Le temps qui passe

Nepal

Guy Cousteix - Karine Meckler

Guy Cousteix
Alpiniste, conférencier, cinéaste réalisateur indépendant. Membre de la Société des Explorateurs Français. Des 8000 de l’Himalaya aux sommets de l’Alaska, des monastères du Tibet à ceux du Spiti, il rapporte, de sa quinzaine d’expéditions et ses soixante séjours en Himalaya, une trentaine de films et documentaires. ‘‘Népal Le temps qui passe’’ est son troisième ouvrage sur l’Himalaya.

Nepal
Le temps qui passe

Guy Cousteix et Karine Meckler

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l’Himalaya est encore terre réservée. Que sera demain le Népal ? Et nous. que serons-nous demain dans ce Népal en pleine mutation ? Juillet 2009 HENRI SIGAYRET .1979. drames pour les deux. aujourd’hui. je suis de la seconde. l’autre à l’Annapurna. le regard de ceux qui l’ont vu vieillir. Elles ont pour but de descendre ces sommets à ski. Guy est de la première. Fortunes diverses. Printemps 1979. Deux expéditions sont sur place. les rares taxis se détournent. Ce sont des expéditions pour simples alpinistes pour la plupart. Bodhanath ne voient passer que quelques visiteurs étrangers. Guy et moi deviendrons des aficionados du Népal. le pays est tel qu’il était il y a des siècles et des siècles. inconnus du grand public. Les premières expéditions «non-nationales» débutent à peine. nous portons sur le Népal un regard un peu apitoyé. Imaginez. C’est aussi le temps des premiers trekkings. Ring Road le boulevard de ceinture est bordé sur tout son parcours par des rizières. On marche au milieu de Kanthipath. Chacun avec son regard. Mais aussi un regard plein d’espoir quand nous le voyons secouer ses vieilles structures politiques. Guy est cinéaste. Swayambhunath. Les centres religieux Pashupathinath. un regard un peu nostalgique. sa sensibilité. son ambition. Des marcheurs isolés. Thamel est un embryon de rue où les magasins sont rares. Kathmandu et ses villes satellites ont le sixième de leur population actuelle. L’une va au Dhaulagiri. membre de la Société des Explorateurs Français. Avec Guy. les cohortes organisées viendront après. Tout est à découvrir.

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.. Balade Irlandaise Kusum Kanguru 2009. de modération ou d’aventure ? Adieu Eric.. Népal d’hier et d’aujourd’hui Visite de la ville Patan Bakthapur Sites religieux importants autour de Kathmandu Au risque d’y perdre son latin Dakshinkali : offrandes et sacrifices Le premier riz Le mariage La mort Dolpo Fête du Yaourt Yersa Gombu Hidden valley… La vallée cachée Mustang Khampas En vue de Lo-Manthang Phuwa Un dernier retour sur le passé . les amis..Sommaire Un verre de prudence.. la vie.. La montagne. Jean-Louis. ou trente ans après. Pemba.

Rien ne semble avoir de prise sur mes amis. je vais sur une montagne. et. je cherche quelque monnaie.. Du trottoir en face. dissout. Planté devant moi.. délicatement. une assiette à la main. les tongs posées dans une flaque visqueuse où bataillent des millions de bestioles nauséabondes. de l’index. d’où je viens. De la main. il arrête mon geste. Il est 11h du matin. d’un bon rire communicatif.. le Sadhou lui pose à son tour le vermillon sur le front. 8 . sur sa tête un chapeau enfoncé d’où dépasse un nez déjà rougi par le soleil. un petit seau de fer sur le bras. et. Klaxons. Rien à dire ! Il a de la gueule. il a traversé la rue. puis à Eric. des deux cotés de la rue. ». et tu ne sais pas où tu vas? Il rit. . et le flot mouvant du quartier de Thamel l’a déjà avalé.. se penche vers moi.. nous poireautons depuis deux heures. Je suis crevé. un homme est si peu de chose... Pemba nous a collés là avec un « je reviens dans cinq minutes ». Jean-Louis a levé le nez de son carnet.Une chaleur à crever. c’est un enfant. la transition va s’opérer mais il faut un peu de temps.Tu ne sais pas d’où tu viens. Eric a réussi à s’endormir. C’est notre premier contact avec le Népal et Kathmandu.. comme les autres.De loin. je ne suis plus marié. . Adossé au mur. L’inévitable avalanche de questions inquisitoriales. plus loin que Delhi.. Et j’anticipe : « j’ai deux fils. Dans le fond de ma poche. triture dans son assiette. Un geste. vêtu de haillons safran. . À tous les coups il va traverser et me demander.Je viens de France. détaches-toi. poussière et.. un large sourire. ne t’égares pas. Voilà.D’où viens tu ? Où vas-tu ? .. Il sourit. et reviens. un type me regarde depuis un moment. et je n’ai pas de dollars.Baba. Partis de Chamonix sous la neige.... je ne suis pas venu pour la Ganja. le front barré de traits blancs. Jean-Louis gribouille des notes serrées dans un carnet . ajoute quelques pétales de fleurs. » Ce que l’on peut avoir l’air con de répondre comme ça quand l’on n’est pas à sa place.. un bâton dans la main gauche. « Namasté Baba ». ma maison est au pied du Mont Blanc. .. m’applique quelque chose sur le front. passablement désagréable. et repose sa question. Nous sommes arrivés ce matin. tu as une longue route à parcourir. « Laissez dormir votre ami. des tas d’ordures colonisés par des nuées de mouches. gaz d’échappements.D’où viens-tu ? .

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Qu’avions nous à recueillir ? Une gloire qui ne concernait que notre propre égo ? La concrétisation de nos rêves d’alpinistes les plus fous ? Mais au retour. Expédition dirigée comme une entreprise. une autre expédition s’attaquait à l’Annapurna. Les semaines qui devaient suivre seraient déterminantes. consacré à gravir parois et couloirs de glace. gravir un ‘‘plus de 8 000’’ relevait encore d’un projet d’envergure.Un verre de prudence. plongeant ainsi dans cet univers inconnu que nous appelions l’aventure. une chose était certaine : des dettes à la banque. En 1979. n’étant pas encore épongées. du parc de Banff et Jasper. Cette fois. de modération ou d’aventure ? Vivre une vie aventureuse… voilà un terme plaisant ! Mais qu’est ce que l’aventure ? Nous avions entre 27 et 29 ans à l’époque. avec le même objectif : skier à plus de 8 000m. Il y a bien longtemps que j’ai fait le tour de ce genre d’aventure. En ces premiers jours de mars. L’on ne pouvait pas réellement parler de compétition mais quand même… Le but de ce récit n’est pas de décrire le déroulement de notre ascension. 10 . par un skieur dit ‘‘de l’impossible’’. au redoutable Dhaulagiri I (8176m). Celles de l’automne précédent. en réaliser la première descente à ski. mettant un terme aux interrogations que je ne cessais de me poser: « Quoi faire pour ne pas gaspiller cette existence ? ». nous débarquions au Népal avec l’intention de gravir le Dhaulagiri. Dans le même temps. nous nous attaquions avec un mélange d’excitation et de crainte. dans l’Ouest Canadien.

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malgré la mauvaise gestion du temps et des hommes. Pour ceux du dernier camp débute un enfer. Nous avons voulu en savoir plus. je cède à Jean-Louis ma place dans la tente arrimée en pleine pente. Vers minuit. Un peu d’humanité pour les fils..Adieu Eric. Près de deux mètres de neige sont tombés à la fin de la nuit. Le 11 mai. Pemba. Deux jours plus tard... arraché par le vent.. Mars 1979. il ne me reste plus qu’à regagner le col N-E. Face à tant d’incohérences nous avons posé des questions. ».haut.. Pemba. comme les familles de nos amis. « Où sont Eric. » ? Aucune réponse cohérente. 13 . en compagnie d’Eric. qui à notre retour du Népal.. la montagne croule sous les avalanches. Epuisé par de longues semaines de portage en altitude.. ils disparaissent dans la tranchée de neige fraîche qu’ils ouvrent. Je n’irai pas au sommet. Jean-Louis.. les trois survivants du dernier camp sur le Dhaulagiri restent emmurés dans leurs silences.. Eric en a dressé une seconde pour le reste de l’équipe à venir. là. Nous avions tous accepté la règle du jeu. ils font la jonction avec les survivants. ses risques.. sœurs. Pour moi. L’expédition sur l’arête N-E du Dhaulagiri aurait pu réussir. Pendant deux jours.. mais l’amitié a aussi sa règle. frères. nous retrouvons la caravane égarée sous le premier ressaut de l’arête. Pour l’un : « ils sont morts.... une partie de nos tentes est emportée.. » !?! Pemba aurait basculé dans le vide. Seize heures plus tard. Jean-Louis.. nous installons un camp à 7600m. Malgré la fatigue nous ne pouvons pas ne pas poser de questions. il est redescendu ? Une avalanche a emporté le camp. nous interrogeront... la tempête frappe la montagne avec une force démentielle. « Eric.. le jeu est fini.. Un autre nous questionne. Au col N-E. nous restons sans nouvelles .. A ce jour. Une première caravane de secours s’organise avec quatre Sherpas .

deux cent mètres en aval.La montagne. puisque nous les avions sous la main. Le reste du temps. un tel choix a un coût.. Tout valsait. En fait. Envisager un jour une paisible retraite aurait probablement fait hurler de rire mes amis. avenir incertain. M. protagonistes. Si la météo ne laissait envisager aucune amélioration. Nous pouvions réduire nos besoins au minimum. élaboraient de nouvelles histoires à graver dans le granit. et prendre un bon savon par le patron. Un chahut où personne n’entendait personne . ce brave monsieur Simon.. 14 . voire deux simultanément. ou comme manutentionnaires pour décharger les camions de viandes venant de Rungis. Les amis étaient sacrés. Parfois l’humeur.. qu’il faut payer cash : vie de famille. les amis. dans les escaliers. nous entraînaient au ‘‘Choucas’’. Un boulot. vaisselle. ayant la chance d’être un électron libre menant sa barque sans s’être contraint à une occupation professionnelle dévorante. Le bar était notre camp de base. la bière aidant. en compagnie de grimpeurs des quatre coins du monde. le fonctionnement était assez simple. on nous retrouvait comme vendeurs. pour joindre les deux bouts. Simon respirait. il en reste si peu… Grimper nous occupait six à sept mois de l’année.. Nous colportions une image vaguement désordonnée. bouteilles. pourvu que nous puissions débarquer à Kathmandu le moment venu. le beau temps revenu. j’avais rayé de mon vocabulaire l’expression ‘‘faire carrière’’. il ne nous restait plus qu’à régler la note. confort. il fallait mettre les bouchées doubles. ou la compagnie... Une fois dégrisés. nous avions élu domicile au ‘‘National’’.. la vie.. des bagarres mémorables éclataient avec nos amis anglais ou écossais. A Chamonix. dans les magasins de sport. pourtant de nouvelles cordées se liaient. Nous avions rejoint les couloirs et rochers de l’exceptionnel terrain de jeu du massif du Mont Blanc. et notre passion pour la montagne frisait l’innocence. Le lendemain. Evidemment. Les nuits étaient turbulentes au ‘‘National’’. Dans le cercle de mes compagnons montagnards. Pendant les périodes de mauvais temps. L’argent ne fut jamais un barrage à nos projets. Je n’ai aucun souvenir que nous eussions abordé ce genre de conversation. De ces amis.

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Notre homme est de taille moyenne. Tranquillement. quelque part entre Kangtega et Thamserku. nous allons gravir une paroi vierge en technique alpine.. cheveux en bataille. face à la tablée accrochée à ma réponse. A juger de l’ambiance qui règne. Je suis assommé ! Vous me croirez si vous voulez. c’est formidable ! tu es venu. Terry se lève et explique qu’en ma compagnie. Ils sont là. j’en étais sûr ! Voici le dossier ». Le voilà parti.Salut Guy ! Je te présente Terry. quinze ou vingt. Il cherche quelqu’un pour aller sur un sommet en Himalaya. Bertrand suggère qu’il passe une annonce dans le journal.. jamais gravi.Jamais entendu parler.. ils n’ont pas dû sucer des glaçons ! « Guy. Amusé par cette rencontre. qu’il aille se faire voir ailleurs. sur la face sud du Mont Mac-Kinley.. avec le projet de gravir l’éperon Cassin. avec Bertrand et Jean. je dois donner une réponse à l’Irlandais ! La 2CV de Bertrand gravit allègrement les quelques kilomètres qui nous séparent d’Argentière. etc. . Il m’embrasse. plus radical. solide.. un parfait représentant de commerce. quand nos deux gaillards sont entrés. Prend ton temps. Jean. 16 . la seule chose qui m’est venue à l’esprit. La soirée suit son cours. et puis nous partons demain pour… .. est : « Et c’est pour quand ? ».. donne-moi ta réponse dans la soirée. nous préparions notre départ pour le lendemain.... pas très loin de l’Everest. .Non ! Non ! Ne répond pas tout de suite ! Je vais dîner à Argentière avec des amis. un dossier sous le bras .Balade Irlandaise Une fin d’après-midi. Direction : l’Alaska. réaliser la première association Franco-Irish. Solennellement. nous étions assis à notre table habituelle. Voilà comment je me suis trouvé engagé à gravir la face nord du KusumKanguru. etc. une bonne tablée. Jean me rappelle qu’avant d’aller me coucher. L’objectif : un sommet. Vers les 23h.

mais sorti de cette débauche. coup de fil de Terry ! Je l’avais totalement oublié !!! .... 17 . Voilà comment nous avons débarqué à Kathmandu. l’impression de passer des vacances dans un congélateur (– 40°C – 45°C. Juste un bout de papier griffonné : « Je reste une semaine à Pokhara pour faire la fête. tempêtes sur tempêtes. Je ne pense pas avoir jamais retrouvé un pareil compagnon ! Il fumait la marijuana à longueur de journée. nous filons. nous étions au sommet. vers le haut.Hello Guy ! Bonnes nouvelles ! Je t’ai trouvé des chaussures neuves et un sac de couchage ! J’arrive à Kathmandu le 15 septembre. buvait comme ce n’était pas possible.. l’autre Terry était un homme extrêmement cultivé. Avocat en criminologie à Belfast. déterminé.. tous ses clients étant derrière les barreaux. le mont Mac-Kinley. et nous avons pris la route. Et au matin du troisième jour. aux doigts... » Ainsi débutait une aventure peu commune. Deux jours après mon retour. A sept dans un trou de rat misérable..... et heureux de rentrer à la maison. Je rentrerai pour ton arrivée. comme dans la création. Vraiment. et excellent grimpeur en glace. avec Roland qui découvrait le Népal. Gelures au visage.. sans pouvoir redescendre... échec au pilier Cassin. et pleinement ! Cela je ne l’ai découvert qu’au fil des jours.Kusum Kanguru Mais d’abord.Moi ?!!! Je te rappelle dès que j’ai trouvé un billet d’avion.. avec deux de mes compagnons. mais sans jour de repos en prévision. l’Alaska... pas de Terry.. sinon une vague éclaircie... Terry a fini par rentrer. un peu comme des voleurs. Et toi ? . A 21h. Au rendez-vous fixé chez la Tibétaine. Puis trois jours et trois nuits passés sous le col. courageux. il jouait plutôt relâche.). avec un type qui ne l’était pas moins.

Pas de souci. Mon anglais est minable. le sirdar. Banquet où nous étions conviés. libérant une jambe. jambes protégées par le sur-sac en goretex. beaucoup trop dangereux... Des goulottes à 80. j’étais devant. assis dans nos baudriers. Je les ai embrassés. Terry. n’est-ce pas ? . La suite. Nous n’avons rien bu de la journée. Quand notre bon Phu Tsering et le ‘‘cook’’ sont apparus sur la moraine. tu visualises la chute dans le couloir. Phu Tsering était inquiet... 90 degrés. J’ai mis au point une technique : je desserre la boucle du baudrier.. nous avons laissé Phu-Tsering.. nous lui avions promis de prendre en charge une partie des frais du banquet. La descente ne fut pas une mince affaire. mais j’avais compris. se reconstruire.Il est très beau ! On pourrait le réserver pour l’an prochain. ils riaient comme des gamins.Cho Oyu ! 8 201 mètres ! . que la nuit va être longue. L’invitant. à plier le camp et rentrer dans son village. Cela occupe. passer à autre chose dans la vallée.Guy ! Il s’appelle comment le sommet au fond ? . la perte du réchaud nous a laissés deux jours sans boisson. ..Essayons de dormir. l’autre vie quoi… 18 . lui a expliqué où se déroulerait notre seconde tentative : dans l’incroyable collecteur d’avalanches que Doug Scott a baptisé ‘‘La roulette russe’’. Nous allions enfin oublier la montagne. pendus audessus du vide. Il m’a fallu réconforter le sirdar. Terry a été généreux en pitons pour l’amarrage de notre nid nocturne. mais en un flash. J’ai posé le réchaud sur le petit replat taillé à coup de piolet. 70 degrés d’une pente en bonne glace. la rattache ensuite avant de faire de même pour l’autre. La nuit. si nous ne sommes pas de retour dans une semaine. de retour à Kumjung..... Papa depuis une semaine. lui dire que nous reviendrions. l’esprit devrait se reposer.Voilà ce que je rumine dans la position inconfortable où nous allons passer la nuit à grelotter.... 60. recouvrent toute la paroi qui fuit sous nos pieds. ses bruits. 1000m d’un immense toboggan. dans son meilleur anglais. un grand thermos de thé à la main... avec le cuisinier. c’est Terry. Dans la première partie du collecteur d’avalanches.. veux-tu ? La suite ? Nous n’avons pas pu sortir au sommet. Des échanges réduits au minimum nous évitent des malentendus… Au camp de base.. ses odeurs. Les ombres s’allongent. Mon dieu.

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. sans hésiter. ou trente ans après.. Le gros de la route est désormais derrière moi. » Je serai plus indulgent.. et à pieds joints dans les rues de Patan. je regarde. il y aura toujours quelqu’un pour vous ramener sur le chemin. où vivent des populations blotties dans des vallées à plus de 4000m.. personne ne vous en voudra . la générosité des Sherpas et leur courage dans les situations les plus extrêmes. Le Sadhou avait raison. Je ne peux vraiment donner de conseils pour aborder le Népal si ce n’est : plongez. Si vous n’êtes pas familiarisé avec l’Hindouisme... égarez-vous dans la vieille ville de Kathmandu.. Laissez le saint homme enduire votre front. ne cherchez pas à l’éviter.. et surtout.. j’aimerais vous faire partager quelques moments de vie de ce merveilleux pays.. mais il vous faudra gagner la prodigieuse barrière himalayenne. Maintenant. vers la vieille boîte à images du passé.. 21 . Le peuple des collines vous attend. aux pays des mille dieux. Impossible. et allez... Trente années écoulées. Et si vous rencontrez un vieux Sadhou qui s’approche de vous. demeure cependant un bonheur. ne soyez pas pressés dans Bakthapur. De temps à autre... quittez Kathmandu. Vous présenter tous les gens que j’aime là-bas. la tête pleine d’étoiles. ces merveilleuses montagnes du Népal. Rôdez. Un ami français qui y réside m’a dit : « Si l’on vient dans ce pays et que l’on ne marche pas. que l’on ne va pas dans ces vallées. Je préfère chercher dans le futur ce qu’il cache encore de sens à une vie.. depuis cette rencontre.. l’on n’a rien à y faire. furtivement. Je leur ai toujours accordé ma pleine confiance.2009. pardessus mon épaule.. et je n’ai été que très rarement déçu. le Népal. le Bouddhisme imprègne davantage l’esprit des hommes. Merveilleux. sans crainte. De ce douloureux premier contact avec le Népal.. vous appelle ‘‘Baba’’. C’est seulement alors que j’ai pris conscience que ce choix n’était pas le pire. par contre.. et si pauvre.. Maintenant. un autre monde existe. Au-delà de Kathmandu.

le chef de la Révolution du Peuple. A sa mort. avec l’effondrement de la monarchie et l’avènement de la 1ère République. on dirait qu’il reste un des derniers bastions marxiste-léniniste au monde. furent le terreau de la rébellion et de dix années de ‘‘la guerre du peuple’’. réprimées dans le sang à Kathmandu. son fils Mahendra Bir Bikram Shah interdit les partis politiques au profit du système du Panchayat. est élu premier ministre de la Première République du Népal. s’élevant des plaines indo-gangétiques vers les prodigieux sommets de l’Himalaya. 22 . d’intrigues et de guerres.Népal d’hier et d’aujourd’hui Avant d’aborder les frontières actuelles du Népal. les nobles. S’inspirant du mouvement naxaliste indien du Bengale et de celui des Maoïstes indiens. les rebelles du Népal adoptèrent une stratégie d’encerclement des villes par les campagnes. En 1951. soutenu par l’Inde. sous l’impulsion du mouvement révolutionnaire Maoïste. Au XVIIIème siècle s’élabore la réunification du pays sous l’impulsion de Prithvi Narayan Shah le Grand. et le pouvoir des Rana s’établira au Népal pendant plus d’un siècle. politicien avisé. il forgera en 25 années d’alliances. visant d’abord les forces de police dans les districts de Rolpa et de Rukum. Les violentes émeutes de 1979 et de 1990. Si l’on voulait faire aujourd’hui le bilan du Népal. Ces conseils communaux dépendent à leur tour des 75 panchayats de districts. Désormais. le roi Tribhuwan. son rêve. territoire de nombreux fiefs et petits royaumes. A partir de 1996 la guérilla s’intensifie. son fils Birendra lui succède. au décès du roi Mahendra. et avec le concours des militaires qui lui étaient dévoués et des frères du roi. met fin au régime des Rana et rétablit la dynastie Shah. Ce système est fondé sur un conseil élu par la population des 16 villes et des 4000 villages. puis s’étendant aux autres districts du Népal. Homme d’Etat. Le 15 août 2008. Ainsi débutait la dynastie des Shah. celui-ci n’aura plus qu’un rôle honorifique. Jung Bahadur du clan des Rana fait assassiner. imaginons ces marches himalayennes. en 1846. le charismatique Prachandra. les militaires et courtisans fidèles de l’entourage du monarque. En 1972. appelé le père de la démocratie népalaise. Profitant d’intrigues de cour.

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de meilleurs horizons. avec ce sens de l’imprévoyance qui le caractérise. Les journalistes népalais désireux de les dénoncer au monde. et nul prêt de la banque mondiale pour financer l’immense projet de l’Arun : vendre l’électricité aux indiens grâce aux puissants fleuves de l’Himalaya. Ils furent alors soumis à des pressions. une bonne partie de la famille royale y a perdu la vie. Insouciant. 24 . d’instabilité politique. d’état d’urgence. qui connaîtrait le sort du Darfour ou du Bangladesh. Les Maoïstes avaient promis l’éradication de la prostitution. ont laissé le pays criblé de dettes. Ils exigeaient l’abolition de la monarchie. Cependant. le départ immédiat du roi Gyanendra. En 1996. mais du moins la paix est revenue.. ont connu des exactions sans nom.Des années de corruption. Les chefs maoïstes édictèrent des mesures afin de mettre un terme à la prostitution et au trafic d’enfants. parmi lesquels les directeurs de la presse locale. les campagnes l’ont accueilli favorablement. les gouvernements successifs pillant les caisses. on ignorerait le Népal. Les années ont passé. Rapidement la police a été relevée par les militaires. quand ils n’étaient pas sommairement exécutés. quand la révolution débuta. La douleur devrait marquer les visages de ses stigmates face à des lendemains sans futur. avec son peuple attachant. avec ses groupes para militaire du CPNM ( Parti Communiste Maoïste Népalais) s’attaquant à tout ce qui porte un uniforme et fait ‘‘sa petite loi’’. Par ailleurs on a assisté également à l’enlèvement de ces mêmes journalistes mais par les révolutionnaires. son économie touchant le fond. parmi les plus pauvres du monde. mais nombreuses sont les jeunes femmes jetées dans les bordels qui fleurissent à chaque coin de rue de Thamel… Reste le bilan de 12 ans de guérilla : 13000 morts ! Si en 1979 le pays comptait 15 millions d’habitants et prenait appui sur un tourisme en pleine expansion. la misère trop criarde. Les Maoïstes qui n’ont jamais eu de relations avec leur voisin chinois. Aujourd’hui. ce peuple occulte les situations ingérables. Assassinat trop facilement attribué au prince héritier. Le mouvement maoïste était inévitable. en 2009. fermées aux ONG. le pays reste fragile. endoctrinés. Les prisons furent remplies d’hommes courageux. ont utilisé à leur tour la terreur dans les campagnes pour recruter. dans l’anarchie et l’improvisation. furent mis hors jeu par la police et l’armée. Sans ces montagnes. Et bien non ! Les Népalais ne donnent pas cette image. Ils souhaitaient la mise en place d’un système d’auto-gestion de l’aide internationale faisant disparaître la plupart des ONG. la population est d’environ 27 millions d’individus. Pas de travail. soupçonné d’avoir commandité l’assassinat de son frère le roi Birendra. il faut espérer le voir rejoindre. Des zones entières. Ce pays semble aujourd’hui embarrassé par sa couleur politique.. peu d’industries.

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Subsiste toujours l’ambiance chère aux nostalgiques des années 60.. plutôt moins que plus. on est happé dans la célèbre Freak Street. Le quartier le plus bruyant de la ville. nous avons une idée du décor. le dieu oiseau qui veille sur l’ancien palais royal... au bénéfice de pratiques où s’entrelaçaient tantrisme et bouddhisme. la marijuana et le haschich en vente libre... rendezvous des voyageurs. C’est là que conduisaient les chemins de Kathmandu.. et les conducteurs de rickshaws. Il faut en appeler à la déesse de la Providence ! Et cheminer sans but précis. aux avenues baptisées. on aboutit inévitablement à Thamel... le monde parfait.. Ses temples avec leurs marches occupées par des marchands d’antiquités plus ou moins authentiques. les religions trop strictes. Dans le chaos.Visite de la ville L’agglomération de Kathmandu surprend le voyageur. Untel vous dira. c’est le quartier. Se révèlera alors l’extraordinaire héritage du vieux Kathmandu. sous les yeux d’une Asie qui découvrait un visage insoupçonné de l’Occident. ça n’existe pas ! A l’exception des quartiers récents.. quand les hippies. d’anciens palais Rana dissimulent d’élégants jardins retirés du bruit et de la poussière. S’écarter de quelques pas. ou d’un hôtel pas trop cher. abandonnent la place aux rabatteurs et aux prostituées.. les bars se concurrencent à coups de décibels. Hippies et voyageurs de tous poils réinventaient le monde.. Ne cherchez pas de plan de la vieille ville. des embouteillages. sans indications. des tas d’ordures à demeure. Mais il y a la beauté de l’architecture du Durbar-square.. Là arrivaient jadis les pèlerins. et les ruelles offrent des cours intérieures. chantaient ce peuple souriant et accueillant. j’habite Assan Tole. Cependant.. Dans les volutes de fumée échappées des shiloms. Oubliées les duretés de l’existence. Assan Tole fourmille d’une centaine de ruelles ramifiées. A la recherche d’un bureau de change. 26 . un Kathmandu de rêve existe bien. les taxis chassent en meutes.. Des maisons imbriquées sans élégance. les vieilles rues sont sans nom. Tole.. imprégnés de rêves. Le soir venu. des trésors cachés d’architecture médiévale... les vendeurs à la sauvette de hachish. A l’angle de Basantapur. d’une boutique d’équipement de randonnée.. Le marchandage va bon train sous le regard de Garuda..

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on se glisse dans les légendes de Lalitpur. Dans le passé.. quand la lumière caresse sa pierre.... J’aime. la rivière Bagmati séparait Patan de Kathmandu. D’ailleurs. ça sonne bien. et de beautés diverses.. le matin.Patan Poursuivons vers Patan.. aujourd’hui l’urbanisme a tout envahi. doucement.. une des trois villes royales de la vallée. Lalitpur est l’autre nom de Patan. 29 . N’est-il pas dit que l’Empereur Ashoka serait son fondateur ? Que le Bouddha lui-même y aurait séjourné avec ses disciples ? Une profusion de temples. Alors dans la douceur du quartier qui s’anime.. Lalitpur signifie la cité de la beauté. Il faut y venir tôt. où réel et légendes se mêlent...

L’Unesco a grandement contribué à la conservation de ces beautés. autant y aller avec le sourire.. la courtoisie est de règle. dominait. après la réunification de petits royaumes par la puissance Gurka. le royaume de Bakthapur s’est trouvé rattaché au Grand Népal. Bakthapur.. La légende affirme que le plan de la ville est un mandala. au coeur duquel la cité serait incluse dans un triangle magique. Au XVIIIème siècle. politiquement et économiquement. le dieu éléphant. L’approvisionnement se fait par camions-citernes.Bakthapur Eloignée de Patan de quelques kilomètres. la ville de la dévotion. jusqu’au XVIème siècle. frappe la vallée de Kathmandu.. est connue aussi sous le nom de Badghaon. 30 . n’épargnant ni Patan ni Bakthapur. de toute façon demain. semble-t-il insoluble. Bakthapur.. Jamais de colère. Les puits quasiment à sec. la pénurie d’eau. troisième capitale de la vallée. Trois temples dédiés à Ganesh. rien n’aura changé. Un mal. mais la ville a gardé une jalouse indépendance. le Népal.

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d’inextricable. Si l’Hindouisme m’a toujours déstabilisé par sa complexité. 33 . est également un haut lieu de la recherche philosophique d’où rayonnent les différentes écoles diffusant la parole du Bouddha. préservateur de la Vie. Swayambhunath signifie ‘‘Celui qui est né du lotus’’. également baptisé ‘‘Le temple des singes’’. le plus représentatif. Exemple vivant d’espoir pour notre humanité. La tradition voulait qu’il soit interdit au roi du Népal de contempler cette représentation de Vishnou. Si le stupa de Bodhanath. Bouddhistes et Hindouistes cheminent autour du sanctuaire. parcelle de la diaspora tibétaine. qui le ferait mourir. se prêtant la place. il émerge au-dessus des toits des maisons. en toute fraternité. trois règles : le Bouddha lui-même. Budhanilkantha. la parole du Bouddha. le respect dû à la communauté religieuse. Vénéré par les Bouddhistes de la vallée.. Il est dédié au dieu hindou Vishnou. n’a aucun lien avec le Bouddha. mêlant certains rites. Le regard pénétrant du Bouddha est peint sur les quatre versants de la tour surmontant le dôme parfait du stupa. ce n’est pas le cas du Bouddhisme. il en est autrement de Swayambhunath.Sites religieux importants autour de Kathmandu Le stupa de Bodhanath est le sanctuaire le plus grand. du Népal et de tout l’Himalaya. Rien d’embrouillé. Bodhanath. est exclusivement consacré aux Bouddhistes.. malgré la consonance.

Pour rejoindre DakshinKali. comment faire ? Pour vous repérer. afin d’éloigner toutes les influences néfastes dont tout Népalais se croit menacé le mardi et le samedi ! Alors chacun implore Kali. Une telle complexité que pour évoquer précisément un jour. apporte sa volaille ou une chèvre afin de la soumettre au couteau de l’officiant qui tranchera la gorge de l’animal avant de le confier aux ébouillanteurs ou plumeurs. Il y a tellement de festivals et de fêtes que leur nombre dépasse la totalité des jours de l’année ! Alors. pratiquée par 87% de la population. le Kuchri. imperméable à toute généralisation. le reste vivant son Bouddhisme. font du Népal une mosaïque complexe. l’Hindouisme est religion d’Etat. de groupes divisés en castes. Les Anglais ne s’étaient pas trompés en puisant dans les ethnies Gurung et Tamang pour composer le prestigieux corps des Gurkas. Bouddhistes et Hindouistes ont leurs propres fêtes. de strates culturelles. il faut consulter 2 voire les 3 calendriers. ou en voiture. Leur société imbrique hindouisme et bouddhisme. la plupart des habitants de Kathmandu vont en bus. a un besoin impérieux de sang. pour combler un vide lunaire.Au risque d’y perdre son latin Curieux mélange que la population Népalaise. on vous collera deux jours identiques. Cliché. affreusement réducteur. tolérant et passif. on le supprime ! Un autre mois. mais chaque communauté participe à celles de l’autre. ils semaient la terreur chez l’ennemi avec leur couteau à lame courbe. tel jour est néfaste.. Dans la vallée de Kathmandu. les Newar forment le groupe dominant. Dakshinkali : offrandes et sacrifices Parfois les offrandes quotidiennes ne suffisent pas… Kali. Mais du moins touche-t-on au secret d’une entente rare.. 37 . On vient à DakshinKali. rien de plus facile ! Les Népalais n’ont pas moins de trois calendriers différents. Certains mois. la sanguinaire. L’actuel Népal n’existe que par une sanglante réunification. d’un peuple vivant le sourire aux lèvres. d’une tolérance instinctive entre communautés religieuses différentes ! Jusqu’à présent. Redoutables soldats. à 20km. d’ethnies. rendant difficile la perception des rites. en fonction de l’espèce. Il faut bien admettre qu’il y a de quoi y perdre son latin. Une multitude de langues.

en présence d’un Brahmane. Dès que l’enfant atteint son cinquième mois. tandis qu’avec une pièce d’or. le dal. le beurre. les légumes et d’autres aliments qui. désormais. le miel. un peu d’argent complètent le rituel. 38 . Même si l’enfant n’est pas totalement sevré. le père présente le riz. deviendront le repas quotidien du petit enfant. La mère enduit de vermillon et de safran le front de l’enfant. il doit absorber sa première nourriture solide. la famille organise La fête du premier Riz. Une cérémonie peut réunir des centaines de personnes à la maison. Quelques cadeaux.Le premier Riz Le premier des trois événements majeurs de l’existence.

.. La surprise peut être agréable comme la déception de taille ! Dans les milieux de bonne famille..Le mariage Aujourd’hui. poliment. il fera savoir qu’il a un autre engagement. à la condition que la belle soit rattachée à la même caste ! . où l’intérêt financier joue.. Si elle ne répond pas à son goût.. les mariages d’amour sont plus fréquents. mais la majorité n’est qu’arrangements. Un fils de bonne famille peut recevoir quantité de propositions.. le garçon rencontre sa belle. La tradition veut que le marié découvre sa promise le jour-même.

Une fanfare accompagne un corps vers le bûcher. le fleuve Dieu. on croit assister à une fresque tout droit sortie de l’épopée du Râmâyana. fait un brin de causette avec l’agent de police. sous un ciel immobile. Les Hindouistes croient dans les temps cycliques… à l’éternel retour. Pashupatinath est le plus émouvant. et le pays en est bouleversé. Ce sont les Sadhous... où se mêlent le feu et l’eau. que les façades séculaires se reflètent dans les eaux de la rivière Bagmati. les renonçants. croisant sur sa route un groupe de touristes affolés ne sachant où donner de l’appareil photo. a donné lieu à des scènes d’hystéries . fête de la fécondité. Le boutiquier côtoie le prêtre venu officier. nourricier de l’Inde. Mais dans cette kermesse sans cesse renouvelée. les renonçants. perdant du coup toute pudeur envers la famille du défunt. les cendres. représentation divine. le front barré des couleurs distinctives de Shiva ou de Vishnu. La famille royale assassinée. ceux que l’on admire pour leur ascèse. toute logique s’égare. Elle conduit à la prochaine renaissance. Avons-nous seulement notre place dans ces lieux ? 40 . a rapproché ces hommes et ces femmes de leurs dieux. que l’on craint pour leurs pouvoirs. s’élève le chant des prêtres. dont on a brûlé les corps dans le sanctuaire de Pashupatinath. des centaines d’hommes se sont fait raser le crâne en signe de deuil.. prient. ces dernières années. La crémation est la route sacrée. la cour des miracles. iront rejoindre les eaux sacrées du fleuve Gange. 12 ans de guérilla et plus de13 000 morts. le lépreux.. Pashupatinath. Shiva semble avoir accéléré la roue du temps. ils prient pour la grandeur de Shiva et côtoient déjà les dieux. sur les rives d’un autre monde. Quand le corps terrestre sera consumé. Détachés de tout matérialisme. Aujourd’hui le roi. mendiant. livrées à la rivière Bagmati. Sous la lumière blafarde de la lune. est destitué. ils roulent entre leurs doigts les grains de leur ‘‘mala’’. La crémation est un acte d’amour envers le défunt.La mort De tous les sites sacrés de la vallée de Kathmandu. ou à l’ultime libération. La crainte s’est glissée dans le cœur des hommes qui implorent le pardon de leurs fautes. Il règne une atmosphère irréelle dans ce lieu au temps effacé. La multiplication d’évènements tragiques. De ces noces païennes. la fête de Shivaratri célèbre la pleine lune de mai. Drapés d’or et de rouge. méditent. Ce soir à Pashupatinath. Et quand les toits de cuivre resplendissent. Les fidèles se pressent sur les berges de la Bagmati par obéissance envers Shiva.

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Les Sadhous prient pour la grandeur de Shiva et côtoient les dieux sur les rives d’un autre monde .

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. Ensuite. est le lieu idéal pour griffonner quelques impressions à chaud.. L’air. Lo Manthang pour les moissons. le col du Dhamphus.. parsemée de caillasses. Depuis trois mois.. je tarde à m’endormir. La rumeur de Pokkara parvient à peine. à l’autre bout de la ville de Népalganj. Surtout. ne pas avoir de calendrier impératif. Au fil de nos voyages vers Dolpo. et compte les géckos grimpant aux murs. extraordinaire randonnée de plus de 60 jours. Une pluie battante occupa l’esprit et la conversation toute la soirée. l’impression d’être au paradis. de Kathmandu à Lhassa. A quelques exceptions.. Et sans jamais savoir combien de jours. de la Nubra à la Marka. La machine est rôdée. Début octobre. une corniche de terre battue.. Nous sommes le 20 juillet.. Au matin.. en pleine mousson... chargé d’orages. Comme dans bien d’autres lieux du Népal.. notre équipe nous y attendait. la température frise les 45°C..Dolpo J’aime le bruit de la théière. Nous rentrons d’une longue. si reposant. Avec Bernard. ou vers l’Humla et le Tibet. Le groupe électrogène alimente les ampoules nues.. de sacs de ciment et autres matériaux. je marche. direction le Mustang.. et descente vers Marpha et la confortable vallée de la Kali Gandaki. Dans la moiteur de la chambre. Un éperon. et productive au plan cinématographique. accrochées dans le couloir. Quelques dizaines de minutes et nous voici en vue de l’altiport de Dzuphal. ville frontière avec les plaines indiennes. Ce matin. En compagnie de Bernard. Il s’agissait d’aller chercher un vol à Nepalganj. planté au milieu du lac. tout est bon.. 44 . avec le reste du matériel. humainement. il ne reste que 17 cols... le Fish Tail. doux… Bref.. si tout va bien.. à plus de 5000. nous avons toujours atterri dans cet hôtel... sans permettre à la bière d’être suffisamment fraîche. de deux Sherpas et six porteurs. ce fut toujours ainsi. du Changtang au Karnakh. et la frontière du Tibet. De col en col. nous projetons de gagner le nord du Dolpo.. Nous obliquerons alors vers Karcha. Sans illusions. La suite sera facile.. il serait parfait d’être à Kathmandu. au pied du Dhaulagiri.. Une année riche. nous sommes partis de Kathmandu à la mi-juillet. nous finirons bien par atteindre le pied d’un rude rempart qui ferme l’accès à la Hidden Valley. Depuis deux jours. beau. Un appareil de la Yéti Airlines nous fait deux places au milieu d’un fatras de bagages. Et je retrouverai ma maison d’Amilly où des travaux m’attendent depuis deux ans. temps clair. la dépose ne manque pas de piment. Damber Parajuli de Prestige Adventure a bien fait les choses . Du Ladakh au Zanskar. et de suivre la frontière à proximité du col de Maryum. La ‘‘clim’’ marche par intermittence. nous demeurerions. Pourrions-nous seulement décoller ? Ciel bas.

. loin de tout. Curieusement.Dix-huit années me séparent de mon premier voyage au Dolpo. et encore moins de Kathmandu. je ne peux m’empêcher d’être préoccupé. qui aux yeux de certains me fit passer pour un insensé. qui descendaient et côtoyaient les populations des vallées du sud. en 1989.. il y avait des hommes. Un séjour de six mois dans les hautes vallées. m’enthousiasmèrent au point d’avoir envie d’y revenir.. Mais en m’acheminant vers ces hautes vallées.. une brève incursion à Shey Gompa. Que vais-je y retrouver ? Vais-je seulement m’y retrouver ? Visuellement. nous engagea sur les traces de l’écrivain Peter Mathiessen. Ils découvraient avec étonnement qu’au-delà de ces montagnes les protégeant du reste du monde. au pied du mont Everest. A l’époque.. retiré. L’éternité du haut Dolpo. le haut Dolpo était absolument interdit aux étrangers.. les Dolpo-pa avaient rarement vu de Népalais venir chez eux. à l’exception des caravaniers de Dolpo. Peter relatait la découverte d’une peinture représentant un Yéti femelle. Dans son livre. c’est aussi remonter le temps. le long du torrent.. Que de bouleversements cela entraîna-t-il dans ces vallées perdues ! 45 . Ne parlons pas des rares voyageurs parvenus à se frayer une route jusque-là. au langage différent. Ramener ce document étonnant ! Quand on sait que les histoires de Yéti se déroulent essentiellement dans le Kumbu.. dès l’ouverture de cette région aux randonneurs. Il se désolait de n’avoir pas eu d’appareil photo sous la main. Le principal bouleversement opéré est dû à la confrontation avec le monde extérieur.. ou imperceptiblement.. Alors pour moi.. Le choc avec le monde moderne. L’attrait de l’interdit. suffisamment stimulant. Il n’en fallait pas plus pour me lancer dans cette aventure. Le Dolpo s’entrouvre alors. difficiles à déceler. remonter la piste. je crois que peu de choses peuvent changer dans ces hauts décors himalayens.. depuis les lointaines vallées de Pokhara. un monde ancien.

Un Yéti femelle faisant une offrande à Milarepa. en méditation. se nourrissant exclusivement d’orties. Le sentiment de retrouver un vieux copain… 46 .. Des vagues de réfugiés Tibétains traversèrent la région. L’excédent. indispensable à la vie.. située au pied de la Montagne de Cristal.. le saint. Il fallut bien combler la pénurie par l’astucieux système de l’échange de l’orge contre le sel avec le Tibet. d’autres populations vinrent se greffer sur le bas-Dolpo. Le mode de production de ces agriculteurs-pasteurs produit à peine de quoi tenir sept mois par an. seul dans une grotte. nous redécouvrons la modeste Gompa. même peu sensible. A la lueur de la lampe frontale.. Il avait séjourné plusieurs années. était à son tour transporté vers le sud... de la population dans certaines zones peut prendre des proportions dramatiques. restait au Dolpo. haute d’une dizaine de centimètres émerge des ténèbres. charmés par le chants des sirènes citadines. Une partie de ce sel. la peinture du Yéti.Si certains jeunes quittèrent le village. à deux jours du premier village. Une mesure de grains rapportait deux mesures de sel. Seules quelques tentes de pasteurs. Ils passeront le court été dans ce fond de vallée. pour certaines s’y fixer. près d’un ruisseau. très prisé. En arrivant avec Bernard à Shey Gompa. signalent la présence des hommes. Un profit en grains permettant juste de ne pas mourir de faim. L’augmentation.

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autels en pierre.. pour donner naissance aux tormas. ces hommes opposent leur arsenal religieux aux maléfices. A gauche : les Bon Po . De même avec le yaourt. les religieux sont divisés en deux groupes. Au moindre incident sur le territoire occupé du Tibet. Dans la Gompa. et celles du Bouddhisme Lamaïsme. nous allions chercher le sel. ou école des Anciens. des boîtes de conserve. richesse qui sera partagée avec les Dieux. à droite : les Bouddhistes Rnigmapa. il en est un qui a profondément bouleversé leur fragile économie : l’occupation du Tibet par la Chine. mettant en péril les échanges du grain contre le sel. le rituel mêle les pratiques magiques des anciens cultes Bon. Nous ramenions également des chèvres en prévision des fêtes de Dasain. gâteaux sacrificiels.. nous ramenons surtout de la bière. Les villages se protègent par des Latos. Cosmologiquement. pour conjurer les malheurs d’un monde où l’homme est si vulnérable. leur monde tourne autour de l’axe du mont Méru (Kailash). des DVD.Fête du Yaourt Les Dolpo-pa ont une notion tout à fait particulière de l’espace géographique où ils vivent. Il faut donc mélanger la farine d’orge et le beurre. des plastiques. Univers peuplé de créatures surnaturelles. où le sacré est partout omniprésent. raconte un des marchands bloqués depuis des jours sous le col. Des tas de babioles qui ont accentué le désir de consommation… et même des revues porno. « Dans le temps. Pour la cérémonie du yaourt. Maintenant. Les Dolpo-pa se trouvent à nouveau privés de ces échanges du sel et des nouveaux trafics développés par la Chine. » . des médicaments. juchés sur un promontoire dédié à la divinité locale. Si les évènements extérieurs à leur monde les touchent peu.. Les divinités résident sur les montagnes qui les entourent.. la Chine ferme hermétiquement le passage des cols vers le plateau tibétain. Ensemble.

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En particulier.Non ! Il dit que la dernière fois qu’il est venu dans le coin. le Cordiceps..Dinesh. il est passé de l’autre côté de la vallée. à Kathmandu. l’aubaine ne se refuse pas. eux. Guy… Et voilà ! Nous y sommes ! Si depuis ce matin nous faisons les Dahus. D’une centaine de dollars. Quoi qu’il en soit. menace de disparition cette espèce mystérieuse. qui se transforme en plante ! En réalité. qui ramène quelques grammes ou centaines de grammes de la montagne.. Le problème est bien là ! Ces dernières années.. Coréen et Japonais pour chercher à se l’approprier à tout prix. colonise une chenille. Et entre 28 et 35 000$ à l’étranger. Bref. D’autre part. 50 . n’avancent pas et sont dispersés aux quatre coins de la montagne. c’est pour la Yersa Gombu.. partent aux champignons ! Si encore ils m’avaient dit « donne nous un jour. pour parcourir les pentes des montagnes du Dolpo en quête de la plante. un ramassage à outrance. pas de souci. Seule une pousse discrète émerge. Les gens désertent les villages. il n’y a même pas un replat pour planter la tente ! Pourquoi ? . . J’aurais dû m’en douter. attire la convoitise.Alors pourquoi n’a-t-il rien dit ? Bientôt il fera nuit. Mais pour le Népalais. le fait que ses vertus aphrodisiaques soient reconnues a suffit aux Chinois... est ce qu’il reconnaît la route ? . on part à la cueillette ». . la plante de bonne qualité atteint le prix de 1500$ le kg au marché noir. et des meurtres sont à déplorer. mais nos gaillards. La racine. s’enfonce à quelques centimètres sous terre. coudée. On attribue à cette plante-animal bien des vertus. aux dires des locaux. il y a quelques années. le cancer et toutes sortes de maux. tout comme nos deux Sherpas.La Yersa. Toi tu marches.. face à la demande croissante. Cette nouvelle ruée vers l’or. mais elle soignerait. un champignon. nous sommes bel et bien perdus. paisible. Plante singulière. tu sais à quoi t’en tenir.. à la surface du sol. Un ver que les dieux sèment sur la terre. confiant. Mais cette affaire de Yersa Gombu est assez étonnante… Il ne passe pas un jour où on ne l’évoque. abandonnent cultures et bétail. c’est ainsi. le prix de la Yersa Gombu a atteint des sommets. celle d’être un puissant aphrodisiaque.. si les porteurs.Yersa Gombu Ce soir.

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L’humidité gagne. Un itinéraire. Mais... nous ressortons les photos. il fait nuit noire. une montée difficile dans des pierriers croulants.Hidden valley. à attendre le dîner. Alors… une longue descente devient une très longue montée. il n’y a plus rien à voir.. cela devrait faire l’affaire. Il s’agit juste de prendre le bon éperon à l’attaque. de l’autre côté de la montagne. Le sentier monte bien mais. Personnellement. Par contre.. autre lueur.. l’endroit idéal ! Toujours quelque chose à se mettre sous la dent... Le jour s’est levé. Mais pas ce soir ! Pour la dixième fois. qui conduit quelque part entre le col du Damphus et le col des Français. ou rien de particulier. Le camp est plié. là. rapidement. Dinesh et trois porteurs peu chargés nous accompagnent. Zut ! La photo de Paulo ne parlait pas de ce côté. Sinon. rarement emprunté. J’aime son ronronnement.. abruptes.. Avec Bernard nous rentrons d’une reconnaissance le long de la rivière. trois jours de soupe et de biscuits. La vallée cachée Un épais brouillard baigne le fond de la vallée.. On peut rester des heures... souci ! Il faut interpréter infos et photos. Navrante constatation : je me suis planté. Pas la bonne route. les autres sont hors de portée de voix. conduisant sur un replat. L’un d’entre eux l’a suivi pour récupérer un jeune yack égaré. avec l’impression d’être dans le vrai. Un premier couloir est croisé. La tente cuisine. Interdit de tomber ! Tiens.. rapidement. il faut redescendre ! Le moral en prend un coup ! Il aurait fallu patienter. devrait être à notre avantage. demain matin. Une étroite piste s’élève. A l’évidence. je ne le suis pas du tout ! 4h30. Je laisse les copains... Bernard est confiant. et nous voilà repartis. Il faut redescendre les chercher. nous repousse vers la chaleur de la tente cuisine. un paquet de biscuits... De toute façon.. Et. Il n’est pas question de se planter au départ. 52 . Nous arrivons au terme de notre longue traversée du Dolpo... Ça ne passe plus. une rapide descente. S’il accepte de nous montrer la route ? Discutons le coût de la journée.. voilà que la suite n’est qu’une succession de dalles moussues. voilà maintenant deux heures que nous nous hissons dans des gazons de plus en plus raides. la description de Paulo Grobel pour accéder à la Hidden vallée. Les porteurs viennent de trouver deux bergers qui connaissent le sentier. et file à gauche en reconnaissance. Nous prendrons le suivant. le brouillard ne s’est pas levé.. Comme si cela était discutable ! Le nourrir. cela ne passe pas. nous buttons contre la montagne. attendre un peu que le jour se lève. Le réchaud fonctionne en permanence.. une place dans la tente. paisible. Une tente. le groupe a parcouru l’itinéraire dans l’autre sens.. une tasse de café ou de thé.

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Là. le lendemain. prodigieuse même. Ha ! Il s’est arrêté. La pente devient abrupte . nous la découvrons enfin. Il était temps ! Je fais de même. Son fond encaissé où serpente le ruisseau comme une ceinture d’argent. mais le commerce restait lucratif. après avoir longé un ressaut de couleur fauve. nous sommes presque au bout de nos peines. Prudence.. Le brouillard s’est levé . Je m’imagine Paulo et ses copains montant en sens inverse. nous constatons que le ruisseau cristallin aperçu de tout en haut est un violent torrent à traverser. nous avions eu la réponse.. Les hommes descendaient des bêtes de 300kg. Les premiers 1100m sont très raides. nous prenons pied dans la Hidden Valley. En arrivant au premier village. nous avions posé deux rappels dans l’éperon.. c’est pas un endroit pour des fantaisies. En attendant. Il y avait des pertes.. Devant. Je m’étonne toujours que des yacks puissent passer par de tels endroits. complètement essoufflé.. la Vallée oubliée. notre gaillard avance comme une brute. Vers 14h. nous nous glissons entre de petites crêtes rocheuses... où effectivement nous croisons des bouses de yack. pour gagner la vallée du Rolwaling. dans des pentes coupées de couloirs de schistes.. depuis la région du Kumbu. La descente n’est pas une mince affaire pour autant. Une autre fois où nous avions franchi le col du Tachi Lapsa. sous le col. surprise : des bouses de yacks… et nous circulions encordés…... Quoi qu’il en soit. à bout de corde. de notre perchoir la vue est somptueuse.. Elle est bien là. Pas terrible le coin ! Puis une descente abrupte.Bernard allonge le pas. Assis dans un parterre de fleurs. exposés aux chutes de pierres.. Il y a si longtemps que je voulais parcourir cet itinéraire ! 55 .

Lo-Mantang. le Népal ouvrit ce joyau. Paysages et populations changent radicalement du reste du Népal. Sonam l’attendait sur le petit aérodrome de Jomoson. Les pentes des montagnes s’élancent. Mémé est conducteur de caravanes à temps partiel. Comment décrire mémé Tsering… d’abord ‘‘mémé’’ en Tibétain c’est grand-père. arrivée hier de Kathmandu. entre les deux géants que sont les montagnes Dhaulagiri et Annapurna. mémé Tséring nous accompagne avec un cheval tout aussi vieux et fatigué que lui. Onze séjours dans cette région m’ont permis d’en explorer coins et recoins. L’altitude moyenne des villages se situe à 2500m. que se poursuit le voyage. suivi de trois documentaires. à la fin de la traversée du Dolpo. C’est avec Karine. Après avoir passé trois ans au monastère. Nous allons désormais suivre le cours violent de la Kali Gandaki. bleu.Mustang Jadis. accidenté sur les pentes du Daulaghiri. issu de l’imagination de voyageurs égarés sur le plateau Tibétain. Le torrent a creusé la faille la plus profonde au monde. constellé de saligrams. mystique à plein temps. Une contrée d’une richesse picturale extraordinaire . Ce fut mon premier voyage officiel. je profitais de ma convalescence pour me glisser dans ce Royaume interdit aux occidentaux. Sonam descend de ces Tibétains qui ont fuit les régions du Kam et de l’Amdo devant l’avancée des troupes chinoises. Mon ami Bernard Gachet a pris le chemin du retour. Sonam aimerait poursuivre ses études. terme respectueux. Pour la circonstance. vert. 56 . Au fil des séjours. un peu roublard et terriblement sympathique pour le reste. qui deviendra la Mustang Kola. De ce périple excitant. ocre. L’hiver 1989. un monde minéral aux couleurs safran. à près de 8200m d’altitude. Je l’ai connu alors que petit garçon il suivait pas à pas sa mère au village de Marpha. C’est la seconde fois qu’il me suit en tant qu’assistant. ne fut pour beaucoup qu’un mythe. 1992. à 8000m. capitale du Mustang. d’un seul jet. et être médecin. je ressortais ébloui. je me suis lié d’amitié avec sa famille.

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.. celui qui introduisit le Bouddhisme au Tibet. tourmaline… Apparaissent des mollusques fossiles. le choc du sous-continent indien contre la plaque asiatique a déclenché ce soulèvement. micaschiste. un livre à ciel ouvert.Si l’ouverture du Dolpo au tourisme a provoqué de violents bouleversements sur les populations... la présence de Sonam revêt un autre aspect. Il est mort pendant une attaque. Alors. vieux de 150 millions d’années. La fusion des roches métamorphiques a livré cette richesse : chlorite.Des centaines de morts. Pour mémé. Il y a 50 millions d’années. Un jour. Sonam nous guide sur les sites où les Khampas avaient leurs magars. Coquillages et poissons n’ont pas eu à se hisser sur terre. les ammonites. celles du Mustang se plaisent à dire que ces événements glissent sur eux comme les gouttes d’eau sur les plumes d’un oiseau. mémé Tséring a une histoire liée au saint Padmasanbava... de chevauchements a provoqué la genèse de ces montagnes. disparue. La mer Tétis. 59 . Cette fois. leurs campements. Son oncle a combattu dans les rangs du Tachikundo. et le lit de la rivière également. Ils ont été élevés vers les nuages. la route venant de Chine sera achevée. grenat. Rarement une région himalayenne a offert autant de diversités géologiques : une chaîne de collisions. Dans chaque lieu où nous nous rendons. le lieu est sacré. sont des pierres envoyées par les dieux pour le bienfait des hommes. Les caravanes qui progressent dans le lit de la rivière cèderont le passage aux jeeps et camions bruyants et polluants. Sonam raconte comment son père a fui le Tibet après le bombardement du monastère de Labrang. évaporée. fossilisés. la résistance tibétaine. cristallisés.. L’Himalaya ! Véritablement.. ces saligrams.

c’est voyager au Tibet avant l’invasion et les destructions chinoises. Abris contre les envahisseurs ? Habitats troglodytiques ? Lieux de cultes ? Sûrement tout cela. Pendant des années. refusent de déposer les armes. Les combattants. le Tachikundo.Khampas C’est alors qu’en 1970. les campements et les grottes du Mustang furent leurs bases arrières. Mao-Tsé-Toung exige que l’aide militaire US soit stoppée. l’art et l’architecture. le Mustang est le théâtre de cette résistance Tibétaine. volontairement mis à l’écart par l’Inde. Les falaises. l’histoire de ces grottes se perd dans la nuit des temps. les Khampas se retrouvent seuls.. pillent pour ne pas mourir de faim. Aujourd’hui. faute d’approvisionnement. d’où ils lançaient leurs attaques sur les convois militaires chinois. Voyager à travers le pays de Lo. les plus accessibles servent à entreposer le fourrage. portant le coup de grâce à la résistance. totalement ignorés du reste du monde. En 1974. mais aucune fouille n’a apporté de réponse quant à leur réel usage. venus des régions du Kham et de l’Amdo. Le Népal s’exaspère de ces soldats tibétains incontrôlés qui.. suite aux premiers accords amicaux entre la Chine et les Etats Unis. Lâchés par les Etats-Unis. Peu importe. ou les somptueuses couleurs de Brice Canyon. Comme toujours. Sous la pression de la Chine. Les Khampas vont tenir tête à la puissante armée Chinoise. côtoyer ses habitants. leurs fantômes hantent encore les ruines froides de leurs derniers combats. le Népal interviendra. de céder au DalaïLama qui prône la non-violence. 60 . ne sont pas sans rappeler celles de la Cappadoce. surplombant le village de Tramar. La CIA forma à l’extérieur ceux qui allaient devenir les cadres de l’armée secrète. percées de grottes.

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Nous voilà repartis dans le sillage mystique de mémé Tséring. d’une facture très ancienne. L’un d’entre eux. Ama Pal. Pour le voyageur qui arrive pour la première fois à l’inaccessible et secrète Lo-Manthang. le Mustang était parsemé de forteresses livrées aux petits seigneurs locaux. s’imposant par la force. au centre de la vallée de la prière. depuis LoManthang. reflètent le cheminement spirituel de ceux qui séjournèrent des années dans cette grotte. 63 . Lo-Manthang. Témoignage d’une volonté de se couper du monde. devint le premier roi du Mustang. Les peintures. Notre séjour à Lo-Manthang. Lori Gompa. Elle se faufile par des crêtes abruptes. et de profonds canyons. La ville est entourée de murailles. Mais il s’agit d’une époque où les rois étaient sages. La piste ne suit pas la logique habituelle. pour une balade vers la plus petite chapelle du Mustang. et savaient se contenter de quelques milliers de sujets et lopins de terres pour exercer leur souveraineté. sera. cette fois. L’odeur de l’encens et des lampes à beurre nous dit qu’enfin nous sommes arrivés au Pays des Neiges.En vue de Lo-Manthang Au XIVème siècle. de courte durée. plongés dans de profondes méditations. Quatre jours aller-retour. trois enfants destinés aux ordres nous guident vers le sanctuaire le plus secret du Mustang. Il fit ériger sa capitale. cela représente le plus souvent le but ultime du voyage. A Lori Gompa. percées de deux portes qui ouvrent sur un dédale de rues étroites.

. Devant ces grandioses décors. » Sonam oscille entre sa religion. c’est ici que les Khampas avaient leurs camps. Si près. je te demande de rebrousser chemin ». et la révolte.. pour la famille… « Voilà. la beauté des champs d’orge couchés sous le travail de l’homme. n’a pas eu d’autre choix que de quitter la robe rouge pour prendre les armes. Derrière ces montagnes se déroule une terrible tragédie... « Non… il n’aurait jamais pu redevenir moine… » « Tu vois. et c’est ici que mon oncle est tombé... j’aime à croire que les nuages qui s’accumulent sur notre monde s’évanouiront.. Maintenant.Phuwa A Phuwa. moine. Elle gronde dans son cœur. Sonam me demande de faire une photo de lui à cet endroit. Un peuple meurt. au nord de Phuwa. aurait-il rejoint ces groupes de combattants ? Sans aucun doute ! Son oncle. 64 .. Cinquante ans auparavant. Inutile d’aller plus loin.. Le Tibet se trouve derrière ces collines. et si loin en même temps. prônant tolérance et compassion. derrière cette colline noire se trouve l’armée chinoise. Sonam nous a accompagnés jusque là. Notre voyage au pays de Lo s’arrête ici. Nous sommes à deux heures de la frontière tibétaine. dans cette vallée où patrouillent les gardes-frontières népalais.. et que nous passerons à travers la tempête. Un peuple qui n’avait ni pétrole ni richesse pour obtenir le soutien de l’Occident dans sa lutte contre la Chine.

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comme c’est souvent le cas. ou deux. mais de l’intérieur on m’interpelle. Cette fois. avant de repartir vers les montagnes à la moindre occasion. et nous nous saluons. une ambiance très tendue avec certains des membres de l’expédition. c’est Dieu qui a guidé vos pas. sans reconnaître la boutique. ils m’avaient guidé sur le pas de porte des Pokharel. » Effectivement si les dieux y étaient pour quelque chose. Il est grand. les genoux au niveau du menton. Ils allaient désormais devenir ma seconde famille. il n’est pas seul. il pleut. Les choses auraient pu en rester là. Après avoir constaté que nous avions un niveau en anglais sensiblement similaire. un chalumeau à pétrole allumé devant lui. sur un petit établi. Passant la tête par l’entrée un peu basse. Shibu et Kamal. je rentrai d’une épuisante ascension sur le Ngozumba-kang. près du sommet. je lui dis que le hasard fait bien les choses ! « Non monsieur. Avec grand sérieux. vers l’hôtel. assis sur ses talons. Un immense sourire illumine son visage quand il enlève sa cigarette de la bouche. « Entrez ! Ne restez pas dehors ! » Un homme est affairé. je reconnais l’homme qui m’avait gentiment offert un abri alors qu’il tombait des trombes d’eau. En me serrant contre le mur pour laisser passer le gros de l’averse. quatre garçons : Madhu. nous avons passé néanmoins un bon moment à discuter de la pluie et du beau temps. m’imprégnant de couleurs. Je consacrai ce temps précieux à arpenter les rues. un bébé dort dans un couffin. A gauche. Tout en buvant le thé parfumé à la cardamome. semblable à des tas d’autres dans ce quartier qui mène de Thahiti à l’avenue de New Road. joailliers de leur état.Un dernier retour sur le passé Comme tous les après–midi. Une accalmie m’a remis sur la route. me remplissant de bruit. les garçons joignent leurs mains. je décidai de rester encore quelques mois pour me réconcilier avec moi-même. Trois autres bambins jouent à imiter leur père. L’échec à 7000m. Deux mois plus tard. Nous sommes en juillet 1982. Je vous présente mes enfants. maigre. J’aurais pu passer devant. Nirandjan. La mousson durera un mois et demi. je suis à moitié entré dans une petite échoppe. 67 .

Madhu est heureux comme l’enfant qu’il est resté. Le Baba nous montrera ses dessins. Le cycle de la vie s’est poursuivi. Il y aura du yaourt frais. à un rythme où désirs et regards portés sur la société n’ont que peu de chose en commun avec nos préoccupations. allumé par Madhu. Je lui fais remarquer que nous sommes en retard… mais commencer la journée sans avoir remercié Ganesh. nous boirons le lait bouilli avec du gingembre. Les volutes odorantes glissent sur les vitrines. Nous allons chez le Baba. la boutique sera fermée. un anneau de cuivre du temps où leur père était de ce monde. De toute façon. Nous serons heureux. Les enfants ont eu à leur tour des enfants. stress et urgence ne font pas bon ménage. emplissant la pièce. il jouera du violon. 68 ...L’encens. Ensuite. Shiva. Oh ! Pas loin.. Lui et les siens vivent dans un autre monde. dire bonjour à l’ancien qui passe le matin dans le quartier. Là-bas. Nous pouvons peut-être y aller ? Non ! D’abord commander le thé. Ils ont accueilli les miens comme des membres de leur propre famille. se consume. Nous partons en voyage.. Aujourd’hui. Parvati et tous les autres serait impensable. à cinq kilomètres au nord de la ville. Vingt-sept ans ont passé. Voilà. aux voisins. son frère. enveloppent le coffre fort. et n’entrent pas dans la philosophie de Madhu. Madhu Pokharel était un de ces petits garçons qui s’appliquait à polir avec Nirandja. Le cérémonial prend du temps. comme d’habitude. il a fini de communiquer sa joie de vivre à la rue. tirés de sous son lit.

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Stéphane Cousteix p. Crédits photos Toutes les photos sont de Guy Cousteix et Karine Meckler sauf : p. Merci à Damber Parajuli de l’Agence Prestige Adventure pour la logistique au Népal. Un grand merci à tous les Sherpas et les populations du Népal qui nous ont accueillis et aidés au cours de ces trente années passées à parcourir ce merveilleux pays.Bernard Gachet www. et pour la réalisation de la carte.com www. qui m’a fait l’amitié de préfacer ce livre. Une fraternelle pensée pour les frères Pokharel.com 71 . Merci à Kevin Moreau pour la conception et la maquette du livre. Sherpasig pour les intimes. 9 .Remerciements Merci à Marie-Thérèse et Luc Boivin pour les corrections apportées au texte. 7 et 2ème de couverture .auteurs-cineastes-conferenciers. Merci à Henri Sigayret.guy-cousteix.

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Karine Meckler Docteur en pharmacie et passionnée par les populations et par le monde Himalayen. elle parcourt l’Asie depuis 20 ans. . elle collabore à l’organisation et à la réalisation sur le terrain de plusieurs documentaires cinématographiques. Depuis 1995.

Voilà comment les Népalais composent avec leur quotidien. nous rappelle que le Népal ne se résume pas à Kathmandu. celui qui apporte la richesse et guide les pas du voyageur. Il place son destin entre les mains du divin et des Babas. peuplé en majorité d’agriculteurs. Devenu un des derniers pays communistes au monde. la vie se calque sur le rythme des saisons. le Népal subit. . Quittons le monde de l’Hindouisme pour les terres Bouddhistes. le dieu bien-aimé. Sur le bord de notre chemin la statue de Ganesh. ces sages qui du fond de leurs modestes ashrams caressent leurs violons pour le plaisir des dieux afin de les réconcilier avec les hommes. attendant la générosité de la mousson. avec incertitude et espoir.Regard porté sur trente années d’instants de vie. ces nouveaux gouvernants. loin des pluies de la mousson qui arrive du Bengale. Il est temps de partir vers les montagnes. de sentiers foulés jusqu’aux prestigieux sommets de l’himalaya. Dans ce pays. vers ces hommes simples et généreux qui peuplent les hautes vallées de Dolpo et du Mustang.