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On l’aurait dite inhumaine Elle s’appelait Judith, elle avait vingt-trois ans, lorsqu’elle tomba enceinte. Elle fréquentait un homme qu’elle aimait depuis bientôt trois ans. Ils n’avaient ni prévu de se marier ni de rester toute leur vie ensemble. Peut-être pensaient-ils, peut-être. Mais pas sûr. Lui s’appelait Sébastien. Il avait vingt-quatre ans. Ils s’aimaient. Ils avaient commencé par se plaire, comme beaucoup de gens, ils avaient continué en devenant des amis proches, puis des amis proches couchant ensemble par plaisir. Puis ils étaient tombés amoureux, d’abord Sébastien. Judith, voyant qu’il pouvait devenir sa faiblesse personnelle sans qu’il n’en profite, s’était laissée aller. Et au bout de ces années, ils appréciaient simplement énormément la compagnie l’un de l’autre. Ca avait été un accident, comme souvent à cet âge là. Plus de règles, maux de ventre, hormones déréglées. Un tas de cellule étrangère squattait son corps. Ce qu’ils ressentirent ? Malaise. A cet âge là, on a beau dire, on n’est pas tout à fait adultes. Soudain, une des plus grandes responsabilités qu’un humain pouvait avoir leur tombait dessus. Perplexité aussi. Judith se demandait si il était vraiment possible, qu’elle, qu’elle, cette personne qu’elle côtoyait depuis sa naissance, cet être seul, comme tous les humains, pouvait-elle vraiment donner la vie à quelqu’un ? N’était-ce pas l’apanage des sorciers et des femmes, des vraies ? Ces êtres mystérieux et tellement éloignés d’elle, qui n’étaient non plus des filles, mais des femmes. Avec des certitudes appuyées d’une manière différente, une féminité réelle et non pas simulée, plagiée. Puis venait la question, ce beau dilemme. Avortement ? Pas avortement ? Les enfants, elle savait à peu près à quoi s’attendre. Elle avait une sœur de quatorze ans sa cadette. Un boulet enchanteur. Elle étudiait encore. Cependant, elle savait qu’elle finirait cela dans l’année. Mais après cela, qui emploierait une fille enceinte jusqu’aux yeux ? C’était bien beau, la promotion de la vie, et tout ce qu’on voulait, cependant…Sébastien travaillait déjà, comme avocat, ou plutôt ce qui deviendrait bientôt un avocat. Pour l’instant, il faisait essentiellement le café. Un salaire pour trois ? Et puis surtout, surtout…S’en occuper, quoi ! Tout le temps, tout le temps. Pas de repos entre nourriture, affection, couches, hurlements, maladies, crèches. De plus…cela signifiait un contrat non écrit, des chaînes insupportablement morales entre elle et Sébastien. Ils ne comptaient pas rester ensemble pour toujours, à la base ! Simplement jusqu’à ce qu’ils se lassent ou s’éprennent de quelqu’un d’autre. Et là…

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Cependant, d’autres questions venaient. Avait-elle le droit, par égoïsme, par confort, de détruire un avenir ? Après tout, qu’est-ce qu’une vie entière, soit quatre-vingt ans en moyenne, comparé à quelques années de désagréments ? Une vie entière donc des jeux, des sourires, des amours, du bonheur. Puis également de l’art, de la découverte, de la beauté. Une vie, riche vie, en sa toute complexité. Alors intervint son entourage. Celui de Sébastien. Entre les soucieux, les choqués, les ravis. Entre les catholiques et les bonnes mères de famille. Entre les indépendantistes et ceux qui avaient déjà des enfants. Bon gré, mal gré, neuf mois passèrent, et son ventre continuait de grossir. Qu’est-ce qui l’avait convaincu ? Regretterait-elle son choix ? Elle espérait bien que non. Ses parents, malgré leurs reproches initiaux, s’étaient finalement montrés ravis. Elle ne comptait pas sacrifier ses rêves, ni sa jeunesse, certainement pas, simplement, ça serait juste un peu plus chahuté que prévu. Elle restait optimiste. A sa grande horreur, Sébastien se découvrit amoureux de Prudence. Prudence, c’était une remarquable femme de sept ans son aînée, juge au tribunal régional. Il en avait réellement honte. Se sentant misérable, il décida d’expliquer cela à Judith. Il l’aimait, et se voulait honnête, toujours honnête. Ce n’était pas sa faute, du moins il ferait de son mieux, mais ç’aurait été la trahir que de se taire, il préférait encore la blesser. Il lui jura malgré tout de ne donner aucune suite à cela. « Pas question, répondit-elle. » Il l’avait regardé avec anxiété. « Ecoute, je refuse qu’on gâche notre vie, entièrement ou partiellement, pour une stupidité pareille, quelque chose d’aussi banal qu’un enfant. Je suis stressée, c’est évident. D’ailleurs tu dois t’en rendre compte rien qu’à entendre ma voix. Je me fais pitié, je bredouille, je cherche mes mots…Ca fait mal. C’est…c’est parce que j’ai l’impression que tout va m’échapper, que je vais perdre le contrôle de ma vie que je désirais – comme tout le monde – exceptionnelle. Quand tu me dis ça, j’ai l’impression que tu vas me laisser tomber. » « Mais non ! Réagit-il avec force, justement ! Je suis vraiment désolé… » « Non, tu ne comprends pas ! Je ne veux pas être ton boulet ! Tu finirais par me détester, moi la femme. » Elle avait prononcé ce dernier mot avec mépris. « J’ai comme…c’est bête à dire, comme une ecchymose à la poitrine. Je veux juste te dire…Cet enfant, ce sera le mien comme le tien. On partage ce qui en découle. Mais régis ta vie en fonction de toi. Je t’en voudrais du contraire, et toi aussi. » Et leur fils naquit. Ils le nommèrent Louis. Comme un personnage de roman qu’ils aimaient tous les deux. C’était un bébé rose, chauve, la figure contorsionnée, les yeux plissés, les lèvres tendues, les poings fermés, la voix portante. La première fois qu’elle le vit, deux sentiments la partagèrent. La fierté, l’émerveillement, et le dégoût. Comme toutes les mères je vais aimer mon enfant, songeait-elle, comment peut-on faire autrement ? Je vais cajoler ce tube digestif, je vais le porter à mes seins qu’il va

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téter goulûment, je vais le faire roter, je vais patiemment comprendre tout ce que ses hurlements signifieront, je vais lui essuyer la merde de son cul, et quand il bavera à force de chialer, je lui ferai tout plein de bisous, alors je serais une bonne mère, ce modèle, ce rôle imposé, la satisfaction de la vie d’une femme. Une bonne mère au service de sa progéniture. Sébastien se montrait enthousiaste et tendre. Judith le regardait. Elle savait qu’il était probablement sincère. D’ailleurs elle aussi, en partie. Elle ne savait même pas quelle partie d’elle même elle voulait voir l’emporter sur son cœur. D’un côté elle se trouvait monstrueuse. C’était son enfant, la moitié de son génotype. Un quart de son phénotype. Il était né d’elle. Comment ne pas l’aimer, éprouver cet universel amour maternel ? Mais universel justement. Voulait-elle être comme tous les autres ? Une bonne mère. Ce terme l’écœurait. Kinder, Kuchen, Kirche. Les trois K. Enfant, cuisine, église. Responsabilités. Pourquoi est-ce qu’elle devait avoir des responsabilités au fait ? Qui est-ce qui avait prétendu cela ? Maturité ? Bon sang. Elle eut envie de vomir. Elle vomit. On nettoya après elle. Coutre coups de l’accouchement. Sébastien était-il sincère ? Une part de lui ne hurlait-elle pas, comme la sienne ? Ne cherchait-il pas simplement à faire bonne figure, à lui faire plaisir ? Comment le monstre de la liberté, qui rugissait de fureur aux chaînes dorées qu’on lui imposaient avec un sourire de félicitation, il ne se débattait pas dans son cœur à lui aussi ? Comme toute femme, elle retourna dans leur deux pièces quelques jours plus tard. Ses parents se méfiaient d’elle, ils la connaissaient un peu. Puis, ils étaient si heureux d’être grands-parents, bien qu’un peu angoissés, car cela ne les rajeunissait pas. Alors, pendant qu’elle cherchait emploi et nourrice, ils le gardaient, Louis. Lorsqu’elle le retrouvait le soir, elle lui souriait, elle le cajolait, comme on s’attendait à ce qu’elle le fasse. Elle l’aimait presque, son enfant. Comme on trouverait presque mignon des bébés rats nus et roses se pressant contre le flan maternel, aveugles poussant leurs frères pour atteindre une mamelle. Sébastien vivait à présent avec Prudence. Il se sentait toujours coupable, mais Judith l’avait un peu poussé. Elle n’aimait pas l’idée qu’on se prive pour elle, surtout pas. Elle ne se plaignait pas de lui. Il lui donnait de l’argent – une idée qui la dégoûtait également un peu, mais elle en avait besoin - il prenait de temps à autre leur fils. Mais quand elle se retrouvait seule à seul avec lui, le bébé ! Toujours à ses côtés, toujours à le surveiller. Epée de Damoclès au dessus de sa tête, qu’elle désirait presque ardemment lui voir tomber dessus : bonne mère, bonne mère. Parfois, quand il hurlait, elle ne pouvait pas s’en empêcher. Elle jetait un œil à ses fenêtres, que personne ne la regarde. Et vite fait bien fait, elle lui foutait un chiffon dans sa gueule ouverte. Elle savait que personne ne le lui reprocherait, car personne ne le saurait. Puis il ne risquait pas de s’étouffer : l’humain n’avait pas des narines pour rien.

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Peu à peu venait une idée terrible, dérangeante. S’en débarrasser. Certes, elle avait pris des responsabilités en le mettant au monde, certes elle pouvait l’abandonner, certes, certes, certes. Mais ce n’était qu’un songe. Juste une idée terriblement tentante, échos d’un désir de dormir plus longtemps, désir d’avoir de nouveaux des relations. Elle se trouvait presque coupée du monde ! Ses amis passaient parfois, mais la plupart du temps, elle avait bien autre chose à faire. Ce n’était qu’un rêve, ce désir de meurtre, mais inconsciemment, cela du avoir une influence. Des mois plus tard, elle engageait une nourrice à bas frais : une fille d’à peine dix-sept ans, sur petites annonces. Encore quelques semaines plus tard, cette fille qui n’avait aucune expérience, qui ne comprenait pas le français et parlait mal l’anglais se trompa dans le médicament qu’elle devait administrer au bébé et lui fit enfourner celui auquel il était mortellement allergique. Judith avait-elle fait exprès de laisser la boite semblable à côté ? Une partie obscure, démoniaque, lui avait-elle choisir cette fille là en particulier ? En tout cas, elle ne se sentit pas assassine. Personne ne lui fit de reproches. Elle fut même sincèrement désespérée. Elle s’en voulut même de sa haine. Et vaguement coupable ? Oui, vaguement. Mais le désespoir passe, bien qu’il marque. Cependant restait une petite vague de cynismes, au fond de son psyché. Comme une voix qui se moquait d’elle. Et qui lui demandait mielleusement, le pourquoi, le pourquoi, si elle avait tant aimé cet enfant, comme elle s’en était convaincue, à sa mort, s’était-elle senti si soulagée ?

Au delà de moi

Tu es ma fille. Gabrielle. Tu as toujours été si belle, depuis ta naissance, tu as hérité des yeux de ta mère, bleus, comme le ciel en plein désert, une couleur céleste. Ma petite, toute petite. Tu détestes que je t’appelle comme ça, alors je me retiens, mais je le pense toujours. Aujourd’hui, nous allons fêter tes dix-sept ans, ma chérie. Du poupon rose, brun aux yeux clairs, tu es devenues une presque jeune femme ravissante. Tes longs cheveux, que tu laisses pousser depuis des années atteignent tes hanches à présent. Un rêve d’enfant que ces boucles sombres de princesse. Tu dois être satisfaite. Tu as tout ce que tu veux. Tu as toujours eu ce que tu voulais. Enfin…presque. Il y a bien eu ce garçon, Chris il s’appelait, je crois. Oh certes il était mignon, un très joli garçon blond au regard sombre. Et tu savais qu’il t’aimait, du moins…tu croyais le savoir. Ce n’était pas difficile de se laisser abuser, je comprends bien. Et puis tu étais amoureuse. Mais…les garçons se ressemblent ! Ce sont des courbes pleines qui les attirent, comprends le bien, je ne dis pas ça comme ça, je le sais. J’en suis un. Ton ventre plat, tes hanches fines, tes jambes élancées, et ton regard !

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L’expression de tes yeux quand tu ris amènerait un saint à se damner. Je peux très bien comprendre ceci, je suis ton père, je te connais par cœur, ma Gabrielle. J’ai essayé de te protéger…au delà de moi, au delà même de tous les sentiments subjectifs que je peux éprouver, j’ai toujours ressenti un tel amour pour toi que je pourrais t’offrir la lune, si tu le désirais. Je suis un chimiste réputé, mais tu n’as jamais manifesté pour cet art le moindre intérêt, c’est regrettable, mais ne t’en fais pas, je ne t’en ai jamais tenu rigueur. Un jour alors que je tentais de t’aider dans un de ces exercices, brusquement tu t’es redressée et tu m’a déclaré avec hargne que tu ne pouvais pas supporter et moi, et cette matière que tu haïssais. Je ne peux pas essayer de prétendre que cette déclaration ne m’a pas blessée, mais je me suis tu. Car vois-tu le véritable amour n’admet pas la moindre exigence. Les enfants grandissent, quand ils deviennent des adolescents, ils se doivent de s’opposer à leur père, c’est normal, je n’ai pas cessé de t’aimer pour autant. D’ailleurs le soir quand je venais te rejoindre, il t’arrivait de ne pas me repousser. Quand tu étais petite, jamais ! Car vois-tu je suis un homme et je sais ce qui plait aux femmes. Alors pour te faire plaisir, je t’ai toujours fait profiter de ce que je savais ? Ca ne changera jamais. Tout ce qui est à moi est à toi. Quand tu as commencé à voir Chris je ne m’en suis pas mêlé. Mais j’avais peur pour toi. Tous les papas sont inquiets quand leur petite fille s’éloigne d’eux. Alors vous vous êtes rapprochés. Je craignais de te voir souffrir comme tant d’autres avant toi. J’ai décidé d’agir. Tu l’as aimé à la folie, ma chérie, peut-être même que tu l’aimais autant que je t’aime, toi. Alors j’ai fais quelque chose et je suis certain que ce fut la meilleur solution. Je suis persuadé que tu en conviens, même si tu ne me l’as jamais dit. Aujourd’hui, c’est ton anniversaire. Je t’ai préparé une surprise. Tu vas être heureuse, et c’est la chose que je désire le plus. Elle ne peut que te plaire, cette surprise, elle est comme une friandise, sucrée et douce, un peu mielleuse, tu t’en souviendras à jamais. Vois-tu ce merle, ma douce ? Ce beau merle noir ? Il sifflote une chanson. Il sait que ce jour est important, il le sent. Tu te demandes ce que c’est n’est ce pas ? Oh ! J’en meure d’excitation ! Tu ne vas plus être seule ma toute belle ! Comprends-tu donc ? Voilà deux ans que tu reposes sous terre, tu dois t’ennuyer. Ne t’inquiète pas, dans quelques jours, papa sera avec toi. Ainsi que la terre entière. Quelques jours plus tard, un appartement parisien. Flash info : le poison qui depuis ces derniers jours décime la population a bien du mal à être arrêté, sa propagation par voie aérienne est extrêmement dangereuse et…

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Le père Fouettard « Il faut être gentil avec son papa et sa maman, et bien travailler à l’école, sinon le Père Noël ne viendra pas et les méchants enfants n’auront pas de cadeaux ! » Depuis quelques semaines déjà les rues, les lieux publics, les magasins et les salons se décoraient de multiples lumières clignotantes, angelots rouges, or et argent, d’énormes boules colorées –qu’il ne fallait surtout pas toucher car elles étaient fragiles- et autres ornements divers et variés. La ville semblait se vêtir à la manière d’une vieille dame préférant les coloris populaires afin de se faire remarquer un maximum. La météo quant à elle, n’avait pas été informée de l’approche de Noël et s’obstinait à bleuir son ciel et à mordre les doigts sans daigner accorder ses précieux flocons blancs, refusant ainsi d’enrichir « l’esprit de Noël » de clichés supplémentaires. Et les adultes, jouant à la perfection leur rôle de parents honnêtes avec leurs enfants, scandaient en chœur les commandements répétés inlassablement aux enfants dès leur plus jeune âge. Rémi, lui s’interrogeait. C’était un enfant sage et il le savait. Et malgré cela, mystérieusement, chaque année, le père Noël semblait le bouder, et comme pour se moquer de lui, ne laissait jamais que des oranges sous le minuscule sapin artificiel, chaque année, toujours le même. Son père lui avait expliqué que c’était normal : lui, étant petit, se réjouissait de ces succulentes oranges pulpeuses ! Pourtant Rémi ne constatait qu’une chose : le plus nul de la classe, Greg, avait découvert à Noël dernier une superbe Gameboy Advance violette, exactement comme il l’avait commandée. Rémi lui avait demandé l’adresse du père Noël, mais Greg avait donné sa lettre à sa mère pour qu’elle la poste. De plus Rémi n’avait décidément rien gagner à avoir poser la question car ses camarades s’étaient moqués jusqu’à la fin de la journée : qu’il avoue ce qu’il avait fait, comme craché dans le café de son père ou insulter le professeur ! Mais non, le garçon n’avait rien fait de tout ça. Il l’avait peut être penser très fort, mais jusqu’à des actes…Non. -Peut-être que tu es le dernier sur sa liste, avait suggéré Lucie, comme ton nom commence par Z, et à chaque fois, il ne lui reste plus que des oranges ? -Peut-être. Mais c’était injuste ! Parce que son nom était ce qu’il était, il serait condamné ? Il avait pris sa décision. Le jour de Noël, il attendrait fermement son débiteur négligent et parlementerait. Avec l’aide de Lucie, il rédigea même une liste d’argument. La veille des vacances, Lucie l’embrassa sur la joue et lui souhaita bonne chance. -Tu me raconteras, hein ? -Promis. 6

Quelqu’un s’écria : « Oh les amoureux !» Le garçon s’empressa de partir, intérieurement flatté mais les joues rouges. Les premiers jours de vacances furent longs, la veille de Noël, Rémi n’avait pas dormi de la nuit. Comme chaque année, ils mangèrent avec son père une bûche Leader Price, et comme tous les ans, son père avala une bière d’une qualité un peu meilleure qu’à l’accoutumée, puis enchaîna sur une vodka. Les mots percèrent le silence. -T’en veux ? N’osant répondre, Rémi secoua la tête de gauche à droite. La fête ne dura pas très longtemps. Quand son père entamait sa cinquième bouteille, Rémi préférait gagner sa chambre. Quant au bout d’un moment le silence fut parfait, le petit garçon descendit sur la pointe des pieds et se cacha sous la table, apeuré. Il n’avait pas osé allumer la lumière, et dans le salon, seuls résonnaient les tics tacs lugubres de l’horloge murale. Le temps passait et les membres de Rémi s’engourdissaient. Lucie lui avait bien dit qu’il était le dernier sur la liste, hein ? Il serra la liste sur sa petite liste d’argument, essayant de se les réciter intérieurement. Soudain, des bruits de pas se firent entendre et au bout de quelques instants une silhouette apparut sur le pas de la porte. Elle tenait un paquet dans les bras. Rémi prit son courage à deux mains et rampa du dessous de la table et se redressa. Alors à son halène écoeurante et à la démarche chancelante il reconnut son père. Mais celui-ci l’avait vu. -Qu’est ce que tu fous là ? Sa voix était pâteuse, un peu surprise, mais surtout méprisante. Rémi fut incapable de prononcer une parole correcte, mais néanmoins bredouilla « Mais…le père Noël ? » Le père esquissa un rictus. -Je ne te pensais pas si impatient de recevoir tes oranges. Rémi eut envie de pleuré, soudain une intense désillusion l’avait envahit, froide et douloureuse comme si une allégorie du vide, gelée dans sa viscosité s’était infiltrée par son nez et sa bouche pour obstruer les voies respiratoires, et peut-être, l’étouffer. Son père dut entrevoir la détresse de sont enfant, il la vit, mais son cœur paralysé par le temps et l’alcool ne se remit pas à battre pour lui. Cependant une partie de son cerveau paternelle prit conscience de leur misère, à lui et à son fils. Alors il prit une décision. Cette nuit, comme toute les nuit, prit fin et laissa place au jour. Le matin, quand Rémi se réveilla et voulu aller aux toilettes, il ne put pas. Car son père se balançait au dessus de celles-ci, pendu par un câble de chargeur de téléphone portable. Comme ça, il ne serait plus un fardeau pour son fils. C’était beaucoup mieux ainsi.

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Fin Parfois l’idée me ronge Derrière les rideaux le ciel est lumineux. Mais ces putains de lourds tissus carmin, dont le rouge approcherait presque le sanguinolent je dois dire, m’empêchent de voir l’extérieur. On n’ouvre pas, tel est la consigne. Karin ne supporte pas la lumière, elle dit qu’elle la hait, ainsi que le bonheur des gens qui vivent dessous. Karin est la femme qui m’a mise au monde. On ne dirait pas pourtant. Quand on nous voit, non seulement on ne nous donne pas dix ans de différence, mais en plus, on ne remarque que très peu de ressemblances entre elle et moi. Quand je me regarde dans une glace, je vois une fille frêle et pâle, aux yeux bruns trop grand pour être beaux. Karin est différente. Certes tout aussi fine, mais elle est ressentie d’une autre façon. Personne n’oserait lui tenir tête, car un simple sourire de sa part l’humilierait, comme si la pire idiotie venait d’être proférée. Nous sommes comme deux sœurs qui n’auraient en commun que le sang. Je suis sa prisonnière. Des années plus tôt. Une enfant brune aux yeux immenses respira profondément pour se donner le courage de prendre la parole. « Karin ? Pourquoi ne puis-je pas sortir ? » L’autre femme se retourna, glaciale : « Tu ne reviendrais pas. ». Les larmes aux yeux, la fillette tenta tout de même « Même si je vous le promet ? », sa mère, sèchement : « Je ne te croirais pas. ». A ce moment là entrèrent une domestique et un petit enfant. « Pourquoi ce gosse vous accompagne-t-il ? » Interrogea aussitôt Karin, mécontente. « Excusez-moi, je vous en prie, mon fils vient de se faire renverser par un ivrogne. Il…est à l’hôpital. Pour le moment, je ne pouvais rien faire d’autre… que… » Cet homme, invisible en temps normal, bredouillait. Pour une fois qu’une personne montrait une émotion, la petite fille, Live, se montra attentive. « Je ne pouvais pas laisser Alex seul ! » finit enfin le serviteur, blafard. « Alex ! Quel nom…commun. Pour un gamin comme des millions, pour un grain de semble, pour de la misère, pour une existence insignifiante. Faites comme vous le voulez. » En effet, le garçon ainsi que son grand-père dormirent les jours qui suivirent dans la demeure. Pendant ce temps, Live l’avait dévoré des yeux, c’était la première fois qu’elle voyait un autre enfant. Quand elle réussit à trouver sa chambre, elle y pénétra sans honte. Alex était assis sur le lit, l’air perdu dans ses pensées. -Ton père, il va mourir ? - Ca ne te regarde pas. - Si ça me regarde, parce que si j’ai envie, je peux te virer d’ici et tu dormiras dehors tout seul ! - Tu te prends vraiment pour une reine, hein ? J’aime pas les gens comme toi.

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- T’es bizarre. Karin m’a dit que tout le monde ici devait m’obéir et être gentil avec moi, sauf la maîtresse, Madame Ghal. Elle je l’aime pas, quand je fais des fautes, je suis obligée d’apprendre une histoire par cœur, et la réécrire sans fautes ! C’est horrible. - Moi non plus j’aime pas les dictés, mais y a pire. - Alors ton père il va mourir ou pas ? - Je sais pas, je sais pas ! Arrête ! - Tu as l’air triste, tu...pleures ? - Non ! Je pleure pas ! Papi m’a dit de ne pas pleurer, parce que papa, il voudrait pas, que ça lui ferait de la peine. Je veux pas pleurer ! - C’est pas grave, je le répéterai pas, c’est promis. Tu sais… Je vais te dire un secret. Live s’approcha du petit garçon et s’assit à côté de lui sur le lit et lui chuchota à l’oreille. - Moi aussi je pleure, c’est le soir toujours, parce que si Karin me voit, ça risque de devenir atroce, et je peux pas me retenir ! Je sais même pas pourquoi. Ca sera notre secret d’accord ? Comme ça on est sûr de se faire confiance. Alex fronça le nez. - C’est toi qui es bizarre. - Pourquoi tu veux pas me répondre pour ton père ? - Et pourquoi est-ce que tu m’embêtes ? J’en ai marre ! Mon papa, il dort, mais on sait pas quand il va se réveiller. Voilà t’es contente ? - Oh mais…s’il se réveille, ça veut dire qu’on va plus se revoir ? - Oui. - Alors j’espère que ton papa il va mourir. - T’es qu’une salope. - Oh t’as dit un gros mot. - Tu comprends rien. Toi, je t’aime pas pas pas pas ! Je te déteste même ! Si mon père meure, je serai seul, est-ce que tu comprends ça, princesse ? Le dernier mot avait été dit avec un profond mépris. Les lèvres de Live tremblèrent légèrement. 9

- Moi, j’ai jamais eu de papa. J’ai toujours été seule. - Menteuse ! Tu as plein de domestiques, t’as à manger des bonnes choses, t’as un professeur particulier, t’as des gameboys, t’as des nintendos, t’as plein de jouets et plein de livres, et ta maman elle est super riche. - J’ai pas de maman, hurla soudain Live, Karin, c’est pas maman ! Maman, elle est gentille, elle sourit tout le temps et elle a plein d’amis et elle est très courageuse ! Karin, c’est Karin, c’est tout. - Mais on m’a dit que c’était ta mère. - J’en ai pas, je viens te de le dire. - C’est pas possible. T’as forcément deux parents. - Non. Karin n’est pas une maman. Ca se voit quand même ! J’ai lu plein de livres, j’ai même un ordinateur avec internet, et quand je vois maman, ça ressemble jamais à Karin. - Parce que en fait, tu es super malheureuse c’est ça ? Alex avait un sourire moqueur. - Je sais pas. Live haussa les épaules. Non, je crois pas. - T’as l’air pas très intelligente. - Peut-être que je ne le suis pas, mais est-ce que c’est vraiment important ? - Les gens idiots, ça m’intéresse pas. - Alors explique moi comment on devient intelligent. - Et comment tu veux que je fasse ça ? - Je ne connais rien à rien. Commence moi à me dire comment c’est dehors. Karin ne m’a jamais vraiment laissée sortir. Ou l’école, c’est comment l’école ? - Très bien, puisque tu insistes, mais je pourrais jamais tout te raconter, il faut que tu le vois ! - Essaie toujours. Alors il lui parla. Des pigeons qu’il fallait évités quand ils passaient au dessus des têtes si on tenait à rester propre, des voitures dangereuses, du soleil les chaudes journées d’été, de la forme des nuages, des insectes dans l’herbe, des gens drôles dans la rue, des batailles d’eau avec des amis, des nombreux parcs et comme c’était agréable de s’allonger dans l’herbe pour lire, des parties de foot, des jeux de bille, puis il enchaîna avec l’école. La maîtresse, une vraie garce, à qui on lançait des boulettes dès qu’elle tournait le dos, des devoirs pénibles qu’on était obligé de faire, 10

de la cantine et de la queue qu’il fallait se taper alors qu’on avait la dalle, des jeux vidéos dans la cours de récré… Et Live buvait chacune de ses paroles comme si elles étaient pour elle un vin exquis transformant sa propre vie solitaire par tous ces souvenirs qu’elle désirerait tellement les voir lui appartenir. Quand le petit garçon eut fini pour cette fois, tous deux avaient un sourire aux lèvres. Cependant, les jours passèrent et Alex dut partir. Et Live avait réussi à lui arracher une promesse. Celle de revenir la chercher, un jour. Mais je ne l’ai jamais revu. Comme le monde m’avait paru, malgré ses travers, désirable ! Et moi comme une conne, j’attends. Je ne suis qu’une gamine, alors je ne peux m’empêcher d’espérer qu’un jour une main se tende pour prendre la mienne à travers mes barreaux, histoire de me sortir une fois pour toute de cet enfer tapissé de riches tissus moirés. Je rêve d’une peau satinée contre la mienne, douce. D’un sourire tendre me prenant les lèvres, et de la lumière d’un regard. Ouais. Comme une conne. A essayer d’imaginer ce monde qui me boude, dissimulé derrière des rideaux rouges comme du sang.

Ecoute-moi gamin Justine lisait un roman, assise confortablement, dans le silence de son appartement parisien. Sous le regard insistant de François, un jeune adulte tout juste sorti de l’adolescence. « - Quoi ? lui demanda t-elle en claquant sèchement son livre dans le silence ambiant, ce qui fit sursauter le gamin. « - Pourquoi tu m’ignore ? Il avait l’air embarrassé. « - T’as quelque chose à dire de spécial ? « - Oui. Fait-il, déterminé. « - Je t’en prie. Elle étendit ses jambes sur le canapé, langoureuse. « - Je t’aime, et tu le sais bien. « - Tu me l’as déjà dit…

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« - J’ai l’impression d’être ton jouet. On couche ensemble, c’est génial, mais c’est tout ! Le lendemain je retourne en cours, toi à ton boulot, puis rien. Tu ne me racontes jamais quoique ce soit. Je suis quoi pour toi ? » Justine ricana. Elle s’y attendait, un jour ou l’autre, qu’il allait commencer ses conneries. C’était le problème à les prendre aussi jeunes, ils sont si naïfs. Elle avait bien une quinzaine d’année de plus que lui, par conséquent elle connaissait trop bien l’amour et ses platitudes. Mais il fallait bien que la libido soit assouvie, alors de temps à autre, elle « embauchait » un rêveur ne résistant jamais à son regard acéré, son sourire arrogant, et l’éclat du savoir, cette brillance étrangement maternelle, dans ses traits. Lorsqu’ils s’amourachaient d’elle, il suffisait de remettre les points sur les « i ». « - Tu m’aimes ? Ecoute-moi, gamin. Avant de la fumer, vérifie si ton herbe n’est pas jaunie, ok ? Ca t’éviterait de déclarer ce genre de conneries. T’es un bon coup, et je voudrais pas te perdre, mais sois gentil : ne te pose pas de questions. Tu pourrais être heureux, tu le sais ? Sois donc ma pâte à modeler, ainsi tu seras exactement conforme à mes désirs. Ne dis jamais que j’ai été hypocrite ; car tu peux partir, nous ne reverrions plus. Mais tu serais prêt à mourir pour moi. Je ne t’en demande pas tant. Si tu veux discourir, argumenter, faire valoir tes opinions, ou bien même montrer ta personnalité, tu souffriras, car malgré la haute idée que tu t’en fais, elles ne valent rient. Tu n’es qu’une pauvre pomme véreuse, victime des idées de ton temps. Et oui, ça te ronge, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Mais si tu acceptais d’oublier ces âneries… » Justine le tira vers elle, sa tête tomba alors sur sa poitrine, il tremblait. Presque tendrement, elle lui caressait les cheveux. « - Tu sais, continua t-elle, jamais je ne t’aimerai. Mais si tu deviens mon rien à moi, je pourrais faire semblant. Alors, est-ce que tu m’aimes ? Elle riait en le lui demandant. « - De toute mon âme. » Justine embrassa ce petit garçon. Pas vingt ans. Et à elle pour toujours. C’est à dire jusqu’à ce qu’elle le considère comme usagé et lui annonce qu’elle ne voulait plus le voir. Quand il aura fait son temps et ne présentera plus aucun intérêt, il sera un déchet humain, et il ne lui restera plus qu’à sortir les poubelles.

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Au souffle du vent

Il faisait frais, cette nuit, elle pouvait le sentir, mais n’arrivait pas à s’en rendre clairement compte, car Aimée mourrait de chaud comme si un enfer s’était allumé en elle, juste ce soir, histoire de lui tenir compagnie. Aimée…c’est un beau prénom lui avait-on souvent dit, un prénom qui lui allait bien, ajoutait-on parfois, taquin, mais au fond qu’est-ce qu’ils en savaient, ces tendres inconnus ? Pourtant elle les croyait elle, elle imaginait qu’elle était la plus chanceuse des jeunes femmes, elle qui n’avait rien à penser, il lui suffisait de se blottir dans les bras d’un garçon câlin, de faire semblant d’être intelligente en rédigeant des dissertations pour lesquelles elle n’avait jamais beaucoup plus que la moyenne. Puis sortir avec ses amis, tenir quelques minutes un débat philosophique pour donner le change, puis dériver sur un sujet plus confortable, comme ce qu’on allait faire l’après-midi. Cette vie était sympathique tout simplement, elle n’était pas assez idiote pour qu’on la méprise, pas assez brillante pour se tracasser sur le sens de la vie et sa propre valeur, elle se contentait de se laisser porter, ne pas résister au temps qui passe et à sa vie qui finira bientôt mais ça elle ne le savait pas encore, exactement comme elle ne faisait rien contre le vent qui lui mordait les bras et la nuque et les jambes, parce qu’elle avait chaud, tout simplement, et c’était mieux comme ça, non ? On était en plein été, alors quelle idée d’avoir froid ! Pierre lui n’était pas vraiment comme ça, il pensait plus à l’avenir, c’était une personne cultivée et réfléchie, parfois spontanée, toujours tendre avec elle. Il l’aimait, Pierre, et elle ne se demandait pas pourquoi Aimée, parce que ce n’était pas dans sa nature de se remettre en question, en revanche, presque inconsciemment mais tout de même, elle se disait que la nature faisait vraiment mal les choses. Pourquoi est-ce que Pierre portait-il un nom pareil ? Un nom dur et cassant, un nom froid, le nom d’une personne un peu insensible, indifférente, inaccessible ? Alors qu’elle, Aimée, dont le prénom appelait à l’affection, venait de se découvrir si foutrement dégueulasse, si écœurement lâche ? Elle avait eu peur en fait, supposait-elle, c’était pour cela qu’elle avait réagi ainsi, lorsque Pierre l’avait demandée en mariage. Pourtant elle était sûre de l’aimer…Enfin, elle croyait ! Il avait vingt-sept ans, jeune avocat à l’avenir sûrement prometteur, il voulait évoluer afin de peut-être, un jour, entrer au gouvernement. Pierre s’intéressait énormément aux affaires étrangères, il pensait que sortir certains pays du Sud les plus riches en ressources pour l’instant inexploitables serait dans l’avenir un atout considérable… Aimée elle était plus jeune, vingt-deux ans, elle était pigiste et écrivait des articles plus ou moins complets dans des magasines de vulgarisation de science pour les adolescents. Elle s’en sortait, mais elle savait que son avenir ne serait jamais

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exceptionnel, mais se laisser bercer par le temps présent était si plaisant que cela ne lui posait pas le moindre problème. Ce soir, Pierre était passé la chercher chez elle, dans son studio que ses parents avaient acheté pour elle des années plus tôt et il l’avait emmené dans leur coin à eux, un peu en hauteur de la ville, à quelques dizaines de mètres d’un petit restaurant, dans un sorte de parc toujours ouvert avec quelques bancs et une vue sur le lac du coin. Ils s’étaient assis sous un jeune érable, comme toujours, dont les feuilles frémissaient sous la caresse du vent. Aimée avait eu froid au début alors Pierre, prévenant, avait posé sa veste sur ses épaules, et ils avaient commencé à parler de leur journée, de leurs amis, puis la conversation avait étrangement dévié sur le genre de sujet auquel Aimée pouvait répondre les stéréotypes qu’elle connaissait sur quelques minutes seulement. « Que représente l’amour pour toi, murmurait Pierre, de la tendresse simple, un sentiment unique qu’on ne peut éprouver sans être vraiment blessé ? » Alors Aimée disait ce qu’il fallait dire, bien qu’elle n’en pense pas un mot et pourtant ça, elle ne le savait pas, elle répondait que c’était le sentiment le plus fort du monde, elle il disait que personne ne pourrait vivre sans amour, elle ajoutait également qu’elle avait énormément de chance de l’avoir, sinon que serait-elle devenue ? C’est à ce moment là, après un instant d’hésitation, que Pierre lui demanda si elle accepterait de l’épouser. Aimée pensa sincèrement qu’il plaisantait et elle éclata de rire. « Comme dans je serais ta coupe et je serais ton vin et tu ne manqueras plus jamais de rien jusqu’à ce que la mort nous sépare ? » Il eut un regard étrange. « Je suis sérieux, Aimée. Moi, je t’aime, je t’aime vraiment ! Et je serais si heureux de pouvoir vivre avec toi, pourquoi pas avoir des enfants ? Ou est le problème, ce n’était pas sérieux entre nous ? » Ce fut à ce moment là que quelque chose s’alluma en Aimée, et se serait mise à transpirer si elle n’avait enlevé la veste. Une brève bourrasque fit claquer ses cheveux clairs contre ses joues, mais cela n’y changea rien, elle ne la sentait même pas. Elle était ailleurs, la panique avait donné des ailes à son esprit qui avait quitté son corps à présent immobile et c’était comme si ce fameux vent la tiraillait dans tous les sens, dans le ciel, jusqu’à la perdre. Parce que cette demande, c’était l’arracher au présent pour la projeter dans le futur, cette proposition, c’était détruire avec des coups de pieds les chemins qu’elle pourrait emprunter plus tard. Faire une croix sur sa tranquillité d’adolescente, alors que ça faisait des années qu’elle n’en était plus une, c’était l’enchaîner au boulet d’une vie bien rangée qui roulerait, roulerait, et l’entraînerait inéluctablement vers la mort qui attendait chacun au bout de sa route. Elle revint dans son corps ainsi que dans le présent pour se retrouver en face du regard troublé et trop brillant de Pierre. Elle ne voulait pas, surtout pas ! Le voir

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pleurer, depuis quand les hommes pleuraient, alors elle bondit sur ses jambes, et elle s’enfuit, s’enfuit le plus vite possible, en se sentant si misérablement conne. Elle prit le bus et quand elle arriva chez elle, elle se permit enfin de fondre en larmes. En même temps elle se sentait furieuse, en colère contre ce Pierre qui aurait mieux fait de s’appeler Valentin, en colère d’avoir été bousculée ainsi, en colère d’avoir eu à faire un choix, elle qui les haïssait depuis toujours. Elle aperçut soudain le bracelet brésilien posé sur la commode, un bracelet fait spécialement pour elle il y a des années de ça, quand Pierre et elle avaient commencé à sortir ensemble. Il avait vingt-trois ans à l’époque. Aimée avait posé un œil agréablement surpris sur le bracelet dont les tons s’accordaient surtout entre le brun, l’ocre et le rose, formant des dessins compliqués. « C’est toi qui l’a fait ? » Lui avait-elle demandé avec un sourire, pour le plaisir de le taquiner car elle était persuadée que ce n’était pas le cas. « Oui, oui ! C’est ma meilleure amie qui m’a appris à les tisser, c’est pas compliqué tu sais. ». Première surprise, suivie de beaucoup d’autres. Dans un geste de rage, elle le balança par la fenêtre. Puis elle se remit à sangloter. A ce moment là la sonnette tinta. Elle s’essuya les yeux et d’un geste las, elle alla ouvrir la porte. Pierre se tenait devant elle, une rose rouge à la main, le bracelet dans l’autre. Aimée ne put s’empêcher de le trouver très mignon, avec ses yeux bridés marron bleu, et ses cheveux noirs courts. Sang asiatique et français. « Pardon. » Il l’embrassa. Et comme toujours lorsqu’il l’embrassait, elle ne put s’empêcher de penser qu’il le faisait très mal. Alors elle se recula pour le laisser entrer, parce qu’elle se rendait compte qu’elle l’avait tout de même suffisamment éprouvé pour la soirée. « Je te le rends, j’y ai quand même mis du temps alors s’il te plait si tu veux le jeter fais en sorte qu’il ne me tombe pas sur la tête, c’est un peu blessant. » Il avait parlé d’un ton légèrement moqueur mais Aimée savait qu’il était blessé. « Enfin, continua t-il, je pense que je comprends un peu ta réaction, même si…j’espérais autre chose. En tout cas, ceci est mon cadeau d’au revoir. » Il lui tendit la rose. « Comment ça ? S’exclama Aimée. » Elle se rendait compte, avec douleur, qu’à cause de son rejet stupide, elle allait peut-être perdre la personne qu’elle aimait. Il s’expliqua : « J’ai réussi il y a quelque jours à entrer dans l’ambassade, tu sais que c’est ce que je voulais depuis longtemps…Je vais aller au Japon pour quelque temps. Si je t’avais demandé tout à l’heure…je voulais savoir si tu resterais avec moi. » « Enfin…Je suppose que ça voulait dire non. Tu sais, je t’aime. Ecris moi…Si tu changes d’avis, puis même si c’est pas le cas, donne moi de tes nouvelles…S’il te plait. Je ne veux pas te perdre complètement. »

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« Pourquoi ? » Souffla Aimée. Après des années, elle se posait soudain la question, celle-là même qui ne lui avait jamais traversé l’esprit. Pourquoi, au fait, tenait-il tellement à une personne comme elle ? « On a passé de bons moments ensembles non ? Je comprends ce que tu veux dire… Mais je suppose que même si on est opposé en de nombreux points, eh bien…On se complète quelque part. Désolé de déballer ces vieux clichés, tu sais que je déteste ça. Bon, bah…au revoir. » Elle ne put se retenir, elle se jeta dans ses bras, et l’embrassa. Elle ne le laissa pas faire quoique ce soit, elle savait que maladroit comme il était, il gâcherait tout. Puis enfin, quand elle se décolla, elle pleurait encore. « Oui, au revoir, comme tu dis…Bon voyage. » Fin

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