Tribune

VENDREDI, 11 MARS 2011

L’accès à Internet doit être un droit fondamental

Bientôt, la planète entière sera connectée à Internet. Pourtant, un internaute sur trois dans le monde n’a pas accès à un Web libre. Perçu à son démarrage dans les années 90 comme le symbole d’une liberté nouvelle, Internet est devenu, vingt ans plus tard, l’outil de communication le plus filtré et censuré. Et les censeurs se professionnalisent. Fini l’époque où le chef de la sécurité nationale de tel régime autoritaire prenait ses tenailles pour couper un câble et priver la population entière de l’accès au réseau. Désormais, les cyberpolices agissent de manière ciblée, naviguant sur les réseaux sociaux à la recherche des profils des agitateurs et des tweets subversifs.

Une fois identifiés, ces dissidents du web doivent répondre de leurs actes « criminels » devant une justice aux ordres. Et les condamnations pleuvent. Aujourd’hui, 117 net-citoyens sont en prison. A ce jeu, la Chine, le Vietnam et l’Iran ont une longueur d’avance. Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix, et Hu Jia, prix Sakharov, sont tous les deux détenus dans une geôle chinoise en raison des textes qu’ils ont publiés sur le Net. Nguyen Tien Trung, jeune cadre vietnamien qui a fait ses études à Rennes, en France, risque la peine de mort depuis qu’il a appelé, sur son blog, à des réformes pour le système éducatif de son pays.

Les cyber-gendarmes tentent aussi de contrôler les contenus, quitte à utiliser les méthodes des hackers. Les cyberattaques de type Ddos qui bloquent des sites Internet en simulant des connexions en masse et paralysent le réseau ne sont plus l’apanage de teenagers américains qui piratent les sites des grandes entreprises. En Birmanie et en Iran, des sites de médias indépendants ont été rendus inaccessibles par des cyberattaques lancées par les autorités. Une autre manière de contrôler le web est de l’inonder de contenus. Les blogueurs de la Brigade russe ou ceux surnommés les « 50 cents » en Chine sont chargés – moyennant rémunération – de déverser sur le web des messages à la gloire des autorités. Ils arpentent les forums de discussion, les blogs et les réseaux sociaux pour contrer les dissidents et poster des milliers de commentaires soutenant la politique gouvernementale.

REPORTERS

SANS FRONTIERES DEFEND LES JOURNALISTES EMPRISONNES ET LA LIBERTE DE LA PRESSE DANS LE MONDE. L'ORGANISATION COMPTE NEUF SECTIONS NATIONALES (ALLEMAGNE, AUTRICHE, BELGIQUE, CANADA, ESPAGNE, FRANCE, ITALIE, SUEDE ET SUISSE), DES REPRESENTATIONS A BANGKOK, LONDRES, NEW YORK, TOKYO ET W ASHINGTON, ET PLUS DE 120 CORRESPONDANTS DANS LE MONDE.

Face à cette professionnalisation de la censure, il faut réagir. Les révolutions arabes ont prouvé que la dissidence pouvait faire d’Internet un véritable outil politique. A l’occasion de la Journée mondiale contre la cybercensure, le 12 mars, nous avons remis un prix à Nawaat, un collectif de blogueurs tunisiens qui a joué un rôle essentiel dans la circulation de l’information. Mais il faut aller plus loin si l’on ne veut pas se réveiller demain avec un Internet morcelé, fait d’ilots de liberté au milieu d’un océan de censure. Le gouvernement américain, si prompt à défendre la liberté d’expression en ligne s’est heurté à ses propres principes dans l’affaire WikiLeaks. Défendre la liberté c’est aussi accepter la publication de documents dérangeants et compromettants. Les entreprises du Web prennent, à leur tour, conscience de l’enjeu. Encouragées par l’attitude de Google qui a cessé de s’autocensurer en Chine, elles sont de plus en plus nombreuses à réclamer un accès libre partout sur la planète. La France avait décidé d’être le fer de lance de ce combat en Europe. Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères, s’était engagé en faveur des cyberdissidents. Avec son homologue néerlandais il avait voulu faire adopter à l’Union européenne une déclaration commune sur la liberté sur Internet. Mais depuis les remaniements ministériels, plus rien. Désormais lorsque Nicolas Sarkozy aborde la question et tente de l’inscrire au sommet du G20 c’est sous l’angle de la protection des droits d’auteur. Pendant ce temps, plusieurs pays prennent des mesures pour garantir l’accès à Internet. Le Costa-Rica, l’Estonie et la Finlande notamment ont été des pionniers dans ce domaine. Dans un sondage effectué l’an dernier par la BBC dans une trentaine de pays, 87 % des personnes interrogés considéraient que l’accès à Internet était un droit humain fondamental. Qu’attendons-nous pour faire respecter ce droit ? Il est urgent que les Nations unies se saisissent du dossier et proposent l’adoption d’un traité garantissant l’accès à Internet comme droit fondamental. Les défenseurs du Web doivent fixer les règles du jeu rapidement. Sinon les censeurs s’en chargeront.

Jean-François Julliard
Secrétaire général, Reporters sans frontières

Thérèse Obrecht Hodler
Présidente, Reporters sans frontières Suisse

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