Exemplier Conférence n°4 : Le problème de la femme auteur au tournant du siècle.

1) De l’autre, l’histoire montre les conséquences déplorables de l’action publique des femmes, que les exemples appartiennent au passé, c’est le cas de Catherine de Médicis, jugée responsable de la Saint-Barthélémy, ou au présent. […]La femme préside donc à la violence historique, de quelque signe soit-elle, puisque bien des discours de 1801 tendent à amalgamer jacobins et royalistes comme les mêmes hommes de sang. Le despotisme a partie liée avec la superstition, les tyrans avec les imposteurs et la violence historique avec la déraison. [Michel DELON, « Combats philosophiques, préjugés masculins et fiction romanesque sous le Consulat », Raison présente, n°67, 1983, p. 68.] 2) Néanmoins, depuis la Révolution, les hommes ont pensé qu’il était politiquement et moralement utile de réduire les femmes à la plus absurde médiocrité ; ils ne leur ont adressé qu’un misérable langage sans délicatesse comme sans esprit ; elles n’ont plus eu de motifs pour développer leur raison : les moeurs n’en sont pas devenues meilleures. [Staël, De la littérature, GF, p. 335.] 3) Considérant : “Que la société civile, dans la distribution de ses rôles, n’en a donné qu’un passif aux femmes. Leur empire a pour limites le seuil de la maison paternelle ou maritale. C’est là qu’elles règnent véritablement. […] Compagnes tendres et soumises, les femmes ne doivent prendre d’autre ascendant que celui des grâces et des vertus privées; et ce plan de conduite, conforme à la nature, a constamment rendu heureuses celles qui ont eu le bon esprit de ne pas porter leurs vues plus haut.”[…] En conséquence : I- La raison veut (dûtelle passer pour vandale), que les femmes (filles, mariées ou veuves) ne mettent jamais le nez dans un livre, jamais la main à la plume. [Sylvain MARECHAL, Projet de loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes, 1801, réed. Mille et une nuits, 2007, p. 14-53.] 4) La raison veut que les femmes tiennent le sceptre de la politesse, sans aspirer à celui de la politique. Une femme serait aussi déplacée sur un trône que dans la chaire d’un évêque. [S. Maréchal, Projet de loi, p. 74.] 5) La raison veut que les sexes diffèrent de talents comme d’habits. Il est aussi révoltant et scandaleux de voir un homme coudre, que de voir une femme écrire ; de voir un homme tresser des cheveux, que de voir une femme tourner des phrases. [S. Maréchal, Projet de loi, p. 54.] 6) Combien la lecture est contagieuse : sitôt qu’une femme ouvre un livre, elle se croit en état d’en faire. [S. Maréchal, Projet de loi, p. 19.] 7) La raison ne veut pas plus que la langue française, qu’une femme soit auteur : ce titre, sous toutes ses acceptions, est le propre de l’homme seul. [S. Maréchal, Projet de loi, p. 54.] 8) Et tous les hommes ont une disposition secrète à rabaisser la femme, qui veut s’élever jusqu’à la renommée. Cet amour-là leur déplaît ; car c’est bien assez d’être subjugué par la beauté, sans l’être encore par les talents. D’ailleurs, comme la femme est assez inexorable, quand elle juge ce qu’elle n’aime pas, les femmes auteurs paient ce jour-là pour tout leur sexe. Un triomphe éclatant serait fort alarmant pour l’orgueil et pour la liberté des hommes. […] Ainsi à travers tous les compliments dont l’homme accable une femme, il craint ses succès ; il craint que sa fierté n’en augmente et ne mette un double prix à ses regards. L’homme veut subjuguer la femme tout entière, et ne lui permet une célébrité particulière, que quand c’est lui qui l’annonce et qui la confirme. Il consent bien qu’elle ait de la réputation, pourvu qu’on l’en croie le premier juge et le plus proche appréciateur. [Louis-Sébastien MERCIER, Tableau de Paris, éd. Jean-Claude Bonnet, Mercure de France, 1994, p. 1011.] 9) Et s’il faut un luxe aux grandes sociétés, quel luxe plus heureux et plus agréable que les ouvrages d’un sexe, où nous aimons à aller chercher les idées et les sentiments qui reposent au fond de leur âme, et qui se développent peut-être avec plus de franchise dans leurs écrits que dans leurs regards et dans leurs paroles ? [Tableau de Paris, p. 1013.] 10) C’est un peu le cas de la femme auteur : n’ayant pas de nom commun, dans la langue, pour désigner son activité et sa place, n’ayant pas non plus vraiment de nom propre, puisqu’elle perd par le mariage celui de ses ancêtres et, de toute façon, celui de sa mère, ce qui rend impossible la constitution de lignées féminines, elle s’invente des noms et, se nommant elle-même, transgresse les lois, celles de Dieu, disent certains, en tous cas, celle des hommes, et l’ordre d’un monde d’où elle s’expose par là même à se voir rejetée. [Christine PLANTE, La Petite sœur de Balzac, Essai sur la femme auteur, Seuil, 1989, p. 25.] 11) Femme auteur enregistre l’évolution des rapports sociaux, prend acte d’une nouveauté, même si celle-ci peut sembler à beaucoup regrettable ; mais l’expression laisse entière la question de la nature, de la valeur et de la portée de ce que les femmes écrivent. [Christine PLANTE, La Petite sœur de Balzac, p. 26.]

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12) Ces femmes dérangent. Elles dérangent parce que, sortant de la sphère de la reproduction et de leur rôle de procréatrices, elles entrent dans celle de la production et de la création ; parce que, ne se vouant plus tout entières à la survie de l’espèce, elles prétendent vivre comme des individus. Ce désordre remet en cause le traditionnel partage des tâches et la distribution des fonctions, symboliques et réelles, entre les sexes, et annoncent des bouleversements immédiatement perçus comme une menace d’égalité et d’indifférenciation. [Christine PLANTE, La Petite sœur de Balzac, p. 35.] 13) La femme écrivain constitue une menace d’abord parce qu’elle mettrait en cause (et cela se dit de façon remarquablement persistante à travers tous les discours et toutes les époques) la vie de la famille. La menace est déjà, paraît-il, d’ordre physique : si on lit bien les médecins et les hygiénistes, une femme qui se livre à des activités intellectuelles ne peut (quand bien même, toute dépravée qu’elle est, elle le voudrait) mettre heureusement des enfants au monde. Le développement du cerveau semble toujours se faire au détriment de la matrice, et un soupçon de stérilité, comme de frigidité, pèse sur les bas-bleus, qu’on voit généralement affligées d’une consternante maigreur. [Christine PLANTE, La Petite sœur de Balzac, p. 48.] 14) Les écrits de femme, qui pleuvent comme grêle de notre temps, me rendent confuse de ma qualité de femme. C’est d’une médiocrité à dégoûter de l’espèce, et plus que jamais je trouve que la réputation de femme auteur n’est point désirable, car elle donne un brevet d’incapacité bien plus souvent que d’éternité ! Même dans ce cas, cette réputation n’est bonne que dans le passé. De notre vivant, elle nous isole de notre sphère, de nos affections, de notre genre ; nous devenons ni homme ni femme. [Lettre de Laure de Balzac, 1832, in Christine PLANTE, La Petite sœur de Balzac, p. 10.] 15) Elle aurait désiré être… elle ne savait quoi. […] Elle était femme, et elle aurait désiré être belle ; elle était femme, et elle aurait voulu être aimée ; elle était femme, et elle aurait voulu compter parmi les hommes comme une puissance éloquente. Elle se sentait l’âme d’un orateur. […] Mais c’était elle, Mme de Staël, qui par le talent et l’initiative était le mâle de Benjamin Constant. Elle sentait en soi des puissances et des facultés supérieures à ce qu’elle avait réalisé ; mais avec ces qualités élevées, tout à fait viriles par le choix des sujets et par l’étendue des vues, elle était femme, je le répète, et comme telle elle avait besoin de plaire, de réussir, de se sentir entourée de bienveillance. [Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, Paris, 1864, t. II, p. 308.] 16) Madame de Staël n’espérait pas sans doute recueillir de si bonne heure les fruits amers d’une grande célébrité. Une femme vulgaire eût été plus ménagée, mais c’est en homme qu’on la traite. Les ennemis que paraît lui avoir faits son ouvrage, et l’indécente animosité avec laquelle ils en parlent, prouvent qu’ils reconnaissent en elle une supériorité de talent qu’on n’attendait pas de son sexe ; et c’est, à notre avis, l’hommage le plus flatteur que la haine pouvait lui rendre. [Charles Palissot, Mémoires pour servir à l’histoire de notre littérature depuis François Ier jusqu’à nos jours, Paris, 1803, p. 411.] 17) Ainsi, pour Mme de Genlis, au dilemme proprement esthétique hérité du XVIIIe siècle s’ajoutent des tensions très spécifiques à l’époque révolutionnaire. Ecrire et vivre de sa plume. Se vouloir « homme de lettres » et écrire des romans de femmes. Ecrire et créer des univers fictionnels circonscrits, mais se penser toujours dans la polémique et le débat. Ecrire des romans d’amour tout en affirmant leur nocivité. [Brigitte LOUICHON, « Mme de Genlis : homme de lettres et grand-mère », in Madame de Genlis, Littérature et éducation, dir. F. Bessire et M. Reid, PURH, 2008, p. 171.] 18) Les romans sont de tous les écrits littéraires ceux qui ont le plus de juges ; il n’existe presque personne qui n’ait le droit de prononcer sur le mérite d’un roman. […] C’est donc une des premières difficultés de ce genre que le succès populaire auquel il doit prétendre. Une autre non moins grande, c’est qu’on a fait une telle quantité de romans médiocres, que le commun des hommes est tenté de croire que ces sortes de compositions sont les plus aisées de toutes, tandis que ce sont précisément les essais multipliées dans cette carrière qui ajoutent à sa difficulté. [Staël, Préface de Delphine.] 19) Elles ont prouvé depuis longtemps leur aptitude particulière pour ce genre d’ouvrages où il faut plus de sentiment que de pensée, plus de passion que de raison, plus de délicatesse que de force. […] Tant de professions sont interdites aux femmes. En bonne économie politique, on doit leur abandonner au moins les travaux qui s’accordent avec leur organisation physique et morale. [Auger, cité par C. Planté, La petite sœur de Balzac, p. 67] 20) Madame, vous êtes assez heureuse pour jouir d’une grande opulence. […] Si vous aimez les lettres, vous pouvez les cultiver paisiblement, faire même des romans, dont la mère prescrira la lecture à sa fille ; et vous aimez mieux, comme Ulysse, parcourir le monde pour étudier les mœurs des peuples et des hommes ; vous vous fatiguez dans une agitation toujours croissante, et quand tout semble vous avoir destinée pour jouir du bonheur, vous vous montrez aussi empressée de le fuir que la fortune semble avoir pris de peine à vous le procurer. [Joseph Fiévée, article publié en 1807 dans le Courrier des spectacles.]

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21) La littérature, quand elle est cultivée par des femmes, devrait toujours prendre un caractère aimable et doux comme elles. […] On veut, et c’est un hommage de plus qu’on rend à leur sexe, on veut en retrouver tout le charme dans leurs écrits, comme dans leurs traits et dans leurs discours. […] Mais quand une femme paraît sur un théâtre qui n’est pas le sien, les spectateurs, choqués de ce contraste, jugent avec sévérité celle-là même qu’ils auraient environnée de faveurs et d’hommages, si elle n’avait point changé sa place et sa destination. [Fontanes, article publié en juin 1800 dans le Mercure de France.] 22) On a raison d’exclure les femmes des affaires politiques et civiles ; rien n’est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur donnerait des rapports de rivalité avec les hommes, et la gloire elle-même ne saurait être pour une femme qu’un deuil éclatant du bonheur. [Staël, De l’Allemagne, chap. XIX, « De l’amour dans le mariage. »] 23) N : Je vous entends : vous pensez qu’une femme, en devenant auteur, se travestit aussi, et s’enrôle parmi des hommes. D : Oui, des hommes qui combattent aussi, qui attachent un prix infini à la victoire, et qui ne souffriront jamais qu’un intrus s’avise de leur disputer les lauriers qu’ils veulent cueillir. Quel est le premier charme d’une femme, quelle est sa qualité distinctive ? La modestie. Quelle que soit la pureté de sa conduite et de ses sentiments, est-elle encore l’honneur et le modèle de son sexe, lorsqu’elle dit avec éclat à l’univers entier : « Ecoutez-moi ?... » Songez-vous que dans un petit salon vous blâmerez la femme qui parlera trop haut, qui aura un ton tranchant, ou seulement des manières trop décidées. […] Ne faites donc jamais imprimer vos ouvrages, ma chère Nathalie ; si vous deveniez auteur, vous perdriez votre repos et tout le fruit que vous retirez de votre aimable caractère. [Mme de GENLIS, La Femme auteur (1802), réed. Gallimard, 2007, p. 25-27.] 24) Au temps où nous vivons, deux têtes exaltées / Du sexe féminin outrepassant les droits, / La S***, la G***, deux chèvres Amalthées, / Ont singé les docteurs des peuples et des rois. [Sylvain MARECHAL, Projet de loi, p. 79] 25) Elle avait de l’esprit, une grande sensibilité, une imagination ardente ; n’ayant jamais cherché à modérer ses sentiments, elle était entièrement dominée par ses goûts et par ses affections : trop vaine pour s’avouer à ellemême qu’elle n’avait pas la force de résister à des penchants contraires à son devoir, elle avait pris le parti de ranger dans la classe des préjugés, tout ce qui s’opposait à ses passions. […] Elle dédaignait le préjugé de la naissance, elle se promettait de désobéir à son père ; et loin de sentir qu’elle ne cédait qu’à la passion, elle s’enorgueillissait de cette manière de penser. Les faiblesses et les sophismes de l’amour n’étaient, à ses yeux, que les sages calculs d’une raison supérieure et d‘un grand caractère, et ce fut ainsi qu’avec une belle âme et des vertus, elle fit les premiers pas dans la route de l’erreur, non seulement sans remords, mais avec autant d’orgueil que d’audace. [Mme de Genlis, La Femme philosophe, in L’Epouse impertinente par air, suivie du Mari corrupteur et de La Femme philosophe, Nouvelles, Paris, 1804, p. 93.] 26) C’est donc toute une vie de souffrances qu’embrasse la femme qui se dévoue aux lettres ou bien aux arts, et ces souffrances seront plus grandes, plus constantes pour elle que pour l’homme, par l’unique raison qu’elle est une femme. Comme femme, elle a reçu une délicatesse d’âme plus développée, et comme femme elle se trouve condamnée par les lois sociales, par les préjugés, par les devoirs mêmes, à rencontrer à chaque pas des obstacles inconnus de l’homme. Il faut le dire parce que cela est : l’existence pour la femme de lettres, et pour l’artiste, est une lutte continuelle contre elle-même, contre la protection familière ou insolente du plus fort, contre la basse envie et contre la perversité. [S. U. Dudrezène, pseudonyme de Sophie-Ulliac Trémadeure, article « Les femmes auteurs » publié en 1834.] 27) Mais la plus fondamentale manifestation de leur malaise vis-à-vis de l’écriture me paraît résider en ceci qu’elles nient presque toujours vouloir écrire pour écrire, pour faire œuvre d’art et de langage, qu’elles multiplient les dénégations et inventent divers alibis pour justifier l’écriture en la vouant à une utilité, à une fin extralittéraires. [C. Planté, La petite sœur de Balzac, p. 175. ] 28) Les hommes de lettres ont sur les femmes auteurs une supériorité de fait qu’il est assurément impossible de méconnaître et de contester : tous les ouvrages de femmes rassemblés ne valent pas quelques belles pages de Bossuet, de Pascal, quelques scènes de Corneille, de Racine, de Molière, etc. ; mais il n’en faut pas conclure que l’organisation des femmes soit inférieure à celle des hommes. [Mme de Genlis, De l’influence des femmes sur la littérature française, comme protectrices et comme auteurs, « Réflexions préliminaires sur les femmes », Paris, 1811, p. III.] 29) Les femmes n’ayant ni profondeur dans leurs aperçus, ni suite dans leurs idées, ne peuvent avoir de génie. On a beau rejeter cette vérité démontrée par les faits, sur le genre de leur éducation, on a tort ; car, combien n’a-t-on pas vu d’hommes nés de parents misérables […] s’élever par eux-mêmes, par la force de leur génie, du sein de l’obscurité jusqu’à la palme de la gloire, éclairer leur siècle, et percer jusques dans l’immense avenir : nulle femme, que je sache, n’a encore fait ce chemin. [Sophie Cottin, Malvina, Paris, Maradan, 1800, t. XI, p. 86.]

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