Jean-Michel Besnier

Pour une communication sans concept
In: Réseaux, 1991, volume 9 n°46-47. pp. 27-39.

Résumé Prise en charge par les sciences du langage ou par la cybernétique, la communications est réduite à l'information et engagée dans une entreprise de modélisation intégrale. Les développements de la pragmatique d'inspiration systémique aussi bien que l'essor des sciences cognitives paraissent confirmer la disqualification des points de vue herméneutique et éthique auxquels s'attachaient les philosophes. C'est néanmoins par référence au kantisme que l'intersubjectivité impose une problématique du sens à laquelle Apel, Habermas ou Grice s'efforcent de satisfaire. La visée conceptuelle avouant ses limites, la conversation et, d'une façon générale, la littérature semblent promettre une élucidation non réductrice des actes de communication. Abstract Taken up by the sciences of language or by cybernetics, communication is reduced to the process of informing and thus engaged in an enterprise of integral modelling. The development of the pragmatic of systemic inspiration as well as the expansion of the cognitive sciences appears to confirm the disqualification of the hermeneutical and ethical points of view to which philosophers have been attached. It is, nonetheless, by references to Kantism that intersubjectivity imposes a problematic in the sense of that which Apel, Habermas, or Grice try their best to satisfy. The conceptual aim is to admit its limits. Conversation, and in a general way literature, seem to promise a non-reductional elucidation of the acts of communication.

Citer ce document / Cite this document : Besnier Jean-Michel. Pour une communication sans concept. In: Réseaux, 1991, volume 9 n°46-47. pp. 27-39. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0751-7971_1991_num_9_46_1828

POUR UNE COMMUNICATION SANS CONCEPT™ Jean-Michel BESNIER 1 Cet article reprend sans grandes modifications le texte de l'exposé prononcé dans le cadre de l'Espace Séminaire de Philosophie du Centre Georges Pompidou. Il en conserve pour une part les inflexions orales. Réseaux n° 46-47 CNET .1991 27 — .

D'après lui. par exemple. Au point qu'on puisse avancer qu'elle constitue l'implicite des sciences de l'homme contemporaines. c'est proprement le sens commun que la philosophie critique retrouve et.idéalisme qui repose sur l'idée que le Moi se prend pour le foyer de toute réalité . Il y a plus d ' une raison de penser que notre temps vit encore sous le signe de Hegel. en quelque sorte. l'espace d'une communication possible. sa pensée demeure présente à plus d'un égard. L'affirmation se trouve étayée chez Heidegger : le projet de rationalisation à l'œuvre dans les sciences de l'homme re noue. C'est la leçon que je retire. avec d'autres. le pré-requis de mon enquête sur la communication : la con viction. En en d'autres termes. avec l'ambition du système hégélien à rendre raison de toute réalité et à réaliser toute raison. la volonté d'être tout à l'origine du projet de Hegel devait ressurgir 29 — . l'auteur de la Doctrine de la science (1794) retrouve les conditions de l'intersubjectivité qui rendent l'action morale pensable et l'idée de Droit défendable. certains invoqueront. l'effort pour fonder une pensée de l'interaction. Le passage de la Critique de la raison pure à la Critique de la faculté de juger traduit ce mouvement : sur la base de la Dialectique Transcendantale.Le kantisme a rendu manifeste que la critique des systèmes est la toile de fond de toute pensée de la communication. qui font cette lecture. les sciences héritent de la mé taphysique dont le destin était de se consti tuer un système du savoir absolu. qu'il n'est d'interlocuteurs possibles dans un procès de communication que pour autant qu'on est parvenu à s'arracher à l'illusion d'une tran sparence . apparemment triviale. je soutiendrai pourtant que la démarche de Hegel peut être considérée comme pré-critique et qu'elle illustre just ement la perte du sens commun et la dispari tion toute chance de communiquer. la réflexion se trouve fon dée à interroger les conditions qui rendent pensable l'accord des sujets (autour de l'ob jetbeau ou bien autour d'une idée de la nature organisée). en de prétendant avoir enclos tout le pensable dans un système. d'autres rappelleront à juste titre que le système entend réconcilier le particulier et l'universel et non pas réduire le premier au second.une transparence telle que les systèmes entendent justement l'imposer. avec lui. explique-t-il. Hegel a été lu. chez le jeune Hegel. Au risque de conforter certains poncifs. Bref. Contre les théoriciens de l'Ecole de Francfort ou Georges Bataille. On sait peut-être que l'ef fort de Fichte ira dans le même sens : sur la base d'une déconstruction de l'idéalisme dogmatique à l'oeuvre dans toute métaphys ique . On se souvient en effet que Heidegger voit dans le système hégélien l'extrême pointe de la métaphysique et aussi Г accomplissement des temps modernes inaugurés par Descartes. mon propos impliquera que Hegel a refermé l'horizon ouvert par Kant et hypothéqué la possibilité de re construire l'espace commun détruit de lon gue date par les dogmatismes philosophiques. de ce point de vue comme l'auteur d'une entreprise dont la conséquence fut d'abolir l'intersubjectivité. Tel sera. du criticisme : ayantdéconstruit l'illusion transcendantale qui génère les Idées méta physiques et qui engage à la construction de systèmes. plus batailliens d'ailleurs que heideggériens. En dépit de l'effort de ceux qui entendent nous débarrasser de lui (je pense aussi bien à Foucault qu'à Ricoeur).

toute possibilité de penser la communication intersubjective. Admettons donc que Hegel refoule Kant et. à côté de la com munication homme-machine ou machinemachine .et toute communication ne sera désormais plus que cela . Le modèle de Jakobson entretient vite l'illusion de l'exhaustivité en énumérant les six ingrédients qui composent toute communication et qui définissent les six fonctions du langage2 .et. est immergée dans ce transindividuel qu'est le langage . on s'en remet aux investigations sémiologiques ainsi qu'aux travaux des éthologues. L'apport de la linguistique et de la sémiologie n'a pas peu fait pour établir la thèse selon laquelle toute communication consiste dans la transmission d'un message selon un code approprié. disait-on. On ne s'arrête pas d'abord au fait que ce modèle a le défaut de réduire toute commun ication à la communication linguistique. Mon propos voudrait éprouver la pertinence de cette approche critique. Admettons aussi que la critique portée contre son système n'ait pas empêché que se développent des sciences qui traduisent le même vice que lui. Le plus évident est que cette approche qui. Ce que Adorno exprimait à sa façon : Plus on traite scientifiquement de la communication. elle établit que toute transmission d'information . Quand on s'en avise. à Spinoza ou à Marx pour décrire l'effet de structure auquel toute subjectivité se voit finalement réduite. Plutôt s'en remettre à Leibniz. le procès de communication n'appelait guère d'autre question que celle de la schématisation des fonctions du lan gage et du mode de circulation des signes. — 30 . à partir de lui. en définitive. Ce modèle avait de quoi séduire : il autorisait une approche homogène des phénomènes de communication (l 'intersubjectivité devenait un simple cas de figure. la fonction phatique : il est centré sur le contact .s'expose à soumettre son contenu à entropie en le faisant passer par son canal. plus on la manque. souvient de la jubilante guerre On se déclarée au paradigme de la conscience par les structuralistes : la conscience. Il n'empêche qu'à ce stade. Puisqu'il s'agissait avant tout de comprendre comment fonctionne le langage et. Cela admis. On sait qu'à partir du modèle de la thermodynamique. je serai en conséquence at tentif aux indices révélant leurs insuffisan ces à rendre raison des relations intersubjectives. Evoquant les princi pales prises en charge scientifiques de la communication. la fonction expressive : il est centré sur le destinateur . Qui ne se souvient. avec lui. mais en vue de déterminer si la com munication ne relève pas. ce qui serait fort peu crit ique. La théorie mathématique de l'informa tion de Schannon (1948) offre parallèlement le même résultat. d'une problématique du sens irréductible à celle de la vérité et du concept. elle ne saurait donc avoir le privilège que la tradition cartésienne lui at tribuait. L'essor des sciences du langage qui a c ompagnera le structuralisme dans les années soixante a évidemment beaucoup fait pour rendre crédible l'idée que la communication devrait pouvoir relever d'un traitement i ntégralement scientifique . la fonction métalinguistique : il est centré sur le code . et la fonction poétique : il est centré sur lui-même.communication universellement soumise à déperdition). pour cette rai son. allait bientôt féconder 2 La fonction référentielle : le message est centré sur le contexte . pour mettre en évi dence la part de non-verbal que comporte toute relation communicationnelle. avec la cybernétique.dans le contexte de sciences qui se pensaient pourtant débarrassées de la métaphysique. l'idée de code paraît seule susceptible de conférer à la com munication l'instrument de sa scientificité. de la notoriété r econnue alors aux travaux de Von Frisch et de la célèbre mise au point de Benvéniste. dont la maîtrise doit faire l'objet du savoir scientifique. Non pas aux fins d'argumenter un point de vue anti-scientifique. la fonction conative : il est centré sur le destinataire . il s'agirait de montrer que les sciences qui prennent explicitement pour objet la communication (au sens large du terme) manquent nécessairement leur objet. les systèmes et les structures. être arrachée au discours philosophi que. à cet égard.

.La communication. La communication humaine se trouve.A qu'il faudra un jour rendre moins confidentiel (Cahiers du C. d'une façon gé nérale. conduit à privilégier la bonne réception des messages émis. Il n'est pas difficile de tirer les consé quences de ce rapide parcours des étapes de l'annexion du problème de la communicat ionsciences d'inspiration mathémat par les ique et physique. Contemporaine de la théorie de l'information de Schannon. avec elle. lequel paradigme s'exprime dans le schéma bien connu : tout organisme. Offerte aux sciences de l'ingénieur. d'homéostase ou d'auto-régulation.On peut donc espérer une modélisation intégrale du champ des phénomènes communicationnels. la caducité de l'intérêt pour une herméneutique des relations intersubjectives. et on calculera la quantité ď informations contenue dans un système par référence à la somme des improbabilités de chaque élément de ce système. les biolo gistes ou les sociologues font encore leur miel de tous ces concepts. L'exposé en pourrait s imuler la rigueur syllogistique : . selon elle ? Rien d'autre que transmettre quelque chose qui est reçu.. il n'a plus qu'à enregist rer la relégation de toute préoccupation con cernant l'intentionnalité et. Vers une vision globale.Or. ravalée au dispositif de la com munication entre machines capables de transmettre et d'interpréter des ordres.le systémisme opérait une réduction dont il n'est pas sûr que l'approche scientifique puisse en général se passer : la communicat ion est en effet identifiée par elle à l'info rmation et celle-ci à la transmission de s ignaux. La description prétend n'avoir jusqu'ici point trop forcé le trait. de redondance. rue Descartes . Ce schéma n'est pas loin d'être responsable d'une nouvelle conception du monde. elle semble encore plus radi cale. qu'à constater la mise au rencart du problème du sens qu'il attachait au thème de la communication . c'est l'information. Le Macroscope. par la volonté de traduire intégralement l'analogique en di gital. 75005 Paris). l'information est susceptible de calcul. Plus chaque élément est improbab le. Bien entendu. à cet égard. 1. de bruit. la communication se voit désormais assigner une unité de mesure issue de la situation la plus simple qui se puisse concevoir. Est-il utile de souligner que la théorie de l'information. tout système est une "boite noire" dotée d'une entrée et d'une sortie et soumis à une fonction de transfo rmationcaractéristique permettant d'antici per l'effet (la sortie) à partir de la cause (l'entrée). Qu'on songe. Le recours au modèle thermodynamique permet en outre la quantification qui authentifie toute démar che scientifique : o ndira qu ' une information est d'autant plus riche qu'elle est "impro bable". ce qui s'exprimera. devant cette s ituation. n°7. 31 .E. Les psychologues de l'apprentissage. en servant de clé à la compréhension des phénomènes communicationnels. c'est à dire celle où une transmission d'information est obtenue ou n'est pas obtenue. Prétend-on aller au-delà quand on fait valoir les ressources en communication dont bénéficieraient les démocraties avan cées ? Dernière étape du tableau de la prise en charge scientifique de la communication dont nous sommes les héritiers : la cybernétique . avec l'essor de l'informatique. à l'ex clusion de toute autre préoccupation ? Qu 'estce donc que communiquer.R. c'est à dire néguentropique. . l'analyse de la communicat ion trouver quelque peu affinée : la va s'en cybernétique l'aborde avec les concepts de feed-back. Il va sans dire qu'elle est orientée par la critique de la rationalité 3 Histoire de la cybernétique que Jean-Pierre Dupuy a si bien relatée. l'information totale potentielle est plus grande. Le philosophe n'a plus. dans un numéro des Cahiers du C.A. au succès français du livre de Joël de Rosnay. L'histoire de la cybernétique3 offre le pre mier grand projet d'unification du champ entier des sciences humaines autour du paradigme de la communication. C'est ainsi que le "bit" (binary digit) devient désormais la mesure de toute communication.R.E.

Autre ment dit. Une brève mise au point étayera. L'Ecole de Palo Alto est caractéristique de cette première pragmatique qui poursuit le projet d'exhiber la logique intégrale de la communication. d'autre part.instrumentale évoquée. mon propos général : sous le nom de pragmatique. La pragmatique ici envisagée.. il convient d'abord de s'entendre. et rompues dans une com munication perturbée" 4 . pensée sur le modèle de la combinatoire du jeu d'échecs. S 'agissant de la pragmatique. l'esprit est réduit à une "boîte noire" et l'intersubjectivité à l'échange entre "boîtes noires". une révision à la baisse de la prétention des sciences du langage à la systématicité inté grale. la communication est résolument confondue avec le comportement (d'où l'axiome : "On ne peut pas ne pas communiquer"). c'est la tranquille assu rance avec laquelle elle déclare vouloir éla borer "un calcul généralisé de la pragmatique de la communication humaine" qui décrirait et permettrait de prévoir toutes les situations relationnelles. calcul jusqu' à présent non interprêté. La chose peut s'énoncer en termes kantiens : il y a une pragmatique qui se voudrait dé terminante et une pragmatique qui n'ambi tionne rien d'autre que d'offrir des règles pour la réflexion. 5 Ibidem p. autrement dit à la communication"* . Toute question de sens se révèle évidemment "indécidable". de la pragmatique dont les développements chez les liguistes paraissent constituer. pour cette raison. la communication a perdu l'évidence dont la créditaient les sciences de l'ingénieur et ce n'est assurément pas un mal 4 Une logique de la communication. Il existe un calcul de la pragmatique de la communication humaine. Le gain dont se prévaut l'Ecole de Palo Alto consiste seu lement en ce que l'accent est mis par elle non plus sur l'émetteur du message dans le pro cessus de communication mais aussi bien sur le récepteur. Conformément à la cybernétique. Son intention première cons iste à échapper à l'alternative syntaxe-sé mantique. de cette nébuleuse de disciplines en voie d'organisation qu'on nomme "sciences cognitives". c' est-à-dire comme une succession de "coups" régis par des règles rigoureuse . 39. Grâce à eux. trad. c'est-à-dire à l'approche de la communication en termes de codage de l'i nformation aussi bien qu'à celle qui interroge les conventions donnant leur sens aux mes sages transmis. on peut identifier en effet deux entreprises dont le statut méthodologique est incompatible. Ce qui est saisissant dans l'Ecole de Palo Alto. et on peut se borner à observer les relations entre les entrées ("input") et les sorties ("output") d'information. dont les règles sont observées dans une bonne communication. en commençant. en fin de compte invérifiables. Je cite Watzlawick. . Le Seuil-Points 1972. p. 38. Elle serait toutefois incomplète sans l'évo cation . Laplace ne se serait pas ap pliqué au monde interindividuel avec plus de conviction. — 32 . on exclut tout "recours à des hy pothèses intra-psychiques. comme je le dirai bientôt. La première assume l'ob jectif d'être systématique tandis que la s econde se limite à élucider les conditions de possibilité de l'intercompréhension (selon les termes de Habermas). doit être réalisable.d'une part. L'interaction devient prioritairement objet de l'analyse pragmatique alors même qu ' elle était jusqu ' à présent escamotée. Morche. Elle soutient qu'une axiomatique de la commun ication. dans le contexte philosophique d'une résistance de la communication à la visée scientifique. comme on le voit. loin de créditer le sens commun d'une certaine clairvoyance sur lui-même. Inutile de souligner à quel prix se formule cette ambition d'une axiomatique : en plein accord avec les thèses behavioristes. L'explication des para doxes (le fameux "double-bind") qui carac térisent les relations humaines n' ont pas pour rien fait la notoriété des penseurs californiens. Beavin et Jackson dans Une logique de la communicat ion interaction peut être définie par : "Toute analogie avec un jeu. J. prétend rendre compte du déterminisme qui régit malgré les apparences la sphère intersubjective.

il est clair qu'on a malgré tout affaire à une mainmse radicale du point de vue scientifi que un domaine jadis exploité par une sur philosophie réfractaire au dogmatisme des systèmes. d'une fin de la philosophie. l'entreprise systématique de Palo Alto paraît renouer avec l'ambition hégélienne d'une rationalisation intégrale du réel et. Le Seuil 1979. Le courant dominant (le cognitivisme) soutient en effet l'application illimitée du principe de computabilité : tout est en droit calculable . Sans qu'il soit utile d'insister davantage. connaître = traiter l'information . Pour introduire à la pragmatique. Avantd'examiner la façon dont les scien ces cognitives prennent explicitement en charge le problème de la communication. Paris. mais aussi les compétences idéologiques et culturelles des interlocuteurs. de toute recherche concernant les états mentaux et. sociologique.dire à la seule la performance cognitive.. leurs déterminations psycho logiques ainsi que les filtres d'interprétation qu'ils interposent entre les messages qu'ils échangent. L'ambition d'une restitution intégrale des tenants et des aboutissants d'une action communicationnelle est en reflux et on n'hésite plus à critiquer. de remettre au premier plan les sujets par lants ordinaires et d'accorder au contexte d'interlocution un rôle décisif dans Г intercompréhension. non seulement invoquer le contexte d'énonciation. c'està-dire dans un cadre qui paraît bien redonner du crédit à la pensée critique. les sciences cognitives vont en gérer la plupart des pos tulats . par exemple. pour en débrouiller le sens. Sur cette base défïnitionnelle. 33 — . La pragmatique s'efforce. et ce en vertu du syllogisme : Communiquer = informer . élaborée d'abord au sein de la linguistique et. Il est clair aussi que cette main mise prend justement la forme d'une entre prise systématique comparable. Culioli. ensuite. comme on sait.principalement celui qui porte à dé finir toute connaissance comme l'aptitude à traiter l'information. il importe d'en revenir un moment à la pragmatique. donc. il n'est pas d'autre rationalité que celle qui ressortit au calcul. L'ultime avatar de la "scientifisation" de la communication que je me suis promis d'explorer n'est pas sans avoir entretenu. On conçoit que cette définition soit englobante et qu'elle incite finalement à parler de cognition à propos de tout dispositif organisational qui reçoit et restitue de l'information (dispositif biologi que.) . A. la définit comme "un ajustement plus ou moins réussi.réduction du vouloir. La démarche des sciences cognitives nous maintient dans le cadre d'une logique de la déduction des actes de communication.pour le philosophe méfiant à l'égard des illusions de transparence. communiquer = tenter de justifier la rationalité des perfo rmances cognitives. Recanati. sciences de la communication. comme François Recanati. en consé quence. que toute situation communicationnelle est trop complexe pour être abor déede manière unilatérale : il faut. dans son principe. D'où l'élimination. pour cette raison. ainsi que je le suggéraiis dans le contexte d'une préoccupation philosophique pour le sens commun. plus ou moins souhaité. idéalement décrite en termes de procédures algorithmiques. dans l'esprit du moins. des systèmes de repérage de deux interlocuteurs". les sciences cognitives se prétendront donc. Rien d'étonnant que la pragmatique ainsi conçue retrouve les analy ses phénoménologiques ou bien celles de l'herméneutique de Gadamer concernant la compréhension. Reste que. à l'ambition hégélienne d'une rationalisation intégrale du réel devant achever la philosophie elle-même. là encore. Elle admet. a fortiori. en la personne de certains de ses représentants. Constituées au départ pour résoudre certai nes questions sinon déceptions éprouvées par l'Intelligence Artificielle.. La préoccu- 6 F. machinique. s 'agissant de la communic ation. quelques rapports théoriques et historiques avec la fondation de l'Ecole de Palo Alto. "le mythe de la parole explicite"6. L'approche de la communication devient pour une part plus modeste dans son projet. La transparence et renonciation.

. 9 Cf. Voilà qui est on ne peut plus clair : La conversation oppose un cran d'arrêt aux analyses scientifiques. "Signification de la pragmatique universelle" in Logique des sciences sociales et autres essais PUF 1987. J'annonçai lachose tout à l'heure en disant que sous un même intitulé. Est-il indifférent à cette réactualisation du point de vue critique que la conversation fasse aujourd'hui l'objet de l'enquête des théoriciens de la communication ? Le phé nomène n'est plus marginal : ce nouvel objet mobilise à la fois ce qu'on nomme la philo sophie continentale (Apel n'y est pas insens ible. pas moins que Habermas) et la philo sophie anglo-saxonne (je parlerai dans un instant de Paul Grice). de leur mollesse formelle"9 . Un tel retour de l'intérêt éthique indique peut-être que la communication a bel et bien débordé les cadres d'une stricte approche scientifico-technique. comme en un système. on avait deux méthodologies fon cièrement opposées : une méthodologie déductiviste ou schématisante contre une méthodologie reflexive. aux travaux d'un Francis Jacques sur le dialogue mais aussi à la ré flexion de Paul Ricoeur découvrant par exemple une homologie entre les niveaux pragmatiques que sont la locution. à savoir la fonction phatique. la sincérité ou la justesse des énoncés en question.si l'on peut dire . les conditions de l'intersubjectivité. il est le plus souvent interrogé sur fond d'un constat des limites de l'approche scientifique.Ouverture du numéro 30 de Communications.à mettre en chantier une pragmatique susceptible de décrire les énonciations ainsi que les règles propres à les valider . Par ailleurs. Je cite Frédéric Berthet cette fois : "En un sens.en l'occurrence : les règles qui attestent la vérité. c'est la conversation par excellence. Esprit mars-avril 1990. C'est Roland Barthes (dans un texte co signé par Frédéric Berthet) qui formulait le mieux la chose : "La conversation est l'un de ces objets qui portent un défi discret à la science parce qu'ils sont asystématiques et tirent leur valeur. axée sur 1 'elucidation des "conditions de possibilités universelles de l'intercompréhension".pation pour le sens semble donc reprendre tous ses droits et. elle se borne . sans que les pragmaticiens souscrivent tous à cette perspective. seule capable de ménager la liberté des interlocu teursles créditant d'une aptitude à argu en menter la portée de leurs actes de langage alors que l'approche systémique ne leur ré serve que celle d'endosser une position str atégique toujours en droit prévisible. en dernier lieu. Tout cela est très elliptique mais peut suffire à suggérer que la communication n'est pensable que dans le contexte d'une telle approche critique. Je ne pense pas seulement. la fonction phatique. les phi losophes se sentent encouragés à ré-articuler la théorie des actes de discours avec une analyse de l'éthos moral. l'entre prise Habermas se présente en effet comme de une activité de description et de classement. si l'on peut dire. Finterlocution et le langage comme institu tion d'une part et les niveaux de l'éthos moral que sont l'estime de soi.. toutes les nor mes ainsi inventoriées8 . 8 Cf. Loin de travailler à soumettre à quelque conceptualité englobant l'ensemble des phénomènes communicationnels. C'est pour le montrer qu'on gagnerait à confronter la pragmatique généralisée de Palo Alto avec la pragmatique universelle de Habermas. pour parler encore une fois dans le registre kantien. en attestant qu'il n'est pas de communication sans l'anticipation d'une "situation idéale de parole" qui réali serait. Plus précisément : elle mobilise avant tout une fonction du langage décrite par Jakobson et qui embarrasse les théoriciens d'un langage potentiellement transparent. Loin de vouloir construire une théorie axiomatique qui déduirait tous les possibles communicationnels. Cette pragmatique encore à venir classerait les types d'activités langagières (activités communicationnelles. ici. "Approches de la personne". ce qui conforte évidemment le sens de mon propos général. la sollicitude et les institutions justes d'autre part7 . 1979. — 34 . : Si 7 Cf. stratégiques ou symboliques) et définirait. Paul Ricœur.

c'est le cont act ou son accentuation.p. par le but ou la direction acceptés de l'échange parlé dans lequel vous êtes engagé" n . l'analyse gricéenne identifie d'abord un Principe de coopération formulé comme l'exigence que "votre contribution conversationnelle corresponde à ce qui est exigé de vous. dès lors qu'on accepte de discuter. Com- 10 Trad. sa condition d'existence comme sa consolidation). éd. tous deux chercheurs au CREA. au moment où les hommes échangent franchement leurs pensées avec leur entourage.toutes ces maximes expriment assez le statut seulement réflé chissant d'une théorie de la communication ainsi que la nature irréductiblement contin gentedes rapports qu'elles entendent orga niser. doivent servir de condition restrictive à leur liberté"10 ? L'autorité de Kant rappelle notamment que la communication est soumise aux conditions de la finitude humaine et que l'approximation d'une ren contre avec l'autre que soi ne saurait relever d'une codification d'inspiration scientifique. ce n'est pas simple ment certain plaisir social. 129. On peut ajouter que les maximes. c'est de dégager les principes qui doivent présider à toute communication . mais établir (inlassablement) la possibilité de l'échange" (Ibid. Foucault. 61. Leur livre. "Logique et conversation" in Communications n° 30. c'est-à-dire avec l'a priori transcendantal qui implique que. ont au moins en commun de porter témoignage de l'indispensable d imension éthique que comporte toute intersubjectivité. L'enjeu philosophique et politique d'une problématique de la commun ication s'en dégage par ailleurs clairement. Ce qu'une théorie de la conversation peut au moins tenter. formulées par Grice à partir du Principe de coopération. à 1 ' appui de cette approche de la conversation. comment ne pas trouver symptomatique qu ' on songe à invoquer. que Paul Grice thématise la conversation. qu'aucun code ne peut systématiquement élucider a priori.l'objet de la fonction phatique. et parler n'est plus échanger de l'i nformation. par référence aux catégories kantiennes. La pertinence. 11 Cf. Résumée à gros traits. celles de la relation (qui enjoignent d'être "relevant") et celles de la modalité (qui font un devoir d'être clair et précis) . 127). justement. С 'est avec Kant. Ce principe mériterait sans doute d'être comp aré avec ce qui constitue le point de départ de l'éthique de la discussion selon Apel. celles de la qualité (qui invi tent à la véridicité des propos). En attendant. bref si ce qui est visé c'est bien le lien social comme tel (son établissement comme sa vérification. La pragmatique qu'il promeut affronte le fait que la commun ication est toujours habitée d'implicite. on a tacitement admis un principe normatif et éthique nous enjoignant de sou mettre tout différend à des arguments desti nésà réaliser un consensus. Le principe de coopération de Grice. alors tous les autres objectifs de l'échange de paroles ne sont que second aires. Faut-il en rester au constat de l'insuff isance la visée technico-scientifique et à la de nécessité de réactiver le point de vue d'une pensée critique dans le champ des théories contemporaines de la communication ? Il se trouve que l'entreprise de Grice a récemment fait l'objet d'une tentative de prolongement et d'amendement de la part de Dan Sperber et de Deirdre Wilson. les conditions requises pour que l'implicitation à l'oeuvre dans tout échange humain ne viole pas le principe en question : les maximes de la quantité (qui prescrivent le seuil d'information à respecter dans une conversation). Га priori de la com munauté de communication de Apel ou même l'anticipation contrefactuelle et régulatrice d'une situation idéale de parole selon Habermas. Vrin p. p. Il fau dra revenir sur la portée de cette citation. 35 — . déclinent. mais aussi des un principes qui. au stade atteint par celle-ci.étant bien entendu que ces principes ne sauraient être davantage que des maximes pour l'action communicationnelle. l'An thropologie de Kant et cette déclaration dans laquelle se reconnaissent aussi les orienta tions d'Apel ou de Habermas : "Ce qui doit guider la conversation.

Wilson recourent donc volontiers au paradigme de l'ordinateur pour expliquer généralement la manière dont deux interlocuteurs gèrent l'implicite qui réside dans toute communicati on13. il peut éprouver que cet acte viole apparem ment maxime conversationnelle et infé une rer. "Je veux que tu partes"). l'auditeur infère d'abord que le locuteur lui a dit ce qu'il lui a dit (qu'il a voulu exprimer le sens des mots qu'il a énoncés) . dans ces échanges. Du strict point de vue du code. comment nous formulons les bonnes hypothèses .N. Cette théorie aurait. Ainsi. Dans l'exemple cité : l'émetteur de la question saura si la réponse signifie un refus ou une acceptation. pour mon propos. que "la communication peut exister sans code" (p.259). Les individus ne vident pas leur esprit avant de traiter une information nouvelle . 210).E. de sorte que. des inferences appropriées . se lon eux. à titre d'exemple. une tasse de café m'empêcherait de dormir". il y aurait dysfonctionnement de la communication. un recours obligé à l'éthique en matière d'intersubjectivité. Le projet théorique de Sperber.Centre de Recherche en Epistemologie Appliquée -. entre autres. la réponse ne correspond pas à la question. d'échanges du type : "Voulezvous du café ? Merci. pour cette raison. lequel principe s ignale. — 36 . ils disposent d'une mémoire à court terme (ou de plusieurs mémoires à court terme.autr ement dit : comment nous traitons 12 Ed. à mes yeux. s'ils accordent bien une place tout à fait centrale au langage (en soulignant qu'il n'y a ni traitement ni mémorisation de l'info rmation sans lui). Seulement. La communication humaine peut. le problème de la mémoire : "Prenez quelqu'un qui est sur le point de traiter une information nouvelle. comment ils formulent. L'intérêt de ce livre. Cognitivistes.. ils ont. puis. Cette thèse pourrait assurément aller à rencontre de toute prétention scientifique. D.256. 14Voirpp.Wilson est donc lumineux : II consiste à expliquer com ment nous interprétons bien. l'acte de parole dont il s'agit et.munication et cognition12. .R.214.S. du moins tant que l'individu est en éveil" (p.sur les messages échangés. au bout du compte. le locuteur a dit ce qu'il n'a pas dit (Ex. A. L'idée générale argumentée par Wilson et Sperber consiste à soutenir qu'il y a bel et bien communication parce que les interlocuteurs font de bonnes hypo thèses interprétatives . A première vue. dirigé par Jean-Pierre Dupuy est un Laboratoire de l'Ecole Polytechnique et une Unité Associée du C. à l'occasion. l'intérêt de soutenir que toute communication n'est pas d'ordre linguistique. C'est-à-dire. une théorie de la pertinence destinée à analyser l'interaction comme l'échange d'interpréta tions construites à partir d'indices produit par les interlocuteurs. c'est-à-dire de toute volonté de construire des systèmes de déduction visant à faire l'économie de l'intuition. ou encore de dispositifs fonctionnellement équivalents à de telles mémoires dont le contenu n'est jamais simplement effacé. Il a encore en tête quelques-unes des hypothèses qu'il vient juste de traiter. je l'ai souligné. et la thèse est essentielle pour un lecteur de Kant. c'est à dire sans malentendus.R. Sperber et Wilson ne disent pas cela : ils tentent seulement de substituer au code Г inference et ils élaborent. La communication nous im pose d'interpréter et de faire des inferences qui défient toute codification : pour toute réception d'un acte de langage. On reconnaîtra sans hésitation à Sperber et Wilson le mérite d'écarter l'idée d'une transparence dont le modèle pourrait être a priori délivré. il détermine. d'un énoncé. Le C. qu'un deuxième acte est accompli indirectement . tient à ce qu'il fo rmule sous le nom de théorie de la pertinence l'exigence de se débarrasser du Principe gricéen de coopération. par conséquent.des hypothèses per tinentes. s'inscrit explicitement dans le cadre des sciences cognitives dont je n'aurais pas en vain évo qué les principes directeurs. l'avantage de fournir une compréhension univoque.. Je n'insisterai pas sur leurs travaux si jen'avais cru toutd'abord qu'ils pouvaient servir mon propos. Sperber et D. par là même. en tenant compte du contexte. de Minuit 1 989. recevoir ses lumières de la psychol ogie cognitive et non pas de la pragmatique qu'ils jugent simpliste14. 13 Voici.

C'est dire combien l'idéal de communic ation minimal dans cette perspective : est "Tout ce qu'un communicateur.pertinemment l'information que nous rece vons. La preuve en est. Par où se signalerait leur adhésion aux thèses de l'individualisme méthodologique : conçue comme une réalité supra-individuelle. Le principe de pertinence dont ils se satisfont "permet au destinataire d'un acte de communication d'effectuer des inferences non-démonstratives riches et précises sur l'intention informative du communicateur". pour eux. en espérant que la perception de ce stimulus par ceux auxquels il est adressé produira une modification de leur environ nement cognitif et déclenchera certains processus cognitifs. être nommée communication. peut accomplir. par aju stement pertinent de simples mécanismes. je l'ai annoncé. le modèle de la communicat ion paraît tragiquement dispensé du réussie recours à une intention de bien communiquer. c'est à dire qu'elle procède seulement de l'intérêt bien entendu des égoïsmes.en passant. Il n'en appelle pas à la bonne volonté des interlocuteurs. il offre l'image d'une homéostase obtenue sans douleur. ce n'est jamais que comme une stratégie indivi duelle parmi d'autres possibles. qu'une "communication peut n'être pas récipro que"16 . "contrairement à ce que le modèle de Grice pouvait faire espérer. suppose ce qu'il faudrait démont rer. résumée sans doute abusivement.savoir que l'accord entre les sujets est à toujours potentiellement acquis dès lors que s'instaure entre eux un échange communicationnel. le carac tère superfétatoire de l'hypothèse d'un vouloir-dire . Un stimulus devient identifiable en tant que tel seulement lorsqu'on y reconnaît un phé nomène destiné à produire des effets cognitifs" (pp. un principe d'une portée morale ou sociologique claire ne se dégage pas nettement des régularités que l'on peut déceler dans les conversations"15 . 93. S'ils évo quent le principe coopératif de Grice. selon eux. L'exemple est éloquent : il ré vèle le triomphe de l'atomisation.226-227). Г intersubjectivité ne saurait avoir. Chacun de ces conducteurs fait des "inferences non-démonstratives spontanées". à propos des réactions et du mouvement des véhicules qui l'entourent". un stimulus n'est au départ qu'un aspect perceptible de l'environnement physique. c'est à dire inconscientes. 100. Mais c'est là que nos cognitivistes s'éloignent de Grice en un sens qui paraît problématique : ils refusent en effet. de sens. Pour ses destinataires.ce que le principe de coopération exigerait selon Grice. un locuteur par exemple. 16 La pertinence p. c'est produire un stimulus. tout en pouvant. par exemple. Sperber et Wilson l'expri ment. ils enten dent faire l'économie de tout pré-requis intersubjectif . le principe de coopération qui. qui refuse principiellement l'idée de code. allait s'inscrire dans une démarche réfléchissante (c 'est-à-dire une démarche qui mise sur la saisie d'indices en vue de la 37 . néanmoins. Avec cette approche. Le registre dans lequel s'expriment les conditions d'une communication réussie est ainsi celui du behaviorisme. Pour leur part. fait de son mieux pour produire l'énoncé le plus pertinent possible" .ce qui est une manière pour eux d'admettre que la réussite de la communication n'incombe jamais qu'aux individus isolés. Mais. à travers un exemple : celui de la communication spontanée des con ducteurs en période de circulation intense. C'est pourquoi Sperber et Wilson n'hésitent pas à proposer de substituer aux maximes conversationnelles de Grice leur "axiome de pertinence" ainsi formulé : "Le locuteur a 15 Cf. Il suffit pour cela que ce destinaire sache capter les bons indices (les "stimuli ostensifs") mais il n'a pas besoin de s'assurer sur le fond de l'intention informative du communicateur . On aurait pu croire que cette théorie de la pertinence. à leurs yeux. Communications n° 30 p. Ce n'est jamais l'entente intersubjective qui est désignée comme l'issue de l'échange mais tout au plus la désambiguation des énoncés.

Orléan dans le numéro spécial consacré à "L'Economie des conventions". sous une forme laïcisée. suppose quelque chose qui se révèle à la limite intenable et auto-réfutant. Je dois à Frédéric Berthet la connaissance de ces belles pages consacrées par Gabriel Tarde à la conversation dans laquelle il voyait le ressort du lien social à une époque où le garant transcendantal de la religion a perdu sa crédibilité. sont sans conteste exemplaires de cette conception d'une communication tout entière entêtée d'elle-même et qui échappe dés lors qu'on se la propose. les limites de l'ambition à systématiser (grâce à la théorie des jeux) les choix et décisions présidant aux interactions. Elle permett ait.A. 18 op. C'est ainsi qu'on explique la rencontre des individus et leur contribution à la formation d'entités collectives et. je crois que si l'on considère la conversation comme paradigmatique de l'activité communicationnelle.R. exprimait selon moi quelquechosed'essentielparcesmots :"Ilest dans la communication je ne sais quoi de fragile. Point de vue fonctionnaliste selon lequel on parlerait toujours pour dire quelque chose. c'est ce momentd'auto-engendrement où un échange n'en est plus tout à fait un. C'est la raison pour laquelle je trouve éminem ment suggestif qu'on se tourne de plus en plus vers la littérature pour réactiver les théories de la communication. il se mène une critique du paradigme de la rationalité qui régit l'individualisme méthodologique sous-jacent à la théorie de la pertinence de Sperber et Wilson. Sur ce point. elle ne se propose que comme une logique de l'inférence non-démonstrative. La critique du Common Knowledge passe par la mise en évidence de paradoxes qui révèlent eux-mêmes l'irrationalité résultant du paradigme de la rationalité. Le lien social peut très bien s'accommoder aussi d'un usage non stratégique du langage et la communication ne plus être le véhicule d'un sens à décoder ou même à inférer.. La Découverte 1989. Paris. par exemple. de gratuité.E. En fait. pp. le substrat des conventions. maintient. Sur ce point. l'échéance du silence. moins à mes yeux. plus précisément. cette dimension même que les approches scientifiques entendaient refouler. qui meurt si l'on appuie : la com munication exige que l'on glisse" 19- 17 Au sein même du C. Besnier. pour en recevoir à son tour. 191 sq. Jean-Pierre Dupuy et André Orléan entreprennent par exemple de montrer que l'idée selon laquelle toute entité collective (la société) serait le produit de la seule action d'individus indifférents les uns aux autres. Georges Bataille. Ce quelque chose est désigné comme Common Knowledge et décrit en termes de spéculante. Revue économique n° 2. Pensée sous le signe de la conversation. l'étude de la conversation semblait promettre davantage.construction d'une entente intersubjective). on émettrait toujours des signes pour pro duire des effets et éventuellement. commente Berthet. de perte qui confine parfois à l'an goisse. finalement de type systémique. La transparence des rapports interindividuels s'impose finalement comme un obstacle et on découvre bientôt que la communication exclut que l'on prête aux individus un comportement intégralement rationnel . on lira avec profit les contributions de J-P. dont l'œuvre expérimente le paradoxe d'une communication qui s'offre seulement à qui sait n'en rien attendre..Dupuy et d'A. "Le phatique. une religiosité disparue de la con versation"18 . pour différer le moment de la solitude." in Tel Quel 1979/8 1 . on ne peut éviter de voir resurgir une dimension méta physique. mars 1989. Proust mais également la littérature de Blanchot. — 38 . La politique de l'impossible. où on ne parle plus tout à fait pour dire quelque chose mais seulement pour maintenir un contact. Ce que la pragmatique et a fortiori les approches structuralo-systémiques manquent forcément dans la communication. 19 Texte de 1942 publié sous le titre : "C'est une banalité. dans un registre apparenté à celui de la sympathie selon Adam Smith : chaque individu a la vertu de se mettre à la place de l'autre et de voir le monde à travers ses yeux. Il y a non seulement de l'implicite en elle mais aussi de l'inconscient réfractaire au calcul.. p. cit. de rompre avec le du point de vue fonctionnaliste qui grève la plupart des théories de la communication. 128. d'une certaine façon.17 A tout prendre.ce qui trahit. la communication me semb lait ne pas devoir être rabattue sur le con cept d'information et permettre de faire sa part à ce pur constat existentiel : il y a dans toute communication une part de jeu. Voir aussi J-M.

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