Travaux Pratiques du cours de Sources et Principes du Droit

Questionnaire du T.P.

« L’INTERPRETATION DE LA LOI »

QUESTIONS

1. Lisez attentivement les décisions en annexe • • • • 1) Civ. Bruxelles, 30 mars 1999 2) Civ. Bruxelles, 4 mai 1999 3) Cass., 4 mars 1976 4) Corr. Orléans, 29 novembre 1950

2. Pour chaque décision, répondez aux questions suivantes : 1) Quels sont les faits de la cause ? 2) Quel problème d’interprétation est posé dans cette affaire ? a. S’il s’agit d’un problème de définition du sens des termes de la loi, identifiez le(s) terme(s) concerné(s) et expliquez sur quelle base le juge détermine leur portée. b. S’il s’agit d’un problème de lacune de la loi, expliquez comment le juge y répond. c. S’il s’agit d’un problème d’antinomie entre différentes dispositions légales, précisez en quoi il existe une antinomie et expliquez de quelle manière le juge la résout 3) Par rapport à ce problème d’interprétation, quelle était la position défendue par les différentes parties au litige ? 4) Le cas échéant, quelle autre solution aurait pu être appliquée ?

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5) Quelles raisons peuvent justifier la solution retenue par la juridiction ou la solution alternative qui aurait pu être proposée ? Civ. Bruxelles, 30 mars 1999
1) Faits de la cause Demandeur : Adjudant Bille Défendeur : Jourdain (éditeur PAN) Monsieur BILLE faisait partie de la BSR de Bruxelles, dans la section financière. Il fit partie, à partir de août 1996, à l’antenne de Neufchateau créée pour récolter des témoignages dans le cadre de l’affaire DUTROUX. Monsieur BILLE revint à Bruxelles le 26 août 1997. Le 26 août 1997, PAN publie un article intitulé « L’an I du citoyen Dutroux ». Un passage de cet article est rédigé comme suit : « Le capitaine DE BAETS et son âme damnée, l’adjudant BILLE, (en réalité premier maréchal des logis) avec lequel il multiplia les faux dossiers à charge d’hommes politiques, de membres de la P.J. ou de diverses B.S.R. … » Monsieur BILLE soutient que cet article contient des propos inexacts et calomnieux et qu’en faisant publier cet article, Monsieur JOURDAIN a commis une faute qui lui cause un dommage. 2) Problème d’interprétation posé et solution apportée par le juge Problème de définition du sens des termes de la loi : Terme : « faute » (1382 Civ.) ; il s’agit d’un STANDARD Détermination du sens : La démarche relative à l’application d’un STANDARD peut être décomposée en trois étapes : 1) identification du groupe social de référence ; 2) identification des normes de comportement pertinentes ; 3) détermination du contenu du standard légal par référence à ces normes de comportement. 1) Identification du groupe social de référence :

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les journalistes (N.B. : on peut même voir dans le jugement la référence à un sous-groupe social de référence : les journalistes de presse satirique)

2) normes de comportement pertinentes le « bon » journaliste est tenu de - respecter la véracité des faits ; - s’abstenir de propos injurieux, calomnieux ou simplement outrancier ; - de s’abstenir d’attribuer des faits ou des propos inexacts ou non établis ; Cela implique du journaliste un devoir de contrôle des informations qu’il publie, dans la mesure raisonnable de ses moyens ; Dans le cadre de la presse satirique, on admet une certaine liberté de ton MAIS on ne peut pas verser dans l’injure ; le journaliste satirique peut tenir des propos « mordants », mais il ne peut conférer une couleur de vérité à des informations dont la véracité n’a pas été vérifiée => le devoir de contrôle des informations s’applique également à la presse satirique ;

3) détermination du contenu du standard légal par la « réception » de ces normes de comportement Le juge va vérifier si, dans les faits de la cause, le journaliste incriminé a respecté les normes de comportement en vigueur dans le groupe social auquel il appartient. Le juge considère que ces normes de comportement n’ont pas été observées en l’espèce : Le demandeur (Bille) est présenté comme l’instigateur de tous les dérapages de l’instruction => cela dépasse le droit de critique et revient à déconsidérer le demandeur Pour justifier ses propos, le journaliste n’avance aucun élément sérieux (données exactes ou à tout le moins vérifiées) MAIS se fait simplement « l’écho de rumeurs » ; Mentionner le fait que le demandeur “a multiplié les faux dossiers” et “manipulé les folles de Neufchâteau” constitue une accusation grave et précise : dans la mesure où ces accusations ne reposent sur aucun renseignement exact ni vérification, il y a atteinte à l’honneur et à la réputation du demandeur et faute du journaliste ; Incidence du contexte de l’affaire : La publication de l’article litigieux s’inscrit dans le cadre d’événements tragiques ayant secoué le pays et ayant rendu la population très réceptive à toute information sur le sujet => l’article a créé un climat de suspicion à

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l’encontre du demandeur (implicitement: dans de telles circonstances, le “bon” journaliste redoublerait de prudence) CCL : le journaliste n’a pas utilisé des données vérifiées dans la mesure raisonnable de ses moyens => n’a pas agi comme un journaliste normalement prudent => a commis une FAUTE

3) Position des parties par rapport au problème d’interprétation Afin de défendre la position du journaliste, l’éditeur tente d’exploiter le conflit sousjacent entre liberté d’expression et respect des droits des tiers (notamment à la vie privée, à l’honneur et à la réputation). L’éditeur soutient que l’article litigieux ne fait qu’exprimer un jugement de valeur (exprime un point de vue) et ne contient aucune accusation précise à l’encontre de Bille (contredit par le juge qui y voit au contraire des accusations précises et graves) Le journaliste n’a fait qu’exprimer de manière ironique un sentiment négatif qu’il avait vis-à-vis de Bille => le sanctionner reviendrait à museler la presse satirique et porterait gravement atteinte à la liberté d’expression

4) Quelle autre solution aurait pu être appliquée ? Il aurait été possible de suivre l’argumentation de l’éditeur et de considérer qu’il n’y avait pas d’accusations précises (discutable)

5) Quelles raisons peuvent justifier la solution retenue par la juridiction ou la solution alternative qui aurait pu être proposée ?

Il y a conflit entre deux normes sous-jacente : liberté d’expression, d’une part, et respect des droits des tiers (droit au respect de l’honneur et de la réputation notamment), d’autre part. La décision s’appuie sur un équilibre entre ces deux valeurs qui doivent donc être conciliées. La position du point d’équilibre permet de justifier l’une ou l’autre des solutions…

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Civ. Bruxelles, 4 mai 1999
1) Faits de la cause Demandeur : Marc Levaux Défendeur : Jourdain (éditeur PAN) L’hebdomadaire PAN rédige une série d’articles satiriques sur Marc Levaux. L’individu estime qu’il a été dénigré par les articles (10) qui portent atteinte à son honneur. PAN se défend en disant que les articles s’inscrivent dans un contexte de polémique entre le journal et Levaux qui adressait à PAN des textes provocateurs. 2) Problème d’interprétation posé et solution apportée par le juge Problème de définition du sens des termes de la loi : Terme : « faute » (1382 Civ.) ; il s’agit d’un STANDARD Détermination du sens : La démarche relative à l’application d’un STANDARD peut être décomposée en trois étapes : 1) identification du groupe social de référence ; 2) identification des normes de comportement pertinentes ; 3) détermination du contenu du standard légal par référence à ces normes de comportement. Idem décision précédente pour les étapes 1 et 2 MAIS différence par rapport à l’étape 3, en raison de l’importance du contexte, qui conduit à une décision inverse : le demandeur a adressé à plusieurs reprises des lettres polémiques à "Pan", sans ignorer l’écho qui y serait donné => à l’origine des articles litigieux ; le demandeur a d’ailleurs reconnu dans une de ses lettres être averti des risques de tels échanges avec le journal satirique ; en ce qui concerne le préjudice pour la carrière future du demandeur, celui-ci a clairement indiqué dans une de ses lettres qu’il ne s’en souciait guère

=> le fait de commenter sur le ton satirique qui lui est propre les interventions du demandeur dans la vie politique ne constitue pas un exercice abusif de la liberté d’expression

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Le journaliste est en effet libre de présenter ses article sous la forme qu’il souhaite, même satirique ou agressive => pas de faute de la part du journaliste 3) Position des parties par rapport au problème d’interprétation La position du journaliste n’est pas mise en évidence, mais on peut estimer qu’elle est conforme à la décision du juge.

4) Quelle autre solution aurait pu être appliquée ? Il aurait été possible de suivre l’argumentation de Levaux et de considérer que malgré les courriers qu’il avait adressés à la rédaction de PAN, les articles étaient injurieux (discutable)

5) Quelles raisons peuvent justifier la solution retenue par la juridiction ou la solution alternative qui aurait pu être proposée ?

1) conflit entre deux normes sous-jacente : liberté d’expression, d’une part, et respect des droits des tiers (droit au respect de l’honneur et de la réputation notamment), d’autre part. La décision s’appuie sur un équilibre entre ces deux valeurs qui doivent donc être conciliées. La position du point d’équilibre permet de justifier l’une ou l’autre des solutions… 2) le contexte de l’affaire (et les provocations de Levaux) ne permet pas de justifier les propos tenus qui demeurent injurieux ( ??)

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Cass., 4 mars 1976
1) Faits de la cause Les parents adoptifs s'opposent à ce que les grands-parents « naturels/légitimes » puissent exercer un droit de visite sur les enfants qu'ils ont adoptés. La cour d'appel de Liège (arrêt du 2 décembre 1974) accorde un droit de visite aux grands-parents « naturels/légitimes ». Les parents adoptifs se pourvoient en cassation. La Cour va rejeter leur pourvoi.

2) Problème d’interprétation posé et solution apportée par le juge Il y a une lacune dans les textes légaux, et le juge doit traiter cette lacune. L'article 370, §1er, alinéa 2, du code civil dispose que les enfants légitimés par adoption cessent d'appartenir à leur famille d'origine. Est-ce que cela fait obstacle au droit de visite des grands-parents « naturels/légitimes » ? Le juge est face à un choix : SOIT il décide de ne pas combler la lacune (et doit donc constater qu’il n’y a pas de base légale pour faire droit à la demande des gdparents), SOIT il décide de combler la lacune Ici, le juge du fond a comblé la lacune en mettant au jour un principe général de droit Le texte de l'article 370 ne peut avoir pour effet de porter atteinte au droit de visite des grands-parents « naturels/légitimes » qui résulte d'un principe de droit fondé sur des relations d'affection, de respect et de dévouement, dues à la communauté de sang. En raison de l'importance attachée à la valeur du lien du sang, la cour adopte une interprétation du texte de l'article 370 conciliable avec cette valeur. 3) Position des parties par rapport au problème d’interprétation De manière générale, les demandeurs en cassation considèrent que les grandsparents « naturels/légitimes » ne disposent pas d’un droit de visite à l’égard de leurs petits-enfants. 8

Les demandeurs en cassation invoquent le texte clair de l'article 370 du code civil. Selon ce texte, les enfants légitimés par adoption cessent d'appartenir à leur famille d'origine .  l'assimilation du statut de l'enfant légitimé par adoption à celui de l'enfant naturel ou de l'enfant adoptif est inexacte. Le juge ne peut donc accorder à des 1/3 un droit de visite non imposé par la loi contre le gré des parents de l'enfant légitimé (comment accorder un droit de visite à une personne étrangère à la famille ?).

4) Quelle autre solution aurait pu être appliquée ? Article 370 = texte clair => pas de raison d'accorder, contre le gré des parents, un droit de visite à des personnes qui doivent être considérées comme des tiers. Raisonnement par analogie avec la situation de la famille naturelle (droit de visite reconnu aux grands-parents sur base du principe de droit invoqué ici). 5) Quelles raisons peuvent justifier la solution retenue par la juridiction ou la solution alternative qui aurait pu être proposée ?

Recherche du juste, tentative de concilier les textes avec de grands principes fondant les relations entre êtres humains. La Cour de cassation adopte une démarche de type jusnaturaliste: certaines valeurs supérieures imposent le recours à une interprétation des textes légaux qui leur soit conciliable. Dans l’énonciation du PGD, elle part donc de l’énonciation de la valeur pour « descendre » vers le PGD ; on peut par contre retrouver des démarches inverses dans l’induction amplifiante. Attention : la Cour n’agit pas dans la crainte de verser dans le déni de justice ! Dire que quelqu’un n’a pas de droit EST juger cette personne ! ! ! L’on note également que la Cour refuse d’appliquer la directive issue de la doctrine du sens clair.

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Tribunal correctionnel d’Orléans, 29 novembre 1950
1) Faits de la cause Monsieur Roux est guérisseur ; il a soigné et guéri des personnes en péril imminent de mort alors que les médecines traditionnelles n’avaient donné aucun résultat ; ses interventions étaient de surcroît le plus souvent désintéressées et aucun préjudice à un malade n’a été rapporté. L’Ordre des médecins porte plainte et se constitue partie civile, en invoquant l’exercice illégal de l’art de guérir, dans la mesure où Monsieur Roux n’est pas titulaire du titre de docteur en médecine.

2) Problème d’interprétation posé et solution apportée par le juge Le problème d’interprétation posé est une antinomie entre deux dispositions légales : d’une part, les règles interdisant l’exercice illégal de l’art de guérir et, d’autre part, l’obligation de porter assistance à une personne en danger de mort.

Attention: le guérisseur est intervenu dans deux types de situations: celles où les personnes étaient en danger de mort (cas 1) et celles où les personnes n'étaient pas en danger (cas 2). La règle imposant de porter assistance n'est applicable que dans les cas 1 => il n'y a une antinomie que par rapport aux cas 1. Dans ces cas (1), le tribunal considère que l’assistance portée à une personne en danger de mort constitue une obligation plus forte que celle de s’abstenir d’exercer la médecine sans titre. => acquittement pour ces faits Par contre, en ce qui concerne les cas 2, le tribunal constate - que les faits d’exercice illicite de l’art de guérir sont établis - que les personnes n'étaient pas en danger de mort (=> pas d'obligation de porter assistance) => condamnation du guérisseur MAIS le tribunal tient compte des circonstances (absence de but de lucre, pas de préjudice à un quelconque 'patient', a sauvé des vies…) et considère qu'il y a donc lieu d'assortir la condamnation d'un sursis ; la condamnation n'est donc prononcée que par rapport aux actes posés sur des personnes qui n'étaient pas en danger de mort (cas 2)

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3) Position des parties par rapport au problème d’interprétation Monsieur Roux soutient que, connaissant ses pouvoirs de guérison, il avait le devoir de porter secours aux personnes en danger qui lui étaient présentées après que la médecine traditionnelle ait échoué à les guérir. Ordre des médecins : réclame des D&I, dans la mesure où Monsieur Roux a porté atteinte à la profession médicale par ses agissements 4) Quelle autre solution aurait pu être appliquée ? Le tribunal aurait pu considérer que l’interdiction de l’exercice illégal de la médecine primait l’obligation de porter assistance à une personne en danger => condamnation de Monsieur Roux dans les cas 1 et 2.

5) Quelles raisons peuvent justifier la solution retenue par la juridiction ou la solution alternative qui aurait pu être proposée ? La solution retenue se justifie par - les circonstances liées au comportement du prévenu : guérison de personnes, aucun préjudice constaté, actes désintéressés ; - la valeur supérieur de la préservation de la vie La solution alternative peut se justifier par le fait que la médecine est un art « sensible » ; il est essentiel de protéger son exercice afin de préserver la santé publique ;

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