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« Des règles aux contraintes en phonologie générative » Jacques Durand et Chantal Lyche
Revue québécoise de linguistique, vol. 30, n° 1, 2001, p. 91-154.

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Revue québécoise de linguistique, vol. 30, no 1, 2001, © RQL (UQAM), Montréal Reproduction interdite sans autorisation de l’éditeur

DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE Jacques Durand ERSS, Université de Toulouse-Le Mirail Chantal Lyche Universités d’Oslo et de Tromsø 1. Introduction

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epuis la parution en 1968 du Sound Pattern of English (en abrégé SPE), de Chomsky et Halle, la phonologie générative est devenue le modèle dominant en phonologie si on se réfère aux publications dans les principales revues de linguistique du monde1. Pourtant, les travaux récents dans le cadre générativiste sont parfois très éloignés de ce qui a pu caractériser les publications de l’époque SPE. En même temps, certains concepts, certaines idées, certains problèmes continuent à traverser les travaux des phonologues, et savoir s’il y a rupture ou continuité est une question difficile et controversée. Nous pensons quant à nous que la phonologie est une discipline cumulative (voir Durand et Laks 1996b, 2000, 2002b; Boë et Durand 2000). Si nous privilégions ici certaines recherches dans le cadre génératif au sens large, ce n’est pas dans un esprit d’exclusive mais afin de faire partager à d’autres chercheurs certaines idées qui nous semblent fécondes. À la section 2, nous resituons rapidement les travaux génératifs jusqu’en 1975 environ. Ce retour en arrière, outre le devoir de mémoire2, nous permet d’introduire des concepts indispensables à

1 Diverses personnes nous ont apporté leur soutien dans la rédaction de cet article. Nous tenons tout particulièrement à remercier Denis Dumas, Abderrahim Meqqori et Carole Paradis de leurs commentaires et de leur aide dans la préparation de cet article. 2 On fait beaucoup grief à la théorie générative chomskyenne de ne pas souligner sa dette à l’égard des chercheurs de l’époque dite structuraliste (voir, par exemple, Encrevé 2000). On peut aussi démontrer l’inverse : à savoir, une distorsion en France de la nature des travaux chomskyens et de leur place dans l’histoire de la linguistique (pour un cas d’espèce, voir Durand 2001). La dernière partie de Durand 2000 offre aussi une brève discussion des rapports entre la tradition énonciative française et le courant chomskyen.

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DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE

une bonne compréhension des paragraphes qui suivent. Nous offrons ensuite en 3 une description des travaux plurilinéaires visant à remplacer l’approche minimaliste et transformationnelle de SPE par une recherche de représentations à caractère universel. En 4, nous examinons enfin la montée de la notion de contrainte en explorant deux cadres riches en perspective : la Théorie des contraintes et stratégies de réparation (TCSR) et la Théorie de l’optimalité (angl. OT). En 5, nous tirons quelques conclusions et fournissons quelques références supplémentaires à divers domaines de la théorie phonologique qui ne sont pas étudiés dans le corps de cet article. On notera que, pour faciliter la tâche des lecteurs, nous avons utilisé de nombreux exemples empruntés au français. Qu’il soit entendu que ce n’est que par commodité : la théorie phonologique ne peut se construire qu’en se confrontant à la diversité des langues naturelles 3. 2. La phonologie générative jusqu’en 1975 La phonologie générative est la sous-partie d’une grammaire générative qui traite de la structure phonique du langage. Développée vers la fin des années cinquante, elle trouve un exposé systématique dans l’ouvrage monumental de Chomsky et Halle, The Sound Pattern of English, publié en 1968. Cet ouvrage au titre habituellement abrégé en SPE définit ce qu’on appelle souvent la phonologie générative classique ou standard, par opposition à de nombreux modèles élaborés en réaction à diverses thèses avancées dans SPE. Nous distinguerons trois périodes dans le développement de la phonologie générative classique : les premiers travaux (1955-1967); le modèle standard (1968); la période postSPE (1969-1975). 2.1 Les premiers travaux et la tradition structuraliste La phonologie générative est née de la collaboration fructueuse entre Noam Chomsky et Morris Halle, collaboration qui a démarré au cours des années cinquante. Tous deux, par des chemins différents, s’étaient progressivement éloignés des modèles structuralistes en vigueur aux États-Unis au cours de la période post-bloomfieldienne. Nous essaierons de brosser à grands traits quelquesunes des caractéristiques de ces modèles.
3 On trouvera d’autres présentations de la phonologie générative (avec de nombreuses références à l’analyse du français) dans Durand 1990, 1993, Durand et Lyche 1994, 2000, dont certains éléments sont repris dans le présent article. Pour un survol de la phonémique classique et de l’émergence de la théorie des traits distinctifs, voir Durand et Lyche 2000 : 194-206.

. Néanmoins. les linguistes se sont rendu compte que les alternances déclenchées par la structure morphologique des mots pouvaient s’expliquer en postulant un autre niveau de représentation appelé morphophonémique ou morphophonologique. que nous entourerons de doubles barres obliques pour marquer que nous opérons à un niveau différent du niveau phonémique. cat-cats /kæt/-/kæts/ 4. L’exemple qu’il prend est précisément celui du pluriel en anglais. Les propositions dans ce domaine ont été nombreuses et souvent contradictoires.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 93 La plupart des modèles structuralistes plaçaient au centre des représentations l’opposition entre phonèmes et allophones. lad-lads /læd/. Posons avec Bloomfield que la forme de base du pluriel est en fait l’un des alternants //Iz//. /z/ et /s/ : rose-roses (/rəUz/ -/rəUzIz/. La plupart des présentations pédagogiques de la réalisation du morphème PLURIEL en anglais signalent (pour les cas réguliers) l’existence de trois marques (allomorphes) possibles /Iz/. Nous prendrons comme point de départ la position de Bloomfield dans Language (1933). Néanmoins. Bloomfield observe que le choix d’un «alternant de base» ou «forme sous-jacente» peut alléger la description et permettre la formulation de règles plus simples et plus générales pour une langue donnée. Dans cet ouvrage. ce faisant. books et pens : (2) Représentation morphophonémique //glA˘s + Iz// R1 inapplicable R2 inapplicable Représentation phonémique /glA˘sIz/ //bUk + Iz// bUk z bUk s /bUks/ //pen + Iz// penz inapplicable /penz/ 4 Nos transcriptions de l’anglais prennent comme accent de référence la Received Pronunciation du Sud de l’Angleterre. On postulera les dérivations suivantes pour les mots glasses. dès le début du vingtième siècle. (R2) Assimiler //z// à /s/ après les sons non voisés. /s/ et /z/ sont des consonnes coronales (alvéolaires) qui ne se distinguent que par le voisement. On peut faire des progrès dans l’analyse phonologique de ces formes en soulignant qu’elles partagent des traits distinctifs. et en observant que la forme /Iz/ contient aussi la consonne coronale /z/./lædz/. On peut alors obtenir les trois allomorphes du pluriel au moyen des deux instructions ou règles ci-dessous : (1) Réalisation du pluriel (R1) Effacer la voyelle de //Iz// après tous les phonèmes sauf les sifflantes. on continue à traiter ces trois réalisations comme des éléments irréductibles alors qu’elles sont intimement reliées les unes aux autres.

Nous reprenons cette question en 5. Il faut cependant noter que. D’abord. où la longueur est purement allophonique. Par exemple. la spécification du niveau morphophonologique ne reçut aucune réponse universelle. mais le plus inquiétant est la confusion qu’on trouve chez lui entre phonèmes et morphophonèmes» (1963 : 92) 6. chez certains locuteurs. Par ailleurs. Bess’s away /besIzəweI/. dans ce contexte. au niveau phonétique. on notera deux arguments en sa faveur. . nous sommes troublés par divers aspects de sa démarche. mauvais [z] été) et du féminin également en /z/ (mauvaise /movεz/) 5. indiqué par des crochets.94 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE Les représentations phonémiques seraient à leur tour converties en représentations phonétiques. Bloomfield lui-même. La forme phonétique attestée est [movE˘z]. bon nombre de structuralistes rejetaient la notion de processus. On se souviendra. le /z/ final (z#) allonge la voyelle qui précède. faisant appel à des chaînes de règles ordonnées entre le niveau morphophonémique et le niveau phonémique. le mot mauvais. Bien que ce mode de description adopté par Bloomfield puisse à première vue paraître arbitraire. en dehors de son travail relativement tardif Menomini Morphophonemics (1939) ne fait pas dans tous ses écrits une distinction claire et nette entre phonème et morphophonème. si la forme au masculin mauvais se termine par un /z/. Aucun morphème ou mot ne peut se terminer par deux obstruantes différant sur le plan du voisement. la réduction de /Iz/ en /z/ ou /s/ est indépendamment attestée en anglais oral dans le cas de la troisième personne de l’indicatif présent du verbe be. dont la forme pleine ou après sifflante est /Iz/ mais qui est réduite à /z/ ou /s/ dans des contextes identiques à ceux du pluriel (cf. de la remarque acide du post-bloomfieldien Joos : «Lorsque nous réexaminons le travail de Bloomfield. habituellement transcrit /movε/ au niveau phonémique. dans la forme féminine accentuée mauvaise. la transformation de /z/ en /s/ découle d’une contrainte générale en anglais. si les linguistes après Bloomfield se sont retrouvés autour de la notion de phonème. 6 Les traductions de l’anglais sont les nôtres à moins d’indication contraire. Des exemples du même type existent en français. en faveur 5 Évidemment. Ainsi. on notera tous les traits phonétiques non distinctifs.1. comme en (2). Mark’s away /mA˘ksəweI/). Cette technique appelée «item et processus» rappelait trop les règles de la linguistique historique et pouvait donc redonner vie à la confusion entre synchronie et diachronie. était suspecte aux yeux de nombreux structuralistes. La méthode même de Menomini Morphophonemics. la question se pose de savoir comment représenter la forme au féminin mauvaise. Deuxièmement. aux implications psychologiques discutables. John’s away /d ÅnzəweI/. pourrait s’analyser comme //movεz// au niveau morphophonémique avec un //z// sous-jacent visant à rendre compte de liaisons possibles en /z/ (par ex. Enfin.

et la manière dont les théories sont découvertes n’a fondamentalement pas d’importance. mais l’ordre descriptif des traits grammaticaux est une fiction et résulte simplement de notre méthode de description des formes» (1933 : 213) 7. L’analyse phonologique est présupposée par l’analyse grammaticale et ne peut donc tenir pour acquis les résultats de cette dernière. ce en quoi la phonologie générative se situe dans la droite ligne du programme jakobsonien auquel Halle avait 7 Cf. La séquence réelle des constituants et leur ordre structural (…) font intégralement partie d’une langue. et pour pallier cette redondance. ‘premièrement’. La ligne de démarcation entre phonologie et grammaire doit être nette. Dans ce type d’approche. du point de vue épistémologique et méthodologique. également. et il ne saurait exister de procédures mécaniques permettant d’extraire les théories scientifiques des données : les théories scientifiques sont toujours sous-déterminées par les observations. on passe à un modèle à deux niveaux : «phonologique» s’oppose à «phonétique» (voir Halle 1959). ‘après’. indiquent un ordre descriptif. la remarque du même genre au paragraphe 4 de «Menomini Morphophonemics». (c) l’entité ultime n’est pas le phonème mais le trait distinctif. Ce travail de sape épistémologique et méthodologique est complété par l’affirmation des thèses suivantes : (a) l’information grammaticale est nécessaire en phonologie à moins d’accepter des analyses totalement contre-intuitives. Il n’y a pas d’observations sans théorie qui les guide. De nombreux postbloomfieldiens écartèrent donc l’approche «item et processus» en faveur d’une technique dite «item et arrangement» qui. (b) l’existence d’un niveau phonémique entre les représentations les plus abstraites et les représentations phonétiques conduit à des redondances. . à chaque étape.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 95 de formulations descriptives de type taxinomique. Tout d’abord.. construisait inductivement les unités de niveau supérieur à partir des unités du niveau immédiatement inférieur en partant des représentations phonétiques. [ε] dans les autres contextes} Il est difficile de ne pas citer Hockett 1942 : 20-21 dans ce contexte : «On doit éviter toute circularité. Reprenons l’exemple français ci-dessus concernant /ε/ : (3) /ε/ → {[ε ] devant z#. le phonème se ramène à la simple abréviation ensembliste des allophones qui le définissent. La rupture entre les générativistes et les structuralistes se produisit sur de nombreux plans.» C’est précisément autour de telles questions que la phonologie générative va se séparer le plus radicalement de l’école post-bloomfieldienne. ‘ensuite’. Bloomfield lui-même n’assignait aucune valeur ontologique à l’ordre des règles dans la formulation des processus morphophonémiques : «Les termes ‘avant’. l’inductivisme est abandonné au profit d’une approche hypothéticodéductive telle qu’elle est défendue chez le philosophe des sciences Popper.

chaque symbole. +antérieur. adjectif + nom). Bien que ces représentations sous-jacentes soient de type morphophonémique. y compris les frontières grammaticales. car l’idée de morphophonème est trop liée à la notion de niveau phonémique intermédiaire qui est totalement rejeté. «X se réécrit en Y dans un contexte W — Z». abrège une matrice de traits distinctifs. on préfère les qualifier de «phonologiques». n’est qu’une étiquette commode pour l’ensemble de traits [+consonantique. Fant et Halle 1952). Cette représentation indique à travers la présence de frontières de mots doubles ou simples qu’on a affaire à un syntagme composé de deux mots en relation étroite (en l’occurrence.#}. On abandonne donc les approches «item et arrangement» en faveur de la modélisation «item et processus» sous la forme défendue dans Chomsky 1955. +voisé. par exemple. . -coronal] et # est [+frontière de mot. -frontière de morphème]. Les accolades signifient que l’effacement de C se produit automatiquement lorsque # est suivie soit de C. (d) aux inventaires taxinomiques.#} Soit : une consonne C s’efface lorsqu’elle précède une frontière de syntagme forte __ ##) ou lorsque le mot suivant commence par une consonne (__ # C). Une formulation plus précise opèrerait en termes de traits distinctifs. nous reprendrons l’exemple des adjectifs prénominaux en français 8. sans spécifier la variété décrite.96 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE contribué (voir Jakobson. soit (5) : (5) TRONCATION (version révisée) [-sonantique] → Ø / __ # {[-syllabique]. on substitue des règles phonologiques qui sont généralement des transformations locales (du type X → Y / W — Z. Pour expliquer cette approche. 1957. Le résultat est un modèle où les représentations de départ (ou représentations sous-jacentes) sont des matrices de traits distinctifs et des frontières grammaticales qu’on convertit en représentations phonétiques par un ensemble de règles. soit de #. +nasal. et indiquerait que les consonnes qui s’effacent dans ces contextes sont des obstruantes ([-sonantique]). -syllabique. Posons qu’une règle efface la dernière consonne d’un mot si ce mot est en fin de syntagme ou précède un mot à initiale consonantique (comparer mauvais été [movεzete] à mauvais travail [movε travaj]). 8 Lorsque nous parlons du français. La règle peut être formulée comme suit : (4) TRONCATION (version préliminaire) C → Ø / __ #{C. où W et Z peuvent être nuls). Soit le syntagme mauvais travail. On le représentera comme suit au niveau sous-jacent : /##movεz#travaj##/. Dans cette notation semi-formelle. nous pensons au français standard ou «français de référence» dans la terminologie de Morin 2000. /m/.

de même [relâchement instantané] et [long]. au passage. les anciens traits prosodiques d’accent ou de ton ont reçu un traitement autosegmental plus approprié à leur fonctionnement. que les représentations de type phonétique s’arrêtent souvent dans les travaux génératifs classiques (et modernes) à des séquences ressemblant étrangement aux phonèmes. Ces règles tardives ont toujours eu un statut ambigu dans la théorie dans la mesure où de nombreux chercheurs les concevaient comme relevant. loin d’être un artifice commode en phonologie générative. plus spécifiquement. Le fait par exemple que dans [movεztruvaj]. le [z] puisse être dévoisé (partiellement ou totalement) serait attribué à des règles dites tardives. On préfèrera poser que les mots féminins ont un schwa morphologique /ə/ sous-jacent qui protège la consonne et que ce schwa est effacé par une règle tardive : (6) EFFACEMENT DE SCHWA FINAL (EFF-SCHWA) ə → Ø / __ # Cela signifie qu’il faut appliquer les règles dans un ordre donné.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 97 Le problème qui se pose dans un traitement du français qui adopte ce point de vue est de savoir pourquoi dans des mots comme le féminin mauvaise [movεz] la consonne finale n’est pas effacée par TRONCATION. Comme on le verra plus loin. On se rappellera que les traits de nature proprement fonctionnelle (et non articulatoire) utilisés dans le SPE ont tous été éliminés depuis : [syllabique] par l’intégration de la théorie de la syllabe. de façon assez restreinte. Le seul trait non articulatoire restant est le trait acoustique [strident]. qui sert éventuellement. Traiter tous les mots féminins comme des exceptions ne semble guère attrayant. non pas de la phonologie. On notera. mais d’une composante phonétique (en grande partie universelle) qui viendrait se greffer sur le module phonologique. mais l’ordre des règles. à distinguer entre elles les fricatives de même zone articulatoire. Donnons un simple exemple de dérivation pour fixer les idées : (7) ENTRÉE TRONCATION EFF-SCHWA SORTIE mauvais travail ##movεz#travaj## ##movε #travaj## inapplicable [movεtravaj] mauvaise trouvaille ##movεz + ə # truvaj## inapplicable ## movεz # truvaj## [movεztruvaj] L’idée d’appliquer des règles ordonnées à des formes sous-jacentes n’était certes pas nouvelle (voir 4). par l’introduction du «squelette» (anglais skeleton. autrement appelé armature). devient un élément fondamental de l’analyse. .

le but de la théorie linguistique est de spécifier la «grammaire universelle» correspondant aux structures cognitives innées qui sous-tendent l’acquisition des langues particulières par les locuteurs natifs. En ce qui concerne le français.2 Le modèle SPE Il ne faudrait pas croire que la parution du Sound Pattern of English en 1968 ait provoqué une rupture radicale et immédiate à l’intérieur du champ de la phonologie générative. SPE adopte une définition articulatoire des corrélats physiques des . dans le cadre chomskyen. Le cadre phonétique (ch. pour Chomsky. Nous résumerons ici les principales thèses du SPE. 7) offre un ensemble universel de traits distinctifs binaires différents de ceux de Jakobson. 2. 8). 1). 1968) et la thèse de Dell 1970 qui forme l’assise de plusieurs chapitres de son ouvrage introductif (Dell 1973). 9). la parution de cet ouvrage est symbolique et marquante à divers égards. Fant et Halle 1952. 3. des principes de phonologie détaillés avec une formalisation en appendice (ch. Chomsky et Halle offraient en 470 pages grand format une esquisse du modèle (ch. on notera en particulier l’ouvrage de Schane (French Phonology and Morphology.98 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE 2. Les idées principales et les analyses proposées étaient connues et avaient déjà été mises à l’épreuve dans bon nombre d’articles et de thèses. La matérialisation du manuscrit permit à la communauté scientifique de juger sur pièce. 4 et 5). une analyse fouillée de la phonologie de l’anglais moderne (ch. une perspective diachronique (ch. Diverses versions du manuscrit circulaient depuis longtemps chez les spécialistes. Bien qu’en droit. Les universaux substantifs sont fournis par les traits distinctifs. à un niveau général. L’objectif principal de SPE est donc de déterminer quels sont les universaux substantifs et formels dont est constituée la composante phonologique. Néanmoins. la place de la phonologie est clairement définie : dans une vision où la syntaxe orchestre la relation mentale entre sens et son. Il faut signaler que la traduction française de 349 pages au Seuil (1973) contient seulement cinq des neuf chapitres de la version originale. 7). les primitives soient neutres entre production et perception. La phonologie générative était arrivée à maturité et devenait le modèle dominant au niveau de la recherche. Dans le modèle chomskyen du langage. Pratiquement en même temps que paraissait SPE étaient publiées un grand nombre de monographies illustrant les thèses de la phonologie générative. Tout d’abord. 6) et un épilogue et prologue sur le contenu intrinsèque des traits distinctifs qui contient en germe une dissolution possible du modèle présenté (ch. un cadre phonétique (ch. la phonologie est un composant interprétatif permettant d’engendrer les représentations phonétiques à partir des représentations syntaxiques de surface. rappelons que.

[+/-pression]. Au niveau phonologique. En revanche. la voyelle de mots comme bank /bæŋk/. [+/-coronal]. On notera cependant qu’au ch. est de fournir une interprétation des structures de surface définies par la syntaxe. Chomsky et Halle suggèrent de remplacer [+/-vocalique] par [+/-syllabique]. alors que l’anglais n’a aucune voyelle nasale sous-jacente. [+/-strident]. Soit l’inventaire phonologique des voyelles de nombreux locuteurs francophones (hormis schwa et les voyelles nasales) : /i e ε ɑ o ɔ u y ø œ/. [+/-réparti]. [+/-antérieur]. [+/-nasal]. où n est une valeur scalaire donnée. Ainsi. [+/-consonantique]. La fonction de la composante phonologique. [+/-continu]. [+/-occlusion glottale]. [+/-haut]. [+/-relâchement instantané]. alors qu’au niveau phonétique. peut être plus ou moins nasalisée selon les locuteurs et la variété qu’on étudie. [+/-voisé]. [+/-arrière]. les traits peuvent fonctionner de manière non binaire. [+/-vocalique]. par assimilation à la consonne nasale qui suit. Néanmoins. Étant donné que les faits permettent toujours plusieurs analyses plausibles en concurrence.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 99 traits distinctifs. ces structures ne sont accessibles que de manière indirecte puisque Chomsky et Halle posent l’existence d’une composante de réajustement qui transforme les parenthèses morphosyntaxiques étiquetées en séquences de frontières. 8. [+/-succion]. L’objectif du SPE est de définir la nature formelle des règles et des relations entre règles. nous l’avons souligné. [+/-couvert]. [+/-latéral]. au niveau phonétique. on peut classer ces dix segments comme suit : (8) classification binaire des voyelles orales du français : i e ε ɑ ɔ o u syllabique + + + + + + + haut + – – – – – + bas – – + + + – – tendu + + – – – + + arrondi – – – – + + + arrière – – – + + + + y + + – + + – ø + – – + + – œ + – + – + – Ces traits sont binaires au niveau sous-jacent puisque c’est le niveau où l’on code les oppositions lexicales. Si on laisse de côté les traits qui ne s’appliquent qu’aux consonnes. on dira que le /æ/ est [-nasal]. [+/-arrondi]. [+/-pression infra-glottale accrue]. la notation doit permettre une «mesure . La nouvelle liste de traits est la suivante : [+/-sonantique]. on pourra le décrire comme [n nasal]. Un exemple de classification en termes de traits est le suivant. Au coeur de cette composante se trouvent les règles phonologiques présentées plus haut. [+/-tendu]. La composante phonologique est elle-même un composant relationnel spécifiant la relation entre des formes sous-jacentes et des formes de surface. [+/-bas].

On peut supposer que ce sont des systèmes abstraits de ce type qui sous-tendent la compréhension entre locuteurs de dialectes souvent très différents les uns des autres au niveau phonétique bien que Chomsky et Halle restent très circonspects quant à l’interprétation psycholinguistique de leurs analyses. Pour ce faire.3 La période post-SPE (1969-1975) La publication de SPE entraîne un bouleversement du champ de la phonologie. Comme dans les publications génératives d’avant SPE. sont stables dans la durée et unifient les nombreux dialectes de l’anglais à un niveau abstrait. la notation doit formaliser les régularités récurrentes dans les langues du monde de manière plus simple que les processus accidentels. De nombreux chercheurs se réclamant du structuralisme (dans ses diverses variantes. mais sans l’ébranler en profondeur. pour SPE. par exemple le fonctionnalisme de l’école de Martinet) continuent à s’opposer à ce modèle. Leur position dans le domaine de l’accentuation lexicale est que les accents qui frappent les diverses syllabes des mots de l’anglais sont largement prévisibles à partir de représentations sous-jacentes abstraites et de règles qui tiennent compte de la structure morphosyntaxique des mots et de la nature des séquences phonologiques en jeu. Chomsky et Halle ne s’appuient pas sur l’histoire. Toutes choses égales par ailleurs. Les conventions d’abréviation (divers types de parenthèses) ne sont pas présentées comme un simple moyen de compactage. La mise à l’épreuve des concepts formels dans SPE est surtout réalisée sur la phonologie de l’anglais. la relation centrale entre les règles phonologiques est leur enchaînement dans un ordre linéaire extrinsèque (ordre donné par stipulation). Les formes de surface sont donc le résultat de l’application de nombreuses règles à des formes sous-jacentes très éloignées des représentations phonétiques. 2. Les représentations sous-jacentes. mais comme définissant la nature formelle du langage. on postule une forme sous-jacente du type /divi˘n/ qui ressemble à la forme historique de ce morphème avant le grand changement vocalique (Great Vowel Shift). Plus significative à long terme est la contestation du modèle . Chomsky et Halle s’attaquent au domaine de l’accentuation lexicale et aux principales alternances morphophonologiques de l’anglais.100 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE d’évaluation» des solutions envisageables. mais essaient de démontrer qu’un ensemble de processus synchroniques convergent vers ce résultat. Ainsi pour relier les deux allomorphes du morphème DIVINE (à savoir [dI»vaIn] dans divine et [dI»vIn] dans divinity [dI»vInIti]. Chomsky et Halle accordent donc beaucoup d’espace aux conventions notationnelles. La phonologie générative est désormais positionnée comme un modèle central à l’échelle internationale.

morphophonologique. est la thèse de Tranel 1974. les frontières et les règles phonologiques. Le mouvement le plus connu de réaction contre l’approche SPE est sans doute la Phonologie générative naturelle (Natural Generative Phonology. Hooper 1973. 1973. En effet. . le travail de Kiparsky 1973 sur l’opacité a été fondamental. 1988). Chomsky et Halle essayaient de reconstituer toute la phonologie à partir de quelques primitives simples comme les traits binaires. Morin 1986. dont le titre est révélateur : Concreteness in Generative Phonology : Evidence from French. NGP). SPE constitue une œuvre semblable aux Principia Mathematica de Russell et Whitehead. On en revient à des modèles traditionnels à plusieurs niveaux – en gros. Morin sur le schwa et la liaison (cf. position défendue par la Phonologie générative naturelle au début des années soixante-dix. Même les phonologues qui ne se rallient pas aux thèses de la Phonologie générative naturelle reconnaissent que la formalisation de la «naturalité» des processus reste un enjeu considérable (ce que signalaient d’ailleurs Chomsky et Halle dans leur ch. Un exemple important de réanalyse du français dans le cadre générativiste.-C. b).JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 101 SPE par des linguistes qui travaillent dans le cadre de la grammaire générative ou en interaction avec elle. 1976). Des réanalyses sont proposées où on bannit les règles extrinsèquement ordonnées et où on assigne à la morphologie des alternances traitées comme phonologiques dans le cadre SPE. Si on adoptait la thèse de Chomsky et Halle selon laquelle la formalisation des règles devait 9 Dans ce contexte. s’est précisément rangée dans le camp d’une division des tâches phonologiques en plusieurs sous-modules. un courant de pensée qui s’attaque au modèle standard comme trop puissant et œuvre en faveur d’une phonologie dite concrète (cf. qui forme le soubassement de son ouvrage de 1981. l’absence du concept de syllabe dans SPE (on a souvent fait remarquer qu’il n’y a pas d’entrée pour «syllabe» dans l’index de cet ouvrage) avait le fâcheux résultat que de nombreuses règles dont le conditionnement était syllabique devaient être formulées de façon peu économique dans la notation proposée. mais rejetant les positions abstraites de Schane 1968. phonologique. les positions segmentales. conventions qui restent externes à la notation binaire). Il est intéressant de constater que la phonologie dite lexicale. Morin et Kaye 1982. À de nombreux égards. Un autre exemple marquant est le travail de Y. De nombreux chercheurs s’aperçurent que cette approche minimaliste échouait dans la formulation de généralisations récurrentes dans les langues du monde. On assiste également à une critique du modèle SPE d’un point de vue plus strictement phonologique. qui se développera dans les années quatre-vingt autour de chercheurs liés au MIT (Kiparsky 1982a. Tout particulièrement. Vennemann 1972. 9 sur la marque phonologique sans faire l’unanimité autour des conventions qu’ils proposent. phonétique 9.

Il semble important de souligner. par exemple. que si SPE a marqué un progrès incontestable dans la formalisation des systèmes phonologiques. Anderson et Durand 1987. on assiste entre 1975 et 1990 à une recomposition de la phonologie. la relation entre eux est réglée par des mécanismes simples. l’approche volontairement réductionniste. Durand 1990 compare en détail la période SPE et les modèles non-linéaires.102 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE être d’autant plus simple que les processus étaient généraux et naturels. pied. Mais la réintroduction de la syllabe ne pouvait se faire sans poser tout le problème des unités suprasegmentales (par exemple. Plurilinéarité. On pressent la naissance de modèles dits non linéaires ou plurilinéaires qui marqueront les années quatre-vingt.b. Le manuel de Hyman 1975 offre un excellent survol de l’état des recherches jusqu’à cette date. phonologie lexicale. Liberman et Prince 1977. la phonologie s’inspire des travaux de syntaxe comme ceux de Chomsky 1981.. voire que la grammaire phonologique tout entière se ramène à un ensemble limité de principes et de paramètres universels. ce sont les représentations qui dominent. Goldsmith 1976. dans une perspective plus historique. De nouvelles notations apparaissent pour représenter les relations entre constituants (par exemple. 1990. phonologie . Giegerich 1985. Durand et coll. Au contraire. même composés de traits distinctifs simultanés (cf. Nous ne chercherons pas à présenter tous les cadres qui apparaissent durant cette période (phonologie autosegmentale. principes et paramètres Alors que la période qui suivit immédiatement SPE s’explique en large partie par réaction aux thèses de cet ouvrage et qu’on y utilise souvent des modes de raisonnement et d’analyse empruntés à ce modèle. On peut décrire la phonologie générative classique comme un paradigme où les règles prennent le pas sur les représentations. la nécessité d’une hiérarchie prosodique du type syllabe. la phonologie de dépendance chez Anderson et Jones 1974). il devenait nécessaire de réintroduire le concept de syllabe. phonologie de dépendance. Anderson et Jones 1974. 1986. Anderson et Ewen 1980. mot phonologique. dans la période allant approximativement de 1976 à 1990. phonologie métrique. et les phonologues se mettent à contester la prééminence accordée dans SPE aux segments. Leben 1971 en relation aux tons). Kiparsky 1982a. etc). Sur ce plan. la mise à l’écart de notions traditionnelles (comme celle de syllabe) et de concepts originaux (comme celui de composant long chez Zellig Harris. 3. L’espoir naît que. s’il existe plusieurs niveaux phonologiques. ou de prosodie dans l’école de Firth) ont peut-être entraîné avec le passé une rupture (sociologique) plus radicale qu’il était nécessaire.

elle fait un retour en force dès les années soixante-dix. etc. De nombreux chercheurs ont défendu l’idée que les éléments phonologiques n’étaient pas organisés directement en termes de constituants syllabiques. Syllabe 2 Attaque Rime 1 2 1 Noyau Coda 1 1 1 p a r Bien que le débat ne soit pas clos. opposer une conception dans laquelle les syllabes ont une structure interne plate avec des constituants du même ordre comme en (9a). 10 Sur la syllabe. comme en (9b) : (9) Représentation syllabique de par a. Bien qu’il existe d’autres méthodes de représentation que (b).). 1 Syllabe. cette dernière nous semble fondamentalement plus correcte que (a) et nous l’utiliserons dans ce qui suit 10.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 103 morique. par exemple. squelette et hiérachie prosodique Si dans SPE la syllabe ne joue aucun rôle formel. La réintégration de la syllabe a donné lieu à de nombreux débats entre «minimalistes» et «maximalistes». Hyman 1985. On peut. d’abord sous le couvert de frontières de syllabe. La réintroduction de la syllabe a été accompagnée d’une autre hypothèse intéressante sur les représentations phonologiques. . Kahn 1976). à une autre dans laquelle on a une structuration interne plus forte. 3. Ils seraient en fait réglés par des unités de temps représentées par des suites de symboles C ou V comme en (10a) ou bien par des x comme en (10b). voir l’ouvrage encyclopédique sous la direction de van der Hulst et Ritter 1999. puis en tant qu’unité syntagmatique à part entière (Anderson et Jones 1974. Nous examinerons plutôt un ensemble de problèmes qui sont explorés pendant cette phase de recherche et qui font désormais partie de l’arsenal descriptif à la disposition des phonologues modernes. il ne semble pas tout à fait correct de considérer la relation entre le noyau N d’une syllabe (l’élément syllabique) et l’attaque A comme parallèle (en dehors des relations d’ordre strict) à celle qui existe entre le noyau et sa coda. Syllabe rgu Attaque Noyau Coda 1 1 1 1 1 1 1 1 1 p a r b.

Chemin faisant. Attaque 1 1 Noyau 1 x 1 p Rime 2 Coda 1 1 x x 1 1 a r Syllabe 2 Les représentations en (10a) et (b) sont équivalentes. À partir de telles représentations. la phonologie s’est orientée vers une approche beaucoup plus configurationnelle. un plan de structure intonative. associer α b. car il est le point d’ancrage de tous les plans de représentation phonologique : par exemple. les étiquettes c et v désignent les positions en termes de valeur syllabique. En (a). C’est cette suite de positions qui est appelée squelette (ou armature).2 Brève application au français : liaison et glissantes Pour illustrer le fonctionnement d’un cadre multidimensionnel. un plan pour les structures syllabiques.104 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE (10) Deux représentations du squelette a. les x dénotent des positions pures. Le squelette joue un rôle central. une insertion arbitraire de traits devient impossible puisque tout trait ajouté à une unité doit toujours provenir du contexte dans des conditions qu’on va chercher à ramener à un petit éventail d’options universelles. . De nombreux phonologues souscrivant à de telles descriptions n’autorisent désormais plus que deux opérations entre éléments d’une représentation donnée : (a) associer et (b) dissocier. nous prendrons comme exemple le traitement des glissantes (ou semi-voyelles) en français en interaction avec la liaison (Kaye et Lowenstamm 1984). comme en (11) ci-dessous. Syllabe 2 Attaque Rime 1 2 1 Noyau Coda 1 1 1 c v c 1 1 1 p a r b. En (b). un plan pour les segments. (11) a. dissocier α x x 3. On sait que les mots à initiale vocalique n’ont pas un comportement uniforme dans un contexte de liaison.

on traite ces seconds [wa] comme des diphtongues ouvrantes. ɥ. la notion de mot étranger semble rendre compte de (12a). les mots du type week-end forment une classe en expansion par rapport à des mots fréquents mais peu nombreux comme oies ou oiseaux. w] comme ayant la même caractérisation que les voyelles hautes leur correspondant /i. S 2 A R 1 2 1 N C 1 1 1 x x x 1 1 1 u a t watt b. u/. mais dans leur appartenance syllabique. Du point de vue de leur contenu phonétique. un [w] qui bloque la liaison et un [w] qui l’autorise est que le premier remplit la position A (Attaque) dans sa syllabe. y. Existe-t-il une autre manière de rendre compte de la différence entre ces deux classes de mots en dehors d’une étiquette [+/-étranger]? On posera que les glissantes sont ambiguës en français. Par ailleurs. Pourquoi les formes de (12a) que l’enfant entend régulièrement dans son entourage et à partir desquelles il construit sa grammaire phonologique seraient-elles marginales et anomales en synchronie? Milner 1973 notait déjà que des mots comme input. Un [w] est donc un /u/ qui n’est pas syllabique. nous traiterons toutes les glissantes [j. En termes traditionnels. LIAISON INTERDITE les watts [lεwat] les westerns [lεwεstεrn] les week-ends [lεwikεn] b. par exemple. LIAISON OBLIGATOIRE les oies [lεzwa] les oiseaux [lεzwazo] les huîtres [lεzɥitr] À première vue. mais à bien réfléchir. elle n’est guère explicative. (13) a. alors que le second constitue la première partie d’un noyau complexe /ua/ où l’élément dominant (ou gouverneur) est le /a/.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 105 (12) a. S 2 A R 1 N 2 x x 1 1 u a oie . mais jouant un rôle marginal dans la syllabe. Les deux structures syllabiques sont illustrées ci-dessous. non dans leur caractérisation phonétique interne. même prononcé [input] face à une prononciation plus autochtone [εput] n’empêchaient ˜ pas la liaison de se produire : [lεzinput]. La différence entre.

que sa particularité (par rapport aux consonnes fixes et non effacables comme celle de mat ou de sec par exemple) est de n’avoir aucun ancrage au niveau du squelette. . 11 Prunet 1986 offre une des discussions les plus précises sur les représentations et mécanismes esquissés dans cette partie. alors que d’autres exigent qu’il y ait toujours un élément dans l’attaque (consonne.106 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE La structure de la syllabe en attaque et rime est identique pour toutes les langues (principe de la grammaire phonologique). les oies S 2 A R 1 1 1 N 1 1 x x 1 1 l ε z S 2 A R 1 2 1 N C 11 1 x x x 11 1 u a t S 2 A R 1 N 2 x x 1 1 u a Supposons donc qu’il existe une convention générale qui dise : (15) Donner une position x à une consonne flottante en fin de mot si le mot qui suit a une attaque vide. L’opposition entre les watts et les oies n’est plus problématique11. Supposons maintenant que la consonne de liaison est une consonne latente comme dans l’analyse générative classique. glissante. les watts S 2 A R 1 1 1 N 1 1 x x 1 1 l ε z b. qui le justifie à partir du phénomène de non-enchaînement. mais à la différence de cette dernière. mais seules certaines langues autorisent des attaques vides (paramètre qui permet de différencier les langues). consonne «postiche» comme le coup de glotte). (14) a. Notre traitement de la liaison s’appuie sur Encrevé 1988. Cette consonne latente ne survivra donc que si elle peut se raccrocher à une attaque vide.

les watts (=14a. par un principe universel.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 107 La convention appliquée à (14) donne (16a) et (b) : (16) a. la consonne de liaison qui n’a pas reçu de position x dans le squelette disparaîtra par convention générale. les watts S 2 A R 1 1 1 N 1 1 x x 1 1 l ε S 2 A R 1 2 1 N C 11 1 x x x 11 1 u a t . la consonne de liaison se rattachera à l’attaque vide.) S 2 A R 1 1 1 N 1 1 x x 1 1 l ε z b. ce qui nous donne (17) : (17) a. alors qu’en (16b). les oies S 2 A R 1 1 1 N 1 1 x x x 1 11 l ε z S 2 A R 1 N 2 x x 1 1 u a S 2 A R 1 2 1 N C 11 1 x x x 11 1 u a t En (16a).

Cette contradiction apparente s’explique si les glissantes de ces derniers exemples appartiennent à un noyau complexe comme l’illustre (20a). *[εflɥõ]. pluie [plɥi] ou truite [trɥit]. *[trwõ] ˜ Une restriction sur les attaques syllabiques s’impose donc : le français standard n’autorise pas les attaques OLG. qui se différencie de (20b) sur ce plan-là : . on peut également rendre compte de la distribution des suites obstruante + liquide + glissante (OLG). Il existe en français dit standard une règle de synérèse. Pourtant. (19) a. Une telle suite n’est en effet possible que si la glissante fait partie du noyau. les oies S 2 A R 1 1 1 N 1 1 x x x 1 11 l ε z S 2 A R 1 N 2 x x 1 1 u a Si on accepte qu’il existe en français une distinction entre glissante qui remplit la position d’attaque et glissante qui fonctionne dans le noyau. mais cette semi-vocalisation est bloquée dans le cas où une obstruante est suivie d’une liquide comme le montrent (19a) et (b).108 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE (17) b. je plie j’influe je troue [ əpli] [ εfly] ˜ [ ətru] nous plions nous influons nous trouons [nuplijõ] [nuzεflyõ] ˜ [nutruõ] b. exploit [εksplwa]. très souvent appelée SEMI-VOC(ALISATION) qui permet de rendre compte des alternances en (18) : (18) je nie je tue je loue [ əni] [ əty] [ əlu] nous nions nous tuons nous louons [nunjõ] [nutɥõ] [nulwõ] Une voyelle haute peut alterner avec la glissante correspondante. *[pljõ]. la séquence OLG est bien présente dans des mots comme croire [krwar].

3. pluie S 2 A N 2 2 x x x x 1 11 1 p l y i [plɥi] b. il fallait faire appel à la structure de la syllabe. Dans divers accents conservateurs du français du Midi. Cependant. par exemple. La nature et l’organisation des traits distinctifs tels qu’ils fonctionnent dans SPE ont également été au cœur des débats. En parallèle. la réintroduction de la syllabe ne peut s’opérer sans soulever la question des unités suprasegmentales et de leur relations.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 109 (20) a.3 Géométrie des traits et unarité La remise en question du SPE ne s’est pas simplement située sur le plan des unités suprasegmentales. on observe les prononciations suivantes (avec nasalisation possible de la voyelle qui précède la nasale) : . les grilles accentuelles). donnant ainsi une justification supplémentaire à ce constituant. et que pour rendre compte des différences observées. Soit. 6. tuons S 2 A N 2 1 x x x 1 1 1 t y õ [tɥõ] Nous avons vu à l’aide de deux types de phénomènes que la classe des glissantes n’était pas uniforme en français. mais soit en mettant à profit les constructions suprasegmentales (annotées ou non d’étiquettes relationnelles). mot phonologique. le phénomène d’assimilation des consonnes nasales au point d’articulation de la consonne qui suit – processus largement attesté dans les langues du monde à la fois à l’intérieur des mots et entre mots adjacents. groupe intonatif) a été progressivement acceptée par la plupart des phonologues. On s’est aperçu que des processus très généraux sont difficiles à formaliser si on s’en tient à l’idée que les traits phonologiques sont organisés en ensembles non structurés. la représentation de l’accentuation ne s’est plus faite à partir de traits binaires ou scalaires (comme [+/-accent] ou [n accent]). Le lecteur qui approfondira cette question à partir d’ouvrages comme Durand 1990: ch. comme nous l’avons déjà noté. Lyche et coll. soit en construisant de nouveaux formalismes (par exemple. 1994 ou Laks 1997 constatera la distance qui a séparé de tels travaux des thèses du SPE. pied. La nécessité d’une hiérarchie prosodique (du type syllabe.

110 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE (21) tombola [tɔmbola] rondeur [rɔndœr] anglais [aŋgle] Il y a de fortes raisons de penser que. labial ou coronal. 8) que chaque segment est caractérisé au minimum par deux faisceaux de traits : 1o d’une part. 2o de l’autre. occlusive sourde.   α coronal   α coronal  (22)  C ____ +nasal  →  β antérieur  /  β antérieur   δ labial   δ labial  Cependant. dans ce type d’accent. les gestes sont liés à des manœuvres articulatoires dynamiques. qui fait s’accorder tous les traits entre une nasale et la consonne qui suit.  12 Le terme «geste» ici n’a pas le sens qu’il a chez Browman et Goldstein 1992. fricative voisée. les traits qui définissent la catégorie de son à laquelle on a affaire (par ex. Chez ces derniers. on adoptera un type de notation emprunté à la phonologie autosegmentale comme en (23) ci-dessous – où les gestes sont reliés par des lignes d’association (Goldsmith 1976. nasale). ce que nous appellerons geste articulatoire 12... la consonne nasale qui apparaît devant consonne à l’intérieur des mots est sous-jacente et non épenthétique (Durand 1988) : elle devient donc labiale. Anderson et Ewen 1987. Au lieu de formuler le processus d’assimilation comme en (22). les traits qui définissent le lieu d’articulation (par exemple. 1990). L’assimilation peut alors se formuler comme la perte du lieu d’articulation de la consonne nasale (voir la ligne brisée par une double barre horizontale) et l’acquisition du lieu d’articulation de la consonne qui suit (voir la ligne pointillée) : (23) Assimilation du lieu d’articulation (première version)  +cons    GESTE CATÉGORIEL  +nasal   +cons  1 1 1 1  α coronal   δ coronal   β antérieur   γ antérieur  GESTE ARTICULATOIRE  . Durand 1990 : ch.   ... il paraît raisonnable de dire (à la suite de la phonologie de dépendance. une telle règle n’exprime pas vraiment l’intuition que c’est le lieu d’articulation in toto qui est assimilé et non telle ou telle combinaison arbitraire de traits.. Si on admet que les traits distinctifs sont organisés de façon à refléter des groupements naturels. Dans le formalisme de SPE. ce que nous appellerons geste catégoriel. alors qu’ici les gestes sont des groupements de traits. dentale ou vélaire par assimilation. on doit exprimer ce processus par le biais d’une règle comme (22). .

[h]  +cons   +continu   –voisé  1 1  +cons   +continu   –voisé  1 1  +cons   +continu   –voisé   +cor   +ant   +cor   +ant  13 On trouvera une autre analyse de ces phénomènes dans Paradis et LaCharité 2002 : note 20. dans de nombreuses langues. [s] → [h] c. On songera ici à l’histoire du français (cf. On peut alors symboliser le processus d’assimilation comme en (24).. les fricatives sourdes comme [s] disparaissent dans certains contextes en passant par un stade intermédiaire [h].JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 111 En fait.  GESTE ARTICULATOIRE Un tel système de notation est évidemment intéressant dans la mesure où il est généralisable. où un segment sous-spécifié acquiert le lieu d’articulation de la consonne qui suit : (24) Assimilation du lieu d’articulation (deuxième version)  +cons   +nasal     +cons  1 1 GESTE CATÉGORIEL  α coronal   β antérieur   . La représentation phonologique abrégée du mot anglais serait donc /aNgle/. . on peut penser que les consonnes nasales dans ce contexte sont des exemples de l’archiphonème /N/ (une consonne qui a seulement le trait [+nasal] et n’est pas spécifiée pour le lieu d’articulation). [s] b. du point de vue phonologique. Un [h].. testa > teste > tehte > tête) ou aux nombreux dialectes de l’espagnol où España est prononcé [ehpa a]. peut être analysé comme une fricative sourde minimale (dont le lieu d’articulation est vide) et provient d’un [s] par dissociation du faisceau de traits qui forme le geste articulatoire de ce dernier 13 : (25) a. On peut de façon convaincante traiter le passage de [s] à [h] comme une perte du geste articulatoire. On sait que. dans la mesure où il ne saurait y avoir d’opposition entre diverses consonnes nasales dans les mots du type (21). On ne considèrera qu’un seul exemple supplémentaire ici.

Dumas 1981 note par exemple que le mot difficile peut facultativement se prononcer [dzIfIsIl] à côté de [dzifIsIl] ou de [dzifisIl]. le relâchement des voyelles hautes lorsqu’elles sont en position accentuée 14 peut se propager de droite à gauche vers les autres voyelles hautes à l’intérieur du mot. et le traitement de langues à morphologie non concaténative comme l’arabe – étaient mieux compris si on s’autorisait à extraire certains traits phonologiques de la chaîne phonématique pour les placer sur des plans autonomes. Or. Par voyelle pleine. la réalisation est tendue [i y u]. Walker 1984 : ch. 1990). 3). Les phonologues se sont aperçus que certains domaines – en particulier. les phénomènes d’harmonie vocalique.112 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE En parallèle à ces arguments en faveur d’une structuration interne plus forte des segments phonologiques. la dernière syllabe à voyelle pleine du dernier mot dans un groupe rythmique. parfois appelés paliers (traduction de l’anglais tiers) malgré les connotations facilement hiérarchiques de ce terme. Dumas 1981 : 21-35. les tons. d’autres secteurs de représentation se sont révélés problématiques pour le cadre SPE. C’est ce qui fait l’essence des approches autosegmentales (Goldsmith 1976. Soit les exemples suivants : (26) Français de Montréal petit [pti] petite lu [ly] lutte doux [du] douce fou [fu] fourmi vie [vi] Victor [ptIt] [lYt] [dUs] [fUrmi] [vIktɔr] lutteur [lytœr] douceur [dusœr] La description la plus simple de ce relâchement est de poser qu’il est déclenché par la nature de la syllabe. Une description autosegmentale exprimerait ce processus en plaçant le trait [-tendu] sur un plan indépendant des unités phonématiques et traiterait la propagation comme une association optionnelle du trait [-tendu] à toutes les voyelles hautes à sa gauche. Si la syllabe est ouverte. nous entendrons ici toute voyelle ou diphtongue sauf schwa. Si la syllabe est fermée (ou entravée). Y. la réalisation est lâche [I. C’est ce que nous illustrons en (27) ci-dessous : 14 Habituellement. il existe un processus de relâchement des voyelles hautes (cf. U]. En français québécois. que nous illustrerons brièvement ci-dessous. .

Elle consiste à poser la notion de représentation géométrique. Sagey 1986. Pulleyblank 1995). 1 Adapté de Durand et Katamba 1995 : 14 d’après Pulleyblank . Forme après propagation /difisil/ /dIfIsIl/ [–tendu] [–tendu] 1 1 1 1 x x x x x x x x x x x x x x 1111111 1111111 1111111 1111111 1111111 1111111 d i f i s i l d I f I s I l Mais ne sommes-nous pas devant une contradiction? Comment peut-on défendre une structuration plus forte des segments comme nous l’avons fait plus haut et. Forme de départ b. De nombreux chercheurs (Clements 1985. 1987). retrouvant des idées défendues en phonologie de dépendance (Anderson et Ewen 1980. simultanément. 1 ci-dessous : Fig.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 113 (27) a. dissoudre les phonèmes en extrayant divers traits de cette même structure interne pour les placer sur des plans autonomes? Il existe heureusement une solution à ce problème. ont soutenu l’idée que les segments sont composés de divers plans organisés hiérarchiquement comme dans la Fig. 1993.

deux valeurs sont en principe accessibles aux processus phonologiques. Anderson et Ewen 1987. Harris et Lindsey 1995. Nous en viendrons finalement à la nature des atomes phonologiques. les sous-parties d’un segment (appelés «gestes» en phonologie de dépendance) sont rattachées à un nœud appelé «nœud racine». D’autres phonologues ont défendu l’hypothèse que les traits phonologiques ne sont pas des traits binaires mais des composants unaires ou monovalents que nous appellerons éléments. que les représentations géométriques comme celle de la figure 1 ne conservent des traits binaires que pour les catégories terminales et qu’une bonne partie des opérations qu’on leur applique ne fait pas du tout appel à la binarité. [ATR] en anglais. Anderson. au passage. etc. Le binarisme généralisé de SPE n’a pas connu à partir des années quatre-vingt le même succès qu’auparavant. 1990. sera ici aussi formalisée par la dissociation de tous les éléments qui dépendent du nœud LIEU. Archangeli 1988). Humbert 1995). rond. van der Hulst 1993. 1987. et en phonologie des particules (Schane 1984a. le composant NASAL (+/-nasal). L’assimilation du lieu d’articulation (par exemple dans le cas des nasales en français du Midi conservateur) s’explique aisément : si la nasale est non spécifiée pour son nœud d’articulation. pour chaque trait phonologique (voisé. Nous n’approfondirons pas ici les avantages et les inconvénients possibles d’une théorie unaire des atomes phonologiques.b). On notera. Cette idée a surtout été défendue en phonologie de dépendance (Anderson et Jones 1974. Durand 1990. Nous avons à l’occasion utilisé des représentations partiellement sous-spécifiées sans chercher à approfondir ce point particulier. Lowenstamm et Vergnaud 1985. [+/-haut]. désigne l’avancement de la racine de la langue et remplace souvent [+/-tendu] dans des travaux récents. nasal. Du lieu d’articulation pendent des sous-articulateurs correspondant à des traits du type [+/-labial]. Carvalho 1997). On constate donc qu’il est possible de concilier l’idée de structuration plus forte avec l’idée d’autonomie des traits phonologiques. [+/-coronal]. Jusqu’ici. en phonologie du gouvernement (Kaye. (Le trait ARL. nous avons supposé que les éléments primitifs de la théorie phonologique étaient des traits binaires. [+/-ARL]. le composant LARYNGAL (+/-voisé).114 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE Dans la Figure1. Par ailleurs.) La perte du lieu d’articulation. arrière. D’autre . on peut rattacher à son nœud racine le nœud LIEU de la consonne qui la suit (ce qui lui permet d’hériter tous les traits qui s’y rattachent). un courant important s’est dessiné en faveur d’une binarité restreinte dans les cadres dits de sous-spécification (cf.). Signalons néanmoins qu’une telle théorie est plus restrictive en ce sens qu’on ne manipule qu’une seule valeur au lieu de faire la prédiction que. 1977. Durand et coll. De la racine dépendent trois nœuds correspondant à trois groupements principaux : le LIEU d’articulation. invoquée plus haut pour expliquer le passage de [s] à [h].

Pour les besoins de l’exposé. Ces étiquettes sont purement conventionnelles. Dans les langues qui n’ont que les trois phonèmes vocaliques /i. Nous donnerons ici un exemple de représentation s’appuyant sur la notion de gouvernement. Les composants primitifs de la description des voyelles dans divers cadres unaires sont les éléments étiquetés I. chaque voyelle sera directement caractérisée par un élément : /i/ = |I|. On notera cependant que les éléments qu’on postule dans les cadres unaires ne sont que partiellement identiques aux traits phonologiques de la tradition SPE. où la virgule relie des éléments qui sont simultanément présents et où l’ordre dans lequel les éléments sont écrits n’a aucune importance : (28) /i/ I /y/ I. soit |I| ou |U|. /u/ = |U|.U /u/ U /e/ I. U. (29) /i/ I /y/ I.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 115 part. auxquels on ajoute parfois un élément d’avancement de la langue ARL et/ou un élément neutre @. on peut soit utiliser un élément ˜ comme ARL (ou @).U /u/ U /e/ I | A /ø/ I | A. |A| comme bas/compact et |U| comme arrondi/grave.A /a/ A Finalement.U A /o/ U | A A | U /ε/ A | I /œ/ /ɔ/ /a/ . a. de telles opérations deviennent difficiles. Nous présenterons ici quelques éléments utilisés pour représenter les voyelles. dans les accents où on a un système du type /i e y ø a o u/ (comme dans le français du Midi).A /o/ U.U A | I. Les voyelles moyennes sont représentées comme des éléments mixtes où l’élément qui domine est soit |A|. car chaque élément a une interprétation phonétique générale. En revanche. Soit le système en (29) ci-dessous. on peut décrire |I| comme palatal/aigu.U. u/. on adoptera des représentations comme en (28). soit invoquer une différence de gouvernement. soit /i e ε y ø œ a u o ɔ/.A /ø/ I. alors que dans SPE les transformations de valeurs de traits étaient au cœur des règles phonologiques (avec les inconvénients que signalaient Chomsky et Halle dans leur chapitre 9). Le gouverneur est placé au sommet de chaque graphe. mais d’autres symbolisations équivalentes sont possibles. A. /a/ = |A|. dans les accents où interviennent des oppositions entre voyelles mi-hautes et mi-basses. voire impossibles à formaliser dans un cadre unaire.

On définira un terme intermédiaire tiède. . un tel traitement est d’autant plus plausible qu’il est récurrent dans les langues du monde. Contentons-nous de rappeler ici qu’en vieil anglais tardif. (31) a. Le changement historique en question consiste en une fusion de deux éléments qui étaient simultanés. de tels changements sont tout à fait arbitraires. soit (31b). U. Bien sûr.116 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE La structure interne des segments transparaît dans des processus synchroniques ou diachroniques où les éléments se décomposent et se recomposent de manière relativement transparente. mais où A reste le gouverneur. Si on voulait représenter le mot frais. U permettent. FROID). il s’avère que les alternances synchroniques et diachroniques comme celle de (30) sont attestées dans de nombreuses familles de langues. on a pu observer des changements comme les suivants : (30) Moyen français : /ai / → /ε / vrai Formulés en termes de traits binaires classiques. Par contre. qu’au cours de l’histoire du français. comme étant un simple mélange de chaud et de froid (soit CHAUD. Or. soit les deux concepts opposés «chaud» et «froid» qu’on prendra comme primitives sémantiques : CHAUD et FROID. on peut rendre compte de telles évolutions de manière naturelle. on pourrait alors dire qu’il est le résultat de la combinaison de CHAUD et FROID. N 2 2 x x x x 1 1 yt A 1 A 1 1 I (= ai ) I (= ε ) Pour employer une analogie lexicale. A. en opérant à partir d’éléments comme I. N b. A. mais avec FROID comme élément dominant. Le point de départ du changement de (30) est une diphtongue (un noyau complexe) où le premier élément régit le second : soit (31a) ci-dessous (où la ligne reliant A et I symbolise ici une relation de gouvernement ou de rection entre deux éléments). On prétend. par exemple. Le type de représentation infrasegmentale esquissé ici devrait permettre au lecteur de comprendre l’hypothèse selon laquelle les processus synchroniques et diachroniques sont le résultat de combinaisons d’atomes par association et dissociation dans des conditions que de nombreux chercheurs s’efforcent de ramener à un petit choix d’options universelles. Ce que les atomes du type I. c’est soit une combinaison linéaire (31a). avec ou sans domination d’un des éléments. soit une coïncidence (31b). on observe également des changements du type /ai / → /ε / day et /au/ → /ɔ / law.

Chomsky 1965). le point de vue de la phonologie dite du gouvernement «Government Phonology» prônée par Kaye. D’autres approches ont essayé de combiner la présence centrale de contraintes de surface avec le fait que. Certaines approches ont essayé de mettre en avant des phonologies monostratales où les seuls mécanismes licites sont des conditions (ou contraintes) de bonne formation (phonologies dites déclaratives. Pris ensemble. si elle représente un idéal. Une des idées fortes de cette période était qu’une redéfinition représentationnelle pouvait contourner les grands problèmes auxquels était confrontée l’approche transformationnelle de SPE. un système phonologique complet comprend à la fois ces principes et des ensembles de valeurs paramétriques. nous avons présenté quelques idées qui ont marqué la période plurilinéaire entre 1975 et 1990 environ. les combinaisons morphologiques ou morphosyntaxiques peuvent produire des assemblages mal formés qui exigent des transformations thérapeutiques de portée limitée. Dès lors. Le terme «dérivation» lui-même ne prend plus le sens que de «dérivation transformationnelle». Les années quatre-vingt-dix ont donc vu une remontée de la question de la nature et de l’interaction des généralisations phonologiques. Scobbie. mais «règle transformationnelle». La Théorie des contraintes et des stratégies de réparation (ou TCSR) de Carole Paradis et ses collaborateurs fournit un exemple bien articulé de ce type d’approche et sera examinée en 4. n’en reste pas moins difficile à articuler (voir le débat entre Coleman et Kaye dans Durand. Ces principes sous-déterminent les phonologies particulières dans certains domaines spécifiques. Katamba et coll. 1995). Enfin. Certains modèles révélaient même l’espoir qu’on pouvait se passer complètement de règles. Lowenstamm et Vergnaud. . un système phonologique ne contient aucune composante de règles. La difficulté est que la construction d’une phonologie à deux (ou plusieurs) niveaux sans règles. Coleman et Bird 1996. Tel est. Angoujard 1997). les principes et les ensembles de paramètres particuliers à une langue donnent une caractérisation complète du système phonologique de cette langue. Dans ce modèle. entre autres.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 117 4. (1985 : 109) Il est important de comprendre ici que par «règle». par exemple. il ne faut plus entendre «condition de bonne formation» (comme la composante syntagmatique du modèle d’Aspects of the Theory of Syntax. La montée des contraintes À la section 3. qui déclarent : Ce programme adopte le point de vue selon lequel la phonologie doit être considérée comme un système de principes universels définissant la classe des systèmes phonologiques humains.1. par exemple.

1995a b. citons : Béland et Paradis 1997. des règles d’effacement et d’épenthèse (donc à effets contradictoires) conspirent pour s’assurer qu’on ne crée jamais des groupes de trois consonnes (autrement dit. et un groupe de collaborateurs dont Renée Béland. les bonnes formations de surface ne jouent cependant aucun rôle formel. est un modèle transformationnel : à partir de représentations sous-jacentes (l’input). des groupes qui ne pourraient être analysables 15 Parmi les nombreuses publications en TCSR.b. Coleman et Bird 1996.2). Elle appartient sans ambiguïté au courant de la phonologie générative dans la mesure où elle adhère à la fois au souci de précision formelle de cette dernière et au cadre méthodologique et épistémologique : la TCSR se veut une contribution à la définition des principes et des paramètres qui forment l’armature de la grammaire universelle (GU). Bird 1995. 1996. dans un certain nombre de langues amérindiennes. Dans l’architecture SPE. Paradis et El Fenne 1995. modèle qui a pris une telle importance dans le champ théorique qu’il n’est pas possible de présenter la phonologie générative moderne sans lui accorder une bonne place (voir 4. et certaines tendances sont même opposées (partiellement ou totalement) aux théories phonologiques développées dans ce cadre (par exemple. Les conditions de bonne formation peuvent. Darlene La Charité et Jean-François Prunet 15. Coleman 1995. Paradis et Prunet 2000. nous venons de le souligner. 4. ou TCRS) a été élaborée par Carole Paradis. Scobbie. . Paradis et La Charité 1997.1 La Théorie des contraintes et des stratégies de réparation (TCSR) La Théorie des contraintes et stratégies de réparation ou TCSR (anglais «Theory of constraints and repair strategies». La Charité et Brault 1999. les règles produisent des formes de surface (l’output) en effaçant ou en introduisant des éléments. en principe. à Québec. nous l’avons vu en détail en 2. 1998). Ce n’est pas le cas de la TCSR. La TCSR. qui correspondent aux règles phonotactiques de la tradition structuraliste). de l’Université Laval. Paradis 1988a. Fatima El Fenne. s’appliquer à deux niveaux : sous-jacent et de surface. On notera que ce modèle contient cependant des conditions de bonne formation (conditions sur les structures de morphèmes. Pourtant. il a souvent été observé que les structures de surface semblaient contraindre l’application des règles phonologiques. Le travail désormais classique de Kisseberth 1970 a. Paradis. b souligne que. Le modèle SPE. fait partie d’un ensemble de modèles développés au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix dans le cadre générativiste en réaction à l’approche transformationnelle (explicite ou implicite) héritée de SPE. 2002. Toutes les théories de contraintes ne se réclament pas de la grammaire générative chomskyenne.118 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE un autre type d’approche est la Théorie de l’optimalité (abrégée en anglais OT).

par exemple). En français standard. troncation : Caroline [karɔlin] → Caro [karo] b. Un des problèmes non résolus a été le fait que lorsqu’une contrainte est transgressée. Evidemment. On constate chaque fois que ce /ɔ/ est ajusté en [o] : (33) Ajustement [ɔ] → [o] # en français : a. cotte/côte).2. flexion adjectivale : sotte [sɔt] → sot [so] c. +arrondi. on sait que le segment [ɔ] est interdit à la finale de mot. dérivation verbale : galope [galɔp] → [galo] La TCSR dirait ici qu’on a une stratégie de réparation qu’on peut formuler en deux étapes qui s’enchaînent de façon intrinsèque (autrement dit. Il peut sembler curieux d’introduire la notion de contrainte pour immédiatement souligner que les contraintes peuvent être violées. s’appuyant sur les traits présentés en 2. Les théories déclaratives ne souscrivent pas à cette thèse : voir Scobbie 1993 et la discussion très claire qu’offrent LaCharité et Paradis 1993 des différences entre TCSR. Dans la droite ligne de ces observations. sans besoin de stipulation) : 16 Le lexique qui contient des informations imprévisibles peut également présenter des séquences mal formées de façon inhérente (cf. la notion de violation de contraintes constitue un engagement théorique. On peut donc poser une contrainte. Donnons un exemple concret. de nombreuses propositions ont été faites pour intégrer les contraintes à des systèmes de règles.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 119 en syllabes bien formées). où /ɔ/ et /o/ sont des phonèmes (cf. phonologie déclarative et théorie de l’optimalité. [ɔ] est interdit en finale de mot) On constate cependant que diverses opérations morphologiques peuvent créer des séquences où un /ɔ/ sous-jacent se retrouve en finale de mot. . exemple (8). donnant lieu à des systèmes mixtes et peu satisfaisants. Paradis 1993). Les tenants de la TCSR expliquent cependant que les contraintes peuvent être transgressées par des mécanismes internes (opérations morphologiques et morphosyntaxiques. la résolution de cette transgression reste indéterminée en l’absence d’une théorie précise des opérations permises. qui interdit cette réalisation : (32) Contrainte sur les voyelles non-hautes postérieures arrondies : *[V. -tendu] / ___ # (informellement. -haut. par exemple) 16 et externes (les emprunts ou les déficiences cérébrales.

ces adaptations sont provoquées par des violations de contraintes qui. En kinyarwanda. un [e] a été substitué au phonème [ε]. Dans le cadre de la TCSR. en l’occurrence. En TCSR. les réglages paramétriques auraient la forme suivante : . Association de [+tendu] par une règle de redondance (de défaut) : [-consonantique] → [+tendu] en finale de mot /o/ # 1 [+tendu] Une réparation est une forme de transformation (ajout ou effacement). Enfin. Dissociation de [-tendu] : /ɔ/ # 1 [-tendu] b. qui constitue le champ privilégié d’application de cette théorie dans le cadre du projet COPHO de Carole Paradis et Darlene LaCharité à l’Université Laval. Lorsqu’un emprunt lexical est fait à une langue source et que cette dernière contient des éléments (traits. Considérons quelques exemples d’adaptation de sons du français dans des emprunts faits à cette langue en peul (Afrique de l’Ouest).120 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE (34) /ɔ/ → [o] a. interdisent les voyelles non tendues comme [ε] en kinyarwanda et les fricatives coronales non antérieures [ʃ] et [ ] en peul et en lingala. en kinyarwanda (Rwanda) et en lingala (Congo) : (35) Exemples d’adaptation de sons étrangers dans des emprunts français chauffeur [ʃofœr] → peul [sofeer] français arrêt [arε] → kinyarwanda [are] français magie [ma i] → lingala [mazi] Dans l’exemple en peul. mais à la différence des règles phonologiques classiques. un [z] est substitué au [ ] de magie. mais des réponses négatives aux options offertes par la grammaire universelle. un [s] a été substitué à la fricative coronale non antérieure [/]. en lingala. les stratégies de réparation dans le cadre de la TCSR obéissent à des conditions précises que nous allons explorer. Une bonne façon d’entrer dans le système de la TCSR est de considérer le domaine des emprunts phonologiques. les paramètres. structures) qui ne sont pas tolérés dans la langue emprunteuse (la langue cible) diverses adaptations phonologiques peuvent être observées. Pour nos exemples. les contraintes ne sont cependant pas de simples interdictions locales. phonèmes.

il s’entend) peut-il savoir s’il doit ajouter ou supprimer du matériel phonologique. et 2o effacer : Z → Ø. on constate bien l’existence de ces deux stratégies : . Ce principe de préservation est justifié par le faible pourcentage de malformations dans les emprunts qui sont réparées par effacement. on pourrait s’attendre à une proportion semblable d’élisions et d’insertions. langue qui interdit les codas branchantes. où Z représente n’importe quel matériel phonologique (y compris un lien entre deux éléments). selon (37). On peut le formuler de la façon suivante : (38) Principe de préservation : l’information segmentale est préservée maximalement dans les limites des conflits de contraintes. C’est ce qui a conduit les tenants de la TCSR à proposer un Principe de préservation qui limite les pertes d’information segmentale. quoique les effacements de matériel phonologique constituent une stratégie attestée pour réparer les violations de contraintes. lorsqu’une langue qui n’a pas de coda branchante adapte des mots provenant d’une langue source qui autorise de telles codas. En peul. si oui lequel. Pour prendre un exemple concret. et à quel niveau doivent se situer ces réparations? La réponse que donne la TCSR à ces questions consiste à invoquer un ensemble de principes universels qui guident les réparations possibles. voyelles non tendues? OUI français : kinyarwanda : NON (contrainte) Les violations de contraintes sont corrigées par des «stratégies de réparation» qu’on peut définir de la façon suivante : (37) Stratégie de réparation : une opération phonologique universelle et non contextuelle qui insère ou efface du matériel phonologique dans le but de satisfaire une contrainte violée. De plus. On constate donc que seulement deux opérations sont autorisées : 1o insérer : Ø → Z. fricatives corononales non antérieures? français : OUI peul : NON (contrainte) lingala : NON (contrainte) b. on constate que cette solution ne s’applique normalement que lorsque les solutions de rechange sont inapplicables.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 121 (36) Paramètres : a. Comment le locuteur natif d’une langue (à un niveau inconscient. a priori. ces opérations sont liées à la grammaire universelle et ne font pas formellement appel au contexte. si nous continuons à nous pencher sur les emprunts. Premièrement. Cette approche est donc très forte puisque. les adaptations attestées sont très variées.

122 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE (39) Exemples d’emprunts du peul au français a. Insertions de V dans les codas branchantes : fr. L’introduction d’un «nombre» d’opérations pose néanmoins un problème. cependant. 302 exemples (soit 92. il n’y a aucune limite supérieure sur le nombre de règles (transformationnelles) qu’autorise théoriquement une approche SPE. Toutes les langues établissent une limite à la préservation segmentale. plus rarement trois réparations dans les langues étudiées. les élisions de segments ne représentent qu’un pourcentage infime des cas. On peut néanmoins s’interroger sur l’existence de cas d’élision. LaCharité et Brault 1999) L’introduction d’étapes (ou opérations) est apparemment semblable à une dérivation SPE. 32 777 (76. Élisions de C fr. Une des idées fortes de l’approche chomskyenne est que la notion de nombre ne joue aucun rôle dans le patron 17 Voir Paradis et Béland 2002.4 %) sont du type (a) et seulement 25 (soit 7. au 20/09/01.2 %) sont adaptées par l’insertion de matériel. En effet. pieuvre [pjœvr] → peul [piju _ri] Il y a cependant une disproportion notable entre la solution (a) et la solution (b). En revanche. dans la TCSR. on constate que l’enchaînement d’opérations pour répondre à une violation de contraintes donnée est limité à deux. Si les langues favorisent le maintien des structures. Cette limite est de x étapes (ou opérations) à l’intérieur d’un domaine de contraintes donné. Sur 327 cas de codas mal formées (parce que branchantes) dans la base COPHO. Il y a. fournissait les chiffres globaux suivants pour 12 corpus : sur 43 041 malformations segmentales ou syllabiques.2 %) du type (b)17. force [fɔrs] → peul [fɔrsɔ] b. carde [kard] → peul [karda] fr. La base d’emprunts du projet. cuivre [kɥivr] → peul [ki_ri] Fr. b. Les 9 143 autres exemples du total cité (soit 21. x ne devant toutefois pas dépasser la capacité d’un adulte à reconnaître un patron canonique de nombre. et 1 121 seulement par élision (soit 2. pourquoi n’est-ce pas la seule stratégie attestée? La réponse que fournit la TCSR est qu’il y a un seuil de tolérance qui pose des limites à la préservation segmentale : (40) Principe du seuil de tolérance : a. Cette disproportion est générale puisque sur l’ensemble des corpus d’emprunts du projet COPHO. . une différence fondamentale entre une approche SPE et la TCSR. (Paradis.2 %) correspondent à des non-adaptations (importations).6 %).

on prend le temps morphosyntaxique abstrait (présent/passé) et le premier élément du groupe auxiliaire MODAL ou HAVE ou BE.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 123 structurel des langues du monde 18. semble-t-il aussi. two. de have ou de be. «Infants may have an innate concept of numerosity. which they must map onto the correct number words. cela donnerait par exemple : Mary will like it → Will Mary like it? John has been working → Has John been working? mais aussi Mary left it → *Left Mary it?. qui ne sont pas grammaticaux.» Quant aux adultes. and three. le système s’appuyant sur un décompte semble préférable. The postman is working now → *Postman the is working now?. est disponible chez les enfants et. Si l’anglais se comportait de cette façon. Mis à part le seuil de tolérance. d’un point de vue cognitif. L’argument est que. on observe la forme DO (Mary left it → Did Mary leave it?). et heureusement pour les linguistes. . la reconnaissance de certains patrons canoniques se fait par une saisie globale de la quantité. 19 Cf. a priori. ce qui est largement attesté est le recours à des inversions basées sur la notion de constituant : par exemple en anglais. si on introduit ou efface du matériel phonologique. dans d’autres espèces animales 19. D’après Wynn 1990 : 191. on pourrait très bien s’attendre à ce qu’une langue forme les questions en plaçant le deuxième mot d’une phrase déclarative en tête de phrase. il leur serait possible d’appréhender globalement et instantanément des patrons canoniques allant jusqu’à quatre ou cinq. or at least of the numerosities one. Noam Chomsky a souvent insisté sur le fait que. comment choisir ce matériel? Intuitivement. Dehaene 1997 pour une discussion détaillée de ces questions. les systèmes phonologiques ne se comportent pas comme les êtres humains. En termes de simplicité. appelé «subitization» en anglais. une question qui se pose est celle de savoir comment les modifications de structures qu’effectue une stratégie de réparation sont réglées. Les langues ne semblent pourtant jamais intégrer la notion de nombre dans la description structurale des opérations qui sont autorisées. et on le place avant le syntagme nominal sujet. il n’y aurait rien de surprenant à ce que les langues naturelles présentent des règles s’appuyant sur de simples régularités numériques. Ce processus. En effet. quand on peut faire compliqué?» La TCSR essaie donc d’articuler les mécanismes qui régissent les réparations tolérées et démontre que des conventions 18 À ne pas confondre avec l’existence de numéraux et de règles pour former des nombres complexes dans les langues du monde. En l’absence d’un modal. la réponse est qu’on doit effectuer le changement thérapeutique le plus simple possible. Mais ce genre de stratégie n’est pas attesté. En effet. qui semblent souvent obéir à la maxime «Pourquoi faire simple. La TCSR ne pose néanmoins pas un recours au décompte sériel en tant que tel. pour former une question fermée (de type oui/non). Par exemple. En revanche.

section qui présente la plupart des concepts nécessaires à l’application illustrative offerte en 4. français chauffeur [ʃofœr] → peul [sofeer]). défini en (43) : (43) Principe de minimalité : une stratégie de réparation doit s’appliquer a. La présentation que nous offrons ici est à titre illustratif et vise seulement à mettre en œuvre un ensemble de principes caractérisant la TCSR. le lecteur est donc renvoyé à ce dernier texte. en impliquant le moins de stratégies (d’étapes) possibles. Une première thèse est que si un conflit survient entre deux contraintes structurales ou une contrainte structurale et une contrainte segmentale. par exemple. Dans de tels cas. telle qu’elle a été définie en 3.1. R = Noyau + Coda. Paradis et LaCharité 1997 offrent une analyse plus récente et mieux articulée du problème. L’échelle classique que présuppose la TCSR est la suivante : (42) Hiérarchie des niveaux phonologiques (HNP) : métrique > syllabique > squelette > nœud racine > articulateur > trait terminal La syllabe utilisée par la TCSR est une syllabe hiérarchique du type S = Attaque + Rime.1. mais a été défendue dans de nombreux cadres phonologiques dans le développement des théories métriques. . Ce qu’établit donc (41) est qu’on accorde toujours la priorité à la contrainte qui affecte le niveau le plus haut de la hiérarchie phonologique. ce n’est pas toujours le cas que deux contraintes ou plus sont simultanément violées. la structure syllabique du mot? Ici aussi la TCSR invoque un principe relativement intuitif qui est le Principe de Minimalité.124 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE générales règlent les cas de conflit. LaCharité et Lebel 1994. Nous avons vu plus haut des exemples relativement simples où un segment a été substitué à un autre (cf. ce conflit est réglé par la Convention de préséance : (41) Convention de préséance : dans une situation impliquant deux ou plusieurs contraintes violées. qu’est-ce qui a pu orienter les locuteurs du peul vers un changement qui implique des combinaisons de traits distinctifs plutôt que de modifier. au niveau le plus bas auquel fait référence une contrainte violée. Pour un traitement plus motivé des emprunts en peul. Évidemment. b. Cette notion de hiérarchie phonologique n’est pas créée pour les besoins de la cause par la TCSR. Nous partirons ici d’une liste des phonèmes consonantiques du peul 20 L’analyse présentée ici s’appuie sur Paradis. Le peul nous permettra encore une fois d’illustrer les mécanismes de la théorie 20. la priorité est accordée à la contrainte faisant référence au niveau le plus élevé de la Hiérarchie des niveaux phonologiques (voir 42 ci-dessous).

dans la TCSR. Le peul présente l’inventaire suivant : /p b t d c Ô k g ∫ Î f s m n ŋ r l w j/. on notera que les deux fricatives du peul sont non voisées : /f/ et /s/. 1 supra) : (45) *v rgu LARYNGAL LIEU [+continu] 1 1 [+voisé] labial À priori. l’absence de segments dans un inventaire donné est attribuable à des réponses négatives aux paramètres qu’offre la GU en ce qui concerne des combinaisons de traits.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 125 et du français. ʃ/ ). on posera les généralisations suivantes : (44) Fricatives voisées ([+continu][+voisé])? français : OUI peul : NON (*v. ce qui produit des contraintes. Nous exprimerons cet ajout comme suit : . Nous avons signalé que.5 % des cas) est du type suivant : (46) français avocat [avɔka] civil [sivil] verre [vεr] → → → peul [awɔka] [siwil] [wε r] Autrement dit. Nous lui attribuerons la représentation suivante dans une représentation de type géométrique (voir Fig. on peut traiter cette adaptation comme fournissant le trait [+sonant] au *v. s/z. de nombreuses variétés du français présentent les consonnes suivantes : /p b t d k g f v s z ʃ m n r l j ɥ w/. Les données montrent que la solution qui est nettement majoritaire (76. LaCharité et Lebel 1994. le [v] de la langue source est remplacé par un [w] qui est l’une des deux glissantes du peul. Alors que le français autorise des oppositions de voisement dans les fricatives (f/v. que le segment /v/ au niveau sous-jacent est radicalement sous-spécifié. avec Paradis. *z) On peut donc se demander comment le peul va pouvoir intégrer des mots français qui comportent le phonème /v/. Nous supposerons. en comparant le peul et le français. ce segment illicite en peul peut être adapté par le biais d’un ajout ou d’un effacement de matériel phonologique. En termes représentationnels. avec [j]. En revanche. Ainsi.

Cela signifie que la violation syllabique doit être traitée en premier. D’après la Convention de préséance. Or le peul. Le Principe de préservation (38) donne la préférence à la solution qui préserve la forme de départ et l’étoffe en lui adjoignant [+sonantique]. l’ajout du trait [+sonantique] s’applique en une seule étape et au niveau le plus bas à laquelle fait référence la contrainte (40). on constate que cette adaptation est conforme au Principe de minimalité et à la Hiérarchie des niveaux phonologiques. c’est que les solutions corrigeant les séquences interdites en préservant les segments de départ exigent plus de deux étapes. autrement dit à la solution [v → w]. Ainsi. mais relativement rares en dépit de leur simplicité apparente : [*v → b] ou [*v → f]. qui interdit la combinaison [+continu. en empruntant au français. la priorité est accordée à la contrainte faisant référence au niveau le plus élevé de la Hiérarchie des niveaux phonologiques. celui où le peul. La réponse est que ces solutions minoritaires exigent deux opérations. C’est ce qu’exprime la généralisation (49) : . dans une situation impliquant deux ou plusieurs contraintes violées. comme l’avons déjà signalé. comme la plupart des langues examinées par la TCSR. Ce que démontrent les auteurs. a recours à des effacements. ne permet pas des réparations en plus de deux étapes. Par ailleurs. + voisé]. le peul est confronté à deux problèmes : (a) le son [v] ne fait pas partie de l’inventaire de cette langue. à savoir l’effacement d’un trait et l’ajout d’un autre trait. Nous nous tournerons enfin vers un cas apparemment plus problématique. Soit les exemples suivants : (48) français voyou [vwaju] voiture [vwatyr] voyage [vwaja ] → → → peul [waju] [watiri] [waja ] En adaptant des mots comme voyou. (b) les séquences CG (Consonne+Glissante) y sont interdites. l’adaptation [v → f] exige l’effacement du trait [+voisé] et l’ajout du trait [-voisé].126 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE (47) *v → w w rgu LARYNGAL LIEU [+continu] 1 1 [+voisé] labial [+sonantique] La question qui se pose immédiatement est de savoir pourquoi cette adaptation est de loin préférée aux deux solutions suivantes qui sont certes attestées. En effet.

). etc. déficiences diverses. nous offrirons le résumé suivant de la TCSR (Paradis 2001) : (51) Aperçu synoptique de la TCSR : 1o Toutes les langues sont régies par des contraintes provenant de la grammaire universelle. l’adaptation non retenue de voyou [vwaju] en *[wuwaju]. élégante et généralisable. etc. b. . Une présentation plus complète de la TCSR permettrait de montrer que de nombreux exemples qui résistent à l’analyse dans d’autres modèles y trouvent une explication simple. et enfin l’adaptation de *v en [w] déjà expliquée : (50) *vwa → *wuwa CCV→ a) insertion d’un noyau b) propagation de la voyelle c) v → w A N A N A N A N A N A N A N fh 1 1111 1111 11 11 x x x → x x x x → x x x x → x x x x 111 1 11 1 11 1 hf 1 v u a v u a v u a u u a =[v w a] =[v _ u a] =[v u w a] =[w u w a La solution choisie par le peul est donc l’effacement. etc. On constate que cette adaptation exigerait les trois opérations suivantes (cf. conflits de contraintes. redoublement. la propagation de la mélodie [u] dans ce noyau vide (on se souviendra qu’un [w] est un [u] non syllabique). à savoir la solution la plus simple possible en conformité au Principe de minimalité : elle s’applique au niveau le plus bas auquel fait référence une contrainte violée (à savoir au niveau segmental) et en une seule étape. autres processus morphologiques (abrègement. 2o Les contraintes sont issues de principes ou de réglages paramétriques négatifs. Soit. 3o Les contraintes peuvent être enfreintes par des facteurs qui proviennent de l’extérieur (emprunts lexicaux.) ou de l’intérieur (concaténation morphologique ou syntaxique. à savoir la création d’un noyau vide jouant le rôle de réceptacle pour le [u] à venir. 50 a. En conclusion. c). par exemple.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 127 (49) Seuil de tolérance du peul La préservation d’un segment en peul est limitée à deux réparations au plus.

Archangeli. . LaCharité et Brault 1999 et Paradis et LaCharité 2002. pour rendre compte de la forme de surface (1). (insertion/élision) – la convention de préséance (basée sur la HNP).rutgers. on proposera alors une règle comme. sera adapté en français sous la forme [hom]). Dans le cadre SPE. Kager 1999). Toute notion de dérivation et d’opération se voit éliminée au profit d’un ensemble de contraintes qui font partie de la grammaire universelle et qui permettent la définition des représentations (Laks et coll. La phonologie d’une langue est alors réduite à une hiérarchie spécifique de ces contraintes. Langendoen et coll. acquisition). Ainsi le nœud Pharyngal est absent et non disponible dans de nombreuses langues. imaginons qu’un linguiste postule pour (1) la forme sous-jacente /xt/. dont nous esquisserons quelques grands principes (Prince et Smolensky 1993. – le principe de la non-disponibilité 21. – la marque (fréquence typologique. 22 Les travaux de TO (aussi bien en phonologie qu’en syntaxe) ont largement bénéficié pour leur diffusion du site internet http://roa. Une primitive non disponible dans la langue emprunteuse peut entraîner l’impossibilité d’intégration de certains sons dans les langues cibles. s’est rapidement imposé comme un modèle incontournable en phonologie 22. t → y / __ # et le résultat sera par exemple la dérivation en (52) : (52) SPE /xt/ Forme sous-jacente y (selon la règle t → y / __ #) [xy] Réalisation de surface 21 Le principe de non-disponibilité est défendu par Paradis.edu accessible à tous. Sur la base de ces formes et d’autres données. RP [həυm]. Nous proposons de débuter notre présentation par une comparaison avec SPE. 1997). et les alternances observées sont le résultat de l’interaction conflictuelle des contraintes. ↓ 4. où de nombreux articles sont disponibles avant leur publication . Soit deux réalisations de surface d’un même morphème dans une langue W: (1) [xy] et (2) [xtz].128 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE Violation de contrainte – le principe de préservation (limitée par le principe du seuil de tolérance). le mot anglais home. La différence majeure avec la TCSR est que les contraintes de la TO sont transgressables sans déclencher de stratégies de réparation (même si certains tenants de la TO parlent informellement en de tels termes). 1997. entraînant des effacements dans les emprunts (par exemple. réparation gouvernée par – le principe de minimalité (basée sur la HNP).2 La Théorie de l’optimalité (TO) La TO.

De cette façon. Reprenons notre exemple hypothétique. Les contraintes n’ont pas cependant le même poids. . Il importe alors d’éliminer toutes les formes indésirables et de ne maintenir que la réalisation souhaitée de notre forme sousjacente /xt/. et le candidat gagnant est celui qui ne transgresse aucune contrainte. mais envisage à partir de celle-ci (ici /xt/) un vaste ensemble de réalisations possibles. Le symbole ! indique une transgression rédhibitoire. mais en supposant maintenant la hiérarchie suivante : C1 >> C2 >> C3. Ceci n’est pas toujours le cas. qui en hiérarchisant les contraintes. [xy]. le candidat gagnant est celui qui transgresse les contraintes situées le plus bas dans la hiérarchie proposée. C2. et nous supposons que trois contraintes sont à l’oeuvre : C1. (53) TO /xt/ [xa] [xt] [xy] [abc] C1 * * C2 * C3 + Dans notre exemple. elles sont rangées selon leur importance dans une langue donnée. [xt]. C1 domine C2. C4. Nous postulons une contrainte encore plus basse dans la hiérarchie. Les réalisations (ou candidats) engendrées par la fonction GEN sont les suivantes : [xa]. [abc]. ce qui entraîne leur exclusion immédiate. EVAL(ÉVALUATION). [xt]. comme [xa]. [abc]. que transgressent plusieurs candidats dont notre candidat gagnant. sans que cela ne l’élimine. Le tableau ci-dessous a pour but d’illustrer de façon très simplifiée le fonctionnement du modèle. etc. le modèle fait appel à un ensemble de contraintes universelles dont la transgression va permettre d’exclure les formes «fautives». Le symbole >> indique une relation de dominance. sélectionne le candidat optimal. et l’une des grandes originalités de la TO est de poser que toute contrainte universelle peut en principe être transgressée et qu’une transgression n’est pas d’emblée rédhibitoire. trois candidats transgressent chacun l’une des contraintes. C3. Toutes ces réalisations sont engendrées par une fonction GEN(GÉNÉRATEUR). Une transgression est indiquée par * et le candidat optimal par ☞.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 129 La TO postule de la même manière une forme sous-jacente. Pour ce faire. Le processus d’évaluation s’effectue à l’aide d’une autre fonction. et leur hiérarchie varie de langue à langue. et C2 domine C3.

elles sont dominées. ou encore correspondance) et les contraintes de marque (ou contraintes d’harmonie) définies ci-dessous de façon informelle : (55) Contraintes : Fidélité : la forme de sortie doit être équivalente à l’entrée pour la propriété B. . actives à divers degrés dans toutes les langues. IDENT(T) Il doit y avoir une correspondance univoque entre les traits de la base et ceux de la représentation de surface. Marque : la forme de sortie doit avoir la propriété A. Le rôle des contraintes de fidélité. [xy] est toujours ici le candidat optimal. conformité. LINÉARITÉ On doit observer une correspondance linéaire entre les éléments de la base et ceux de la représentation de surface. sans connotation morale. est d’assurer que la forme de base est identique à la sortie de la fonction GEN. Les contraintes de marque exercent une autre fonction. Les contraintes universelles. leur hiérarchie dans une langue donnée qui fait la spécificité de cette langue. C’est l’ordre des contraintes universelles.130 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE (54) TO /xt/ [xa] [xt] [xy] [abc] C1 *! * *! * C2 *! C3 C4 * + Même s’il transgresse la contrainte C4. la forme de surface diverge de la base. DEPIO Chaque élément de la représentation de surface a un correspondant dans la base (l’épenthèse est interdite). (56) Contraintes de fidélité : MAXIO Chaque élément de la base a un correspondant dans la représentation de surface (l’élision est interdite). celui qui sort vainqueur du processus d’évaluation. dont nous donnons quelques exemples. la forme de sortie ne se distingue pas de la base. Les divergences observées entre les langues sont alors attribuées à des hiérarchies différentes des contraintes. et comparer deux langues revient à comparer deux ordres distincts. Si au contraire. et nous distinguerons entre les contraintes de fidélité (autrement appelée de façon plus descriptive. n’ont pas toutes le même effet. Si les contraintes de fidélité sont dominantes.

il en résulte des conflits que chaque langue résout en imposant à ces contraintes une hiérarchie qui lui est propre. Ces deux séries de contraintes sont foncièrement distinctes dans leurs domaines d’application ainsi que dans leurs effets. et aucun de ses constituants ne peut être complexe. Les quatre contraintes suivantes. Dans la parole rapide. l’économie articulatoire l’emporte sur la précision de la perception alors que c’est le contraire dans un registre plus lent. étudiez /etydje/ 23) que des lois phonétiques ou encore des divergences dues au registre utilisé. qui tendent vers la minimisation de l’effort articulatoire. Le symbole * indique tout comme en syntaxe l’inacceptabilité. . d’où la vaste diversité linguistique observée dans les langues du monde. ne changez pas le segment». Toutes les variations observées sont le résultat d’un conflit entre des forces conservatrices. Le jeu de ces deux séries de contraintes est à l’origine de la variation observée dans les langues. et nous avons vu que le même symbole est utilisé dans les tableaux pour indiquer une transgression de contrainte. (57) Contraintes de marque : ATTAQUE Toute syllabe doit être pourvue d’une attaque. alors que les contraintes de marque portent sur des unités plus larges que le segment. Comme les contraintes ont des exigences contradictoires. qui stipulent simplement «Ne touchez à rien». Les contraintes de fidélité concernent des éléments simples : «Ne changez pas le trait. *COMPLEXE Aucun constituant de la syllabe ne peut être complexe. La TO permet d’embrasser à l’intérieur d’un même cadre et selon une et une seule procédure aussi bien des alternances phonologiques «traditionnelles» (étudie /etydi/. Dans une même langue. Une autre façon d’envisager ce conflit est d’opposer l’économie articulatoire au besoin d’être compris sans aucune ambiguïté. imposant des restrictions sur les séquences de sons. La variation à l’intérieur d’une langue. ici les contraintes de fidélité. par exemple. 1998) et la variation chez un même locuteur résultent de la même façon de la résolution de conflits. elles entretiennent entre elles des relations de dominance 23 Cf Durand et Lyche 1999 sur les glissantes dans le cadre de la TO. des phénomènes de la parole rapide qui étaient jusqu’alors relégués à la périphérie de la phonologie. concourent à poser CV comme la syllabe canonique : une syllabe doit posséder une attaque et un noyau mais pas de coda.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 131 elles se penchent sur la bonne formation et sur le côté non marqué des éléments et des constituants. NOYAU Toute syllabe doit contenir un noyau. certaines contraintes ne possèdent pas de rang fixe. *CODA Une syllabe ne contient pas de coda. et les contraintes de marque. la variation stylistique (Morris.

. Cette forme de base semble a priori être aussi le candidat optimal puisqu’elle se syllabe en deux syllabes ouvertes. Cette préférence est traduisible sous forme de contrainte de marque. (58) Il est pauvre [ilεpov] Pauvre type [povtip] Pauvre ami [povrami] Cet effacement. 24 La formalisation de la variation en TO est également décrite dans Durand et Lyche 1999. car parmi les candidats possibles. dont l’un des effets est d’éliminer en priorité les éléments situés à la périphérie. et d’autres réalisations de C>>B>>A 24. CONTIGUÏTÉ. A domine B qui domine C (A>>B>>C). mais en faveur de la liquide et non de l’obstruante. car les attaques complexes sont généralement moins marquées que les codas complexes. Lyche 1997). où le groupe OL est simplifié. La contrainte *COMPLEXE doit être spécifiée pour chaque constituant. ALIGN seule est insuffisante. L’exclusion de ce candidat est provoquée par la transgression d’une contrainte de fidélité. (59) *COMPLEXE : Aucun constituant de la syllabe n’est complexe. qui place l’accent sur la dernière syllabe d’un mot à condition que cette syllabe ne contienne pas de schwa. ALIGN est motivée par la règle d’accentuation en français. dont la forme de base est /povrə/. Si pour une langue X. il faut envisager [por]. La chute de la liquide dans un groupe obstruante+liquide (en abrégé OL) en finale de mot est généralisée dans le registre informel dans la plupart des variétés de français (Laks 1977. Wachs 1997. sans nul doute provoqué par une tendance au moindre effort. certaines réalisations de surface témoignent de la relation de dominance A>>C>>B. 1988). Nous distinguerons alors entre *COMPL-C (les codas complexes ne sont pas licites) et *COMPL-A (les attaques complexes ne sont pas licites). entraîne la création de syllabes moins marquées.132 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE différentes. il est pauvre.2. elles préfèrent les codas simples aux codas complexes (Venneman. Elle est pourtant exclue par une contrainte d’alignement (McCarthy et Prince 1993) : (60) ALIGN-MOT PROSODIQUE (ALIGN) La borne droite du mot prosodique correspond à la borne droite de la syllabe accentuée. Reprenons le premier de nos exemples. Si les langues autorisent les codas. 4.1 Application Nous illustrerons le modèle à l’aide d’un exemple très simplifié.

les forces conservatrices ou les forces innovatrices vont l’emporter. ALIGN>> MAXIO (62) il est pauvre /povrə/ Candidats [povrə] [povr] *! *! CONTIG. c’est exactement le contraire qui se produit. définie en (56). cf. la borne gauche du morphème (ici #é dans étés) ne correspond plus à une frontière syllabique [bo.V.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 133 (61) CONTIGUÏTÉ Si deux éléments sont contigus dans la forme de base. sur laquelle nous revenons plus bas. la contrainte conservatrice par excellence.te] ou CV. Le français déploie de nombreuses stratégies pour multiplier les syllabes non marquées.CV. la liaison joue le même rôle que l’élision de la voyelle de l’article défini devant une initiale vocalique 25.CV. CV. Comme le montre Tranel. Nous avons maintenant défini trois contraintes nécessaires au choix du meilleur candidat dans une variété de français qui favorise la chute de la liquide. Dans notre exemple. 1997. et à ce stade de l’analyse la relation de dominance entre les autres contraintes est indifférente : CONTIGUÏTÉ. Lorsqu’il y a liaison. est l’une de ces stratégies en faveur de la syllabe canonique CV (Tranel 1996. 2000. Dans beaux étés sans liaison (soit *[boete]).e. COMPL. seule MAXIO. bien qu’en éliminant deux segments. La présence de la liaison (soit [bozete]) permet d’éviter des syllabes à attaque vide et cela aux dépens d’une contrainte d’alignement qui exige que la borne droite du radical coïncide avec une frontière de syllabes. Plénat 1996. Deux contraintes de marque (*COMPL-C et ALIGN) s’opposent à une contrainte de fidélité ( CONTIGUÏTÉ) à laquelle s’ajoute MAXIO.CV. . Pour rendre compte d’une variété de français qui choisirait le premier ou le deuxième candidat.C ALIGN MAXIO *! * ** ** + [pov] [por] Le candidat optimal est [pov].te]. 25 Pour une discussion intéressante de la relation entre morphologie et phonologie dans un cadre de contraintes. La liaison.ze. doit être impérativement dominée. ils le sont aussi dans la sortie. Oostendorp 1997). Suivant le rang de ces diverses contraintes dans la hiérarchie. il suffit d’imposer aux contraintes un ordre de dominance différent. on a la suite de syllabes suivante (le point indiquant la frontière syllabique) : [bo. COMPL-C. il transgresse deux fois MAXIO.

le rapport à la syntaxe et à la structuration des énoncés en est un autre. le rapport à la phonétique en est un troisième. Enfin. Laks et Lyche 2002)... les contraintes étant soumises à un ordre fixe et un seul candidat sortant vainqueur de cet ordre. À chaque ordre établi s’associe-t-il une grammaire différente? Autrement dit. de combien de grammaires chaque locuteur dispose-t-il? Un tour d’horizon rapide de la documentation montre que la réponse est loin d’être claire. or variable values in constraints depending on speech rate/ style. la TO n’est pas plus apte qu’une autre théorie à rendre compte de la variation intralinguistique. Archangeli. One possibility within OT is variable ranking of constraints.134 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE Tout modèle phonologique est confronté à plusieurs questions cruciales pour en montrer la fécondité. Another possibility [. . Ces deux propositions posent le problème du nombre de grammaires envisagées pour chaque locuteur. and say so[fn]ness instead of so[ftn]ness. nous nous pencherons sur la question de la variation phonologique. Cette dernière possibilité est illustrée par Hammond 1997 : 48-50 dans son traitement de la syncope des voyelles non accentuées en anglais rapide. Dans notre discussion et étant donné notre propre intérêt pour la variation dans le cadre du projet «La phonologie du français contemporain» (Durand..2 La TO et la variation Dans ce modèle. 1997 : 22 soulignent dans leur ouvrage d’introduction la nécessité de rendre compte des phénomènes de la parole rapide.ftn. de fidélité) crucialement ordonnées. Pourtant.. Le rapport au lexique et à la morphologie en est un. 2o un locuteur possède une et une seule grammaire.2. Deux solutions ont été proposées : soit l’utilisation d’un ordre variable. force nous est de reconnaître qu’a priori.] is the use of correspondence constraints between careful and casual speech representations. Langendoen et coll.. How best to account for this has yet to be resolved satisfactorily. 4. soit de postuler des contraintes de correspondance (autrement dit.. In fast and/or casual speech. people may omit the t in the cluster. Une fois cette observation faite. et deux tendances se dégagent : 1o le nombre de grammaires dont dispose le locuteur n’est pas fixe. la variation phonologique est un des grands enjeux de la phonologie contemporaine. une première observation est que la variation qui pourra déboucher sur un changement linguistique peut être traitée comme le fruit d’un conflit entre les contraintes de fidélité et les contraintes de marque (Borowsky et Horvath 1997).

alors qu’elle est plus forte entre un mot non fonctionnel et la tête du syntagme (] f). qui va les distinguer. plus les liaisons sont nombreuses. *T ]f : Une syllabe ne peut traverser la borne droite d’une projection fonctionnelle. les contraintes à ranger par rapport à SURFACE C précisent ces relations.2. (63) SURFACE C : il doit y avoir correspondance (= fidélité) entre toute consonne de surface et toute consonne de la base. (64) *T [l : Une syllabe ne peut traverser la borne gauche d’une projection lexicale.1 Grammaires multiples L’analyse de la liaison en français présentée par Oostendorp 1997 nous fournira une illustration du premier modèle. Oostendorp distingue entre trois styles. La variation serait ainsi le résultat de la compétition entre plusieurs grammaires. et le discours et la lecture (III). Dans le cas . La frontière la plus forte ([ f ) est celle qui sépare deux projections fonctionnelles (deux syntagmes de différente nature). (63) est satisfaite lorsque la consonne de liaison présente dans la forme de base est prononcée dans la forme de surface. et le candidat gagnant est celui qui la respecte. SURFACE C. une frontière entre un mot fonctionnel et la tête qui suit est faible ([ l).JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 135 4. *T [f : Une syllabe ne peut traverser la borne gauche d’une projection fonctionnelle. C’est la position dans la hiérarchie d’une contrainte de fidélité. et tout naturellement. plus la contrainte de fidélité est dominante dans la hiérarchie.2. Il est bien connu que la présence de la liaison est une fonction de la dépendance syntaxique des éléments. Ces trois contraintes interdisent en fait la violation de relations syntaxiques de plus en plus étroites. et à chaque style correspondrait une hiérarchie différente des contraintes. Plus le style est élevé. Pour reprendre la distinction traditionnelle. (65) [SD son [SN amant [f son [l amant]] (66) [SV [SAvd naïvement [SV exprimé [[naïvement]f [l exprimé]]f (67) [SN vins [SP à cuire [f vins [l [f à cuire]]] Dans cette analyse. la conversation soignée (II). ces trois styles représentent la conversation familière (I).

seule *T [l est transgressée. Rappelons que dans chaque tableau. vins à cuire sans liaison. La hiérarchie suivante reflète la force des frontières syntaxiques. 26 Dans les tableaux ci-dessous. 2a. (70) Style I * T [f 1.136 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE de la liaison obligatoire (65). 3a. les deux premières contraintes (*T [l et *T ]f ) le sont. Les candidats possibles sont identiques : 1a. son amant avec liaison.a) + 1. naïvement exprimé sans liaison. son amant sans liaison. vins à cuire avec liaison. 3b. Dans le dernier exemple (67).b) + (s)] a SURFACE C est dominée par deux contraintes et la consonne de liaison peut uniquement traverser une frontière faible : c’est le cas de la liaison obligatoire. la place de SURFACE C dans la hiérarchie détermine le style : plus SURFACE C est dominante. 2b. ☞ indique le candidat optimal. Nous espérons que le lecteur rétablira les consonnes de liaison phonologiques. (69) Trois hiérarchies distinctes Style I : *T [f >> *T ]f >> SURFACE C >> *T [l Style II : *T [f >> SURFACE C >> *T ]f >> *T [l Style III : SURFACE C >> *T [f >> *T ]f >> *T [l Les trois tableaux ci-dessous illustrent le fonctionnement des trois grammaires. (68) *T [f >> *T ]f >> *T [l Comme nous l’avons mentionné plus haut. . mais l’ordre défini en (68) demeure inchangé.. plus le style est élevé.a) s]a 3. alors que si la liaison est faite dans (66). nous utilisons la graphie.b) + (t)] e 3. 1b.a) t]e 2. C * T [l * 2.b) n]a (n)] a *! * *! * * * *! * * T ]f SURF. * la violation d’une contrainte et ! une violation rédhibitoire 26. les trois contraintes sont transgressées en cas de liaison. où les frontières syntaxiques sont les plus fortes. naïvement exprimé avec liaison.

ce qui étend le domaine d’application de la liaison. Encrevé 1988). Combien de grammaires .a) + t ] e 2. Afin d’exclure un style sans aucune liaison tout comme un style où tout serait loisible.b) (t)] e 3. Oostendorp impose une limite à la variation possible : la contrainte de fidélité. par exemple. Chaque registre défini présuppose l’existence d’une hiérachie déterminée. Ceci recouvre un ensemble de liaisons facultatives. Ici.a) + 1. SURFACE C domine toujours *T[l et est toujours dominée par une contrainte interdisant les liaisons entre les phrases.b) s]a (s)] a * * Dans le style le plus élevé. C * T ]f * T [l * 2. Sans trop approfondir l’analyse.b) + (s)] a Dans le style II. (72) Style III SURF.a) + t ] e 2. on objectera la pauvreté de la différenciation stylistique et la simplification à outrance d’un cas typique de variation fort complexe (cf.a) s]a 3.b) (t)] e 3.a) + 3.b) n]a (n)] a *! * *! * *! * 2. Cette approche soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout.a) + 1. Imaginons un instant d’appliquer la même méthode à un phénomène aussi complexe que le schwa en français. et la liaison est faite à l’intérieur d’un syntagme.b) n]a (n)] a *! * *! *! * * * * SURF. le style III assimile discours et lecture. SURFACE C n’est plus dominée que par une seule contrainte. C * T [f * T ]f * T [l * 1. SURFACE C domine les autres contraintes. mais une distinction entre les deux mènerait à la construction d’une grammaire supplémentaire.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 137 (71) Style II * T [f 1.

2.2. et le modèle indique la direction du changement à l’aide d’une flèche directionnelle qui précise si la contrainte flottante a tendance à s’élever ou à s’abaisser dans la hiérarchie. nous reprendrons l’analyse de la liaison et les contraintes proposées par Oostendorp. (73′) Ordres prédits : SURFACE C >> *T [f >> *T ]f >> *T [l *T [f >> SURFACE C >> *T ]f >> *T [l *T [f >> *T ]f >> SURFACE C >> *T [l . le dernier étant celui qui devrait s’imposer dans un avenir plus ou moins lointain. mais pas par rapport à *T [l.2 Contraintes flottantes Dans ce modèle. et les candidats vainqueurs dans le plus grand nombre de tableaux sont présumés être les plus fréquents. ce qui implique un changement linguistique vers une réduction du nombre de liaisons. nous considèrerons maintenant deux approches. À l’intérieur de ce cadre. Les valeurs quantitatives n’ont pas été oubliées. Alors que (69)-(72) représentaient trois hiérarchies distinctes. l’une qui propose des contraintes flottantes (Reynolds 1994. Nous avons vu plus haut que la variation synchronique était souvent l’indication d’un changement en cours. la contrainte flottante est SURFACE C. Une contrainte flottante n’est soumise à aucune restriction particulière. (73) Contrainte flottante : SURFACE C ⇒ {*T [f >> *T ]f } >> * T [l Selon le schéma. ce qui a poussé certains linguistes à ne poser qu’une seule grammaire par locuteur. Nagy et Reynolds 1996). La flèche pointée à droite signale que le rang de la contrainte descend dans la hiérarchie et qu’une violation a moins de chances d’entraîner l’exclusion d’un candidat. chaque langue est définie par une hiérarchie stricte des contraintes universelles. dont l’importance aurait tendance à diminuer. les ordres suivants sont alors prédits. c’est-à-dire que toute contrainte peut flotter par rapport à un bloc de contraintes. Pour illustrer le modèle.138 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE faudrait-il postuler. SURFACE C flotte par rapport aux contraintes sur la transgression des bornes de la projection fonctionnelle dont le rang respectif reste inchangé. mais certaines contraintes sont autorisées à flotter par rapport à d’autres dont le rang est fixe. (73) n’en propose qu’une seule. 4. l’autre qui introduit la généralisation d’un ordre partiel pour toutes les contraintes (Anttila 1997. et comment imaginer que le même locuteur alterne constamment entre toutes ces grammaires? La réalité psychologique du modèle est sans nul doute contestable. Reynolds et Nagy 1994. En allant de gauche à droite. Anttila et Cho 1997).

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Ces trois ordres distincts permettent de postuler trois tableaux qui sont strictement identiques à ceux proposés par Oostendorp, et les candidats qui l’emportent dans le plus grand nombre de tableaux sont les plus fréquents. Les tableaux sont repris ci-dessous. (74) Style III Liaison dans son amant, naïvement exprimé, vins à cuire.
SURF. C

* T [f

* T ]f

* T [l *

1.a) + 1.b)

n]a (n)] a *! * *! * *! *

2.a) + t ] e 2.b) (t)] e 3.a) + 3.b) s]a (s)] a

* *

(75) Style II Liaison dans son amant et naïvement exprimé.
* T [f 1.a) + 1.b) n]a (n)] a *! * *! *! * * * *
SURF. C

* T ]f

* T [l *

2.a) + t ] e 2.b) (t)] e 3.a) s]a 3.b) + (s)] a

(76) Style I
1.a) + 1.b)

Liaison dans son amant mais pas dans les deux autres
* T [f * T ]f
SURF. C

* T [l *

n]a (n)] a *! * *! * * *!

2.a) t]e 2.b) + (t)] e 3.a) s]a 3.b) + (s)] a

* *

140

DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE

exemples. Au niveau des résultats, cette analyse ne se distingue pas de la précédente puisque les mêmes tableaux sont dérivés. Les deux analyses divergent cependant au niveau des implications théoriques. Le modèle avec contraintes flottantes ne propose qu’une seule grammaire par locuteur et fait de meilleures prédictions pour la réalisation des variantes. Le modèle qui postule plusieurs grammaires pour chaque locuteur devra préciser ultérieurement les fréquences des réalisations et comment le locuteur effectue son choix, alors qu’une analyse avec contraintes flottantes incorpore les prédictions statistiques. Il se peut néanmoins que le modèle demande à être révisé pour obtenir des résultats plus fiables (Reynolds et Nagy 1994). Dans notre exemple sur la liaison, intuitivement, le style I, où seules sont réalisées les liaisons dites obligatoires, est le plus fréquent, ce qui devrait se refléter dans les statistiques. La forme son amant avec liaison est prédite dans les trois tableaux et son occurrence est en effet de 100 %. La forme vins à cuire avec liaison n’est prédite que par un seul tableau, et cela semble aussi intuitivement correct. La forme naïvement exprimé avec liaison est par contre prédite par deux tableaux, soit 63 % des occurrences, ce qui ne semble pas correspondre à la réalité. Toutefois, il n’est absolument pas exclu que l’incorporation de facteurs autres que syntaxiques puisse affiner l’analyse de façon à ce que les formes du style I soient prédites pour la grande majorité des cas. Nous envisagerons maintenant un dernier modèle, celui d’Anttila 1997, qui semble a priori plus robuste. 4.2.2.3 Ordre partiel généralisé Cette approche est essentiellement développée par Anttila 1997, qui rappelle dans un premier temps que la relation entre les contraintes dans la TO est caractérisée par les propriétés suivantes qui définissent un ordre total (Anttila et Cho 1997). (77) Ordre total : 1o Non-réflexivité : aucune contrainte ne peut être rangée au-dessus et au-dessous d’elle même; 2o Asymétrie : une contrainte x a un rang supérieur à y, elle ne peut avoir un rang inférieur à y; 3o Transitivité : si x a un rang supérieur à y, et y un rang supérieur à z, x est au-dessus de z; 4o Connexion : toute contrainte est ordonnée par rapport à toute autre contrainte.

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Anttila ne met en cause que la dernière propriété de cette relation et, en la rendant inopérative, il définit un ordre partiel. La variation dans un ordre total se rencontre uniquement dans le cas où deux candidats respectent et transgressent les mêmes contraintes. Par contre, une grammaire partiellement ordonnée engendre plusieurs hiérarchies, plusieurs tableaux. On prédit ainsi l’existence de candidats égaux, et les contraintes dont le rang est inférieur dans la hiérarchie ne peuvent influer sur le résultat. Soit une grammaire avec trois contraintes A, B et C non ordonnées, un candidat 1 qui viole les contraintes A et B, et un candidat 2 qui viole la contrainte C. À partir de trois contraintes, six ordres différents sont dégagés et un candidat sort gagnant de chaque ordre. (78) Ordre partiel avec trois contraintes ABC : ordre envisagé candidat gagnant ABC 2 ACB 2 BAC 2 BCA 2 CAB 1 CBA 1 Si un candidat est vainqueur dans n tableaux et que t est le nombre total de tableaux, la probabilité d’occurrence du candidat est n/t. Le candidat 2 gagne dans les (4/6) 2/3 des tableaux. Un candidat est prédit par une grammaire si et seulement s’il est vainqueur dans un des tableaux. Le modèle fait aussi certaines hypothèses pour l’acquisition du langage. Anttila prétend que lors de son apprentissage langagier, l’enfant acquiert petit à petit la hiérarchie des contraintes et que sa grammaire devient ainsi de plus en plus complexe. Pour lui, la variation inhérente fait partie intégrante de la grammaire du locuteur, et son élimination signifierait une complication de la grammaire qui exigerait d’ordonner des contraintes dont le rang n’est pas à présent fixé. On expliquerait ainsi la variation stable, variation qui se maintient au fil des âges. Son travail porte sur la variation observée dans le génitif pluriel en finnois, les prédictions sont testées et vérifiées sur un corpus de 1 300 000 mots. Nous illustrerons le modèle à l’aide de la liaison déjà étudiée plus haut et aussi à l’aide de la simplification des groupes consonantiques.

a) t]e 2.b) + (t)] e 3. *T ]f] >> *T [l a.b) n]a (n)] a *! * *! * *! * 2.a) + 1. II. I. aussi bien dans le cadre de grammaires multiples (Oostendorp 1997) que par un modèle avec contraintes flottantes (Reynolds SURF. d) correspondent respectivement aux styles III. f.a) + 1. c.142 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE Nous reprenons les mêmes contraintes que celles données plus haut et nous posons un bloc de trois contraintes non ordonnées indiquées entre crochets [ ]. (79) [SURFACE C.b) (s)] a * * * T ]f 1. C * T [f * T [l * *! * * *! * * * 2. *T [f. b.a) + t ] e 2. d. c).a) + s ] a 3.b) n] a (n)] a *! SURF. C * T ]f * T [f * T [l * 1. ce qui nous donne six possibilités développées en (79). et ces ordres sont déjà prédits dans les analyses exposées plus haut.a) s]a 3. les ordres a). e.b) + (s)] a . >> *T [f >> *T ]f >> *T ]f >> *T [f *T [f >> SURFACE C >> *T ]f *T [f >> *T ]f >> SURFACE C *T ]f >> SURFACE C >> *T [f *T ]f >> *T [f >> SURFACE C SURFACE C SURFACE C Style III Style II Style I Comme nous l’avons indiqué.b) (t)] e 3.

Variétés et Structure» (Durand. Il semble donc que seule une comparaison des prédictions quantitatives qu’ils font sur de très grands corpus pourra les départager. on serait tenté de conclure que cette approche allie la fiabilité des prédictions à la notion de variation incorporée dans le système. f) qui correspondent respectivement aux styles III. Il ne fait aucun doute que sur les mêmes données. Remarquons cependant que. compare brièvement les deux modèles. Laks et Lyche 2002) prend tout son sens 27. Une grammaire partiellement ordonnée engendre trois nouveaux ta* T ]f 1.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 143 1994). Morris 1998. mais conclut que les données dont il dispose sur la variation en espagnol ne lui permettent pas de trancher en faveur de l’un ou de l’autre.b) + (s)] a bleaux (b. (83) Prédictions Style I : 2/3 des occurrences. 1999. Style II : 1/6 des occurrences. il ne se distingue guère du modèle à contraintes flottantes et ne postule lui aussi qu’une grammaire par locuteur. 27 On trouvera d’autres réflexions sur phonologie et variation dans Durand.a) s]a 3. C’est avec ce genre d’exemple que le retour à l’empirie que nous prônons dans notre projet «Phonologie du Français Contemporain (PFC) : Usages. d’un point de vue purement formel. . ce modèle l’emporte sur les deux précédents. prédictions satisfaisantes surtout au niveau du style I.a) t]e 2. Étant donné les résultats impressionnants obtenus par Anttila 1997 sur le finnois. qui adopte le modèle à contraintes flottantes. e.b) n] a (n)] a *! * *! * * * *! * * T [f SURF C * T [l * 2. Style III : 1/3 des occurrences. I. Lyche et coll.b) + (t)] e 3.a) + 1. (80) Style III (b) (81) Style I (e) (82) Style I (f) L’ordre partiel fait les prédictions suivantes. I.

Plus généralement. et qui va plus loin que la simple quantification. Nous pensons néanmoins que la TO est une des rares théories à aborder la variation dans le cadre d’une théorie linguistique globale. et certains chercheurs comme les tenants de la Phonologie articulatoire (Browman et Goldstein 1992) ont tenté de mettre en avant une approche novatrice. 1997. 1997) et le numéro 126 de Langue Française (Laks et coll. et nous avons vu que la TCSR. Sur la base de contraintes universelles. tout en essayant de faire des prédictions. 1993. ce qui. dans un cadre de principes et de paramètres. 1995. Pour ne citer qu’un seul exemple.ou intradialectale.144 DES RÈGLES AUX CONTRAINTES EN PHONOLOGIE GÉNÉRATIVE La route a été longue et fructueuse depuis SPE. 2000). elle offre un modèle théorique robuste qui rend compte de façon adéquate de la variation observée. rend la théorie vérifiable. Goldsmith 1990. Les ouvrages suivants peuvent également se révéler utiles : Carr 1993. Plénat et coll. . Non seulement nous avons fait preuve d’une certaine partialité dans le choix des modèles. Roca 1994. Nespor et Vogel 1986). Laks. évidemment. La TO sait marier fort élégamment les grands principes de la grammaire générative et les exigences sur les données. Lyche et coll. Domaines prosodiques (Hayes 1989. on peut particulièrement recommander la consultation de la revue Phonology de sa création (1985. par exemple. Durand 1990. domaine pour lequel la théorie de l’optimalité a fait des propositions intéressantes. mais les quelques modèles que nous avons présentés ne sont illustrés que bien trop succinctement et le plus souvent à l’aide de phénomènes segmentaux. à la fois plus dynamique et plus proche des réalisations physiques. Gussmann 2002. que celle-ci soit inter. permettait elle aussi de traiter des faits linguistiques complexes à la fois d’un point de vue interne et externe. Conclusion En adoptant une démarche quasi-historique. sous le titre Phonology Yearbook) à nos jours et le monumental Handbook of Phonological Theory de John Goldsmith et coll. On consultera également avec profit le numéro 125 de Langages sur les Nouvelles phonologies (Laks et coll. ac28 Pour le lecteur désireux de comprendre mieux la phonologie moderne. et le locuteur idéal tant décrié dans la documentation n’est plus l’objet d’étude privilégié de tous les générativistes. Il est vrai que d’autres méthodes offrent des solutions interlangue et interdialectale. Durand et Laks 1996. nous avons essayé de présenter quelques-unes des idées centrales de la phonologie moderne sans pouvoir donner à tous les modèles la place qu’ils méritent 28. Durand et Katamba 1995. 5. nous aurions pu nous attarder sur l’articulation phonologie-phonétique. Cet interface (à supposer que ce soit le terme correct) reste un point crucial qui continue de diviser phonologues et phonéticiens. la phonologie dite de laboratoire a tenté avec plus ou moins de succès (voir Durand et Laks 2002) de concilier expérimentation phonétique et théorisation phonologique. Kenstowicz 1994. Gussenhoven et Jacobs 1998. 1994.

et C. Selkirk 1984. North Holland.M. Kaji 2001). J. ANDERSON. représentent quelques-uns des domaines que nous avons délaissés. Gomez-Imbert 1997a. Ladd 1996. DURAND et coll. ils ont permis à chaque étape de progresser vers une meilleure compréhension des mécanismes qui régissent la matière brute. syntaxiques. Halle et Vergnaud 1987. sémantiques et pragmatiques des langues du monde. plus ou moins déformables mais néanmoins contraignants. J. Références ANDERSON. Journal of Linguistics 10 : 1-36. Ce lien différencie la phonologie d’une approche phonétique qui se fonderait uniquement sur la substance sonore. l’évolution des concepts à partir de SPE et plus précisément dans la période écoulée depuis 1975. intonation (Hirst et Di Cristo 1999. et C.M. sont profondément liés aux structures lexicales. la période post-SPE a été beaucoup plus turbulente. Hayes 1995. Di Cristo 1999). S’il est vrai que SPE marque le grand tournant de la phonologie dans la deuxième partie du vingtième siècle.JACQUES DURAND ET CHANTAL LYCHE 145 centuation (Hammond 1984. C. EWEN 1987 Principles of Dependency Phonology. J. Ludwigsburg. nous avons voulu problématiser l’évolution de la pensée. Amsterdam. Tous ces bouleversements théoriques ont su porter leurs fruits. Pierrehumbert 1980). même s’ils ne se limitent pas à ces aspects. en se contentant d’explorer les contraintes articulatoires. Pulleyblank 1986. Ces moules contraignants.b. une hypothèse qui nous semble définitoire de la phonologie moderne est qu’on ne peut décrire les systèmes phoniques en termes seulement mécaniques. JONES 1974 «Three Theses Concerning Phonological Representations». que reste-t-il du modèle aujourd’hui? Si la période pré-SPE s’articule autour du phonème. Foris. J. acoustiques ou auditives qui pèsent sur la production et la perception des énoncés. Dordrecht. et C.. Cambridge University Press. ANDERSON. En effet. tons (Goldsmith 1976. 1980 Studies in Dependency Phonology. J. J..M. ANDERSON. Les langues naturelles ne permettent l’expression du sens qu’en coulant ce dernier dans divers moules plus ou moins rigides. Cela dit.M. . Studies in Language and Linguistics 4. interface phonologie-syntaxe (Inkelas et Zec 1990..M. Le cadre dérivationnel de SPE a été supplanté par un cadre représentationnel puis avec des modèles comme la TCSR et la TO par des théories de contraintes. Morel et Danon-Boileau 1998. 1987 Explorations in Dependency Phonology. 1986). Kaisse 1985. ANDERSON. EWEN et coll. JONES 1977 Phonological Structure and the History of English.

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