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Pierre MICHEL

LES ROMANS DE MIRBEAU VUS PAR L’OPUS DEI
Grâce à l’action d’anciens membres de l’Opus Dei, qui remercient le Seigneur de l’avoir quitté1 – « Gracias a Dios, ¡ nos fuimos ! », tel est le titre du site qu’ils ont ouvert2 –, il est désormais possible d’accéder en ligne à une bonne partie des archives de cette secte ultraconservatrice et ultra-secrète, qui fut l’auxiliaire zélé du franquisme pendant des décennies3. Raison pour laquelle, sans doute, le pape Wojtyla a cru devoir la transformer en prélature personnelle, totalement affranchie des contrôles des évêques, pour son fondateur, Josemaría Escrivá de Balaguer, avant de transmuer en saint ce fort peu fréquentable apôtre, en récompense posthume de ses bons et déloyaux services4... Octave Mirbeau, qui connaissait d’expérience les « pétrisseurs » et « pourrisseurs d’âmes » de l’Église catholique, n’eût pas manqué d’apprécier cette sanctification en forme d’aveu sur la véritable nature de l’apostolique et romaine institution. Mirbeau, précisément, comme tant d’autres écrivains, a été soumis à cette espèce de censure préalable que constitue l’Index de l’ordre, qui est délibérément destiné à compléter et à actualiser celui du Vatican, dit Index librorum prohibitorum, établi en 1559 et dont la dernière édition remonte à 19485. Comme de bien entendu, il s’agissait, pour les dirigeants de l’œuvre, de protéger leurs membres et, plus encore, les ouailles dont ils entendaient guider les âmes, des miasmes corrupteurs d’une littérature susceptible de développer dangereusement leur esprit critique. À côté des « bibliographies positives » fournissant des indications sur les bons livres édifiants, à lire en priorité, la plupart des 60 000 volumes soumis aux lecteurs ont donc droit à des catégorisations et qualifications destinées à distinguer les ouvrages inoffensifs, classés 1, des subversifs dont la lecture est totalement interdite, et qui sont classés 6. Mais cette hiérarchie n’apparaît, semble-t-il, que dans les fiches des livres et les comptes rendus (recensiones), plus ou moins développés. Mirbeau, lui, n’a droit qu’à des « Notes bibliographiques », beaucoup plus brèves, et dépourvues de numérotation, peut-être parce que, presque entièrement absent des librairies espagnoles sous le franquisme6, il a peu de chances de tomber entre les mains d’innocents qu’il pourrait pervertir. Ces « Notes bibliographiques » de l’Index de l’œuvre, mises en ligne sur le site Internet d’OpusLibros7, sont au nombre de trois et concernent L’Abbé Jules, Sébastien Roch et Le Journal d’une femme de chambre. Le danger des deux romans “autobiographiques” pour la réputation de l’Église romaine justifie leur présence dans cet Index. De même le caractère éminemment subversif du journal de Célestine, d’autant plus menaçant que le roman est massivement traduit et diffusé, et que, même dans l’Espagne franquiste, on doit en trouver nombre d’exemplaires chez des particuliers, voire chez des libraires mal-pensants. Comment expliquer, en revanche, l’absence un
Pour eux, il s’agit d’une expérience « négative », qui les a « rapetissés mentalement et spirituellement » et qui a nui à leur développement et à leur « santé mentale », parce qu’il leur a donné de bonnes raisons pour mourir, mais « aucune raison pour vivre » (http://www.opuslibros.org/recursos.htm). 2 http://www.opuslibros.org/inicio.htm. Une version française existe (http://opuslibre.free.fr/), mais ne comporte pas l’Index de l’Opus Dei. 3 L’Opus Dei a été fondé le 2 octobre 1928 par Josemaría Escrivá de Balaguer (1902-1975). En 1968, Franco a manifesté sa reconnaissance à Balaguer en le nommant Marquis de Peralta. 4 Balaguer a été béatifié le 17 mai 1992 et canonisé le 6 octobre 2002. 5 C’est le 14 juin 1966 que le pape Paul VI a supprimé officiellement l’Index. Agustina López de los Mozos, coordinatrice du site OpusLibros, me précise, dans un courriel du 8 avril 2008, que, dans une vidéo, on voit Balaguer se vanter en riant, sous les applaudissements de ses séides, d’avoir créé son propre Index dès que le pape eut supprimé celui du Vatican. 6 À une exception près, toutes les traductions espagnoles des œuvres de Mirbeau sont antérieures ou postérieures au franquisme. 7 http://www.opuslibros.org/Index_libros/NOTAS/MIRBEAU-ABBE.htm, http://www.opuslibros.org/Index_libros/NOTAS/MIRBEAU-SEBAS.htm et http://www.opuslibros.org/Index_libros/NOTAS/MIRBEAU-JOURNAL.htm.
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peu surprenante du Jardin des supplices ? Peut-être parce que l’exotisme semble atténuer la portée sociale d’un récit au demeurant fort ambigu, ou, tout simplement, parce qu’on n’y trouve pas d’attaque aussi directe contre le christianisme ni contre l’Église de Rome8. Voyons donc de plus près ces trois notices, qui ont visiblement été rédigées sur la base, non de l’édition française, mais de traductions espagnoles, comme le prouve le nom de Barlorec par lequel est désigné le compagnon de Sébastien, ainsi que l’hispanisation des prénoms de Célestine et de Jean de Kerral9. Signées simplement des initiales de leurs deux rédacteurs – L. N., pour les deux premières, et B. M. P. pour la troisième, la plus brève –, elles comportent une présentation de la trame romanesque et des sujets traités, dans un premier point, puis un jugement critique, dans un deuxième point, beaucoup plus court. Ce qui frappe, dans la première partie, c’est la relative honnêteté des lecteurs, qui n’essaient pas de donner des œuvres une image (trop) déformée, comme ce pourrait être le cas si la note devait être publiée, et qui mettent bien en lumière certaines de leurs caractéristiques. Ainsi est-il précisé que Jules annonce un beau jour qu’il veut être prêtre « sans que l’auteur en explique en aucune façon la cause » : le rédacteur souligne de la sorte le refus, par le romancier, d’explications psychologiques par trop simplistes, sans insinuer pour autant que la décision de Jules puisse résulter de ce qu’il est convenu d’appeler la “vocation”. De même précise-t-il que l’innocent Sébastien est « perturbé » par « les questions de son confesseur » et qu’il est conséquemment « victime de crises nerveuses », avant que le père de Kern ne l’entraîne « dans sa cellule » et n’« abuse de lui ». Quant à B. M. P., il signale que les souvenirs de Célestine sont présentés « sans aucun ordre » et évoquent surtout « les faiblesses et bassesses de ses maîtres », sans précision. Bref, on a l’impression qu’il ne s’agit pas de faire de la propagande ou de la polémique à usage externe, mais tout simplement de rendre compte, à usage interne, fût-ce très sommairement, de la réalité des œuvres soumises à leur perspicacité afin d’émettre le jugement le mieux approprié. Arrivons-en maintenant au deuxième point de chacune de ces notes. Voici celle de L’Abbé Jules : « La caractérisation de quelques personnages qui apparaissent tout au long du récit, comme l’évêque10, le frère Pamphile, le docteur Dervelle et les Robin, présente un certain intérêt. Néanmoins le roman se révèle négatif à cause de sa trame, fondée sur l’histoire désagréable d’un malheureux maniaque, dur, grossier et presque toujours méchant, avec quelques rares et déconcertantes manifestations de sentiments, et qui semble être né pour se torturer lui-même et torturer tous ceux qui l’environnent, et à cause du ton irrespectueux et blasphématoire qu’il emploie fréquemment. » Ce jugement, si bref qu’il soit, comporte des nuances qui valent la peine d’être relevées. On y note tout d’abord une appréciation d’ordre littéraire sur la galerie de personnages présentant « un certain intérêt ». Ensuite, un jugement d’ordre moral sur le personnage éponyme qui, est, certes antipathique, d’où le caractère « désagréable » du récit dont il est le centre, mais qui, d’une certaine façon, est aussi une victime à plaindre : il est en effet un « desdichado » [“malheureux”] et ses « mauvais instincts », manifestés « dès sa jeunesse », comme c’est précisé dans les premières lignes de la note, le condamnent à se torturer lui-même. C’est seulement à la fin de la note qu’apparaît la condamnation d’ordre religieux, pour les blasphèmes dont se rend coupable le personnage, ce qui justifie l’appréciation « négative » du roman, sans pour autant que les intentions du romancier soient mises en cause, ce qui n’est pas sans surprendre quelque peu. Ce qui tempère malgré tout le caractère apparemment objectif de la présentation de l’œuvre, c’est que le rédacteur
Il est tout de même à noter que, sur un blog du « Núcleo de la lealtad » [“noyau de la loyauté”], qui se définit comme « contre révolutionnaire et anti-moderniste » et « Honneur et Fidélité à l’Espagne Catholique et Impériale », Le Jardin figure aux côtés des trois autres romans parmi les livres interdits de l’Index Librorum Prohibitorum (http://nucleodelalealtad.blogspot.com/2008/04/librorum-prohibitorum-m-n.html, en date du 15 novembre 2006). Sont également condamnés Karl Marx, Stuart Mill, Merleau-Ponty, Salvador de Madariaga, Mishima et Henry Miller : Octave est en bonne compagnie !... 9 En revanche l’abbé Jules garde son prénom français. Il est à noter aussi que la date de publication fournie est celle de la première édition française, et non celle des premières traductions espagnoles. 10 Il était qualifié plus haut de « faible » et de « bon ».
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ne précise à aucun moment que Jules est aussi victime de son Église et du célibat contre-nature qu’elle lui impose : les « mauvais instincts » ont bon dos... C’est le même rédacteur qui est responsable de la note sur Sébastien Roch, qui s’achève sur cette appréciation d’ensemble : « Le roman est plein de types grotesques et anormaux, représentés avec un naturalisme brutal et irrité qui n’épargne aucun sujet, même les plus cruels, pourvu que cela permette de décrire et d’analyser les réactions psychologiques des personnages. Le récit, outre la lie crue et amère qu’il laisse, provoque de la répugnance dans quelques épisodes, par ailleurs irrévérencieux à l’égard des institutions de l’Église. » De nouveau, on peut y déceler une forme subtile d’équilibre : d’un côté, le rédacteur insiste lourdement sur l’impression que laisse la lecture du roman, et qui est assimilée à de la « lie », sur la prédilection du romancier pour des personnages hors-normes et sur la brutalité de son prétendu « naturalisme » ; mais, en même temps, il trouve une justification à la cruauté des sujets traités par la nécessité de l’analyse psychologique, ce qui semble impliquer la reconnaissance de la vérité des êtres mis en scène. De nouveau l’appréciation d’ordre religieux n’est exprimée qu’à la fin du paragraphe, et presque comme incidemment, à propos des « quelques épisodes », non précisés, qui constituent une source de « répugnance » : allusion évidente au viol de l’adolescent par un prêtre qui, abusant de son ministère “sacré”, contribue du même coup à amoindrir le respect dû aux « institutions de l’Église ». On a comme l’impression que c’est l’épisode tabou en question qui est irrévérencieux, plus que le romancier lui-même. On peut se demander si ce L. N. n’est pas partagé entre une certaine forme d’admiration de lettré pour deux romans capables de présenter une telle galerie de portraits, à la fois originaux et psychologiquement fouillés, et la foi du croyant, qui déplore l’image qui est donnée de son Église, tout en sachant fort bien, par expérience, que ces « épisodes » dégoûtants existent bel et bien dans la réalité ecclésiastique. B. M. P. est beaucoup plus sommaire, tant dans sa présentation du Journal d’une femme de chambre, où aucun épisode particulier n’est signalé, pas même l’assassinat de la petite Claire, que dans son lapidaire jugement final : « Le livre de Mirbeau, amère critique des prétendus maux de la société de son temps, unit la satire des coutumes familiales11 avec une constante référence aux aberrations sexuelles de ses personnages, qui en arrive au pornographique. » Non seulement il s’abstient de reconnaître à l’œuvre la moindre qualité littéraire, mais il émet des doutes sur la véracité de la critique des « prétendus maux » de la société française, et il en atténue encore la portée en précisant « de son temps », ce qui semble signifier que trois quarts de siècle plus tard ils ont disparu. À la place du jugement d’inspiration religieuse qu’on serait en droit d’attendre de la part d’un membre de l’Opus Dei chargé de veiller au salut des âmes, un mot suffit à vouer le roman de Mirbeau aux gémonies : « pornographique ». Cela présente l’indéniable avantage de n’avoir pas à argumenter davantage, et le caractère tabou des multiples expériences sexuelles de Célestine et de ses maîtres hors du droit chemin (« extravíos ») lui évite d’avoir à donner des précisions. Reconnaissons cependant que les ensoutanés n’ont pas le monopole de la tartufferie et que, en 1900, nombre de critiques français, tout à fait laïcs et républicains, ont émis, sur le journal de Célestine, le même type d’appréciation prétendument “morale”... Pierre MICHEL

Le mot espagnol « familiares » peut aussi signifier “familières”, mais l’adjectif serait alors pléonastique, à côté de « costumbres » [“coutumes”].

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