstein, Ce qui est vivant et ce qui est mort

…………………………………………… p. 139

Henri Weber, Socialisme et protectionnisme …………………………………………………… p. 147

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qui prendra la suite de celui formé dans les années 1960 et 1970 qui voulait mettre en œuvre des équilibres entre le capital et le travail. il n’y a pas une autre approche susceptible de réaliser la « grande transformation » que l’histoire fait plus que nous L proposer… nous imposera peut-être. Cela nous amène à élargir notre vision pour prendre en compte le court terme et le long terme. fondamentalement la justice sociale. en donnant à chacun « l’espace nécessaire au déploiement de sa vie ». le local et le global. Le nouveau « paradigme » maintiendra les ambitions de l’ancien. C’est dire l’ampleur de la tâche ! Mais. les sociétés riches et les sociétés pauvres. le développement social et individuel comme finalité et le respect des équilibres écologiques comme condition. en donnant à chacun « l’espace nécessaire au déploiement de sa vie ». fondamentalement la justice sociale. C’est dire l’ampleur de la tâche ! . les générations présentes et les générations futures. Tous les socialistes admettent que le nouveau projet d’ensemble. et ajoutera les ambitions de modifier les modes de production et de consommation. La complexité et l’ampleur des réformes à mener justifient pleinement que l’on mène l’enquête pour Le nouveau « paradigme » maintiendra les ambitions de l’ancien. l’État et le marché.Alain Bergounioux est directeur de La Revue socialiste La « social-écologie » en débat e dossier de ce numéro consacré à la social-écologie n’a guère besoin de justification. Il s’agit d’unir différemment que par le passé les trois dimensions que sont l’économie comme moyen. la compétition et la solidarité – et sur lequel nous avons plus ou moins fonctionné jusqu’à une date récente dans des conditions difficiles – ne pourra s’élaborer qu’en référence au développement durable. comme disait le jeune Marx. comme disait le jeune Marx. et ajoutera les ambitions de modifier les modes de production et de consommation.

nationale. les ONG. Nous savons. Notre tâche aujourd’hui est de définir exactement ce que doivent être les nouveaux objets de ces compromis. le social. C’est l’objet des études qui suivent. qui ne peuvent pas se réduire à la marchandisation. . car l’évolution des formes de production et de consommation demande plus de transparence et de solidarité. La crise écologique réhabilite également les instruments de l’intervention publique. L’enjeu écologique. L’orientation vers un nouveau paradigme sociétal requiert une vision qui dépasse Définir une « utopie concrète » n’est pas contradictoire avec ce qui a été. par ailleurs. les générations. La conciliation n’est évidemment pas impossible. Il est plus difficile de faire les choix politiques concrets ! Raison de plus pour y travailler maintenant. Une « économie verte » ne suppose pas moins d’efforts d’investissement pour la recherche scientifique et technologique. l’écologie peut conduire à des formes de malthusianisme. à toutes les échelles. Il faut y ajouter – et ce n’est évidemment pas un détail – que la conciliation des nécessités écologiques et des exigences sociales demande que l’économie puisse favoriser la création d’emplois. comme le revendique par exemple Yves Cochet. La régulation est donc nécessaire. entre les citoyens. les pays. l’économie qui ne peuvent pas se réduire à la marchandisation. la démocratie. La prise en compte des équilibres écologiques définit un nouveau rapport à l’économie. Les débats récents sur une éventuelle « contribution climat-énergie » (ladite « taxe carbone ») montrent qu’il n’est pas simple d’allier l’exigence écologique et la justice sociale. Il est facile de dire dans un colloque que la croissance demain devra être « sélective » et la consommation plus « saine ». que l’indispensable évolution des modes de consommation dans la vie quotidienne – qui est dans le débat public à gauche depuis la fin des années soixante avec la critique de la société de consommation2 – pose et posera encore plus des problèmes d’acceptation sociale. en effet. l’environnement. qui ne sont pas dans la culture socialiste et qui rendent plus difficile la mise en œuvre des politiques sociales. C’est l’occasion de poser les problèmes avec une grande liberté de pensée. et est. Et il faut préserver des « sphères » non marchandes pour reprendre une expression de Michaël Walzer1. et plus de délibération pour les citoyens. La régulation est donc nécessaire. Henri Weber4. la réalisation de « compromis » qui font avancer l’humanité sans déchirer « les sociétés ». pour la production et la consommation énergétiques. contribue à réactualiser plusieurs des valeurs identitaires du socialisme. l’environnement.6 La prise en compte des équilibres écologiques définit un nouveau rapport à l’économie. Ce numéro paraît à un moment où les discussions politiques ne se seront pas encore nouées entre le Parti socialiste et le mouvement écologiste. Mais. Elles montrent que le socialisme a le potentiel pour assumer les chanLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Le rôle de l’État doit être plus effectif pour réguler et encadrer les marchés. d’abord. les entreprises.4E TRIMESTRE 2010 gements nécessaires3. qui ne peut être que familier aux socialistes dans la mesure où il s’agit de distinguer trois domaines. européenne et mondiale. le social. dans une tribune récente. qui ne peut être que familier aux socialistes dans la mesure où il s’agit de distinguer trois domaines. Mais elle demande du travail. en particulier. a raison de dire que « les solutions à la crise écologique sont les mêmes que les solutions à la crise économique ». La protection de « biens publics » mondiaux suppose des formes de gouvernance mondiale plus abouties pour favoriser la coopération entre les États. De véritables outils de planification doivent être conçus et mis en œuvre. La « social-écologie » en débat savoir comment faire concrètement et comprendre où sont les problèmes. l’économie. en même temps. la méthode du socialisme démocratique.

Paris. . Libération.fr). aux urgences du présent mais aussi aux grands problèmes de demain. septembre-octobre 2010. 9 février 2010 (www. 2. 2010. 1997. Définir une « utopie concrète » n’est pas contradictoire avec ce qui a été. Esprit. Le défi qui nous est présenté demande. Les enjeux de la nouvelle scène écologique.7 les seuls intérêts immédiats – aussi importants soient-ils dans une négociation politique. Géraud Guibert. dossier sur Ivan Illich. Éditions Lignes de Repères. Henri Weber.liberation. 3. et est. à la fois. 4. 1. Seuil. Tous écolos… et alors. la méthode du socialisme démocratique. Paris. Notre tâche aujourd’hui est de définir exactement ce que doivent être les nouveaux objets de ces compromis. Sphères de justice. Michaël Walzer. « Pour un New Deal écologique et continental ». de répondre. en somme. la réalisation de « compromis » qui font avancer l’humanité sans déchirer « les sociétés ».

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Le Dossier .

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se représenter le progrès. c’est-à-dire la possibilité d’avancer vers un avenir commun. sachant que la démocratie affecte toutes les formes d’échange et tous les domaines de la vie. c’est à un déplacement des infrastructures vers les superstructures. Qu’en est-il alors de ces représentations négatives du progrès ? Et est-il concevable de les renverser ? Après avoir souligné que notre « vision » du progrès est le plus souvent économiste et scientiste et que la mondialisation « dé-centre » un monde européen qui fut le chef d’orchestre historique du progrès moderne. de l’économisme vers un approfondissement de la démocratie que nous en appelons.Olivier Mongin est directeur de la revue Esprit Progresser… mais au nom de quel progrès ? S i l’idée de progrès ne se confond pas avec celle de « progressisme » ou n’est pas dévalorisée nécessairement par le « présentisme » contemporain qui sacralise l’immédiat. est pourtant devenu délicat aujourd’hui. cognitive et écologique – qui accompagne la mondialisation en cours. il faudra s’accorder sur une autre représentation du progrès susceptible de prendre acte de la situation historique qui est la nôtre. nous avons tendance à nous figurer négativement ces mutations. Bref. l’Âge des extrêmes. La science et l’économie : deux piliers fragiles Dans un ouvrage vite devenu une référence. particulièrement en Europe. l’historien socialiste britannique Éric Hobsbawm évoque un « court vingtième siècle européen » qui a commencé en 1914 dans les tranchées et s’est terminé en 1989 avec la chute du mur . Le doute pesant sur le progrès concerne moins sa possibilité effective dans un domaine donné (telle science progresse) ou dans une situation spécifique (la croissance progresse au Brésil pour les classes moyennes) que la représentation négative que nous en avons. Si nous vivons à l’heure d’une triple Révolution – économique.

4E TRIMESTRE 2010 Faut-il être surpris de cet unilatéralisme et ce caractère restrictif de nos représentations dès lors que l’idéologie de l’homo oeconomicus régente l’esprit des modernes ? Évoquant le socle des valeurs occidentales. ce siècle européen. et un « âge d’or » (1945-1989). La valeur d’échange est censée à elle seule exprimer la vérité d’un objet. au-delà du débat sur les indicateurs et les ressorts de la croissance. et donc durable. le travail et la monnaie étaient des marchandises. l’anthropologue Louis Dumont affirme ainsi que libéraux et socialistes partagent cette même idéologie économiste. le moteur économique du progrès est aujourd’hui le premier accusé puisque. Par ces adjectifs. Les choses prennent sens et deviennent visibles à partir de leur prix qui devient l’horizon de tout ce qui apparaît. l’Âge des extrêmes. a connu deux séquences : un « âge des catastrophes » (1914-1944) correspondant aux guerres. l’historien socialiste britannique Éric Hobsbawm évoque un « court vingtième siècle européen » qui a commencé en 1914 dans les tranchées et s’est terminé en 1989 avec la chute du mur de Berlin.12 de Berlin. celui de l’État-providence. il faut faire comme si la terre. a connu deux séquences : un « âge des catastrophes » (1914-1944) correspondant aux guerres. Si court soit-il. L’économie de marché repose aussi sur des fictions juridiques. et un seul étalon de valeur : la valeur marchande). financiarisation du capital). nous n’avons d’autre vision du monde que cette représentation économiste profondément restrictive au sens où elle réduit notre champ de vision. S’il n’est pas une fiction. »4 Vécu comme la seule valeur porteuse de progrès (entendu alors comme réussite). LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . 1989 ou la victoire de l’économie. Si court soit-il. »3 Si la marchandisation revient à concevoir tous les biens « à partir de leur prix ». Progresser… mais au nom de quel progrès ? Dans un ouvrage vite devenu une référence. la richesse et la croissance en fonction desquels nous « mesurons » le progrès2. alors que ce n’est bien sûr pas le cas. Ce dont témoignent les critères que sont le PIB. l’entrée dans un néo-libéralisme qui désigne moins l’affaiblissement des États que l’organisation du marché par ceuxci1. ce qui vaut également pour la terre et la monnaie : « Pour faire du marché un principe général de la régulation de la vie économique. il désigne le capitalisme postfordiste inauguré par le « nouveau régime de croissance américain » au début des années 1960 dont l’économiste Michel Aglietta a souligné les trois principales caractéristiques (extension et individualisation du salariat. fascismes et totalitarismes. c’est oublier que certains biens ne le supportent pas et surtout que le marché est une fiction juridique qui se distingue d’une fiction romanesque. il doit être vivable. fascismes et totalitarismes. Or les fictions juridiques ne sont pas des fictions romanesques : elles ne sont soutenables qu’à la condition d’être humainement vivables. plus barbare que civilisé. il accompagne le constat d’une montée des inégalités et d’une crise de la condition salariale en Europe qui est indissociable d’une marchandisation généralisée. l’économie peut-elle être un facteur de progrès si l’unique et seule valeur est le prix. une méthode : l’optimisation. nouvelles technologies. plus barbare que civilisé. soutenable. Dans ces conditions. c’est-à-dire ce que le marché dit à son propos : la somme que l’on est prêt à dépenser pour son appropriation. ce siècle européen. On ne peut que souscrire au prime abord à cette analyse au sens où elle met en scène une « vision du monde » qui considère le progrès dans le seul prisme économique du tout marché. Alors que l’économie libérale s’est imposée et mondialisée. Dans ce contexte idéologique de l’homo oeconomicus (celui-ci a un but : l’intérêt égoïste. « Le capitalisme néolibéral désigne une nouvelle manière de percevoir ce qui nous entoure. et un « âge d’or » (1945-1989). celui de l’État-providence dans une Europe industrielle tirée momentanément par la croissance avant de se clore par la fin du bilatéralisme et l’expansion mondiale du libéralisme économique à l’origine d’un capitalisme que l’historien qualifie de sauvage et brutale. le « marché total » . supportable. à savoir ce que l’on vaut.

la révolution ultralibérale a renoué à son insu avec les grandes idéologies scientistes. un activateur de risques pouvant conduire à douter de la nécessité de poursuivre certaines recherches. plus de savoir…). La science et l’économie peuvent se renforcer mutuellement puisque. apparaît inquiétant et mal contrôlable. 13 lins du progrès en raison même des avancées d’un progrès scientifique qui. du fait de la marchandisation de tous les biens. et notamment avec le socialisme scientifique et sa foi dans l’existence de lois économiques immanentes. »6 Si l’économie et la science restent des facteurs de progrès dans leur développement (plus de croissance. les contraintes normatives sont désormais imposées au nom de la Science elle-même. échanges économiques. flux . elles sont perçues simultanément comme des menaces pesant sur le progrès en raison même de leur dogmatisme voilé. nous nous considérons comme des orphe- Du « principe espérance » au « principe responsabilité » La science et l’économie n’étant pas des ressorts assurés du progrès. s’il est indubitable sur le plan épistémologique. il n’est pas surprenant que notre vision de l’avenir en soit profondément troublée. transports.Le Dossier Si l’économie est un pilier fragile du progrès. Ce n’est donc pas le progrès scientifique en tant que tel qui est visé mais ses dérives et instrumentalisations toujours possibles (biotechnologies. s’il est indubitable sur le plan épistémologique. Encore faut-il ajouter que les nouvelles technologies. un facteur d’accélération et de démultiplication des flux en tous genres (informations. nanotechnologies…). Ce faisant. est ressenti en Europe comme un facteur de régression puisqu’il met à mal l’organisation du travail et la justice sociale. que la sphère politique a pour mission de mettre en œuvre et non de mettre en question. apparaît inquiétant et mal contrôlable. « Contemporaine de la révolution ultralibérale. Ce qui devrait être le ressort du progrès devient une menace possible. cette quête de légitimité scientifique en constitue une pièce essentielle. le seul critère de progrès est l’argent. S’impose donc l’idée sous nos latitudes que l’économie contemporaine n’est plus nécessairement un facteur de progrès et que. finances. sur le plan de l’organisation du travail et des mutations qui affectent l’entreprise. Les normes scientifiques et religieuses sont les seules à échapper au débat politique dans une société démocratique et il faut donc faire croire que l’économie relève de la science pour la dépolitiser. faut-il alors attendre de la science d’incarner le progrès puisque la recherche scientifique progresse du fait même qu’elle est inachevée et falsifiable ? Là encore. des pays émergents comme le Brésil regardent la sortie de la grande pauvreté comme un progrès alors même que la dynamique capitaliste mise en place ne se préoccupe guère de créer les conditions d’un État-providence. images. faut-il alors attendre de la science d’incarner le progrès puisque la recherche scientifique progresse du fait même qu’elle est inachevée et falsifiable ? Là encore. Au-delà de la critique du productivisme (André Gorz. la marchandisation généralisée fait l’objet d’un procès radical dans les pays hautement développés alors même que l’ouverture mondiale du marché est ressentie comme un facteur de progrès dans d’autres parties du monde. « la valeur de la valeur ». Si l’économie est un pilier fragile du progrès. Comme quoi le débat sur le progrès n’est pas contenu dans la seule réflexion économique dont la vision du monde est restrictive. Mais la marchandisation générale n’est pas ressentie partout à l’identique : si des pays en lente récession comme les socialdémocraties européennes qui ont connu « l’âge d’or » ressentent fortement les inégalités et la fin de l’ascenseur social. nous nous considérons comme des orphelins du progrès en raison même des avancées d’un progrès scientifique qui. Ivan Illich…) déjà ancienne et de la prise en compte des thèmes écologiques5.

affaiblit notre capacité d’orientation. Sur le plan de la pensée. Entre prolifération et rareté Mais l’illimitation des flux se heurte à une autre limite. Sur le plan de la pensée. Dans ce contexte où l’absence de représentation de l’avenir fragilise notre vision d’un progrès possible. c’est-à-dire que l’histoire est forclose dans la fin de la Géographie. c’est l’enclosure de l’histoire. on a simultanément glissé de l’idée d’un « principe espérance » (Ernst Bloch) à celle d’un « principe responsabilité » (Hans Jonas) qui nous impute par avance d’être à l’origine de catastrophes qui n’ont pas encore eu lieu. ce qui ne fut pas le cas des endettés bien entendu à qui l’on a pourtant fait croire qu’il n’y avait pas de risques. et du même coup obscurcit d’autant plus notre rapport au futur possible . aujourd’hui les possibles l’emportent sur un réel qui est dévalorisé puisqu’il n’est plus qu’un possible parmi tous les possibles.14 Cette double surcharge de réel et de possible. radicale celle-ci. la crise de confiance en l’histoire est exacerbée par des facteurs liés à la révolution technologique en cours (flux tendu. sont à l’origine d’une double surcharge de réel (l’information en temps réel qui se déroule en boucle sur des écrans démultipliés) et de virtuel (la déferlante des possibles liée au numérique). le réel organisait le champ des possibles. Autant de biens communs qui laissent entendre que les Selon un constat cher à Paul Virilio. si le présent est alourdi considérablement par la prolifération des flux et des écrans. virtuel. temps réel. celle des matières premières et de la terre. Internet…). » . vitesse…). Ainsi la formule selon laquelle nous sommes « responsables des nouveaux-nés qui ne sont pas encore nés » remet en cause l’idée d’imputation qui veut que nous soyons juridiquement LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . chez Descartes et Leibniz par exemple. Progresser… mais au nom de quel progrès ? migratoires. éclairé ou non7. l’horizon de l’avenir est bouché en raison même de l’excès de nos responsabilités. Faut-il alors s’étonner d’une part du rôle joué par le principe de précaution et d’autre part de l’idée de prendre des « risques sans risques » qui a été le ressort de la crise des subprimes aux États-Unis – puisque les banques accordaient des prêts sans le moindre risque pour elles grâce à la revente des crédits par le biais de circuits opaques. d’où les débats sur le catastrophisme. Le signe du XXe siècle. Aujourd’hui. Des penseurs vont jusqu’à affirmer que la relation entre le réel et le possible s’est désormais inversée : hier. Tel est le paradoxe : l’horizon est bouché en raison de notre vision restrictive du monde (celle du marché qui réduit le champ de vision au seul prix) alors même que les possibles n’ont jamais été aussi nombreux. le monde a des limites qui sont celles de la Terre et du Globe : « Nous ne vivons pas la fin de l’histoire mais celle de la géographie. ce double trop-plein qui « englue ». Cette double surcharge de réel et de possible. on a simultanément glissé de l’idée d’un « principe espérance » (Ernst Bloch) à celle d’un « principe responsabilité » (Hans Jonas) qui nous impute par avance d’être à l’origine de catastrophes qui n’ont pas encore eu lieu. qui est celle de la rareté. Ce qui alourdit notre relation au présent (le présentisme) et à la mémoire (la patrimonialisation accompagne la méfiance envers l’avenir). ce double trop-plein qui « englue ». ubiquité.4E TRIMESTRE 2010 responsables des actes que nous avons commis effectivement. affaiblit notre capacité d’orientation. On a beaucoup discuté cette thèse de Hans Jonas qui est une référence dans les milieux écologistes : en effet le principe de cette hyper responsabilité bouche l’horizon et pèse sur notre capacité d’agir puisqu’elle avance que nous sommes les auteurs possibles d’erreurs dont nous ne connaissons pas encore les conséquences.

»11 15 La mondialisation contemporaine est vécue par l’Europe et le monde occidental comme un dé-centrement au sens où ce basculement historique ne fait plus de l’Occident le moteur hégélien de l’histoire. la mondialisation contemporaine est vécue par l’Europe et le monde occidental comme un dé-centrement au sens où ce basculement historique ne fait plus de l’Occident le moteur hégélien de l’histoire. pour reprendre l’expression d’Octavio Paz. on l’a vu à propos de la relation au progrès économique. mais il n’habite pas le virtuel. oscillation entre la prolifération illimitée des flux et la limite de la terre. C’est ici que le tournant de 1989 trouve son sens. C’est ici que le tournant de 1989 trouve son sens (voir infra). Il n’en reste pas moins qu’une analyse approfondie de la mondialisation. devrait permettre d’en contrer les effets négatifs. Ainsi les progrès scientifique. économique et juridique ne permettent plus de progresser car ils ne durent pas et ne connaissent que « le futurisme de l’instant ».Le Dossier biens ne sont pas seulement des biens marchands. il habite son voisinage. le monde a des limites qui sont celles de la Terre et du Globe : « Nous ne vivons pas la fin de l’histoire mais celle de la géographie. Le recours au vocabulaire de la liquidité9 qui accompagne l’évolution juridique des échanges marchands souligne parallèlement que la Terre est devenue un « espace abstrait » qui ne mérite pas d’être « durablement » occupé. c’est l’enclosure de l’histoire. Dans ce contexte. par nature informe. La vision hégéliano-marxiste qui a accompagné l’histoire intellectuelle de la gauche progressiste est dès lors remise en cause au sens où il n’y a plus une centralité géographique et une progression historique. Si les représentations du progrès sont souvent négatives. tels sont les éléments qui permettent de parler d’une mondialisation historique dont les effets de rupture ne sont pas encore évidents. Mais. « n’a à ce jour jamais été l’espace. Il est alors permis de s’interroger sur le sens et l’avenir de cette aspiration contemporaine à un ordre juridique spatial. c’est-à-dire que l’histoire est forclose dans la fin de la Géographie. « L’habitant est toujours là. Et nombreux sont ceux qui rappellent les réflexions médiévales sur les « communaux » à l’occasion des interrogations sur l’avenir de la forêt en Amazonie par exemple. mais toujours la terre ferme. au sens juridique premier du mot « civilisé » (soumis à l’empire du droit civil). Selon un constat cher à Paul Virilio. une prise en compte de ses faces diverses et de ses tendances lourdes. elles sont en grande partie indissociables de cette mutation historique qui fragilise l’Occident. Que la Terre soit désormais un espace comme un autre sur le plan juridique n’est pas sans lien avec la tendance à réduire l’hétérogénéité des signes et des choses en les rapportant au même étalon monétaire qui tend à les « liquider » au sens juridique du terme. »10 Le lieu de la civilisation. Le virtuel ne modifie pas tant les choses que le mode d’accès aux choses. Souligner que la mondialisation n’est pas seulement un phénomène économique invite à prendre en compte parallèlement plusieurs mutations en cours : la . »8 Cette fin de la géographie n’est rien d’autre que la prise de conscience du caractère unique du globe et de la finitude de la Terre. Il n’habite pas le virtuel. révolutions technologiques majeures. technique. dans un réel. Renverser les tendances lourdes de la mondialisation Marchandisation généralisée. on observe une entreprise de « liquidation » des lieux terrestres qui ont pourtant comme particularité de durer. rôle du virtuel. progressivement libéré de tout ancrage territorial qui va de pair avec la passion du virtuel. Le signe du XXe siècle. dans le monde de ses désirs et de ses besoins. La vision hégélianomarxiste qui a accompagné l’histoire intellectuelle de la gauche progressiste est dès lors remise en cause au sens où il n’y a plus une centralité géographique et une progression historique. des mers ou des airs.

bref un univers qui « sous-traite le collectif » à des individus. voire sensible et corporel. a correspondu à l’idée que la démocratie avait un sens historique et universel. comme Alberto Magnaghi en Italie. ensuite le privé l’emporte sur le public et donne lieu à des entrecroisements Progresser… mais au nom de quel progrès ? inédits entre privé et public qui affectent le rôle de l’État . technique ou écologique au sens de l’équilibre anthropologique) a donné lieu à une occidentalisation outrancière et malencontreuse sur le plan historique qui s’est achevée par la guerre en Irak en 2003. dissociation de l’autorité et du pouvoir) . Mais il faut rappeler que 1989. ramener à du réel physique. cette « inversion du pensable » s’accompagne de la prise en compte de trois tendances lourdes que l’on retrouve dans tous les domaines de la vie (et pas uniquement en économie. En effet. aussi rapides et virtuels qu’instantanés. la révolution technologique qui est le moteur de ces transformations (pas de crises des subprimes sans le numérique et le virtuel)12. A prévalu. vertical d’un côté et plus autonome de l’autre. contre la déclinaison inédite Mais il faut rappeler que 1989. les reconfigurations territoriales . technologies. Ces trois tendances affectant tous les registres de la mondialisation contemporaine ne sont pas sans remettre au premier plan la question démocratique. parlent d’une « mondialisation par le bas ». est mise à mal dans un univers moins hiérarchique. loin d’inaugurer seulement l’entrée dans un capitalisme sauvage. nous avons insisté sur le tournant de la mondialisation dans les années 1990 et admis le contraste entre la prolifération de flux illimités et une limitation radicale. qu’il faut calmer. a correspondu à l’idée que la démocratie avait un sens historique et universel. il nous faut répondre sur un plan anthropologique global en invitant à retrouver les sens des fondamentaux et des limites. Par ailleurs. ce qui oblige à repenser les liens entre mobilité et territoire . C’est ici que la question du progrès peut être reprise puisque cette vision démocratique large (et non pas seulement économique. De tout cela il ressort que la conflictualité. C’est ici que la question du progrès peut être reprise puisque cette vision démocratique large (et non pas seulement économique. les flux sont plus forts et énergiques que les lieux. ce qui vaut aussi bien pour la question de l’habitat que pour l’économie si l’on admet qu’il y a des fondamentaux à respecter13.16 nature des transformations de l’État (privatisation de l’action publique. Nous sommes pris dans des flux mondialisés. réfléchir en termes de « glocal » signifie à la fois que la global est déjà dans le local et que les flux de tous ordres (communication. pyramidal. images…) qui interconnectent les lieux à l’échelle de la planète sont eux-mêmes « hors d’échelle » puisque nous y sommes « immergés ». LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Retour sur Terre. information. Prendre en compte les tendances profondes de ces mutations exige d’inverser nos manières de penser. enfin les logiques affinitaires (celles de « l’entre-soi ») l’emportent sur celles de mixité sociale et de citoyenneté. nous avons mis l’accent sur la place des « infrastructures » (économie et technique) et reconnu le flou des progrès contemporains qui ne sont pas tirés vers un avenir et inquiètent à l’excès. C’est pourquoi certains. Approfondissements démocratiques Dans le sillage de l’historien Éric Hobsbawm. celle de la Terre et des éléments. technique ou écologique au sens de l’équilibre anthropologique) a donné lieu à une occidentalisation outrancière et malencontreuse sur le plan historique qui s’est achevée par la guerre en Irak en 2003. finance. l’un des ressorts de la démocratie. pourrait-on dire. transports.4E TRIMESTRE 2010 . Mais. loin d’inaugurer seulement l’entrée dans un capitalisme sauvage. les dynamiques migratoires et culturelles .) Tout d’abord. à la différence de l’historien. En effet. c’est en cela que réside l’exigence écologique.

D’une part. Et se donner les moyens.Le Dossier et plurielle de l’histoire en cours. trois au moins : la démocratie politique indissociable de l’élection. la démocratie sociale indissociable de l’action syndicale. la démocratie sociale indissociable de l’action syndicale. »14 Dans cette optique. la troisième n’est pas délibérative et ne connaît que le chiffre. alors que ce n’est pas admis dans un débat entre scientifiques et encore moins au Parlement. Mais c’est un idéal élitiste ou aristocratique : on ne discute qu’avec ses pairs. c’est concevoir des formes de délibération diverses. que le politique conserve tout son sens et renvoie à diverses mises en forme de la délibération car la question du progrès est indissociable de ce que l’on peut appeler un approfondissement démocratique. C’est aussi faire en sorte. Approfondir la démocratie sociale. parce qu’ils ne discutent qu’entre personnes qui se reconnaissent. Mais. trois au moins : la démocratie politique indissociable de l’élection. c’est viser une réforme des collectivités territoriales toujours remise sur le chantier. C’est peut-être l’idéal humain : il n’y a en effet nul besoin d’une autorité extérieure pour dire qui a le droit de parler. la délibération politique d’une assemblée souveraine et la discussion entre philosophes ne sont pas équivalentes. ce n’est pas le cas des formes de représentations typiques de la « gouvernance ». cette notion est ambiguë car elle ne distingue pas les formes de délibération : la délibération entre chercheurs scientifiques. Inscrire la démocratie dans les territoires. Dans le cas de la discussion entre philosophes on peut se passer de présupposés parce que la discussion qui porte sur les premiers principes est radicale. si l’on peut parler avec Habermas d’une raison communicationnelle. souveraineté et droits de l’homme). « la question n’est pas d’articuler démocratie sociale et démocratie po- . si la démocratie parlementaire et la démocratie sociale cherchent à traduire l’expérience humaine dans sa pluralité et instituent des « assemblées de parole » destinées à prendre de justes décisions. Les deux premières s’appuient sur la délibération et sur l’idée de diversité. Dans le cas de la discussion entre chercheurs scientifiques. c’est concevoir des formes de délibération diverses. aux difficultés liées à nos conceptions débridées de l’économie ou de la technique. c’est prendre en compte les acteurs effectifs et des situations concrètes dans le champ du travail. Tel est le malentendu majeur qui a pesé sur nos représentations du progrès alors même que la démocratie devrait répondre. Aujourd’hui la démocratie élective souffre d’une territorialisation discutable et d’un décalage entre les institutions territoriales et des pratiques marquées par de fortes mobilités. dans le contexte historique qui est le nôtre. de tribunaux. l’idée fausse que l’histoire démocratique était celle de l’Europe et de l’Occident. D’autre part. Ce dont témoigne la difficulté de prendre en compte les grandes communautés urbaines que sont les métropoles. la communication se passe d’autorité. de répliquer aux tendances lourdes de la mondialisation économique qui sape les valeurs de l’État-providence là même où il s’est constitué. la troisième n’est pas délibérative et ne connaît que le chiffre. Comme celle-ci « compte » et ne « parle pas ». et la démocratie de gouvernance. avant que la préparation des élections présidentielles n’occupe tout le terrain de la communication. de régulation. Les deux premières s’appuient sur la délibération et sur l’idée de diversité. c’est rendre crédible et aménager une démocratie représentative effective. la démocratie n’est pas réductible à la seule souveraineté et renvoie à ce que Pierre Hassner a appelé le triangle d’or (État de droit. Selon Alain Supiot. des gens se réunissent qui ont pour objectif de trouver des formes d’action sur fond de fins communes et dans un cadre régulé en vue d’une délibération. approfondir la démocratie. dans des cas de figures divers correspondant aux diverses cultures politiques. « Dans le cas de la discussion politique. celles-ci visent à quantifier des faits et non pas à refléter des expériences. et la démocratie de gouvernance. Approfondir la démocratie politique. 17 Approfondir la démocratie.

on observe empiriquement que des pays dits développés ne se vivent pas hors progrès et que les pays émergents et réémergents jouent la carte du progrès comme on le voit au Brésil et en Chine. on pourrait continuer ces réflexions sur la délibération démocratique. encore faut-il concevoir que le progrès trouve son sens dans le contexte d’un approfondissement démocratique permettant de délibérer collectivement de nos conceptions du progrès. Progresser. Parallèlement. mais d’établir des relations entre ces deux formes de démocratie délibérative et les représentations de l’état du monde que l’idéologie de la gouvernance soustrait aujourd’hui à tout processus délibératif. Rien n’autorise cependant à dire que des valeurs universelles qui sont passées par la lente et sinueuse généalogie de l’Europe et de l’Occident ont perdu de leur sens. La servitude volontaire n’est pas encore en voie de disparition… Le progrès passe donc par un approfondissement de la démocratie représentative et délibérative de manière à discuter de nos volontés de progresser sans succomber aux dogmes du marché ou au scientisme aveugle. Deux ans après la crise de 2008. une histoire qui ne progresse du point de vue de l’esprit du monde pas vers l’Occident. »15 Faisant écho à l’expérience du COR (Conseil d’orientation des retraites). « Édifié sur la base de ce que le capitalisme et le communisme avaient en commun (l’économisme et l’universalisme abstrait).18 litique. il n’en appelle pas à une formule unique : « L’impératif démocratique conduirait plutôt à créer autant de conseils qu’il y a d’affaires à traiter. Comme si le capitalisme autoritaire (à la chinoise) était notre seul avenir concevable. apparaît désormais comme une menace possible. Il n’en résulte pas que le progrès est inimaginable. »16 On l’aura compris. Il y a des problèmes communs car globalisés qui doivent être déclinés singulièrement à des échelles diverses et Le monde vibre désormais au rythme d’une histoire autre et donc incertaine. » Bref. dont Rousseau s’employait déjà en 1718 à établir les avantages et les inconvénients. c’est faire durer le monde… Progresser exige de ne pas renoncer aux impératifs démocratiques et à ne pas souscrire à l’hypothèse que la mondialisation contemporaine va de pair avec des régimes forts. . Non. occidentalisée. ce système hybride emprunte à l’ultralibéralisme la mise en concurrence LA REVUE SOCIALISTE N° 40 .4E TRIMESTRE 2010 Progresser… mais au nom de quel progrès ? de tous contre tous. institutions et États. et d’instaurer une forme renouvelée de la polysynodie. C’est aussi admettre que la réalité contemporaine inaugure une autre histoire. c’est rendre soutenable le progrès. Si la mondialisation contemporaine est en partie tirée par des tendances lourdes à l’échelle planétaire. une histoire qui n’est plus centrée. il est inséparable d’aires géo-historiques dont les situations historiques et les cultures géopolitiques sont fort distinctes. et au communisme la « démocratie limitée. À moins que l’avenir du monde ne passe par un capitalisme autoritaire. la libre circulation des capitaux et des marchandises et la maximisation des utilités individuelles. évoquer les errances du débat entre scientifiques sur le réchauffement climatique par exemple (discussion à huis clos à l’Académie des sciences suite aux allégations de l’ancien ministre Claude Allègre). Pour Alain Supiot l’Europe participe déjà de ce que les Chinois appellent « l’économie communiste de marché ». que nous n’avons d’autre scénario que celui de la régression. ce que les Chinois appellent à l’heure qu’il est « le système communiste de marché ». Le progrès est aussi la capacité de faire mémoire de nos progressions communes et d’en délibérer. la façon de regarder l’avenir n’est jamais équivalent. C’est aussi reconnaître que la relation au progrès est vécue différemment dans les diverses parties du monde dans la mesure où les histoires ne sont ni progressives. Mais l’impératif démocratique est plus que jamais notre destin historique. ce qui incarnait le progrès (essentiellement l’économie de croissance et la technique) et soutenait une vision progressiste. centralisée. ni synchrones. s’il y a interdépendance entre les nations.

Paradoxalement la mondialisation économique n’est peut-être que conjoncturelle. Voir Saskia Sassen. extrait d’un dossier consacré aux impensés de l’économie. mai 2010. Paris. » A. 6. Alain Supiot. 2005. Alain Supiot. Pour un catastrophisme éclairé. Paris. pp. Alain Supiot. Alain Supiot.42-43. Le Seuil. p. c’est-à-dire à les liquider au sens juridique du terme. 2. Paris. Sur ce thème. Face à la crise : l’urgence écologiste. 12. 2004. Michaël Foessel et Olivier Mongin. 2007. 14. ce qui n’est pas le cas de la révolution technologique qui est structurelle. 4. Paris. Le présent liquide.Le Dossier dans des registres culturels et identitaires différenciés. p. 33. Paris. Voir l’ouvrage de Jean-Pierre Dupuy. Textuel. 8. L’esprit de Philadelphie. Le Seuil. 2008. « Les mots “globalisation” ou “mondialisation” sont plus des slogans que des concepts.151-188. Paris. 7. Rien n’autorise cependant à dire que des valeurs universelles qui sont passées par la lente et sinueuse généalogie de 19 l’Europe et de l’Occident ont perdu de leur sens. 13. Paris. La justice sociale face au marché total. Sur ces points décisifs. Alain Supiot. qui procède des nouvelles techniques de numérisation. Paris.40. mai 2000. Le Seuil. 15. sept-oct. Paul Virilio. Pour saisir la nécessité de défendre un équilibre entre prolifération et rareté et de respecter les invariant et « fondamentaux » anthropologiques sans concéder à l’idée de progrès. voir les travaux de Dominique Méda et Patrick Viveret. 11. la mondialisation du commerce des choses est un phénomène conjoncturel. Esprit. Supiot. Le monde vibre désormais au rythme d’une histoire autre et donc incertaine. Vincent Descombes. voir aussi le Débat. Zygmunt Bauman. Le Seuil. Critique de l’État. Pocket/La Découverte. . C’est la conjugaison de ces deux phénomènes différents qui conduit à réduire l’hétérogénéité des signes et des choses en les rapportant à un même étalon monétaire. 9. En revanche. 5. janvier 2010. 10. Le Seuil. in Esprit. in Urbanisme. L’abolition des distances physiques dans la circulation des signes entre les hommes est un phénomène structurel. pp. 307-308. Le progrès est aussi la capacité de faire mémoire de nos progressions communes et d’en délibérer. novembre/décembre 2009. 2009. p. Le G20 ne serait-il pas à sa manière un progrès dans la manière de gouverner le monde ? 1. L’esprit de Philadelphie. « L’inscription territoriale des lois ». 7. La justice sociale face au marché total. Odile Jacob. on peut rappeler les thèses de Claude Lévi-Strauss bien résumées par Frédéric Keck dans son Claude Lévi-Strauss. Droit social. La justice sociale face au marché total. La liberté nous aime encore. novembre 2008. qui procède de choix politiques réversibles (ouverture des frontières commerciales) et de la surexploitation temporaire des ressources physiques non renouvelables (prix artificiellement bas des transports). 2010. car ils recouvrent un ensemble hétérogène de phénomènes qu’il conviendrait de distinguer soigneusement. Jean-Toussaint Desanti. 2009. in Esprit.60. Demopolis/le Monde diplomatique. 3. pp. article cité. Voir Alain Lipietz. relatifs à nos « mesures ». L’esprit de Philadelphie.

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mais mieux de croissance Je ne crois pas. l’économie de marché a. la santé.Philippe Jurgensen est professeur à Sciences-Po et auteur de L’économie verte. la non-prise en compte des « biens publics mondiaux » essentiels que sont le climat. les injustices et les dysfonctionnements qui résultent de l’approche ultra-libérale selon laquelle « le marché a toujours raison » : déstructuration du tissu social. La pensée économique reconnaît désormais. la qualité de l’air et des eaux. malgré ses défauts très réels. 2009 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? E n matière d’environnement comme ailleurs.. à la destruction du système lui-même. Comment sauver notre planète. ce réflexe malthusien. Il suffit d’ailleurs de songer aux immenses besoins de rattrapage des pays en développement. les inconvénients d’une logique centrée exclusivement sur la recherche de bénéfices rapides et élevés. « courttermisme » bloquant les investissements à long terme indispensables. Odile Jacob. chacun peut mesurer aujourd’hui. qui rassemblent la plus grande partie de l’humanité (plus de 900 millions . ne peut conduire qu’à une catastrophe écologique et. à la lumière de la crise économique. pour ma part. bien mieux qu’avant. à « l’économie de la décroissance » mise en avant par des idéologues aussi bien intentionnés que naïfs . la biodiversité. crises périodiques. Non pas moins. ne peut conduire à aucune solution acceptable pour les populations : une économie stagnante serait démoralisée et incapable de maintenir un niveau de vie et des couvertures sociales. qui persiste chez nombre de partisans des Verts. nous devons donc nous situer dans son cadre. Pour autant. valorisation excessive de l’argent et des autres bien matériels… De fait. etc. Comment sortir de ce dilemme ? En promouvant l’ « économie verte ». à terme plus ou moins lointain. prouvé sa supériorité par rapport aux autres systèmes en termes d’efficacité productive . Paris. nouvelle source de croissance et d’emplois pour nos économies fatiguées.

un potentiel considérable L’environnement devient un facteur important de croissance. Même si la raréfaction et le renchérissement des matières premières. L’environnement devient un facteur important de croissance. doit viser à retourner en faveur de l’environnement les lois mêmes de l’économie libérale qui ont jusqu’ici conduit à sa mise en danger. amorçant ainsi un « cercle vertueux » .4E TRIMESTRE 2010 et des denrées agricoles contribuent déjà sérieusement à cette réorientation. voire l’indécence de la proposition d’un modèle de non-croissance. comme le montre la valorisation déjà élevée des firmes spécialisées. Notre monde a besoin non pas de moins de croissance. d’où une part de ces pays devenant majoritaire dans les émissions polluantes. L’économie verte. Il s’agit. mais au contraire les mettre au service d’un nouveau paradigme économique. c’est-à-dire les répercussions de l’action de chaque agent économique (firme. Leurs efforts récents vers un « politiquement correct » écologique et des « investissements socialement responsables » (ISR) sont une contribution à l’économie verte. L’intervention publique. il faudra que les autorités nationales et internationales infléchissent les choix en valorisant les efforts accomplis. Une fois cette impulsion donnée. Le développement de nouveaux marchés et de secteurs environnementaux renforcera à son tour leur poids dans les prises de décisions. les technologies propres ou le retraitement des déchets. administration. Il faut donc qu’il devienne rentable d’économiser l’énergie. par ce biais d’ « internaliser les externalités négatives ». il est clair aussi que cette croissance ne peut se poursuivre au niveau actuel de consommation d’énergies fossiles. particulier…) sur son entourage. 1. comme elle l’a été par le protocole de Kyoto en matière de réchauffement climatique ou celui de Montréal pour la protection de la couche d’ozone.3 milliard – un homme sur cinq – vit avec moins d’un dollar par jour. En revanche. soit moins d’un quarantième du Smic…) pour comprendre l’inanité. des énergies fossiles LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . il faut non pas détruire les mécanismes de marché comme le croient certains altermondialistes.22 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? Je ne crois pas. les acteurs s’adaptent : la cotation de la tonne de carbone économisée. et la recherche du profit. ne peut conduire à aucune solution acceptable pour les populations : une économie stagnante serait démoralisée et incapable de maintenir un niveau de vie et des couvertures sociales. . à « l’économie de la décroissance » mise en avant par des idéologues aussi bien intentionnés que naïfs . confirment que l’écologie peut s’insérer efficacement dans les mécanismes de marché. Elles sont simples et connues intuitivement de tous : la loi de l’offre et de la demande. pour ma part. de réduire les émissions polluantes. amorçant ainsi un « cercle vertueux » . mais d’une croissance différente. cette évolution se ressent dans la place nouvelle de ces sujets dans la stratégie des entreprises. de rejets polluants et de destruction de la nature – niveau encore plus élevé dans les pays du Sud que dans les nôtres. Le développement de nouveaux marchés et de secteurs environnementaux renforcera à son tour leur poids dans les prises de décisions. de protéger forêts et biodiversité et d’investir dans les énergies renouvelables. d’humains souffrent de la faim . Pour y parvenir. qui permet de réguler par les prix . ce réflexe malthusien. la libre concurrence . qui intègre et promeuve les impératifs écologiques. qui persiste chez nombre de partisans des Verts. le développement rapide de bourses d’échanges de permis d’émission ou de « certificats d’investissements » dans des forêts du Sud. indispensable car ces évolutions ne se feront pas toutes seules. comme le montre la valorisation déjà élevée des firmes spécialisées.

puis espérer le stabiliser. C’est dire que l’environnement devient un secteur d’activité de plus en plus porteur pour les entreprises. D’autres études donnent un ordre de grandeur nettement supérieur à 5 % du PIB mondial.8 point. 600 milliards d’euros dès 2008. la mise progressive aux normes environnementales (isolation et « rénovation thermique ») d’un parc de plus de trente millions de logements et de millions de bureaux requiert des chauffagistes. promotion de la biodiversité… . qui représente un petit quart du total (environ 150 milliards de dollars) a crû de près de 30 % par an jusqu’en 2007. De nouvelles professions vont apparaître. depuis les algues émettrices d’hydrogène ou absorbant le CO2 jusqu’aux OGM médecins et aux bactéries dépolluantes . à l’échelle européenne. Voyons d’un peu plus près les différents segments concernés par ces nouveaux marchés qui s’ouvrent : . . Un rapport de l’Organisation internationale du travail estime de son côté qu’une centaine de millions d’ « emplois verts » existent déjà dans le monde et souligne que ces activités sont plus intensives en main-d’œuvre que d’autres. Ce minimum d’environ 1 % du produit mondial serait en voie d’être dépassé : le marché global de l’ensemble des « éco-industries » ou technologies propres (« clean techs ») aurait atteint.le secteur du bâtiment offrirait aussi un million de postes nouveaux liés à l’économie verte. couvreurs. à l’horizon 2020 . les tarifs publics élevés et exemptions de taxes consenties pour encourager ces énergies de substitution rentabilisant les investissements. soit l’équivalent d’une récession mondiale de 10 % . mais globalement. En France. et cent mille emplois supplémentaires – non délocalisables ! – y seraient créés . de la chimie verte. l’action pour freiner ces dérapages serait bien moins onéreuse que les conséquences d’une attitude passive . l’AIE (Agence internationale de l’Énergie) et l’OCDE convergent vers l’idée qu’un montant d’investissements de 500 milliards de dollars par an – soit un peu moins d’1 % du PIB mondial – est le minimum nécessaire pour freiner la dégradation de l’environnement de notre planète. Cela a engendré une véritable « bulle spéculative » que la crise et les mesures d’économie budgétaire touchant (prématurément à mon sens) ce secteur ont fait éclater . avec une croissance annuelle de 5 à 10 %. mais il est déjà en plein redémarrage. Leurs efforts récents vers un « politiquement correct » écologique et des « investissements socialement responsables » (ISR) sont une contribution à l’économie verte. avec une augmentation 23 du PIB de 0. les éléments réunis par l’Union européenne. maçons.Le Dossier cette évolution se ressent dans la place nouvelle de ces sujets dans la stratégie des entreprises. menuisiers. selon certaines estimations.celui des énergies renouvelables. charpentiers – métiers qui ont hélas déjà souvent du mal à recruter. . à l’échelle européenne.la protection de la nature offre nombre d’autres champs d’action : maîtrise de l’eau.les nouvelles technologies ouvrent un vaste champ dans les domaines de l’électronique. . comme l’énergéticien et le rénovateur écologique. des nouveaux matériaux – qui remplaceront avec bénéfice ceux qui sont devenus hors de prix – et surtout des biotechnologies. protection des forêts et des terres arables. on espère (non sans quelque optimisme) des mesures prises après le Grenelle de l’environnement 500 000 à 600 000 emplois. le choc écologique serait donc comparable à une grande crise économique ou à une guerre mondiale ! Les experts du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) estiment de leur côté que « les pertes moyennes globales pourraient être de l’ordre de 1. il atteindrait la somme colossale de 5 500 milliards d’euros d’ici dix ans. On estime le marché national à non moins de 30 milliards d’euros par an.5 à 5 % du PIB (mondial) pour un réchauffement de 4 °C ». Comment mesurer son potentiel global ? On peut l’approcher indirectement en rappelant le coût économique de la passivité dans le domaine de l’environnement : le célèbre rapport Stern (octobre 2006) a montré qu’il ne cesse de s’élever . On en attend deux millions d’emplois. En France. Fort heureusement. électriciens.

une approche plus indirecte. les sites d’échange. à travers les signaux de prix et les incitations financières. de captage de GES (Gaz à effet de serre). incinération ou méthanisation des déchets organiques. Entre particuliers.le traitement/recyclage des déchets urbains ou agricoles est un segment d’activité déjà bien développé et très porteur : stations d’épuration et de traitement des eaux. agences de notation durable. Leur désir croissant de participer au sauvetage de la planète par des comportements plus « citoyens » ouvre de nouveaux marchés : si celui des produits alimentaires bio progresse de près de 10 % l’an depuis dix ans en France. circuits de récupération et de valorisation des produits usagés (s’efforçant de tendre vers « l’économie circulaire »). c’est-à-dire l’édiction de normes contraignantes pour corriger les imperfections du marché en instillant la dose nécessaire de vision à long terme et de souci de l’intérêt général . qui intègre meilleure rémunération aux producteurs du Tiers-monde et préoccupations de développement durable. d’ingénierie de l’environnement. etc. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 .les services de mise à disposition temporaire de biens (voitures. que l’économiste Jeremy Rifkin nomme la « société de l’accès ». l’ensemble de la consommation est concerné à terme. si l’on veut bien reconnaître qu’ils n’empiètent en rien. sur les cultures alimentaires . . collecte et tri des ordures. dans nos pays.les biocarburants offrent aussi de vastes opportunités économiques. Le développement du commerce équitable. les gisements d’activité et d’emploi sont nombreux : . Du bon dosage de ces outils dépend le succès de l’économie verte. car la vérification du sérieux de ces compensations pose un réel problème. contribue à cette approche citoyenne . particulièrement adaptée aux voitures électriques. Les transports urbains en libre-service sont une illustration de cette approche. de mesure et de contrôle des pollutions sont appelés à se développer d’autant plus largement qu’ils sont indispensables pour établir le sérieux des autres actions menées . indices climatiques.les services spécialisés de conseil. . capital-risque spécialisé… . compostage. Ces offres suscitent d’ailleurs l’ire des écologistes.à cette nouvelle branche s’ajoute enfin celle des services permettant d’accomplir des engagements volontaires écologiques. logements) devraient prospérer. signaux de prix et incitations Un certain nombre d’objectifs environnementaux ne peuvent être atteints que par la réglementation. plus efficaces et adaptés aux zones arides. tramways…) et aux « autoroutes de la mer ». sont aussi en plein boom : financement de programmes de dépollution.4E TRIMESTRE 2010 et d’autres l’« économie de fonctionnalité » a été suivie par Michelin pour les flottes de camions. équipements. de replantation ou de biodiversité permettant de récupérer des crédits – carbone. mais dans bien d’autres cas. .des services financiers de type nouveau. . ou Xerox pour les équipements de bureau par exemple. facilitera leur développement . assurances des risques environnementaux. peut être tout aussi efficace et mieux ressentie. Les conditions de la réussite : réglementations. . de prêt ou de location de toutes sortes d’objets par Internet se développent aussi rapidement .les transports écologiques sont également une source nouvelle considérable : de la voiture partiellement hybride ou totalement électrique ou à pile à combustible au développement du rail (ferroutage. et les activités légales associées.la mise à disposition des consommateurs de produits écologiques est une branche en plein essor. Cette approche de la location de la fonction d’usage d’un bien. l’apparition de biocarburants « de deuxième génération ». généralement sous forme d’investissements dans des projets compensant le coût en carbone des produits ou services achetés. .24 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? . dont au moins les batteries (à durée de vie limitée) seront le plus souvent louées.

être atténuée par des mécanismes de marché. mines. de l’alimentation ou de la chimie et donnant lieu à des milliards de dollars d’indemnisation. Dans cette optique. reconnu leur responsabilité au Japon en acceptant d’indemniser des victimes de la pollution automobile. les principaux constructeurs ont. chimie…) à remettre les sites pollués en état. C’est . Dans cette optique. son prix augmente. Le champ de la réglementation Imposer aux agents économiques des normes maximales d’émissions polluantes – pour des raisons sanitaires le plus souvent. comme le pétrole. pour la première fois. d’autant que la contrainte qui en résulte peut. mais aussi pour limiter les émissions de gaz à effet de serre – est souvent un moyen approprié. On peut citer de nombreux exemples de ces interventions des autorités publiques : l’interdiction de certains produits (biocides comme le DDT (Dichlorodiphényltrichloroéthane) et une douzaine de polluants organiques persistants. On connaît l’exemple des procès retentissants gagnés. qui risque de conduire à des réactions de rejet. ce qui tend à freiner spontanément la demande et à accroître les offres de substitution – promouvant ainsi l’économie verte. avec un succès relatif d’ailleurs. En France. comme nous le verrons. Le rôle des signaux de prix Sur ce plan. les normes de l’Union européenne sur la qualité des eaux (que notre pays a bien du mal à respecter !) . métallurgie lourde. dans bien des cas. 25 également l’instrument de la contrainte légale qui est utilisé.Le Dossier Imposer aux agents économiques des normes maximales d’émissions polluantes – pour des raisons sanitaires le plus souvent. qui soumet des milliers de produits chimiques à un strict régime de contrôle de la nocivité et d’autorisation . les signaux donnés par les prix restent en effet le meilleur moyen d’orienter la consommation : lorsqu’un bien se raréfie. les plafonds réglementaires sont la base indispensable d’échanges entre ceux qui peinent à les respecter et ceux qui font mieux que la norme. on doit au surplus ajouter l’évolution de la jurisprudence. À ce domaine de la règle imposée d’en haut. pour obliger les activités qui détériorent l’environnement (carrières. aux États-Unis. etc. c’est l’affaire de l’Erika – où non seulement le transporteur mais aussi l’affréteur (la compagnie pétrolière Total) ont été condamnés à indemniser les victimes d’une marée noire – qui a constitué une étape marquante avec la prise en compte expresse du « préjudice écologique ». la fameuse directive européenne « Reach ». être atténuée par des mécanismes de marché. qui met de plus en plus souvent en cause les agents économiques responsables d’atteintes à l’environnement. dans bien des cas. d’autant que la contrainte qui en résulte peut. les plafonds d’émission de particules fines par les automobiles . et en août 2007. Il ne faut donc pas abuser de cet instrument. les règlements sur le transport maritime (doubles coques notamment) visant à éviter les « marées noires » . les lois de protection du littoral . L’industrie automobile est particulièrement visée pour son rôle dans le réchauffement climatique et les effets des gaz d’échappement sur la santé . la réglementation des installations à risques (usines « Seveso ») et du transport des matières dangereuses . En économie de marché. contre des compagnies dans les secteurs du tabac. la règle à mettre en œuvre est simple : il faut laisser jouer les signaux de prix qui orientent l’offre et la demande dans le bon sens. La limite de ces interventions réside cependant dans le poids psychologique et économique d’un excès de réglementation. CFC (Chlorofluorocarbure) menaçant la couche d’ozone…) . mais aussi pour limiter les émissions de gaz à effet de serre – est souvent un moyen approprié. cimenteries. les plafonds réglementaires sont la base indispensable d’échanges entre ceux qui peinent à les respecter et ceux qui font mieux que la norme.

Au surplus. est un investissement écologique rentable et socialement positif.26 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? Le plus bel exemple est effectivement ici celui des prix de l’énergie : loin de chercher à les maintenir artificiellement bas par la pression de la puissance publique sur les opérateurs (cas français à l’égard d’EDF et de GDF/Suez. égaux pour tous. ou une tarification différenciée en faveur des petits consommateurs comme cela se pratique souvent . de même. etc. voire les rendre gratuits. car il bénéficie prioritairement aux plus défavorisés. il faut laisser les prix des combustibles fossiles (pétrole. et des mesures sociales ciblées. gaz d’échappement et particules. le recyclage des déchets. les prix restent inférieurs de 25 % à ce niveau. gaz. l’incitation au covoiturage. de voitures moins lourdes grâce au plastique et aux céramiques. charbon) ou de leurs dérivés (électricité) refléter leur rareté croissante et le coût de la pollution qu’ils engendrent. à tort. l’usure des routes par les transporteurs ne leur est jamais facturée. le baril de pétrole à cent dollars de début 2008 n’était pas plus cher en valeur réelle que celui de 1980 . Mieux encore. la facturation au vrai prix devrait s’imposer : l’eau potable. bruit. pire. pire. l’énergie fossile n’a pas jusqu’à présent été sans cesse plus chère . mais la même situation se retrouve chez nos voisins européens) ou. Certains. ressource à préserver. ils ont aussi encouragé le développement d’énergies de substitution. cela signifie qu’il faut proscrire les subventions qui croissent avec les quantités consommées.4E TRIMESTRE 2010 ports en commun. de les subventionner – comme le font de nombreux pays en développement. Le plus bel exemple est celui des prix de l’énergie : loin de chercher à les maintenir artificiellement bas par la pression de la puissance publique sur les opérateurs ou. pensant en priorité au maintien du pouvoir d’achat. une hausse des charges de chauffage ou de transport automobile sur des petits budgets familiaux pose un problème social. Les chocs pétroliers passés ont eu cet effet . Les subventionner. fluvial ou maritime. ils ont aussi encouragé le développement d’énergies de substitution. gaz. Dans bien d’autres secteurs. en revanche. De telles . voire gratuite dans certains . car c’est exactement le contraire de ce qu’il faut faire. courant 2010. destruction de la biodiversité) que sont le transport ferroviaire. de les subventionner. le recyclage des déchets. D’un point de vue pratique. ce qui réduit artificiellement le coût du transport par camions et lui donne un avantage compétitif indu par rapport aux modes de transport beaucoup moins polluants à tous égards (émissions de GES. de voitures moins lourdes grâce au plastique et aux céramiques. On peut adjoindre à cette question celle des tarifs des transports en commun. y consacrant une lourde part de leurs budgets au détriment de la santé ou de l’éducation –. est sous-facturée dans de nombreux pays. contrairement à ce qu’on croit. etc. du fait du « grignotage » par l’inflation : malgré son triplement à partir du milieu de la décennie. il faut laisser les prix des combustibles fossiles (pétrole. mais aussi encombrement. les collectivités qui commanditent ces transports devraient donner l’exemple en remplaçant leurs bus polluants par des engins électriques ! Les signaux de prix sont aussi émis lorsqu’un gouvernement ou un acheteur public garantissent des prix d’achat suffisamment rémunérateurs aux producteurs d’énergies renouvelables pour que ces technologies naissantes ou encore jeunes progressent. Il doit être traité par des mesures telles que la diminution du coût des transLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . un maintien artificiellement bas du prix de l’énergie revient à subventionner l’émission de GES. c’est même l’inverse qui a longtemps été vrai. d’un point de vue écologique ! Bien sûr. et les remplacer par des quotas fixes. Les chocs pétroliers passés ont eu cet effet . veulent pourtant combattre ces hausses . le développement des réseaux de chauffage urbain. charbon) ou de leurs dérivés (électricité) refléter leur rareté croissante et le coût de la pollution qu’ils engendrent.

le « double dividende » à en attendre en termes d’écologie et de recettes publiques. car le marché ne perçoit pas le coût pour la collectivité de certains types de consommation. On a souvent souligné. surtout ceux consacrés aux économies d’énergie. Voilà un langage que tout chef d’entreprise est prêt à entendre ! 27 encore suffisamment les phénomènes de changement climatique. elles n’intègrent pas Une telle écotaxe devrait idéalement s’appliquer non seulement à toutes les énergies fossiles. parmi lesquelles BASF. BP et Kodak. Loin d’être un inconvénient. il devrait être suffisant pour avoir des effets réels. chaque tonne épargnée une valeur pour récompenser l’effort ainsi fait pour le bien de tous. Pourtant cette taxe. ni au niveau stratégies sont mises en œuvre un peu partout – l’énergie solaire est particulièrement soutenue. car la moitié des émissions viennent d’eux. Quant à son niveau. plus largement. à juste titre. soit environ 10 centimes par litre d’essence. sont souvent rentables. De même. de donner un tour concret à la charge écologique que représente l’émission de GES : chaque tonne supplémentaire de carbone émise doit avoir un coût. Voilà un langage que tout chef d’entreprise est prêt à entendre ! La fiscalité écologique Les signaux de prix ne peuvent suffire à eux seuls. mais aussi. comme on l’a vu. Un premier exemple est celui de la « taxe carbone » Il s’agit. surtout ceux consacrés aux économies d’énergie. pour impopulaire que soit l’idée. Une étude portant sur 74 firmes de nationalités et de secteurs variés. est peut-être le fait que les investissements « verts ». du point de vue des entreprises. est peut-être le fait que les investissements « verts ». Elle devrait. parce qu’ils sont perçus depuis peu et difficiles à évaluer avec précision. un automobiliste au carburateur mal réglé qui asphyxie ses voisins ou une centrale thermique rejetant des GES en quantité n’en paieront pas le coût réel en termes de détérioration de la santé et de l’environnement. parmi lesquelles BASF. partie de la solution. estime qu’elles ont économisé en net 11. Mais le meilleur argument. début 2009). sont souvent rentables. En outre. souvent déterminantes dans la formation des prix. pratiquée avec succès (et à des niveaux élevés) par les pays scandinaves. plus largement. BP et Kodak. à la rénovation d’installations vétustes et polluantes. Quant aux anticipations. l’élévation du prix de l’énergie qui en résultera fait. estime qu’elles ont économisé en net 11. n’a réussi à ce jour à s’implanter ni chez nous (on se souvient du navrant recul du gouvernement sur ce point. et donc se situer au moins aux alentours de 30 euros la tonne de gaz carbonique.6 milliards de dollars grâce à de tels investissements. mais aussi. comme on sait. Une étude portant sur 74 firmes de nationalités et de secteurs variés.6 milliards de dollars grâce à de tels investissements. du point de vue des entreprises. avec des prix d’achat atteignant 5 à 10 fois le prix courant de KWh. s’appliquer également aux ménages.Le Dossier Mais le meilleur argument. . mais aussi à tous les produits en proportion de leur contenu en équivalent-CO2. Prenons l’exemple de la surpêche : il est clair que le prix du poisson n’intègre pas le risque de disparition de certaines espèces. à la rénovation d’installations vétustes et polluantes. C’est pourquoi les gouvernants doivent s’attacher à donner des signaux qui intègrent la nécessité de préserver les « biens publics mondiaux ». il est loin d’être sûr que les acteurs de l’économie soient tous inspirés par la préservation des générations futures (l’« altruisme intergénérationnel ») plutôt que par leur intérêt immédiat. face à la coalition des lobbies de toute sorte.

la plus importante est la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP) . car la majorité des activités agricoles. Dans le même ordre d’idées. elle n’a malheureusement de général que le nom. la France est nettement en retard sur ses voisins quant au niveau de cette fiscalité écologique. . Souhaitons que ce rendez-vous soit tenu malgré les pressions des professionnels du secteur… On peut rattacher à ces démarches celles qui visent à facturer la collecte des ordures ménagères en fonction de leur volume ou de leur poids et non d’un simple forfait . où les réflexions toujours en cours s’enlisent en dépit du soutien de plusieurs grands pays. D’autres taxes écologiques sont nécessaires pour orienter offre et demande. Elle devrait. de nombreuses taxes parafiscales sont peu à peu créées pour incorporer dans le prix de vente des produits le coût de l’organisation d’un circuit de collecte et de recyclage – depuis les ampoules électriques et les ordinateurs jusqu’aux pneus et aux brochures publicitaires . pour impopulaire que soit l’idée. comme on l’a vu. Un autre exemple est celui des réductions de taxes à l’importation en faveur des produits écologiques. appliquée avec succès en Allemagne. Plus largement. Berlin. pratiqué en Belgique et en Suisse. soit environ 10 centimes par litre d’essence. et donc se situer au moins aux alentours de 30 euros la tonne de gaz carbonique. ce système. car la moitié des émissions viennent d’eux. Ajoutons que cette écotaxe resterait à l’intérieur des pays consommateurs au lieu d’aller enrichir de lointains émirs du pétrole . Un problème connexe délicat est celui de savoir si l’Europe peut chercher à rétablir l’équilibre entre les pays qui protègent l’environnement et ceux qui ne font pas cet effort en taxant à l’entrée leurs produits en fonction de leur contenu en carbone. Quant à son niveau. soit qu’ils ne laissent passer que les véhicules les moins polluants ou comportent des tarifs fortement différenciés en faveur de ceux-ci. s’appliquer également aux ménages. souvent avancé par les industriels pour éviter que des normes contraignantes ne leur soient imposées. Cette idée paraît logique – car à défaut les pays qui tentent de « donner l’exemple » risquent de voir leurs efforts pénalisés par une perte de compétitivité. il faut souhaiter qu’il se diffuse. Une telle écotaxe devrait idéalement s’appliquer non seulement à toutes les énergies fossiles. comme les sacs plastiques. On répondrait ainsi à l’argument de la distorsion de concurrence. dans tous les pays scandinaves…). l’élévation du prix de l’énergie qui en résultera fait. partie de la solution. il n’est pas malsain qu’une partie de la rente pétrolière soit ainsi récupérée. il devrait être suffisant pour avoir des effets réels. on peut citer l’« eurovignette » européenne sur les voitures LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . elle doit en principe l’être en France à partir de 2012. malgré les efforts de notre pays. a été introduit notamment par l’agglomération de Besançon . si elle sert à des investissements écologiques ! Malheureusement. Loin d’être un inconvénient. Largement pratiqués à l’étranger (à Londres.4E TRIMESTRE 2010 haut de gamme et surtout la taxation au kilomètre parcouru des camions . mais aussi à tous les produits en proportion de leur contenu en équivalent-CO2.28 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? européen. si bien que les textes autorisant leur mise en place n’ont jamais pu être votés. En outre. Une initiative commune franco-britannique portait ainsi sur l’instauration d’une TVA réduite à 5 % pour les produits « verts » comme les Les péages urbains sont encore une autre manière de favoriser les bons comportements écologiques – soit qu’ils favorisent les transports en commun plutôt que l’usage excessif des voitures particulières. industrielles et du secteur des transports y échappent. Globalement. la « taxe d’ajustement » paraît peu susceptible d’être retenue à Bruxelles. En France. cela pourrait être un moyen de pression efficace à l’encontre des pays qui refusent de souscrire aux engagements des accords de Kyoto. des entreprises se sont spécialisées dans ces nouveaux métiers. ces péages sont injustement décriés en France. Plusieurs pays européens taxent les produits gourmands en énergie. Milan.

Berlin. Milan. Les plafonds d’émission échangeables sur des marchés À la place ou en complément d’une taxe carbone. Citons simplement ici. ces péages sont injustement décriés en France. qui nourriraient l’économie verte. Ce mécanisme de bonus-malus devrait être étendu à bien d’autres secteurs que l’automobile : par exemple. qui correspondent à autant d’incitations à un mauvais comportement écologique : il s’agit notamment des détaxations du fuel en faveur des marins-pêcheurs et des agriculteurs – quitte à trouver d’autres types de mesures de soutien économique et social à ces professions – et plus encore de la coûteuse exonération du kérosène en faveur des transports aériens intérieurs. bien connu chez nous depuis qu’il a été mis en place pour le secteur automobile. tandis que les redevables du malus fondaient comme neige au soleil pour le plus grand bénéfice de notre environnement. ainsi que le crédit d’impôt en faveur des voitures électriques. Les autres incitations financières publiques Des mécanismes d’aide publique sous forme de prêts à taux avantageux sont souvent utilisés avec succès. Les projets en ce sens. des Dépôts pour le logement social. ont malencontreusement été écartés en France après avoir été sérieusement considérés dans la foulée du « Grenelle de l’environnement ». dans tous les pays scandinaves…). ont malencontreusement été écartés en France après avoir été sérieusement considérés dans la foulée du « Grenelle de l’environnement ». les appareils ménagers. qui nourriraient l’économie verte. présente la grande vertu d’être à la fois pédagogique et (en principe) autofinancé. les transports aériens ou même… les couverts jetables. les crédits d’impôts et avantages fiscaux divers ont aussi une contribution essentielle à apporter : citons parmi eux la TVA à taux réduit et les crédits d’impôt pour les travaux d’amélioration énergétique des logements. ou les modulations en faveur des investissements « verts » des prêts de la Caisse 29 Ce mécanisme de bonus-malus devrait être étendu à bien d’autres secteurs que l’automobile : par exemple. Le système des bonus-malus. si bien que les textes autorisant leur mise en place n’ont jamais pu être votés. les appareils ménagers. Les péages urbains sont encore une autre manière de favoriser les bons comportements écologiques – soit qu’ils favorisent les transports en commun plutôt que l’usage excessif des voitures particulières. ce qui a été fait mais trop timidement et trop partiellement. les matériaux isolants. Largement pratiqués à l’étranger (à Londres.Le Dossier ampoules et appareils électriques basse consommation. les transports aériens ou même… les couverts jetables. malheureusement freiné par des complications administratives et par de récentes décisions budgétaires. il serait souhaitable d’éliminer progressivement les détaxations de consommation de carburant. le recours au marché pour permettre une gestion souple des politiques de réduction des rejets de . les voitures économes… L’UE et les États-Unis ont aussi proposé ensemble d’éliminer les taxes à l’importation sur une série de produits écologiques. pour la France. Il est hélas menacé en raison de son coût – un paradoxe qui vient de son succès même : le système est si incitatif que le nombre de bénéficiaires du bonus a dépassé les attentes. fraudes mises à part ! Il suffirait pourtant pour le rééquilibrer (et favoriser plus encore l’économie verte) de durcir les normes retenues. En sens inverse. l’éco-prêt à taux zéro. soit qu’ils ne laissent passer que les véhicules les moins polluants ou comportent des tarifs fortement différenciés en faveur de ceux-ci. Les projets en ce sens. puisque ceux qui polluent plus que la norme paient un malus qui peut ensuite être ristourné sous forme de bonus aux plus « vertueux ». les parcs d’éoliennes ou les installations photovoltaïques. dont le marché représente plus de 400 milliards d’euros. Enfin.

engrais. Mais. assorti d’un système d’échange de ces droits sur le marché ETS (Emission Trading Scheme). Selon les spécialistes. Malgré ses lacunes – étroitesse. . dans les secteurs peu polluants et consommateurs de « courants faibles » . ciment…) se situent de ce côté. sur le plan strictement économique.4E TRIMESTRE 2010 La nouvelle économie durable ne pourra bien sûr pas profiter à toutes les entreprises et toutes les branches. se sont créés pour investir en crédits d’émission de gaz carbonique. ce que seule l’UE. Il a permis le développement de tout un secteur d’activités financières connexes. on peut raisonnablement penser que la somme nette sera positive en activités et en emplois. Il y aura des perdants : on devine que les fabricants et opérateurs de transports (chauffeurs routiers. une soixantaine d’autres fonds gouvernementaux. contrats . soit deux milliards de tonnes échangées (80 % des échanges mondiaux de carbone). a entrepris de faire… L’approche par les marchés peut aussi s’appliquer à d’autres politiques écologiques. caractère très fluctuant. par exemple en permettant à une entreprise de réaliser plus tôt un investissement réduisant ses rejets polluants et de vendre l’avance ainsi prise sur son quota. Les transactions européennes ont atteint cinquante milliards d’euros en 2007. aluminium. compagnies aériennes. Des mécanismes analogues sont développés autour de l’éco-certification de l’exploitation durable des forêts. qui a mis en place dès janvier 2005 un plafonnement strict des droits d’émission de gaz carbonique. privés ou semi-publics. outre les retombées favorables pour toute la planète. qui permet d’offrir des crédits de compensation à des activités polluantes. Mais. Mais la percée la plus importante dans ce domaine vient de l’Union européenne. des prix obtenus (mais ceci va être amélioré en phase III. des banques organisent des contrats ou se portent contreparties . mais aussi – et surtout – d’ouvrir le premier marché « en vraie grandeur » de droits d’émission entre firmes. outre les retombées favorables pour toute la planète. des traders. où la vente des quotas remplacera progressivement leur allocation gratuite) – le marché ETS est devenu un exemple mondial. il y aura aussi beaucoup de gagnants. ou inversement d’attendre le bon moment pour investir en se procurant les droits nécessaires. des foires commerciales sont organisées. les transactions sur le carbone pourraient atteindre plusieurs centaines de milliards d’euros annuels vers 2020 – à condition toutefois qu’une perspective claire soit tracée au-delà de 2012. laxisme des plafonds. puisqu’il ne couvre qu’une petite moitié des émissions européennes. textiles artificiels. dernière année d’application de l’accord de Kyoto I. Des courtiers. Il y aura des perdants : on devine que les fabricants et opérateurs de transports se situent de ce côté. Le but était non seulement d’inciter les entreprises à une attitude plus soucieuse de l’environnement. Depuis le premier Fonds carbone lancé par la Banque mondiale en 1999. comme la protection de la biodiversité. des assureurs garantissent la bonne fin des LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . La Caisse des Dépôts française vient de lancer un mécanisme d’achat de crédits de compensation pour les travaux qui menacent flore et faune sauvages. S’inspirant de l’expérience réussie du marché d’échanges de crédits d’émission d’oxyde de soufre de Chicago. construction automobile classique…) et les gros consommateurs d’énergie (raffineries.30 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? GES présente des aspects séduisants. et globalement trop bas. La nouvelle économie durable ne pourra bien sûr pas profiter à toutes les entreprises et toutes les branches. le protocole de Kyoto l’a intégré dans ses principes : les mécanismes de la « mise en œuvre conjointe » et du « développement propre » permettent aux États ou entreprises en avance sur leurs engagements de dépollution ou qui financent des projets écologiques dans le Tiers-monde de revendre ces excédents sur le marché. à ce stade. Ces échanges font apparaître un prix de marché de la tonne de carbone émise ou économisée et facilitent l’acceptation des efforts de protection de l’environnement : la flexibilité ainsi apportée réduit le coût des ajustements nécessaires.

les utilisateurs de bois tropicaux. Cargill. bon gré mal gré. sur le créneau de la voiture propre. même.Le Dossier il y aura aussi beaucoup de gagnants. Marks & Spencer. dans les secteurs peu polluants et consommateurs de « courants faibles » . pour le plus grand bien de la collectivité. toujours à l’affût des nouveautés. Il est aujourd’hui à la mode d’afficher la « neutralité carbone » d’entreprises ou de grands événements politiques ou sportifs. on peut raisonnablement penser que la somme nette sera positive en activités et en emplois. ont eu un effet plus efficace que des textes légaux pour contraindre les firmes pétrolières. les fabricants trop « gourmands » en GES ou des firmes comme Nike. L’évolution des choix des 31 acheteurs récompense d’ailleurs les bons comportements : l’envolée des ventes de la Prius de Toyota l’a amenée à accélérer la sortie d’autres modèles écologiques. Gap. une approche plus respectueuse de l’environnement s’impose peu à peu. qui mangent bio. et a conduit la plupart des autres constructeurs à se lancer. Malgré des incrédulités et réticences qui restent fortes dans la sphère économique. sur le plan strictement économique. Ne voiton pas. les usines chimiques dangereuses. le marché de la publicité. Danone. Reebook. L’économie verte est donc bien en marche ! . Dexia. faire succéder aux « bobos » une nouvelle cible : les « lohas (Lifestyle of health and sustainability) ». On a pu constater que les pressions des clients. conduisent des voitures hybrides et portent des vêtements de chanvre ? Ainsi la mode et le marketing se mettentils au service des comportements citoyens. Mattel à des attitudes plus positives. allant parfois jusqu’à des campagnes de boycottage.

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c’est-à-dire en invitant à élargir les horizons. sur la pensée écologiste. on a dit gentiment : « Vous avez écrit sur la société juste. Les deux premières auront trait à la composante écologique du sustainable . c’està-dire de ce qui pourrait constituer. à relever la tête. de la justice sociale et d’une économie saine ». A u philosophe que je suis. Il y aura du concret. en tenant notamment compte de l’importance cruciale du rôle européen de Bruxelles. un peu de concret.Philippe Van Parijs est professeur à l’université de Louvain à la chaire Hoover d’éthique économique et sociale Un Sustainable New Deal est-il possible ? Ou comment concilier l’économique. et même quelques chiffres. Mais les considérations générales qui y sont articulées s’appliquent tout autant aux autres Etats-membres de l’Union européenne. mais maintenant assez pinaillé. en tenant compte des défis écologiques. » Il m’est ainsi demandé de tracer les contours d’un sustainable New Deal pour la Belgique. « une réponse structurelle et collective à la crise économique et financière qui orienterait notre production. Je le ferai en quatre étapes qui me permettront d’articuler très elliptiquement quelques-unes de mes convictions sur ce sujet. sur la justice entre générations. Il s’interroge sur ce que pourrait être un « sustainable new deal » pour la Belgique. consommation. pour un pays comme le nôtre. 16 novembre 2009). l’écologique et le social ? Le texte qui suit est largement basé sur une conférence prononcée dans le cadre du Forum annuel du Conseil fédéral pour le développement durable (Bruxelles. à prendre un peu de hauteur. Mais je répondrai tout de même à la demande qui m’est faite en tentant de jouer mon rôle de philosophe.

je ne crois guère au prêchi-prêcha. Les externalités Lorsque vous poussez sur l’accélérateur de votre voiture. Je crois bien davantage à la rudesse et à l’intelligence des prix. je ne crois guère au préchi-précha. Or le moins que l’on puisse dire. Vérité des prix Pour faire face aux « défis écologiques ». les prix du marché sont un instrument fabuleux qui condense en un nombre le degré auquel le fait que nous consommions un bien ou un service prive le reste du monde des ressources requises. tirez la chasse une fois sur deux. Quand ils fonctionnent bien – ou du moins raisonnablement bien –. Ils fonctionnent même catastrophiquement mal. ces ressources. ». Tout cela bien sûr de manière très approximative. empiriquement liées l’une à l’autre mais logiquement indépendantes l’une de l’autre. et pas davantage à l’agriculteur du Bangladesh dont la moisson sera une nouvelle fois ruinée en raison d’une inondation qui ne se serait pas produite s’il y avait eu En entamant cette apologie des prix de marché. directement ou indirectement. « Précieux » en quel sens ? En un sens qui synthétise magistralement. Je crois bien davantage à la rudesse et à l’intelligence des prix. Certains disent du reste – et ils n’ont certainement pas tout à fait tort – que si le rideau de fer a fini par s’écrouler il y a vingt ans. Ils fonctionnent même catastrophiquement mal. earthfriendly. compensez l’empreinte écologique de votre mini-trip en plantant trois arbres et demi. compensez l’empreinte écologique de votre mini-trip en plantant trois arbres et demi. écologique. Par exemple. . c’est que s’ils sont laissés à eux-mêmes pour faire face aux défis écologiques. ». les prix du marché ne fonctionnent pas bien du tout. Or le moins que l’on puisse dire. tous les facteurs qui affectent à la fois l’offre de ces biens – ultimement la rareté absolue des différentes catégories de ressources – et la demande pour ces LA REVUE SOCIALISTE N° 40 .34 Pour faire face aux « défis écologiques ». plus intelligible pour tous et plus susceptible d’orienter le comportement que n’importe quel autre système d’information. En entamant cette apologie des prix de marché. le capital et les ressources naturelles utilisés directement ou indirectement pour le produire et le distribuer sont globalement trois fois moins précieux que le travail. Pourquoi ? Pour deux raisons fondamentales désormais familières. une alternative efficace au prix du marché comme mode de coordination d’une économie complexe. plus correcte. c’est que s’ils sont laissés à euxmêmes pour faire face aux défis écologiques. directement ou indirectement. j’ai formulé d’emblée une restriction : « quand ils fonctionnent raisonnablement bien ». le capital et les ressources naturelles utilisés pour produire le Bic de mon voisin. au volontariat environnemental. etc. etc. si sympathique soit-il : « Achetez vert. si sympathique soit-il : « Achetez vert. vous ne payez pas la moindre fraction de centime au piéton qui avale à pleins poumons ce qui sort de votre pot d’échappement . la troisième à sa composante sociale et la quatrième à sa composante économique. Mais de manière tellement plus précise. les prix du marché ne fonctionnent pas bien du tout. pour le produire – ce que les économistes appellent le « coût d’opportunité ». de l’autre côté. le fait que mon Bic coûte trois fois moins cher que celui de mon voisin indique que le travail. écologique. au volontariat environnemental. c’est faute d’avoir pu trouver. Un Sustainable New Deal est-il possible ? new deal. tirez la chasse une fois sur deux. earth-friendly. j’ai formulé d’emblée une restriction : « quand ils fonctionnent raisonnablement bien ».4E TRIMESTRE 2010 biens – le degré auquel les préférences des êtres humains les conduisent à convoiter.

que ce ne serait pas une mauvaise idée. ainsi que de l’utilité potentielle des réserves de ressources naturelles pour les générations futures. de permis de polluer vendus au plus offrant. parce qu’en métro c’est moi qui débourse. sauf le PV si par malchance un flic remarque que je me parque systématiquement sur les passages piétons ». proches ou lointaines. incorporer dans le prix les coûts environnementaux proches ou lointains. de préférence en la pondérant en fonction du degré de congestion. et donc du jour de la semaine. Que ce serait aussi une bonne idée de faire payer plus cher pour le stationnement des voitures en ville. de confort acoustique ou d’agrément esthétique . Par exemple. d’introduire en Belgique une « taxe au kilomètre » comme celle qui est envisagée aux Pays-Bas et déjà en vigueur à Singapour. Cette action doit s’assigner un double objectif : d’une part internaliser les externalités. les prix que le marché assigne à tous les biens dont la production exige. alors qu’en voiture c’est mon entreprise qui paie tout. y compris pour les résidents. L’usage privé de voitures de société cofinancé par les caisses de l’État. que ce ne serait pas une mauvaise idée. pourrait souhaiter en faire usage. dont elle est intrinsèquement incapable de refléter la demande. de l’heure de la journée et du caractère rural ou urbain de la voirie empruntée. certains ou probables. est inévitablement spéculative. Ce double objectif ne pourra bien entendu être atteint que de manière très approximative. si les conditions techniques sont réunies. Mais attention : il ne faut pas s’acharner exclusivement contre les voitures privées. de normes dont le dépassement déclenche le paiement d’amendes. plique évidemment en rien qu’il soit impossible de s’en approcher en utilisant une combinaison de taxes. échouent à refléter cet aspect non négligeable de leur coût d’opportunité. de préférence en la pondérant en fonction du degré de congestion. d’introduire en Belgique une « taxe au kilomètre » comme celle qui est envisagée aux Pays-Bas et déjà en vigueur à Singapour. En d’autres termes. Les générations futures Les prix des matières premières et leurs fluctuations reflètent le degré auquel les différentes composantes de l’humanité de ce début du XXIe siècle veulent et peuvent les utiliser. En ignorant ces externalités négatives. Il est aberrant d’entendre dire : « Je préfère prendre ma bagnole quand je sors en ville. ou du XXIIe siècle. Bon nombre d’implications sont évidentes. de l’heure de la journée et du caractère rural ou urbain de la voirie empruntée. Par exemple. ou du LVIIe. que des accélérateurs soient actionnés. Mais ils ne tiennent aucun compte du degré auquel l’humanité de la fin du XXIe siècle. c’est plus qu’une bêtise économique. et d’autre part faire preuve d’un minimum de décence à l’égard des générations humaines qui nous suivront et leur léguer autre chose qu’une gigantesque poubelle dans laquelle elles pourront lentement suffoquer. Et que ce serait encore plus évidemment une bonne idée de supprimer d’urgence toute forme d’encouragement fiscal aux voitures de société. C’est un délit contre la survie de l’humanité. directement ou indirectement. Le résultat de cette double ignorance est que les prix qui se forment spontanément sont profondément faussés et que la vérité des prix ne peut être réalisée que par une action publique vigoureuse. si les conditions techniques sont réunies.Le Dossier moins d’accélérateurs comme le vôtre actionnés sur la terre entière. que ce soit en termes de climat ou de santé publique. et donc du jour de la semaine. Les transports publics ont aussi un . la formation des prix du marché ne tient aucun compte du coût d’opportunité de l’usage de ressources naturelles non renouvelables pour les générations futures. Mais que la vérité des prix ne soit pas atteignable avec précision n’im- 35 Bon nombre d’implications sont évidentes. et de subventions dans les rares cas où les externalités sont positives. notamment parce que l’estimation de la nature et de l’ampleur des externalités engendrées.

bien entendu. Il étaye sa thèse avec un paquet de chiffres. malgré la densité de la population. on songera sans doute d’abord à l’une ou l’autre région bien verte. pas seulement celui de la mobilité. dans l’Oregon ou au Montana. notamment par le développement du télétravail – un sujet important pour notre sustainable new deal mais dont je ne dirai rien ici –. Mais un sustainable new deal exige que l’employé qui travaille à Bruxelles et choisit de vivre à Namur.4E TRIMESTRE 2010 travail. Un Sustainable New Deal est-il possible ? Villes tentaculaires De l’instauration résolue de la vérité des prix en matière de mobilité découlera une pression puissante à rapprocher le lieu de travail du domicile. de manière à ce que le recours à la voiture y soit. Plus largement. Il est sans doute justifié de subventionner les transports publics aussi longtemps que les transports privés restent massivement sous-taxés par rapport aux nuisances qu’ils produisent. Ainsi illustrée. en partant d’une question sur laquelle s’ouvre un livre tout récent publié aux États-Unis sous le titre Green Metropolis : Quelle est la portion du territoire américain qui peut être exhibée au monde comme le modèle le meilleur.7 % de sa population. À cette lumière. Je ne vous en donne qu’un : la ville de New York produit 1 % des gaz à effet de serre des États-Unis mais loge 2. C’est la restructuration des voiries et des espaces publics de nos villes. Et comme il n’y a pas de place pour garer votre voiture. rurale. ce qui permet à la circulation de rester fluide.36 coût que la vérité des prix exige d’imputer à leurs usagers. notamment par le développement du télétravail. de mode de vie soutenable ?1 Spontanément. toujours approximative. paie l’intégralité du coût de son transport en train tout comme celui qui choisit d’habiter à Bruxelles doit payer l’intégralité du surcoût en loyer ou en prêt hypothécaire lié au fait d’habiter près de son travail. c’est l’amélioration de toutes les dimensions du bien-vivre quotidien dans nos villes : la sécurité. respectueuse de la nature. . de manière aussi à ce qu’il soit agréable de s’y promener. un sustainable new deal for Belgium. ou du moins le moins mauvais. tout particulièrement par la densification des villes. cela a du sens d’y développer un métro et de le faire circuler à un rythme intense. qu’il faut parfois nuancer mais qui au total sont convaincants. Pourquoi ? Le logement y est cher et donc on habite petit. Comme l’habitat est dense. selon l’auteur. Quel que soit le domaine concerné. de s’y asseoir sur un banc. Les logements sont entassés les uns sur les autres et donc la chaleur qui s’échappe de votre appartement ne s’envole pas dans l’atmosphère mais profite au voisin du dessus. vous vous en passez. tout particulièrement par la densification des villes. est toute différente : Manhattan. exceptionnel. en particulier à proximité des stations de train et de métro. ce qui revient à dire – très grossièrement – que la pollution par tête y est près de trois fois inférieure à la moyenne nationale. dont je voudrais maintenant dire un mot. la recherche constante. c’est Manhattan – toutes proportions gardées. Mais la réponse correcte. de la vérité des prix s’applique bien entendu à tous les domaines où l’impact sur l’environnement et sur les réserves de ressources naturelles est significatif. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . la propreté. toujours imparfaite. C’est donc en tout cas la densification de nos villes. c’est sur elle qu’il faut compter comme moteur du mainstreaming des innovations technologiques dont la santé de notre planète a un urgent besoin mais qui resteront confinées à des niches expérimentales tant que la vérité des prix ne les aura pas rendues rentables. et une pression puissante à rapprocher le domicile du lieu de travail. de s’y attabler – et sous cet angle il ne devrait pas être trop difficile de faire rapidement bien mieux qu’à Manhattan. ou à Gand. comme à New York. et une pression puissante à rapprocher le domicile du lieu de De l’instauration résolue de la vérité des prix en matière de mobilité découlera une pression puissante à rapprocher le lieu de travail du domicile. bucolique.

c’est par la ville. est très simple. associatifs. Mais le problème fondamental demeurera : la vie sera plus chère pour les plus pauvres. rendu nécessaire par la prise en compte des défis écologiques et rendu inéluctable par l’instauration de la vérité des prix que cette prise en compte requiert. En Belgique comme dans le monde. Si nos défis écologiques peuvent être rencontrés. 37 mature. Bien plutôt une ville « tentaculaire »2. notre sustainable new deal devra donc être résolument urbain. ainsi que de l’abrogation de subventions perverses. La solution. cela va coûter plus cher d’habiter la campagne ou la périphérie. Utilisant au mieux les axes de transports en commun qui en forment l’ar- . qui étend ses excroissances le long des voies ferrées – chemins de fer et RER. D’autre part. une société juste est une société dont les institutions offrent de manière économiquement et écologiquement soutenable des possibilités réelles de choix de vie aussi étendues que possible à celles et ceux qui en ont le moins. Un tentacule. J’en ai une en effet : la justice sociale. les plaines de jeux. Bien plutôt une ville « tentaculaire ». il y aura. elles doivent être structurées de manière à assurer matin et soir une circulation dans les deux directions. Une ville qui ne pourra pas être « étalée » à la manière du urban sprawl américain ou de la périphérie flamande et wallonne de Bruxelles.4 Vous ignorez tous les lobbys capitalistes. qui les espaces verts. Les tentacules de nos villes durables doivent être munis de ventouses aux deux bouts. scientifiques. y compris par exemple en matière de services postaux et de transports en commun. et surtout sans doute la qualité des écoles. je devrais avoir une idée sur la question. De manière aussi à permettre aux habitants du centre urbain d’accéder facilement et rapidement à des emplois localisés aux nœuds des tentacules. trams et métros. Il doit aussi. Si nos défis écologiques peuvent être rencontrés. en raison d’une tarification et d’une imposition internalisant les externalités de tous ordres. qui étend ses excroissances le long des voies ferrées – chemins de fer et RER. les commerces de quartier. Avec pour effet espéré et probable de neutraliser la tentation de quitter la ville pour s’installer dans des lotissements de maisons à quatre façades et à deux voitures dont on est prêt à payer le coût de plus en plus lourd « pour le bien des enfants ». toujours plus de ville. notre sustainable new deal devra donc être résolument urbain. un effet autorégulateur : l’augmentation du coût de fonctionnement de l’habitat périphérique se répercutera dans une baisse de sa valeur vénale et locative. Comment ? En tant qu’auteur d’un livre intitulé Qu’est-ce qu’une société juste ?. « tenir compte de la justice sociale3 ». Certes. Mais un sustainable new deal est supposé être bien plus que tout cela. Une ville qui ne pourra pas être « étalée » à la manière du urban sprawl américain ou de la périphérie flamande et wallonne de Bruxelles. politiques. Plus précisément. c’est « la liberté réelle pour tous ». « en équilibre général ». Mais si tel est le critère. cela va aussi coûter plus cher d’habiter la ville. c’est par la ville. toujours plus de ville. cependant. Compensation universelle Voilà donc pour un aspect central de la réorientation de notre mode de vie. en raison précisément de l’attrait accru de l’habitat concentré qui en résulte. facilement et sans trop de nuisance pour les habitants de la ville. dit la définition. est un « organe allongé muni de ventouses ». etc. la vérité des prix ne poset-elle pas un sérieux problème ? D’une part.Le Dossier En Belgique comme dans le monde. Une ville structurée de manière à permettre ainsi à des personnes habitant relativement loin du centre urbain d’y pénétrer rapidement. Vous prenez le produit de toutes ces taxes et tarifications écologiques. trams et métros. selon le dictionnaire Robert. lorsque la seule alternative est une ville sordide et dangereuse et des écoles défaillantes.

ce qui peut constituer le moteur de la prospérité de sa population et de celle des régions avoisinantes ? Si l’on ne peut nommer qu’une chose. mais vingt pour cent du PIB. et même de préférence (précisé- . si vous êtes d’un naturel plus timoré. C’est même sensiblement plus facile que ce qu’on aurait pu craindre. pour une part non négligeable. Vous redistribuez cette masse considérable de manière uniforme à la population : si vous avez un brin d’audace. Capitale de l’Europe : un atout durable ? Tenir compte de la justice sociale en plus des défis écologiques n’est donc pas si ardu. voyages. Mais un sustainable new deal exige davantage. un peu plus loin même jusque Leuven et Louvain-la-Neuve. sous la forme d’un crédit d’impôt forfaitaire remboursable. Quelle belle assurance contre les aléas qui peuvent affecter durement tel secteur ou telle région ! Mais cet atout a aussi quelque chose de particulièrement préoccupant du point de vue de notre sustainable deal. Vous y ajoutez quelques tentacules vers Zaventem et Waterloo. de congrès. Et en quoi consiste l’atout principal de Bruxelles en ce début du XXIe siècle. si vous êtes d’un naturel plus timoré. de foires.4E TRIMESTRE 2010 exige en outre une économie saine et dynamique susceptible de nous sortir de la crise économique. Vous savez que la région bruxelloise fait environ un demi pourcent du territoire. associatifs. de tourisme.5 Les incitations aux choix écologiquement responsables de court et long termes seront ainsi intégralement conservées pour toutes les catégories de la population. La Belgique dispose-t-elle d’atouts qui assurent ce dynamisme d’une manière compatible avec les composantes sociale et verte du sustainable new deal ? Vous regardez la carte économique de la Belgique. de festivals. pollution. sous la forme d’un crédit d’impôt forfaitaire remboursable. de colloques. Cet atout a quelque chose de particulièrement avantageux dans un contexte de crise : il s’agit d’activités qui. c’est donc inévitablement. Vous n’avez alors pas encore atteint deux pour cent du territoire national mais il y a fort à parier que vous soyez déjà bien au-delà du tiers du PIB. Un Sustainable New Deal est-il possible ? tenteront de vous convaincre de la thèse absurde selon laquelle le produit d’une taxe écologique doit nécessairement servir à des dépenses écologiques. sous la forme d’une modeste allocation universelle modulée ou non selon l’âge . de manifestations. Le dynamisme de la Belgique. privées ou publiques. Vous ignorez tous les lobbys capitalistes. taxis. les avis convergeront sans doute rapidement : c’est son rôle international de capitale de l’Europe avec tout ce que cela induit ou peut induire en fait de réunions. le dynamisme de Bruxelles. Vous redistribuez cette masse considérable de manière uniforme à la population : si vous avez un brin d’audace. etc. On aura toujours – et même toujours plus – besoin d’un petit nombre de lieux. scientifiques. surtout si l’on comptabilise – ce qui n’est pas fait dans les statistiques officielles – l’activité des institutions européennes. les moins consommatrices et les moins polluantes.38 Vous prenez le produit de toutes ces taxes et tarifications écologiques. ainsi que de l’abrogation de subventions perverses. politiques. Il LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Car qui dit ville internationale dit mobilité. Et vous en aurez profité pour redistribuer des catégories les plus riches et donc (statistiquement) les plus consommatrices et les plus polluantes vers les catégories les plus pauvres. circulation. etc. sont financées d’une manière très dispersée par tous les secteurs économiques de tous les États-membres de l’Union européenne. avions. sous la forme d’une modeste allocation universelle modulée ou non selon l’âge . n’est-ce pas une activité vouée à s’atrophier ou à se déplacer ? S’atrophier ? Ce n’est guère probable. Avec la vérité des prix. qui tenteront de vous convaincre de la thèse absurde selon laquelle le produit d’une taxe écologique doit nécessairement servir à des dépenses écologiques.

Le Dossier ment pour minimiser les déplacements) d’un lieu unique où l’on puisse communiquer.6 Leurs conclusions peuvent être résumées comme suit. sur une capitale définitive. Même si on restreint le choix à des capitales. Un exercice plus pertinent consiste dès lors à pondérer les distances à parcourir par le poids démographique des États-membres ou. il est peut-être le plus robuste. dans les deux variantes. le coût écologique des déplacements ? N’y a-t-il pas. premier État-membre de la Communauté économique européenne par ordre alphabétique a dû assurer sa première présidence tournante et donc accueillir ses premiers fonctionnaires. à première vue en tout cas. Bruxelles émerge alors nettement en tête devant Luxembourg et Paris. les partenaires sociaux et d’innombrables lobbys privés et associatifs ont fait à Bruxelles des investissements importants dont la valeur chuterait abruptement en cas de . à mesure qu’ils reflètent mieux.7 Ce dernier critère. D’autre part. Mais à la réflexion. Mais elle pourrait par contre impliquer un déplacement de la localisation optimale de cette activité. en raison de la forte concentration de ces organisations à Paris. D’une part les puissantes externalités de réseaux empêchent les organisations périphériques d’échapper à l’effet d’aimant qu’exerce sur chacune d’elle la présence de toutes les autres. amené à s’effriter à mesure que les prix deviennent plus « vrais ». le Parlement. une métropole ou une population. à Londres et surtout à Bruxelles même. par contact direct plutôt que par vidéoconférence (si on est riche) ou par Skype (si on l’est moins). c’est parce que la Belgique. face à face. des grandes villes de l’Union. est aussi. et cela côte à côte. Il est dès lors légitime de se demander si ce qui paraît être aujourd’hui l’atout numéro un de Bruxelles et de la Belgique n’est pas quelque chose d’insoutenable. Le secrétariat d’une organisation se déplace plus aisément qu’une capitale. Mais il est devenu indéfendable dans le cadre de l’Europe des Vingt-sept. devant Bruxelles et Paris. On imagine d’autant plus mal qu’on le puisse aujourd’hui à ving-sept que la Commission. ils consistent à calculer. pour chaque ville qui pourrait être choisie comme capitale de l’Union. collaborer. le Conseil. puis à quinze. au sein de l’Union européenne. le plus favorable à Bruxelles. en particulier. La prise en compte des vrais coûts de la mobilité ne risque donc pas de neutraliser le besoin sans cesse croissant de villes-hubs accueillant une activité transnationale intense. Bruxelles n’arrive qu’en neuvième position. puis à douze. plutôt qu’en bloggant ou en twittant. négocier. C’est alors Luxembourg qui reprend la tête. le plus fragile. et parce qu’il a été impossible de s’accorder ensuite à six. Sans intégrer une différenciation plus complexe en fonction de la longueur du parcours effectif ou du mode de transport probable (train ou avion). les Régions. les yeux dans les yeux. les représentations permanentes. Prague est alors le meilleur choix devant Vienne et Bratislava. Un critère plus sensible encore à l’origine des participants les plus réguliers à cette vie civique européenne pourrait pondérer les distances par rapport aux villes de l’Union en fonction du degré auquel elles accueillent des organisations internationales gouvernementales ou non-gouvernementales. si Bruxelles est devenue la capitale de l’Europe. mieux encore peut-être. Si un choix soutenable est un choix qui minimise la distance aux capitales de l’Union européenne. puis à neuf. d’où viennent de manière bien plus que proportionnelle ceux qui participent activement à la vie d’une capitale de l’Europe. on peut légitimement objecter 39 qu’elle traite la distance par rapport à Tallinn ou Nicosie comme ayant la même importance que la distance par rapport à Londres ou Paris. le choix de Bruxelles n’était pas mauvais dans le cadre de l’Europe des Six : seule Luxembourg était préférable. et de peu. la somme des distances qui la sépare d’autres villes ou du centre démographique des États-membres. faute d’accord préalable sur le siège. se mobiliser par-delà les frontières des nations européennes. À cette conclusion. d’autres villes bien mieux situées que Bruxelles pour minimiser les déplacements et donc mériter d’être choisies comme capitale européenne dans le cadre d’un sustainable new deal ? Quelques exercices mathématiques simples permettent de fournir une base objective pour répondre à cette question.

C’est la concentration par suite constamment renforcée d’organisations transnationales les plus diverses qui propulse Bruxelles en première position selon le quatrième critère. 5. qui tiennent compte de la répartition de la population. Mais même selon les deux précédents. Voir Philippe Van Parijs & Jonathan Van Parys. New York : Riverhead Books. 1982. Seuil. Brussels Studies numéro 38.basicincome.be. Voir Philippe Van Parijs. Munich et Strasbourg. Ces mécanismes sont également explicités dans Brussels Studies n°38. 1895. 10-11 décembre 2009).4E TRIMESTRE 2010 .8 Si donc la capitale de l’Europe s’est initialement localisée à Bruxelles par hasard.brusselsstudies. mais en raison de la puissante coalition du network power (effet réseau) et des sunk costs (coûts irrécupérable)s. Gallimard. Si des grandes villes autres que des capitales sont prises en compte. Why living smaller. Paris. Dans l’hypothèse d’un élargissement maximaliste de l’Union vers l’Est (y compris la Turquie). respectivement. mais ne se justifieront pas une fois que le transport privé sera taxé avec la lourdeur que requiert la vérité des prix. Qu’est-ce qu’une société juste ? Introduction à la pratique de la philosophie politique. What (if anything) can justify capitalism ?. 8. Y compris les subventions aux transports en commun.40 décision de déplacement des institutions. David Owen. Green Metropolis. www. 1995. 17 mai 2010. living closer and driving less are the keys to sustainability. Pour reprendre le titre d’un recueil de ce chantre de l’urbanisation que fut le poète Émile Verhaeren : Les Villes tentaculaires. Oxford University Press. Voir dans le News Flash 62 (septembre 2010) du BIEN (www. Paris. Bruxelles ne fait pas mauvaise figure. Mais Francfort et Strasbourg dépassent Luxembourg pour le deuxième. Bruxelles restant en tête pour le quatrième (Voir Brussels Studies n°38). Real Freedom for All. Le renforcement de son Un Sustainable New Deal est-il possible ? rôle international peut donc légitimement figurer au cœur de ce que pourrait être un sustainable new deal pour la fédération belge.greenconnected. pour les trois premiers critères. ce n’est pas par hasard qu’elle y restera. qui se justifient aujourd’hui – je le répète – parce qu’elles sont nécessaires pour créer un différentiel par rapport au transport privé. 3.org) un écho à l’introduction d’une allocation universelle en Iran. « métropolitain » et « citoyen ») continuent à placer Prague en tête pour le premier. « démographique ».eu 2. Voir le Forum Green and Connected Cities (Strasbourg. ces quatre critères (« diplomatique ». 1991 . couplée avec l’alignement du prix domestique du pétrole iranien sur son prix sur le marché mondial. www. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . 1. s’acquittent elles-mêmes honorablement des missions qui leur incombent plus que jamais au service de l’ensemble de ces divers objectifs. Il est susceptible de nourrir un dynamisme économique qui puisse satisfaire à la fois notre exigence de soutenabilité écologique et notre souci de justice sociale – du moins pour autant que les institutions politiques et la société civile européennes. Luxembourg pour le troisième et Bruxelles pour le dernier. Les thèses défendues dans ce livre ne sont bien entendu pas l’apanage des États-Unis. « Bruxelles capitale de l’Europe : un choix écologiquement defendable ? ». que Bruxelles doit s’efforcer d’accueillir toujours mieux. les premiers choix deviennent Vienne. 2009. 4. 6. 7.

De là émerge la défense du paysan petit propriétaire du sol qu’il travaille. 26% pour François Bayrou et 13% pour Jean-Marie Le Pen. Derrière l’agriculture se cachent des enjeux primordiaux pour l’avenir de notre économie et de nos territoires. la représentation sénatoriale. Tout cela inciterait même certains. contre le capitalisme foncier. . À Fleurance le 8 avril 1894. les socialistes se sont ainsi attachés à développer un discours particulier à l’égard des agriculteurs. aux agriculteurs. à gauche. la « féodalité financière » pesant sur les producteurs. Une telle orientation politique est inconcevable. contre 32% pour Nicolas Sarkozy. et les sondages qui montrent aussi que les agriculteurs restent une catégorie socioprofessionnelle inscrite à droite du marché politique – rappelons qu’un sondage des 26-27 février 2007 exposait que seulement 10% des agriculteurs se montraient proche de Ségolène Royal. Sa doctrine reposait sur la nécessaire protection des producteurs. l’endogamie entre le syndicat majoritaire (FNSEA) et le RPR puis l’UMP pour ce qui concerne les plus hautes instances. où les idées d’égalité et de solidarité restent fortes tant il est vrai. il définissait le paysan comme « l’homme utile ». A preuve. au monde rural laissés aux mains d’une droite hégémonique sur le terrain des idées. du monde rural. à penser que les socialistes pourraient négliger ce champ de réflexion pour ne s’attacher qu’au secteur tertiaire et au discours ouvriériste. à l’agriculture et à la mer Manifeste pour une politique agricole alternative C ’est presque devenu un postulat politique : le Parti socialiste ne s’intéresserait pas à l’agriculture. ancrée séculairement dans le conservatisme rural droitier. comme l’écrit Jean Jaurès est sans doute le principal fondateur de cette pensée socialiste agraire. Depuis plus d’un siècle. et cette idée que chaque individu doit être préservé dans ses capacités à agir dans ce que l’on nommait alors « l’organisation collectiviste ».Germinal Peiro est député de la Dordogne et secrétaire national du Parti socialiste à la ruralité. pragmatique et visionnaire.

Allier protection collective et reconnaissance du risque individuel. La protection est possible. l’objectif d’une relocalisation . et cette idée que chaque individu doit être préservé dans ses capacités à agir dans ce que l’on nommait alors « l’organisation collectiviste ».42 Manifeste pour une politique agricole alternative Marc Bloch. la brader. Protéger mais en recherchant toujours l’équilibre. le jeune Jaurès disait son scepticisme. nous fragiliser. persistent aujourd’hui dans le droit. efficacité économique et développement durable autour de l’idée que les productions agricoles sont singulières. Sa doctrine reposait sur la nécessaire protection des producteurs. contractualisation individuelle avec la puissance publique… Qui. Une crise climatique en Australie peut engendrer la famine ailleurs. De là émerge la défense du paysan petit propriétaire du sol qu’il travaille. Des craintes sur la survie de l’agriculture européenne naissent même. c’est ajouter de l’insécurité à notre économie. dit un slogan. L’agriculture est au cœur de notre sécurité . mais « entendue d’une certaine manière ». penser global ». procédure dite « agriculteurs en difficulté ». Et. À ce titre. quotas laitiers. remet en cause l’apport de ces réformes ? Dans la suite de cette action séculaire. Peut-être aussi est-ce là le défi majeur de l’agriculture. Peutêtre l’agriculture est-elle le secteur le plus réceptif à cette solidarité entre le local et le mondial. recherche et précaution. chez des peuples démunis de l’autosuffisance et de la souveraineté alimentaire. chez des peuples démunis de l’autosuffisance et de la souveraineté alimentaire. et « entourée de certaines précautions » « au profit du travail ». il définissait le paysan comme « l’homme utile ». retraite complémentaire obligatoire. nombreuses sont les innovations socialistes favorables aux agriculteurs : création de l’Office du Blé. c’est de la nourriture de l’humanité dont il s’agit.4E TRIMESTRE 2010 Peut-être l’agriculture est-elle le secteur le plus réceptif à cette solidarité entre le local et le mondial. Protéger mais en faisant preuve d’un certain pragmatisme utopique qui fonde ce socialisme agraire. C’est cette voie de progrès que les socialistes ont continué de suivre depuis lors. Peutêtre aussi est-ce là le défi majeur de l’agriculture. En 1887. Une crise climatique en Australie peut engendrer la famine ailleurs. que le terroir est une « œuvre collective »1. nous devons envisager l’avenir. Voilà pourquoi il n’est pas de pensée sur l’avenir de l’agriculture qui puisse ignorer le questionnement du modèle économique libéral dominant. « Agir local. Alors qu’un milliard d’individus contiLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . pragmatique et visionnaire. entreprise et solidarité. Jean Jaurès a ainsi inauguré un attachement socialiste nouveau au monde rural alors que l’ouvriérisme triomphait. Les concentrations de l’instrument de production sont dictées par un marché mondial qui impose les prix de l’ensemble du secteur alors qu’il représente moins de 10% des productions. la crise des marchés agricoles génère en Europe désespérance sociale et déprime agricole3. uniquement en regard de la crise qui l’impose. Les agricultures européennes et françaises sont-elles solubles dans le marché mondial ? Sans précédent. comme l’entraide. L’histoire rurale française montre un esprit communautaire dont certains traits. statut de conjoint collaborateur. contre le capitalisme foncier. l’enjeu réside aussi dans la nécessaire reconnaissance de l’extraordinaire diversité culturelle que l’humanité doit préserver pour avancer dans un monde durable. la « féodalité financière » pesant sur les producteurs. alors que l’agriculture doit être appréhendée comme un secteur d’avenir. Les agricultures européennes et françaises sont-elles solubles dans le marché mondial ? nuent de souffrir de la faim. avec succès. Voilà pourquoi il n’est pas de pensée sur l’avenir de l’agriculture qui puisse ignorer le questionnement du modèle économique libéral dominant. répondait-il. À Fleurance le 8 avril 1894. Jean Jaurès est sans doute le principal fondateur de cette pensée socialiste agraire2. De fait. aujourd’hui. à rebours de Jules Méline qui érigeait un mur de tarif douanier en guise de protection contre la crise.

Chercher à s’aligner sur ce prix conduit à une course à la baisse qui provoque des effets dévastateurs en Europe comme ailleurs. D’abord la reconnaissance d’une « exception culturelle » agricole. Relocaliser les productions. que la diversité génétique des animaux d’élevage se perd. du fait de la pression des intérêts commerciaux. loin s’en faut. Cette orientation s’inscrit dans la droite ligne de l’héritage des fondateurs de la Communauté européenne qui ont posé la préférence communautaire comme un élément de définition de la politique agricole commune. Pour éclairer les choix de l’avenir. Cet objectif ne peut être rayé d’un trait de plume au nom des intérêts économiques d’un marché libre et non faussé. C’est surtout promouvoir la diversité agricole tandis que la FAO montre. mais de régulation des marchés mondiaux pour les adapter aux objectifs sociaux et écologiques que la politique agricole doit servir. par exemple. du fait de la pression des intérêts commerciaux4. imposent des dépenses publiques toujours plus fortes pour soutenir les producteurs et les exportations de ces mêmes pays tout en ne permettant pas. À rebours des thuriféraires des échanges mondiaux. . pour lutter contre la sous-alimentation touchant 800 millions de personnes. comme si l’Agriculture n’était pas au cœur de notre sécurité par la production alimentaire. Quant au prix mondial. D’abord extraordinairement bénéfiques. Pour la plupart des pays producteurs. 43 est un prix artificiel issu de marchés de surplus. la solidarité et le développement durable doivent être au centre de tout projet agricole global. reconquérir une souveraineté alimentaire indispensable à la sécurité des Européens. C’est surtout promouvoir la diversité agricole tandis que la FAO montre. la protection de l’environnement et l’aménagement du Défendre la solidarité mondiale en promouvant l’exception culturelle agricole L’internationalisation des échanges de produits agricoles a bénéficié à la France. toujours plus attirés par les mirages des bidonvilles urbains dévastés par la misère. l’enrichissement d’agriculteurs des pays émergents. il s’agit d’un enjeu vital portant sur l’autosuffisance alimentaire et la sécurité sanitaire. pour lutter contre la sous-alimentation touchant 800 millions de personnes. Ainsi pouvons-nous aborder plus sereinement la question de la relocalisation. c’est préserver les systèmes agricoles et les équilibres environnementaux. sans craindre de tomber dans les erreurs d’un protectionnisme à la Jules Méline. notamment dans les pays émergents. européennes et mondiales pourront se refonder par l’atténuation des guerres économiques qui appauvrissent les agriculteurs des pays riches. par exemple. De l’échelon mondial à l’échelon national. par l’instauration de modes de régulation équitables dans le cadre des échanges commerciaux internationaux faisant place à l’intérêt environnemental. Il fallait nourrir l’Europe. que la diversité génétique des animaux d’élevage se perd. affirmons que toutes les agricultures sont nécessaires pour nourrir la population mondiale. c’est préserver les systèmes agricoles et les équilibres environnementaux. Il faut dès lors penser la mondialisation solidaire autour de quelques principes fondamentaux. Ce n’est pas de fermer les frontières dont nous avons besoin.Le Dossier des marchés et des productions agricoles doit être porté en corrélation avec le soutien des productions durables allié au tournant écologique tout en visant l’efficience économique et sociale. nous disons que c’est à partir de ce concept de relocalisation que les solidarités nationales. il Relocaliser les productions. devenu la référence des prix européens selon les derniers accords communautaires. au fil du temps les conditions de cette internationalisation sont devenues inacceptables : le GATT puis l’OMC ont progressivement banalisé la question agricole.

les contributions de l’agriculture en matière environnementale. mais par esprit de solidarité mondiale. non par égoïsme de riches. protégeant ces principes de souveraineté. C’est pourquoi il est indispensable d’assurer une régulation mondiale des échanges de produits agricoles dans le cadre d’une OMC fortement rénovée. Outre l’activité de production. la multifonctionnalité de l’agriculture reste d’actualité. toute leur place dans le débat mondial. l’encadrement des marchés mondiaux doit être un instrument de conquête de l’autosuffisance alimentaire afin de sortir de la logique de l’utilisation des pays émergents comme variables d’ajustement des pays riches au profit de leurs seuls intérêts. nous devons garantir des protections « salvatrices » pour les échanges agricoles des pays émergents . culturelle. Le droit fondamental des peuples à se nourrir répond à un besoin vital et constitue une exigence supérieure à toute considération commerciale. mais par esprit de solidarité mondiale. Ayons le courage d’affirmer l’absolue nécessité d’accorder les moyens techniques de la mécanisation notamment aux paysans africains. et prenant en compte toutes les dimensions essentielles de l’activité agricole et la mise en œuvre effective des différentes conventions environnementales. l’OMC. Dans ce même ordre d’idée. Les pays du Sud ont évidemment besoin d’assurer le développement de leur économie. Aménagée. En ce sens. il serait utile de reconnaître les appellations d’origine au sein de l’OMC pour garantir la spécificité des terroirs et admettre le droit de faire obstacle aux importations émanant de producteurs qui ne respecteraient pas les règles sociales fixées par l’Organisation internationale du travail.4E TRIMESTRE 2010 La relocalisation des productions est l’un des instruments qui permettra aux pays émergents de progresser par l’assurance que pourra leur accorder l’accession à l’autosuffisance alimentaire aidée par le développement des techniques agronomiques modernes. nous devons garantir des protections « salvatrices » pour les échanges agricoles des pays émergents . L’inscription dans la Charte des Nations unies du droit des peuples à assurer la sécurité de leur approvisionnement alimentaire doit être ainsi défendue par la France. Cela implique notamment de sortir de la confrontation entre blocs Union européenne/ÉtatsUnis et d’admettre que les pays émergents prennent LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . La relocalisation des productions est l’un des instruments qui permettra aux pays émergents de progresser par l’assurance que pourra leur accorder l’accession à l’autosuffisance alimentaire aidée par le développement des techniques agronomiques modernes. La préférence communautaire a servi à protéger notre agriculture et nos intérêts sur les marchés en facilitant nos exportations. Une organisation du monde en « grandes régions » disposant de règles . Dès lors. Ayons le courage d’affirmer l’absolue nécessité d’accorder les moyens techniques de la mécanisation notamment aux paysans africains. la notion de « facteurs légitimes » pourrait ainsi permettre à la diversité de vivre5. le FMI et la Banque mondiale est indispensable pour parvenir à une meilleure régulation des marchés internationaux. Une gouvernance mondiale de l’agriculture coordonnée entre la FAO. Il ne s’agit aucunement d’isoler les producteurs au sein de marchés continentaux mais d’autoriser par la régulation un développement équilibré et partagé de tous en limitant les échanges inutiles. Ce modèle n’est ni juste ni durable. Il est désormais voué à disparaître si nous n’acceptons pas la possibilité pour d’autres continents d’emprunter cette voie. Dès lors. Les États détiennent le droit de garantir leur indépendance alimentaire. non par égoïsme de riches. territoriale et de qualité des produits sont essentielles. Plus que l’aide. ceux enfermant les plus faibles dans des monocultures dévastatrices des hommes et de l’environnement. évitant les accords bilatéraux. La présence sur les marchés mondiaux ne peut pas se faire à n’importe quel prix.44 Manifeste pour une politique agricole alternative territoire. ce qui passe par le développement de leur agriculture. Le développement de la richesse paysanne est un passage obligé du développement économique équilibré.

Des pistes . il peut apparaître plus pertinent désormais d’organiser un seul cadre structuré de règles européennes d’attribution des aides aux agriculteurs. écologiquement coûteux. l’accord de Luxembourg de réforme de la PAC de juin 2003 est une occasion manquée. apte à contrôler les productions importées. en lieu et place des deux piliers actuels qui encadrent l’octroi des aides. Bien évidemment. placé au cœur de la construction de l’Europe agricole par les fondateurs. les parcours diversifiés d’accès au métier d’agriculteur de la part de personnes non issues du milieu rural doivent être encouragés. construire l’avenir agricole européen impose une approche globale. de création d’entreprises. Pour les citoyens européens. de formation. et leur conformité aux normes imposées ici. 45 intéressantes sont ouvertes par la Commission européenne. La pluriactivité. de qualité des produits. Surtout. symbole de la solidarité de l’Union européenne La PAC est la seule politique intégrée de l’Union. Depuis les années 1990. cette relocalisation est un instrument d’une meilleure prise en compte des intérêts écologiques puisqu’elle permet la limitation des transports inutiles. Une social-écologie ne peut fonctionner que sur le diptyque : économie sociale et effort écologique. l’emploi dans le monde rural et la qualité des produits. Développer les principes de régulation et l’obligation morale et économique d’une réorientation des soutiens publics reste indispensable dans le respect du principe de préférence communautaire.Le Dossier communes fondées sur ces protections minimales est souhaitable. aux artisans ruraux. Ainsi. Elle a garanti le succès de nos agricultures européennes. n’ayons pas la naïveté de laisser l’Union européenne supprimer seule les subventions à l’exportation et de démanteler les systèmes de régulation interne au nom d’une « compétitivité mondiale » érigée en miroir aux alouettes. mais cela reste insuffisant notamment du fait du maintien des deux piliers. fruit d’une concertation européenne seule susceptible de promouvoir un développement partagé. aux petites communes rurales. Le prisme de l’emploi montre que le développement rural est solidaire du développement agricole. Le développement rural doit financer des mesures de diversification des activités. analyser l’agriculteur comme un artisan pourrait légitimer une mesure spécifique de soutien aux plus petites exploitations agricoles. la PAC devient injuste et illégitime. le soutien aux revenus a remplacé le soutien par les prix en fragilisant le système. C’est pourquoi le verdissement doit s’accompagner de trois axes prioritaires : l’autosuffisance alimentaire européenne. de maintien du patrimoine rural. Le second pilier de la Politique agricole commune (le développement rural) devient essentiel pour générer une politique agricole qui encourage le dynamisme de la diversité. Nous serons ainsi légitimes à réclamer la fin des aides à l’exportation qui artificialisent notre « capacité exportatrice » et perturbent les échanges mondiaux aux dépens des pays émergents. Ici. Les critères environnementaux. La révolution verte semble désormais acceptée avec un « verdissement » programmé des aides directes. Une nouvelle politique européenne alimentaire et agricole est prévue pour 2013. Les travailleurs et les territoires de l’agriculture méritent tous protection. Il ne peut y avoir d’agriculture vivante sur des territoires vivants sans maintien et développement de l’emploi. de promotion du tourisme. Il n’y aura pas de politique européenne durable sans définition d’actions prioritaires comme l’harmonisation par le haut des règles fiscales et sociales. Repenser la Politique agricole commune. aux commerçants. En retour. Mais il est tout aussi fondamental de promouvoir la création d’une agence européenne aux frontières. À cet égard. de soutien à des projets communs aux agriculteurs. de création d’emplois dans les zones rurales devraient être mis en avant dans ce cadre. Le plafonnement des aides et la modulation devront compter parmi les instruments de cette PAC rénovée dans laquelle le développement rural bénéficiera de transferts accélérés.

nous promouvons le principe d’une production locale satisfaisant d’abord une économie de proximité. Cette extraordinaire diversité nationale permet de faire de la France un laboratoire de l’agriculture de l’avenir. Les pouvoirs publics doivent continuer leurs efforts pour accentuer ce mieux faire. Performance et diversité conditionnent la durabilité qui se conjugue au Du bon usage national de la socialécologie : le pari de la diversité et de la qualité Le modèle agricole français n’existe pas en tant que tel. avec les techniciens et chercheurs qui les aident. l’intervention des pouvoirs publics doit avoir pour projet de protéger les producteurs en sécurisant les prix grâce à des moyens efficaces : quotas. d’exode rural dans les pays du Sud. de la diversité des produits qui sont autant de niches possibles dans lesquelles viennent s’inscrire des productions uniques qui peuvent. facteur d’arasement des cultures. Tous les systèmes d’agriculture durable. droits à produire. des plaines de la Picardie à la Dordogne. . fiscales et environnementales constituant de véritables distorsions de concurrence intra-européenne au nom du libre-échange. les collectivités territoriales ont un rôle majeur à jouer pour cette relocalisation. si l’État reste le garant des solidarités.4E TRIMESTRE 2010 Le référentiel de l’agriculture raisonnée est la moindre des évolutions souhaitables pour les citoyens. qui oblige une technicité plus grande pour les agriculteurs. trouver tous les débouchés nécessaires à l’amélioration de la vie des producteurs.46 Manifeste pour une politique agricole alternative Cela signifie la rupture avec un modèle agricole fondé sur l’agriculture productiviste mondialisée. mais fondons une politique agricole sur une pensée de la diversité des exploitations agricoles. mais cela se ferait au détriment des cultures locales. droits à produire. stockages publics ou privés régionaux. Évidemment. de ce que Bertrand Hervieu et Jean Viard ont nommé « un archipel spatial »6. à travers leurs actions. l’adoption du tournant écologique. le minimum exigible. d’exode rural dans les pays du Sud. stockages publics ou privés régionaux. d’appauvrissement de la biodiversité agricole… Aussi. la régulation publique des marchés alimentaires agricoles pour sécuriser les prix et endiguer les volatilités spéculatives. Cela signifie la rupture avec un modèle agricole fondé sur l’agriculture productiviste mondialisée. parmi lesquels l’agriculture biologique. si l’on s’en donne la peine. Il s’agit là d’un corollaire indispensable au marché unique européen frappé par de nombreuses disparités sociales. doivent être généralisés. Faire vivre la diversité passe aussi par l’orientation claire des soutiens vers les agriculteurs s’engageant en faveur d’une agriculture clairement respectueuse de l’environnement. la sécurité sanitaire et le développement de la qualité sont les nouveaux facteurs de compétitivité de l’agriculture française. l’intervention des pouvoirs publics doit avoir pour projet de protéger les producteurs en sécurisant les prix grâce à des moyens efficaces : quotas. La France peut ainsi envisager un plan ambitieux de relocalisation de son agriculture à l’échelle nationale environnementalement et socialement efficient. Cela signifie que nous devons continuer le travail entrepris par les agriculteurs. d’appauvrissement de la biodiversité agricole… Aussi. chaque région a su développer une agriculLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . De la Bretagne à l’Isère. Ne faisons pas l’apologie d’une agriculture passéiste. le juste échange permettant d’examiner le contenu social et environnemental des produits agricoles importés. facteur d’arasement des cultures. L’environnement. de l’Alsace aux DOMTOM. Dans cet état d’esprit. une agriculture novatrice et non passéiste. Orienter le tout vers le modèle agro-industriel est possible. ture en lien avec son territoire et avec ses hommes.

les circuits courts. le traitement de la pluriactivité mériterait d’être revu par une simplification administrative et fiscale.Le Dossier plan social et environnemental. La valeur ajoutée serait mise au centre du jeu de la compétitivité de l’agriculture. Cela signifie que nous devons continuer le travail entrepris par les agriculteurs. Il apparaît aussi possible de défendre la création d’un statut unique de l’entrepreneur artisan dans lequel s’insérerait l’agriculteur. avec les techniciens et chercheurs qui les aident. Or. vivant sur des règles spécifiques. Le système de solidarité reposant sur la compensation démographique a des limites. il serait en revanche temps de considérer que l’agriculteur est aussi un entrepreneur indépendant responsable. le référentiel de l’agriculture raisonnée est la moindre des évolutions souhaitables pour les citoyens. c’est défendre une solidarité indispensable au maintien des activités sur le territoire. le minimum exigible. Sans doute les régimes spécifiques. Les pouvoirs publics doivent continuer leurs efforts pour accentuer ce mieux faire. les besoins sociaux des agriculteurs incitent aussi à remettre sur le métier la construction d’un système de solidarité sociale qui mette chaque travailleur sur un pied d’égalité. C’est peut-être d’une rénovation de l’appréhension du 47 Si le produit agricole ne saurait être traité sur le marché comme un autre produit. la transformation sur zone. Les agriculteurs ne sont pas ici plus épargnés que l’ensemble des Français. secteur agricole dont nous avons le plus besoin. avec le maintien de la biodiversité en perspective. l’amélioration des rapports de négociation au sein des filières agroalimentaires. quel que soit le . Dans ce cadre. D’importants efforts ont été faits par les agriculteurs depuis une quinzaine d’années. Il n’y aura cependant d’avenir. qui lui autorise plusieurs modèles de production agricole autour d’une gamme très large de produits. La France dispose d’une multitude de terroirs. Si le produit agricole ne saurait être traité sur le marché comme un autre produit. afin de les insérer complètement comme acteurs des enjeux sociétaux auxquels ils sont liés comme citoyens et chefs d’entreprises. Mais il n’y aura pas plus d’agriculture durable sans amélioration des pratiques environnementales. l’assimilation à l’artisanat s’avère intéressante. Défendre la protection sociale des agriculteurs ou des artisans. Les nier n’est pas admissible. il serait en revanche temps de considérer que l’agriculteur est aussi un entrepreneur indépendant responsable. Peutêtre est-il temps de supprimer un encadrement parfois trop lourd de l’activité agricole. l’enseignement agricole et la recherche publique doivent être mis en avant des besoins de formation découlant de cette rénovation pour inscrire la solidarité entre les « savoir-produire » et les territoires. En conséquence. nous pouvons envisager de mettre l’accent sur le soutien à la pluriactivité pour que vive le monde rural. ont-il vécu. C’est peut-être d’une rénovation de l’appréhension du secteur agricole dont nous avons le plus besoin. salariés ou indépendants ? La réforme fiscale et sociale est devenue indispensable. cette création de valeur passe par la diversité des produits. Le statut du fermage comme la surface minimum d’installation ne doivent pas être des sujets tabous lorsque l’on défend une dynamique de la diversité fondée sur la responsabilité de l’entrepreneur. une agriculture novatrice et non passéiste. Au-delà de l’acte de production. De ce point de vue. l’assimilation à l’artisanat s’avère intéressante. encore une fois. Pas d’agriculture durable sans emplois durables. Tout cela ressort d’une volonté de responsabilisation et d’encouragement des agriculteurs. Mais disons-le. Au-delà de la diversification agricole. qui oblige une technicité plus grande pour les agriculteurs. Les pouvoirs publics devront compenser aussi les sujétions imposées par la définition de ce qu’il faut bien appeler l’intérêt général environnemental. des démarches de qualité et d’origine. En conséquence. Pourquoi ne pas repenser un système autour de l’égalité des droits et devoirs de tous les travailleurs. désormais incapables de subvenir aux besoins des travailleurs couverts.

p. avis n°59.119. Fayard. Jean Viard. 25% au Luxembourg. Voir Rémy Puech. Il lui revient en revanche d’assurer le bon fonctionnement et la bonne efficacité de ces outils. dans lesquelles la pluralité syndicale serait reconnue.7% en France… (Source Insee : http://www. notamment des producteurs. en Union européenne. Privat. Pour un nouvel ordre agricole et alimentaire. Voir Jean-Yves Carfantan. Encourageons non plus seulement les concurrences entre territoires mais bien la solidarité sociale pour chercher la relocalisation des productions. Voir http://www. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Voyons déjà ce que peut produire une révolution verte de l’agriculture passant par cet effort technique avant d’engager la fuite en avant d’un génie génétique balbutiant dont la conséquence sera la raréfaction des espèces élevées et cultivées. que si les marchés permettent de vivre. Entre 2008 et 2009. Jaurès paysan. 19. 1932). Marc Bloch. par exemple.2% en Hongrie. Voyons déjà ce que peut produire une révolution verte de l’agriculture passant par cet effort technique avant d’engager la fuite en avant d’un génie génétique balbutiant dont la conséquence sera la raréfaction des espèces élevées et cultivées.fao. Voir Bertrand Hervieu. Il n’appartient pas à l’État de fixer ce prix.insee. Armand Colin. La Tour d’Aigues. Les caractères originaux de l’histoire rurale française. 3.48 Manifeste pour une politique agricole alternative statut de l’agriculteur. il est nécessaire de créer des centrales de ventes pour une meilleure gestion des marchés par les agriculteurs. 115 s. p.7%. Mais cela ne saurait se faire sans développement de conventions de filières. Paris. telle pourrait être la meilleure voie d’avenir pour préserver l’agriculture du futur et notre capacité à nourrir le monde. Une telle ambition politique nécessite de revoir notre modèle de développement agricole d’après-guerre pour adapter l’instrument agricole aux enjeux du XXIe siècle. Par-delà le développement du modèle coopératif. le cauchemar de Blade Runner pourrait bien n’être qu’une anticipation. gage du développement de l’emploi. 2. Refonder le modèle agricole non plus sur le progrès technique nivelant les différences mais bien sur la valorisation des richesses de la diversité et l’effort environnemental constant . La fin de la république agricole.4E TRIMESTRE 2010 .htm 5.org/ag/againfo/programmes/fr/lead/toolbox/Indust/LossAgEA. 23. 4.5% en Allemagne. Cette baisse culmine à 32. le revenu par actif a chuté en moyenne de 11. de veiller au bon équilibre des rapports d’échange et à la juste rémunération de l’ensemble des opérateurs de la filière. d’assurer un prix minimum pour les producteurs. 2001. Le modèle mondial reposant sur Encourageons les révolutions agronomiques indispensables au progrès de la productivité des agriculteurs des pays émergents dont beaucoup ne sont même pas encore mécanisées. La mondialisation déloyale. Encourageons les révolutions agronomiques indispensables au progrès de la productivité des agriculteurs des pays émergents dont beaucoup ne sont même pas encore mécanisés.101. 7. À défaut. 2009. Paris. 1. L’archipel paysan. 2002.6% en Irlande.fr/fr/themes/tableau. Les nouveaux facteurs légitimes de régulation du commerce international des denrées alimentaires. 6. Voir Conseil national de l’alimentation. « l’échange inégal »7 ne saurait éthiquement être soutenu tant il appauvrit les agriculteurs du monde entier. 20. pour permettre de revenir à un équilibre des relations commerciales. Toulouse.asp?reg_id=98&ref_id=CMPnon10120). p. Aussi les filières doivent-elles se doter de capacités de régulation au travers de la généralisation de contractualisations collectives au sein de structures interprofessionnelles qui permettront. 1999 (1re éd.

Il est paradoxal que notre critique. « carbonifère » aussi. le socialisme est né dans la fumée des usines. éd.Guillaume Bachelay est secrétaire national du PS à la politique industrielle. nous avions oublié l’environnement. Menacé par l’activité humaine. a posé les jalons de cette mutation idéologique : écodévelop- . le premier. ancien élève de l’École normale supérieure et fonctionnaire européen chargé de la législation communautaire sur les biotechnologies médicales. Dans la dialectique production/redistribution. aux entreprises et aux nouvelles technologies. les socialistes doivent prendre la mesure du chemin parcouru. Que la structuration d’un mouvement socialiste. le Parti socialiste a muté. Le texte1 adopté le 27 avril 2010 par le Conseil national a mis un mot sur ce qui constitue le cœur du socialisme post-libéral que nous portons aujourd’hui : la social-écologie. Jusqu’à l’aube du nouveau siècle. notre progressisme rimait avec productivisme. nous avons assimilé le progrès et la production. du court-termisme et de l’individualisme qu’ils engendrent. industrialiste. C’est Laurent Fabius qui. féroce et chirurgicale. et conseiller au projet auprès de Martine Aubry Nicolas Mayer-Rossignol. 2010 La social-écologie en actes S ans fracas ni tracas. nous avions omis une donnée désormais vitale : les ressources de la planète ne sont ni infinies ni éternelles. comme ailleurs en Europe. Jean-Claude Gawsewitch. ne se soit pas confondu avec celle des syndicats de travailleurs – comme ce fut le cas du Labour britannique ou du SPD allemand – n’y change rien : notre identité est d’abord ouvrière. la politique environnementale était réduite à la portion congrue : la proposition 38 – « un vaste programme d’investissements destiné à économiser l’énergie sera entrepris » – fut aussi prophétique qu’inappliquée. disparate puis unifié. ait longtemps négligé l’incompatibilité entre les forces de l’argent et celles de la nature. parce que les rapports de forces économiques et sociaux étaient exclusivement forgés par le dualisme entre le capital et le travail. il est venu chambouler nos axiomes. Jamais en retard d’une autoflagellation doctrinale. ils ont publié La gauche après la crise. du capitalisme. En France. Paris. Longtemps. Dans les 110 propositions pour la France de François Mitterrand. est conseiller régional de Haute-Normandie chargé de l’innovation Ensemble. Dans l’affrontement capital/travail.

La droite promeut une écologie punitive . vingt-deux. En 2008. pour bâtir des politiques publiques respectueuses de l’environnement ? Comme concilier respect de la nature et attachement au progrès. les dommages causés à l’économie des pays les plus défavorisés seront dix fois supérieurs à ceux enregistrés dans les pays développés5. C’est la raison pour laquelle les socialistes ne pouvaient voter la taxe carbone version Sarkozy dépourvue d’un réel mécanisme de redistribution : « Nous voulons une fiscalité écologique. Selon l’ONU. les deux exigences fondamentales du socialisme : la quête historique d’égalité et l’impératif catégorique de préservation de la planète. sont parmi les plus pauvres du monde. protection de la biodiversité. Le combat pour l’environnement n’a donc de signification que s’il s’inscrit dans la bataille pour le développement. appui financier à la diversification énergétique en direction des ménages comme des entreprises. encouragement à l’utilisation des modes doux de déplacement (véloroutes. les ménages les plus pauvres consacrent 15 % de leur revenu aux dépenses énergétiques. les socialistes ont partout engagé la mutation social-écologique des territoires : développement massif des transports en commun. Dans les communes. En quelque sorte. les deux exigences fondamentales du socialisme : la quête historique d’égalité et l’impératif catégorique de préservation de la planète. au lieu de les opposer. y lisait-on à l’article 6. rénovation et isolation des bâtiments. une nouvelle déclaration de principes avait tardivement.5 fois plus que les ménages les plus riches6. Elle régénère la gauche en associant. développement des circuits locaux pour une agriculture de qualité. la social écologie est positive. En France. en Afrique subsaharienne. mais nous ne voulons pas de cette taxe carbone telle qu’envisagée par l’UMP (…) inefficace sur le plan écologique et injuste socialement »7. du climat. C’est le sens de la contribution énergie climat élaborée par le PS qui concerne toutes les formes d’énergie et dont le produit servira à des compensations sociales. social-écologie en 20033. soutien aux jardins familiaux et ouvriers. etc. Nous devons faire le choix d’un développement respectueux de la planète et des générations à venir. au plan local comme au plan national. les régions. les collectivités conduites par le Parti socialiste unissent leurs efforts. des ressources naturelles. la question n’est plus : « Sommes-nous écologistes ? ». au lieu de les opposer. la question n’est plus : « Sommes nous écologistes ? ». le territoire où nous militons. En Haute-Normandie. voies vertes). partiellement et mollement épousé cette prescience : « Les socialistes sont partisans d’une économie sociale et écologique de marché4 ». Nous voulons porter avec les citoyens la transition environnementale de nos sociétés tout en garantissant la justice et l’égalité. mais : « Pour quelle écologie sommes-nous ? » La social-écologie en actes pement en 19892. La Région finance la construction de bâtiments scolaires. La social-écologie réconcilie l’impératif écologique et le progrès social en faisant du second la condition du premier. mais : « Pour quelle écologie sommes-nous ? » Quelle égalité devant la préservation de l’environnement ? Quels arbitrages budgétaires opérer. propriété publique de l’eau.50 La social-écologie ne révèle pas seulement les faux-semblants du sarkozysme en matière de développement durable. du climat. Des vingt-huit pays les plus exposés aux effets du réchauffement climatique. Il a fallu attendre 2010 pour que le Parti socialiste acte le changement d’ère : « Le temps du gaspillage et de l’avidité courttermiste est révolu. soit 2. notamment scientifique et technologique ? LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . En quelque sorte. Elle régénère la gauche en associant. les départements. » La social-écologie ne révèle pas seulement les fauxsemblants du sarkozysme en matière de développement durable. En témoigne l’action engagée par les collectivités territoriales gérées par la gauche.4E TRIMESTRE 2010 Nous savons que le péril écologique et les inégalités sociales se renforcent mutuellement. C’est la social-écologie. . des ressources naturelles.

c’est un levier pour le développement d’une filière industrielle d’avenir. Nous ne sommes donc pas « décroissants ». d’une croissance sobre. Après l’égalité. Pour les habitants. Elle appelle une nouvelle ambition industrielle dans le cadre social-écologique. les socialistes tracent le chemin.Le Dossier d’équipements sportifs et culturels à très haute performance énergétique. le retour mystique à un ordre naturel ancien. Elle promeut l’installation de réseaux de chaleur pour le chauffage collectif – plus de 4 300 projets ont vu le jour entre 2002 et 2008. alors. Pour l’environnement. Cette ambition est partagée par tous les territoires à direction 51 socialiste. alors oui. Le Conseil général de la Seine-Maritime propose des aides aux particuliers pour l’installation de chaudières à bois ou de chauffe-eau solaires et il a lancé un système de transport par covoiturage à l’échelle de l’ensemble du département. Après des années de recul de l’influence de l’État au profit du marché. alors oui. . sélective et durable. en proposant par exemple la généralisation du principe de l’écoconditionnalité à d’autres financements publics (écoconditionnalité des allégements de charges pour les entreprises. innovations technologiques et préservation environnementale. d’une croissance sobre. les socialistes tracent le chemin. certes exigeant. Entre la croissance productiviste et la décroissance. Ou plutôt : si « décroissance » signifie diminution de cet indice absurde qu’est le produit intérieur brut (PIB). Ou plutôt : si « décroissance » signifie diminution de cet indice absurde qu’est le produit intérieur brut (PIB). Le montant de la subvention accordée peut varier du simple au quadruple en fonction des performances énergétiques du bâtiment. de créations d’entreprises et d’emplois. nous sommes pour la décroissance aussi évidemment que nous sommes contre la guerre. elle a mis en place un système d’aides à l’accession sociale à la propriété et à la construction de logements sociaux en fonction de critères dits d’« écoconditionnalité ». À condition de garder à l’esprit qu’aucun lapin ne surgira du chapeau ! Après l’égalité. Quel contenu pour cette nouvelle croissance ? La social-écologie offre de nouvelles opportunités de développement économique durable. Mais si le terme est employé – et c’est parfois le cas dans la galaxie des courants écologistes – comme un raccourci pour habiller une certaine forme de régression sociale et culturelle. la social-écologie pose la question du développement. Nous ne pensons pas que le chemin déjà parcouru sur la route du progrès soit suffisamment long. elle a remplacé ou rénové l’intégralité des trains régionaux afin de favoriser l’usage des transports collectifs. certes exigeant. nous sommes pour la décroissance aussi évidemment que nous sommes contre la guerre. Nous ne sommes donc pas « décroissants ». la social-écologie pose la question du développement. pas d’accord. Quant à l’agglomération Rouen-Elbeuf-Austreberthe (CREA). qu’il faille désormais revenir sur nos pas. la mise en place d’une contribution climat-énergie fortement redistributive ou encore l’instauration d’une « prime pour l’environnement » réservée aux ménages modestes. qui augmente quand les États-Unis envahissent l’Irak ou quand le Prestige s’enfonce dans les eaux de la Galice. Le récent texte de la Convention pour un nouveau modèle de développement s’appuie sur le succès de ces politiques locales audacieuses qui mêlent croissance économique et progrès social. sans tabou et sans surprise. cela veut dire moins de charges. qui augmente quand les États-Unis envahissent l’Irak ou quand le Prestige s’enfonce dans les eaux de la Galice. Pour le territoire. sélective et durable. TVA éco-modulable). la pollution et la misère. la crise que nous traversons et qui n’est pas terminée relégitime en le redessinant le rôle de la puissance publique. l’écoconstruction. Au cours de la décennie écoulée. sans tabou et sans surprise. Entre la croissance productiviste et la décroissance. cela veut dire moins de CO2. la pollution et la misère.

ce « 2P2I » rassemblera l’ensemble des acteurs publics ou parapublics. le développement. des entreprises et des nouvelles technologies. à réduire leur impact sur l’environnement. En utilisant. comme l’agglomération rouennaise vient de le faire dans le domaine du véhicule électrique. notamment le statut des doctorants. Imaginé par le Secrétariat national chargé de la politique industrielle. fonds publics d’amorçage. etc. le levier de la commande publique pour raccourcir les circuits et privilégier les productions locales et saines. cette conversion social-écologique de l’appareil productif. En engageant. par une plus grande sécurisation de leurs statuts et de leurs parcours. En encourageant. maritime-portuaire) et en appuyant les collectivités territoriales qui. européen. En appuyant les filières industrielles d’avenir telles que l’automobile décarbonée 100 % recyclée. En soutenant réellement les PME et les PMI innovantes dans ces filières. des centres de recherche et de développement existants. la mobilité des créateurs – ingénieurs. en particulier à l’international –. à travers un appel à projets de 150 millions d’euros dédiés qui sera lancé début 2011. en modulant l’impôt sur les sociétés selon le niveau d’investissement dans la recherche. en stimulant les échanges avec les centres de recherche et de développement des pays leaders en Europe et dans le monde. garanties. En multipliant les passerelles professionnelles entre les secteurs publics et privés. En développant une véritable fiscalité socialécologique à destination des entreprises. en revalorisant les carrières scientifiques. enfin. investissent et aménagent sur leur territoire les équipements nécessaires au développement de l’industrie du futur. chercheurs. les biotechnologies et les médicaments personnalisés. de la pharmacie-biologie-santé ou encore de l’énergie – trois secteurs qui constituent des avantages comparatifs de la France en général et de la Haute-Normandie. de favoriser et d’organiser. il semble plus juste de parler d’emplois industriels redéfinis que de « nouveaux métiers de l’économie verte ». des compétences des salariés. repris et porté par la Convention nationale sur le nouveau modèle de développement. au plan national. territoire par territoire. la transition nécessairement graduelle vers un nouveau modèle de production et de développement. qu’il s’agisse de l’automobile. mondial). par des mécanismes financiers adaptés (avances remboursables. des entrepreneurs existants. l’innovation. En réformant le crédit d’impôt-recherche. des savoir-faire. À cet égard. des chercheurs. déchets. par exemple LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . à diminuer leur consommation en matières premières et à valoriser au mieux les matières encore insuffisamment exploitées – biomasse. mais actuellement mal ciblé. l’écoconstruction. En débloquant les crédits pour la recherche publique. première région française pour la production d’énergie. partout où cela est possible et par des mesures incitatives. Une politique économique et industrielle social-écologique n’est donc pas la révolution – ne rasez pas les usines ! – mais une évolution. En investissant massivement dans les énergies renouvelables comme s’apprête à le faire la Région Haute-Normandie. techniciens – et la création de petites entreprises innovantes soutenues par les grands groupes industriels implantés dans les régions. les opportunités proviendront bel et bien des usines et des sites de production existants. pour appuyer plus finement la recherche privée. C’est à la puissance publique. notamment les entreprises de taille intermédiaire. aide à la transmission et à la reprise. outil utile – créé par la gauche –. . C’est l’objectif du futur Pôle public d’investissement industriel que le gouvernement de la gauche mettra en place en 2012. national. fluvial. à tous ses niveaux (régional. Comment ? En incitant les entreprises.4E TRIMESTRE 2010 La social-écologie en actes Cette politique économique et industrielle sociale-écologique devra se doter des outils nécessaires à sa mise en œuvre. dans le domaine agroalimentaire.52 Comme la fleur sort de la terre. un vaste programme d’infrastructures de mobilité durable (ferroviaire. capital-investissement).

les clusters. En particulier. Imaginé par le Secrétariat national chargé de la politique industrielle. sanitaires. Les possibilités extraordinaires qu’offre la technologie ont donné le vertige à notre progressisme. Coordination européenne et régulation internationale sont évidemment décisives pour donner au projet social-écologique sa force et sa cohérence. C’est l’objectif du futur Pôle public d’investissement industriel que le gouvernement de la gauche mettra en place en 2012. Tout en refusant ce populisme anti-science qui. Fonds stratégique d’investissement. Caisse des Dépôts et Consignations. Cette éthique s’applique aussi à l’entreprise et aux marchés. Les consommateurs doivent être informés plus systématiquement et surtout plus clairement des conditions sociales et environnementales des biens qu’ils achètent. même « tendance ». les socialistes doivent se garder de faire aveuglément confiance à la science. sociales. l’humanité disposait d’une technique finie dans un monde aux ressources virtuellement infinies. elle est un Au-delà du modèle de développement qu’elle incarne. dans les traités commerciaux internationaux – et mondiales – notamment à travers la création d’une agence mondiale pour l’environnement. les décisions en matière énergétique et bioéthique doivent être au cœur du débat citoyen. les pôles de compétitivité. les grappes d’entreprises. . reste un conservatisme. pour le dire autrement. environnementales. la suspicion que l’enthousiasme. cette politique économique et industrielle sociale-écologique devra se doter des outils nécessaires à sa mise en œuvre. Une démocratie des choix technologiques et des risques est nécessaire. en particulier les biens industriels. Dans les PME/PMI. en revanche. L’action locale et nationale devrait être complétée par des mesures à l’échelle européenne – passer du libre-échange au « juste échange » en intégrant les 53 normes non marchandes. les grands groupes industriels. Elles inspirent plus régulièrement la méfiance que l’intérêt. mais menacées. Il est aujourd’hui à la fois maître et esclave d’une technique quasi infinie dans un monde aux ressources pas seulement limitées. Jusqu’ici et en schématisant.Le Dossier Bien sûr. Sa spécificité et son efficacité viendront aussi de sa déclinaison sous forme de fonds régionaux : comment imaginer une politique industrielle dans la France moderne sans les Régions ? Leur place est stratégique puisqu’elles interviennent au plus près des réalités des systèmes productifs locaux et de leurs acteurs. Les possibilités extraordinaires qu’offre la technologie ont donné le vertige à notre progressisme. la social-écologie propose aussi un projet citoyen. Oséo. Elle doit être l’affaire de tous. Il est aujourd’hui à la fois maître et esclave d’une technique quasi infinie dans un monde aux ressources pas seulement limitées. mais menacées. Au-delà du modèle de développement qu’elle incarne. l’humanité disposait d’une technique finie dans un monde aux ressources virtuellement infinies. ce « 2P2I » rassemblera l’ensemble des acteurs publics ou parapublics (collectivités locales et leurs outils financiers. repris et porté par la Convention nationale sur le nouveau modèle de développement. Jusqu’ici et en schématisant. pôles de compétitivité. la force de frappe de cet outil pourrait atteindre cent milliards d’euros. La science et la technique ne sont pas solubles dans la morale . Banque Postale. la social-écologie propose aussi un projet citoyen. des entreprises et des nouvelles technologies8. chambres consulaires) pour jouer collectif et agir puissamment . le rejet que l’adhésion. culturelles. Elle doit être l’affaire de tous. gardons-nous d’une morale de la technique… Une démocratie des choix technologiques et des risques est nécessaire. La social-écologie n’est pas un slogan. elles doivent l’être dans la démocratie. et de la chaîne de valeur qui permet leur production. Pas de vrai choix sans transparence. Ou. les salariés et leurs représentants doivent être mieux associés aux décisions stratégiques. en vitesse de croisière.

tribune parue dans Libération. Source : enquête Insee « Budget des ménages 2006 ». Seuil. d’accrocher de nouveau le char de la gauche à une étoile. économique. impose ses canons idéologiques. p.4E TRIMESTRE 2010 . Le Monde. qu’il soit politique. Surtout. 8. Document présenté le février 2010 lors d’un déplacement de Martine Aubry en Champagne-Ardennes. Le concept de développement doit faire place à celui d’écodéveloppement » (C’est en allant vers la mer. 17 juin 2003. 10 novembre 2009. Bref. et non considérée comme un « solde ». depuis vingt ans au moins. social. 7. 1. http://www. Elle permet de résoudre efficacement les problèmes de notre temps – et des temps futurs – sans sombrer dans un abécédaire plat et froid de mesures ou de dispositifs. la précarité énergétique ». citoyen. « Pour une social-écologie ». 6.fr/static/3831/convention-nationale-nouveau-modele-de-developpement-le-kit-14380. la nature devient également centrale. donc La social-écologie en actes prend l’avantage politique. Le Monde.54 projet. Martine Aubry. social et écologique.pdf 2. Texte adopté lors de la Convention nationale du 14 juin 2008. seul l’étendard social-écologique peut redonner à la gauche européenne la vigueur qui lui fait défaut face à une droite qui. elle est notre nouvelle identité de socialistes républicains français. scientifique. « Alors qu’auparavant les deux facteurs de production reconnus étaient le capital et le travail. À l’heure où la social-démocratie traditionnelle et ses instruments nés des compromis de l’après-1945 sont à bout de souffle. 11 novembre 2009. 30 août 2009. 107) 3. Rapport définitif de la Convention nationale pour un nouveau modèle de développement économique. Plus qu’un projet. discours de La Rochelle. Paris.fr/articles/le-ps-fait-54-propositions-pour-l-industrie LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . 5. elle permet de redonner un enthousiasme à l’engagement public.parti-socialiste. Elle doit être traitée comme telle. 4.parti-socialiste. 1989. Voir aussi « Quand se chauffer devient un luxe. http://www.

des navires marchands. Pour . le phénomène. la comparaison entre le transport ferroviaire et le transport routier marque un bilan écologique et énergétique global nettement en faveur du ferroviaire. le secteur des transports est aujourd’hui en première ligne pour les atteintes à l’environnement et à la qualité de vie. soumis aux mêmes dysfonctionnements que les transports routiers. Ainsi. sans volonté politique forte. source de bien des pertes économiques.Bernard Soulage est vice-président délégué à l’Europe et aux relations internationales de la Région Rhône-Alpes Concilier mobilité et développement durable a question des transports et des déplacements est de plus en plus au cœur des préoccupations de nos concitoyens. aux nuisances sonores et à une congestion. c’est s’enrichir au contact d’autres choses et d’autres personnes. Dans les pays développés. mais dont chacun mesure bien qu’elles entraînent des coûts collectifs et sociaux insupportables. La logique strictement libérale a trop souvent conduit à privilégier les solutions apparemment les moins coûteuses. La sécurité sur nos routes est compromise par toujours plus de véhicules et par les contraintes. imposées aux chauffeurs routiers par une concurrence aveugle qui nie les hommes. Les villes de tous les pays sont soumises à la fois à la pollution atmosphérique. si bien que la mobilité est considérée comme un signe de liberté. La mer et nos plages sont régulièrement souillées. Si cet effet de serre a déjà des conséquences néfastes sur notre climat actuel. Les transports sont essentiels à notre vie quotidienne autant qu’à l’économie mondiale : ils permettent l’emploi. là aussi souvent imposé. Pourtant. les transports sont devenus les principaux responsables de la pollution atmosphérique et de l’effet de serre. sociaux et marchands à l’échelle planétaire et l’irrigation des territoires. par le comportement. ne peut que s’aggraver pour les L générations futures. plus ou moins fortement. contraires à la sécurité routière. mais il n’est pas pris en compte dans le calcul économique. les échanges culturels. Se déplacer.

sur cette question.Quelle ville et quelle organisation des territoires en découlent ? . nous avons sur ces questions un impératif de solidarité internationale. nous devons alors répondre à quatre questions : . chaque jour. Ceci d’autant plus que les trois quarts de la population de la planète ont encore aujourd’hui un accès extrêmement limité à la mobilité. on peut atteindre des distances quotidiennes de plusieurs dizaines. Les exemples médiatisés sont encore plus fréquents en matière de marchandises. La mobilité des hommes et des marchandises a permis un développement considérable de l’espace que chaque individu peut parcourir. comme c’est le cas au Japon où. des excès existent. les exemples de pommes de terre cultivées dans un pays puis franchissant les frontières pour devenir frites. Par ailleurs. il s’agit d’organiser le secteur des transports pour tenir compte simultanément de l’intérêt économique de chacun. les trois autres quarts de la population de la planète devraient limiter leur légitime demande de mobilité. Celle-ci ne suppose pas une réduction générale de la mobilité individuelle. Pour bien situer les enjeux concrets et y faire face. soit pour satisfaire ses besoins. pour revenir ensuite chez le consommateur. Le plus frappant est la distance domicile-travail qui s’est beaucoup accrue au cours des dernières décennies. La mobilité est donc un élément central de la liberté humaine. Les pays développés ont donc en matière de transports et plus généralement d’environnement une double responsabilité à laquelle ils s’efforcent encore trop souvent d’échapper. des excès qui méritent d’être limités. les trois autres quarts de la population de la planète devraient limiter leur légitime demande de mobilité. Nous ne pouvons en aucune façon laisser penser que parce que nous aurions fait trop de bêtises au XXe siècle. on les connaît. Les pays développés ont donc en matière de transports et plus généralement d’environnement une double responsabilité à laquelle ils s’efforcent encore trop souvent d’échapper. de la protection de l’environnement et de l’intérêt général. Même si on a trop souvent cité. Bien évidemment. sans véritable quantification. Il faut ici rappeler le propos d’Amartya préserver le droit et l’intérêt de chacun à la mobilité en faisant face à la situation actuelle.Quelle conception avons-nous de la mobilité des hommes et des marchandises ? . soit pour lui ou pour ses relations. Son accroissement a notamment permis l’un des phénomènes les plus importants des derniers siècles qu’est la décohabitation autorisant chacun à pouvoir vivre sa vie personnelle en dehors du strict cadre familial très souvent contraignant. Mais restons sur le point de vue principal.Quelle part pour chaque mode de transport ? . ce sont les excès liés à une très grande distance « inutile ». Même si les temps de parcours restent souvent identiques. Nous devons construire une mobilité durable. La bonne approche de la politique des transports ne peut être qu’une approche globale. Concilier mobilité et développement durable Oui à la mobilité… durable La première grande question à laquelle nous devons répondre concerne la conception que nous avons de la mobilité des hommes et des marchandises.4E TRIMESTRE 2010 . multimodale.Quelles ressources mobiliser dans un contexte d’argent public rare ? LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Soyons.56 Nous avons sur ces questions un impératif de solidarité internationale. Nous ne pouvons en aucune façon laisser penser que parce que nous aurions fait trop de bêtises au XXe siècle. il y a à travers le perfectionnement passif des marchandises ou les transferts de produits frais à longue distance. clairs. de très nombreux usagers utilisent des trains à grande vitesse pour se rendre au travail. voire de plusieurs centaines de kilomètres. La notion de « développement durable » doit plus que jamais être au cœur de nos choix en matière de transports.

57 l’articulation des territoires. on le voit. voire développer les technologies modernes qui permettent d’éviter la mobilité physique pour passer à une mobilité immatérielle atteignant les mêmes objectifs que la mobilité physique et rendant les mêmes services. Nous devons également prendre en compte les contraintes liées à la congestion. le XXIe siècle ne peut pas supporter d’être un prolongement du XXe siècle. Une ville compacte est une ville où l’objectif des concepteurs est de permettre à chacun de satisfaire ses besoins essentiels en réduisant les déplacements ou en les assurant dans des conditions écologiquement supportables. De ce point de vue notre orientation est assez simple. éliminons toutes les conceptions fonctionnalistes de la ville qui coupent les fonctions en plusieurs petits bouts et qui multiplient les distances et donc l’exigence de mobilité. . Rappelons-nous ces propos simples. les agglomérations moyennes en Europe occidentale entre 200 000 et 500 000 habitants couvrent ce segment et sont celles où la maîtrise de la mobilité est relativement la plus simple. reste la question de l’organisation de la ville et des territoires qui en découlent. maritimes ou fluviaux) pour les marchandises. Le premier est la nécessité d’une ville compacte. De ce point de vue. mais cet objectif suppose des formes urbaines relativement denses bien qu’harmonieuses. Là aussi. le XXe siècle a été le siècle de la route et de l’automobile. notamment des réseaux de villes qui ne soient ni trop denses ni trop distantes de façon à ce qu’elles conservent une certaine capacité à l’autonomie. Les contraintes liées à l’environnement sont clairement une motivation suffisante pour effectuer ce report modal. Pensons à ce que serait la ville s’il n’y avait que des véhicules électriques (il y aurait moins de pollution atmosphérique. Dans le même sens. le XIXe siècle a été le siècle du chemin de fer. Ceci suppose de faire le choix de modes de transport collectifs pour les voyageurs et de modes de transports lourds (ferroviaires. Le troisième élément de l’organisation des territoires réside dans une certaine harmonisation des fonctions et de la capacité à répartir les activités économiques de façon à réduire les déplacements entre les lieux de travail. les agglomérations moyennes en Europe occidentale entre 200 000 et 500 000 habitants couvrent ce segment et sont celles où la maîtrise de la mobilité est relativement la plus simple. parce qu’ils déterminent notre volonté de construire une mobilité durable pour tous à l’échelle de la planète. Ceci passe principalement par une réflexion sur le lien habitatemploi. Le deuxième élément porte sur la conception de Un report modal volontariste La troisième grande question porte sur la part de chaque mode de transport. De ce point de vue. nous devons privilégier les transports ferroviaires pour Concevons des réseaux de villes qui ne soient ni trop denses ni trop distantes de façon à ce qu’elles conservent une certaine capacité à l’autonomie. mais tout autant de congestion) et donc nous sommes obligés de concevoir une mobilité qui s’appuie sur des modes de transports qui ne créent ni les grandes pollutions que nous connaissons ni les inconvénients majeurs de la congestion. Des territoires plus compacts À partir de cette conception de la mobilité. on le voit. Trois éléments doivent être mis en avant. concevons des réseaux.Le Dossier Sen qui dit en substance : « Vous pouvez faire tous les beaux services publics du monde si la personne que vous visez comme consommateur de services publics n’a pas la capacité de s’y rendre ou d’y être accueillie et bien vous n’aurez aucune efficacité de ces services publics ». De ce point de vue. ce que l’on appelle le « partage modal ». Une ville compacte est aussi et surtout une ville où l’on réduit autant que possible les trajets domicile-travail. Ce n’est pas nécessairement une ville faite de tours.

C’est . les transports de petites et moyennes distances . Mais ces réflexions ne doivent pas s’arrêter au report modal classique tel qu’il a été pratiqué au cours des deux dernières décennies. le tramway est mis à toutes les sauces. Bien évidemment. de procurer un avantage global à toute l’économie. En tout cas. des zones LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Nous avons trop tendance à systématiser la « mode » de tel ou tel type de transport. une meilleure utilisation du taxi. De ce point de vue. Ils en auront de moins en moins la possibilité. notamment à partir d’une pile à combustible de se déplacer sans utiliser les énergies fossiles. soit de la nécessité au nom des externalités positives. Devenu une espèce de « Graal » du transport urbain. le recours aux règles du marché semble à bien des égards le meilleur. par exemple. de l’Europe. ferroviaire. des collectivités locales. Sur ces questions. c’est-à-dire qui intègre l’ensemble des coûts liés au transport et pas seulement son coût marginal. il ne peut l’être que pour des raisons qui relèvent soit d’une volonté de permettre l’accès des plus défavorisés aux transports. Le report modal suppose aussi de développer dans la ville tous les modes de transports collectifs et d’avoir une véritable chasse à la voiture individuelle lorsqu’il est possible de la réduire. ce marché doit être régulé à la bonne échelle. Ceci veut dire clairement que nous devons recourir assez largement à un financement propre à la sphère du transport. Les contraintes liées à l’environnement sont clairement une motivation suffisante pour effectuer ce report modal. Le système de transports ne peut pas être entièrement financé par de l’argent public. Sur ces points. Or le transport public est une activité à rendements fortement décroissants et on peut très facilement voir la fréquentation d’un mode être divisée par trois ou quatre dès lors que l’on accroît le réseau et que l’on atteint. la France doit faire preuve d’un beaucoup plus grand pragmatisme. et c’est tout l’enjeu d’une législation européenne qui permette d’avoir un espace suffisamment vaste sur lequel la réglementation. Qu’il s’agisse des États. Sachons dire qu’il y a souvent dans ces cas un fort gaspillage d’argent public et que l’on doit recourir à des moyens moins lourds et en apparence moins nobles. Concilier mobilité et développement durable moins denses voire d’habitat pavillonnaire. le XXIe siècle ne peut pas supporter d’être un prolongement du XXe siècle. notamment lors de l’extension des réseaux. chacun mesure qu’il y a des limites extrêmement fortes à la fois en coût de fonctionnement et en investissement au développement des systèmes de transports. des pistes se dégagent. À partir de ces principes. même là où son usage est peu justifié par le nombre d’usagers. Les élus locaux ont parfois du mal à accepter cette « loi d’airain » de l’économie des transports. ma conviction est faite depuis longtemps.58 Le XIXe siècle a été le siècle du chemin de fer. qu’il s’agisse de transport routier. Le renouveau du tramway est extrêmement révélateur. bien sûr. Tout d’abord la piste ouverte par les directives européennes et notamment par la mise en place d’une eurovignette qui soit une véritable eurovignette. la question du financement.4E TRIMESTRE 2010 Des financements autonomes et adaptés Enfin reste. Nous devons faire « flèche de tout bois » et privilégier partout ce que l’on appelle maintenant les modes de déplacement doux qui vont de la marche à pied au tramway en passant par les cycles et notamment les cycles électriques (en traitant la question des déchets des batteries). de l’autopartage et tous les véhicules hybrides et véhicules nouveaux qui peuvent permettre. tel ou tel pavillon national. la régulation et la tarification ne pénalisent pas tel ou tel pays. par exemple à l’échelle européenne un grand réseau des TGV doit pouvoir se substituer au réseau aérien de moyen-courrier. du covoiturage. le XXe siècle a été le siècle de la route et de l’automobile. fluvial ou aérien. Dans une période où l’argent public est de plus en plus rare.

ferroviaire. Rien n’empêcherait. Bien évidemment. Il faut donc. montre que la tarification intermodale qui. Concrètement en France cette orientation supposerait que toute personne souhaitant se rendre dans un périmètre urbain pré-établi devrait acquérir une carte intermodale type Navigo quel que soit le moyen de transport utilisé donnant autant accès aux transports collectifs qu’à l’usage de la voirie. là comme dans d’autres domaines. Un troisième élément porte sur l’usage de la route par les véhicules individuels. Il est évident que le développement des TER en France. une tarification sociale de cette . Aujourd’hui. bien sûr. il faut obtenir qu’un équilibre se fasse sur la tarification des frets routier et ferroviaire car il est tout à fait anormal d’imaginer que c’est l’impôt qui finance le transport de marchandises alors même que le système économique et les règles du marché devraient permettre un équilibre sur ce domaine. En conclusion. par exemple. C’est toute la question de ce que l’on appelle notamment le péage urbain et que. d’un côté oblige tout utilisateur de la voirie à payer une certaine redevance et de l’autre côté favorise un très fort développement des transports collectifs. ce marché doit être régulé à la bonne échelle. qu’il s’agisse de transport routier. Reste qu’il faudra encore à cela ajouter des moyens de financement complémentaires et qu’il faut trouver de nouvelles sources de financement notamment dans les collectivités territoriales. je préfère placer sous le vocabulaire de tarification intermodale des transports. 59 carte pour combattre l’effet d’éviction sociale trop souvent mis en avant par paresse intellectuelle contre le « péage urbain ». là aussi. mais aussi une source d’équité sociale puisqu’elle permet en réalité de garantir l’accessibilité des centres-villes par les moyens de transport collectif à toutes les personnes.Le Dossier Le recours aux règles du marché semble à bien des égards le meilleur. est non seulement une source de décongestion très forte. Ceci passe en partie par l’élargissement du versement transport actuellement réservé aux seuls transports urbains. suppose que toutes les entreprises contribuent au développement des transports collectifs et permettent notamment aux régions et aux départements de bénéficier d’une ressource complémentaire à celles de l’impôt. Cette proposition est déjà largement en œuvre dans des pays qui sont loin d’être des pays du « socialisme avancé » tel que la Suisse. malheureusement dans des conditions très mauvaises puisqu’on surestimait les recettes et que l’État ne s’était pas donné les moyens de posséder préalablement les terrains autour de ces prochaines réalisations. seule l’Europe apparaît comme étant le cadre suffisant. pour ma part. la régulation et la tarification ne pénalisent pas tel ou tel pays. Une deuxième piste relève de la taxation des émissions de gaz à effet de serre. l’ensemble des exemples qui se sont développés à l’échelle européenne ou mondiale. Enfin. et c’est tout l’enjeu d’une législation européenne qui permette d’avoir un espace suffisamment vaste sur lequel la réglementation. Elle a été débattue autour du projet du Grand Paris. il apparaît clairement que nous sommes aujourd’hui devant de grandes difficultés en matière de développement des transports si l’on veut respecter à la fois nos engagements internationaux en matière de lutte contre les gaz à effet de serre et permettre une mobilité durable de l’en- l’enjeu de l’adoption de ce que l’on appelle la directive « eurovignette 3 » qui permettrait d’avoir une tarification équilibrée entre les différents modes de transports. tel ou tel pavillon national. Elle doit être traitée de façon sérieuse et non idéologique. De ce point de vue. fluvial ou aérien. associer très en amont la réflexion sur les transports et la réflexion sur l’aménagement et l’urbanisme de façon à acquérir une maîtrise foncière qui justifie l’appropriation collective de la plus-value foncière créée par les modes de déplacement. Il faut aussi concevoir une réglementation des plusvalues foncières engendrées par la réalisation des systèmes de transports.

ensuite une question énergétique. Espérons que nous saurons traiter cela dans une perspective large et que se développera une conception de la mobilité qui soit une mobilité durable non limitative. mais elle n’est pas qu’une question de transports. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 .60 semble des populations notamment des pays émergents. elle est d’abord et avant tout une question d’aménagement des territoires et d’urbanisme.4E TRIMESTRE 2010 . Cette question mérite d’être traitée au fond. mais qui en même temps nous permette de ne pas avoir au XXIe siècle les errements du XXe siècle. notamment pour les plus défavorisés. et enfin une question financière car les flux générés sont de plus en plus Concilier mobilité et développement durable importants.

Si l’activité économique a aussi longtemps ignoré le développement durable. Une condition nécessaire pour que notre modèle de croissance devienne durable est donc que le prix des biens échangés sur le marché prenne en compte le coût pour l’humanité de la dégradation de l’environnement de façon à orienter les décisions des entreprises et des consommateurs dans le sens souhaité. Une condition nécessaire pour que notre modèle de croissance devienne durable est donc que le prix des biens échangés sur le marché prenne en compte le coût pour l’humanité de la dégradation de l’environnement de façon à orienter les décisions des entreprises et des consommateurs dans le sens souhaité. le développement économique s’est réalisé comme si nous étions dans un univers illimité. Pour la première fois apparaît dans l’histoire de l’humanité. On épuise des ressources naturelles d’un côté. un impact massif de l’activité humaine sur la biosphère. on produit des déchets de l’autre. Les déchets produits par une partie de l’écosystème sont les inputs d’une autre partie. L’activité humaine a certes toujours entraîné une destruction de ressources non renouvelables et un développement de la pollution. c’est que l’environnement a longtemps été considéré comme un bien gratuit. . avec le réchauffement climatique. de sorte que l’on a un cycle fermé qui respecte naturellement le développement durable. c’est que l’environnement a longtemps été considéré comme un bien gratuit. La façon la plus simple de donner un prix Si l’activité économique a aussi longtemps ignoré le développement durable.Pierre-Alain Muet est député du Rhône et président du Conseil économique du PS Bâtir une fiscalité écologique efficace D epuis la révolution industrielle. alors que les écosystèmes naturels fonctionnent complètement différemment. cet effet était circonscrit dans l’espace. Il y a donc urgence à changer un modèle de croissance qui conduit à une telle impasse. mais jusqu’à une certaine période.

C’est pourquoi elle a vocation à être compensée.62 à l’environnement est la taxation écologique1. on taxe la pollution des entreprises en restituant le montant global de la taxe proportionnellement à l’emploi. la réduction de la production est forte et l’écotaxe agit surtout en décourageant la production polluante. car les écotaxes n’ont aucun rapport avec la fiscalité traditionnelle. l’écotaxe produit au contraire un deuxième dividende (une recette). la taxe écologique est l’instrument le plus efficace. mais de changer le prix concerné sans effet négatif sur la compétitivité ou le pouvoir d’achat. car on aura moins de pollution et plus d’emploi sans compromettre la compétitivité. Mais les quotas d’émission échangeables sur un marché – qui sont intermédiaires entre la réglementation et la taxe – sont également une autre façon de donner un prix à l’usage de l’environnement. Cette restitution doit naturellement être totalement indépendante de la pollution taxée : il ne s’agit pas de « rembourser » la taxe. C’est notamment le cas des émissions de CO2. L’objectif d’une taxe écologique est de modifier un prix. Mais quand la pollution est plus diffuse et les possibilités de réduction mal connues. Le second dividende peut être utilisé pour diminuer d’autres impôts pesant sur le pouvoir d’achat ou l’emploi par exemple. les taxes sur l’énergie représentent une part importante des écotaxes. même si elle constitue un « deuxième dividende ». Il s’agit naturellement d’un bien facilement substituable. Le rôle traditionnel de l’impôt est de fournir une assiette durable pour générer des recettes pérennes en modifiant le moins possible l’équilibre économique. La réglementation a l’avantage de fixer directement l’objectif à atteindre. Si. Bâtir une fiscalité écologique efficace Protéger l’environnement en lui donnant un prix Le terme « taxe » est en partie impropre. Elle se rapproche alors d’une redevance. L’exemple type est la taxe irlandaise sur les sacs plastiques. L’impôt traditionnel vise en général à éviter de modifier le système de prix. Elle peut même faire disparaître sa propre base fiscale. Dans l’écotaxe. mais la France se caractérise par une très faible part des taxes envi- . Une fiscalité écologique trop limitée en France La France est très en retard dans la mise en œuvre des écotaxes. notamment par rapport aux pays nordiques qui furent des précurseurs et ont été rejoints ces dernières années par le Royaume-Uni qui a introduit une fiscalité écologique significative. Le premier dividende est l’impact sur les comportements à l’égard de l’environnement – une taxe écologique totalement efficace serait d’ailleurs une taxe qui ferait disparaître son assiette et donc la recette qui lui est associée. par exemple. comme cela a été le cas avec les CFC (chlorofluorocarbure). la consommation de sacs de caisse avait baissé de 90 %. entrée en vigueur en 2002. on aura réalisé un double dividende. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . et encore moins de détériorer le pouvoir d’achat des ménages ou la compétitivité des entreprises. alors que c’est au contraire la fonction essentielle de la taxe écologique puisqu’elle n’agit que si elle modifie les prix.4E TRIMESTRE 2010 Lorsque l’offre ou la demande sont très sensibles au prix. le système fiscal n’est que le support de la politique incitative. La recette n’est pas sa fonction première. Elle est également pertinente quand elle s’applique à de nouveaux produits dont les caractéristiques peuvent être aisément spécifiées. Dans tous les pays. Ce n’est pas de « punir » les pollueurs. Elle peut être efficace pour éliminer une pollution bien spécifiée. Un an après sa mise en place. Si l’offre et la demande sont peu sensibles au prix. notamment parce que le bien n’a pas de substitut immédiat. avec un deuxième dividende modeste. L’écotaxe vise en effet à redonner un prix à des ressources rares auxquelles le marché n’attribue aucun prix. mais ne le fait pas disparaître. ou majorer des crédits affectés au développement durable. Elle incite à réduire le comportement.

ni la volonté politique.5 % du PIB en France et les autres taxes 0.7 % du PIB . Une conclusion évidente en résulte : la taxation écologique reste trop modeste dans notre pays pour être efficace. La conclusion qui ressort des analyses comparatives montre que le poids des taxes environnementales pourrait être accru d’un à deux points de PIB en France. elles représentent respectivement 2. la taxe est plus efficace que les quotas négociables. taxe sur la pollution diffuse de l’eau). a été censurée par le Conseil constitutionnel.5 % et 0. qui constituait l’embryon d’une véritable taxe carbone. voire en baisse comme c’est le cas depuis des siècles. Les taxes sur l’énergie représentent 1. notamment par rapport aux pays nordiques qui furent des précurseurs et ont été rejoints ces dernières années par le Royaume-Uni qui a introduit une fiscalité écologique significative. car les montants des taxes ne reflètent nullement le coût de la dégradation de l’environnement. il faudra tout combiner : la sobriété énergétique. la TGAP est seulement de 45 euros par tonne. Quel prix donner au carbone ? L’approche la plus adaptée à la lutte contre le réchauffement climatique consiste à évaluer le coût qu’il faut consentir pour réduire les émissions à un niveau donné et stabiliser la concentration de gaz à effet de serre dans . une véritable fiscalité écologique avec des taxes qui reflètent Donner un prix au CO2 pour lutter contre le réchauffement climatique On sait que. les énergies renouvelables. au contraire. Malgré l’introduction plus récemment de nouvelles taxes écologiques (taxe kilométrique sur les poids lourds. Au Royaume-Uni. sans remettre en cause la compétitivité de l’économie française. mis en place progressivement. Mais à prix de l’énergie inchangé. La France se caractérise surtout par une taxation écologique inefficace. 2 % et 1. alors qu’en Suède elle s’approche beaucoup plus des coûts environnementaux (4 400 euros par tonne). bonus-malus sur les véhicules en fonction des émissions de CO2. alors que les coûts de dépollution s’élèvent entre 1 200 et 8 000 euros. De même pour le dioxyde de soufre. la taxation écologique reste dérisoire en France au regard des coûts environnementaux. au Danemark.5 %. La taxe générale sur les activités polluantes (TGAP) créée en 1999 par le gouvernement de Lionel Jospin par regroupement de différentes taxes préexistantes était relativement modeste. les taxes sur l’énergie représentent une part importante des écotaxes. La seule façon d’orienter durablement l’ensemble des acteurs vers la réduction continue de la consommation de combustibles fossiles est d’inverser le cours de l’histoire industrielle en augmentant de façon résolue et progressive le prix du carbone2.Le Dossier La France est très en retard dans la mise en œuvre des écotaxes. Or.5 % du PIB. ni la technologie. le changement dans nos modes de transports et dans notre conception de l’urbanisation. Son extension en 2000 aux consommations intermédiaires d’énergie. ronnementales autres que celles sur l’énergie. La Suède a. C’est ainsi que le coût marginal des dommages à l’environnement des oxydes d’azote est évalué à 10 000 euros par tonne et les coûts de dépollution compris entre 200 à 9 000 euros par tonne. ni même la conscience citoyenne ne suffiront à changer le cours des choses. la TGAP n’est que de 38 euros par tonne en France contre 3 300 euros en Suède. pour répondre au défi du réchauffement climatique qui nous impose de diviser par deux nos émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale et par quatre dans notre pays. depuis le début des années 1990. mais la France se caractérise par une très faible part des taxes environnementales autres que celles sur l’énergie. Et pour une émission de CO2 qui concerne tous les acteurs. Dans tous les pays. 63 réellement le coût marginal des dommages et de la dépollution.

64 L’approche la plus adaptée à la lutte contre le réchauffement climatique consiste à évaluer le coût qu’il faut consentir pour réduire les émissions à un niveau donné et stabiliser la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. la théorie économique. bien établie depuis les travaux de Hotelling dans les années 1930. le prix d’une ressource non renouvelable doit croître au cours du temps au rythme du taux d’actualisation (taux d’intérêt applicable aux investissements publics). la plupart des modèles utilisés pour cette évaluation convergent vers une valeur moyenne de la tonne de carbone proche de cent euros en 2030. qui a marqué toute notre croissance depuis un siècle. En retenant le scénario de limitation du réchauffement à 2 °C et d’une division par quatre des émissions de notre pays. Plus l’objectif de réduction des émissions est fort. la commission sur la valeur tutélaire du carbone présidée par Alain Quinet a proposé de commencer à un niveau de 32 euros et d’augmenter ce prix de 5 % par an (en plus de l’inflation) pour atteindre 100 euros en 2030. D’âpres discussions interministérielles et un con- l’atmosphère. sous le gouvernement de Michel Rocard. contrairement à une ressource renouvelable. plus la valeur de la tonne de carbone associée à cet effort doit être élevée. Pour des raisons d’acceptabilité et de continuité avec les travaux de la commission Boiteux. En retenant le scénario de limitation du réchauffement à 2°C et d’une division par quatre des émissions de notre pays. Le rapport du groupe interministériel sur l’effet de serre recommandait l’introduction d’une taxe carbone comprise entre 40 et 83 euros la tonne pour atteindre un objectif de réduction des émissions de 20 % en 2005 ! . il faudrait commencer avec un prix de départ de 45 euros en 2010. Le rapport du groupe interministériel sur l’effet de serre recommandait l’introduction d’une taxe carbone comprise entre 40 et 83 euros la tonne pour atteindre un objectif de réduction des émissions de 20 % en 2005 ! Elle aurait pu voir le jour au 1er janvier 2001. a consisté. figurait une « TGAP énergie » qui devait contribuer à l’objectif de réduction des gaz à effet de serre sur lequel la France s’était engagée à Kyoto. C’est le consensus également dégagé par la conférence des experts présidée par Michel Rocard en juillet 2009. sous le gouvernement de Michel Rocard. Comment doit évoluer le prix au cours du temps ? Pour une ressource non renouvelable. plus la valeur de la tonne de carbone associée à cet effort doit être élevée. On voit à quel point la politique du pétrole à bas prix. Elle avait été proposée dès 1990. Cela revient à dire que. Plus l’objectif de réduction des émissions est fort.4E TRIMESTRE 2010 La taxation du carbone est une longue succession d’occasions ratées en France. Une contribution « climat-énergie » avortée en 2001 La taxation du carbone est une longue succession d’occasions ratées en France. Bâtir une fiscalité écologique efficace sera. la plupart des modèles utilisés pour cette évaluation convergent vers une valeur moyenne de la tonne de carbone proche de cent euros en 2030. Elle avait été proposée dès 1990. indépendamment de ses conséquences sur le réchauffement climatique. Attribuer un prix croissant régulièrement au pétrole est la seule façon d’éviter le pillage d’une ressource dont le prix explosera quand elle s’épuiLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . à négliger les générations futures. Pour atteindre 100 euros en 2030 avec un taux d’actualisation de 4 %. Dans le programme national de lutte contre le changement climatique validé en janvier 2000 par le gouvernement de Lionel Jospin. indique que prélever une ressource naturelle aujourd’hui doit avoir la même utilité pour la société que la prélever demain.

comme ils l’ont été jusqu’ici. Votée dans le collectif budgétaire de décembre 2000. et d’appliquer ensuite une taxe différentielle pour les entreprises soumises aux quotas (égale à la différence entre 32 euros et le prix constaté sur le marché des quotas). Des quotas payants et une taxe différentielle. proche alors de 17 euros. et pour l’exonération des grandes entreprises polluantes soumises à ce marché des émissions. En septembre 2009. En excluant les gros pollueurs. Le Medef plaidait pour sa part pour un alignement sur le prix du marché des quotas. il est évidemment préférable de déterminer le prix « efficace » de la tonne. 65 La commission Rocard avait fixé à 32 euros le point de départ de la taxe. En outre. les entreprises bénéficient d’allégements de la taxe professionnelle (6 milliards d’euros).3 conduiraient à un prix du carbone identique pour tous les acteurs économiques. la taxe carbone discutée dans le budget pour 2010 était arrivée dans la précipitation. prenant une nouvelle fois de court le Parlement et son gouvernement. proche alors de 17 euros. comme celle que nous proposions avec Aurélie Filipetti. tant que les quotas étaient gratuits. La commission Rocard avait fixé à 32 euros le point de départ de la taxe. par une annonce du président de la République. La conséquence était prévisible : un rejet massif par l’opinion d’une taxe mal comprise qui n’était à la hauteur ni des enjeux écologiques ni des enjeux sociaux. Le Medef plaidait pour sa part pour un alignement sur le prix du marché des quotas. c’est 93 % des émissions industrielles de CO2 qui échappaient en effet à la taxe. la TGAP énergie devait entrer en application au 1er janvier 2001. privilégiant l’affichage et la satisfaction des lobbies industriels plutôt que l’efficacité écologique. C’est à la fois un gage d’efficacité économique et la meilleure façon de donner de la prévisibilité aux entreprises et aux citoyens. mais fut censurée par le Conseil constitutionnel en raison des inégalités devant l’impôt résultant notamment des limitations introduites pour les grandes sociétés émettrices de CO2. qui bénéficient de la gratuité pour la part jugée « acceptable » de leurs émissions. et les entreprises ou les ménages soumis à la taxe qui paient dès la première tonne de CO2. deux mois avant le sommet de Copenhague. excluant l’électricité. Ce système suppose cependant que les quotas ne soient plus distribués gratuitement aux entreprises en activité. de le retenir comme tarif de la taxe. La taxe carbone de 2009 : comment faire échouer une idée juste ! Avant d’être invalidée par le Conseil constitutionnel au motif d’inégalité devant l’impôt. Les particuliers et le secteur des transports étaient exonérés. et pour l’exonération des grandes entreprises polluantes soumises à ce marché des émissions. puis abandonnée. Des quotas gratuits conduisent à traiter de façon inégale les entreprises soumises aux quotas. Ainsi. privilégiant l’affichage et la satisfaction des lobbies industriels plutôt que l’efficacité écologique. il n’y avait aucune raison d’exempter totalement les entreprises de la taxe comme l’a fort justement souligné le Conseil constitutionnel. Pour assurer la compatibilité de la taxe et des quotas. Nicolas Sarkozy s’était empressé d’annoncer une taxe carbone d’un montant de 17 euros la tonne. bien supé- . soit 32 euros. C’est le choix que fit Nicolas Sarkozy. et compensée par un versement forfaitaire indépendant du revenu des ménages.Le Dossier texte conjoncturel peu favorable avaient conduit à un projet gouvernemental limité à la taxation des consommations intermédiaires d’énergie des entreprises industrielles et tertiaires. C’est le choix que fit Nicolas Sarkozy. dans une conjoncture où un « mini choc pétrolier » et les barrages routiers avaient conduit à inventer la TIPP flottante pour limiter la hausse du prix des carburants. Elle fut censurée par le Conseil constitutionnel au motif – justifié – d’une inégalité devant l’impôt.

En effet. Pour des personnes disposant de revenus élevés. Nous devons diminuer notre empreinte écologique globale. Cette compensation est injuste. on peut réduire sa consommation en changeant de chaudière ou en faisant isoler son appartement. Mais quand on est au Smic. De plus. C’est d’autant plus vrai que les ménages modestes sont souvent contraints d’habiter loin du centre-ville. car soumises aux quotas. Enfin. Cette injustice rendait en outre la taxe inefficace. Il resterait donc à sa charge plus de 100 euros. Le gouvernement faisait valoir que la taxe était compensée en moyenne. pour des motifs écologiques (réduction des déchets produits) et sociaux (diminution de la facture énergétique). ce n’est pas un problème. Quand on a un revenu élevé. même si ceux-ci bénéficient de crédits d’impôt incitatifs. d’oublier les moyennes et d’examiner les situations particulières. La taxe carbone version Sarkozy injuste et inefficace… Le gouvernement avait prévu une compensation forfaitaire aux ménages. Au lieu d’une subvention directe à l’emploi en contrepartie d’une taxe écologique . sa voiture plus puissante). les pics de consommation sont assurés par des centrales thermiques. ces allègements concernent très souvent de grandes entreprises industrielles qui auraient été exonérées de taxe carbone. Ils ont également moins de possibilités financières leur permettant d’engager des travaux d’isolation. des économies sur des dépenses essentielles. censurée puis abandonnée À peine adoptée par le Parlement. Ainsi. Nous devons diminuer notre empreinte écologique globale. De plus. Ceci impose une redistribution tenant compte des revenus des ménages. mais un ménage ne percevant que le Smic et pour lequel chaque dépense compte se trouverait obligé de faire. Pour répondre à la demande des entreprises de transports routiers engagés dans une négociation salariale. à supporter pour un ménage modeste. en milieu rural. si un ménage aisé consomme plus en valeur absolue (son logement est souvent plus grand. mais aussi dans toutes les énergies. les pics de consommation sont assurés par des centrales thermiques. mais aussi dans toutes les énergies. beaucoup plus difficile LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . mais il est bon.4E TRIMESTRE 2010 … démantelée. loin des transports en commun. On ne pouvait trouver négation plus forte de la logique écologique. en CO2 certes. pour des motifs écologiques (réduction des déchets produits) et sociaux (diminution de la facture énergétique). en compensation. un couple avec deux enfants aurait eu à régler un peu plus de 250 euros au titre de la taxe carbone et aurait perçu un remboursement forfaitaire de 142 euros. la première action du gouvernement fut de la démanteler. le ministre des Transports ne proposa rien de moins qu’un allégement de la taxe carbone. en CO2 certes. donc d’utiliser leur véhicule. que toutes les dépenses sont déjà déterminées et que l’on ne peut pas se permettre de s’écarter de son budget. Bâtir une fiscalité écologique efficace L’exclusion de l’électricité est contradictoire avec la vision globale qui est la marque du développement durable. on subit de plein fouet la hausse sans pouvoir modifier ses consommations.66 rieurs au coût qu’aurait représenté la taxe carbone (2. car la justice fiscale consiste à tenir compte des capacités contributives de chacun. parfois. De plus. pour un montant égal. Le poids de la taxe sera donc.5 milliards). cette consommation représente une part beaucoup plus faible de ses revenus que pour un ménage modeste. l’exclusion de l’électricité est contradictoire avec la vision globale qui est la marque du développement durable.

le gouvernement abandonna la taxe carbone au lendemain des régionales au motif qu’il fallait attendre une taxe aux frontières avant. elles sont plus à même de résister à des hausses brutales de prix du pétrole qui ne manqueront pas de se reproduire de façon plus violente dans l’avenir. le gouvernement inventa le salaire payé par la destruction de l’environnement : on replonge en plein XIXe siècle ! La suite est connue. Car la compétitivité à long terme de nos entreprises peut être au contraire renforcée par une taxation progressive les conduisant à investir dans de nouvelles technologies. Dans le cadre de la création d’un impôt citoyen sur le revenu fusionnant l’IR et la CSG dans un grand impôt progressif. Une taxe carbone ambitieuse peut en effet s’inscrire dans la refonte profonde de la fiscalité. C’est elle qui indique qu’il est indispensable d’adapter son comportement et rentable de réaliser des investissements permettant d’économiser l’énergie ou d’utiliser des énergies propres. Car cette réforme permet de réduire fortement l’imposition des plus modestes qui paient l’équivalent de plus d’un mois de salaire via la CSG. « N’aurions-nous pas beaucoup à gagner à repenser profondément nos prélèvements obligatoires plutôt que de traiter séparément une partie des problèmes posés par le climat ? ». l’argument n’est pas crédible à long terme pour une taxe qui augmente progressivement sur une très longue période. Comme le remarque le rapport Rocard. En devenant de moins en moins dépendantes des énergies fossiles. une contribution climat-énergie efficace. peut être mise en . 108 euros aujourd’hui). Refusant de s’engager dans une discussion avec les entreprises soumises aux quotas. trop peu redistributif et trop peu écologique. Autant un choc Inscrire la fiscalité écologique dans une réforme ambitieuse de la fiscalité globale Le chantier d’une vraie fiscalité écologique devra être repris par la gauche. une contribution ambitieuse peut naturellement trouver sa place. l’argument n’est pas crédible à long terme pour une taxe qui augmente progressivement sur une très longue période. 67 brutal de prix peut avoir des effets négatifs sur la profitabilité et la compétitivité. car elle n’incite pas à l’innovation. autant une hausse régulière qui incite à l’innovation a des effets favorables sur la croissance. Il est pourtant tout à fait possible d’inscrire l’évolution pluriannuelle d’une taxe dans la loi de finances. englobant l’électricité et augmentant progressivement. le gouvernement abandonna la taxe carbone au lendemain des régionales au motif qu’il fallait attendre une taxe aux frontières avant. Comme si la concurrence internationale n’était pas déjà là quand le projet était annoncé en septembre 2009 ! En outre. C’est ce que fit la Suède lorsqu’elle mit en place une taxe carbone (27 euros en 1991. Aucune garantie n’avait été donnée sur l’évolution à venir de la taxe carbone gouvernementale. La prévisibilité dans l’évolution du prix du carbone et donc la progression du montant de la taxe est cruciale. L’histoire montre à travers de nombreux exemples – le « Dutch Disease4 » notamment – que la disponibilité de ressources naturelles à bas prix est rarement un facteur de compétitivité à long terme. qui est la logique d’un double dividende incitant à économiser l’énergie et à utiliser plus de travail. Elle seule peut répondre à l’urgence écologique et à l’urgence sociale en corrigeant simultanément les deux défauts de notre système fiscal.Le Dossier Refusant de s’engager dans une discussion avec les entreprises soumises aux quotas. Comme si la concurrence internationale n’était pas déjà là quand le projet était annoncé en septembre 2009 ! En outre. Car la compétitivité à long terme de nos entreprises peut être au contraire renforcée par une taxation progressive les conduisant à investir dans de nouvelles technologies. Dans cette réforme d’ensemble. commençant à 32 euros.

dont le budget est plus dépendant du prix de l’énergie. une demi-mesure et une occasion ratée ». Fondation Jean Jaurès. en référence aux conséquences de la découverte de gaz en Hollande en mer du Nord dans les années soixante. 1. Cette partie et les paragraphes qui suivent s’inspirent de la tribune d’Aurélie Filippetti et Pierre-Alain Muet. Article cité.68 place et compensée par une « prime pour l’environnement » plus élevée pour les ménages modestes et moyens. Voilà quelle pourrait être la réforme fiscale d’un projet de la gauche réellement adapté au défi écologique et à une conjoncture qui restera Bâtir une fiscalité écologique efficace marquée dans les années à venir par la faiblesse du pouvoir d’achat. avril 2010. Le Monde. Cet article s’appuie largement sur un chapitre de notre ouvrage Une fiscalité au service d’une croissance durable. 2. L’histoire avortée de la taxe carbone montre à quel point l’impératif écologique est incompatible avec la logique conservatrice. On désigne ainsi la désindustrialisation fréquemment engendrée par la découverte de ressources naturelles. 17 septembre 2009. 4. 3. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . « Taxe carbone.4E TRIMESTRE 2010 .

des interrogations de plus en plus fortes se font jour sur le monde que nous allons léguer à nos enfants. Mais la deuxième moitié du XXe siècle a été aussi marquée par une succession de catastrophes technologiques de La deuxième moitié du XXe siècle a été marquée par une succession de catastrophes technologiques de grande ampleur. Face aux menaces sur la planète. sans parler des marées noires dévastatrices. grande ampleur. sans parler des marées noires dévastatrices. comme tout récemment dans le golfe du Mexique. Éditions Lignes de repères. cette période s’est poursuivie par les drames de Londres en 1952 du fait du smog. Les avancées dans ce domaine ont joué un rôle incontestable dans l’amélioration du niveau et de la qualité de vie. Celles-ci sont renforcées par la panne dans notre pays des systèmes d’ascension sociale. 2010 Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis N os sociétés sont marquées par une perte de confiance de plus en plus grande à l’égard de l’idée de progrès. du changement climatique à la réduction de la biodiversité en passant par l’extension des pollutions de toute nature et l’épuisement des ressources non renouvelables. de Seveso en Italie (1976). avec le sentiment que la génération suivante vivra moins bien que nous. de Bhopal en Inde (1984). de Bhopal en Inde (1984). avec des milliers de morts et des conséquences écologiques très graves. avec des milliers de morts et des conséquences écologiques très graves. de Tchernobyl en 1986. Inaugurée par le bombardement nucléaire d’Hiroshima. comme Le XXe et le XXIe siècle sont ceux des utopies technologiques. . cette période s’est poursuivie par les drames de Londres en 1952 du fait du smog. Paris. dont une des plus symboliques est la conquête spatiale. de Tchernobyl en 1986. de Seveso en Italie (1976).Géraud Guibert est animateur du pôle écologique du PS et auteur de Tous écolos… et alors. Inaugurée par le bombardement nucléaire d’Hiroshima.

et se réduisent souvent. À l’origine de la création de cette communauté composée de plusieurs milliers de scientifiques. Il est important que le débat scientifique. constitueraient une grave régression. Les premières mises en cause significatives des « dégâts du progrès » ont d’abord pour origine les rangs des scientifiques eux-mêmes. sociale et écologique. avec des risques à long terme mal connus. pour le diagnostic et les solutions possibles. l’objectif est de parvenir à un état des lieux et des connaissances le plus largement partagé. qui doit nécessairement faire l’objet de débats. le goût du sensationnel. au mieux. Elles sont ensuite venues des victimes. liée à ses possibles usages destructeurs. S’il y avait matière à une controverse. en pointant quelques erreurs et en mettant en avant de prétendues manipulations. Mais les choix scientifiques et leurs applications ont aussi une portée politique. mené dorénavant aux yeux de tous. s’affranchissant d’une fuite en avant envers l’innovation à tout prix. ont mis en cause ces travaux.4E TRIMESTRE 2010 tude. De ce point de vue. Le débat public. Pour plusieurs nouvelles techniques d’aujourd’hui. à des gains modestes de compétitivité. Il y a des lois mathématiques. ont mis en cause ces travaux. Quelques scientifiques. de son côté. l’hostilité de certains. la controverse qui est intervenue ces derniers mois sur l’action et les publications du groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est un exemple marquant de graves errements. afin notamment d’éclairer les décideurs et l’opinion publique. le saut technologique est important. La nécessité d’un débat scientifique rigoureux L’apport de la science dans la connaissance des phénomènes est primordial. a permis de mieux mesurer les effets sanitaires à long terme de faibles doses de pollution. Le chemin de fer a rencontré à ses débuts. Quelques scientifiques. le plus souvent spécialistes d’autres disciplines que le climat. a considérablement accru ses possibles effets destructeurs. Mais c’est le contraire qui s’est passé. avec des systèmes de plus en plus complexes. physiques et technologiques établies et démontrées. de pesticides ou des produits chimiques. les approximations. alors que leurs avantages sont limités. a existé de tout temps. dans les années 1830. De plus en plus d’avancées économiques et technologiques ont parallèlement été perçues comme n’apportant plus de progrès décisifs. la gauche doit définir une nouvelle conception du progrès. La controverse qui est intervenue ces dernier mois sur l’action et les publications du groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est un exemple marquant de graves errements. elle aurait dû avoir lieu en respectant les . Le scepticisme et le relativisme de principe.70 Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis tout récemment dans le golfe du Mexique. comme souvent. La mondialisation libérale a interconnecté les systèmes de production et donc facilité la propagation des risques. avec des processus de décision plus démocratiques. de radioactivité. le poids des lobbies. le plus souvent spécialistes d’autres disciplines que le climat. où tout ne serait qu’incertiLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . L’amélioration des connaissances. par exemple les OGM. S’il y avait matière à une controverse. en pointant quelques erreurs et en mettant en avant de prétendues manipulations. en coulisse. Depuis quelques décennies. l’évolution technique. La science est en permanence interpellée. elle aurait dû avoir lieu en respectant les principes de l’évaluation scientifique. en matière d’écologie comme sur bon nombre de sujets. voire même suffisants. L’ambiguïté de la science. mais ses avantages ont rapidement convaincu par rapport aux inconvénients. Les travailleurs sont exposés aux conséquences sanitaires d’un « progrès » mal maîtrisé et aux cadences imposées par le productivisme. Face à cette nouvelle donne. a été marqué par les outrances. et garantissant une orientation de la recherche conforme à l’intérêt général. et que les choix s’effectuent sur la base de protocoles rigoureux. et.

Le Dossier principes de l’évaluation scientifique. a été marqué par les outrances. il ne revient pas aux citoyens d’arbitrer les controverses. À partir du moment où les thèses du GIEC ne sont pas scientifiquement réfutées. le goût du sensationnel. à une forme de Certaines techniques finissent par envahir tout l’horizon des fins en se donnant à elles-mêmes leurs propres lois. on a donné la même importance à deux avis contradictoires. la déshumanisation des nouvelles galères que constituent les centres d’appel en matière de qualité de la vie au travail. la déshumanisation des nouvelles galères que constituent les centres d’appel en matière de qualité de la vie au travail. Leur seul objectif semble être de développer et d’entretenir un scepticisme de principe qui s’oppose aux travaux de l’immense majorité de leurs collègues. sa culture. Le débat public. 71 fuite en avant. Dans plusieurs civilisations. avec des conséquences négatives très importantes. les approximations. comme souvent. Même s’il n’y avait qu’une chance réduite que le réchauffement climatique soit d’origine humaine. que ce soit dans les dérives du clonage. ou des dégâts sur l’environnement et la santé des émissions de produits chimiques. S’agissant de problèmes scientifiques. Nulle trace. Du coup. Depuis cette époque. que ce soit dans les dérives du clonage. chimie. Mais c’est le contraire qui s’est passé. on assiste. avec des conséquences négatives très importantes. il n’y a aucune fatalité à ce que les applications des découvertes soient mises en œuvre dans une société. en coulisse. que personne ne nie vraiment. mais cellesci ne doivent pas paralyser l’action. Celui qui va au travail en voiture et est régulièrement pris dans les embouteillages souffre. pétrole). l’enjeu de l’emballement climatique dans la deuxième moitié de ce siècle est trop grave pour que nous puissions le négliger. La science laisse toujours une part d’incertitudes. L’innovation est devenue le moteur principal de la création de richesses et est érigée comme valeur en soi. Des utilisations de la technique génèrent des excès qui finissent par asservir plus que libérer. ou des dégâts sur l’environnement et la santé des émissions de produits chimiques. la montée de l’obésité due à l’alimentation industrielle. le poids des lobbies. d’une procédure de validation des arguments des climato-sceptiques. Ceux-ci sont en vérité bien incapables de démontrer de manière rigoureuse leur thèse selon laquelle le réchauffement du climat. comme dans toutes les revues scientifiques. La technique a désormais pris une logique propre. la sauvegarde d’un environnement qui est nécessaire à sa survie. et. Le but ultime doit rester l’homme. la seule attitude responsable est de prendre la mesure des risques pris pour nos sociétés et d’en tirer les conséquences. à définir sur la base d’un débat démocratique le plus large possible. Contrairement à ce qu’on estime parfois. sans prendre en compte leur véritable crédibilité. mais il n’a souvent pas le choix. de fait. L’application des innovations dans le débat démocratique Ce n’est que lors de la seconde révolution technologique (électricité. ses besoins. il est prisonnier des choix d’organisation qu’a permis la généralisation des véhicules individuels. ne serait pas dû à l’action de l’homme. la montée de l’obésité due à l’alimentation industrielle. que l’idée de progrès croise celle d’innovation. . ce qui est évidemment bien au-delà de leurs moyens. des techniques existantes ne se sont pas développées. Certaines techniques finissent par envahir tout l’horizon des fins en se donnant à elles-mêmes leurs propres lois. Au centre du débat figure la relation entre le progrès et l’innovation. vers la fin du XIXe siècle. et qu’elle est assimilée au développement économique et à la maximisation de la production de biens et services marchands. Compter sur le développement techno-économique sans réfléchir à ses finalités a toutes les chances d’aboutir à une impasse.

Encore faut-il disposer de procédures claires pour trancher. mais oblige au contraire le pouvoir politique à agir de manière rationnelle. le seul problème étant de définir l’étendue et les modalités de la vaccination et donc LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Il recommande seulement d’accentuer l’effort de recherche. est une avancée considérable : il s’agit d’anticiper le risque sur la base d’une analyse globale et à long terme. Il n’est pas synonyme d’immobilisme. il est régulièrement l’objet de violentes attaques. Il n’est pas synonyme d’immobilisme. depuis une trentaine d’années. Le troisième âge. Le rôle majeur du principe de précaution Dans ce cadre. Elle cristallise pourtant dans notre pays de vifs débats. l’essentiel des recherches porte sur . et de la comparer aux bénéfices attendus. et en France à l’article 5 de la Charte de l’environnement intégrée en 2005 dans la Constitution1. Dans le cas de la grippe A (H1N1). de plus ou moins bonne foi. Alors que la population n’y trouve souvent rien à redire. sur des bases peu réfléchies et non convaincantes. qui s’ouvre devant nous. en particulier d’économistes et de patrons. Il ne s’applique qu’à l’environnement et non à la santé. mais oblige au contraire le pouvoir politique à agir de manière rationnelle. afin d’agir par la recherche pour le minimiser. de reconnaître le long terme comme facteur de décision et de mettre en place des procédures rationnelles et démocratiques d’évaluation. a été d’évaluer les risques par des essais sur l’animal ou sur l’homme. Elle figure dans de nombreux textes internationaux. selon des formes nouvelles. y compris dans un contexte où les avis des experts peuvent être opposés ou contrastés. Sur les OGM. ou au contraire une intervention massive pour éviter tout risque. l’application du principe de précaution est décisive. l’arbre cache la forêt. il y a eu le premier âge. le principe de précaution ne suppose pas obligatoirement un moratoire. ni les carences de l’État dans certaines affaires comme l’amiante. on en a vu les dégâts à de nombreuses reprises. son évocation a par exemple été largement abusive2.72 Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis comme en Chine le piston ou l’usage militaire de la poudre. accessibles au plus grand nombre. une prévention adaptée. Ce principe n’a pourtant inventé ni la mondialisation des drames. avec un virus parfaitement identifié. il ne suppose pas obligatoirement un moratoire. où. la mode est chez les décideurs de dénigrer ce principe de manière systématique. C’est pourquoi les usages des fruits de la recherche scientifique doivent faire l’objet d’un véritable débat démocratique. Il recommande seulement d’accentuer l’effort de recherche. Cette nouvelle approche rend nécessaire un effort scientifique majeur en ces domaines. y compris dans un contexte où les avis des experts peuvent être opposés ou contrastés. soit l’acceptation béate qui l’emporte. trop souvent. Il serait le symbole des peurs et des carences de la société face aux innovations et constituerait de ce fait un obstacle au développement. Le deuxième âge. Le vrai problème du principe de précaution est son utilisation à tort et à travers et en n’importe quelle circonstance. Sa définition est pourtant claire. Nul n’accepte plus logiquement que les décideurs prennent inutilement des risques vitaux au possible détriment d’autrui. ou au contraire une intervention massive pour éviter tout risque. et uniquement dans un contexte d’incertitude scientifique. Dans la gestion des risques par nos sociétés. Sinon c’est soit le moratoire.4E TRIMESTRE 2010 Contrairement aux idées reçues. par exemple. afin de calculer la probabilité de conséquences négatives. où on agissait que lorsqu’on avait une certitude du caractère nocif d’un produit . de reconnaître le long terme comme facteur de décision et de mettre en place des procédures rationnelles et démocratiques d’évaluation. Du fait de son statut emblématique. ni l’urgence de s’attaquer à des sujets majeurs comme la crise climatique et la réduction de la biodiversité. Contrairement aux idées reçues.

Les agrocarburants de première génération. Il ne faudrait pas que ce train. C’est ce qu’on veut nous faire croire de nombreux côtés. La voiture électrique peut être utile. n’est pourtant pas la réponse à tout. Des agrocarburants à la voiture électrique en passant par la séquestration du carbone. un accroissement très rapide du nombre de cancers.Le Dossier l’efficacité de telle ou telle application ou variété. Même avec du nucléaire. la récupération de la pluie. Dans l’éco-industrie. Celles présentées comme propres sont loin de toujours l’être. elle a besoin… d’électricité. Nos sociétés connaissent pourtant. finisse par avancer tout seul dans des conditions qui l’amènent à négliger le sort des voyageurs ! . les modes successives et les solutions miracles s’enchaînent. que les progrès du dépistage et le vieillissement de la population ne suffisent pas à expliquer. il faudrait. les terres qu’ils occupent font concurrence à la production alimentaire. ou pétrole-moteur à explosion du XXe siècle. Pour les diverses atteintes à l’environnement. censés supprimer la pollution atmosphérique des moteurs diesel. La puissance potentielle de technologies inépuisables est immense. et monopolisent les débats. À l’échelle de la planète. Nul besoin de modifier les structures socio-économiques. des progrès technologiques importants sont à portée de main pour les énergies renouvelables. à elle seule. pourtant présentés en leur temps comme la solution miracle. de nouveaux procédés de gestion des déchets. qui ne semble plus avoir de conducteur. les changements de comportement étant le seul complément nécessaire. pour éviter toute émission supplémentaire de CO2. laissent néanmoins passer le dioxyde d’azote. Les technologies dites « vertes » comportent des inconvénients et des risques y compris sur le plan écologique. Ceci gêne ceux qui considèrent que la seule chose importante est de laisser le plus librement possible les entreprises développer leurs affaires et faire du profit. la pointe de consommation étant couverte par des centrales thermiques. Pour fonctionner. Les filtres à particules. par exemple l’utilisation du soleil comme source d’énergie. 73 L’innovation. dont la production entraîne des émissions de gaz carbonique lorsqu’elle est produite avec des énergies fossiles. La seule issue serait d’accélérer l’émergence d’un salut technique. ce qui est très généralement le cas dans le monde. ne recharger les batteries qu’en période creuse. jouer le rôle du couple charbon-machine à vapeur du XIXe siècle. d’assainissement de l’eau et de l’air sont en train d’apparaître. L’amélioration des procédés d’efficacité énergétique n’en est qu’à ces débuts. leurs conséquences sanitaires restent très peu étudiées. alors que la population mondiale devrait s’accroître de deux milliards de personnes dans les prochaines décennies et que plusieurs centaines de millions de personnes souffrent de sous- La science pour sauver la planète ? Il serait idiot d’être critique sur les applications scientifiques alors qu’elles constituent la solution à la crise écologique. comme la désalinisation. Aucune technologie ne peut aujourd’hui prétendre. Il est vrai qu’une telle démarche oblige à reconnaître que la création de nouveaux produits n’est pas forcément en soi une bonne chose lorsqu’elle ne correspond pas à de vrais besoins. Il est vrai que l’écologie est une formidable promesse de prospérité pour notre recherche. Tous les domaines d’activité sont concernés. ont un bilan écologique plus qu’incertain par rapport au pétrole. de la rosée et des eaux usées. également nocif pour la santé. et non sur leurs effets potentiels sur la santé ou l’environnement. L’image s’est généralisée d’un progrès technique linéaire. selon l’expression du « train du progrès ». par exemple. mais est loin d’être la panacée. potentiellement utile. Tout ne se résume pas dans une course à la compétitivité technologique où il faudrait « faire vert » pour prendre de l’avance sur les autres dans la compétition mondiale.

La généralisation de la voiture individuelle a permis l’étalement de l’urbanisation sur le territoire qui pose tant de problèmes écologiques. Contrairement à ce qui est répété à tort et à travers. Il ne faudrait pas que ce train. les autorités publiques veillent. que l’ingéniosité des hommes permettra au fil du temps de mieux vivre. à elle seule. au nom d’une foi sans discernement dans la science qui ne rassure plus personne. La technique peut contribuer à repousser les limites. bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques. Les limites d’un scientisme mal digéré sont ainsi évidentes. Tout ne se résume pas dans une course à la compétitivité technologique où il faudrait « faire vert » pour prendre de l’avance sur les autres dans la compétition mondiale. elle ne peut permettre de s’en affranchir. jouer le rôle du couple charbon-machine à vapeur du XIXe siècle. Quant aux ampoules basse consommation. et dans leurs domaines d’attribution. d’améliorer notre condition humaine. ou pétrole-moteur à explosion du XXe siècle. 2. « Lorsque la réalisation d’un dommage. si l’on n’y prend garde. elles permettent de substantielles économies d’électricité. L’image s’est généralisée d’un progrès technique linéaire. sous des formes renouvelées. en particulier par la ministre chargée de la Santé. La mise en culture à grande échelle des OGM existant aujourd’hui rendrait les agriculteurs dépendant des firmes semencières multinationales. mettre en cause l’idée d’amélioration des connaissances scientifiques. Elle est même en train de menacer l’espoir. L’important est l’organisation sociale qui définit les conditions de leur mise en œuvre. mais à condition qu’elle associe pleinement le citoyen aux choix. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ». ce pessimisme ne peut que s’accroître si notre société se refuse à débattre des conditions de mise en œuvre des innovations. qui ne semble plus avoir de conducteur. à elle seule. mais utilisent du mercure qui peut être dangereux et qui doit être récupéré et recyclé. Aucune technologie ne peut aujourd’hui prétendre. 1. bien humain. Le plus grave est que l’interrogation légitime sur le contenu du progrès pourrait. de progresser. La technologie ne constitue pas. Contrairement à ce que prétendent les idolâtres du progrès technique. selon l’expression du « train du progrès ». par application du principe de précaution. Seule la démocratie peut permettre de trancher. pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement.4E TRIMESTRE 2010 . une solution à la crise écologique.74 Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis nutrition. finisse par avancer tout seul dans des conditions qui l’amènent à négliger le sort des voyageurs ! Le problème est moins dans la nature de la technique elle-même que dans ses conditions d’utilisation.

les droits de l’Homme. Subitement. tout s’éclairerait… La corrélation entre injustice sociale et fragilité environnementale relèverait ainsi de l’évidence. la gauche issue du mouvement socialiste tient les enjeux environnementaux pour des perturbateurs de l’égalité sociale et que les partis issus du mouvement écologiste ont un sentiment un peu similaire en miroir ? Comment la gauche doit-elle aujourd’hui réviser et adapter ses fondamentaux. répartition des richesses et développement partagé. la machine à vapeur. nous ayons à réfléchir à des thèmes comme « désastres environnementaux et inégalités sociales » ou encore « accès aux ressources naturelles et pauvreté ». globalement. montre aussi la limite de l’idolâtrie et relativise la croyance selon laquelle la science aurait toujours réponse à ses propres errements. l’exemple de la prolifération de « l’herbe à cochon ». . Le progrès englobe tout à la fois. la laïcité. Le progrès scientifique et technologique soigne et rend plus libre. résistante à l’herbicide Roundup de Monsanto qui laisse les fermiers américains totalement désarmés. Elle clive l’histoire de la pensée politique entre « le camp du progrès » et les conservateurs. la chimie agricole permet de nourrir un plus grand nombre d’individus. D’où viennent alors que. le nucléaire et les pesticides.Laurence Rossignol est secrétaire nationale du Parti socialiste à l’environnement et au développement durable Défis environnementaux et justice sociale nversons le sujet qui nous ait donné. internationalisme. Darwin. La machine émancipe l’homme du travail et allège sa peine. C’est objectivement vrai. Cependant. pour opposer à un système prédateur une nouvelle vision du monde ? I La foi dans le progrès scientifique et technologique La lutte contre l’obscurantisme catholique est à la racine de la pensée des révolutionnaires de 1789 et structure les républicains. et imaginons qu’au lieu de devoir traiter de l’incertaine articulation entre justice sociale et enjeux écologiques. l’instruction publique.

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Défis environnementaux et justice sociale

La concurrence entre nature et salariat
Le capitalisme industriel s’est historiquement constitué, entre autres, sur l’appropriation des ressources naturelles. Sa propension naturelle était de tout accaparer : les matières premières, les ressources énergétiques et la force de travail des hommes. Et de les accaparer pour les posséder gratuitement. Les hommes ayant contrarié ce projet en exigeant salaires, mutuelles, retraites et autres droits sociaux, le capitalisme s’est rattrapé sur la nature qui, bien qu’elle présente régulièrement ses factures, ne revendique jamais. Dès lors, les hommes, déjà bien occupés à préserver leur propre force de travail, n’ont pas élargi la solidarité jusqu’à se préoccuper de l’épuisement des ressources naturelles. La gratuité des biens de la nature a donc pu perdurer, ne posant aucune limite à un usage frénétique.

Moins les matières premières sont chères, plus la redistribution des richesses au profit du salariat est possible. Et peu importent les sols et les peuples qui les occupaient auparavant. Plus on produit, plus il y a de travail et plus la loi de l’offre et de la demande sur le marché de l’emploi est favorable aux salariés. Et depuis une cinquantaine d’années, l’injection du salaire dans les biens de consommation, achetés par ceux-là mêmes qui les produisent, fait le bonheur de la machine économique et des consommateurs. Aliénation ou intérêts de classe ? La frontière est subtile.

La pauvreté du Sud, condition de la richesse du Nord
Le colonialisme a largement contribué à la prospérité des grandes puissances industrielles et a aussi assuré à leurs habitants un niveau de vie exceptionnel. Exceptionnel comparé à celui des peuples des pays du Sud. Exceptionnel car, nous le savons désormais, insoutenable s’il était généralisé à tous les Terriens. Il est courant de dire que, si le mode de vie des pays du Nord était étendu à tous, il faudrait quatre planètes pour fournir les ressources nécessaires et absorber les émissions rejetées (12 milliards de tonnes équivalent pétrole aujourd’hui, 48 milliards si la consommation de toute la planète rejoignait celle des pays riches). Or, c’est justement le modèle dont tout le monde rêve et tout aussi clairement celui qui n’est possible que s’il est réservé à 1/6 de la population mondiale !

Le productivisme scelle l’alliance des productifs
Le capitalisme étant comme chacun le sait pétri de contradictions, les classes sociales antagoniques partagent néanmoins quelques intérêts communs.

Le capitalisme industriel s’est historiquement constitué, entre autres, sur l’appropriation des ressources naturelles. Sa propension naturelle était de tout accaparer : les matières premières, les ressources énergétiques et la force de travail des hommes. Et de les accaparer pour les posséder gratuitement. Les hommes ayant contrarié ce projet en exigeant salaires, mutuelles, retraites et autres droits sociaux, le capitalisme s’est rattrapé sur la nature qui, bien qu’elle présente régulièrement ses factures, ne revendique jamais.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010

Il pleut toujours où c’est mouillé…
Au feu ! L’humanité va disparaître. Toute l’humanité ? Ce n’est pas sûr. Mais plusieurs dizaines ou centaines de millions de gens sont menacées et 3 milliards risquent une importante dégradation de leurs conditions de vie. Ceux qui n’ont pas accès à l’eau potable, ceux qui fuient la désertification, ceux qui seront submergés par la montée

Le Dossier
L’humanité va disparaître. Toute l’humanité ? Ce n’est pas sûr. Mais plusieurs dizaines ou centaines de millions de gens sont menacées et 3 milliards risquent une importante dégradation de leurs conditions de vie. Ceux qui n’ont pas accès à l’eau potable, ceux qui fuient la désertification, ceux qui seront submergés par la montée des océans, ceux qui vivaient de la pêche et des cultures vivrières, les victimes de la sécheresse et de ses incendies, des pluies diluviennes et de leurs destructions.

77 produire moins et plus cher pour relever les défis environnementaux. Le compromis n’est pas simple. L’ampleur des changements à réaliser dans un délai bref est aussi stimulante qu’elle peut être décourageante.

La courbe ascendante des températures
L’ensemble de nos activités humaines et économiques génère un volume annuel d’émissions de CO2 qui serait, selon les spécialistes, déjà deux fois supérieur à ce que les écosystèmes sont capables d’absorber. Sous l’effet de l’accroissement démographique, de l’accès au développement de pays d’Asie et d’Amérique latine et du maintien d’une légère croissance des pays du Nord, la demande d’énergie primaire est sur une trajectoire de doublement d’ici à 2050. 80 % de l’énergie mondiale produite provient de combustibles fossiles. Malgré les gains technologiques, les émissions de C02 vont suivre la courbe. Et la hausse des températures reflétera la même progression. Les scientifiques ont fixé à 2 °C (par rapport à l’ère pré-industrielle), la hausse des températures supportable. Selon le GIEC, si nous stabilisions immédiatement notre volume d’émissions au niveau actuel, nous subirions, néanmoins, 3 °C de réchauffement climatique. L’alternative est rugueuse : soit nous encaissons une hausse des températures supérieure à 2 °C et les conséquences qui s’en suivront, soit nous réduisons d’au moins 50 % nos émissions de CO2 au cours des quarante années à venir, ce qui limitera le réchauffement.

des océans, ceux qui vivaient de la pêche et des cultures vivrières, les victimes de la sécheresse et de ses incendies, des pluies diluviennes et de leurs destructions. Coluche chantait : « misère ! misère ! c’est toujours sur les pauvres gens que tu t’acharnes obstinément ». On pourrait en dire autant des catastrophes climatiques. S’en accommoder, c’est renoncer à tout idéal de justice sociale et passer pour pertes et profits une partie de l’humanité.

La crise écologique, stade ultime du capitalisme…
Certes, le stade ultime du capitalisme a déjà été diagnostiqué maintes fois ! Mais dans sa forme globalisée, financiarisée et hyperconsumériste, a émergé une tension nouvelle. L’expansion continue du marché mondial est indispensable aux pays industrialisés et voulue par les pays émergents. Elle fait consensus entre toutes les Nations. Mais en l’état des biens proposés, de leurs modes de production et de circulation, elle nous expose à de graves dangers environnementaux. De surcroît, la raréfaction des ressources naturelles menace de relever les coûts de production à un niveau de prix inaccessible pour une grande partie de la planète. Il faut produire beaucoup et pas cher pour poursuivre l’extension mondiale du marché. Il faudrait

Droit au développement et défi climatique
La question climatique nous confronte, pour la première fois, à une question politique planétaire qui n’a pas de solution nationale et place tous les États dans une situation nouvelle d’interdépendance. Le CO2 émis en tout point de la planète

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La question climatique nous confronte, pour la première fois, à une question politique planétaire qui n’a pas de solution nationale et place tous les États dans une situation nouvelle d’interdépendance. Le CO2 émis en tout point de la planète contribue au réchauffement global. La preuve en est que les pays riches sont d’ores et déjà responsables de 75 % des dérèglements, mais que l’essentiel des dégâts survient à des dizaines de milliers de kilomètres des lieux d’émission.

Défis environnementaux et justice sociale

contribue au réchauffement global. La preuve en est que les pays riches sont d’ores et déjà responsables de 75 % des dérèglements, mais que l’essentiel des dégâts survient à des dizaines de milliers de kilomètres des lieux d’émission. En imaginant même une approche strictement cynique et dépourvue de compassion des pays riches, leur besoin de conquérir de nouveaux marchés et de transformer le plus grand nombre d’êtres humains en consommateurs standardisés fait du développement d’un grand nombre de pays qui en étaient jusqu’à présent exclus, un impératif économique. S’il n’était pas pensé, organisé et maîtrisé, le monde s’exposerait à des tensions fortes et à une compétition économique entre les Nations dont le climat, l’environnement et les habitants des zones les plus fragiles seraient victimes.

gents, mais ne donneraient aucune perspective aux Pays les moins avancés. La combinaison développement/urgence climatique est une des causes de l’échec du sommet de Copenhague et demeure un sujet majeur des prochaines conférences internationales. Combien les pays riches seraient-ils prêts à mettre sur la table, fast starts, transferts et coopérations technologiques, pour soutenir dans le reste du monde un développement fondé sur une croissance décarbonée ? Et parallèlement, quels efforts consentiraient-ils eux-mêmes pour justifier ceux des pays du Sud ? Aux deux questions, les pays du Sud et les émergents ont répondu « pas assez » ! En l’absence d’accord multilatéral, les émissions de CO2 continuent de filer, aucun modèle alternatif de croissance n’émerge et les inégalités planétaires s’enkystent. Relever les défis environnementaux est donc, d’abord et avant tout, une affaire de justice sociale, de partage des richesses naturelles et produites et d’accompagnement des pays du Sud vers un développement différent.

L’initiative Yasuni-ITT1
L’urgence écologique justifie une coreponsabilité des usagers de la planète sur la protection des biens communs que sont les océans, les pôles, la biodiversité, les forêts ou l’air. Elle pose des ques-

Quelle croissance pour le Sud ?
Le débat climatique recèle au moins deux scénarii injustes et inacceptables pour les pays pauvres : l’un qui consisterait à leur demander de rester pauvres pour sauver le climat détraqué par les riches, l’autre qui organiserait leur développement autour des délocalisations des activités polluantes des pays riches sur leurs territoires. « Le Sud » ne qualifiant plus un bloc homogène, ces scénarii feraient probablement la richesse des oligarchies des pays émerLA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010

Le débat climatique recèle au moins deux scénarii injustes et inacceptables pour les pays pauvres : l’un qui consisterait à leur demander de rester pauvres pour sauver le climat détraqué par les riches, l’autre qui organiserait leur développement autour des délocalisations des activités polluantes des pays riches sur leurs territoires. « Le Sud » ne qualifiant plus un bloc homogène, ces scenarii feraient probablement la richesse des oligarchies des pays émergents, mais ne donneraient aucune perspective aux Pays les moins avancés.

par personne et par an. ce que les États-Unis. La répartition équitable ne pourra se faire sans une Organisation mondiale de l’environnement dotée de pouvoirs contraignants et capable de planifier les croissances différenciées et des croissances sélectives. Unir le camp des régulateurs mondiaux du climat et du développement est l’enjeu du mouvement socialiste international. Comme hier. Pour limiter les dérèglements climatiques. accepter. arbres…) et l’économie de 410 millions de tonnes de C02 dans l’atmosphère. avec Le socialisme. Il fait valoir la présence de deux peuples indigènes. à la communauté internationale.4 tonne/an/habitant. par exemple ne veulent. la préservation de la biodiversité qui en résulterait (des centaines d’espèces d’insectes. le volume d’émission moyen devrait se situer autour d’une demi-tonne. le volume d’émission devra croître et pour d’autres. nationalisée en 1946. ce n’est plus les Soviets mais toujours l’électricité… de préférence nucléaire En France. l’internationalisme bute sur la capacité des peuples à dépasser leurs intérêts nationaux. après un siècle d’usage sans limite des pays industrialisés. le progrès tech- . Mais elle illustre des problématiques qui se poseront au cours des décennies à venir : combien serons-nous prêts à prélever sur les richesses produites pour réparer et prévenir les désastres environnementaux ? Selon quelle clef de répartition s’établiront les contributions et comment les pays riches acquitteront « leur dette écologique » à l’égard des autres pays ? Estil moral de donner un prix à la préservation des ressources ? Où s’arrête la coreponsabilité et où commence le chantage ? 79 Pour certains. une population de 6 milliards d’êtres humains. dont le quart du PIB provient déjà de l’exploitation de pétrole a encore des gisements inexploités. reptiles. La transition environnementale est d’abord énergétique La justice sociale exige que chaque habitant de la planète soit doté du même potentiel de développement. EDF incarne tout à la fois la propriété collective de l’énergie. et sous la parcelle la plus sauvage d’une des plus grandes réserves mondiales de la biosphère. d’aucune façon. Cette initiative originale a reçu les soutiens du Parti socialiste et de nombreux pays. exacerbés par la compétition économique. d’aucune façon. en échange. soit 1/5 des émissions d’un Français et 7 % des émissions d’un Américain. accepter. bastion syndical. fondé à interdire aux autres de profiter des richesses qu’ils possèdent. ce que les États-Unis. au motif que leur exploitation serait préjudiciable au climat ? L’Équateur. le volume d’émission devra croître et pour d’autres.Le Dossier tions nouvelles : peut-on aller jusqu’à l’épuisement des ressources et continuer de développer des activités polluantes ? Mais est-on. Dans le parc national Yasuni. Les pays les moins développés et particulièrement l’Afrique subsaharienne émettent en moyenne 0. Inscrite dans le programme du CNR (Conseil national de la Résistance). Le gouvernement équatorien propose de ne pas l’exploiter et demande. une contribution à hauteur de 50 % de la manne financière qu’il en tirerait. au milieu du siècle. oiseaux. l’énergie en étant un des principaux facteurs. La répartition équitable ne pourra se faire sans une Organisation mondiale de l’environnement dotée de pouvoirs contraignants et capable de planifier les croissances différenciées et des croissances sélectives. par exemple ne veulent. il devra baisser drastiquement. Pour certains. Arrivera-t-elle à son terme ? Est-elle reproductible ? Rien n’est écrit. il devra baisser drastiquement. un gisement en capacité de produire 850 millions de barils de pétrole brut a été découvert. il est difficile de parler d’énergie sans évoquer EDF.

En Grande-Bretagne. La part des dépenses énergétiques des 20 % les plus pauvres est 2. réduire les pesticides. La précarité énergétique assèche les fonds sociaux des CAF qui viennent en aide aux familles qui ne peuvent se chauffer. Cependant les défis environnementaux ont la particularité de se fonder sur une indispensable limitation de l’offre. En Grande-Bretagne. tous ces indicateurs sont d’ailleurs intégrés dans la définition de la précarité énergétique. nos 58 réacteurs. Nous avons. en développant et en soutenant la recherche et l’investissement dans « les technologies vertes ». les emplois et le faible prix du kWh. Le gaspillage énergétique pénalise les plus fragiles La part des dépenses d’énergie dans le budget des Français varie de façon importante selon « leur lieu de résidence et leurs revenus ». conserver nos modes de vie en l’état et confine la réflexion sur l’offre en faisant l’économie d’un débat sur la demande.80 nologique et l’égalité d’accès des usagers. altère l’image de soi et isole. Il nous faut réduire notre consommation globale d’énergie. La précarité énergétique est un facteur LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Elle fonde pourtant l’idée que nous pourrions. mal isolés et pourvus de chauffage électrique. sans doute. et nous avons là un très beau consensus national. au début de notre propos. dans des conditions dangereuses. Dans certains immeubles collectifs HLM. les locataires installent des compléments de chauffage au fuel. Est-ce un hasard si l’expression la plus communément admise pour caricaturer l’écologie est celle du « retour à la bougie » ? Défis environnementaux et justice sociale L’étalement urbain et le rêve pavillonnaire ont généré des dépenses fuel/essence qui pèsent de plus en plus lourd dans les budgets des familles et les exposent à une grande fragilité au moindre choc pétrolier. fait un détour par la foi dans la technoscience qui a pu paraître hors propos au lecteur. altère l’image de soi et isole. Le tout électrique des années soixante-dix dans des bâtiments dépourvus de toute efficacité énergétique continue d’appauvrir des familles. Dans un pays où laisser la lumière allumée est quasiment un geste patriotique. . réduire nos émissions de carbone.5 fois plus élevée que celle des 20 % les plus riches. l’enthousiasme très modéré de la gauche française pour le concept de sobriété énergétique toujours soupçonné de relents de rationnement ou de régression. Faire le deuil de l’abondance à bas prix Face à un constat d’inégalité d’accès à un bien essentiel. réduire nos déplacements individuels. 3.4E TRIMESTRE 2010 important de la précarité globale : elle détériore les conditions sanitaires.4 millions de familles consacrent plus de 10 % de leur budget à leurs dépenses de chauffage. explique l’Ademe. Elle a crû de 10 à 15 % dans le revenu des ménages les plus pauvres entre 2001 et 2008. tous ces indicateurs sont d’ailleurs intégrés dans la définition de la précarité énergétique. réduire la consommation de marchandises dont le faible prix est dû à de bas coûts salariaux et de transports. Ainsi s’explique. nous sommes habitués à rechercher les moyens de garantir l’abondance à bas prix. réduire l’étalement urbain. La précarité énergétique est un facteur important de la précarité globale : elle détériore les conditions sanitaires. L’étalement urbain et le rêve pavillonnaire ont généré des dépenses fuel/essence qui pèsent de plus en plus lourd dans les budgets des familles et les exposent à une grande fragilité au moindre choc pétrolier. il n’est donc pas surprenant que la consommation électrique des ménages soit le double de celle de leurs voisins européens. réduire le volume des déchets. Ajoutons le savoir-faire spécifique d’EDF/Areva dans le nucléaire civil.

promettre le sevrage n’est pas très porteur électoralement. les inégalités sociales s’accroîtront et se superposerons aux inégalités environnementales. que ce n’est pas la somme des comportements individuels qui suffira à inverser la tendance à la détérioration de la planète. Ils attendent une vision commune. 2. un projet de civilisation crédible et lucide qui les réconcilie avec l’avenir. C’est cette crise que la social-écologie doit dénouer. les transformations qui s’en suivront.Le Dossier Partager la sobriété. Responsabilisés. 2010. L’abondance frugale. Là se situent très certainement les gisements de création d’entreprises et d’emplois de l’économie verte. Ils supposent cependant que nous fassions un choix clair en faveur de la réduction du nucléaire (y compris investissements). Ils savent.relocalisation des activités agricoles. Et surtout avec l’espoir que demain. avec raison. Ils attendent une vision commune. Responsabilisés. mais une crise entre un mode de production et son environnement. Les individus vivent. qui est en grande partie responsable du retard français . saisonnalité des produits consommés. Ce sigle renvoie au nom des trois forages d’exploration qui se trouvent dans la zone : Ishpingo-Tambococha-Tiputini de Yasuni en Équateur. la même contradiction entre l’exigence du long terme qui les conduit à faire de l’environnement une de leurs premières préoccupations et l’immédiat confort du consumérisme. À défaut. . Et surtout avec l’espoir que demain. mais qu’ils ne vivront pas plus mal et même peut-être mieux ! Les individus savent. leurs enfants ne vivront pas comme eux. Taxer l’avidité et civiliser le capitalisme devenu dangereux2 La crise écologique n’est pas une crise du rapport entre l’humanité et la nature. .réduction de nos consommations d’énergie qui proviendra pour partie des rendements nouveaux de l’efficacité énergétique et pour une autre part d’une modification des comportements . Il nous faut donc travailler et expliquer la croissance sélective et saine que nous voulons pour le pays. leurs enfants ne vivront pas comme eux. Consommer est une jouissance. que ce n’est pas la somme des comportements individuels qui suffira à inverser la tendance à la détérioration de la planète. soutien aux 81 circuits courts et à l’économie circulaire. à leur échelle. le propos politique doit être celui de la vérité. Pour conduire démocratiquement cette transition. mais pas culpabilisés. Voir Jean-Baptiste de Foucauld. et la pénurie et les décisions autoritaires tiendront lieu de régulation. mais qu’ils ne vivront pas plus mal et même peut-être mieux ! 1. un enjeu de la justice sociale Les mesures en faveur du climat et de la biodiversité dans les pays développés sont assez simples à énoncer : . un projet de civilisation crédible et lucide qui les réconcilie avec l’avenir. avec raison.transfert maximal sur les énergies renouvelables et investissements massifs dans l’efficacité énergétique. mais pas culpabilisés. . Odile Jacob.

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Seuil. mais que quand l’humanité se rendrait compte de la gravité de la situation. Celui-ci est le phénomène le mieux connu du grand public. vive la démocratie. Un autre importe presque autant : l’érosion de la biodiversité. Jusqu’à présent. Les climatologues nous disent qu’il est possible qu’on atteigne un seuil tel que le système climatique dérape vers un désordre irréversible. le réchauffement pourrait accélérer la fonte du pergélisol. depuis que les bipèdes arpentent la planète. Paris. Troisième volet peut-être moins sensible ou moins bien . Le premier d’entre eux est l’inquiétude nouvelle des climatologues : ils raisonnent depuis quelques années sur l’hypothèse d’une irréversibilité possible du changement climatique. il serait possible de revenir en arrière et de retrouver l’équilibre climatique. il ne constitue cependant qu’un volet de la crise globale. pour désigner la disparition accélérée d’espèces que notre époque expérimente. cette immense couche de terre gelée située en Sibérie et au Canada. qui de ce fait menacerait de relâcher les quantités énormes de gaz carbonique et de méthane qu’elle recèle. à se heurter aux limites de la biosphère. les océans pourraient pomper moins de gaz carbonique . Cette rencontre ne se fait pas sous le signe de l’harmonie. on pensait qu’un réchauffement graduel interviendrait. il y a soixante-cinq millions d’années. avait vu la disparition des dinosaures. mais sous celui d’une crise écologique majeure. parlent de « sixième crise d’extinction ». 2011 De l’exigence écologique à la justice sociale es trois ou quatre générations situées à la charnière du troisième millénaire sont les premières dans l’histoire de l’humanité. Plusieurs séries L d’observations nourrissent cette inquiétude : les glaciers du Groenland fondent bien plus vite que ne le prévoyaient les modélisateurs . Une deuxième observation est que la crise écologique ne se réduit pas au changement climatique. dont l’ampleur ne peut être mieux illustrée que par le fait que les spécialistes. La cinquième. Soulignons-en quelques aspects.Hervé Kempf est auteur de L’oligarchie ça suffit.

l’ensemble des océans. Le recul du taux de pauvreté. le nombre de personnes en situation de pauvreté absolue. jusqu’aux années 1970 : les patrons des entreprises considérées gagnaient environ trente-cinq fois le salaire moyen de leurs employés. reste de l’ordre de 2 milliards. et depuis lors. pour désigner la disparition accélérée d’espèces que notre époque expérimente. est des plus parlantes. L’augmentation des inégalités depuis une trentaine d’années constitue un aspect central de la crise sociale. ce n’est ni depuis aujourd’hui. Un autre importe presque autant : l’érosion de la biodiversité. Cette entrée en matière définit l’urgence politique de notre époque. De nombreuses études l’attestent. D’une part. qu’il n’est pas lieu d’analyser ici. par des polluants chimiques. Cependant. les chaînes alimentaires sont contaminées. conférences internationales. À partir des années 1980. Celui-ci est le phénomène le mieux connu du grand public. si bien que les rapports d’inégalité demeuraient stables. Comment ? Depuis une vingtaine d’années. Rachel Carson a en effet lancé l’alerte avec Printemps silencieux en 1962. De même. s’est inversé. moment où commence l’observation. ni même depuis hier que notre société a été avertie du péril. mais depuis plusieurs décennies. parlent de « sixième crise d’extinction ». De l’exigence écologique à la justice sociale synthétisé que la problématique du changement climatique : une contamination chimique généralisée de notre environnement.4E TRIMESTRE 2010 Et découvrir qu’elles sont organisées pour bloquer ces politiques nécessaires. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . D’autre part. tandis que la FAO estime à près d’un milliard le nombre d’humains insuffisamment nourris. la question écologique a pénétré avec éclat le débat public . l’enrichissement collectif permis par la hausse continue de la productivité était assez équitablement distribué entre capital et travail. et le rapport monte de façon assez Durant ce que l’on a appelé les « Trente Glorieuses ». L’une d’entre elles. continu depuis la fin des années 1940. articles scientifiques. dont deux aspects sont particulièrement troublants. c’est-àdire disposant de moins de 2 dollars par jour. est de plus en plus affaibli. Au niveau mondial. Afin d’y répondre. il ne constitue cependant qu’un volet de la crise globale. il y a soixantecinq millions d’années. Saks1 ont comparé le rapport entre le salaire gagné par les trois premiers dirigeants des cinq cents plus grandes entreprises américaines et le salaire moyen de leurs employés. dont l’ampleur ne peut être mieux illustrée que par le fait que les spécialistes. avait vu la disparition des dinosaures. il apparaît de plus en plus clairement que le plus grand écosystème de la planète. Pourquoi nos sociétés ne s’orientent-elles pas alors résolument vers les politiques qui permettraient d’éviter l’aggravation de la crise écologique ? C’est la question cruciale. La cinquième. que l’on pensait presque infini dans sa capacité de régénération. certes à des doses minimes. . s’est interrompu dans les pays occidentaux voire. dans certains cas. il faut analyser les rapports de pouvoir dans nos sociétés. Ensuite. Cet indicateur de l’évolution des inégalités reste stable des années 1940. soit par la dégradation de tel ou tel de ses écosystèmes particuliers.84 La crise écologique ne se réduit pas au changement climatique. conduite par deux économistes de Harvard et du Federal Reserve Board. dans les années 1970. un ensemble de circonstances. luttes des écologistes ont amassé une somme de connaissances confirmant sans relâche la tendance générale. Puis se produit un décrochement à partir des années 1980. Carola Frydman et Raven E. le capitalisme se caractérise par le retour de la pauvreté dans les pays riches. soit par la pollution. a conduit à un décrochage de plus en plus prononcé entre les détenteurs du capital et la masse des citoyens. le nombre de personnes en situation de précarité (légèrement audessus du seuil de pauvreté) augmente lui aussi de façon régulière.

parce que la dilapidation matérielle de l’oligarchie – elle-même en proie à la compétition ostentatoire – sert d’exemple à toute la société. sont les . qui montre ce qu’il est bien. magazines « people ». d’avions privés. films. etc. feuilletons. d’un fatras clinquant de dilapidation somptuaire. a conduit à un décrochage de plus en plus prononcé entre les détenteurs du capital et la masse des citoyens. Chacun à son niveau. sont les outils de diffusion du modèle culturel dominant. S’appuyant sur les nombreux témoignages des ethnographes de son époque. l’enrichissement collectif permis par la hausse continue de la productivité était assez équitablement distribué entre capital et travail. de résidences immenses. il constatait aussi que cette forme de rivalité symbolique s’observe 85 Que se passe-t-il dans une société très inégalitaire ? Elle génère un gaspillage énorme.Le Dossier régulière jusqu’à atteindre trois cents dans les années 2000. les individus prennent comme modèle le comportement en vigueur dans la couche sociale supérieure. si bien que la classe située au sommet définit le modèle culturel général de ce qui est prestigieux. dans la limite de ses revenus. elle n’en présente pas moins une saisissante pertinence. De surcroît. nous avons une propension à nous comparer les uns aux autres. Les Français découvrent avec Nicolas Sarkozy un exemple désolant de ce comportement tape-à-l’œil. d’éducation des enfants. Veblen constatait ensuite qu’existent le plus souvent plusieurs classes au sein de la société. de convivialité. publicité. Il est essentiel de s’intéresser à la façon concrète dont les hyper-riches utilisent leur argent. Durant ce que l’on a appelé les « Trente Glorieuses ». Que se passe-t-il dans une société très inégalitaire ? Elle génère un gaspillage énorme. toutes les sociétés produisent assez aisément la richesse nécessaire pour satisfaire leurs besoins de nourriture. et cherchons à manifester par tel ou tel trait extérieur une petite supériorité. Cette imitation se reproduit de bas en haut. il nous faut nous tourner vers le grand économiste Thorstein Veblen. Que disait Veblen ? Que la tendance à rivaliser est inhérente à la nature humaine. de logement. qu’il n’est pas lieu d’analyser ici2. Et dans chaque classe. feuilletons. poursuivaitil. cherche à acquérir les biens et les signes les plus valorisés. Pourquoi cela est-il un moteur de la crise écologique ? Pour le comprendre. publicité. films. Ces études signifient qu’une rupture majeure est intervenue dans le fonctionnement du capitalisme depuis soixante ans. Chacune d’entre elles est régie par le principe de la rivalité ostentatoire. de voyages exotiques. Celui-ci n’est plus caché comme au temps de l’austère bourgeoise protestante décrite par Max Weber : il nourrit au contraire une consommation outrancière de yachts. Médias. de ce qui en impose aux autres. un ensemble de circonstances. Veblen ne prétendait pas que la nature humaine se réduit à ce trait. de bijoux. de faire. ce qu’il est chic. magazines « people ». si bien que les rapports d’inégalité demeuraient stables. parce que la dilapidation matérielle de l’oligarchie – elle-même en proie à la compétition ostentatoire – sert d’exemple à toute la société. Tous. il ne le jugeait pas d’un point de vue moral. Chacun à son niveau. Bien oubliée aujourd’hui. cherche à acquérir les biens et les signes les plus valorisés. Résumons-la à l’extrême. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de permettre à leurs membres de se distinguer les uns des autres. La couche sociale imitée prend elle-même exemple sur celle qui est située au-dessus d’elle dans l’échelle de la fortune. il le constatait. L’oligarchie accumule revenus et patrimoine à un degré jamais vu depuis un siècle. dont la pensée était rangée par Raymond Aron au même niveau que celles de Carl von Clausewitz ou d’Alexis de Tocqueville3. de montres. elles produisent généralement une quantité de richesses bien supérieure à la satisfaction de ces besoins. À partir des années 1980. dans la limite de ses revenus. Pourtant. une différence symbolique par rapport aux personnes avec lesquelles nous vivons. dans toutes les sociétés. Médias.

Comment alors l’oligarchie bloque-t-elle les évolutions nécessaires pour prévenir l’aggravation de la crise écologique ? Directement. obésité. par ce modèle culturel de consommation qui imprègne toute la société et en définit la normalité. Mais aujourd’hui. aux RMIstes. d’or. Mais aussi indirectement. Ce qui signifie réduire la consommation matérielle globale de nos sociétés. économiques. en raison des pollutions. Arnaud Lagardère.86 outils de diffusion du modèle culturel dominant. ce n’est pas aux pauvres. etc. La proposition de baisse de la consommation matérielle peut sembler provocante dans l’atmosphère idéologique qui imprègne l’époque. Alain Minc. par les puissants leviers – politiques. Qui va réduire sa consommation matérielle ? On estime que 20 à 30 % de la population mondiale consomme 70 à 80 % des ressources tirées chaque année de la biosphère.ensuite pour que les classes moyennes constatent que la transformation des habitudes est menée équitablement . de matières radioactives. par ailleurs.. C’est donc de ces 20 à 30 % que le changement doit venir. Mais ce n’est pas non plus seulement les hyper-riches qui doivent opérer cette réduction : car même si Nicolas Sarkozy. Prévenir l’aggravation de la crise écologique. aux salariés modestes que l’on va proposer de réduire la consommation matérielle. C’est à l’ensemble des classes moyennes occidentales que doit être proposée la réduction de la consommation matérielle. et même commencer à restaurer l’environnement. médiatiques – dont elle dispose et dont elle use afin de maintenir ses privilèges. Une politique écologique implique de réduire globalement l’inégalité. Bernard Arnault. de déchets chimiques. d’eau. l’augmentation de la consommation matérielle globale n’est plus associée avec une augmentation du bien-être collectif – elle entraîne au contraire une dégradation de ce bien-être. est dans le principe assez simple : il faut que l’humanité réduise son impact sur la biosphère. Y parvenir est également en principe assez simple : cela signifie réduire nos prélèvements de minerais. ils ne sont pas assez nombreux pour que cela change suffisamment l’impact écologique collectif. Répétons-le : on ne peut cependant pas imaginer d’aller vers un tel changement si les classes moyennes voient qu’une petite partie de la population continue à se goberger avec une richesse démesurée. des peuples d’Amérique du Nord. et leur cortège d’oligarques se passent de limousines avec chauffeurs. de shopping en 4x4 à Saint-Tropez. est centrale : les classes moyennes n’accepteront pas d’aller dans la direction d’une moindre consommation matérielle si perdure la situation actuelle d’inégalité.d’abord pour changer le modèle culturel de surconsommation . Recréer le sentiment de solidarité essentiel pour parvenir à cette réorientation radicale de notre culture suppose évidemment que soit entrepris un resserrement rigoureux des inégalités – ce qui. transformerait le modèle culturel existant. de pétrole. l’augmentation de la consommation matérielle globale n’est plus associée avec une augmentation du bien-être collectif – elle entraîne au contraire une dégradation de ce bien-être. d’Europe et du Japon. On voit ici que la question de l’inégalité LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . . Une telle réduction constitue le levier essentiel pour changer la donne écologique. d’emballages. Mais aujourd’hui. Vincent Bolloré. en raison des pollutions. maladies et autres nuisances que la surconsommation provoque. et drastiquement la richesse de l’oligarchie : . Jacques Attali. et réduire nos rejets de gaz à effet de serre. embouteillages. et c’est d’une importance équivalente. obésité. Au sein de ces sociétés surdéveloppées. . bien sûr. embouteillages. de bois. si le changement nécessaire n’est pas équitablement adopté. maladies et autres nuisances que la surconsommation provoque. c’est-à-dire pour l’essentiel. Nous rebouclons maintenant avec l’écologie. de montres clinquantes. etc.4E TRIMESTRE 2010 De l’exigence écologique à la justice sociale La proposition de baisse de la consommation matérielle peut sembler provocante dans l’atmosphère idéologique qui imprègne l’époque.

Gallimard. 2007. Board of Governors of the Federal Reserve System. culture. collection Tel. de favoriser le lien social plutôt que la satisfaction individuelle. Outillée par le transfert de richesses que permettra la réduction des inégalités. Paris. « Avez-vous lu Veblen ? ». Washington. elle pourra stimuler les activités humaines socialement utiles et à faible impact écologique. VIII. Il s’agit de renouveler l’économie par l’idée de l’utilité humaine plutôt que par l’obsession de la production matérielle.enfin parce qu’il faut que la société se réapproprie la partie volée de la richesse collective pour la remettre au service de tous : d’abord aider les plus pauvres et ceux qui vont perdre des emplois dans la mutation de l’économie . 1. p. justice. il nous faut consommer moins pour répartir mieux. mais avoir autrement ou plus exactement vivre autrement. Saks. Finance and Economics Discussion Series 2007-35. Carola Frydman. Donc développer ces domaines créateurs d’emploi et très utiles : agriculture. 87 rénovation thermique. 1970. Executive Compensation : A New View from a Long-Run Perspective. éducation. et puis afin de financer les nouvelles activités qui correspondent à de vrais besoins sociaux. . 2. Théorie de la classe de loisir. santé. sortez du capitalisme. 2009. Seuil. Voir Hervé Kempf. une autre politique de l’énergie. Afin de mieux vivre ensemble plutôt que de consommer seuls. 3. et ont un impact écologique beaucoup plus faible. Raymond Aron.Le Dossier . Face à la crise écologique. une autre politique des transports… Une civilisation choisissant la réduction de la consommation matérielle verra ainsi s’ouvrir la porte d’autres politiques. Car aller vers moins de consommation matérielle et énergétique ne veut pas dire avoir moins de tout. Raven E. 1936-2005. in Thorstein Veblen. sont créatrices d’emploi. Paris. Pour sauver la planète.

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En visionnant. pourtant. Les Verts et le choix de l’alliance « à gauche » En 1974. un bref rappel des épisodes précédents est nécessaire. René Dumont évoque des thèmes qui font encore aujourd’hui la trame des revendications des partis Verts : la pollution industrielle. Car. le parti des Verts naît lors du congrès de Clichy (1984). on est frappé et de l’originalité de la démarche et de la modernité des revendications qu’exprime le candidat des écologistes. qui a pris l’initiative d’utiliser la campagne présidentielle pour populariser les thèses écologistes. Dix ans plus tard. membres notamment des « Amis de la Terre ». quelque trente-cinq ans plus tard. et une presse écologiste a commencé . Et. cette apparition précoce de l’écologie en politique.Daniel Boy est directeur de recherches au Cevipof (Sciences-Po) La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui P our apprécier la situation politique du mouvement écologiste aujourd’hui. c’est un petit groupe de militants de l’environnement. aucun parti ne se décide à prendre sérieusement en charge l’enjeu environnemental. le cycle des grandes conférences internationales consacrées à l’environnement a débuté (Stockholm). les analyses du « Club de Rome » ont suscité un vif débat dans les médias. ils l’ont constaté lors des élections législatives précédentes (1973). En pull rouge. À l’époque. les relations entre le parti des Verts et les formations de gauche ont été complexes et changeantes. « Europe Écologie » change peut-être les données du problème. cela ne se fait guère). l’agronome René Dumont présente pour la première fois les thèses des écologistes dans une campagne électorale nationale. sans cravate (à l’époque. L’écologie a émergé dans le champ politique avec l’apparition surprenante de l’agronome René Dumont à la télévision lors de la campagne présidentielle de 1974. Et la récente apparition d’une nouvelle formation au statut encore incertain. Depuis cette date. l’épuisement des ressources naturelles. les inégalités Nord-Sud.

aucun parti ne se décide à prendre sérieusement en charge l’enjeu environnemental. l’organisation partisane prend forme. Mais Le relatif échec des élections législatives de 1993. c’est-à-dire qui disparaissent au lendemain de l’élection. candidat des écologistes. pour leur première participation à une élection. animé par le ministre de l’Environnement du gouvernement Rocard. ils l’ont constaté lors des élections législatives précédentes (1973). Mais le choix. Durant ses toutes premières années d’existence. provisoire.3 % des suffrages exprimés) ne décourage pas les militants écologistes qui. un relatif inconnu. Signe d’une progressive sensibilité des électeurs français aux thèmes environnementaux. de cette attitude politique ne doit pas être mal interprété : il ne signifie nullement que les adhérents des Verts. Dès cette époque. Didier Anger. obtient la majorité des suffrages sur un projet d’autonomie LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Or. De plus. Les résultats de cette stratégie d’autonomie politique se révèlent rapidement désastreux : hors le cas des élections européennes de 1989. la nécessité d’une organisation durable gagne des partisans et. Brice Lalonde. Lors des élections législatives de 1978. recueille 12. militant associatif alsacien. le Parti des Verts semble s’orienter vers une stratégie d’alliance avec le Parti socialiste. leur isolement politique leur interdit de faire valoir un capital politique qui commence à s’affirmer. Génération Écologie. Car.4E TRIMESTRE 2010 politique résumé par le slogan « L’Écologie n’est pas à marier ». Pourtant lors de l’assemblée générale de 1986. et la crainte de perdre son âme dans une alliance avec un partenaire dominant l’emporte sur le pragmatisme politique. vont désormais présenter des candidats au nom de comités de campagne qui se veulent « biodégradables ».90 La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui En pull rouge.4 %) vont inciter les Verts à changer radicalement de stratégie politique. c’est un petit groupe de militants de l’environnement. Antoine Waechter. les candidats de Génération Écologie font pratiquement jeu égal avec ceux des Verts (environ 7 %). lors des élections régionales de 1992 les Verts subissent la concurrence d’un nouveau parti se réclamant de l’écologie. à questionner la valeur du progrès – la revue Le Sauvage. La stratégie du « ni droite ni gauche » gèle pour quelques années toute perspective d’alliance avec les formations de gauche. Ou. l’épuisement des ressources naturelles. cela ne se fait guère). Mais pour un parti naissant. L’approche des élections législatives prévues pour 1998 les conduit à se rapprocher discrètement du Parti socialiste pour entamer des négociations sur une alliance de gouvernement. les Verts ne connaissent guère de réussite. Petit à petit. À l’époque. à l’occasion de pratiquement chaque élection. Cette absence de pérennité dans l’organisation n’empêche pas les écologistes de remporter leurs premiers succès : aux élections municipales de 1977. les enquêtes réalisées au sein du parti Vert montrent au contraire une proximité majoritaire à la gauche. qui a pris l’initiative d’utiliser la campagne présidentielle pour populariser les thèses écologistes. au congrès de Clichy de 1984. sans cravate (à l’époque. voire à l’extrême gauche. plus précisément. Le très modeste résultat de Dumont (1. . les listes de « Paris Écologie » menées par Brice Lalonde remportent 10 % des suffrages exprimés. le désir de se singulariser dans le champ politique est le plus fort . puis le score médiocre de Dominique Voynet à la présidentielle de 1995 (3. René Dumont évoque des thèmes qui font encore aujourd’hui la trame des revendications des partis Verts : la pollution industrielle. où ils dépassent pour la première fois 10 % des suffrages exprimés.6 % des suffrages dans une circonscription de la Manche où la centrale nucléaire de Flamanville est en projet. membres notamment des « Amis de la Terre ». étaient insensibles aux valeurs de gauche. dans leur majorité. les inégalités Nord-Sud.

L’accord programmatique mentionne un moratoire sur la construction de nouvelles centrales nucléaires jusqu’en 2010. L’approche des élections législatives prévues pour 1998 les conduit à se rapprocher discrètement du Parti socialiste pour entamer des négociations sur une alliance de gouvernement. puis le score médiocre de Dominique Voynet à la présidentielle de 1995 (3. très loin du nombre nécessaire pour constituer un groupe parlementaire à l’Assemblée. À l’évidence. Pourtant les Verts resteront fidèles à l’union de la gauche au pouvoir jusqu’en 2002. les élections nationales avec leur système uninominal majoritaire (présidentielle. régionales) offrent aux Verts de meilleures opportunités. c’est-à-dire selon son niveau et selon les modes de scrutin qui s’y appliquent. ni le moratoire sur les autoroutes.4 %) vont inciter les Verts à changer radicalement de stratégie politique. le premier accord entre PS et Verts en vue des législatives de 1997 comprend un volet programmatique et un dispositif électoral qui conduiront à l’entrée des Verts dans la Gauche plurielle et à la nomination au poste de ministre de l’Environnement de Dominique Voynet. Dans le domaine de l’environnement. Précipité par la dissolution de l’Assemblée nationale voulue par Jacques Chirac. les Verts n’obtiendront guère de concession de la part de leurs partenaires de la majorité plurielle : la fermeture du surgénérateur en construction à Creys-Malville (Isère) et l’abandon du canal Rhin-Rhône seront les seules mesures spectaculaires alors que Dominique Voynet. puisqu’un nouveau venu se réclamant d’une écologie plus pragmatique. les Verts font l’expérience de l’exercice du pouvoir à un niveau de responsabilité élevé. ne permet l’élection que de quatre Verts. L’épisode de la Gauche plurielle montre aussi les limites de l’accord électoral passé entre les Verts et le PS : la concession 91 de circonscriptions théoriquement gagnables. Dominique Voynet à nouveau candidate .Le Dossier symptôme aussi d’une certaine vulnérabilité des Verts. Il est frappant de constater aujourd’hui que bien des éléments de politique environnementale réclamés par les Verts en 1997 seront pour partie acquis avec le Grenelle de l’environnement voulu par un gouvernement de droite. dans lesquelles un candidat Vert se trouve en position de représentant officiel de la gauche. législatives) ne conviennent guère à un parti qui ne possède pas encore de personnalités bénéficiant d’une véritable notoriété nationale ni de zones de force géographiques très accentuées. de fait. Leur alliance de gouvernement leur permet de soutenir les politiques sociales de la Gauche plurielle qu’ils approuvent largement. Dans les régions gagnées par la gauche en 2004. et plus encore en 2010. les élections de type supranational (européennes) ou local (municipales. les Verts ne pèseront guère plus que leur poids électoral. manque de peu de les surpasser sur le terrain électoral. et sans doute plus attentive au thème environnemental. le choix d’un allié n’est pas indispensable (européennes) ou peut être éventuellement reporté au moment du second tour (municipales. ni l’élargissement du périmètre du ministère de l’Environnement. devra entériner le principe de l’enfouissement – théoriquement réversible – des déchets nucléaires. Dans ces types de scrutin. Mais aussi prometteurs qu’ils soient. les Verts vont dans cette période obtenir de bons résultats lors de ces élections dont le plus spectaculaire sera la prise de la mairie de Paris avec leurs alliés socialistes en 2001. mais non de faire passer leurs revendications dans le domaine de l’environnement dont ni le PS ni le PC ne veulent. Et. À l’inverse. Au sein du gouvernement de la Gauche plurielle. les enjeux de ces élections non décisives pour le pouvoir d’État s’accordent mieux avec les compétences reconnues aux Verts : l’environnement se décline plus aisément au niveau européen. Le relatif échec des élections législatives de 1993. leurs résultats électoraux divergent selon les types d’élection. mais aussi au niveau local. régionales). ministre de l’Environnement du gouvernement Jospin. De plus. Ni la fiscalité écologique. ces succès ne donnent pas de solution au problème crucial de l’accès au pouvoir d’État : en 2007. mais sans prise de décision claire sur l’avenir de l’énergie nucléaire à long terme. présents dans l’accord avec le PS ne trouveront le moindre début de réalisation. Depuis ce moment.

d’une médiatisation considérable de la crise climatique. percevant le bénéfice potentiel d’une ouverture LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . puis en suscitant l’organisation du Grenelle de l’environnement. Quels que soient aujourd’hui les jugements portés sur la sincérité des convictions écologistes de la majorité actuelle ou sur les effets réels des nouvelles politiques d’environnement. les Verts ont. perdu la main sur l’environnement.92 La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui En 2007. L’échec est d’autant plus grave que lors de cette élection. les Verts sont-ils devenus inaudibles en matière d’environnement ? des Verts réalise l’un des plus mauvais résultats des écologistes : 1. plus ouverte aux valeurs de l’entreprise à travers le concept de « développement durable ». viennent signer en public au musée des Arts premiers du quai Branly leur adhésion aux principales propositions du « Pacte écologique » de Nicolas Hulot. médiocre score confirmé par celui des élections législatives qui suivent. le Président Nicolas Sarkozy donnera effectivement une suite à ces initiatives. à l’automne 2006. à l’exception de quelques personnalités individuelles.6 % des suffrages exprimés. promet l’organisation d’un Grenelle de l’environnement en cas de victoire électorale. C’est d’abord. Nicolas Sarkozy et Dominique Voynet. le très médiatique Nicolas Hulot. On sait que. « l’Alliance pour la Planète ». ils sont aussi absents du Grenelle de l’environnement. Dominique Voynet à nouveau candidate des Verts réalise l’un des plus mauvais résultats des écologistes : 1. dont Ségolène Royal. Puis la campagne présidentielle est marquée par les initiatives de militants de la cause environnementale qui. rend présents les thèmes environnementaux dans la campagne et introduit un élément de suspense en laissant penser qu’il pourrait être candidat à l’élection présidentielle. plus apte à réaliser ici et maintenant . rassemblées au sein d’une nouvelle coalition. comme lors de l’épisode de Génération Écologie dans les années 1990. Bien plus. l’impact médiatique du film d’Al Gore « Une vérité qui dérange » consacré aux effets du réchauffement climatique. L’échec est d’autant plus grave que lors de cette élection. notamment. Quasiment inaudibles dans la campagne électorale. les Verts sont-ils devenus inaudibles en matière d’environnement ? La nouvelle donne environnementale Les années 2006 et 2007 ont été marquées par une mobilisation sans précédent en faveur de l’environnement. Clairement engagés à gauche. une dizaine de candidats à l’élection présidentielle. en quelque sorte. un peu plus de 3 % des suffrages exprimés. On peut du reste se demander si cette perte de crédibilité n’est pas antérieure à la période électorale : l’orientation clairement « à gauche » choisie par les Verts dans leurs stratégies d’alliance avec le PS a pu faire penser à des électeurs de sensibilité écologiste faiblement ancrés dans les valeurs de gauche que la défense de l’environnement était passée au second plan des préoccupations des Verts. un peu plus de 3 % des suffrages exprimés. Le candidat Nicolas Sarkozy. Plus précisément. lancent l’idée d’une négociation globale sur les enjeux environnementaux sous le nom de « Grenelle de l’environnement ». L’entrée en force des environnementalistes dans le champ politique lors de la campagne électorale témoigne du fait qu’une place était à prendre. d’abord en augmentant considérablement le périmètre du ministère du Développement durable.6 % des suffrages exprimés. médiocre score confirmé par celui des élections législatives qui suivent.4E TRIMESTRE 2010 vers l’environnement. Clairement engagés à gauche. les promesses d’une écologie plus pragmatique. notamment. avec sa fondation Ushuaïa. d’une médiatisation considérable de la crise climatique. le 31 janvier 2007. plus tard. les thèmes environnementaux sont revenus au premier plan en raison. les thèmes environnementaux sont revenus au premier plan en raison. une constatation s’impose : au cours de cette période. Enfin.

les Verts vont renouer avec le succès lors des élections européennes de 2009 au sein d’une nouvelle alliance. et frôle le résultat du Parti socialiste dont il n’est séparé que par environ 30 000 voix Marginalisés lors de la séquence d’élections de 2007. Le choix systématique de personnalités connues. la nouvelle coalition ne constitue qu’une entente électorale aux structures très informelles. Bien que moins élevé. pour l’instant. naît à l’automne 2008 à l’initiative.3 % des suffrages exprimés. souvent fort médiatiques et représentant des tendances assez diverses au sein de la galaxie écologiste (Daniel Cohn-Bendit. notamment. Le succès de l’alliance repose sur plusieurs facteurs. comme on l’a souvent noté dans les analyses électorales. Les élections régionales de mars 2010 constituent le second test pour la nouvelle alliance écologiste. par nature.6 % en Alsace. Il s’agit d’élaborer un programme minimum et de sélectionner des candidats et des têtes de liste pour les élections européennes à venir. que le premier critère qui distingue les votants écologistes est leur niveau d’études particulièrement élevé. Europe Écologie surclasse le MODEM. notamment. 93 (pour près de 17 millions de suffrages exprimés). Mais la démonstration ne vaut.Le Dossier des réformes significatives ont probablement séduit une fraction des électeurs écologistes qui ont. de ce fait. Trois difficultés doivent en effet être surmontées par l’alliance écolo- Europe Écologie : une stratégie gagnante ? Marginalisés lors de la séquence d’élections de 2007. Ce résultat historique constitue aussi l’un des trois meilleurs scores en Europe. le score des écologistes est à nouveau convaincant. d’obtenir une présidence de région. est d’une toute autre nature. ensuite parce que le niveau européen est un cadre d’accueil logique pour les thèmes environnementaux : en France les directives européennes contribuent pour beaucoup à la mise en place d’une régulation dans le domaine de l’environnement. déserté le vote Vert. Sans doute les Verts et leurs alliés doivent-ils renoncer à leur ambition de surclasser le PS et. . Les résultats dépassent les prévisions les plus optimistes puisqu’en recueillant 16. Europe Écologie. Dans un premier temps. que pour les types d’élections les plus favorables à l’expression de l’écologie politique. Localement les résultats sont même impressionnants dans les trois zones de force de l’écologie politique : 17. Avec les européennes de 2009 et les régionales de 2010. naît à l’automne 2008 à l’initiative. L’élection européenne est. 12. José Bové. Yannick Jadot) permet d’accroître la couverture médiatique de la nouvelle alliance. mais leur réussite les met en position de force pour négocier avec leur allié et des éléments de politique régionale et des postes dans l’exécutif des régions. 16. On constate aussi. les Verts et les environnementalistes ont donc fait la preuve de la viabilité politique de leur alliance. Le projet d’un rassemblement entre les écologistes affiliés aux Verts et les environnementalistes qui s’étaient engagés dans le champ politique en 2007. Le projet d’un rassemblement entre les écologistes affiliés aux Verts et les environnementalistes qui s’étaient engagés dans le champ politique en 2007. par là. L’analyse de l’électorat d’Europe Écologie à partir des sondages disponibles montre que son cœur de cible se situe parmi les « cadres et professions intellectuelles » et les « professions intermédiaires ». Europe Écologie. les élections présidentielle et législative de 2012. de Daniel Cohn-Bendit. de Daniel Cohn-Bendit. Michèle Rivasi.2 % dans l’ensemble de la France.6 % en Île-de-France et 15. Or la troisième épreuve à venir. une consultation qui favorise l’expression de l’écologie politique : d’abord parce que le mode de scrutin proportionnel (malgré la division en huit circonscriptions) favorise un parti de taille modeste.8 % en Rhône-Alpes. les Verts vont renouer avec le succès lors des élections européennes de 2009 au sein d’une nouvelle alliance.

giste : celle de l’organisation. Une consultation des pièces disponibles. celle du programme et celle de l’accord avec le PS. celui des Verts. Reste enfin la dernière difficulté de taille. sur les enjeux sociaux. incite pourtant à prévoir des difficultés dans le montage institutionnel. celui du programme. pour l’instant. celle d’un accord électoral entre les écologistes et le PS. très radicaux dans ce domaine. dont le fonctionnement pratique pose problème depuis longtemps. celle du programme et celle de l’accord avec le PS. on a moins de certitudes en ce qui concerne les attitudes des environnementalistes. aujourd’hui. Or la troisième épreuve à venir. on peut s’attendre à ce que les écologistes se souviennent de la mauvaise affaire qu’ils avaient faite en 1997. il est trop tôt pour parier sur les chances de succès de cette entreprise. les aéroports. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . à des négociations délicates. Comme dans le passé deux volets devront être discutés. par conséquent. Cette fois les difficultés sont bien réelles. sans aucun doute. Trois difficultés doivent en effet être surmontées par l’alliance écologiste : celle de l’organisation.94 La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui Avec les européennes de 2009 et les régionales de 2010. Le second obstacle. car le projet de statut du nouveau parti semble prévoir une organisation terriblement complexe. ne sera pas chose facile. À l’heure où s’écrivent ces lignes. les Verts et les environnementalistes ont donc fait la preuve de la viabilité politique de leur alliance. et. qu’ils fixent la barre assez haut dans le domaine de l’environnement. depuis toujours. les élections présidentielle et législative de 2012. celui de l’accord électoral et celui du programme commun. le réseau ferroviaire. une organisation partisane unitaire est à l’évidence indispensable. Les autoroutes. Quant au programme. Pour gérer la nouvelle séquence électorale. et surtout l’avenir de l’énergie nucléaire donneront lieu. en tout cas en ce qui concerne les enjeux environnementaux pour lesquels il règne un assez large consensus au sein de l’alliance des écologistes. est d’une toute autre nature. Les Verts et leurs alliés se sont attelés à la tâche : les statuts et les fondements idéologiques d’un nouveau parti sont aujourd’hui en discussion dans un processus qui doit normalement aboutir à un accord à la minovembre. Trouver un nombre satisfaisant de circonscriptions théoriquement gagnables où un candidat écologiste représentera à lui seul l’alliance rose-verte. Les succès de 2009 et 2010 ont été obtenus avec une organisation partisane très informelle : la coalition entre des individus ou des groupes associatifs (les environnementalistes) et un parti. Il n’est pas certain pourtant que. Mais la démonstration ne vaut. n’est probablement pas le plus difficile à surmonter.4E TRIMESTRE 2010 . la même unanimité puisse être prévue : les Verts sont. que pour les types d’élections les plus favorables à l’expression de l’écologie politique.

Polémique .

Antoine Prost
est historien de l’éducation

Quelles écoles pour demain ?

A

cette question fondamentale et redoutable, on ne peut apporter d’éléments de réponse sans commencer par un diagnostic. Or, les évolutions actuelles menacent l’école dans sa fonction même. Elles l’atteignent en son cœur.

L’école niée dans son principe
Un service public On partira de quelques évidences, décisives bien que banales. L’école est d’abord un service public. C’est vrai y compris de l’enseignement privé, car le service public se définit par sa fonction, et non par son mode de gestion. Beaucoup de services publics, la distribution de l’eau, les transports scolaires, les pompes funèbres, sont « concédés » à des exploitants privés qui doivent respecter un cahier des charges. La loi Debré de 1959 et les contrats d’as-

sociation conclus entre l’État et des établissements privés d’enseignement peuvent s’analyser comme une concession de service public. On peut d’ailleurs déplorer au passage que le cahier des charges n’ait pas été clairement défini. Concédé ou géré directement, un service public se définit par trois caractères : - l’égalité : il est également accessible à tous, quels que soient les lieux et les particularités des personnes. Les entreprises privées dites de service ne servent que leurs clients ; - la continuité : il ne s’interrompt pas ; - sa qualité, son efficacité, son adaptation aux besoins des usagers et aux évolutions techniques ou autres sont garantis par l’État ou les collectivités publiques. Dans un service privé, ils sont supposés assurés par la concurrence sur un marché. Ces deux caractères s’estompent aujourd’hui. Comme service public de proximité, l’école dépend de son environnement, et ce d’autant plus que les

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L’assouplissement de la carte scolaire a évidemment accru la hiérarchisation sociale des établissements, ce qui joue sur la qualité de l’enseignement. Même s’il ne faut jamais sous-estimer le rôle des acteurs, qui entraîne des exceptions parfois spectaculaires, les établissements des quartiers défavorisés connaissent des difficultés de fonctionnement beaucoup plus graves que ceux des quartiers favorisés.

Quelles écoles pour demain ?

Une institution Mais l’école n’est pas seulement un service public. Elle est d’abord une institution. Les services sont mis à la disposition des clients qui le souhaitent. Nul n’est tenu de mettre des lettres à La Poste ou de prendre le train. L’instruction, elle, est obligatoire jusqu’à 16 ans, ce qui, dans la pratique, signifie que l’école est obligatoire. Au point que, depuis un décret du 19 février 2004, les parents d’élèves de moins de 16 ans peuvent être assez lourdement punis en cas d’absentéisme confirmé de leurs enfants. La société a rendu l’école obligatoire, parce que sa survie en dépend. Elle institue la société, elle fait que les divers membres de cette société puissent se parler et se comprendre, que les aïeux aient quelque chose en commun avec les enfants, les citadins avec les ruraux, les riches avec les pauvres, les indigènes avec les étrangers. Elle fonde le socle commun et le lien social. C’est l’une des fabriques de la société. C’est pourquoi elle est obligatoire. En tant qu’institution, l’école doit donc produire des « utilités collectives ». Celles-ci peuvent être de nature très différente : le patriotisme républicain sous Jules Ferry par exemple, la réduction des inégalités sociales (démocratisation) dans les années 1960-1970, le développement du sens

élèves sont moins capables de se déplacer de façon autonome. L’aggravation de la ségrégation urbaine entraîne donc une hiérarchisation sociale accrue des écoles, des collèges et à un moindre degré des lycées. Avant l’assouplissement de la carte scolaire, ce phénomène expliquait 80 % des différenciations scolaires, et les dérogations seulement 20 %. L’assouplissement de la carte scolaire a évidemment accru la hiérarchisation sociale des établissements, ce qui joue sur la qualité de l’enseignement. Même s’il ne faut jamais sous-estimer le rôle des acteurs, qui entraîne des exceptions parfois spectaculaires, les établissements des quartiers défavorisés connaissent des difficultés de fonctionnement beaucoup plus graves que ceux des quartiers favorisés. L’État ne réussit plus à garantir partout la même qualité d’enseignement. L’égalité devant l’offre d’enseignement n’est plus assurée. En tant que service, l’école doit répondre aux attentes des usagers qui en attendent des bénéfices individuels. Ceux-ci sont de plusieurs natures : être cultivé, être « bien dans sa peau », etc. La crise économique et l’emprise du diplôme1 ont beaucoup majoré l’importance des bénéfices d’ordre socio-économique : obtenir un bon diplôme, pour avoir un bon emploi, de bons salaires et une belle carrière. Les enseignants ont légitimé et renforcé l’attente de ce bénéfice individuel en le présentant aux élèves comme la principale raison de travailler. L’école prend donc comme objectif premier ces bénéfices individuels d’ordre socio-économique.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010

En tant qu’institution, l’école doit donc produire des « utilités collectives ». Cellesci peuvent être de nature très différente : le patriotisme républicain sous Jules Ferry par exemple, la réduction des inégalités sociales (démocratisation) dans les années 19601970, le développement du sens civique, de la tolérance, de l’esprit démocratique. Mais depuis deux générations, une utilité collective nouvelle est apparue : favoriser la croissance économique en augmentant le niveau de qualification de la main-d’œuvre.

qui produisent des évaluations chiffrées et des classements (PISA). Nous croyons à la signification des demi-points quoi que montre la docimologie. Ils ne sont l’œuvre d’aucune autorité politique (l’Union européenne par exemple) et l’on ne peut en rendre responsable quelque pouvoir occulte. dans l’intention officielle de fournir aux enseignants des éléments de comparaison. (celui de Shanghaï pour les universités par exemple) constituent des faits et produisent des résultats par la pression qu’ils exercent sur tous les systèmes éducatifs. que d’autres ne les jugent un jour. au point que les élèves les reconstituent quand les professeurs ne les donnent pas. 99 Le système français d’enseignement se caractérisait déjà depuis longtemps par une importance excessive de l’évaluation et de la note. Du coup. n’a guère duré qu’un printemps. favoriser l’innovation scientifique et technologique et la formation tout au long de la vie dans une société de la connaissance. comme dans beaucoup de pays étrangers. Or cette obsession est destructrice : . faciliter sa mobilité. Mais ces classements. de la tolérance. et plus récemment (Lisbonne). n’a guère duré qu’un printemps. des voix s’élèvent pour rappeler cette mission fondamentale parce que fondatrice. Mais depuis deux générations. Le système français d’enseignement se caractérisait déjà depuis longtemps par une importance excessive de l’évaluation et de la note. ce qui aboutit à leur demander de se juger eux-mêmes. qui a pris de plus en plus d’importance : favoriser la croissance économique en augmentant le niveau de qualification de la main-d’œuvre (de la généralisation du premier cycle. de leur permettre de se situer. Elles pèsent bien peu devant les logiques socio-économiques. de l’esprit démocratique. un double appauvrissement : .Polémique civique. et la tentative d’Edgar Faure pour introduire en 1969 la notation de A à E. imposées uniformément à toutes les classes. Ils conduisent l’administration à multiplier des évaluations externes standardisées du type CE2/6e. . Ces pratiques d’évaluation se traduisent par une importance croissante accordée aux notes et aux classements. les parents surveillent leurs notes et s’inquiètent de leur place : les professeurs s’inquiètent des scores aux évaluations. individuelles et collectives. même contestables. les différents systèmes éducatifs sont comparés les uns aux autres par l’intermédiaire d’enquêtes sophistiquées. comme dans beaucoup de pays étrangers. L’école submergée par l’évaluation Cette évolution conduit à focaliser l’attention sur les résultats de l’enseignement : les notes et les diplômes. Nous sommes le seul pays au monde à noter sur 20.l’évaluation porte sur ce qui est évaluable. au point que les élèves les reconstituent quand les professeurs ne les donnent pas. voulue par De Gaulle. Les élèves travaillent pour la note . Les utilités collectives de type économique et technologique sont non seulement compatibles avec les utilités individuelles socioéconomiques : elles les renforcent. et la tentative d’Edgar Faure pour introduire en 1969 la notation de A à E. même si. Nous sommes le seul pays au monde à noter sur 20. Et les classements nous fascinent toujours. Cette tradition a été renforcée par un phénomène nouveau. les utilités collectives civiques. devant les violences récurrentes.2 Dans un univers en voie de mondialisation. craignent-ils. et le plus important pour la collectivité et pour les indi- . Et les classements nous fascinent toujours. L’école ne fabrique plus la société : elle fabrique un système socio-économique. apparu depuis une génération : la montée des évaluations externes. On assiste ainsi à une double dégradation. une utilité collective nouvelle est apparue. en attendant.individuel : d’une formation qui se réduit aux bénéfices socio-économiques .collectif : de l’école comme institution qui fabrique la société. dont le nôtre. politiques et culturelles voient leur importance se réduire. aux 80 %).

assez diversifiés dans leur contenu et dans leur forme pour ne pas les lasser. . Or le travail de l’élève est le grand absent du système scolaire tel qu’il est organisé. Il faudrait : 1/ Donner des exercices dont il serait clairement annoncé qu’ils ne seraient pas notés. s’il donne de bons exercices. .100 vidus est justement le plus difficile à évaluer : la réflexion. mais il faut l’accepter comme à la fois normale et provisoire. Réorganiser l’école autour du travail des élèves Pourquoi l’évaluation peut détruire l’enseignement Le primat de la note et du résultat est incompatible avec un véritable enseignement. Donner un devoir aux élèves. la compréhension. Par définition. la culture. Or le travail de l’élève est le grand absent du système scolaire tel qu’il est organisé. qui sont jugés sur leurs cours. Mais il y a beaucoup plus grave : la marée évaluatrice ruine l’enseignement même.la logique des notes et des classements est celle d’une recherche de la distinction qui produit des ravages dans la population scolaire. Il est donc normal qu’ils commencent par faire de mauvais devoirs. assez nombreux pour faire progresser les élèves. au point de disqualifier la réussite même : les bons élèves deviennent des « bouffons ». plus long à corriger. C’est cela.les élèves sont notés sur tous leurs travaux. Il est donc normal qu’ils commencent par faire de mauvais devoirs. la faute. culturelles et civiques . sans être stigmatisé et rejeté dans les ténèbres extérieures. qui ne saurait se réduire à une heure passée dans la classe. Non seulement elle décourage et démotive ceux qui échouent : elle les rend enragés parce qu’elle les nie dans leur personne même. L’inspecteur ne regarde pas si le professeur corrige des copies. Par définition. Ce qui impose une réforme de l’inspection. C’est pourquoi. Il faudrait passer au moins une demi-journée avec un professeur. Certes elle doit disparaître. correctement gradués. On n’en tient pas compte. les élèves qui arrivent ne savent pas ce que l’école doit leur apprendre. L’erreur. il y avait des cahiers brouillons. On n’en tient pas compte : . . On enregistre certes leurs progrès dans les livrets scolaires. Si l’on veut que l’élève puisse bien faire. et un cahier propre pour recoLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Mais les élèves qui ne réussissent pas et qui pourtant travaillent ont le sentiment d’une grande injustice. le travail de l’élève. Il est bien plus facile de savoir si un élève connaît la date d’un événement que son sens.on n’en tient pas compte dans l’appréciation des professeurs. c’est toujours leur demander de faire quelque chose qu’ils ne savent pas encore faire pour qu’ils apprennent à le faire. pour ne pas pénaliser les moyennes dans les premières phases d’un apprentissage. La note pédagogique devrait pour moitié porter sur le travail donné aux élèves. plus contestable dans son appréciation. On tend vers les QCM. et voir avec lui comment il fait travailler les élèves. il faut qu’il puisse commencer par mal faire. et s’il les corrige bien.4E TRIMESTRE 2010 pier les exercices une fois qu’on avait appris à les réussir. dans les écoles primaires. par construction. Le primat de la note et du classement détourne l’attention des fonctions humanistes. C’est la seule façon de manifester symboliquement que cet aspect du métier est fondamental . le travail de l’élève. les élèves qui arrivent ne savent pas ce que l’école doit leur apprendre. Quelles écoles pour demain ? Le primat de la note et du résultat est incompatible avec un véritable enseignement. pertinents. Donner un devoir aux élèves. au détriment des appréciations portées sur un texte écrit par les élèves. Elle en fait partie inhérente. C’est cela. la malfaçon sont consubstantielles à l’apprentissage. c’est toujours leur demander de faire quelque chose qu’ils ne savent pas encore faire pour qu’ils apprennent à le faire. par construction.

Le problème est que cette importance donnée au cours. à raison de deux heures par semaine. nous apprenons à penser ». progressif. vous pouvez leur demander de commenter l’origine sociale des fils en fonction de celle des pères : ils ne sont plus surpris que 95 % des agriculteurs soient fils d’agriculteurs. Elle répond en effet à une conception du métier très généralement admise : enseigner. outre qu’il est à l’origine d’absurdités monumentales entraîne la dissociation du cours et des exercices. on dit beaucoup plus qu’un simple savoir. ils avaient eux-mêmes déprécié. etc. Si vous voulez que des étudiants en sociologie ou en histoire sociale apprennent à interpréter correctement les tableaux de chiffres. qui commence par le plus facile. Cette conception est gravement insuffisante. Mais à force de répéter qu’ils transmettaient des savoirs. Les autres professeurs n’ont pas apprécié. c’est transmettre des connaissances. c’est l’intégration de la parole du maître qui sait et du travail de l’élève qui veut savoir. Or le primat donné au cours. qui entreraient dans le calcul de la moyenne. c’est tout autre chose que faire cours. partant en guerre contre les IUFM. Il faut ouvrir un livre et lire. Un discours sur l’apprentissage de la lecture serait absurde : les élèves seraient bien avancés après avoir entendu expliquer qu’il faut mettre en correspondance des graphèmes et des phonèmes. inutiles pour enseigner leur discipline. parce que les connaissances n’ont pas de sens par elles-mêmes. À la fin de l’année. Faire classe. Un discours sur l’apprentissage de la lecture serait absurde : les élèves seraient bien avancés après avoir entendu expliquer qu’il faut mettre en correspondance des graphèmes et des phonèmes. C’est ce qui valorise le professeur comme tel : il est celui qui sait. outre qu’il est à l’origine d’absurdités monumentales entraîne la dissociation du cours et des exercices. au passage.Polémique 2/ Donner aux élèves des notes de travail. Du point de vue moral. etc. c’est l’intégration de la parole du maître qui sait et du travail de l’élève qui veut savoir. Savoir que Marignan s’est passé en 1515 est ne rien savoir. et un élève qui échoue parce qu’il n’a pas travaillé. et un livre gradué. alors que 10 % seulement des agriculteurs ont un fils agriculteur… La classe. les assimiler. rend très critique sur les graphiques publiés dans la presse. qui posent des problèmes simples. ce qui. c’est faire cours. Or le primat donné au cours. l’ouverture de la France à l’Italie. Faire classe plutôt que faire cours La fixation sur les notes n’est pas seulement le résultat de pressions extérieures. il faut leur apprendre à les mettre en graphiques. indispensable pour assimiler le cours et lui faire porter ses fruits. Faire classe. il est scandaleux de ne pas faire de différence entre un élève qui échoue bien qu’il ait travaillé. et de reconnaître positivement la bonne volonté d’élèves qui travaillent sans réussir aussi bien qu’il le faudrait. c’est tout autre chose que faire cours. à la transmission des savoirs. . On n’apprend pas à penser par mimétisme en écoutant un professeur qui pense : il faut essayer de penser soi-même. Elle est profondément intériorisée. et qui dispense le savoir. Et il faut commencer par des tableaux simples. Des professeurs de philosophie ont écrit un jour dans Le Monde un bel article dans lequel. comme de représenter des intervalles de temps inégaux par des distances proportionnelles. le plus évident. nous. les relire. ils ont écrit : « Les autres professeurs transmettent des connaissances . Quand on dit qu’on transmet un savoir. conduit à dissocier le moment du cours et celui de l’exercice. dévalorisé leur métier : ce qu’ils enseignent est bien davantage que des connaissances. ce qui permettrait à la fois de sanctionner les élèves qui ne font pas le travail demandé. Les apprentissages les plus importants ne se font pas en se contentant d’écouter des cours : il faut prendre des 101 notes. La classe. si l’on n’est pas capable d’intégrer cette bataille dans un discours sur la Renaissance.

de deux heures. Pour que les élèves apprennent vraiment. est le maillon le plus faible : celui du collège. notamment l’histoire et la géographie. Je passe sur le dispositif actuel de deux heures de soutien dans le primaire. mais l’évaluation ne doit être qu’un moment ultime . ses LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . c’est la même chose. On peut jouer avec les nombres. Une proposition pour les 6e . trop souvent les enseignants font cours. Pour apprendre à s’exprimer. mais on joue mieux quand on comprend qu’ils permettent d’expliquer l’univers . mais aussi les sciences. De même. 3/ par la souplesse des horaires. Et nous savons que ce n’est pas gagné d’avance. codes. il faut avoir quelque chose à dire : toutes les disciplines.102 Cette dissociation me paraît gravissime.4E TRIMESTRE 2010 Quelles écoles pour demain ? L’apprentissage des langages n’est pas un formalisme qui tourne à vide. Les différentes disciplines utilisent des termes différents pour désigner des choses identiques. Pour apprendre à s’exprimer. ses usages.il faut qu’elle soit faite aussi dans les établisse- . me semble-t-il.5e une formule qui se caractériserait : 1/ par un nombre réduit de professeurs. le complément de détermination. de cours parallèles. ils devraient toujours les commenter et les annoter. qui associe une bonne idée : un soutien assuré par le maître lui-même. Les professeurs pourraient ne pas donner à tous les élèves les mêmes exercices. la mise en forme mathématique prend sens quand elle vient clarifier une relation observée en science. il faut aller à contre-courant des idées reçues et des fausses évidences. La raison fondamentale en est d’ordre pédagogique : à ce niveau. Ils les diversifieraient.5e C’est au collège que se joue le socle commun : tous les élèves doivent en sortir avec au moins le bagage minimum. parfois de trois. De même. Il faut l’expérimenter. ils ne font plus classe. Cette formule vise en fait à transformer la classe en une sorte d’atelier. ce qui est absurde : le génitif. Il faut évaluer. Tous les exercices seraient faits en classe avec le professeur. comme ils l’ont vu faire. pour tenir compte de leurs niveaux différents. comme les conséquences. les faibles résultats des dispositifs de soutien scolaire. peuvent nourrir l’apprentissage de la langue. L’heure de cours est un carcan. peuvent nourrir l’apprentissage de la langue. Pourquoi compliquer ? On pourrait multiplier les exemples : chaque discipline a son langage. et une très mauvaise : l’obligation d’organiser un soutien en maternelle. la mise en forme mathématique prend sens quand elle vient clarifier une relation observée en science. l’apprentissage des langages n’est pas un formalisme qui tourne à vide. nécessairement polyvalents. Les dispositifs d’études. Il est d’abord d’améliorer la cohérence de l’enseignement. ou en CP de dire après huit jours ceux qui n’apprendront pas à lire. Cette expérimentation suppose deux conditions : . notamment l’histoire et la géographie.… qui ont mobilisé de nombreux bénévoles n’ont guère amélioré les résultats scolaires. il faut avoir quelque chose à dire : toutes les disciplines. et en son sein des deux premières années. il faut enseigner autrement. Elle explique. pour la mettre au point et en évaluer le coût. la forme possessive. mais aussi les sciences. mais ils ne les noteraient qu’en fin de séquence. L’argument en faveur de cette mesure n’est pas seulement de réduire le choc provoqué sur les élèves par le passage d’un seul maître à huit ou neuf. Si l’on veut lutter vraiment contre l’échec scolaire. Réorganiser tout notre enseignement à partir de ces principes est impossible : il faut commencer par un segment du système et celui qui semble s’imposer. Les apprentissages des élèves en sont inutilement compliqués à ce stade de la scolarité. Je propose donc d’expérimenter en 6e . après tous les exercices d’apprentissage nécessaires. Il faut pouvoir organiser le travail des élèves sur des plages horaires plus longues. etc. En second lieu. 2/ par le refus de dissocier le cours et l’exercice. le complément de nom.

Une innovation refusée par la pointe de la pyramide sera nécessairement marginalisée. leur dédain des expertises. les professeurs de ces classes sont ceux qui éprouvent le moins l’intérêt d’enseigner autrement . Or c’est très difficile. On peut la laisser dans les universités : celles-ci ont beaucoup professionnalisé leurs enseignements et elles sont beaucoup plus raisonnables que le ministère sur ce sujet. On l’a imposée alors que les rapports du ministère luimême concluaient que c’était la pire de solutions. avec une préparation. un trimestre tous les trois ans par exemple. qui avaient développé une ingénierie du stage efficace. ressentie comme méprisante et indifférente aux réalités.4 Je propose tout simplement la semaine de 5 jours avec 5 heures par jour. à mon avis. 4 à 6 heures de travail par jour selon l’âge des élèves. Pour que leur parole soit lestée et authentifiée en quelque sorte par une expérience de classe relativement récente. parce qu’en France. Elle doit d’abord s’organiser autour des stages. Or l’organisation des stages suppose une collaboration active de l’administration scolaire. leur dédain des expertises. Elle doit ensuite s’appuyer sur des formateurs crédibles. il faut donc leur imposer de revenir périodiquement dans les établissements à temps plein. C’est la seule façon d’en finir avec le stéréotype des pédagogues coupés des réalités. au point que la revue statistique du ministère ne paraît plus depuis deux ans. et même de ce que leurs propres services pourraient leur apprendre. leur façon de gouverner. La seconde est de reconstruire la formation des maîtres. Montaigne. La succession des ministres. Ce qu’ils disent n’a aucun poids si leurs stagiaires pensent qu’ils seraient incapables de tenir leur classe. et même de ce que leurs propres services pourraient leur apprendre. La première est de revoir les rythmes scolaires. 4 jours et demi à 5 jours de classe par semaine en fonction des saisons ou des conditions locales ». tant elles sont évidentes. Le rapport de la Cour des comptes le rappelle : nous avons 144 jours de classe.Polémique ments les plus prestigieux (Henri IV. remplir deux conditions. etc. Il est inutile de s’attarder sur la sottise de la semaine de 4 jours.il faut aider les professeurs de ces classes expérimentales à organiser leur réflexion collective. car du fait de la sélection de leurs élèves. La reconstruction doit. leur condamnation de la recherche en éducation. Une autre gouvernance Rien pourtant ne se passera dans l’Éducation nationale si elle continue à être gouvernée comme elle l’est. C’étaient de 103 loin les éléments de formation les plus appréciés des stagiaires des IUFM. l’innovation descend du haut vers le bas et du centre vers la périphérie du système scolaire. ressentie comme méprisante et indifférente aux réalités. et de l’adage selon lequel on fait de la pédagogie quand on ne sait pas enseigner. au point que la revue statistique Rien pourtant ne se passera dans l’Éducation nationale si elle continue à être gouvernée comme elle l’est. leur condamnation de la recherche en éducation. contre 190 en GrandeBretagne. un suivi et une exploitation du stage.3 L’Académie de médecine estime qu’il faudrait « une année scolaire de 180 à 200 jours. . . C’est ce qu’avaient fait les promoteurs des classes nouvelles en 1945 : ils en avaient créé dans les grands lycées de centreville.). On pouvait libérer le samedi matin en le remplaçant par le mercredi. comme cela se pratiquait à Lyon et ailleurs. Deux mesures évidentes Organiser l’école autour du travail des élèves suppose aussi deux mesures que je ne détaillerai pas. 210 en Italie et au Danemark. ou en élargissant l’année scolaire. leur façon de gouverner. La succession des ministres. tout ceci crée un contexte très défavorable.

le doyen. L’intérêt de cette réforme est double. L’idée. Le plus petit collège soumet son budget à l’approbation et au contrôle d’un conseil d’administration. C’est-àdire à adapter l’échelon territorial de gestion à la réalité des territoires.5 millions d’habitants du Nord et la Lozère qui en compte moins de 75 000. Cette réforme poursuit un objectif démocratique tout d’abord. Depuis la création de la DGESCO en 1998. et de voir les effets. parfois plus de quatre milliards. les inspecteurs d’Académie par des inspecteurs de bassin de formation. Administrer. environnemental et social. La troisième réforme consisterait à remplacer les IA par des IB.4E TRIMESTRE 2010 Quelles écoles pour demain ? est de leur donner le temps de mener une politique cohérente. lycées. Je proposerai trois réformes administratives. sans courir le risque d’apprendre le mercredi suivant qu’il est remplacé. Le corollaire de cette réforme serait de donner aux recteurs un mandat clair dans la durée. ce qui suppose une taille raisonnable. il n’y a pas de commune mesure. Cela serait sans doute plus efficace que la simple imposition d’une carte scolaire. Il faut rétablir les trois directions de degré : écoles. comme c’est le cas pour les présidents d’universités ou les directeurs des chaînes de télévision. alors que les collèges et les écoles relèvent de l’IA. Il s’agit d’une part d’aller au bout de la logique de réorganisation du système éducatif sur la base des territoires. qui se chiffrent en milliards d’euros. de la région. des représentants du conseil économique. deux ou trois dans un département moyen. sans qu’aucun conseil n’ait à donner le moindre avis. L’Éducation nationale mérite mieux. cinq ans par exemple.5 tout ceci crée un contexte très défavorable. de leurs décisions. La première est de casser la DGESCO (Direction générale des enseignements scolaires). pour permettre un meilleur dialogue. Le cadre départemental est totalement arbitraire : entre les 2. mais qui administrent l’école comme ils administreraient les halles ou les prisons. Mais il s’agit d’autre part de rapprocher l’administration des terrains. et à nommer un inspecteur de rang égal aux actuels IA pour administrer de façon cohérente tous les établissements de cette circonscription. On ne doit . Je ne vois pas d’autre façon de rapprocher le ministère des terrains. bons ou mauvais. ce n’est pas seulement gérer des moyens. Mais comme nul n’a la maîtrise des nominations politiques. mais le département comme échelon administratif de l’Éducation nationale disparaîtrait. dotés d’un conseil d’administration. proposée en 1998 par le rapport de Claude Pair. et ce n’est pas avec cette administration qu’elle avancera. C’est. Tous les fonctionnaires qui venaient du premier degré : anciens IEN (Inspecteurs de l’Éducation nationale) ou directeurs d’écoles normales ont disparu. Il faut qu’un recteur puisse dire au ministre que la décision qu’il prend est le contraire de celle que son prédécesseur avait pris deux ans plus tôt. avec le président de la région. davantage dans les très gros départements. des maires de grandes villes. prendrait en charge les relations avec le département. des parents et des personnels. L’intérêt de cette réforme LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . dans l’Étatmajor de la rue de Grenelle. il faut penser à s’organiser pour en réduire les nuisances toujours possibles. les mouvements de personnels ont été tels qu’il n’y a plus personne. des universités. qui sache ce qu’est concrètement une classe de CP. Si l’on veut notamment coordonner les recrutements des lycées et des collèges dans un but de mixité sociale. des conseillers généraux. de les rendre un peu plus indépendants du ministre. c’est animer une équipe. collèges. L’un des inspecteurs de bassin. Les rectorats gèrent des budgets énormes. L’administration s’adapte en donnant des adjoints aux IA des gros départements. remplacés par des administrateurs civils qui savent certes administrer. D’éviter les incohérences qui résultent d’une gestion rectorale des lycées. c’est à ce niveau que l’on peut agir en dialogue avec les chefs d’établissements. et ce ne peut être qu’un monstre bureaucratique étant donné l’énormité de ce qu’il doit administrer. Ce serait assez simple d’imaginer un conseil d’administration.104 du ministère ne paraît plus depuis deux ans. La seconde est de faire des rectorats des établissements publics.6 consiste à définir des circonscriptions plus restreintes.

p. Paris. Claude Pair. Beaucoup d’autres mesures 1. C’est peut-être plus important encore que de faire des réformes. Éducation & formations. 6. Rénovation du service public de l’éducation nationale : responsabilité et démocratie. au désengagement. Trop de réformes inutiles ou stupides l’ont bousculé. Marie Duru-Bellat. mai 2010. Avis de janvier 2010. Paris. Paris. et sans doute ailleurs. Le mal-être s’est aggravé depuis douze ans dans des proportions spectaculaires. Mais je voudrais terminer par une mise en garde. Le Seuil. Paul Ricaud-Dussarget. trop de mesures d’économie. 5. . le corps enseignant dans son ensemble n’a été aussi éprouvé : il est passé de la colère au désespoir. puis à l’indifférence. Jean-Marc Gebbler. février 1998. sans démagogie. Emprise du diplôme et cohésion sociale. loc. 3. 106. Les sociétés et leurs écoles. depuis qu’on en connaît l’histoire. cit. François Dubet. trop de mépris enfin. Catherine Moisan. La Documentation française. actes du colloque organisé par l’IREA. trop de consignes inhabituelles. rapport public thématique. Jacky Simon. que ne dissipent pas des propos démagogiques dont ils voient bien le caractère convenu et l’absence de sincérité. Cour des comptes. On ne peut espérer rien faire tant qu’un souffle nouveau ne passe pas. 2. 2009. Antoine Vérétout. L’Éducation nationale face à l’objectif de la réussite de tous les élèves. cité par la Cour des Comptes. puis à l’indifférence. Jamais. trop de consignes inhabituelles. sans mensonges. Un Jean Zay ou un Alain Savary. trop de mesures d’économie. Trop de réformes inutiles ou stupides l’ont bousculé. 4. et qui leur explique la nécessité de changements difficiles. Jean-Claude Émin et Jean-Luc Villeneuve (dir. Je me suis limité au travail des élèves et à la gouvernance du système parce qu’elles me paraissent aujourd’hui les plus importantes. On demande un ministre qui sache parler aux enseignants. 2010. Évaluer l’évaluation. 105 seraient utiles. jamais oublier que dans l’Éducation nationale. le corps enseignant dans son ensemble n’a été aussi éprouvé : il est passé de la colère au désespoir. au désengagement. Ils ont le sentiment d’être des pions. Elles ont disparu sans remous quand l’administration a décidé de ne pas donner de nouvelles classes de baccalauréat ou de CPGE à des lycées qui les conservaient… On pourrait poursuivre.).Polémique Jamais. sans flatterie. n°78. depuis qu’on en connaît l’histoire. novembre 2008. une politique suivie menée avec cohérence par une administration qui sait où elle veut aller est plus efficace que les décrets et circulaires : les petites classes des lycées ont été supprimées en vain à trois reprises par décret ou arrêté. trop de mépris enfin.

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Grand texte .

Gro Harlem Brundtland
a été ministre norvégienne de l’Environnement et présidente de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, dont le rapport intitulé Notre avenir à tous a été soumis à l’Assemblée des Nations-unies en 1986.

Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, 1987

a conférence de Cancun a finalement débouché sur un accord détaillant les mécanismes prévus pour lutter contre le changement climatique et un instrument – un Fond vert – pour soutenir les pays en développement. Après l’échec de Copenhague, ce résultat semble presqu’inespéré. Plus que jamais, le développement durable qui « répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » est au cœur d’une âpre lutte politique et apparaît d’une brûlante actualité. Le terme de développement durable – ou plutôt de sustainable development – apparaît pour la première fois en 1980 dans un rapport publié par l’Union internationale pour la conservation de la nature et intitulé La stratégie mondiale pour la conservation : « le but est un développement durable. À ce jour, cette notion paraît utopique, et pourtant elle est réalisable… C’est notre seule

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option rationnelle. » Mais la définition qui sert de référence est proposée en 1986 dans le rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement des Nations Unies, plus connue sous l’expression de « rapport Brundtland ». Son adoption arrive au terme d’un processus de nombreuses années qui a vu se développer la problématique écologique. Il est au cœur d’un nouveau projet de société qui se propose de mettre un terme aux excès et aux troubles créés par un mode de développement dont les limites ont été fortement dénoncées dès la fin des années 1960. Le club de Rome à partir de 1968 interroge la notion de croissance et en 1972 publie son fameux rapport Halte à la croissance. La même année, à Stockholm, se tient ce qu’on a rétrospectivement appelé le premier Sommet de la terre où la notion d’éco-développement est introduite. Sur le plan des idées, l’ouvrage de Hans Jonas, paru en 1979, Le principe responsabilité, influence aussi profondément les débats et les consciences. Les premiers effets en termes de pollution de l’in-

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Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, 1987

dustrialisation apparaissent au cours de cette même décennie et dix ans plus tard, la déforestation ou encore le « trou » dans la couche d’ozone font naître de nouvelles inquiétudes. La menace qui pèse sur la biodiversité et le réchauffement climatique prennent ensuite le relais. À la même époque, on prend conscience que les politiques économiques menées au cours de la seconde moitié du XXe siècle n’ont pas ou peu amélioré la situation des plus démunis. La question de la croissance et du développement se trouve donc posée. La notion de développement durable semble ainsi condenser l’ensemble des problèmes à traiter et des défis à relever dans la mesure où il articule préservation de l’environnement et droit des populations à vivre décemment. Le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 popularise encore le concept. Dans un numéro consacré à la social-écologie, il nous a paru judicieux de consacrer cette rubrique « Grand texte » à cette notion clé, devenue « à la mode » et dont on oublie aujourd’hui souvent la genèse et ignore la portée. Cécile Beaujouan, rédactrice en chef de La Revue socialiste

Les objectifs du développement économique et social sont définis en fonction de la durée, et ce dans tous les pays – développés ou en développement, à économie de marché ou à économie planifiée. Les interprétations pourront varier d’un pays à l’autre, mais elles devront comporter certains éléments communs et s’accorder sur la notion fondamentale de développement durable et sur un cadre stratégique permettant d’y parvenir.

Le texte
Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : – le concept de « besoins », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et – l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir. Ainsi, les objectifs du développement économique et social sont définis en fonction de la durée, et ce
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010

dans tous les pays – développés ou en développement, à économie de marché ou à économie planifiée. Les interprétations pourront varier d’un pays à l’autre, mais elles devront comporter certains éléments communs et s’accorder sur la notion fondamentale de développement durable et sur un cadre stratégique permettant d’y parvenir. Le développement implique une transformation progressive de l’économie et de la société. Cette transformation, au sens le plus concret du terme, peut, théoriquement, intervenir même dans un cadre sociopolitique rigide. Cela dit, il ne peut être assuré si on ne tient pas compte, dans les politiques de développement, de considérations telles que l’accès aux ressources ou la distribution des coûts et avantages. Même au sens le plus étroit du terme, le développement durable présuppose un souci d’équité sociale entre les générations, souci qui doit s’étendre, en toute logique, à l’intérieur d’une même génération. La notion de développement durable Le principal objectif du développement consiste à satisfaire les besoins et aspirations de l’être humain. Actuellement, les besoins essentiels de quantité d’habitants des pays en développement ne sont pas satisfaits : le besoin de se nourrir, de se loger, de se vêtir, de travailler. Qui plus est, au-delà de ces besoins essentiels, ces gens aspirent – et c’est légitime – à une amélioration de la

Ainsi. mais aussi en assurant l’égalité des chances pour tous. L’agriculture sédentaire. Un niveau supérieur au minimum vital serait envisageable à la seule condition que les modes de consommation tiennent compte des possibilités à long terme. En effet. Une société peut. . par exemple. à condition que le contenu de celle-ci respecte les principes que sont la durabilité et la non-exploitation d’autrui. notamment en ce qui concerne notre consommation d’énergie. 111 une forte productivité peut tout à fait coexister avec la plus grande indigence. Ailleurs. les sols et les êtres vivants. à condition que le contenu de celle-ci respecte les principes que sont la durabilité et la non-exploitation d’autrui. nombre d’entre nous vivons au-dessus des moyens écologiques de la planète. Il se peut que l’accroissement démographique intensifie les pressions qui pèsent sur les ressources et ralentisse l’amélioration du niveau de vie dans les régions où la pauvreté est endémique. Ailleurs. Au strict minimum. l’exploitation commerciale des forêts. il faut toutefois promouvoir des valeurs qui faciliteront un type de consommation dans les limites du possible écologique et auquel chacun peut raisonnablement prétendre. ces interventions étaient encore limitées. Le développement durable signifie que les besoins essentiels de tous sont satisfaits. La notion de besoins est certes socialement et culturellement déterminée . le détournement des cours d’eau. le développement durable n’est possible que si l’évolution démographique s’accorde avec le potentiel productif de l’écosystème. développement et croissance économique sont compatibles. il faut réaliser tout le potentiel de croissance . S’il est vrai qu’il ne s’agit pas uniquement d’une question démographique mais aussi de répartition des ressources. il n’existe pas de limite fixe dont le dépassement signifierait la catastrophe écologique. Dans l’immédiat. certes en accroissant la productivité. et plus menaçantes aussi – localement et mondialement. tant dans leur ampleur que dans leurs effets. Mais. Or.Grand texte qualité de leur vie. Pour répondre aux besoins essentiels. le développement durable signifie ne pas mettre en danger les systèmes naturels qui nous font vivre : l’atmosphère. pour assurer un développement durable. à elle seule. le développement technologique peut certes résoudre certains problèmes. Mais. En effet. et l’environnement ne peut qu’en pâtir. Il y a peu de temps encore. le développement durable nécessite de toute évidence la croissance économique là où ces besoins ne sont pas satisfaits. Aujourd’hui. elles sont plus draconiennes. le développement durable nécessite de toute évidence la croissance économique là où ces besoins ne sont pas satisfaits. l’extraction minière. Le développement inapproprié peut en effet marginaliser des portions entières de la population. la croissance ne saurait suffire. l’émission de chaleur et de gaz toxiques dans l’atmosphère. une forte productivité peut tout à fait coexister avec la plus grande indigence. pour que le développement durable puisse survenir. la croissance ne saurait suffire. il faut réaliser tout le potentiel de croissance . y compris celui de satisfaire leurs aspirations à une vie meilleure. développement et croissance économique sont compatibles. Un monde où la pauvreté et l’injustice sont endémiques sera toujours sujet aux crises écologiques et autres. à elle seule. sont des exemples de l’intervention de l’homme dans les écosystèmes à l’occasion d’activités de développement. les sociétés doivent faire en sorte de satisfaire les besoins. les manipulations génétiques. Pour répondre aux besoins essentiels. l’eau. compromettre sa capacité de satisfaire les besoins de ses membres – en surexploitant les ressources. et l’environnement ne peut qu’en pâtir. Mais ces menaces ne sont pas inévitables. Sur le plan démographique ou celui de l’exploitation des ressources. mais il peut quelquefois en créer d’autres plus graves. de diverses manières.

Quant aux ressources non renouvelables comme Quant aux ressources non renouvelables comme les combustibles fossiles et les minerais. des matières premières. Dans l’esprit du développement durable. qu’il assure l’équité dans l’accès à ces ressources limitées. l’orientation des techniques et les changements institutionnels se font de manière harmonieuse et renforcent le potentiel présent et à venir permettant de mieux répondre aux besoins et aspirations de l’humanité. Elles peuvent en outre se manifester autant par une augmentation des coûts et une baisse de la rentabilité que par la disparition soudaine d’une base de ressources. Les biens soi-disant gratuits tels l’air et l’eau sont eux aussi des ressources. de façon à préserver l’intégrité globale du système. en tenant compte des effets de l’exploitation sur l’ensemble du système. le développement durable est un processus de transformation dans lequel l’exploitation des ressources. l’eau et les autres éléments – soient réduits au minimum. ces limites ne sont pas les mêmes. La pratique du développement a tendance à appauvrir les écosystèmes et à réduire la diversité des espèces. il importe de ne pas épuiser les sols au-delà de toute récupération possible. On ne peut en effet maintenir intact chacun d’entre eux. De manière générale. Cela dit. Les matières premières et l’énergie utilisées dans la production ne sont que partiellement transformées en produits utiles. Une forêt peut fort bien être épuisée en un endroit d’un versant et très dense en un autre – ce qui n’est pas forcément un mal. 1987 Qu’il s’agisse de l’énergie. . La perte d’espèces végétales et animales peut singulièrement limiter les possibilités des générations à venir . Il convient toutefois de tenir compte de l’importance critique de la ressource. Le développement durable exige donc que les effets nuisibles – sur l’air. Il convient toutefois de tenir compte de l’importance critique de la ressource. Cela dit. la direction des investissements.4E TRIMESTRE 2010 les combustibles fossiles et les minerais. si l’on a procédé avec méthode et tenu compte des effets sur l’érosion du sol. Quant aux minerais et aux combustibles fossiles. de l’existence de techniques permettant de minimiser l’épuisement et de l’éventualité de trouver un produit de remplacement. L’amélioration des connaissances et des techniques peut permettre de consolider la base de ressources. Or. Dans son esprit même. la plupart des ressources renouvelables font partie d’un écosystème fort complexe et il faut définir un seuil maximum d’exploitation. bien avant que le monde n’atteigne ces limites. à condition que le rythme de prélèvement ne dépasse pas la capacité de régénération et d’accroissement naturel. une fois éteinte. L’autre partie est faite de déchets. le développement durable exige donc leur conservation. les limites existent tout de même et il faudrait. Ainsi. de l’eau. du sol. leur utilisation réduit de toute évidence le stock dont disposeront les générations à venir – ce qui ne signifie nullement qu’il ne faut pas les utiliser. les régimes d’eau et l’éventuelle disparition d’espèces. qu’il réoriente les efforts technologiques afin d’alléger les pressions. leur utilisation réduit de toute évidence le stock dont disposeront les générations à venir – ce qui ne signifie nullement qu’il ne faut pas les utiliser. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . de l’existence de techniques permettant de minimiser l’épuisement et de l’éventualité de trouver un produit de remplacement.112 Gro Harlem Brundtland. il importe au plus haut point que le rythme d’épuisement des ressources non renouvelables compromette le moins possible l’avenir. La croissance économique et le développement entraînent inévitablement des modifications dans les écosystèmes. il faut surveiller le rythme d’épuisement et introduire des méthodes de recyclage et d’économie pour faire en sorte que les ressources ne disparaissent pas avant que l’on ait trouvé des substituts convenables. une espèce ne se renouvelle plus jamais. Notre avenir à tous. les ressources renouvelables telles les forêts ou les bancs de poissons peuvent ne pas s’épuiser.

parallèlement à cette vague de progrès techniques. les pesticides et les engrais utilisés par une exploitation peuvent avoir des effets sur la productivité des exploi- Nous ne prétendons pas qu’il y a d’un côté les bons et de l’autre côté les méchants. la poussée de la production commerciale. On pourra détruire entièrement une forêt en abattant tous les arbres. la terre. Comment peut-on persuader ou obliger concrètement les individus à agir pour le bien de tous ? La réponse se trouve partiellement dans l’éducation et le développement des institutions. nombre des problèmes d’épuisement des ressources et d’agressions contre l’environnement sont dus aux inégalités du pouvoir économique et politique. Certains systèmes sociaux traditionnels reconnaissaient certains aspects de cette interdépendance et intervenaient dans les pratiques agricoles. chaque individu continue de faire comme s’il était seul. assurant l’exercice de droits traditionnels sur l’eau. simplement parce que les gens qui en souffrent sont trop démunis pour intenter une action en justice. Les interactions écologiques ne respectent ni la propriété privée ni les découpages politiques. 113 tations voisines. Ce respect de « l’intérêt commun » ne compromettait d’ailleurs pas forcément la croissance et l’expansion. Les collectivités ou les gouvernements peuvent compenser cette tendance par les lois. l’interdépendance locale n’a fait que croître. mais aussi dans l’application sévère de la loi. la fiscalité. – Les pratiques d’irrigation. encore qu’il ait pu limiter l’acceptation et la diffusion de certaines innovations techniques. Nous ne prétendons pas qu’il y a d’un côté les bons et de l’autre côté les méchants. notamment quand il s’agit de petites exploitations. et ce en raison des techniques utilisées dans l’agriculture et la production modernes. – Le rendement d’une chaudière détermine le taux d’émission de suie et de produits chimiques nuisibles. l’accessibilité réduite aux terres collectives. En fait. Une entreprise industrielle peut fort bien se permettre de polluer l’air ou les eaux de manière inacceptable. l’éducation. les forêts. Mais assumant que les autres n’agiront pas selon le bien de tous. – L’eau chaude qu’une centrale thermique rejette dans un fleuve ou dans la mer a des effets sur les prises des pêcheurs locaux. Mais. les subventions et d’autres méthodes encore. la façon dont un agriculteur travaille la terre en amont affecte le ruissellement sur les terres en aval. Ainsi : – Sur un versant quelconque. affectant ainsi tous ceux qui vivent et travaillent près de l’usine en question.Grand texte Nombre des problèmes d’épuisement des ressources et d’agressions contre l’environnement sont dus aux inégalités du pouvoir économique et politique. . Cela dit. Tout irait mieux si chacun tenait compte des conséquences de ses actes sur autrui. simplement parce que les gens qui en souffrent sont trop démunis pour intenter une action en justice. Cette évolution est encore en cours dans de nombreux pays en développement. ont arraché le pouvoir de décision aux groupes comme aux individus. simplement parce que les habitants n’ont pas d’autres solutions ou encore parce que les entreprises sont plus influentes que les habitants des forêts. Une entreprise industrielle peut fort bien se permettre de polluer l’air ou les eaux de manière inacceptable. la perte de droits traditionnels sur la forêt et les autres ressources. Tout irait mieux si chacun tenait compte des conséquences de ses Équité et intérêt commun C’est de manière plutôt générale que nous venons de décrire le développement durable.

La recherche de l’intérêt commun serait plus aisée si. dans leurs quartiers plus exposés. la participation effective des communautés locales aux processus de prise de décisions peut aider celles-ci à mieux définir et à mieux faire respecter leurs intérêts communs. les plus pauvres. on reconnaîtrait alors plus facilement l’intérêt commun. Par exemple. pour tous les problèmes de développement et d’environnement. À mesure qu’un système s’approche de ses limites écologiques les inégalités ne font que s’accroître. le monopole des ressources peut forcer ceux qui en sont exclus à trop exploiter les ressources marginales. chaque individu continue de faire comme s’il était seul. les gains provenant du commerce international sont inéquitablement répartis. par exemple. Mais c’est rarement le cas. Il n’existe aucune autorité supranationale pour résoudre ces problèmes. La capacité variable des exploitants à mobiliser les biens dits gratuits – que ce soit à l’échelle locale. La pollution régionale et globale est de plus en plus préoccupante. (Voir chapitre 3. ont plus de problèmes de santé que les riches qui vivent souvent dans les quartiers plus salubres. . Plus important encore. car À mesure qu’un système s’approche de ses limites écologiques les inégalités ne font que s’accroître. Lorsque le bassin d’un fleuve se détériore. les subventions et d’autres méthodes encore.114 Gro Harlem Brundtland. affecte non seulement le secteur local de production sucrière. la capacité d’un gouvernement à réellement maîtriser l’économie de son pays est compromise par la progression des interactions économiques internationales. Beaucoup de problèmes proviennent de l’inégalité de l’accès aux ressources. la politique énergétique dans un pays peut provoquer des précipitations acides dans un autre . nationale ou internationale – est encore une autre manifestation de l’inégalité de l’accès aux ressources. Lorsque le bassin d’un fleuve se détériore. par le biais des effets sur la santé. la fiscalité. ce sont les paysans pauvres qui en souffrent le plus. Les collectivités ou les gouvernements peuvent compenser cette tendance par les lois. Mais assumant que les autres n’agiront pas selon le bien de tous. mais encore l’économie et l’écologie de nombreux pays en développement fortement tributaires de ce produit. et l’environnement – comme le développement – en souffre. ce sont les paysans pauvres qui en souffrent le plus. car il y a habituellement des gagnants et des perdants. De même. l’éducation. notamment dans les quelque 200 bassins de fleuves internationaux et dans un grand nombre de mers. alors que la structure des échanges de LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . L’application stricte des lois et l’adoption de lois sévères en matière de responsabilité peuvent permettre de maîtriser les effets les plus nuisibles. la prospérité ou les dommages aux écosystèmes.4E TRIMESTRE 2010 sucre. Par exemple. 1987 actes sur autrui. L’existence d’un régime foncier inéquitable peut avoir comme effet la surexploitation des ressources sur les terres les plus petites. en raison des échanges internationaux de marchandises. Or l’intérêt commun ne peut s’articuler que par le biais de la coopération internationale. La rapidité de la croissance en a fait un phénomène mondial et les conséquences en sont à la fois physiques et économiques. Les « perdants » dans les conflits environnement / développement sont ceux qui assument plus que leur part du coût de la pollution. Sur le plan international. L’interdépendance n’est pas un simple phénomène local. les problèmes de capacité de transport et de pénurie de ressources sont devenus une préoccupation internationale. Or. il existait des solutions dont pourrait bénéficier tout le monde. L’application de l’intérêt commun souffre souvent de la non-correspondance entre les décisions politiques et leurs conséquences. Quand la qualité de l’air en ville se dégrade. car ils n’ont pas les moyens de prendre les mêmes mesures contre l’érosion que les paysans plus riches.) Si le pouvoir économique et les avantages découlant des échanges étaient l’objet d’une répartition plus équitable. Notre avenir à tous. la politique en matière de pêche d’un État peut influer sur les prises d’un autre État.

Grand texte ils n’ont pas les moyens de prendre les mêmes mesures contre l’érosion que les paysans plus riches. ont plus de problèmes de santé que les riches qui vivent souvent dans les quartiers plus salubres. Sur le plan mondial. les pays riches sont mieux placés – financièrement et techniquement parlant – pour faire face aux effets d’éventuelles modifications climatiques. les plus pauvres. C’est ainsi que notre incapacité à œuvrer en faveur du bien commun dans le cadre du développement durable est souvent le produit de notre indifférence relative pour la justice économique et sociale. dans un même pays et entre les nations. Quand la qualité de l’air en ville se dégrade. . dans leurs quartiers plus exposés. Et si les ressources minières s’épuisent. ceux qui sont arrivés tardivement à l’industrialisation ne connaissent pas les avantages que représente un approvi- 115 sionnement peu coûteux.

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développant des idées fortes et des analyses nouvelles de nature à faire débat et à contribuer à la nécessaire rénovation intellectuelle de la gauche française. – de réagir à l’ouvrage . etc. le débat.À propos de… Le débat intellectuel a toujours été consubstantiel au socialisme. . nous demanderons à une ou des personnalités – intellectuels. nous avons retenu l’ouvrage de Jean-Baptiste de Foucauld. 2010. Conscients de cet héritage et soucieux du lien avec les intellectuels. Nous nous attacherons à sélectionner des ouvrages émanant d’auteurs déjà connus ou encore en devenir. Cette rubrique. au moins provisoirement. couvrant largement la palette des savoirs. intitulée « À propos de… » et entièrement consacrée à un livre. L’Abondance frugale. Odile Jacob. français et étrangers. – puis. – enfin l’auteur de l’ouvrage pourra à son tour réagir. et conclure. politiques. se structurera ainsi : – une note de lecture présentera de manière synthétique l’ouvrage en question . animée par Matthias Fekl. dont les grands combats sont d’abord des combats d’idées. Dans ce numéro. nous avons souhaité mettre en place une nouvelle rubrique.

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qui ne savent pas comment et dans quelle direction aller. s’interroge sur le sens à donner à nos sociétés occidentales. l’auteur. liée à la hausse des inégalités et du chômage de masse et de longue durée. non seulement pour les surmonter. La première est une crise du sens. se rénover. La deuxième est une crise sociale. la vie en société. pour faire face à la nouvelle donne écologique. elles sont confrontées à une crise systémique qui vient de loin et qu’il faudra nécessairement résoudre pour survivre. qui est à la fois une menace et une opportunité pour vivre mieux ? Quelle sagesse économique et sociale va nous permettre de prendre appui sur les difficultés actuelles. La troisième est une crise financière. Dans ce livre. Arrivées au bout d’une impasse. tel est le projet que nous propose Jean-Baptiste de Foucauld pour orienter nos sociétés vers le plein emploi et leur redonner un nouveau souffle. qui s’étaient efforcés en leur temps de donner signification à l’existence humaine.Caroline Werkoff-Leloup est rédactrice en chef de la revue Cadres (CFDT) « Détacher l’essentiel du superflu » C onstruire un pacte civique de solidarité pour élaborer un nouveau mode de développement. La dernière est une crise écologique. Cette crise pose également pour l’auteur la question du rythme du fonctionnement social : le fossé s’est creusé entre ceux qui sont sommés d’aller toujours plus vite et les autres. mais pour requalifier le niveau de notre vivre ensemble démocratique endommagé. due à la perte de légitimité des grands systèmes symboliques. La quatrième est une crise économique. « Comment la vie économique. conséquence de la crise financière qui s’est traduite immédiatement par l’accélération des crises énumérées ci-dessus. L’auteur énumère en réalité cinq grandes crises. à la fois collective et individuelle. C’est pour répondre à toutes ces . les institutions sociales vont-elles s’adapter. C’est la plus récente et c’est elle qui a déclenché la crise de grande ampleur que nous connaissons depuis deux ans. tel le communisme. comme il l’avait déjà fait dans de précédents ouvrages. trouver un nouveau souffle et un nouvel élan ? ».

c’est-à-dire par une frugalité assumée. soit cruellement absent pour tous les exclus. c’est-àLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . en réalisant un travail personnel de connaissance de ses vrais besoins. Ce temps productif est aujourd’hui soit dévorant pour ceux qui travaillent. Doit-il apporter le mieux-être ou le plus-être ? Voulons-nous plus de qualité ou de quantité ? C’est en répondant à ces questions que l’on pourra mettre en place un nouveau « pacte civique » accepté par tous les individus et les corps constitués de la société. Le problème. articulés autour de trois temps de vie concurrents. si la structure même de la société ne change pas. il faut d’abord accepter de ne plus faire de la hausse du pouvoir d’achat la seule condition du progrès social. elle peut seulement les conduire à un risque accru d’exclusion. Pour résoudre ces problèmes de satisfaction des désirs matériels. 2010 Depuis cinquante ans s’est mis en place un formidable processus d’auto-légitimation du désir et progressivement de la satisfaction la plus immédiate de celui-ci. questions et résoudre ces crises que l’auteur nous propose de nous engager dans une société ordonnée autour du pacte de l’abondance frugale. Les besoins relationnels concernent la famille. au risque de les aliéner. Elle resterait au service des hommes. nous dit Jean-Baptiste de Foucauld. ce qui conduit à confondre légitimation et illimitation. Depuis cinquante ans s’est mis en place un formidable processus d’auto-légitimation du désir et progressivement de la satisfaction la plus immédiate de celui-ci. mais de le rééquilibrer en étant en mesure de hiérarchiser ses désirs. au sens d’économiser le désir. est que ce processus de satisfaction des désirs n’est pas maîtrisé. Elle ne peut satisfaire que les plus riches. » Atteindre cette frugalité assumée n’est pas chose facile. comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui. nous allons devoir pratiquer l’économie du désir. et ne peut que frustrer les classes moyennes. Il faut se demander ce qu’on attend vraiment du travail. l’économie serait remise à sa place. L’homme. « La solidarité (doit passer) désormais par la résorption des désirs exagérés. La satisfaction du désir est devenue normale et légitime.4E TRIMESTRE 2010 dire proportionnée aux excès de chacun. équitable. Jean-Baptiste de Foucauld propose de redéfinir la notion de solidarité au sein de la société. Les besoins matériels doivent être satisfaits par l’effort de production. La satisfaction du désir est devenue normale et légitime. Pour parvenir à cet objectif. les amis. L’Abondance frugale. Donner un nouvel élan à nos sociétés.120 Jean-Baptiste de Foucauld. pour l’auteur. et c’est l’insatisfaction qui choque désormais. on s’en doute. de distinguer le fondamental de l’accessoire et de rendre égal le droit égal au désir légitime de chacun. afin de détacher l’essentiel du superflu. ce qui conduit à confondre légitimation et illimitation. pour l’auteur. c’est d’abord chercher les causes de l’écart croissant qui s’est installé au fil des années entre les désirs matériels et les moyens de les satisfaire. Quant aux plus pauvres. de la hausse de la productivité des salariés aux licenciements. la vie associative… Les activités Promouvoir l’abondance frugale. et non le contraire. . En un mot. car cette illimitation se heurte à l’insuffisance des moyens disponibles. il ne s’agit en aucun cas de remettre en cause le désir d’abondance. partagée. est que ce processus de satisfaction des désirs n’est pas maîtrisé. de leur donner un droit à l’abondance et de réfléchir à la notion de frugalités. Et c’est précisément là que le bât blesse. car elle a des contreparties très lourdes. Le problème. c’est ainsi chercher à réduire les inégalités sociales les plus criantes en permettant aux plus démunis de vivre dans des conditions décentes. Pour y parvenir. Dans ce nouveau pacte civique. Or. il n’y a aucune chance que cette course infinie de satisfaction des désirs matériels s’arrête. a trois besoins fondamentaux. et de le concentrer sur l’essentiel. et c’est l’insatisfaction qui choque désormais.

c’est-à-dire au service de l’homme. La faute sans doute au temps productif. respective du travail et du capital. et pour ceux qui peuvent se le permettre (il est vrai). C’est peut-être une limite de ce livre. c’est ainsi chercher à réduire les inégalités sociales les plus criantes en permettant aux plus démunis de vivre dans des conditions décentes. en élargissant la gamme des choix individuels collectivement organisés. c’est donc essayer aussi de reconstituer de grands équilibres collectifs en donnant plus de place dans nos sociétés à l’échange et au don par rapport à la logique dominante de la puissance et de l’argent. C’est enfin favoriser le développement des temps d’activité conviviaux par rapport aux temps productifs stricto sensu. c’est bien parce que ce dernier constitue un prélèvement inutile. mais elles lient les personnes entre elles par tout un jeu de services rendus. en réalisant un travail personnel de connaissance de ses vrais besoins. Nos sociétés n’offrent pas un équilibre correct entre ces trois besoins. Ainsi. Les besoins spirituels. il faudrait adopter un droit au travail « à temps choisi ». Choisir de construire une société de l’abondance frugale. ce qui permettrait de retrouver une société de plein emploi. entrent dans un temps beaucoup plus personnel. Ce livre s’inscrit dans toute la réflexion actuelle autour de la notion de régulation. il est difficile de proposer des modèles sociaux et économiques qui reposent surtout sur les bonnes volontés individuelles. Mais il ne résout pas tous les problèmes. c’està-dire. C’est le temps de l’expérience spirituelle ou religieuse et de l’expérience artistique par exemple. ou irrationnel sur des biens qui seraient nécessaires à autrui. dont la durée est trop mal cadrée. un souffle utopique où les plus riches se libéreraient du superflu matériel pour donner aux plus pauvres. Et c’est sans doute une raison du mal-être qui semble inhérent à nos sociétés riches et développées. il est difficile de proposer des modèles sociaux et économiques qui reposent surtout sur les bonnes volontés individuelles. enfin. de leur donner un droit à l’abondance et de réfléchir à la notion de frugalités. contre une baisse de revenus. « si l’abondance frugale consiste à établir un filtre permettant de séparer l’essentiel du superflu. . Comment parvenir à un consensus autour de ce nouveau mode de civilisation ? Comment l’appliquer ensuite ? Il flotte sur « L’abondance frugale » comme un esprit franciscain. Mais à l’heure où les intérêts individuels sont prédominants. Pour remédier à ce déséquilibre. Promouvoir l’abondance frugale. C’est essayer de rééquilibrer la place 121 Il flotte sur L’abondance frugale comme un esprit franciscain. ou sur les ressources naturelles non aisément reproductibles ». un souffle utopique où les plus riches se libéreraient du superflu matériel pour donner aux plus pauvres. Mais à l’heure où les intérêts individuels sont prédominants. ces trois temps. une possibilité de travailler moins pour donner plus d’espace aux autres temps de la vie et ainsi créer des emplois. C’est finalement civiliser le capitalisme en remettant l’argent et la finance à leur place et en donnant plus de place à l’économie sociale et solidaire. Ce livre reste notamment assez flou sur la mise en œuvre de ce nouveau pacte de solidarité. dit Jean-Baptiste de Foucauld. C’est peut-être une limite de ce livre. Il tente de donner une solution pour remettre l’économie à sa place. afin de détacher l’essentiel du superflu.À propos de… ne sont alors pas rémunérées par de l’argent. Et c’est un de ses grands atouts de chercher des réponses autres que strictement financières ou juridiques.

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dans ses engagements. La notion d’abondance frugale apparaît pour la première fois en 1980. la question de la durabilité de notre modèle de développement économique est alors posée. de la financiarisation à outrance et du détachement par rapport au monde réel . lui donner un sens. certains penseurs préconisent un retour à l’essentiel et à l’authentique. Jean-Baptiste de Foucauld a décidé de revisiter cette notion d’abondance frugale. et réhabiliter le développement dans sa triple dimension matérielle. L en procédant à une nouvelle lecture de ses enjeux à l’aune de la quintuple crise que nous traversons : crise économique. Avec une ligne directrice : remettre l’économie à sa place. de tracer un chemin vers une nouvelle solidarité. dans La Révolution du temps choisi. dans ses écrits. face à la crise qui frappe les pays développés depuis la fin des Trente Glorieuses. . Déjà. ouvrage collectif du club Échanges et projets fondé par Jacques Delors et qui est aussi l’un des lointains ancêtres du club Convictions. tant il est vrai qu’il n’a eu de cesse. crise sociale.Matthias Fekl est haut fonctionnaire et maître de conférence en droit public à Sciences-Po Un programme audacieux et pragmatique ’abondance frugale est un concept qui va bien à Jean-Baptiste de Foucauld. avec l’épuisement de la planète . marquée par le chômage et l’exclusion . Trente ans plus tard. résultat des excès de toute nature. crise financière. Déjà. crise écologique. dans sa vie. et crise du sens. face à la frénésie consumériste qui tient lieu de sens dans les sociétés modernes. relationnelle et spirituelle. avec la faible croissance récurrente dans de nombreux pays . et de forger ainsi « l’honnête homme du XXIe siècle ». la seule finalité aujourd’hui assignée aux hommes étant le dévelop- L’ambition de Jean-Baptiste de Foucauld est immense : il s’agit d’esquisser les grandes lignes de la « réforme intellectuelle et morale dont notre pays a besoin ».

l’usage et la propriété de nombreux biens sont découplés. Avec une ligne directrice : remettre l’économie à sa place. en fixant un écart raisonnable entre les hauts et les bas salaires. Tirant les leçons de l’Histoire. Foucauld égratigne aussi quelques fausses évidences. Cet ambitieux ouvrage appelle plusieurs séries d’interrogations et de prolongements. en bâtissant une vraie gouvernance mondiale. pour permettre l’émergence de vrais champions européens et pérenniser certains secteurs jugés stratégiques. le lien y est plus important que le bien et elle peut ainsi être. 2010 pement économique en tant que tel. une sorte de précurseur sur la voie de l’abondance frugale. notamment en renforçant le microcrédit social. mais il n’est pas hostile à la productivité. réponse trop facile à des problèmes trop complexes. Ensuite. lui donner un sens. sociaux-démocrates. l’innovation et le progrès technologique sont les conditions nécessaires. Mettre en œuvre. et rejoindre ensemble une démarche de pacte civique de solidarité inspiré pour l’économique. du progrès humain. d’autre part. Enfin. car ancré dans une vraie connaissance des réalités contemporaines. pour parler avec Jean-Louis Laville. l’abondance frugale devient synonyme d’un projet global de transformation économique et sociale. l’auteur nous invite plutôt à revoir – de fond en comble – le droit européen de la concurrence. et en réhabilitant le rôle de la puissance publique et des services publics. mais il n’est pas hostile à la productivité. mériterait des états généraux et régionaux pour faire entendre sa voix. Et des objectifs précis : d’abord. avec notamment un nouvel urbanisme et un modèle économique dans lequel. la croissance pour la croissance. en élaborant des normes comptables permettant de dépasser le souci de l’instantané et la rentabilité à court terme. selon lui. si le pouvoir d’achat n’est certes pas une fin . La nébuleuse sociale et solidaire. libéraux-sociaux. aussi. rait une réponse à tous les maux économiques de la période. et de forger ainsi « l’honnête homme du XXIe siècle ». du progrès humain. en rétablissant un impôt sur le revenu véritablement progressif. relationnelle et spirituelle. lutter contre le mal-être au travail.4E TRIMESTRE 2010 L’auteur remet en cause le productivisme qui déshumanise. Au passage. et aller vers le plein emploi de qualité à temps choisi. comme cette idée de plus en plus répandue selon laquelle le protectionnisme fourniLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Sous la plume de Jean-Baptiste de Foucauld. se retrouver autour de cette volonté commune consistant à transformer l’éthique du développement durable en projet politique. à l’image du Vélib’. à bien des égards. donner toute sa place à l’économie sociale et solidaire. car. Face à cela. Le projet d’abondance frugale. peut réunir une large coalition : chrétiens-démocrates. « écolos ». l’ambition de Jean-Baptiste de Foucauld est immense : il s’agit d’esquisser les grandes lignes de la « réforme intellectuelle et morale dont notre pays a besoin ». notamment en donnant un vrai contenu au « droit au réseau ». L’auteur remet en cause le productivisme qui déshumanise. l’innovation et le progrès technologique sont les conditions nécessaires. et réhabiliter le développement dans sa triple dimension matérielle. Il ne se réfugie pas dans la « décroissance ». à la fois audacieux et pragmatique. si ce n’est suffisantes. en inventant des « solidarités nouvelles face au chômage » et en structurant la représentation des chômeurs pour leur permettre de peser dans le débat public . le social et le civique de ce que Nicolas Hulot a proposé pour l’environnement. de vraies politiques de l’emploi : d’une part. civiliser un capitalisme aujourd’hui « ensauvagé ». et montre au contraire qu’aujourd’hui comme hier. L’Abondance frugale. nous dit Foucauld. allant des mutuelles aux associations d’intérêt général en passant même par des banques.124 Jean-Baptiste de Foucauld. et même la gauche de la gauche pourraient. inventer un nouveau modèle de développement. En premier lieu. Il ne se réfugie pas dans la « décroissance ». si ce n’est suffisantes. réponse trop facile à des problèmes trop complexes. et montre au contraire qu’aujourd’hui comme hier.

mais aussi. et ce n’est pas la question la plus simple. une voie française vers le plein-emploi de qualité à temps choisi ? Comment peut-on réellement conjuguer ses trois critères. Démocratie et spiritualité. et ce jusqu’assez loin dans les classes moyennes. à moyen terme. et où la République inventerait ses propres rites ? Enfin. de dépasser le consumérisme et de ne pas faire la consommation notre seul horizon. C’est là l’un de ses 125 thèmes de prédilection. et même une nécessité. dans les cœurs. En second lieu. plus fortement qu’aujourd’hui. est-il possible de faire le lien entre l’abondance frugale telle que définie par Jean-Baptiste de Foucauld et la politique du Care esquissée par Martine Aubry ? L’attention portée à l’autre. se distingue par sa neutralité absolue à l’égard des cultes ? S’agit-il au contraire d’une inflexion de celle-ci ? Et peut-on penser une spiritualité proprement républicaine. Jean-Baptiste nous invite à revisiter notre rapport à la spiritualité. auxquels il réfléchit aussi au sein d’un club. est-il aujourd’hui crédible d’affirmer qu’il existe. dans laquelle la République porterait un message non seulement dans les esprits. on ne le rappellera jamais assez. comment mettre le plein-emploi. . la qualité et le temps choisi dans une même équation. le souci du monde et de l’humanité – autant de notions qui semblent aux fondements de ces deux démarches et qui mériteraient peut-être d’être croisées. Quelle articulation peut-on imaginer entre République et spiritualité ? S’agit-il d’une simple version relookée de la laïcité qui. Aussi est-on en droit de demander à Jean-Baptiste de Foucauld comment concilier ce constat d’évidence avec la nécessité. et dans le même souci d’éviter toute incompréhension et tout anachronisme. tout aussi incontestable. alors même que la France ne parvient pas à réaliser durablement cet objectif depuis plusieurs décennies ? En troisième lieu. la préférence pour l’essentiel plutôt que pour l’accessoire et le superflu. pour de nombreux citoyens. et éviter que le plein-emploi ne soit pas synonyme d’emplois de mauvaise qualité ou d’horaires non choisis ? En un mot. il n’en demeure pas moins une aspiration.À propos de… en soi.

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Or. bien entendu. ce n’est déjà plus le cas chez nous depuis déjà un certain temps. Et. car les rapports de force ou les changements politi- .Jean-Baptiste de Foucauld est inspecteur des Finances et auteur de L’Abondance frugale. Sur quelle base culturelle. Comment faire comprendre et accepter cela alors que la société multiplie les désirs individualistes en tous sens. La question écologique au niveau national et au niveau mondial renforce cette problématique. le mouvement socialiste et le mouvement écologiste vont-ils s’accorder durablement ? Le thème de l’abondance sobre et juste. Que peut apporter la notion d’abondance frugale et solidaire à la réflexion du socialisme démocratique dans les circonstances actuelles ? Elle me paraît aider à mieux prendre en compte la réalité économique actuelle tout en visant l’idéal d’une société plus juste. intellectuelle. Toutefois il a beaucoup profité du fait qu’une augmentation rapide de la production fournissait des marges de manœuvre importantes à la redistribution. sans hiérarchie claire ? Il y a bien un changement de mentalité à promouvoir. écologiquement compatible parce que frugale. Or. juste et solidaire parce que sobre. en indiquant qu’elles doivent désormais faire bon ménage. je remercie beaucoup La Revue socialiste d’avoir pris la peine de lire attentivement L’Abondance frugale. Je voudrais y répondre brièvement en deux temps. il me semble que les pro- grammes sont faits comme si l’on était toujours dans cette phase plus heureuse où l’économie répondait dans l’ensemble bien aux promesses et aux espérances. Il va falloir mieux partager le gâteau puisque le gâteau ne peut pas grossir à l’infini. Le socialisme a toujours entendu lier production et redistribution en articulant efficacement l’action de l’État et celle du mouvement social. La question de la redistribution et de la justice se pose donc en termes nouveaux. les conditions de conciliation pouvant être diverses. la crise actuelle aggrave les choses. fût-ce au travers de conflits difficiles. 2010 « La question de la redistribution et de la justice se pose en termes nouveaux » T out d’abord. est un moyen de réconcilier deux aspirations légitimes. d’en avoir extrait les idées générales et de poser de bonnes questions à son sujet. Odile Jacob. Paris. morale.

Mais le livre ne se résume pas à cela. qui fasse comprendre et partager cela. acceptera d’en payer le prix. il faut mieux indexer les prestations sociales. et la gauche parce qu’elle ne pourra pas à la fois augmenter le pouvoir d’achat et résorber la dette. qui incluent le principe de justice. ou encore en étendant à d’autres biens ou services le système « vélib’ ». par exemple un accès aux grands réseaux de la vie sociale moderne (eau. Lorsqu’il en fera une priorité durable s’imposant aux autres. L’aspiration au pourvoir d’achat Comment y répondre alors que les moyens sont plus limités ? D’abord en rétablissant le plein LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . et l’utopie comme appel au dépassement. Ces trois dimensions sont liées. il faut réfléchir à de nouvelles formes de redistribution. Il faut donc travailler sur les valeurs qui animent en profondeur le corps social. L’Abondance frugale. télévision. la régulation au service de tous. ou d’autres associations. Il y a besoin d’un changement de paradigme par rapport à l’idée de croissance illimitée. temps subi émanant parfois de l’État lui-même (dans certains contrats aidés).4 million de personnes se déclarent en sous emploi). téléphone. 2. en partageant temps et/ou revenus selon les possibilités de chacun. Internet) financé par un prélèvement proportionnel au revenu et non par un tarif égal pour tous.4E TRIMESTRE 2010 . sur les fonctionnements organisationnels et sur les grandes régulations démocratiques. Ensuite. étant rappelé que le revenu des chômeurs est deux fois moins élevé en moyenne que celui des actifs occupés et que près de 5 millions de personnes souffrent à un titre ou un autre d’insuffisance de travail. à l’économique. que sont la résistance à l’inacceptable. 2010 ques n’y suffiront pas. Je ne pense pas qu’un changement réel soit possible sans cela. La crédibilité d’un retour au plein emploi de qualité à temps choisi Je n’ai pas de doute : notre pays y arrivera lorsqu’il le voudra vraiment. d’entraînement. plus. 1. Les conditions d’accès à la formation et donc à la promotion sociale doivent être d’autant plus favorables que la situation sociale des personnes est difficile. Enfin. que « l’abondance frugale » fait appel aux bonnes volontés de tous et particulièrement de ceux qui sont les gagnants de la société. Lorsqu’il sortira d’une certaine résignation dans laquelle il se complaît pour des raisons obscures. Lorsque l’on aura appris à faire en grand ce que Solidarités nouvelles face au chômage2. et si complémentaires pourtant. mais ne se résume pas. en effet. et sans une forme de leadership. emploi (voir infra).128 Jean-Baptiste de Foucauld. Lorsque les demandeurs d’emploi auront les moyens de s’organiser et de prendre leur part dans les débats qui les concernent1. Les réformes purement politiques ne suffisent plus si elles ne sont pas appuyées sur un quantum suffisant de changements de comportements. Interrogations et prolongements Matthias Fekl pose quatre excellentes questions auxquelles je vais essayer de répondre. la droite parce qu’elle ne pourra pas sauver le modèle social sans augmenter les impôts. font à échelle réduite : se retrousser les manches et prendre des initiatives pour fournir du travail à ceux qui en sont privés. C’est pour cette raison. il comporte beaucoup de propositions de régulations. vers d’autres horizons. et il entend concilier ces trois cultures du développement humain. Le projet de Pacte civique en cours d’élaboration cherche à agir simultanément sur les comportements personnels. Je pense en effet que la société est en risque et que l’accumulation des problèmes risque d’être ingérable sans qu’un nouvel élan soit donné. si difficiles à articuler. mettra les partenaires sociaux autour de la table pour qu’ils parlent enfin d’emploi pour l’emploi et non à l’occasion d’autre chose. notamment l’allocation logement. électricité. gaz. Toute la classe politique va être mise en difficulté. et soient à même de mieux utiliser l’argent public. N’est-ce pas par ces personnes qu’il faut commencer ? Et d’abord en mettant en place un plan de résorption du travail à temps partiel subi (1.

voire une conception de l’État-providence. la reconnaissance. dans un contexte de moindre abondance potentielle. République.org . Elle indique seulement que les besoins matériels. tant individuel que collectif. et la manière dont chacun accède à sa propre dimension spirituelle. ni le socialisme ne peuvent faire l’économie. on le sent émerger. au carrefour des sciences sociales (le donner . Elle s’inscrit pour moi dans l’émergence possible d’un nouveau vivre ensemble fait de liberté responsable et d’intérêt bien compris pour autrui. il me semble que le socialisme devrait s’interroger sur son anthropologie : quelle est sa vision de l’être humain. et qu’il faut mettre chacun en position de trouver l’équilibre qui lui permet de donner le meilleur de lui-même. Dans les deux cas cependant. 129 4. tout en étant raccordée au collectif. L’abondance frugale ne donne pas de solution à ces sujets.rendre de la théorie anthropologique. Socialisme et Spiritualité Je pense qu’il faut reprendre cette réflexion. sorte de postindividualisme.asso. que l’on ne peut pas avoir toutes les abondances à la fois.À propos de… 3. dans les bouleversements actuels. Le care repose sur une approche sociale et relationnelle. respect de l’autre et institutions justes. c’est bien la personne humaine qui est au centre. de la politique. relationnels et spirituels doivent être mis sur le même plan et faire l’objet d’une égale attention. souci de soi. Est-il normal qu’ils n’aient aucun représentant au Conseil économique. De manière plus générale. www. est beaucoup moins nette aujourd’hui et aura besoin d’être réactivée pour faire face efficacement aux défis de l’heure. Ni la République. qui peut inspirer la vie civique et le travail social. si puissante hier. là où chacun des grands syndicats dispose de 17 sièges ! 2. et j’espère.recevoir . avec le souci de concilier.snc. la non-violence. social et environnemental. d’une réflexion sur le sens. Ce nouveau vivre ensemble. Il y a bien convergence. L’abondance frugale et le care convergentils ? Ils n’ont pas la même origine : « l’abondance frugale » veut contribuer à une remise en ordre de l’économie. des spiritualités et de la laïcité. est-il avide et égoïste ou altruiste et désintéressé ? Et quels contextes lui permettent ou l’aident à se comporter en citoyen juste ? La dimension morale du socialisme.democratie-spiritualite.fr 3. un jour. la psychologie). pour reprendre la célèbre trilogie de Paul Ricoeur. ainsi que sur la dimension morale et spirituelle de la démocratie3. www. 1.

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Actualités internationales .

Mais si Nicolas Sarkozy est partout. Ci-joint mon règlement de la somme de …………… Euros à l’ordre de Encyclopédie du socialisme DATE : SIGNATURE : . Il a pris ainsi le contre-pied de toute une tradition française. de cohérence de la politique étrangère de Nicolas Sarkozy. fondé sur le primat de la « famille occidentale » et du maintien de l’ordre légitimé par les « valeurs ». 12. Dans le style comme sur le fond. C’est surtout s’interroger sur l’absence de politique claire. Il est. c’est se prononcer à la fois sur le style présidentiel et sur l’instrumentalisation intérieure d’une politique. C’est au regard de ces enjeux qu’il faut mesurer l’action diplomatique de Nicolas Sarkozy. ❐ MME.Jean-Christophe Cambadélis « Dis-moi où sont les fleurs ? » Essai sur la politique étrangère de Nicolas Sarkozy NOUVEAU a politique étrangère est sans doute ce qui permet le mieux au président de la République d’exprimer sa personnalité et ses idées. on en oublie le monde. franco de port.Ft : 14 x 20. la politique étrangère est une expression « pure » de ce que veut et de ce que vaut la présidence. depuis 2008. la France n’est nulle part. secrétaire national à l’Europe et à l’International.Prix public : 12 e . ou même continentale.ISBN : 978-2-916333-73-1 L A retourner sous enveloppe affranchie à : ENCYCLOPÉDIE ❐ MR. Nicolas Sarkozy a trouvé dans la politique étrangère une sorte de prolongement de sa politique intérieure. 112 pages . ❐ MLLE. Jean-Christophe Cambadélis est apprécié comme un des meilleurs analystes politiques du Parti socialiste. ni défendus à l’échelle nationale. Aux enjeux classiques de la politique internationale s’ajoutent désormais de nouveaux sujets qui ne peuvent être ni pensés. CITÉ MALESHERBES 75009 PARIS PRÉNOM VILLE E-MAIL Souhaite recevoir …… exemplaire(s) de l’ouvrage « Dis-moi où sont les fleurs ? » au prix de 12 e.5 cm . Porter un jugement sur la politique étrangère de Sarkozy. ADRESSE CODE POSTAL BON DE COMMANDE DU SOCIALISME . de sens. Et l’essai démontre qu’à trop vouloir se substituer au Premier ministre. Député de Paris.

Christophe Jaffrelot
est directeur de recherches au CNRS (CERI-Sciences-Po). Il a notamment écrit Le Pakistan, Fayard, Paris, 2000

« Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues »

a Revue socialiste : Quels ont été les effets des dramatiques inondations sur la société pakistanaise ? Qu’ont-elles révélé sur la société pakistanaise ? Christophe Jaffrelot : Ces inondations ont fait peu de victimes – par comparaison à des catastrophes naturelles comme le séisme de 2005 –, mais leurs effets économiques et sociaux se feront sentir encore longtemps. Des millions de personnes doivent reconstruire leur maison, ont perdu leur bétail, mort noyé, et ne pourront pas cultiver leur terre avant longtemps. La récolte de coton – première ressource du pays à l’exportation – est fort compromise et il faudra puiser dans les stocks alimentaires pour compenser le manque à gagner – en espérant que cela suffira. Cet épisode a révélé l’ampleur du ressentiment des provinces minoritaires vis-à-vis du Punjab, la seule province à avoir été plus ou moins épargnée. Il a surtout révélé l’incurie des politiques. Non seulement le Président Zardari a maintenu sa tournée européenne alors que le pays sombrait sous les flots, mais les cas

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de ministres ou de députés refusant de briser les digues en amont des villes pour protéger leurs terres ne sont pas rares. L’armée, elle, sort grandie de l’épreuve car elle était sur le terrain et a fait preuve d’un sens de l’organisation dont l’administration est aujourd’hui dépourvue. Quant aux islamistes, ils se sont adonnés à une stratégie de la bienfaisance dans laquelle ils excellent mais dont les bénéfices politiques sont encore difficiles à mesurer. L. R. S. : Comment caractériser le système politique pakistanais ? Quels sont les atouts et les faiblesses de la démocratie pakistanaise ? Comment analyser le système de pouvoir, entre le pouvoir politique, le pouvoir militaire, le pouvoir économique, le pouvoir religieux, le pouvoir tribal ? C. J. : Le système politique pakistanais se caractérise par une instabilité institutionnelle. La formule, paradoxale, reflète à la fois l’incapacité du pays à se doter d’un régime durable – en soixante-trois ans le pays a connu trois Constitutions et trois

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« Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues »

coups d’État militaires – et le caractère prévisible (presque routinier) de l’alternance entre phases de démocratisation et épisodes militaires. Cette oscillation a même des allures de métronome, puisque le pendule repart dans l’autre sens tous les dix ans en moyenne : de 1947 à 1958, le pays cherche sa voie vers la démocratie, le général Ayub Khan prend le pouvoir pour la même durée entre 1958 et 1969 ; s’ensuit une phase de démocratisation marquée par la personnalité de Zulfikar Ali Bhutto (1970-1977) qui s’achève par le coup d’État du général Zia ; celui-ci gardera aussi le pouvoir pendant onze ans, après quoi la phase de démocratisation durera… onze ans. En 1999, le général Musharraf prend le pouvoir et le garde jusqu’en 2008, date à laquelle la démocratisation s’est remise en marche. Non seulement la durée des phases de dictature militaire et celles de démocratisation est à peu près identique, mais en outre les acteurs de ce petit manège sont souvent les mêmes. Du côté des hommes en uniforme, c’est chaque fois le chef d’État-major qui prend les commandes, généralement sans avoir à tirer un coup de feu – nous n’avons pas affaire à une « armée de colonels » amateurs de putsch. Du côté des civils, les deux forces politiques qui peuvent prétendre au pouvoir – seules ou en coalition – sont presque toujours les mêmes. Il s’agit d’une part du Pakistan People’s Party créé par Z.A. Bhutto, dont sa fille, Bénazir a repris le flambeau et qui est aujourd’hui aux mains de son veuf, Zardari

et de son fils, et d’autre part de partis aux noms changeants, mais incarnant toujours une droite nationaliste portée à l’islamisation et bénéficiant du soutien des milieux d’affaires (voire de l’armée). Qu’aucun des deux pôles du jeu politique – l’armée et les partis politiques – ne parvienne à l’emporter durablement s’explique par l’héritage britannique qui a légué au pays un goût pour la démocratie, un appareil judiciaire gardien de l’État de droit (sauf quand les juges sont acquis à l’ordre militaire) et une intelligentsia éprise de liberté. En outre, l’armée pakistanaise ne souhaite pas gérer le pays de façon continue. D’un côté, elle perd son sens des priorités – le combat contre l’Inde – et érode sa popularité en s’adonnant au micro-management des affaires intérieures. D’un autre côté, elle n’éprouve pas le besoin d’intervenir dans l’espace public dès lors qu’elle garde la haute main sur les dossiers qui relèvent de sa chasse gardée : le Cachemire, l’Afghanistan et le nucléaire, trois domaines où l’Inter Service Intelligence, l’agence du renseignement militaire joue un rôle clé. L’ISI est un État dans l’État dont les gouvernements civils n’ont jamais réussi à réduire l’influence de façon significative. C’est pourquoi on ne peut jamais parler de démocratie, mais seulement de phase de démocratisation, l’ombre portée des militaires empêchant les élus du peuple de disposer de toutes les manettes du pouvoir. L. R. S. : Comment comprendre les politiques pakistanaises par rapport à l’Afghanistan ? Le Pakistan peut-il jouer un rôle efficace pour une solution négociée (et durable) du conflit ? C. J. : La clé de compréhension de toute la politique étrangère pakistanaise est à chercher dans sa relation à l’Inde. Le Pakistan se perçoit comme menacé par un voisin trop grand pour lui. C’est pourquoi il a conclu tant d’alliances à travers l’histoire – notamment avec les États-Unis et la Chine – et c’est pourquoi il recherche en Afghanistan ce que ses généraux appellent « une profondeur stratégique ». Idéalement, ils souhaiteraient établir dans ce pays un protectorat leur permettant à la fois d’empêcher

Le système politique pakistanais se caractérise par une instabilité institutionnelle. La formule, paradoxale, reflète à la fois l’incapacité du pays à se doter d’un régime durable – en soixantetrois ans le pays a connu trois Constitutions et trois coups d’État militaires – et le caractère prévisible (presque routinier) de l’alternance entre phases de démocratisation et épisodes militaires. Cette oscillation a même des allures de métronome, puisque le pendule repart dans l’autre sens tous les dix ans en moyenne.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010

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La clé de compréhension de toute la politique étrangère pakistanaise est à chercher dans sa relation à l’Inde. Le Pakistan se perçoit comme menacé par un voisin trop grand pour lui. C’est pourquoi il a conclu tant d’alliances à travers l’histoire – notamment avec les États-Unis et la Chine – et c’est pourquoi il recherche en Afghanistan ce que ses généraux appellent « une profondeur stratégique ».

135 les années 1990 – afin de trouver une sortie à cette guerre dont l’Occident n’a ni le goût ni les moyens. Seule l’Inde trouvera alors à y redire – arguant du fait qu’un tel retour à la case départ se traduira par la résurrection d’un sanctuaire pour terroristes islamistes – mais qui voudra bien l’écouter ? De fait, le retour des talibans au pouvoir, avec la bénédiction du Pakistan et sous une forme bien sûr déguisée pour faire avaler à l’Occident une pilule des plus amères, risque de ne pas être une solution très durable. Le premier attentat venu aux États-Unis ou en Europe dont la préparation aurait eu lieu en Afghanistan se traduira par des tentatives de déstabilisation du nouveau régime. Or l’hypothèse est d’autant plus crédible que l’armée pakistanaise s’illusionne sans doute sur sa capacité de contrôle des talibans, elle qui s’est aliénée nombre de groupes islamistes – à commencer par les talibans pakistanais – qui lui reprochent de travailler pour Washington. L. R. S. : Les relations avec l’Inde sont-elles condamnées à une tension permanente, entrecoupées de quelques rémissions ? Le conflit du Cachemire résume-t-il tout le contentieux ? C. J. : Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues. Le Pakistan perçoit l’Inde comme une menace – surtout depuis la partition de 1971 ayant donné naissance au Bangladesh, un traumatisme dont Islamabad tient New Delhi pour responsable alors que c’est bien sa politique de colonialisme intérieur qui avait exacerbé le séparatisme bengali. L’armée pakistanaise considérant que la meilleure des défenses était l’attaque, est passée à l’offensive en 1965, puis a préféré avancer masquée en sous-traitant cette guerre à des groupes islamistes. Ceux-ci sont surtout passés à l’action dans les années 1990. D’une part, ils avaient remporté la première guerre d’Afghanistan et étaient disponibles pour un nouveau Jihad, en Inde. D’autre part, l’insurrection des Cachemiris indiens avait pris une forme plus violente et plus islamiste à partir de 1989. Dix ans plus tard, la stratégie pakistanaise visant à « saigner l’Inde » s’est traduite par l’infiltration de troupes régulières

New Delhi de nouer une alliance de revers avec Kaboul et d’installer une base arrière face à l’Inde dont une attaque pourrait très vite atteindre le cœur du pays, le Punjab. C’est pourquoi le Pakistan a soutenu les talibans dans les années 1990 et ont été – avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis – un des seuls États à reconnaître leur régime, sûr que le mollah Omar serait un partenaire fiable. Aujourd’hui, les militaires pakistanais s’inquiètent de la chaleur des relations qu’Hamid Karzaï entretient avec New Delhi et cultivent donc les liens qu’ils ont tissés avec les Talibans afghans en espérant les remettre en selle. Islamabad pourrait, de ce fait, servir d’intermédiaire entre leurs alliés officiels – les États-Unis, les Occidentaux en général – et leurs alliés officieux, les talibans afghans. L’armée pakistanaise non seulement ne souhaite rien d’autre, mais pourrait bien saboter les pourparlers dont elle serait exclue. La stratégie américaine, pour l’instant, ne permet pas de faire aux Pakistanais toute la place qu’ils aimeraient avoir. Washington intensifie ses opérations militaires – y compris les attaques de drones du côté pakistanais qui exaspèrent Islamabad – et laisse à Karzaï le soin d’engager les négociations. Les Américains pensent ainsi pousser les Talibans vers la table des négociations. Mais cette démarche ne saurait durer bien longtemps, les pertes américaines étant de plus en plus lourdes, pour un résultat hypothétique. Il y a fort à parier qu’à terme les Américains se tournent vers les Pakistanais pour qu’ils s’entremettent – comme ils l’avaient fait dans

L’Inde a envoyé l’armée à son tour et la ligne de front est devenue une ligne de cessez-le-feu lorsqu’un armistice a été conclu sous l’égide de l’ONU. a gêné le jeu des institutions. les « check-points » ayant fait leur apparition dans toute la province. . Et joignant le geste à la parole. Mais la méfiance de New Delhi vis-à-vis de Cachemiris dans lesquels bien des leaders indiens voyaient des séparatistes en puissance. les gouvernements soupçonnables – à tort ou à raison – de sympathies pakistanaises ont été démis et l’État mis sous tutelle plus d’une fois dans son histoire. Jamais encore le monde n’avait abrité une puissance nucléaire dont la société était à ce point travaillée par l’islamisme et dont la classe politique était à ce point discréditée et L’évolution du Pakistan suscite bien des interrogations. Cette ligne est ensuite devenue une ligne de contrôle LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . avait vocation à rejoindre le « Pays des purs ». En 1947. Mais c’est naturellement la question du Cachemire qui focalise le maximum d’attention. le scrutin de 1977 étant sans doute la première élection démocratique digne de ce nom. les gouvernements des deux pays se parlent – en général sous la pression des États-Unis.136 « Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues » Mais c’est naturellement la question du Cachemire qui focalise le maximum d’attention. et de paramilitaires islamistes sur les hauteurs de Kargil – une ville du Cachemire indien. Les citoyens indiens du Jammu et Cachemire n’ont pu voter librement que dans les années 1960. : Peut-on se risquer à dessiner les évolutions prochaines à l’oeuvre tant dans le pays que dans la région ? C. Entre les phases de tension les plus aiguës. Il s’est ensuivi une guerre éclair de quelques jours mettant aux prises deux puissances nucléaires. R. Le ressentiment qui en a résulté dans la jeunesse explique le mouvement actuel qui s’apparente à une « Intifada ». Les autorités pakistanaises ont aussitôt objecté que cette province. lorsque l’Inde et le Pakistan ont vu le jour. C’est ainsi que les années 2000 ont été le cadre d’un « dialogue composite » à éclipse qui se déclinait en une demi-douzaine de points allant des litiges frontaliers à la hauteur du Sind et du Gujarat aux problèmes d’eau. le Maharadjah hindou qui régnait sur l’État princier (donc autonome) du Jammu et Cachemire a décidé de rejoindre l’Inde. S. lorsque l’Inde et le Pakistan ont vu le jour. L. En 1947. le Pakistan et l’Inde souffrant d’un stress hydrique qui les rend très sensibles à la gestion du glacier du Siachen et des rivières venues de l’Himalaya. J. voire une cinquième colonne pakistanaise. Jamais encore le monde n’avait abrité une puissance nucléaire dont la société était à ce point travaillée par l’islamisme et dont la classe politique était à ce point discréditée et impuissante.4E TRIMESTRE 2010 aux termes du Traité de Simla que le Pakistan a dû signer après sa défaite de 1971. : L’évolution du Pakistan suscite bien des interrogations. étant majoritairement musulmane. La question n’aurait pas été si sensible si les Cachemiris indiens avaient fini par s’intégrer à l’Union indienne dont Nehru – d’origine cachemirie lui-même – voulait faire une fédération multiculturelle. L’insurrection de 1989 a justifié un déploiement militaire donnant aux cachemiris le sentiment d’être soumis à une armée d’occupation. En outre. étant majoritairement musulmane. empêchant l’instauration d’une frontière internationale. avait vocation à rejoindre le « Pays des purs ». l’Europe étant absente de ce dossier comme de tant d’autres. elles ont laissé (sic) partir à l’assaut des troupes para-militaires qui ont conquis une partie du territoire de l’État. Mais aucun des deux pays n’a officiellement renoncé à la totalité de la province. le Maharadjah hindou qui régnait sur l’État princier (donc autonome) du Jammu et Cachemire a décidé de rejoindre l’Inde. Les autorités pakistanaises ont aussitôt objecté que cette province.

L’hypothèse que l’on peut faire. néanmoins. . mais l’usage qu’elle fait du pouvoir. notamment au Baluchistan où une guérilla séparatiste est entrée dans une phase 137 active. Le pays ne va pas seulement devoir survivre à une crise économique et sociale très longue. L’armée est certes en mesure de tenir le pays. son unité sera mise à rude épreuve. c’est qu’il trouvera à l’extérieur des soutiens – notamment financiers – comme cela a déjà été le cas dans le passé : nul ne peut pendre le risque de voir un pays de 160 millions d’habitants doté de l’arme nucléaire devenir un « failed state » (État en délinquance) – ni les États-Unis. Faire un pronostic est des plus délicats. ni la Chine. tant en Afghanistan qu’au Cachemire indien présente les symptômes d’une fuite en avant – sans compter son implication probable quoi qu’indirecte dans les attentats de Mumbai en 2008.Actualités internationales impuissante. car jamais sans doute le Pakistan n’a été soumis à ce genre de défis.

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Cela se manifeste. d’un ensemble de droits généraux en matière de service et de soutien économique. Je voudrais cependant ne pas m’en tenir à l’appellation des partis et. sans tenir compte de leurs appartenances. 20021. Il est notamment l’auteur de Just Institutions Matters : The Moral and political logic of the Universal Welfare State. Un exemple typique consiste dans des programmes universels pour des biens tels que la santé. . d’autre part. ainsi que pour un système d’assurance sociale lorsque les Qu’est-ce que la social-démocratie ? La politique sociale-démocrate comme je l’ai définie. dans le contexte actuel. Le premier est une volonté de proposer une forme de La deuxième composante de la politique socialedémocrate peut être décrite comme l’ambition « d’apprivoiser ». mais qui sont aujourd’hui également mises en œuvre par des partis d’appellations différentes. avec une conscience qu’une économie de marché réelle exige un grand nombre de réglementations publiques pour fonctionner correctement sur le plan économique et évidemment de la justice sociale. de la compétition économique. combinée. visant à doter toutes les personnes dans la société. les soins aux personnes âgées. par une attitude longtemps positive à l’égard du libre-échange. Car il y a aussi des partis qui utilisent le terme social-démocrate pour se définir. utiliser le terme de social-démocratie dans le but de décrire un certain type de politiques qui trouvent leurs racines dans l’idéologie de la social-démocratie. l’éducation.Bo Rothstein est professeur de sciences politiques à l’université de Göteborg (Suède). Ce qui est vivant et ce qui est mort a social-démocratie peut naturellement être comprise comme le propre des partis politiques ainsi dénommés et de leurs politiques. Cambridge University Press. d’une part. mais non pas d’abolir l’économie de marché. mais qui ne pratiquent pas ce type de politique ! L bien-être social. contient deux éléments principaux.

efficacité) et destructrice (monopole. d’une part. par une attitude longtemps positive à l’égard du libreéchange. corruption. Ces perturbations devraient se traduire de façon aléatoire. pour l’essentiel. Permettez-moi de développer quatre points. exploitation de l’homme ainsi que des ressources naturelles). liberté. n’est plus une vue dominante. Cela contredit l’opinion dominante sur les marchés financiers à savoir qu’ils tendent naturellement vers l’équilibre et que cet équilibre est perturbé seulement par des forces extérieures. entièrement obsolète. les gouvernements. ont été sociaux-démocrates ou de centre-droit. Pour citer seulement George Soros : « Il y a deux faits qui méritent d’être soulignés. Dans les pays d’Europe du Nord. avec une conscience qu’une économie de marché réelle exige un grand nombre de réglementations publiques pour fonctionner correctement sur le plan économique et évidemment de la justice sociale. de la compétition économique. mais aussi un effondrement d’une vision du monde. Prix Nobel. on se dit que quelque chose s’est passé. à savoir le fondamentalisme néolibéral est aujourd’hui en ruine. dans leur politique quotidienne . c’est que ces programmes. La caractéristique de la social-démocratie. le pessimisme qui règne aujourd’hui lorsqu’on parle de la social-démocratie est assez difficile à expliquer. concluent que la pensée de l’école de Chicago doit être mise aux poubelles de l’Histoire. Tout d’abord. des règlements contre le monopole. l’effondrement des marchés financiers a tout simplement rendu l’idée que les marchés ne devaient pas être réglementés. La deuxième composante de la politique socialdémocrate peut être décrite comme l’ambition « d’apprivoiser ». . Lorsque des économistes de premier plan comme Joseph Stiglitz et Paul Krugman. concluent que la pensée de l’école de Chicago doit être mise aux poubelles de La recherche sociale et le projet social-démocrate Ma thèse principale est qu’à la lumière de ce qui se passe dans le domaine de la recherche en sciences LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . mais non pas d’abolir l’économie de marché. En octobre 2008. Donc nous ne faisons pas seulement face à un effondrement du système financier. Pour les politiques sociales-démocrates. »2 La doctrine d’Alan Greenspan qui déclarait que les marchés laissés à eux-mêmes prendraient soin de toutes les imperfections qui surviennent n’est plus une vue dominante.140 moyens de subsistance fournis par son propre travail ne suffisent pas. Le besoin de réglementation est donc grand. d’autre part. les politiques socialesdémocrates considèrent le marché à la fois dans une dimension constructive (innovation. Prix Nobel. Contrairement à la croyance du néolibéralisme en des marchés autorégulés. Le premier est que le système financier que nous connaissons s’est aujourd’hui effondré… l’autre fait est que le système financier s’est effondré sous son propre poids. Cela se manifeste. le principal adversaire idéologique de la social-démocratie depuis trois décennies.4E TRIMESTRE 2010 La doctrine d’Alan Greenspan qui déclarait que les marchés laissés à eux-mêmes prendraient soin de toutes les imperfections qui surviennent. ils ont mené des politiques qui respectaient plus ou moins ces équilibres. Ce paradigme s’est révélé être faux. des règles pour la protection de l’environnement et pour bien d’autres choses encore. Les marchés étaient essentiellement vus comme auto-correcteurs. mais concernent l’ensemble de la population (comme pour la santé) ou une partie considérable de la population (comme pour l’aide aux personnes âgées). Lorsque des économistes de premier plan comme Joseph Stiglitz et Paul Krugman. combinée. Ce qui est vivant et ce qui est mort sociales. pendant de longues périodes au cours des trois ou quatre décennies. cela s’est traduit par des règles protégeant les droits des salariés et des syndicats. comme je l’ai ici définie. ne sont pas orientés vers des groupes particulièrement vulnérables.

en affaiblissant les institutions formelles et informelles qui maintiennent la confiance entre les acteurs concernés. récemment présentés dans le livre sur « La social-démocratie dans la périphérie mondiale ». Dans les pays dont le PIB annuel par habitant se situe entre 5 000 et 10 000 dollars. On peut noter que Douglass North ne se limite pas à des postes tels que les infrastructures. les pays riches ont tout simplement un large secteur public. la primauté du droit et d’un gouvernement honnête – ce sont des arrangements sociaux que les économistes prennent habituellement pour acquis. s’ils agissent selon cette théorie. dans son dernier livre. on se dit que quelque chose s’est passé. l’historien de l’économie Douglass North qui. les comportements anticoncurrentiels. que la proportion des comptes des dépenses publiques tourne autour d’une moyenne de 50 % du PIB. comme la santé de la population (mortalité infantile. les dépenses publiques ne représentent que 27 % du PIB. ils vont détruire les conditions de leur propre efficacité économique. l’absence de corrup- .Actualités internationales l’Histoire. Cela semble assez évident lorsque l’on compare les coûts des soins de santé aux ÉtatsUnis avec les pays dont les mêmes soins de santé sont financés sur fonds publics. qui souligne précisément l’importance de la réglementation publique et d’un système politique qui stimule le dévelop- 141 pement économique et le développement social. l’égalité. Par ailleurs. un appareil réglementaire limitant les pires formes de fraude. sont sans ambiguïté. je voudrais faire référence aux succès des politiques sociales-démocrates dans les pays en développement. attaque fortement l’idée selon laquelle une économie de marché efficace exige une diminution du secteur public et de faibles dépenses publiques. espérance de vie). Un système clairement défini de droits de propriété. deux résultats découlant de la recherche expérimentale en sciences sociales. différentes mesures de « progrès humain ». a fini par être remplacé par un accent mis sur « une bonne gouvernance ». Le second est que. L’ex-soi-disant « consensus de Washington » qui a souligné la nécessité pour les pays en développement de déréglementer et de créer des marchés libres. la recherche aujourd’hui montre que nombre de biens sociaux sont plus coûteux s’ils doivent être produits par le marché que s’ils sont gérés par l’État. Il écrit : « La rencontre entre l’économie néo-classique et les sociétés en développement a servi à révéler les fondements institutionnels de l’économie de marché. et l’aléa moral. le système juridique et la recherche et le développement. une société modérément cohérente reposant sur la confiance et la coopération sociale. Comparativement aux pays pauvres. des institutions sociales et politiques qui atténuent les risques et gèrent les conflits sociaux. et dans les pays les plus pauvres. mais souligne également l’importance d’un système d’assurance sociale global. Un autre exemple peut être trouvé avec un lauréat du Prix Nobel. Le premier est que les gens agissent rarement de la manière égoïste que le néolibéralisme décrit. Mon deuxième point concerne les nombreuses mesures et les indices. dont le PIB par habitant est inférieur à 5 000 dollars par an. Dani Rodrik. North fait valoir dans les pays dont le PIB par habitant dépasse 20 000 dollars par an. ce n’est pas le cas. En ce qui concerne la perspective globale. mais qui brillent par leur absence dans les pays pauvres… C’est pourquoi il est devenu clair que les économies ne peuvent pas être efficaces en l’absence d’institutions adéquates.4 Celui qui a tenté d’expliquer pourquoi le fondamentalisme du marché a échoué lamentablement dans les pays en développement est l’économiste de Harvard. Cela montre clairement que la richesse économique nécessite un vaste secteur public. couramment produits par les chercheurs qui tentent de comparer les conditions dans les différents pays. »5 Mon premier point est donc que nous vivons actuellement un moment où l’idéologie de la social-démocratie – qui met l’accent sur la nécessité de réglementer les marchés à la manière de Rodrik (et maintenant de nombreux autres économistes) – devrait nous amener à retrouver une réelle confiance en soi. le niveau moyen est de 33 %.3 Au contraire. la défense. la satisfaction individuelle. En ce qui concerne l’assurance sociale. Pourtant.

à savoir que si l’on utilise le titre d’un ouvrage publié récemment. avec quatre collègues. avec des diagnostics psychosomatiques (burn-out. la Finlande. le credo néolibéral qui affirme que l’« équité » et l’« efficacité » sont incompatibles. La conclusion qui ressort de mes expériences est que la cause profonde de ce problème se trouve essentiellement dans la situation de ces personnes au travail. avec des dépenses publiques fortes. La troisième question renvoie aux relations entre santé et égalité. j’ai été.). obtiennent des résultats particulièrement bons et. tels que le Forum économique mondial. Ici aussi. tandis que ces biens ont diminué considérablement aux États-Unis. sont ceux dont les finances sont en meilleur état. Irlande et États-Unis). pays où les inégalités ont augmenté de façon spectaculaire depuis les années 1970. Voilà qui devrait susciter la confiance et l’optimisme pour l’avenir du projet socialdémocrate. mais aussi pour les classes moyennes. les Pays-Bas. Les résultats peuvent être contestés. sont ceux dont les finances sont en meilleur état. la Norvège. amené à me prononcer sur une grande quantité de demandes de subventions pour des projets qui concernaient les personnes qui avaient pris une pension de retraite anticipée. il faut l’admettre. j’ai été membre du Conseil scientifique de l’Office national des assurances sociales en Suède. Les pays. avec des politiques sociales-démocrates. Portugal. ainsi que l’efficience économique. mais ils m’ont convaincu que l’égalité des chances dans la vie est clairement associée à la politique sociale-démocrate. en ce qui concerne les mesures de développement social en général. On pourrait ajouter que parmi les pays de l’OCDE qui ont aujourd’hui les déficits les plus importants de leurs finances publiques (Grèce. des remarques plus impressionnistes. avec des dépenses Ce qui est vivant et ce qui est mort On pourrait ajouter que parmi les pays de l’OCDE qui ont aujourd’hui les déficits les plus importants de leurs finances publiques (Grèce. La recherche que j’ai moi-même menée sur l’importance du capital social et la confiance interpersonnelle fournit essentiellement les mêmes résultats. c’est-à-dire qu’ils ont le plus haut degré de confiance interpersonnelle et de capital social.4E TRIMESTRE 2010 publiques fortes. mais il semble en être tout autrement. En outre. la Suède. . etc. en mesurant ce qui doit être compté. dépression. et que des dépenses publiques importantes sont dommageables pour l’économie. l’Autriche). Irlande et États-Unis). sont les pays aux dépenses sociales relativement peu élevées. Espagne. tandis que ceux qui mènent une politique sociale-démocrate (le Danemark. la recherche comparative internationale montre que les pays sociaux-démocrates se classent le mieux. Royaume-Uni. mais pris ensemble. les pays sociaux-démocrates se classent bien et il n’est pas rare qu’ils soient supérieurs aux pays conduits par les politiques néolibérales. la Finlande. L’image qui ressort est sans équivoque. sont les pays aux dépenses sociales relativement peu élevées. à savoir que de nombreux types d’inégalités sont destructrices pour la cohésion d’une société.142 tion et le niveau économique. la Suède. tandis que ceux qui mènent une politique socialedémocrate (le Danemark. Espagne. surclassent les pays caractérisés par la mise en œuvre de politiques néolibérales. celui où je fais. non seulement évidemment pour la partie de la population manquant de ressources. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . permettez-moi d’ajouter un dernier point. on peut avec un certain degré de certitude dire que ces résultats se confortent. mis ensemble. les Pays-Bas. On peut certes dire que ces différentes mesures possèdent naturellement leurs problèmes de validité. Royaume-Uni. s’avère erroné. l’Autriche). établissent leur classement annuel de la compétitivité économique des pays. C’est comme si cellesci devenaient malades à force de ne pas être vues. À ce titre. De nombreux types d’inégalités semblent créer des difficultés. Enfin. lorsque des forums patronaux. comme les pays nordiques. Portugal. En d’autres termes. la Norvège. Pendant quatre ans. les sociétés avec des politiques sociales-démocrates se retrouvent parmi les mieux classées. ou des congés maladie pendant de longues périodes.

et que les politiques sociales-démocrates se heurtent à des forces hostiles qui ont la puissance économique et ont les moyens d’influencer l’opinion. Pourtant. les enseignements de la recherche qui montrent que les diverses formes d’inégalité se révèlent aussi mauvaises pour la classe moyenne. il semble exister une certaine satisfaction à se complaire dans une situation de subordination. le projet aurait été annulé immédiatement ! Ce type de raisonnement de la « gauche pleurnicheuse ». La nécessité d’une nouvelle théorie sociale L’incapacité d’abord de la gauche intellectuelle aujourd’hui apparaît quand il s’agit de créer une théorie cohérente et compréhensible de la société. Comme je le vois. mais dans l’incapacité de la gauche à établir une pensée pertinente et hégémonique. pour les dernières décennies semble avoir séduit plus d’un intellectuel de gauche. Même si toutes les tentatives pour créer quelque chose de ressemblant à la « démocratie économique » ont échoué (par exemple ce qu’on appelle « les fonds salariaux » dans mon pays). ce n’est. sert principalement à couvrir les défauts de ses propres capacités intellectuelles et stratégiques. il faut partir d’une représentation fondée de ce que nous pouvons appeler un peu solennellement la « vraie nature humaine ». et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) craint la généralisation de ce type de maladie. à quelques exceptions près. Pourquoi ? La plupart des explications fournies s’articulent autour de l’idée que l’on est mal compris ou maltraité par les médias. à quelques exceptions près. Pour beaucoup. les enseignements de la recherche qui montrent que les diverses formes d’inégalité se révèlent aussi mauvaises pour la classe moyenne. un élément central de la politique social-démocrate devrait consister précisément à renforcer la position des salariés dans leur travail pour qu’ils aient une influence sur leur propre situation professionnelle et personnelle. il y a cent ans. les problèmes ne résident pas dans des tendances structurelles qui seraient invincibles. ce n’est. en particulier en Europe. Une telle théorie sociale-démocrate de la société ne peut pas être fondée sur l’obscurantisme anti-intellectuel « post-moderne » qui. les résultats dans les pays qui mènent une politique socialedémocrate. en particulier en Europe. et ne pas être écoutées sur leur lieu de travail.Actualités internationales Ces quatre conditions – l’effondrement de l’idéologie néolibérale. avait pensé ainsi. Mon point de vue ici est que cela donne aux politiques socialesdémocrates classiques une grande actualité. 143 se cache une grande partie de l’augmentation des troubles mentaux – devraient conduire à une forte adhésion aujourd’hui au « projet de société démocrate ». où l’on rejette ses carences politiques sur une variété de facteurs structurels. Si la social-démocratie. comme je l’ai mentionné Alors quel est le problème ? Ces quatre conditions – l’effondrement de l’idéologie néolibérale. et l’idée que derrière le manque d’influence sur sa propre situation professionnelle . il aurait dû être possible de créer une alternative au néolibéralisme. Des problèmes tels que ceux-ci sont courants dans de nombreux pays de l’OCDE. ne pas avoir d’influence. Permettez-moi de dire que ces types d’explications ne me convainquent pas. Au contraire. Pourtant. en aucune façon le cas. et l’idée que derrière le manque d’influence sur sa propre situation professionnelle se cache une grande partie de l’augmentation des troubles mentaux – devraient conduire à une forte adhésion aujourd’hui au « projet de société démocrate ». Ici. Maintenant que les théories sociales du marxisme et du néolibéralisme se sont révélées inadéquates. en aucune façon le cas. les résultats dans les pays qui mènent une politique sociale-démocrate.

c’est-à-dire capable d’être solidaire. elles sont beaucoup mieux informées qu’auparavant. les études sur les valeurs culturelles et sociales montrent qu’il n’y a pourtant pas un basculement de la solidarité vers l’égoïsme.4E TRIMESTRE 2010 Ce qui est vivant et ce qui est mort n’est pas nécessairement générée uniquement par le « bas » de la manière organique décrite par exemple par Robert Putnam. la recherche expérimentale en sciences sociales a montré que la notion néo-libérale de la « nature humaine véritable » manque de vérité. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Ce changement. mais elle doit être adaptée aux demandes des personnes pour des solutions plus individuelles. est important et constitue un problème pour les politiques sociales-démocrates. et la solidarité et l’égoïsme. c’est que nous sommes maintenant. Le deuxième enseignement nécessaire pour un tel projet. qui est nécessaire pour éviter un vaste « free-riding ». aujourd’hui renforcée par une multitude de résultats de la recherche en sciences sociales. les « individualistes » d’aujourd’hui n’ont pas moins le sens de la solidarité que les « collectivistes » d’hier – la « réciprocité » est encore une motivation forte. déterminées au niveau central est fini. éprouvant de la bienveillance à l’égard des autres êtres humains. Au contraire. par exemple en payant leurs impôts et en s’abstenant d’abuser des systèmes communs. Pour les politiques sociales-démocrates. sont deux dimensions qui se mêlent. Dans d’autres contextes. Je soutiens qu’il devrait être possible de construire et de transmettre une vision cohérente et globale de la société fondée sur ces idées. En d’autres termes. à savoir que nous avons besoin de considérer l’être humain comme un être essentiellement « réciproque ». la grande majorité sera d’accord pour un type social-démocrate de politique. ce qui ce n’était le cas dans les débuts de la social-démocratie. Les personnes. en outre. il semble que l’individualisme et le collectif. qui ont été construites sur ce que nous pouvons appeler des normes collectives. La seconde est que les gens doivent avoir confiance les uns dans les autres pour agir dans la société loyalement. une autre image se dégage de ce qui est maintenant solidement établi dans la recherche. Si ces conditions sont remplies. face à un ensemble diversifié des valeurs dans des parties significatives de la population. en même temps. il ne peut également pas être compris comme se fondant uniquement sur l’altruisme… Au lieu de cela. mais qu’elle peut également être générée « par le haut « par l’introduction de régulations. avec une plus grande liberté de choix et. ceci néces- . aujourd’hui et de demain. du moment que l’on peut leur faire confiance pour qu’ils soient prêts à faire de même. Cependant. Le temps où il était possible d’avoir des normes uniformes. même si eux-mêmes n’en profitent pas toujours. Ce changement dans les valeurs et dans les cultures peut être considéré comme un mouvement qui s’éloigne des valeurs collectives vers des principes néolibéraux.144 ci-dessus. promouvant l’égalité par des politiques de type social-démocrate. demanderont des protections dans le strict respect de leurs penchants individuels. et de la présenter comme une alternative au néo-libéralisme qui a échoué. au moins dans l’Occident développé. Les résultats sont concluants – le rapport des hommes à leurs semblables ne peut pas être réduit à une recherche de la maximisation de leur propre intérêt. comme on peut l’observer dans les différentes études sur les valeurs des populations. j’ai avancé l’idée que le consentement des peuples à agir en solidarité est conditionnelle. Trois conditions ressortent. où j’ai tenté de présenter des éléments de construction d’une théorie de la société telle que celle que je propose ici. Ce point tient à l’idée que la création de la confiance sociale. La troisième est que l’on doit convaincre les gens que les institutions destinées à corriger les problèmes du « passager clandestin » (en d’autres termes ceux qui trichent sur leurs impôts ou profitent du système d’assurance sociale) sont raisonnablement efficaces. La première condition est que ce qui est à atteindre est une norme du bien (comme une assurance santé étendue). L’individualisme n’est pas l’intérêt égoïste Mais.

Ma recommandation serait de ne pas se conduire avec ce qui pendant une longue période. La troisième raison est que les politiques particularistes engendrent souvent . par sa logique propre. il faut aussi répondre à la question de ce que l’on ne doit pas faire. car ils ont souvent des intérêts contradictoires. même dans la production des services sociaux. les systèmes de bienêtre général doivent englober la classe moyenne. Cela peut sembler également contre-intuitif. Cela conduira à réduire la place des différents « programmes d’action positive » qui ciblent des groupes spécifiques. anti-majoritaire – on pourrait même dire que. Une social-démocratie qui tenterait d’aller dans ce sens.Actualités internationales sitera de rompre avec les normes collectives d’hier. les recherches empiriques montrent que ce n’est pas le cas. par définition. raisonnablement. L’explication est que les impôts sont le plus souvent proportionnels ou un peu progressifs. Il y a trois raisons pour cela. Tout d’abord. 145 La troisième raison est que les programmes dirigés vers des groupes particulièrement vulnérables ont tendance à stigmatiser ces groupes. De mon point de vue. mais taxer les riches pour donner aux pauvres pour accomplir une plus grande redistribution n’a pas l’efficacité que l’on pense. la politique identitaire a tendance à stigmatiser le groupe même qu’elle veut soutenir et crée. et des minorités ethniques. par rapport aux politiques ciblées exclusivement sur ces groupes. dans un certain nombre d’expériences ingénieusement construites. une telle politique est. Deuxièmement. mais les services de nombreuses prestations sociales sont nominaux. a été la « chanson » préférée de la gauche intellectuelle. dans des politiques visant à renforcer l’identité des minorités spécifiques. Tout d’abord. Il est tout simplement impossible de construire des coalitions politiquement efficaces à partir d’une diversité disparate de groupes minoritaires. C’est lorsque vous imposez « tout le monde » afin de donner à « tous » que l’on peut atteindre une plus grande redistribution. qui tient. afin de mener à bien la politique du bien-être général. sans laquelle il est impossible de parvenir à une majorité en faveur d’une telle politique. et de ne pas mener de politiques visant seulement « les plus vulnérables ». Cela demande une bonne dose de créativité politique et administrative. et ont montré qu’ils fonctionnent raisonnablement bien. si vous voulez répondre à la question de « ce qui est à faire ». ou de générer une quantité suffisamment importante de recettes fiscales. Cela fait des systèmes généraux d’assurance sociale de formidables machines de redistribution sociale. et demandera de trouver des systèmes pour combiner la liberté de choix et la solidarité dans les politiques publiques. Comme le politologue américain Hugh Heclo l’a une fois déclaré : « La meilleure façon d’aider les pauvres est de ne pas en parler. car l’idée est que ces groupes devraient être intégrés dans les programmes universels. ce qui rend en partie ces programmes contreproductifs. Les raisons en sont triples. se réduirait à un « supermarché » pour des intérêts particuliers et des groupes minoritaires. Aider les minorités vulnérables est plus efficace lorsque l’on conçoit des programmes généraux afin que leurs besoins soient inclus dans ces programmes. les systèmes généraux se révèlent plus efficaces dans la réalisation et la redistribution à des groupes aux ressources faibles. Il sera également nécessaire de prévoir un espace beaucoup plus grand pour la créativité et l’esprit d’entreprise. » Deuxièmement. Des modèles sur la façon dont ces systèmes peuvent fonctionner ont été testés pour certains domaines dans les pays nordiques. ce que le psychosociologue Claude Steele. a nommé la création de stéréotypes négatifs dans les images de soi au sein de groupes vulnérables6. il est essentiel de conserver et de maintenir les systèmes de bien-être général. cela crée une majorité contre la politique de gauche. en outre. La « politique de l’identité » est une erreur Enfin. Ceci s’applique particulièrement dans de nombreux pays européens aujourd’hui troublés par des déficits d’intégration des immigrés.

qui décide qui et combien d’individus doivent être soutenus. John J. Institutions and Economic Growth. Whistling Vivaldi and other clues : to how stereotypes affect us. 2. 6. Sandbrook Richard. Ceci. à son tour. tel que défini ici. prospects.4E TRIMESTRE 2010 . Au lieu de cela. qui a été amenée à abandonner l’idée centrale des politiques sociales-démocrates fondées sur les principes d’un progrès rationnel. New York. 5. Bo Rothstein nous a adressé ces réflexions d’un intellectuel social-démocrate après les résultats des élections suédoises du 19 septembre 2010. le relativisme. Claude. Violence and social orders : a conceptual framework for interpreting recorded human history. One Economics. il y a actuellement un montant élevé de résultats issus de la recherche en sciences sociales à l’appui du projet social-démocrate. Georges Soros. Dani. accusée d’un excès de confiance dans les politiques administratives autoritaires. Many Recipes : Globalisation. 3. North Douglass. ne peuvent pas être imputées principalement aux conditions structurelles régissant nos sociétés. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Norton and Compagny. le problème réside dans une gauche intellectuelle trop influencée par le post-moderniste. Weingast. 2009. Rodrik. Cambridge University Press. New York Reviews of Books. 2007. 1. l’influence des politiques identitaires. 2007.146 une bureaucratie lourde. Wallis et Barrey R. 4. Les difficultés que ce projet apparaît Ce qui est vivant et ce qui est mort rencontrer dans de nombreux pays. En conclusion. challenges. Social democracy in the global periphery : origins. 11 juin 2009. Stelle. Princeton University Press. je le soutiens. Cambridge University Press. alimente les critiques contre la politique socialedémocrate.

Le retour au protectionnisme traditionnel. 60 % des exportations chinoises vers les ÉtatsUnis. En riposte à la loi protectionniste américaine du 17 juin 1930 dite « Smoot-Hawley ». C’est pourquoi les gouvernements ont pris le contre-pied de cette politique face à la crise systémique de 2008-2009. c’est . Voilà pourquoi les I-Pad. qui le rendraient encore plus contreproductif. fût-il continental. se heurterait F de surcroît aujourd’hui à cinq réalités nouvelles. car les politiques et les économistes se souviennent des ravages provoqués par ce type de mesures après la crise de 1929. etc. Augmenter les tarifs douaniers sur ces importations. induite par la mondialisation : les multinationales occidentales et japonaises ont délocalisé la production de nombreux biens intermédiaires et composants de leurs produits finaux dans les pays à bas salaires. Il s’ensuivit une forte contraction du commerce mondial – moins 60 % en valeur entre 1929 et 1932 – et une aggravation tragique de la crise économique. faut-il revenir au protectionnisme ? Faut-il élever de hautes barrières douanières et imposer de stricts quotas d’importation pour protéger nos industries et nos marchés ? Rarissimes sont ceux qui préconisent aujourd’hui ces médecines de cheval. par exemple. L’augmentation des taxes douanières pénaliserait les entreprises et les consommateurs occidentaux C’est la conséquence de l’internationalisation et de la fragmentation de la chaîne de production. peuvent être vendus bon marché aux consommateurs des pays développés. I-Phone. vingt-cinq pays ont augmenté leurs tarifs douaniers et mis en place des quotas.Henri Weber est député européen et secrétaire national adjoint du Parti socialiste en charge de la mondialisation Socialisme et protectionnisme ace au décollage spectaculaire des « grands émergents ». proviennent de filiales américaines implantées en Chine ou de sous-traitants divers produisant pour les firmes occidentales. sous les vivats de leurs populations. ordinateurs portables.

c’est renchérir ces biens de consommation de masse et donc appauvrir les consommateurs occidentaux. car ceux-ci sont massifs et en forte croissance. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . avant que la vague de suicide de mai 2010 ait amené leur patron. comme c’est aujourd’hui le cas. ordinateurs portables. les Indiens. par exemple. passeront commande aux libre-échangistes et sanctionneront les protectionnistes… . etc. pour atteindre 30 millions de véhicules par an en 2020. renchérir le coût de la vie. Si la concurrence entre eux prévaut. passeront commande aux libre-échangistes et sanctionneront les protectionnistes… Quid des Pays les moins avancés ? Il faut favoriser l’accès à nos marchés aux produits des Pays en voie de développement (PED) et. I-Phone. souligne Frédéric Saint Géours. sauf si tous les pays développés les mettaient en œuvre collectivement et simultanément. Voilà pourquoi les I-Pad. Les 300 000 ouvriers de FoxConn de Shenzhen étaient payés 107 euros par mois pour 12 heures de travail par jour. des rétorsions économiques de la part des grands émergents. peuvent être vendus bon marché aux consommateurs des pays développés. non qu’ils ferment les marchés occidentaux aux produits « made in China ».3 million de voitures chaque année ». Socialisme et protectionnisme renchérir ces biens de consommation de masse et donc appauvrir les consommateurs occidentaux. le marché chinois. directeur financier et du développement stratégique de PSA. à augmenter leur salaire de 70 % sous la pression de ses donneurs d’ordre occidentaux. 200 % ? La différence du coût du travail entre les pays émergents et les pays développés oscille dans un rapport de 1 à 10. Si nous conservons cette part de marché. Augmenter les tarifs douaniers sur ces importations.1 Les dirigeants des entreprises occidentales se plaignent des pratiques protectionnistes multiformes existant dans les grands pays émergents et revendiquent un accès plus facile à leurs marchés. les Chinois.148 Les multinationales occidentales et japonaises ont délocalisé la production de nombreux biens intermédiaires et composants de leurs produits finaux dans les pays à bas salaires. À quoi s’ajoute le fait que beaucoup de ces produits ne sont plus fabriqués dans les pays développés où ils sont consommés. Taxer ces importations c’est. Ils attendent de leurs gouvernements et de l’OMC qu’ils obtiennent la réciprocité. là aussi. sauf si tous les pays développés les mettaient en œuvre collectivement et simultanément.4E TRIMESTRE 2010 Des mesures protectionnistes traditionnelles provoqueraient en effet des rétorsions économiques de la part des grands émergents. en effet. « Aujourd’hui Peugeot représente 8 % de ce marché. Pour effacer cette différence. les ventes de PSA en Chine s’élèveraient à 1. le marché européen de l’automobile ne représentera à cette date que la moitié du marché chinois. comme c’est aujourd’hui le cas. 6 jours par semaine. les Indiens. au risque de déclencher une guerre commerciale. Des mesures protectionnistes traditionnelles provoqueraient. En revanche. Pour l’automobile. doublera dans les dix prochaines années. déjà le premier du monde. Si la concurrence entre eux prévaut. le Taïwanais Terry Gou. De combien faudrait-il augmenter ces barrières tarifaires : 100 %. les Chinois. etc. il faudrait instaurer des droits de douane très élevés. voire dans certains cas de 1 à 40. etc. en Les risques de rétorsion des pays émergents sont dissuasifs Toutes les entreprises occidentales tiennent à se développer sur les marchés des pays émergents.

véritable évangile du FMI et de la Banque mondiale. la réduction des taux supérieurs d’imposition (car les taux élevés découragent les investisseurs. bien au contraire. sauf les armes ». de près ou de loin. 149 Les ayatollahs du libre-échange privilégient la libération du commerce et de l’investissement sur toute autre considération. la croissance mondiale la plus forte et la plus régulière. la meilleure spécialisation de chaque nation. C’est affaire de bonne spécialisation (sectorielle et géographique). Au demeurant. etc. ne se sont pas développés en respectant. la clé du développement optimal réside dans la levée universelle et aussi rapide que possible de tous les obstacles à la libre circulation des marchandises. Ces tables de la Loi des institutions de Washington préconisent. les Autrichiens. « le consensus de Washington ». au lieu de rêver à d’illusoires lignes Maginot. syndi- . C’est le sens de l’accord « Tout. et imprègne encore. pratiqué depuis trente ans n’est pas tenable non plus. afin de soutenir leur décollage. Cette idéologie qui a imprégné. santé. de compétitivité globale. les Scandinaves. Ils sont convaincus que la liberté des échanges et des investissements entraînera la meilleure allocation mondiale des ressources. le libre échange intégral. car les émergents et les PED sont des fabuleux marchés en même temps que de redoutables concurrents. Ils ont foi dans l’efficience et dans la capacité autorégulatrice des marchés. d’élargir.Actualités internationales premier lieu. la croissance mondiale la plus forte et la plus régulière. Ils se sont développés en protégeant farouchement leur marché intérieur.2 Cette conception ne tient aucun compte de l’histoire : les « tigres » et les « dragons » de l’Asie du Sud-Est. en coupant dans les « dépenses improductives » : éducation. Les exportations allemandes en Europe sont neuf fois supérieures à ses exportations vers la Chine. Pour les néolibéraux. la meilleure division internationale du travail. comme avant eux le Japon. ils sont persuadés de la perversité des interventions publiques. Avec un coût du travail égal au coût français. donc l’activité…). l’Allemagne plus que la Chine. que nous nous proposons. Ils sont convaincus que la liberté des échanges et des investissements entraînera la meilleure allocation mondiale des ressources. de capacité d’innovation. États. Mais si le protectionnisme de repli n’est pas acceptable. la meilleure spécialisation de chaque nation. par une action conjointe de tous les acteurs sociaux – entrepreneurs. la privatisation des entreprises (car il n’est d’entreprise bien gérée que privée) . de productivité du travail. Ils ont foi dans l’efficience et dans la capacité autorégulatrice des marchés. À l’inverse. il est possible d’avoir une balance commerciale équilibrée ou excédentaire. l’équilibre budgétaire. par ailleurs. Il faut réussir notre transition vers l’économie de la connaissance et de l’excellence. la déréglementation de l’économie (car l’excès de règlement inhibe l’initiative) . des services et des capitaux. Les ayatollahs du libre-échange privilégient la libération du commerce et de l’investissement sur toute autre considération. nos principaux concurrents sont les pays industrialisés plus que les pays émergents. la meilleure division internatio- nale du travail. une grande partie des décideurs économiques internationaux a été codifiée en dix commandements dans ce qu’on a appelé. nous disent les Allemands. à ceux des PMA (Pays les moins avancés). Avec qui mènerions-nous une telle politique ? Plusieurs de nos partenaires – et non des moindres – affirment que nos pays ont plus à gagner qu’à perdre dans la nouvelle division internationale du travail. dépenses sociales (car les déficits budgétaires sont sources d’inflation et d’évasion des capitaux) . outre l’abaissement des barrières tarifaires sur les biens et les services et l’abrogation de toutes les autres entraves au libre commerce. ces préceptes libéraux.

conduit alors à des désastres. dans des démocraties capitalistes pleinement développées. ne cherche pas à se spécialiser selon « ses avantages comparatifs ». mais aussi. à partir de cette base arrière surprotégée. l’économie de marché est à construire. l’économie de marché est à construire. l’Inde. La dilapidation de ressources rares. sans exception. ses pré-conditions de fonctionnement sont dans les limbes : on n’y trouve ni État de droit consolidé. avec la crise de 2008). en transition du collectivisme bureaucratique à l’économie de marché . d’Afrique et d’Asie. à nouveau. des recettes qu’elle a vu fonctionner. s’est réalisée grâce à l’intervention économique et sociale de l’État et à la mobilisation des partenaires sociaux.4E TRIMESTRE 2010 L’application de cette médecine. La théorie des « avantages comparatifs » d’Adam Smith s’appliquait à des sociétés inégales. Il en fut ainsi en URSS et dans une bonne partie des ex démocraties populaires. favorisé la croissance mondiale et permis le décollage des pays émergents – la Chine. en Amérique du Nord ou en Europe occidentale. la Chine. il s’agit d’une économie mixte. un capitalisme d’État dans lequel les entreprises publiques demeurent dominantes et où la régulation de l’économie reste l’apanage du Parti-État. et en se lançant. de déréglementation. le nombre de misérables. mais à accéder au premier rang dans tous les secteurs d’activité. Le bilan d’un demi-siècle de libre-échangisme croissant est contrasté : la libéralisation et l’accélération spectaculaire des échanges internationaux. En réalité. honnête et impartiale. la déstabilisation explosive de nombreuses sociétés au Sud. dans la plupart des pays en voie de développement. certes. ni une administration efficace. Socialisme et protectionnisme L’idéologie du libre-échange ne tient pas compte de ce qu’enseigne la théorie : elle plaque sur des sociétés pré-démocratiques et/ou préindustrielles.150 cats –. bientôt irréversibles. Or. appelé par antiphrase : « l’économie socialiste de marché ». en Amérique du Nord ou en Europe occidentale. et singulièrement de la France. la croissance des États-Unis a dépassé 3 % par an. ses pré-conditions de fonctionnement sont dans les limbes. le Brésil… Elles ont facilité l’avènement de la troisième révolution industrielle. et des atteintes. portées à notre écosystème. de retrait crois- . à l’assaut des marchés occidentaux. dans le cadre de « l’économie concertée ». écrit Joseph Stiglitz. Entre 1990 et 2007. Il incarne un nouveau modèle de développement. l’État de droit et la démocratie parlementaire en moins. aussi. la forte croissance des pays européens. le décollage prodigieux de la Chine reproduit à grande échelle le modèle japonais. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . de privatisation des services publics. soumises à une ouverture économique trop rapide et trop brutale. dans l’Occident développé. selon l’ancien numéro 2 de la Banque mondiale. mais comparables quant à leurs niveaux de développement. qui peut être efficiente. Il serait stupide de nier ou d’ignorer ces réalités. depuis 1945 (et singulièrement depuis 1990) ont. De même. dans des démocraties capitalistes pleinement développées. Au demeurant. des recettes qu’elle a vu fonctionner. Mais cette mondialisation sauvage a débouché aussi sur des déséquilibres majeurs et périlleux : le surendettement massif et la désindustrialisation au Nord . ceux qui doivent vivre avec moins d’un dollar par jour s’est réduit de 1. Elle ne s’applique pas à des sociétés aussi hétérogènes que celles de l’Occident développé et de l’Asie du Sud-Est. Or. au cours des « Trente Glorieuses ». dans la plupart des pays en voie de développement. certes. dans de nombreux pays d’Amérique latine. ni une classe d’entrepreneurs un peu étoffée. Aujourd’hui. Trente années de libéralisation. en moyenne .3 milliard à 980 millions (avant de rebondir. celle de l’Internet et des biotechnologies. forte de son milliard trois cents millions d’habitants. L’idéologie du libre-échange ne tient pas davantage compte de ce qu’enseigne la théorie : elle plaque sur des sociétés pré-démocratiques et/ou préindustrielles. 250 millions de Chinois et autant d’Indiens ont accédé à la relative aisance des classes moyennes .

culturelles – défendues par les agences spécialisées de l’ONU (OMS. aucune économie n’est totalement ouverte ou fermée. 151 stratégiques au nom de la défense de la souveraineté. si l’échec du sommet de Copenhague se répète à Cancún. au travail décent. S’agissant de la lutte contre le réchauffement climatique. Les ONG. Le débat porte sur les règles. mais aussi à ses intérêts légitimes. sociales. sociales. et enrayer. l’UE doit mettre en place des écluses tarifaires. Mais elle serait en droit. Pour substituer le juste échange au libre-échange. FAO. au Nord comme au Sud. les syndicats. Le juste échange. alors. l’encadrement. l’organisation du commerce international. C’est celui qui n’hésite pas à protéger les industries naissantes au nom de la préparation de l’avenir et les activités . ses préférences collectives. OIT. sant de la puissance publique de la vie économique et sociale. et s’efforce d’intégrer ces normes dans les traités commerciaux internationaux. sauvegarder nos équilibres écologiques. de prélever une contribution énergie-climat à ses frontières (écluse carbone) à l’encontre des grands pollueurs qui ne consentiraient pas le même effort. la bataille des normes est un instrument puissant. culturelles – défendues par les agences spécialisées de l’ONU (OMS. augmenter de 20 % ses énergies renouvelables et de 20 % ses économies d’énergie. C’est celui qui ménage des périodes de transition suffisantes. Le juste échange poursuit trois objectifs : maintenir les pays de l’Union européenne (UE) dans le peloton de tête des nations les plus développées . PNUE. environnementales. l’UE dispose d’une force de négociation considérable pour faire prévaloir les normes qu’elle aura définies comme condition d’accès à son marché. Unesco…) et les ONG. à un environnement préservé. la Chine. environnementales. C’est cet aboutissement désastreux qui donne son sens ultime à toute la séquence. et s’efforce d’intégrer ces normes dans les traités commerciaux internationaux. les partis et gouvernements progressistes sont les forces motrices de ce combat. à l’exception peut-être de celle de la Corée du Nord ! Les États-Unis. pour permettre les adaptations nécessaires des systèmes productifs et des emplois. OIT. Dans le monde où nous vivons. le processus de désindustrialisation. Elle doit en user pour promouvoir des normes mondiales conformes à ses valeurs. c’est celui qui respecte les normes non marchandes – sanitaires. environnementales. La lutte contre le réchauffement climatique n’est pas du protectionnisme. dans nos pays. En cas d’échec des négociations sur les normes. ont finalement débouché sur la crise la plus grave que le capitalisme ait connue depuis 1929. L’UE doit obtenir que les normes non marchandes – sanitaires. elle n’est pas un prétexte pour défendre nos entreprises. FAO. l’Union doit appliquer unilatéralement la stratégie pour laquelle elle s’est engagée : réduire de 20 % en 2020 ses émissions de gaz à effet de serre. par exemple.Actualités internationales Le juste échange. Unesco…) et les ONG. Il peut et doit être le moteur privilégié pour l’avènement d’un monde dans lequel les droits à la santé. Pour le Juste échange Entre libre-échange intégral et protectionnisme autarcique – fût-il continental – il y a une place pour une voie efficace que les socialistes français ont installée au cœur de leur projet : celle du Juste échange. c’est celui qui respecte les normes non marchandes – sanitaires. Forte de ses 500 millions de consommateurs. Et qu’un organisme de règlement des différends soit habilité à trancher en cas de conflit. sociales. L’Allemagne. PNUE. induites par l’ouverture à la concurrence. à l’identité culturelle compteront autant et davantage que ceux du libre commerce. le Japon… combinent à la fois ouverture et protection. culturelles – soient aussi contraignantes que les normes commerciales défendues par l’OMC. favoriser le développement des pays du Sud (et en particulier celui des pays les moins avancés) .

henri-weber. José Manuel Barroso revendique le droit d’émettre des obligations européennes – les Eurobonds – pour financer les grands travaux transcontinentaux d’infrastructures et les grands programmes d’investissement . texte intégral sur le lien suivant : http://www. nous devons défendre notre modèle social et ne pas hésiter à suspendre le régime des préférences commerciales à l’encontre des États qui ne respectent pas les normes de l’Organisation internationale du travail : interdiction du travail des enfants . LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . 1. 2001 et Joseph Stiglitz. Paris. C’est anticiper la réalité telle qu’elle devrait et pourrait être demain et se mobiliser pour la faire advenir. Fayard. 2002. L’ordre économique mondial. nous devons défendre notre modèle social et ne pas hésiter à suspendre le régime des préférences commerciales à l’encontre des États qui ne respectent pas les normes de l’Organisation internationale du travail : interdiction du travail des enfants . ce n’est pas se prosterner devant la réalité telle qu’elle est aujourd’hui. président de la Banque centrale européenne. Qui l’aurait cru il y a seulement un an ? Être réaliste.152 De même. Fayard. l’histoire s’accélère. Sur la critique de cette doctrine. Le numéro un de la City.4E TRIMESTRE 2010 . pour la gauche. fr/partisocialiste. achète de la dette souveraine sur le second marché.php?parti_id=14 2. Paris. De même. non-recours au travail forcé . Socialisme et protectionnisme elle correspond à l’intérêt général de l’humanité. Audition de la Commission mondialisation. non-recours au travail forcé . voir Élie Cohen. droit reconnu aux salariés de s’organiser pour négocier collectivement leur contrat de travail. La grande illusion. Jean-Claude Trichet. 7 octobre 2010. droit reconnu aux salariés de s’organiser pour négocier collectivement leur contrat de travail. En temps de crise. Alex Adair. chef de l’Autorité britannique des services financiers (FSA). Ne craignons pas d’être ambitieux. défend désormais la taxe Tobin .

depuis la fin du XXe siècle. Les arbres de l’évolution. » Cette situation se manifeste au moment où une société est incapable de dépasser les limites atteintes par le monde économique qu'elle a créé. rue Monsieur Le Prince 75006 Paris ❐ MR. l’accélération économique doit aboutir à une limite prévisible vers le milieu du XXIe siècle avec. De plus. une tendance de nature obscurantiste existe dans les pays industrialisés. ❐ MLLE. L’argent U BON DE COMMANDE À photocopier et à retourner sous enveloppe affranchie à : Graffic diffusion. un appauvrissement de l’imaginaire. par des successions de chocs financiers. Face à cette « grande crise économique ». ensuite. entre autres. 2000. la raréfaction des ressources naturelles et de multiples autres défis que l’oligarchie dominante sera bien incapable de prendre en compte. (avec L. PRÉNOM ADRESSE CODE POSTAL VILLE E-MAIL Souhaite recevoir …… exemplaire(s) de l’ouvrage L'argent.Pierre Grou obscurantisme du XXIe siècle ne période obscurantiste est une période où règne « un état d’esprit réfractaire à la raison et au progrès. Pierre Grou. Elle s’exprime de plusieurs manières : d’abord par une recherche de profit rapide. est professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. ❐ MME. économiste et sociologue. Cette situation résulte de la domination de la « toute puissance de l’argent ». Il est l’auteur. Nottale et J. Bourgeois). Or. obscurantisme du XXIe siècle au prix de 20 e. Chaline). Hachette. de Les grands défis technologiques et scientifiques au XXIe siècle (avec P. Ellipses 2007. franco de port Ci-joint mon règlement de la somme de …………… par chèque à l'ordre de Graffic diffusion DATE : SIGNATURE : . 62. un repli sur l’individu et l’instant présent. un déclin des économies industrialisées et le réveil d’anciens obscurantismes. Il faut donc définir à nouveau un ensemble de solutions participant à l’élaboration d’un « nouvel esprit des Lumières ». des décisions mondiales de nature collective seront obligatoires. entre autres.

4E TRIMESTRE 2010 .Notes : LA REVUE SOCIALISTE N° 40 .

Notes : .

Notes : LA REVUE SOCIALISTE N° 40 .4E TRIMESTRE 2010 .

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2007). (franco de port à partir de 5 exemplaires commandés) Ci-joint mon règlement de la somme de …………… Euros par chèque à l’ordre de GRAFFIC DIFFUSION DATE : SIGNATURE : .Vendu en librairie : Diffusion Dilisco À photocopier et à retourner sous enveloppe affranchie à : GRAFFIC DIFFUSION. Dobritz laisse libre cours à ses pensées et nous offre une série de dessins à la fois humoristiques et tragiques sur la pression quotidienne que subissent beaucoup de salariés dans un souci de rentabilité toujours plus grande.Prix public : 6 e . 2009). Il a publié plusieurs ouvrages dont Ça suffit comme chat !! (Bruno Leprince. L’entreprise m’a tuer (Hugo et Cie. MME.Ft : 12 x 17 cm . Dobritz a travaillé pour de nombreux journaux en France et en Europe. D 128 pages .ISBN : 978-2-916333-61-8 . MLLE. La question que se pose tout nouveau placardisé est : « Pourquoi moi ? » Imaginant la « placardisation » d'un dessinateur dans un journal. rue Monsieur Le Prince 75006 Paris M.Dobritz Le placard a horreur du vide e nombreux cadres se retrouvent aujourd'hui au « placard ». 62. PRÉNOM ADRESSE CODE POSTAL BULLETIN DE COMMANDE VILLE E-MAIL souhaite recevoir …… exemplaire(s) de l’ouvrage La placard a horreur du vide au prix 6 e. + 1 e de participation au frais de port.

Bulletin d’abonnement ❐ MR.Revue socialiste DATE : SIGNATURE : La Revue Socialiste . ❐ MLLE. 10. ❐ MME. ADRESSE CODE POSTAL À retourner à La Revue socialiste. rue de Solférino 75333 Paris Cedex 07 PRÉNOM VILLE TÉLÉPHONE E-MAIL Abonnement (3 numéros dont 1 double) ❐ Tarif normal : 25 euros ❐ Tarif étranger et DOM-TOM : 35 euros ❐ Soutien : libre Ci-joint mon règlement de la somme de ……… Euros par chèque à l’ordre de Solfé Communications .

00 e Perspectives socialistes 10.00 e L’avenir de la France.00 e Les gauches en Europe 10.00 e L’Afrique en question 10. ❐ MME. TOTAL 21 avril 2002 : comprendre 12.00 e La nouvelle donne latino-américaine 10.20 e Partis et militants dans le nouvel âge de la démocratie 10. Nb Ex.00 e La République à l’épreuve de sa diversité 10.00 e École.00 e Le socialisme dans le monde globalisé 10.00 e Diagnostic pour la rénovation .00 e Le débat socialiste en Europe 10. laïcité.00 e Comprendre pour dépasser le « non » 10.BON DE COMMANDE : à retourner à La Revue socialiste. Construire la gauche du XXIe siècle 12.00 e Europe : comment rebondir ? 15.00 e Réflexions sur le projet socialiste . ❐ MLLE.00 e Participation au frais de port : 2 e par numéro TOTAL PRÉNOM ❐ MR.00 e Congrès du Mans : discours 10.20 e Agir. ADRESSE CODE POSTAL TÉLÉPHONE VILLE E-MAIL Ci-joint mon règlement de la somme de ……… Euros par chèque à l’ordre de Solfé Communications .Revue socialiste DATE : SIGNATURE : .00 e Congrès de Reims : Contributions thématiques 10.00 e Problèmes actules de la social-démocratie 10. un diagnostic 10.00 e Au-delà de la crise 10.00 e Où va le capitalisme ? 10.00 e Sarkozy : la droite aux mille et une facettes 10. socialisme 10.00 e La France et ses régions 10.00 e Jeunesse : un état des lieux 10.00 e Les ouvriers en France 10.Université d'été de La Rochelle 10. 10.Réussir ensemble le changement 10.00 e Les socialistes face à la civilisation urbaine 10. rue de Solférino 75333 Paris Cedex 07 Déjà parus N° 9-10 N° 11-12 N° 13 N° 14 N° 15-16 N° 17 N° 18 N° 19 N° 20 N° 21 N° 22 N° 23 N° 24 N° 25 N° 26 N° 27 N° 28 N° 29 N° 30 N° 31 N° 32 N° 33 N° 34 N° 35 N° 36 N° 37 N° 38 N° 39 Octobre 2002 Mars 2003 Juillet-Août 2003 Décembre 2003 Mai 2004 Septembre 2004 Décembre 2004 Avril 2005 Juillet 2005 Octobre 2005 Janvier 2006 Avril 2006 Juillet 2006 Octobre 2006 Janvier 2007 Avril/Mai 2007 Juillet 2007 Oct-Nov 2007 Mars/Avril 2008 Juillet 2008 Octobre 2008 Janvier 2009 2e trimestre 2009 3e trimestre 2009 4e trimestre 2009 1er trimestre 2010 2e trimestre 2010 3e trimestre 2010 Prix Unit.00 e La Morale en questions 10.00 e À propos du modèle français 10.

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