École des hautes études en sciences de l'information et de la communication Université de Paris-Sorbonne (Paris IV

)

MASTER 2ème année
Formation Initiale Mention : Information et Communication Spécialité : Management et Communication Interculturelle

Option : Management de la Communication en apprentissage

MEDIAS ET WEB SOCIAL : VERS UN BIG BANG DE L'INFORMATION

préparé sous la direction du Professeur Véronique RICHARD [à la suite d‟un apprentissage effectué au sein de linkfluence] Rapporteur pédagogique : Pauline Gauquié Rapporteur professionnel : Anthony Hamelle

Nom et prénom : OBRIST Nicolas Promotion : 2009-2010 Soutenu le : 24 novembre 2010 Note au mémoire :

Table des matières
Remerciements ............................................................................................................................ 3 INTRODUCTION ......................................................................................................................... 4 I. D‟un « journalisme de l‟information » à un « journalisme de la communication » ............... 16 a. Le format web : quelles nouveautés ? ........................................................................ 16

Des médias décloisonnés ............................................................................................................................. 16 Les codes de l’écriture web ......................................................................................................................... 21 b. Vers une coproduction de l‟information ....................................................................... 24

Les commentaires d’internautes.................................................................................................................. 25 Crowdsourcing : la mise à contribution des internautes ............................................................................... 27 c. Agenda médiatique : un cycle de vie nouveau pour l‟information ............................... 33

Vers une compacité du temps de l’information : l’ère de l’information jetable ............................................ 34 Vers une nouvelle circulation de l’information ............................................................................................ 39 II. commun a. Médias traditionnels et médias sociaux : une relation complexe au service d‟un avenir ........................................................................................................................................ 44 Les médias traditionnels : vecteurs de l‟idéologie dominante ? .................................. 46

Les médias traditionnels au service des puissants ? ..................................................................................... 46 Les limites d’un journalisme standardisé ..................................................................................................... 50 b. Les médias sociaux : des contre-médias ? ................................................................. 54

Le web : au-delà de la technologie, l’idéologie............................................................................................. 55 Les médias sociaux, un marché noir de l’information ? ................................................................................ 61 c. La convergence de deux mondes au service d‟une information améliorée ................. 64

Médias traditionnels et médias sociaux entre opposition et collaboration .................................................. 65 Vers une convergence entre médias traditionnels et médias sociaux ? ........................................................ 68 Entre coulisses et méta-journalisme ............................................................................................................ 72

CONCLUSION ........................................................................................................................... 77 BIBLIOGRAPHIE ....................................................................................................................... 81 ANNEXES.................................................................................................................................. 85 RESUME ................................................................................................................................... 90 MOTS-CLES .............................................................................................................................. 91

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Remerciements
Merci à toutes les personnes qui m‟ont aidé et accompagné dans la réalisation de ce mémoire. A Anthony Hamelle, qui m‟a guidé dans ma réflexion et m‟a accompagné dans mon immersion dans le web social. A Pauline Gauquié, pour ses conseils dans le cadre de ce mémoire, et pour son accompagnement tout au long de l‟année.

A toute l‟équipe de linkfluence, pour avoir participé à mon éducation au web. Une équipe humaine, chaleureuse et brillante !

A toutes les personnes qui m‟ont accordé de leur temps pour un entretien. En plus des informations précieuses qu‟elles m‟ont fournies, chacune de ces rencontres a été un enrichissement personnel.

Merci à Véronique Richard, à Monique Beuvin et à l‟ensemble des professeurs et intervenants au CELSA pour leur disponibilité et la qualité de leurs enseignements.

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Introduction

« Quand une révolution se produit, tout doit être repensé. Le système de fabrication et de diffusion de l’information tel que nous l’avons connu depuis près de deux siècles a atteint un point de basculement. Il ne sera bientôt plus ce qu’il a été. Il ne s’agit plus de réformer pour continuer comme avant, mais de réinventer. »1 L’Expansion Bernard Poulet, rédacteur en chef de

Connaissez-vous « Social Media Revolution 2 »2 ? Cette vidéo présente des chiffres plus impressionnants les uns que les autres sur l‟expansion et le poids des médias sociaux dans le monde. La sentence est on ne peut plus claire : « Social Media isn’t a fad, it’s a fundamental shift in the way we communicate ». On y apprend par exemple qu‟il aura fallu 38 ans à la télévision et 13 ans à la radio pour atteindre les 50 millions d‟utilisateurs, mais seulement 4 ans pour Internet. Ce qui reste sans commune mesure avec les 200 millions d‟utilisateurs qu‟a obtenu Facebook en 1 an ! Aujourd‟hui, si Facebook était un pays, ce serait le 3ème plus grand au dessus des Etats-Unis et derrière la Chine et l‟Inde. Ashton Kutcher et Britney Spears (combinés) ont plus de followers3 sur Twitter que les populations de la Suède, d‟Israël, de la Suisse, de la Norvège ou encore du Panama. Il existe plus de 200 millions de blogs dans le monde. 25% des résultats de recherche sur les vingt plus grosses marques mondiales sont liés à du contenu généré par les utilisateurs. Tous ces chiffres permettent de prendre conscience de la révolution que nous vivons aujourd‟hui, avec

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Bernard Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information, p.12, Editions Gallimard, 2009 Vidéo mise en ligne le 5 mai 2010 par Eric Qualman, auteur du livre Socialnomics: How social media transforms the way we live

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and do business (éditions Wiley, 2009). Une première vidéo avait été diffusée le 30 juillet 2009 et connue un grand succès sur le web (2 191 938 vues pour la seule vidéo originale au 31/08/2010), Social Media Revolution 2 en est une version mise à jour (631 901 vues au 31/08/2010).
3

Le terme « follower » désigne un utilisateur de Twitter abonné à vos publications. Ashton Kutcher en a 5 648 983 et Britney

Spears 5 794 782 (au 31/08/2010).

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l‟avènement du web social. Tous les secteurs sont concernés. Ainsi, dans le domaine de la Culture, après l‟industrie musicale et du cinéma, c‟est maintenant au tour de l‟édition de vaciller devant la remise en cause par Internet de son modèle économique. Dans le domaine politique, les possibilités sont immenses. Au-delà de ce que permet Internet lors des campagnes électorales – nous gardons tous en mémoire la campagne de Barack Obama en 2008 – les possibilités en matière de démocratie sont impressionnantes. Avec Internet et les médias informatisés, on a à faire à un imaginaire paradoxal qui est celui d‟un média sans intermédiaire, ce qui revient à un média sans média4. Internet incarne l‟idée qu‟on a à faire à un média où toute interaction serait pure, directe. C‟est par exemple l‟idée défendue dans le documentaire Us Now réalisé par l‟anthropologue anglais Ivo Gormley et mis en ligne en juin 20095. La transparence absolue promise par l‟arrivée du web social et de l‟interaction entre l‟internaute citoyen et les élus, le premier exerçant un contrôle sur le deuxième, a tendance à effacer le rôle des médias d‟information et à accentuer la responsabilité politique des citoyens comme de ceux qui sont au pouvoir. Mais plus qu‟un pouvoir de contrôle, c‟est un pouvoir de collaboration active qui est offert au citoyen à travers le développement du web social. Nous venons de le voir, les médias d‟information aussi voient leur rôle remis en cause par l‟avènement d‟Internet. S‟ils ont toujours été secoués par des crises, force est de constater que celles qui les secouent depuis le début des années 2000 mettent en péril leur existence même, comme l‟explique Bernard Poulet, rédacteur en chef de L’Expansion, pour qui la presse et les médias d‟information vivent actuellement trois révolutions : « la généralisation du numérique, la baisse brutale de l‟intérêt des jeunes générations pour l‟écrit et pour l‟information et l‟abandon de l‟information comme support privilégié pour la publicité »6. Mais il n‟oublie pas que ce secteur souffre depuis longtemps déjà de plusieurs maladies chroniques, notamment « la désaffection

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Olivier Aïm, Professeur au CELSA Synopsis proposé par la Fondation Internet Nouvelle Génération : « Dans un monde où l‟information est comme l‟air, qu‟advient-

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il du pouvoir ? Les nouvelles technologies et la culture collaborative qui les accompagnent présentent des modèles d‟organisation sociale totalement nouveaux. Pour la première fois, ce documentaire est l‟occasion de rassembler des praticiens et des théoriciens de premier plan, et de les interroger sur les opportunités nouvelles offertes aux gouvernements ». http://fing.org/?UsNow-diffuse-en-avant-premiere
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Bernard Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information, p.11, Editions Gallimard, 2009

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et la méfiance des lecteurs » ainsi que les « coûts de fabrication élevés » de ces médias d‟information. Et de considérer que « c‟est assez pour compromettre la survie des journaux, des quotidiens au premier chef, mais peut-être aussi de la plupart des médias d‟information et de l‟information de qualité. Il existe une masse critique – de lecteurs, de revenus, de diffusion – en deçà de laquelle tout peut s‟écrouler ». Le cas de la presse quotidienne nationale (PQN) est particulièrement parlant. Selon les chiffres de l‟OJD7, Le Figaro a connu une baisse de diffusion France payée de 1,76% entre 2008 et 2009. Le Monde accuse une baisse de 4,14%, Le Parisien – Aujourd’hui en France de 4,67%, Libération de 9,51%, La Tribune de 10,65% et France Soir de 13,56%. Sur le plus long terme, toujours selon l‟OJD, Le Figaro est passé d‟un tirage à 436 401 exemplaires en 2005 à 401 359 exemplaires en 2009. On observe une baisse continue de la diffusion également pour Le Monde, qui passe de 481 805 exemplaires imprimés en 2005 à 412 311 en 2009. Ce constat est le même pour l‟ensemble de la PQN (à l‟exception de La Croix, dont la diffusion France payée a augmenté de 0,19% entre 2008 et 2009). Et ce qui est vrai pour la PQN l‟est aussi pour les news magazines : entre 2008 et 2009 toujours, la diffusion du Nouvel Observateur a diminué de 1,53%, celle de L’Express de 2,38%, celle de Marianne de 7,31%.

Internet joue un rôle central dans cette crise que traverse le secteur de l‟information. Dans leur Histoire des médias en France, Fabrice d‟Almeida et Christian Delporte assure que « la vraie nouveauté dans l‟histoire récente des médias est, bien sûr, la percée d‟Internet qui bouleverse les équilibres des médias, désormais traditionnels, de l‟imprimé comme de l‟audiovisuel »8. Depuis, les médias avancent à tâtons sur cette espace qu‟ils appréhendent difficilement. Ce rapport entre les médias dits traditionnels et Internet constitue le point de départ de ma réflexion dans le cadre de ce mémoire. Les métiers de l‟information sont en pleine mutation. Les usages médiatiques évoluent de plus en plus vite. Les journalistes, qui disposaient autrefois du monopole de l‟information – ou qui étaient en tout cas en position largement

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La mission de l‟Office de Justification de la Diffusion est de certifier la diffusion, la distribution et le dénombrement des journaux,

périodiques et de tout autre support de publicité.
8

Fabrice d‟Almeida, Christian Delporte, Histoire des médias en France, de la Grande Guerre à nos jours, p. 373-374, Editions

Flammarion, 2010

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dominante –, se retrouvent confrontés à des changements radicaux dans la manière d‟exercer leur métier. Le citoyen devient de plus en plus exigeant, au point parfois de fabriquer lui-même sa propre information : wikis, blogs, réseaux sociaux, microblogging... Ces transformations ont causé une fracture entre les médias traditionnels et Internet. Tous doivent s‟y adapter, certains le font de gré, d‟autres de force. Ce sont désormais deux conceptions du métier de journaliste qui s‟affrontent. Pour étudier ces changements, il convient tout d‟abord de définir plusieurs termes, afin d‟expliciter ce qu‟ils désignent dans le cadre de ce mémoire. « Média ». Terme difficile à définir, tant il est susceptible de recouvrir des champs très, voire trop larges. Le médiologue François-Bernard Huyghe en convient dans un article9 publié sur son site le 25 juillet 2007 :
« Si nous nous tournons vers des propos plus savants, une fois rappelés quelques truismes du type « les médias sont des moyens de communication » et une fois énumérés les grands médias (télévision, cinéma, presse, radio..), les classifications ne sont pas beaucoup plus nettes. Certains hésitent à ranger dans cette catégorie le théâtre, la parole, ou Internet, alors que d‟autres, comme Mc Luhan y inscriraient volontiers la route ou l‟horloge. Tout commence avec un mot bizarre, mélange de latin et d‟anglo-américain : mass media. Il s‟impose à l‟époque où il n‟est question que de massification, de société de masse ou de foule solitaire. C‟est la source d‟innombrables difficultés orthographiques et idéologiques. « Mass media », lié aux innovations de l‟ère industrielle (cinéma, affiche, radio, télévision, presse) désignait initialement les moyens de communication destinés aux masses, un-vers-tous. Puis la notion s‟est étendue aux moyens de communication un-vers-un, comme le téléphone. »

La démultiplication des nouvelles technologies de l‟information et de la communication ont ainsi participé à l‟élargissement de ce qui peut être considéré comme un « média ». Un brin provocateur, François-Bernard Huyghe s‟interroge : « un même appareil qui permet de cuire son poulet, de lire Platon ou de consulter la Bourse, est-il toujours un média ? »10. Fabrice d‟Almeida et Christian Delporte expliquent ainsi que « la limite d‟une définition trop large, c‟est qu‟elle finit par identifier les médias à tous les processus de communication. Or, le domaine des médias est bien plus spécifique, précisément parce qu‟il exclut la sphère des relations

9

« Définir les médias », par François-Bernard Huyghe, www.huyghe.fr, le 25 juillet 2007 Ibid.

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interpersonnelles »11. Dans son article, François-Bernard Huyghe ajoute : « Certes les médias sont des « moyens de communication » et ils distribuent des messages – informatifs, distractifs, éducatifs – à des publics. Mais leur rôle est plus complexe »12. En effet, leur rôle est plus complexe, puisqu‟un média ne fait pas que transmettre un message. Au-delà du simple support, il s‟agit davantage d‟« entreprises à fabriquer de l‟information »13. Celles-ci « se trouvent en concurrence sur un marché qui les conduit à se démarquer les unes des autres, à mettre en œuvre certaines stratégies quant à la façon de rapporter les événements, de les commenter, voire de les provoquer »14. Nous sommes donc au-delà du medium qui n‟aurait pour rôle que celui de la diffusion d‟un message. Enfin, le parti pris de ce mémoire est de ne s‟intéresser qu‟à une partie de ces « entreprises à fabriquer de l‟information ». Pour justifier cette décision, je reprendrai les mots de Bernard Poulet qui, dans son ouvrage La fin des journaux et l’avenir de l’information, cadre ainsi le sujet qu‟il souhaite traiter 15 :
« La confusion entre ce que l‟on a pris l‟habitude d‟appeler des « médias » et les organes d‟information contribue beaucoup à embrouiller les diagnostics. Si l‟on est pas nécessairement inquiet pour la survie du Journal de Mickey, de Montres magazine, d‟une partie des magazines féminins ou de nombreuses publications people, on doit l‟être sérieusement pour la presse et les médias d‟information. »

Pour ne pas « embrouiller les diagnostics », nous désignerons par le terme « média » ceux qui traitent de l‟actualité générale (politique, économie, société…) quelque soit leur support d‟origine (presse, radio, télévision, Internet). Nous distinguerons toutefois les médias dits traditionnels des médias dits pure players, c‟est-à-dire tous les médias nés sur Internet (Rue89, Médiapart, Slate…). Par opposition, les médias traditionnels sont l‟ensemble des médias créés sur un support autre qu‟Internet (Le Figaro, LCI, RTL…). Nous inclurons dans cette catégorie leur équivalent web (LeFigaro.fr, LCI.fr, RTL.fr…). Dans une analyse des relations entre le

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Fabrice d‟Almeida, Christian Delporte, Histoire des médias en France, de la Grande Guerre à nos jours, p. 14-15, Editions

Flammarion, 2010
12

« Définir les médias », par François-Bernard Huyghe, www.huyghe.fr, le 25 juillet 2007 Patrick Charaudeau, Les médias et l’information, p.8, Editions De Boeck Université, 2005 Ibid. Bernard Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information, p.11, Editions Gallimard, 2009

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web et les médias, cette distinction est importante car, nous allons le voir, les pure players se rapprochent davantage des médias sociaux que des médias traditionnels, ils se positionnent souvent en s‟opposant à eux par le biais d‟une critique du système médiatique. « Web social ». En janvier 2009, Jean-Jacques Bourdin, rédacteur en chef de RMC Info, interroge le porte-parole de l‟UMP, Frédéric Lefebvre, sur ce qu‟est le web 2.0. Celui qui était pressenti à l‟époque au poste de Secrétaire d‟Etat à la Communication eut alors bien du mal à répondre à cette question, bafouillant une explication bien vague : « Le web 2.0, c’est l’Internet d’aujourd’hui… c’est-à-dire ce sur quoi surfe tous les Français, moi comme les autres… »16. S‟il est facile de se moquer de cette approximation, on notera que la réponse apportée par Jean-Jacques Bourdin est quant à elle bien trop restrictive, puisqu‟il finit par lâcher à son invité que le web 2.0, « c’est Facebook, MySpace… c’est les réseaux sociaux ». Or, le web 2.0 – ou web social – est en réalité plus large que cela. Sur son site, l‟institut d‟étude linkfluence17 propose cette définition :
« Le web est devenu social. Initialement espace de connaissance, réseau de documents, encyclopédie ouverte et mondiale, s‟y est progressivement constitué une couche facilitant les échanges, les interactions, les conversations : un espace de « faire connaissance ». Cette transformation a été rendue possible par l‟adoption à grande échelle à partir de 2004 des technologies du web 2.0 facilitant la possibilité de créer, de modifier, de classer des contenus de manière collaborative (wikis, commentaires sur les blogs, signets collaboratifs tels delicious), de syndiquer ses contenus et ainsi les diffuser largement ou encore de rafraîchir des parties de pages sans avoir besoin de recharger la totalité de la page (a permis par exemple le chat en ligne). Utilisant les technologies du web 2.0, ce sont les médias sociaux qui ont porté l‟évolution du web social. Ces espaces de publication en ligne, simples à déployer et à utiliser ont permis à tout un chacun de créer sa propre tribune, son lieu d‟expression sur la toile mais surtout d‟ouvrir cette tribune aux contributions de sa communauté, de ses pairs et de ses lecteurs de passage. […] Les médias sociaux sont aujourd‟hui atomisés en différents espaces plus ou moins poreux les uns aux autres : blogs, forums, micro-conversations (Twitter), réseaux sociaux (Facebook, Linkedin), sites de contenus (Flickr, Dailymotion, Youtube). »

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Cet extrait est disponible sur Dailymotion, dans la chaine BFM TV (http://www.dailymotion.com/video/x7y3lm_f-lefebvre-et-le-

web-2-0_news)
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linkfluence est un institut d‟étude qui permet à ses clients de segmenter, analyser et cartographier le web social communauté

par communauté. C‟est dans cette entreprise que j‟effectue mon contrat d‟apprentissage du 3 septembre 2009 au 30 septembre 2010 en tant qu‟analyste.

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Le web social est donc un web conversationnel et évolutif que font vivre les interactions entre internautes. Dans le cadre de ce mémoire, ce sont surtout les médias sociaux qui nous intéressent, à savoir ces espaces de production et de partage de contenu. Les médias pure players entrent dans cette catégorie car ils intègrent pleinement la logique des médias sociaux dans leur modèle de fonctionnement, comme nous le verrons tout au long de ce mémoire. « Information ». Ce terme est le fil rouge de ce mémoire. Toute la réflexion s„articulera autour de ce qu‟est l‟information et de ce qu‟elle devient dans le contexte que nous avons expliqué précédemment. Commençons par la définition la plus simple, celle du dictionnaire18. Déjà, il apparait que le terme recouvre plusieurs définitions, le dictionnaire n‟en proposant pas moins de cinq différentes, notamment « Action de donner connaissance d‟un fait », assortie de l‟exemple « La presse est un moyen d’information. ». Plus loin, le dictionnaire propose « élément de connaissance, renseignement élémentaire susceptible d‟être transmis et conservé grâce à un support et un code ». Et de donner comme définition alternative « ensemble des nouvelles communiquées par la presse, la radio, la télévision, etc. ». Cette notion d‟information est donc très liée aux médias. Au cours des entretiens 19 réalisés dans le cadre de ce mémoire, j‟interrogeais mes interlocuteurs sur la notion d‟« information », leur demandant de me donner leur propres définitions des trois termes suivants : « information », « information journalistique » et « témoignage ». Je leur demandais également ce qui, toujours selon eux, les différencie. Pour Laurent Mauriac 20, cofondateur de Rue89, une information est « un fait ou un événement qui est relaté mais qui a été recoupé et vérifié ». Faisant référence au fonctionnement du site d‟information LePost.fr, sur lequel tout internaute peut poster un article pour peu qu‟il se soit inscrit, ces articles étant alors estampillés « info non vérifiée », Laurent Mauriac considère qu‟il s‟agit d‟« une contradiction », avançant qu‟« une information est forcément journalistique car il y a un travail de vérification qui a été fait. S’il n’y a pas eu ce travail, ce n’est pas une information ». Pourtant, en dehors de Laurent Mauriac, aucune des personnes que j‟ai pu interroger n‟a été en mesure d‟expliciter ce qu‟il

18

Dictionnaire Hachette encyclopédique, Editions Hachette, 2001 Cf. Annexe Entretiens, p.86 journaliste politique pour LeMonde.fr. Cf. Annexe Entretiens, p.86

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entendait par « information ». Ainsi se trouve mise en évidence la difficulté qu‟il y a à définir ce terme, y compris pour des professionnels de l‟information. Ceci étant dit, la plupart ont donné une définition claire de ce qu‟est une « information journalistique » à leurs yeux. Samuel Laurent21, à la question « qu‟est-ce qu‟une information ?», est d‟abord déstabilisé et commence par répondre qu‟il ne sait pas. Mais lorsqu‟il s‟agit de faire la différence entre « information » et « information journalistique », il explique que l‟information est un « terme plus large, c’est de la donnée qui t’éclaire sur quelque chose que tu ne connaissais pas ». Cette perception est intéressante car elle signifie que dès lors que l‟on prend connaissance d‟une donnée, celle-ci cesse d‟être une information. On rejoint ici la définition apportée par le dictionnaire : « Action de donner connaissance d‟un fait » et « ensemble des nouvelles communiquées par la presse, la radio, la télévision, etc. ». Le mot « nouvelle » montre bien le caractère neuf de ce qu‟est une information. Si l‟on mêle ces différentes définitions, on peut alors dire que l‟information est une donnée neuve recueillie par un journaliste, qui va la vérifier et la recouper avant de la diffuser par le biais de son média pour la porter à la connaissance de son public.

Et c‟est là que tout se complique. Car depuis l‟avènement des médias sociaux, ce travail de recueil, de vérification et de diffusion de l‟information s‟est beaucoup transformé. Comme l‟expliquent Fabrice d‟Almeida et Christian Delporte, « avec Internet, les journalistes ne sont plus les détenteurs exclusifs des sources d‟information et ne peuvent plus revendiquer leur qualité d‟intermédiaires entre le public et les émetteurs de l‟information »22. Les grands événements de la dernière décennie le prouvent bien. Du 11 septembre 2001, avec les attentats au World Trade Center, au 11 mars 2004, avec les attentats à Madrid, en passant par les émeutes en Iran en juin 2009 et le tremblement de terre en Haïti en 2010, la fabrique de l‟information n‟est plus entre les seules mains des journalistes. Les nouveaux outils technologiques permettent à ceux qui sont sur place – avant les médias – d‟être les premiers émetteurs de l‟information. On place parfois cela sous l‟étiquette de

21

Ibid. Fabrice d‟Almeida, Christian Delporte, Histoire des médias en France, de la Grande Guerre à nos jours, p.380, Editions

22

Flammarion, 2010

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« journalisme citoyen ». Plus généralement, la participation des internautes à la fabrique de l‟information se fait plus importante chaque jour. A travers les commentaires d‟articles, les blogs ou encore les réseaux sociaux, le lecteur fait désormais partie intégrante de la fabrique de l‟information. Mais cela n‟est que le résultat d‟une adaptation progressive des médias au support Internet. De fait, dès l‟ouverture d‟Internet au grand public dans les années 90 23, le secteur des médias a commencé à évoluer. Par exemple, Jacques Rosselin a lancé en 1998 CanalWeb, « un opérateur de télévision sur le net »24. Des web-radios ont été créées dès 1999 (No Problemo et Net.Radio.FM). Mais « l‟information est surtout passée par les médias classiques se saisissant du Net »25, à l‟instar du magazine Elle, qui s‟est lancé sur Internet en novembre 1995. Petit à petit, tous les grands médias créent leur site, dont le contenu n‟était, à ce moment-là, qu‟une copie de la version originale du média. Un problème se pose alors pour ces médias qui passent au web : comment se positionner par rapport à leur support d‟origine ? Mais surtout, avec quel modèle économique ? Cette dernière question est aujourd‟hui encore en suspend et reste le cœur du problème pour les médias, en particulier pour la presse écrite. Si ce n‟est pas l‟objet de ce mémoire, cette problématique du financement des médias y sera abordée à plusieurs reprises, car la question de la fabrique de l‟information en est indissociable. Les médias ont également subi d‟autres évolutions, notamment dans les moyens mis en œuvre pour s‟adapter au web : avec l‟arrivée des médias sur Internet « se sont constituées de véritables rédactions Web (plutôt de jeunes journalistes, pigistes et souvent mal payés) »26. En 2009, Xavier Ternisien, journaliste média pour Le Monde, publie un article intitulé « Les forçats de l‟info »27. La description qu‟il y livre des rédactions Web et des conditions de travail de ceux qui les composent provoquent un débat enflammé dans la profession. Dans cet article, Xavier Ternisien présente

23

1991 aux Etats-Unis, 1994 en France Cf. Annexe Entretiens, p.86 Fabrice d‟Almeida, Christian Delporte, Histoire des médias en France, de la Grande Guerre à nos jours, p.375, Editions

24

25

Flammarion, 2010
26

Fabrice d‟Almeida, Christian Delporte, Histoire des médias en France, de la Grande Guerre à nos jours, p.376, Editions

Flammarion, 2010
27

« Les forçats du web », Le Monde, 26 mai 2009 (http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2009/05/25/les-forcats-de-l-

info_1197692_3236_1.html)

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ainsi ces journalistes comme des « OS de l‟info »28, empruntant la formule à Bernard Poulet. Le portrait qu‟il en dresse est particulièrement dur à leur égard :
« On dit aussi « les journalistes « low cost » », ou encore « les Pakistanais du Web ». « Ils sont alignés devant leurs écrans comme des poulets en batterie », constate, effaré, un journaliste de L‟Express, en évoquant ses confrères du site Web Lexpress.fr. Internet a accouché d‟une nouvelle race de journalistes. Moyenne d‟âge : 30 ans. Le teint blafard des geeks, ces passionnés d‟ordinateur qui passent leur temps devant l‟écran. Ils ont suivi le parcours obligé : stage, contrat de professionnalisation, contrats à durée déterminée (CDD), avant d‟espérer un hypothétique contrat à durée indéterminée (CDI). Ils enchaînent les journées de douze heures, les permanences le week-end ou la nuit. « Au niveau social, Internet est une zone de non-droit », assène Sylvain Lapoix, journaliste au site Marianne2.fr, qui envisage de créer une association pour défendre les droits de ses collègues. Les témoignages abondent, le plus souvent sous anonymat. […] C‟est le cas de cette jeune femme de 24 ans, qui a travaillé de 2006 à 2008 en contrat de professionnalisation au Nouvelobs.com. Elle décrit un travail bâclé, le copier-coller de dépêches d‟agence « en reformulant vaguement, sans jamais vérifier, faute de temps ». La logique est d‟être les premiers à mettre en ligne l‟information afin d‟être repérés par Google. »

A la lecture de cet article, on comprend que le web a profondément changé la manière de faire de l‟information, au sein même des médias traditionnels. En plus de l‟organisation en interne des rédactions web qui semble ne pas correspondre aux critères des rédactions traditionnelles, il apparait clairement que les profils des journalistes web sont très différents de ceux de leurs confrères, tant dans les conditions que dans les méthodes de travail. Ces différences s‟ajoutent à celles évoquées précédemment, à savoir l‟irruption du citoyen-lecteur dans le processus de fabrication de l‟information. Il apparait donc qu‟Internet a changé la manière de faire de l‟information, ce qui est d‟autant plus vrai avec l‟essor incroyable des médias sociaux. A travers ce mémoire, nous allons ainsi tenter de répondre à la problématique suivante : Comment s’est élaborée la représentation selon laquelle un journalisme amateur et conversationnel s’établirait sur le web en opposition aux pratiques journalistiques traditionnelles ?

28

Ouvrier spécialisé de l‟information

13

Pour cela, nous appuierons notre réflexion sur différents éléments. La méthodologie employée ici est diverse. Tout d‟abord, j‟ai réalisé une série d‟entretiens – douze au total – avec différents acteurs du système médiatique : des journalistes, des blogueurs, des responsables multimédias de médias. Ces entretiens ont permis de saisir de l‟intérieur ce que le web a changé concrètement dans les méthodes de travail des journalistes et dans leur rapport à l‟information. Des enseignements sont à tirer également en ce qui concerne les rapports entre les médias traditionnels et les médias sociaux, en particulier les blogueurs. Ensuite, mon expérience professionnelle au sein de linkfluence en tant qu‟apprenti m‟a permis d‟acquérir une connaissance approfondie des relations entre les différentes communautés du web, ainsi que des canons de l‟information sur le web. A plusieurs reprises, j‟au eu pour mission de réaliser des veilles stratégiques29. Celles-ci étaient généralement séparées en deux parties, avec d‟une part le traitement d‟une thématique par les médias traditionnels en ligne, en prenant également en compte les commentaires d‟internautes, et d‟autre part, le traitement de cette même thématique par les médias sociaux. J‟ai donc eu l‟occasion tout au long de cette année d‟apprécier les convergences et les divergences existantes entre ces deux sphères. Ces veilles étaient principalement réalisées à partir d‟un corpus d‟articles et de billets de blogs publiés au sein des différentes communautés du web, en utilisant une technologie développée par linkfluence : le linkscape30. Le linkscape se compose d‟un échantillon de sites web, le livepanel, qui sert de terrain d‟étude. Le web y est découpé en communautés d‟intérêt (« ensemble de sites de tous types partageant les mêmes sujets et échangeant fréquemment »). Cet échantillon, comme le mot l‟indique, « ne compte pas la totalité du web mais seulement les sites lus, vus, entendus et représentatifs du web social ». A ces éléments méthodologies s‟ajoutent une recherche documentaire, qui se compose de rapports d‟études, d‟articles de presse, de billets de blog, de documentaires, ainsi qu‟une large bibliographie, portant tous sur les thématiques abordées dans ce mémoire : Internet, les médias et le journalisme.

29

Pour des raisons de confidentialité, ces notes ne peuvent être jointes en annexe à ce mémoire. La description complète de cette technologie est disponible sur le site Internet de linkfluence : http://fr.linkfluence.net/insights-2-

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0/technologies/

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Ces différentes méthodologies m‟ont permis de mettre en place deux hypothèses venant structurer ma réflexion.

La première hypothèse exprime l‟idée que les médias sociaux se seraient créés par opposition aux médias traditionnels, se positionnant comme des contre-médias face à ce qu‟ils perçoivent comme des médias mainstream sous l‟influence du pouvoir politique et économique. La seconde hypothèse suppose que le web social se veut porteur de valeurs favorisant l‟émergence d‟une nouvelle démocratie par l‟apport d‟une information plus « transparente » et « ouverte ». En donnant accès aux coulisses de l‟information, on observe un glissement d‟une profession du secret (sources secrètes, échanges en off, etc.) à une profession transparente. Ainsi, nous articulerons notre réflexion autour de deux axes. Tout d‟abord, nous analyserons les changements apportés par le web dans les méthodes de travail des médias. Quelles nouveauté dans les formats ? Comment appréhender le rapport au lecteur ? Mais aussi que change le web en matière de circulation de l‟information ? Ensuite, c‟est le rapport entre les médias traditionnels et les médias sociaux que nous étudierons, en nous interrogeant sur les liens qui se nouent entre ces deux mondes qui s‟opposent, parfois violemment, mais qui, finalement, sont dépendants l‟un de l‟autre.

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I.

D’un « journalisme de l’information » à un « journalisme de la communication » a. Le format web : quelles nouveautés ?

Avant toute chose, rappelons le cadre existant dans les médias traditionnels depuis des années. Le métier de journaliste est organisé autour d‟une matière : l‟information. Les journalistes ont pour missions de récolter, vérifier, trier et diffuser cette matière. Quelque soit le média ou le poste occupé par le journaliste, ces missions restent sensiblement les mêmes pour tous, puisque cela constitue la base de ce métier, comme me l‟ont expliqué les professionnels que j‟ai interrogés sur le sujet 31. Le web, par contre, offre un véritable espace de liberté pour les journalistes. Tandis qu‟un sujet est limité en temps à la télévision ou à la radio, en taille dans la presse écrite, le web éclate ces contraintes et ouvre de nouvelles perspectives. Pour les médias traditionnels, c‟est l‟occasion de diversifier leur métier : un journal peut désormais faire de la vidéo, une radio peut faire du texte. Mais le web, comme tout support, comprend des contraintes qui lui sont propres. Pour être lu sur Internet, il est nécessaire de pouvoir être retrouvé. Pour cela, le journaliste, lorsqu‟il rédige son papier, doit prendre en compte un certain nombre de critères permettant aux pages de son média d‟apparaitre parmi les premiers résultants d‟une recherche sur un moteur de recherche (Google, Bing…) sur un sujet donné. Ces techniques de référencement sont ce que l‟on appelle du SEO, pour search engine optimization. Enfin, on assiste à de nouveaux modèles de mise en scène de l‟information, propres au web, comme les web-documentaires. Ce sont ces différents points que nous analyserons ici. Des médias décloisonnés C‟est l‟un des grands bouleversements survenus avec l‟émergence du web et l‟arrivée des médias sur ce support. Si la séparation entre radio, télévision et presse écrite était sans équivoque et sans le moindre souci d‟interprétation, il apparait clairement qu‟Internet a fait voler en éclat cette répartition des rôles : l‟écrit pour le papier, le son

31

Cf. Annexe Entretiens, p.86

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pour la radio et la vidéo pour la télévision. Sur le web, ce découpage n‟a plus lieu d‟être. Les médias traditionnels proposent sur leur site tout type de contenu, quelque soit leur support d‟origine. Interrogé dans le cadre d‟un documentaire32 réalisé par Geoff McGhee sur le data-journalisme33, Nigel Holmes explique, en référence à la mise en image d‟une de ses infographies sur les énergies, que c‟est là que se situe la vraie différence entre la presse écrite et le web :
« Here to me is a classic difference between print and what you can do on the web : you can tell a story, you’ve got words, you’ve got music, you’ve got silence, you’ve got movements, you’ve got sound effects. The thing that seems now incredibly compressed on the page, and actually a little complicated could now breathe and you could lead people through the steps and show the length of things and talk about it. That was a revolution to me. »

Prenons l‟exemple du site LeMonde.fr, site du quotidien Le Monde. On y trouve principalement du texte : les articles des rédactions papier et web y sont publiés en intégralité, la majorité d‟entre eux étant en accès libre. A cela s‟ajoutent des infographies, c‟est-à-dire des représentations visuelles d‟information (par le biais de schémas ou de graphiques par exemple). Ainsi, le 28 avril 2010, LeMonde.fr a publié une infographie dynamique montrant les différences entre les régimes de retraite du privé et du public34 :

32

Journalism in the Age of Data, http://datajournalism.stanford.edu/ Le data-journalisme est un « journalisme de données », qui travaille les chiffres, les représentations graphiques et les bases de

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données pour en tirer des informations.
34

« Retraites : les différences entre le public et le privé », LeMonde.fr, 28 avril 2010 (http://j.mp/9fd2jY)

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Cette infographie se déroule étape par étape, de gauche à droite, accompagnée par des explications audio. L‟objectif est vraisemblablement de rendre accessibles des informations particulièrement techniques, en évitant l‟aspect dissuasif d‟un article plein de chiffres, qui non seulement n‟atteindrait que difficilement le même niveau de clarté, mais serait en plus rébarbatif pour le lecteur. Si les infographies sont déjà monnaie courante dans les médias traditionnels, l‟apport du support Internet dans ce domaine est considérable, puisqu‟il permet de les rendre interactives. La visualisation de l‟information – et surtout le rapport que le lecteur entretient avec elle – s‟en trouve bouleversée. Enfin, sont disponibles sur le site du Monde.fr des formats plus inhabituels pour un média écrit : du son et des vidéos. Grâce au web, Le Monde peut ainsi proposer à ses lecteurs sur son site Internet un « radiozapping », qui reprend « ce qu‟il ne fallait pas rater des matinales radio », comme l‟indique le site. Ce radiozapping, publié chaque jour, reprend donc les moments forts des matinales radio dans un document audio qui dure généralement moins de cinq minutes. Dans la même veine, le site du quotidien propose une « revue 18

des JT de la semaine ». En deux minutes, la vidéo permet à l‟internaute de prendre connaissance des principales informations diffusées dans les JT de la mi-journée concernée. Ces trois exemples – les infographies, le « radiozapping » et la « revue des JT de la semaine » - montrent combien le web a changé la donne. Le Monde, média papier à l‟origine, produit aujourd‟hui en plus des articles, du son et de la vidéo, ainsi que des animations graphiques. On constate ce phénomène sur l‟ensemble des sites de médias. On se souvient de la vidéo postée par LeParisien.fr montrant le Président de la République répliquer à un agriculteur refusant de lui serrer la main le célèbre « casse-toi pauvre con »35. Le web permet ainsi à un quotidien de faire l‟événement grâce à une vidéo postée sur son site Internet. La vidéo dure 45 secondes et a depuis été visionnée plus de 2 millions de fois sur le site du Parisien. Inversement, Public Sénat a crée un buzz sur le web en avril 2010 après la publication d‟un article posté sur le site Internet de la chaine : « Quand Alain Lambert fait de l‟antisarkozysme sur Twitter »36. On y apprenait que le sénateur UMP Alain Lambert avait émis des critiques assez vives à l‟encontre de Nicolas Sarkozy, peu de temps après la défaite de la majorité présidentielle aux élections régionales : « Le sénateur UMP de l‟Orne n‟arrête plus. Depuis la défaite de son camp aux régionales, il multiplie les attaques contre Nicolas Sarkozy sur Internet. Et milite même pour que le Président ne se représente pas ! », pouvait-on lire. Au-delà de la petite polémique qui s‟en est suivie – le sénateur ayant contesté l‟analyse de l‟article – on a pu voir à ce moment une chaine de télévision, plutôt confidentielle, créer une polémique, qui a beaucoup fait parler le milieu politico-médiatique pendant quelques jours. Alain Lambert a même eu droit aux honneurs de la matinale de RTL, pour répondre aux questions de Jean-Michel Aphatie37. Les repères présents avant l‟émergence d‟Internet et de la présence des médias traditionnels sur le web ne sont donc plus d‟actualité. Aujourd‟hui, un quotidien, une radio ou une chaine de télévision présent sur le web est avant tout un média présent

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« Premiers pas mouvementés de Sarkozy au salon de l'agriculture », LeParisien.fr, 23 février 2008 (http://j.mp/acFChC) « Quand Alain Lambert fait de l‟antisarkozysme sur Twitter », PublicSenat.fr, 1er avril 2010 (http://j.mp/b9oyDJ) « Alain Lambert : "Juppé serait un meilleur candidat que Sarkozy pour 2012" », RTL.fr, 12 avril 2010 (http://j.mp/95ZRcz)

36

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sur le web. On note d‟ailleurs que la distinction entre un quotidien, un hebdomadaire ou encore un mensuel n‟a pas plus de sens sur Internet. On retrouve en effet les mêmes informations sur le site d‟un quotidien comme Le Figaro que sur celui d‟un hebdomadaire comme Le Nouvel Observateur. Prenons, par exemple, l‟information selon laquelle la consommation des ménages français a baissé au mois de janvier 2010. Sur le site du Monde, on trouve un article daté du 23 février 2010 titrant : « La consommation des ménages a fléchi en janvier »38. Sur le site du Nouvel Observateur, un article en date du 25 février titre sur : « Net recul de la consommation des ménages en janvier »39. Et le corps des deux articles ne diffère guère. Quand LeMonde.fr nous explique que « la consommation des ménages français en produits manufacturés est retombée de 2,7 % en janvier, sous l‟influence des achats de voitures qui ont chuté de 16,7 % après la réduction de la prime à la casse automobile, annonce l‟Insee », le NouvelObs.com, lui, nous affirme que « les dépenses de consommation des ménages français en produits manufacturés ont nettement baissé en janvier par rapport à décembre (-2,7%), plombées par le recul des achats automobiles avec la diminution du montant de la prime à la casse, a annoncé l‟Insee ». A quelques virgules près, la présentation de l‟information est identique sur le site du quotidien et sur celui de l‟hebdomadaire, montrant bien que la notion de périodicité n‟influe pas a priori sur le contenu du site Internet d‟un média papier. L‟explication à cette ressemblance se trouve dans le fait que la grande majorité des sites d‟information fabriquent leur contenu sur la base de dépêches d‟agences de presse (AFP, AP, Reuteurs…). Avec un tel fonctionnement, il devient difficile pour un média de se différencier de ses concurrents sur le contenu. Si ce n‟est sur le fond, c‟est donc sur la forme que les changements s‟observent. La multiplicité des formats possibles sur le web est également vecteur d‟innovation en termes de mise en scène de l‟information. L‟émergence de ce que l‟on appelle les webdocumentaires en est la preuve. Pour Morgane Tual, les webdocumentaires représentent « une révolution dans le récit journalistique »40. C‟est au printemps 2010 que ce genre s‟est révélé en France, avec Prison Valley, webdocumentaire sur

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« La consommation des ménages a fléchi en janvier », LeMonde.fr, 23 février 2010 (http://j.mp/aGxIDt) « Net recul de la consommation des ménages en janvier, NouvelObs.com, 25 février 2010 (http://j.mp/dm2YAf) Cf. Annexe Entretiens, p.86

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l‟univers carcéral aux Etats-Unis, salué par la profession, au point de remporter le Prix RFI-France24 du webdocumentaire à Perpignan 41. Pour Rue89, Prison Valley « apparaît aujourd‟hui comme l‟objet le plus mature d‟un genre qui se cherche encore »42. Le webdocumentaire se caractérise par son interactivité. Par exemple, dans Prison Valley, LeMonde.fr estime que l‟interactivité est justement le « mot d‟ordre »43 :
« Le visiteur est d‟abord invité à « prendre une chambre » dans le motel où le tandem avait établi son QG pendant le tournage. En s‟enregistrant via une adresse email, il crée un compte qui active les bonus. Il peut aussi voir qui est connecté en même temps et chatter avec ces personnes. Dans Prison Valley, l‟internaute est au centre des choix, mais aussi au centre des débats : le webdocu offre la possibilité d‟échanger avec les protagonistes via des questions transmises par les journalistes. »

Le webdocumentaire est la première forme d‟aboutissement de ce que le web permet en termes de mise en scène de l‟information. Il combine l‟apport multimédia du web avec l‟apport participatif. En cela, les webdocumentaires sont bien représentatifs de ce que le web a à offrir en matière d‟information. Cette explosion des formats médiatiques s‟accompagne d‟un autre changement, celui de l‟écriture qui diffère sur le web par rapport à ce qu‟elle est sur le papier.

Les codes de l’écriture web La forme d‟un article sur le web ressemble de près à ce qu‟on trouve dans un journal : un titre, un chapô, le corps de l‟article avec des intertitres. Les différences se situent à plusieurs niveaux. Un journaliste web n‟écrit pas uniquement pour ses lecteurs. Il écrit avant tout pour Google. Le référencement dans les moteurs de recherche est en effet particulièrement stratégique pour les médias puisque, de plus en plus, les internautes n‟arrivent plus sur les sites d‟information par la page d‟accueil mais directement sur un

41

« Prison Valley remporte le Prix RFI-France24 du webdocumentaire à Perpignan », RFI.fr, 31 août 2010 (http://j.mp/bRWJ2D) « Prison Valley : derrière le buzz, l'histoire d'un webdocumentaire », Rue89.fr, 23 mars 2010 (http://j.mp/bDs6wP) « "Prison Valley", un webdocu sur l'industrie carcérale américaine », LeMonde.fr, 22 avril 2010 (http://j.mp/98IaKi)

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article, en provenance souvent d‟un moteur de recherche généraliste (Google, Bing…) ou spécialisé (Google Actualités notamment). Ainsi, comme l‟indique une étude de l‟AT Internet Institute sur les douze plus grands sites d‟information français 44, Google représente pour ces sites 40% du trafic. D‟ailleurs, si le mélange des formats se multiplient sur Internet, comme nous venons de le voir, il apparait qu‟un format est indispensable : l‟écrit. C‟est ce qu‟explique Bérangère Beurdeley45, responsable du pôle Internet de Public Sénat, pour qui ce nouveau métier de l‟écrit était indispensable :
« On ne pouvait pas être la chaine de l’information politique et ne pas proposer d’information sur le site et également parce que l’on s’est rendu compte qu’une grande partie de la visibilité de Public Sénat sur Internet était liée au référencement, et notamment au référencement naturel, et que les moteurs de recherche avaient beaucoup de difficultés à avaler les vidéos, et qu’il fallait donc proposer du contenu écrit. »

Les marqueurs les plus visibles de ces stratégies SEO – search engine optimization – sont les mots-clés ou tags, ces mots ou expressions qui accompagnent chaque article mis en ligne sur les sites d‟information, comme ici sur LeFigaro.fr, pour un article concernant les problèmes de drogues de Jean-Luc Delarue :

Ils permettent à la fois d‟obtenir une meilleure visibilité dans les moteurs de recherche, ainsi que de faciliter la navigation sur le site Internet autour d‟un sujet précis. Au-delà des mots-clés, les journalistes doivent veiller à placer des termes dans le corps du texte qui permettront eux aussi à l‟article de remonter dans les résultats des moteurs de recherche. La fréquence des mises à jour et l‟analyse du trafic des internautes sont des éléments très importants dans une optique de référencement. Cela donne parfois

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« News websites: Facebook ahead of Twitter in terms of traffic source », ATinternetinstitute.com, 24 septembre 2010 Cf. Annexe Entretiens, p.86

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lieu à des scènes étranges, comme celle que rapporte Stéphane Cabrolié dans le numéro de la revue Réseaux consacré à la presse en ligne46 :
« On vient de recevoir un conseil de notre rédacteur en chef qui nous indique qu’une fois que tous les papiers ont été publiés chez les concurrents, c’est bien de revenir sur le papier et de faire un petit changement pour être référencé en dernier et apparaitre en tête de liste (…) Si tu mets une virgule dans ton papier, que tu le réenregistres et que tu le rebalances après, ça joue. »

On voit poindre, ici, une évolution du rôle du journaliste, qui doit, en plus de faire de l‟information, s‟assurer que celle-ci bénéficie de la meilleure visibilité possible auprès de son public. Ainsi, comme me l‟expliquait Samuel Laurent lors de notre entretien, la technique a son importance dans l‟écriture web. Il y a encore peu de temps, publier sur le web nécessitait quelques connaissances techniques. Aujourd‟hui, les technologies existantes sont beaucoup plus simples, se rapprochant du logiciel de traitement de texte, permettant d‟élargir les possibilités et le nombre de personnes susceptibles de publier en ligne. Dans la revue Réseaux toujours, Stéphane Cabrolié explique que « la technique [est] au centre de la collaboration entre papier et web ». Par exemple, au Parisien.fr, son terrain d‟étude, les journalistes publient leurs articles par le biais d‟un système de gestion de contenu (SGC ou CMS) 47 : « le système de gestion de contenu sert aux journalistes à éditer, hiérarchiser et mettre en ligne les contenus, sur la base d‟une définition préalable du circuit de validation de la copie ». Mais l‟un des éléments les plus importants que permet l‟écrit sur le web est la possibilité de faire des liens hypertexte, c‟est-à-dire rediriger les internautes vers d‟autres pages web, qu‟elles appartiennent au même site ou non. Joël Ronez, responsable Internet pour Arte France, explique : « la navigation hypertexte pourrait s‟apparenter à une phrase à plusieurs voix ; pleine de digressions possibles mais logiques, dont les mots seraient des pages Web. Cette phrase passe par un site en provenance d‟un autre, et se poursuit ailleurs. »48 En effet, les liens offrent une possibilité nouvelle pour les journalistes, celle d‟offrir au lecteur-internaute de nombreux approfondissements et des digressions permettant de traiter un sujet de

46

« La presse en ligne », Revue Réseaux n° 160-161, p.89, Editions La Découverte, 2010 Ibid. p.85 Joël Ronez, L’écrit web, traitement de l’information sur Internet, p.26, CFPJ Editions, 2007

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manière beaucoup plus exhaustive. Les liens hypertexte permettent également de renforcer la crédibilité et la valeur d‟une information, en proposant, par exemple, un lien vers la source de cette information. Mais surtout, les liens, au-delà de cette possibilité de compléter un sujet traité par d‟autres informations disponibles ailleurs, sont également un élément de socialisation du web. Faire un lien, c‟est reconnaitre la qualité d‟un contenu tiers. Un lien, sur le web, est une recommandation. Nous l‟avons déjà dit, aujourd‟hui l‟internaute n‟arrive plus sur un article en passant par la page d‟accueil – la Une – des sites de médias en ligne. Les moteurs de recherche sont l‟un des principaux points d‟entrée, et plus une page reçoit de liens autour d‟un sujet, plus elle sera considérée comme pertinente sur le dit sujet et plus elle gagnera en visibilité sur le web. Car les liens eux-mêmes sont d‟importantes sources de trafic : « on arrive sur le contenu par le lien », m‟affirmait Stéphane Ramezi, responsable multimédia de Radio France, lors de notre entretien 49. C‟est donc, comme les mots-clés, des éléments nouveaux que les journalistes doivent prendre en compte dans le processus de rédaction. Mais la technique nouvelle, qui a changé la donne sur Internet, est ce que l‟on appelle le web 2.0, cette couche qui permet l‟interactivité, la conversation, la participation des internautes. Le web 2.0 est ce qui a permis l‟émergence d‟une production de l‟information à plusieurs voix, impliquant à la fois le journaliste, l‟expert et le lecteur.

b. Vers une coproduction de l’information
Lors de notre entretien, Jacques Rosselin, fondateur de Courrier International et de Vendredi notamment, considérait que « le web fait vivre l’information dans la conversation »50. Car un journaliste ne produit plus que très rarement de l‟information seul. Il interagit avec d‟autres acteurs, qui étaient auparavant dans un rôle passif – les lecteurs – ou de mise à disposition – comme les experts –. A présent chacun d‟eux est un rouage, plus ou moins important selon les cas, de la machine à fabriquer de

49

Cf. Annexe Entretiens, p.86 Ibid.

50

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l‟information. D‟ailleurs, pour Laurent Mauriac, la dimension participative est « dans l’essence même de ce qu’est Internet »51. Les commentaires d’internautes Il existe plusieurs degrés de participation à la fabrique de l‟information. La moins engageante est le commentaire, ces quelques mots, quelques phrases que les internautes postent sous les articles publiés sur les sites d‟information ou les blogs, le plus souvent anonymement. Ces commentaires sont utiles dans le processus de fabrique de l‟information pour plusieurs raisons. Tout d‟abord, cela permet de prendre la mesure de ce que pensent une partie des lecteurs du média. En conjuguant les réactions d‟internautes de plusieurs médias, de manière à être le plus exhaustif possible, cela permet d‟obtenir une photographie de l‟opinion des internautes sur un sujet. Par exemple, Samuel Laurent, journaliste politique pour LeMonde.fr, a indiqué sur Twitter le 16 septembre : « A lire les coms du fig.fr, la rhétorique « elle a qu‟à les prendre chez elles, les Roms », a eu un succès fou »52. Un internaute lui avait alors demandé pourquoi il lit les commentaires du Figaro.fr, et Samuel Laurent de répondre : « C‟est un super sondage quali en temps réel de l‟opinion de droite... »53. On voit donc que les commentaires font partie intégrante de la fabrique de l‟information, étant même pris en compte par les journalistes eux-mêmes. Les commentaires sont différemment pris en compte par les médias en ligne. Chez Rue89, ils sont le prolongement de l‟article. La rédaction en sélectionne souvent quelques uns, les plus représentatifs ou les plus qualitatifs, qu‟elle met en avant à la fin d‟un article. Laurent Mauriac me précisait également que les internautes leur posaient des questions via l‟espace commentaire, auxquelles les journalistes répondent parfois. Car l‟enjeu se situe bien à ce niveau pour les médias en ligne : l‟échange avec l‟internaute doit permettre de rendre l‟information meilleure, en corrigeant la forme (fautes d‟orthographe) et le fond (erreurs factuelles par exemple). Cela est valable pour les médias traditionnels, puisque le web devient le lieu de rencontre entre le média et le public. Chez TF1 et LCI par exemple, le médiateur

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Ibid. Tweet publié le 16 septembre 2010, à 13h25 (https://twitter.com/samuellaurent/status/24655381597) Tweet publié le 16 septembre 2010, à 15h11 (https://twitter.com/samuellaurent/status/24662245289)

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Jean-Marc Pillas répond aux remarques des téléspectateurs par le biais du site Internet de TF1 News (site d‟information commun à TF1 et LCI). Selon Neila Latrous, journaliste pour LCI, les deux principaux types de remarques concernent « l’orthographe (sur le bandeau qui défile en bas de l’écran sur LCI) et les imprécisions à l’antenne, comme la Grande Bretagne et le Royaume-Uni »54. Toutefois, si les commentaires sont aujourd‟hui pleinement intégrés par les médias en ligne, cela reste récent. Au Figaro.fr, par exemple, l‟ouverture aux commentaires date de 2007, d‟abord dans la rubrique politique, puis au reste du site, comme me le décrivait Samuel Laurent lors de notre entretien. Mais l‟utilisation des commentaires dans le processus de fabrique de l‟information date seulement de 2008/2009, avec le recrutement d‟un community manager. Au Monde.fr, c‟est à la même époque que les commentaires ont commencé à être pris en compte, avec des appels à témoignage notamment. Les internautes deviennent donc une source d‟information. C‟est également dans ce sens que Rue89 conçoit la participation, en utilisant « les lecteurs comme des capteurs, comme des sources d’information »55. Aujourd‟hui donc, les commentaires sont parfaitement intégrés sur le web comme dans d‟autres supports, tel que nous l‟avons vu pour la télévision. On remarque d‟ailleurs que tout devient « commentable » désormais, les internautes se retrouvant poussés à donner leur opinion sur tout. Sur Facebook, il est même possible de commenter les commentaires de nos amis. Et peu à peu, cela s‟étend aux médias en ligne, à l‟image du Figaro.fr 56 :

54

Cf. Annexe Entretiens, p.86 Cf. Annexe Entretiens, p.86 Extraits de commentaires sur l‟article « Circulaire: "le cabinet de Besson savait" », LeFigaro.fr, 14/09/10 (http://j.mp/dnAFKO)

55

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26

Ce processus est extrêmement intéressant car il incite au débat, à l‟échange. Cela donne du sens à cet espace, lui permettant de s‟émanciper de l‟article auquel il est rattaché. L‟article est le point de départ d‟un débat qui se déroule entre internautes dans l‟espace qui leur est réservé. S‟il arrive que certains médias interviennent dans cet espace, comme sur Lexpress.fr où le community manager répond aux internautes, ces débats se font le plus souvent en dehors de tout cadre journalistique. Certes, cela dérape parfois. Les espaces de commentaires sont des nids où se développent toutes sortes de théories du complot, où les délires sur la puissance d‟un lobby juif qui dirigerait le monde se multiplient, et où les « trolls », ces internautes qui génèrent des polémiques en prenant des positions excessivement provocatrices, viennent mettre la pagaille avec délectation. Mais comme on le voit sur l‟exemple ci-dessus, on s‟aperçoit qu‟il existe une certaine autorégulation dans ces espaces de commentaires, où, lorsqu‟un internaute estime qu‟un de ses pairs se trompe, va trop loin ou s‟égare dans des jugements peu pertinents, il apporte une correction assez rapidement. De plus en plus, les médias en ligne cherchent à utiliser, à valoriser ces espaces de commentaires. Ils appellent les internautes à participer à la fabrique d‟une information. C‟est ce que l‟on appelle le crowdsourcing. Crowdsourcing : la mise à contribution des internautes 27

Le crowdsourcing est, en termes d‟engagement pour l‟internaute dans le processus de fabrique de l‟information, un degré au dessus de celui du commentaire :
« Le crowdsourcing est un néologisme conçu en 2006 par Jeff Howe et Mark Robinson, rédacteurs à Wired magazine. Calqué sur l‟outsourcing (externalisation), qui consiste à faire réaliser en sous-traitance, donc externaliser des tâches qui ne sont pas du métier fondamental de l‟entreprise, le crowdsourcing consiste à utiliser la créativité, l‟intelligence et le savoir-faire d‟un grand nombre d‟internautes, et ce, au moindre coût. »57

Présent dans de nombreux secteurs, de la musique à l‟économie, le crowdsourcing appliqué à l‟information et au journalisme correspond notamment à tous les appels à contribution des médias en ligne à destination de leurs publics : « on recueille de l’information en s’appuyant sur son public », m‟expliquait Jacques Rosselin, à propos du crowdsourcing. Cette méthode de recueil de l‟information est rendue possible par les technologies du web 2.0, qui donnent un espace d‟expression aux internautes détenteurs d‟informations et facilitent les échanges entre les journalistes et les internautes. Les formes que peut prendre le crowdsourcing sont assez variables : les besoins peuvent être un simple appel à témoignage jusqu‟à la délégation d‟un véritable travail journalistique au profit de l‟internaute, avec le plus souvent le filtre final du journaliste afin de valider le caractère journalistique de l‟information. Prenons, par exemple, le cas de 20minutes.fr, site web du quotidien gratuit 20 Minutes. Les interviews de personnalités politiques sont externalisées : ce sont les internautes qui posent leurs questions dans l‟espace commentaires, le journaliste choisissant ensuite certaines de ces questions – telles qu‟elles ont été rédigées par l‟internaute – pour les soumettre à la personnalité invitée. Ensuite, quand vient l‟interview, les questions sont posées à l‟invité, celui-ci y répond. Mais à aucun moment un journaliste n‟intervient pour relancer l‟invité, le corriger ou approfondir le sujet abordé. 20minutes.fr ne devient alors qu‟une simple plate-forme d‟échange entre l‟invité et les internautes, puisque comme le précise 20minutes.fr aux internautes : « vous interviewez Dominique de Villepin »
58

. La formulation ne laisse aucune place

au doute : c‟est bien l‟internaute qui mène l‟interview. Le journaliste, lui, ne sert qu‟à choisir et transmettre les questions qui seront posées. L‟apport de cette méthode est

57

Définition du terme « crowdsourcing » sur Wikipédia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Crowdsourcing) « Vous interviewez Dominique de Villepin, ancien Premier ministre », 20minutes.fr, 22 septembre 2010 (http://j.mp/9jL5OX)

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d‟obtenir les questions que se posent vraiment les lecteurs de 20minutes.fr. Mais l‟on peut également se demander s‟il n‟y a pas là un appauvrissement du journalisme. En effet, l‟invité peut bien répondre ce qu‟il veut aux internautes, personne ne le relancera s‟il répond à côté ou si sa réponse contient des erreurs. On constate d‟ailleurs qu‟après les interviews, ce sont encore les internautes qui, dans les commentaires, apportent un point de vue critique sur les propos tenus par l‟invité. La question légitime qui se pose ici est : à quoi sert le journaliste ? Il sert tout au plus de caution. En choisissant une question plutôt qu‟une autre, il légitimise la question de l‟internaute en lui conférant une valeur journalistique. Malgré tout, le ton et la qualité des questions tranchent avec le format très cadré, parfois aseptisé, des interviews traditionnelles. Voici, par exemple, quelques questions qui ont été posées à Benjamin Lancar, président des Jeunes populaires, sur 20minutes.fr le 2 septembre 2010 59 :
« Les scientifiques ont inventé le CD-Rom. Votre parti a inventé le Charter-Rom. Pas trop dur d‟être dans le mauvais camp ? […] José Bové vient d‟annoncer qu‟il serait le 4 septembre à 10h place de la comédie à Montpellier pour manifester contre le racisme d‟Etat. Et vous où serez-vous ? […] Cela sert à quoi en fait les jeunes UMP ? Ils attrappent les jeunes de gauche en leur disant que la droite c‟est cool, que Pécresse est encore plus bonne en vrai et que Hortefeux tient vachement bien l‟absinthe ? Ou c‟est juste histoire d‟aller boire un coup au campus l‟été et de défendre la valeur travail pendant que les autres bossent ? »

Nous sommes très loin du format, certes très convenu, d‟une interview dont les questions auraient été préparées et posées par un journaliste. L‟invité, ici, se fait invectiver, et se retrouve contraint de répondre à des questions d‟un intérêt limité telle que « D‟après vous, qui gagnera la finale secret story ? ». On peut alors douter de l‟intérêt d‟une telle interview du point de vue journalistique et, surtout, politique. Et par extension de l‟intérêt de faire appel de cette manière aux internautes pour interviewer une personnalité politique.

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« Vous avez interviewé Benjamin Lancar », 20minutes.fr, 2 septembre 2010 (http://j.mp/9ABsEo)

29

Si toutes les interviews sur 20minutes ne se déroulent pas ainsi – le cas de Benjamin Lancar, détesté par une partie du web d‟opinion, étant particulier – celle-ci permet de mettre en exergue les difficultés auxquelles sont confrontés les journalistes dans la coproduction de l‟information : comment réussir à tirer vers le haut les contributions des « non journalistes » ? Car si l‟expérience menée par 20minutes.fr ne permet pas – ou en tout cas pas encore – de sublimer l‟exercice de l‟interview politique, les défenseurs du crowdsourcing voient dans ce concept des possibilités immenses,

grâce à « la sagesse des foules ». Ce concept a été développé par James Surowiecki, « désigné par certains comme l‟un des "gourous du Web 2.0″ » explique le blogueur Narvic dans un billet60 consacré à l‟ouvrage61 de J. Surowiecki sur le sujet :
« Selon James Surowiecki, désigné par certains comme l‟un des « gourous du Web 2.0″, les « foules », même composées d‟incultes ou de purs fantaisistes, se révéleraient bien plus « intelligentes » à résoudre les problèmes, même complexes, que n‟importe quel spécialiste. Pour peu que quelques conditions soient réunies, (diversité d‟opinion,

indépendance de jugement, certaines formes de décentralisation), la « sagesse des foules » se montrerait le meilleur des moyens de gérer l‟ensemble de la société… »

Car le crowdsourcing est bien plus qu‟une simple participation des internautes à la fabrique de l‟information. Se cache derrière cette notion une prise de pouvoir par la foule. Auteur du blog Media Trend portant sur les nouveaux médias et les nouveaux usages, le journaliste Marc Mentré affirme que « le pouvoir éditorial glisse des mains des journalistes à celles de la foule »62. Il ajoute :
« L‟harmonie n‟est pas certaine, mais le paysage est déjà transformé et le crowdsourcing une réalité, y compris dans ce qui fait le cœur du système médiatique. Deux des plus grandes agences s‟y sont déjà converties. Reuters a passé depuis 2006 un partenariat avec Global Voices Online un site qui agrège le contenu de blogs du monde entier, et Associated Press (AP) a passé un accord avec NowPublic.com, un site de journalisme-citoyen d‟origine canadienne. L‟intérêt ? Jim Kennedy, directeur du planning stratégique d‟AP l‟explique très clairement : « Nous utilisons NowPublic pour obtenir une meilleure couverture de l‟actualité, pour avoir un radar supplémentaire en sus de nos propres correspondants. » Et pour cela, rien de mieux qu‟une foule de contributeurs… »

60

« La sagesse des foules », Novovision.fr, 17 mai 2008 (http://novovision.fr/la-sagesse-des-foules) « La sagesse des foules », James Surowiecki, Editions J.-C. Lattès, 2008 « Crowdsourcing : le pouvoir de la foule », Media Trend, 12 octobre 2008 (http://j.mp/ahceuP)

61

62

30

Le crowdsourcing est donc en train d‟ouvrir des possibilités incroyables dans la fabrique de l‟information, ainsi qu‟en matière de démocratie. C‟est ce que prouve, par exemple, l‟initiative du quotidien britannique The Guardian qui, fin 2009, a mis en place le projet MP’s Expenses63. Le quotidien britannique a demandé aux internautes de l‟aider à analyser les 458 832 pages de reçus et de formulaires portant sur les dépenses des membres du Parlement, suite au scandale qui avait éclaté à l‟époque sur le train de vie des parlementaires et leur utilisation de l‟argent public à des fins personnelles. En septembre 2010, le travail était fait pour moitié, puisque 221 652 pages avaient été vérifiées et analysées par les 21 156 internautes ayant pour l‟instant participé à l‟enquête. Voici ce que dit le Guardian à propos des avancées de l‟enquête64 :
« Now that 500,000 pages of MP’s receipts and claim forms have been uploaded onto our servers, we can finally get some real numbers out of the MP expenses crisis. For instance, because we’ve had to convert each receipt and form into an image, we now know exactly how many there are for each MP, by their party. Some MPs filed nearly 2,000 pieces of paper over four years, others less than 40. We’re also doing a running total of spending by different categories (ie, kitchens, soft furnishings, mortgages, etc). Of the 160,000 pages of MPs’ expenses analysed so far, the totals are below. We’ll update this as we get new data out of the system.

»

On voit le potentiel du projet, qui permettra à termes de connaitre les dépenses par poste et par partis des parlementaires, et de pointer ensuite les abus éventuels. En France, des expériences de ce type sont menés, à plus ou moins grande échelle, comme le blog Les Décodeurs65 : « ce blog du Monde.fr se propose de passer au crible les propos des hommes et femmes publiques pour y démêler le vrai du faux », indique Nabil Wakim, journaliste au Monde.fr en charge des Décodeurs. D‟ailleurs, la signature du blog parle d‟elle-même : « le blog qui enquête avec les internautes ». Sur ce blog, il existe une rubrique « Comment ça marche ? » qui explique la marche à suivre aux internautes :

63

http://mps-expenses.guardian.co.uk/ « MPs' expenses: what you've told us. So far », Guardian.co.uk, 18 septembre 2010 (http://j.mp/14xzoA) http://decodeurs.blog.lemonde.fr/

64

65

31

« Pour vous, comme pour moi, les règles sont les mêmes : pour chaque information, il faut une source identifiable, avec un lien, s‟il existe. Vous êtes bien sûr invités à réagir pour contribuer à l‟enquête dans les commentaires, souligner ses manques et apporter des éléments nouveaux. Tout propos diffamatoire est évidemment proscrit : les informations de ce blog doivent être rigoureusement contrôlées. Quelles sources utiliser ? Pour vous comme pour nous, les sources utilisées doivent être transparentes et fiables : rapports de l‟Assemblée ou du Sénat, statistiques de l‟Insee, d‟Eurostat, de l‟OCDE ou de l‟ONU, experts indépendants et chercheurs reconnus. L‟utilisation de Wikipedia ne peut être acceptée que si les données sont ensuite vérifiées par une autre source fiable. Les témoignages doivent être identifiables (nom, prénom, contact direct). Toutes les critiques sur les sources utilisées sont évidemment les bienvenues. Je reste à votre disposition pour plus de précisions. »

Concrètement, chaque billet de blog est évolutif. Il commence par présenter le sujet de l‟enquête à mener, indiquant les citations, les chiffres ou les faits à vérifier. Par exemple, le billet du 23 août 2010 portait sur des déclarations de Brice Hortefeux, ministre de l‟Intérieur, concernant les effectifs dans la police et la gendarmerie. Le billet rappelle les propos du ministre, puis ceux de l‟opposition, et demande l‟aide des internautes pour vérifier ces chiffres. A l‟issue de l‟enquête, qui dure en général quelques heures, le journaliste met à jour le billet, apposant un tampon « vrai » ou « faux » selon les résultants. En l‟occurrence, le tampon disait « plutôt faux ». Viennent ensuite les explications : le journaliste avance des chiffres concernant les effectifs dans la police et la gendarmerie issus du projet de loi de finances au Sénat pour le budget de 2002, qu‟il compare à des chiffres issus du rapport de l‟Assemblée nationale pour la loi de finances de 2010. Il en résulte que, contrairement à ce qu‟a dit le ministre, les effectifs sont inférieurs à ceux de 2001. Mais il ressort également que Brice Hortefeux avait raison sur un point : « les effectifs de la police nationale sont supérieurs aujourd‟hui à ceux de 2001. La réponse du Parti socialiste est donc en partie fausse ». Et le journaliste fait plusieurs fois référence aux internautes dans son billet :
« Surtout, comme l‟ont souligné plusieurs internautes, ces chiffres sont à prendre avec précaution, compte tenu de la fusion police-gendarmerie en cours de réalisation. Plusieurs internautes soulignent par ailleurs que cette comparaison ne tient pas compte de l‟évolution démographique de la population française, qui a augmenté de plus de 5 % entre 2002 et 2010, selon l‟Insee. »

32

Ces deux exemples, celui du Guardian et celui des Décodeurs, montre bien que le crowdsourcing est bénéfique sur plusieurs points. Tout d‟abord, il permet de faire un travail que ne peut pas faire une rédaction seule, par manque de moyens humains et financiers. Cela fait presqu‟un an que le Guardian a commencé à défricher les 480 000 pages de notes et rapports sur les dépenses des parlementaires britanniques, et seulement la moitié a été analysée, malgré l‟aide apportée par près de 30 000 internautes. On comprend bien que ce travail de titan n‟aurait pu être fait par la seule rédaction du Guardian. Par ailleurs, on note un point commun entre les deux exemples : dans les deux cas, l‟objectif est d‟obtenir un résultat le plus objectif et le plus sûr possible. Nous ne sommes pas dans de l‟information relative, approximative, mais bien dans des faits, des chiffres et des informations vérifiées et « sourcées ». C‟est donc la preuve que coproduire l‟information avec des « non journalistes » ne signifie pas faire de l‟information au rabais, comme pouvait le laisser penser les interviews de 20minutes.fr. Au contraire, c‟est une information de meilleure qualité qui est produite ici.

Nous n‟avons vu que quelques exemples, parmi de nombreux autres, de coproduction de l‟information, impliquant journalistes et internautes. La tendance actuelle dans les médias semble être un renforcement de cette coproduction, notamment dans les médias en ligne. On le voit lors d‟événements comme la journée de mobilisation du 7 septembre 2010 contre le projet de réforme des retraites, au cours de laquelle plusieurs médias ont mêlé les interventions de leurs journalistes à celles des internautes et manifestants pour traiter les manifestations en direct.

c. Agenda médiatique : un cycle de vie nouveau pour l’information
Au cours des dernières décennies, les avancées technologiques ont permis de réduire le temps de production de l‟information. Par exemple, l‟arrivée du téléphone portable ou, avec l‟arrivée d‟Internet, l‟utilisation des e-mails, ont largement facilité le travail de terrain pour les journalistes. Evidemment, avec l‟explosion du web, ce temps de production de l‟information a éclaté. Aujourd‟hui, en plus de la technologie, de nouveaux services, comme Twitter, ont eux aussi accéléré le temps de vie et la circulation de l‟information. 33

Vers une compacité du temps de l’information : l’ère de l’information jetable
« Nombre de journalistes de la vieille génération ont commencé leur carrière en « bâtonnant », c‟est-à-dire en réécrivant des dépêches d‟agence. Mais, à écouter les jeunes journalistes du Web, il y aurait un stress propre au média Internet. « Contrairement aux journalistes du papier, nous ne sommes pas bloqués par un délai de bouclage, souligne Cécile Chalençon, journaliste à 20minutes.fr. Dans l‟absolu, on pourrait ne jamais s‟arrêter. Nous fonctionnons sur le modèle d‟une radio, en diffusant un flux d‟infos en continu, mais sans avoir les mêmes moyens financiers ni les mêmes effectifs. » »

Dans son article sur les « forçats du web »66, Xavier Ternisien montre une machine médiatique qui fonctionne à toute vitesse, sans prendre le temps de s‟arrêter, de souffler. Et effectivement, lorsque l‟on est passionné d‟information, il est nécessaire de savoir fermer les tuyaux car, sans cela, on pourrait rester brancher en permanence sur ces torrents d‟information présents non-stop sur le web. Car, si l‟information de flux existe depuis des années, notamment depuis la création des radios 67 ou encore des chaines d‟information, elle prend aujourd‟hui une ampleur sans précédent. Eric Scherer, directeur de la stratégie et des relations extérieures de l‟AFP jusqu‟au mois de septembre 2010, a publié une étude sur ce qu‟il appelle « l‟économie de l‟attention ». Il y défend l‟idée que « nous sommes proches d‟un « attention crash » ! Ce moment où les informations, que nous voulons ingérer, excéderont notre capacité d‟attention »68. Cela a nécessairement un impact concret sur la façon dont les journalistes exercent leur métier. Ainsi, « l‟agence AP, après étude, a été amenée en 2007 à raccourcir les circuits de relecture et d‟édition de ses dépêches » 69, explique Eric Scherer.

66

« Les forçats du web », Le Monde, 26 mai 2009 (http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2009/05/25/les-forcats-de-l-

info_1197692_3236_1.html)
67

L‟information en temps réel était le credo de RTL à son lancement. La radio se vantait alors d‟être la seule à interrompre ses

programmes pour informer ses auditeurs d‟une information importante.
68

Eric Scherer, L’économie de l’attention, p.40 AFP MediaWatch, Printemps-été 2008 (étude téléchargeable sur

http://mediawatch.afp.com/)
69

Ibid., p.12

34

Dans cette profusion d‟informations, Stéphane Ramezi, directeur multimédia de Radio France, affirme qu‟à présent « se pose une nouvelle question : l‟information est-elle vérifiée ou non ? »70. Et c‟est l‟un des enjeux centraux pour les médias aujourd‟hui. Alors que leur autorité et la qualité de leur travail font constamment l‟objet de critiques, cette profusion d‟informations offre une nouvelle perspective pour eux, sous réserve d‟un travail de remise en question : devenir des pôles de confiance, des référents dont le rôle serait de valider ou d‟invalider les informations circulant sur le web. Cette notion de pôle de confiance est revenue à plusieurs reprises lors de mes entretiens, avec Stephane Ramezi donc, qui veut que Radio France « se recentre sur son expertise » pour devenir un référent sur le web grâce à ses marques (France Info, France Inter, France Culture…). Mais également avec Laurent Mauriac de Rue89, pour qui « on a besoin d‟un lieu de référence, où l‟information est triée. On a besoin d‟un filtre ». Bérengère Beurdeley, responsable Internet de Public Sénat, considère, de son côté, que « l‟internaute doit être à l‟aise avec l‟information ». Pour cela, elle doit bien sûr être fiable. C‟est effectivement un enjeu majeur pour les médias, qui voient beaucoup de leurs acquis remis en cause avec le web, sauf celui de la marque référente. D‟autant que l‟information de flux tend, parfois, à devenir de l‟information jetable. Dans un guide d‟utilisation de Twitter réalisé principalement par des professionnels de la communication et du web, Flavien Chantrel, community manager pour les espaces collaboratifs des sites du réseau RegionsJob, explique voir dans Twitter « l‟avènement de l‟information jetable »71 :
« Certes, le phénomène n‟est pas nouveau. Société de consommation oblige, notre consommation se réalise moins sur la durée. Le besoin d‟immédiateté grandit aussi vite que notre boulimie d‟infos, de liens et d‟actualités. Les blogs ont grandement contribué à ce phénomène, en lançant des buzzs aussi rapides que puissants. Quelques semaines plus tard, les protagonistes de ces « événements » sont bien sûr oubliés. Twitter accélère encore le mouvement... Vous suivez plus de 100 personnes ? Il est alors quasi impossible de lire toutes leurs contributions, à moins d‟y passer vos journées. Certes, vous pouvez toujours jeter un coup d‟œil rapide sur le fil pour sentir la tendance. Mais que se passe-t-il si vous vous absentez deux jours ? Les informations publiées sont à jamais perdues. De même, vos publications ont 95% de chance d‟être lues dans les 5 minutes. Passé ce laps de temps, elles tomberont aux

70

Cf. Annexe Entretiens, p.86 Tirer le meilleur parti de Twitter- Guide pratique pour les entreprises et les particuliers, octobre 2009 (http://j.mp/1s9hsV)

71

35

oubliettes. D‟où peut-être ce fort sentiment addictif. La consommation doit être instantanée ou ne doit pas être. »

Avec Twitter, l‟information n‟est pas seulement ultra rapide, elle est surtout en direct. S‟y développe de plus en plus la culture du live-tweet, c‟est-à-dire l‟action de suivre en direct un événement, une émission de télévision, une interview, des débats, et d‟en livrer des morceaux, des impressions, à ses abonnées sur Twitter, le tout en moins de 140 caractères par message. Des questions au Gouvernement à l‟Assemblée nationale aux interviews politiques dans les matinales, les internautes live-twittent de plus en plus tout ce qu‟ils voient, entendent, vivent. Ce traitement en direct de l‟information n‟est pas nouveau. Les soirées électorales en sont un exemple ancien. La différence ici se situe à la fois sur l‟ampleur du phénomène et les conséquences que cela a, tant dans la vie médiatique que dans la vie démocratique. Dans la vie médiatique d‟abord, on observe que les médias et les journalistes déploient chaque jour de nouveaux dispositifs qui permettront à la fois de suivre, commenter et analyser un sujet d‟actualité en direct. Comme nous l‟écrivions plus haut, les manifestations contre le projet de réforme du Gouvernement en sont l‟exemple parfait. Le 7 septembre 2010, plusieurs sites d‟information ont mis en place des dispositifs permettant de suivre en direct le déroulé des manifestations. LeMonde.fr était le média le plus actif sur le sujet, surtout sur Twitter 72 , où le compte du quotidien relayait également les tweets de manifestants. En plus de cela, un suivi en live73 et une carte des manifestations (avec une estimation du nombre de manifestants par ville) 74 étaient proposés sur le site. On voit à travers ce dispositif que le micro-blogging, cette pratique poussée à l‟extrême par Twitter, a beaucoup fait évolué le traitement d‟un événement de grande ampleur par les médias. 20minutes.fr, le NouvelObs.com ou encore Owni.fr ont eux aussi proposé sur leur site un suivi en direct des manifestations, en intégrant les tweets des manifestants. D‟ailleurs, même si cela n‟a aucun lien avec le traitement fait des manifestations, remarquons sous quelle forme le Nouvel Observateur a été transposé sur le web. Plusieurs signes affirment cette

72

http://twitter.com/lemondefr http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/09/07/suivez-la-journee-de-mobilisation-contre-la-reforme-des-retraites-en-

73

direct_1407562_823448.html
74

http://www.lemonde.fr/societe/infographie/2010/09/07/la-carte-des-manifestations-en-france_1407653_3224.html

36

volonté de suivre l‟actualité en direct : l‟URL d‟abord, qui se compose notamment de l‟expression « temps réel »75, le titre donné à la page d‟accueil ensuite – « Actualités en temps réel – journal d‟information – NouvelObs.com » – qui positionne sans ambigüité le NouvelObs.com dans l‟information en direct. D‟un point de vue plus citoyen, les conséquences du traitement en temps réel de l‟information se font de plus en plus sentir, puisque cette pratique du live-tweet a conquis des responsables politiques et plus largement des citoyens lambdas, simples observateurs de la vie publique. Ainsi, la veille du 20 juillet 2010, date à laquelle doit commencer l‟examen du projet de loi portant réforme des retraites par la Commission des affaires sociales de l‟Assemblée nationale, le président de cette Commission annonce que les débats auront lieu à huis clos. Cette décision est dénoncée par plusieurs parlementaires, notamment ceux présents sur Twitter. Le député Lionel Tardy (UMP) a ainsi réagi sur son blog, estimant que le huit clos imposé par le Président de la Commission est une décision « scandaleuse et antidémocratique »76. Le député Gaëtan Gorce (PS) a lui frappé un grand coup, en créant, le matin même du premier jour de l‟examen du texte en commission, un compte Twitter. A 10h, il lâche son premier tweet : « pendant trois jours, suivez les débats sur les #retraites en essayant de forcer le huis clos imposé par le Président de la Commission »77. L‟annonce a largement et rapidement été relayée sur Twitter et dans quelques médias, à l‟image de RMC qui a repris cette annonce sur son propre compte Twitter : « Suivez la commission des Affaires sociales à l‟assemblée grâce au tout nouveau compte de @ggorce, député PS de la Nièvres »78. Alors que d‟habitude, cette étape du travail parlementaire ne suscite que très peu d‟intérêt, la polémique enclenchée par la décision du huis clos et les réactions des députés Tardy et Gorce auront suffit à mettre les débats en commission sur le devant de la scène médiatique. Le député Gorce, accompagné de quelques uns de ses confrères, a ensuite tenu informés ses abonnés sur Twitter de la teneur des débats qui se tenaient à huis clos dans la

75

http://tempsreel.nouvelobs.com/ « Réforme des retraites : quid de la transparence du travail parlementaire !!! », blog de Lionel Tardy, 19 juillet 2010

76

http://www.lioneltardy.org/archive/2010/07/19/la-publicite-du-travail-en-commission.html
77

http://twitter.com/#!/GGorce/status/18977966192 http://twitter.com/#!/GG_RMC/status/18979302569

78

37

Commission, permettant un début d‟ouverture et de transparence concernant le travail parlementaire. Mais en septembre 2009 déjà, le suivi en direct d‟un événement sur Twitter avait suscité quelques interrogations dans le milieu journalistique. Il s‟agit du procès Clearstream, au cours duquel nous avons pu assister à un profond changement : la supériorité de Twitter sur tous les acteurs médiatiques sur le terrain de la breaking news. Le 21 septembre 2009, une dépêche AFP a été publiée, avec comme titre : « Le procès Clearstream suivi pas à pas sur Twitter »79. Pourtant, c‟est le rôle de cette institution du journalisme qui est remis en cause par ces nouveaux usages. La twittosphère française s‟était effectivement très vite fait l‟écho de plusieurs comptes Twitter suivant en live le procès (en particulier @amaury_guibert 80 pour France 2 et @obs_clearstream81 pour Le Nouvel Observateur). Remarquons que l‟hebdomadaire est allé jusqu‟à créer un compte Twitter expressément pour le procès. Mais si l‟on peut suivre gratuitement, minute par minute, ce qu‟il se passe dans le tribunal, quel est l‟intérêt pour les médias de payer un fil AFP ? Celui-ci n‟ajoutera finalement rien à ce que l‟on trouve sur Twitter puisque ce sont des journalistes qui gèrent ces comptes. Quant à ceux qui étaient avides de plus de détails, LaTribune.fr82 ou encore 20minutes.fr83 décrivaient avec plus de 140 caractères (le maximum permis par Twitter) le déroulement du procès, là encore gratuitement. D‟autant que dans le cas d‟un procès, le support web bénéficie d‟un avantage concurrentiel considérable, puisqu‟il est interdit de filmer, d‟enregistrer et de prendre des photos pendant l‟audience. Le web, support multimédia, permet alors de s‟adapter en ne diffusant que du texte, en direct de la salle d‟audience. Les agences de presse conservent toutefois un avantage : le contenu qu‟elles produisent peut être reproduit à l‟identique sur le site du média, puisque c‟est là l‟une des sources de contenu principales des grands sites

79

« Le procès Clearstream suivi pas à pas sur Twitter », AFP, 21 septembre 2010 (http://j.mp/dFs3C) http://twitter.com/#!/amauryguibert http://twitter.com/#!/obs_clearstream « Suivez le procès Clearstream minute par minute », LaTribune.fr, dernière mise à jour le 29 septembre 2009

80

81

82

(http://j.mp/bI3Yuq)
83

« Clearstream: Nicolas Sarkozy peut se constituer partie civile », 20minutes.fr, dernière mise à jour le 21 septembre 2009

(http://j.mp/TMh1N)

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d‟information, qui ont mis en place des dispositifs permettant la publication automatique de ces dépêches.

Vers une nouvelle circulation de l’information Cela nous amène à nous interroger sur la circulation de l‟information. Quel est, aujourd‟hui, le parcours d‟une information ? Lorsque les médias étaient seuls à traiter et diffuser l‟information, la circulation se faisait – de fait – en vase clos. Désormais, avec l‟arrivée de nouveaux acteurs dans la fabrique de l‟information, ce schéma est remis en cause. En 2009, une équipe de chercheurs, menée par Jon Kleinberg de l‟Université Cornell, a réalisé une étude sur le cycle de l‟information : « Meme-tracking and the Dynamics of the News Cycle »84. Ils ont suivi 1,6 million de médias traditionnels en ligne (dénommés « mainstream media sites ») et de blogs sur les trois derniers mois de la campagne présidentielle américaine en 2008. L‟objectif était de mettre en exergue des schémas de circulation de l‟information dans le temps. Ils ont notamment pu observer qu‟il existe un délai de 2h30 entre le pic de visibilité d‟une information dans les sites de médias mainstream et son pic de visibilité dans les blogs. Quant aux 3,5% des cas où les blogs devancent les médias traditionnels, il apparait que c‟est le fait de blogs politiques professionnels ou quasi-professionnels, qui bénéficient déjà d‟une certaine reconnaissance pour leur compétence et leur crédibilité. L‟évolution de la visibilité des mèmes et des fragments de phrases suivis met en avant deux éléments qui, combinés, permettent de faire apparaitre un schéma de circulation de l‟information : l‟effet d‟imitation entre les médias et le caractère récent d‟une information. Les chercheurs ont en effet démontré que plus une information est traitée par les médias, plus les médias la traiteront. De plus, il ressort qu‟une information récente est privilégiée par les médias face à une information plus ancienne. Suite à la publication de cette étude, Sreenath Sreenivasan, professeur spécialisé dans les nouveaux médias à l‟Ecole de Journalisme de Columbia, estimait dans le New York Times85 que les travaux de Kleinberg permettraient de mieux

84

« Meme-tracking and the Dynamics of the News Cycle », Jure Leskovec, Lars Backstrom, Jon Kleinberg, 2009 « Study Measures the Chatter of the News Cycle », The New York Times, 12 juillet 2009 (http://j.mp/1dI1uc)

85

39

comprendre le cycle de l‟information. Mais il a également ajouté que le schéma de circulation identifié par ces travaux étaient déjà en train de changer en raison de la montée en puissance des médias sociaux, notamment Twitter. Récemment, l‟affaire Boutin nous a donné un aperçu de ce que pourrait devenir le schéma de circulation de l‟information avec ces médias sociaux, et le rôle que pourrait jouer Twitter. Cette affaire portait sur le cumul par Christine Boutin de sa retraite de parlementaire avec une rémunération – jugée excessive – pour une mission que lui avait confiée le Président de la République. Pour cette analyse, nous avons utilisé le linkscape, le moteur de recherche développé par linkfluence, permettant d‟effectuer des recherches au sein d‟un échantillon d‟environ 10 000 sites et blogs considérés comme les plus influents de leur communauté respective86. Il permet notamment de remonter plusieurs mois en arrière et de centrer sa recherche sur une période en particulier. Si c‟est une révélation du Canard Enchainé, datée du 9 juin 2010, qui lance ce qui deviendra en quelques heures l‟affaire Boutin, c‟est pourtant sur le web que l‟information est disponible en premier. Dès le 8 juin au soir, l‟information commence à circuler suite à une dépêche AFP, publiée un peu après 20h, qui est reprise d‟abord sur quelques sites de médias traditionnels (LeFigaro.fr à 20h2187, LeTelegramme.com à 20h2488, LePoint.fr à 20h2989). Dans le même temps, la communauté « extrêmedroite » commence également à reprendre l‟information, notamment sur Fdesouche.com90 (le premier commentaire date du 8 juin 2010, à 22h23, prouvant ainsi que le billet a bien été publié ce jour), un des blogs les plus influents de cette communauté. Alors que l‟information continue à circuler, surtout le lendemain matin

86

Les recherches sont effectuées au sein d‟échantillons du web social, les livepanels. Ces derniers découpent le web en

communautés d‟intérêts et se veulent représentatifs du web social du pays concernés. Toutefois, s‟ils contiennent bien les sites « lus, vus et entendus » - comme on peut le lire sur le site de linkfluence – leur représentativité du web social n‟est pas acquise. Plus précisément, les livepanels sont davantage représentatifs des leaders d‟opinion sur le web que de l‟entièreté du web social. En effet, une partie seulement des communautés du web social sont présentes dans ces échantillons (soit parce qu‟elles ne sont pas suffisamment structurées pour être prises en compte, soit parce qu‟elles n‟ont pas encore été explorées). Par conséquent, les recherches effectuées dans le cadre de ce mémoire ont été complétées par l‟utilisation de Google et Blog Search.
87

« Boutin: 9.500 €/mois pour une mission », LeFigaro.fr, 8 juin 2010 (http://j.mp/a4nvDf) « Christine Boutin. 9.500 €/mois pour une mission sur la mondialisation », LeTelegramme.com, 8 juin 2010,

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(http://j.mp/apm33a)
89

« Boutin: 9.500 euros par mois pour une mission sur la mondialisation », LePoint.fr, 8 juin 2010 (http://j.mp/c5sJfG) « Boutin: 9.500 €/mois pour une mission », Fdesouche.com, 8 juin 2010 (http://j.mp/aXX7YC)

90

40

avec la disponibilité papier du Canard Enchainé, Christine Boutin intervient sur RTL, où elle est l‟invitée de Jean-Michel Aphatie. Pendant que ses propos confirmant les informations de l‟hebdomadaire satirique agrémentent les articles portant sur le sujet, la polémique est sur le point de dévier, en raison d‟un simple tweet. A 10h47, le blogueur Authueil, également assistant parlementaire d‟un élu UMP, lâche l‟information qui va largement amplifier la polémique : « Boutin touche sa retraite de députée (elle a siégé de 1986 à 2007), son indemnité de conseiller général en plus des 9500 euros »91. L‟information est repérée par Samuel Laurent, journaliste politique au Monde.fr, qui publie, à 11h24, ce tweet : « Je viens d‟appeler l‟entourage de Boutin, qui touche bien une retraite parlementaire et une indem de cons. Grle comme le dit @autheuil »92. Dans le même temps, quelques médias en ligne reprennent l‟information, mais c‟est surtout l‟article de Samuel Laurent sur LeMonde.fr93, publié à 12h, qui va enclencher la polémique sur le cumul rémunérations/retraites. A partir de là, des dizaines d‟articles sont publiés, reprenant tous l‟information sur le cumul et le chiffre de 18 000 euros comme rémunération mensuelle totale pour Christine Boutin. L‟information continue de se développer par le biais d‟interviews de membres de la majorité dans les médias traditionnels, notamment les radios, et dont les propos sont repris et commentés par ces mêmes médias, ainsi que par les médias sociaux. C‟est finalement 48h après les révélations du Canard Enchainé, le jeudi 10 juin au soir, que Christine Boutin a renoncé à son salaire de chargée de mission, décision qu‟elle a annoncée dans le JT de France 2. L‟information est immédiatement reprise et diffusée par les médias en ligne. S‟en suivra un débat autour du cumul d‟une retraite d‟élu avec une rémunération autre, qui s‟est notamment développé dans les forums de discussion. Cette « jurisprudence Boutin », comme la nomment les médias, alimentera les conversations sur le web de façon significative pendant une dizaine de jours, même si l‟affaire est nettement moins visible à partir du 11 juin, lendemain de l‟intervention de Christine Boutin sur France 2. Cette polémique autour du cumul de la retraite parlementaire avec une autre rémunération a eu une conséquence importante

91

http://twitter.com/#!/Authueil/status/15768715600 http://twitter.com/samuellaurent/statuses/15770079970 « Christine Boutin toucherait près de 18 000 euros mensuels », LeMonde.fr, 9 septembre 2010 (http://j.mp/90sdKy)

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dans la vie publique : les ministres qui touchaient une retraite parlementaire en plus de leur indemnité de ministre ont du renoncer à leur pension tant qu‟ils sont en poste. Que nous enseigne cette chronologie ? Tout d‟abord, on constate que le web et les médias traditionnels ont travaillé main dans la main au début de l‟affaire, ce qui a permis l‟émergence d‟une information plus complète que celle du Canard Enchainé. Ensuite, on observe que, si c‟est bien un média traditionnel qui a déniché l‟information, celle-ci sort en premier sur le web, d‟abord sur des sites de médias, mais très vite également dans la communauté extrême-droite. A noter que le blog Fdesouche.com cite LeFigaro.fr comme source pour son billet, ce qui montre bien que les médias traditionnels en ligne ont précédé les médias sociaux. Toutefois, c‟est par les médias sociaux que le cœur de la polémique arrive, puisque c‟est un blogueur qui donne le premier l‟information selon laquelle Christine Boutin touche, en plus des 9500 euros de sa mission, sa retraite de parlementaire. Or, c‟est bien la question du cumul qui fera débat. Comme l‟a montré l‟étude menée par Kleinberg, ce schéma de circulation de l‟information reste très rare, mais lorsqu‟il se produit, c‟est par le biais de blogs reconnus. Dans le cas de l‟affaire Boutin, cela se confirme en partie : Authueil est effectivement un blogueur politique connu et reconnu sur la blogosphère française. Mais il a choisi un autre canal que son blog pour sortir son information : Twitter. Finalement, la nouvelle circulation de l‟information est similaire au parcours d‟un texte de loi pour devenir une loi. Comme au Parlement, avec le Sénat (qui représenterait les médias traditionnels), l‟Assemblée nationale (web social) et la navette parlementaire (l‟information se construit dans les allers-retours entre les deux). La communauté/le lecteur/l‟opinion publique joue le rôle de la Commission mixte paritaire (dans une certaine mesure, Twitter joue aussi ce rôle, nous l‟avons vu avec l‟affaire Boutin, ainsi qu‟avec la généralisation des live-tweets). La particularité de cet outil est qu‟il est utilisé par une grande variété d‟individus et d‟entité : citoyen lambda, journalistes, politiques, entreprises, communicants… Cette mixité facilite les mises en relation entre ces individus, permettant, par exemple, à un tweet comme celui d‟Authueil de résulter sur un article du Monde.fr. Il nous reste à analyser le principe d‟initiative de la loi et d‟inscription d‟un texte dans le calendrier parlementaire, ce qui correspond, ici, à l‟agenda médiatique. Dans l‟affaire Boutin, les médias traditionnels ont mis à l‟agenda le problème soulevé par la mission confiée à l‟ancien ministre. Par contre, nous l‟avons vu, ce sont les médias sociaux qui ont mis à l‟agenda la question du cumul 42

avec la retraite. La mise à l‟agenda médiatique dépend là aussi de différents acteurs, parfois extérieurs aux médias (politiques, société civile…). Mais ensuite, ce sont les acteurs politiques qui ont mené la danse, au fur et à mesure de leurs interventions médiatiques. On note donc peu de changements à ce niveau quant à la situation qui précédait l‟arrivée du web : médias et politiques mènent une lutte continue pour garder la maitrise de l‟agenda médiatique, avec une tout de même une plus grand emprise de la part des responsables politiques. Nous en avons eu la preuve au cours de l‟été 2010 avec le discours de Grenoble, prononcé par Nicolas Sarkozy, qui a permis de dévier l‟attention des médias, jusque-là concentrée sur les retraites et l‟affaire Bettencourt, vers les questions de sécurité, et notamment la situation des Roms. Par contre, l‟actualité du web devient, de plus en plus, un sujet traité en tant que tel. Par exemple, les « apéros Facebook », apéritifs géants organisés dans plusieurs villes de France par le biais du réseau social Facebook, ont été largement traités par les médias traditionnels en avril 2010. De même, nous avons vu les débats suscités par l‟utilisation de Twitter à l‟Assemblée nationale dans le cadre de la réforme des retraites. Mais le web intervient également d‟une autre façon dans l‟agenda médiatique, puisque ce support est souvent choisi par les médias pour « tester » un sujet. Si les internautes s‟emparent d‟une information sur le web, alors les médias traditionnels seront plus enclins à les traiter. Ainsi, concernant une vidéo montrant une expulsion de sans-papiers qui avait été diffusée sur le web et reprise par plusieurs médias étrangers, l‟AFP avait indiqué au site Arrêt sur image que la vidéo n‟a été considérée comme une information uniquement après qu‟elle ait été visionnée plusieurs dizaines de milliers de fois. Le web est donc utilisé par les médias comme un outil de sélection mais aussi de tri de l‟information.

Les profonds changements apportés par le web sur la fabrique de l‟information, ce qu‟il change dans la manière dont l‟information est conçue, montre que nous assistons aujourd‟hui à un déplacement du « journalisme de l‟information » à ce que l‟on pourrait appeler un « journalisme de la communication ». Jean-Paul Lafrance, professeur-fondateur du Département des communications de l‟Université du Québec à Montréal, dissertant sur la « société du savoir » et la « société de l‟information » 43

dans Critique de la société de l’information 94, rappelle des propos d‟Antonio Pasquali, expert en communication ayant travaillé à l‟UNESCO :
« Antonio Pasquali pensait qu‟il fallait réintroduire le mot communication : « Informer connote pour l‟essentiel la circulation de messages unidirectionnels, causatifs et ordonnateurs, tandis que communiquer fait référence à l‟échange de messages bidirectionnels, donc relationnels, dialogiques et socialisants. »

Ce « journalisme de la communication » correspond donc à cette nouvelle fabrique de l‟information, qui se fait dans « l‟échange de messages bidirectionnels, donc relationnels, dialogiques et socialisants », par opposition au « journalisme de l‟information », qui renvoie à la « circulation de messages unidirectionnels, causatif et ordonnateurs ». Le crowdsourcing, l‟utilisation de Twitter et les autres exemples que nous avons étudiés le montrent : aujourd‟hui, le journalisme se dirige vers une posture plus sociale – au sens sociétal du terme – et de moins en moins verticale. Davantage impliqués, les citoyens-internautes attendent désormais une information qui soit chaque jour de meilleure qualité. Le blogueur Mancioday considérait d‟ailleurs, lors de notre entretien, que « les gens sont de plus en plus exigeants avec l’information car ils deviennent acteurs de l’information. Donc ils savent ce qu’il est possible de faire »95. Et de conclure : « c’est beaucoup plus sain ». C‟est, en partie, ce qui explique la montée en puissance de la critique des médias, que nous allons étudier à présent. Nous verrons toutefois que les médias traditionnels et les médias sociaux s‟opposent, se critiquent mais travaillent malgré tout ensemble, œuvrant ainsi à l‟émergence d‟une information citoyenne.

II.

Médias traditionnels et médias sociaux : une relation complexe au service d’un avenir commun
Les perceptions mutuelles des médias traditionnels et des médias sociaux

montrent la complexité de leur relation, qui oscille entre l‟admiration et la haine. Pour mieux comprendre cette relation, nous proposons ci-après une réflexion sur les

94

Critique de la société de l’information, CNRS Edition, 2009 Cf. Annexe Entretiens, p.86

95

44

valeurs et les perceptions qui structurent ces deux espaces médiatiques. Nous nous appuierons pour cela sur deux postulats de départ. Tout d‟abord, les médias traditionnels sont souvent pointés du doigt sur le web pour leur conformisme supposé et le rôle qu‟ils joueraient dans la diffusion d‟une idéologie dominante. Le blogueur Vogelsong, par exemple, juge que « ce qui caractérise les médias mainstream, c’est la consensualité. Avec toujours un simulacre de débat mais avec à l’arrivée toujours quelque chose de consensuel qui en ressort »96. Le deuxième postulat concerne les médias sociaux, présentés tantôt comme un espace de non-droit, une « poubelle de l‟information »97, tantôt comme un monde de liberté, d‟où pourrait émerger une véritable démocratie participative, et où l‟idéologie libertaire y est florissante. On le comprend à l‟exposé de ces perceptions, nous ne sommes pas ici dans la mesure. Nous nous intéresserons donc à ce qui constitue la base théorique de la critique des médias telle qu‟elle s‟exprime sur le web, en nous appuyant notamment sur les travaux de Noam Chomsky et ceux de Pierre Bourdieu. Nous analyserons ensuite la façon dont se concrétise cette critique sur le web, mais aussi au sein de la profession elle-même. En cela, les entretiens menés dans le cadre de ce mémoire, ainsi que les divers ouvrages de journalistes à propos de leur métier nous seront utiles. Quant aux médias sociaux, nous nous interrogerons sur l‟imaginaire qui accompagne le web et les valeurs sur lesquelles il repose. Mais nous constaterons que si les valeurs sont louables, on peut parfois douter de leur application réelle sur le web. Nous verrons enfin que la réalité des relations entre médias traditionnels et médias sociaux est bien plus complexe que ce que les perceptions des uns et des autres ne le laissent penser.

96

Ibid. Cette critique du web se retrouve principalement dans le domaine politique et intellectuel. Invité de France Inter, Alain Minc

97

avait déclaré le 25 août 2010 à propos d‟Internet : « Quand on regarde Internet, on voit ce qu'est la société à l'état brut, sans cette petite couche qui s'appelle la civilisation. On voit ce qu'est une société ou il n'y a ni censure personnelle, ni tabou, ni règle que l'on s'impose à soi même (...) c'est un rappel de la violence qu'il y a en chacun de nous ». En septembre 2009, Dominique Wolton expliquait sur RTL que, selon lui, « il y a deux espaces d'expression, un espace qui n'est pas légitime qui est internet et un espace légitime qui est celui des médias ». Il était interrogé dans le cadre de l‟affaire Hortefeux, déclenchée par le dérapage jugé raciste du ministre de l‟Intérieur de l‟époque. Ce type de déclarations montrent qu‟Internet est encore loin d‟être perçu comme un espace légitime en matière d‟expression citoyenne.

45

a. Les médias traditionnels : vecteurs de l’idéologie dominante ?
C‟était en juin 2008, à l‟université Paris-Dauphine. Dominique de Villepin donne son point de vue sur les performances journalistiques de notre pays, notamment au cours de la campagne des présidentielles en 2007, et ce jugement est pour le moins sévère98 :
« Un bon journaliste est un journaliste qui peut relire en conscience les papiers qu’il a écrit six mois, un an auparavant. […] On n’a pas à lire la Une de certains journaux comme on a à lire le Bulletin Officiel ! […] Il y un besoin d’indignation, un besoin d’audace dans la critique qui fait défaut […] La transparence en politique, c’est toujours le maquillage de quelque chose […] En général, je fais le tour de la presse dans ma voiture. Heureusement que mes trajets se sont raccourcis parce qu’au bout de cinq minutes, il n’y a plus rien à lire... On manque de nourriture ! Tout tourne en rond, tout tourne en boucle, c’est vraiment de la pâtée pour chat ! On a envie d’être nourri, on a envie d’être élevé, on a envie d’être grandi ! On ne demande pas aux journalistes de répéter en boucle ce qu’ils ont entendu dans les arrière-cours de l’Elysée ! […] On a le sentiment qu’on peut annoncer n’importe quoi, ce sera repris tel quel. Tout ça me parait dangereux ! »

Cette critique sur le manque de consistance de l‟information telle qu‟elle est traitée par les médias traditionnels est récurrente, notamment dans le milieu politique. Les médias sont, de manière générale, les cibles de critiques depuis des décennies. Le web n‟a donc rien apporté de nouveau ici, pas même dans la nature des critiques. Par contre, avec l‟avènement du web, et surtout des médias sociaux, cette critique des médias est devenue quotidienne et omniprésente, y compris au sein de la profession elle-même.

Les médias traditionnels au service des puissants ? Noam Chomsky et Edward Herman commencent ainsi la préface de leur ouvrage commun, La fabrication du consentement99 :
« Notre point de vue est que les médias, entre autres fonctions, jouent le rôle de serviteurs et de propagandistes des puissants groupes qui les contrôlent et les financent. Les

98

Extrait vidéo disponible sur Dailymotion http://www.dailymotion.com/video/x5oeuw_quand-villepin-s-en-prend-a-la-pres_news Noam Chomsky & Edward Herman, La fabrication du consentement, de la propagande médiatique en démocratie, Editions

99

Agone, 2009 (première édition en 1988)

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porteurs de ces intérêts ont des objectifs précis et des principes à faire valoir, ils sont aussi en position d‟infléchir et d‟encadrer l‟orientation des médias. Cela ne s‟opère généralement pas au moyen d‟interventions directes et grossières mais plutôt grâce à un personnel politiquement aux normes et l‟intériorisation par les rédacteurs et les journalistes des priorités et des critères définissant ce qu‟est une information valable en conformité avec les politiques de l‟establishment. »

A travers une analyse méticuleuse du traitement médiatique de plusieurs sujets, les deux universitaires ont voulu montrer à travers cet ouvrage comment les médias seraient utilisés, manipulés, par les groupes qui les contrôlent pour se mettre au service d‟une propagande qui bénéficierait à ces même groupes. Cette critique des médias ne s‟inscrit pas, selon ses auteurs, dans une théorie du complot: « Nous n‟aurons ici recours à aucune hypothèse « conspiratoire » pour explique le mode de fonctionnement des médias ». Les auteurs expliquent que leur modèle de propagande repose sur cinq filtres de l‟information100 :
« (1) taille, actionnariat, fortune du propriétaire et orientation lucrative ; (2) poids de la publicité ; (3) poids des sources gouvernementales ou économiques et des « experts » financés et adoubés par ces sources primaires et agents de pouvoirs ; (4) moyens de contre-feux permettant de discipliner les médias ; (5) l‟« anticommunisme » comme religion nationale et mécanisme de contrôle. […] Il est difficile de ne pas avoir remarqué que ce dernier filtre a évolué avec son temps : la lutte contre l‟« Islam » et la « guerre au terrorisme » ayant remplacé le communisme comme « religion nationale et mécanisme de contrôle ».

L‟analyse portant sur les médias américains, nous la transposerons sur les médias français. Nous verrons par ailleurs que la critique menée ici est à relativiser. Concernant le premier élément pointé par Chomsky et Herman, il est vrai que les médias sont pour la plupart possédés par des groupes industriels (le quotidien économique Les Echos, par exemple, appartient au groupe LVMH), vivent de la publicité, se nourrissent d‟information issues pour la plupart de sources gouvernementales et économiques 101. Cependant, on ne peut pas y voir un élément de manipulation des médias. Aux Etats-Unis, il existe de grands groupes de médias,

100

Ibid. p.26 Dans leur ouvrage Médiactivistes (édition Les Presse de Sciences Po, 2010), Dominique Cardon et Fabien Granjon expliquent,

101

en s‟appuyant sur une étude américaine, que 80% des sources des médias traditionnels sont d‟origines gouvernementale ou économique (p. 121).

47

indépendant des groupes industriels (Fox, NBC, Time Warner ou encore News Corporation). Pour autant, Noam Chomsky se montre tout aussi dur avec eux. Concernant la publicité, dès lors que, sans son appui, un média cesse d‟être viable économiquement, on peut imaginer que le contenu rédactionnel du média sera travaillé pour pouvoir accueillir le contenu commercial. Ainsi, les arguments de Chomsky et Herman, pour qui « un système médiatique dominé par la publicité tend naturellement à l‟élimination ou à la marginalisation des organes financés par leurs seules ventes »
102

, trouvent un écho auprès des internautes, qui relaient très

fortement les soupçons de pression sur le web, à l‟image de la polémique qui avait suivi la déprogrammation en novembre 2009 d‟un reportage de Zone Interdite sur M6 concernant les chaines de restauration rapide Mac Donald‟s et KFC. Selon des journalistes de M6 et le syndicat des journalistes SNJ-CGT, cette déprogrammation était le fait de la pression de Mac Donald‟s et de KFC, annonceurs sur la chaine. Mais ce qui nous intéresse dans cette polémique ne concerne pas les supposées pressions des annonceurs mais la réaction des médias sociaux et des internautes, qui se sont emparés de l‟information et l‟ont largement diffusée sur le web. D‟ailleurs, c‟est le web qui fera rebondir l‟affaire puisque quelques mois plus tard, en avril 2010, Télérama.fr s‟est procuré le reportage litigieux et l‟a diffusé sur son site. Bien que le site ait retiré la vidéo au bout de quelques jours, celle-ci avait déjà été récupérée par des internautes qui l‟ont mise en ligne su YouTube et DailyMotion. Ainsi, aujourd‟hui encore, le reportage est toujours disponible sur le web. Par ailleurs on constate que les pressions, s‟il y en a eu, se sont révélées contre-productives puisque la rédaction de M6 a fait savoir que le reportage avait été censuré. Quant aux sources, là aussi on note des similitudes entre la situation des médias américains et celle des médias français. Selon Chomsky et Herman, les contraintes temporelles et financières font que les médias « doivent concentrer leurs moyens là où les événements significatifs sont les plus fréquents, où abondent fuites et rumeurs, et où se tiennent régulièrement des conférences de presse »103. Et les auteurs de citer la Maison-Blanche, le Pentagone ou encore le département d‟Etat comme des

102

Ibid. p.47 Ibid. p.54

103

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« épicentres de ce type d‟activités » et constatent que les « grandes entreprises et sociétés commerciales sont également des producteurs réguliers et crédibles d‟informations jugées dignes d‟être publiées ». En France, les épicentres se trouvent à l‟Elysée, à Matignon ou encore à l‟Assemblée nationale. De même, les entreprises sont bien considérées comme des sources crédibles d‟information : selon une étude réalisée par Hopscotch en 2002, le web était – déjà – la première source des journalistes, les sites d‟entreprises étant les plus visités104. Il existe d‟ailleurs de nombreux outils à destination des entreprises pour leur permettre de diffuser leurs messages auprès des journalistes,à l‟image de DataPresse, cette base de données géante qui contient les coordonnées de milliers de journalistes, classés par média, par rubrique, etc. DataPresse permet également de connaitre le calendrier rédactionnel de nombreux médias. Les entreprises peuvent ainsi préparer leur stratégie de relations presse à ce calendrier, en nourrissant le journaliste d‟informations correspondant au sujet traité. Toutefois, précisons que, s‟il est vrai que les journalistes travaillent beaucoup avec les sources gouvernementales et économiques, on ne peut pas pour autant y voir une relation de complaisance, mais plutôt une relation conflictuelle. Reprenons l‟exemple du reportage concernant les chaines de restauration rapide : pour filmer les cuisines de restaurants Mac Donald‟s et KFC, les journalistes ont filmé en caméra cachée, n‟ayant pas obtenu d‟autorisation de tournage de la part des deux entreprises concernées. Il y a donc une prise de distance vis-à-vis de la source officielle. Au travers de ces différents filtres, les médias seraient donc amenés à relayer – sans presque s‟en rendre compte – l‟idéologie dominante de leurs propriétaires. Cela sans empêcher la présence d‟une opinion divergente. Comme l‟explique Pierre Bourdieu et Laurent Boltanski dans leur ouvrage commun La production de l’idéologie dominante, « le discours dominant doit son efficacité proprement symbolique (de méconnaissance) au fait qu‟il n‟exclut ni les divergences, ni les discordances »105. D‟ailleurs, le terme « idéologie dominante » implique qu‟il existe d‟autres idéologies mais qui ne seraient pas, elles, dominantes. Bourdieu et Boltanksi analysent dans ce

104

Fabrice d‟Almeida, Christian Delporte, Histoire des médias en France, de la Grande Guerre à nos jours, p. 379, Editions

Flammarion, 2010
105

Pierre Bourdieu & Laurent Boltanski, La production de l’idéologie dominante, p.10, Editions Raisons d‟agir, 2008

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livre comment les débats qui ont eu lieu au moment de la planification ont pu structurer la pensée sociale en France, jusqu‟à aujourd‟hui :
« Produits par des groupes de travail réunissant les principaux promoteurs de la planification française et les maitres à penser les plus autorisés auprès des fractions dominantes, les textes canoniques de la philosophie sociale qui est analysée ici, conduisent au lieu de leur élaboration, à l‟intersection du champ intellectuel et du champ du pouvoir, c‟est-à-dire au lieu où ma parole devient pouvoir, dans ces commissions où le dirigeant éclairé rencontre l‟intellectuel éclairant, « esprit de bon sens, tourné vers l‟avenir‟, comme dit Poniatowski de son maître Fourastié, et dans les Instituts de sciences politiques où la nouvelle koinè idéologique, scolairement neutralisée et routinisée, est imposée et inculquée, donc convertie en schèmes de pensée et d‟action politique ».

On trouve à la conjonction des écrits de Chomsky et Herman d‟une part, et de Bourdieu et Boltanski d‟autre part, quelques explications quant à l‟origine de la critique des médias telle qu‟elle se construit aujourd‟hui sur le web, Chomsky y est d‟ailleurs régulièrement cité. Malgré tout, on peut s‟interroger sur le bienfondé de cette perception des médias traditionnels, vu comme les vecteurs de l‟idéologie dominante. Tout d‟abord, les idéologies dominantes sont, par définition, celles qui sont partagées par le plus grand nombre. Il parait donc normal qu‟elles trouvent une place majeure dans les médias. Par ailleurs, il est faux de dire qu‟il n‟existe pas de diversité dans les médias en France. Des règles existent pour assurer cette diversité. Le CSA veille en effet à ce qu‟un temps de parole équivalent soit donné à la majorité et à l‟opposition. Mais nous allons voir que cette critique des médias s‟opèrent également au travers d‟une critique de la profession de journaliste, les règles du métier étant parfois présentées comme trop rigides par les professionnels eux-mêmes

Les limites d’un journalisme standardisé
« Face au discrédit dont les médias font l‟objet dans l‟opinion publique, si l‟on en croit les sondages, et compte tenu des conditions de plus en plus scabreuses qui président à la collecte de l‟information – âpreté de la concurrence, hantise de l‟Audimat, recherche du scoop à tout prix, poids de la publicité, vitesse accélérée de la transmission des nouvelles, réduction du temps nécessaire à leur vérification, etc. -, la Commission […] appelle ses quelques 27 000 ayants droit à la plus grande vigilance […]. Devant la cascade de « dérapages » qui sapent la crédibilité des journalistes et des médias, la Commission de la carte estime de son devoir d‟appeler solennellement les éditeurs et les journalistes, chacun selon ses responsabilités, à conjuguer leurs efforts pour donner un coup d‟arrêt à cette dangereuse dérive. »

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Communiqué de la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels, le 4 février 1992

Ce communiqué de la CCIJP a plus de 18 ans. Et pourtant, il aurait pu être publié il y a encore quelques mois sans en changer le moindre mot. C‟est Roland Cayrol qui le reprend dans Médias et démocratie, la dérive106. Ce communiqué aurait ainsi pu être publié fin avril 2010, après que TF1 ait confondu Flandre et Wallonie sur une carte de la Belgique diffusée à l‟antenne. Ou quelques jours après, quand le site d‟actualités politiques LesIndiscrets.com s‟est fait l‟écho d‟accusations graves – et surtout fausses – à l‟encontre de Benjamin Lancar. Ou encore la semaine suivante, après la nouvelle erreur de TF1, qui a décidément bien des difficultés avec la géographie, et inversait cette fois Suède et Finlande. On constate, à travers ce communiqué, que les problèmes que connait la profession ne sont pas neufs. Face à ces difficultés, MarieLaure Sauty de Chalon expliquait en 2007 dans son livre Médias, votre public n’est plus dans la salle107:
« La presse vit avec un sentiment d‟impunité. En vertu du droit à l‟information, mais insuffisamment vérifiée et recoupée comme l‟implique la déontologie, les journalistes éclaboussent des personnalités, démolissent des gens, sans jamais avoir à rendre des comptes. Or tout le monde ou presque sait qu‟une affaire qui sort à la Une d‟un journal émane le plus souvent de sources anonymes, généralement bien placées, qui ont tout à y gagner et qui, le plus souvent, manipulent. Les directeurs de rédaction, pour préserver la liberté de la presse, excluent de faire leur autocritique. »

Lorsque l‟on met en parallèle le communiqué de la CCIJP de 1992, et ce texte de Marie-Laure Sauty de Chalon de 2007, on comprend qu‟il existe un malaise au sein de la profession de journaliste. Et que ce problème ne date pas de l‟émergence du web. Ce malaise, à en croire François Ruffin, auteur du livre Les petits soldats du journalisme, dans lequel il raconte sa formation de journaliste au CFJ, prend corps justement à cette période des études de journalisme. Se montrant très critique sur le contenu de cette formation du CFJ, il explique comment les étudiants sont formés,

106

Roland Cayrol, Médias et démocratie : la dérive, p.9-10, Presse de Sciences Po, 1997 Marie-Laure Sauty de Chalon, Médias, votre public n’est plus dans la salle, p.179, Editions Nouveaux débats publics, 2007

107

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selon lui, pour devenir des « techniciens de l‟écriture. Ou, plus souvent encore, de la réécriture »108 :
« Le Centre reflète, simplement, une évolution du métier. Car désormais, « dans tous les médias, le rôle des agences de presse mondiales est déterminant ». Pour cause d‟économie de temps, d‟économie de moyens, le reporter est mort, place au scribe fidèle à ses dépêches. Le style qu‟on nous prescrit épouse, lui aussi, une courbe techniciste. Avec des règles comptables, quasi scientifiques : « Au-delà de douze mots, des études l’ont démontré, le lecteur s’arrête. Alors on se limite à une dizaine par phrase en moyenne, quatorze, quinze à la limite mais jamais au-delà de dix-sept. » « Ne mettez pas d’intertitre avant la dixième ligne. » « Autant que possible, évitez les subordonnées. » « Un « chapô », c’est 10% environ de la taille d’un papier. » Côté lexique, ni familier ni soutenu, jamais savoureux, jamais savant. Juste impersonnel, avec un respect de la syntaxe qui tient lieu d‟écriture. « Je comprends qu’il y ait un effort pour passer sous certaines fourches caudines, concède Samuel, mais c’est très contraint. J’avais fait le portrait d’un SDF et j’avais écrit « un mec dans la galère ». On me l’a entouré de rouge : « On ne peut pas. » Et c’est toujours pareil. »

Sur le web, cela fait également partie de la réalité. La description des rédactions web par Xavier Ternisien, que nous évoquions en introduction, le montre 109 :
« C‟est le cas de cette jeune femme de 24 ans, qui a travaillé de 2006 à 2008 en contrat de professionnalisation au Nouvelobs.com. Elle décrit un travail bâclé, le copier-coller de dépêches d‟agence « en reformulant vaguement, sans jamais vérifier, faute de temps ». »

Par ailleurs, une des critiques présentes sur le web à l‟encontre des journalistes porte sur un soi-disant manque de connaissance des sujets traités. Pour plusieurs des personnes interrogées dans le cadre de ce mémoire, ce sont là quelques raisons qui expliquent pourquoi, selon elles, les grands sujets de débat – tel que la réforme des retraites – débouchent sur un traitement médiatique presque similaire. L‟association de critique des médias, Acrimed, s‟était d‟ailleurs émue du traitement médiatique de la réforme des retraites dans un billet publié le 3 mai 2010 et intitulé « La réforme des retraites ? Urgente, unique, inévitable » :

108

François Ruffin, Les petits soldats du journalisme, p.25-27, Editions des Arènes, 2003 « Les forçats du web », Le Monde, 26 mai 2009 (http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2009/05/25/les-forcats-de-l-

109

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52

« « Il y a urgence ! » s‟exclame Alain Genestar sur France Info, le 20 février 2010. C‟est « une réforme inévitable » insiste Patrick Bonazza dans Le Point le 25 février. « Incontournable », nuance Jean-Pierre Bel, « indispensable », tempère François Ernenwein, « inéluctable », réplique Jacques Camus [1]. Pour Alain Duhamel, « la réforme des retraites, c‟est la plus urgente, la plus nécessaire » (RTL, 23 mars 2010). Même point de vue pour Luc Ferry : « C‟est vital et s‟il y a encore une réforme à faire, c‟est celle-là. Il faut acter qu‟on travaillera plus. » (lejdd.fr, 26 mars 2010). C‟est vital, c‟est fatal – ce sont « Les retraites de la peur », comme l‟indique la « Une » de Métro le 15 avril 2010. On l‟aura compris, les médias dominants nous resservent la soupe unanimiste de l‟urgence de la réforme. Depuis 1993 et la première réforme des retraites instaurée par Edouard Balladur, les gouvernements successifs ont trouvé sur leur route des médias enthousiastes, saluant et soutenant la marche triomphale vers la « modernisation » des régimes de retraites (2003, 2007). La prochaine réforme, annoncée à l‟automne 2010, devrait s‟accompagner d‟un emballement éditorial similaire. »

Acrimed s‟en prend ici à ce que Jean Nouailhac appelle les « médiacrates »110 :
« Incapables de la moindre autocritique, ont-ils une idée des dégâts qu‟ils causent à notre fragile démocratie, dont ils devraient être les plus ardents défenseurs ? Outre qu‟ils offrent un exemple déplorable aux jeunes journalistes, ils ont contaminé la quasi-totalité des services politiques des grands médias et la majorité des rédactions. »

L‟amoncellement de ces critiques à l‟encontre des journalistes impressionne 111. Pourtant, comme me l‟ont confié quelques blogueurs amenés à rencontrer régulièrement des journalistes au cours d‟événements politiques, ces derniers « font ce qu’ils peuvent à leur niveau ». Et cela s‟est confirmé dans les rencontres effectuées dans le cadre de ce mémoire, avec des journalistes. Evidemment, ils cherchent à produire la meilleure information possible. Ils ont un œil critique et averti sur la vie politique et économique. Et malgré cela, leur façon de traiter l‟information reste très proche de « l‟idéologie dominante » et ce pour les raisons que nous avons évoquées : toutes les rédactions ont les mêmes sources (agences de presse d‟abord, puis sources politiques ou économiques principalement), elles ont la même contrainte de temps (il faut sortir l‟information au plus vite, ce qui implique un travail de vérification et d‟approfondissement plutôt limité), les journalistes qui composent les rédactions des

110

Jean Nouailhac, Les médiacrates, enquête sur une profession au-dessus de tout soupçon, p.8, Editions L‟Archipel, 2008 C‟est anecdotique mais j‟avoue avoir été moi-même très surpris de constater qu‟à la FNAC, lorsque je suis allé me procurer

111

des livres pour ce mémoire, presque la moitié des ouvrages portant sur les médias étaient des ouvrages de critique des médias.

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principaux médias d‟information sortent pour la plupart des mêmes écoles, où ils ont suivi la même formation que leurs ainés, sans jamais aucune remise en cause. Nous sommes de plus en plus dans ce que l‟on peut considérer comme du « journalisme standardisé », régi par les mêmes règles, les mêmes pratiques professionnelles, les mêmes sources, les mêmes formats de pensée. Les journalistes semblent condamnés à devenir de simples machines à reproduire des communiqués et autres éléments de langage, mettant de côté leur rôle de vérification et de tri de l‟information. C‟est en tout cas ce qui ressort de cette perception, finalement très pessimiste, qu‟ont les médias sociaux des médias traditionnels et des journalistes qui y travaillent.

Il était important de tracer les grandes lignes de la critique des médias telle qu‟elle s‟exprime aujourd‟hui sur le web et au sein de la profession car, nous allons le voir, les médias sociaux se positionnent pour beaucoup en opposition à ces médias traditionnels et, surtout, à ce qu‟ils perçoivent comme un « journalisme standardisé ». Se sont également développés autour du web un imaginaire et une idéologie qui en font un espace très polémique par nature.

b. Les médias sociaux : des contre-médias ?
« Internet n‟est pas seulement une technologie ou un média, c‟est aussi une idéologie. Plus que toutes les autres innovations techniques qui l‟ont précédé, Internet s‟accompagne d‟une vision du monde et d‟un projet de société « révolutionnaires », qui ont contribué à son succès. On peut même dire que, sans cette construction idéologique idyllique, il n‟aurait pas connu un succès aussi fulgurant et généralisé. »112

Cette idéologie qu‟évoque Bernard Poulet est structurante pour les médias sociaux. Si nous n‟aurons évidemment pas l‟espace pour étudier ici en profondeur ce que l‟auteur désigne comme une « construction idéologique idyllique », nous tâcherons tout de même d‟en analyser les grandes lignes, tant elle influe sur la fabrique de l‟information telle qu‟elle existe aujourd‟hui.

112

Bernard Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information, p.147, Editions Gallimard, 2009

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Le web : au-delà de la technologie, l’idéologie Le web se veut un espace ouvert, où tout un chacun est libre de venir s‟exprimer comme il l‟entend. D‟ailleurs, comme le souligne Bernard Poulet, « on ne parle plus que de « logiciels libres » (libre ici signifiant aussi gratuit), d‟open source, d’open office (tout est « ouvert », donc d‟accès libre) »113. Cette imaginaire qui s‟est développé autour du web sur la base de ces notions de liberté et d‟ouverture est devenu une véritable idéologie, derrière laquelle naissent les contours d‟un nouveau modèle démocratique. Les valeurs emblématiques du web sont effectivement celles de la transparence, du partage et de l‟égalité. Bernard Poulet a ainsi observé une « remise en question des experts et de contestation de tout ce qui est top-down (qui va du sommet à la base, qui est donc autoritaire et s‟oppose à ce qui vient de la base et des communautés, qui est donc anti-autoritaire) », face à une mise en avant « de communautés libres et ouvertes et, finalement, d‟une technologie qui serait le véhicule de l‟épanouissement démocratique ». Si l‟on regarde les grands succès du web ces dernières années, qu‟y trouve-t-on ? D‟abord Google, dont l‟un des dix principes fondamentaux est intitulé « La démocratie fonctionne sur le Web »114 :
« Le système Google fonctionne, car il fait confiance aux millions d‟internautes qui ajoutent des liens sur leur site Web pour déterminer la valeur du contenu d‟autres sites. […] Dans la même veine, nous participons activement au développement de logiciels open source, pour lesquels l‟innovation résulte de l‟effort collectif d‟un grand nombre de programmeurs. »

Les notions d‟ouverture et de liberté apparaissent ainsi comme fondatrice de l‟empire Google et expliquent, en partie, la réussite retentissante que l‟entreprise connait, ainsi que les difficultés qu‟elle a pu connaitre, qui sont liées à un non respect de ces valeurs, comme lors du lancement du service Google Buzz, perçu comme une intrusion dans la vie privée des utilisateurs. Autre grand succès : Wikipédia. Cette encyclopédie en ligne qui se définit comme « libre » dans sa signature. Deux éléments sont mis en avant dès la page d‟accueil du site : la communauté et la participation. On rejoint les propos de Bernard

113

Ibid. Ces dix principes sont disponibles dans l‟espace corporate du site Google.fr (http://j.mp/bGvW9d)

114

55

Poulet sur la valorisation de « ce qui vient de la base et des communautés ». Ainsi, concernant la participation, il est indiqué sur Wikipedia.org que « chacun peut publier immédiatement du contenu en ligne, à condition de respecter les règles essentielles établies par la communauté ; par exemple, la vérifiabilité du contenu ou l‟admissibilité des articles ». A propos de la communauté, le site précise que « 916 977 comptes d‟utilisateur ont été créés sur Wikipédia, et, parmi eux, 15 743 ont été actifs durant le dernier mois. Tous les rédacteurs des articles de Wikipédia sont bénévoles ; ils constituent une communauté collaborative, sans dirigeant, où les membres coordonnent leurs efforts au sein des projets thématiques et de divers espaces de discussion ». Mais Wikipédia montre aussi les limites de la participation. En effet, il arrive régulièrement que de fausses informations soient mises en ligne, parfois par erreur, parfois par envie de nuire. La liberté qu‟offre Wikipédia aux internautes est donc à double tranchant et ne va pas toujours dans le sens de la communauté. Encore un exemple d‟un grand succès de la dernière décennie, qui n‟est pas attribuable à une entreprise ou une initiative en particulier, celui des blogs : on dénombre aujourd‟hui plusieurs dizaines de millions de blogs en France. Le chiffre précis est difficile à estimer. Dans un article datant du 30 mars 2010 115, le Journal du Net évoquait le chiffre 15 à 20 millions de blogs. Ce chiffre ne prend pas en compte les 30 millions de blogs hébergés sur Skyrock.com, ce dernier les considérant davantage comme des pages personnelles que comme des blogs, selon l‟article du Journal du Net116. Mais l‟information la plus importante de l‟article n‟est pas tant le nombre de blogs en France que la comparaison avec les autres pays. Citant un rapport de la secrétaire nationale de l‟UMP aux entreprises, Danièle Giazzi, le Journal du Net explique : « Selon Danièle Giazzi, la France se classerait ainsi au quatrième rang mondial, derrière les États-Unis, la Chine et le Japon, mais au premier rang mondial en nombre de blogs par internaute ». Si le site relativise ces chiffres (« Ce chiffre, difficile à vérifier, est vraisemblablement faux », indique l‟article), il n‟en reste pas moins que la France est un des pays les plus actifs en matière de blogging. Le

115

« Entre 15 et 20 millions de blogs en France », Le Journal du Net, 30 mars 2010 (http://j.mp/cHsNLq) Cette distinction entre blog et page personnelle est contestable, puisque le principe d‟un blog est d‟être une page personnelle,

116

que chaque internaute s‟approprie comme il l‟entend. Par ailleurs, tous les blogs hébergés par Skyrock.com ne sont pas des journaux intimes, mais bien des blogs politiques, sociétaux et autre, à l‟image des blogs hébergés par d‟autres plateformes.

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Journal du Net propose d‟ailleurs sur son site un comparatif du phénomène des blogs dans le monde datant de mars 2006117 qui montrait que la France était le pays avec le plus de blog rapporté au nombre d‟internautes, ce qui corrobore le constat fait par Danièle Giazzi. Pour créer un blog, rien de plus simple : il existe de nombreuses plateformes d‟hébergement gratuites, dont les plus populaires sont Blogger (Google), Skyrock.com ou encore Overblog. Il suffit de s‟inscrire, choisir un nom pour son blog et c‟est parti. La création d‟un blog ne nécessite aucun savoir faire particulier – pas même celui de savoir écrire – puisque les interfaces d‟utilisation sont ultra simplifiées. C‟est l‟une des explications du succès que connait ce format sur le web, n‟importe qui peut ouvrir un blog aujourd‟hui. Les blogs sont une illustration de plus de cette technologie au service d‟une nouvelle expression démocratique. Chaque internaute dispose, s‟il le souhaite, d‟un espace où il pourra s‟exprimer, sous son nom ou anonymement, sur quelque sujet que ce soit, comme il l‟entend.

Ces quelques exemples – Google, Wikipédia et les blogs – montrent à quel point ces notions de liberté, de transparence et d‟ouverture sont fondamentales sur le web, mais également quelles en sont les limites et les dangers. Mais comment est organisée l‟information sur le web ? En réalité, malgré ce que l‟on pourrait imaginer, le web est un espace structuré. On y trouve en effet d‟innombrables communautés. Ces communautés sont la base du travail de linkfluence. Sur le site de l‟institut 118, on peut lire :
« Sur le web social, ceux qui produisent des contenus, alimentent des échanges, des conversations produisent continuellement des liens hypertextes. Proposer ces liens hypertextes de document à document, c‟est proposer des chemins à parcourir à l‟ensemble des internautes. Au final, ce sont des communautés d‟intérêt ou d‟affinités qui se construisent à mesure que ces conversations entre les mêmes individus perdurent et s‟intensifient. Ces communautés se divisent d‟abord selon une partition nationale et/ou linguistique, la langue étant la première barrière séparant les individus ; une fois cette partition constatée, on

117

« France, terre de blogs », Le Journal du Net, mars 2006 (http://www.journaldunet.com/diaporama/0604blogs/2.shtml) http://fr.linkfluence.net/insights-2-0/notre-approche/#livepanel

118

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peut y observer des communautés aussi variées que les modeuses, les footballeurs, les tenants de la décroissance ou les amoureux des chiens et chats. Même si leur durée de vie peut varier, leur nombre reste globalement constant car elles se renouvellent à la manière des magazines présents en rayonnage dans une maison de la presse. »

Bien entendu, dans le cadre de notre réflexion, les communautés qui nous intéressent sont celles que linkfluence a regroupées dans le territoire société119. Nous nous y référerons avec l‟expression « web d‟opinion ». Cette frange du web, qui n‟est pas majoritaire120, dispose pourtant d‟un poids et d‟une visibilité non négligeables. Elle est également porteuse de cette ambition démocratique du web, comme l‟explique Bernard Poulet121 :
« Internet, fait remarquer très justement, Benjamin Loveluck, « constitue une formidable promesse d‟égalité » et aussi « et surtout l‟utopie d‟une parole libre, sans instance de censure, voire un idéal de démocratie participative fondée sur la délibération permanente […] la réalisation en cours d‟une utopie politique à part entière : celle de la démocratie dans sa forme la plus pure », qui, notamment, fait disparaitre toutes les instances intermédiaires. La seule agrégation qui parait trouver grâce dans cet univers horizontal a pour nom « communauté ». Le terme fait écho à une vieille tradition américaine. Aux Etats-Unis, on sait qu‟elle fonde la démocratie, conçue aux origines comme un ensemble de communautés jalouses de faire respecter leurs libertés. Mais cette assimilation, souvent faite avec ce que l‟on trouve sur Internet, est trompeuse. Les communautés « réticulaires » d‟Internet s‟entendent presque en sens inverse : elles sont celles d‟individus sans attache. Ce sont des communautés ad hoc, bâties autour d‟un centre d‟intérêt commun, d‟un hobby, d‟une croyance partagés. »

Cette structure communautaire joue un rôle très important dans le traitement de l‟information sur le web social. La reconnaissance par la communauté d‟un blog est fondamentale en termes de crédibilité et de visibilité. S‟est ainsi mise en place une certaine autorégulation sur le web, permettant de faire le tri parmi toutes les informations publiées chaque jour. Pour gagner la confiance de ses pairs, un blogueur se doit de respecter les règles en vigueur sur Internet. Ces règles sont issues, comme en droit, de plusieurs sources. La législation, bien entendu, s‟applique sur Internet

119

Elle comprend les communautés agora (économie, institution, opinion…), politique, santé, ressources humaines,

marketing/communication, technologues (comprenant les sites et blogs centrés sur les sujets liés à l‟informatique, au design et au web).
120

Les communautés mode, lifestyle ou encore loisirs créatifs comportent plus de sites et blogs que celles du territoire société. Bernard Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information, p.151-152, Editions Gallimard, 2009

121

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comme ailleurs. La diffamation ou encore les propos injurieux ou racistes sont autant interdits sur le web que partout ailleurs. Mais les principales sources de ces règles sont la coutume et la jurisprudence, la doctrine – au sens de la source du droit – restant encore marginale en comparaison. La coutume, qui bénéficie d‟une place mineure dans le domaine du droit, influe beaucoup sur les règles en vigueur sur le web. C‟est par cette source que les usages sont définis, ce qui explique l‟absence de règles précises et clairement identifiables. Cela s‟explique par le poids de la communauté et l‟absence de « chef » ou d‟instance décisionnelle. Les règles établies par la coutume sont diverses et variées et portent parfois sur des questions accessoires : par exemple, la prohibition de la police de caractère Comic sans MS, qui fait perdre toute crédibilité à un blog, ou encore rejet de l‟écriture SMS, en référence aux codes d‟écriture utilisés notamment par les jeunes dans les textos. Beaucoup de ces règles n‟ont pas de justifications ou de raisons d‟être claires. Aussi, elles ne s‟acquièrent que d‟une seule manière : par l‟usage. La jurisprudence joue également un rôle très important. Les événements du passé structurent les usages du présent. C‟est par exemple ce qu‟il s‟est passé autour du phénomène des lipdubs, ces clips musicaux dans lesquelles des personnes font un clip en playback sur une chanson, la vidéo étant ensuite diffusée sur le web. Suite à l‟échec du lipdub des Jeunes Populaires, le mouvement des jeunes de l‟UMP, cet exercice très en vogue sur le web est soudainement devenu has been. En matière d‟information, les règles les plus importantes qui ont été établies par la coutume et la jurisprudence concernent les sources d‟information et la prise en considération de la communauté. Sur le premier point, on constate que sur le web, citer ses sources est fondamental. Ne pas afficher ses sources est perçu comme un manque de sérieux et de reconnaissance du travail d‟autrui. Par exemple, au début du mois de septembre, un journaliste d‟Owni.fr, média pure player, a publié un article sur l‟absence de concertation entre le Gouvernement et les syndicats. Son article comportant plusieurs erreurs factuelles de taille, un internaute a publié un tweet mettant en cause la qualité de l‟article en question. L‟auteur de l‟article lui a alors demandé des précisions puis a corrigé son article, en le citant comme source à la fin de celui-ci. Pour diverses raisons, l‟internaute ne souhaitait pas être cité, il lui a donc demandé de retirer son nom. Le journaliste a finalement accepté, tout en précisant que cela n‟était pas dans l‟habitude d‟Owni.fr de ne pas citer ses sources. Cette 59

réponse est surprenante, puisqu‟elle va à l‟encontre de la règle en place pour les journalistes, concernant le secret des sources, qui est fondamentale dans ce métier. C‟est donc là un des changements les plus importants dans les bases mêmes du travail de journaliste. La deuxième règle importante sur le web en matière d‟information apparait tout aussi fondamental. Sur le web, il est vital de respecter la communauté et de « jouer le jeu » quant à l‟échange avec les internautes. Là encore, il est très mal vu pour un blogueur de ne pas répondre aux commentaires, ou de ne pas tenir compte des remarques des internautes concernant son blog et ses billets. Ces deux éléments – les sources et le dialogue – s‟inscrivent dans cette vision d‟un web libre, ouvert et transparent. Cependant, on s‟aperçoit que derrière cette volonté de liberté et d‟ouverture, il existe de nombreuses règles que les internautes doivent respecter, sous peine d‟être rejetés voire moqués. Par exemple, les Skyblogs – blogs hébergés sur la plate-forme Skyrock.com, le plus souvent tenus par des adolescents qui y détaillent leur quotidien – font souvent l‟objet de moqueries sur le web. Ce fondamentalisme entre donc en contradiction avec cette liberté revendiquée du web.

Mais comment tout cela influe-t-il sur le traitement et la valeur de l‟information ? Chez linkfluence, les notes de veille réalisées pour le compte de grand ministère et séparées en deux parties (une pour les médias traditionnels, une autre pour les médias sociaux) accréditent cette perception des médias sociaux comme des contremédias. Cela se concrétise de différentes manières : le plus souvent, les sujets traités dans les médias sociaux sont les mêmes que dans les médias traditionnels. Le changement se situe dans l‟angle choisi pour traiter l‟information. Mais il existe également sur le web ce que l‟on peut considérer comme un marché parallèle de l‟information. C‟est-à-dire que circulent dans les médias sociaux des informations qui ne sont pas ou très peu traitées par les médias traditionnels. Cela rejoint l‟analyse de Laure Kaltenbach et Alexandre Joux, dans leur ouvrage Les Nouvelles Frontières du Net122 :
« La théorie de Chris Anderson consiste en un renversement de la loi de Pareto, sorte de règle empirique affirmant que 80% du chiffre d‟affaires d‟une société est réalisé à partir de 20% des

122

Laure Kaltenback, Alexandre Joux, Les nouvelles frontières du net, qui se cache derrière Internet ?, p.25, éditions First Gründ,

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produits commercialisés. L‟effet « longue traîne » implique à l‟inverse que ce sont les 80% de produits de niche, ceux non concernés par la distribution de masse, qui trouvent un débouché nouveau sur Internet grâce à la multiplication des sites et des occasions de communication. »

Appliquée à l‟information, cela signifie que les informations « oubliées » par les médias de masse trouvent sur le web un débouché nouveau.

Les médias sociaux, un marché noir de l’information ? Les médias sociaux se veulent le contre-pied des médias traditionnels dans leur façon de traiter l‟information. Nous allons voir qu‟effectivement, il existe de très nombreuses différences entre les médias traditionnels et les médias sociaux en matière de traitement de l‟information. Nous utiliserons pour cela le linkscape, moteur de recherche développé par linkfluence, permettant d‟effectuer des recherches au sein du live panel sur les 12 derniers mois, en filtrant notamment par communauté. Par exemple, prenons l‟actualité d‟Eric Woerth sur la semaine du 7 au 14 décembre 2009. L‟analyse du traitement de son actualité, dans les médias traditionnels en ligne d‟une part, et dans les médias sociaux d‟autre part, montre que les informations mises en avant dans chaque sphère ne sont pas les mêmes : le web social se démarque de l‟agenda médiatique pour remettre à la Une un sujet polémique qui stagnait déjà depuis plusieurs semaines dans cet espace : la « double casquette » d‟Eric Woerth, ministre du Budget et trésorier de l‟UMP. Inversement, les médias traditionnels, eux, ont principalement relayé l‟intervention d‟E. Woerth sur France 2 le 9 décembre suite aux révélations du Parisien sur les origines de la liste des 3000 évadés fiscaux. On observe d‟ailleurs que les éléments de langage fournis par le ministre lors de précédentes interventions médiatiques ont été bien relayés par ces sites d‟information, ce qui vient appuyer les critiques évoquées précédemment à l‟encontre des médias traditionnels. Notons également que le cumul des fonctions d‟Eric Woerth, ministre du Budget et trésorier de l‟UMP, était l‟un des sujets les plus discutés du web social en décembre 2009, alors qu‟il aura fallu attendre l‟été 2010 et l‟affaire Bettencourt pour que cette situation fasse la Une des médias traditionnels.

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Cela laisse penser que les médias sociaux agissent de manière autonome par rapport aux médias traditionnels. Comme le rappelle Albert de Roy, dans son ouvrage La mort de l’information123, « au moment du référendum européen de 2005, de nombreux sites, les uns militants, les autres pédagogiques, se firent les propagandistes du « non », en net décalage avec la tonalité générale des médias classiques ». Plusieurs éléments viennent expliquer ces différences. Tout d‟abord, les médias sociaux ne sont pas astreints à un devoir d‟impartialité, contrairement aux médias traditionnels, qui doivent rester objectif dans le traitement qu‟ils font de l‟information, sous peine d‟être sanctionnés par le CSA. Inversement, beaucoup de blogueurs sont politisés. D‟ailleurs, le web est souvent présenté comme étant de gauche. Guilhem Fouetillou, directeur scientifique de linkfluence, expliquait dans un article du Monde.fr124 que sont surtout présents sur le web ceux qui estiment que leur opinion n‟est pas ou peu représentée :
« Certains, à l'UMP, à commencer par Benjamin Lancar, avancent cette explication aux difficultés numériques de la majorité : selon eux, le Web français est intrinsèquement dominé par la gauche. Une analyse simpliste, estime Guilhem Fouetillou, directeur de Linkfluence, agence spécialisée dans l'analyse de contenus sur le Web : "Il devient de plus en plus difficile de dire que le Web est 'de gauche'. Sociologiquement, les internautes sont de plus en plus représentatifs de la population en général. Et certes, la gauche est dominante dans la production de contenus politiques sur Internet, mais l'extrême-droite est également très forte". Selon lui, "on produit des contenus sur Internet lorsqu'on se sent sous-représenté. C'est l'élément-clé : l'UMP est au pouvoir et n'a pas besoin de produire ses propres médias pour exister". »

Les « oubliés » des médias de masse compensent donc leur absence dans cet espace par une présence accrue sur le web. Dès lors, il est évident qu‟ils ne traiteront pas l‟information comme un média traditionnel. Pour Samuel Laurent, journaliste politique pour LeMonde.fr, « Internet permet de différencier les opinions, permet davantage de pluralité »125. Le pendant de cette diversité est la « montée des conspirationnistes, des extrêmes », qu‟a pu constaté Samuel Laurent, notamment dans les commentaires d‟articles sur LeMonde.fr ou LeFigaro.fr. Il note également une

123

Albert du Roy, La mort de l’information, p.229, éditions Stock, 2007 « L'UMP veut rattraper son retard sur Internet avant 2010 », LeMonde.fr, 30 septembre 2010 http://j.mp/alQkU5 Cf. Annexe Entretiens, p.86

124

125

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« montée de la critique des médias ». Dans les médias sociaux, on observe les mêmes tendances. La critique des médias y est permanente – des sites y sont consacrés ou s‟y livrent régulièrement, comme Acrimed.org ou @rrêt sur Images – et les extrêmes sont non seulement très présents, mais surtout très organisés, le web étant devenu pour eux leur principal outil de communication. Ces communautés étant très soudées, l‟information y circule rapidement et leurs membres la diffusent largement au sein d‟autres espaces du web. Les théoriciens du complot, par exemple, disposent de nombreux dispositifs oscillant entre information et communication, pour diffuser leurs idées et leurs analyses d‟événements tels que les attentats du World Trade Center ou l‟épidémie de la grippe A H1N1. Enfin, il faut souligner que Bernard Poulet, s‟il relaie dans son ouvrage cette vision du web comme espace d‟une nouvelle forme d‟expression démocratique, ne se montre pas complètement convaincu du résultat. Par exemple, sur le « monde sans experts », l‟auteur remarque que « son principal défaut est plutôt d‟être celui du consensus mou »126. Quant au « tous journalistes » et à la critique actuelle des médias, Bernard Poulet juge que s‟il « est vrai que des dérives, des compromissions et un manque de sérieux et de travail d‟une partie des journalistes ont nourri cette suspicion », il estime que « l‟apport des amateurs ne peut remplacer la spécificité du travail des journalistes professionnels lorsqu‟ils respectent des règles déontologiques, vérifient avant de publier et, finalement, font sérieusement ce qui est d‟abord un métier »127.

Les médias sociaux apportent donc, de par leur approche alternative et partisane, une vision différente de l‟information. Le risque ici serait que l‟information soit altérée pour correspondre aux idéologies des médias sociaux. On observe, de plus en plus, un brouillage de la frontière entre les deux sphères. La réalité, aujourd‟hui, est que les médias traditionnels et les médias sociaux sont complémentaires.

126

Bernard Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information, p.148, Editions Gallimard, 2009 Ibid.

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c. La convergence de deux mondes au service d’une information améliorée
En effet, on observe qu‟une partie de la jeune génération de journalistes, très présente sur le web, se montre ainsi très critique sur les méthodes de travail de leurs confrères plus expérimentés. Ce conflit de générations apporte l‟idée que le problème ne se situerait peut-être pas au niveau de la séparation médias sociaux/médias traditionnels mais davantage au niveau du support. Car, nous allons le voir, au sein même des médias traditionnels, il existe des tensions entre les rédactions travaillant sur le support traditionnel (papier, télévision, radio) et les rédactions web de ces mêmes médias. Laurent Mauriac, co-fondateur de Rue89, m‟expliquait, lors de notre entretien, que l‟idée derrière son média « est de faire travailler ensemble des journalistes, des experts et des internautes »128. Rue89, de par son histoire et son projet, symbolise bien le lien qu‟il peut y avoir entre les médias sociaux et les médias traditionnels. D‟ailleurs, Laurent Mauriac est un ancien de Libération. Et si Rue89 revendique sa dimension participative, « l‟info à trois voix »129, son fondateur précise qu‟il ne s‟agit pas de journalisme citoyen : « on ne s’improvise pas journaliste ». Pourtant, Rue89 s‟est lancé dans une posture de différenciation par rapport aux médias traditionnels. Le 13 mai 2007, le site se fait connaitre par un scoop : « Cécilia Sarkozy n‟a pas voté… scoop censuré du JDD »130. Dans cet épisode, le média traditionnel subit les pressions du pouvoir, le média pure player affirme son indépendance, sa transparence, ce qui sonne comme un écho à ce que nous avons étudié. En réalité, si les médias sociaux ne sont pas tendres avec les médias traditionnels, et inversement, les relations entre ces deux mondes sont plus intenses qu‟il n‟y parait. D‟abord, on observe un phénomène intéressant depuis quelques années : de plus en plus de journalistes ouvrent leur blog, certains dans un cadre

128

Cf. Annexe Entretiens, p.86 Signature de Rue89 « Cécilia Sarkozy n'a pas voté… scoop censuré du JDD », Rue89, le 13 mai 2007, (http://j.mp/bOvwJc)

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professionnel, d‟autres dans un cadre plus personnel. De même, il arrive de voir des blogueurs endosser le costume de journaliste, en participant à des conférences de presse ou en réalisant enquêtes et interviews par exemple.

Médias traditionnels et médias sociaux entre opposition et collaboration Cela représente bien la situation actuelle entre les médias traditionnels et les médias sociaux. Les deux travaillent ensemble, mais dans une ambiance assez tendue. Commençons par un constat, que nous avons déjà entamé avec l‟exemple de Rue89 : ceux qui ont créé les principaux médias pure players sont issus des médias traditionnels. Pierre Haski et Laurent Mauriac, anciens de Libération, ont créé Rue89. Edwy Plenel, ancien du Monde, a fondé Médiapart. Quant à Nicolas Beau, directeur de la rédaction de Bakchich, il sévissait auparavant au Monde puis au Canard Enchainé. Dernier exemple de cette liste : Daniel Scheidermann, passé d‟abord au Monde, puis chez Libération et enfin France 5, avant de se lancer dans l‟aventure @rrêt sur images, équivalent web du programme que le journaliste présentait sur la chaine publique. La frontière entre médias traditionnels et médias sociaux est donc assez fine. Dans le même temps, le traitement de l‟information sur ces sites est tout de même assez éloigné des pratiques des médias traditionnels dont sont issus les journalistes cités. D‟ailleurs, Laurent Mauriac me signalait une différence, qui peut paraitre anecdotique mais qui est en fait révélatrice d‟un mode de fonctionnement éminemment différent de celui des médias traditionnels, y compris sur le web : Rue89 n‟a pas d‟abonnement à l‟AFP ou à d‟autres agences de presse, « on utilise les lecteurs comme des capteurs, comme des sources d’information »131, explique-t-il. Rue89 affiche par ce biais sa différence avec les médias traditionnels, qui ont tendance à beaucoup s‟appuyer sur ces agences de presse pour publier du contenu en masse sur leur site, comme le montrait l‟article de Xavier Ternisien, sur les « OS de l‟info », que nous avons déjà évoqué à plusieurs reprises. Les blogueurs également entretiennent des relations paradoxales et

contradictoires avec les médias traditionnels. Mais ici, c‟est davantage la question humaine qui entre en jeu : « les blogueurs sont déconsidérés. On est dans un système

131

Cf. Annexe Entretiens, p.86

65

de classe. Du point de vue des médias, c’est un cadeau qui est fait au blogueur de reprendre un billet », estime le blogueur Mancioday. Il ajoute que la seule source de motivation pour un blogueur, au-delà du plaisir de bloguer, est la « reconnaissance sociale ». Les relations entre les blogueurs et les médias – que ces derniers soient natifs ou traditionnels – sont donc orageuses. Mancioday va jusqu‟à dire, à propos des médias, que « ça leur arrache le cœur de linker un blogueur. Ils les perçoivent comme des amuseurs de foire ». Les mots sont durs. Mais ils révèlent la tension qui existe entre les professionnels de l‟information et les citoyens qui ont souhaité prendre la parole sur le web. Le mythe du « tous journalistes » a du mal à passer, aujourd‟hui encore, auprès des professionnels de l‟information. Cependant, il ne faut pas uniquement voir là le réflexe corporatiste d‟une profession qui refuse l‟évolution de son métier. Nombreux sont ceux à voir dans le travail des citoyens un travail de qualité. Le « blocage », si « blocage » il y a, est d‟abord lié à la représentation que les journalistes se font de leur métier. Le blogueur Narvic, ayant lui-même exercé ce métier pendant des années, m‟expliquait avec une certaine fierté, que le journaliste professionnel est le seul métier dont le statut est être défini par la loi132 : la loi Brachard, qui date de 1935, et la loi Cressard, votée en 1975. Ces deux lois visent à « professionnaliser cette activité pour garantir aux lecteurs et aux sources d‟information un minimum de protections contre les abus et de dérives d‟éditeurs de presse ou de journalistes amateurs »133. Il y a ainsi une dimension fortement égotique dans le métier de journaliste. Je l‟ai souvent constaté, que ce soit au Café des OS, réunion mensuelle de journalistes web, ou même en discutant avec des amis journalistes, jusque dans les entretiens réalisés dans le cadre de ce mémoire. Et ce sentiment se confirme à la lecture de l‟ouvrage d‟Erik Neveu, Sociologie du journalisme et ce, dès l‟introduction134 :
« Chaque société, chaque civilisation valorise des personnages, des rôles sociaux qui la condensent, du chevalier médiéval à l‟ouvrier de la révolution industrielle, au « bureaucrate » weberien, symbole de la rationalité moderne. Rien d‟étonnant dès lors à ce que, dans une

132

Cf. Annexe Entretiens, p.86 Définition du statut de journaliste professionnel sur Wikipédia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Statut_de_journaliste_professionnel) Erik Neveu, Sociologie du journalisme, p.3, éditions La Découverte, 2009

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société souvent dite de « communication » ou d‟« information », le journaliste soit devenu une figure structurante des mythologies contemporaines. »

Dès lors que l‟on exerce un métier porteur de cette symbolique, on cherche forcément à le protéger. « Le journalisme n‟est pas qu‟un métier. Il apparaît aussi comme un rouage de la démocratie, ce dont témoignent la place donnée à la liberté de la presse dans de nombreuses constitutions »135, ajoute Erik Neveu. Mais en face de ce statut qui ne peut être sans conséquences sur celui qui en dépend, des études montrent que « l‟indépendance des journalistes, la fiabilité factuelle de leurs récits, la diversité des points de vue accessibles dans les médias sont depuis plus de dix ans objets d‟un scepticisme majoritaire »136. Les journalistes sont aujourd‟hui dans une position difficile, puisqu‟ils exercent un métier vecteur de démocratie, bénéficiant d‟un statut spécial de par la loi, mais qui fait dans le même temps l‟objet de violentes attaques, comme nous l‟avons vu précédemment. On comprend alors leur difficulté à accepter cette notion du « tous journalistes ».

Mais au-delà des blogueurs, on observe au sein des rédactions de médias traditionnels une méfiance envers le web en général, « vu comme une concurrence »137 justifie Neila Latrous, de LCI, qui explique, faisant référence aux journalistes de ces rédactions : « ils sont moins jeunes ». Serait-ce alors une question de génération ? Pas seulement, mais c‟est une des explications de ces tensions qui existent entre les médias traditionnels et le web. Lors d‟une conférence au Press Club, Laurent Guimier, qui dirige les sites d‟information de Lagardère Active (Europe1.fr, LeJDD.fr et ParisMatch.com), s‟est rappelé le climat entre les journalistes œuvrant sur le support original (papier, radio) et leurs confrères du web : « ce n’est pas de l’information sérieuse » lui disaient les premiers à propos des second. Laurent Guimier a commencé par rapprocher les rédactions web de Paris Match et du Journal du Dimanche (JDD) des rédactions du papier. Car dans de nombreux médias, aujourd‟hui encore, les rédactions sont séparées en fonction du support sur lequel elles travaillent.

135

Ibid. p.4 Ibid. p.101 Cf. Annexe Entretiens, p.86

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Ainsi, les rédactions web de Paris Match et du JDD se situaient à 3km des rédactions papiers, ce qui ne facilite évidemment pas le dialogue entre les deux entités. Avant son arrivée chez Lagardère Active, Laurent Guimier était rédacteur en chef du Figaro.fr, où il avait fait le même travail de rapprochement entre la rédaction papier et la rédaction web. Pour lui, les médias vivent aujourd‟hui un choc culturel en interne. Dressant un rapide portrait des journalistes web, il estimait que ces derniers étaient « jeunes, agiles, mobiles. Ils vont chercher des informations que les autres ne vont pas chercher, en allant sur des sites web étrangers par exemple […] Leur principale valeur ajoutée est leur capacité à aller dénicher de l’information tout au long de la journée. Ce sont de véritables chercheurs d’or ». Quant aux journalistes papiers, il les décrit comme étant « plus experts que ceux du web, qui sont plus généralistes ». Le journalisme web, nous allons le voir, tend à jouer un rôle de courroie de transmission entre les médias traditionnels et ceux qu‟Erik Neveu appelle les « travailleurs de l‟information », c‟est-à-dire les blogueurs et autres citoyens produisant de l‟information, en amateur, sur le web.

Vers une convergence entre médias traditionnels et médias sociaux ? Nous l‟avons dit, de plus en plus de journalistes ouvrent un blog. Inversement, les blogueurs sont de plus en plus traités comme de vrais journalistes étant invités à des conférences de presse par exemple. On assiste alors à un rapprochement de ces deux sphères que sont les médias traditionnels et les médias sociaux, tout du moins sur le web. Car si les médias traditionnels adoptent chaque jour davantage les codes des médias sociaux, cela est beaucoup moins vrai pour le support d‟origine, surtout dans la presse. Cette convergence observée se concrétise de nombreuses façons. Prenons l‟exemple de Pascale Robert-Diard, journaliste judiciaire au Monde – elle y travaille depuis 20 ans. Elle a ouvert, en novembre 2006, un blog hébergé par LeMonde.fr dans lequel elle publie régulièrement ses chroniques judiciaires 138. Aujourd‟hui, m‟expliquait Narvic139, la journaliste écrit d‟abord pour son blog. Elle

138

http://prdchroniques.blog.lemonde.fr/ Cf. Annexe Entretiens, p.86

139

68

n‟écrit pour Le Monde que lorsque demande lui en est faite. Dans une interview au site Infomedia en mai 2007140, elle raconte ce que le blog a changé dans sa manière d‟exercer son travail de chroniqueuse judiciaire :
« Ce qui est agréable sur un blog, c‟est l‟espace qui s‟offre à la chronique. Je ne suis pas limitée par le nombre de signes comme dans le journal, ce qui est une réelle contrainte dans un récit. En décembre, je suivais le procès Le Roux à Nice et le journal était déjà en train de suivre la campagne présidentielle. Ma chronique n‟y avait pas de place et le blog m‟a permis de la sauver. Face a la souplesse de ce support, j‟ai décidé de continuer ; je peux publier une information pour le site Internet du Monde et l‟enrichir sur mon blog tout en fournissant une synthèse pour le papier du lendemain. Je n‟écris pas la même chose dans le journal que sur mon blog, ne serait-ce que dans le style : sur Internet, j‟utilise le « je » par exemple, ce qui m‟est impossible dans un article. C‟est un exercice qui autorise la remise en question de notre écriture car on est directement confronté au lecteur. »

L‟exercice du blog semble lui avoir offert une plus grande liberté, tant dans le ton – moins formel que sur le papier – que dans le format – il n‟y a plus de limite de place. D‟ailleurs, pour Narvic, il y a dans cet exercice du blogging un « sentiment de liberté retrouvée ». Mais il ajoutait que ces blogs « ne sont pas une alternative au journalisme mais joue un rôle non négligeable pour reconstruire le lien avec le lecteur ». Ainsi, comme le souligne également Pascale Robert-Diard, le blog implique un rapport direct avec le lecteur, sans filtre. Les journalistes sont alors confrontés aux insultes ou parfois à « l’ignorance » de leurs lecteurs : « Quand on se trompe, il faut corriger. Les journalistes n’y sont pas habitués. Les journalistes ne sont pas responsables juridiquement. Ca fait peur », explique Narvic.

On trouve une autre utilisation des médias sociaux par les médias traditionnels dans le travail de Lexpress.fr, qui publient régulièrement des articles sur l‟opinion des blogueurs sur un thème d‟actualité, à partir des billets qu‟ils ont rédigé sur le sujet. Par exemple, le 18 août 2010, la journaliste Marie-Amélie Putallaz a écrit un article sur la réaction des blogueurs à un sujet chaud de l‟actualité : « Les blogueurs s‟attaquent au discours sécuritaire de la droite »141. L‟article se découpe comme suit : un chapô de

140

« Pascale Robert-Diard et la culture hypertexte », Infomedia, le 31 mai 2007 (http://www.infos-des-medias.net/entretiens/) « Les blogueurs s'attaquent au discours sécuritaire de la droite », Lexpress.fr, le 17 août 2010 (http://j.mp/dtA7vD)

141

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deux phrases résumant l‟opinion des blogueurs sur le sujet, suivi d‟extraits sélectionnés parmi les billets publiés par des blogueurs politiques, de droite comme de gauche. Mais cet exercice, s‟il semble donner une certaine légitimité aux blogueurs, ne ravit pas forcément les principaux concernés. On en revient à ce que nous évoquions plus tôt concernant la reconnaissance que recherchent les blogueurs. Par ailleurs, le cadre dans lequel se fait l‟utilisation du contenu produit par les blogueurs pose problème. Le blogueur Vogelsong142, dont les billets sont parfois cités dans ces articles, expliquait que les blogueurs sont « en révérence devant les médias ». Puisque ce sont de « gros consommateurs de médias », c‟est pour eux « un prestige que d’être repris par ces médias ». Il dénonce un « rapport de domination ». Pour Vogelsong, à mesure que le phénomène de reprise prend de l‟ampleur, se pose la question de la rémunération. Car si de plus en plus de médias font appel à des blogueurs pour produire du contenu pour leur site, il est pour l‟instant hors de question pour eux de rémunérer ces blogueurs. Pourtant, pour beaucoup de blogueurs, la rédaction d‟un billet constitue un travail de plusieurs heures. Vogelsong estime à environ 3 heures son temps de rédaction pour un billet de 5 000 signes. Et ce pour une raison simple : ces blogueurs politiques ne rédigent pas leurs billets à la légère. Vogelsong, par exemple, s‟est fixé une règle : chaque billet doit contenir « au moins trois arguments forts ». Pour cela, il s‟appuie sur les articles de médias traditionnels – sa principale source –, des articles de médias pure player, ainsi que sur des livres. Mancioday, lui, fait un long travail d‟archive tout au long de l‟année, qu‟il puise lui aussi dans les médias traditionnels et pure player, ainsi que sur des blogs de journalistes spécialisés. Il ajoute, lui aussi, que « pour bloguer, il faut avoir du temps »143, expliquant qu‟à une époque où il publiait beaucoup, cela nuisait à sa vie sociale car il n‟avait alors plus le temps de sortir, de voir ses amis. Il a donc freiné son rythme de publication, mais ajoute qu‟un blogueur a des « scrupules » lorsqu‟il n‟écrit pas. C‟est donc un vrai investissement, qui n‟a pour seule rémunération que la reconnaissance par la communauté sur le web (nombres de lecteurs, commentaires, etc.) et par les médias (reprise des billets). Aujourd‟hui, aucun blogueur du web d‟opinion ne peut vivre de son blog puisque, comme nous l‟expliquions précédemment, ils ne sont pas

142

Cf. Annexe Entretiens, p.86 Cf. Annexe Entretiens, p.86

143

70

rémunérés pécuniairement. Pourtant, certains blogueurs, comme Narvic, vont jusqu‟à faire de vraies enquêtes, tels des journalistes. En janvier 2009, il publie sur son blog un long billet : « Tarnac : retour sur le fiasco d‟une enquête policière »144. Ce billet est en fait une contre-enquête sur l‟affaire de Tarnac. C‟est ce que Narvic appelle du « journalisme en pyjama »145 : « le terrain est le web, les sources sont disponibles sur le net ». Pour cette enquête, il s‟appuie sur des articles de médias, des déclarations des personnes impliquées dans l‟affaire, mais il a surtout parcouru les forums de cheminots pour démêler le vrai du faux concernant l‟enquête de police :
« […] comme s‟interrogent immédiatement les cheminots dans leurs forums très actifs sur le sujet dès le matin des faits : comment fait-on pour les poser sur la caténaire, dans laquelle circule un courant de 25.000 volts, sans provoquer un arc électrique mortel pour le poseur ? Le dispositif est, de leur point de vue, particulièrement ingénieux et simple dans son principe, remarquablement efficace dans son pouvoir de destruction du matériel, mais très dangereux dans son maniement (larges échos de ces débats entre professionnels du rail dans ce long fil de commentaires ouvert sur Le web des cheminots, dans les heures suivant les incidents et constamment nourri dans les semaines qui ont suivi). »

Les blogueurs mènent parfois un travail qui peut être comparable à celui d‟un journaliste. Cela était par exemple le cas au moment des universités d‟été de partis politiques, à la fin du mois d‟août 2010, où se sont rendus plusieurs blogueurs, dont Mancioday. Là-bas, il a, comme les journalistes, participé aux conférences de presse, interviewé des responsables politiques, pour ensuite rédiger des billets sur son blog pour rendre compte de ces événements, en plus de son live-tweet sur Twitter. Mais là encore, si les méthodes de travail sont similaires à celles des journalistes, le résultat n‟est pas le même. A propos du traitement médiatique des universités d‟été d‟Europe Ecologie, il estimait que « les médias sont passés à côté du sujet par manque de temps. Ils restent dans la superficialité ». Selon Mancioday, les délais qui s‟imposent aux journalistes professionnels qui doivent rendre leur papier ou leur reportage dans un temps imparti expliquerait pourquoi ces journalistes seraient empêchés de faire un travail de fond, qui soit plus proche de la vérité. Lui n‟ayant pas de rendre à compte peut se donner le temps de creuser davantage et, donc, de faire un travail plus

144

« Tarnac : retour sur le fiasco d‟une enquête policière », Novovision.fr, le 5 janvier 2009 (http://j.mp/b8BaC7) Cf. Annexe Entretiens, p.86

145

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approfondi. C‟est pourquoi il regrette que les médias aient « une vision biaisée des blogueurs ». Selon lui, les médias attendent des blogueurs « une subjectivité importante », qu‟ils « dissèquent une information donnée » mais pas qu‟ils produisent du contenu nouveau. Or, nous l‟avons vu, les blogueurs sont dans une posture différente de celle-ci, puisqu‟ils concurrencent sur leur terrain les journalistes.

Entre coulisses et méta-journalisme A l‟inverse, les journalistes qui tiennent un blog n‟utilisent pas cet outil uniquement pour traiter l‟information différemment. De plus en plus, les journalistes en profitent pour s‟expliquer sur leur travail, en raconter les coulisses, justifier leur choix ou même s‟excuser. C‟est par exemple le cas d‟Eric Mettout (Lexpress.fr) ou encore de Jean-Michel Aphatie (RTL). Par exemple, au début de l‟affaire Bettencourt, une polémique s‟était engagée autour des enregistrements illégaux du majordome de Liliane Bettencourt. Ils ont été proposés plusieurs médias avant que Médiapart ne les diffusent, et notamment à Pascale Robert-Diard. Le Monde a alors été accusé d‟avoir refusé ces enregistrements. La journaliste prend alors la parole sur son blog pour expliquer sa vision des faits146 :
« Premier problème, ils sont pirates et constituent une violation de l‟intimité de la vie privée. Il convient donc de les “laver” avant de les présenter à l‟audience. Et il y a urgence. Pour cela, il faut une lessiveuse. La presse en est une. Quand Me Metzner évoque donc devant moi ces enregistrements pirates, je comprends quel est son intérêt immédiat : parmi les journaux, Le Monde constitue une lessiveuse de premier choix. Mais je ne saisis pas en revanche quel est l‟intérêt du journal à entrer, à ce prix, dans ce qui n‟est alors pour moi, qu‟un épisode supplémentaire de la guerre que se livrent par médias interposés Françoise Meyers-Bettencourt et Liliane Bettencourt, à quinze jours du procès qui doit la trancher. Je lui exprime donc ma réticence sur le procédé et la rapide conversation de couloirs que nous avons ne me permet pas de mesurer plus avant ce qui justifierait de passer outre cette réticence.

146

« L‟affaire Bettencourt, Le Monde, Olivier Metzner et moi », prdchroniques.blog.lemonde.fr, le 13 juillet 2010

(http://j.mp/aIwNat)

72

Ce n‟est que la semaine suivant cette conversation, en découvrant les extraits publiés par Mediapart et Le Point, que je réalise l‟ampleur de l‟affaire que recélaient ces enregistrements pirates. Voilà. »

Voilà un exercice de méta-journalisme – la journaliste étant amenée à traiter journalistiquement son travail de journaliste – auquel un lecteur n‟est pas habitué de la part d‟un média. Tout d‟abord parce que la journaliste parle à la première personne (même si, en l‟espèce, elle s‟exprime sur son blog). Ensuite parce que l‟épisode qu‟elle raconte fait normalement partie de la « cuisine », des coulisses, auxquelles le lecteur n‟a pas accès. Or, c‟est précisément ce type de contenu, d‟histoires, d‟informations que publient les journalistes qui bloguent. Les titres choisis par ces journalistes-blogueurs parlent d‟eux-mêmes : « Les couloirs de Bercy »147 pour le blog de Thomas Bronnec, journaliste économique pour Lexpress.fr, « Les dessous du social »148 pour Marc Landré, journaliste traitant des questions sociales pour LeFigaro.fr, ou encore « Les cuisines de l‟Assemblée »149 pour le blog de Samuel Le Goff de Lexpress.fr. Le format blog, pour les médias, semble donc être celui de la coulisse, de ce que l‟on ne dit pas normalement dans les colonnes du journal ou à l‟antenne, tant sur le sujet traité sur le blog en question que sur le média, voire le journaliste lui-même. Eric Mettout, rédacteur en chef de Lexpress.fr, raconte ainsi sur son blog Nouvelle formule, « la vie quotidienne de LEXPRESS.fr et celle de son rédacteur en chef – moi, Eric Mettout »150. On assiste alors à une situation paradoxale, puisque les acteurs principaux des médias traditionnels – les journalistes – se positionnent en tant que contre-média, le plus souvent sous l‟égide de leur propre média. Et cette situation bénéficie au lecteur, puisque ce dernier a alors accès à une information qui, avant, lui été cachée ou n‟était en tout cas pas disponible.

Ces derniers exemples de journalistes-blogueurs sont l‟illustration des transformations profondes qui ont lieu actuellement dans la profession. Le milieu

147

http://blogs.lexpress.fr/les-couloirs-de-bercy/ http://blog.lefigaro.fr/social/ http://blogs.lexpress.fr/cuisines-assemblee/ Extrait de l‟à-propos du blog, http://blogs.lexpress.fr/nouvelleformule/

148

149

150

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journalistique adopte de plus en plus les règles et le format du web, ainsi que sa culture de la transparence et de l‟honnêteté, notamment en ce qui concerne l‟information politique. En matière d‟écriture, par exemple, on observe que le vocabulaire et le style employés dans les articles des médias traditionnels en ligne empruntent de plus en plus ceux du web, comme le montre ce titre de 20minutes.fr sur la remise du Prix de l‟humour politique à Eva Joly pour sa formule « Je connais bien Dominique Strauss-Kahn, je l’ai mis en examen » : « Eva Joly est la plus LOL »151. L‟utilisation du terme « LOL », pour « laughing out loud », est un emprunt sans ambigüité au langage des internautes sur le web. L‟expression est notamment utilisée dans les tchats et signale l‟humour, le rire. Mais bien plus intéressants que les emprunts de vocabulaire, on observe que les valeurs portées par la culture web se diffusent dans la société. Bien entendu, dire que seul le web est responsable d‟une plus grande exigence de transparence, d‟honnêteté et d‟ouverture dans la vie de la cité serait évidemment exagéré et faux. Toutefois, on voit, par les personnes qui portent ces valeurs dans la société, que le web n‟est pas étranger à leur propagation. Nous avons évoqué la colère qu‟avait suscité la décision du Président de la Commission des affaires sociales de l‟Assemblée nationale de mener les débats sur le projet de loi portant réforme des retraites à huis clos. Dans le billet qu‟il avait publié sur son blog, on pouvait lire ceci :
« Je rappelle, pour information, qu‟au Parlement européen, toutes les réunions, séance plénière et commissions sont ouvertes au public. Twitter m‟a permis de soulever médiatiquement ce problème de transparence des travaux parlementaires en commission, lors de l‟audition Escalettes/Domenech : c‟était le but ! Certains y on vu un coup d‟éclat, alors que ce n‟était pas du tout mon intention : je tenais a attirer l‟attention de mes collègues sur le problème du huis clos, je suis d‟ailleurs intervenu à ce sujet en réunion de groupe ... Malheureusement, je dois constater avec cette nouvelle décision que rien n‟a changé, on reviens toujours à la case départ ! Nous ne sommes que des représentants, nous devons des comptes à nos concitoyens qui doivent pouvoir contrôler nos prises de positions, quand nous intervenons en tant que députés. Les règles en vigueur, concernant le huis clos en commission, sont à mes yeux illégitimes ! »

151

« Eva Joly est la plus LOL », 20minutes.fr, le 20 septembre 2010 (http://j.mp/bl5Ylm)

74

Le fait que ce soit un député particulièrement actif sur le web, à travers notamment son blog et son compte Twitter, qui porte ces valeurs de transparence et d‟ouverture n‟est sans doute pas anodin. Sans extrapoler, on peut tout de même y voir une victoire, encore anecdotique certes, de cette culture web que nous avons analysée. De manière générale, on observe un intérêt croissant des médias et des internautes pour des moments oubliés de la vie démocratique. Concernant la réforme des retraites, nous avons constaté que chaque épisode du débat parlementaire a été suivi attentivement par les médias et une large partie du web d‟opinion. Sur Twitter, des internautes ont rapporté en direct la tenue des débats à l‟Assemblée comme au Sénat, les séances étant retransmises en direct sur les sites des deux assemblées, ainsi que par LCP et Public Sénat. Cela a pour conséquence de donner un poids médiatique plus important à ces étapes de l‟adoption du projet de loi, en leur donnant une plus grande visibilité. On l‟a vu le 15 septembre 2010, lorsque Bernard Accoyer a décidé de mettre fin aux explications de vote des députés de l‟opposition. Ces derniers, furieux, ont alors poursuivi le président de l‟Assemblée nationale jusque dans son bureau, le traitant de factieux. Sur Twitter d‟abord, les internautes qui suivaient les débats ont immédiatement alerté leurs abonnés de ce qu‟il se passait à l‟Assemblée. Très vite, LCP a mis en ligne sur Dailymotion la vidéo de cette scène 152 et l‟a diffusée sur Twitter (le compteur sur la page Dailymotion affichait le 10 octobre que la vidéo avait été twittée 83 fois), qui a très rapidement été vue des milliers de fois, pour atteindre plus de 60 000 vues au bout de quelques jours. S‟en sont suivis plusieurs dizaines d‟articles, tous reprenant la vidéo de LCP. Si l‟incident aurait de toutes façons été médiatisé, le web, ses outils et la complémentarité entre les médias et les internautes lui ont donné une autre dimension. Twitter a permis aux internautes qui suivaient les débats d‟alerter rapidement sur ce qu‟il se passait. Le média, en l‟occurrence LCP, a illustré et enrichit l‟information par un contenu professionnel, qui a pu être mis à disposition du public très rapidement grâce à Dailymotion, et être largement diffusée par Twitter, Facebook ou encore sur le site de la chaine. Quatre semaines plus tard, la vidéo est la deuxième vidéo la plus vue sur les 535 postées par LCP sur Dailymotion. Nous assistons, à travers ce type d‟événements, à la naissance

152

http://www.dailymotion.com/video/xetscb_des-deputes-poursuivent-le-presiden_news

75

d‟une nouvelle machine médiatique, dont nous avons esquissé les contours dans ce mémoire.

76

Conclusion
A travers ce mémoire, j‟ai cherché à comprendre à la fois les mécanismes et les rouages de la fabrique de l‟information, ainsi que l‟impact que le web peut avoir sur cette machine médiatique. Ce travail me paraissait important car nous sommes à l‟aube d‟une mutation profonde des médias et de la façon dont l‟information va être fabriquée à l‟avenir. Et pourtant, on ne peut que constater à quel point les mutations sont nombreuses, alors que nous n‟en sommes qu‟au début. En matière de formats d‟abord, le web offre des possibilités qui s‟élargissent chaque jour. Nous n‟en avons évoquées que quelques unes – le crowdsourcing ou encore le data-journalisme – mais cela suffit pour saisir l‟ampleur des bouleversements en cours. L‟émergence de nouveaux acteurs dans le jeu médiatique – les blogueurs, les citoyens ou encore ces acteurs hybrides que sont les journalistes-blogueurs – transforme notre rapport à l‟information. En amont de cette réflexion, nous avons posé deux hypothèses. La première hypothèse exprimait l‟idée que les médias sociaux se seraient créés par opposition aux médias traditionnels, se positionnant comme des contremédias face à ce qu‟ils perçoivent comme des médias mainstream sous l‟influence du pouvoir politique et économique. Effectivement, la critique des médias traditionnels comme vecteur d‟une idéologie dominante est très présente dans les médias sociaux. Cependant, les liens entre les deux sphères sont beaucoup plus étroits qu‟il n‟y parait. Le fait que les sources principales des blogueurs politiques, par exemple, soient les médias qu‟ils critiquent, et que ces mêmes médias reprennent les billets de ces blogueurs, atténuent encore plus l‟idée qu‟il existerait une barrière entre ces deux sphères. Par contre, il est clairement apparu que ces médias sociaux, et le web en général, avaient tendance à représenter davantage les opinions absentes dans les médias traditionnels. Nous pouvons donc considérer les médias sociaux comme des contre-médias, porteur d‟une vision alternative du monde. Mais nous avons également vu que la critique des médias telle qu‟elle est effectuée sur le web social est exacerbée et ne correspond pas tout à fait à la réalité. On peut donc conclure que les médias sociaux se positionnent surtout en opposition à la perception qu‟ils ont des médias traditionnels. L‟hypothèse n‟est donc pas totalement validée.

77

La seconde hypothèse supposait que le web social se veut porteur de valeurs favorisant l‟émergence d‟une nouvelle démocratie par l‟apport d‟une information plus « transparente » et « ouverte ». En donnant accès aux coulisses de l‟information, on observe un glissement d‟une profession du secret (sources secrètes, échanges en off, etc.) à une profession transparente. Comme nous venons de le voir, le web est effectivement porteur de cette valeur de transparence, et semble « contaminer » le milieu médiatique et politique. Le procès Clearstream, le regain d‟intérêt pour les travaux parlementaires ou encore le nouveau rapport aux sources pour les journalistes web montrent que, petit à petit, les valeurs portées par le web tendent à se développer dans la société. Mais il convient là aussi de nuancer le propos. Si le web est effectivement porteur de ces valeurs, cela ne signifie pas qu‟elles y soient appliquées. Nous l‟avons vu en amont avec l‟exemple de Google, qui a connu le succès sur le web en portant ces valeurs, mais qui est régulièrement critiqué pour ne pas les appliquer totalement. De plus, le développement de l‟information en direct peut représenter un danger pour l‟information politique. Alors que nous assistons à une peoplisation de la vie politique en France, il semble que nous approchons l‟ère du Loft Story politique, dans laquelle les responsables politiques seraient sous surveillance constante. On suit les moindres soubresauts de la vie politique en direct sur Twitter et aucune faute n‟est pardonnée, comme l‟a montré l‟épisode du lapsus de Rachida Dati qui avait prononcé le mot « fellation » au lieu d‟inflation, au cours d‟une interview sur Dimanche+, émission politique sur Canal+. L‟interview n‟était pas encore terminée mais l‟extrait vidéo du lapsus était lui déjà en ligne et s‟est propagée très rapidement sur le web. De nombreux articles ont porté sur ce lapsus dans la semaine qui a suivi mais très peu ont mentionné ce qui a pu être dit sur le fond au cours de cette interview. Par conséquent, si le web a effectivement le potentiel pour faire émerger une nouvelle démocratie, encore faut-il que l‟utilisation qui en est faite aille dans ce sens. Ainsi, l‟hypothèse est validée en théorie, mais pas encore dans la pratique. Beaucoup de questions n‟ont pas ou peu été abordées dans ce mémoire : celle de la distribution de l‟information, de son coût de fabrication, celles des nouveaux modèles de médias ou encore celle de la surconsommation des médias… Ce thème du web et de l‟information est extrêmement large et recouvre un nombre croissant de problématiques à prendre en compte pour appréhender pleinement la révolution qui est en cours. Si la réflexion est sérieusement entamée aux Etats-Unis et dans d‟autres pays, on peut regretter qu‟elle n‟en soit qu‟à un stade embryonnaire en France. 78

Pourtant, les organisations prennent de plus en plus conscience de la nécessité de s‟approprier cet espace qu‟est le web. Les hypothèses pour l‟avenir de la presse sont variées. Certains prédisent la fin du papier. D‟autres prévoient une dématérialisation des médias : une rédaction travaillerait à la production de contenu et envisage ensuite le support adapté à la diffusion de celui-ci. Et c‟est vraisemblablement ce qu‟il se passe actuellement. Les médias, pour beaucoup d‟entre eux, travaillent à la pérennité de leur marque pour capitaliser sur cette valeur afin de survivre au milieu de la concurrence des nouveaux acteurs. Car le marché des médias a, ces dernières années, été investi par l‟arrivée de mastodontes tels que Google et Apple au niveau mondial, Orange en France. Ces groupes disposent de capacités financières sans communes mesures avec les groupes de médias, ces derniers étant de plus en plus en grande difficulté. Ils doivent par ailleurs faire face à la fragmentation de leur audience, qui n‟a jamais eu à sa disposition une offre médiatique aussi large. Si l‟on ajoute à cela le boom de la mobilité, qui permet de consommer du média n‟importe où, n‟importe quand, on commence alors à prendre conscience de l‟immensité des changements qui s‟opèrent actuellement. De surcroît, ces changements arrivent de plus en plus vite et sont pour beaucoup imprévisibles. Facebook n‟a été ouvert à tous qu‟en septembre 2006153 et Twitter a ouvert en juillet de la même année. Aujourd‟hui, le comportement des internautes-citoyens-consommateurs

déstabilisent les médias, certes, mais également les marques, les professionnels de la communication et les politiques. Nous entrons dans un nouveau monde, dans lequel ceux qui n‟auront pas su s‟adapter ne survivront probablement pas, en particulier dans le secteur des médias. La question qui se pose à présent est de savoir à quoi il faut s‟adapter. En France, les médias survivent grâce à l‟argent public. Leurs consommateurs refusent, pour beaucoup, de payer pour s‟informer. Et ils doivent faire face à une nouvelle génération, les digital natives, ceux qui sont nés avec Internet, et dont on n‟arrive pas à appréhender le comportement vis-à-vis des médias. C‟est là l‟enjeu de demain pour ce secteur : réussir à attirer cette cible qui leur semble être insaisissable. Ce serait là un passionnant travail de recherche à réaliser pour

153

Le site a été créé en février 2004 mais n‟était accessible qu‟à quelques groupes de personnes (étudiants d‟Harvard, puis aux

lycéens américains, ensuite aux employés de quelques entreprises comme Microsoft et, enfin, au grand public).

79

compléter celui qui s‟achève ici : comment le web influe-t-il sur la consommation de l‟information ?

80

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« MPs’ expenses: what you’ve told us. So far », Guardian.co.uk, 18 septembre 2010 (http://j.mp/14xzoA) « Le procès Clearstream suivi pas à pas sur Twitter », AFP, 21 septembre 2010 (http://j.mp/dFs3C) « AFP : « Contre la mise en coupe réglée de la rédaction » (SNJ-CGT) », Acrimed.org, 29 septembre 2010 (http://j.mp/cgnqIr) « Entre 15 et 20 millions de blogs en France », Le Journal du Net, 30 mars 2010 (http://j.mp/cHsNLq) « France, terre de blogs », Le Journal du Net, mars 2006

(http://www.journaldunet.com/diaporama/0604blogs/2.shtml) « Pascale Robert-Diard et la culture hypertexte », Infomedia, le 31 mai 2007 (http://www.infosdes-medias.net/entretiens/) « Les blogueurs s’attaquent au discours sécuritaire de la droite », Lexpress.fr, le 17 août 2010 (http://j.mp/dtA7vD) « Tarnac : retour sur le fiasco d’une enquête policière », Novovision.fr, le 5 janvier 2009 (http://j.mp/b8BaC7) « L’affaire Bettencourt, Le Monde, Olivier Metzner et moi », prdchroniques.blog.lemonde.fr, le 13 juillet 2010 (http://j.mp/aIwNat)

Documentaires : Us Now, réalisé par Ivo Gormley, juin 2009 Journalism in the Age of Data, 2010 http://datajournalism.stanford.edu/

Sites Internet : http://mps-expenses.guardian.co.uk/ http://decodeurs.blog.lemonde.fr/ 83

http://fr.linkfluence.net/ http://wikipedia.org/ http://acrimed.org/

Revues, études et rapports : « La presse en ligne », Revue Réseaux n° 160-161, Editions La Découverte, 2010 Eric Scherer, L’économie de l’attention, AFP MediaWatch, Printemps-été 2008 (étude téléchargeable sur http://mediawatch.afp.com/) Tirer le meilleur parti de Twitter- Guide pratique pour les entreprises et les particuliers, octobre 2009 (http://j.mp/1s9hsV)
Jure Leskovec, Lars Backstrom, Jon Kleinberg , « Meme-tracking and the Dynamics of the News Cycle », 2009

Conférences et événements : Présent à trois Républiques des blogs : rencontre amicale entre blogueurs, journalistes et autres personnes ayant une affinités pour les thèmes politiques et numériques (responsables politiques, communicants, etc.).

Présent à trois Cafés des OS : réunion de journalistes web ayant principalement pour objectif de discuter des conditions de travail dans les rédactions web.

Conférence au Press Club, avec Laurent Guimier, le 9 septembre 2010 : « Internet va-t-il sauver la presse du marasme ? »

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ANNEXES

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ENTRETIENS

12 entretiens réalisés avec des journalistes, des blogueurs et des responsables multimédias de médias traditionnels : - Laurent Mauriac, co-fondateur de Rue89, lundi 5 juillet 2010 - Stéphane Ramezi, directeur multimédia de Radio France, mardi 6 juillet 2010 - Bérangère Beurdeley, responsable web de Public Sénat, jeudi 15 juillet 2010 - Christophe Jakubyszyn, directeur de la rédaction de RMC, jeudi 15 juillet 2010 - Geoffrey La Rocca, chef de projet Nouveaux médias pour RMC, jeudi 15 juillet 2010 - Neila Latrous, journaliste pour LCI, lundi 16 août 2010 - Samuel Laurent, journaliste politique pour LeMonde.fr, vendredi 20 août 2010 - Mancioday, blogueur politique sur Reversus.fr, dimanche 22 août 2010 - Narvic, blogueur médias sur Novovision.fr, lundi 23 août 2010 - Jacques Rosselin, entrepreneur (fondateur de Courrier International et de Vendredi notamment), mardi 24 août 2010 - Vogelsong, blogueur politique sur Piratages.wordpress.com, mardi 24 août 2010 - Morgane Tual, pigiste (a travaillé pour LeFigaro.fr, YouPhil.com…), mercredi 25 août 2010

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Guide d‟entretien

Au début de chaque entretien, je me présente et explique mon travail de recherche, ainsi que ma démarche. Commence ensuite l‟entretien formel, avec des questions préparées (voir ci-après). Chaque entretien se termine par une discussion informelle.

Guide d‟entretien pour les interviewés travaillant dans un média : I. Pouvez-vous vous présenter et expliquer votre parcours ?

II. Pouvez-vous me donner votre définition des trois termes suivants : Information, Information journalistique, Témoignage

III. Série de questions sur la fabrication de l‟information : a. Comment gérez-vous le rapport au lecteur ? Avantages/inconvénients ? b. Les méthodes de travail de votre rédaction ont-elles évolué avec l‟arrivée du web ? c. Le web a-t-il fait évoluer la hiérarchisation de l‟information ? Si oui, en quoi ? Si non, pourquoi ? d. Selon vous, le web est-il vecteur d‟ouverture et de transparence dans les médias ?

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IV. Rapports entre médias traditionnels et médias sociaux a. Comment percevez-vous les rapports entre les deux ? b. Les médias sociaux ont-ils vocation à jouer un rôle particulier dans le domaine de l‟information ? c. Que pensez-vous de la critique des médias, accusés d‟être trop « mainstream » ?

V. Agenda médiatique et temps de l‟information a. Comment gérez-vous dans votre média le temps de plus en plus rapide de l‟information ? b. Estimez-vous que les médias sociaux sont plus amenés à traiter certains thèmes plutôt que d‟autres ? Idem pour les médias traditionnels ? Si oui, quels thèmes ? c. Estimez-vous d‟information ? que nous sommes confrontés à un trop plein

VI. Comment voyez-vous la situation évoluer dans les années à venir dans le domaine de l‟information ?

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Guide d‟entretien pour les blogueurs :

I. Pourquoi avoir ouvert un blog ? II. Quelle différence entre un blog et un média ? III. Comment choisissez-vous vos sujets ? IV. Comment les écrivez-vous ? Quelles sont vos sources ? V. Comment définiriez-vous le terme „information‟ ? Estimez-vous que vos billets sont du ressort de l‟information ? VI. Quelle est votre perception des médias traditionnels ? Quels sont vos rapports avec ces médias ? VII. Rapports entre médias traditionnels et médias sociaux : a. Comment gérez-vous dans votre média le temps de plus en plus rapide de l‟information ? b. Estimez-vous que les médias sociaux sont plus amenés à traiter certains thèmes plutôt que d‟autres ? Idem pour les médias traditionnels ? Si oui, quels thèmes ? c. Estimez-vous d‟information ? VIII. Considérez-vous que l‟information ait la même valeur sur le web que dans les médias traditionnels ? IX. Selon vous, le web a-t-il un impact sur l‟agenda médiatique ? X. Selon vous, quel est l‟avenir des blogs et du web social en matière d‟information ? que nous sommes confrontés à un trop plein

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RESUME
Depuis la démocratisation d‟Internet dans les années 90 et l‟explosion du web social dans les années 2000, les médias ont évolué dans leurs pratiques. On ne conçoit plus, en 2010, l‟information comme on la concevait cinq, dix ou vingt ans auparavant. Un paramètre a suffi pour remettre en cause le système médiatique : la participation. Aujourd‟hui, les médias ne sont plus seuls à produire et diffuser de l‟information. Pire, ils sont en concurrence avec leurs consommateurs. La perspective d‟un « tous journalistes » est devenue la hantise de milliers de professionnels de l‟information, qui y voient une menace pour leur métier. Quelques uns, toutefois, y voient une opportunité : et si la participation était l‟occasion de produire une information de meilleure qualité ? D‟autres facteurs ont participé à faire évoluer l‟information sur le web : l‟accélération du temps de l‟information ou encore l‟éclatement de la barrière du format. Sur le web, tout est démultiplié. La fabrication et la circulation de l‟information n‟ont jamais été aussi rapides, nous sommes à l‟ère de l‟information en direct en permanence. En matière de format, la rigidité des supports médiatiques a disparu avec Internet : la vidéo, le texte, le son, l‟image et les animations graphiques se mêlent pour créer de nouvelles formes de visualisation de l‟information. De nouvelles formes de journalisme apparaissent, telle que le data-journalisme, qui exploitent des données pour en tirer des informations. Constamment critiqués, les médias traditionnels sont à présent mis en concurrence avec ce que l‟on appelle les médias sociaux, nés sur le web. Alors que les premiers sont accusés d‟être les chantres de l‟idéologie dominante, les seconds se présentent comme porteurs d‟une vision du monde plus ouverte et transparente. Pourtant, alors que tout semble les opposer, ces deux sphères collaborent dans le domaine de l‟information, laissant même présager quelques bénéfices pour la vie démocratique.

Dans ce mémoire, ce sont tous ces sujets que nous proposons d‟étudier et de comprendre, en répondant à la problématique suivante : Comment s‟est élaborée la représentation selon laquelle un journalisme amateur et conversationnel s‟établirait sur le web en opposition aux pratiques journalistiques traditionnelles ?

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MOTS-CLES

Médias traditionnels Médias sociaux Journalisme Information Data-journalisme Crowdsourcing Internet Web 2.0 Web social Twitter Blog

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