EHESS

Ombres japonaises : l'illusion dans les contes de revenants (1685-1989) Author(s): Mary Picone Source: L'Homme, 31e Année, No. 117, Études japonaises: Dieux, lieux, corps, choses, illusion (janvier-mars 1991), pp. 122-150 Published by: EHESS Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40589860 . Accessed: 08/03/2011 10:11
Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of JSTOR's Terms and Conditions of Use, available at . http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp. JSTOR's Terms and Conditions of Use provides, in part, that unless you have obtained prior permission, you may not download an entire issue of a journal or multiple copies of articles, and you may use content in the JSTOR archive only for your personal, non-commercial use. Please contact the publisher regarding any further use of this work. Publisher contact information may be obtained at . http://www.jstor.org/action/showPublisher?publisherCode=ehess. . Each copy of any part of a JSTOR transmission must contain the same copyright notice that appears on the screen or printed page of such transmission. JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide range of content in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and facilitate new forms of scholarship. For more information about JSTOR, please contact support@jstor.org.

EHESS is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access to L'Homme.

http://www.jstor.org

Mary

Picone

Ombresjaponaises: l'illusiondans les contesde revenants (1685-1989)*

de danslescontes revenants (1685-1989). MaryPicone, Ombres japonaises : l'illusion et des conceptsde métamorphose reflètent Les contes de revenants l'importance en d'illusiondans la penséejaponaise. Ils éclairent outre des domainescommeles ainsique la construction de autochtones naturelles les théories la perception et sciences enfinune représentation ». et de l'événement la « narratologie Ils constituent trop d'ancestralisation. et de souvent négligée la mort du processus En 1796, le jeune peintreHokusai apprend une nouvelle technique : la perspective. Il s'essaie pour la premièrefois à ce mode d'illusion visuelle dans une une maison japonaise typique : cloisons de bois et de estampe représentant sur pilotis, saule pleureur entrevu dans un jardin. Ces lieux papier, porche sobres sont cependant envahis de spectresaériens et sournois, et extrêmement en la rationalisationde l'espace ne sertqu'à mettre valeur le « monde flottant» (ukiyo), au sens propre du mot, c'est-à-direà célébrerl'éphémère, caractérisde tique de la littérature l'époque1. Les histoiresdites ukiyo-zõshiont généralement pour cadre les quartiersde plaisir. Mais la futilité engendrela tragédie y et l'on y voit de grands jouisseurs abandonner le bordel pour le monastère : l'ancien concept bouddhique de ukiyo « monde de mélancolie », confèretoujours de la profondeurà ce genreléger. Malgré la diversitédes doctrines religieusesqui sous-tendentles concepts d'âme et de revenantdans chaque culture,le japonisant qui prendconnaissance des matériauxfrançaisou nord-européensne peut qu'être frappé par leur ressemblance avec les textesnippons2 : sous tous les cieux, ceux qui ont connu une malemortne peuventse détacherdu monde des vivants.Ils sont tenus pour resindividuelles. ponsables des malheursde la communauté et des infortunes Les études, au demeurantpeu nombreuses,concernantles histoiresde revenants ou la littérature fantastiqueen général concordentsouvent sur un point : l'observation objective de la nature - vue, pourrait-ondire, par l'œil de la caméra - aurait rendu les spectresinvisibles,tandis que l'exploration psychanalytique de la subjectivité les aurait exorcices (Todorov 1970). Au Japon
L'Homme 117,janv.-mars 1991,XXXI (1), pp. 122-150.

Ombres japonaises

123

la commedans les autressociétésindustrialisées, médecine s'est approprié la de entre décès et la crémation le définition la mort.L'intervalle qui, selonun le ancien, « transforme cadavre en fumée s'est aujourd'hui », euphémisme réduit dans les villesà vingt-quatre heures. généralement A partirdu xnesiècle,avec la diffusion milieupopulaired'écoles de en la se irrévocablement associéeau bouddhisme, élitistes, mort trouva penséepeu et les mortssont appelés bouddhas (hotoke). Aujourd'huiencore,le clergé La bouddhiquecélèbrela presque totalitédes funérailles. pratiquerituelle très des un demeure toutefois éloignée enseignements et canoniques reflète synfait dérivés shintoïsme des croyances du et Les crétisme d'éléments populaires. selonlesquellesl'âme étaitcenséeerrer entre ciel conceptions prébouddhiques et et terre longtemps pouvoirêtrerappeléedans le corpsfavorisaient pendant de les croyances revenants, aux alors que la doctrine bouddhique la réincarnaEn tion sembleexclure de jusqu'à possibilité leurexistence. outre,le concept du textes canonbouddhique l'on où d'âme estignoré nié par de nombreux ou celuide « charge trouve »3. ici karmique J'utiliserai le motâme dans le plutôt sensvagued'esprit, tama, (tamashii, plus prochedes termes japonais courants de Le dénidoctrinal l'âme n'empêche que les revenants sont mono)4. pas yürei littéraires des contespopulaires, répertoire et du souvent hérosdes œuvres les en tout et dramatique de l'art pictural, particulier au long de l'époque d'Edo et mêmejusqu'à la findu xixesiècle. (1600-1867) Ce n'est qu'avant la dernière guerreque les ethnographes japonais ont les surnaturelles autochtones, parmiles manifestations essayé de distinguer, « et humains obscurs» ou indistincts) les apparitions revenants (yürei, esprits d'histoires revenants de tellesque les (yõkai)5.En fait,au lieu d'anthologies » de ghoststoriesanglaises,on trouvedes recueils « récitsétranges (kaidan) dans lesquelsyüreiet yõkai sontdits« êtresde métamorphose bakemono. », une de réalisées estampes Exemplede cettehétérogénéité, collection trente-six : ne conformes corps en 1899par Yoshitoshi comportait quatrerevenants que et mélancoliques convulsés la colère,cheveux ou par transparents, visages pâles un aussiune femme transformant serpent, se en etc. défaits, Mais on y trouvait de nostalgie, déracinait se rentrer chez lui, ou un blaipalmier pour qui, pris la d'une théière reau prenant forme 11, (Yoshitoshi, estampes 26, 34, in Stevenson1983).De nos jours,les représentations spectres des japonais se rappromoderne6. chent cellesde l'Occident de Mais la distinction entre êtres humains et êtres métamorphose demeure artificielle la littérature dans moderne les et de L'œuvrede Ihara Saikaku(1642-1693), des écrivains un les contespopulaires. plus célèbresde son époque, a été le point de départde cet articledont le est arbitraire. Dans l'ensemble, sontnon ce découpagechronologique en partie concernant revenants changent les radicalement cours au qui pas les croyances littéraires artistiques. récits et Les de cettepériode,mais leursreprésentations examinés sontd'origines ici diverses. considérerai Je d'une partdes matériaux : littérairesquatrelivres Saikaku publiésentre1685et 1688,les Contesde de et pluie et de lune(Ugetsumonogatari, 1776)de Ueda Akinari (1734-1809) Les

124

MARYPICONE

de (Yotsuyakaidan),piècede Kabukijouée pourla première Spectres Yotsuya fois en 1825. Les Contes des provinces(Saikaku shokoku banashi), les récent de Légendesde Tono (Tono monogatari) YanagitaKunio et un recueil de Hirano Imao, le Guide des lieux hantéscélèbresdu Japon (Nihon kaiki meishõ annai), tous présentés par leurs auteurscomme des transcriptions à sont plus difficiles classer,et j'y ou de témoignages de contespopulaires, reviendrai loin7. plus et Histoirenaturelle habitatdes revenants » ont ou Les revenants « âmes errantes (muenbotoke) leur place dans les sonténuméoù des textes érudits physiques pré-modernes leurscomposantes les vivants8. Pour certains ces érudits, âmes de réesà l'instar cellesdes êtres de sans de visiblessur terresont constituées « feux froids yin, qui brillent », aussi se manimêmedans l'eau (de Visser1914 : 29-31).Elles peuvent brûler, de ou dans les cimetières au bord de la mer,sous la forme notamment fester, de ces feuxà la décomposition Les boules flottantes. uns attribuent l'origine d'autresaux lueurs d'essaimsd'insectes des naturelle cadavres, (lucioles,etc.) ; un concept d'autres chinoise, encore, d'origine rappellent le sang que reprenant de en sur les champsde bataille se transforme insectesdévoreurs répandu : 79). Toujours selon des conceptschinois reprispar ces récoltes9 (ibid. de l'âme se diviseau moment la mort: une partie(hun ; jap. kon) auteurs, L'âme monte cieltandisque l'autre(po ; jap. paku) reste au prèsdu cadavre10. humaine ou sous forme ou de lumineuse entourée flammes parfois apparaissait bien de dans les airs. Une estampe Hokusai illustre commeune têtevoltigeant terriet à chinoise dominante l'époque : le spectre cette« biologie» d'origine le fait fiant d'une femme de vagueset de flammes, visagecaché par sa cheveSaikaku à de des lure,surgit eaux d'une rivière la grande frayeur son assassin11. de dotésdu pouvoirde cradeuxexemples revenants : 175-180) (1685 rapporte en de sa cherle feu : l'un défigure belle-mère l'avaitdépossédé son héritage qui la lui brûlant chevelure l'autreapparaîtsous l'aspectd'une tête,celle d'une ; » « vieille la montagne (yamauba),condamnée revenir terre à sur de pouravoir de afinde ne pas mourir faim. volé l'huiledes lampesd'un temple » de Le « souffle brûlant de ces âmesestle feuyang.Selon le système corles composantes nous appellerions de la médecine chinoise, que respondances codid'une entité sontassociéesà certains sentiments ou organiques chimiques dans les ouvragesmédicaux considérés commepathogènes fiés, eux-mêmes à notamment Huang ti neijing. Le feu,par exemple, le anciens, correspond la a la moralede ces corcolère.L'enseignement bouddhique renforcé dimension Ainsi,la colèreou le ressentiment (urami)12 comptent parmiles respondances. En sources raisonsd'êtredes revenants. bref,selonde nombreuses principales Dans son acceptionla plus de l'époque, le revenant un êtreincomplet. est ou simple,il est l'espritlié à un corps mutiléou mal enseveli, encorel'âme

Revenante HoKUSAi, etyamauba.Manga,vol. 3.

126

MARYPICONE

dont de sansdescendance, fœtus d'une personne morte tropjeune,d'un défunt etc. mortes couches, en de tués on a avorté d'enfants à la naissance, femmes ou de sociaux(non-respect la est Le revenant aussiceluiqui a manquéà ses devoirs non vengeance parole donnée,dettenon honoréeou créancenon recouvrée, Mais les liens(cf. supra,p. 96, l'articlede J. Kyburz)qui etc.)13. accomplie, l'âme à ce mondesontceux de l'amour(amants le attachent plus solidement et de mèresprivées leursenfants) de la doublessuicidesd'amoureux, séparés, réels dontle retour pourcause des événements et irrévoa haine.Les revenants et cables sont en quelque sorte des « états d'âme », au sens littéral, la à de de illusoire leurspassionssuffit les libérer leur du caractère compréhension de comme uneallégorie la conen Les condition. kaidanapparaissent définitive en de ici permettent mettre évidence ditionhumaine.Ceux que je résumerai se : trois catégories personnages de fantomatiques (1) revenant manifestant dans un lieu déterminé, exemplelà où il a trouvéla mortou prèsde sa par dans les environs (2) revenant ; tombe,et qui apparaîtà quiconquese trouve les d'ensevelir corpsou d'en rassembler membres son aux vivants qui demande : à déterminéeson assassinpour qui épars ; (3) revenant apparaît une personne son se venger, amantpourlui témoigner amour. son

Lieuxet temps hantés
dontla mémoire façonnée le Dit est Pour le lecteur par japonais moderne du passé (Frank1968),toutpaydu Genjiet les Histoires sontmaintenant qui de semi-végétal sombresmaisons sage ancienapparaîtcommeun labyrinthe envahis les herbes ou abandonnés folles14. aux jardinsen friche de temples par des monumentales Aux frontières du incertaines mondehabité, prèsdes portes et aux des villes,sur les berges rivières, abordsdes pontsécroulés des cols de avaientdepuistoujours et les démoniaques montagne, revenants autresfigures une établileurdomination15. Avantla périoded'Edo, les bakemonoassurent transition entrenatureet culture, entreun au-delà encoreproche- la monhumains,centresde tagne profondeou le grand large- et les bâtiments a Mais l'urbanisation contrôle socialet religieux. partie pré-moderneen grande à de l'espace. Les édifices bouleversé cette religieux l'abandon,les organisation d'autrefois été peu à peu recouverts ont et d'exécution cimetières les terrains ont la densité croissante la population de urbaine et par la ville.Cetteextension » ontainsiété recensés de les multiplié bakemono.Sept « êtres métamorphose dans le seulquartier Temmaà Osaka (Saikaku 1686 : 333). De nos jours,les de de revenants continuent hanterles lieux intermédiaires, exempleles par de les tunnels ils ne dédaignent non plus les circuits automobiles, terrains ; pas dans et en des baseballou les sommets gratte-ciel se manifestent grandnombre les bâtiments publics. du Le Guidedes lieuxhantéscélèbres Japon(1981) établipar Hirano renchinoise mis voie à un genre littéraire d'inspiration poétiqueet topographique

d'un cimetière Feu follet au-dessus tombes des 1981: 189). (MizukiShigeru noyokaijiten.Tokyo,Dõ shuppan,

128

MARYPICONE

au goût du jour grâce au caractèrefantastique thèmes(mais présentés des commedocuments dans l'ouvrage)et la localisation milieuurbain.Chaque en histoire en effet est d'un plandétaillé du accompagnée indiquant jusqu'à l'arrêt métro plusproche.Un lecteur le curieux suivre itinéraires habiles des pourrait tantsspectraux enquêter détective leuridentité. et en sur Êtreshumains bakemonose partagent et aussi le temps: les figures démoil comme se doit,la nuitou certains sexaniaquesse manifestent, joursdu cycle lors des cérémonies gesimal d'originechinoise,pendantl'été, notamment aux morts(bon, higan)16. bouddhiquesconsacrées Cependantles bakemono existent dans un tempsdifférent celuides vivants. de Aux yeuxde ceux qu'ils les lieuxen ruineresurgissent leuraspectd'antan. Ces métasous envoûtent, architecturales en à morphoses parachèvent quelque sortela transformation rebours la chairabandonnéepar l'âme qui recouvre formes les coude les et leursde la vie. Les cadavresfantomatiques la dissolution corps et des Le Spectre l'étang de
On dit que le spectred'une femmeapparaît près de l'étang de Midoroga à Kyõtõ. Un jour, dans un taxide l'anciennecapitale,j'écoutais les confidences chauffeur. du L'année précédente, dit-il,plusieurspersonnesavaient racontéau cours d'une me émissiontélévisée des expériences semblablesaux siennes.Près du templeEntsu les roseaux sont luxuriants [...]. L'eau est boueuse. A côté se trouveun vieuxbâtiment en bois : c'est l'hôpital de charité.Selon les gensdu voisinage,les cadavresy étaient enlevés la nuit pour être disséqués à l'Université Kyoto. C'est pourquoi à cet de endroitl'atmosphèreest tellement sinistre la tombée du jour ; personnene veut à a voulu monter dans mon taxi près passerpar là. « Mais une jeune femme vraiment de l'étang. Elle était maigre,avec un visage très pâle, et elle portaitun kimono foncé. » En 1975, un soir peu après huitheures,versla finjuin, alors qu'il passait en près de l'étang,une jeune femme l'appela. « Que fait-elle des lieux si solitaires? J'ai de la chance d'avoir trouvéun client.» II lui demanda : « Où allezpensa-t-il. vous ? - A l'Université Kyoto. » « Sur le moment, de cela ne m'a pas paru bizarre et j'ai démarré.Comme elle ne disait pas un mot, je pensai que c'était une cliente morose.Arrivé l'Université, m'aperçusqu'il n'y avait plus personne à dans la voije tureet que le siège arrière étaittrempé.C'était sans doute une revenante a dû qui dans mon taxi [...] » (Hirano 1981 : 58-59). ramperhorsde l'étang et monter

A l'époque d'Edo, la mutilation étaitle plus souvent châtiment un réservé aux criminels issus des classes populairesou la conséquenced'une mortau combat. La peur qu'elle suscitaitne favorisapas les premières tentatives d'étudesde l'anatomie,fondement la médecine de occidentale, intéressait qui certains intellectuels à pourtant japonais (en 1771,ceux-cifirent procéder la de sur En première expérience dissection le cadavred'une criminelle). milieu un Les et ne populaire malaisepersiste. médecins les infirmières sontpas pour-

HoKUEi (période active 1829-1837), Fantôme d'Oiwa apparaissant sous la formed'une lanterne (Addiss 1985 : 46, estampe 14).

YosHiTOSHi(1839-1892), L'esprit de Tamichi apparaissant sous la formed'un grand serpent (Addiss 1985 : 157, estampe 88).

Ombres japonaises

129

mais ils sontcensésêtrepersécutés suivisen justicepour erreur médicale, par à ou dansles hôpitaux par les âmesdes fœtus de les esprits ceuxqui sontmorts mêmeêtrevicl'avortement ; peuvent desquelsils ontcontribué les chercheurs tués malencontreusement au coursd'expériences. des des times esprits singes Le Samuraiunijambiste
Un soldat qui avait perduune jambe à la suited'un combatmourutdans sa maison à Yotsuya (quartierd'Edo). Risée de tous dans l'autre monde, le fantômeunijambisterésolutd'apparaîtreà tous les locatairesde cettemaison. L'un d'entreeux, plus du courageux que les autres, l'écouta enfin. Suivant les instructions revenant,le creusa à l'endroitque celui-cilui indiqua. C'est alors qu'une locatairecompatissant vapeur s'éleva du trou et, prenantla formed'une jambe, s'unit au corps mutiléde l'ombre(Inoue E., cité in Lloyd 1912 : 609).

avec la peurde la de Cettehorreur la mutilation peutêtremiseen relation du Dans son de la souillure sang et de la mort17. souillure, particulièrement F. surla mortà l'époque archaïque, Macé (1986) montre les couque ouvrage à à ne tumesfunéraires consistaient seulement se tenir l'écartdes corpsen pas de Celle-cidevait être assumée par les membres la famille décomposition. endeuilléequi s'isolaientavec le cadavre pendantune période déterminée. de Même après la quasi-disparition cettecoutumeappelée mogari,certaines (par exemplele lavage des os, puis la réinhumation), pratiquesfunéraires association: encorel'ancienne attestent
sans chair : âme dans l'autremonde : corpsen décomposition âme liée au mondedes vivants:: squelette

sur évanescents Les revenants figurent quelques estampesde l'époque illustrades fantômes chairy soientaussi représentés, de d'Edo ; il arrive que Du les tions des fantasmes plus morbidesdécritspar les psychanalystes18. dans ne de et xvnesiècleau débutdu xxe,peintres écrivains cessent renchérir ce surtout de les macabre multiplient descriptions blessures, et lorsqu'elles registre à sontinfligées des femmes. immédiate décomposide de forme C'est la mêmehorreur la mutilation, de les punies tion, qui sous-tend histoires femmes jalouses, inéluctablement en dans leur corps19. Mortes,elles se transforment êtresaussi monstrueux la qu'elles avaientété belles de leur vivant.Si elle ne devientpas serpent, à femme peintesous l'aspectd'un squelette moitié jalouse est habituellement de le décharné, crâneencorepourvud'yeuxet de quelquesmèches cheveux. mêmedans les contesd'Akinarioù l'horreur Dans les œuvreslittéraires, commedes décrits sontparfois n'estle plus souvent qu'évoquée,les revenants cadavresanimés(Akinari1776 : 334, 366-367,394-395, 405-406).Mais peutmais de de voirlà un reflet l'expérience êtrefaut-il personnelle l'auteur,lettré aussi médecin.

130

MARY PICONE

Morale bouddhiqueet moralesociale : ou les spectres subversifs garantsde Vordre de Dans la littérature prédication siècle), les revebouddhique(vrac-xrac et surtout de des nantsse manifestent pour témoigner l'existence enfers de la La et laïcs d'Edo, quant à eux, certitude châtiment. littérature le théâtre du si de sociauxet moraux mettent scènetoutessortes conflits en insolubles, bien n'est la mort.Là où leurapparition les intrigues se dénouent ne qu'avec que les ne du l'élément central conte,les revenants fontqu'étendre possibilités pas d'une se à le de l'intrigue. rehaussent pathétique, vengent titre Ils posthume leursfautes. ou oppression qu'ils ontsubievivants, rachètent dits souvent les que plusclairement Cependant, kaidanproprement révèlent la moralesqui tissent vie sociale. Un auteur les d'autresgenres contradictions en décrit creux commeSaikaku,dontles œuvresont été longtemps censurées, il un la moralité son époque. Avec une ironieà peinedissimulée, rapporte de d'impiétéfilialeà l'égard d'un revenant(Saikaku 1685). Voyant exemple le F« image» (omokage)de leurmèrequi venaitde mourir, filsaîné ne peut d'une flèche. maisle cadetla transperce retenir larmes, ses L'image s'évanouit et dans un éclatde lumière apparaîtà sa place le cadavred'un vieuxblaireau » confucéenne facétieux. Les « experts de moralité par interpellés le gouverfiliale le banet le cadetestcoupabled'impiété neurde la province jugentque du mêmeauteur dans un autreconte L'ironieestencoreplus évidente nissent. deux de ses samourais qui récompense (1688b,livreII, conte3). Un seigneur renommé ontpassé la nuitdans une maisonhantée.Le premier, pourson cous'estévanoui malveillantle second,un lâchenotoire, ; l'esprit rage,a subjugué à son apparition. Celui-ci,pourtant, reçoitune gratification importante plus l'a pour la simpleraisonque seule sa loyautéenversson maître empêchéde la fuite. prendre ou n'estqu'un jeu intellectuel le moyen d'un revenant Parfoisl'apparition ainsi un personnage la de contourner censuredu shõgun en introduisant historique(mitate). S'ils appartientau passé, le fantôme n'est jamais anachronique. témoimoinssujetsaux manipulations Les matériaux littéraires, populaires, Recueillis les folkloristes officielle. d'un refus l'éthique de par gnent également de dans les premières décennies notresiècle(Yanagita 1968),ces contesdécridû : des ventsouvent situations des âgés qui auraient être surprenantes parents » de respectés leurvivantet « ancestralisés aprèsleur mortsont abandonnés à de et dans les montagnes y meurent faim; d'autres,restant la maison,se leurs de en transforment démonset, sous les apparences la yamauba,dévorent n'est L'amour des jeunesparents enfants dans la forêt20. pourles nouveau-nés bien des bébés étaitchose fréquente, Outreque l'avortement pas plus tendre. de à étaient tuésou abandonnés la naissance.Les Contessurnaturels maintenant et de jadis {Kokon hyakumonogatari, 1686) rapportent qu'une vieille au confiés, femme, lieu de s'occuperdes enfants lui étaient jetaitceux-ci qui

Ombres japonaises

131

dans la rivière Visser1914 : 83). Une cruela noya enfin, aux diresdes et (de du habitants lieu, son âme - ou cellesdes enfants tués- apparaissait sous forme boulesde feu. Quoi qu'il en soitde la réalité de de historique ces coude se les de tumes, récits ce genre fontsouvent nos jours l'écho de faitsdivers de sociaux. qui reflètent graves problèmes Le Revenant nouveau-né
Un étudiant trouvedans une gare déserte se versminuit.Tout à coup il entendle claquementlugubred'une porte de casier de consigne. Appuyantl'oreille sur l'une le du d'elle, il lui sembleentendre sifflement ventpuis les crisd'un enfant.Troublé, il essaie de rationaliser l'événement sa façon. Rentréchez lui, il regardedans les à à journaux si l'on parle d'un petitcadavre qui aurait été retrouvé cet endroit(la de pressejaponaise a signaléà plusieurs reprises telscas d'abandon). Ce soir-làl'étudiant chercheen vain mais, dix jours plus tard, alors qu'il s'était enfinpersuadé avoir été victime d'une hallucination, quotidienrapportait la « une » qu'un tel un à crime avait été commis le jour même. Le petitspectrepathétiqueavait prévu sa étaitrestéincompris21 propremort,mais son avertissement (d'après Hirano 1981 : 128-129).

Certains des à contes,en revanche, présentent revenants la vertuproprementsurnaturelleMiyagi,la femme revient l'autremondepasserune : de qui nuit auprès de son mari rentréau foyeraprès plusieursannées dernière d'absence; ou l'ami loyal qui, retenu se par un ennemi, donnela mortafin d'arriver tempsà un rendez-vous, à maisqui, honneur oblige,sera finalement Selon une histoire recueillie Kyotoau cours à vengépar son hôte (Akinari)22. et de l'ère Kyõhõ(1716-1735) rapportée A. Lloyd (1912 : 609), une mère par assassinée ensevelie et avec son enfant vivant sortit la tombeafind'acheter de du gruaupourle nourrir. troisfoisles marchands Par crurent avoirété payés, mais à chaque fois les pièces de monnaiedisparaissaient avant d'avoir été encaissées (Yanagita1948 : conte6). Femmes véritablement les aussi éprouver pasdes fatales, spectres peuvent sionscharnelles, maisleurdésir,on le comprend tue aisément, son objet (Saikaku 1685 : 128-131).Pour la moralebouddhique,l'amour familial, comme toutattachement ne l'âme de affectif, peut qu'êtrenégatif puisqu'ilempêche « couperses liens» avec le monde. du au D'après l'enseignement bouddhisme Mahayanadiffusé Japon,l'idéal un de moralestd'éprouver sentiment compassion l'égardde tousles êtres, à y » et les compris insectes les plantes.La « causalitéinterdépendantecenséelier toutes existences que le christianisme les considère comme individuelles a de influencé moralité la des contes. Ce concepta favoriséune dissolution l'intentionalité davantage encoreque les histoires déconcerte terrifiantes, qui, La le occidental. victime d'un meurtre l'êtreaimécontre ou son parfois lecteur de avantou aprèsla mort, souffrances les infernales son souvent, grépartagent Ce assassinou de son soupirant. châtiment que s'expliquepar le ressentiment

132

MARY PICONE

ceux-ci suscité ont chez leurvictime. sombre La histoire d'une servante se qui noya aprèsavoir été marquéeau ferrougepar sa patronne jalouse (Saikaku de A 1685 : 100-103) un exemple cette est extension responsabilités. la suite des de multiples les des en péripéties, spectres deux femmes apparaissent rêveà l'amantde la servante venupriersur sa tombe.Alors qu'elles sontconduites versles enfers un char en flammes, servante la s'écrie: « A présent, ma par rancune dissipée! » Et elle appliqueà son tourle ferrougesurle visagede est cellequi l'avaitmeurtrie son vivant. de par Quantà l'amant,effrayé ces appail éprouvedes remords. suicideapparaîtaussi commeun gestede Le ritions, l'efficacité. vœu exprimé Un dans représailles accomplien vue d'en accroître ses derniers moments une victime la violenceou de l'injustice censé de est par avoir les mêmeseffets (Akinari1776 : 394-343).L'Histoirede Sakura le vertueux(Sakuragiminden), pièce de Kabuki,meten scènede façondramatique les souffrances paysansopprimés une aristocratie des par injusteet vénale.Le au héros,Sakura Sõgorõ, avait osé présenter shõgunune pétition critiquant Il son seigneur. futcrucifié avec sa famille, mais son désirde justicepersista hanter seigneur le après sa mortsi bien qu'il revint coupable. L'« équilibre comme l'effet la pièce de moral» estainsipréservé l'actiondes défunts par par surle public. du avec Chaque classea sa morale.En conformité les théories économiques xvmesiècle,la fiction d'Edo faitdes marchands parangonsde la parciles monie. Cetteéthiqueest décrite façon satirique de par Saikaku dans Nihon du (Le eitaigura Magasinperpétuel Japon)(1688b : 191-195).Ayantfaitfortunefrauduleusement,marchand le Risukerendson dernier soupirsurun tas si d'or qu'il compteet recompte. serviteurs, Ses terrorisés une malemort par voient leurscraintes : en justifiées le cadavreporté proexemplaire, rapidement cessionversle lieu de crémation incinéré routepar la foudre. est en Aussi les de un immoral. Risukelui-même Et revient parents Risukerefusent-ils héritage son à réclamer argent ses débiteurs « touten sachant étaitmort, conqui, qu'il ». tinuaient payersans mêmefrauder Ainsiles revenants moinsrecomde les la dans le mondedes vivants... mandables favoriser moralité peuvent-ils Mais comment marchande préconise frugalité la et respecter l'éthique qui le outremesure l'argent, vénère gainmaissans s'attacher à sentiment réprouvé ? caractérisent tous les milieux par le bouddhisme De telles contradictions sociaux. Comment êtreun soldatvaleureux ne pas transgresser première et la ? La maternité, interdiction bouddhisme, pas ôterla vie du ne raison principale d'êtrede la femme, comporte-t-elle le dangerde mourir, donc de ne et pas « tomber dans le lac de sang des enfers, » triste en destindes femmes mortes couches?23.Une femme vivreen harmonie avec son maridans une peut-elle sociétéoù la polygamie courante est sanséprouver jalousie ? De toutjeunes de le sur genspeuvent-ils prendre risquede mourir un champde bataille,sachant ils des qu'en l'absence de descendance deviendront âmes errantes auxquelles nul ne rendra culte24 de ?

Ombres japonaises Le traitement ritueldes revenants

133

Dans le bouddhisme est sur japonais, le cultedes morts centré la transmission du mérite des vivantsaux morts.Les membres d'une famille karmique des aux accomplissent actes pieuxet fontdes offrandes moines.Les mérites ainsi acquis doivent aiderleursprochesparents réincarnés dans une mauvaise destinée(comme animal, aux enfers, et leur permettre d'atteindre un etc.) ou mêmele nirvana paradisbouddhique (Teiser1988). Si les pratiques funéraires formaient ensemble un cohérent avec populaires la doctrine, revenants se manifesteraient les ne des qu'en cas de négligence rites.La réincarnation censéese produire est non pas immédiatement aprèsla nomment chu-u25. mort,mais aprèsune périodeintermédiaire les érudits que Ce délai rappellele purgatoire catholicisme. du Cette idée ne saurait en revanche la en avec justifier demandefaiteà une chamaned'entrer relation l'âme d'un défunt quarante-neuvième aprèsla mort mêmebienplus le ou jour tard. Elle ne justifie non plus la vénération pendantdes générations due pas En aux ancêtres des et domestiques. fait,la multiplication formesrituelles étalement dans le tempsdes rites commémoration l'extraordinaire de funéraire va à rencontre dogmebouddhique.L'observation cultedes morts du du laisse à penserque les revenants sontpas ceux qui échappent processus ne au reli» devant assurer leur« ancestralisationdéfinitive. Dans la religion gieux popuest attribuée un accrocdans ce processus, les à et laire,uneinfortune volontiers morts âmeserrantes, divinités de ancêtres, (kami)- peuvent changer catégorieau coursdu temps26. La célébration ritespar le clergéétaitconsidérée de commela méthode la favoriser éventuellement changeleur plus efficace pour apaiserles revenants, mentde catégorie les éloigner. ou Dans ce dernier cas, d'autresprocédéssont couramment utilisés avec succèsdepuisl'antiquité. Tirerson sabreou viserun bakemono avec une flèche suffisent le tuerou à le mettre fuite supra, à en (cf. 131 ; Yoshitoshi, in Stevenson Toutefois vraisreveles 24, p. estampe 1983)27. nantssontinvulnérables. Outrele clergéofficiel, maîtres yin et du yang (ommyõshi) les les du ou ascètesexorcistes itinérants obtiennent résultats. premiers des Les (yamabushi) tracent caractères le corpsde la victime des sur potentielle (Akinari1776 : 406des à de 407) et lui vendent talismans collersurles ouvertures sa maison.Les seconds fontusage de formules à religieuses l'efficacité magique (dharani) sera au (ibid. : 437-441).L'échec d'un exorcisme attribué manquede savoiret de moralité praticien. du Notonsque les ritesfunéraires différentes des écoles de penséebouddhiques des comportent pourla plupart exorcismes. La médecine sa Ainsi les protagonistes peut aussi apporter contribution. d'un conted'Akinari, Buppõsõ (L'Oiseau de paradis) (ibid. : 395), sont soià avec des guerriers fantômes. gnéspar acupuncture la suitede leurrencontre Saikaku(1685 : 128-131) d'un médecin diagnostique l'histoire un rapporte qui étatd'épuisement amoureux chezun amivisité nuitpar une« femme de chaque

134

MARY PICONE

rêve». A la hantise,d'originechinoise,de la pertedu spermeou « essence nature morts vivants. et vitale», s'ajoute la peurdes amourscontre entre Les intentions auteursd'après leurspréfaces des notresociétédéfinit revenants les commeêtres décennies, Depuis plusieurs Ainsiles histoires spectres de sont-elles nousdes inventions imaginaires28. pour Elles n'en présentent moinsdivers Cerde conteurs. d'authenticité. pas degrés tains auteurscroientà leurshistoires, d'autresavouentplus ou moinsfaire œuvrede divertissement. Les compilateurs recueils de d'anecdotesbouddhiques profanes et (Nihon dont les thèmes furent Shasekishü, etc.), ryõiki, Konjaku monogatari, repris écrire de affirmaient dans l'intention guider jusqu'à l'époque contemporaine, leurslecteurs l'éveil ; mais,parfois, vers d'un événement à l'étrangeté justifiait elle seule son inclusion dans le récit,tendancequi ne fitque s'accentuer au coursdu temps. burLa préface Contesdes provinces des commence une enumeration par de de toutes les merveilles la nature (navets gigantesques, etc.) et lesque (commela boursedu roi des enfers) d'objets curieux qu'on peutvoirdans ces contrées.Puis, changeantde ton, Saikaku termine sur une remarquequi d'une évolutiondu concept de surnaturel xvnesiècle: « les au témoigne sontdes êtres inconstants imprévisibles], et et hommes [c'est-à-dire changeants il n'y a rienqu'on ne puissetrouver dans ce monde»29(1685 : 66). « L'êtrele écrit-il dans Cinq amoureuses plus effroyable, (1686 : 333), est l'hommequi « »30. peutse transformer ôterla vie [à ses semblables] La femme, plus pour maître transformationsestégalement des comme ruséequ'un renard définie », un bakemono. Selon un commentateur moderne je ne nommerai cette que pas, se en de signifierait la femme transforme changeant robe et que comparaison de maquillage, mais Saikaku,célèbrepour ses calembours, jouait sans doute sur l'ambiguïté ce termedéjà porteur connotations de de dans le multiples du surnaturel comme dans celuidu sensible. L'attitude d'Akinari apparegistre raîtencore aux plusnuancée.Dans sa préface Contesde luneet de pluie (1776), il exhorte lecteur « ne pas prendre histoires à le ces pour vraies», mais laisse entendre dansla phrasesuivante ce démenti estdictéparla peurde châlui que timents surnaturels... de ils amateurs bakemono, n'ontmalheureusement pas Quant aux peintres Un formulé leursidéesde façonprécise. élèvede Yoshitoshi, YamanakaKõdo, a cependant : rapporté quelquesépisodesde la vie de son maître celui-ci, qui aurait à plusieurs rencontré revenants, des racontait volontiers des reprises kaidan. Il auraitmêmeun jour faitsemblant d'êtreun spectre afind'effrayer un disciple à l'égarddu surnaturel irrévérencieux 1983 : 11). (Stevenson Encore à l'époque d'Edo, écrire, une histoire revede jouer ou raconter nantsn'étaient Les pas des actes dénuésde connotations religieuses. soirées

Ombres japonaises

135

à des en passéesà écouter kaidan,à assister des kabukimettant scènedes reves'achevaient nants particulièrement toujourspar des exorcismes. dangereux était en soi un rite de commémoration. Raconterl'histoired'un revenant n'avaient de scènes,ces représentations pas Malgrél'ironieapparente certaines entièrement les ou perduleurpouvoird'évoquer,au senslittéral, êtresdécrits dessinés31.En 1709, le dramaturgeChikamatsu intitulaPrière pour le du 50e anniversaire la mort héros](Gojünenki nembutsu) pièceoù uta une [de il racontait drame historiquement de l'exécution, 1660, de deux vrai le en amantsadultères. L'image dessinéeavait et gardeencoreaujourd'huile pouce B. voirde susciter qu'elle représente. Frank(1987) citeun exemple d'image malveillante. Yoshitoshi allusionà cette fait mêmecroyance lorsque,surle ton il un un de de l'humour, dessine peintre dessinant revenant au grand effroi qui, son créateur, dégagesoudainde la feuille papier(Yoshitoshi, se de sér. Ryamoderne cinéman'est pas à du kuga,in Stevenson 1983). Même la technique l'abri des spectres de films retraçant qu'elle évoque. Les réalisateurs nombreux l'histoire d'Oiwa (cf. infra, 140) se sonttous rendussur sa tombeafinde p. son de le 1983 : 83). prier esprit ne pas troubler tournage (Stevenson Par ailleurs, disparité degrés la des d'élaboration littéraire un constitue proà blèmedélicat.J'aurais me limiter l'examendes récits oraux,mais,comme pu on peutle constater de dansd'autrescultures lettrés commecellede la Chine,il « est difficile, voire impossible,d'identifier des représentations authen» populaires.Quelques écrivains, Akinaripar exemple, révèlent et tiquement à la foisla fiction le raffinement style d'un misau service la trahissent de par d'une vraisemblance recréation définie selonles critères leurépoque32. de Au xvnesiècle,les faitsdivers ou étaient pathétiques macabres rapidement dans un romanou illustrés des peintres33. Le portésà la scène,transposés par les les de fortes, frissons peur ou les plaisirsdu publicappréciait sensations sadisme. Tanizaki Jun'ichiro(1959 : 109-110), grand connaisseuren la un décrit kagura(pièceimprovisée unetroupe théâtre de matière, par populaire et jouée dans un sanctuaire et shintõ) meten scènela décapitation la mutiqui lationd'une femme, crimecommisà Tokyo au débutdu siècle. Les bandes sansdouteles livres pluslus au Japon, les dessinées, perpétuent hélassansla maîtrise d'autrefois les mêmes motifs narratifs. spectres autresbakeLes et monoy onttoutefois moinsd'importance les hérosde meurtres que accompasexuels. gnésde sévices Le manuelde Hirano(1981) estune anthologie récits faitsdivers de de surnaturels. L'auteuraffirme avoirfidèlement les des rapporté expériences protaou des gonistes paraphrasé articles parus dans la presse.Même s'il les a vraimenttranscrits à mot,la narration mot initiale événements des étaitdéjà une reconstruction. relative La des la et littéraires, brièveté peutpauvreté procédés êtreaussile grandnombre laissent néanmoins (54) des récits penser qu'il s'agit de témoignages est Hirano,notrecontemporain, authentiquement populaires. un écrivain littéraire à médiocre n'oserait qu'aucun critique comparer Saikaku ou Akinari.En dépitde sa qualité de laïc, il paraîten fait plus prochede

136

MARY PICONE

du des sinondu style, prédicateurs bouddhiques MoyenAge ou des l'esprit, ou de populairetels que les guérisseurs les exorcistes. praticiens la religion le et il établit entre narrateur, protagoniste le lecteur le Grâceà la transcription, et le celuiqui unitl'officiant un lienqui rappelle rituel, médium le consultant. HiranoproAinsi,aprèsavoirévoqué la frayeur provoquéepar le surnaturel, à : adhérer l'Association un remède ses lecteurs ils peuvent à pourla pose-t-il wo mamorukai) qu'il a fondéeà Osaka. des revenants (Obake sauvegarde non de A l'instarde Hirano, certains amateurs kaidan s'identifient pas aux aux leur condition future, humains, mais, anticipant peut-être protagonistes Pour convaincreles éventuelssceptiques, revenants plus effroyables. les améride en Hirano (1981 : 6-7) affirme outreque des professeurs médecine de de d'« cainsonttrouvé innombrables preuves l'existence l'autremonde» et ». ou n'a avecles superstitions La science, que son « association aucunrapport le scientisme, apporte aujourd'hui sa caution dans un domaine autrefois dans laquelle paraîtle guide de et réservé la religion à l'art. La collection à du ouvertement Hirano comportepar ailleursdes livresqui se réclament : ainsi La Vie après la mort,Le dans ses variantes bouddhisme populaires de des et Carnet d'adresses spectres les deuxvolumes J'ai vu des revenants™. entreles histoires La ressemblance par thématique rapportées Hirano et ne anciensou étrangers sauraitêtretenuepour un critère d'autresrécits plus d'universaux dans les d'authenticité. peuty voirune preuvede l'existence On des maisaussi l'indiced'une imitation imaginative. peu représentations morts, infaillible d'une ceraffirmer le succèsconstitue signe le On peutà l'inverse que vrai : est d'authenticitéle texte reçucommepotentiellement par le taineforme il servira de à mesure formules conventionnelles, public.Tissédans une grande « de divers vrais» - d'où l'imposl'avenir modèlepourla description faits de d'un quelconqueinford'obtenir surtout dans les sociétés médiatisées, sibilité, de un mateur récit ne soitpas influencé la culture masse. par qui L 'illusionet lesfacultésperceptives ? Comment un ne perçoit-on spectre Les signesrévélateurs sontguèrefiaces sontparfois, en bles. Illusionà posteriori plus effrayantes, revenants des Un aux san, apparence, identiques vivants. soir,un ami de Hirano,Nakamura chez lui à bicyclette, une jeune femmesur un pont, mais, vit rentrant « les remarqua-t-il,elle avait des pieds» (dans l'imaginaire japonais moderne ce au en spectres sontdépourvus, qui permet, dired'un de mesinformateurs, de les distinguer vivants des revenants des et commele Pourtant, occidentaux). fontsouvent fantômes, disparition les sa subite révélasa nature véritable. Plus s'étaient femmes tard,Nakamuraappritdes gens du voisinageque plusieurs à et suicidéespar noyade35 cet endroit que des passantsavaientaperçuleurs se en les spectres (Hirano 1981 : 68-69).Parfoisles revenants signalent refusant ou aliments les boissonsofferts leurshôteset dont l'odeur leur répugne par

Ombres japonaises

137

1776: 353),ou, plusdiscrètement (Akinari (Yanagita1968 : 61), il arrive qu'un en la mort récent renverse cachette tassede théqu'il ne peutboire. aussi Les spectres japonais se caractérisent par leurabsenced'épaisseur; ils une en ont souvent dimension moins.Leur nom indiqued'ailleursque ce sont » des « esprits Ou indistincts ou quasi transparents. bien leur corps n'a pas d'ombre. Toutefois,notamment lorsqu'il s'agit de démons ou d'animaux leur ombre ou leur reflet révèlentleur véritable nature transformés, : 4, (Yoshitoshi estampes 16, 20, in Stevenson 1983). Ainsi,dans une illustrationde Hokusai (Jokuri de les ombres coiffures la femme des et zekku,1815), d'un prince de la maîtresse la forme deuxserpents de entrelacés dans prennent un combatmortel. n'aiment les bavardages Les spectres inutiles. S'ils ne restent silenpas pas de de aux : cieux,ils se contentent transmettre brefs messages vivants ils réclament rite, un des prononcent parolesdictées l'amourou la haine,racontent par condition. ils Parfois,au contraire, pourquoiils ont sombrédans leur triste leur contep. 132). Cerpas n'apparaissent mais fontentendre voix (cf. infra, tainsbakemono chantent chansonsou récitent poèmes(Akinari1776 : des des 394 ; Yanagita 1948 : 141, 143) ; Yoshitoshi, 31, estampe in Stevenson 1983) les vivants doivent convenablement. que compléter En dépitde la variétédes manifestations la des fantomatiques, structure kaidanestconstante. se déroulent trois Ils en d'une ambiance, temps: création vérification. Commepour toutgenre littéraire l'intérêt apparition, stéréotypé, de la narration résidedans la tensionentreles prototypes les variations. et Comme dans les bons romanspoliciers,l'effroiguettetoujours le lecteur mais déchiffrable pour qui chaque détaildu récitest un indiceénigmatique une horrible dontle protagoniste peutse douter. ne Touannonçant apparition tefoisdans les histoires est une plus anciennes formulée opposition d'origine de l'éveil et celle,très bouddhiqueentrela connaissance ceux qui ont atteint des laïcs qui ignorent doctrines. les Aucun des auteurs considérés imparfaite, ici ne se réclame du bouddhisme, maisleurssources, ainsique la explicitement littérature de populaire l'époque, en sontimprégnées36. « Pour Todorov(1978 : 94), les histoires merveilleuses font » allusionà des êtresou à des phénomènes surnaturels tandisque les textesfantastiques se caractérisent « l'hésitation s'instaure dans la perception par qui qu'a le lecteur des événements ». ne représentés Le lecteuridéal de cettelittérature doit ni croire sans réservesà l'expérienceracontée, ni refusercatégoriquement du d'accepter qu'elle ait eu lieu. Todorov(ibid. : 43) noteaussi que l'attitude lecteur prescrite façonimplicite. est de il Mais ailleurs attribue protagoniste au de la fiction rôled'arbitre la véracité événements. le de des Cettecontradiction se résouten partiepar une distinction subtileentre narrateur et protagoniste, lecteur. nature La mêmedes contesde revenants autorise une permutation des rôles.C'est pourquoiles auteursfontsouvent personnage narrateur du du un « » témoin objectif de l'événement. Certaines du particularités grammaticales telles l'usagelimité pronoms des l'indétermination des japonais que personnels,

138

MARY PICONE

ainsique la l'absencede guillemets désinences dans les textes et, pré-modernes, d'écriredes histoires raretéde la ponctuation qui peuventêtre permettent si ou à Toutefois, la caractérispersonne. comprises la première à la troisième dans certaines circonstances seulement est des spectres d'êtreperceptibles tique Dans cerest du la ou par certains individus, fonction narrateur ambivalente. il et raisonau théâtre au cinéma, n'estlà que pour tainscontes, à plus forte et Douter des ne pas voirle revenant quand celui-ciapparaîtau protagoniste. du l'authenticité fanne du narrateur peut que prouver facultés perceptives interle protagoniste être de sa propre tôme.La description peut expérience par La découmoderne commele récitd'une hallucination. prétéepar le lecteur de » sortide l'étang),article verte « preuves - siègemouillé(par le spectre de avait bien été abandonnéà la consigne) qu'un enfant journal (confirmant de fournit une clé pour la lecture.L'énumération détailsprécis(horairedu train qui a déposé l'étudiant à la gare, nom de l'universitéqu'il Akinari les et une de etc.) fréquentait, constitue forme « preuve» secondaire. de souvent problème la vérification le auteurs contesplus anciensrésolvent de du des personnes voisinageau moment en faisantsurgir opportun.Ceux-ci ainsila cause de son apparition du la décrivent malemort revenant, expliquant à tel ou telendroit. et Caractéristiques pouvoirs des revenants de dans différentes cultures de Si les histoires revenants comportent nom: néanmoins les breuxpointscommuns, spectres spécifiques japonais semblent En saisissante. Europe,le problème est leurcapacitéde transformation en effet troublales théologiens de la métamorphose jusqu'à l'époque des Lumières. horridu les Encoreau xvcsièclepar exemple, auteurs MalleusMaleficarum, divine la de à commeune atteinte la perfection fiéspar ce qu'ils considéraient » « de nièrent possibilité toutchangement substantiel de l'homme la création, de la ou des animaux.Sans discuter vraisemblance l'épisode de Circé dans de commeune juxtaposition deux hallucinations ils l'interprétèrent l'Odyssée, » « transformés en cochonsqui : d'Ulysse symétriquescelle des compagnons dontles percepet avoirun corpsdifférent, celledes observateurs imaginèrent tionsauraient fausséespar le diable ou par une sorcière été (Kappler 1980; Oates 1989 : 317-324). Dans les kaidan et autrescontesfantastiques japonais, la métamorphose en notre n'estau contraire expérience ce qui qu'un aspectde l'illusion constitue ils de ne les monde.Souvent bakemono se contentent de changer forme, se pas recourant leursvictimes, servent tous les artifices de imaginables pour perdre verbales. jeune homme, Un et notamment mensonges autres aux objet méprises » de « l'impure par passiond'un serpent (Akinari1776 : 427), estrassuré cette une ombre: à avoirdes coutures son kimonoet posséder créature affirme qui Mais n'auraitpas ces caractéristiques37. il existed'autresêtres un revenant

Ombres japonaises

139

troublants sont ceux démoniaquesencore plus dangereux.Particulièrement varient dontles métamorphoses selonla personne les perçoit.Saikakucite qui les apparitions d'un « palanquinvolant» signaléesentre1625 et 1652. Son se sous d'une belle femme mais aussi occupantsilencieux manifestait la forme d'une fillette d'une vieille« sans yeuxni nez ». « Tantôt,précise-t-il, ou elle avaitdeuxvisages, tantôt prenait aspectdifférent chacunde ceux elle un pour » 1986 : 38). A l'époque de Heian (784-1185), qui la voyaient (citéin Sieffert » dits les revenants aristocratiques, « vénérables esprits (goryõ),pouvaient déclencher épidémie dévaster province. les pouvoirs revenants une et une Si des ils la bourgeoisd'Edo sont plus réduits, ont cependant capacitéde semerle trouble dans le cœurdes hommes. Pour accomplir leurvengeance, spectres les de femmes et des meurtrompées assassinées par leursmariscréent illusions trières. l'héroïne la célèbre de Oiwa38, kaidan,avait piècede kabuki,Yotsuya été défigurée son marilemon avantde trouver mort.Lors du dénouela par ment drame, jour du remariage celui-ci, spectre du le de le d'Oiwa lui faitvoir, au lieu du beau visagede sa nouvelleépouse, les traitsqu'il avait lui-même déformés. finale,horrible souhait,lemon,croyant Au à chasserle fantôme, à sabresa promise travers voile et, toujoursvictime l'illusion,tue ses son de il Poursuivipar le spectre, se réfugie dans un ermitage. Là, beaux-parents. Oiwa assassine ses dernierscompagnons.Mais lemon, mari infidèleet samurai seraexécuté un vivant: un guerrier de les déloyal, par parangon toutes vertus. Une phrased'Akinarirenvoieà une autreinterprétation la métamorde vertueux sontplus prochesque les vivants enseignedes phose. Les revenants ments S'ils parlent leurcondition mortels, de aux c'esten termes bouddhiques. et des anciennes. corpshumainne serait Le religieux en utilisant métaphores « formed'emprunt ou une « dépouille de cigale»39 encore plus » qu'une et fugitif sujetà métamorphose les ombresdes morts.Plus tard,le lettré que Hirata Atsutane(1776-1843)formulera hypothèse une mais en clé similaire, shintoiste. théories Ses réélaboration théories de cosmologiques, précédentes influencées aussipar le christianisme, une en de présentent bipartition l'univers « mondefugitif celuide l'existence « monde et », ici-bas, kakuriyo, utsushiyo caché », habitépar les morts.Ceux-cinous observent constamment leur et des et est compréhension événements des penséeshumaines infiniment supérieure la nôtre à (Sakurai1975 : 423). Le Tumulus têtes des coupées
Kato Kenya,étudiant troisième en année d'une école technique la régionde Miyade avec huitamis [...]. Ils prirent photogrades zaki, passaitses vacancesà la montagne phies et les firentdévelopper. [...] Sur la photo d'une ancienne tombe appelée « tumulus têtescoupées » (kubi tsuka),il remarquaavec étonnement la tête des que d'un de ses amis étaitlégèrement décentrée s'écria : « A ta place ils ont reproduit et la têted'un samurai [...] » Kenya emportala photographie chez lui et commençaà

140

MARY PICONE

Il la s'inquiéter. montra photo à sa mèreet à leursconnaissances.Toutes affirmèrent Entendantcela, son inquiétudegrandit qu'il s'agissait bien de la têted'un guerrier. il et inconsciemment crispales mainssurla photo. Quelques jours plus tard,en compagnie de sa mère,il posa le cliché sur l'autel des ancêtres.Soudain la formed'un guerrier apparut. Il n'était pas grand mais bien faitet vêtu d'une armure[...], ses et cheveux étaientébouriffés son sabre brisé. D'une voix triste,le samurai dit : « Une flèchem'a transpercé corps de l'épaule gauche au flanc droit,et je suis le du mort.J'éprouvedu ressentiment (urami). Faites accomplirune récitation Soûtra les du Lotus et un ritede commémoration (kuyõ) pour moi. » Telles furent paroles de Kenya (possédé par l'espritdu samouraï) à sa mère. Et pour que son filsne soit devantl'autel. pas maudit(tatariga nai yo ni), elle se joignità ses prières 750 La mèrede Kenya savaitque des samuraiavaientété enterrés ans auparavant différait de La dans le tumulus que son filsavait photographié. sépulture ce guerrier des autres. En 1189 avait eu lieu une bataille entrele clan des Taira et celui des avait été anéantie Minamoto [...]. La compagniedans laquelle le samuraicombattait Vaincu, il avait été décapité.Emplisde pitiépour le par des forcesplus nombreuses. cadavresans tête,les gensde la régionavaientérigéun tumulus pour lui et pour tous ceux qui étaienttombésdans la bataille [...]. Dans la forêtde pins de la montagne, chaque année à l'aube du septièmejour du septièmemois apparaît à traversla brumela formed'un drapeau blanc, emblèmedes Minamoto [...]. Ceux qui l'apercevaientétaientfrappéspar un malheurau cours de l'année. Et tous ceux qui pass'en approchaient, une trouvaient mortétrange.Si les enfants saientprèsdu tumulus sur des plaies inexplicables copierdes apparaissaient leurscorps. Les villageoisfirent un dans ce lieu et célébrèrent rite de commémoration. sûtra qu'ils enterrèrent pas à mettrefin à ces incidents Cependant toutes ces précautionsne suffirent aîné de Kenya futpris d'une violentedoufâcheux. [Quelque tempsaprès, le frère leur à la tête. Sa mère,qui soupçonnaitle samurai d'en êtrela cause, pria devant et Il l'autel où, cette fois, le guerrier apparut clairement. avoua sa responsabilité déclara que ses souffrancesdans l'autre monde avaient diminué]. La mère commenta: « II est rare que des espritsfassentl'aller et retourentrece monde et l'au-delà à sept centsans d'intervalle.S'il n'y avait pas eu la photographie, malgré les apparitionsprès de l'autel des ancêtres,probablement personnen'aurait cru à » cettehistoire (Hirano 1981 : 213-215).

conteurs sur La peurde la mort le champde bataillea pousséde nombreux du les à et peintres considérer romansde chevalerie Moyen Age japonais Parmi les personnages des commeune sortede répertoire figures spectrales. les surtout hérosdu Dit des Heike,gestedes clansTaira et on choisis, retrouve Minamoto. Le jeune chef des forcesTaira est représenté par Yoshitoshi à 28, 1983) : une hallebarde la main,il marchesur les (estampe in Stevenson aussi dans le figurent vaguesde la baie où il se noya en 1185. Leurs ennemis MinamotoYoshihira recueil: selonla légende, (estampe19, in ibid.), exécuté sous l'aspectdu dieu du Tonnerre aussitôt ans, revint par les Taira à dix-neuf sous les dans le recueil son (ibid. : 56). Il figure (Raïjin) et foudroya bourreau en d'un démonbondissant l'air dans un tourbillon. traits ont à les Vaincusou victorieux, soldatsmorts la guerre un statut particulier à condamné se battre celui dans la cosmologie bouddhique40, de shura,guerrier en drames (shuramono)qui mettaient nõ des sans cesse.S'inspirant nombreux

Ombres japonaises

141

du Akinari fitles protagonistes conteintitulé en scèneleursapparitions, Bupmettant scènedes en põsõ . Dans le guidede Hirano(1981 : 18-23),des récits des où les du guerriers MoyenAge côtoient histoires apparaissent âmesde solde au Les auteurs kaidanne craignent dats morts coursde la dernière guerre. de de Pour eux, établir validité concepts la dérivés la pas les anachronismes. ou du bouddhisme indienà l'aide de mécanismes d'origine populaire religion « » Un l'ambin'a occidentale riend'incongru. instrumentobjectif dissipe-t-il ? des apparitions Quels sens rendentpossible la perceptiondes guïté ? revenants Hiranon'a pas de doutesurla question: Pappareil-photo perçoit Il et des les esprits plus nettement les yeuxdéfaillants hommes. enregistre que les Une dans le tempsles manifestations plus fugitives. confirmation préserve a de ultérieure apportéepar l'interprétationposteriori l'image. C'est ainsi est de une que toutesles connaissances Kenyaidentifient têtede samuraisur la photo41. Le bateaufantôme l'histoire En 1981,dans l'île de Shimokoshiki (Satsuma),me futracontée : suivante
dix C'était au mois d'août, il y a environ ans. Je marchais, juste avant l'aube, surle sentierqui mène au vieux cimetière. Avec les autresmembresde l'association des en jeunes hommesde ma classe d'âge, j'avais veillétrèstard,me réchauffant buvant du saké. Il faisaitnoir,et je me cognais sans cesse contreles mursdes jardins,mais je repartaisà chaque fois. Alors j'ai heurtéune pierre et je suis tombé. A ce moment-là vu une lumièrepâle au largesur la mer. Elle s'approcha doucement j'ai des et jusqu'à ce que je distingue lignesbrillantes une formelumineusequi flottait sur les petitesvagues près du rivage. C'était un bateau des morts (shõrõbune) éclairé par des feux mystérieux (shiranubi).Je le savais parce que les vieux nous disaientavoir vu de tels bateaux, et qu'après la pêche étaittoujours trèsbonne ou très mauvaise, je ne me souviensplus. Grâce à la lumièrequi brillaitpartout,je sur m'aperçusque j'étais tombéjustement une vieilletombe,une de celles que personne ne vénèreplus. Alors j'ai commencéà avoir peur que quelque chose ne descende du bateau et je suis partien courant,cettefois sans perdremon chemin.Le les et pas jour suivant, gensdu villagene voulurent croiremon histoire quelques-uns » murmurèrent des « chats-esprits circulaient que toujoursdans les terrains vagues.

sontsensésrevenir terre cœurde l'été (fête au sur Chaque année,les morts du bon). Dans les communautés pêcheurs, affirme de on de qu'ils viennent » souventleur l'autre rivede l'océan. Des « feuxmystérieux accompagnent illustre une tendance par mon informateur apparition.L'histoirerapportée d'un évéveà de en courante la juxtaposition plusieurs interprétations présence Le mentétrange. jeune hommelaisse d'abord entendre qu'il a tropbu puis n'est peut-être le que par sa chute,enfinque l'apparition qu'il a été étourdi souvenir d'histoires entendues son enfance. pendant

142

MARYPICONE

encoreune ne L'allusionà une tombe« que personne vénère plus » permet hantépar les âmes errantes Cettetombeest un endroit autreinterprétation. la avoirsuscité visiondu bateauqui les ramepouvaient expliqué, qui, m'a-t-il sur aussipourquoiil a trébuché se Mon informateur demande naient village. au là ensevelie pouvaitêtreun ancêtre cettetombe,et conclutque la personne du oubliépar les gensde sa lignée au contraire, cetesprit ou, éprouvait resque n'est sentimentenvers sa propre famille. Une dernière interprétation à la fin. Le récitest mis en doute par les villa(délibérément qu'esquissée ?) ne que geois, mais leur scepticisme vise pas son contenu: ils suggèrent le de bateaufantôme uneillusion est par provoquée l'animal-esprit l'île, espècede Entre extraordinaires. et des siècles posséder pouvoirs chatcensévivre plusieurs les les chienet loup, certains animaux,notamment renards, blaireauxet les d'illusions se plaicommede grands considérés qui chats,étaient pourvoyeurs voireà les posséder.Les contesoraux saientà envahir l'espritdes hommes, la causéeparla démonitransmis les paysans évoquent exemple frayeur par par sationsubited'un chat,d'un champignon géantou d'une pairede vieuxsocla les dévoraient voyageurs passaient disait-on, qui ques (geta),etc. Ces êtres, avoirététués Ce abandonnés. n'estqu'au matin, nuitdans des bâtiments après leurs ou repoussés que les bakemonoreprenaient par un hommecourageux, 1948 : contes116 formesvéritables,à l'apparence inoffensive (Yanagita et 117). avaitla toutobjet d'usagequotidien tout Dans le Japonpré-moderne, être, « esprit son de surtout aprèsque l'âge eutaugmenté capacitéde changer forme, ne vital» ou « essence» (sei). Ces bakemonod'objets qui, il me semble, rendu à voient à la peurde la mort correspondentuneextension domainede la pas Ces redoutables. aussi se montrer vie42. sontsouventdrôlesmais peuvent Ils bouddles concernant illusionsont été reprises la prédication par croyances de illusoire du uneillustration comme supplémentaire caractère hiquepopulaire des Les sensorielle. protagonistes contesjaponais, conscients notreexpérience à à de vivredans une réalité géométrie variable,s'étonnent peinede l'appariet sur de mais s'interrogent façonpointilleuse ses intentions tion d'un spectre » véritable? (Akiou : son origine « Est-cel'œuvred'un renard un revenant leurssabres,soità réciter nari, 1776 : 369), demandent-ils, prêts,soità sortir d'exorcisme. une formule illustrés Les revenants ce manières goût pour les illusions de Les estampesillustrent différentes multiples. il dansla du les l'ambiguïté récit, existe a) Si, le plussouvent, imagesatténuent de « des degré» qu'il estimpossible différencier peinture revenants au premier du de Cela dépendnon seulement l'évolution conceptde revenant des vivants.

Ombres japonaises

143

ou des mais aussi de l'habiletégraphique de l'interprétation faitsdonnéspar lui-même de dontles Contesdes l'artiste plusieurs ses livres, (Saikakua illustré lorsque le protagoniste ignorela vraie naturede ce provinces).Néanmoins, des au n'a que de dessiner formes qu'il voit,l'illustrateur d'autrepossibilité statut indéterminé. reconnaissable commetel. Il est parfois est b) Le revenant immédiatement occidentaux avec caractéristiques cellesdes revenants que représenté les mêmes pâleur,etc.). Selon un passage du Nihon shoki (histoire (transparence, au du mythique Japon transcrite vmesiècle), le corps du généralTamichi, en contre aborigènes hérosd'une guerre les Emishi,se transforme serpent et, sortantde sa tombe sous cette forme,se venge de l'ennemi.L'« humaniA avoirétégraduelle. la findu xixesiècle,l'illussation» des revenants semble d'un spectre histoire auraitétéincompréhensible l'addition sans tration cette de et transparent, utilisé par Yoshitoshidans une procédé anthropomorphe de Dai nihonmeishõkagami(1880). Le caractère reptilien estampedu recueil et la démonisation leurstraits de au certains paraissent spectres corpssinueux japonais. Les apparitions,en outre, sont identifiées plus spécifiquement au commesurnaturelles moyende signesconventionnels (feux follets, etc.). l'histoire la de illustre Hokusai,par exemple, Hyakumonogatarî) (pourla série Okikuqui, accuséepar son maître d'avoir cassé une assiette malheureuse préle cieuse,se jeta dans un puits.Il condense conteen une seuleimage: une tête tellesdes de femme un corpsde serpent sur formé des assiettes embrochées par écaillesde porcelaine43. c) Suivant en cela l'évolution conceptuelledes revenantsau cours du xixesiècle, l'iconographie fantastique du devientde plus en plus subtile. ensuitereprésentèrent persondes Hokusai et Kuniyoshi d'abord, Yoshitoshi horrifiants mais des illusions. en trainde voir non plus des spectres nages L'estampe n° 2 du recueilde Yoshitoshi(in Stevenson1983), par exemple, Taira Kiyomori à la veillede sa mort, à son entourage crie représente qui, qu'il voit dix millecrânesdans le jardin. Mais celui qui regardel'illustration de Yohitoshi verraqu'un hommeassis habilléde blanc, le visageimpassible. ne une de sur Kiyomori contemple ombreen forme crâneprojetée une portecoulissante dontles poignées rondes noiresforment yeux.L'histoire et macabre les d'Oiwa est illustrée façon encore plus elliptique.Yoshitoshila montre de avec de haineuse est maissa destinée revenante jouant sereinement son enfant, verte accrochée un paravent s'animederrière à préfigurée une ceinture par qui son dos en se lovantcommeun serpent prêtà saisirsa proie.

» Les rapports entre vivants les morts été« cléricalisés dès l'introles et ont de ductiondu bouddhisme l'institution ritesde commémoration toujours par et Mais la fiction xvmeet xixesiècles,surtout des plus nombreux complexes.

144

MARY PICONE

les ouvrages reflète indirectementperted'influence la intellectuelle populaires, du bouddhisme. Bienque ce processus soitaccentué se avec le temps, idées des dans la production littéraire. Même si les d'originebouddhiqueont persisté récurrents dans les contesqui remontent époques anciennes, aux marqueurs soumises l'influence la religion à de toutehistoire de continentale,sontrares, y revenants êtreinterprétéeposteriori clé bouddhique. à en le statut peut Lorsque du fut officiel bouddhisme rabaisséà la suitedes réformes du religieuses gouvernement la populationne trouvapas, du moinsdans le Meiji (1868-1912), domaineconsidéré d'alternative Il satisfaisante44.estpossibleque ces chanici, aientrenforcé malaiseà l'égarddes morts contribué, conséle et en gements à la multiplication histoires revenants. des de Toutes les représentaquence, tionsévoquéesici trahissent l'influence la sensibilité de à bouddhique l'impermanencedu monde.Elles en révèlent caractère le illusoire leurstructure, par notamment juxtaposant en différentes d'un interprétations mêmeévénement. Ces histoires dissolvent avec une grande efficacité concepts les catégories les et : les individuelle, distinctions qui les sous-tendentl'âme, le corps,l'existence entre animalet objet,enfin de homme, l'opposition la vie et de la mort.
EHESS, Paris NOTES * 1. 2. 3. JeremercieCenter Japanese le for Studies l'Université Californie, de de de Berkeley, m'a permis qui mes sur poursuivre recherches ce thème. Cetteestampe, intitulée Shinban uki-e bakemono au no yashiki hyaku monogatari zu, se trouve British Museum. Pourla littérature voir article DanielFabre (1987); pourlesrécits de anthropologique, l'excellent voir et au Scandinaves, ClaudeLecouteux,Fantômes revenants Moyen Age,Paris,Imago,1986. La charge est d'une morale dansle cycle morts des des et karmique la perpétuation entité purement naissances. interprétationsdifférentes bouddhiques que celles divers Les des sectes ainsi des théolola résumée Tamura,s.d. : 47) varient sujet l'âme.Shakyamuni, dans au de le giens (voir discussion Bouddha n'en la du historique, parlepas. Toutefois sinisation progressive bouddhisme Mahayana » : favorisa théoriesl'âmeestun « expédient (höben), la conscience ou plusieurs (Nishitani Keiji « fait allusion Valaya réserve conscience ou encore correspond facultés à de elle aux »), perceptives du certains membres clergé affirment (shiki). Aujourd'hui, bouddhique cependant les reveque » nants sont« des phénomènes une matérielleet que les rites commémoration de ayant existence sont réellement efficaces. (kuyõ) Tamashii reisontinterchangeables. yQrei, p. 124.Mono,terme ancien, et Pour dénote un très cf. être une souvent invisible ayant forme ou indéfinie ou étrange, (Frank 1969-1976) uneâmevenant desenfers no kuni) attri(ne (Mauclaire 1984: 332 ; Akinari1776: 369).Pourles significations voir buéesà tamadansle Japon 1988: 140,198. ancien, Rotermund Les théories fondateur l'ethnologie du de des les Kunio,ontinfluencé études japonaise, Yanagita Pour la de décadente pervertie et spécialistes contemporains. Yanagita, culture cette époqueétait d'intellectuels A de chinoises. cela s'ajoutaitun autre par les élucubrations imprégnés notions » les humaines comme à défaut, « relations complexes qu'il considérait propres la vie urbaine, » tandis la « viede groupe desvillageois se la que (kyõdõtai) caractérisait l'harmonie, solidapar rité un sentiment crainte et de à Les révérentielle des divinités shintõ. yõkai (kyõfu) l'égard kami, ne sontque des dieuxdéchus la transformation (c'estainsique yamano kamidevient yamauba, et grotesque produite une époquesans foi (Miyata 1985: 2-14).Komatsu par (1984: 218-228 cette evolutionniste etpropose schéma un passim) critique interprétation synchronique qu'illustrent lesrapports entre différentes les d'êtres les et surnaturels, hommes lesâmesdesdéfunts. catégories

4.

5.

Ombresjaponaises

145

l'évolutionde la représentation revenants Jean-ClaudeSchmitt (1987) retrace des dans la tradition du chrétienne. Dans la littérature Moyen Age et de la Renaissance,les spectres étaientassez différentsde ceux qui peuplentles contesfantastiques d'aujourd'hui. 7. Un remaniement stylepar rapportaux sources anciennesest évidentdans le cas de Satkaku du et dans le cas de Yanagita (1685) qui a aussi altéréle contenude quelques histoires, presquecertain (1968). Néanmoins,une comparaisonavec d'autres récitsrecueillispar Inoue (in Lloyd 1912) et avec le « Guide des contes populaires» (Yanagita 1948) révèlede nombreux éléments communs. En contraste, l'histoirede Risuke {cf. p. 133) est incontestablement invention une même littéraire, si la moralequi la sous-tend d'originebouddhique. est 8. En 1798 parutun ouvragede Kyodenillustré par Hokusai : le Bakemonoyamato honzõ (Histoire naturelledes bakemono), allusion ironique au Yamato honzõ de Kaibara Ekken, adaptation des pen t'sao (pharmacopées)chinoises.En Occident,quelques années plus tôt (1751) le dominicain une sommedu savoirthéologiqueet médicalconcernant revenants les à AugustinCalmet rédigeait son époque, ouvrageindispensable pour toutecomparaisonen ce domaine. 6. 9. Voir Pen t'sao kang mu (exemplaire japonais manuscrit, Bibliothèque nationale) ; de Visser 1914 : 62, 75 ; et le Wakan san sai zue (1713). Les lucioles sont souvent assimiléesà l'âme ; voir le en kibyoshide Hokusai, Onnen Uji no hotarubi([Transformation] feu de la colère des lucioles d'Uji), publié en 1785. Cetteidée subsisteaussi dans les campagnesfrançaises (Fabre 1987 : 158). 10. Voir Sanford 1988 : 72, 75). Le Kuzõ shi (Les neufétatsde la mort),ouvragejaponais attribué à un poète chinoiset qui remonterait l'époque Ashikaga, faitplusieursallusions à l'âme (po) qui à resteprèsdu corps mêmequand les os du squelette commencent se disjoindre. à 11. Illustration le romande Bakin, Shin Kasane gedatsumonogatari.L'histoire,tropcompliquée pour pour êtrerésuméeici, rappelleen partiecelle du Yotsuyakaidan (Tsuruya 1980). 12. Les sentiments ces âmes sont désignéspar un vocabulaire précis: shüshin « attachement de du cœur » (termebouddhiquestigmatisant passions), omoi « rancune», miren« regret etc. les »,

13. Pour les mortsd'enfantsen bas âge et les fœtusdont on avorte, voir Picone [1985]. Les souffrancesréservées dans l'autre monde aux femmes mortesen couches sont évoquées au xraesiècle livre6, conte 1 ; voirSieffert 1986) et plus tardpar Saikaku (1687 : 242) et {Ujishüi monogatari, Tsuruya (1980) ; pour le suicidecommispour ne pas manquerà la parole donnée, voir Akinari 1776 : 345-350; pour les créancesrecouvrées un revenant, infra.,p. 133 ; pour la vengeance par cf. non accomplie,voir Saikaku 1685 : 136-139). 14. Dans In'ei raisan {Éloge de l'ombre,trad. R. Sieffert, un Paris, POF, 1977), Tanizaki Jun'ichirô, des plus grands connaisseursmodernesdu Genji monogatari,évoque parfaitement cette atmosde de phèreet, dans son souvenir,les femmes la génération sa mèresont décritespresque comme des fantômes.Voir aussi le filmde Mizoguchi, Contes de la lune vague après la pluie (Ugetsu monogatari). 15. Pour les sourcesanciennesconcernant êtressurnaturels, ces voirFrank 1969-1976; Miyata 1985 : 119-197etpassim. 16. Les Chinoisconsidéraient milieude l'été commeune périodede conflit le le entre yinet le yang(de Visser 1914 : 22). Cette période d'instabilité,de même que celle qui caractérisele momentdu » Nouvel An, favorise êtres« déséquilibrés à prédominance l'apparitiondes spectres, yin. 17. Si un cadavreprivéde sépulture mutilépouvaitcauser de gravesinfortunes, textes ou les ancienset les contespopulaires(Yanagita 1948, contes nos58, 59, 114) fontégalement allusion aux « morts reconnaissants motiffolklorique trèsrépandu. », 18. Voir notamment recueilde Yoshitoshi(Stevenson 1983) et les illustrations Hokusai. le de 19. Une femme le célèbreguerrier avait dédaignée,transformée que Nobunaga après sa morten serpent à têtehumaine,projeta sa jalousie sur les concubinesde celui-ci,faisantapparaîtredes cornes(au sur (Saikaku 1688b,livreII, conte 3). Japon symbolede la jalousie féminine) leur front 20. Voir aussi Konjaku monogatari, vol. 30, récit9 (une vieillemèrese transforme démon et essaie en de dévorerses fils) ; pour les parentsabandonnés, voir Yanagita 1948 : conte n° 164 ; pour les fœtusdonton avorte et les enfants abandonnés,voirSaikaku 1986 : 331, 276, et Yanagita 1948 : conte n° 85 ; pour une analysedémographique l'infanticide, de voir T. C. Smith,Nakahara, BerCaliforniaUniversity Press, 1970. kerley, 21. Nakaoka (1985 : 182), thérapeute religieux, rapportequ'au cours d'une consultationune de ses clientesse rappela quinze ans après l'événement,qu'elle avait abandonné son bébé dans une consigne; le guérisseur désignal'espritde l'enfantcommeresponsabledes maux de la mère.

146

MARYPICONE

22. Les créatures chinoises un au fantastiques reçurent accueiltrèsfavorable Japon.Bakin,par écrit de et de YoshiCéleste. exemple, desromans-fleuves (sur)peuplés héros de monstres l'Empire toshi paraître sérieWakan fait la aux trans; Akinari, enfin, fidèle sources, hyaku monogatari plus chinois dansle conte Kikuka chigiri s'inspire no et dans notamment Jasei souvent, posedestextes no in,de contes l'époqueMing de citées dansZolbrod 1974: 273). (sources 23. VoiraussiNihon livre récit ; Konjakumonogatari, 4, récit ; Ujishüi 3 livre 20 1, ryõiki, monogalivre récit . 1 tari, 6, 24. DansSenzono hanashi Propos nosancêtres) en 1945, de écrit Yanaoita exhorte la déification à (A desâmesde cesjeuneshommes dansles sanctuaires shintö leursontconsacrés. premières Les qui déifications soldats de la moderne furent desesprits combattants au celle tués des pendant période cours conflits 1867. des de 25. Voirparexemple livre 39 Konjaku monogatari, 15,récit (Frank 1968). 26. Plusieurs transformations possibles. principales : ancêtre sont Les sont (senzo)-* divinité (kami); -> -► ancêtre âme errante divinité. preLa ; âme errante ancêtre âme errante-» ; (muenbotoke) mière constitue processus le idéal.La deuxièmetrès n'est , fréquente également, pas évoquée expli» sauf du citement, dansles « diagnostics malheur fournis les thérapeutes ; par religieuxceux-ci « » des des La quatrième est prescrivent rites pourla vénération morts oubliés (3etransformation). de saisissante le culte goryO. des exemplifiée façon par 27. L'homme armé domine esprits seulement la force les non mais par physique aussiparlespouvoirs aux inhérents sabres Visser1974: 71) etauxarcs; lesvibrations d'unecorde celle (de (parexemple de Yazusayumi d'unechamane) censées, sont selonlescas,chasser appeler bakemono. ou les 28. Selonunsondage « » dansL'Express oct.1989), % desFrançais 5 seulementcroient aux publié (10 revenants. Japon, Au un du ce atteind'après sondage journalYomiuri nov.1988), pourcentage (6 77 drait °îochezlesjeunes. Outre réserves les ce étant qu'appelle type d'enquêtes toute croyance extrêmement difficiledéfinir, encore à quantifier , il faut à et tenir des plus compte mouvements « » nouveaux en religieux (charismatiques France, nouvelles religions au Japon)et des concepts » individuels spiritismeen France, au les religieux (« thérapies religieuses Japon) pourcomprendre attitudes la envers mort. 29. Hito wa bakemono,o ninaimonowanashi. y 30. Yo ni osoroshiki ningent wa bakete inochi toreri. wa 31. VoirPicone 1989.D'autres le de et dont protales exemples (concernantcycle légendes de drames sont au de gonistes les frères Soga) ontétécités DouglasMills (cours Collège France, par 1989). 32. Surl'ambiguïté concept vraisemblance la critique du de dans littéraire Occident, Todorov en voir 1978: 87-89. 33. Les événements dans les livres 3 et 4 du KOshoku 2, rapportés goninonna de Saikaku (1686) avaient lieu entre et quatreans avantla publication l'ouvrage Morris,Life of an eu un de (I. Amourous Transworld 1958 Woman, London, Publishers, : 248). 34. Shigõno sekai,O bakenojOshoroku, Yurei mita! Les chiffres vente ces ouvrages wo de de sont considérables. en le du de et Dix-sept réimpressionscinqans ontdémontré succès livre Hirano, les minimaux autres des sontde 10000exemplaires. dizaines titres ce genre Des de de tirages paraissent fois plusieurs paran. 35. La grande des de féminines noyade dérive rites des sacrificiels fréquence récits morts par archaïques etdesmodèles littéraires maisaussid'uneaffinité la femme l'eau,« phase» et entre (Pigeot1980), ou élément yin. 36. Malgré attitude une à du dans parfois ironique l'égard bouddhisme (surtout Harusame monogatari) en de des la du qui dérivait partie sa fréquentation kokugakushsa (lettrés prônant redécouverte « savoirnational Akinari cléricalise pieusement « » l'histoire la fidèle de »), Miyagi supra, {cf. le élève stèle une funéraire commémorer la défunte récite des et p. 132).Danssa version, mari pour sütra pleurant. en Dans la version du le originale Konjaku, contese terminait uneremarque par d'un cynisme Il au déconcertant.suffit, diredu compilateur, d'éviter lieuxoù de telsfaits les se ou avant dans d'être hanté. produisent de se renseigner de se rendre unendroit susceptible 37. A l'époque, morts les étaient ensevelis desvêtements dans de dépourvus coutures. 38. L'histoire d'Oiwaestunmélange inextricable faits de divers de fiction. pièce Tsuruya et La de Nanbokureprend éléments deuxcrimes des de réellement commis Edo. Miyata(1985: 212-216) à rapdu d'un cerf-volant lequelétait sur porte kaidan, qu'à la première représentation Yotsuya peinte une« tête tranchée du du ce depuis » (namakubi) peu dégoulinait sangsurle toit théâtre, qui attira unegrande foulede spectateurs artifices des voir ; pourles macabres publicitaires acteurs, aussi

Ombresjaponaises

147

39. 40.

41.

42. 43. 44.

PicoNE 1989. Le culte renduaujourd'hui à Oiwa est d'originesyncrétique elle a été assimiléeà : Tâme d'une malheureuse jeune femmedéfigurée par la variole qui est vénéréedans le sanctuaire d'Oiwa Inari à Yotsuya,lieu fréquenté entreautrespar des acteursqui tiennent rôle de l'héroïne le dans le Yotsuyakaidan. Ware wa utsusemino hito ni arazu, kitanai tama no kari ni katachi wo mietsurunari (Akinari 1776 : 354). Cette cosmologie est très riche. Je n'ai pu traiterici une autre catégoried'âmes, les « démons affamés» (gaki), censéspartager l'existencedes vivantstouten étantinvisibles. Leur châtiment est la faimet ils sontcondamnésà se nourrir matières de immondes.Les gaki ont parfoisété assimilés aux mortsmalveillants aux oni (Ujishüi monogatari livre11, conte 10). Miyata (1985 : 7-14) va et t dans le mêmesens, assimilant monstres la sciencefiction les de aux yõkai. Commentreconnaît-on espritsur une photographie Si l'image est tropnette,le lecteur disun ? ne Les photographies tingue pas entre une photo « normale» et celle d'une image surnaturelle. d'esprits(reisha) que l'on trouvedans les manuels {cf. n. 34) sont floues. Pour nous, il s'agit de ou de simplesfautestechniques (surimpressions traceslumineuses par exemplecellesde flammes de bougies reprisesavec un travelling l'objectif). Le problèmen'est pas nouveau. Dès la fin du xixe siècle,les spiritualistes recueillirent « preuves» de l'existence phédes de anglaiset américains nomènespsychiquesgrâce à la photographie, le père F. Brune,auteurd'un livreà succès, Les et Mortsnousparlent,affirmait récemment la télévision à des que ses disciplesavaientenregistré voix de revenants un magnétophone capté leursimagesau magnétoscope. sur et Cetteextensibilité classifications utiliséepar Hirano qui n'hésitepas à ranger extra-terresdes est les tresdans la catégoriebakemonoet affirme les OVNI - respectant sans doute les traditions que atterrissent sur fréquemment le montFuji. Il est intéressant comparercetteestampeavec celle du recueilde Yoshitoshioù Okiku est repréde sentéecommeun revenant et quasi transparent plutôtstéréotypé. La plupartdes sectesapparuesà la findu xixe siècleaccordentune place importante la vénération à des ancêtreset attribuent âmes errantes infortunes affligent aux les leursmembres.Cependant qui cettetendanceest plus marquéedans les pratiquesrituelles offiquotidiennes que dans les doctrines ciellesdiffusées les leaders. par

BIBLIOGRAPHIE

SOURCES JAPONAISES

Hirano, Imao 1981 Nihon kaiki meishõannai (Guide des lieux hantéscélèbresdu Japon). Tokyo, Futami shobo. Yanagita, Kunio 1948 Minzoku mukashibanashi mei i (Guide des contespopulaires). 1968 Tono monogatari (Légendes de Tono). ChikumaShobo (« Teihon Yanagita Kunio shü »). Les textessuivantsont été consultésdans la collection« Nihon koten bungaku zenshi», Tokyo, Shogakkan, 1971-1973. (Ueda) Akinari 1776 Ugetsumonogatari.[Traduitpar R. Sieffert sous le titreContes de pluie et de lune. Paris, Gallimard,1956 (« Connaissancede l'Orient.Sériejaponaise » 2).] (Ihara) Saikaku 1685 Saikaku shokoku banashi. Illustrationsde l'auteur. [Traduit par R. Sieffert sous le titre Contes des provinces.Paris POF, 1985] 1686 Köshoku gonin onna. [Traduit,préfacé et annoté par G. Bonmarchandsous le titreCinq amoureuses.Paris, Gallimard,1959 (« Connaissancede l'Orient.Sériejaponaise » 9).]

148

MARYPICONE

1687 Honchö nijüfukö. [Traduitpar R. Sieffert sous le titreVingt parangons d'impiétéfiliale de notre pays. Paris, POF, 1985.] du 1688a Ninon eitaigura(Le Magasin perpétuel Japon). 1688b Büke girimonogatari(Histoiresde l'honneurdes samurai). à Ont également consultéesde nombreuses été estampesde Hokusai et de Yoshitoshiconservées la Bibliothèquenationale.
ÉTUDES ET TRADUCTIONS

Addiss, Stephen 1985 Japanese Ghosts and Demons. Art of the Supernatural[catalogue raisonné]. New York, SpencerMuseum of Art/G.Brasiller. Calmet, Augustin, Dom, [1751] 1986 Dissertation sur les Revenants en corps, les excommuniés,les Oupires ou Vampires, Millón. Brucolaques,etc. Paris, Jérôme Fabre, Daniel 1987 « Le Retourdes morts», Études rurales105-106: 9-34. Frank, Bernard 1968 Histoiresqui sont maintenant passé (Konjaku monogatarishü). Édité et traduitdu japodu nais par B. F. Paris, Gallimard(« Connaissancede l'Orient. Sériejaponaise » 26). 1969-1976 Annuaire.Résumésdes cours et travaux.EPHE, IVe Section. Goncourt, Edmond de [1896] 1986 Hokousaï, Paris, Union généraled'Éditions. Komatsu, Kazukiko 1984 Hyõreishinkõron (Étude des cultesdepossessionspirite).Tokyo, Arina Shobo. Lloyd, Arthur 1912 « Japanese Demons and Spirits». Encyclopaedia of Religion and Ethnics. Hastings, éd., London. Macé, François 1986 La Mort et lesfunérailles dans le Japon ancien. Paris, POF. Mauclaire, Simone 1984 Du Conte au roman : un « Cendrillon» japonais du Xe siècle. L'Ochikubo monogatari. Paris, Maisonneuve & Larose (Collège de France. « Bibliothèquede l'Institutdes Hautes Études japonaises »). Miyata, Noboru 1985 Yõkai no minzokugaku (Les Apparitions: une étude folklorique). Tokyo, Iwanami Shoten. Nakaoka, Toshiya 1985 Onryõ(Ames malveillantes). Tokyo, FutamiShobo. Oates, Caroline in 1989 « Metamorphosis and Lycanthropy Franche-Comté, 1521-1643», in M. Feher et al., eds., Fragments a Historyof theHuman Body. New York-Paris,Urzone. for Picone, Mary [1985] Rites and Symbolsof Death in Japan. D. Phil, thesis.Oxford(non publiée). of 1986 « BuddhistPopular Manuals and the Commercialisation Religionin Japan », Journalof theAnthropological Societyof Oxford(« JASO Occasional Papers » 5). 1989 « La Double illusion : les représentations visuelles des revenants dans les spectacles orale 26 : 183-198. japonais », Cahiersde Littérature

Ombresjaponaises

149

PiGEOT, Jacqueline narrativedu Japon ancien », in 1980 « Les Suicides de femmespar noyade dans la littérature à anniversaire. Mélangesofferts M. CharlesHagenauer en l'honneurde son quatre-vingtième Paris, L'Asiathèque (Collège de France. « Bibliothèque de l'Institutdes Hautes Études japonaises »). O., s. dir. Rotermund, Hartmut 1988 Religions, croyanceset traditions populaires du Japon, I. Paris, Maisonneuve & Larose/ EPHE, Centred'Études sur les Religionset Traditionspopulairesdu Japon. Sakurai, Tokutarõ 1975 « Yanagita Kunio no sosenkan» (Le Concept d'ancêtreselon Yanagita Kunio) dans Tsurumi, K, ed., YanagitaKunio shü. Tokyo, Chikuma Shobo. Sanford JamesH. 1988 « The Nine Faces of Death : Su Tung-po's Kuzõ-shi », The EasternBuddhist21 (2). Schmitt, Jean-Claude 1987 « Le Spectre de Samuel et la sorcièred'En Dor. Avatars historiquesd'un récitbiblique : I Rois 28 », Études rurales105-106: 37-64. Sieffert, René 1986 Contes d'Uji. Trad, de Ujishüimonogatari.Paris, POF. Stevenson, John du avec commentaires ShinkeiSanjQrokkaisen, Ghosts. [Réimpression 1983 Yoshitoshi'sThirty-six Kong, Weatherby 1869-1892.]Withan Introduction Donald Richie. New York-Tokyo-Hong hill/Blue Tiger. Tamura, Yoshiro,éd. s.d. Interviewswith Ten Japanese Buddhist Leaders. Édition bilinguejaponais-anglais. Tokyo, Institute the Studyof Religions. for International Tanizaki, Jun'ichiro zenshû »). 1959 Yõshõjidai (Mon Enfance). Tokyo, ChikumaShobo (« Tanizaki Jun'ichiro F. Teiser, Stephen Press. Princeton 1988 The GhostFestivalin Medieval China. Princeton, University Todorov, Tzvetan à 1970 Introduction la littérature fantastique.Paris, Le Seuil (« Points » 73). 1978 Poétique de la prose. Paris, Le Seuil (« Points » 120). et 1987 La Notion de littérature autresessais. Paris, Le Seuil (« Points » 188). Tsuruya, Nanboku et commentaires notes 1980 Les Spectresde Yotsuya(Yotsuya kaidan). Traduction,introduction, par JeanneSigée. Paris, L'Asiathèque (Collège de France. « Bibliothèquede l'Institutdes Hautes Études japonaises »). Visser, Marius W. de des 1914 « Fire and Ignés Fatui in China and Japan », Mitteilungen Seminarsfür Orientalische SprächenXVII. Berlin. Yanagita, Kunio 1863 Yökai dangi (Cours sur les apparitions).Tokyo, Chikuma shobo (« Teihon Yanagita Kunio shü »). Zolbrod, Leon 1974 Ugetsu monogatari (Tales of Moonlight and Rain). Vancouver, Universityof British Columbia Press.

150

MARY

PICONE

ABSTRACT

Mary Picone, Buddhismand JapaneseGhost Stories(1685-1989). - Ghost storiesreflect and the importance metamorphosis illusionin Japanesethought. of Theyalso shed lighton unrelatedfields such as local natural science and theoriesof perception,or seemingly ». of modern theoreticalresearchconcerningthe construction events and « narratology of Furthermore they provide alternativerepresentations death and of the process of ancestralisation. (Traduitpar M . P.)

ZUSAMMENFASSUNG

(1685-1989). Mary Picone, JapanischeSchatten: die Illusion in den Gespenstergeschichten - Gespenstergeschichten spiegelndie Bedeutungder Begriffe Metamorphoseund Illusion im japanischen Denken wider. Sie erhellendarüberhinaus Bereichewie die Naturwissenschaften und die einheimischenTheorien der Wahrnehmung,die Konstruktiondes schließlich eine allzu häufig Ereignisses und die « Erzählkunde». Sie konstituieren des vernachlässigte Vorstellung Todes und der Ahnenwerdung.

RESUMEN (1685-1989).- Los MaryPicone, Sombrasjaponeses : la ilusiónen los cuentosde espectros de cuentosde espectros,desde reflejanla importancia los conceptosde metamorfosis de y ilusiónen el pensamiento dominioscomo las cienciasnatujaponés. Por otrolado esclarecen del rales y las teoriasde la percepciónautóctonasasí como la construcción acontecimiento y una de la « narratologia Por últimoconstituyen representación la muerte del procesode ». y ancestralización frecuentemente dejado al margen.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful