La

Revue Socialiste
La social-écologie en débat

40
4e trimestre 2010

2

Sommaire

Introduction Alain Bergounioux, La « social-écologie » en débat …………………………………………………… p. 5

Le dossier Olivier Mongin, Progresser… mais au nom de quel progrès ? ……………………………………… p. 11 Philippe Jurgensen, À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? ……………………… p. 21 Philippe Van Parijs, Un Sustainable New Deal est-il possible ? ………………………………………… p. 33 Germinal Peiro, Manifeste pour une politique agricole alternative ……………………………… p. 41 Guillaume Bachelay, Nicolas Mayer-Rossignol, La social-écologie en actes ………………………………………………………… p. 49 Bernard Soulage, Concilier mobilité et développement durable …………………………………… p. 55 Pierre-Alain Muet, Bâtir une fiscalité écologique efficace …………………………………………… p. 61 Géraud Guibert, Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis Laurence Rossignol, Défis environnementaux et justice sociale Hervé Kempf, De l’exigence écologique à la justice sociale ……………………………… p. 69

……………………………………… p. 75 …………………………………… p. 83

Daniel Boy, La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui ………………… p. 89

Sommaire

3

Polémique Antoine Prost, Quelles écoles pour demain ?

……………………………………………………… p. 97

Grand texte Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, 1987 ………………………………………………………… p. 109

À propos de… Jean-Baptiste de Foucauld, L’abondance frugale, Odile Jacob, 2010 Caroline Werkoff-Leloup, « Détacher l’essentiel du superflu » …………………………………………… p. 119 Matthias Fekl, Un programme audacieux et pragmatique

…………………………………… p. 123

Jean-Baptiste de Foucauld, « La question de le redistribution et de la justice se pose en termes nouveaux » …………………………………………………… p. 127

Actualités internationales Christophe Jaffrelot, « Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues »… p. 133 Bo Rothstein, Ce qui est vivant et ce qui est mort

…………………………………………… p. 139

Henri Weber, Socialisme et protectionnisme …………………………………………………… p. 147

.

la compétition et la solidarité – et sur lequel nous avons plus ou moins fonctionné jusqu’à une date récente dans des conditions difficiles – ne pourra s’élaborer qu’en référence au développement durable. et ajoutera les ambitions de modifier les modes de production et de consommation. Tous les socialistes admettent que le nouveau projet d’ensemble. qui prendra la suite de celui formé dans les années 1960 et 1970 qui voulait mettre en œuvre des équilibres entre le capital et le travail. Cela nous amène à élargir notre vision pour prendre en compte le court terme et le long terme. le développement social et individuel comme finalité et le respect des équilibres écologiques comme condition. les sociétés riches et les sociétés pauvres. le local et le global. C’est dire l’ampleur de la tâche ! . les générations présentes et les générations futures. il n’y a pas une autre approche susceptible de réaliser la « grande transformation » que l’histoire fait plus que nous L proposer… nous imposera peut-être. C’est dire l’ampleur de la tâche ! Mais. en donnant à chacun « l’espace nécessaire au déploiement de sa vie ». Le nouveau « paradigme » maintiendra les ambitions de l’ancien. et ajoutera les ambitions de modifier les modes de production et de consommation. fondamentalement la justice sociale. l’État et le marché. comme disait le jeune Marx.Alain Bergounioux est directeur de La Revue socialiste La « social-écologie » en débat e dossier de ce numéro consacré à la social-écologie n’a guère besoin de justification. fondamentalement la justice sociale. en donnant à chacun « l’espace nécessaire au déploiement de sa vie ». comme disait le jeune Marx. Il s’agit d’unir différemment que par le passé les trois dimensions que sont l’économie comme moyen. La complexité et l’ampleur des réformes à mener justifient pleinement que l’on mène l’enquête pour Le nouveau « paradigme » maintiendra les ambitions de l’ancien.

par ailleurs. contribue à réactualiser plusieurs des valeurs identitaires du socialisme. La conciliation n’est évidemment pas impossible. en particulier. les ONG. qui ne peuvent pas se réduire à la marchandisation. Elles montrent que le socialisme a le potentiel pour assumer les chanLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . qui ne peut être que familier aux socialistes dans la mesure où il s’agit de distinguer trois domaines. Notre tâche aujourd’hui est de définir exactement ce que doivent être les nouveaux objets de ces compromis. La protection de « biens publics » mondiaux suppose des formes de gouvernance mondiale plus abouties pour favoriser la coopération entre les États. dans une tribune récente. et plus de délibération pour les citoyens. a raison de dire que « les solutions à la crise écologique sont les mêmes que les solutions à la crise économique ». L’orientation vers un nouveau paradigme sociétal requiert une vision qui dépasse Définir une « utopie concrète » n’est pas contradictoire avec ce qui a été. Mais elle demande du travail. et est. C’est l’objet des études qui suivent. l’environnement. De véritables outils de planification doivent être conçus et mis en œuvre. La « social-écologie » en débat savoir comment faire concrètement et comprendre où sont les problèmes. La crise écologique réhabilite également les instruments de l’intervention publique. Mais. C’est l’occasion de poser les problèmes avec une grande liberté de pensée. l’économie. en effet.6 La prise en compte des équilibres écologiques définit un nouveau rapport à l’économie. entre les citoyens. qui ne peut être que familier aux socialistes dans la mesure où il s’agit de distinguer trois domaines. Nous savons. Il est plus difficile de faire les choix politiques concrets ! Raison de plus pour y travailler maintenant. Une « économie verte » ne suppose pas moins d’efforts d’investissement pour la recherche scientifique et technologique. L’enjeu écologique. européenne et mondiale. . Il faut y ajouter – et ce n’est évidemment pas un détail – que la conciliation des nécessités écologiques et des exigences sociales demande que l’économie puisse favoriser la création d’emplois. qui ne sont pas dans la culture socialiste et qui rendent plus difficile la mise en œuvre des politiques sociales. les pays. les générations. d’abord. les entreprises. Le rôle de l’État doit être plus effectif pour réguler et encadrer les marchés. nationale. l’économie qui ne peuvent pas se réduire à la marchandisation. Il est facile de dire dans un colloque que la croissance demain devra être « sélective » et la consommation plus « saine ». le social. comme le revendique par exemple Yves Cochet. Henri Weber4. la démocratie. La régulation est donc nécessaire. La prise en compte des équilibres écologiques définit un nouveau rapport à l’économie. en même temps. que l’indispensable évolution des modes de consommation dans la vie quotidienne – qui est dans le débat public à gauche depuis la fin des années soixante avec la critique de la société de consommation2 – pose et posera encore plus des problèmes d’acceptation sociale. à toutes les échelles. l’écologie peut conduire à des formes de malthusianisme. la méthode du socialisme démocratique. car l’évolution des formes de production et de consommation demande plus de transparence et de solidarité. pour la production et la consommation énergétiques. La régulation est donc nécessaire. la réalisation de « compromis » qui font avancer l’humanité sans déchirer « les sociétés ». Et il faut préserver des « sphères » non marchandes pour reprendre une expression de Michaël Walzer1. Ce numéro paraît à un moment où les discussions politiques ne se seront pas encore nouées entre le Parti socialiste et le mouvement écologiste. le social.4E TRIMESTRE 2010 gements nécessaires3. Les débats récents sur une éventuelle « contribution climat-énergie » (ladite « taxe carbone ») montrent qu’il n’est pas simple d’allier l’exigence écologique et la justice sociale. l’environnement.

Henri Weber. Libération. aux urgences du présent mais aussi aux grands problèmes de demain. Les enjeux de la nouvelle scène écologique. Le défi qui nous est présenté demande. . Définir une « utopie concrète » n’est pas contradictoire avec ce qui a été. 2. Géraud Guibert. en somme.7 les seuls intérêts immédiats – aussi importants soient-ils dans une négociation politique. 2010. la méthode du socialisme démocratique. Paris. Esprit. septembre-octobre 2010. la réalisation de « compromis » qui font avancer l’humanité sans déchirer « les sociétés ». Michaël Walzer. « Pour un New Deal écologique et continental ». Tous écolos… et alors. de répondre. à la fois. Notre tâche aujourd’hui est de définir exactement ce que doivent être les nouveaux objets de ces compromis. Seuil.liberation. Paris. 9 février 2010 (www. 4. Sphères de justice. 1. dossier sur Ivan Illich. 3. et est. 1997. Éditions Lignes de Repères.fr).

.

Le Dossier .

.

sachant que la démocratie affecte toutes les formes d’échange et tous les domaines de la vie. cognitive et écologique – qui accompagne la mondialisation en cours. Qu’en est-il alors de ces représentations négatives du progrès ? Et est-il concevable de les renverser ? Après avoir souligné que notre « vision » du progrès est le plus souvent économiste et scientiste et que la mondialisation « dé-centre » un monde européen qui fut le chef d’orchestre historique du progrès moderne. nous avons tendance à nous figurer négativement ces mutations. est pourtant devenu délicat aujourd’hui. particulièrement en Europe. c’est à un déplacement des infrastructures vers les superstructures. se représenter le progrès. Si nous vivons à l’heure d’une triple Révolution – économique. La science et l’économie : deux piliers fragiles Dans un ouvrage vite devenu une référence. l’Âge des extrêmes. il faudra s’accorder sur une autre représentation du progrès susceptible de prendre acte de la situation historique qui est la nôtre. c’est-à-dire la possibilité d’avancer vers un avenir commun. l’historien socialiste britannique Éric Hobsbawm évoque un « court vingtième siècle européen » qui a commencé en 1914 dans les tranchées et s’est terminé en 1989 avec la chute du mur . Le doute pesant sur le progrès concerne moins sa possibilité effective dans un domaine donné (telle science progresse) ou dans une situation spécifique (la croissance progresse au Brésil pour les classes moyennes) que la représentation négative que nous en avons. Bref.Olivier Mongin est directeur de la revue Esprit Progresser… mais au nom de quel progrès ? S i l’idée de progrès ne se confond pas avec celle de « progressisme » ou n’est pas dévalorisée nécessairement par le « présentisme » contemporain qui sacralise l’immédiat. de l’économisme vers un approfondissement de la démocratie que nous en appelons.

l’historien socialiste britannique Éric Hobsbawm évoque un « court vingtième siècle européen » qui a commencé en 1914 dans les tranchées et s’est terminé en 1989 avec la chute du mur de Berlin. la richesse et la croissance en fonction desquels nous « mesurons » le progrès2. c’est oublier que certains biens ne le supportent pas et surtout que le marché est une fiction juridique qui se distingue d’une fiction romanesque. et un « âge d’or » (1945-1989). nous n’avons d’autre vision du monde que cette représentation économiste profondément restrictive au sens où elle réduit notre champ de vision. La valeur d’échange est censée à elle seule exprimer la vérité d’un objet. Dans ce contexte idéologique de l’homo oeconomicus (celui-ci a un but : l’intérêt égoïste. plus barbare que civilisé. il désigne le capitalisme postfordiste inauguré par le « nouveau régime de croissance américain » au début des années 1960 dont l’économiste Michel Aglietta a souligné les trois principales caractéristiques (extension et individualisation du salariat. celui de l’État-providence. il faut faire comme si la terre. nouvelles technologies. Ce dont témoignent les critères que sont le PIB. alors que ce n’est bien sûr pas le cas. et un « âge d’or » (1945-1989). il accompagne le constat d’une montée des inégalités et d’une crise de la condition salariale en Europe qui est indissociable d’une marchandisation généralisée. Par ces adjectifs. le moteur économique du progrès est aujourd’hui le premier accusé puisque. »4 Vécu comme la seule valeur porteuse de progrès (entendu alors comme réussite). l’entrée dans un néo-libéralisme qui désigne moins l’affaiblissement des États que l’organisation du marché par ceuxci1. L’économie de marché repose aussi sur des fictions juridiques. Alors que l’économie libérale s’est imposée et mondialisée.12 de Berlin. a connu deux séquences : un « âge des catastrophes » (1914-1944) correspondant aux guerres. une méthode : l’optimisation. celui de l’État-providence dans une Europe industrielle tirée momentanément par la croissance avant de se clore par la fin du bilatéralisme et l’expansion mondiale du libéralisme économique à l’origine d’un capitalisme que l’historien qualifie de sauvage et brutale. On ne peut que souscrire au prime abord à cette analyse au sens où elle met en scène une « vision du monde » qui considère le progrès dans le seul prisme économique du tout marché. fascismes et totalitarismes. l’anthropologue Louis Dumont affirme ainsi que libéraux et socialistes partagent cette même idéologie économiste. Or les fictions juridiques ne sont pas des fictions romanesques : elles ne sont soutenables qu’à la condition d’être humainement vivables. et donc durable. 1989 ou la victoire de l’économie. ce siècle européen. a connu deux séquences : un « âge des catastrophes » (1914-1944) correspondant aux guerres. « Le capitalisme néolibéral désigne une nouvelle manière de percevoir ce qui nous entoure. c’est-à-dire ce que le marché dit à son propos : la somme que l’on est prêt à dépenser pour son appropriation. »3 Si la marchandisation revient à concevoir tous les biens « à partir de leur prix ». Si court soit-il. Si court soit-il. financiarisation du capital). fascismes et totalitarismes. au-delà du débat sur les indicateurs et les ressorts de la croissance. Progresser… mais au nom de quel progrès ? Dans un ouvrage vite devenu une référence. S’il n’est pas une fiction.4E TRIMESTRE 2010 Faut-il être surpris de cet unilatéralisme et ce caractère restrictif de nos représentations dès lors que l’idéologie de l’homo oeconomicus régente l’esprit des modernes ? Évoquant le socle des valeurs occidentales. et un seul étalon de valeur : la valeur marchande). ce siècle européen. il doit être vivable. Dans ces conditions. ce qui vaut également pour la terre et la monnaie : « Pour faire du marché un principe général de la régulation de la vie économique. à savoir ce que l’on vaut. plus barbare que civilisé. le « marché total » . supportable. Les choses prennent sens et deviennent visibles à partir de leur prix qui devient l’horizon de tout ce qui apparaît. l’économie peut-elle être un facteur de progrès si l’unique et seule valeur est le prix. le travail et la monnaie étaient des marchandises. soutenable. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . l’Âge des extrêmes.

du fait de la marchandisation de tous les biens. la révolution ultralibérale a renoué à son insu avec les grandes idéologies scientistes. plus de savoir…). Ce n’est donc pas le progrès scientifique en tant que tel qui est visé mais ses dérives et instrumentalisations toujours possibles (biotechnologies. faut-il alors attendre de la science d’incarner le progrès puisque la recherche scientifique progresse du fait même qu’elle est inachevée et falsifiable ? Là encore. le seul critère de progrès est l’argent. nous nous considérons comme des orphe- Du « principe espérance » au « principe responsabilité » La science et l’économie n’étant pas des ressorts assurés du progrès. s’il est indubitable sur le plan épistémologique. flux . cette quête de légitimité scientifique en constitue une pièce essentielle. transports. que la sphère politique a pour mission de mettre en œuvre et non de mettre en question. apparaît inquiétant et mal contrôlable. « la valeur de la valeur ». et notamment avec le socialisme scientifique et sa foi dans l’existence de lois économiques immanentes. elles sont perçues simultanément comme des menaces pesant sur le progrès en raison même de leur dogmatisme voilé. échanges économiques. s’il est indubitable sur le plan épistémologique. La science et l’économie peuvent se renforcer mutuellement puisque. Si l’économie est un pilier fragile du progrès. la marchandisation généralisée fait l’objet d’un procès radical dans les pays hautement développés alors même que l’ouverture mondiale du marché est ressentie comme un facteur de progrès dans d’autres parties du monde. apparaît inquiétant et mal contrôlable. il n’est pas surprenant que notre vision de l’avenir en soit profondément troublée. »6 Si l’économie et la science restent des facteurs de progrès dans leur développement (plus de croissance.Le Dossier Si l’économie est un pilier fragile du progrès. nous nous considérons comme des orphelins du progrès en raison même des avancées d’un progrès scientifique qui. sur le plan de l’organisation du travail et des mutations qui affectent l’entreprise. 13 lins du progrès en raison même des avancées d’un progrès scientifique qui. nanotechnologies…). un facteur d’accélération et de démultiplication des flux en tous genres (informations. faut-il alors attendre de la science d’incarner le progrès puisque la recherche scientifique progresse du fait même qu’elle est inachevée et falsifiable ? Là encore. Ivan Illich…) déjà ancienne et de la prise en compte des thèmes écologiques5. des pays émergents comme le Brésil regardent la sortie de la grande pauvreté comme un progrès alors même que la dynamique capitaliste mise en place ne se préoccupe guère de créer les conditions d’un État-providence. Au-delà de la critique du productivisme (André Gorz. Encore faut-il ajouter que les nouvelles technologies. S’impose donc l’idée sous nos latitudes que l’économie contemporaine n’est plus nécessairement un facteur de progrès et que. images. un activateur de risques pouvant conduire à douter de la nécessité de poursuivre certaines recherches. Les normes scientifiques et religieuses sont les seules à échapper au débat politique dans une société démocratique et il faut donc faire croire que l’économie relève de la science pour la dépolitiser. les contraintes normatives sont désormais imposées au nom de la Science elle-même. Mais la marchandisation générale n’est pas ressentie partout à l’identique : si des pays en lente récession comme les socialdémocraties européennes qui ont connu « l’âge d’or » ressentent fortement les inégalités et la fin de l’ascenseur social. Ce faisant. Comme quoi le débat sur le progrès n’est pas contenu dans la seule réflexion économique dont la vision du monde est restrictive. « Contemporaine de la révolution ultralibérale. finances. est ressenti en Europe comme un facteur de régression puisqu’il met à mal l’organisation du travail et la justice sociale. Ce qui devrait être le ressort du progrès devient une menace possible.

vitesse…). » . chez Descartes et Leibniz par exemple. Aujourd’hui. le monde a des limites qui sont celles de la Terre et du Globe : « Nous ne vivons pas la fin de l’histoire mais celle de la géographie. c’est-à-dire que l’histoire est forclose dans la fin de la Géographie. l’horizon de l’avenir est bouché en raison même de l’excès de nos responsabilités. ce double trop-plein qui « englue ». et du même coup obscurcit d’autant plus notre rapport au futur possible . affaiblit notre capacité d’orientation. Dans ce contexte où l’absence de représentation de l’avenir fragilise notre vision d’un progrès possible. la crise de confiance en l’histoire est exacerbée par des facteurs liés à la révolution technologique en cours (flux tendu. radicale celle-ci. Progresser… mais au nom de quel progrès ? migratoires. Des penseurs vont jusqu’à affirmer que la relation entre le réel et le possible s’est désormais inversée : hier. Autant de biens communs qui laissent entendre que les Selon un constat cher à Paul Virilio. éclairé ou non7. Cette double surcharge de réel et de possible. temps réel. sont à l’origine d’une double surcharge de réel (l’information en temps réel qui se déroule en boucle sur des écrans démultipliés) et de virtuel (la déferlante des possibles liée au numérique). affaiblit notre capacité d’orientation. le réel organisait le champ des possibles. on a simultanément glissé de l’idée d’un « principe espérance » (Ernst Bloch) à celle d’un « principe responsabilité » (Hans Jonas) qui nous impute par avance d’être à l’origine de catastrophes qui n’ont pas encore eu lieu. qui est celle de la rareté. c’est l’enclosure de l’histoire. aujourd’hui les possibles l’emportent sur un réel qui est dévalorisé puisqu’il n’est plus qu’un possible parmi tous les possibles. Ce qui alourdit notre relation au présent (le présentisme) et à la mémoire (la patrimonialisation accompagne la méfiance envers l’avenir). celle des matières premières et de la terre. ce double trop-plein qui « englue ».14 Cette double surcharge de réel et de possible. Tel est le paradoxe : l’horizon est bouché en raison de notre vision restrictive du monde (celle du marché qui réduit le champ de vision au seul prix) alors même que les possibles n’ont jamais été aussi nombreux. virtuel. ce qui ne fut pas le cas des endettés bien entendu à qui l’on a pourtant fait croire qu’il n’y avait pas de risques. Sur le plan de la pensée. On a beaucoup discuté cette thèse de Hans Jonas qui est une référence dans les milieux écologistes : en effet le principe de cette hyper responsabilité bouche l’horizon et pèse sur notre capacité d’agir puisqu’elle avance que nous sommes les auteurs possibles d’erreurs dont nous ne connaissons pas encore les conséquences. Faut-il alors s’étonner d’une part du rôle joué par le principe de précaution et d’autre part de l’idée de prendre des « risques sans risques » qui a été le ressort de la crise des subprimes aux États-Unis – puisque les banques accordaient des prêts sans le moindre risque pour elles grâce à la revente des crédits par le biais de circuits opaques. on a simultanément glissé de l’idée d’un « principe espérance » (Ernst Bloch) à celle d’un « principe responsabilité » (Hans Jonas) qui nous impute par avance d’être à l’origine de catastrophes qui n’ont pas encore eu lieu.4E TRIMESTRE 2010 responsables des actes que nous avons commis effectivement. Le signe du XXe siècle. d’où les débats sur le catastrophisme. Sur le plan de la pensée. si le présent est alourdi considérablement par la prolifération des flux et des écrans. Internet…). ubiquité. Ainsi la formule selon laquelle nous sommes « responsables des nouveaux-nés qui ne sont pas encore nés » remet en cause l’idée d’imputation qui veut que nous soyons juridiquement LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Entre prolifération et rareté Mais l’illimitation des flux se heurte à une autre limite.

dans un réel. Selon un constat cher à Paul Virilio. Il n’habite pas le virtuel. Il est alors permis de s’interroger sur le sens et l’avenir de cette aspiration contemporaine à un ordre juridique spatial. tels sont les éléments qui permettent de parler d’une mondialisation historique dont les effets de rupture ne sont pas encore évidents. « n’a à ce jour jamais été l’espace. au sens juridique premier du mot « civilisé » (soumis à l’empire du droit civil). devrait permettre d’en contrer les effets négatifs. pour reprendre l’expression d’Octavio Paz. »8 Cette fin de la géographie n’est rien d’autre que la prise de conscience du caractère unique du globe et de la finitude de la Terre. Le signe du XXe siècle. Le recours au vocabulaire de la liquidité9 qui accompagne l’évolution juridique des échanges marchands souligne parallèlement que la Terre est devenue un « espace abstrait » qui ne mérite pas d’être « durablement » occupé. « L’habitant est toujours là. on observe une entreprise de « liquidation » des lieux terrestres qui ont pourtant comme particularité de durer. dans le monde de ses désirs et de ses besoins. C’est ici que le tournant de 1989 trouve son sens. Le virtuel ne modifie pas tant les choses que le mode d’accès aux choses. elles sont en grande partie indissociables de cette mutation historique qui fragilise l’Occident. une prise en compte de ses faces diverses et de ses tendances lourdes. mais il n’habite pas le virtuel. c’est-à-dire que l’histoire est forclose dans la fin de la Géographie. »10 Le lieu de la civilisation. des mers ou des airs. c’est l’enclosure de l’histoire. Dans ce contexte. mais toujours la terre ferme. progressivement libéré de tout ancrage territorial qui va de pair avec la passion du virtuel.Le Dossier biens ne sont pas seulement des biens marchands. révolutions technologiques majeures. Que la Terre soit désormais un espace comme un autre sur le plan juridique n’est pas sans lien avec la tendance à réduire l’hétérogénéité des signes et des choses en les rapportant au même étalon monétaire qui tend à les « liquider » au sens juridique du terme. La vision hégéliano-marxiste qui a accompagné l’histoire intellectuelle de la gauche progressiste est dès lors remise en cause au sens où il n’y a plus une centralité géographique et une progression historique. Il n’en reste pas moins qu’une analyse approfondie de la mondialisation. rôle du virtuel. La vision hégélianomarxiste qui a accompagné l’histoire intellectuelle de la gauche progressiste est dès lors remise en cause au sens où il n’y a plus une centralité géographique et une progression historique. la mondialisation contemporaine est vécue par l’Europe et le monde occidental comme un dé-centrement au sens où ce basculement historique ne fait plus de l’Occident le moteur hégélien de l’histoire. »11 15 La mondialisation contemporaine est vécue par l’Europe et le monde occidental comme un dé-centrement au sens où ce basculement historique ne fait plus de l’Occident le moteur hégélien de l’histoire. économique et juridique ne permettent plus de progresser car ils ne durent pas et ne connaissent que « le futurisme de l’instant ». technique. on l’a vu à propos de la relation au progrès économique. Et nombreux sont ceux qui rappellent les réflexions médiévales sur les « communaux » à l’occasion des interrogations sur l’avenir de la forêt en Amazonie par exemple. C’est ici que le tournant de 1989 trouve son sens (voir infra). Ainsi les progrès scientifique. Si les représentations du progrès sont souvent négatives. Souligner que la mondialisation n’est pas seulement un phénomène économique invite à prendre en compte parallèlement plusieurs mutations en cours : la . le monde a des limites qui sont celles de la Terre et du Globe : « Nous ne vivons pas la fin de l’histoire mais celle de la géographie. oscillation entre la prolifération illimitée des flux et la limite de la terre. Mais. Renverser les tendances lourdes de la mondialisation Marchandisation généralisée. il habite son voisinage. par nature informe.

Mais il faut rappeler que 1989. la révolution technologique qui est le moteur de ces transformations (pas de crises des subprimes sans le numérique et le virtuel)12. Nous sommes pris dans des flux mondialisés. cette « inversion du pensable » s’accompagne de la prise en compte de trois tendances lourdes que l’on retrouve dans tous les domaines de la vie (et pas uniquement en économie. vertical d’un côté et plus autonome de l’autre. dissociation de l’autorité et du pouvoir) . information. nous avons mis l’accent sur la place des « infrastructures » (économie et technique) et reconnu le flou des progrès contemporains qui ne sont pas tirés vers un avenir et inquiètent à l’excès. C’est ici que la question du progrès peut être reprise puisque cette vision démocratique large (et non pas seulement économique. A prévalu. ensuite le privé l’emporte sur le public et donne lieu à des entrecroisements Progresser… mais au nom de quel progrès ? inédits entre privé et public qui affectent le rôle de l’État . Ces trois tendances affectant tous les registres de la mondialisation contemporaine ne sont pas sans remettre au premier plan la question démocratique. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . bref un univers qui « sous-traite le collectif » à des individus. à la différence de l’historien. loin d’inaugurer seulement l’entrée dans un capitalisme sauvage.4E TRIMESTRE 2010 . a correspondu à l’idée que la démocratie avait un sens historique et universel. il nous faut répondre sur un plan anthropologique global en invitant à retrouver les sens des fondamentaux et des limites. ramener à du réel physique. En effet. pyramidal. technique ou écologique au sens de l’équilibre anthropologique) a donné lieu à une occidentalisation outrancière et malencontreuse sur le plan historique qui s’est achevée par la guerre en Irak en 2003. comme Alberto Magnaghi en Italie. est mise à mal dans un univers moins hiérarchique. En effet. aussi rapides et virtuels qu’instantanés. a correspondu à l’idée que la démocratie avait un sens historique et universel. De tout cela il ressort que la conflictualité.16 nature des transformations de l’État (privatisation de l’action publique. finance. Par ailleurs. parlent d’une « mondialisation par le bas ». transports. Prendre en compte les tendances profondes de ces mutations exige d’inverser nos manières de penser. Retour sur Terre. qu’il faut calmer. ce qui oblige à repenser les liens entre mobilité et territoire . ce qui vaut aussi bien pour la question de l’habitat que pour l’économie si l’on admet qu’il y a des fondamentaux à respecter13. voire sensible et corporel. contre la déclinaison inédite Mais il faut rappeler que 1989. Mais. pourrait-on dire. réfléchir en termes de « glocal » signifie à la fois que la global est déjà dans le local et que les flux de tous ordres (communication. loin d’inaugurer seulement l’entrée dans un capitalisme sauvage. celle de la Terre et des éléments. C’est pourquoi certains. enfin les logiques affinitaires (celles de « l’entre-soi ») l’emportent sur celles de mixité sociale et de citoyenneté. technique ou écologique au sens de l’équilibre anthropologique) a donné lieu à une occidentalisation outrancière et malencontreuse sur le plan historique qui s’est achevée par la guerre en Irak en 2003. technologies. nous avons insisté sur le tournant de la mondialisation dans les années 1990 et admis le contraste entre la prolifération de flux illimités et une limitation radicale. les reconfigurations territoriales . images…) qui interconnectent les lieux à l’échelle de la planète sont eux-mêmes « hors d’échelle » puisque nous y sommes « immergés ». C’est ici que la question du progrès peut être reprise puisque cette vision démocratique large (et non pas seulement économique. Approfondissements démocratiques Dans le sillage de l’historien Éric Hobsbawm. les flux sont plus forts et énergiques que les lieux. c’est en cela que réside l’exigence écologique. les dynamiques migratoires et culturelles . l’un des ressorts de la démocratie.) Tout d’abord.

et la démocratie de gouvernance. Les deux premières s’appuient sur la délibération et sur l’idée de diversité. Ce dont témoigne la difficulté de prendre en compte les grandes communautés urbaines que sont les métropoles. la troisième n’est pas délibérative et ne connaît que le chiffre. dans des cas de figures divers correspondant aux diverses cultures politiques. la troisième n’est pas délibérative et ne connaît que le chiffre. C’est peut-être l’idéal humain : il n’y a en effet nul besoin d’une autorité extérieure pour dire qui a le droit de parler. la démocratie n’est pas réductible à la seule souveraineté et renvoie à ce que Pierre Hassner a appelé le triangle d’or (État de droit. Aujourd’hui la démocratie élective souffre d’une territorialisation discutable et d’un décalage entre les institutions territoriales et des pratiques marquées par de fortes mobilités. Comme celle-ci « compte » et ne « parle pas ». la démocratie sociale indissociable de l’action syndicale. approfondir la démocratie. trois au moins : la démocratie politique indissociable de l’élection. parce qu’ils ne discutent qu’entre personnes qui se reconnaissent. Approfondir la démocratie sociale. l’idée fausse que l’histoire démocratique était celle de l’Europe et de l’Occident.Le Dossier et plurielle de l’histoire en cours. avant que la préparation des élections présidentielles n’occupe tout le terrain de la communication. de régulation. de répliquer aux tendances lourdes de la mondialisation économique qui sape les valeurs de l’État-providence là même où il s’est constitué. la délibération politique d’une assemblée souveraine et la discussion entre philosophes ne sont pas équivalentes. c’est rendre crédible et aménager une démocratie représentative effective. »14 Dans cette optique. que le politique conserve tout son sens et renvoie à diverses mises en forme de la délibération car la question du progrès est indissociable de ce que l’on peut appeler un approfondissement démocratique. Tel est le malentendu majeur qui a pesé sur nos représentations du progrès alors même que la démocratie devrait répondre. Dans le cas de la discussion entre chercheurs scientifiques. « la question n’est pas d’articuler démocratie sociale et démocratie po- . Les deux premières s’appuient sur la délibération et sur l’idée de diversité. celles-ci visent à quantifier des faits et non pas à refléter des expériences. de tribunaux. la communication se passe d’autorité. Approfondir la démocratie politique. Inscrire la démocratie dans les territoires. alors que ce n’est pas admis dans un débat entre scientifiques et encore moins au Parlement. D’autre part. aux difficultés liées à nos conceptions débridées de l’économie ou de la technique. et la démocratie de gouvernance. la démocratie sociale indissociable de l’action syndicale. Mais c’est un idéal élitiste ou aristocratique : on ne discute qu’avec ses pairs. Selon Alain Supiot. Dans le cas de la discussion entre philosophes on peut se passer de présupposés parce que la discussion qui porte sur les premiers principes est radicale. si l’on peut parler avec Habermas d’une raison communicationnelle. Et se donner les moyens. si la démocratie parlementaire et la démocratie sociale cherchent à traduire l’expérience humaine dans sa pluralité et instituent des « assemblées de parole » destinées à prendre de justes décisions. dans le contexte historique qui est le nôtre. souveraineté et droits de l’homme). « Dans le cas de la discussion politique. trois au moins : la démocratie politique indissociable de l’élection. ce n’est pas le cas des formes de représentations typiques de la « gouvernance ». Mais. c’est prendre en compte les acteurs effectifs et des situations concrètes dans le champ du travail. c’est concevoir des formes de délibération diverses. D’une part. c’est concevoir des formes de délibération diverses. C’est aussi faire en sorte. c’est viser une réforme des collectivités territoriales toujours remise sur le chantier. 17 Approfondir la démocratie. des gens se réunissent qui ont pour objectif de trouver des formes d’action sur fond de fins communes et dans un cadre régulé en vue d’une délibération. cette notion est ambiguë car elle ne distingue pas les formes de délibération : la délibération entre chercheurs scientifiques.

on pourrait continuer ces réflexions sur la délibération démocratique. Il y a des problèmes communs car globalisés qui doivent être déclinés singulièrement à des échelles diverses et Le monde vibre désormais au rythme d’une histoire autre et donc incertaine. Il n’en résulte pas que le progrès est inimaginable. il n’en appelle pas à une formule unique : « L’impératif démocratique conduirait plutôt à créer autant de conseils qu’il y a d’affaires à traiter. ni synchrones.18 litique. dont Rousseau s’employait déjà en 1718 à établir les avantages et les inconvénients. Mais l’impératif démocratique est plus que jamais notre destin historique. À moins que l’avenir du monde ne passe par un capitalisme autoritaire. centralisée. on observe empiriquement que des pays dits développés ne se vivent pas hors progrès et que les pays émergents et réémergents jouent la carte du progrès comme on le voit au Brésil et en Chine. que nous n’avons d’autre scénario que celui de la régression. la libre circulation des capitaux et des marchandises et la maximisation des utilités individuelles. Deux ans après la crise de 2008. ce que les Chinois appellent à l’heure qu’il est « le système communiste de marché ». »16 On l’aura compris. Le progrès est aussi la capacité de faire mémoire de nos progressions communes et d’en délibérer. occidentalisée. évoquer les errances du débat entre scientifiques sur le réchauffement climatique par exemple (discussion à huis clos à l’Académie des sciences suite aux allégations de l’ancien ministre Claude Allègre). La servitude volontaire n’est pas encore en voie de disparition… Le progrès passe donc par un approfondissement de la démocratie représentative et délibérative de manière à discuter de nos volontés de progresser sans succomber aux dogmes du marché ou au scientisme aveugle. une histoire qui n’est plus centrée. Pour Alain Supiot l’Europe participe déjà de ce que les Chinois appellent « l’économie communiste de marché ». Parallèlement. il est inséparable d’aires géo-historiques dont les situations historiques et les cultures géopolitiques sont fort distinctes. apparaît désormais comme une menace possible. ce système hybride emprunte à l’ultralibéralisme la mise en concurrence LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . une histoire qui ne progresse du point de vue de l’esprit du monde pas vers l’Occident. et d’instaurer une forme renouvelée de la polysynodie. . institutions et États. C’est aussi reconnaître que la relation au progrès est vécue différemment dans les diverses parties du monde dans la mesure où les histoires ne sont ni progressives. s’il y a interdépendance entre les nations. c’est faire durer le monde… Progresser exige de ne pas renoncer aux impératifs démocratiques et à ne pas souscrire à l’hypothèse que la mondialisation contemporaine va de pair avec des régimes forts. « Édifié sur la base de ce que le capitalisme et le communisme avaient en commun (l’économisme et l’universalisme abstrait). Si la mondialisation contemporaine est en partie tirée par des tendances lourdes à l’échelle planétaire. Non. mais d’établir des relations entre ces deux formes de démocratie délibérative et les représentations de l’état du monde que l’idéologie de la gouvernance soustrait aujourd’hui à tout processus délibératif. Rien n’autorise cependant à dire que des valeurs universelles qui sont passées par la lente et sinueuse généalogie de l’Europe et de l’Occident ont perdu de leur sens. Progresser. » Bref. encore faut-il concevoir que le progrès trouve son sens dans le contexte d’un approfondissement démocratique permettant de délibérer collectivement de nos conceptions du progrès. Comme si le capitalisme autoritaire (à la chinoise) était notre seul avenir concevable. ce qui incarnait le progrès (essentiellement l’économie de croissance et la technique) et soutenait une vision progressiste. C’est aussi admettre que la réalité contemporaine inaugure une autre histoire. »15 Faisant écho à l’expérience du COR (Conseil d’orientation des retraites). c’est rendre soutenable le progrès. et au communisme la « démocratie limitée.4E TRIMESTRE 2010 Progresser… mais au nom de quel progrès ? de tous contre tous. la façon de regarder l’avenir n’est jamais équivalent.

on peut rappeler les thèses de Claude Lévi-Strauss bien résumées par Frédéric Keck dans son Claude Lévi-Strauss. 7. Alain Supiot. 2009. Voir Alain Lipietz. qui procède de choix politiques réversibles (ouverture des frontières commerciales) et de la surexploitation temporaire des ressources physiques non renouvelables (prix artificiellement bas des transports). Paris. article cité. 3. Voir l’ouvrage de Jean-Pierre Dupuy. Paris. mai 2000. 307-308. ce qui n’est pas le cas de la révolution technologique qui est structurelle. Critique de l’État. Sur ces points décisifs. La justice sociale face au marché total. La justice sociale face au marché total. Demopolis/le Monde diplomatique. L’esprit de Philadelphie. car ils recouvrent un ensemble hétérogène de phénomènes qu’il conviendrait de distinguer soigneusement. Droit social. 14. pp. Le G20 ne serait-il pas à sa manière un progrès dans la manière de gouverner le monde ? 1. Paradoxalement la mondialisation économique n’est peut-être que conjoncturelle. extrait d’un dossier consacré aux impensés de l’économie. Zygmunt Bauman. Le Seuil. 2009. Paul Virilio. in Esprit. Alain Supiot. Esprit. 10. 4. la mondialisation du commerce des choses est un phénomène conjoncturel. Pour un catastrophisme éclairé. Alain Supiot.Le Dossier dans des registres culturels et identitaires différenciés. Paris. . Rien n’autorise cependant à dire que des valeurs universelles qui sont passées par la lente et sinueuse généalogie de 19 l’Europe et de l’Occident ont perdu de leur sens. Odile Jacob. 2007. 6. p. En revanche. novembre 2008. 12. 9. Voir Saskia Sassen. c’est-à-dire à les liquider au sens juridique du terme. « Les mots “globalisation” ou “mondialisation” sont plus des slogans que des concepts. qui procède des nouvelles techniques de numérisation. Vincent Descombes. 2010. » A. Pocket/La Découverte. L’esprit de Philadelphie. Alain Supiot.151-188. p. 11. 5. Paris. sept-oct. pp. Sur ce thème. 33. Le présent liquide. 2008. Textuel.40. voir les travaux de Dominique Méda et Patrick Viveret. Michaël Foessel et Olivier Mongin. Paris. Le Seuil. Paris. janvier 2010. voir aussi le Débat. p. Alain Supiot. 8. Paris. Le Seuil. Supiot. Le Seuil. in Urbanisme. La justice sociale face au marché total. L’esprit de Philadelphie. Pour saisir la nécessité de défendre un équilibre entre prolifération et rareté et de respecter les invariant et « fondamentaux » anthropologiques sans concéder à l’idée de progrès. 13. C’est la conjugaison de ces deux phénomènes différents qui conduit à réduire l’hétérogénéité des signes et des choses en les rapportant à un même étalon monétaire.60. L’abolition des distances physiques dans la circulation des signes entre les hommes est un phénomène structurel. 2004. Jean-Toussaint Desanti. 7. novembre/décembre 2009. in Esprit. 15. Le monde vibre désormais au rythme d’une histoire autre et donc incertaine. « L’inscription territoriale des lois ». relatifs à nos « mesures ». 2005. pp. Paris. Le Seuil. Face à la crise : l’urgence écologiste. Le progrès est aussi la capacité de faire mémoire de nos progressions communes et d’en délibérer.42-43. 2. La liberté nous aime encore. mai 2010.

.

2009 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? E n matière d’environnement comme ailleurs. qui persiste chez nombre de partisans des Verts. nous devons donc nous situer dans son cadre. « courttermisme » bloquant les investissements à long terme indispensables. Non pas moins. nouvelle source de croissance et d’emplois pour nos économies fatiguées. prouvé sa supériorité par rapport aux autres systèmes en termes d’efficacité productive . La pensée économique reconnaît désormais. les injustices et les dysfonctionnements qui résultent de l’approche ultra-libérale selon laquelle « le marché a toujours raison » : déstructuration du tissu social. Il suffit d’ailleurs de songer aux immenses besoins de rattrapage des pays en développement. etc. l’économie de marché a. ne peut conduire à aucune solution acceptable pour les populations : une économie stagnante serait démoralisée et incapable de maintenir un niveau de vie et des couvertures sociales. pour ma part. Comment sauver notre planète. bien mieux qu’avant. mais mieux de croissance Je ne crois pas. Comment sortir de ce dilemme ? En promouvant l’ « économie verte ». malgré ses défauts très réels. valorisation excessive de l’argent et des autres bien matériels… De fait. à « l’économie de la décroissance » mise en avant par des idéologues aussi bien intentionnés que naïfs . la biodiversité.Philippe Jurgensen est professeur à Sciences-Po et auteur de L’économie verte. à la lumière de la crise économique. à la destruction du système lui-même. la qualité de l’air et des eaux. Pour autant. à terme plus ou moins lointain. la santé. ce réflexe malthusien. crises périodiques. Paris. Odile Jacob. la non-prise en compte des « biens publics mondiaux » essentiels que sont le climat.. qui rassemblent la plus grande partie de l’humanité (plus de 900 millions . les inconvénients d’une logique centrée exclusivement sur la recherche de bénéfices rapides et élevés. chacun peut mesurer aujourd’hui. ne peut conduire qu’à une catastrophe écologique et.

22 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? Je ne crois pas. L’économie verte. Leurs efforts récents vers un « politiquement correct » écologique et des « investissements socialement responsables » (ISR) sont une contribution à l’économie verte. doit viser à retourner en faveur de l’environnement les lois mêmes de l’économie libérale qui ont jusqu’ici conduit à sa mise en danger. il faudra que les autorités nationales et internationales infléchissent les choix en valorisant les efforts accomplis. soit moins d’un quarantième du Smic…) pour comprendre l’inanité. Elles sont simples et connues intuitivement de tous : la loi de l’offre et de la demande. qui persiste chez nombre de partisans des Verts. à « l’économie de la décroissance » mise en avant par des idéologues aussi bien intentionnés que naïfs . En revanche. d’humains souffrent de la faim . particulier…) sur son entourage. de protéger forêts et biodiversité et d’investir dans les énergies renouvelables. comme le montre la valorisation déjà élevée des firmes spécialisées. amorçant ainsi un « cercle vertueux » . Le développement de nouveaux marchés et de secteurs environnementaux renforcera à son tour leur poids dans les prises de décisions. les acteurs s’adaptent : la cotation de la tonne de carbone économisée. Pour y parvenir. . voire l’indécence de la proposition d’un modèle de non-croissance. ne peut conduire à aucune solution acceptable pour les populations : une économie stagnante serait démoralisée et incapable de maintenir un niveau de vie et des couvertures sociales. Notre monde a besoin non pas de moins de croissance. comme le montre la valorisation déjà élevée des firmes spécialisées. cette évolution se ressent dans la place nouvelle de ces sujets dans la stratégie des entreprises. indispensable car ces évolutions ne se feront pas toutes seules. Le développement de nouveaux marchés et de secteurs environnementaux renforcera à son tour leur poids dans les prises de décisions. il est clair aussi que cette croissance ne peut se poursuivre au niveau actuel de consommation d’énergies fossiles. c’est-à-dire les répercussions de l’action de chaque agent économique (firme. un potentiel considérable L’environnement devient un facteur important de croissance. qui intègre et promeuve les impératifs écologiques. Une fois cette impulsion donnée. pour ma part. amorçant ainsi un « cercle vertueux » . qui permet de réguler par les prix . des énergies fossiles LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . mais d’une croissance différente. par ce biais d’ « internaliser les externalités négatives ». L’environnement devient un facteur important de croissance. Il faut donc qu’il devienne rentable d’économiser l’énergie. les technologies propres ou le retraitement des déchets. L’intervention publique. le développement rapide de bourses d’échanges de permis d’émission ou de « certificats d’investissements » dans des forêts du Sud. comme elle l’a été par le protocole de Kyoto en matière de réchauffement climatique ou celui de Montréal pour la protection de la couche d’ozone. Il s’agit. ce réflexe malthusien. de réduire les émissions polluantes. 1. il faut non pas détruire les mécanismes de marché comme le croient certains altermondialistes. Même si la raréfaction et le renchérissement des matières premières.3 milliard – un homme sur cinq – vit avec moins d’un dollar par jour. mais au contraire les mettre au service d’un nouveau paradigme économique. confirment que l’écologie peut s’insérer efficacement dans les mécanismes de marché. d’où une part de ces pays devenant majoritaire dans les émissions polluantes.4E TRIMESTRE 2010 et des denrées agricoles contribuent déjà sérieusement à cette réorientation. et la recherche du profit. de rejets polluants et de destruction de la nature – niveau encore plus élevé dans les pays du Sud que dans les nôtres. la libre concurrence . administration.

soit l’équivalent d’une récession mondiale de 10 % . les éléments réunis par l’Union européenne. Comment mesurer son potentiel global ? On peut l’approcher indirectement en rappelant le coût économique de la passivité dans le domaine de l’environnement : le célèbre rapport Stern (octobre 2006) a montré qu’il ne cesse de s’élever . On en attend deux millions d’emplois. Fort heureusement. le choc écologique serait donc comparable à une grande crise économique ou à une guerre mondiale ! Les experts du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) estiment de leur côté que « les pertes moyennes globales pourraient être de l’ordre de 1.le secteur du bâtiment offrirait aussi un million de postes nouveaux liés à l’économie verte. comme l’énergéticien et le rénovateur écologique. De nouvelles professions vont apparaître. Un rapport de l’Organisation internationale du travail estime de son côté qu’une centaine de millions d’ « emplois verts » existent déjà dans le monde et souligne que ces activités sont plus intensives en main-d’œuvre que d’autres. les tarifs publics élevés et exemptions de taxes consenties pour encourager ces énergies de substitution rentabilisant les investissements.celui des énergies renouvelables. On estime le marché national à non moins de 30 milliards d’euros par an. maçons. Ce minimum d’environ 1 % du produit mondial serait en voie d’être dépassé : le marché global de l’ensemble des « éco-industries » ou technologies propres (« clean techs ») aurait atteint. de la chimie verte. à l’échelle européenne. En France. la mise progressive aux normes environnementales (isolation et « rénovation thermique ») d’un parc de plus de trente millions de logements et de millions de bureaux requiert des chauffagistes. protection des forêts et des terres arables. on espère (non sans quelque optimisme) des mesures prises après le Grenelle de l’environnement 500 000 à 600 000 emplois. selon certaines estimations. D’autres études donnent un ordre de grandeur nettement supérieur à 5 % du PIB mondial. Voyons d’un peu plus près les différents segments concernés par ces nouveaux marchés qui s’ouvrent : . l’action pour freiner ces dérapages serait bien moins onéreuse que les conséquences d’une attitude passive .5 à 5 % du PIB (mondial) pour un réchauffement de 4 °C ». . à l’horizon 2020 . promotion de la biodiversité… . C’est dire que l’environnement devient un secteur d’activité de plus en plus porteur pour les entreprises. mais globalement. puis espérer le stabiliser. l’AIE (Agence internationale de l’Énergie) et l’OCDE convergent vers l’idée qu’un montant d’investissements de 500 milliards de dollars par an – soit un peu moins d’1 % du PIB mondial – est le minimum nécessaire pour freiner la dégradation de l’environnement de notre planète. avec une augmentation 23 du PIB de 0. menuisiers. En France.la protection de la nature offre nombre d’autres champs d’action : maîtrise de l’eau. 600 milliards d’euros dès 2008. depuis les algues émettrices d’hydrogène ou absorbant le CO2 jusqu’aux OGM médecins et aux bactéries dépolluantes . couvreurs. des nouveaux matériaux – qui remplaceront avec bénéfice ceux qui sont devenus hors de prix – et surtout des biotechnologies. qui représente un petit quart du total (environ 150 milliards de dollars) a crû de près de 30 % par an jusqu’en 2007.Le Dossier cette évolution se ressent dans la place nouvelle de ces sujets dans la stratégie des entreprises.les nouvelles technologies ouvrent un vaste champ dans les domaines de l’électronique. il atteindrait la somme colossale de 5 500 milliards d’euros d’ici dix ans. électriciens. et cent mille emplois supplémentaires – non délocalisables ! – y seraient créés . .8 point. mais il est déjà en plein redémarrage. Leurs efforts récents vers un « politiquement correct » écologique et des « investissements socialement responsables » (ISR) sont une contribution à l’économie verte. charpentiers – métiers qui ont hélas déjà souvent du mal à recruter. à l’échelle européenne. . Cela a engendré une véritable « bulle spéculative » que la crise et les mesures d’économie budgétaire touchant (prématurément à mon sens) ce secteur ont fait éclater . avec une croissance annuelle de 5 à 10 %.

facilitera leur développement .4E TRIMESTRE 2010 et d’autres l’« économie de fonctionnalité » a été suivie par Michelin pour les flottes de camions. tramways…) et aux « autoroutes de la mer ». de replantation ou de biodiversité permettant de récupérer des crédits – carbone. l’ensemble de la consommation est concerné à terme. Leur désir croissant de participer au sauvetage de la planète par des comportements plus « citoyens » ouvre de nouveaux marchés : si celui des produits alimentaires bio progresse de près de 10 % l’an depuis dix ans en France.les transports écologiques sont également une source nouvelle considérable : de la voiture partiellement hybride ou totalement électrique ou à pile à combustible au développement du rail (ferroutage. ou Xerox pour les équipements de bureau par exemple. c’est-à-dire l’édiction de normes contraignantes pour corriger les imperfections du marché en instillant la dose nécessaire de vision à long terme et de souci de l’intérêt général . contribue à cette approche citoyenne . Du bon dosage de ces outils dépend le succès de l’économie verte. agences de notation durable. .les services spécialisés de conseil.24 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? . l’apparition de biocarburants « de deuxième génération ». collecte et tri des ordures. .la mise à disposition des consommateurs de produits écologiques est une branche en plein essor. les gisements d’activité et d’emploi sont nombreux : . à travers les signaux de prix et les incitations financières. incinération ou méthanisation des déchets organiques. etc. particulièrement adaptée aux voitures électriques. Cette approche de la location de la fonction d’usage d’un bien. Les transports urbains en libre-service sont une illustration de cette approche. sur les cultures alimentaires . compostage. Ces offres suscitent d’ailleurs l’ire des écologistes. dans nos pays. généralement sous forme d’investissements dans des projets compensant le coût en carbone des produits ou services achetés. et les activités légales associées. de prêt ou de location de toutes sortes d’objets par Internet se développent aussi rapidement . logements) devraient prospérer. circuits de récupération et de valorisation des produits usagés (s’efforçant de tendre vers « l’économie circulaire »). de mesure et de contrôle des pollutions sont appelés à se développer d’autant plus largement qu’ils sont indispensables pour établir le sérieux des autres actions menées . . si l’on veut bien reconnaître qu’ils n’empiètent en rien. plus efficaces et adaptés aux zones arides. .le traitement/recyclage des déchets urbains ou agricoles est un segment d’activité déjà bien développé et très porteur : stations d’épuration et de traitement des eaux. une approche plus indirecte. que l’économiste Jeremy Rifkin nomme la « société de l’accès ». qui intègre meilleure rémunération aux producteurs du Tiers-monde et préoccupations de développement durable. dont au moins les batteries (à durée de vie limitée) seront le plus souvent louées. équipements. les sites d’échange. indices climatiques. .à cette nouvelle branche s’ajoute enfin celle des services permettant d’accomplir des engagements volontaires écologiques. assurances des risques environnementaux. Le développement du commerce équitable.les services de mise à disposition temporaire de biens (voitures. mais dans bien d’autres cas.des services financiers de type nouveau. Les conditions de la réussite : réglementations. de captage de GES (Gaz à effet de serre). car la vérification du sérieux de ces compensations pose un réel problème. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . capital-risque spécialisé… . sont aussi en plein boom : financement de programmes de dépollution. peut être tout aussi efficace et mieux ressentie. . Entre particuliers. d’ingénierie de l’environnement.les biocarburants offrent aussi de vastes opportunités économiques. signaux de prix et incitations Un certain nombre d’objectifs environnementaux ne peuvent être atteints que par la réglementation.

d’autant que la contrainte qui en résulte peut. contre des compagnies dans les secteurs du tabac. dans bien des cas. de l’alimentation ou de la chimie et donnant lieu à des milliards de dollars d’indemnisation. qui met de plus en plus souvent en cause les agents économiques responsables d’atteintes à l’environnement. reconnu leur responsabilité au Japon en acceptant d’indemniser des victimes de la pollution automobile. chimie…) à remettre les sites pollués en état. Le rôle des signaux de prix Sur ce plan. L’industrie automobile est particulièrement visée pour son rôle dans le réchauffement climatique et les effets des gaz d’échappement sur la santé . CFC (Chlorofluorocarbure) menaçant la couche d’ozone…) . d’autant que la contrainte qui en résulte peut. pour obliger les activités qui détériorent l’environnement (carrières. mais aussi pour limiter les émissions de gaz à effet de serre – est souvent un moyen approprié. On connaît l’exemple des procès retentissants gagnés. métallurgie lourde. les règlements sur le transport maritime (doubles coques notamment) visant à éviter les « marées noires » . dans bien des cas. les signaux donnés par les prix restent en effet le meilleur moyen d’orienter la consommation : lorsqu’un bien se raréfie. les normes de l’Union européenne sur la qualité des eaux (que notre pays a bien du mal à respecter !) . Dans cette optique. ce qui tend à freiner spontanément la demande et à accroître les offres de substitution – promouvant ainsi l’économie verte. et en août 2007. les plafonds réglementaires sont la base indispensable d’échanges entre ceux qui peinent à les respecter et ceux qui font mieux que la norme. On peut citer de nombreux exemples de ces interventions des autorités publiques : l’interdiction de certains produits (biocides comme le DDT (Dichlorodiphényltrichloroéthane) et une douzaine de polluants organiques persistants. les plafonds réglementaires sont la base indispensable d’échanges entre ceux qui peinent à les respecter et ceux qui font mieux que la norme. avec un succès relatif d’ailleurs. on doit au surplus ajouter l’évolution de la jurisprudence. comme nous le verrons. La limite de ces interventions réside cependant dans le poids psychologique et économique d’un excès de réglementation. les principaux constructeurs ont.Le Dossier Imposer aux agents économiques des normes maximales d’émissions polluantes – pour des raisons sanitaires le plus souvent. À ce domaine de la règle imposée d’en haut. être atténuée par des mécanismes de marché. etc. En France. la réglementation des installations à risques (usines « Seveso ») et du transport des matières dangereuses . 25 également l’instrument de la contrainte légale qui est utilisé. son prix augmente. qui soumet des milliers de produits chimiques à un strict régime de contrôle de la nocivité et d’autorisation . mais aussi pour limiter les émissions de gaz à effet de serre – est souvent un moyen approprié. Il ne faut donc pas abuser de cet instrument. comme le pétrole. mines. aux États-Unis. les plafonds d’émission de particules fines par les automobiles . C’est . la fameuse directive européenne « Reach ». les lois de protection du littoral . Le champ de la réglementation Imposer aux agents économiques des normes maximales d’émissions polluantes – pour des raisons sanitaires le plus souvent. Dans cette optique. cimenteries. c’est l’affaire de l’Erika – où non seulement le transporteur mais aussi l’affréteur (la compagnie pétrolière Total) ont été condamnés à indemniser les victimes d’une marée noire – qui a constitué une étape marquante avec la prise en compte expresse du « préjudice écologique ». pour la première fois. être atténuée par des mécanismes de marché. qui risque de conduire à des réactions de rejet. la règle à mettre en œuvre est simple : il faut laisser jouer les signaux de prix qui orientent l’offre et la demande dans le bon sens. En économie de marché.

D’un point de vue pratique. gaz. d’un point de vue écologique ! Bien sûr. l’usure des routes par les transporteurs ne leur est jamais facturée. il faut laisser les prix des combustibles fossiles (pétrole. et des mesures sociales ciblées. y consacrant une lourde part de leurs budgets au détriment de la santé ou de l’éducation –. charbon) ou de leurs dérivés (électricité) refléter leur rareté croissante et le coût de la pollution qu’ils engendrent. etc. est un investissement écologique rentable et socialement positif. fluvial ou maritime. etc. Certains. de les subventionner – comme le font de nombreux pays en développement. la facturation au vrai prix devrait s’imposer : l’eau potable. l’incitation au covoiturage. pire. ils ont aussi encouragé le développement d’énergies de substitution. ressource à préserver. pensant en priorité au maintien du pouvoir d’achat. gaz. destruction de la biodiversité) que sont le transport ferroviaire. de voitures moins lourdes grâce au plastique et aux céramiques. les collectivités qui commanditent ces transports devraient donner l’exemple en remplaçant leurs bus polluants par des engins électriques ! Les signaux de prix sont aussi émis lorsqu’un gouvernement ou un acheteur public garantissent des prix d’achat suffisamment rémunérateurs aux producteurs d’énergies renouvelables pour que ces technologies naissantes ou encore jeunes progressent. Il doit être traité par des mesures telles que la diminution du coût des transLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . mais la même situation se retrouve chez nos voisins européens) ou. Mieux encore. mais aussi encombrement. une hausse des charges de chauffage ou de transport automobile sur des petits budgets familiaux pose un problème social. ils ont aussi encouragé le développement d’énergies de substitution. De telles . les prix restent inférieurs de 25 % à ce niveau. le baril de pétrole à cent dollars de début 2008 n’était pas plus cher en valeur réelle que celui de 1980 . il faut laisser les prix des combustibles fossiles (pétrole. de même. de voitures moins lourdes grâce au plastique et aux céramiques. voire les rendre gratuits. voire gratuite dans certains . égaux pour tous. du fait du « grignotage » par l’inflation : malgré son triplement à partir du milieu de la décennie. bruit. c’est même l’inverse qui a longtemps été vrai. Les chocs pétroliers passés ont eu cet effet . Au surplus. à tort. de les subventionner. l’énergie fossile n’a pas jusqu’à présent été sans cesse plus chère . veulent pourtant combattre ces hausses . On peut adjoindre à cette question celle des tarifs des transports en commun. Dans bien d’autres secteurs. charbon) ou de leurs dérivés (électricité) refléter leur rareté croissante et le coût de la pollution qu’ils engendrent. cela signifie qu’il faut proscrire les subventions qui croissent avec les quantités consommées. car il bénéficie prioritairement aux plus défavorisés. Les chocs pétroliers passés ont eu cet effet .4E TRIMESTRE 2010 ports en commun. et les remplacer par des quotas fixes. car c’est exactement le contraire de ce qu’il faut faire. le recyclage des déchets. un maintien artificiellement bas du prix de l’énergie revient à subventionner l’émission de GES. le développement des réseaux de chauffage urbain. le recyclage des déchets. contrairement à ce qu’on croit. courant 2010. en revanche. gaz d’échappement et particules. ou une tarification différenciée en faveur des petits consommateurs comme cela se pratique souvent . est sous-facturée dans de nombreux pays. Les subventionner. pire. Le plus bel exemple est celui des prix de l’énergie : loin de chercher à les maintenir artificiellement bas par la pression de la puissance publique sur les opérateurs ou. ce qui réduit artificiellement le coût du transport par camions et lui donne un avantage compétitif indu par rapport aux modes de transport beaucoup moins polluants à tous égards (émissions de GES.26 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? Le plus bel exemple est effectivement ici celui des prix de l’énergie : loin de chercher à les maintenir artificiellement bas par la pression de la puissance publique sur les opérateurs (cas français à l’égard d’EDF et de GDF/Suez.

soit environ 10 centimes par litre d’essence. plus largement. pour impopulaire que soit l’idée. chaque tonne épargnée une valeur pour récompenser l’effort ainsi fait pour le bien de tous. estime qu’elles ont économisé en net 11. On a souvent souligné. n’a réussi à ce jour à s’implanter ni chez nous (on se souvient du navrant recul du gouvernement sur ce point. Elle devrait. En outre. BP et Kodak. s’appliquer également aux ménages. BP et Kodak. à la rénovation d’installations vétustes et polluantes. Une étude portant sur 74 firmes de nationalités et de secteurs variés. il devrait être suffisant pour avoir des effets réels. ni au niveau stratégies sont mises en œuvre un peu partout – l’énergie solaire est particulièrement soutenue. estime qu’elles ont économisé en net 11. est peut-être le fait que les investissements « verts ». et donc se situer au moins aux alentours de 30 euros la tonne de gaz carbonique. sont souvent rentables. surtout ceux consacrés aux économies d’énergie. l’élévation du prix de l’énergie qui en résultera fait. parmi lesquelles BASF.Le Dossier Mais le meilleur argument. Un premier exemple est celui de la « taxe carbone » Il s’agit. plus largement. parce qu’ils sont perçus depuis peu et difficiles à évaluer avec précision. Voilà un langage que tout chef d’entreprise est prêt à entendre ! 27 encore suffisamment les phénomènes de changement climatique. à la rénovation d’installations vétustes et polluantes. parmi lesquelles BASF. Prenons l’exemple de la surpêche : il est clair que le prix du poisson n’intègre pas le risque de disparition de certaines espèces. De même. du point de vue des entreprises. partie de la solution. comme on l’a vu. Une étude portant sur 74 firmes de nationalités et de secteurs variés. C’est pourquoi les gouvernants doivent s’attacher à donner des signaux qui intègrent la nécessité de préserver les « biens publics mondiaux ». Pourtant cette taxe. Voilà un langage que tout chef d’entreprise est prêt à entendre ! La fiscalité écologique Les signaux de prix ne peuvent suffire à eux seuls. mais aussi. sont souvent rentables. mais aussi à tous les produits en proportion de leur contenu en équivalent-CO2. un automobiliste au carburateur mal réglé qui asphyxie ses voisins ou une centrale thermique rejetant des GES en quantité n’en paieront pas le coût réel en termes de détérioration de la santé et de l’environnement. de donner un tour concret à la charge écologique que représente l’émission de GES : chaque tonne supplémentaire de carbone émise doit avoir un coût. . avec des prix d’achat atteignant 5 à 10 fois le prix courant de KWh.6 milliards de dollars grâce à de tels investissements. souvent déterminantes dans la formation des prix. comme on sait. car la moitié des émissions viennent d’eux. elles n’intègrent pas Une telle écotaxe devrait idéalement s’appliquer non seulement à toutes les énergies fossiles. surtout ceux consacrés aux économies d’énergie.6 milliards de dollars grâce à de tels investissements. début 2009). il est loin d’être sûr que les acteurs de l’économie soient tous inspirés par la préservation des générations futures (l’« altruisme intergénérationnel ») plutôt que par leur intérêt immédiat. car le marché ne perçoit pas le coût pour la collectivité de certains types de consommation. mais aussi. est peut-être le fait que les investissements « verts ». Mais le meilleur argument. le « double dividende » à en attendre en termes d’écologie et de recettes publiques. Quant à son niveau. à juste titre. pratiquée avec succès (et à des niveaux élevés) par les pays scandinaves. face à la coalition des lobbies de toute sorte. Quant aux anticipations. Loin d’être un inconvénient. du point de vue des entreprises.

des entreprises se sont spécialisées dans ces nouveaux métiers. Largement pratiqués à l’étranger (à Londres. Milan. il faut souhaiter qu’il se diffuse. ce système. et donc se situer au moins aux alentours de 30 euros la tonne de gaz carbonique. mais aussi à tous les produits en proportion de leur contenu en équivalent-CO2. si bien que les textes autorisant leur mise en place n’ont jamais pu être votés. la France est nettement en retard sur ses voisins quant au niveau de cette fiscalité écologique. Elle devrait. pour impopulaire que soit l’idée. s’appliquer également aux ménages. Berlin. elle doit en principe l’être en France à partir de 2012. partie de la solution. soit qu’ils ne laissent passer que les véhicules les moins polluants ou comportent des tarifs fortement différenciés en faveur de ceux-ci. Un problème connexe délicat est celui de savoir si l’Europe peut chercher à rétablir l’équilibre entre les pays qui protègent l’environnement et ceux qui ne font pas cet effort en taxant à l’entrée leurs produits en fonction de leur contenu en carbone. il devrait être suffisant pour avoir des effets réels.4E TRIMESTRE 2010 haut de gamme et surtout la taxation au kilomètre parcouru des camions . car la moitié des émissions viennent d’eux. malgré les efforts de notre pays. Un autre exemple est celui des réductions de taxes à l’importation en faveur des produits écologiques. Quant à son niveau. où les réflexions toujours en cours s’enlisent en dépit du soutien de plusieurs grands pays. dans tous les pays scandinaves…). industrielles et du secteur des transports y échappent. appliquée avec succès en Allemagne. Cette idée paraît logique – car à défaut les pays qui tentent de « donner l’exemple » risquent de voir leurs efforts pénalisés par une perte de compétitivité. comme on l’a vu. Loin d’être un inconvénient. On répondrait ainsi à l’argument de la distorsion de concurrence. car la majorité des activités agricoles. . Dans le même ordre d’idées. l’élévation du prix de l’énergie qui en résultera fait. elle n’a malheureusement de général que le nom. Plusieurs pays européens taxent les produits gourmands en énergie. la « taxe d’ajustement » paraît peu susceptible d’être retenue à Bruxelles.28 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? européen. cela pourrait être un moyen de pression efficace à l’encontre des pays qui refusent de souscrire aux engagements des accords de Kyoto. a été introduit notamment par l’agglomération de Besançon . soit environ 10 centimes par litre d’essence. Globalement. Souhaitons que ce rendez-vous soit tenu malgré les pressions des professionnels du secteur… On peut rattacher à ces démarches celles qui visent à facturer la collecte des ordures ménagères en fonction de leur volume ou de leur poids et non d’un simple forfait . souvent avancé par les industriels pour éviter que des normes contraignantes ne leur soient imposées. on peut citer l’« eurovignette » européenne sur les voitures LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . D’autres taxes écologiques sont nécessaires pour orienter offre et demande. pratiqué en Belgique et en Suisse. comme les sacs plastiques. il n’est pas malsain qu’une partie de la rente pétrolière soit ainsi récupérée. En France. de nombreuses taxes parafiscales sont peu à peu créées pour incorporer dans le prix de vente des produits le coût de l’organisation d’un circuit de collecte et de recyclage – depuis les ampoules électriques et les ordinateurs jusqu’aux pneus et aux brochures publicitaires . Une telle écotaxe devrait idéalement s’appliquer non seulement à toutes les énergies fossiles. En outre. Plus largement. Une initiative commune franco-britannique portait ainsi sur l’instauration d’une TVA réduite à 5 % pour les produits « verts » comme les Les péages urbains sont encore une autre manière de favoriser les bons comportements écologiques – soit qu’ils favorisent les transports en commun plutôt que l’usage excessif des voitures particulières. Ajoutons que cette écotaxe resterait à l’intérieur des pays consommateurs au lieu d’aller enrichir de lointains émirs du pétrole . si elle sert à des investissements écologiques ! Malheureusement. ces péages sont injustement décriés en France. la plus importante est la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP) .

Largement pratiqués à l’étranger (à Londres. Milan. si bien que les textes autorisant leur mise en place n’ont jamais pu être votés. soit qu’ils ne laissent passer que les véhicules les moins polluants ou comportent des tarifs fortement différenciés en faveur de ceux-ci. les transports aériens ou même… les couverts jetables. fraudes mises à part ! Il suffirait pourtant pour le rééquilibrer (et favoriser plus encore l’économie verte) de durcir les normes retenues. l’éco-prêt à taux zéro. ces péages sont injustement décriés en France. qui nourriraient l’économie verte. Enfin. les voitures économes… L’UE et les États-Unis ont aussi proposé ensemble d’éliminer les taxes à l’importation sur une série de produits écologiques. Les péages urbains sont encore une autre manière de favoriser les bons comportements écologiques – soit qu’ils favorisent les transports en commun plutôt que l’usage excessif des voitures particulières. Berlin. qui correspondent à autant d’incitations à un mauvais comportement écologique : il s’agit notamment des détaxations du fuel en faveur des marins-pêcheurs et des agriculteurs – quitte à trouver d’autres types de mesures de soutien économique et social à ces professions – et plus encore de la coûteuse exonération du kérosène en faveur des transports aériens intérieurs. ainsi que le crédit d’impôt en faveur des voitures électriques. Les projets en ce sens. Les autres incitations financières publiques Des mécanismes d’aide publique sous forme de prêts à taux avantageux sont souvent utilisés avec succès. il serait souhaitable d’éliminer progressivement les détaxations de consommation de carburant. le recours au marché pour permettre une gestion souple des politiques de réduction des rejets de . tandis que les redevables du malus fondaient comme neige au soleil pour le plus grand bénéfice de notre environnement. ont malencontreusement été écartés en France après avoir été sérieusement considérés dans la foulée du « Grenelle de l’environnement ». malheureusement freiné par des complications administratives et par de récentes décisions budgétaires. Ce mécanisme de bonus-malus devrait être étendu à bien d’autres secteurs que l’automobile : par exemple. Les plafonds d’émission échangeables sur des marchés À la place ou en complément d’une taxe carbone. présente la grande vertu d’être à la fois pédagogique et (en principe) autofinancé. bien connu chez nous depuis qu’il a été mis en place pour le secteur automobile. les crédits d’impôts et avantages fiscaux divers ont aussi une contribution essentielle à apporter : citons parmi eux la TVA à taux réduit et les crédits d’impôt pour les travaux d’amélioration énergétique des logements. dans tous les pays scandinaves…). Les projets en ce sens. qui nourriraient l’économie verte. ce qui a été fait mais trop timidement et trop partiellement. les matériaux isolants.Le Dossier ampoules et appareils électriques basse consommation. ou les modulations en faveur des investissements « verts » des prêts de la Caisse 29 Ce mécanisme de bonus-malus devrait être étendu à bien d’autres secteurs que l’automobile : par exemple. dont le marché représente plus de 400 milliards d’euros. les appareils ménagers. En sens inverse. puisque ceux qui polluent plus que la norme paient un malus qui peut ensuite être ristourné sous forme de bonus aux plus « vertueux ». les appareils ménagers. les transports aériens ou même… les couverts jetables. ont malencontreusement été écartés en France après avoir été sérieusement considérés dans la foulée du « Grenelle de l’environnement ». Il est hélas menacé en raison de son coût – un paradoxe qui vient de son succès même : le système est si incitatif que le nombre de bénéficiaires du bonus a dépassé les attentes. Citons simplement ici. pour la France. des Dépôts pour le logement social. les parcs d’éoliennes ou les installations photovoltaïques. Le système des bonus-malus.

30 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? GES présente des aspects séduisants. où la vente des quotas remplacera progressivement leur allocation gratuite) – le marché ETS est devenu un exemple mondial. Selon les spécialistes. laxisme des plafonds. caractère très fluctuant. comme la protection de la biodiversité. se sont créés pour investir en crédits d’émission de gaz carbonique. outre les retombées favorables pour toute la planète. Mais. Mais la percée la plus importante dans ce domaine vient de l’Union européenne. . contrats . par exemple en permettant à une entreprise de réaliser plus tôt un investissement réduisant ses rejets polluants et de vendre l’avance ainsi prise sur son quota. privés ou semi-publics. soit deux milliards de tonnes échangées (80 % des échanges mondiaux de carbone).4E TRIMESTRE 2010 La nouvelle économie durable ne pourra bien sûr pas profiter à toutes les entreprises et toutes les branches. des foires commerciales sont organisées. Mais. a entrepris de faire… L’approche par les marchés peut aussi s’appliquer à d’autres politiques écologiques. Malgré ses lacunes – étroitesse. mais aussi – et surtout – d’ouvrir le premier marché « en vraie grandeur » de droits d’émission entre firmes. qui a mis en place dès janvier 2005 un plafonnement strict des droits d’émission de gaz carbonique. Il y aura des perdants : on devine que les fabricants et opérateurs de transports (chauffeurs routiers. et globalement trop bas. qui permet d’offrir des crédits de compensation à des activités polluantes. textiles artificiels. puisqu’il ne couvre qu’une petite moitié des émissions européennes. une soixantaine d’autres fonds gouvernementaux. Il y aura des perdants : on devine que les fabricants et opérateurs de transports se situent de ce côté. le protocole de Kyoto l’a intégré dans ses principes : les mécanismes de la « mise en œuvre conjointe » et du « développement propre » permettent aux États ou entreprises en avance sur leurs engagements de dépollution ou qui financent des projets écologiques dans le Tiers-monde de revendre ces excédents sur le marché. Des courtiers. à ce stade. Depuis le premier Fonds carbone lancé par la Banque mondiale en 1999. ciment…) se situent de ce côté. il y aura aussi beaucoup de gagnants. des traders. des assureurs garantissent la bonne fin des LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . compagnies aériennes. Les transactions européennes ont atteint cinquante milliards d’euros en 2007. on peut raisonnablement penser que la somme nette sera positive en activités et en emplois. engrais. Des mécanismes analogues sont développés autour de l’éco-certification de l’exploitation durable des forêts. ou inversement d’attendre le bon moment pour investir en se procurant les droits nécessaires. assorti d’un système d’échange de ces droits sur le marché ETS (Emission Trading Scheme). La nouvelle économie durable ne pourra bien sûr pas profiter à toutes les entreprises et toutes les branches. aluminium. La Caisse des Dépôts française vient de lancer un mécanisme d’achat de crédits de compensation pour les travaux qui menacent flore et faune sauvages. dernière année d’application de l’accord de Kyoto I. outre les retombées favorables pour toute la planète. les transactions sur le carbone pourraient atteindre plusieurs centaines de milliards d’euros annuels vers 2020 – à condition toutefois qu’une perspective claire soit tracée au-delà de 2012. dans les secteurs peu polluants et consommateurs de « courants faibles » . construction automobile classique…) et les gros consommateurs d’énergie (raffineries. S’inspirant de l’expérience réussie du marché d’échanges de crédits d’émission d’oxyde de soufre de Chicago. sur le plan strictement économique. des banques organisent des contrats ou se portent contreparties . des prix obtenus (mais ceci va être amélioré en phase III. Ces échanges font apparaître un prix de marché de la tonne de carbone émise ou économisée et facilitent l’acceptation des efforts de protection de l’environnement : la flexibilité ainsi apportée réduit le coût des ajustements nécessaires. ce que seule l’UE. Le but était non seulement d’inciter les entreprises à une attitude plus soucieuse de l’environnement. Il a permis le développement de tout un secteur d’activités financières connexes.

Le Dossier il y aura aussi beaucoup de gagnants. Danone. Cargill. et a conduit la plupart des autres constructeurs à se lancer. sur le créneau de la voiture propre. qui mangent bio. L’évolution des choix des 31 acheteurs récompense d’ailleurs les bons comportements : l’envolée des ventes de la Prius de Toyota l’a amenée à accélérer la sortie d’autres modèles écologiques. toujours à l’affût des nouveautés. Malgré des incrédulités et réticences qui restent fortes dans la sphère économique. Il est aujourd’hui à la mode d’afficher la « neutralité carbone » d’entreprises ou de grands événements politiques ou sportifs. une approche plus respectueuse de l’environnement s’impose peu à peu. faire succéder aux « bobos » une nouvelle cible : les « lohas (Lifestyle of health and sustainability) ». même. Dexia. Marks & Spencer. ont eu un effet plus efficace que des textes légaux pour contraindre les firmes pétrolières. Ne voiton pas. L’économie verte est donc bien en marche ! . sur le plan strictement économique. les usines chimiques dangereuses. On a pu constater que les pressions des clients. Mattel à des attitudes plus positives. pour le plus grand bien de la collectivité. Reebook. les utilisateurs de bois tropicaux. on peut raisonnablement penser que la somme nette sera positive en activités et en emplois. dans les secteurs peu polluants et consommateurs de « courants faibles » . les fabricants trop « gourmands » en GES ou des firmes comme Nike. bon gré mal gré. le marché de la publicité. allant parfois jusqu’à des campagnes de boycottage. Gap. conduisent des voitures hybrides et portent des vêtements de chanvre ? Ainsi la mode et le marketing se mettentils au service des comportements citoyens.

.

à relever la tête. un peu de concret.Philippe Van Parijs est professeur à l’université de Louvain à la chaire Hoover d’éthique économique et sociale Un Sustainable New Deal est-il possible ? Ou comment concilier l’économique. Il y aura du concret. à prendre un peu de hauteur. sur la justice entre générations. consommation. mais maintenant assez pinaillé. » Il m’est ainsi demandé de tracer les contours d’un sustainable New Deal pour la Belgique. pour un pays comme le nôtre. sur la pensée écologiste. c’est-à-dire en invitant à élargir les horizons. c’està-dire de ce qui pourrait constituer. 16 novembre 2009). en tenant compte des défis écologiques. en tenant notamment compte de l’importance cruciale du rôle européen de Bruxelles. et même quelques chiffres. « une réponse structurelle et collective à la crise économique et financière qui orienterait notre production. l’écologique et le social ? Le texte qui suit est largement basé sur une conférence prononcée dans le cadre du Forum annuel du Conseil fédéral pour le développement durable (Bruxelles. Mais je répondrai tout de même à la demande qui m’est faite en tentant de jouer mon rôle de philosophe. Mais les considérations générales qui y sont articulées s’appliquent tout autant aux autres Etats-membres de l’Union européenne. Il s’interroge sur ce que pourrait être un « sustainable new deal » pour la Belgique. A u philosophe que je suis. Je le ferai en quatre étapes qui me permettront d’articuler très elliptiquement quelques-unes de mes convictions sur ce sujet. on a dit gentiment : « Vous avez écrit sur la société juste. de la justice sociale et d’une économie saine ». Les deux premières auront trait à la composante écologique du sustainable .

directement ou indirectement. Par exemple. earthfriendly. écologique. Je crois bien davantage à la rudesse et à l’intelligence des prix. plus intelligible pour tous et plus susceptible d’orienter le comportement que n’importe quel autre système d’information. Or le moins que l’on puisse dire. vous ne payez pas la moindre fraction de centime au piéton qui avale à pleins poumons ce qui sort de votre pot d’échappement . si sympathique soit-il : « Achetez vert. je ne crois guère au prêchi-prêcha. tous les facteurs qui affectent à la fois l’offre de ces biens – ultimement la rareté absolue des différentes catégories de ressources – et la demande pour ces LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . compensez l’empreinte écologique de votre mini-trip en plantant trois arbres et demi. ». c’est que s’ils sont laissés à eux-mêmes pour faire face aux défis écologiques. j’ai formulé d’emblée une restriction : « quand ils fonctionnent raisonnablement bien ». pour le produire – ce que les économistes appellent le « coût d’opportunité ». Ils fonctionnent même catastrophiquement mal. Certains disent du reste – et ils n’ont certainement pas tout à fait tort – que si le rideau de fer a fini par s’écrouler il y a vingt ans. tirez la chasse une fois sur deux. c’est faute d’avoir pu trouver. Quand ils fonctionnent bien – ou du moins raisonnablement bien –. directement ou indirectement. les prix du marché ne fonctionnent pas bien du tout. Or le moins que l’on puisse dire. écologique. En entamant cette apologie des prix de marché.34 Pour faire face aux « défis écologiques ». Les externalités Lorsque vous poussez sur l’accélérateur de votre voiture. je ne crois guère au préchi-précha. Tout cela bien sûr de manière très approximative. . Un Sustainable New Deal est-il possible ? new deal. c’est que s’ils sont laissés à euxmêmes pour faire face aux défis écologiques. etc. j’ai formulé d’emblée une restriction : « quand ils fonctionnent raisonnablement bien ». Ils fonctionnent même catastrophiquement mal. Mais de manière tellement plus précise. Pourquoi ? Pour deux raisons fondamentales désormais familières. si sympathique soit-il : « Achetez vert. au volontariat environnemental. earth-friendly. les prix du marché sont un instrument fabuleux qui condense en un nombre le degré auquel le fait que nous consommions un bien ou un service prive le reste du monde des ressources requises. de l’autre côté. le fait que mon Bic coûte trois fois moins cher que celui de mon voisin indique que le travail. Je crois bien davantage à la rudesse et à l’intelligence des prix. etc. tirez la chasse une fois sur deux. les prix du marché ne fonctionnent pas bien du tout. au volontariat environnemental. le capital et les ressources naturelles utilisés pour produire le Bic de mon voisin. ces ressources. Vérité des prix Pour faire face aux « défis écologiques ». ». « Précieux » en quel sens ? En un sens qui synthétise magistralement. la troisième à sa composante sociale et la quatrième à sa composante économique. compensez l’empreinte écologique de votre mini-trip en plantant trois arbres et demi. le capital et les ressources naturelles utilisés directement ou indirectement pour le produire et le distribuer sont globalement trois fois moins précieux que le travail. et pas davantage à l’agriculteur du Bangladesh dont la moisson sera une nouvelle fois ruinée en raison d’une inondation qui ne se serait pas produite s’il y avait eu En entamant cette apologie des prix de marché.4E TRIMESTRE 2010 biens – le degré auquel les préférences des êtres humains les conduisent à convoiter. plus correcte. une alternative efficace au prix du marché comme mode de coordination d’une économie complexe. empiriquement liées l’une à l’autre mais logiquement indépendantes l’une de l’autre.

de préférence en la pondérant en fonction du degré de congestion. L’usage privé de voitures de société cofinancé par les caisses de l’État. la formation des prix du marché ne tient aucun compte du coût d’opportunité de l’usage de ressources naturelles non renouvelables pour les générations futures. d’introduire en Belgique une « taxe au kilomètre » comme celle qui est envisagée aux Pays-Bas et déjà en vigueur à Singapour. ou du XXIIe siècle. notamment parce que l’estimation de la nature et de l’ampleur des externalités engendrées. Que ce serait aussi une bonne idée de faire payer plus cher pour le stationnement des voitures en ville. Par exemple. parce qu’en métro c’est moi qui débourse. de confort acoustique ou d’agrément esthétique . c’est plus qu’une bêtise économique. de l’heure de la journée et du caractère rural ou urbain de la voirie empruntée. de permis de polluer vendus au plus offrant. directement ou indirectement. En d’autres termes. Par exemple. ainsi que de l’utilité potentielle des réserves de ressources naturelles pour les générations futures. et donc du jour de la semaine. d’introduire en Belgique une « taxe au kilomètre » comme celle qui est envisagée aux Pays-Bas et déjà en vigueur à Singapour. y compris pour les résidents. et de subventions dans les rares cas où les externalités sont positives. Mais attention : il ne faut pas s’acharner exclusivement contre les voitures privées. pourrait souhaiter en faire usage. si les conditions techniques sont réunies. que des accélérateurs soient actionnés. les prix que le marché assigne à tous les biens dont la production exige. sauf le PV si par malchance un flic remarque que je me parque systématiquement sur les passages piétons ». que ce soit en termes de climat ou de santé publique. alors qu’en voiture c’est mon entreprise qui paie tout. incorporer dans le prix les coûts environnementaux proches ou lointains.Le Dossier moins d’accélérateurs comme le vôtre actionnés sur la terre entière. dont elle est intrinsèquement incapable de refléter la demande. Les transports publics ont aussi un . Et que ce serait encore plus évidemment une bonne idée de supprimer d’urgence toute forme d’encouragement fiscal aux voitures de société. que ce ne serait pas une mauvaise idée. de préférence en la pondérant en fonction du degré de congestion. de normes dont le dépassement déclenche le paiement d’amendes. de l’heure de la journée et du caractère rural ou urbain de la voirie empruntée. certains ou probables. Le résultat de cette double ignorance est que les prix qui se forment spontanément sont profondément faussés et que la vérité des prix ne peut être réalisée que par une action publique vigoureuse. Ce double objectif ne pourra bien entendu être atteint que de manière très approximative. Les générations futures Les prix des matières premières et leurs fluctuations reflètent le degré auquel les différentes composantes de l’humanité de ce début du XXIe siècle veulent et peuvent les utiliser. Mais que la vérité des prix ne soit pas atteignable avec précision n’im- 35 Bon nombre d’implications sont évidentes. Mais ils ne tiennent aucun compte du degré auquel l’humanité de la fin du XXIe siècle. échouent à refléter cet aspect non négligeable de leur coût d’opportunité. Cette action doit s’assigner un double objectif : d’une part internaliser les externalités. proches ou lointaines. est inévitablement spéculative. Bon nombre d’implications sont évidentes. si les conditions techniques sont réunies. C’est un délit contre la survie de l’humanité. ou du LVIIe. Il est aberrant d’entendre dire : « Je préfère prendre ma bagnole quand je sors en ville. et d’autre part faire preuve d’un minimum de décence à l’égard des générations humaines qui nous suivront et leur léguer autre chose qu’une gigantesque poubelle dans laquelle elles pourront lentement suffoquer. plique évidemment en rien qu’il soit impossible de s’en approcher en utilisant une combinaison de taxes. et donc du jour de la semaine. que ce ne serait pas une mauvaise idée. En ignorant ces externalités négatives.

paie l’intégralité du coût de son transport en train tout comme celui qui choisit d’habiter à Bruxelles doit payer l’intégralité du surcoût en loyer ou en prêt hypothécaire lié au fait d’habiter près de son travail. ou à Gand. malgré la densité de la population. bucolique. Il est sans doute justifié de subventionner les transports publics aussi longtemps que les transports privés restent massivement sous-taxés par rapport aux nuisances qu’ils produisent. ce qui permet à la circulation de rester fluide. Pourquoi ? Le logement y est cher et donc on habite petit. de manière à ce que le recours à la voiture y soit. ce qui revient à dire – très grossièrement – que la pollution par tête y est près de trois fois inférieure à la moyenne nationale. toujours imparfaite. C’est donc en tout cas la densification de nos villes. Un Sustainable New Deal est-il possible ? Villes tentaculaires De l’instauration résolue de la vérité des prix en matière de mobilité découlera une pression puissante à rapprocher le lieu de travail du domicile.4E TRIMESTRE 2010 travail. Il étaye sa thèse avec un paquet de chiffres. est toute différente : Manhattan. vous vous en passez. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . tout particulièrement par la densification des villes. À cette lumière. respectueuse de la nature. rurale. c’est l’amélioration de toutes les dimensions du bien-vivre quotidien dans nos villes : la sécurité. et une pression puissante à rapprocher le domicile du lieu de De l’instauration résolue de la vérité des prix en matière de mobilité découlera une pression puissante à rapprocher le lieu de travail du domicile. de s’y asseoir sur un banc. Je ne vous en donne qu’un : la ville de New York produit 1 % des gaz à effet de serre des États-Unis mais loge 2. selon l’auteur. Et comme il n’y a pas de place pour garer votre voiture. exceptionnel. un sustainable new deal for Belgium. de s’y attabler – et sous cet angle il ne devrait pas être trop difficile de faire rapidement bien mieux qu’à Manhattan. la recherche constante. notamment par le développement du télétravail. ou du moins le moins mauvais. bien entendu. on songera sans doute d’abord à l’une ou l’autre région bien verte. et une pression puissante à rapprocher le domicile du lieu de travail. en particulier à proximité des stations de train et de métro. la propreté. de mode de vie soutenable ?1 Spontanément. cela a du sens d’y développer un métro et de le faire circuler à un rythme intense. C’est la restructuration des voiries et des espaces publics de nos villes. pas seulement celui de la mobilité. dans l’Oregon ou au Montana. dont je voudrais maintenant dire un mot. tout particulièrement par la densification des villes. Plus largement. en partant d’une question sur laquelle s’ouvre un livre tout récent publié aux États-Unis sous le titre Green Metropolis : Quelle est la portion du territoire américain qui peut être exhibée au monde comme le modèle le meilleur. comme à New York.7 % de sa population. Les logements sont entassés les uns sur les autres et donc la chaleur qui s’échappe de votre appartement ne s’envole pas dans l’atmosphère mais profite au voisin du dessus. notamment par le développement du télétravail – un sujet important pour notre sustainable new deal mais dont je ne dirai rien ici –. .36 coût que la vérité des prix exige d’imputer à leurs usagers. c’est Manhattan – toutes proportions gardées. c’est sur elle qu’il faut compter comme moteur du mainstreaming des innovations technologiques dont la santé de notre planète a un urgent besoin mais qui resteront confinées à des niches expérimentales tant que la vérité des prix ne les aura pas rendues rentables. Ainsi illustrée. Mais la réponse correcte. Comme l’habitat est dense. Mais un sustainable new deal exige que l’employé qui travaille à Bruxelles et choisit de vivre à Namur. qu’il faut parfois nuancer mais qui au total sont convaincants. Quel que soit le domaine concerné. toujours approximative. de manière aussi à ce qu’il soit agréable de s’y promener. de la vérité des prix s’applique bien entendu à tous les domaines où l’impact sur l’environnement et sur les réserves de ressources naturelles est significatif.

Le Dossier En Belgique comme dans le monde. c’est par la ville. 37 mature. Il doit aussi. cela va coûter plus cher d’habiter la campagne ou la périphérie. Une ville qui ne pourra pas être « étalée » à la manière du urban sprawl américain ou de la périphérie flamande et wallonne de Bruxelles. Mais si tel est le critère. il y aura. Mais un sustainable new deal est supposé être bien plus que tout cela. associatifs. cependant. De manière aussi à permettre aux habitants du centre urbain d’accéder facilement et rapidement à des emplois localisés aux nœuds des tentacules. qui étend ses excroissances le long des voies ferrées – chemins de fer et RER. en raison précisément de l’attrait accru de l’habitat concentré qui en résulte. notre sustainable new deal devra donc être résolument urbain. Bien plutôt une ville « tentaculaire »2. Un tentacule.4 Vous ignorez tous les lobbys capitalistes. c’est par la ville. La solution. rendu nécessaire par la prise en compte des défis écologiques et rendu inéluctable par l’instauration de la vérité des prix que cette prise en compte requiert. y compris par exemple en matière de services postaux et de transports en commun. D’autre part. cela va aussi coûter plus cher d’habiter la ville. Une ville structurée de manière à permettre ainsi à des personnes habitant relativement loin du centre urbain d’y pénétrer rapidement. est très simple. Si nos défis écologiques peuvent être rencontrés. J’en ai une en effet : la justice sociale. Les tentacules de nos villes durables doivent être munis de ventouses aux deux bouts. dit la définition. Comment ? En tant qu’auteur d’un livre intitulé Qu’est-ce qu’une société juste ?. « tenir compte de la justice sociale3 ». trams et métros. Plus précisément. en raison d’une tarification et d’une imposition internalisant les externalités de tous ordres. toujours plus de ville. je devrais avoir une idée sur la question. Certes. les commerces de quartier. politiques. ainsi que de l’abrogation de subventions perverses. Vous prenez le produit de toutes ces taxes et tarifications écologiques. « en équilibre général ». toujours plus de ville. trams et métros. Mais le problème fondamental demeurera : la vie sera plus chère pour les plus pauvres. Utilisant au mieux les axes de transports en commun qui en forment l’ar- . notre sustainable new deal devra donc être résolument urbain. Si nos défis écologiques peuvent être rencontrés. facilement et sans trop de nuisance pour les habitants de la ville. est un « organe allongé muni de ventouses ». qui étend ses excroissances le long des voies ferrées – chemins de fer et RER. etc. En Belgique comme dans le monde. selon le dictionnaire Robert. les plaines de jeux. c’est « la liberté réelle pour tous ». Bien plutôt une ville « tentaculaire ». et surtout sans doute la qualité des écoles. Compensation universelle Voilà donc pour un aspect central de la réorientation de notre mode de vie. la vérité des prix ne poset-elle pas un sérieux problème ? D’une part. scientifiques. un effet autorégulateur : l’augmentation du coût de fonctionnement de l’habitat périphérique se répercutera dans une baisse de sa valeur vénale et locative. une société juste est une société dont les institutions offrent de manière économiquement et écologiquement soutenable des possibilités réelles de choix de vie aussi étendues que possible à celles et ceux qui en ont le moins. qui les espaces verts. elles doivent être structurées de manière à assurer matin et soir une circulation dans les deux directions. Avec pour effet espéré et probable de neutraliser la tentation de quitter la ville pour s’installer dans des lotissements de maisons à quatre façades et à deux voitures dont on est prêt à payer le coût de plus en plus lourd « pour le bien des enfants ». lorsque la seule alternative est une ville sordide et dangereuse et des écoles défaillantes. Une ville qui ne pourra pas être « étalée » à la manière du urban sprawl américain ou de la périphérie flamande et wallonne de Bruxelles.

un peu plus loin même jusque Leuven et Louvain-la-Neuve. On aura toujours – et même toujours plus – besoin d’un petit nombre de lieux. surtout si l’on comptabilise – ce qui n’est pas fait dans les statistiques officielles – l’activité des institutions européennes. associatifs. pollution. pour une part non négligeable. le dynamisme de Bruxelles. de manifestations. taxis. qui tenteront de vous convaincre de la thèse absurde selon laquelle le produit d’une taxe écologique doit nécessairement servir à des dépenses écologiques. Et vous en aurez profité pour redistribuer des catégories les plus riches et donc (statistiquement) les plus consommatrices et les plus polluantes vers les catégories les plus pauvres.38 Vous prenez le produit de toutes ces taxes et tarifications écologiques. privées ou publiques. etc. les avis convergeront sans doute rapidement : c’est son rôle international de capitale de l’Europe avec tout ce que cela induit ou peut induire en fait de réunions. de festivals. de colloques. Vous n’avez alors pas encore atteint deux pour cent du territoire national mais il y a fort à parier que vous soyez déjà bien au-delà du tiers du PIB. ce qui peut constituer le moteur de la prospérité de sa population et de celle des régions avoisinantes ? Si l’on ne peut nommer qu’une chose. les moins consommatrices et les moins polluantes. Vous y ajoutez quelques tentacules vers Zaventem et Waterloo. sous la forme d’une modeste allocation universelle modulée ou non selon l’âge .4E TRIMESTRE 2010 exige en outre une économie saine et dynamique susceptible de nous sortir de la crise économique. sous la forme d’un crédit d’impôt forfaitaire remboursable. C’est même sensiblement plus facile que ce qu’on aurait pu craindre. scientifiques. sous la forme d’un crédit d’impôt forfaitaire remboursable. sous la forme d’une modeste allocation universelle modulée ou non selon l’âge . Et en quoi consiste l’atout principal de Bruxelles en ce début du XXIe siècle. si vous êtes d’un naturel plus timoré. La Belgique dispose-t-elle d’atouts qui assurent ce dynamisme d’une manière compatible avec les composantes sociale et verte du sustainable new deal ? Vous regardez la carte économique de la Belgique. Il LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . de tourisme. Cet atout a quelque chose de particulièrement avantageux dans un contexte de crise : il s’agit d’activités qui. et même de préférence (précisé- . si vous êtes d’un naturel plus timoré. Avec la vérité des prix. ainsi que de l’abrogation de subventions perverses. Un Sustainable New Deal est-il possible ? tenteront de vous convaincre de la thèse absurde selon laquelle le produit d’une taxe écologique doit nécessairement servir à des dépenses écologiques. politiques. n’est-ce pas une activité vouée à s’atrophier ou à se déplacer ? S’atrophier ? Ce n’est guère probable. Quelle belle assurance contre les aléas qui peuvent affecter durement tel secteur ou telle région ! Mais cet atout a aussi quelque chose de particulièrement préoccupant du point de vue de notre sustainable deal. Car qui dit ville internationale dit mobilité. Capitale de l’Europe : un atout durable ? Tenir compte de la justice sociale en plus des défis écologiques n’est donc pas si ardu. c’est donc inévitablement. mais vingt pour cent du PIB. Vous redistribuez cette masse considérable de manière uniforme à la population : si vous avez un brin d’audace. de congrès. Mais un sustainable new deal exige davantage. Vous savez que la région bruxelloise fait environ un demi pourcent du territoire. sont financées d’une manière très dispersée par tous les secteurs économiques de tous les États-membres de l’Union européenne. etc. Vous redistribuez cette masse considérable de manière uniforme à la population : si vous avez un brin d’audace. voyages. de foires. avions. Vous ignorez tous les lobbys capitalistes.5 Les incitations aux choix écologiquement responsables de court et long termes seront ainsi intégralement conservées pour toutes les catégories de la population. Le dynamisme de la Belgique. circulation.

Le Dossier ment pour minimiser les déplacements) d’un lieu unique où l’on puisse communiquer. le Parlement. puis à douze. des grandes villes de l’Union. Bruxelles émerge alors nettement en tête devant Luxembourg et Paris. et parce qu’il a été impossible de s’accorder ensuite à six. les Régions. il est peut-être le plus robuste. si Bruxelles est devenue la capitale de l’Europe. on peut légitimement objecter 39 qu’elle traite la distance par rapport à Tallinn ou Nicosie comme ayant la même importance que la distance par rapport à Londres ou Paris. c’est parce que la Belgique. d’où viennent de manière bien plus que proportionnelle ceux qui participent activement à la vie d’une capitale de l’Europe. en particulier. Si un choix soutenable est un choix qui minimise la distance aux capitales de l’Union européenne. D’une part les puissantes externalités de réseaux empêchent les organisations périphériques d’échapper à l’effet d’aimant qu’exerce sur chacune d’elle la présence de toutes les autres. le plus fragile.7 Ce dernier critère. À cette conclusion. par contact direct plutôt que par vidéoconférence (si on est riche) ou par Skype (si on l’est moins). négocier. plutôt qu’en bloggant ou en twittant. le coût écologique des déplacements ? N’y a-t-il pas. La prise en compte des vrais coûts de la mobilité ne risque donc pas de neutraliser le besoin sans cesse croissant de villes-hubs accueillant une activité transnationale intense. puis à neuf.6 Leurs conclusions peuvent être résumées comme suit. puis à quinze. et cela côte à côte. à première vue en tout cas. et de peu. Mais elle pourrait par contre impliquer un déplacement de la localisation optimale de cette activité. à Londres et surtout à Bruxelles même. la somme des distances qui la sépare d’autres villes ou du centre démographique des États-membres. Le secrétariat d’une organisation se déplace plus aisément qu’une capitale. Sans intégrer une différenciation plus complexe en fonction de la longueur du parcours effectif ou du mode de transport probable (train ou avion). faute d’accord préalable sur le siège. face à face. au sein de l’Union européenne. On imagine d’autant plus mal qu’on le puisse aujourd’hui à ving-sept que la Commission. Un critère plus sensible encore à l’origine des participants les plus réguliers à cette vie civique européenne pourrait pondérer les distances par rapport aux villes de l’Union en fonction du degré auquel elles accueillent des organisations internationales gouvernementales ou non-gouvernementales. le plus favorable à Bruxelles. sur une capitale définitive. premier État-membre de la Communauté économique européenne par ordre alphabétique a dû assurer sa première présidence tournante et donc accueillir ses premiers fonctionnaires. C’est alors Luxembourg qui reprend la tête. devant Bruxelles et Paris. une métropole ou une population. le Conseil. Il est dès lors légitime de se demander si ce qui paraît être aujourd’hui l’atout numéro un de Bruxelles et de la Belgique n’est pas quelque chose d’insoutenable. Un exercice plus pertinent consiste dès lors à pondérer les distances à parcourir par le poids démographique des États-membres ou. se mobiliser par-delà les frontières des nations européennes. en raison de la forte concentration de ces organisations à Paris. pour chaque ville qui pourrait être choisie comme capitale de l’Union. mieux encore peut-être. est aussi. Mais à la réflexion. Bruxelles n’arrive qu’en neuvième position. les partenaires sociaux et d’innombrables lobbys privés et associatifs ont fait à Bruxelles des investissements importants dont la valeur chuterait abruptement en cas de . les yeux dans les yeux. Mais il est devenu indéfendable dans le cadre de l’Europe des Vingt-sept. Même si on restreint le choix à des capitales. à mesure qu’ils reflètent mieux. D’autre part. ils consistent à calculer. dans les deux variantes. amené à s’effriter à mesure que les prix deviennent plus « vrais ». d’autres villes bien mieux situées que Bruxelles pour minimiser les déplacements et donc mériter d’être choisies comme capitale européenne dans le cadre d’un sustainable new deal ? Quelques exercices mathématiques simples permettent de fournir une base objective pour répondre à cette question. Prague est alors le meilleur choix devant Vienne et Bratislava. collaborer. les représentations permanentes. le choix de Bruxelles n’était pas mauvais dans le cadre de l’Europe des Six : seule Luxembourg était préférable.

que Bruxelles doit s’efforcer d’accueillir toujours mieux. 5. Voir le Forum Green and Connected Cities (Strasbourg.basicincome. Ces mécanismes sont également explicités dans Brussels Studies n°38. 4. Bruxelles restant en tête pour le quatrième (Voir Brussels Studies n°38). 10-11 décembre 2009). s’acquittent elles-mêmes honorablement des missions qui leur incombent plus que jamais au service de l’ensemble de ces divers objectifs. Y compris les subventions aux transports en commun. couplée avec l’alignement du prix domestique du pétrole iranien sur son prix sur le marché mondial. Paris.eu 2. What (if anything) can justify capitalism ?. Gallimard. « Bruxelles capitale de l’Europe : un choix écologiquement defendable ? ». Brussels Studies numéro 38. Voir dans le News Flash 62 (septembre 2010) du BIEN (www. C’est la concentration par suite constamment renforcée d’organisations transnationales les plus diverses qui propulse Bruxelles en première position selon le quatrième critère. www. mais en raison de la puissante coalition du network power (effet réseau) et des sunk costs (coûts irrécupérable)s. living closer and driving less are the keys to sustainability. Paris.greenconnected.be. Dans l’hypothèse d’un élargissement maximaliste de l’Union vers l’Est (y compris la Turquie). qui tiennent compte de la répartition de la population. Oxford University Press. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . 1982. 8. les premiers choix deviennent Vienne. Real Freedom for All. Voir Philippe Van Parijs. Voir Philippe Van Parijs & Jonathan Van Parys. Seuil. 17 mai 2010. 1. Les thèses défendues dans ce livre ne sont bien entendu pas l’apanage des États-Unis. www. Mais même selon les deux précédents. Il est susceptible de nourrir un dynamisme économique qui puisse satisfaire à la fois notre exigence de soutenabilité écologique et notre souci de justice sociale – du moins pour autant que les institutions politiques et la société civile européennes.4E TRIMESTRE 2010 . ce n’est pas par hasard qu’elle y restera. David Owen.org) un écho à l’introduction d’une allocation universelle en Iran. New York : Riverhead Books.8 Si donc la capitale de l’Europe s’est initialement localisée à Bruxelles par hasard. pour les trois premiers critères. « démographique ». Why living smaller. 6. Bruxelles ne fait pas mauvaise figure. Luxembourg pour le troisième et Bruxelles pour le dernier. Qu’est-ce qu’une société juste ? Introduction à la pratique de la philosophie politique. 1895. 2009. 3. 1995. Mais Francfort et Strasbourg dépassent Luxembourg pour le deuxième.brusselsstudies.40 décision de déplacement des institutions. Le renforcement de son Un Sustainable New Deal est-il possible ? rôle international peut donc légitimement figurer au cœur de ce que pourrait être un sustainable new deal pour la fédération belge. mais ne se justifieront pas une fois que le transport privé sera taxé avec la lourdeur que requiert la vérité des prix. ces quatre critères (« diplomatique ». « métropolitain » et « citoyen ») continuent à placer Prague en tête pour le premier. Si des grandes villes autres que des capitales sont prises en compte. Munich et Strasbourg. Pour reprendre le titre d’un recueil de ce chantre de l’urbanisation que fut le poète Émile Verhaeren : Les Villes tentaculaires. respectivement. qui se justifient aujourd’hui – je le répète – parce qu’elles sont nécessaires pour créer un différentiel par rapport au transport privé. Green Metropolis. 1991 . 7.

pragmatique et visionnaire. 26% pour François Bayrou et 13% pour Jean-Marie Le Pen. la « féodalité financière » pesant sur les producteurs.Germinal Peiro est député de la Dordogne et secrétaire national du Parti socialiste à la ruralité. Depuis plus d’un siècle. à penser que les socialistes pourraient négliger ce champ de réflexion pour ne s’attacher qu’au secteur tertiaire et au discours ouvriériste. aux agriculteurs. Tout cela inciterait même certains. Sa doctrine reposait sur la nécessaire protection des producteurs. ancrée séculairement dans le conservatisme rural droitier. la représentation sénatoriale. comme l’écrit Jean Jaurès est sans doute le principal fondateur de cette pensée socialiste agraire. contre le capitalisme foncier. à l’agriculture et à la mer Manifeste pour une politique agricole alternative C ’est presque devenu un postulat politique : le Parti socialiste ne s’intéresserait pas à l’agriculture. À Fleurance le 8 avril 1894. De là émerge la défense du paysan petit propriétaire du sol qu’il travaille. les socialistes se sont ainsi attachés à développer un discours particulier à l’égard des agriculteurs. où les idées d’égalité et de solidarité restent fortes tant il est vrai. contre 32% pour Nicolas Sarkozy. l’endogamie entre le syndicat majoritaire (FNSEA) et le RPR puis l’UMP pour ce qui concerne les plus hautes instances. Une telle orientation politique est inconcevable. . à gauche. et cette idée que chaque individu doit être préservé dans ses capacités à agir dans ce que l’on nommait alors « l’organisation collectiviste ». Derrière l’agriculture se cachent des enjeux primordiaux pour l’avenir de notre économie et de nos territoires. du monde rural. au monde rural laissés aux mains d’une droite hégémonique sur le terrain des idées. A preuve. il définissait le paysan comme « l’homme utile ». et les sondages qui montrent aussi que les agriculteurs restent une catégorie socioprofessionnelle inscrite à droite du marché politique – rappelons qu’un sondage des 26-27 février 2007 exposait que seulement 10% des agriculteurs se montraient proche de Ségolène Royal.

aujourd’hui. statut de conjoint collaborateur. l’objectif d’une relocalisation . il définissait le paysan comme « l’homme utile ». entreprise et solidarité. Et. persistent aujourd’hui dans le droit. quotas laitiers. Les concentrations de l’instrument de production sont dictées par un marché mondial qui impose les prix de l’ensemble du secteur alors qu’il représente moins de 10% des productions. uniquement en regard de la crise qui l’impose. la brader. De là émerge la défense du paysan petit propriétaire du sol qu’il travaille. Des craintes sur la survie de l’agriculture européenne naissent même. Allier protection collective et reconnaissance du risque individuel. avec succès. Les agricultures européennes et françaises sont-elles solubles dans le marché mondial ? nuent de souffrir de la faim. à rebours de Jules Méline qui érigeait un mur de tarif douanier en guise de protection contre la crise. Une crise climatique en Australie peut engendrer la famine ailleurs.4E TRIMESTRE 2010 Peut-être l’agriculture est-elle le secteur le plus réceptif à cette solidarité entre le local et le mondial. nous fragiliser. mais « entendue d’une certaine manière ». À Fleurance le 8 avril 1894. le jeune Jaurès disait son scepticisme. chez des peuples démunis de l’autosuffisance et de la souveraineté alimentaire. L’agriculture est au cœur de notre sécurité . « Agir local. l’enjeu réside aussi dans la nécessaire reconnaissance de l’extraordinaire diversité culturelle que l’humanité doit préserver pour avancer dans un monde durable. comme l’entraide. procédure dite « agriculteurs en difficulté ». Protéger mais en recherchant toujours l’équilibre. et « entourée de certaines précautions » « au profit du travail ». L’histoire rurale française montre un esprit communautaire dont certains traits. c’est ajouter de l’insécurité à notre économie. contractualisation individuelle avec la puissance publique… Qui. Peut-être aussi est-ce là le défi majeur de l’agriculture. retraite complémentaire obligatoire. penser global ». La protection est possible.42 Manifeste pour une politique agricole alternative Marc Bloch. que le terroir est une « œuvre collective »1. dit un slogan. alors que l’agriculture doit être appréhendée comme un secteur d’avenir. contre le capitalisme foncier. répondait-il. Alors qu’un milliard d’individus contiLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Protéger mais en faisant preuve d’un certain pragmatisme utopique qui fonde ce socialisme agraire. En 1887. efficacité économique et développement durable autour de l’idée que les productions agricoles sont singulières. Les agricultures européennes et françaises sont-elles solubles dans le marché mondial ? Sans précédent. Peutêtre l’agriculture est-elle le secteur le plus réceptif à cette solidarité entre le local et le mondial. nombreuses sont les innovations socialistes favorables aux agriculteurs : création de l’Office du Blé. et cette idée que chaque individu doit être préservé dans ses capacités à agir dans ce que l’on nommait alors « l’organisation collectiviste ». chez des peuples démunis de l’autosuffisance et de la souveraineté alimentaire. Sa doctrine reposait sur la nécessaire protection des producteurs. À ce titre. Voilà pourquoi il n’est pas de pensée sur l’avenir de l’agriculture qui puisse ignorer le questionnement du modèle économique libéral dominant. Jean Jaurès est sans doute le principal fondateur de cette pensée socialiste agraire2. pragmatique et visionnaire. c’est de la nourriture de l’humanité dont il s’agit. recherche et précaution. Peutêtre aussi est-ce là le défi majeur de l’agriculture. Voilà pourquoi il n’est pas de pensée sur l’avenir de l’agriculture qui puisse ignorer le questionnement du modèle économique libéral dominant. De fait. remet en cause l’apport de ces réformes ? Dans la suite de cette action séculaire. la crise des marchés agricoles génère en Europe désespérance sociale et déprime agricole3. Une crise climatique en Australie peut engendrer la famine ailleurs. Jean Jaurès a ainsi inauguré un attachement socialiste nouveau au monde rural alors que l’ouvriérisme triomphait. C’est cette voie de progrès que les socialistes ont continué de suivre depuis lors. la « féodalité financière » pesant sur les producteurs. nous devons envisager l’avenir.

Cet objectif ne peut être rayé d’un trait de plume au nom des intérêts économiques d’un marché libre et non faussé. imposent des dépenses publiques toujours plus fortes pour soutenir les producteurs et les exportations de ces mêmes pays tout en ne permettant pas. mais de régulation des marchés mondiaux pour les adapter aux objectifs sociaux et écologiques que la politique agricole doit servir. européennes et mondiales pourront se refonder par l’atténuation des guerres économiques qui appauvrissent les agriculteurs des pays riches. . Cette orientation s’inscrit dans la droite ligne de l’héritage des fondateurs de la Communauté européenne qui ont posé la préférence communautaire comme un élément de définition de la politique agricole commune. pour lutter contre la sous-alimentation touchant 800 millions de personnes. devenu la référence des prix européens selon les derniers accords communautaires. nous disons que c’est à partir de ce concept de relocalisation que les solidarités nationales. 43 est un prix artificiel issu de marchés de surplus. Relocaliser les productions. De l’échelon mondial à l’échelon national. Ce n’est pas de fermer les frontières dont nous avons besoin. il Relocaliser les productions. Pour éclairer les choix de l’avenir. la protection de l’environnement et l’aménagement du Défendre la solidarité mondiale en promouvant l’exception culturelle agricole L’internationalisation des échanges de produits agricoles a bénéficié à la France. l’enrichissement d’agriculteurs des pays émergents. comme si l’Agriculture n’était pas au cœur de notre sécurité par la production alimentaire. Chercher à s’aligner sur ce prix conduit à une course à la baisse qui provoque des effets dévastateurs en Europe comme ailleurs. D’abord la reconnaissance d’une « exception culturelle » agricole. du fait de la pression des intérêts commerciaux. que la diversité génétique des animaux d’élevage se perd. Ainsi pouvons-nous aborder plus sereinement la question de la relocalisation. reconquérir une souveraineté alimentaire indispensable à la sécurité des Européens. notamment dans les pays émergents. il s’agit d’un enjeu vital portant sur l’autosuffisance alimentaire et la sécurité sanitaire. sans craindre de tomber dans les erreurs d’un protectionnisme à la Jules Méline. c’est préserver les systèmes agricoles et les équilibres environnementaux. que la diversité génétique des animaux d’élevage se perd. C’est surtout promouvoir la diversité agricole tandis que la FAO montre. Il fallait nourrir l’Europe. C’est surtout promouvoir la diversité agricole tandis que la FAO montre. Il faut dès lors penser la mondialisation solidaire autour de quelques principes fondamentaux. c’est préserver les systèmes agricoles et les équilibres environnementaux. loin s’en faut. À rebours des thuriféraires des échanges mondiaux. toujours plus attirés par les mirages des bidonvilles urbains dévastés par la misère. du fait de la pression des intérêts commerciaux4. par exemple.Le Dossier des marchés et des productions agricoles doit être porté en corrélation avec le soutien des productions durables allié au tournant écologique tout en visant l’efficience économique et sociale. pour lutter contre la sous-alimentation touchant 800 millions de personnes. la solidarité et le développement durable doivent être au centre de tout projet agricole global. par l’instauration de modes de régulation équitables dans le cadre des échanges commerciaux internationaux faisant place à l’intérêt environnemental. Pour la plupart des pays producteurs. par exemple. D’abord extraordinairement bénéfiques. Quant au prix mondial. affirmons que toutes les agricultures sont nécessaires pour nourrir la population mondiale. au fil du temps les conditions de cette internationalisation sont devenues inacceptables : le GATT puis l’OMC ont progressivement banalisé la question agricole.

nous devons garantir des protections « salvatrices » pour les échanges agricoles des pays émergents . toute leur place dans le débat mondial. l’OMC. territoriale et de qualité des produits sont essentielles. Aménagée. En ce sens. C’est pourquoi il est indispensable d’assurer une régulation mondiale des échanges de produits agricoles dans le cadre d’une OMC fortement rénovée. Une gouvernance mondiale de l’agriculture coordonnée entre la FAO. Une organisation du monde en « grandes régions » disposant de règles . l’encadrement des marchés mondiaux doit être un instrument de conquête de l’autosuffisance alimentaire afin de sortir de la logique de l’utilisation des pays émergents comme variables d’ajustement des pays riches au profit de leurs seuls intérêts. ce qui passe par le développement de leur agriculture. Outre l’activité de production. culturelle.44 Manifeste pour une politique agricole alternative territoire. La présence sur les marchés mondiaux ne peut pas se faire à n’importe quel prix. L’inscription dans la Charte des Nations unies du droit des peuples à assurer la sécurité de leur approvisionnement alimentaire doit être ainsi défendue par la France. les contributions de l’agriculture en matière environnementale. le FMI et la Banque mondiale est indispensable pour parvenir à une meilleure régulation des marchés internationaux. Plus que l’aide. Dès lors. Il ne s’agit aucunement d’isoler les producteurs au sein de marchés continentaux mais d’autoriser par la régulation un développement équilibré et partagé de tous en limitant les échanges inutiles. mais par esprit de solidarité mondiale. Il est désormais voué à disparaître si nous n’acceptons pas la possibilité pour d’autres continents d’emprunter cette voie. Cela implique notamment de sortir de la confrontation entre blocs Union européenne/ÉtatsUnis et d’admettre que les pays émergents prennent LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Ce modèle n’est ni juste ni durable. non par égoïsme de riches. la notion de « facteurs légitimes » pourrait ainsi permettre à la diversité de vivre5. Ayons le courage d’affirmer l’absolue nécessité d’accorder les moyens techniques de la mécanisation notamment aux paysans africains. La préférence communautaire a servi à protéger notre agriculture et nos intérêts sur les marchés en facilitant nos exportations. Dès lors. Le développement de la richesse paysanne est un passage obligé du développement économique équilibré. Les pays du Sud ont évidemment besoin d’assurer le développement de leur économie. protégeant ces principes de souveraineté. Les États détiennent le droit de garantir leur indépendance alimentaire. Le droit fondamental des peuples à se nourrir répond à un besoin vital et constitue une exigence supérieure à toute considération commerciale. mais par esprit de solidarité mondiale. évitant les accords bilatéraux. Ayons le courage d’affirmer l’absolue nécessité d’accorder les moyens techniques de la mécanisation notamment aux paysans africains. la multifonctionnalité de l’agriculture reste d’actualité. il serait utile de reconnaître les appellations d’origine au sein de l’OMC pour garantir la spécificité des terroirs et admettre le droit de faire obstacle aux importations émanant de producteurs qui ne respecteraient pas les règles sociales fixées par l’Organisation internationale du travail. nous devons garantir des protections « salvatrices » pour les échanges agricoles des pays émergents . Dans ce même ordre d’idée. non par égoïsme de riches.4E TRIMESTRE 2010 La relocalisation des productions est l’un des instruments qui permettra aux pays émergents de progresser par l’assurance que pourra leur accorder l’accession à l’autosuffisance alimentaire aidée par le développement des techniques agronomiques modernes. ceux enfermant les plus faibles dans des monocultures dévastatrices des hommes et de l’environnement. et prenant en compte toutes les dimensions essentielles de l’activité agricole et la mise en œuvre effective des différentes conventions environnementales. La relocalisation des productions est l’un des instruments qui permettra aux pays émergents de progresser par l’assurance que pourra leur accorder l’accession à l’autosuffisance alimentaire aidée par le développement des techniques agronomiques modernes.

aux commerçants. il peut apparaître plus pertinent désormais d’organiser un seul cadre structuré de règles européennes d’attribution des aides aux agriculteurs. Il n’y aura pas de politique européenne durable sans définition d’actions prioritaires comme l’harmonisation par le haut des règles fiscales et sociales. de qualité des produits. Une nouvelle politique européenne alimentaire et agricole est prévue pour 2013. aux petites communes rurales. et leur conformité aux normes imposées ici. Les travailleurs et les territoires de l’agriculture méritent tous protection. de soutien à des projets communs aux agriculteurs.Le Dossier communes fondées sur ces protections minimales est souhaitable. La révolution verte semble désormais acceptée avec un « verdissement » programmé des aides directes. Le plafonnement des aides et la modulation devront compter parmi les instruments de cette PAC rénovée dans laquelle le développement rural bénéficiera de transferts accélérés. l’emploi dans le monde rural et la qualité des produits. Le développement rural doit financer des mesures de diversification des activités. Mais il est tout aussi fondamental de promouvoir la création d’une agence européenne aux frontières. analyser l’agriculteur comme un artisan pourrait légitimer une mesure spécifique de soutien aux plus petites exploitations agricoles. apte à contrôler les productions importées. Le prisme de l’emploi montre que le développement rural est solidaire du développement agricole. Ainsi. les parcours diversifiés d’accès au métier d’agriculteur de la part de personnes non issues du milieu rural doivent être encouragés. aux artisans ruraux. Des pistes . C’est pourquoi le verdissement doit s’accompagner de trois axes prioritaires : l’autosuffisance alimentaire européenne. de création d’entreprises. l’accord de Luxembourg de réforme de la PAC de juin 2003 est une occasion manquée. 45 intéressantes sont ouvertes par la Commission européenne. la PAC devient injuste et illégitime. Nous serons ainsi légitimes à réclamer la fin des aides à l’exportation qui artificialisent notre « capacité exportatrice » et perturbent les échanges mondiaux aux dépens des pays émergents. Une social-écologie ne peut fonctionner que sur le diptyque : économie sociale et effort écologique. mais cela reste insuffisant notamment du fait du maintien des deux piliers. À cet égard. Il ne peut y avoir d’agriculture vivante sur des territoires vivants sans maintien et développement de l’emploi. écologiquement coûteux. Ici. de promotion du tourisme. Le second pilier de la Politique agricole commune (le développement rural) devient essentiel pour générer une politique agricole qui encourage le dynamisme de la diversité. de création d’emplois dans les zones rurales devraient être mis en avant dans ce cadre. placé au cœur de la construction de l’Europe agricole par les fondateurs. La pluriactivité. cette relocalisation est un instrument d’une meilleure prise en compte des intérêts écologiques puisqu’elle permet la limitation des transports inutiles. de formation. Depuis les années 1990. le soutien aux revenus a remplacé le soutien par les prix en fragilisant le système. Elle a garanti le succès de nos agricultures européennes. Les critères environnementaux. En retour. symbole de la solidarité de l’Union européenne La PAC est la seule politique intégrée de l’Union. Pour les citoyens européens. Surtout. n’ayons pas la naïveté de laisser l’Union européenne supprimer seule les subventions à l’exportation et de démanteler les systèmes de régulation interne au nom d’une « compétitivité mondiale » érigée en miroir aux alouettes. Développer les principes de régulation et l’obligation morale et économique d’une réorientation des soutiens publics reste indispensable dans le respect du principe de préférence communautaire. de maintien du patrimoine rural. construire l’avenir agricole européen impose une approche globale. fruit d’une concertation européenne seule susceptible de promouvoir un développement partagé. Bien évidemment. en lieu et place des deux piliers actuels qui encadrent l’octroi des aides. Repenser la Politique agricole commune.

l’intervention des pouvoirs publics doit avoir pour projet de protéger les producteurs en sécurisant les prix grâce à des moyens efficaces : quotas. nous promouvons le principe d’une production locale satisfaisant d’abord une économie de proximité. mais fondons une politique agricole sur une pensée de la diversité des exploitations agricoles. qui oblige une technicité plus grande pour les agriculteurs. des plaines de la Picardie à la Dordogne. Il s’agit là d’un corollaire indispensable au marché unique européen frappé par de nombreuses disparités sociales. mais cela se ferait au détriment des cultures locales. d’appauvrissement de la biodiversité agricole… Aussi. avec les techniciens et chercheurs qui les aident.4E TRIMESTRE 2010 Le référentiel de l’agriculture raisonnée est la moindre des évolutions souhaitables pour les citoyens. L’environnement. ture en lien avec son territoire et avec ses hommes. Faire vivre la diversité passe aussi par l’orientation claire des soutiens vers les agriculteurs s’engageant en faveur d’une agriculture clairement respectueuse de l’environnement. fiscales et environnementales constituant de véritables distorsions de concurrence intra-européenne au nom du libre-échange. droits à produire. l’intervention des pouvoirs publics doit avoir pour projet de protéger les producteurs en sécurisant les prix grâce à des moyens efficaces : quotas. si l’on s’en donne la peine. Cela signifie que nous devons continuer le travail entrepris par les agriculteurs. la sécurité sanitaire et le développement de la qualité sont les nouveaux facteurs de compétitivité de l’agriculture française. d’exode rural dans les pays du Sud. de l’Alsace aux DOMTOM. le juste échange permettant d’examiner le contenu social et environnemental des produits agricoles importés. Cela signifie la rupture avec un modèle agricole fondé sur l’agriculture productiviste mondialisée. le minimum exigible. Dans cet état d’esprit. parmi lesquels l’agriculture biologique. stockages publics ou privés régionaux. d’exode rural dans les pays du Sud.46 Manifeste pour une politique agricole alternative Cela signifie la rupture avec un modèle agricole fondé sur l’agriculture productiviste mondialisée. chaque région a su développer une agriculLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Ne faisons pas l’apologie d’une agriculture passéiste. facteur d’arasement des cultures. la régulation publique des marchés alimentaires agricoles pour sécuriser les prix et endiguer les volatilités spéculatives. Orienter le tout vers le modèle agro-industriel est possible. de ce que Bertrand Hervieu et Jean Viard ont nommé « un archipel spatial »6. d’appauvrissement de la biodiversité agricole… Aussi. facteur d’arasement des cultures. doivent être généralisés. trouver tous les débouchés nécessaires à l’amélioration de la vie des producteurs. les collectivités territoriales ont un rôle majeur à jouer pour cette relocalisation. . La France peut ainsi envisager un plan ambitieux de relocalisation de son agriculture à l’échelle nationale environnementalement et socialement efficient. Cette extraordinaire diversité nationale permet de faire de la France un laboratoire de l’agriculture de l’avenir. l’adoption du tournant écologique. droits à produire. Performance et diversité conditionnent la durabilité qui se conjugue au Du bon usage national de la socialécologie : le pari de la diversité et de la qualité Le modèle agricole français n’existe pas en tant que tel. De la Bretagne à l’Isère. Les pouvoirs publics doivent continuer leurs efforts pour accentuer ce mieux faire. à travers leurs actions. stockages publics ou privés régionaux. si l’État reste le garant des solidarités. Tous les systèmes d’agriculture durable. une agriculture novatrice et non passéiste. Évidemment. de la diversité des produits qui sont autant de niches possibles dans lesquelles viennent s’inscrire des productions uniques qui peuvent.

Tout cela ressort d’une volonté de responsabilisation et d’encouragement des agriculteurs. Au-delà de l’acte de production. l’assimilation à l’artisanat s’avère intéressante. avec les techniciens et chercheurs qui les aident. il serait en revanche temps de considérer que l’agriculteur est aussi un entrepreneur indépendant responsable. Le système de solidarité reposant sur la compensation démographique a des limites. Sans doute les régimes spécifiques. le référentiel de l’agriculture raisonnée est la moindre des évolutions souhaitables pour les citoyens. Peutêtre est-il temps de supprimer un encadrement parfois trop lourd de l’activité agricole. Dans ce cadre. nous pouvons envisager de mettre l’accent sur le soutien à la pluriactivité pour que vive le monde rural. afin de les insérer complètement comme acteurs des enjeux sociétaux auxquels ils sont liés comme citoyens et chefs d’entreprises. l’amélioration des rapports de négociation au sein des filières agroalimentaires. Cela signifie que nous devons continuer le travail entrepris par les agriculteurs. Si le produit agricole ne saurait être traité sur le marché comme un autre produit. La valeur ajoutée serait mise au centre du jeu de la compétitivité de l’agriculture. Les pouvoirs publics doivent continuer leurs efforts pour accentuer ce mieux faire. Mais disons-le. En conséquence. cette création de valeur passe par la diversité des produits. les circuits courts. Il n’y aura cependant d’avenir. C’est peut-être d’une rénovation de l’appréhension du 47 Si le produit agricole ne saurait être traité sur le marché comme un autre produit. C’est peut-être d’une rénovation de l’appréhension du secteur agricole dont nous avons le plus besoin. les besoins sociaux des agriculteurs incitent aussi à remettre sur le métier la construction d’un système de solidarité sociale qui mette chaque travailleur sur un pied d’égalité. Les nier n’est pas admissible. Or.Le Dossier plan social et environnemental. La France dispose d’une multitude de terroirs. D’importants efforts ont été faits par les agriculteurs depuis une quinzaine d’années. ont-il vécu. des démarches de qualité et d’origine. qui oblige une technicité plus grande pour les agriculteurs. il serait en revanche temps de considérer que l’agriculteur est aussi un entrepreneur indépendant responsable. avec le maintien de la biodiversité en perspective. vivant sur des règles spécifiques. la transformation sur zone. Les pouvoirs publics devront compenser aussi les sujétions imposées par la définition de ce qu’il faut bien appeler l’intérêt général environnemental. Au-delà de la diversification agricole. encore une fois. De ce point de vue. le minimum exigible. qui lui autorise plusieurs modèles de production agricole autour d’une gamme très large de produits. Pourquoi ne pas repenser un système autour de l’égalité des droits et devoirs de tous les travailleurs. Défendre la protection sociale des agriculteurs ou des artisans. En conséquence. l’assimilation à l’artisanat s’avère intéressante. Pas d’agriculture durable sans emplois durables. Mais il n’y aura pas plus d’agriculture durable sans amélioration des pratiques environnementales. c’est défendre une solidarité indispensable au maintien des activités sur le territoire. Les agriculteurs ne sont pas ici plus épargnés que l’ensemble des Français. désormais incapables de subvenir aux besoins des travailleurs couverts. quel que soit le . le traitement de la pluriactivité mériterait d’être revu par une simplification administrative et fiscale. une agriculture novatrice et non passéiste. Il apparaît aussi possible de défendre la création d’un statut unique de l’entrepreneur artisan dans lequel s’insérerait l’agriculteur. Le statut du fermage comme la surface minimum d’installation ne doivent pas être des sujets tabous lorsque l’on défend une dynamique de la diversité fondée sur la responsabilité de l’entrepreneur. secteur agricole dont nous avons le plus besoin. l’enseignement agricole et la recherche publique doivent être mis en avant des besoins de formation découlant de cette rénovation pour inscrire la solidarité entre les « savoir-produire » et les territoires. salariés ou indépendants ? La réforme fiscale et sociale est devenue indispensable.

Le modèle mondial reposant sur Encourageons les révolutions agronomiques indispensables au progrès de la productivité des agriculteurs des pays émergents dont beaucoup ne sont même pas encore mécanisées.htm 5. La fin de la république agricole. Une telle ambition politique nécessite de revoir notre modèle de développement agricole d’après-guerre pour adapter l’instrument agricole aux enjeux du XXIe siècle. Armand Colin. 6. Voyons déjà ce que peut produire une révolution verte de l’agriculture passant par cet effort technique avant d’engager la fuite en avant d’un génie génétique balbutiant dont la conséquence sera la raréfaction des espèces élevées et cultivées.6% en Irlande. Encourageons les révolutions agronomiques indispensables au progrès de la productivité des agriculteurs des pays émergents dont beaucoup ne sont même pas encore mécanisés. 1999 (1re éd. pour permettre de revenir à un équilibre des relations commerciales. 4. 20. en Union européenne. Les caractères originaux de l’histoire rurale française. il est nécessaire de créer des centrales de ventes pour une meilleure gestion des marchés par les agriculteurs. 23. p. Pour un nouvel ordre agricole et alimentaire. Paris.2% en Hongrie. p.fao. Cette baisse culmine à 32. Entre 2008 et 2009. La mondialisation déloyale. Par-delà le développement du modèle coopératif.org/ag/againfo/programmes/fr/lead/toolbox/Indust/LossAgEA. Paris. Refonder le modèle agricole non plus sur le progrès technique nivelant les différences mais bien sur la valorisation des richesses de la diversité et l’effort environnemental constant . Voir Conseil national de l’alimentation. Mais cela ne saurait se faire sans développement de conventions de filières. Il lui revient en revanche d’assurer le bon fonctionnement et la bonne efficacité de ces outils. Encourageons non plus seulement les concurrences entre territoires mais bien la solidarité sociale pour chercher la relocalisation des productions. 2001. Voir Rémy Puech. 2. Toulouse. de veiller au bon équilibre des rapports d’échange et à la juste rémunération de l’ensemble des opérateurs de la filière.48 Manifeste pour une politique agricole alternative statut de l’agriculteur. 1932). 7.101. le cauchemar de Blade Runner pourrait bien n’être qu’une anticipation. avis n°59. « l’échange inégal »7 ne saurait éthiquement être soutenu tant il appauvrit les agriculteurs du monde entier. Fayard. Il n’appartient pas à l’État de fixer ce prix. À défaut. Privat.5% en Allemagne. 2002.7%. 3. 2009. d’assurer un prix minimum pour les producteurs. le revenu par actif a chuté en moyenne de 11. Voir Jean-Yves Carfantan.119. Voir Bertrand Hervieu. p. dans lesquelles la pluralité syndicale serait reconnue. Voir http://www. 115 s.7% en France… (Source Insee : http://www. Voyons déjà ce que peut produire une révolution verte de l’agriculture passant par cet effort technique avant d’engager la fuite en avant d’un génie génétique balbutiant dont la conséquence sera la raréfaction des espèces élevées et cultivées. L’archipel paysan. Aussi les filières doivent-elles se doter de capacités de régulation au travers de la généralisation de contractualisations collectives au sein de structures interprofessionnelles qui permettront. La Tour d’Aigues. Jean Viard. Les nouveaux facteurs légitimes de régulation du commerce international des denrées alimentaires. 1.insee. que si les marchés permettent de vivre. Jaurès paysan. Marc Bloch. telle pourrait être la meilleure voie d’avenir pour préserver l’agriculture du futur et notre capacité à nourrir le monde. notamment des producteurs. 25% au Luxembourg. par exemple.asp?reg_id=98&ref_id=CMPnon10120). gage du développement de l’emploi.fr/fr/themes/tableau. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . 19.4E TRIMESTRE 2010 .

Jamais en retard d’une autoflagellation doctrinale. notre progressisme rimait avec productivisme. « carbonifère » aussi. Dans l’affrontement capital/travail. les socialistes doivent prendre la mesure du chemin parcouru. Menacé par l’activité humaine. nous avions omis une donnée désormais vitale : les ressources de la planète ne sont ni infinies ni éternelles. il est venu chambouler nos axiomes. et conseiller au projet auprès de Martine Aubry Nicolas Mayer-Rossignol. éd. aux entreprises et aux nouvelles technologies. ait longtemps négligé l’incompatibilité entre les forces de l’argent et celles de la nature. Il est paradoxal que notre critique. comme ailleurs en Europe. Longtemps. Dans la dialectique production/redistribution. Jean-Claude Gawsewitch. est conseiller régional de Haute-Normandie chargé de l’innovation Ensemble. du capitalisme. féroce et chirurgicale. Que la structuration d’un mouvement socialiste. ancien élève de l’École normale supérieure et fonctionnaire européen chargé de la législation communautaire sur les biotechnologies médicales. Jusqu’à l’aube du nouveau siècle.Guillaume Bachelay est secrétaire national du PS à la politique industrielle. Le texte1 adopté le 27 avril 2010 par le Conseil national a mis un mot sur ce qui constitue le cœur du socialisme post-libéral que nous portons aujourd’hui : la social-écologie. disparate puis unifié. ne se soit pas confondu avec celle des syndicats de travailleurs – comme ce fut le cas du Labour britannique ou du SPD allemand – n’y change rien : notre identité est d’abord ouvrière. parce que les rapports de forces économiques et sociaux étaient exclusivement forgés par le dualisme entre le capital et le travail. C’est Laurent Fabius qui. Paris. nous avions oublié l’environnement. industrialiste. Dans les 110 propositions pour la France de François Mitterrand. le premier. En France. nous avons assimilé le progrès et la production. ils ont publié La gauche après la crise. le Parti socialiste a muté. le socialisme est né dans la fumée des usines. la politique environnementale était réduite à la portion congrue : la proposition 38 – « un vaste programme d’investissements destiné à économiser l’énergie sera entrepris » – fut aussi prophétique qu’inappliquée. 2010 La social-écologie en actes S ans fracas ni tracas. du court-termisme et de l’individualisme qu’ils engendrent. a posé les jalons de cette mutation idéologique : écodévelop- .

etc. au lieu de les opposer. propriété publique de l’eau. protection de la biodiversité. les ménages les plus pauvres consacrent 15 % de leur revenu aux dépenses énergétiques. » La social-écologie ne révèle pas seulement les fauxsemblants du sarkozysme en matière de développement durable. les collectivités conduites par le Parti socialiste unissent leurs efforts. Elle régénère la gauche en associant. mais : « Pour quelle écologie sommes-nous ? » La social-écologie en actes pement en 19892. les deux exigences fondamentales du socialisme : la quête historique d’égalité et l’impératif catégorique de préservation de la planète. Le combat pour l’environnement n’a donc de signification que s’il s’inscrit dans la bataille pour le développement. les dommages causés à l’économie des pays les plus défavorisés seront dix fois supérieurs à ceux enregistrés dans les pays développés5. vingt-deux. du climat. Nous devons faire le choix d’un développement respectueux de la planète et des générations à venir. la question n’est plus : « Sommes nous écologistes ? ». les socialistes ont partout engagé la mutation social-écologique des territoires : développement massif des transports en commun. En 2008. soit 2. pour bâtir des politiques publiques respectueuses de l’environnement ? Comme concilier respect de la nature et attachement au progrès. La droite promeut une écologie punitive . En Haute-Normandie. au plan local comme au plan national. les départements. C’est la raison pour laquelle les socialistes ne pouvaient voter la taxe carbone version Sarkozy dépourvue d’un réel mécanisme de redistribution : « Nous voulons une fiscalité écologique. Des vingt-huit pays les plus exposés aux effets du réchauffement climatique. des ressources naturelles. notamment scientifique et technologique ? LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . les régions. au lieu de les opposer. . En quelque sorte. Selon l’ONU. sont parmi les plus pauvres du monde.50 La social-écologie ne révèle pas seulement les faux-semblants du sarkozysme en matière de développement durable.4E TRIMESTRE 2010 Nous savons que le péril écologique et les inégalités sociales se renforcent mutuellement. en Afrique subsaharienne. C’est la social-écologie. Elle régénère la gauche en associant. social-écologie en 20033. mais nous ne voulons pas de cette taxe carbone telle qu’envisagée par l’UMP (…) inefficace sur le plan écologique et injuste socialement »7. La social-écologie réconcilie l’impératif écologique et le progrès social en faisant du second la condition du premier. y lisait-on à l’article 6. Il a fallu attendre 2010 pour que le Parti socialiste acte le changement d’ère : « Le temps du gaspillage et de l’avidité courttermiste est révolu. En France. En quelque sorte. le territoire où nous militons. En témoigne l’action engagée par les collectivités territoriales gérées par la gauche. soutien aux jardins familiaux et ouvriers. voies vertes). la question n’est plus : « Sommes-nous écologistes ? ». du climat. Dans les communes. développement des circuits locaux pour une agriculture de qualité. Nous voulons porter avec les citoyens la transition environnementale de nos sociétés tout en garantissant la justice et l’égalité. partiellement et mollement épousé cette prescience : « Les socialistes sont partisans d’une économie sociale et écologique de marché4 ». la social écologie est positive. les deux exigences fondamentales du socialisme : la quête historique d’égalité et l’impératif catégorique de préservation de la planète. appui financier à la diversification énergétique en direction des ménages comme des entreprises. C’est le sens de la contribution énergie climat élaborée par le PS qui concerne toutes les formes d’énergie et dont le produit servira à des compensations sociales. rénovation et isolation des bâtiments. une nouvelle déclaration de principes avait tardivement. des ressources naturelles. mais : « Pour quelle écologie sommes-nous ? » Quelle égalité devant la préservation de l’environnement ? Quels arbitrages budgétaires opérer. La Région finance la construction de bâtiments scolaires. encouragement à l’utilisation des modes doux de déplacement (véloroutes.5 fois plus que les ménages les plus riches6.

la pollution et la misère. Ou plutôt : si « décroissance » signifie diminution de cet indice absurde qu’est le produit intérieur brut (PIB). c’est un levier pour le développement d’une filière industrielle d’avenir. certes exigeant. d’une croissance sobre. Ou plutôt : si « décroissance » signifie diminution de cet indice absurde qu’est le produit intérieur brut (PIB). certes exigeant. cela veut dire moins de charges. Après des années de recul de l’influence de l’État au profit du marché. la mise en place d’une contribution climat-énergie fortement redistributive ou encore l’instauration d’une « prime pour l’environnement » réservée aux ménages modestes. Elle promeut l’installation de réseaux de chaleur pour le chauffage collectif – plus de 4 300 projets ont vu le jour entre 2002 et 2008. les socialistes tracent le chemin. Pour l’environnement. Entre la croissance productiviste et la décroissance. Après l’égalité. elle a remplacé ou rénové l’intégralité des trains régionaux afin de favoriser l’usage des transports collectifs. nous sommes pour la décroissance aussi évidemment que nous sommes contre la guerre. en proposant par exemple la généralisation du principe de l’écoconditionnalité à d’autres financements publics (écoconditionnalité des allégements de charges pour les entreprises. sans tabou et sans surprise. elle a mis en place un système d’aides à l’accession sociale à la propriété et à la construction de logements sociaux en fonction de critères dits d’« écoconditionnalité ». qu’il faille désormais revenir sur nos pas. alors oui. Cette ambition est partagée par tous les territoires à direction 51 socialiste. Elle appelle une nouvelle ambition industrielle dans le cadre social-écologique. sélective et durable. Nous ne sommes donc pas « décroissants ». la social-écologie pose la question du développement. la crise que nous traversons et qui n’est pas terminée relégitime en le redessinant le rôle de la puissance publique. qui augmente quand les États-Unis envahissent l’Irak ou quand le Prestige s’enfonce dans les eaux de la Galice. sélective et durable. Entre la croissance productiviste et la décroissance. Quel contenu pour cette nouvelle croissance ? La social-écologie offre de nouvelles opportunités de développement économique durable. l’écoconstruction. Le Conseil général de la Seine-Maritime propose des aides aux particuliers pour l’installation de chaudières à bois ou de chauffe-eau solaires et il a lancé un système de transport par covoiturage à l’échelle de l’ensemble du département. d’une croissance sobre. sans tabou et sans surprise. le retour mystique à un ordre naturel ancien. les socialistes tracent le chemin. alors oui. qui augmente quand les États-Unis envahissent l’Irak ou quand le Prestige s’enfonce dans les eaux de la Galice. Le récent texte de la Convention pour un nouveau modèle de développement s’appuie sur le succès de ces politiques locales audacieuses qui mêlent croissance économique et progrès social. la pollution et la misère. Au cours de la décennie écoulée. . Le montant de la subvention accordée peut varier du simple au quadruple en fonction des performances énergétiques du bâtiment. Quant à l’agglomération Rouen-Elbeuf-Austreberthe (CREA). Nous ne sommes donc pas « décroissants ». nous sommes pour la décroissance aussi évidemment que nous sommes contre la guerre. alors. TVA éco-modulable). Pour le territoire. cela veut dire moins de CO2. de créations d’entreprises et d’emplois. Mais si le terme est employé – et c’est parfois le cas dans la galaxie des courants écologistes – comme un raccourci pour habiller une certaine forme de régression sociale et culturelle. pas d’accord. innovations technologiques et préservation environnementale. Pour les habitants. À condition de garder à l’esprit qu’aucun lapin ne surgira du chapeau ! Après l’égalité.Le Dossier d’équipements sportifs et culturels à très haute performance énergétique. Nous ne pensons pas que le chemin déjà parcouru sur la route du progrès soit suffisamment long. la social-écologie pose la question du développement.

garanties. les biotechnologies et les médicaments personnalisés. En appuyant les filières industrielles d’avenir telles que l’automobile décarbonée 100 % recyclée. fluvial. C’est l’objectif du futur Pôle public d’investissement industriel que le gouvernement de la gauche mettra en place en 2012. des savoir-faire. mondial). territoire par territoire. par des mécanismes financiers adaptés (avances remboursables. investissent et aménagent sur leur territoire les équipements nécessaires au développement de l’industrie du futur. des chercheurs. aide à la transmission et à la reprise. l’innovation. à tous ses niveaux (régional. en revalorisant les carrières scientifiques. comme l’agglomération rouennaise vient de le faire dans le domaine du véhicule électrique. enfin. repris et porté par la Convention nationale sur le nouveau modèle de développement. par une plus grande sécurisation de leurs statuts et de leurs parcours.52 Comme la fleur sort de la terre. en particulier à l’international –. à travers un appel à projets de 150 millions d’euros dédiés qui sera lancé début 2011. au plan national. C’est à la puissance publique. Imaginé par le Secrétariat national chargé de la politique industrielle. qu’il s’agisse de l’automobile. la mobilité des créateurs – ingénieurs. mais actuellement mal ciblé. fonds publics d’amorçage. le développement. capital-investissement). ce « 2P2I » rassemblera l’ensemble des acteurs publics ou parapublics. etc. en stimulant les échanges avec les centres de recherche et de développement des pays leaders en Europe et dans le monde. le levier de la commande publique pour raccourcir les circuits et privilégier les productions locales et saines. national. dans le domaine agroalimentaire.4E TRIMESTRE 2010 La social-écologie en actes Cette politique économique et industrielle sociale-écologique devra se doter des outils nécessaires à sa mise en œuvre. par exemple LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . il semble plus juste de parler d’emplois industriels redéfinis que de « nouveaux métiers de l’économie verte ». En réformant le crédit d’impôt-recherche. l’écoconstruction. En multipliant les passerelles professionnelles entre les secteurs publics et privés. techniciens – et la création de petites entreprises innovantes soutenues par les grands groupes industriels implantés dans les régions. En engageant. maritime-portuaire) et en appuyant les collectivités territoriales qui. un vaste programme d’infrastructures de mobilité durable (ferroviaire. notamment le statut des doctorants. En débloquant les crédits pour la recherche publique. des entreprises et des nouvelles technologies. première région française pour la production d’énergie. À cet égard. Comment ? En incitant les entreprises. notamment les entreprises de taille intermédiaire. la transition nécessairement graduelle vers un nouveau modèle de production et de développement. à réduire leur impact sur l’environnement. En développant une véritable fiscalité socialécologique à destination des entreprises. des entrepreneurs existants. En soutenant réellement les PME et les PMI innovantes dans ces filières. les opportunités proviendront bel et bien des usines et des sites de production existants. des centres de recherche et de développement existants. partout où cela est possible et par des mesures incitatives. de la pharmacie-biologie-santé ou encore de l’énergie – trois secteurs qui constituent des avantages comparatifs de la France en général et de la Haute-Normandie. En utilisant. de favoriser et d’organiser. Une politique économique et industrielle social-écologique n’est donc pas la révolution – ne rasez pas les usines ! – mais une évolution. des compétences des salariés. à diminuer leur consommation en matières premières et à valoriser au mieux les matières encore insuffisamment exploitées – biomasse. pour appuyer plus finement la recherche privée. . déchets. cette conversion social-écologique de l’appareil productif. en modulant l’impôt sur les sociétés selon le niveau d’investissement dans la recherche. outil utile – créé par la gauche –. européen. En encourageant. chercheurs. En investissant massivement dans les énergies renouvelables comme s’apprête à le faire la Région Haute-Normandie.

Les possibilités extraordinaires qu’offre la technologie ont donné le vertige à notre progressisme. Elles inspirent plus régulièrement la méfiance que l’intérêt. en revanche. Au-delà du modèle de développement qu’elle incarne. pôles de compétitivité. la force de frappe de cet outil pourrait atteindre cent milliards d’euros. Coordination européenne et régulation internationale sont évidemment décisives pour donner au projet social-écologique sa force et sa cohérence. pour le dire autrement.Le Dossier Bien sûr. Les consommateurs doivent être informés plus systématiquement et surtout plus clairement des conditions sociales et environnementales des biens qu’ils achètent. sanitaires. ce « 2P2I » rassemblera l’ensemble des acteurs publics ou parapublics (collectivités locales et leurs outils financiers. Jusqu’ici et en schématisant. Banque Postale. culturelles. elles doivent l’être dans la démocratie. Fonds stratégique d’investissement. chambres consulaires) pour jouer collectif et agir puissamment . Oséo. Elle doit être l’affaire de tous. des entreprises et des nouvelles technologies8. reste un conservatisme. même « tendance ». repris et porté par la Convention nationale sur le nouveau modèle de développement. les clusters. dans les traités commerciaux internationaux – et mondiales – notamment à travers la création d’une agence mondiale pour l’environnement. en particulier les biens industriels. . Sa spécificité et son efficacité viendront aussi de sa déclinaison sous forme de fonds régionaux : comment imaginer une politique industrielle dans la France moderne sans les Régions ? Leur place est stratégique puisqu’elles interviennent au plus près des réalités des systèmes productifs locaux et de leurs acteurs. gardons-nous d’une morale de la technique… Une démocratie des choix technologiques et des risques est nécessaire. les grands groupes industriels. l’humanité disposait d’une technique finie dans un monde aux ressources virtuellement infinies. Il est aujourd’hui à la fois maître et esclave d’une technique quasi infinie dans un monde aux ressources pas seulement limitées. sociales. Imaginé par le Secrétariat national chargé de la politique industrielle. cette politique économique et industrielle sociale-écologique devra se doter des outils nécessaires à sa mise en œuvre. Dans les PME/PMI. Cette éthique s’applique aussi à l’entreprise et aux marchés. mais menacées. Pas de vrai choix sans transparence. Ou. environnementales. Jusqu’ici et en schématisant. en vitesse de croisière. la social-écologie propose aussi un projet citoyen. les pôles de compétitivité. les salariés et leurs représentants doivent être mieux associés aux décisions stratégiques. L’action locale et nationale devrait être complétée par des mesures à l’échelle européenne – passer du libre-échange au « juste échange » en intégrant les 53 normes non marchandes. mais menacées. les décisions en matière énergétique et bioéthique doivent être au cœur du débat citoyen. elle est un Au-delà du modèle de développement qu’elle incarne. les grappes d’entreprises. Les possibilités extraordinaires qu’offre la technologie ont donné le vertige à notre progressisme. et de la chaîne de valeur qui permet leur production. C’est l’objectif du futur Pôle public d’investissement industriel que le gouvernement de la gauche mettra en place en 2012. La science et la technique ne sont pas solubles dans la morale . La social-écologie n’est pas un slogan. Il est aujourd’hui à la fois maître et esclave d’une technique quasi infinie dans un monde aux ressources pas seulement limitées. Elle doit être l’affaire de tous. la suspicion que l’enthousiasme. les socialistes doivent se garder de faire aveuglément confiance à la science. En particulier. Une démocratie des choix technologiques et des risques est nécessaire. la social-écologie propose aussi un projet citoyen. l’humanité disposait d’une technique finie dans un monde aux ressources virtuellement infinies. le rejet que l’adhésion. Tout en refusant ce populisme anti-science qui. Caisse des Dépôts et Consignations.

« Pour une social-écologie ». Surtout. économique. citoyen. 4. et non considérée comme un « solde ». Paris. p. social et écologique.parti-socialiste. Source : enquête Insee « Budget des ménages 2006 ». Martine Aubry. elle est notre nouvelle identité de socialistes républicains français. 7.4E TRIMESTRE 2010 .parti-socialiste. elle permet de redonner un enthousiasme à l’engagement public. Elle permet de résoudre efficacement les problèmes de notre temps – et des temps futurs – sans sombrer dans un abécédaire plat et froid de mesures ou de dispositifs. qu’il soit politique. la précarité énergétique ». http://www.pdf 2. social. Elle doit être traitée comme telle. 1989. Bref. Document présenté le février 2010 lors d’un déplacement de Martine Aubry en Champagne-Ardennes. 30 août 2009. « Alors qu’auparavant les deux facteurs de production reconnus étaient le capital et le travail. depuis vingt ans au moins. 10 novembre 2009. discours de La Rochelle. Le Monde. d’accrocher de nouveau le char de la gauche à une étoile. À l’heure où la social-démocratie traditionnelle et ses instruments nés des compromis de l’après-1945 sont à bout de souffle. 5. 17 juin 2003. seul l’étendard social-écologique peut redonner à la gauche européenne la vigueur qui lui fait défaut face à une droite qui. 8. 107) 3. Seuil.54 projet. scientifique. 6. impose ses canons idéologiques. 1. Rapport définitif de la Convention nationale pour un nouveau modèle de développement économique. la nature devient également centrale. Voir aussi « Quand se chauffer devient un luxe.fr/static/3831/convention-nationale-nouveau-modele-de-developpement-le-kit-14380. Le Monde. donc La social-écologie en actes prend l’avantage politique. 11 novembre 2009. Le concept de développement doit faire place à celui d’écodéveloppement » (C’est en allant vers la mer. Plus qu’un projet. http://www. tribune parue dans Libération.fr/articles/le-ps-fait-54-propositions-pour-l-industrie LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Texte adopté lors de la Convention nationale du 14 juin 2008.

aux nuisances sonores et à une congestion. Pourtant. si bien que la mobilité est considérée comme un signe de liberté. source de bien des pertes économiques. Si cet effet de serre a déjà des conséquences néfastes sur notre climat actuel. le secteur des transports est aujourd’hui en première ligne pour les atteintes à l’environnement et à la qualité de vie. Dans les pays développés. sans volonté politique forte. Les transports sont essentiels à notre vie quotidienne autant qu’à l’économie mondiale : ils permettent l’emploi. Se déplacer. Les villes de tous les pays sont soumises à la fois à la pollution atmosphérique. par le comportement. le phénomène. c’est s’enrichir au contact d’autres choses et d’autres personnes. soumis aux mêmes dysfonctionnements que les transports routiers. sociaux et marchands à l’échelle planétaire et l’irrigation des territoires. des navires marchands. mais dont chacun mesure bien qu’elles entraînent des coûts collectifs et sociaux insupportables. les échanges culturels. les transports sont devenus les principaux responsables de la pollution atmosphérique et de l’effet de serre. contraires à la sécurité routière. Pour . La mer et nos plages sont régulièrement souillées. mais il n’est pas pris en compte dans le calcul économique.Bernard Soulage est vice-président délégué à l’Europe et aux relations internationales de la Région Rhône-Alpes Concilier mobilité et développement durable a question des transports et des déplacements est de plus en plus au cœur des préoccupations de nos concitoyens. La logique strictement libérale a trop souvent conduit à privilégier les solutions apparemment les moins coûteuses. Ainsi. La sécurité sur nos routes est compromise par toujours plus de véhicules et par les contraintes. là aussi souvent imposé. imposées aux chauffeurs routiers par une concurrence aveugle qui nie les hommes. plus ou moins fortement. ne peut que s’aggraver pour les L générations futures. la comparaison entre le transport ferroviaire et le transport routier marque un bilan écologique et énergétique global nettement en faveur du ferroviaire.

La notion de « développement durable » doit plus que jamais être au cœur de nos choix en matière de transports.Quelle part pour chaque mode de transport ? . Nous ne pouvons en aucune façon laisser penser que parce que nous aurions fait trop de bêtises au XXe siècle. voire de plusieurs centaines de kilomètres. comme c’est le cas au Japon où. sur cette question. pour revenir ensuite chez le consommateur. La mobilité est donc un élément central de la liberté humaine. Pour bien situer les enjeux concrets et y faire face. Même si on a trop souvent cité. les exemples de pommes de terre cultivées dans un pays puis franchissant les frontières pour devenir frites. soit pour lui ou pour ses relations. il y a à travers le perfectionnement passif des marchandises ou les transferts de produits frais à longue distance. de très nombreux usagers utilisent des trains à grande vitesse pour se rendre au travail. Concilier mobilité et développement durable Oui à la mobilité… durable La première grande question à laquelle nous devons répondre concerne la conception que nous avons de la mobilité des hommes et des marchandises. Son accroissement a notamment permis l’un des phénomènes les plus importants des derniers siècles qu’est la décohabitation autorisant chacun à pouvoir vivre sa vie personnelle en dehors du strict cadre familial très souvent contraignant. clairs. Ceci d’autant plus que les trois quarts de la population de la planète ont encore aujourd’hui un accès extrêmement limité à la mobilité.Quelle ville et quelle organisation des territoires en découlent ? . nous devons alors répondre à quatre questions : . il s’agit d’organiser le secteur des transports pour tenir compte simultanément de l’intérêt économique de chacun. Nous devons construire une mobilité durable. Les pays développés ont donc en matière de transports et plus généralement d’environnement une double responsabilité à laquelle ils s’efforcent encore trop souvent d’échapper. les trois autres quarts de la population de la planète devraient limiter leur légitime demande de mobilité. Par ailleurs. multimodale. des excès qui méritent d’être limités. Mais restons sur le point de vue principal. soit pour satisfaire ses besoins. nous avons sur ces questions un impératif de solidarité internationale. Les exemples médiatisés sont encore plus fréquents en matière de marchandises.4E TRIMESTRE 2010 . Il faut ici rappeler le propos d’Amartya préserver le droit et l’intérêt de chacun à la mobilité en faisant face à la situation actuelle. des excès existent. de la protection de l’environnement et de l’intérêt général.Quelles ressources mobiliser dans un contexte d’argent public rare ? LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . ce sont les excès liés à une très grande distance « inutile ». Les pays développés ont donc en matière de transports et plus généralement d’environnement une double responsabilité à laquelle ils s’efforcent encore trop souvent d’échapper. Bien évidemment. Celle-ci ne suppose pas une réduction générale de la mobilité individuelle. chaque jour. Même si les temps de parcours restent souvent identiques. La bonne approche de la politique des transports ne peut être qu’une approche globale. Soyons. Nous ne pouvons en aucune façon laisser penser que parce que nous aurions fait trop de bêtises au XXe siècle. Le plus frappant est la distance domicile-travail qui s’est beaucoup accrue au cours des dernières décennies. les trois autres quarts de la population de la planète devraient limiter leur légitime demande de mobilité.56 Nous avons sur ces questions un impératif de solidarité internationale.Quelle conception avons-nous de la mobilité des hommes et des marchandises ? . on les connaît. sans véritable quantification. La mobilité des hommes et des marchandises a permis un développement considérable de l’espace que chaque individu peut parcourir. on peut atteindre des distances quotidiennes de plusieurs dizaines.

les agglomérations moyennes en Europe occidentale entre 200 000 et 500 000 habitants couvrent ce segment et sont celles où la maîtrise de la mobilité est relativement la plus simple. De ce point de vue. Ce n’est pas nécessairement une ville faite de tours. voire développer les technologies modernes qui permettent d’éviter la mobilité physique pour passer à une mobilité immatérielle atteignant les mêmes objectifs que la mobilité physique et rendant les mêmes services. Ceci suppose de faire le choix de modes de transport collectifs pour les voyageurs et de modes de transports lourds (ferroviaires. nous devons privilégier les transports ferroviaires pour Concevons des réseaux de villes qui ne soient ni trop denses ni trop distantes de façon à ce qu’elles conservent une certaine capacité à l’autonomie. Le deuxième élément porte sur la conception de Un report modal volontariste La troisième grande question porte sur la part de chaque mode de transport. on le voit. Rappelons-nous ces propos simples. reste la question de l’organisation de la ville et des territoires qui en découlent. maritimes ou fluviaux) pour les marchandises. Dans le même sens.Le Dossier Sen qui dit en substance : « Vous pouvez faire tous les beaux services publics du monde si la personne que vous visez comme consommateur de services publics n’a pas la capacité de s’y rendre ou d’y être accueillie et bien vous n’aurez aucune efficacité de ces services publics ». Une ville compacte est aussi et surtout une ville où l’on réduit autant que possible les trajets domicile-travail. 57 l’articulation des territoires. notamment des réseaux de villes qui ne soient ni trop denses ni trop distantes de façon à ce qu’elles conservent une certaine capacité à l’autonomie. les agglomérations moyennes en Europe occidentale entre 200 000 et 500 000 habitants couvrent ce segment et sont celles où la maîtrise de la mobilité est relativement la plus simple. ce que l’on appelle le « partage modal ». Les contraintes liées à l’environnement sont clairement une motivation suffisante pour effectuer ce report modal. éliminons toutes les conceptions fonctionnalistes de la ville qui coupent les fonctions en plusieurs petits bouts et qui multiplient les distances et donc l’exigence de mobilité. De ce point de vue. Nous devons également prendre en compte les contraintes liées à la congestion. Trois éléments doivent être mis en avant. Des territoires plus compacts À partir de cette conception de la mobilité. le XIXe siècle a été le siècle du chemin de fer. on le voit. parce qu’ils déterminent notre volonté de construire une mobilité durable pour tous à l’échelle de la planète. Le troisième élément de l’organisation des territoires réside dans une certaine harmonisation des fonctions et de la capacité à répartir les activités économiques de façon à réduire les déplacements entre les lieux de travail. . Une ville compacte est une ville où l’objectif des concepteurs est de permettre à chacun de satisfaire ses besoins essentiels en réduisant les déplacements ou en les assurant dans des conditions écologiquement supportables. mais tout autant de congestion) et donc nous sommes obligés de concevoir une mobilité qui s’appuie sur des modes de transports qui ne créent ni les grandes pollutions que nous connaissons ni les inconvénients majeurs de la congestion. De ce point de vue notre orientation est assez simple. Le premier est la nécessité d’une ville compacte. Là aussi. concevons des réseaux. le XXIe siècle ne peut pas supporter d’être un prolongement du XXe siècle. le XXe siècle a été le siècle de la route et de l’automobile. Ceci passe principalement par une réflexion sur le lien habitatemploi. Pensons à ce que serait la ville s’il n’y avait que des véhicules électriques (il y aurait moins de pollution atmosphérique. De ce point de vue. mais cet objectif suppose des formes urbaines relativement denses bien qu’harmonieuses.

la régulation et la tarification ne pénalisent pas tel ou tel pays. Le renouveau du tramway est extrêmement révélateur. soit de la nécessité au nom des externalités positives. fluvial ou aérien.58 Le XIXe siècle a été le siècle du chemin de fer. même là où son usage est peu justifié par le nombre d’usagers. le tramway est mis à toutes les sauces.4E TRIMESTRE 2010 Des financements autonomes et adaptés Enfin reste. C’est . Les élus locaux ont parfois du mal à accepter cette « loi d’airain » de l’économie des transports. Qu’il s’agisse des États. Le système de transports ne peut pas être entièrement financé par de l’argent public. le XXe siècle a été le siècle de la route et de l’automobile. Bien évidemment. une meilleure utilisation du taxi. de l’Europe. c’est-à-dire qui intègre l’ensemble des coûts liés au transport et pas seulement son coût marginal. Or le transport public est une activité à rendements fortement décroissants et on peut très facilement voir la fréquentation d’un mode être divisée par trois ou quatre dès lors que l’on accroît le réseau et que l’on atteint. ma conviction est faite depuis longtemps. de l’autopartage et tous les véhicules hybrides et véhicules nouveaux qui peuvent permettre. et c’est tout l’enjeu d’une législation européenne qui permette d’avoir un espace suffisamment vaste sur lequel la réglementation. chacun mesure qu’il y a des limites extrêmement fortes à la fois en coût de fonctionnement et en investissement au développement des systèmes de transports. la France doit faire preuve d’un beaucoup plus grand pragmatisme. ferroviaire. le recours aux règles du marché semble à bien des égards le meilleur. tel ou tel pavillon national. de procurer un avantage global à toute l’économie. ce marché doit être régulé à la bonne échelle. De ce point de vue. Concilier mobilité et développement durable moins denses voire d’habitat pavillonnaire. des pistes se dégagent. Tout d’abord la piste ouverte par les directives européennes et notamment par la mise en place d’une eurovignette qui soit une véritable eurovignette. Ceci veut dire clairement que nous devons recourir assez largement à un financement propre à la sphère du transport. notamment lors de l’extension des réseaux. Ils en auront de moins en moins la possibilité. des zones LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . bien sûr. À partir de ces principes. En tout cas. par exemple. par exemple à l’échelle européenne un grand réseau des TGV doit pouvoir se substituer au réseau aérien de moyen-courrier. qu’il s’agisse de transport routier. Les contraintes liées à l’environnement sont clairement une motivation suffisante pour effectuer ce report modal. Le report modal suppose aussi de développer dans la ville tous les modes de transports collectifs et d’avoir une véritable chasse à la voiture individuelle lorsqu’il est possible de la réduire. Dans une période où l’argent public est de plus en plus rare. la question du financement. Mais ces réflexions ne doivent pas s’arrêter au report modal classique tel qu’il a été pratiqué au cours des deux dernières décennies. le XXIe siècle ne peut pas supporter d’être un prolongement du XXe siècle. Sur ces questions. des collectivités locales. Devenu une espèce de « Graal » du transport urbain. Sur ces points. les transports de petites et moyennes distances . notamment à partir d’une pile à combustible de se déplacer sans utiliser les énergies fossiles. Nous devons faire « flèche de tout bois » et privilégier partout ce que l’on appelle maintenant les modes de déplacement doux qui vont de la marche à pied au tramway en passant par les cycles et notamment les cycles électriques (en traitant la question des déchets des batteries). il ne peut l’être que pour des raisons qui relèvent soit d’une volonté de permettre l’accès des plus défavorisés aux transports. Sachons dire qu’il y a souvent dans ces cas un fort gaspillage d’argent public et que l’on doit recourir à des moyens moins lourds et en apparence moins nobles. Nous avons trop tendance à systématiser la « mode » de tel ou tel type de transport. du covoiturage.

associer très en amont la réflexion sur les transports et la réflexion sur l’aménagement et l’urbanisme de façon à acquérir une maîtrise foncière qui justifie l’appropriation collective de la plus-value foncière créée par les modes de déplacement. tel ou tel pavillon national. Il faut aussi concevoir une réglementation des plusvalues foncières engendrées par la réalisation des systèmes de transports. Ceci passe en partie par l’élargissement du versement transport actuellement réservé aux seuls transports urbains. seule l’Europe apparaît comme étant le cadre suffisant. pour ma part. Concrètement en France cette orientation supposerait que toute personne souhaitant se rendre dans un périmètre urbain pré-établi devrait acquérir une carte intermodale type Navigo quel que soit le moyen de transport utilisé donnant autant accès aux transports collectifs qu’à l’usage de la voirie. mais aussi une source d’équité sociale puisqu’elle permet en réalité de garantir l’accessibilité des centres-villes par les moyens de transport collectif à toutes les personnes. et c’est tout l’enjeu d’une législation européenne qui permette d’avoir un espace suffisamment vaste sur lequel la réglementation. je préfère placer sous le vocabulaire de tarification intermodale des transports. ce marché doit être régulé à la bonne échelle. Bien évidemment. Elle doit être traitée de façon sérieuse et non idéologique. montre que la tarification intermodale qui. il apparaît clairement que nous sommes aujourd’hui devant de grandes difficultés en matière de développement des transports si l’on veut respecter à la fois nos engagements internationaux en matière de lutte contre les gaz à effet de serre et permettre une mobilité durable de l’en- l’enjeu de l’adoption de ce que l’on appelle la directive « eurovignette 3 » qui permettrait d’avoir une tarification équilibrée entre les différents modes de transports. Enfin. est non seulement une source de décongestion très forte. Aujourd’hui. par exemple. 59 carte pour combattre l’effet d’éviction sociale trop souvent mis en avant par paresse intellectuelle contre le « péage urbain ». Cette proposition est déjà largement en œuvre dans des pays qui sont loin d’être des pays du « socialisme avancé » tel que la Suisse. Reste qu’il faudra encore à cela ajouter des moyens de financement complémentaires et qu’il faut trouver de nouvelles sources de financement notamment dans les collectivités territoriales. d’un côté oblige tout utilisateur de la voirie à payer une certaine redevance et de l’autre côté favorise un très fort développement des transports collectifs. ferroviaire. il faut obtenir qu’un équilibre se fasse sur la tarification des frets routier et ferroviaire car il est tout à fait anormal d’imaginer que c’est l’impôt qui finance le transport de marchandises alors même que le système économique et les règles du marché devraient permettre un équilibre sur ce domaine. suppose que toutes les entreprises contribuent au développement des transports collectifs et permettent notamment aux régions et aux départements de bénéficier d’une ressource complémentaire à celles de l’impôt. Il est évident que le développement des TER en France. Un troisième élément porte sur l’usage de la route par les véhicules individuels. une tarification sociale de cette . là comme dans d’autres domaines. C’est toute la question de ce que l’on appelle notamment le péage urbain et que. Rien n’empêcherait. En conclusion. Elle a été débattue autour du projet du Grand Paris. fluvial ou aérien. la régulation et la tarification ne pénalisent pas tel ou tel pays. malheureusement dans des conditions très mauvaises puisqu’on surestimait les recettes et que l’État ne s’était pas donné les moyens de posséder préalablement les terrains autour de ces prochaines réalisations. De ce point de vue. Il faut donc.Le Dossier Le recours aux règles du marché semble à bien des égards le meilleur. Une deuxième piste relève de la taxation des émissions de gaz à effet de serre. qu’il s’agisse de transport routier. bien sûr. là aussi. l’ensemble des exemples qui se sont développés à l’échelle européenne ou mondiale.

mais qui en même temps nous permette de ne pas avoir au XXIe siècle les errements du XXe siècle. mais elle n’est pas qu’une question de transports.4E TRIMESTRE 2010 . LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Cette question mérite d’être traitée au fond.60 semble des populations notamment des pays émergents. elle est d’abord et avant tout une question d’aménagement des territoires et d’urbanisme. et enfin une question financière car les flux générés sont de plus en plus Concilier mobilité et développement durable importants. notamment pour les plus défavorisés. Espérons que nous saurons traiter cela dans une perspective large et que se développera une conception de la mobilité qui soit une mobilité durable non limitative. ensuite une question énergétique.

avec le réchauffement climatique. Une condition nécessaire pour que notre modèle de croissance devienne durable est donc que le prix des biens échangés sur le marché prenne en compte le coût pour l’humanité de la dégradation de l’environnement de façon à orienter les décisions des entreprises et des consommateurs dans le sens souhaité. cet effet était circonscrit dans l’espace.Pierre-Alain Muet est député du Rhône et président du Conseil économique du PS Bâtir une fiscalité écologique efficace D epuis la révolution industrielle. Si l’activité économique a aussi longtemps ignoré le développement durable. un impact massif de l’activité humaine sur la biosphère. alors que les écosystèmes naturels fonctionnent complètement différemment. le développement économique s’est réalisé comme si nous étions dans un univers illimité. c’est que l’environnement a longtemps été considéré comme un bien gratuit. mais jusqu’à une certaine période. de sorte que l’on a un cycle fermé qui respecte naturellement le développement durable. Une condition nécessaire pour que notre modèle de croissance devienne durable est donc que le prix des biens échangés sur le marché prenne en compte le coût pour l’humanité de la dégradation de l’environnement de façon à orienter les décisions des entreprises et des consommateurs dans le sens souhaité. L’activité humaine a certes toujours entraîné une destruction de ressources non renouvelables et un développement de la pollution. Il y a donc urgence à changer un modèle de croissance qui conduit à une telle impasse. Pour la première fois apparaît dans l’histoire de l’humanité. La façon la plus simple de donner un prix Si l’activité économique a aussi longtemps ignoré le développement durable. on produit des déchets de l’autre. On épuise des ressources naturelles d’un côté. . Les déchets produits par une partie de l’écosystème sont les inputs d’une autre partie. c’est que l’environnement a longtemps été considéré comme un bien gratuit.

alors que c’est au contraire la fonction essentielle de la taxe écologique puisqu’elle n’agit que si elle modifie les prix. Si. notamment parce que le bien n’a pas de substitut immédiat. comme cela a été le cas avec les CFC (chlorofluorocarbure). Elle incite à réduire le comportement. et encore moins de détériorer le pouvoir d’achat des ménages ou la compétitivité des entreprises. car les écotaxes n’ont aucun rapport avec la fiscalité traditionnelle. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . l’écotaxe produit au contraire un deuxième dividende (une recette). Elle peut même faire disparaître sa propre base fiscale. L’exemple type est la taxe irlandaise sur les sacs plastiques. on taxe la pollution des entreprises en restituant le montant global de la taxe proportionnellement à l’emploi. par exemple. Il s’agit naturellement d’un bien facilement substituable. Le second dividende peut être utilisé pour diminuer d’autres impôts pesant sur le pouvoir d’achat ou l’emploi par exemple. L’impôt traditionnel vise en général à éviter de modifier le système de prix. La réglementation a l’avantage de fixer directement l’objectif à atteindre. mais la France se caractérise par une très faible part des taxes envi- . Ce n’est pas de « punir » les pollueurs. C’est notamment le cas des émissions de CO2. Elle peut être efficace pour éliminer une pollution bien spécifiée. on aura réalisé un double dividende. Le rôle traditionnel de l’impôt est de fournir une assiette durable pour générer des recettes pérennes en modifiant le moins possible l’équilibre économique. Le premier dividende est l’impact sur les comportements à l’égard de l’environnement – une taxe écologique totalement efficace serait d’ailleurs une taxe qui ferait disparaître son assiette et donc la recette qui lui est associée. L’objectif d’une taxe écologique est de modifier un prix. Une fiscalité écologique trop limitée en France La France est très en retard dans la mise en œuvre des écotaxes. notamment par rapport aux pays nordiques qui furent des précurseurs et ont été rejoints ces dernières années par le Royaume-Uni qui a introduit une fiscalité écologique significative. entrée en vigueur en 2002. Si l’offre et la demande sont peu sensibles au prix. Mais les quotas d’émission échangeables sur un marché – qui sont intermédiaires entre la réglementation et la taxe – sont également une autre façon de donner un prix à l’usage de l’environnement. car on aura moins de pollution et plus d’emploi sans compromettre la compétitivité. ou majorer des crédits affectés au développement durable. Dans l’écotaxe. Dans tous les pays. les taxes sur l’énergie représentent une part importante des écotaxes. Un an après sa mise en place. mais de changer le prix concerné sans effet négatif sur la compétitivité ou le pouvoir d’achat.4E TRIMESTRE 2010 Lorsque l’offre ou la demande sont très sensibles au prix. la taxe écologique est l’instrument le plus efficace. avec un deuxième dividende modeste. La recette n’est pas sa fonction première. Bâtir une fiscalité écologique efficace Protéger l’environnement en lui donnant un prix Le terme « taxe » est en partie impropre. Cette restitution doit naturellement être totalement indépendante de la pollution taxée : il ne s’agit pas de « rembourser » la taxe. Elle se rapproche alors d’une redevance.62 à l’environnement est la taxation écologique1. le système fiscal n’est que le support de la politique incitative. la réduction de la production est forte et l’écotaxe agit surtout en décourageant la production polluante. mais ne le fait pas disparaître. Elle est également pertinente quand elle s’applique à de nouveaux produits dont les caractéristiques peuvent être aisément spécifiées. la consommation de sacs de caisse avait baissé de 90 %. même si elle constitue un « deuxième dividende ». C’est pourquoi elle a vocation à être compensée. Mais quand la pollution est plus diffuse et les possibilités de réduction mal connues. L’écotaxe vise en effet à redonner un prix à des ressources rares auxquelles le marché n’attribue aucun prix.

qui constituait l’embryon d’une véritable taxe carbone.Le Dossier La France est très en retard dans la mise en œuvre des écotaxes. la taxe est plus efficace que les quotas négociables. Dans tous les pays.5 % du PIB. La seule façon d’orienter durablement l’ensemble des acteurs vers la réduction continue de la consommation de combustibles fossiles est d’inverser le cours de l’histoire industrielle en augmentant de façon résolue et progressive le prix du carbone2. La conclusion qui ressort des analyses comparatives montre que le poids des taxes environnementales pourrait être accru d’un à deux points de PIB en France. les taxes sur l’énergie représentent une part importante des écotaxes. le changement dans nos modes de transports et dans notre conception de l’urbanisation. au Danemark. Mais à prix de l’énergie inchangé.5 %. la taxation écologique reste dérisoire en France au regard des coûts environnementaux. C’est ainsi que le coût marginal des dommages à l’environnement des oxydes d’azote est évalué à 10 000 euros par tonne et les coûts de dépollution compris entre 200 à 9 000 euros par tonne. ni même la conscience citoyenne ne suffiront à changer le cours des choses. mais la France se caractérise par une très faible part des taxes environnementales autres que celles sur l’énergie. notamment par rapport aux pays nordiques qui furent des précurseurs et ont été rejoints ces dernières années par le Royaume-Uni qui a introduit une fiscalité écologique significative. une véritable fiscalité écologique avec des taxes qui reflètent Donner un prix au CO2 pour lutter contre le réchauffement climatique On sait que. 63 réellement le coût marginal des dommages et de la dépollution. au contraire. La France se caractérise surtout par une taxation écologique inefficace. pour répondre au défi du réchauffement climatique qui nous impose de diviser par deux nos émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale et par quatre dans notre pays. alors qu’en Suède elle s’approche beaucoup plus des coûts environnementaux (4 400 euros par tonne). De même pour le dioxyde de soufre. ni la volonté politique.5 % et 0. 2 % et 1. Son extension en 2000 aux consommations intermédiaires d’énergie. sans remettre en cause la compétitivité de l’économie française. elles représentent respectivement 2. Quel prix donner au carbone ? L’approche la plus adaptée à la lutte contre le réchauffement climatique consiste à évaluer le coût qu’il faut consentir pour réduire les émissions à un niveau donné et stabiliser la concentration de gaz à effet de serre dans . mis en place progressivement. depuis le début des années 1990. Or. ni la technologie. taxe sur la pollution diffuse de l’eau). La taxe générale sur les activités polluantes (TGAP) créée en 1999 par le gouvernement de Lionel Jospin par regroupement de différentes taxes préexistantes était relativement modeste. a été censurée par le Conseil constitutionnel. bonus-malus sur les véhicules en fonction des émissions de CO2. les énergies renouvelables. la TGAP n’est que de 38 euros par tonne en France contre 3 300 euros en Suède. Malgré l’introduction plus récemment de nouvelles taxes écologiques (taxe kilométrique sur les poids lourds.5 % du PIB en France et les autres taxes 0.7 % du PIB . car les montants des taxes ne reflètent nullement le coût de la dégradation de l’environnement. la TGAP est seulement de 45 euros par tonne. Au Royaume-Uni. il faudra tout combiner : la sobriété énergétique. Une conclusion évidente en résulte : la taxation écologique reste trop modeste dans notre pays pour être efficace. voire en baisse comme c’est le cas depuis des siècles. Les taxes sur l’énergie représentent 1. Et pour une émission de CO2 qui concerne tous les acteurs. alors que les coûts de dépollution s’élèvent entre 1 200 et 8 000 euros. ronnementales autres que celles sur l’énergie. La Suède a.

plus la valeur de la tonne de carbone associée à cet effort doit être élevée. la théorie économique. la plupart des modèles utilisés pour cette évaluation convergent vers une valeur moyenne de la tonne de carbone proche de cent euros en 2030. a consisté. Dans le programme national de lutte contre le changement climatique validé en janvier 2000 par le gouvernement de Lionel Jospin. Plus l’objectif de réduction des émissions est fort. bien établie depuis les travaux de Hotelling dans les années 1930. Comment doit évoluer le prix au cours du temps ? Pour une ressource non renouvelable. la commission sur la valeur tutélaire du carbone présidée par Alain Quinet a proposé de commencer à un niveau de 32 euros et d’augmenter ce prix de 5 % par an (en plus de l’inflation) pour atteindre 100 euros en 2030. On voit à quel point la politique du pétrole à bas prix. à négliger les générations futures. Elle avait été proposée dès 1990. qui a marqué toute notre croissance depuis un siècle. sous le gouvernement de Michel Rocard. Pour des raisons d’acceptabilité et de continuité avec les travaux de la commission Boiteux. la plupart des modèles utilisés pour cette évaluation convergent vers une valeur moyenne de la tonne de carbone proche de cent euros en 2030. Pour atteindre 100 euros en 2030 avec un taux d’actualisation de 4 %. Une contribution « climat-énergie » avortée en 2001 La taxation du carbone est une longue succession d’occasions ratées en France. le prix d’une ressource non renouvelable doit croître au cours du temps au rythme du taux d’actualisation (taux d’intérêt applicable aux investissements publics). indépendamment de ses conséquences sur le réchauffement climatique. Bâtir une fiscalité écologique efficace sera. Cela revient à dire que. figurait une « TGAP énergie » qui devait contribuer à l’objectif de réduction des gaz à effet de serre sur lequel la France s’était engagée à Kyoto.64 L’approche la plus adaptée à la lutte contre le réchauffement climatique consiste à évaluer le coût qu’il faut consentir pour réduire les émissions à un niveau donné et stabiliser la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. plus la valeur de la tonne de carbone associée à cet effort doit être élevée. indique que prélever une ressource naturelle aujourd’hui doit avoir la même utilité pour la société que la prélever demain. Le rapport du groupe interministériel sur l’effet de serre recommandait l’introduction d’une taxe carbone comprise entre 40 et 83 euros la tonne pour atteindre un objectif de réduction des émissions de 20 % en 2005 ! Elle aurait pu voir le jour au 1er janvier 2001. contrairement à une ressource renouvelable. D’âpres discussions interministérielles et un con- l’atmosphère. Attribuer un prix croissant régulièrement au pétrole est la seule façon d’éviter le pillage d’une ressource dont le prix explosera quand elle s’épuiLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . sous le gouvernement de Michel Rocard.4E TRIMESTRE 2010 La taxation du carbone est une longue succession d’occasions ratées en France. Le rapport du groupe interministériel sur l’effet de serre recommandait l’introduction d’une taxe carbone comprise entre 40 et 83 euros la tonne pour atteindre un objectif de réduction des émissions de 20 % en 2005 ! . C’est le consensus également dégagé par la conférence des experts présidée par Michel Rocard en juillet 2009. En retenant le scénario de limitation du réchauffement à 2 °C et d’une division par quatre des émissions de notre pays. Elle avait été proposée dès 1990. il faudrait commencer avec un prix de départ de 45 euros en 2010. Plus l’objectif de réduction des émissions est fort. En retenant le scénario de limitation du réchauffement à 2°C et d’une division par quatre des émissions de notre pays.

la taxe carbone discutée dans le budget pour 2010 était arrivée dans la précipitation. c’est 93 % des émissions industrielles de CO2 qui échappaient en effet à la taxe. et pour l’exonération des grandes entreprises polluantes soumises à ce marché des émissions. C’est à la fois un gage d’efficacité économique et la meilleure façon de donner de la prévisibilité aux entreprises et aux citoyens. les entreprises bénéficient d’allégements de la taxe professionnelle (6 milliards d’euros). dans une conjoncture où un « mini choc pétrolier » et les barrages routiers avaient conduit à inventer la TIPP flottante pour limiter la hausse du prix des carburants. Votée dans le collectif budgétaire de décembre 2000. C’est le choix que fit Nicolas Sarkozy. proche alors de 17 euros.3 conduiraient à un prix du carbone identique pour tous les acteurs économiques. et compensée par un versement forfaitaire indépendant du revenu des ménages. En excluant les gros pollueurs. et d’appliquer ensuite une taxe différentielle pour les entreprises soumises aux quotas (égale à la différence entre 32 euros et le prix constaté sur le marché des quotas). En septembre 2009. proche alors de 17 euros. qui bénéficient de la gratuité pour la part jugée « acceptable » de leurs émissions. Le Medef plaidait pour sa part pour un alignement sur le prix du marché des quotas. La commission Rocard avait fixé à 32 euros le point de départ de la taxe. de le retenir comme tarif de la taxe. Elle fut censurée par le Conseil constitutionnel au motif – justifié – d’une inégalité devant l’impôt. il est évidemment préférable de déterminer le prix « efficace » de la tonne. Des quotas payants et une taxe différentielle. 65 La commission Rocard avait fixé à 32 euros le point de départ de la taxe. deux mois avant le sommet de Copenhague. Des quotas gratuits conduisent à traiter de façon inégale les entreprises soumises aux quotas. et pour l’exonération des grandes entreprises polluantes soumises à ce marché des émissions. mais fut censurée par le Conseil constitutionnel en raison des inégalités devant l’impôt résultant notamment des limitations introduites pour les grandes sociétés émettrices de CO2. bien supé- . privilégiant l’affichage et la satisfaction des lobbies industriels plutôt que l’efficacité écologique.Le Dossier texte conjoncturel peu favorable avaient conduit à un projet gouvernemental limité à la taxation des consommations intermédiaires d’énergie des entreprises industrielles et tertiaires. il n’y avait aucune raison d’exempter totalement les entreprises de la taxe comme l’a fort justement souligné le Conseil constitutionnel. comme celle que nous proposions avec Aurélie Filipetti. comme ils l’ont été jusqu’ici. Pour assurer la compatibilité de la taxe et des quotas. et les entreprises ou les ménages soumis à la taxe qui paient dès la première tonne de CO2. tant que les quotas étaient gratuits. la TGAP énergie devait entrer en application au 1er janvier 2001. Les particuliers et le secteur des transports étaient exonérés. Nicolas Sarkozy s’était empressé d’annoncer une taxe carbone d’un montant de 17 euros la tonne. puis abandonnée. La conséquence était prévisible : un rejet massif par l’opinion d’une taxe mal comprise qui n’était à la hauteur ni des enjeux écologiques ni des enjeux sociaux. Ainsi. par une annonce du président de la République. Ce système suppose cependant que les quotas ne soient plus distribués gratuitement aux entreprises en activité. excluant l’électricité. Le Medef plaidait pour sa part pour un alignement sur le prix du marché des quotas. La taxe carbone de 2009 : comment faire échouer une idée juste ! Avant d’être invalidée par le Conseil constitutionnel au motif d’inégalité devant l’impôt. privilégiant l’affichage et la satisfaction des lobbies industriels plutôt que l’efficacité écologique. prenant une nouvelle fois de court le Parlement et son gouvernement. En outre. C’est le choix que fit Nicolas Sarkozy. soit 32 euros.

Cette injustice rendait en outre la taxe inefficace. censurée puis abandonnée À peine adoptée par le Parlement. d’oublier les moyennes et d’examiner les situations particulières. l’exclusion de l’électricité est contradictoire avec la vision globale qui est la marque du développement durable. Au lieu d’une subvention directe à l’emploi en contrepartie d’une taxe écologique . pour des motifs écologiques (réduction des déchets produits) et sociaux (diminution de la facture énergétique). C’est d’autant plus vrai que les ménages modestes sont souvent contraints d’habiter loin du centre-ville. Quand on a un revenu élevé. pour des motifs écologiques (réduction des déchets produits) et sociaux (diminution de la facture énergétique). on subit de plein fouet la hausse sans pouvoir modifier ses consommations. Il resterait donc à sa charge plus de 100 euros. car soumises aux quotas. Le gouvernement faisait valoir que la taxe était compensée en moyenne.66 rieurs au coût qu’aurait représenté la taxe carbone (2. Enfin.4E TRIMESTRE 2010 … démantelée. cette consommation représente une part beaucoup plus faible de ses revenus que pour un ménage modeste. loin des transports en commun. la première action du gouvernement fut de la démanteler. donc d’utiliser leur véhicule. Pour des personnes disposant de revenus élevés. Le poids de la taxe sera donc. On ne pouvait trouver négation plus forte de la logique écologique. Pour répondre à la demande des entreprises de transports routiers engagés dans une négociation salariale. le ministre des Transports ne proposa rien de moins qu’un allégement de la taxe carbone. Ainsi. en milieu rural. beaucoup plus difficile LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . sa voiture plus puissante). on peut réduire sa consommation en changeant de chaudière ou en faisant isoler son appartement. ce n’est pas un problème. Nous devons diminuer notre empreinte écologique globale. en CO2 certes. Nous devons diminuer notre empreinte écologique globale. un couple avec deux enfants aurait eu à régler un peu plus de 250 euros au titre de la taxe carbone et aurait perçu un remboursement forfaitaire de 142 euros. Bâtir une fiscalité écologique efficace L’exclusion de l’électricité est contradictoire avec la vision globale qui est la marque du développement durable. De plus. En effet. à supporter pour un ménage modeste. même si ceux-ci bénéficient de crédits d’impôt incitatifs. mais un ménage ne percevant que le Smic et pour lequel chaque dépense compte se trouverait obligé de faire. des économies sur des dépenses essentielles. en compensation. parfois. De plus. Cette compensation est injuste.5 milliards). mais il est bon. si un ménage aisé consomme plus en valeur absolue (son logement est souvent plus grand. Mais quand on est au Smic. les pics de consommation sont assurés par des centrales thermiques. Ils ont également moins de possibilités financières leur permettant d’engager des travaux d’isolation. Ceci impose une redistribution tenant compte des revenus des ménages. en CO2 certes. ces allègements concernent très souvent de grandes entreprises industrielles qui auraient été exonérées de taxe carbone. De plus. La taxe carbone version Sarkozy injuste et inefficace… Le gouvernement avait prévu une compensation forfaitaire aux ménages. mais aussi dans toutes les énergies. pour un montant égal. mais aussi dans toutes les énergies. les pics de consommation sont assurés par des centrales thermiques. car la justice fiscale consiste à tenir compte des capacités contributives de chacun. que toutes les dépenses sont déjà déterminées et que l’on ne peut pas se permettre de s’écarter de son budget.

Le Dossier Refusant de s’engager dans une discussion avec les entreprises soumises aux quotas. le gouvernement abandonna la taxe carbone au lendemain des régionales au motif qu’il fallait attendre une taxe aux frontières avant. Une taxe carbone ambitieuse peut en effet s’inscrire dans la refonte profonde de la fiscalité. Elle seule peut répondre à l’urgence écologique et à l’urgence sociale en corrigeant simultanément les deux défauts de notre système fiscal. Comme si la concurrence internationale n’était pas déjà là quand le projet était annoncé en septembre 2009 ! En outre. L’histoire montre à travers de nombreux exemples – le « Dutch Disease4 » notamment – que la disponibilité de ressources naturelles à bas prix est rarement un facteur de compétitivité à long terme. Refusant de s’engager dans une discussion avec les entreprises soumises aux quotas. La prévisibilité dans l’évolution du prix du carbone et donc la progression du montant de la taxe est cruciale. commençant à 32 euros. Aucune garantie n’avait été donnée sur l’évolution à venir de la taxe carbone gouvernementale. le gouvernement inventa le salaire payé par la destruction de l’environnement : on replonge en plein XIXe siècle ! La suite est connue. Car la compétitivité à long terme de nos entreprises peut être au contraire renforcée par une taxation progressive les conduisant à investir dans de nouvelles technologies. car elle n’incite pas à l’innovation. Dans le cadre de la création d’un impôt citoyen sur le revenu fusionnant l’IR et la CSG dans un grand impôt progressif. une contribution climat-énergie efficace. C’est elle qui indique qu’il est indispensable d’adapter son comportement et rentable de réaliser des investissements permettant d’économiser l’énergie ou d’utiliser des énergies propres. Comme le remarque le rapport Rocard. Car cette réforme permet de réduire fortement l’imposition des plus modestes qui paient l’équivalent de plus d’un mois de salaire via la CSG. qui est la logique d’un double dividende incitant à économiser l’énergie et à utiliser plus de travail. une contribution ambitieuse peut naturellement trouver sa place. C’est ce que fit la Suède lorsqu’elle mit en place une taxe carbone (27 euros en 1991. l’argument n’est pas crédible à long terme pour une taxe qui augmente progressivement sur une très longue période. Dans cette réforme d’ensemble. En devenant de moins en moins dépendantes des énergies fossiles. le gouvernement abandonna la taxe carbone au lendemain des régionales au motif qu’il fallait attendre une taxe aux frontières avant. « N’aurions-nous pas beaucoup à gagner à repenser profondément nos prélèvements obligatoires plutôt que de traiter séparément une partie des problèmes posés par le climat ? ». elles sont plus à même de résister à des hausses brutales de prix du pétrole qui ne manqueront pas de se reproduire de façon plus violente dans l’avenir. l’argument n’est pas crédible à long terme pour une taxe qui augmente progressivement sur une très longue période. Il est pourtant tout à fait possible d’inscrire l’évolution pluriannuelle d’une taxe dans la loi de finances. englobant l’électricité et augmentant progressivement. autant une hausse régulière qui incite à l’innovation a des effets favorables sur la croissance. 67 brutal de prix peut avoir des effets négatifs sur la profitabilité et la compétitivité. Autant un choc Inscrire la fiscalité écologique dans une réforme ambitieuse de la fiscalité globale Le chantier d’une vraie fiscalité écologique devra être repris par la gauche. Comme si la concurrence internationale n’était pas déjà là quand le projet était annoncé en septembre 2009 ! En outre. 108 euros aujourd’hui). Car la compétitivité à long terme de nos entreprises peut être au contraire renforcée par une taxation progressive les conduisant à investir dans de nouvelles technologies. trop peu redistributif et trop peu écologique. peut être mise en .

Cette partie et les paragraphes qui suivent s’inspirent de la tribune d’Aurélie Filippetti et Pierre-Alain Muet. Voilà quelle pourrait être la réforme fiscale d’un projet de la gauche réellement adapté au défi écologique et à une conjoncture qui restera Bâtir une fiscalité écologique efficace marquée dans les années à venir par la faiblesse du pouvoir d’achat. Article cité. On désigne ainsi la désindustrialisation fréquemment engendrée par la découverte de ressources naturelles. 17 septembre 2009. L’histoire avortée de la taxe carbone montre à quel point l’impératif écologique est incompatible avec la logique conservatrice. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . dont le budget est plus dépendant du prix de l’énergie. 3. avril 2010. en référence aux conséquences de la découverte de gaz en Hollande en mer du Nord dans les années soixante.4E TRIMESTRE 2010 . Le Monde. 2.68 place et compensée par une « prime pour l’environnement » plus élevée pour les ménages modestes et moyens. « Taxe carbone. 4. une demi-mesure et une occasion ratée ». Cet article s’appuie largement sur un chapitre de notre ouvrage Une fiscalité au service d’une croissance durable. Fondation Jean Jaurès. 1.

de Tchernobyl en 1986. Inaugurée par le bombardement nucléaire d’Hiroshima. comme Le XXe et le XXIe siècle sont ceux des utopies technologiques. Mais la deuxième moitié du XXe siècle a été aussi marquée par une succession de catastrophes technologiques de La deuxième moitié du XXe siècle a été marquée par une succession de catastrophes technologiques de grande ampleur. de Bhopal en Inde (1984). grande ampleur. avec des milliers de morts et des conséquences écologiques très graves. de Tchernobyl en 1986. de Seveso en Italie (1976). Face aux menaces sur la planète. Éditions Lignes de repères. Paris.Géraud Guibert est animateur du pôle écologique du PS et auteur de Tous écolos… et alors. Les avancées dans ce domaine ont joué un rôle incontestable dans l’amélioration du niveau et de la qualité de vie. avec le sentiment que la génération suivante vivra moins bien que nous. Inaugurée par le bombardement nucléaire d’Hiroshima. sans parler des marées noires dévastatrices. de Bhopal en Inde (1984). cette période s’est poursuivie par les drames de Londres en 1952 du fait du smog. des interrogations de plus en plus fortes se font jour sur le monde que nous allons léguer à nos enfants. comme tout récemment dans le golfe du Mexique. Celles-ci sont renforcées par la panne dans notre pays des systèmes d’ascension sociale. de Seveso en Italie (1976). cette période s’est poursuivie par les drames de Londres en 1952 du fait du smog. . 2010 Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis N os sociétés sont marquées par une perte de confiance de plus en plus grande à l’égard de l’idée de progrès. avec des milliers de morts et des conséquences écologiques très graves. dont une des plus symboliques est la conquête spatiale. sans parler des marées noires dévastatrices. du changement climatique à la réduction de la biodiversité en passant par l’extension des pollutions de toute nature et l’épuisement des ressources non renouvelables.

la gauche doit définir une nouvelle conception du progrès. l’hostilité de certains. Mais c’est le contraire qui s’est passé. Quelques scientifiques. en matière d’écologie comme sur bon nombre de sujets. Il est important que le débat scientifique. ont mis en cause ces travaux. de pesticides ou des produits chimiques. a été marqué par les outrances. La science est en permanence interpellée. Quelques scientifiques. afin notamment d’éclairer les décideurs et l’opinion publique. la controverse qui est intervenue ces derniers mois sur l’action et les publications du groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est un exemple marquant de graves errements. en coulisse. comme souvent. et que les choix s’effectuent sur la base de protocoles rigoureux. Elles sont ensuite venues des victimes. de son côté. avec des risques à long terme mal connus. physiques et technologiques établies et démontrées. La controverse qui est intervenue ces dernier mois sur l’action et les publications du groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est un exemple marquant de graves errements. De plus en plus d’avancées économiques et technologiques ont parallèlement été perçues comme n’apportant plus de progrès décisifs. Pour plusieurs nouvelles techniques d’aujourd’hui. a permis de mieux mesurer les effets sanitaires à long terme de faibles doses de pollution. Les travailleurs sont exposés aux conséquences sanitaires d’un « progrès » mal maîtrisé et aux cadences imposées par le productivisme. voire même suffisants.70 Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis tout récemment dans le golfe du Mexique. S’il y avait matière à une controverse. Il y a des lois mathématiques. Les premières mises en cause significatives des « dégâts du progrès » ont d’abord pour origine les rangs des scientifiques eux-mêmes. Le chemin de fer a rencontré à ses débuts. elle aurait dû avoir lieu en respectant les . l’évolution technique. par exemple les OGM. pour le diagnostic et les solutions possibles. et se réduisent souvent. où tout ne serait qu’incertiLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . S’il y avait matière à une controverse. alors que leurs avantages sont limités. et. Depuis quelques décennies.4E TRIMESTRE 2010 tude. au mieux. L’ambiguïté de la science. liée à ses possibles usages destructeurs. le plus souvent spécialistes d’autres disciplines que le climat. le poids des lobbies. avec des processus de décision plus démocratiques. mais ses avantages ont rapidement convaincu par rapport aux inconvénients. À l’origine de la création de cette communauté composée de plusieurs milliers de scientifiques. Le scepticisme et le relativisme de principe. mené dorénavant aux yeux de tous. ont mis en cause ces travaux. La mondialisation libérale a interconnecté les systèmes de production et donc facilité la propagation des risques. Face à cette nouvelle donne. sociale et écologique. le saut technologique est important. s’affranchissant d’une fuite en avant envers l’innovation à tout prix. a considérablement accru ses possibles effets destructeurs. les approximations. constitueraient une grave régression. a existé de tout temps. La nécessité d’un débat scientifique rigoureux L’apport de la science dans la connaissance des phénomènes est primordial. de radioactivité. Mais les choix scientifiques et leurs applications ont aussi une portée politique. Le débat public. le goût du sensationnel. à des gains modestes de compétitivité. l’objectif est de parvenir à un état des lieux et des connaissances le plus largement partagé. qui doit nécessairement faire l’objet de débats. dans les années 1830. le plus souvent spécialistes d’autres disciplines que le climat. en pointant quelques erreurs et en mettant en avant de prétendues manipulations. L’amélioration des connaissances. avec des systèmes de plus en plus complexes. et garantissant une orientation de la recherche conforme à l’intérêt général. De ce point de vue. en pointant quelques erreurs et en mettant en avant de prétendues manipulations. elle aurait dû avoir lieu en respectant les principes de l’évaluation scientifique.

71 fuite en avant. Leur seul objectif semble être de développer et d’entretenir un scepticisme de principe qui s’oppose aux travaux de l’immense majorité de leurs collègues. Le débat public. comme dans toutes les revues scientifiques. avec des conséquences négatives très importantes. Même s’il n’y avait qu’une chance réduite que le réchauffement climatique soit d’origine humaine. La science laisse toujours une part d’incertitudes. à une forme de Certaines techniques finissent par envahir tout l’horizon des fins en se donnant à elles-mêmes leurs propres lois. À partir du moment où les thèses du GIEC ne sont pas scientifiquement réfutées. sans prendre en compte leur véritable crédibilité. Le but ultime doit rester l’homme. Contrairement à ce qu’on estime parfois. vers la fin du XIXe siècle. les approximations. La technique a désormais pris une logique propre. Ceux-ci sont en vérité bien incapables de démontrer de manière rigoureuse leur thèse selon laquelle le réchauffement du climat.Le Dossier principes de l’évaluation scientifique. on a donné la même importance à deux avis contradictoires. Au centre du débat figure la relation entre le progrès et l’innovation. le poids des lobbies. l’enjeu de l’emballement climatique dans la deuxième moitié de ce siècle est trop grave pour que nous puissions le négliger. il n’y a aucune fatalité à ce que les applications des découvertes soient mises en œuvre dans une société. il est prisonnier des choix d’organisation qu’a permis la généralisation des véhicules individuels. que ce soit dans les dérives du clonage. mais cellesci ne doivent pas paralyser l’action. comme souvent. d’une procédure de validation des arguments des climato-sceptiques. ce qui est évidemment bien au-delà de leurs moyens. L’innovation est devenue le moteur principal de la création de richesses et est érigée comme valeur en soi. ne serait pas dû à l’action de l’homme. la sauvegarde d’un environnement qui est nécessaire à sa survie. que l’idée de progrès croise celle d’innovation. le goût du sensationnel. Celui qui va au travail en voiture et est régulièrement pris dans les embouteillages souffre. ses besoins. . chimie. des techniques existantes ne se sont pas développées. pétrole). à définir sur la base d’un débat démocratique le plus large possible. ou des dégâts sur l’environnement et la santé des émissions de produits chimiques. sa culture. avec des conséquences négatives très importantes. que personne ne nie vraiment. mais il n’a souvent pas le choix. Compter sur le développement techno-économique sans réfléchir à ses finalités a toutes les chances d’aboutir à une impasse. de fait. la seule attitude responsable est de prendre la mesure des risques pris pour nos sociétés et d’en tirer les conséquences. et. on assiste. Dans plusieurs civilisations. il ne revient pas aux citoyens d’arbitrer les controverses. Mais c’est le contraire qui s’est passé. et qu’elle est assimilée au développement économique et à la maximisation de la production de biens et services marchands. S’agissant de problèmes scientifiques. Depuis cette époque. la déshumanisation des nouvelles galères que constituent les centres d’appel en matière de qualité de la vie au travail. L’application des innovations dans le débat démocratique Ce n’est que lors de la seconde révolution technologique (électricité. Nulle trace. la montée de l’obésité due à l’alimentation industrielle. la montée de l’obésité due à l’alimentation industrielle. en coulisse. a été marqué par les outrances. que ce soit dans les dérives du clonage. Certaines techniques finissent par envahir tout l’horizon des fins en se donnant à elles-mêmes leurs propres lois. la déshumanisation des nouvelles galères que constituent les centres d’appel en matière de qualité de la vie au travail. Du coup. ou des dégâts sur l’environnement et la santé des émissions de produits chimiques. Des utilisations de la technique génèrent des excès qui finissent par asservir plus que libérer.

par exemple. soit l’acceptation béate qui l’emporte. on en a vu les dégâts à de nombreuses reprises. trop souvent. il y a eu le premier âge. ni les carences de l’État dans certaines affaires comme l’amiante. Il n’est pas synonyme d’immobilisme. ou au contraire une intervention massive pour éviter tout risque. Le rôle majeur du principe de précaution Dans ce cadre. est une avancée considérable : il s’agit d’anticiper le risque sur la base d’une analyse globale et à long terme. qui s’ouvre devant nous. où on agissait que lorsqu’on avait une certitude du caractère nocif d’un produit . il ne suppose pas obligatoirement un moratoire. et en France à l’article 5 de la Charte de l’environnement intégrée en 2005 dans la Constitution1. y compris dans un contexte où les avis des experts peuvent être opposés ou contrastés. Contrairement aux idées reçues. Le vrai problème du principe de précaution est son utilisation à tort et à travers et en n’importe quelle circonstance. Cette nouvelle approche rend nécessaire un effort scientifique majeur en ces domaines. de reconnaître le long terme comme facteur de décision et de mettre en place des procédures rationnelles et démocratiques d’évaluation. selon des formes nouvelles. et de la comparer aux bénéfices attendus. Sinon c’est soit le moratoire. la mode est chez les décideurs de dénigrer ce principe de manière systématique. Il serait le symbole des peurs et des carences de la société face aux innovations et constituerait de ce fait un obstacle au développement. ou au contraire une intervention massive pour éviter tout risque. Nul n’accepte plus logiquement que les décideurs prennent inutilement des risques vitaux au possible détriment d’autrui. Dans la gestion des risques par nos sociétés. depuis une trentaine d’années. Sur les OGM. Il ne s’applique qu’à l’environnement et non à la santé. Elle figure dans de nombreux textes internationaux. une prévention adaptée. accessibles au plus grand nombre. le seul problème étant de définir l’étendue et les modalités de la vaccination et donc LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . sur des bases peu réfléchies et non convaincantes. l’application du principe de précaution est décisive. mais oblige au contraire le pouvoir politique à agir de manière rationnelle. a été d’évaluer les risques par des essais sur l’animal ou sur l’homme. afin de calculer la probabilité de conséquences négatives. ni l’urgence de s’attaquer à des sujets majeurs comme la crise climatique et la réduction de la biodiversité. y compris dans un contexte où les avis des experts peuvent être opposés ou contrastés. Du fait de son statut emblématique. Dans le cas de la grippe A (H1N1). de plus ou moins bonne foi. Sa définition est pourtant claire. Le troisième âge. de reconnaître le long terme comme facteur de décision et de mettre en place des procédures rationnelles et démocratiques d’évaluation. Alors que la population n’y trouve souvent rien à redire.72 Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis comme en Chine le piston ou l’usage militaire de la poudre. et uniquement dans un contexte d’incertitude scientifique. Ce principe n’a pourtant inventé ni la mondialisation des drames. il est régulièrement l’objet de violentes attaques. l’essentiel des recherches porte sur . Elle cristallise pourtant dans notre pays de vifs débats. Encore faut-il disposer de procédures claires pour trancher. son évocation a par exemple été largement abusive2. Le deuxième âge. C’est pourquoi les usages des fruits de la recherche scientifique doivent faire l’objet d’un véritable débat démocratique. l’arbre cache la forêt. Il n’est pas synonyme d’immobilisme. mais oblige au contraire le pouvoir politique à agir de manière rationnelle. en particulier d’économistes et de patrons. Il recommande seulement d’accentuer l’effort de recherche. le principe de précaution ne suppose pas obligatoirement un moratoire.4E TRIMESTRE 2010 Contrairement aux idées reçues. Il recommande seulement d’accentuer l’effort de recherche. afin d’agir par la recherche pour le minimiser. où. avec un virus parfaitement identifié.

par exemple. les terres qu’ils occupent font concurrence à la production alimentaire. À l’échelle de la planète. L’image s’est généralisée d’un progrès technique linéaire. Même avec du nucléaire. alors que la population mondiale devrait s’accroître de deux milliards de personnes dans les prochaines décennies et que plusieurs centaines de millions de personnes souffrent de sous- La science pour sauver la planète ? Il serait idiot d’être critique sur les applications scientifiques alors qu’elles constituent la solution à la crise écologique. L’amélioration des procédés d’efficacité énergétique n’en est qu’à ces débuts. jouer le rôle du couple charbon-machine à vapeur du XIXe siècle. les modes successives et les solutions miracles s’enchaînent. dont la production entraîne des émissions de gaz carbonique lorsqu’elle est produite avec des énergies fossiles. un accroissement très rapide du nombre de cancers. ce qui est très généralement le cas dans le monde. Dans l’éco-industrie. potentiellement utile. elle a besoin… d’électricité. Il ne faudrait pas que ce train. Aucune technologie ne peut aujourd’hui prétendre. leurs conséquences sanitaires restent très peu étudiées. de nouveaux procédés de gestion des déchets.Le Dossier l’efficacité de telle ou telle application ou variété. pourtant présentés en leur temps comme la solution miracle. et non sur leurs effets potentiels sur la santé ou l’environnement. Pour fonctionner. pour éviter toute émission supplémentaire de CO2. C’est ce qu’on veut nous faire croire de nombreux côtés. il faudrait. les changements de comportement étant le seul complément nécessaire. Les agrocarburants de première génération. mais est loin d’être la panacée. ou pétrole-moteur à explosion du XXe siècle. Il est vrai que l’écologie est une formidable promesse de prospérité pour notre recherche. finisse par avancer tout seul dans des conditions qui l’amènent à négliger le sort des voyageurs ! . et monopolisent les débats. que les progrès du dépistage et le vieillissement de la population ne suffisent pas à expliquer. Tout ne se résume pas dans une course à la compétitivité technologique où il faudrait « faire vert » pour prendre de l’avance sur les autres dans la compétition mondiale. n’est pourtant pas la réponse à tout. comme la désalinisation. Les technologies dites « vertes » comportent des inconvénients et des risques y compris sur le plan écologique. de la rosée et des eaux usées. également nocif pour la santé. la récupération de la pluie. par exemple l’utilisation du soleil comme source d’énergie. à elle seule. Il est vrai qu’une telle démarche oblige à reconnaître que la création de nouveaux produits n’est pas forcément en soi une bonne chose lorsqu’elle ne correspond pas à de vrais besoins. ne recharger les batteries qu’en période creuse. 73 L’innovation. selon l’expression du « train du progrès ». Des agrocarburants à la voiture électrique en passant par la séquestration du carbone. Nul besoin de modifier les structures socio-économiques. des progrès technologiques importants sont à portée de main pour les énergies renouvelables. qui ne semble plus avoir de conducteur. Celles présentées comme propres sont loin de toujours l’être. la pointe de consommation étant couverte par des centrales thermiques. censés supprimer la pollution atmosphérique des moteurs diesel. Tous les domaines d’activité sont concernés. La puissance potentielle de technologies inépuisables est immense. La voiture électrique peut être utile. laissent néanmoins passer le dioxyde d’azote. Les filtres à particules. d’assainissement de l’eau et de l’air sont en train d’apparaître. La seule issue serait d’accélérer l’émergence d’un salut technique. Pour les diverses atteintes à l’environnement. ont un bilan écologique plus qu’incertain par rapport au pétrole. Ceci gêne ceux qui considèrent que la seule chose importante est de laisser le plus librement possible les entreprises développer leurs affaires et faire du profit. Nos sociétés connaissent pourtant.

jouer le rôle du couple charbon-machine à vapeur du XIXe siècle. Quant aux ampoules basse consommation. par application du principe de précaution. Contrairement à ce que prétendent les idolâtres du progrès technique. finisse par avancer tout seul dans des conditions qui l’amènent à négliger le sort des voyageurs ! Le problème est moins dans la nature de la technique elle-même que dans ses conditions d’utilisation. à elle seule. bien humain. mais à condition qu’elle associe pleinement le citoyen aux choix. La généralisation de la voiture individuelle a permis l’étalement de l’urbanisation sur le territoire qui pose tant de problèmes écologiques. 1. Elle est même en train de menacer l’espoir. à elle seule. que l’ingéniosité des hommes permettra au fil du temps de mieux vivre. en particulier par la ministre chargée de la Santé. si l’on n’y prend garde. d’améliorer notre condition humaine. 2. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 .4E TRIMESTRE 2010 . sous des formes renouvelées. Contrairement à ce qui est répété à tort et à travers. bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques. La technique peut contribuer à repousser les limites. selon l’expression du « train du progrès ». et dans leurs domaines d’attribution. mettre en cause l’idée d’amélioration des connaissances scientifiques. Il ne faudrait pas que ce train.74 Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis nutrition. mais utilisent du mercure qui peut être dangereux et qui doit être récupéré et recyclé. qui ne semble plus avoir de conducteur. une solution à la crise écologique. Le plus grave est que l’interrogation légitime sur le contenu du progrès pourrait. La technologie ne constitue pas. pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement. Les limites d’un scientisme mal digéré sont ainsi évidentes. à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ». L’image s’est généralisée d’un progrès technique linéaire. ce pessimisme ne peut que s’accroître si notre société se refuse à débattre des conditions de mise en œuvre des innovations. Seule la démocratie peut permettre de trancher. La mise en culture à grande échelle des OGM existant aujourd’hui rendrait les agriculteurs dépendant des firmes semencières multinationales. au nom d’une foi sans discernement dans la science qui ne rassure plus personne. elles permettent de substantielles économies d’électricité. elle ne peut permettre de s’en affranchir. L’important est l’organisation sociale qui définit les conditions de leur mise en œuvre. Tout ne se résume pas dans une course à la compétitivité technologique où il faudrait « faire vert » pour prendre de l’avance sur les autres dans la compétition mondiale. Aucune technologie ne peut aujourd’hui prétendre. les autorités publiques veillent. ou pétrole-moteur à explosion du XXe siècle. de progresser. « Lorsque la réalisation d’un dommage.

les droits de l’Homme. D’où viennent alors que. le nucléaire et les pesticides. tout s’éclairerait… La corrélation entre injustice sociale et fragilité environnementale relèverait ainsi de l’évidence.Laurence Rossignol est secrétaire nationale du Parti socialiste à l’environnement et au développement durable Défis environnementaux et justice sociale nversons le sujet qui nous ait donné. et imaginons qu’au lieu de devoir traiter de l’incertaine articulation entre justice sociale et enjeux écologiques. la chimie agricole permet de nourrir un plus grand nombre d’individus. internationalisme. la laïcité. Subitement. nous ayons à réfléchir à des thèmes comme « désastres environnementaux et inégalités sociales » ou encore « accès aux ressources naturelles et pauvreté ». La machine émancipe l’homme du travail et allège sa peine. Elle clive l’histoire de la pensée politique entre « le camp du progrès » et les conservateurs. Le progrès englobe tout à la fois. la machine à vapeur. montre aussi la limite de l’idolâtrie et relativise la croyance selon laquelle la science aurait toujours réponse à ses propres errements. la gauche issue du mouvement socialiste tient les enjeux environnementaux pour des perturbateurs de l’égalité sociale et que les partis issus du mouvement écologiste ont un sentiment un peu similaire en miroir ? Comment la gauche doit-elle aujourd’hui réviser et adapter ses fondamentaux. Darwin. globalement. l’exemple de la prolifération de « l’herbe à cochon ». Cependant. répartition des richesses et développement partagé. . résistante à l’herbicide Roundup de Monsanto qui laisse les fermiers américains totalement désarmés. pour opposer à un système prédateur une nouvelle vision du monde ? I La foi dans le progrès scientifique et technologique La lutte contre l’obscurantisme catholique est à la racine de la pensée des révolutionnaires de 1789 et structure les républicains. l’instruction publique. C’est objectivement vrai. Le progrès scientifique et technologique soigne et rend plus libre.

76

Défis environnementaux et justice sociale

La concurrence entre nature et salariat
Le capitalisme industriel s’est historiquement constitué, entre autres, sur l’appropriation des ressources naturelles. Sa propension naturelle était de tout accaparer : les matières premières, les ressources énergétiques et la force de travail des hommes. Et de les accaparer pour les posséder gratuitement. Les hommes ayant contrarié ce projet en exigeant salaires, mutuelles, retraites et autres droits sociaux, le capitalisme s’est rattrapé sur la nature qui, bien qu’elle présente régulièrement ses factures, ne revendique jamais. Dès lors, les hommes, déjà bien occupés à préserver leur propre force de travail, n’ont pas élargi la solidarité jusqu’à se préoccuper de l’épuisement des ressources naturelles. La gratuité des biens de la nature a donc pu perdurer, ne posant aucune limite à un usage frénétique.

Moins les matières premières sont chères, plus la redistribution des richesses au profit du salariat est possible. Et peu importent les sols et les peuples qui les occupaient auparavant. Plus on produit, plus il y a de travail et plus la loi de l’offre et de la demande sur le marché de l’emploi est favorable aux salariés. Et depuis une cinquantaine d’années, l’injection du salaire dans les biens de consommation, achetés par ceux-là mêmes qui les produisent, fait le bonheur de la machine économique et des consommateurs. Aliénation ou intérêts de classe ? La frontière est subtile.

La pauvreté du Sud, condition de la richesse du Nord
Le colonialisme a largement contribué à la prospérité des grandes puissances industrielles et a aussi assuré à leurs habitants un niveau de vie exceptionnel. Exceptionnel comparé à celui des peuples des pays du Sud. Exceptionnel car, nous le savons désormais, insoutenable s’il était généralisé à tous les Terriens. Il est courant de dire que, si le mode de vie des pays du Nord était étendu à tous, il faudrait quatre planètes pour fournir les ressources nécessaires et absorber les émissions rejetées (12 milliards de tonnes équivalent pétrole aujourd’hui, 48 milliards si la consommation de toute la planète rejoignait celle des pays riches). Or, c’est justement le modèle dont tout le monde rêve et tout aussi clairement celui qui n’est possible que s’il est réservé à 1/6 de la population mondiale !

Le productivisme scelle l’alliance des productifs
Le capitalisme étant comme chacun le sait pétri de contradictions, les classes sociales antagoniques partagent néanmoins quelques intérêts communs.

Le capitalisme industriel s’est historiquement constitué, entre autres, sur l’appropriation des ressources naturelles. Sa propension naturelle était de tout accaparer : les matières premières, les ressources énergétiques et la force de travail des hommes. Et de les accaparer pour les posséder gratuitement. Les hommes ayant contrarié ce projet en exigeant salaires, mutuelles, retraites et autres droits sociaux, le capitalisme s’est rattrapé sur la nature qui, bien qu’elle présente régulièrement ses factures, ne revendique jamais.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010

Il pleut toujours où c’est mouillé…
Au feu ! L’humanité va disparaître. Toute l’humanité ? Ce n’est pas sûr. Mais plusieurs dizaines ou centaines de millions de gens sont menacées et 3 milliards risquent une importante dégradation de leurs conditions de vie. Ceux qui n’ont pas accès à l’eau potable, ceux qui fuient la désertification, ceux qui seront submergés par la montée

Le Dossier
L’humanité va disparaître. Toute l’humanité ? Ce n’est pas sûr. Mais plusieurs dizaines ou centaines de millions de gens sont menacées et 3 milliards risquent une importante dégradation de leurs conditions de vie. Ceux qui n’ont pas accès à l’eau potable, ceux qui fuient la désertification, ceux qui seront submergés par la montée des océans, ceux qui vivaient de la pêche et des cultures vivrières, les victimes de la sécheresse et de ses incendies, des pluies diluviennes et de leurs destructions.

77 produire moins et plus cher pour relever les défis environnementaux. Le compromis n’est pas simple. L’ampleur des changements à réaliser dans un délai bref est aussi stimulante qu’elle peut être décourageante.

La courbe ascendante des températures
L’ensemble de nos activités humaines et économiques génère un volume annuel d’émissions de CO2 qui serait, selon les spécialistes, déjà deux fois supérieur à ce que les écosystèmes sont capables d’absorber. Sous l’effet de l’accroissement démographique, de l’accès au développement de pays d’Asie et d’Amérique latine et du maintien d’une légère croissance des pays du Nord, la demande d’énergie primaire est sur une trajectoire de doublement d’ici à 2050. 80 % de l’énergie mondiale produite provient de combustibles fossiles. Malgré les gains technologiques, les émissions de C02 vont suivre la courbe. Et la hausse des températures reflétera la même progression. Les scientifiques ont fixé à 2 °C (par rapport à l’ère pré-industrielle), la hausse des températures supportable. Selon le GIEC, si nous stabilisions immédiatement notre volume d’émissions au niveau actuel, nous subirions, néanmoins, 3 °C de réchauffement climatique. L’alternative est rugueuse : soit nous encaissons une hausse des températures supérieure à 2 °C et les conséquences qui s’en suivront, soit nous réduisons d’au moins 50 % nos émissions de CO2 au cours des quarante années à venir, ce qui limitera le réchauffement.

des océans, ceux qui vivaient de la pêche et des cultures vivrières, les victimes de la sécheresse et de ses incendies, des pluies diluviennes et de leurs destructions. Coluche chantait : « misère ! misère ! c’est toujours sur les pauvres gens que tu t’acharnes obstinément ». On pourrait en dire autant des catastrophes climatiques. S’en accommoder, c’est renoncer à tout idéal de justice sociale et passer pour pertes et profits une partie de l’humanité.

La crise écologique, stade ultime du capitalisme…
Certes, le stade ultime du capitalisme a déjà été diagnostiqué maintes fois ! Mais dans sa forme globalisée, financiarisée et hyperconsumériste, a émergé une tension nouvelle. L’expansion continue du marché mondial est indispensable aux pays industrialisés et voulue par les pays émergents. Elle fait consensus entre toutes les Nations. Mais en l’état des biens proposés, de leurs modes de production et de circulation, elle nous expose à de graves dangers environnementaux. De surcroît, la raréfaction des ressources naturelles menace de relever les coûts de production à un niveau de prix inaccessible pour une grande partie de la planète. Il faut produire beaucoup et pas cher pour poursuivre l’extension mondiale du marché. Il faudrait

Droit au développement et défi climatique
La question climatique nous confronte, pour la première fois, à une question politique planétaire qui n’a pas de solution nationale et place tous les États dans une situation nouvelle d’interdépendance. Le CO2 émis en tout point de la planète

78
La question climatique nous confronte, pour la première fois, à une question politique planétaire qui n’a pas de solution nationale et place tous les États dans une situation nouvelle d’interdépendance. Le CO2 émis en tout point de la planète contribue au réchauffement global. La preuve en est que les pays riches sont d’ores et déjà responsables de 75 % des dérèglements, mais que l’essentiel des dégâts survient à des dizaines de milliers de kilomètres des lieux d’émission.

Défis environnementaux et justice sociale

contribue au réchauffement global. La preuve en est que les pays riches sont d’ores et déjà responsables de 75 % des dérèglements, mais que l’essentiel des dégâts survient à des dizaines de milliers de kilomètres des lieux d’émission. En imaginant même une approche strictement cynique et dépourvue de compassion des pays riches, leur besoin de conquérir de nouveaux marchés et de transformer le plus grand nombre d’êtres humains en consommateurs standardisés fait du développement d’un grand nombre de pays qui en étaient jusqu’à présent exclus, un impératif économique. S’il n’était pas pensé, organisé et maîtrisé, le monde s’exposerait à des tensions fortes et à une compétition économique entre les Nations dont le climat, l’environnement et les habitants des zones les plus fragiles seraient victimes.

gents, mais ne donneraient aucune perspective aux Pays les moins avancés. La combinaison développement/urgence climatique est une des causes de l’échec du sommet de Copenhague et demeure un sujet majeur des prochaines conférences internationales. Combien les pays riches seraient-ils prêts à mettre sur la table, fast starts, transferts et coopérations technologiques, pour soutenir dans le reste du monde un développement fondé sur une croissance décarbonée ? Et parallèlement, quels efforts consentiraient-ils eux-mêmes pour justifier ceux des pays du Sud ? Aux deux questions, les pays du Sud et les émergents ont répondu « pas assez » ! En l’absence d’accord multilatéral, les émissions de CO2 continuent de filer, aucun modèle alternatif de croissance n’émerge et les inégalités planétaires s’enkystent. Relever les défis environnementaux est donc, d’abord et avant tout, une affaire de justice sociale, de partage des richesses naturelles et produites et d’accompagnement des pays du Sud vers un développement différent.

L’initiative Yasuni-ITT1
L’urgence écologique justifie une coreponsabilité des usagers de la planète sur la protection des biens communs que sont les océans, les pôles, la biodiversité, les forêts ou l’air. Elle pose des ques-

Quelle croissance pour le Sud ?
Le débat climatique recèle au moins deux scénarii injustes et inacceptables pour les pays pauvres : l’un qui consisterait à leur demander de rester pauvres pour sauver le climat détraqué par les riches, l’autre qui organiserait leur développement autour des délocalisations des activités polluantes des pays riches sur leurs territoires. « Le Sud » ne qualifiant plus un bloc homogène, ces scénarii feraient probablement la richesse des oligarchies des pays émerLA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010

Le débat climatique recèle au moins deux scénarii injustes et inacceptables pour les pays pauvres : l’un qui consisterait à leur demander de rester pauvres pour sauver le climat détraqué par les riches, l’autre qui organiserait leur développement autour des délocalisations des activités polluantes des pays riches sur leurs territoires. « Le Sud » ne qualifiant plus un bloc homogène, ces scenarii feraient probablement la richesse des oligarchies des pays émergents, mais ne donneraient aucune perspective aux Pays les moins avancés.

ce n’est plus les Soviets mais toujours l’électricité… de préférence nucléaire En France. La transition environnementale est d’abord énergétique La justice sociale exige que chaque habitant de la planète soit doté du même potentiel de développement. en échange. ce que les États-Unis. Arrivera-t-elle à son terme ? Est-elle reproductible ? Rien n’est écrit. par exemple ne veulent. le progrès tech- . par exemple ne veulent. il devra baisser drastiquement. le volume d’émission devra croître et pour d’autres. ce que les États-Unis. l’énergie en étant un des principaux facteurs. Unir le camp des régulateurs mondiaux du climat et du développement est l’enjeu du mouvement socialiste international. après un siècle d’usage sans limite des pays industrialisés. Les pays les moins développés et particulièrement l’Afrique subsaharienne émettent en moyenne 0. avec Le socialisme. soit 1/5 des émissions d’un Français et 7 % des émissions d’un Américain. la préservation de la biodiversité qui en résulterait (des centaines d’espèces d’insectes. Cette initiative originale a reçu les soutiens du Parti socialiste et de nombreux pays. Inscrite dans le programme du CNR (Conseil national de la Résistance). Pour certains.4 tonne/an/habitant. à la communauté internationale.Le Dossier tions nouvelles : peut-on aller jusqu’à l’épuisement des ressources et continuer de développer des activités polluantes ? Mais est-on. par personne et par an. Le gouvernement équatorien propose de ne pas l’exploiter et demande. le volume d’émission devra croître et pour d’autres. au motif que leur exploitation serait préjudiciable au climat ? L’Équateur. oiseaux. il devra baisser drastiquement. d’aucune façon. le volume d’émission moyen devrait se situer autour d’une demi-tonne. bastion syndical. accepter. Il fait valoir la présence de deux peuples indigènes. La répartition équitable ne pourra se faire sans une Organisation mondiale de l’environnement dotée de pouvoirs contraignants et capable de planifier les croissances différenciées et des croissances sélectives. et sous la parcelle la plus sauvage d’une des plus grandes réserves mondiales de la biosphère. une population de 6 milliards d’êtres humains. accepter. La répartition équitable ne pourra se faire sans une Organisation mondiale de l’environnement dotée de pouvoirs contraignants et capable de planifier les croissances différenciées et des croissances sélectives. l’internationalisme bute sur la capacité des peuples à dépasser leurs intérêts nationaux. Comme hier. un gisement en capacité de produire 850 millions de barils de pétrole brut a été découvert. arbres…) et l’économie de 410 millions de tonnes de C02 dans l’atmosphère. d’aucune façon. nationalisée en 1946. il est difficile de parler d’énergie sans évoquer EDF. Pour limiter les dérèglements climatiques. reptiles. exacerbés par la compétition économique. une contribution à hauteur de 50 % de la manne financière qu’il en tirerait. fondé à interdire aux autres de profiter des richesses qu’ils possèdent. EDF incarne tout à la fois la propriété collective de l’énergie. dont le quart du PIB provient déjà de l’exploitation de pétrole a encore des gisements inexploités. Dans le parc national Yasuni. au milieu du siècle. Mais elle illustre des problématiques qui se poseront au cours des décennies à venir : combien serons-nous prêts à prélever sur les richesses produites pour réparer et prévenir les désastres environnementaux ? Selon quelle clef de répartition s’établiront les contributions et comment les pays riches acquitteront « leur dette écologique » à l’égard des autres pays ? Estil moral de donner un prix à la préservation des ressources ? Où s’arrête la coreponsabilité et où commence le chantage ? 79 Pour certains.

La précarité énergétique assèche les fonds sociaux des CAF qui viennent en aide aux familles qui ne peuvent se chauffer. tous ces indicateurs sont d’ailleurs intégrés dans la définition de la précarité énergétique. en développant et en soutenant la recherche et l’investissement dans « les technologies vertes ». . mal isolés et pourvus de chauffage électrique. La précarité énergétique est un facteur LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . dans des conditions dangereuses. En Grande-Bretagne. les emplois et le faible prix du kWh. réduire nos émissions de carbone. Il nous faut réduire notre consommation globale d’énergie. nos 58 réacteurs. il n’est donc pas surprenant que la consommation électrique des ménages soit le double de celle de leurs voisins européens. Nous avons. La précarité énergétique est un facteur important de la précarité globale : elle détériore les conditions sanitaires. réduire le volume des déchets. fait un détour par la foi dans la technoscience qui a pu paraître hors propos au lecteur. nous sommes habitués à rechercher les moyens de garantir l’abondance à bas prix. réduire la consommation de marchandises dont le faible prix est dû à de bas coûts salariaux et de transports. les locataires installent des compléments de chauffage au fuel. tous ces indicateurs sont d’ailleurs intégrés dans la définition de la précarité énergétique. L’étalement urbain et le rêve pavillonnaire ont généré des dépenses fuel/essence qui pèsent de plus en plus lourd dans les budgets des familles et les exposent à une grande fragilité au moindre choc pétrolier. sans doute. En Grande-Bretagne. Elle fonde pourtant l’idée que nous pourrions.4 millions de familles consacrent plus de 10 % de leur budget à leurs dépenses de chauffage. et nous avons là un très beau consensus national. Ainsi s’explique. La part des dépenses énergétiques des 20 % les plus pauvres est 2. Faire le deuil de l’abondance à bas prix Face à un constat d’inégalité d’accès à un bien essentiel. réduire les pesticides. Elle a crû de 10 à 15 % dans le revenu des ménages les plus pauvres entre 2001 et 2008. réduire nos déplacements individuels. Dans un pays où laisser la lumière allumée est quasiment un geste patriotique. 3. explique l’Ademe. Ajoutons le savoir-faire spécifique d’EDF/Areva dans le nucléaire civil. Dans certains immeubles collectifs HLM. réduire l’étalement urbain. Le tout électrique des années soixante-dix dans des bâtiments dépourvus de toute efficacité énergétique continue d’appauvrir des familles. Le gaspillage énergétique pénalise les plus fragiles La part des dépenses d’énergie dans le budget des Français varie de façon importante selon « leur lieu de résidence et leurs revenus ».80 nologique et l’égalité d’accès des usagers. Cependant les défis environnementaux ont la particularité de se fonder sur une indispensable limitation de l’offre. altère l’image de soi et isole.5 fois plus élevée que celle des 20 % les plus riches. altère l’image de soi et isole. au début de notre propos. conserver nos modes de vie en l’état et confine la réflexion sur l’offre en faisant l’économie d’un débat sur la demande. l’enthousiasme très modéré de la gauche française pour le concept de sobriété énergétique toujours soupçonné de relents de rationnement ou de régression. Est-ce un hasard si l’expression la plus communément admise pour caricaturer l’écologie est celle du « retour à la bougie » ? Défis environnementaux et justice sociale L’étalement urbain et le rêve pavillonnaire ont généré des dépenses fuel/essence qui pèsent de plus en plus lourd dans les budgets des familles et les exposent à une grande fragilité au moindre choc pétrolier.4E TRIMESTRE 2010 important de la précarité globale : elle détériore les conditions sanitaires.

un enjeu de la justice sociale Les mesures en faveur du climat et de la biodiversité dans les pays développés sont assez simples à énoncer : . Voir Jean-Baptiste de Foucauld. Ils attendent une vision commune. avec raison. leurs enfants ne vivront pas comme eux. Ce sigle renvoie au nom des trois forages d’exploration qui se trouvent dans la zone : Ishpingo-Tambococha-Tiputini de Yasuni en Équateur. Là se situent très certainement les gisements de création d’entreprises et d’emplois de l’économie verte.relocalisation des activités agricoles. .transfert maximal sur les énergies renouvelables et investissements massifs dans l’efficacité énergétique. un projet de civilisation crédible et lucide qui les réconcilie avec l’avenir. mais pas culpabilisés. 2010. Ils attendent une vision commune. Taxer l’avidité et civiliser le capitalisme devenu dangereux2 La crise écologique n’est pas une crise du rapport entre l’humanité et la nature. Pour conduire démocratiquement cette transition. que ce n’est pas la somme des comportements individuels qui suffira à inverser la tendance à la détérioration de la planète. soutien aux 81 circuits courts et à l’économie circulaire. saisonnalité des produits consommés.réduction de nos consommations d’énergie qui proviendra pour partie des rendements nouveaux de l’efficacité énergétique et pour une autre part d’une modification des comportements . un projet de civilisation crédible et lucide qui les réconcilie avec l’avenir. mais qu’ils ne vivront pas plus mal et même peut-être mieux ! Les individus savent. Responsabilisés. À défaut. 2. . et la pénurie et les décisions autoritaires tiendront lieu de régulation. . le propos politique doit être celui de la vérité. Consommer est une jouissance. Ils savent. leurs enfants ne vivront pas comme eux. à leur échelle. les transformations qui s’en suivront. L’abondance frugale. mais qu’ils ne vivront pas plus mal et même peut-être mieux ! 1. Il nous faut donc travailler et expliquer la croissance sélective et saine que nous voulons pour le pays. que ce n’est pas la somme des comportements individuels qui suffira à inverser la tendance à la détérioration de la planète. Ils supposent cependant que nous fassions un choix clair en faveur de la réduction du nucléaire (y compris investissements). Odile Jacob. C’est cette crise que la social-écologie doit dénouer. la même contradiction entre l’exigence du long terme qui les conduit à faire de l’environnement une de leurs premières préoccupations et l’immédiat confort du consumérisme. Les individus vivent. promettre le sevrage n’est pas très porteur électoralement.Le Dossier Partager la sobriété. Et surtout avec l’espoir que demain. les inégalités sociales s’accroîtront et se superposerons aux inégalités environnementales. Et surtout avec l’espoir que demain. mais une crise entre un mode de production et son environnement. avec raison. qui est en grande partie responsable du retard français . Responsabilisés. mais pas culpabilisés.

.

2011 De l’exigence écologique à la justice sociale es trois ou quatre générations situées à la charnière du troisième millénaire sont les premières dans l’histoire de l’humanité. on pensait qu’un réchauffement graduel interviendrait. dont l’ampleur ne peut être mieux illustrée que par le fait que les spécialistes. parlent de « sixième crise d’extinction ». Une deuxième observation est que la crise écologique ne se réduit pas au changement climatique. Le premier d’entre eux est l’inquiétude nouvelle des climatologues : ils raisonnent depuis quelques années sur l’hypothèse d’une irréversibilité possible du changement climatique. il serait possible de revenir en arrière et de retrouver l’équilibre climatique.Hervé Kempf est auteur de L’oligarchie ça suffit. mais sous celui d’une crise écologique majeure. il y a soixante-cinq millions d’années. à se heurter aux limites de la biosphère. La cinquième. pour désigner la disparition accélérée d’espèces que notre époque expérimente. depuis que les bipèdes arpentent la planète. Paris. le réchauffement pourrait accélérer la fonte du pergélisol. mais que quand l’humanité se rendrait compte de la gravité de la situation. Jusqu’à présent. cette immense couche de terre gelée située en Sibérie et au Canada. Un autre importe presque autant : l’érosion de la biodiversité. Cette rencontre ne se fait pas sous le signe de l’harmonie. qui de ce fait menacerait de relâcher les quantités énormes de gaz carbonique et de méthane qu’elle recèle. Troisième volet peut-être moins sensible ou moins bien . il ne constitue cependant qu’un volet de la crise globale. Soulignons-en quelques aspects. Les climatologues nous disent qu’il est possible qu’on atteigne un seuil tel que le système climatique dérape vers un désordre irréversible. Celui-ci est le phénomène le mieux connu du grand public. avait vu la disparition des dinosaures. les océans pourraient pomper moins de gaz carbonique . vive la démocratie. Plusieurs séries L d’observations nourrissent cette inquiétude : les glaciers du Groenland fondent bien plus vite que ne le prévoyaient les modélisateurs . Seuil.

conférences internationales. le nombre de personnes en situation de précarité (légèrement audessus du seuil de pauvreté) augmente lui aussi de façon régulière. ce n’est ni depuis aujourd’hui. jusqu’aux années 1970 : les patrons des entreprises considérées gagnaient environ trente-cinq fois le salaire moyen de leurs employés.84 La crise écologique ne se réduit pas au changement climatique. D’une part. il ne constitue cependant qu’un volet de la crise globale. a conduit à un décrochage de plus en plus prononcé entre les détenteurs du capital et la masse des citoyens. continu depuis la fin des années 1940. Cette entrée en matière définit l’urgence politique de notre époque. s’est interrompu dans les pays occidentaux voire. Au niveau mondial. À partir des années 1980. dans les années 1970. est des plus parlantes. luttes des écologistes ont amassé une somme de connaissances confirmant sans relâche la tendance générale. Carola Frydman et Raven E. Un autre importe presque autant : l’érosion de la biodiversité. moment où commence l’observation. articles scientifiques. qu’il n’est pas lieu d’analyser ici. D’autre part.4E TRIMESTRE 2010 Et découvrir qu’elles sont organisées pour bloquer ces politiques nécessaires. Saks1 ont comparé le rapport entre le salaire gagné par les trois premiers dirigeants des cinq cents plus grandes entreprises américaines et le salaire moyen de leurs employés. soit par la pollution. que l’on pensait presque infini dans sa capacité de régénération. ni même depuis hier que notre société a été avertie du péril. tandis que la FAO estime à près d’un milliard le nombre d’humains insuffisamment nourris. De l’exigence écologique à la justice sociale synthétisé que la problématique du changement climatique : une contamination chimique généralisée de notre environnement. Afin d’y répondre. De même. La cinquième. un ensemble de circonstances. Le recul du taux de pauvreté. les chaînes alimentaires sont contaminées. L’augmentation des inégalités depuis une trentaine d’années constitue un aspect central de la crise sociale. il faut analyser les rapports de pouvoir dans nos sociétés. Pourquoi nos sociétés ne s’orientent-elles pas alors résolument vers les politiques qui permettraient d’éviter l’aggravation de la crise écologique ? C’est la question cruciale. Rachel Carson a en effet lancé l’alerte avec Printemps silencieux en 1962. il apparaît de plus en plus clairement que le plus grand écosystème de la planète. Cependant. pour désigner la disparition accélérée d’espèces que notre époque expérimente. reste de l’ordre de 2 milliards. Puis se produit un décrochement à partir des années 1980. l’ensemble des océans. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . avait vu la disparition des dinosaures. la question écologique a pénétré avec éclat le débat public . par des polluants chimiques. Celui-ci est le phénomène le mieux connu du grand public. soit par la dégradation de tel ou tel de ses écosystèmes particuliers. et le rapport monte de façon assez Durant ce que l’on a appelé les « Trente Glorieuses ». le capitalisme se caractérise par le retour de la pauvreté dans les pays riches. c’est-àdire disposant de moins de 2 dollars par jour. mais depuis plusieurs décennies. dans certains cas. Ensuite. dont l’ampleur ne peut être mieux illustrée que par le fait que les spécialistes. L’une d’entre elles. dont deux aspects sont particulièrement troublants. . conduite par deux économistes de Harvard et du Federal Reserve Board. il y a soixantecinq millions d’années. De nombreuses études l’attestent. le nombre de personnes en situation de pauvreté absolue. si bien que les rapports d’inégalité demeuraient stables. certes à des doses minimes. parlent de « sixième crise d’extinction ». et depuis lors. l’enrichissement collectif permis par la hausse continue de la productivité était assez équitablement distribué entre capital et travail. s’est inversé. Cet indicateur de l’évolution des inégalités reste stable des années 1940. Comment ? Depuis une vingtaine d’années. est de plus en plus affaibli.

dans la limite de ses revenus. Que se passe-t-il dans une société très inégalitaire ? Elle génère un gaspillage énorme. qui montre ce qu’il est bien. cherche à acquérir les biens et les signes les plus valorisés. Bien oubliée aujourd’hui. si bien que la classe située au sommet définit le modèle culturel général de ce qui est prestigieux. de logement. feuilletons. sont les outils de diffusion du modèle culturel dominant. elle n’en présente pas moins une saisissante pertinence. sont les . les individus prennent comme modèle le comportement en vigueur dans la couche sociale supérieure. publicité. Il est essentiel de s’intéresser à la façon concrète dont les hyper-riches utilisent leur argent. une différence symbolique par rapport aux personnes avec lesquelles nous vivons. L’oligarchie accumule revenus et patrimoine à un degré jamais vu depuis un siècle. ce qu’il est chic. dans la limite de ses revenus. de faire. si bien que les rapports d’inégalité demeuraient stables. de ce qui en impose aux autres. d’éducation des enfants. Les Français découvrent avec Nicolas Sarkozy un exemple désolant de ce comportement tape-à-l’œil. d’un fatras clinquant de dilapidation somptuaire. À partir des années 1980. Ces études signifient qu’une rupture majeure est intervenue dans le fonctionnement du capitalisme depuis soixante ans. il le constatait. il ne le jugeait pas d’un point de vue moral. Médias. de voyages exotiques. Tous. qu’il n’est pas lieu d’analyser ici2. Veblen constatait ensuite qu’existent le plus souvent plusieurs classes au sein de la société. dont la pensée était rangée par Raymond Aron au même niveau que celles de Carl von Clausewitz ou d’Alexis de Tocqueville3. de bijoux. il nous faut nous tourner vers le grand économiste Thorstein Veblen. de résidences immenses. publicité. et cherchons à manifester par tel ou tel trait extérieur une petite supériorité. a conduit à un décrochage de plus en plus prononcé entre les détenteurs du capital et la masse des citoyens.Le Dossier régulière jusqu’à atteindre trois cents dans les années 2000. poursuivaitil. parce que la dilapidation matérielle de l’oligarchie – elle-même en proie à la compétition ostentatoire – sert d’exemple à toute la société. Résumons-la à l’extrême. Pourquoi cela est-il un moteur de la crise écologique ? Pour le comprendre. etc. de convivialité. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de permettre à leurs membres de se distinguer les uns des autres. magazines « people ». films. La couche sociale imitée prend elle-même exemple sur celle qui est située au-dessus d’elle dans l’échelle de la fortune. Veblen ne prétendait pas que la nature humaine se réduit à ce trait. films. feuilletons. Pourtant. Celui-ci n’est plus caché comme au temps de l’austère bourgeoise protestante décrite par Max Weber : il nourrit au contraire une consommation outrancière de yachts. de montres. Cette imitation se reproduit de bas en haut. Que disait Veblen ? Que la tendance à rivaliser est inhérente à la nature humaine. toutes les sociétés produisent assez aisément la richesse nécessaire pour satisfaire leurs besoins de nourriture. un ensemble de circonstances. Chacun à son niveau. Chacune d’entre elles est régie par le principe de la rivalité ostentatoire. Durant ce que l’on a appelé les « Trente Glorieuses ». dans toutes les sociétés. cherche à acquérir les biens et les signes les plus valorisés. Médias. S’appuyant sur les nombreux témoignages des ethnographes de son époque. d’avions privés. magazines « people ». De surcroît. parce que la dilapidation matérielle de l’oligarchie – elle-même en proie à la compétition ostentatoire – sert d’exemple à toute la société. elles produisent généralement une quantité de richesses bien supérieure à la satisfaction de ces besoins. Et dans chaque classe. Chacun à son niveau. il constatait aussi que cette forme de rivalité symbolique s’observe 85 Que se passe-t-il dans une société très inégalitaire ? Elle génère un gaspillage énorme. l’enrichissement collectif permis par la hausse continue de la productivité était assez équitablement distribué entre capital et travail. nous avons une propension à nous comparer les uns aux autres.

est centrale : les classes moyennes n’accepteront pas d’aller dans la direction d’une moindre consommation matérielle si perdure la situation actuelle d’inégalité. Mais aussi indirectement. transformerait le modèle culturel existant. Nous rebouclons maintenant avec l’écologie. bien sûr. l’augmentation de la consommation matérielle globale n’est plus associée avec une augmentation du bien-être collectif – elle entraîne au contraire une dégradation de ce bien-être. des peuples d’Amérique du Nord. et même commencer à restaurer l’environnement. Au sein de ces sociétés surdéveloppées. Bernard Arnault.4E TRIMESTRE 2010 De l’exigence écologique à la justice sociale La proposition de baisse de la consommation matérielle peut sembler provocante dans l’atmosphère idéologique qui imprègne l’époque. par ce modèle culturel de consommation qui imprègne toute la société et en définit la normalité. maladies et autres nuisances que la surconsommation provoque. médiatiques – dont elle dispose et dont elle use afin de maintenir ses privilèges. en raison des pollutions. aux RMIstes. économiques. On voit ici que la question de l’inégalité LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Alain Minc. ils ne sont pas assez nombreux pour que cela change suffisamment l’impact écologique collectif.86 outils de diffusion du modèle culturel dominant. aux salariés modestes que l’on va proposer de réduire la consommation matérielle. et leur cortège d’oligarques se passent de limousines avec chauffeurs. embouteillages. d’eau. de bois. La proposition de baisse de la consommation matérielle peut sembler provocante dans l’atmosphère idéologique qui imprègne l’époque. d’Europe et du Japon. d’emballages. Comment alors l’oligarchie bloque-t-elle les évolutions nécessaires pour prévenir l’aggravation de la crise écologique ? Directement. maladies et autres nuisances que la surconsommation provoque. Mais aujourd’hui. de montres clinquantes. Recréer le sentiment de solidarité essentiel pour parvenir à cette réorientation radicale de notre culture suppose évidemment que soit entrepris un resserrement rigoureux des inégalités – ce qui. et drastiquement la richesse de l’oligarchie : . Une politique écologique implique de réduire globalement l’inégalité. de shopping en 4x4 à Saint-Tropez. Ce qui signifie réduire la consommation matérielle globale de nos sociétés. de pétrole. C’est donc de ces 20 à 30 % que le changement doit venir. . Prévenir l’aggravation de la crise écologique. obésité. l’augmentation de la consommation matérielle globale n’est plus associée avec une augmentation du bien-être collectif – elle entraîne au contraire une dégradation de ce bien-être.. embouteillages. est dans le principe assez simple : il faut que l’humanité réduise son impact sur la biosphère. Une telle réduction constitue le levier essentiel pour changer la donne écologique. Arnaud Lagardère. C’est à l’ensemble des classes moyennes occidentales que doit être proposée la réduction de la consommation matérielle. d’or.ensuite pour que les classes moyennes constatent que la transformation des habitudes est menée équitablement . Jacques Attali. en raison des pollutions. etc. Mais ce n’est pas non plus seulement les hyper-riches qui doivent opérer cette réduction : car même si Nicolas Sarkozy. et réduire nos rejets de gaz à effet de serre. et c’est d’une importance équivalente. Y parvenir est également en principe assez simple : cela signifie réduire nos prélèvements de minerais. Mais aujourd’hui. si le changement nécessaire n’est pas équitablement adopté. de matières radioactives. par les puissants leviers – politiques. . Vincent Bolloré. c’est-à-dire pour l’essentiel. Qui va réduire sa consommation matérielle ? On estime que 20 à 30 % de la population mondiale consomme 70 à 80 % des ressources tirées chaque année de la biosphère. de déchets chimiques. obésité. par ailleurs. ce n’est pas aux pauvres. Répétons-le : on ne peut cependant pas imaginer d’aller vers un tel changement si les classes moyennes voient qu’une petite partie de la population continue à se goberger avec une richesse démesurée. etc.d’abord pour changer le modèle culturel de surconsommation .

une autre politique de l’énergie. Raymond Aron. Paris. éducation. in Thorstein Veblen. Il s’agit de renouveler l’économie par l’idée de l’utilité humaine plutôt que par l’obsession de la production matérielle. et ont un impact écologique beaucoup plus faible. mais avoir autrement ou plus exactement vivre autrement. Raven E. 1936-2005. Pour sauver la planète. une autre politique des transports… Une civilisation choisissant la réduction de la consommation matérielle verra ainsi s’ouvrir la porte d’autres politiques. 87 rénovation thermique. de favoriser le lien social plutôt que la satisfaction individuelle. Seuil. VIII. 1. Saks. Face à la crise écologique. Board of Governors of the Federal Reserve System. et puis afin de financer les nouvelles activités qui correspondent à de vrais besoins sociaux. « Avez-vous lu Veblen ? ». 1970. justice. Car aller vers moins de consommation matérielle et énergétique ne veut pas dire avoir moins de tout. Afin de mieux vivre ensemble plutôt que de consommer seuls. Washington. collection Tel.enfin parce qu’il faut que la société se réapproprie la partie volée de la richesse collective pour la remettre au service de tous : d’abord aider les plus pauvres et ceux qui vont perdre des emplois dans la mutation de l’économie . Carola Frydman. Executive Compensation : A New View from a Long-Run Perspective.Le Dossier . Paris. Voir Hervé Kempf. Gallimard. 2007. 3. Outillée par le transfert de richesses que permettra la réduction des inégalités. 2. . Théorie de la classe de loisir. sont créatrices d’emploi. Finance and Economics Discussion Series 2007-35. p. il nous faut consommer moins pour répartir mieux. santé. Donc développer ces domaines créateurs d’emploi et très utiles : agriculture. sortez du capitalisme. 2009. elle pourra stimuler les activités humaines socialement utiles et à faible impact écologique. culture.

.

Et. l’épuisement des ressources naturelles. le parti des Verts naît lors du congrès de Clichy (1984). cela ne se fait guère). membres notamment des « Amis de la Terre ». Car. les analyses du « Club de Rome » ont suscité un vif débat dans les médias. les relations entre le parti des Verts et les formations de gauche ont été complexes et changeantes. L’écologie a émergé dans le champ politique avec l’apparition surprenante de l’agronome René Dumont à la télévision lors de la campagne présidentielle de 1974. En pull rouge. c’est un petit groupe de militants de l’environnement. quelque trente-cinq ans plus tard. À l’époque. « Europe Écologie » change peut-être les données du problème. le cycle des grandes conférences internationales consacrées à l’environnement a débuté (Stockholm). pourtant. on est frappé et de l’originalité de la démarche et de la modernité des revendications qu’exprime le candidat des écologistes. Dix ans plus tard. les inégalités Nord-Sud. En visionnant. ils l’ont constaté lors des élections législatives précédentes (1973). l’agronome René Dumont présente pour la première fois les thèses des écologistes dans une campagne électorale nationale. qui a pris l’initiative d’utiliser la campagne présidentielle pour populariser les thèses écologistes. Depuis cette date. aucun parti ne se décide à prendre sérieusement en charge l’enjeu environnemental. Les Verts et le choix de l’alliance « à gauche » En 1974. Et la récente apparition d’une nouvelle formation au statut encore incertain. et une presse écologiste a commencé . sans cravate (à l’époque.Daniel Boy est directeur de recherches au Cevipof (Sciences-Po) La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui P our apprécier la situation politique du mouvement écologiste aujourd’hui. cette apparition précoce de l’écologie en politique. René Dumont évoque des thèmes qui font encore aujourd’hui la trame des revendications des partis Verts : la pollution industrielle. un bref rappel des épisodes précédents est nécessaire.

Les résultats de cette stratégie d’autonomie politique se révèlent rapidement désastreux : hors le cas des élections européennes de 1989. aucun parti ne se décide à prendre sérieusement en charge l’enjeu environnemental. dans leur majorité. plus précisément. voire à l’extrême gauche. Dès cette époque. l’organisation partisane prend forme. les listes de « Paris Écologie » menées par Brice Lalonde remportent 10 % des suffrages exprimés. Ou. Car. le Parti des Verts semble s’orienter vers une stratégie d’alliance avec le Parti socialiste. où ils dépassent pour la première fois 10 % des suffrages exprimés. obtient la majorité des suffrages sur un projet d’autonomie LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . c’est-à-dire qui disparaissent au lendemain de l’élection. le désir de se singulariser dans le champ politique est le plus fort . Petit à petit. Mais le choix. Mais pour un parti naissant. Signe d’une progressive sensibilité des électeurs français aux thèmes environnementaux. Or. qui a pris l’initiative d’utiliser la campagne présidentielle pour populariser les thèses écologistes. pour leur première participation à une élection.6 % des suffrages dans une circonscription de la Manche où la centrale nucléaire de Flamanville est en projet. À l’époque. vont désormais présenter des candidats au nom de comités de campagne qui se veulent « biodégradables ». animé par le ministre de l’Environnement du gouvernement Rocard. Didier Anger. Antoine Waechter. sans cravate (à l’époque. Pourtant lors de l’assemblée générale de 1986. Génération Écologie. à l’occasion de pratiquement chaque élection. ils l’ont constaté lors des élections législatives précédentes (1973). L’approche des élections législatives prévues pour 1998 les conduit à se rapprocher discrètement du Parti socialiste pour entamer des négociations sur une alliance de gouvernement. au congrès de Clichy de 1984. La stratégie du « ni droite ni gauche » gèle pour quelques années toute perspective d’alliance avec les formations de gauche. Cette absence de pérennité dans l’organisation n’empêche pas les écologistes de remporter leurs premiers succès : aux élections municipales de 1977. Lors des élections législatives de 1978. . l’épuisement des ressources naturelles. c’est un petit groupe de militants de l’environnement. De plus. les Verts ne connaissent guère de réussite. étaient insensibles aux valeurs de gauche. un relatif inconnu. les enquêtes réalisées au sein du parti Vert montrent au contraire une proximité majoritaire à la gauche. puis le score médiocre de Dominique Voynet à la présidentielle de 1995 (3. la nécessité d’une organisation durable gagne des partisans et. Le très modeste résultat de Dumont (1. Brice Lalonde. à questionner la valeur du progrès – la revue Le Sauvage. recueille 12.3 % des suffrages exprimés) ne décourage pas les militants écologistes qui. cela ne se fait guère).4E TRIMESTRE 2010 politique résumé par le slogan « L’Écologie n’est pas à marier ». Durant ses toutes premières années d’existence. et la crainte de perdre son âme dans une alliance avec un partenaire dominant l’emporte sur le pragmatisme politique. candidat des écologistes. provisoire. les inégalités Nord-Sud. René Dumont évoque des thèmes qui font encore aujourd’hui la trame des revendications des partis Verts : la pollution industrielle. leur isolement politique leur interdit de faire valoir un capital politique qui commence à s’affirmer. lors des élections régionales de 1992 les Verts subissent la concurrence d’un nouveau parti se réclamant de l’écologie. de cette attitude politique ne doit pas être mal interprété : il ne signifie nullement que les adhérents des Verts.4 %) vont inciter les Verts à changer radicalement de stratégie politique. Mais Le relatif échec des élections législatives de 1993.90 La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui En pull rouge. membres notamment des « Amis de la Terre ». les candidats de Génération Écologie font pratiquement jeu égal avec ceux des Verts (environ 7 %). militant associatif alsacien.

régionales) offrent aux Verts de meilleures opportunités. mais sans prise de décision claire sur l’avenir de l’énergie nucléaire à long terme. leurs résultats électoraux divergent selon les types d’élection. Ni la fiscalité écologique. ne permet l’élection que de quatre Verts. Depuis ce moment. le choix d’un allié n’est pas indispensable (européennes) ou peut être éventuellement reporté au moment du second tour (municipales. Précipité par la dissolution de l’Assemblée nationale voulue par Jacques Chirac. les élections de type supranational (européennes) ou local (municipales. ni l’élargissement du périmètre du ministère de l’Environnement. À l’inverse. et plus encore en 2010. De plus. L’accord programmatique mentionne un moratoire sur la construction de nouvelles centrales nucléaires jusqu’en 2010. c’est-à-dire selon son niveau et selon les modes de scrutin qui s’y appliquent. régionales). Dominique Voynet à nouveau candidate . Pourtant les Verts resteront fidèles à l’union de la gauche au pouvoir jusqu’en 2002. L’approche des élections législatives prévues pour 1998 les conduit à se rapprocher discrètement du Parti socialiste pour entamer des négociations sur une alliance de gouvernement. manque de peu de les surpasser sur le terrain électoral.Le Dossier symptôme aussi d’une certaine vulnérabilité des Verts. ministre de l’Environnement du gouvernement Jospin. mais non de faire passer leurs revendications dans le domaine de l’environnement dont ni le PS ni le PC ne veulent. Dans le domaine de l’environnement. Il est frappant de constater aujourd’hui que bien des éléments de politique environnementale réclamés par les Verts en 1997 seront pour partie acquis avec le Grenelle de l’environnement voulu par un gouvernement de droite. puis le score médiocre de Dominique Voynet à la présidentielle de 1995 (3. Dans les régions gagnées par la gauche en 2004. présents dans l’accord avec le PS ne trouveront le moindre début de réalisation. Au sein du gouvernement de la Gauche plurielle. les enjeux de ces élections non décisives pour le pouvoir d’État s’accordent mieux avec les compétences reconnues aux Verts : l’environnement se décline plus aisément au niveau européen. devra entériner le principe de l’enfouissement – théoriquement réversible – des déchets nucléaires. À l’évidence. Et. puisqu’un nouveau venu se réclamant d’une écologie plus pragmatique. les élections nationales avec leur système uninominal majoritaire (présidentielle. Le relatif échec des élections législatives de 1993. et sans doute plus attentive au thème environnemental. législatives) ne conviennent guère à un parti qui ne possède pas encore de personnalités bénéficiant d’une véritable notoriété nationale ni de zones de force géographiques très accentuées. L’épisode de la Gauche plurielle montre aussi les limites de l’accord électoral passé entre les Verts et le PS : la concession 91 de circonscriptions théoriquement gagnables. Mais aussi prometteurs qu’ils soient. ces succès ne donnent pas de solution au problème crucial de l’accès au pouvoir d’État : en 2007. les Verts ne pèseront guère plus que leur poids électoral. les Verts font l’expérience de l’exercice du pouvoir à un niveau de responsabilité élevé. Leur alliance de gouvernement leur permet de soutenir les politiques sociales de la Gauche plurielle qu’ils approuvent largement.4 %) vont inciter les Verts à changer radicalement de stratégie politique. les Verts vont dans cette période obtenir de bons résultats lors de ces élections dont le plus spectaculaire sera la prise de la mairie de Paris avec leurs alliés socialistes en 2001. le premier accord entre PS et Verts en vue des législatives de 1997 comprend un volet programmatique et un dispositif électoral qui conduiront à l’entrée des Verts dans la Gauche plurielle et à la nomination au poste de ministre de l’Environnement de Dominique Voynet. dans lesquelles un candidat Vert se trouve en position de représentant officiel de la gauche. Dans ces types de scrutin. les Verts n’obtiendront guère de concession de la part de leurs partenaires de la majorité plurielle : la fermeture du surgénérateur en construction à Creys-Malville (Isère) et l’abandon du canal Rhin-Rhône seront les seules mesures spectaculaires alors que Dominique Voynet. mais aussi au niveau local. très loin du nombre nécessaire pour constituer un groupe parlementaire à l’Assemblée. ni le moratoire sur les autoroutes. de fait.

92 La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui En 2007. « l’Alliance pour la Planète ». dont Ségolène Royal. en quelque sorte. à l’automne 2006. Dominique Voynet à nouveau candidate des Verts réalise l’un des plus mauvais résultats des écologistes : 1. promet l’organisation d’un Grenelle de l’environnement en cas de victoire électorale. L’échec est d’autant plus grave que lors de cette élection. les Verts ont. une dizaine de candidats à l’élection présidentielle.6 % des suffrages exprimés. d’une médiatisation considérable de la crise climatique. plus ouverte aux valeurs de l’entreprise à travers le concept de « développement durable ». un peu plus de 3 % des suffrages exprimés. les thèmes environnementaux sont revenus au premier plan en raison. avec sa fondation Ushuaïa. une constatation s’impose : au cours de cette période. plus tard. notamment. viennent signer en public au musée des Arts premiers du quai Branly leur adhésion aux principales propositions du « Pacte écologique » de Nicolas Hulot. d’abord en augmentant considérablement le périmètre du ministère du Développement durable. plus apte à réaliser ici et maintenant . Bien plus. le Président Nicolas Sarkozy donnera effectivement une suite à ces initiatives. rassemblées au sein d’une nouvelle coalition. Nicolas Sarkozy et Dominique Voynet. puis en suscitant l’organisation du Grenelle de l’environnement. On sait que. C’est d’abord. perdu la main sur l’environnement. le 31 janvier 2007. les Verts sont-ils devenus inaudibles en matière d’environnement ? des Verts réalise l’un des plus mauvais résultats des écologistes : 1. notamment. les Verts sont-ils devenus inaudibles en matière d’environnement ? La nouvelle donne environnementale Les années 2006 et 2007 ont été marquées par une mobilisation sans précédent en faveur de l’environnement. les promesses d’une écologie plus pragmatique.6 % des suffrages exprimés. lancent l’idée d’une négociation globale sur les enjeux environnementaux sous le nom de « Grenelle de l’environnement ». Clairement engagés à gauche. On peut du reste se demander si cette perte de crédibilité n’est pas antérieure à la période électorale : l’orientation clairement « à gauche » choisie par les Verts dans leurs stratégies d’alliance avec le PS a pu faire penser à des électeurs de sensibilité écologiste faiblement ancrés dans les valeurs de gauche que la défense de l’environnement était passée au second plan des préoccupations des Verts. Plus précisément. médiocre score confirmé par celui des élections législatives qui suivent. d’une médiatisation considérable de la crise climatique.4E TRIMESTRE 2010 vers l’environnement. le très médiatique Nicolas Hulot. Enfin. Clairement engagés à gauche. percevant le bénéfice potentiel d’une ouverture LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Le candidat Nicolas Sarkozy. ils sont aussi absents du Grenelle de l’environnement. Quels que soient aujourd’hui les jugements portés sur la sincérité des convictions écologistes de la majorité actuelle ou sur les effets réels des nouvelles politiques d’environnement. L’échec est d’autant plus grave que lors de cette élection. comme lors de l’épisode de Génération Écologie dans les années 1990. L’entrée en force des environnementalistes dans le champ politique lors de la campagne électorale témoigne du fait qu’une place était à prendre. à l’exception de quelques personnalités individuelles. Quasiment inaudibles dans la campagne électorale. Puis la campagne présidentielle est marquée par les initiatives de militants de la cause environnementale qui. les thèmes environnementaux sont revenus au premier plan en raison. rend présents les thèmes environnementaux dans la campagne et introduit un élément de suspense en laissant penser qu’il pourrait être candidat à l’élection présidentielle. un peu plus de 3 % des suffrages exprimés. médiocre score confirmé par celui des élections législatives qui suivent. l’impact médiatique du film d’Al Gore « Une vérité qui dérange » consacré aux effets du réchauffement climatique.

notamment. pour l’instant. Europe Écologie surclasse le MODEM. Localement les résultats sont même impressionnants dans les trois zones de force de l’écologie politique : 17. Les élections régionales de mars 2010 constituent le second test pour la nouvelle alliance écologiste. Europe Écologie. souvent fort médiatiques et représentant des tendances assez diverses au sein de la galaxie écologiste (Daniel Cohn-Bendit. Le projet d’un rassemblement entre les écologistes affiliés aux Verts et les environnementalistes qui s’étaient engagés dans le champ politique en 2007. Yannick Jadot) permet d’accroître la couverture médiatique de la nouvelle alliance. 12. José Bové. Le choix systématique de personnalités connues. la nouvelle coalition ne constitue qu’une entente électorale aux structures très informelles.2 % dans l’ensemble de la France. les Verts vont renouer avec le succès lors des élections européennes de 2009 au sein d’une nouvelle alliance. que le premier critère qui distingue les votants écologistes est leur niveau d’études particulièrement élevé. Bien que moins élevé. Trois difficultés doivent en effet être surmontées par l’alliance écolo- Europe Écologie : une stratégie gagnante ? Marginalisés lors de la séquence d’élections de 2007. de ce fait. par là.Le Dossier des réformes significatives ont probablement séduit une fraction des électeurs écologistes qui ont. On constate aussi. L’analyse de l’électorat d’Europe Écologie à partir des sondages disponibles montre que son cœur de cible se situe parmi les « cadres et professions intellectuelles » et les « professions intermédiaires ».8 % en Rhône-Alpes. les Verts vont renouer avec le succès lors des élections européennes de 2009 au sein d’une nouvelle alliance. mais leur réussite les met en position de force pour négocier avec leur allié et des éléments de politique régionale et des postes dans l’exécutif des régions. que pour les types d’élections les plus favorables à l’expression de l’écologie politique. Sans doute les Verts et leurs alliés doivent-ils renoncer à leur ambition de surclasser le PS et. Avec les européennes de 2009 et les régionales de 2010. notamment. et frôle le résultat du Parti socialiste dont il n’est séparé que par environ 30 000 voix Marginalisés lors de la séquence d’élections de 2007.3 % des suffrages exprimés. est d’une toute autre nature. d’obtenir une présidence de région. une consultation qui favorise l’expression de l’écologie politique : d’abord parce que le mode de scrutin proportionnel (malgré la division en huit circonscriptions) favorise un parti de taille modeste. Michèle Rivasi. les élections présidentielle et législative de 2012.6 % en Alsace. naît à l’automne 2008 à l’initiative. Les résultats dépassent les prévisions les plus optimistes puisqu’en recueillant 16. .6 % en Île-de-France et 15. Il s’agit d’élaborer un programme minimum et de sélectionner des candidats et des têtes de liste pour les élections européennes à venir. Ce résultat historique constitue aussi l’un des trois meilleurs scores en Europe. L’élection européenne est. Dans un premier temps. par nature. de Daniel Cohn-Bendit. Mais la démonstration ne vaut. Europe Écologie. ensuite parce que le niveau européen est un cadre d’accueil logique pour les thèmes environnementaux : en France les directives européennes contribuent pour beaucoup à la mise en place d’une régulation dans le domaine de l’environnement. déserté le vote Vert. naît à l’automne 2008 à l’initiative. Le projet d’un rassemblement entre les écologistes affiliés aux Verts et les environnementalistes qui s’étaient engagés dans le champ politique en 2007. comme on l’a souvent noté dans les analyses électorales. le score des écologistes est à nouveau convaincant. 16. 93 (pour près de 17 millions de suffrages exprimés). Le succès de l’alliance repose sur plusieurs facteurs. de Daniel Cohn-Bendit. les Verts et les environnementalistes ont donc fait la preuve de la viabilité politique de leur alliance. Or la troisième épreuve à venir.

les Verts et les environnementalistes ont donc fait la preuve de la viabilité politique de leur alliance. et surtout l’avenir de l’énergie nucléaire donneront lieu. Cette fois les difficultés sont bien réelles. par conséquent. celle d’un accord électoral entre les écologistes et le PS. Reste enfin la dernière difficulté de taille. car le projet de statut du nouveau parti semble prévoir une organisation terriblement complexe. et. Les succès de 2009 et 2010 ont été obtenus avec une organisation partisane très informelle : la coalition entre des individus ou des groupes associatifs (les environnementalistes) et un parti. celle du programme et celle de l’accord avec le PS. Il n’est pas certain pourtant que. sans aucun doute. celui de l’accord électoral et celui du programme commun. Trouver un nombre satisfaisant de circonscriptions théoriquement gagnables où un candidat écologiste représentera à lui seul l’alliance rose-verte. la même unanimité puisse être prévue : les Verts sont.4E TRIMESTRE 2010 .94 La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui Avec les européennes de 2009 et les régionales de 2010. pour l’instant. les aéroports. incite pourtant à prévoir des difficultés dans le montage institutionnel. on peut s’attendre à ce que les écologistes se souviennent de la mauvaise affaire qu’ils avaient faite en 1997. Comme dans le passé deux volets devront être discutés. celle du programme et celle de l’accord avec le PS. qu’ils fixent la barre assez haut dans le domaine de l’environnement. une organisation partisane unitaire est à l’évidence indispensable. les élections présidentielle et législative de 2012. que pour les types d’élections les plus favorables à l’expression de l’écologie politique. À l’heure où s’écrivent ces lignes. ne sera pas chose facile. Les autoroutes. celui du programme. Le second obstacle. giste : celle de l’organisation. aujourd’hui. est d’une toute autre nature. le réseau ferroviaire. Mais la démonstration ne vaut. très radicaux dans ce domaine. en tout cas en ce qui concerne les enjeux environnementaux pour lesquels il règne un assez large consensus au sein de l’alliance des écologistes. Pour gérer la nouvelle séquence électorale. Quant au programme. Une consultation des pièces disponibles. Les Verts et leurs alliés se sont attelés à la tâche : les statuts et les fondements idéologiques d’un nouveau parti sont aujourd’hui en discussion dans un processus qui doit normalement aboutir à un accord à la minovembre. il est trop tôt pour parier sur les chances de succès de cette entreprise. dont le fonctionnement pratique pose problème depuis longtemps. on a moins de certitudes en ce qui concerne les attitudes des environnementalistes. Or la troisième épreuve à venir. Trois difficultés doivent en effet être surmontées par l’alliance écologiste : celle de l’organisation. sur les enjeux sociaux. celui des Verts. depuis toujours. à des négociations délicates. n’est probablement pas le plus difficile à surmonter. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 .

Polémique .

Antoine Prost
est historien de l’éducation

Quelles écoles pour demain ?

A

cette question fondamentale et redoutable, on ne peut apporter d’éléments de réponse sans commencer par un diagnostic. Or, les évolutions actuelles menacent l’école dans sa fonction même. Elles l’atteignent en son cœur.

L’école niée dans son principe
Un service public On partira de quelques évidences, décisives bien que banales. L’école est d’abord un service public. C’est vrai y compris de l’enseignement privé, car le service public se définit par sa fonction, et non par son mode de gestion. Beaucoup de services publics, la distribution de l’eau, les transports scolaires, les pompes funèbres, sont « concédés » à des exploitants privés qui doivent respecter un cahier des charges. La loi Debré de 1959 et les contrats d’as-

sociation conclus entre l’État et des établissements privés d’enseignement peuvent s’analyser comme une concession de service public. On peut d’ailleurs déplorer au passage que le cahier des charges n’ait pas été clairement défini. Concédé ou géré directement, un service public se définit par trois caractères : - l’égalité : il est également accessible à tous, quels que soient les lieux et les particularités des personnes. Les entreprises privées dites de service ne servent que leurs clients ; - la continuité : il ne s’interrompt pas ; - sa qualité, son efficacité, son adaptation aux besoins des usagers et aux évolutions techniques ou autres sont garantis par l’État ou les collectivités publiques. Dans un service privé, ils sont supposés assurés par la concurrence sur un marché. Ces deux caractères s’estompent aujourd’hui. Comme service public de proximité, l’école dépend de son environnement, et ce d’autant plus que les

98
L’assouplissement de la carte scolaire a évidemment accru la hiérarchisation sociale des établissements, ce qui joue sur la qualité de l’enseignement. Même s’il ne faut jamais sous-estimer le rôle des acteurs, qui entraîne des exceptions parfois spectaculaires, les établissements des quartiers défavorisés connaissent des difficultés de fonctionnement beaucoup plus graves que ceux des quartiers favorisés.

Quelles écoles pour demain ?

Une institution Mais l’école n’est pas seulement un service public. Elle est d’abord une institution. Les services sont mis à la disposition des clients qui le souhaitent. Nul n’est tenu de mettre des lettres à La Poste ou de prendre le train. L’instruction, elle, est obligatoire jusqu’à 16 ans, ce qui, dans la pratique, signifie que l’école est obligatoire. Au point que, depuis un décret du 19 février 2004, les parents d’élèves de moins de 16 ans peuvent être assez lourdement punis en cas d’absentéisme confirmé de leurs enfants. La société a rendu l’école obligatoire, parce que sa survie en dépend. Elle institue la société, elle fait que les divers membres de cette société puissent se parler et se comprendre, que les aïeux aient quelque chose en commun avec les enfants, les citadins avec les ruraux, les riches avec les pauvres, les indigènes avec les étrangers. Elle fonde le socle commun et le lien social. C’est l’une des fabriques de la société. C’est pourquoi elle est obligatoire. En tant qu’institution, l’école doit donc produire des « utilités collectives ». Celles-ci peuvent être de nature très différente : le patriotisme républicain sous Jules Ferry par exemple, la réduction des inégalités sociales (démocratisation) dans les années 1960-1970, le développement du sens

élèves sont moins capables de se déplacer de façon autonome. L’aggravation de la ségrégation urbaine entraîne donc une hiérarchisation sociale accrue des écoles, des collèges et à un moindre degré des lycées. Avant l’assouplissement de la carte scolaire, ce phénomène expliquait 80 % des différenciations scolaires, et les dérogations seulement 20 %. L’assouplissement de la carte scolaire a évidemment accru la hiérarchisation sociale des établissements, ce qui joue sur la qualité de l’enseignement. Même s’il ne faut jamais sous-estimer le rôle des acteurs, qui entraîne des exceptions parfois spectaculaires, les établissements des quartiers défavorisés connaissent des difficultés de fonctionnement beaucoup plus graves que ceux des quartiers favorisés. L’État ne réussit plus à garantir partout la même qualité d’enseignement. L’égalité devant l’offre d’enseignement n’est plus assurée. En tant que service, l’école doit répondre aux attentes des usagers qui en attendent des bénéfices individuels. Ceux-ci sont de plusieurs natures : être cultivé, être « bien dans sa peau », etc. La crise économique et l’emprise du diplôme1 ont beaucoup majoré l’importance des bénéfices d’ordre socio-économique : obtenir un bon diplôme, pour avoir un bon emploi, de bons salaires et une belle carrière. Les enseignants ont légitimé et renforcé l’attente de ce bénéfice individuel en le présentant aux élèves comme la principale raison de travailler. L’école prend donc comme objectif premier ces bénéfices individuels d’ordre socio-économique.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010

En tant qu’institution, l’école doit donc produire des « utilités collectives ». Cellesci peuvent être de nature très différente : le patriotisme républicain sous Jules Ferry par exemple, la réduction des inégalités sociales (démocratisation) dans les années 19601970, le développement du sens civique, de la tolérance, de l’esprit démocratique. Mais depuis deux générations, une utilité collective nouvelle est apparue : favoriser la croissance économique en augmentant le niveau de qualification de la main-d’œuvre.

Les élèves travaillent pour la note . Mais ces classements. Nous sommes le seul pays au monde à noter sur 20. les utilités collectives civiques. Ces pratiques d’évaluation se traduisent par une importance croissante accordée aux notes et aux classements. et le plus important pour la collectivité et pour les indi- .individuel : d’une formation qui se réduit aux bénéfices socio-économiques . et la tentative d’Edgar Faure pour introduire en 1969 la notation de A à E. de l’esprit démocratique. Et les classements nous fascinent toujours. qui produisent des évaluations chiffrées et des classements (PISA). dont le nôtre. et plus récemment (Lisbonne). les parents surveillent leurs notes et s’inquiètent de leur place : les professeurs s’inquiètent des scores aux évaluations. qui a pris de plus en plus d’importance : favoriser la croissance économique en augmentant le niveau de qualification de la main-d’œuvre (de la généralisation du premier cycle. ce qui aboutit à leur demander de se juger eux-mêmes. Ils ne sont l’œuvre d’aucune autorité politique (l’Union européenne par exemple) et l’on ne peut en rendre responsable quelque pouvoir occulte. comme dans beaucoup de pays étrangers. Nous sommes le seul pays au monde à noter sur 20. . imposées uniformément à toutes les classes.2 Dans un univers en voie de mondialisation. Et les classements nous fascinent toujours. comme dans beaucoup de pays étrangers. les différents systèmes éducatifs sont comparés les uns aux autres par l’intermédiaire d’enquêtes sophistiquées. Nous croyons à la signification des demi-points quoi que montre la docimologie. même si.collectif : de l’école comme institution qui fabrique la société. Mais depuis deux générations. faciliter sa mobilité. voulue par De Gaulle. Les utilités collectives de type économique et technologique sont non seulement compatibles avec les utilités individuelles socioéconomiques : elles les renforcent. dans l’intention officielle de fournir aux enseignants des éléments de comparaison. Le système français d’enseignement se caractérisait déjà depuis longtemps par une importance excessive de l’évaluation et de la note. aux 80 %). apparu depuis une génération : la montée des évaluations externes. devant les violences récurrentes. politiques et culturelles voient leur importance se réduire. L’école submergée par l’évaluation Cette évolution conduit à focaliser l’attention sur les résultats de l’enseignement : les notes et les diplômes. des voix s’élèvent pour rappeler cette mission fondamentale parce que fondatrice. n’a guère duré qu’un printemps. Or cette obsession est destructrice : . un double appauvrissement : . de la tolérance. et la tentative d’Edgar Faure pour introduire en 1969 la notation de A à E. Ils conduisent l’administration à multiplier des évaluations externes standardisées du type CE2/6e. (celui de Shanghaï pour les universités par exemple) constituent des faits et produisent des résultats par la pression qu’ils exercent sur tous les systèmes éducatifs. L’école ne fabrique plus la société : elle fabrique un système socio-économique. une utilité collective nouvelle est apparue. même contestables. au point que les élèves les reconstituent quand les professeurs ne les donnent pas. n’a guère duré qu’un printemps. On assiste ainsi à une double dégradation. craignent-ils. favoriser l’innovation scientifique et technologique et la formation tout au long de la vie dans une société de la connaissance. Du coup.Polémique civique. individuelles et collectives. Elles pèsent bien peu devant les logiques socio-économiques. au point que les élèves les reconstituent quand les professeurs ne les donnent pas. que d’autres ne les jugent un jour. en attendant. 99 Le système français d’enseignement se caractérisait déjà depuis longtemps par une importance excessive de l’évaluation et de la note.l’évaluation porte sur ce qui est évaluable. Cette tradition a été renforcée par un phénomène nouveau. de leur permettre de se situer.

s’il donne de bons exercices. correctement gradués. Il faudrait : 1/ Donner des exercices dont il serait clairement annoncé qu’ils ne seraient pas notés. On n’en tient pas compte. C’est cela. Le primat de la note et du classement détourne l’attention des fonctions humanistes. assez diversifiés dans leur contenu et dans leur forme pour ne pas les lasser. par construction. au point de disqualifier la réussite même : les bons élèves deviennent des « bouffons ». c’est toujours leur demander de faire quelque chose qu’ils ne savent pas encore faire pour qu’ils apprennent à le faire. Par définition. il faut qu’il puisse commencer par mal faire. la malfaçon sont consubstantielles à l’apprentissage. On enregistre certes leurs progrès dans les livrets scolaires. Il est donc normal qu’ils commencent par faire de mauvais devoirs. Il est bien plus facile de savoir si un élève connaît la date d’un événement que son sens. On tend vers les QCM. Ce qui impose une réforme de l’inspection. les élèves qui arrivent ne savent pas ce que l’école doit leur apprendre. et s’il les corrige bien. et un cahier propre pour recoLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . les élèves qui arrivent ne savent pas ce que l’école doit leur apprendre. Non seulement elle décourage et démotive ceux qui échouent : elle les rend enragés parce qu’elle les nie dans leur personne même. C’est la seule façon de manifester symboliquement que cet aspect du métier est fondamental . Quelles écoles pour demain ? Le primat de la note et du résultat est incompatible avec un véritable enseignement. . La note pédagogique devrait pour moitié porter sur le travail donné aux élèves. Donner un devoir aux élèves. pertinents. pour ne pas pénaliser les moyennes dans les premières phases d’un apprentissage. C’est pourquoi. Elle en fait partie inhérente. . Certes elle doit disparaître. qui ne saurait se réduire à une heure passée dans la classe.100 vidus est justement le plus difficile à évaluer : la réflexion.les élèves sont notés sur tous leurs travaux. Il est donc normal qu’ils commencent par faire de mauvais devoirs. Par définition. culturelles et civiques . qui sont jugés sur leurs cours. sans être stigmatisé et rejeté dans les ténèbres extérieures. plus long à corriger.on n’en tient pas compte dans l’appréciation des professeurs. la faute. . Mais il y a beaucoup plus grave : la marée évaluatrice ruine l’enseignement même. Si l’on veut que l’élève puisse bien faire. la culture. Mais les élèves qui ne réussissent pas et qui pourtant travaillent ont le sentiment d’une grande injustice. Or le travail de l’élève est le grand absent du système scolaire tel qu’il est organisé. par construction. mais il faut l’accepter comme à la fois normale et provisoire.4E TRIMESTRE 2010 pier les exercices une fois qu’on avait appris à les réussir. assez nombreux pour faire progresser les élèves. et voir avec lui comment il fait travailler les élèves. L’inspecteur ne regarde pas si le professeur corrige des copies. le travail de l’élève. Or le travail de l’élève est le grand absent du système scolaire tel qu’il est organisé. On n’en tient pas compte : . L’erreur. c’est toujours leur demander de faire quelque chose qu’ils ne savent pas encore faire pour qu’ils apprennent à le faire.la logique des notes et des classements est celle d’une recherche de la distinction qui produit des ravages dans la population scolaire. dans les écoles primaires. C’est cela. Réorganiser l’école autour du travail des élèves Pourquoi l’évaluation peut détruire l’enseignement Le primat de la note et du résultat est incompatible avec un véritable enseignement. la compréhension. il y avait des cahiers brouillons. plus contestable dans son appréciation. au détriment des appréciations portées sur un texte écrit par les élèves. Il faudrait passer au moins une demi-journée avec un professeur. le travail de l’élève. Donner un devoir aux élèves.

Elle répond en effet à une conception du métier très généralement admise : enseigner. Si vous voulez que des étudiants en sociologie ou en histoire sociale apprennent à interpréter correctement les tableaux de chiffres. c’est l’intégration de la parole du maître qui sait et du travail de l’élève qui veut savoir. rend très critique sur les graphiques publiés dans la presse. et qui dispense le savoir.Polémique 2/ Donner aux élèves des notes de travail. c’est faire cours. Faire classe. C’est ce qui valorise le professeur comme tel : il est celui qui sait. Les autres professeurs n’ont pas apprécié. et un livre gradué. Des professeurs de philosophie ont écrit un jour dans Le Monde un bel article dans lequel. partant en guerre contre les IUFM. On n’apprend pas à penser par mimétisme en écoutant un professeur qui pense : il faut essayer de penser soi-même. Savoir que Marignan s’est passé en 1515 est ne rien savoir. qui commence par le plus facile. La classe. Elle est profondément intériorisée. outre qu’il est à l’origine d’absurdités monumentales entraîne la dissociation du cours et des exercices. parce que les connaissances n’ont pas de sens par elles-mêmes. Le problème est que cette importance donnée au cours. Un discours sur l’apprentissage de la lecture serait absurde : les élèves seraient bien avancés après avoir entendu expliquer qu’il faut mettre en correspondance des graphèmes et des phonèmes. Et il faut commencer par des tableaux simples. À la fin de l’année. Cette conception est gravement insuffisante. etc. dévalorisé leur métier : ce qu’ils enseignent est bien davantage que des connaissances. à raison de deux heures par semaine. ils ont écrit : « Les autres professeurs transmettent des connaissances . si l’on n’est pas capable d’intégrer cette bataille dans un discours sur la Renaissance. à la transmission des savoirs. vous pouvez leur demander de commenter l’origine sociale des fils en fonction de celle des pères : ils ne sont plus surpris que 95 % des agriculteurs soient fils d’agriculteurs. Or le primat donné au cours. Or le primat donné au cours. Faire classe. alors que 10 % seulement des agriculteurs ont un fils agriculteur… La classe. Du point de vue moral. les relire. Les apprentissages les plus importants ne se font pas en se contentant d’écouter des cours : il faut prendre des 101 notes. outre qu’il est à l’origine d’absurdités monumentales entraîne la dissociation du cours et des exercices. . il est scandaleux de ne pas faire de différence entre un élève qui échoue bien qu’il ait travaillé. comme de représenter des intervalles de temps inégaux par des distances proportionnelles. il faut leur apprendre à les mettre en graphiques. nous. ce qui permettrait à la fois de sanctionner les élèves qui ne font pas le travail demandé. indispensable pour assimiler le cours et lui faire porter ses fruits. c’est transmettre des connaissances. ce qui. Quand on dit qu’on transmet un savoir. qui posent des problèmes simples. c’est tout autre chose que faire cours. c’est l’intégration de la parole du maître qui sait et du travail de l’élève qui veut savoir. etc. et un élève qui échoue parce qu’il n’a pas travaillé. nous apprenons à penser ». inutiles pour enseigner leur discipline. Mais à force de répéter qu’ils transmettaient des savoirs. c’est tout autre chose que faire cours. qui entreraient dans le calcul de la moyenne. au passage. Il faut ouvrir un livre et lire. on dit beaucoup plus qu’un simple savoir. Faire classe plutôt que faire cours La fixation sur les notes n’est pas seulement le résultat de pressions extérieures. le plus évident. Un discours sur l’apprentissage de la lecture serait absurde : les élèves seraient bien avancés après avoir entendu expliquer qu’il faut mettre en correspondance des graphèmes et des phonèmes. progressif. les assimiler. et de reconnaître positivement la bonne volonté d’élèves qui travaillent sans réussir aussi bien qu’il le faudrait. l’ouverture de la France à l’Italie. conduit à dissocier le moment du cours et celui de l’exercice. ils avaient eux-mêmes déprécié.

Je passe sur le dispositif actuel de deux heures de soutien dans le primaire.5e C’est au collège que se joue le socle commun : tous les élèves doivent en sortir avec au moins le bagage minimum. L’heure de cours est un carcan. mais aussi les sciences. peuvent nourrir l’apprentissage de la langue. ce qui est absurde : le génitif. pour la mettre au point et en évaluer le coût.il faut qu’elle soit faite aussi dans les établisse- . Cette formule vise en fait à transformer la classe en une sorte d’atelier. de deux heures. Il faut évaluer. La raison fondamentale en est d’ordre pédagogique : à ce niveau. Pour que les élèves apprennent vraiment. pour tenir compte de leurs niveaux différents. ou en CP de dire après huit jours ceux qui n’apprendront pas à lire. peuvent nourrir l’apprentissage de la langue. L’argument en faveur de cette mesure n’est pas seulement de réduire le choc provoqué sur les élèves par le passage d’un seul maître à huit ou neuf. On peut jouer avec les nombres. etc. Il est d’abord d’améliorer la cohérence de l’enseignement. l’apprentissage des langages n’est pas un formalisme qui tourne à vide. codes. Cette expérimentation suppose deux conditions : . après tous les exercices d’apprentissage nécessaires. Pour apprendre à s’exprimer.102 Cette dissociation me paraît gravissime.5e une formule qui se caractériserait : 1/ par un nombre réduit de professeurs. De même. le complément de détermination. notamment l’histoire et la géographie. 3/ par la souplesse des horaires. il faut avoir quelque chose à dire : toutes les disciplines. est le maillon le plus faible : celui du collège. ses usages. En second lieu. parfois de trois. la forme possessive. ses LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . mais aussi les sciences. Il faut l’expérimenter. comme ils l’ont vu faire. Elle explique. Les professeurs pourraient ne pas donner à tous les élèves les mêmes exercices. Les dispositifs d’études. c’est la même chose. mais on joue mieux quand on comprend qu’ils permettent d’expliquer l’univers . Je propose donc d’expérimenter en 6e .4E TRIMESTRE 2010 Quelles écoles pour demain ? L’apprentissage des langages n’est pas un formalisme qui tourne à vide. Pour apprendre à s’exprimer. Réorganiser tout notre enseignement à partir de ces principes est impossible : il faut commencer par un segment du système et celui qui semble s’imposer. Pourquoi compliquer ? On pourrait multiplier les exemples : chaque discipline a son langage. de cours parallèles. Une proposition pour les 6e . et une très mauvaise : l’obligation d’organiser un soutien en maternelle. comme les conséquences. il faut aller à contre-courant des idées reçues et des fausses évidences.… qui ont mobilisé de nombreux bénévoles n’ont guère amélioré les résultats scolaires. les faibles résultats des dispositifs de soutien scolaire. ils devraient toujours les commenter et les annoter. Il faut pouvoir organiser le travail des élèves sur des plages horaires plus longues. trop souvent les enseignants font cours. Tous les exercices seraient faits en classe avec le professeur. le complément de nom. mais l’évaluation ne doit être qu’un moment ultime . ils ne font plus classe. De même. 2/ par le refus de dissocier le cours et l’exercice. Si l’on veut lutter vraiment contre l’échec scolaire. mais ils ne les noteraient qu’en fin de séquence. Les différentes disciplines utilisent des termes différents pour désigner des choses identiques. nécessairement polyvalents. qui associe une bonne idée : un soutien assuré par le maître lui-même. il faut avoir quelque chose à dire : toutes les disciplines. la mise en forme mathématique prend sens quand elle vient clarifier une relation observée en science. et en son sein des deux premières années. notamment l’histoire et la géographie. la mise en forme mathématique prend sens quand elle vient clarifier une relation observée en science. Les apprentissages des élèves en sont inutilement compliqués à ce stade de la scolarité. Ils les diversifieraient. Et nous savons que ce n’est pas gagné d’avance. il faut enseigner autrement. me semble-t-il.

comme cela se pratiquait à Lyon et ailleurs. Une autre gouvernance Rien pourtant ne se passera dans l’Éducation nationale si elle continue à être gouvernée comme elle l’est. On pouvait libérer le samedi matin en le remplaçant par le mercredi. leur façon de gouverner. 210 en Italie et au Danemark. ou en élargissant l’année scolaire. il faut donc leur imposer de revenir périodiquement dans les établissements à temps plein. à mon avis. Or c’est très difficile.il faut aider les professeurs de ces classes expérimentales à organiser leur réflexion collective. On l’a imposée alors que les rapports du ministère luimême concluaient que c’était la pire de solutions. C’étaient de 103 loin les éléments de formation les plus appréciés des stagiaires des IUFM. ressentie comme méprisante et indifférente aux réalités. 4 jours et demi à 5 jours de classe par semaine en fonction des saisons ou des conditions locales ». remplir deux conditions. Il est inutile de s’attarder sur la sottise de la semaine de 4 jours. La reconstruction doit. C’est ce qu’avaient fait les promoteurs des classes nouvelles en 1945 : ils en avaient créé dans les grands lycées de centreville. un suivi et une exploitation du stage. etc. 4 à 6 heures de travail par jour selon l’âge des élèves. Une innovation refusée par la pointe de la pyramide sera nécessairement marginalisée. Elle doit d’abord s’organiser autour des stages. tout ceci crée un contexte très défavorable. La seconde est de reconstruire la formation des maîtres. leur condamnation de la recherche en éducation. leur dédain des expertises. qui avaient développé une ingénierie du stage efficace. un trimestre tous les trois ans par exemple. . l’innovation descend du haut vers le bas et du centre vers la périphérie du système scolaire. Le rapport de la Cour des comptes le rappelle : nous avons 144 jours de classe. et de l’adage selon lequel on fait de la pédagogie quand on ne sait pas enseigner. contre 190 en GrandeBretagne. ressentie comme méprisante et indifférente aux réalités.4 Je propose tout simplement la semaine de 5 jours avec 5 heures par jour. leur condamnation de la recherche en éducation. et même de ce que leurs propres services pourraient leur apprendre. avec une préparation. La succession des ministres. car du fait de la sélection de leurs élèves. au point que la revue statistique Rien pourtant ne se passera dans l’Éducation nationale si elle continue à être gouvernée comme elle l’est. leur dédain des expertises. Ce qu’ils disent n’a aucun poids si leurs stagiaires pensent qu’ils seraient incapables de tenir leur classe. On peut la laisser dans les universités : celles-ci ont beaucoup professionnalisé leurs enseignements et elles sont beaucoup plus raisonnables que le ministère sur ce sujet. les professeurs de ces classes sont ceux qui éprouvent le moins l’intérêt d’enseigner autrement . tant elles sont évidentes.Polémique ments les plus prestigieux (Henri IV. La première est de revoir les rythmes scolaires.3 L’Académie de médecine estime qu’il faudrait « une année scolaire de 180 à 200 jours.). leur façon de gouverner. Elle doit ensuite s’appuyer sur des formateurs crédibles. . Deux mesures évidentes Organiser l’école autour du travail des élèves suppose aussi deux mesures que je ne détaillerai pas. La succession des ministres. parce qu’en France. Or l’organisation des stages suppose une collaboration active de l’administration scolaire. et même de ce que leurs propres services pourraient leur apprendre. au point que la revue statistique du ministère ne paraît plus depuis deux ans. Pour que leur parole soit lestée et authentifiée en quelque sorte par une expérience de classe relativement récente. Montaigne. C’est la seule façon d’en finir avec le stéréotype des pédagogues coupés des réalités.

Le plus petit collège soumet son budget à l’approbation et au contrôle d’un conseil d’administration. Si l’on veut notamment coordonner les recrutements des lycées et des collèges dans un but de mixité sociale. sans qu’aucun conseil n’ait à donner le moindre avis. Cela serait sans doute plus efficace que la simple imposition d’une carte scolaire. Depuis la création de la DGESCO en 1998. La première est de casser la DGESCO (Direction générale des enseignements scolaires). lycées. Il faut qu’un recteur puisse dire au ministre que la décision qu’il prend est le contraire de celle que son prédécesseur avait pris deux ans plus tôt. et à nommer un inspecteur de rang égal aux actuels IA pour administrer de façon cohérente tous les établissements de cette circonscription. des représentants du conseil économique. Tous les fonctionnaires qui venaient du premier degré : anciens IEN (Inspecteurs de l’Éducation nationale) ou directeurs d’écoles normales ont disparu. c’est à ce niveau que l’on peut agir en dialogue avec les chefs d’établissements. de la région. les inspecteurs d’Académie par des inspecteurs de bassin de formation. D’éviter les incohérences qui résultent d’une gestion rectorale des lycées. qui se chiffrent en milliards d’euros. et de voir les effets. il n’y a pas de commune mesure. Je ne vois pas d’autre façon de rapprocher le ministère des terrains. dans l’Étatmajor de la rue de Grenelle. il faut penser à s’organiser pour en réduire les nuisances toujours possibles. qui sache ce qu’est concrètement une classe de CP. La troisième réforme consisterait à remplacer les IA par des IB.6 consiste à définir des circonscriptions plus restreintes. les mouvements de personnels ont été tels qu’il n’y a plus personne. des maires de grandes villes. Les rectorats gèrent des budgets énormes. davantage dans les très gros départements.5 millions d’habitants du Nord et la Lozère qui en compte moins de 75 000. de leurs décisions. Il faut rétablir les trois directions de degré : écoles. cinq ans par exemple. dotés d’un conseil d’administration. Ce serait assez simple d’imaginer un conseil d’administration. des universités. proposée en 1998 par le rapport de Claude Pair. parfois plus de quatre milliards. Administrer. Il s’agit d’une part d’aller au bout de la logique de réorganisation du système éducatif sur la base des territoires. L’un des inspecteurs de bassin. environnemental et social. et ce ne peut être qu’un monstre bureaucratique étant donné l’énormité de ce qu’il doit administrer. et ce n’est pas avec cette administration qu’elle avancera. L’administration s’adapte en donnant des adjoints aux IA des gros départements. La seconde est de faire des rectorats des établissements publics. Je proposerai trois réformes administratives. avec le président de la région. Le corollaire de cette réforme serait de donner aux recteurs un mandat clair dans la durée. On ne doit . deux ou trois dans un département moyen.5 tout ceci crée un contexte très défavorable. le doyen. Mais comme nul n’a la maîtrise des nominations politiques. alors que les collèges et les écoles relèvent de l’IA. C’est. des parents et des personnels. Mais il s’agit d’autre part de rapprocher l’administration des terrains.104 du ministère ne paraît plus depuis deux ans. ce n’est pas seulement gérer des moyens.4E TRIMESTRE 2010 Quelles écoles pour demain ? est de leur donner le temps de mener une politique cohérente. L’Éducation nationale mérite mieux. ce qui suppose une taille raisonnable. de les rendre un peu plus indépendants du ministre. L’intérêt de cette réforme LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . des conseillers généraux. collèges. sans courir le risque d’apprendre le mercredi suivant qu’il est remplacé. Le cadre départemental est totalement arbitraire : entre les 2. remplacés par des administrateurs civils qui savent certes administrer. c’est animer une équipe. comme c’est le cas pour les présidents d’universités ou les directeurs des chaînes de télévision. L’intérêt de cette réforme est double. prendrait en charge les relations avec le département. bons ou mauvais. mais qui administrent l’école comme ils administreraient les halles ou les prisons. C’est-àdire à adapter l’échelon territorial de gestion à la réalité des territoires. L’idée. pour permettre un meilleur dialogue. mais le département comme échelon administratif de l’Éducation nationale disparaîtrait. Cette réforme poursuit un objectif démocratique tout d’abord.

Ils ont le sentiment d’être des pions. que ne dissipent pas des propos démagogiques dont ils voient bien le caractère convenu et l’absence de sincérité. trop de mépris enfin. sans démagogie. depuis qu’on en connaît l’histoire. sans flatterie. trop de consignes inhabituelles. trop de consignes inhabituelles. L’Éducation nationale face à l’objectif de la réussite de tous les élèves. 105 seraient utiles. le corps enseignant dans son ensemble n’a été aussi éprouvé : il est passé de la colère au désespoir. 2. Paris. Jean-Claude Émin et Jean-Luc Villeneuve (dir.). depuis qu’on en connaît l’histoire. François Dubet. rapport public thématique. puis à l’indifférence. 4. une politique suivie menée avec cohérence par une administration qui sait où elle veut aller est plus efficace que les décrets et circulaires : les petites classes des lycées ont été supprimées en vain à trois reprises par décret ou arrêté. Avis de janvier 2010. cit. La Documentation française. loc. au désengagement. sans mensonges. Jean-Marc Gebbler. Marie Duru-Bellat. et qui leur explique la nécessité de changements difficiles. jamais oublier que dans l’Éducation nationale. cité par la Cour des Comptes. Jamais. n°78. le corps enseignant dans son ensemble n’a été aussi éprouvé : il est passé de la colère au désespoir. 5. 2010. et sans doute ailleurs. . Antoine Vérétout. On ne peut espérer rien faire tant qu’un souffle nouveau ne passe pas. Les sociétés et leurs écoles. février 1998. mai 2010. novembre 2008. trop de mesures d’économie. Paris. Éducation & formations. trop de mesures d’économie. Évaluer l’évaluation. Cour des comptes. 106. Le Seuil. Beaucoup d’autres mesures 1.Polémique Jamais. Le mal-être s’est aggravé depuis douze ans dans des proportions spectaculaires. Mais je voudrais terminer par une mise en garde. C’est peut-être plus important encore que de faire des réformes. Paris. puis à l’indifférence. Elles ont disparu sans remous quand l’administration a décidé de ne pas donner de nouvelles classes de baccalauréat ou de CPGE à des lycées qui les conservaient… On pourrait poursuivre. Rénovation du service public de l’éducation nationale : responsabilité et démocratie. 6. Paul Ricaud-Dussarget. actes du colloque organisé par l’IREA. Je me suis limité au travail des élèves et à la gouvernance du système parce qu’elles me paraissent aujourd’hui les plus importantes. trop de mépris enfin. Emprise du diplôme et cohésion sociale. Claude Pair. Trop de réformes inutiles ou stupides l’ont bousculé. Catherine Moisan. au désengagement. p. 3. 2009. On demande un ministre qui sache parler aux enseignants. Jacky Simon. Trop de réformes inutiles ou stupides l’ont bousculé. Un Jean Zay ou un Alain Savary.

.

Grand texte .

Gro Harlem Brundtland
a été ministre norvégienne de l’Environnement et présidente de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, dont le rapport intitulé Notre avenir à tous a été soumis à l’Assemblée des Nations-unies en 1986.

Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, 1987

a conférence de Cancun a finalement débouché sur un accord détaillant les mécanismes prévus pour lutter contre le changement climatique et un instrument – un Fond vert – pour soutenir les pays en développement. Après l’échec de Copenhague, ce résultat semble presqu’inespéré. Plus que jamais, le développement durable qui « répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » est au cœur d’une âpre lutte politique et apparaît d’une brûlante actualité. Le terme de développement durable – ou plutôt de sustainable development – apparaît pour la première fois en 1980 dans un rapport publié par l’Union internationale pour la conservation de la nature et intitulé La stratégie mondiale pour la conservation : « le but est un développement durable. À ce jour, cette notion paraît utopique, et pourtant elle est réalisable… C’est notre seule

L

option rationnelle. » Mais la définition qui sert de référence est proposée en 1986 dans le rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement des Nations Unies, plus connue sous l’expression de « rapport Brundtland ». Son adoption arrive au terme d’un processus de nombreuses années qui a vu se développer la problématique écologique. Il est au cœur d’un nouveau projet de société qui se propose de mettre un terme aux excès et aux troubles créés par un mode de développement dont les limites ont été fortement dénoncées dès la fin des années 1960. Le club de Rome à partir de 1968 interroge la notion de croissance et en 1972 publie son fameux rapport Halte à la croissance. La même année, à Stockholm, se tient ce qu’on a rétrospectivement appelé le premier Sommet de la terre où la notion d’éco-développement est introduite. Sur le plan des idées, l’ouvrage de Hans Jonas, paru en 1979, Le principe responsabilité, influence aussi profondément les débats et les consciences. Les premiers effets en termes de pollution de l’in-

110

Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, 1987

dustrialisation apparaissent au cours de cette même décennie et dix ans plus tard, la déforestation ou encore le « trou » dans la couche d’ozone font naître de nouvelles inquiétudes. La menace qui pèse sur la biodiversité et le réchauffement climatique prennent ensuite le relais. À la même époque, on prend conscience que les politiques économiques menées au cours de la seconde moitié du XXe siècle n’ont pas ou peu amélioré la situation des plus démunis. La question de la croissance et du développement se trouve donc posée. La notion de développement durable semble ainsi condenser l’ensemble des problèmes à traiter et des défis à relever dans la mesure où il articule préservation de l’environnement et droit des populations à vivre décemment. Le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 popularise encore le concept. Dans un numéro consacré à la social-écologie, il nous a paru judicieux de consacrer cette rubrique « Grand texte » à cette notion clé, devenue « à la mode » et dont on oublie aujourd’hui souvent la genèse et ignore la portée. Cécile Beaujouan, rédactrice en chef de La Revue socialiste

Les objectifs du développement économique et social sont définis en fonction de la durée, et ce dans tous les pays – développés ou en développement, à économie de marché ou à économie planifiée. Les interprétations pourront varier d’un pays à l’autre, mais elles devront comporter certains éléments communs et s’accorder sur la notion fondamentale de développement durable et sur un cadre stratégique permettant d’y parvenir.

Le texte
Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : – le concept de « besoins », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et – l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir. Ainsi, les objectifs du développement économique et social sont définis en fonction de la durée, et ce
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010

dans tous les pays – développés ou en développement, à économie de marché ou à économie planifiée. Les interprétations pourront varier d’un pays à l’autre, mais elles devront comporter certains éléments communs et s’accorder sur la notion fondamentale de développement durable et sur un cadre stratégique permettant d’y parvenir. Le développement implique une transformation progressive de l’économie et de la société. Cette transformation, au sens le plus concret du terme, peut, théoriquement, intervenir même dans un cadre sociopolitique rigide. Cela dit, il ne peut être assuré si on ne tient pas compte, dans les politiques de développement, de considérations telles que l’accès aux ressources ou la distribution des coûts et avantages. Même au sens le plus étroit du terme, le développement durable présuppose un souci d’équité sociale entre les générations, souci qui doit s’étendre, en toute logique, à l’intérieur d’une même génération. La notion de développement durable Le principal objectif du développement consiste à satisfaire les besoins et aspirations de l’être humain. Actuellement, les besoins essentiels de quantité d’habitants des pays en développement ne sont pas satisfaits : le besoin de se nourrir, de se loger, de se vêtir, de travailler. Qui plus est, au-delà de ces besoins essentiels, ces gens aspirent – et c’est légitime – à une amélioration de la

ces interventions étaient encore limitées.Grand texte qualité de leur vie. . Mais ces menaces ne sont pas inévitables. En effet. à elle seule. tant dans leur ampleur que dans leurs effets. pour assurer un développement durable. de diverses manières. Aujourd’hui. il faut réaliser tout le potentiel de croissance . Mais. il faut réaliser tout le potentiel de croissance . La notion de besoins est certes socialement et culturellement déterminée . mais aussi en assurant l’égalité des chances pour tous. Au strict minimum. les sols et les êtres vivants. L’agriculture sédentaire. les sociétés doivent faire en sorte de satisfaire les besoins. une forte productivité peut tout à fait coexister avec la plus grande indigence. et l’environnement ne peut qu’en pâtir. Ainsi. l’extraction minière. à elle seule. l’exploitation commerciale des forêts. Or. y compris celui de satisfaire leurs aspirations à une vie meilleure. Il se peut que l’accroissement démographique intensifie les pressions qui pèsent sur les ressources et ralentisse l’amélioration du niveau de vie dans les régions où la pauvreté est endémique. à condition que le contenu de celle-ci respecte les principes que sont la durabilité et la non-exploitation d’autrui. Sur le plan démographique ou celui de l’exploitation des ressources. nombre d’entre nous vivons au-dessus des moyens écologiques de la planète. le développement durable signifie ne pas mettre en danger les systèmes naturels qui nous font vivre : l’atmosphère. l’émission de chaleur et de gaz toxiques dans l’atmosphère. compromettre sa capacité de satisfaire les besoins de ses membres – en surexploitant les ressources. les manipulations génétiques. Ailleurs. Pour répondre aux besoins essentiels. sont des exemples de l’intervention de l’homme dans les écosystèmes à l’occasion d’activités de développement. pour que le développement durable puisse survenir. par exemple. l’eau. la croissance ne saurait suffire. le développement durable nécessite de toute évidence la croissance économique là où ces besoins ne sont pas satisfaits. il n’existe pas de limite fixe dont le dépassement signifierait la catastrophe écologique. En effet. le développement durable nécessite de toute évidence la croissance économique là où ces besoins ne sont pas satisfaits. Le développement inapproprié peut en effet marginaliser des portions entières de la population. S’il est vrai qu’il ne s’agit pas uniquement d’une question démographique mais aussi de répartition des ressources. Mais. Le développement durable signifie que les besoins essentiels de tous sont satisfaits. Pour répondre aux besoins essentiels. le développement technologique peut certes résoudre certains problèmes. mais il peut quelquefois en créer d’autres plus graves. 111 une forte productivité peut tout à fait coexister avec la plus grande indigence. Il y a peu de temps encore. et plus menaçantes aussi – localement et mondialement. Un niveau supérieur au minimum vital serait envisageable à la seule condition que les modes de consommation tiennent compte des possibilités à long terme. notamment en ce qui concerne notre consommation d’énergie. Dans l’immédiat. le développement durable n’est possible que si l’évolution démographique s’accorde avec le potentiel productif de l’écosystème. certes en accroissant la productivité. à condition que le contenu de celle-ci respecte les principes que sont la durabilité et la non-exploitation d’autrui. le détournement des cours d’eau. développement et croissance économique sont compatibles. Ailleurs. et l’environnement ne peut qu’en pâtir. elles sont plus draconiennes. développement et croissance économique sont compatibles. il faut toutefois promouvoir des valeurs qui faciliteront un type de consommation dans les limites du possible écologique et auquel chacun peut raisonnablement prétendre. Un monde où la pauvreté et l’injustice sont endémiques sera toujours sujet aux crises écologiques et autres. la croissance ne saurait suffire. Une société peut.

il importe au plus haut point que le rythme d’épuisement des ressources non renouvelables compromette le moins possible l’avenir. . Quant aux minerais et aux combustibles fossiles. leur utilisation réduit de toute évidence le stock dont disposeront les générations à venir – ce qui ne signifie nullement qu’il ne faut pas les utiliser. une espèce ne se renouvelle plus jamais. à condition que le rythme de prélèvement ne dépasse pas la capacité de régénération et d’accroissement naturel. qu’il assure l’équité dans l’accès à ces ressources limitées. Les matières premières et l’énergie utilisées dans la production ne sont que partiellement transformées en produits utiles. de l’existence de techniques permettant de minimiser l’épuisement et de l’éventualité de trouver un produit de remplacement. leur utilisation réduit de toute évidence le stock dont disposeront les générations à venir – ce qui ne signifie nullement qu’il ne faut pas les utiliser. Or. On ne peut en effet maintenir intact chacun d’entre eux. bien avant que le monde n’atteigne ces limites. ces limites ne sont pas les mêmes. les régimes d’eau et l’éventuelle disparition d’espèces. il importe de ne pas épuiser les sols au-delà de toute récupération possible. Le développement durable exige donc que les effets nuisibles – sur l’air. de façon à préserver l’intégrité globale du système. l’orientation des techniques et les changements institutionnels se font de manière harmonieuse et renforcent le potentiel présent et à venir permettant de mieux répondre aux besoins et aspirations de l’humanité. le développement durable est un processus de transformation dans lequel l’exploitation des ressources. les ressources renouvelables telles les forêts ou les bancs de poissons peuvent ne pas s’épuiser. L’amélioration des connaissances et des techniques peut permettre de consolider la base de ressources. la direction des investissements. de l’existence de techniques permettant de minimiser l’épuisement et de l’éventualité de trouver un produit de remplacement.4E TRIMESTRE 2010 les combustibles fossiles et les minerais. De manière générale. Une forêt peut fort bien être épuisée en un endroit d’un versant et très dense en un autre – ce qui n’est pas forcément un mal. en tenant compte des effets de l’exploitation sur l’ensemble du système. si l’on a procédé avec méthode et tenu compte des effets sur l’érosion du sol. Cela dit. 1987 Qu’il s’agisse de l’énergie.112 Gro Harlem Brundtland. La croissance économique et le développement entraînent inévitablement des modifications dans les écosystèmes. Ainsi. une fois éteinte. des matières premières. L’autre partie est faite de déchets. Quant aux ressources non renouvelables comme Quant aux ressources non renouvelables comme les combustibles fossiles et les minerais. il faut surveiller le rythme d’épuisement et introduire des méthodes de recyclage et d’économie pour faire en sorte que les ressources ne disparaissent pas avant que l’on ait trouvé des substituts convenables. La perte d’espèces végétales et animales peut singulièrement limiter les possibilités des générations à venir . le développement durable exige donc leur conservation. Dans son esprit même. Notre avenir à tous. Il convient toutefois de tenir compte de l’importance critique de la ressource. Il convient toutefois de tenir compte de l’importance critique de la ressource. l’eau et les autres éléments – soient réduits au minimum. de l’eau. Dans l’esprit du développement durable. qu’il réoriente les efforts technologiques afin d’alléger les pressions. La pratique du développement a tendance à appauvrir les écosystèmes et à réduire la diversité des espèces. du sol. les limites existent tout de même et il faudrait. Cela dit. la plupart des ressources renouvelables font partie d’un écosystème fort complexe et il faut définir un seuil maximum d’exploitation. Les biens soi-disant gratuits tels l’air et l’eau sont eux aussi des ressources. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Elles peuvent en outre se manifester autant par une augmentation des coûts et une baisse de la rentabilité que par la disparition soudaine d’une base de ressources.

Comment peut-on persuader ou obliger concrètement les individus à agir pour le bien de tous ? La réponse se trouve partiellement dans l’éducation et le développement des institutions. les subventions et d’autres méthodes encore. – L’eau chaude qu’une centrale thermique rejette dans un fleuve ou dans la mer a des effets sur les prises des pêcheurs locaux. notamment quand il s’agit de petites exploitations. chaque individu continue de faire comme s’il était seul. On pourra détruire entièrement une forêt en abattant tous les arbres. nombre des problèmes d’épuisement des ressources et d’agressions contre l’environnement sont dus aux inégalités du pouvoir économique et politique. Les interactions écologiques ne respectent ni la propriété privée ni les découpages politiques. Certains systèmes sociaux traditionnels reconnaissaient certains aspects de cette interdépendance et intervenaient dans les pratiques agricoles. Une entreprise industrielle peut fort bien se permettre de polluer l’air ou les eaux de manière inacceptable. Cette évolution est encore en cours dans de nombreux pays en développement. Les collectivités ou les gouvernements peuvent compenser cette tendance par les lois. la fiscalité. Ainsi : – Sur un versant quelconque. Cela dit. Mais assumant que les autres n’agiront pas selon le bien de tous. l’accessibilité réduite aux terres collectives. . encore qu’il ait pu limiter l’acceptation et la diffusion de certaines innovations techniques. simplement parce que les gens qui en souffrent sont trop démunis pour intenter une action en justice. l’éducation. ont arraché le pouvoir de décision aux groupes comme aux individus. la terre. mais aussi dans l’application sévère de la loi. la façon dont un agriculteur travaille la terre en amont affecte le ruissellement sur les terres en aval. Ce respect de « l’intérêt commun » ne compromettait d’ailleurs pas forcément la croissance et l’expansion. simplement parce que les habitants n’ont pas d’autres solutions ou encore parce que les entreprises sont plus influentes que les habitants des forêts. Une entreprise industrielle peut fort bien se permettre de polluer l’air ou les eaux de manière inacceptable. parallèlement à cette vague de progrès techniques. Tout irait mieux si chacun tenait compte des conséquences de ses Équité et intérêt commun C’est de manière plutôt générale que nous venons de décrire le développement durable. 113 tations voisines. Mais.Grand texte Nombre des problèmes d’épuisement des ressources et d’agressions contre l’environnement sont dus aux inégalités du pouvoir économique et politique. les forêts. simplement parce que les gens qui en souffrent sont trop démunis pour intenter une action en justice. assurant l’exercice de droits traditionnels sur l’eau. affectant ainsi tous ceux qui vivent et travaillent près de l’usine en question. – Le rendement d’une chaudière détermine le taux d’émission de suie et de produits chimiques nuisibles. Tout irait mieux si chacun tenait compte des conséquences de ses actes sur autrui. les pesticides et les engrais utilisés par une exploitation peuvent avoir des effets sur la productivité des exploi- Nous ne prétendons pas qu’il y a d’un côté les bons et de l’autre côté les méchants. – Les pratiques d’irrigation. Nous ne prétendons pas qu’il y a d’un côté les bons et de l’autre côté les méchants. et ce en raison des techniques utilisées dans l’agriculture et la production modernes. l’interdépendance locale n’a fait que croître. la poussée de la production commerciale. la perte de droits traditionnels sur la forêt et les autres ressources. En fait.

la participation effective des communautés locales aux processus de prise de décisions peut aider celles-ci à mieux définir et à mieux faire respecter leurs intérêts communs. les problèmes de capacité de transport et de pénurie de ressources sont devenus une préoccupation internationale. ce sont les paysans pauvres qui en souffrent le plus. L’application de l’intérêt commun souffre souvent de la non-correspondance entre les décisions politiques et leurs conséquences. les subventions et d’autres méthodes encore. (Voir chapitre 3. alors que la structure des échanges de LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . La capacité variable des exploitants à mobiliser les biens dits gratuits – que ce soit à l’échelle locale. . Mais assumant que les autres n’agiront pas selon le bien de tous. la capacité d’un gouvernement à réellement maîtriser l’économie de son pays est compromise par la progression des interactions économiques internationales. L’existence d’un régime foncier inéquitable peut avoir comme effet la surexploitation des ressources sur les terres les plus petites. Plus important encore. il existait des solutions dont pourrait bénéficier tout le monde. Sur le plan international. la politique en matière de pêche d’un État peut influer sur les prises d’un autre État. la fiscalité. L’interdépendance n’est pas un simple phénomène local. car À mesure qu’un système s’approche de ses limites écologiques les inégalités ne font que s’accroître. on reconnaîtrait alors plus facilement l’intérêt commun. Lorsque le bassin d’un fleuve se détériore. par exemple. et l’environnement – comme le développement – en souffre. L’application stricte des lois et l’adoption de lois sévères en matière de responsabilité peuvent permettre de maîtriser les effets les plus nuisibles.) Si le pouvoir économique et les avantages découlant des échanges étaient l’objet d’une répartition plus équitable. Par exemple. Or l’intérêt commun ne peut s’articuler que par le biais de la coopération internationale. Or. Les « perdants » dans les conflits environnement / développement sont ceux qui assument plus que leur part du coût de la pollution. en raison des échanges internationaux de marchandises. nationale ou internationale – est encore une autre manifestation de l’inégalité de l’accès aux ressources. la politique énergétique dans un pays peut provoquer des précipitations acides dans un autre . Beaucoup de problèmes proviennent de l’inégalité de l’accès aux ressources. Lorsque le bassin d’un fleuve se détériore. la prospérité ou les dommages aux écosystèmes. pour tous les problèmes de développement et d’environnement. Les collectivités ou les gouvernements peuvent compenser cette tendance par les lois. car il y a habituellement des gagnants et des perdants. affecte non seulement le secteur local de production sucrière. ont plus de problèmes de santé que les riches qui vivent souvent dans les quartiers plus salubres. Mais c’est rarement le cas. Par exemple. chaque individu continue de faire comme s’il était seul.114 Gro Harlem Brundtland. À mesure qu’un système s’approche de ses limites écologiques les inégalités ne font que s’accroître. Quand la qualité de l’air en ville se dégrade. notamment dans les quelque 200 bassins de fleuves internationaux et dans un grand nombre de mers. De même. 1987 actes sur autrui.4E TRIMESTRE 2010 sucre. dans leurs quartiers plus exposés. les gains provenant du commerce international sont inéquitablement répartis. Il n’existe aucune autorité supranationale pour résoudre ces problèmes. Notre avenir à tous. ce sont les paysans pauvres qui en souffrent le plus. La rapidité de la croissance en a fait un phénomène mondial et les conséquences en sont à la fois physiques et économiques. car ils n’ont pas les moyens de prendre les mêmes mesures contre l’érosion que les paysans plus riches. l’éducation. La recherche de l’intérêt commun serait plus aisée si. La pollution régionale et globale est de plus en plus préoccupante. par le biais des effets sur la santé. mais encore l’économie et l’écologie de nombreux pays en développement fortement tributaires de ce produit. les plus pauvres. le monopole des ressources peut forcer ceux qui en sont exclus à trop exploiter les ressources marginales.

dans leurs quartiers plus exposés. dans un même pays et entre les nations. ceux qui sont arrivés tardivement à l’industrialisation ne connaissent pas les avantages que représente un approvi- 115 sionnement peu coûteux. Et si les ressources minières s’épuisent.Grand texte ils n’ont pas les moyens de prendre les mêmes mesures contre l’érosion que les paysans plus riches. Quand la qualité de l’air en ville se dégrade. . les pays riches sont mieux placés – financièrement et techniquement parlant – pour faire face aux effets d’éventuelles modifications climatiques. C’est ainsi que notre incapacité à œuvrer en faveur du bien commun dans le cadre du développement durable est souvent le produit de notre indifférence relative pour la justice économique et sociale. les plus pauvres. ont plus de problèmes de santé que les riches qui vivent souvent dans les quartiers plus salubres. Sur le plan mondial.

.

Odile Jacob. politiques. nous avons souhaité mettre en place une nouvelle rubrique. développant des idées fortes et des analyses nouvelles de nature à faire débat et à contribuer à la nécessaire rénovation intellectuelle de la gauche française. français et étrangers. Nous nous attacherons à sélectionner des ouvrages émanant d’auteurs déjà connus ou encore en devenir. couvrant largement la palette des savoirs. etc. Cette rubrique. nous avons retenu l’ouvrage de Jean-Baptiste de Foucauld. dont les grands combats sont d’abord des combats d’idées. Dans ce numéro. Conscients de cet héritage et soucieux du lien avec les intellectuels. – enfin l’auteur de l’ouvrage pourra à son tour réagir. le débat. . et conclure. – puis. – de réagir à l’ouvrage . animée par Matthias Fekl. L’Abondance frugale. nous demanderons à une ou des personnalités – intellectuels. intitulée « À propos de… » et entièrement consacrée à un livre. se structurera ainsi : – une note de lecture présentera de manière synthétique l’ouvrage en question . au moins provisoirement. 2010.À propos de… Le débat intellectuel a toujours été consubstantiel au socialisme.

.

conséquence de la crise financière qui s’est traduite immédiatement par l’accélération des crises énumérées ci-dessus. « Comment la vie économique. à la fois collective et individuelle. La deuxième est une crise sociale. qui est à la fois une menace et une opportunité pour vivre mieux ? Quelle sagesse économique et sociale va nous permettre de prendre appui sur les difficultés actuelles. qui s’étaient efforcés en leur temps de donner signification à l’existence humaine. La quatrième est une crise économique. l’auteur. s’interroge sur le sens à donner à nos sociétés occidentales. elles sont confrontées à une crise systémique qui vient de loin et qu’il faudra nécessairement résoudre pour survivre. la vie en société. C’est la plus récente et c’est elle qui a déclenché la crise de grande ampleur que nous connaissons depuis deux ans.Caroline Werkoff-Leloup est rédactrice en chef de la revue Cadres (CFDT) « Détacher l’essentiel du superflu » C onstruire un pacte civique de solidarité pour élaborer un nouveau mode de développement. Arrivées au bout d’une impasse. pour faire face à la nouvelle donne écologique. Cette crise pose également pour l’auteur la question du rythme du fonctionnement social : le fossé s’est creusé entre ceux qui sont sommés d’aller toujours plus vite et les autres. les institutions sociales vont-elles s’adapter. due à la perte de légitimité des grands systèmes symboliques. se rénover. liée à la hausse des inégalités et du chômage de masse et de longue durée. La dernière est une crise écologique. tel est le projet que nous propose Jean-Baptiste de Foucauld pour orienter nos sociétés vers le plein emploi et leur redonner un nouveau souffle. tel le communisme. Dans ce livre. trouver un nouveau souffle et un nouvel élan ? ». mais pour requalifier le niveau de notre vivre ensemble démocratique endommagé. non seulement pour les surmonter. La première est une crise du sens. comme il l’avait déjà fait dans de précédents ouvrages. La troisième est une crise financière. qui ne savent pas comment et dans quelle direction aller. C’est pour répondre à toutes ces . L’auteur énumère en réalité cinq grandes crises.

L’homme. est que ce processus de satisfaction des désirs n’est pas maîtrisé. Dans ce nouveau pacte civique. Ce temps productif est aujourd’hui soit dévorant pour ceux qui travaillent. de distinguer le fondamental de l’accessoire et de rendre égal le droit égal au désir légitime de chacun. c’est d’abord chercher les causes de l’écart croissant qui s’est installé au fil des années entre les désirs matériels et les moyens de les satisfaire. Il faut se demander ce qu’on attend vraiment du travail. pour l’auteur. au risque de les aliéner. La satisfaction du désir est devenue normale et légitime. » Atteindre cette frugalité assumée n’est pas chose facile.4E TRIMESTRE 2010 dire proportionnée aux excès de chacun. Depuis cinquante ans s’est mis en place un formidable processus d’auto-légitimation du désir et progressivement de la satisfaction la plus immédiate de celui-ci. questions et résoudre ces crises que l’auteur nous propose de nous engager dans une société ordonnée autour du pacte de l’abondance frugale. les amis.120 Jean-Baptiste de Foucauld. pour l’auteur. car cette illimitation se heurte à l’insuffisance des moyens disponibles. Elle resterait au service des hommes. car elle a des contreparties très lourdes. Pour parvenir à cet objectif. . si la structure même de la société ne change pas. articulés autour de trois temps de vie concurrents. soit cruellement absent pour tous les exclus. il faut d’abord accepter de ne plus faire de la hausse du pouvoir d’achat la seule condition du progrès social. elle peut seulement les conduire à un risque accru d’exclusion. Elle ne peut satisfaire que les plus riches. ce qui conduit à confondre légitimation et illimitation. « La solidarité (doit passer) désormais par la résorption des désirs exagérés. 2010 Depuis cinquante ans s’est mis en place un formidable processus d’auto-légitimation du désir et progressivement de la satisfaction la plus immédiate de celui-ci. c’est-à-dire par une frugalité assumée. Le problème. est que ce processus de satisfaction des désirs n’est pas maîtrisé. Pour y parvenir. mais de le rééquilibrer en étant en mesure de hiérarchiser ses désirs. En un mot. partagée. Les besoins matériels doivent être satisfaits par l’effort de production. Les besoins relationnels concernent la famille. comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui. nous allons devoir pratiquer l’économie du désir. a trois besoins fondamentaux. et c’est l’insatisfaction qui choque désormais. Quant aux plus pauvres. Doit-il apporter le mieux-être ou le plus-être ? Voulons-nous plus de qualité ou de quantité ? C’est en répondant à ces questions que l’on pourra mettre en place un nouveau « pacte civique » accepté par tous les individus et les corps constitués de la société. Or. La satisfaction du désir est devenue normale et légitime. L’Abondance frugale. et de le concentrer sur l’essentiel. Pour résoudre ces problèmes de satisfaction des désirs matériels. et c’est l’insatisfaction qui choque désormais. ce qui conduit à confondre légitimation et illimitation. de leur donner un droit à l’abondance et de réfléchir à la notion de frugalités. et non le contraire. il n’y a aucune chance que cette course infinie de satisfaction des désirs matériels s’arrête. il ne s’agit en aucun cas de remettre en cause le désir d’abondance. nous dit Jean-Baptiste de Foucauld. Le problème. et ne peut que frustrer les classes moyennes. en réalisant un travail personnel de connaissance de ses vrais besoins. la vie associative… Les activités Promouvoir l’abondance frugale. c’est ainsi chercher à réduire les inégalités sociales les plus criantes en permettant aux plus démunis de vivre dans des conditions décentes. de la hausse de la productivité des salariés aux licenciements. Et c’est précisément là que le bât blesse. Jean-Baptiste de Foucauld propose de redéfinir la notion de solidarité au sein de la société. on s’en doute. Donner un nouvel élan à nos sociétés. l’économie serait remise à sa place. équitable. au sens d’économiser le désir. afin de détacher l’essentiel du superflu. c’est-àLA REVUE SOCIALISTE N° 40 .

C’est le temps de l’expérience spirituelle ou religieuse et de l’expérience artistique par exemple. Et c’est sans doute une raison du mal-être qui semble inhérent à nos sociétés riches et développées. ou sur les ressources naturelles non aisément reproductibles ». « si l’abondance frugale consiste à établir un filtre permettant de séparer l’essentiel du superflu. Mais à l’heure où les intérêts individuels sont prédominants. C’est peut-être une limite de ce livre. . ou irrationnel sur des biens qui seraient nécessaires à autrui. Ce livre reste notamment assez flou sur la mise en œuvre de ce nouveau pacte de solidarité. Il tente de donner une solution pour remettre l’économie à sa place.À propos de… ne sont alors pas rémunérées par de l’argent. Ainsi. Ce livre s’inscrit dans toute la réflexion actuelle autour de la notion de régulation. Pour remédier à ce déséquilibre. Mais il ne résout pas tous les problèmes. en réalisant un travail personnel de connaissance de ses vrais besoins. il est difficile de proposer des modèles sociaux et économiques qui reposent surtout sur les bonnes volontés individuelles. mais elles lient les personnes entre elles par tout un jeu de services rendus. un souffle utopique où les plus riches se libéreraient du superflu matériel pour donner aux plus pauvres. afin de détacher l’essentiel du superflu. en élargissant la gamme des choix individuels collectivement organisés. C’est essayer de rééquilibrer la place 121 Il flotte sur L’abondance frugale comme un esprit franciscain. Nos sociétés n’offrent pas un équilibre correct entre ces trois besoins. c’està-dire. Et c’est un de ses grands atouts de chercher des réponses autres que strictement financières ou juridiques. entrent dans un temps beaucoup plus personnel. de leur donner un droit à l’abondance et de réfléchir à la notion de frugalités. ces trois temps. Mais à l’heure où les intérêts individuels sont prédominants. Choisir de construire une société de l’abondance frugale. il est difficile de proposer des modèles sociaux et économiques qui reposent surtout sur les bonnes volontés individuelles. dit Jean-Baptiste de Foucauld. C’est enfin favoriser le développement des temps d’activité conviviaux par rapport aux temps productifs stricto sensu. il faudrait adopter un droit au travail « à temps choisi ». C’est peut-être une limite de ce livre. C’est finalement civiliser le capitalisme en remettant l’argent et la finance à leur place et en donnant plus de place à l’économie sociale et solidaire. c’est ainsi chercher à réduire les inégalités sociales les plus criantes en permettant aux plus démunis de vivre dans des conditions décentes. c’est bien parce que ce dernier constitue un prélèvement inutile. contre une baisse de revenus. La faute sans doute au temps productif. une possibilité de travailler moins pour donner plus d’espace aux autres temps de la vie et ainsi créer des emplois. Les besoins spirituels. Promouvoir l’abondance frugale. enfin. ce qui permettrait de retrouver une société de plein emploi. c’est-à-dire au service de l’homme. et pour ceux qui peuvent se le permettre (il est vrai). c’est donc essayer aussi de reconstituer de grands équilibres collectifs en donnant plus de place dans nos sociétés à l’échange et au don par rapport à la logique dominante de la puissance et de l’argent. dont la durée est trop mal cadrée. un souffle utopique où les plus riches se libéreraient du superflu matériel pour donner aux plus pauvres. respective du travail et du capital. Comment parvenir à un consensus autour de ce nouveau mode de civilisation ? Comment l’appliquer ensuite ? Il flotte sur « L’abondance frugale » comme un esprit franciscain.

.

ouvrage collectif du club Échanges et projets fondé par Jacques Delors et qui est aussi l’un des lointains ancêtres du club Convictions. de tracer un chemin vers une nouvelle solidarité. la seule finalité aujourd’hui assignée aux hommes étant le dévelop- L’ambition de Jean-Baptiste de Foucauld est immense : il s’agit d’esquisser les grandes lignes de la « réforme intellectuelle et morale dont notre pays a besoin ». certains penseurs préconisent un retour à l’essentiel et à l’authentique. relationnelle et spirituelle. et de forger ainsi « l’honnête homme du XXIe siècle ».Matthias Fekl est haut fonctionnaire et maître de conférence en droit public à Sciences-Po Un programme audacieux et pragmatique ’abondance frugale est un concept qui va bien à Jean-Baptiste de Foucauld. Avec une ligne directrice : remettre l’économie à sa place. Jean-Baptiste de Foucauld a décidé de revisiter cette notion d’abondance frugale. face à la frénésie consumériste qui tient lieu de sens dans les sociétés modernes. . de la financiarisation à outrance et du détachement par rapport au monde réel . Déjà. L en procédant à une nouvelle lecture de ses enjeux à l’aune de la quintuple crise que nous traversons : crise économique. dans La Révolution du temps choisi. tant il est vrai qu’il n’a eu de cesse. Déjà. et réhabiliter le développement dans sa triple dimension matérielle. avec la faible croissance récurrente dans de nombreux pays . Trente ans plus tard. crise sociale. La notion d’abondance frugale apparaît pour la première fois en 1980. crise financière. marquée par le chômage et l’exclusion . et crise du sens. lui donner un sens. face à la crise qui frappe les pays développés depuis la fin des Trente Glorieuses. dans sa vie. avec l’épuisement de la planète . la question de la durabilité de notre modèle de développement économique est alors posée. résultat des excès de toute nature. dans ses écrits. crise écologique. dans ses engagements.

à la fois audacieux et pragmatique. et aller vers le plein emploi de qualité à temps choisi. l’usage et la propriété de nombreux biens sont découplés. en rétablissant un impôt sur le revenu véritablement progressif. le lien y est plus important que le bien et elle peut ainsi être. si le pouvoir d’achat n’est certes pas une fin . Enfin. allant des mutuelles aux associations d’intérêt général en passant même par des banques. L’auteur remet en cause le productivisme qui déshumanise. mériterait des états généraux et régionaux pour faire entendre sa voix. peut réunir une large coalition : chrétiens-démocrates. Cet ambitieux ouvrage appelle plusieurs séries d’interrogations et de prolongements. l’auteur nous invite plutôt à revoir – de fond en comble – le droit européen de la concurrence. sociaux-démocrates. inventer un nouveau modèle de développement. Il ne se réfugie pas dans la « décroissance ». « écolos ». car ancré dans une vraie connaissance des réalités contemporaines. avec notamment un nouvel urbanisme et un modèle économique dans lequel. car. Et des objectifs précis : d’abord. civiliser un capitalisme aujourd’hui « ensauvagé ». en fixant un écart raisonnable entre les hauts et les bas salaires. la croissance pour la croissance. lutter contre le mal-être au travail. réponse trop facile à des problèmes trop complexes. Foucauld égratigne aussi quelques fausses évidences. mais il n’est pas hostile à la productivité. à l’image du Vélib’. à bien des égards. Le projet d’abondance frugale. lui donner un sens. notamment en renforçant le microcrédit social. notamment en donnant un vrai contenu au « droit au réseau ». La nébuleuse sociale et solidaire. libéraux-sociaux. Ensuite. l’innovation et le progrès technologique sont les conditions nécessaires. comme cette idée de plus en plus répandue selon laquelle le protectionnisme fourniLA REVUE SOCIALISTE N° 40 . l’ambition de Jean-Baptiste de Foucauld est immense : il s’agit d’esquisser les grandes lignes de la « réforme intellectuelle et morale dont notre pays a besoin ». du progrès humain. nous dit Foucauld. se retrouver autour de cette volonté commune consistant à transformer l’éthique du développement durable en projet politique. du progrès humain. et réhabiliter le développement dans sa triple dimension matérielle. en élaborant des normes comptables permettant de dépasser le souci de l’instantané et la rentabilité à court terme. en bâtissant une vraie gouvernance mondiale. de vraies politiques de l’emploi : d’une part. Tirant les leçons de l’Histoire. selon lui. Avec une ligne directrice : remettre l’économie à sa place. mais il n’est pas hostile à la productivité. pour parler avec Jean-Louis Laville. réponse trop facile à des problèmes trop complexes. et rejoindre ensemble une démarche de pacte civique de solidarité inspiré pour l’économique.124 Jean-Baptiste de Foucauld. rait une réponse à tous les maux économiques de la période. le social et le civique de ce que Nicolas Hulot a proposé pour l’environnement. donner toute sa place à l’économie sociale et solidaire. Mettre en œuvre. En premier lieu.4E TRIMESTRE 2010 L’auteur remet en cause le productivisme qui déshumanise. 2010 pement économique en tant que tel. l’abondance frugale devient synonyme d’un projet global de transformation économique et sociale. si ce n’est suffisantes. Face à cela. et montre au contraire qu’aujourd’hui comme hier. Sous la plume de Jean-Baptiste de Foucauld. et de forger ainsi « l’honnête homme du XXIe siècle ». l’innovation et le progrès technologique sont les conditions nécessaires. Au passage. d’autre part. et montre au contraire qu’aujourd’hui comme hier. aussi. relationnelle et spirituelle. pour permettre l’émergence de vrais champions européens et pérenniser certains secteurs jugés stratégiques. une sorte de précurseur sur la voie de l’abondance frugale. et en réhabilitant le rôle de la puissance publique et des services publics. si ce n’est suffisantes. Il ne se réfugie pas dans la « décroissance ». L’Abondance frugale. en inventant des « solidarités nouvelles face au chômage » et en structurant la représentation des chômeurs pour leur permettre de peser dans le débat public . et même la gauche de la gauche pourraient.

à moyen terme. une voie française vers le plein-emploi de qualité à temps choisi ? Comment peut-on réellement conjuguer ses trois critères. est-il possible de faire le lien entre l’abondance frugale telle que définie par Jean-Baptiste de Foucauld et la politique du Care esquissée par Martine Aubry ? L’attention portée à l’autre. . se distingue par sa neutralité absolue à l’égard des cultes ? S’agit-il au contraire d’une inflexion de celle-ci ? Et peut-on penser une spiritualité proprement républicaine. et même une nécessité. est-il aujourd’hui crédible d’affirmer qu’il existe. on ne le rappellera jamais assez. Démocratie et spiritualité. et dans le même souci d’éviter toute incompréhension et tout anachronisme. et ce n’est pas la question la plus simple. Quelle articulation peut-on imaginer entre République et spiritualité ? S’agit-il d’une simple version relookée de la laïcité qui. alors même que la France ne parvient pas à réaliser durablement cet objectif depuis plusieurs décennies ? En troisième lieu. il n’en demeure pas moins une aspiration. la qualité et le temps choisi dans une même équation. mais aussi. dans laquelle la République porterait un message non seulement dans les esprits. Jean-Baptiste nous invite à revisiter notre rapport à la spiritualité. et ce jusqu’assez loin dans les classes moyennes. pour de nombreux citoyens. tout aussi incontestable. C’est là l’un de ses 125 thèmes de prédilection. de dépasser le consumérisme et de ne pas faire la consommation notre seul horizon. le souci du monde et de l’humanité – autant de notions qui semblent aux fondements de ces deux démarches et qui mériteraient peut-être d’être croisées. En second lieu.À propos de… en soi. dans les cœurs. plus fortement qu’aujourd’hui. comment mettre le plein-emploi. et éviter que le plein-emploi ne soit pas synonyme d’emplois de mauvaise qualité ou d’horaires non choisis ? En un mot. la préférence pour l’essentiel plutôt que pour l’accessoire et le superflu. et où la République inventerait ses propres rites ? Enfin. Aussi est-on en droit de demander à Jean-Baptiste de Foucauld comment concilier ce constat d’évidence avec la nécessité. auxquels il réfléchit aussi au sein d’un club.

.

La question écologique au niveau national et au niveau mondial renforce cette problématique. morale. Odile Jacob. le mouvement socialiste et le mouvement écologiste vont-ils s’accorder durablement ? Le thème de l’abondance sobre et juste. car les rapports de force ou les changements politi- . Sur quelle base culturelle. Je voudrais y répondre brièvement en deux temps. juste et solidaire parce que sobre. La question de la redistribution et de la justice se pose donc en termes nouveaux. Paris. Toutefois il a beaucoup profité du fait qu’une augmentation rapide de la production fournissait des marges de manœuvre importantes à la redistribution.Jean-Baptiste de Foucauld est inspecteur des Finances et auteur de L’Abondance frugale. écologiquement compatible parce que frugale. bien entendu. 2010 « La question de la redistribution et de la justice se pose en termes nouveaux » T out d’abord. je remercie beaucoup La Revue socialiste d’avoir pris la peine de lire attentivement L’Abondance frugale. Que peut apporter la notion d’abondance frugale et solidaire à la réflexion du socialisme démocratique dans les circonstances actuelles ? Elle me paraît aider à mieux prendre en compte la réalité économique actuelle tout en visant l’idéal d’une société plus juste. fût-ce au travers de conflits difficiles. en indiquant qu’elles doivent désormais faire bon ménage. Et. sans hiérarchie claire ? Il y a bien un changement de mentalité à promouvoir. il me semble que les pro- grammes sont faits comme si l’on était toujours dans cette phase plus heureuse où l’économie répondait dans l’ensemble bien aux promesses et aux espérances. ce n’est déjà plus le cas chez nous depuis déjà un certain temps. Or. intellectuelle. Or. les conditions de conciliation pouvant être diverses. Il va falloir mieux partager le gâteau puisque le gâteau ne peut pas grossir à l’infini. Le socialisme a toujours entendu lier production et redistribution en articulant efficacement l’action de l’État et celle du mouvement social. d’en avoir extrait les idées générales et de poser de bonnes questions à son sujet. est un moyen de réconcilier deux aspirations légitimes. Comment faire comprendre et accepter cela alors que la société multiplie les désirs individualistes en tous sens. la crise actuelle aggrave les choses.

N’est-ce pas par ces personnes qu’il faut commencer ? Et d’abord en mettant en place un plan de résorption du travail à temps partiel subi (1. Lorsqu’il sortira d’une certaine résignation dans laquelle il se complaît pour des raisons obscures. Internet) financé par un prélèvement proportionnel au revenu et non par un tarif égal pour tous. mais ne se résume pas. Je ne pense pas qu’un changement réel soit possible sans cela. Les réformes purement politiques ne suffisent plus si elles ne sont pas appuyées sur un quantum suffisant de changements de comportements. étant rappelé que le revenu des chômeurs est deux fois moins élevé en moyenne que celui des actifs occupés et que près de 5 millions de personnes souffrent à un titre ou un autre d’insuffisance de travail. et sans une forme de leadership. et soient à même de mieux utiliser l’argent public. Enfin. 2. et la gauche parce qu’elle ne pourra pas à la fois augmenter le pouvoir d’achat et résorber la dette. il faut mieux indexer les prestations sociales. il comporte beaucoup de propositions de régulations. gaz. si difficiles à articuler. téléphone.4 million de personnes se déclarent en sous emploi). Toute la classe politique va être mise en difficulté. font à échelle réduite : se retrousser les manches et prendre des initiatives pour fournir du travail à ceux qui en sont privés. Mais le livre ne se résume pas à cela.4E TRIMESTRE 2010 . vers d’autres horizons. plus. Lorsqu’il en fera une priorité durable s’imposant aux autres. ou encore en étendant à d’autres biens ou services le système « vélib’ ». 2010 ques n’y suffiront pas. L’aspiration au pourvoir d’achat Comment y répondre alors que les moyens sont plus limités ? D’abord en rétablissant le plein LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . et l’utopie comme appel au dépassement. électricité. en effet. acceptera d’en payer le prix. 1. Interrogations et prolongements Matthias Fekl pose quatre excellentes questions auxquelles je vais essayer de répondre. d’entraînement. à l’économique. La crédibilité d’un retour au plein emploi de qualité à temps choisi Je n’ai pas de doute : notre pays y arrivera lorsqu’il le voudra vraiment. la droite parce qu’elle ne pourra pas sauver le modèle social sans augmenter les impôts. sur les fonctionnements organisationnels et sur les grandes régulations démocratiques.128 Jean-Baptiste de Foucauld. L’Abondance frugale. ou d’autres associations. Ces trois dimensions sont liées. la régulation au service de tous. notamment l’allocation logement. Il faut donc travailler sur les valeurs qui animent en profondeur le corps social. C’est pour cette raison. que « l’abondance frugale » fait appel aux bonnes volontés de tous et particulièrement de ceux qui sont les gagnants de la société. qui fasse comprendre et partager cela. il faut réfléchir à de nouvelles formes de redistribution. Lorsque les demandeurs d’emploi auront les moyens de s’organiser et de prendre leur part dans les débats qui les concernent1. télévision. Je pense en effet que la société est en risque et que l’accumulation des problèmes risque d’être ingérable sans qu’un nouvel élan soit donné. emploi (voir infra). par exemple un accès aux grands réseaux de la vie sociale moderne (eau. mettra les partenaires sociaux autour de la table pour qu’ils parlent enfin d’emploi pour l’emploi et non à l’occasion d’autre chose. Lorsque l’on aura appris à faire en grand ce que Solidarités nouvelles face au chômage2. et il entend concilier ces trois cultures du développement humain. temps subi émanant parfois de l’État lui-même (dans certains contrats aidés). qui incluent le principe de justice. Ensuite. en partageant temps et/ou revenus selon les possibilités de chacun. et si complémentaires pourtant. Les conditions d’accès à la formation et donc à la promotion sociale doivent être d’autant plus favorables que la situation sociale des personnes est difficile. que sont la résistance à l’inacceptable. Il y a besoin d’un changement de paradigme par rapport à l’idée de croissance illimitée. Le projet de Pacte civique en cours d’élaboration cherche à agir simultanément sur les comportements personnels.

de la politique. Elle s’inscrit pour moi dans l’émergence possible d’un nouveau vivre ensemble fait de liberté responsable et d’intérêt bien compris pour autrui. et qu’il faut mettre chacun en position de trouver l’équilibre qui lui permet de donner le meilleur de lui-même. qui peut inspirer la vie civique et le travail social. si puissante hier. souci de soi. la psychologie). ni le socialisme ne peuvent faire l’économie. Il y a bien convergence. respect de l’autre et institutions justes. 1. Socialisme et Spiritualité Je pense qu’il faut reprendre cette réflexion.democratie-spiritualite. Est-il normal qu’ils n’aient aucun représentant au Conseil économique. au carrefour des sciences sociales (le donner .fr 3. la reconnaissance.asso. dans un contexte de moindre abondance potentielle. est beaucoup moins nette aujourd’hui et aura besoin d’être réactivée pour faire face efficacement aux défis de l’heure. République. il me semble que le socialisme devrait s’interroger sur son anthropologie : quelle est sa vision de l’être humain. avec le souci de concilier. est-il avide et égoïste ou altruiste et désintéressé ? Et quels contextes lui permettent ou l’aident à se comporter en citoyen juste ? La dimension morale du socialisme. voire une conception de l’État-providence. un jour.snc. Ce nouveau vivre ensemble. et j’espère. que l’on ne peut pas avoir toutes les abondances à la fois. là où chacun des grands syndicats dispose de 17 sièges ! 2. relationnels et spirituels doivent être mis sur le même plan et faire l’objet d’une égale attention. c’est bien la personne humaine qui est au centre. De manière plus générale. d’une réflexion sur le sens. L’abondance frugale et le care convergentils ? Ils n’ont pas la même origine : « l’abondance frugale » veut contribuer à une remise en ordre de l’économie. pour reprendre la célèbre trilogie de Paul Ricoeur. Dans les deux cas cependant. 129 4. des spiritualités et de la laïcité. Elle indique seulement que les besoins matériels. et la manière dont chacun accède à sa propre dimension spirituelle. Le care repose sur une approche sociale et relationnelle. sorte de postindividualisme. tout en étant raccordée au collectif. www. ainsi que sur la dimension morale et spirituelle de la démocratie3. dans les bouleversements actuels.org . tant individuel que collectif. la non-violence. on le sent émerger. social et environnemental.recevoir . Ni la République. L’abondance frugale ne donne pas de solution à ces sujets.rendre de la théorie anthropologique. www.À propos de… 3.

.

Actualités internationales .

la France n’est nulle part. ADRESSE CODE POSTAL BON DE COMMANDE DU SOCIALISME . Il a pris ainsi le contre-pied de toute une tradition française. Jean-Christophe Cambadélis est apprécié comme un des meilleurs analystes politiques du Parti socialiste. Nicolas Sarkozy a trouvé dans la politique étrangère une sorte de prolongement de sa politique intérieure. ou même continentale. c’est se prononcer à la fois sur le style présidentiel et sur l’instrumentalisation intérieure d’une politique. C’est surtout s’interroger sur l’absence de politique claire. 112 pages .Jean-Christophe Cambadélis « Dis-moi où sont les fleurs ? » Essai sur la politique étrangère de Nicolas Sarkozy NOUVEAU a politique étrangère est sans doute ce qui permet le mieux au président de la République d’exprimer sa personnalité et ses idées. ni défendus à l’échelle nationale. Il est. Et l’essai démontre qu’à trop vouloir se substituer au Premier ministre. fondé sur le primat de la « famille occidentale » et du maintien de l’ordre légitimé par les « valeurs ». la politique étrangère est une expression « pure » de ce que veut et de ce que vaut la présidence.Prix public : 12 e .Ft : 14 x 20. de cohérence de la politique étrangère de Nicolas Sarkozy. 12. Porter un jugement sur la politique étrangère de Sarkozy. franco de port. C’est au regard de ces enjeux qu’il faut mesurer l’action diplomatique de Nicolas Sarkozy. ❐ MLLE. Aux enjeux classiques de la politique internationale s’ajoutent désormais de nouveaux sujets qui ne peuvent être ni pensés. ❐ MME. secrétaire national à l’Europe et à l’International.ISBN : 978-2-916333-73-1 L A retourner sous enveloppe affranchie à : ENCYCLOPÉDIE ❐ MR. Mais si Nicolas Sarkozy est partout. on en oublie le monde. Ci-joint mon règlement de la somme de …………… Euros à l’ordre de Encyclopédie du socialisme DATE : SIGNATURE : . Dans le style comme sur le fond. depuis 2008. CITÉ MALESHERBES 75009 PARIS PRÉNOM VILLE E-MAIL Souhaite recevoir …… exemplaire(s) de l’ouvrage « Dis-moi où sont les fleurs ? » au prix de 12 e. Député de Paris.5 cm . de sens.

Christophe Jaffrelot
est directeur de recherches au CNRS (CERI-Sciences-Po). Il a notamment écrit Le Pakistan, Fayard, Paris, 2000

« Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues »

a Revue socialiste : Quels ont été les effets des dramatiques inondations sur la société pakistanaise ? Qu’ont-elles révélé sur la société pakistanaise ? Christophe Jaffrelot : Ces inondations ont fait peu de victimes – par comparaison à des catastrophes naturelles comme le séisme de 2005 –, mais leurs effets économiques et sociaux se feront sentir encore longtemps. Des millions de personnes doivent reconstruire leur maison, ont perdu leur bétail, mort noyé, et ne pourront pas cultiver leur terre avant longtemps. La récolte de coton – première ressource du pays à l’exportation – est fort compromise et il faudra puiser dans les stocks alimentaires pour compenser le manque à gagner – en espérant que cela suffira. Cet épisode a révélé l’ampleur du ressentiment des provinces minoritaires vis-à-vis du Punjab, la seule province à avoir été plus ou moins épargnée. Il a surtout révélé l’incurie des politiques. Non seulement le Président Zardari a maintenu sa tournée européenne alors que le pays sombrait sous les flots, mais les cas

L

de ministres ou de députés refusant de briser les digues en amont des villes pour protéger leurs terres ne sont pas rares. L’armée, elle, sort grandie de l’épreuve car elle était sur le terrain et a fait preuve d’un sens de l’organisation dont l’administration est aujourd’hui dépourvue. Quant aux islamistes, ils se sont adonnés à une stratégie de la bienfaisance dans laquelle ils excellent mais dont les bénéfices politiques sont encore difficiles à mesurer. L. R. S. : Comment caractériser le système politique pakistanais ? Quels sont les atouts et les faiblesses de la démocratie pakistanaise ? Comment analyser le système de pouvoir, entre le pouvoir politique, le pouvoir militaire, le pouvoir économique, le pouvoir religieux, le pouvoir tribal ? C. J. : Le système politique pakistanais se caractérise par une instabilité institutionnelle. La formule, paradoxale, reflète à la fois l’incapacité du pays à se doter d’un régime durable – en soixante-trois ans le pays a connu trois Constitutions et trois

134

« Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues »

coups d’État militaires – et le caractère prévisible (presque routinier) de l’alternance entre phases de démocratisation et épisodes militaires. Cette oscillation a même des allures de métronome, puisque le pendule repart dans l’autre sens tous les dix ans en moyenne : de 1947 à 1958, le pays cherche sa voie vers la démocratie, le général Ayub Khan prend le pouvoir pour la même durée entre 1958 et 1969 ; s’ensuit une phase de démocratisation marquée par la personnalité de Zulfikar Ali Bhutto (1970-1977) qui s’achève par le coup d’État du général Zia ; celui-ci gardera aussi le pouvoir pendant onze ans, après quoi la phase de démocratisation durera… onze ans. En 1999, le général Musharraf prend le pouvoir et le garde jusqu’en 2008, date à laquelle la démocratisation s’est remise en marche. Non seulement la durée des phases de dictature militaire et celles de démocratisation est à peu près identique, mais en outre les acteurs de ce petit manège sont souvent les mêmes. Du côté des hommes en uniforme, c’est chaque fois le chef d’État-major qui prend les commandes, généralement sans avoir à tirer un coup de feu – nous n’avons pas affaire à une « armée de colonels » amateurs de putsch. Du côté des civils, les deux forces politiques qui peuvent prétendre au pouvoir – seules ou en coalition – sont presque toujours les mêmes. Il s’agit d’une part du Pakistan People’s Party créé par Z.A. Bhutto, dont sa fille, Bénazir a repris le flambeau et qui est aujourd’hui aux mains de son veuf, Zardari

et de son fils, et d’autre part de partis aux noms changeants, mais incarnant toujours une droite nationaliste portée à l’islamisation et bénéficiant du soutien des milieux d’affaires (voire de l’armée). Qu’aucun des deux pôles du jeu politique – l’armée et les partis politiques – ne parvienne à l’emporter durablement s’explique par l’héritage britannique qui a légué au pays un goût pour la démocratie, un appareil judiciaire gardien de l’État de droit (sauf quand les juges sont acquis à l’ordre militaire) et une intelligentsia éprise de liberté. En outre, l’armée pakistanaise ne souhaite pas gérer le pays de façon continue. D’un côté, elle perd son sens des priorités – le combat contre l’Inde – et érode sa popularité en s’adonnant au micro-management des affaires intérieures. D’un autre côté, elle n’éprouve pas le besoin d’intervenir dans l’espace public dès lors qu’elle garde la haute main sur les dossiers qui relèvent de sa chasse gardée : le Cachemire, l’Afghanistan et le nucléaire, trois domaines où l’Inter Service Intelligence, l’agence du renseignement militaire joue un rôle clé. L’ISI est un État dans l’État dont les gouvernements civils n’ont jamais réussi à réduire l’influence de façon significative. C’est pourquoi on ne peut jamais parler de démocratie, mais seulement de phase de démocratisation, l’ombre portée des militaires empêchant les élus du peuple de disposer de toutes les manettes du pouvoir. L. R. S. : Comment comprendre les politiques pakistanaises par rapport à l’Afghanistan ? Le Pakistan peut-il jouer un rôle efficace pour une solution négociée (et durable) du conflit ? C. J. : La clé de compréhension de toute la politique étrangère pakistanaise est à chercher dans sa relation à l’Inde. Le Pakistan se perçoit comme menacé par un voisin trop grand pour lui. C’est pourquoi il a conclu tant d’alliances à travers l’histoire – notamment avec les États-Unis et la Chine – et c’est pourquoi il recherche en Afghanistan ce que ses généraux appellent « une profondeur stratégique ». Idéalement, ils souhaiteraient établir dans ce pays un protectorat leur permettant à la fois d’empêcher

Le système politique pakistanais se caractérise par une instabilité institutionnelle. La formule, paradoxale, reflète à la fois l’incapacité du pays à se doter d’un régime durable – en soixantetrois ans le pays a connu trois Constitutions et trois coups d’État militaires – et le caractère prévisible (presque routinier) de l’alternance entre phases de démocratisation et épisodes militaires. Cette oscillation a même des allures de métronome, puisque le pendule repart dans l’autre sens tous les dix ans en moyenne.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010

Actualités internationales
La clé de compréhension de toute la politique étrangère pakistanaise est à chercher dans sa relation à l’Inde. Le Pakistan se perçoit comme menacé par un voisin trop grand pour lui. C’est pourquoi il a conclu tant d’alliances à travers l’histoire – notamment avec les États-Unis et la Chine – et c’est pourquoi il recherche en Afghanistan ce que ses généraux appellent « une profondeur stratégique ».

135 les années 1990 – afin de trouver une sortie à cette guerre dont l’Occident n’a ni le goût ni les moyens. Seule l’Inde trouvera alors à y redire – arguant du fait qu’un tel retour à la case départ se traduira par la résurrection d’un sanctuaire pour terroristes islamistes – mais qui voudra bien l’écouter ? De fait, le retour des talibans au pouvoir, avec la bénédiction du Pakistan et sous une forme bien sûr déguisée pour faire avaler à l’Occident une pilule des plus amères, risque de ne pas être une solution très durable. Le premier attentat venu aux États-Unis ou en Europe dont la préparation aurait eu lieu en Afghanistan se traduira par des tentatives de déstabilisation du nouveau régime. Or l’hypothèse est d’autant plus crédible que l’armée pakistanaise s’illusionne sans doute sur sa capacité de contrôle des talibans, elle qui s’est aliénée nombre de groupes islamistes – à commencer par les talibans pakistanais – qui lui reprochent de travailler pour Washington. L. R. S. : Les relations avec l’Inde sont-elles condamnées à une tension permanente, entrecoupées de quelques rémissions ? Le conflit du Cachemire résume-t-il tout le contentieux ? C. J. : Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues. Le Pakistan perçoit l’Inde comme une menace – surtout depuis la partition de 1971 ayant donné naissance au Bangladesh, un traumatisme dont Islamabad tient New Delhi pour responsable alors que c’est bien sa politique de colonialisme intérieur qui avait exacerbé le séparatisme bengali. L’armée pakistanaise considérant que la meilleure des défenses était l’attaque, est passée à l’offensive en 1965, puis a préféré avancer masquée en sous-traitant cette guerre à des groupes islamistes. Ceux-ci sont surtout passés à l’action dans les années 1990. D’une part, ils avaient remporté la première guerre d’Afghanistan et étaient disponibles pour un nouveau Jihad, en Inde. D’autre part, l’insurrection des Cachemiris indiens avait pris une forme plus violente et plus islamiste à partir de 1989. Dix ans plus tard, la stratégie pakistanaise visant à « saigner l’Inde » s’est traduite par l’infiltration de troupes régulières

New Delhi de nouer une alliance de revers avec Kaboul et d’installer une base arrière face à l’Inde dont une attaque pourrait très vite atteindre le cœur du pays, le Punjab. C’est pourquoi le Pakistan a soutenu les talibans dans les années 1990 et ont été – avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis – un des seuls États à reconnaître leur régime, sûr que le mollah Omar serait un partenaire fiable. Aujourd’hui, les militaires pakistanais s’inquiètent de la chaleur des relations qu’Hamid Karzaï entretient avec New Delhi et cultivent donc les liens qu’ils ont tissés avec les Talibans afghans en espérant les remettre en selle. Islamabad pourrait, de ce fait, servir d’intermédiaire entre leurs alliés officiels – les États-Unis, les Occidentaux en général – et leurs alliés officieux, les talibans afghans. L’armée pakistanaise non seulement ne souhaite rien d’autre, mais pourrait bien saboter les pourparlers dont elle serait exclue. La stratégie américaine, pour l’instant, ne permet pas de faire aux Pakistanais toute la place qu’ils aimeraient avoir. Washington intensifie ses opérations militaires – y compris les attaques de drones du côté pakistanais qui exaspèrent Islamabad – et laisse à Karzaï le soin d’engager les négociations. Les Américains pensent ainsi pousser les Talibans vers la table des négociations. Mais cette démarche ne saurait durer bien longtemps, les pertes américaines étant de plus en plus lourdes, pour un résultat hypothétique. Il y a fort à parier qu’à terme les Américains se tournent vers les Pakistanais pour qu’ils s’entremettent – comme ils l’avaient fait dans

avait vocation à rejoindre le « Pays des purs ». : Peut-on se risquer à dessiner les évolutions prochaines à l’oeuvre tant dans le pays que dans la région ? C. Et joignant le geste à la parole. Jamais encore le monde n’avait abrité une puissance nucléaire dont la société était à ce point travaillée par l’islamisme et dont la classe politique était à ce point discréditée et L’évolution du Pakistan suscite bien des interrogations. le Maharadjah hindou qui régnait sur l’État princier (donc autonome) du Jammu et Cachemire a décidé de rejoindre l’Inde. Mais la méfiance de New Delhi vis-à-vis de Cachemiris dans lesquels bien des leaders indiens voyaient des séparatistes en puissance. voire une cinquième colonne pakistanaise.4E TRIMESTRE 2010 aux termes du Traité de Simla que le Pakistan a dû signer après sa défaite de 1971. avait vocation à rejoindre le « Pays des purs ». Entre les phases de tension les plus aiguës. . et de paramilitaires islamistes sur les hauteurs de Kargil – une ville du Cachemire indien. : L’évolution du Pakistan suscite bien des interrogations. les gouvernements des deux pays se parlent – en général sous la pression des États-Unis. le Pakistan et l’Inde souffrant d’un stress hydrique qui les rend très sensibles à la gestion du glacier du Siachen et des rivières venues de l’Himalaya. L’insurrection de 1989 a justifié un déploiement militaire donnant aux cachemiris le sentiment d’être soumis à une armée d’occupation. Les autorités pakistanaises ont aussitôt objecté que cette province. J. R. l’Europe étant absente de ce dossier comme de tant d’autres. les « check-points » ayant fait leur apparition dans toute la province. Jamais encore le monde n’avait abrité une puissance nucléaire dont la société était à ce point travaillée par l’islamisme et dont la classe politique était à ce point discréditée et impuissante. Il s’est ensuivi une guerre éclair de quelques jours mettant aux prises deux puissances nucléaires. En outre. empêchant l’instauration d’une frontière internationale. Le ressentiment qui en a résulté dans la jeunesse explique le mouvement actuel qui s’apparente à une « Intifada ». L’Inde a envoyé l’armée à son tour et la ligne de front est devenue une ligne de cessez-le-feu lorsqu’un armistice a été conclu sous l’égide de l’ONU. le Maharadjah hindou qui régnait sur l’État princier (donc autonome) du Jammu et Cachemire a décidé de rejoindre l’Inde. S. elles ont laissé (sic) partir à l’assaut des troupes para-militaires qui ont conquis une partie du territoire de l’État. Cette ligne est ensuite devenue une ligne de contrôle LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . lorsque l’Inde et le Pakistan ont vu le jour. Les citoyens indiens du Jammu et Cachemire n’ont pu voter librement que dans les années 1960. La question n’aurait pas été si sensible si les Cachemiris indiens avaient fini par s’intégrer à l’Union indienne dont Nehru – d’origine cachemirie lui-même – voulait faire une fédération multiculturelle. étant majoritairement musulmane. Mais aucun des deux pays n’a officiellement renoncé à la totalité de la province. En 1947. les gouvernements soupçonnables – à tort ou à raison – de sympathies pakistanaises ont été démis et l’État mis sous tutelle plus d’une fois dans son histoire. Mais c’est naturellement la question du Cachemire qui focalise le maximum d’attention. Les autorités pakistanaises ont aussitôt objecté que cette province. a gêné le jeu des institutions.136 « Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues » Mais c’est naturellement la question du Cachemire qui focalise le maximum d’attention. étant majoritairement musulmane. lorsque l’Inde et le Pakistan ont vu le jour. L. le scrutin de 1977 étant sans doute la première élection démocratique digne de ce nom. C’est ainsi que les années 2000 ont été le cadre d’un « dialogue composite » à éclipse qui se déclinait en une demi-douzaine de points allant des litiges frontaliers à la hauteur du Sind et du Gujarat aux problèmes d’eau. En 1947.

tant en Afghanistan qu’au Cachemire indien présente les symptômes d’une fuite en avant – sans compter son implication probable quoi qu’indirecte dans les attentats de Mumbai en 2008.Actualités internationales impuissante. mais l’usage qu’elle fait du pouvoir. notamment au Baluchistan où une guérilla séparatiste est entrée dans une phase 137 active. néanmoins. son unité sera mise à rude épreuve. c’est qu’il trouvera à l’extérieur des soutiens – notamment financiers – comme cela a déjà été le cas dans le passé : nul ne peut pendre le risque de voir un pays de 160 millions d’habitants doté de l’arme nucléaire devenir un « failed state » (État en délinquance) – ni les États-Unis. ni la Chine. L’hypothèse que l’on peut faire. . car jamais sans doute le Pakistan n’a été soumis à ce genre de défis. L’armée est certes en mesure de tenir le pays. Le pays ne va pas seulement devoir survivre à une crise économique et sociale très longue. Faire un pronostic est des plus délicats.

.

d’un ensemble de droits généraux en matière de service et de soutien économique. Je voudrais cependant ne pas m’en tenir à l’appellation des partis et. Cambridge University Press. Il est notamment l’auteur de Just Institutions Matters : The Moral and political logic of the Universal Welfare State. Un exemple typique consiste dans des programmes universels pour des biens tels que la santé. . de la compétition économique. mais qui sont aujourd’hui également mises en œuvre par des partis d’appellations différentes. d’une part. combinée. par une attitude longtemps positive à l’égard du libre-échange. mais qui ne pratiquent pas ce type de politique ! L bien-être social. Le premier est une volonté de proposer une forme de La deuxième composante de la politique socialedémocrate peut être décrite comme l’ambition « d’apprivoiser ». dans le contexte actuel. Cela se manifeste. 20021. visant à doter toutes les personnes dans la société. Car il y a aussi des partis qui utilisent le terme social-démocrate pour se définir. avec une conscience qu’une économie de marché réelle exige un grand nombre de réglementations publiques pour fonctionner correctement sur le plan économique et évidemment de la justice sociale. sans tenir compte de leurs appartenances. utiliser le terme de social-démocratie dans le but de décrire un certain type de politiques qui trouvent leurs racines dans l’idéologie de la social-démocratie. d’autre part. Ce qui est vivant et ce qui est mort a social-démocratie peut naturellement être comprise comme le propre des partis politiques ainsi dénommés et de leurs politiques. l’éducation. contient deux éléments principaux. mais non pas d’abolir l’économie de marché. les soins aux personnes âgées.Bo Rothstein est professeur de sciences politiques à l’université de Göteborg (Suède). ainsi que pour un système d’assurance sociale lorsque les Qu’est-ce que la social-démocratie ? La politique sociale-démocrate comme je l’ai définie.

les politiques socialesdémocrates considèrent le marché à la fois dans une dimension constructive (innovation. Cela contredit l’opinion dominante sur les marchés financiers à savoir qu’ils tendent naturellement vers l’équilibre et que cet équilibre est perturbé seulement par des forces extérieures. les gouvernements. des règles pour la protection de l’environnement et pour bien d’autres choses encore. Les marchés étaient essentiellement vus comme auto-correcteurs. pour l’essentiel. liberté. n’est plus une vue dominante. Contrairement à la croyance du néolibéralisme en des marchés autorégulés. En octobre 2008. combinée. exploitation de l’homme ainsi que des ressources naturelles).4E TRIMESTRE 2010 La doctrine d’Alan Greenspan qui déclarait que les marchés laissés à eux-mêmes prendraient soin de toutes les imperfections qui surviennent. Ce paradigme s’est révélé être faux. entièrement obsolète. Lorsque des économistes de premier plan comme Joseph Stiglitz et Paul Krugman. mais aussi un effondrement d’une vision du monde. concluent que la pensée de l’école de Chicago doit être mise aux poubelles de La recherche sociale et le projet social-démocrate Ma thèse principale est qu’à la lumière de ce qui se passe dans le domaine de la recherche en sciences LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Pour citer seulement George Soros : « Il y a deux faits qui méritent d’être soulignés. pendant de longues périodes au cours des trois ou quatre décennies. corruption. mais non pas d’abolir l’économie de marché. ont été sociaux-démocrates ou de centre-droit. »2 La doctrine d’Alan Greenspan qui déclarait que les marchés laissés à eux-mêmes prendraient soin de toutes les imperfections qui surviennent n’est plus une vue dominante. Ce qui est vivant et ce qui est mort sociales.140 moyens de subsistance fournis par son propre travail ne suffisent pas. d’une part. Prix Nobel. comme je l’ai ici définie. cela s’est traduit par des règles protégeant les droits des salariés et des syndicats. ne sont pas orientés vers des groupes particulièrement vulnérables. le principal adversaire idéologique de la social-démocratie depuis trois décennies. ils ont mené des politiques qui respectaient plus ou moins ces équilibres. La deuxième composante de la politique socialdémocrate peut être décrite comme l’ambition « d’apprivoiser ». Ces perturbations devraient se traduire de façon aléatoire. c’est que ces programmes. Dans les pays d’Europe du Nord. avec une conscience qu’une économie de marché réelle exige un grand nombre de réglementations publiques pour fonctionner correctement sur le plan économique et évidemment de la justice sociale. le pessimisme qui règne aujourd’hui lorsqu’on parle de la social-démocratie est assez difficile à expliquer. on se dit que quelque chose s’est passé. Pour les politiques sociales-démocrates. efficacité) et destructrice (monopole. Le besoin de réglementation est donc grand. Cela se manifeste. Donc nous ne faisons pas seulement face à un effondrement du système financier. de la compétition économique. concluent que la pensée de l’école de Chicago doit être mise aux poubelles de l’Histoire. Lorsque des économistes de premier plan comme Joseph Stiglitz et Paul Krugman. par une attitude longtemps positive à l’égard du libreéchange. Tout d’abord. l’effondrement des marchés financiers a tout simplement rendu l’idée que les marchés ne devaient pas être réglementés. à savoir le fondamentalisme néolibéral est aujourd’hui en ruine. Permettez-moi de développer quatre points. Le premier est que le système financier que nous connaissons s’est aujourd’hui effondré… l’autre fait est que le système financier s’est effondré sous son propre poids. mais concernent l’ensemble de la population (comme pour la santé) ou une partie considérable de la population (comme pour l’aide aux personnes âgées). Prix Nobel. dans leur politique quotidienne . d’autre part. La caractéristique de la social-démocratie. . des règlements contre le monopole.

a fini par être remplacé par un accent mis sur « une bonne gouvernance ». ils vont détruire les conditions de leur propre efficacité économique. Il écrit : « La rencontre entre l’économie néo-classique et les sociétés en développement a servi à révéler les fondements institutionnels de l’économie de marché. sont sans ambiguïté. les pays riches ont tout simplement un large secteur public.3 Au contraire. Pourtant. que la proportion des comptes des dépenses publiques tourne autour d’une moyenne de 50 % du PIB. je voudrais faire référence aux succès des politiques sociales-démocrates dans les pays en développement.4 Celui qui a tenté d’expliquer pourquoi le fondamentalisme du marché a échoué lamentablement dans les pays en développement est l’économiste de Harvard. l’absence de corrup- . l’égalité. dont le PIB par habitant est inférieur à 5 000 dollars par an. Cela semble assez évident lorsque l’on compare les coûts des soins de santé aux ÉtatsUnis avec les pays dont les mêmes soins de santé sont financés sur fonds publics. couramment produits par les chercheurs qui tentent de comparer les conditions dans les différents pays. En ce qui concerne la perspective globale. l’historien de l’économie Douglass North qui. récemment présentés dans le livre sur « La social-démocratie dans la périphérie mondiale ». la défense. L’ex-soi-disant « consensus de Washington » qui a souligné la nécessité pour les pays en développement de déréglementer et de créer des marchés libres. espérance de vie). Le premier est que les gens agissent rarement de la manière égoïste que le néolibéralisme décrit. Dans les pays dont le PIB annuel par habitant se situe entre 5 000 et 10 000 dollars. dans son dernier livre. la primauté du droit et d’un gouvernement honnête – ce sont des arrangements sociaux que les économistes prennent habituellement pour acquis. s’ils agissent selon cette théorie. un appareil réglementaire limitant les pires formes de fraude. On peut noter que Douglass North ne se limite pas à des postes tels que les infrastructures. Dani Rodrik. et dans les pays les plus pauvres. le système juridique et la recherche et le développement. Comparativement aux pays pauvres. le niveau moyen est de 33 %. des institutions sociales et politiques qui atténuent les risques et gèrent les conflits sociaux. Un système clairement défini de droits de propriété. mais qui brillent par leur absence dans les pays pauvres… C’est pourquoi il est devenu clair que les économies ne peuvent pas être efficaces en l’absence d’institutions adéquates.Actualités internationales l’Histoire. Le second est que. Cela montre clairement que la richesse économique nécessite un vaste secteur public. on se dit que quelque chose s’est passé. qui souligne précisément l’importance de la réglementation publique et d’un système politique qui stimule le dévelop- 141 pement économique et le développement social. la recherche aujourd’hui montre que nombre de biens sociaux sont plus coûteux s’ils doivent être produits par le marché que s’ils sont gérés par l’État. mais souligne également l’importance d’un système d’assurance sociale global. et l’aléa moral. différentes mesures de « progrès humain ». les comportements anticoncurrentiels. les dépenses publiques ne représentent que 27 % du PIB. North fait valoir dans les pays dont le PIB par habitant dépasse 20 000 dollars par an. Par ailleurs. la satisfaction individuelle. ce n’est pas le cas. une société modérément cohérente reposant sur la confiance et la coopération sociale. comme la santé de la population (mortalité infantile. Mon deuxième point concerne les nombreuses mesures et les indices. deux résultats découlant de la recherche expérimentale en sciences sociales. »5 Mon premier point est donc que nous vivons actuellement un moment où l’idéologie de la social-démocratie – qui met l’accent sur la nécessité de réglementer les marchés à la manière de Rodrik (et maintenant de nombreux autres économistes) – devrait nous amener à retrouver une réelle confiance en soi. attaque fortement l’idée selon laquelle une économie de marché efficace exige une diminution du secteur public et de faibles dépenses publiques. en affaiblissant les institutions formelles et informelles qui maintiennent la confiance entre les acteurs concernés. En ce qui concerne l’assurance sociale. Un autre exemple peut être trouvé avec un lauréat du Prix Nobel.

le credo néolibéral qui affirme que l’« équité » et l’« efficacité » sont incompatibles. les Pays-Bas. l’Autriche). j’ai été.). La conclusion qui ressort de mes expériences est que la cause profonde de ce problème se trouve essentiellement dans la situation de ces personnes au travail. c’est-à-dire qu’ils ont le plus haut degré de confiance interpersonnelle et de capital social. On pourrait ajouter que parmi les pays de l’OCDE qui ont aujourd’hui les déficits les plus importants de leurs finances publiques (Grèce. mis ensemble. dépression. la Suède. Irlande et États-Unis). les pays sociaux-démocrates se classent bien et il n’est pas rare qu’ils soient supérieurs aux pays conduits par les politiques néolibérales.4E TRIMESTRE 2010 publiques fortes. À ce titre. celui où je fais. il faut l’admettre. On peut certes dire que ces différentes mesures possèdent naturellement leurs problèmes de validité. obtiennent des résultats particulièrement bons et. avec des diagnostics psychosomatiques (burn-out. avec quatre collègues. surclassent les pays caractérisés par la mise en œuvre de politiques néolibérales. sont ceux dont les finances sont en meilleur état. Royaume-Uni. tandis que ces biens ont diminué considérablement aux États-Unis. sont les pays aux dépenses sociales relativement peu élevées. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Les résultats peuvent être contestés. L’image qui ressort est sans équivoque. Espagne. Portugal. Ici aussi. en ce qui concerne les mesures de développement social en général. La recherche que j’ai moi-même menée sur l’importance du capital social et la confiance interpersonnelle fournit essentiellement les mêmes résultats. comme les pays nordiques. sont les pays aux dépenses sociales relativement peu élevées. la Suède. j’ai été membre du Conseil scientifique de l’Office national des assurances sociales en Suède. . Espagne. mais pris ensemble. Irlande et États-Unis). des remarques plus impressionnistes. à savoir que de nombreux types d’inégalités sont destructrices pour la cohésion d’une société. mais aussi pour les classes moyennes. ainsi que l’efficience économique. Les pays. amené à me prononcer sur une grande quantité de demandes de subventions pour des projets qui concernaient les personnes qui avaient pris une pension de retraite anticipée. En outre. tandis que ceux qui mènent une politique socialedémocrate (le Danemark. Enfin. etc. les Pays-Bas. la Norvège. tels que le Forum économique mondial. mais il semble en être tout autrement. En d’autres termes. en mesurant ce qui doit être compté. C’est comme si cellesci devenaient malades à force de ne pas être vues. s’avère erroné. sont ceux dont les finances sont en meilleur état. lorsque des forums patronaux. établissent leur classement annuel de la compétitivité économique des pays. avec des politiques sociales-démocrates. La troisième question renvoie aux relations entre santé et égalité. non seulement évidemment pour la partie de la population manquant de ressources. la recherche comparative internationale montre que les pays sociaux-démocrates se classent le mieux. Portugal. De nombreux types d’inégalités semblent créer des difficultés. Royaume-Uni. pays où les inégalités ont augmenté de façon spectaculaire depuis les années 1970. on peut avec un certain degré de certitude dire que ces résultats se confortent. à savoir que si l’on utilise le titre d’un ouvrage publié récemment.142 tion et le niveau économique. la Finlande. tandis que ceux qui mènent une politique sociale-démocrate (le Danemark. et que des dépenses publiques importantes sont dommageables pour l’économie. la Norvège. mais ils m’ont convaincu que l’égalité des chances dans la vie est clairement associée à la politique sociale-démocrate. avec des dépenses Ce qui est vivant et ce qui est mort On pourrait ajouter que parmi les pays de l’OCDE qui ont aujourd’hui les déficits les plus importants de leurs finances publiques (Grèce. avec des dépenses publiques fortes. ou des congés maladie pendant de longues périodes. permettez-moi d’ajouter un dernier point. les sociétés avec des politiques sociales-démocrates se retrouvent parmi les mieux classées. l’Autriche). Voilà qui devrait susciter la confiance et l’optimisme pour l’avenir du projet socialdémocrate. Pendant quatre ans. la Finlande.

Des problèmes tels que ceux-ci sont courants dans de nombreux pays de l’OCDE. Si la social-démocratie. et ne pas être écoutées sur leur lieu de travail. Pourtant. et l’idée que derrière le manque d’influence sur sa propre situation professionnelle se cache une grande partie de l’augmentation des troubles mentaux – devraient conduire à une forte adhésion aujourd’hui au « projet de société démocrate ». Au contraire. sert principalement à couvrir les défauts de ses propres capacités intellectuelles et stratégiques. en aucune façon le cas. La nécessité d’une nouvelle théorie sociale L’incapacité d’abord de la gauche intellectuelle aujourd’hui apparaît quand il s’agit de créer une théorie cohérente et compréhensible de la société. à quelques exceptions près. comme je l’ai mentionné Alors quel est le problème ? Ces quatre conditions – l’effondrement de l’idéologie néolibérale. les enseignements de la recherche qui montrent que les diverses formes d’inégalité se révèlent aussi mauvaises pour la classe moyenne. et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) craint la généralisation de ce type de maladie. Ici. les résultats dans les pays qui mènent une politique sociale-démocrate. il aurait dû être possible de créer une alternative au néolibéralisme. Comme je le vois. un élément central de la politique social-démocrate devrait consister précisément à renforcer la position des salariés dans leur travail pour qu’ils aient une influence sur leur propre situation professionnelle et personnelle. ce n’est. 143 se cache une grande partie de l’augmentation des troubles mentaux – devraient conduire à une forte adhésion aujourd’hui au « projet de société démocrate ». mais dans l’incapacité de la gauche à établir une pensée pertinente et hégémonique. pour les dernières décennies semble avoir séduit plus d’un intellectuel de gauche. ne pas avoir d’influence. Pourquoi ? La plupart des explications fournies s’articulent autour de l’idée que l’on est mal compris ou maltraité par les médias. il faut partir d’une représentation fondée de ce que nous pouvons appeler un peu solennellement la « vraie nature humaine ». Pour beaucoup. avait pensé ainsi. le projet aurait été annulé immédiatement ! Ce type de raisonnement de la « gauche pleurnicheuse ». Permettez-moi de dire que ces types d’explications ne me convainquent pas. Une telle théorie sociale-démocrate de la société ne peut pas être fondée sur l’obscurantisme anti-intellectuel « post-moderne » qui. ce n’est. à quelques exceptions près. il y a cent ans. où l’on rejette ses carences politiques sur une variété de facteurs structurels. Maintenant que les théories sociales du marxisme et du néolibéralisme se sont révélées inadéquates. Même si toutes les tentatives pour créer quelque chose de ressemblant à la « démocratie économique » ont échoué (par exemple ce qu’on appelle « les fonds salariaux » dans mon pays). en particulier en Europe. les enseignements de la recherche qui montrent que les diverses formes d’inégalité se révèlent aussi mauvaises pour la classe moyenne. Mon point de vue ici est que cela donne aux politiques socialesdémocrates classiques une grande actualité. et que les politiques sociales-démocrates se heurtent à des forces hostiles qui ont la puissance économique et ont les moyens d’influencer l’opinion. et l’idée que derrière le manque d’influence sur sa propre situation professionnelle . les résultats dans les pays qui mènent une politique socialedémocrate. en aucune façon le cas. il semble exister une certaine satisfaction à se complaire dans une situation de subordination. les problèmes ne résident pas dans des tendances structurelles qui seraient invincibles.Actualités internationales Ces quatre conditions – l’effondrement de l’idéologie néolibérale. Pourtant. en particulier en Europe.

La première condition est que ce qui est à atteindre est une norme du bien (comme une assurance santé étendue). ce qui ce n’était le cas dans les débuts de la social-démocratie.144 ci-dessus. qui est nécessaire pour éviter un vaste « free-riding ». L’individualisme n’est pas l’intérêt égoïste Mais. Les personnes. Ce changement. au moins dans l’Occident développé. en même temps. même si eux-mêmes n’en profitent pas toujours. c’est que nous sommes maintenant. aujourd’hui renforcée par une multitude de résultats de la recherche en sciences sociales. les études sur les valeurs culturelles et sociales montrent qu’il n’y a pourtant pas un basculement de la solidarité vers l’égoïsme. éprouvant de la bienveillance à l’égard des autres êtres humains. comme on peut l’observer dans les différentes études sur les valeurs des populations. les « individualistes » d’aujourd’hui n’ont pas moins le sens de la solidarité que les « collectivistes » d’hier – la « réciprocité » est encore une motivation forte. j’ai avancé l’idée que le consentement des peuples à agir en solidarité est conditionnelle. Pour les politiques sociales-démocrates. est important et constitue un problème pour les politiques sociales-démocrates. ceci néces- . il ne peut également pas être compris comme se fondant uniquement sur l’altruisme… Au lieu de cela. Trois conditions ressortent. aujourd’hui et de demain. du moment que l’on peut leur faire confiance pour qu’ils soient prêts à faire de même. Le deuxième enseignement nécessaire pour un tel projet. c’est-à-dire capable d’être solidaire. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . la recherche expérimentale en sciences sociales a montré que la notion néo-libérale de la « nature humaine véritable » manque de vérité. à savoir que nous avons besoin de considérer l’être humain comme un être essentiellement « réciproque ». Au contraire. Si ces conditions sont remplies. Les résultats sont concluants – le rapport des hommes à leurs semblables ne peut pas être réduit à une recherche de la maximisation de leur propre intérêt. elles sont beaucoup mieux informées qu’auparavant. sont deux dimensions qui se mêlent. Ce point tient à l’idée que la création de la confiance sociale. face à un ensemble diversifié des valeurs dans des parties significatives de la population. la grande majorité sera d’accord pour un type social-démocrate de politique. Je soutiens qu’il devrait être possible de construire et de transmettre une vision cohérente et globale de la société fondée sur ces idées. et de la présenter comme une alternative au néo-libéralisme qui a échoué. qui ont été construites sur ce que nous pouvons appeler des normes collectives. où j’ai tenté de présenter des éléments de construction d’une théorie de la société telle que celle que je propose ici. La troisième est que l’on doit convaincre les gens que les institutions destinées à corriger les problèmes du « passager clandestin » (en d’autres termes ceux qui trichent sur leurs impôts ou profitent du système d’assurance sociale) sont raisonnablement efficaces. Cependant. par exemple en payant leurs impôts et en s’abstenant d’abuser des systèmes communs. il semble que l’individualisme et le collectif. En d’autres termes. mais elle doit être adaptée aux demandes des personnes pour des solutions plus individuelles. une autre image se dégage de ce qui est maintenant solidement établi dans la recherche. et la solidarité et l’égoïsme. avec une plus grande liberté de choix et. déterminées au niveau central est fini. demanderont des protections dans le strict respect de leurs penchants individuels. en outre. La seconde est que les gens doivent avoir confiance les uns dans les autres pour agir dans la société loyalement. Le temps où il était possible d’avoir des normes uniformes. mais qu’elle peut également être générée « par le haut « par l’introduction de régulations.4E TRIMESTRE 2010 Ce qui est vivant et ce qui est mort n’est pas nécessairement générée uniquement par le « bas » de la manière organique décrite par exemple par Robert Putnam. Ce changement dans les valeurs et dans les cultures peut être considéré comme un mouvement qui s’éloigne des valeurs collectives vers des principes néolibéraux. promouvant l’égalité par des politiques de type social-démocrate. Dans d’autres contextes.

Cela demande une bonne dose de créativité politique et administrative. et des minorités ethniques. dans des politiques visant à renforcer l’identité des minorités spécifiques. Des modèles sur la façon dont ces systèmes peuvent fonctionner ont été testés pour certains domaines dans les pays nordiques. cela crée une majorité contre la politique de gauche. Ma recommandation serait de ne pas se conduire avec ce qui pendant une longue période. ce qui rend en partie ces programmes contreproductifs. car ils ont souvent des intérêts contradictoires. Ceci s’applique particulièrement dans de nombreux pays européens aujourd’hui troublés par des déficits d’intégration des immigrés. se réduirait à un « supermarché » pour des intérêts particuliers et des groupes minoritaires. afin de mener à bien la politique du bien-être général. Cela fait des systèmes généraux d’assurance sociale de formidables machines de redistribution sociale. Tout d’abord. par rapport aux politiques ciblées exclusivement sur ces groupes. Deuxièmement. les systèmes généraux se révèlent plus efficaces dans la réalisation et la redistribution à des groupes aux ressources faibles. en outre. Les raisons en sont triples.Actualités internationales sitera de rompre avec les normes collectives d’hier. une telle politique est. par sa logique propre. Il est tout simplement impossible de construire des coalitions politiquement efficaces à partir d’une diversité disparate de groupes minoritaires. et ont montré qu’ils fonctionnent raisonnablement bien. même dans la production des services sociaux. et de ne pas mener de politiques visant seulement « les plus vulnérables ». ce que le psychosociologue Claude Steele. La troisième raison est que les politiques particularistes engendrent souvent . Tout d’abord. il faut aussi répondre à la question de ce que l’on ne doit pas faire. La « politique de l’identité » est une erreur Enfin. si vous voulez répondre à la question de « ce qui est à faire ». et demandera de trouver des systèmes pour combiner la liberté de choix et la solidarité dans les politiques publiques. mais taxer les riches pour donner aux pauvres pour accomplir une plus grande redistribution n’a pas l’efficacité que l’on pense. les recherches empiriques montrent que ce n’est pas le cas. sans laquelle il est impossible de parvenir à une majorité en faveur d’une telle politique. a été la « chanson » préférée de la gauche intellectuelle. Il y a trois raisons pour cela. mais les services de nombreuses prestations sociales sont nominaux. car l’idée est que ces groupes devraient être intégrés dans les programmes universels. il est essentiel de conserver et de maintenir les systèmes de bien-être général. » Deuxièmement. la politique identitaire a tendance à stigmatiser le groupe même qu’elle veut soutenir et crée. Comme le politologue américain Hugh Heclo l’a une fois déclaré : « La meilleure façon d’aider les pauvres est de ne pas en parler. Une social-démocratie qui tenterait d’aller dans ce sens. a nommé la création de stéréotypes négatifs dans les images de soi au sein de groupes vulnérables6. L’explication est que les impôts sont le plus souvent proportionnels ou un peu progressifs. Il sera également nécessaire de prévoir un espace beaucoup plus grand pour la créativité et l’esprit d’entreprise. Cela conduira à réduire la place des différents « programmes d’action positive » qui ciblent des groupes spécifiques. Cela peut sembler également contre-intuitif. ou de générer une quantité suffisamment importante de recettes fiscales. dans un certain nombre d’expériences ingénieusement construites. raisonnablement. qui tient. C’est lorsque vous imposez « tout le monde » afin de donner à « tous » que l’on peut atteindre une plus grande redistribution. De mon point de vue. 145 La troisième raison est que les programmes dirigés vers des groupes particulièrement vulnérables ont tendance à stigmatiser ces groupes. Aider les minorités vulnérables est plus efficace lorsque l’on conçoit des programmes généraux afin que leurs besoins soient inclus dans ces programmes. par définition. anti-majoritaire – on pourrait même dire que. les systèmes de bienêtre général doivent englober la classe moyenne.

2. Georges Soros. Whistling Vivaldi and other clues : to how stereotypes affect us. à son tour. Princeton University Press. tel que défini ici. qui a été amenée à abandonner l’idée centrale des politiques sociales-démocrates fondées sur les principes d’un progrès rationnel.4E TRIMESTRE 2010 . qui décide qui et combien d’individus doivent être soutenus. Claude. Cambridge University Press. Norton and Compagny. Rodrik. One Economics. En conclusion. 1. 6. ne peuvent pas être imputées principalement aux conditions structurelles régissant nos sociétés. North Douglass. New York Reviews of Books. le problème réside dans une gauche intellectuelle trop influencée par le post-moderniste. alimente les critiques contre la politique socialedémocrate. Les difficultés que ce projet apparaît Ce qui est vivant et ce qui est mort rencontrer dans de nombreux pays. Wallis et Barrey R. Stelle. le relativisme. il y a actuellement un montant élevé de résultats issus de la recherche en sciences sociales à l’appui du projet social-démocrate. Institutions and Economic Growth. accusée d’un excès de confiance dans les politiques administratives autoritaires. 11 juin 2009. Bo Rothstein nous a adressé ces réflexions d’un intellectuel social-démocrate après les résultats des élections suédoises du 19 septembre 2010. 4. 2007. New York. prospects. Weingast.146 une bureaucratie lourde. 2009. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Dani. 5. challenges. Social democracy in the global periphery : origins. 2007. Sandbrook Richard. Ceci. John J. je le soutiens. 3. l’influence des politiques identitaires. Violence and social orders : a conceptual framework for interpreting recorded human history. Au lieu de cela. Many Recipes : Globalisation. Cambridge University Press.

ordinateurs portables. faut-il revenir au protectionnisme ? Faut-il élever de hautes barrières douanières et imposer de stricts quotas d’importation pour protéger nos industries et nos marchés ? Rarissimes sont ceux qui préconisent aujourd’hui ces médecines de cheval. induite par la mondialisation : les multinationales occidentales et japonaises ont délocalisé la production de nombreux biens intermédiaires et composants de leurs produits finaux dans les pays à bas salaires. qui le rendraient encore plus contreproductif. car les politiques et les économistes se souviennent des ravages provoqués par ce type de mesures après la crise de 1929. peuvent être vendus bon marché aux consommateurs des pays développés. Il s’ensuivit une forte contraction du commerce mondial – moins 60 % en valeur entre 1929 et 1932 – et une aggravation tragique de la crise économique. proviennent de filiales américaines implantées en Chine ou de sous-traitants divers produisant pour les firmes occidentales. C’est pourquoi les gouvernements ont pris le contre-pied de cette politique face à la crise systémique de 2008-2009. Augmenter les tarifs douaniers sur ces importations. se heurterait F de surcroît aujourd’hui à cinq réalités nouvelles. c’est . sous les vivats de leurs populations. Le retour au protectionnisme traditionnel. par exemple. I-Phone. vingt-cinq pays ont augmenté leurs tarifs douaniers et mis en place des quotas. 60 % des exportations chinoises vers les ÉtatsUnis. En riposte à la loi protectionniste américaine du 17 juin 1930 dite « Smoot-Hawley ». Voilà pourquoi les I-Pad. fût-il continental.Henri Weber est député européen et secrétaire national adjoint du Parti socialiste en charge de la mondialisation Socialisme et protectionnisme ace au décollage spectaculaire des « grands émergents ». etc. L’augmentation des taxes douanières pénaliserait les entreprises et les consommateurs occidentaux C’est la conséquence de l’internationalisation et de la fragmentation de la chaîne de production.

Augmenter les tarifs douaniers sur ces importations. passeront commande aux libre-échangistes et sanctionneront les protectionnistes… . voire dans certains cas de 1 à 40.148 Les multinationales occidentales et japonaises ont délocalisé la production de nombreux biens intermédiaires et composants de leurs produits finaux dans les pays à bas salaires. passeront commande aux libre-échangistes et sanctionneront les protectionnistes… Quid des Pays les moins avancés ? Il faut favoriser l’accès à nos marchés aux produits des Pays en voie de développement (PED) et. Les 300 000 ouvriers de FoxConn de Shenzhen étaient payés 107 euros par mois pour 12 heures de travail par jour. là aussi. I-Phone. avant que la vague de suicide de mai 2010 ait amené leur patron. etc. comme c’est aujourd’hui le cas. directeur financier et du développement stratégique de PSA. pour atteindre 30 millions de véhicules par an en 2020. Pour effacer cette différence. par exemple. Si la concurrence entre eux prévaut. déjà le premier du monde. Voilà pourquoi les I-Pad. Taxer ces importations c’est. les Indiens. non qu’ils ferment les marchés occidentaux aux produits « made in China ». souligne Frédéric Saint Géours. les Chinois. doublera dans les dix prochaines années. en effet. etc. le Taïwanais Terry Gou. les ventes de PSA en Chine s’élèveraient à 1. « Aujourd’hui Peugeot représente 8 % de ce marché. les Chinois.1 Les dirigeants des entreprises occidentales se plaignent des pratiques protectionnistes multiformes existant dans les grands pays émergents et revendiquent un accès plus facile à leurs marchés. Des mesures protectionnistes traditionnelles provoqueraient. en Les risques de rétorsion des pays émergents sont dissuasifs Toutes les entreprises occidentales tiennent à se développer sur les marchés des pays émergents. renchérir le coût de la vie. 200 % ? La différence du coût du travail entre les pays émergents et les pays développés oscille dans un rapport de 1 à 10. À quoi s’ajoute le fait que beaucoup de ces produits ne sont plus fabriqués dans les pays développés où ils sont consommés. Socialisme et protectionnisme renchérir ces biens de consommation de masse et donc appauvrir les consommateurs occidentaux. comme c’est aujourd’hui le cas. au risque de déclencher une guerre commerciale. il faudrait instaurer des droits de douane très élevés. les Indiens. car ceux-ci sont massifs et en forte croissance.4E TRIMESTRE 2010 Des mesures protectionnistes traditionnelles provoqueraient en effet des rétorsions économiques de la part des grands émergents. Pour l’automobile. peuvent être vendus bon marché aux consommateurs des pays développés. c’est renchérir ces biens de consommation de masse et donc appauvrir les consommateurs occidentaux. le marché chinois. le marché européen de l’automobile ne représentera à cette date que la moitié du marché chinois. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . à augmenter leur salaire de 70 % sous la pression de ses donneurs d’ordre occidentaux. ordinateurs portables. etc. des rétorsions économiques de la part des grands émergents. Si la concurrence entre eux prévaut.3 million de voitures chaque année ». De combien faudrait-il augmenter ces barrières tarifaires : 100 %. sauf si tous les pays développés les mettaient en œuvre collectivement et simultanément. Si nous conservons cette part de marché. Ils attendent de leurs gouvernements et de l’OMC qu’ils obtiennent la réciprocité. sauf si tous les pays développés les mettaient en œuvre collectivement et simultanément. 6 jours par semaine. En revanche.

la réduction des taux supérieurs d’imposition (car les taux élevés découragent les investisseurs. une grande partie des décideurs économiques internationaux a été codifiée en dix commandements dans ce qu’on a appelé. dépenses sociales (car les déficits budgétaires sont sources d’inflation et d’évasion des capitaux) . À l’inverse. C’est affaire de bonne spécialisation (sectorielle et géographique). outre l’abaissement des barrières tarifaires sur les biens et les services et l’abrogation de toutes les autres entraves au libre commerce. comme avant eux le Japon. ils sont persuadés de la perversité des interventions publiques. des services et des capitaux.2 Cette conception ne tient aucun compte de l’histoire : les « tigres » et les « dragons » de l’Asie du Sud-Est. nous disent les Allemands. pratiqué depuis trente ans n’est pas tenable non plus. la meilleure division internatio- nale du travail. Ils sont convaincus que la liberté des échanges et des investissements entraînera la meilleure allocation mondiale des ressources. sauf les armes ». de productivité du travail. d’élargir. que nous nous proposons. par une action conjointe de tous les acteurs sociaux – entrepreneurs. par ailleurs. au lieu de rêver à d’illusoires lignes Maginot. Il faut réussir notre transition vers l’économie de la connaissance et de l’excellence. afin de soutenir leur décollage. de capacité d’innovation. nos principaux concurrents sont les pays industrialisés plus que les pays émergents. Avec qui mènerions-nous une telle politique ? Plusieurs de nos partenaires – et non des moindres – affirment que nos pays ont plus à gagner qu’à perdre dans la nouvelle division internationale du travail. donc l’activité…). il est possible d’avoir une balance commerciale équilibrée ou excédentaire. et imprègne encore. Ils sont convaincus que la liberté des échanges et des investissements entraînera la meilleure allocation mondiale des ressources. le libre échange intégral. la meilleure spécialisation de chaque nation. ces préceptes libéraux.Actualités internationales premier lieu. bien au contraire. « le consensus de Washington ». la privatisation des entreprises (car il n’est d’entreprise bien gérée que privée) . l’équilibre budgétaire. États. Avec un coût du travail égal au coût français. la clé du développement optimal réside dans la levée universelle et aussi rapide que possible de tous les obstacles à la libre circulation des marchandises. Les exportations allemandes en Europe sont neuf fois supérieures à ses exportations vers la Chine. les Scandinaves. la déréglementation de l’économie (car l’excès de règlement inhibe l’initiative) . car les émergents et les PED sont des fabuleux marchés en même temps que de redoutables concurrents. Cette idéologie qui a imprégné. C’est le sens de l’accord « Tout. syndi- . Au demeurant. Ils ont foi dans l’efficience et dans la capacité autorégulatrice des marchés. Mais si le protectionnisme de repli n’est pas acceptable. Ils ont foi dans l’efficience et dans la capacité autorégulatrice des marchés. Les ayatollahs du libre-échange privilégient la libération du commerce et de l’investissement sur toute autre considération. véritable évangile du FMI et de la Banque mondiale. 149 Les ayatollahs du libre-échange privilégient la libération du commerce et de l’investissement sur toute autre considération. à ceux des PMA (Pays les moins avancés). la meilleure spécialisation de chaque nation. la meilleure division internationale du travail. de compétitivité globale. l’Allemagne plus que la Chine. les Autrichiens. de près ou de loin. Pour les néolibéraux. Ils se sont développés en protégeant farouchement leur marché intérieur. ne se sont pas développés en respectant. en coupant dans les « dépenses improductives » : éducation. santé. Ces tables de la Loi des institutions de Washington préconisent. etc. la croissance mondiale la plus forte et la plus régulière. la croissance mondiale la plus forte et la plus régulière.

dans des démocraties capitalistes pleinement développées. De même. soumises à une ouverture économique trop rapide et trop brutale. en Amérique du Nord ou en Europe occidentale. portées à notre écosystème.150 cats –. Elle ne s’applique pas à des sociétés aussi hétérogènes que celles de l’Occident développé et de l’Asie du Sud-Est. à l’assaut des marchés occidentaux. la croissance des États-Unis a dépassé 3 % par an. il s’agit d’une économie mixte. écrit Joseph Stiglitz. favorisé la croissance mondiale et permis le décollage des pays émergents – la Chine. le nombre de misérables. dans de nombreux pays d’Amérique latine. au cours des « Trente Glorieuses ». la forte croissance des pays européens. et singulièrement de la France. 250 millions de Chinois et autant d’Indiens ont accédé à la relative aisance des classes moyennes . ses pré-conditions de fonctionnement sont dans les limbes : on n’y trouve ni État de droit consolidé. ses pré-conditions de fonctionnement sont dans les limbes. ceux qui doivent vivre avec moins d’un dollar par jour s’est réduit de 1. conduit alors à des désastres. dans l’Occident développé.4E TRIMESTRE 2010 L’application de cette médecine. l’État de droit et la démocratie parlementaire en moins. selon l’ancien numéro 2 de la Banque mondiale. sans exception. mais à accéder au premier rang dans tous les secteurs d’activité. honnête et impartiale. le décollage prodigieux de la Chine reproduit à grande échelle le modèle japonais. dans la plupart des pays en voie de développement. s’est réalisée grâce à l’intervention économique et sociale de l’État et à la mobilisation des partenaires sociaux. depuis 1945 (et singulièrement depuis 1990) ont. dans la plupart des pays en voie de développement. et en se lançant. à nouveau. de privatisation des services publics. ni une administration efficace. Il incarne un nouveau modèle de développement. Il serait stupide de nier ou d’ignorer ces réalités. Le bilan d’un demi-siècle de libre-échangisme croissant est contrasté : la libéralisation et l’accélération spectaculaire des échanges internationaux. Or.3 milliard à 980 millions (avant de rebondir. dans des démocraties capitalistes pleinement développées. aussi. qui peut être efficiente. mais comparables quant à leurs niveaux de développement. avec la crise de 2008). des recettes qu’elle a vu fonctionner. Socialisme et protectionnisme L’idéologie du libre-échange ne tient pas compte de ce qu’enseigne la théorie : elle plaque sur des sociétés pré-démocratiques et/ou préindustrielles. Au demeurant. certes. l’économie de marché est à construire. celle de l’Internet et des biotechnologies. En réalité. de déréglementation. Aujourd’hui. l’économie de marché est à construire. appelé par antiphrase : « l’économie socialiste de marché ». mais aussi. d’Afrique et d’Asie. en transition du collectivisme bureaucratique à l’économie de marché . Entre 1990 et 2007. Il en fut ainsi en URSS et dans une bonne partie des ex démocraties populaires. ne cherche pas à se spécialiser selon « ses avantages comparatifs ». la Chine. l’Inde. Mais cette mondialisation sauvage a débouché aussi sur des déséquilibres majeurs et périlleux : le surendettement massif et la désindustrialisation au Nord . de retrait crois- . LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . Or. en moyenne . des recettes qu’elle a vu fonctionner. La dilapidation de ressources rares. dans le cadre de « l’économie concertée ». à partir de cette base arrière surprotégée. bientôt irréversibles. et des atteintes. la déstabilisation explosive de nombreuses sociétés au Sud. en Amérique du Nord ou en Europe occidentale. le Brésil… Elles ont facilité l’avènement de la troisième révolution industrielle. L’idéologie du libre-échange ne tient pas davantage compte de ce qu’enseigne la théorie : elle plaque sur des sociétés pré-démocratiques et/ou préindustrielles. un capitalisme d’État dans lequel les entreprises publiques demeurent dominantes et où la régulation de l’économie reste l’apanage du Parti-État. Trente années de libéralisation. certes. La théorie des « avantages comparatifs » d’Adam Smith s’appliquait à des sociétés inégales. ni une classe d’entrepreneurs un peu étoffée. forte de son milliard trois cents millions d’habitants.

la bataille des normes est un instrument puissant. environnementales. L’Allemagne. aucune économie n’est totalement ouverte ou fermée. ses préférences collectives. La lutte contre le réchauffement climatique n’est pas du protectionnisme. et enrayer. à l’exception peut-être de celle de la Corée du Nord ! Les États-Unis. L’UE doit obtenir que les normes non marchandes – sanitaires. pour permettre les adaptations nécessaires des systèmes productifs et des emplois. Forte de ses 500 millions de consommateurs. Le débat porte sur les règles. culturelles – défendues par les agences spécialisées de l’ONU (OMS. sauvegarder nos équilibres écologiques. Unesco…) et les ONG. induites par l’ouverture à la concurrence. 151 stratégiques au nom de la défense de la souveraineté. ont finalement débouché sur la crise la plus grave que le capitalisme ait connue depuis 1929. au travail décent. OIT. environnementales. Le juste échange poursuit trois objectifs : maintenir les pays de l’Union européenne (UE) dans le peloton de tête des nations les plus développées . Le juste échange. Unesco…) et les ONG. alors. au Nord comme au Sud. Et qu’un organisme de règlement des différends soit habilité à trancher en cas de conflit. OIT. l’organisation du commerce international. mais aussi à ses intérêts légitimes. par exemple. c’est celui qui respecte les normes non marchandes – sanitaires. C’est cet aboutissement désastreux qui donne son sens ultime à toute la séquence. et s’efforce d’intégrer ces normes dans les traités commerciaux internationaux. le Japon… combinent à la fois ouverture et protection. Dans le monde où nous vivons. si l’échec du sommet de Copenhague se répète à Cancún. sociales. Il peut et doit être le moteur privilégié pour l’avènement d’un monde dans lequel les droits à la santé. En cas d’échec des négociations sur les normes. sociales. culturelles – soient aussi contraignantes que les normes commerciales défendues par l’OMC. favoriser le développement des pays du Sud (et en particulier celui des pays les moins avancés) . sant de la puissance publique de la vie économique et sociale. C’est celui qui ménage des périodes de transition suffisantes. l’encadrement. FAO. Pour substituer le juste échange au libre-échange. augmenter de 20 % ses énergies renouvelables et de 20 % ses économies d’énergie. Pour le Juste échange Entre libre-échange intégral et protectionnisme autarcique – fût-il continental – il y a une place pour une voie efficace que les socialistes français ont installée au cœur de leur projet : celle du Juste échange. l’UE dispose d’une force de négociation considérable pour faire prévaloir les normes qu’elle aura définies comme condition d’accès à son marché. à l’identité culturelle compteront autant et davantage que ceux du libre commerce. sociales. de prélever une contribution énergie-climat à ses frontières (écluse carbone) à l’encontre des grands pollueurs qui ne consentiraient pas le même effort. Elle doit en user pour promouvoir des normes mondiales conformes à ses valeurs. S’agissant de la lutte contre le réchauffement climatique. C’est celui qui n’hésite pas à protéger les industries naissantes au nom de la préparation de l’avenir et les activités . l’Union doit appliquer unilatéralement la stratégie pour laquelle elle s’est engagée : réduire de 20 % en 2020 ses émissions de gaz à effet de serre. culturelles – défendues par les agences spécialisées de l’ONU (OMS. et s’efforce d’intégrer ces normes dans les traités commerciaux internationaux. la Chine. Mais elle serait en droit. FAO. elle n’est pas un prétexte pour défendre nos entreprises.Actualités internationales Le juste échange. l’UE doit mettre en place des écluses tarifaires. PNUE. le processus de désindustrialisation. dans nos pays. à un environnement préservé. environnementales. les partis et gouvernements progressistes sont les forces motrices de ce combat. PNUE. c’est celui qui respecte les normes non marchandes – sanitaires. les syndicats. Les ONG.

Fayard. José Manuel Barroso revendique le droit d’émettre des obligations européennes – les Eurobonds – pour financer les grands travaux transcontinentaux d’infrastructures et les grands programmes d’investissement . Sur la critique de cette doctrine. l’histoire s’accélère. président de la Banque centrale européenne. 2001 et Joseph Stiglitz. fr/partisocialiste.php?parti_id=14 2. droit reconnu aux salariés de s’organiser pour négocier collectivement leur contrat de travail. La grande illusion. texte intégral sur le lien suivant : http://www. ce n’est pas se prosterner devant la réalité telle qu’elle est aujourd’hui. C’est anticiper la réalité telle qu’elle devrait et pourrait être demain et se mobiliser pour la faire advenir. Paris. non-recours au travail forcé . Paris. Ne craignons pas d’être ambitieux. Audition de la Commission mondialisation. De même.4E TRIMESTRE 2010 . Jean-Claude Trichet. LA REVUE SOCIALISTE N° 40 . achète de la dette souveraine sur le second marché. L’ordre économique mondial. Alex Adair.152 De même. 7 octobre 2010. non-recours au travail forcé . 2002. droit reconnu aux salariés de s’organiser pour négocier collectivement leur contrat de travail. Le numéro un de la City. Fayard. chef de l’Autorité britannique des services financiers (FSA). voir Élie Cohen. En temps de crise.henri-weber. pour la gauche. 1. Qui l’aurait cru il y a seulement un an ? Être réaliste. nous devons défendre notre modèle social et ne pas hésiter à suspendre le régime des préférences commerciales à l’encontre des États qui ne respectent pas les normes de l’Organisation internationale du travail : interdiction du travail des enfants . Socialisme et protectionnisme elle correspond à l’intérêt général de l’humanité. nous devons défendre notre modèle social et ne pas hésiter à suspendre le régime des préférences commerciales à l’encontre des États qui ne respectent pas les normes de l’Organisation internationale du travail : interdiction du travail des enfants . défend désormais la taxe Tobin .

❐ MME. entre autres. Ellipses 2007. ensuite. la raréfaction des ressources naturelles et de multiples autres défis que l’oligarchie dominante sera bien incapable de prendre en compte. » Cette situation se manifeste au moment où une société est incapable de dépasser les limites atteintes par le monde économique qu'elle a créé. est professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. De plus. Il est l’auteur. franco de port Ci-joint mon règlement de la somme de …………… par chèque à l'ordre de Graffic diffusion DATE : SIGNATURE : . un déclin des économies industrialisées et le réveil d’anciens obscurantismes. PRÉNOM ADRESSE CODE POSTAL VILLE E-MAIL Souhaite recevoir …… exemplaire(s) de l’ouvrage L'argent. Face à cette « grande crise économique ». ❐ MLLE. Pierre Grou. économiste et sociologue. Or. l’accélération économique doit aboutir à une limite prévisible vers le milieu du XXIe siècle avec. un appauvrissement de l’imaginaire. des décisions mondiales de nature collective seront obligatoires. 2000. L’argent U BON DE COMMANDE À photocopier et à retourner sous enveloppe affranchie à : Graffic diffusion. obscurantisme du XXIe siècle au prix de 20 e. Nottale et J. Bourgeois). Les arbres de l’évolution. par des successions de chocs financiers.Pierre Grou obscurantisme du XXIe siècle ne période obscurantiste est une période où règne « un état d’esprit réfractaire à la raison et au progrès. entre autres. un repli sur l’individu et l’instant présent. 62. de Les grands défis technologiques et scientifiques au XXIe siècle (avec P. Elle s’exprime de plusieurs manières : d’abord par une recherche de profit rapide. Hachette. rue Monsieur Le Prince 75006 Paris ❐ MR. (avec L. Il faut donc définir à nouveau un ensemble de solutions participant à l’élaboration d’un « nouvel esprit des Lumières ». Cette situation résulte de la domination de la « toute puissance de l’argent ». Chaline). une tendance de nature obscurantiste existe dans les pays industrialisés. depuis la fin du XXe siècle.

Notes : LA REVUE SOCIALISTE N° 40 .4E TRIMESTRE 2010 .

Notes : .

4E TRIMESTRE 2010 .Notes : LA REVUE SOCIALISTE N° 40 .

Notes : .

L’entreprise m’a tuer (Hugo et Cie. (franco de port à partir de 5 exemplaires commandés) Ci-joint mon règlement de la somme de …………… Euros par chèque à l’ordre de GRAFFIC DIFFUSION DATE : SIGNATURE : . + 1 e de participation au frais de port. 2007). MLLE. Dobritz a travaillé pour de nombreux journaux en France et en Europe. Dobritz laisse libre cours à ses pensées et nous offre une série de dessins à la fois humoristiques et tragiques sur la pression quotidienne que subissent beaucoup de salariés dans un souci de rentabilité toujours plus grande.ISBN : 978-2-916333-61-8 . MME. D 128 pages . rue Monsieur Le Prince 75006 Paris M.Dobritz Le placard a horreur du vide e nombreux cadres se retrouvent aujourd'hui au « placard ». Il a publié plusieurs ouvrages dont Ça suffit comme chat !! (Bruno Leprince. 2009).Vendu en librairie : Diffusion Dilisco À photocopier et à retourner sous enveloppe affranchie à : GRAFFIC DIFFUSION.Ft : 12 x 17 cm .Prix public : 6 e . 62. La question que se pose tout nouveau placardisé est : « Pourquoi moi ? » Imaginant la « placardisation » d'un dessinateur dans un journal. PRÉNOM ADRESSE CODE POSTAL BULLETIN DE COMMANDE VILLE E-MAIL souhaite recevoir …… exemplaire(s) de l’ouvrage La placard a horreur du vide au prix 6 e.

10. ADRESSE CODE POSTAL À retourner à La Revue socialiste. ❐ MME.Bulletin d’abonnement ❐ MR. rue de Solférino 75333 Paris Cedex 07 PRÉNOM VILLE TÉLÉPHONE E-MAIL Abonnement (3 numéros dont 1 double) ❐ Tarif normal : 25 euros ❐ Tarif étranger et DOM-TOM : 35 euros ❐ Soutien : libre Ci-joint mon règlement de la somme de ……… Euros par chèque à l’ordre de Solfé Communications . ❐ MLLE.Revue socialiste DATE : SIGNATURE : La Revue Socialiste .

ADRESSE CODE POSTAL TÉLÉPHONE VILLE E-MAIL Ci-joint mon règlement de la somme de ……… Euros par chèque à l’ordre de Solfé Communications .00 e Congrès de Reims : Contributions thématiques 10.20 e Agir. Construire la gauche du XXIe siècle 12.00 e Jeunesse : un état des lieux 10. TOTAL 21 avril 2002 : comprendre 12. socialisme 10.00 e Les gauches en Europe 10.00 e Sarkozy : la droite aux mille et une facettes 10.00 e Le socialisme dans le monde globalisé 10.20 e Partis et militants dans le nouvel âge de la démocratie 10.00 e Les socialistes face à la civilisation urbaine 10.00 e Diagnostic pour la rénovation .00 e Participation au frais de port : 2 e par numéro TOTAL PRÉNOM ❐ MR.Réussir ensemble le changement 10. Nb Ex. laïcité. un diagnostic 10.00 e Comprendre pour dépasser le « non » 10. rue de Solférino 75333 Paris Cedex 07 Déjà parus N° 9-10 N° 11-12 N° 13 N° 14 N° 15-16 N° 17 N° 18 N° 19 N° 20 N° 21 N° 22 N° 23 N° 24 N° 25 N° 26 N° 27 N° 28 N° 29 N° 30 N° 31 N° 32 N° 33 N° 34 N° 35 N° 36 N° 37 N° 38 N° 39 Octobre 2002 Mars 2003 Juillet-Août 2003 Décembre 2003 Mai 2004 Septembre 2004 Décembre 2004 Avril 2005 Juillet 2005 Octobre 2005 Janvier 2006 Avril 2006 Juillet 2006 Octobre 2006 Janvier 2007 Avril/Mai 2007 Juillet 2007 Oct-Nov 2007 Mars/Avril 2008 Juillet 2008 Octobre 2008 Janvier 2009 2e trimestre 2009 3e trimestre 2009 4e trimestre 2009 1er trimestre 2010 2e trimestre 2010 3e trimestre 2010 Prix Unit.00 e Les ouvriers en France 10.00 e Europe : comment rebondir ? 15.00 e Le débat socialiste en Europe 10.00 e Où va le capitalisme ? 10.00 e Problèmes actules de la social-démocratie 10.00 e École.Revue socialiste DATE : SIGNATURE : .BON DE COMMANDE : à retourner à La Revue socialiste.00 e Perspectives socialistes 10.Université d'été de La Rochelle 10.00 e La France et ses régions 10.00 e Congrès du Mans : discours 10.00 e La Morale en questions 10. 10.00 e L’Afrique en question 10.00 e La République à l’épreuve de sa diversité 10.00 e À propos du modèle français 10.00 e Au-delà de la crise 10.00 e L’avenir de la France.00 e Réflexions sur le projet socialiste .00 e La nouvelle donne latino-américaine 10. ❐ MLLE. ❐ MME.