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Pouvoir judiciaire en Bolivie: impunité et corruption,

une société à responsabilité limitée


par Alfonso M. DORADO1

17 juillet 1980, nouveau coup d'État sanglant en Bolivie, les assassinats et tortures sont à l'heure et
monnaie courante. Deux députés de gauche et dirigeants très populaires2, Juan Carlos Flores
Bedregal et Marcelo Quiroga Santa-Cruz, se font arrêter et sont lâchement assassinés au siège
syndical de la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB).
28 ans plus tard après les faits, et 10 ans après un long et tout premier procès en démocratie,
l'impunité et la corruption s'invitent dans un pouvoir judiciaire bolivien corrompu...Une histoire
sans fin...?

Quand je suis arrivé en Bolivie pour la première fois, une personne, que je ne connaissais, pas me
mentionnait un dicton assez connu et qui peut sembler un peu péjoratif, mais qui, avec le temps,
explique sa propre réputation: « Méfie toi de l'ami péruvien, de la femme chilienne et surtout de la
justice bolivienne ».

Malgré cette sorte d'avertissement, soif de justice et d'avoir des « armes », je suis devenu avocat au
barreau de La Paz, ayant tout aussi finalisé mes études en économie. L'exercice professionnel
d'avocat est sensé être utile à la société dans la mesure où la recherche de la paix sociale est le
repère principal.

Cependant, des dossiers « chauds » tel que les assassinats des deux dirigeants de gauche, Juan
Carlos Flores Bedregal et Marcelo Quiroga Santa-Cruz montrent à quel point, l'impunité et la
corruption ont encore le contrôle sur les pouvoirs publics, en particulier dans le Ministère Public et
le pouvoir judiciaire, et cela, malgré, le changement de régime politique opéré depuis le retour de la
démocratie en 1982 et par la suite de la prise du pouvoir par Evo Morales en janvier 2006.

L'enquête parlementaire, les va et vient politiques

Les auteurs matériels furent identifiés lorsque finalement la Commission Parlementaire des Droits
Humains de la Chambre des Députés se décida d'ouvrir une première enquête à la fin des années'90,
fait historique majeur vu qu'il s'agit de la toute première (et unique jusqu'à maintenant) investigation
qui débouchera en un procès judiciaire contre les auteurs matériels des ces actes ignobles.

Cette enquête a permis d'obtenir d'innombrables preuves, en particulier des témoignages clefs de
certains qui, encore ayant un certain pouvoir dans les structures de l'État (notamment les
renseignements généraux) pensaient être à l'abri de toute poursuite judiciaire.

Ce qui s'est révélé être en partie vrai, puisque le Ministère Public et le pouvoir judiciaire, ont tout

1 Alfonso M. DORADO, est un de deux avocats chargé actuellement de suivre le dossier judiciaire « Ministerio
Publico contre Pizarro et autres ». Doctorant en droit international à Paris et Bruxelles (corruption et
multinationales, www.rechercheanticorruption.org), a suivi des études de Master-DEA en droit international
économique et droit européen en Suisse. Licence en droit et études en économie. Avocat au Barreau de La Paz
(Bolivie), consultant, professeur de droit, auteur de plusieurs ouvrages et publications, responsable et membre de
plusieurs associations et plateforme internationale.
2 Le PS-1 de Quiroga Santa-Cruz avait obtenu dans les dernières élections démocratiques (entre deux dictatures) des
résultats tout à fait exceptionnels à l'époque qui faisait craindre une montée en puissance de la gauche, ainsi que des
procès judiciaires contre les militaires soutenus par Washington.
fait pour mettre des bâtons dans les roues. Ce qui n'est pas étonnant quand on révise les noms des
fonctionnaires, tous liés d'une manière ou d'une autre aux anciens régimes dictatoriaux, et qui après
se sont convertis mystérieusement en grands « démocrates » ou en « défenseur de la loi ».

Les familles Flores Bedregal et Quiroga Santa-Cruz ont galèré pendant des années auprès des
« Môssieurs » les députés pour faire avancer l'enquête, et c'est grâce à leur persistance que l'on a pu
recueillir suffisamment d'indices objectifs qui permettaient instruire, pour la première fois dans
l'histoire de la Bolivie, une poursuite au pénal contre les vrais auteurs matériels de ces faits
sanglants et hautement symboliques.

Il n'est pas négligeable mentionner que les témoignages de certains camarades, présents lors de
l'arrestation et de l'assassinat de ces deux victimes, ont révélé des étranges ou soupçonneuses
contradictions, qui permettent conclure l'efficace infiltration d'agents du service d'intelligence
bolivien (et au service d'autres agences de renseignements étrangers) dans les mouvements sociaux
de l'époque.

Certains de ces mêmes « camarades » (et supposé amis) qui ont vu mourir en vif et direct à Juan
Carlos et Marcelo, ont soudainement montré des contradictions dans leurs témoignages, certains ont
perdu la mémoire, d'autres se trouvaient à divers endroits, mais une grande majorité de ceux-ci se
sont vu très bien récompensés par la suite par les régimes de droite, avec des désignations à de très
hautes postes dans la fonction publique ou indirectement avec des succulents contrats sous le statut
de « consultant ou expert journalistique ou d'opinion », une manière intelligente de garder une
apparente image d'impartialité et objectivité, tout en troublant l'enquête avec plus de doutes et de
fausses pistes que de certitudes ou de lumière.

Malgré tout, la partie civile réussit à faire adopter par la Chambre des Députés l'initiation du procès
judiciaire.

Pouvoir judiciaire: la lenteur n'est plus justice ou le non plus ultra de l'impunité

Depuis déjà prés de dix ans, les familles des victimes attendent encore que justice soit faite.

En décembre 2007, après une longue mobilisation des proches des victimes et de leurs familles, est
prononcée la sentence mixte de condamnation et absolution3.

Trois des auteurs seront condamnés4, au premier chef d'assassinat et complicité, à trente ans
d'emprisonnement ferme, et d'autres, cependant, qui étaient tout aussi gravement impliqués (dans le
coup d'État comme dans l'opération d'élimination des dirigeants politiques), tel que l'ancien chef du
service des renseignements généraux de l'armée, M. Faustino Rico Toro5, est condamné a, à peine,
deux ans de prison avec sursis, pour un chef d'inculpation (faux témoignage), tout aussi incohérent

3 Sentence (Arrêt) N°129/2007, prononcé le 12 décembre 2007 par la deuxième chambre au pénal de La Paz.
4 Fran Pizarro Solano, José Luis Ormachea Espana et Felipe Froilan Molina Bustamante, 30 ans d'emprisonnement
sans sursis pour les suivants chefs d'inculpation: assassinat (complicité), terrorisme, rébellion armée contre la sureté
et souveraineté de l'État. Les deux premiers condamnés par défaut et le troisième ayant disparu dans la nature après
la lecture de la sentence.
5 José Fausto Rico Toro, malgré sa réputation de tortionnaire depuis la décade des années '80, fût nommé par le
« gauchiste » et alors tout nouveau président de la république, Jaime Paz Zamora, comme le plus haut responsable
de la lutte anti-drogue. L'ambassade des EEUU, comme il est « normal » imposa immédiatement son veto, et il dût
démissionné quelques jours après sa désignation. C'est alors que c'est abattu une grande et longue campagne contre
aussi ministre de l'intérieur, M. Capobianco, pour cette erreur gravissime, qui lui a coûté sa carrière politique.
que le propre raisonnement du juge6.

Rico Toro avait avoué devant le juge et en présence de son avocat, après avoir été désigné par
l'ancien dictateur, Luis Garcia Meza et son fameux ministre de l'intérieur, Luis Arce Gomez7,
comme le tout nouveau responsable du réputé « Departamento II »8, « ....avoir réussi une
diminution sensibles des tortures en intensité et quantité.... ». Malgré cet aveu et autres preuves à
l'appui, le juge ne considère pas dans sa sentence ce type de comportement incriminé selon le code
pénal « Banzer » comme délit de torture et atteinte à la sureté de l'État....(???!!!)

Ce qui tout aussi grave que la manière superficielle et peu sérieuse du raisonnement du juge et
l'intervention du Ministère Public, est la lenteur du pouvoir judiciaire bolivien. Dix ans n'est plus
justice pour les deux familles des victimes, plus en considérant que l'affaire est très loin d'être
conclue (donc sans sentence exécutoire), puisque en deuxième instance (en appel), le propre
Ministère Public, sensé « défendre les intérêts de la société et de l'État » prétend faire annuler le
procès au motif de certains « vices » de procédure dont il était lui même sensé être vigilant....(???!).

Assassinats sans corps, disparition forcée

Un dernier aspect, tout aussi ahurissant, que l'enquête et le procès judiciaire dans la forme et le
fond, est aussi le fait, qu'on a jamais retrouvé les corps des victimes, et que les militaires, jusqu'à
présent résistent fournir l'information et les documents de l'époque qui pourraient éclairer cette
situation, mais occulter ce genre d'information, rappelons-le, est une des techniques de la non moins
connue Écoles des Amériques, centre de formation pour les tortionnaires de toute l'Amérique Latine
délocalisée dans l'actualité.

L'actuel président bolivien, Evo Morales, s'est engagé de faire tout ce qui nécessaire pour retrouver
ces corps, cependant il a affirmé publique et étonnamment être disposé de faire cesser toute
poursuite judiciaire9 à l'encontre des militaires et paramilitaires, en échange des corps. Les familles
Flores Bedregal et Quiroga Santa Cruz se sont légitimement insurgés, l'impunité serait un deuxième
assassinat à la mémoire de tout ce que revendiquait et représentait symboliquement ces deux
dirigeants, surtout pour les actuelles et futures générations: celle d'une certaine éthique (perdue
dans l'actualité) dans la vie politique et une cohérence entre la pensée et le quotidien.

6 Le juge Angel Arias Morales


7 Luis Arce Gomez est connu depuis 1980 comme le « Ministre de la Cocaïne » par l'émission américaine '60 minutes,
et renommé par une déclaration télévisé où il avertissait aux opposants politiques de mieux se prémunir et se
promener avec le testament sous le bras.
8 Service de renseignement militaire, chargé de centraliser les fichiers des politiques « subversifs », d'analyser
leurs comportements, mœurs, habitudes, actions et finalement recommandé ce dont était bon pour le maintien de l'ordre
établi.
9 On se ne sait toutefois pas comment il pourrait faire cesser la poursuite judiciaire, si ce n'est que par voie législative
mais qui ne pourrait être appliquée de forme rétroactive.