1

HISTOIRE DU CHEVAL A BASCULE par Enid BLYTON

EST-CE Fend-la-Bise, le cheval à bascule, qui raconte ces belles histoires à son petit maître Stéphane, ou Stéphane qui les lui lit? Peu importe! Ce sont de bien joyeuses histoires qui font entrer Stéphane et Fend-la-Bise dans un monde enchanté. Un monde où les jouets s'animent, où les animaux parlent, où l'on rencontre dans les bois des lutins malicieux. Quels beaux voyages font ensemble Stéphane et Fend-la-Bise!

Ce livre porte le label MINIROSE, c'est-à-dire qu'il intéresse les enfants dès qu'ils savent lire, et qu'il peut aussi bien leur être lu à haute voix.

2

DU MÊME AUTEUR dans la même série dans la Bibliothèque Rose 1. Bonjour les Amis ! 2. Histoire de la lune bleue 3. Histoires de la boite de couleurs 4. Histoires de la cabane à outils 5. Histoires de la maison de poupées 6. Histoires de la pipe en terre 7. Histoires de la ruche à miel 8. Histoires de la veille Horloge 9. Histoires des ciseaux d'argent 10. Histoires des quatre Saisons 11. Histoires des trois loups de mer 12. Histoires du bout du banc 13. Histoires du cheval à bascule 14. Histoires du coffre à jouets 15. Histoires du coin du feu 16. Histoires du fauteuil à bascule 17. Histoires du grenier de grand-mère 18. Histoires du marchand de sable 19. Histoires du sac à malices 20. Histoires du sapin de noël

3

ENID BLYTON

HISTOIRE DU CHEVAL A BASCULE
ILLUSTRATIONS DE PATRICE HARISPE

HACHETTE

4

TABLE
Prologue
1.

6 9 20 31 45 58 74 87 101

Fend la Bise le cheval a bascule Galopin, le lapin glouton La méchante poupée Le berger et les lutins Le petit cheval tricycle La petite grenouille verte Trottinette et la lune La fée coccinelle

2.

3.

4.

5.

6.

7.

8.

5

PROLOGUE
STEPHANE a un grand cheval de bois à bascule qu’il aime beaucoup. Il l'appelle Fend-la-Bise, du nom d'un cheval qui est le personnage principal d'une des belles histoires de son livre d'étrennes

6

Fend-la-Bise est toujours prêt à emporter son petit maître dans les contrées les plus lointaines. Que d'aventures Stéphane a vécues sur. le dos de son fidèle coursier. Mais quand ils .ont parcouru tous les deux tant de pays divers et bien guerroyé, ils sont fatigués. Alors Stéphane s'assied près de Fend-la-Bise et lui lit les histoires de son livre. Le cheval écoute attentivement en se balançant de temps
7

en temps, ce qui est sa façon de hocher la tête. Stéphane et Fend-la-Bise pénètrent ainsi ensemble dans un univers nouveau. Ils apprennent à connaître d'autres enfants, des lutins espiègles, des jouets qui la nuit s'animent et parlent. Et-parfois Stéphane, bercé par le son de sa voix, a l'impression que c'est Fend-la-Bise lui-même qui invente pour les lui raconter ces récits joyeux.

8

CHAPITRE 1 Fend-la-Bise, le cheval à bascule FEND-LA-BlSE était le grand cheval à bascule que Patrick avait reçu de son parrain pour Noël. Patrick était fier de son cheval et Payait installé au milieu de la chambre d'enfants. Fend-la-Bise était vraiment très

9

beau. C'était un cheval pommelé» c'est-à-dire blanc avec des taches grises. Il avait une magnifique crinière noire et une longue queue touffue. Patrick et sa petite sœur Stéphanie l'aimaient beaucoup et faisaient sur son dos de grands voyages. Fend-la-Bise était toujours prêt à les emporter au galop par monts et par vaux. « Mais les autres jouets avaient peur de lui. Il était si grand, il se balançait si rapidement! « Fais attention, Fend-la-Bise, suppliaient-ils. Avertis-nous avant de bouger. Tu pourrais si facilement nous écraser.» Fend-la-Bise riait, fier de sa force. La frayeur qu'il inspirait aux autres l'amusait beaucoup. «Tu n'es pas gentil, disait Martin,

10

l’ours en peluche. Un jour tu regretteras de ne pas nous avoir écoutés.» Martin ne se trompait pas. Un après-midi de pluie, Patrick et Stéphanie avaient joué avec tous leurs jouets et ils avaient oublié, avant le dîner, de les ranger dans le placard. Leur mère entra dans la pièce quand ils furent couchés et elle poussa une exclamation de mécontentement. « Quel désordre ! Oh, ces enfants ! Demain matin, je leur dirai de tout remettre en place ! » Or Margot, la poupée aux longs cheveux noirs que Stéphanie aimait tant avait la tête et une main juste sous le cheval à bascule. Elle ne risquait rien tant que Fend-la-Bise ne remuait pas Les jouets, au comble de l'inquiétude, attendaient avec impatience que la
11

pendule sonnât minuit. Alors ils pourraient bouger et se précipiter vers Margot pour la mettre à l'abri. Mais Fend-la-Bise choisît cette nuit-là pour faire peur aux jouets. Au premier coup de minuit, sachant que tous les jouets allaient revenir à la vie, il se mit à se balancer. « Arrête-toi ! Arrête-toi ! crièrent les jouets en courant vers lui. Tu vas écraser Margot ! » Mais Fend-la-Bise ne les écouta pas. Il croyait que les jouets poussaient des cris de frayeur comme d'habitude et ne fit pas attention à ce qu’ils disaient. II se balança encore plus vite pour les taquiner sans se douter du mal qu'il allait faire à la pauvre poupée. Quand les jouets arrivèrent à elle, dans quel triste état ils trouvèrent Margot! Ses cheveux noirs étaient
12

arrachés, sa main droite écrasée. Les jouets la portèrent loin du cheval en pleurant à chaudes larmes. « Qu'avez-vous ? demanda Fend-laBise qui s'immobilisa. — Méchant cheval! Nous t'avions dit de t'arrêter! Regarde ce que tu as fait! crièrent les jouets en colère. Tu as arraché les cheveux de Margot, tu as écrasé sa pauvre main !» Margot sanglotait. Fend-la-Bise fut consterné. Il regrettait amèrement d'avoir voulu taquiner ses compagnons. « Que vais-je devenir ? gémissait Margot. Que vais-je devenir? Quand Stéphanie me verra sans cheveux et la main écrasée, elle ne voudra plus de moi. Ooooh! — Il faut que Fend-là-Bise te porte

13

à l'atelier du Père Noël, déclara Martin, l'ours en peluche. Il connaît le chemin puisque c'est de là qu'il est venu. Il me l'a dit lui-même. Le Père Noël pourra peut-être faire quelque chose pour toi ! » Les jouets mirent la blessée sur le dos de Fend-la-Bise et ordonnèrent au cheval de sortir de 1& maison, de descendre l'allée du jardin et de gravir la haute colline au sommet de laquelle
14

habitait le Père Noël. C'était à des lieues de là et Fend-la-Bise galopa toute la nuit, Margot sur son dos. Enfin il arriva. Il frappa à la porte avec son sabot, hennit de toutes ses forces; et le Père Noël vint voir qui était là. Fend-la-Bise lui expliqua la raison de sa visite et Margot montra ses blessures. « Mon Dieu ! Mon Dieu ! soupira le

15

Père Noël en regardant sévèrement le cheval à bascule. J'espère que tu as honte de ta conduite. Tai entendu parler de toi et de ta façon stupide a effrayer les jouets en te balançant violemment. Entrez tous les deux. » Ils entrèrent dans la maison, et le Père Noël les conduisit dans son atelier. Il ouvrit un tiroir et fourragea à l'intérieur. « Il ne me reste plus de perruque noire! s'écria-t-il. Je les ai toutes employées. Qu'allons-nous faire ? » Il se retourna et regarda sans rien dire l'épaisse crinière de Fend4a-Bise. Alors Fend-La-Bise poussa un gros soupir et dit au Père Noël : « Ma crinière est belle, Père Noël, prenez-en un morceau pour Margot ! » Fend-la-Bise ne bougea plus. Le Père

16

Noël prit ses ciseaux et coupa un grand carré dans la crinière du cheval. Habilement, il badigeonna ce carré avec de la colle et l'appliqua sur la tête de Margot. Puis le Père Noël examina la main écrasée. Il la remplaça par une main qu'il tenait en réserve pour une occasion de ce genre. « Elle est encore plus belle que l'autre, dit Margot ravie. Merci, Père Noël! — Je suis content de te faire plaisir, Margot, répondit le-Père Noël avec un

17

bon sourire. Mais c'est Fend-la-Bise qu'il faut remercier ! » Fend-la-Bise reprit le chemin de la maison en galopant très vite parce qu'il était content. 11 arriva dans la chambre des enfants juste avant le premier chant du coq. Margot était fièrement campée sur son dos, heureuse d'avoir une nouvelle chevelure et une nouvelle main. Les jouets applaudirent en la voyant. « Quels beaux cheveux tu as, Margot! Et quelle jolie main ! » crièrent-ils. Fend-la-Bise ne dit rien. Il restait immobile au milieu de la chambre, n'osant pas se balancer ni montrer son dos. « Fend-la-Bise m'a donné une partie de sa crinière, dit Margot, et le Père

18

Noël m'en a fait une belle perruque! » Tous les jouets s'approchèrent de Fend-la-Bise et constatèrent qu'il lui manquait un morceau de la crinière C'était bien vrai ! Quelle surprise pour Patrick et Stéphanie, le lendemain, quand ils virent que leur beau cheval .à bascule avait perdu une partie de sa crinière. Ils se demandèrent ce qui s'était passé, mais ne devinèrent jamais la vérité. Fend-la-Bise ne s'amusa plus jamais à faire peur aux jouets. Il resta le meilleur ami de Margot.

19

CHAPITRE II Galopin, le lapin glouton MAMAN, faisons un pique-nique, demanda Jeannot, le petit lapin, en sautant autour de sa mère, Jeannotte» la grosse lapine. Nous avons des quantités de bonnes choses, de la laitue, des carottes, des navets. Elles seraient bien meilleures si nous les mangions sur
20

l'herbe de la colline. Faisons un pique-nique ! — Bonne idée! répondit sa mère, préviens vite tes frères et sœurs et invite aussi tes amis. » Jeannot ne se le fit pas dire, deux fois. Il appela ses frères et ses sœurs. Et ensemble ils allèrent annoncer la nouvelle dans les terriers voisins. « Nous inviterons Grisette, elle est si gentille, déclara Jeannot. Et Moustache qui est si amusant. Et Friquet qui sait jouer à tant de jeux. — Et Doudou, il est si petit et si mignon, dirent les autres. — Oui, mais pas Galopin, décida Jeannot. Il est trop glouton. Il mangerait toutes nos carottes. Et puis il ne pense qu'à nous jouer de mauvais tours. Je n'aime pas Galopin !

21

— Nous non plus», approuvèrent ses frères et sœurs. Grisette, Moustache, Friquet et Doudou furent donc invités, mais pas Galopin. Galopin ne fut pas content. Il regarda a un œil d'envie les autres qui, chargés de paniers, gravissaient la colline en riant et en bavardant. Il plissa son nez et tira ses moustaches. «Les vilains! dit-il. Ne pas m'inviter! J'aimerais bien troubler leur fête et manger leurs provisions pour leur donner une bonne leçon ! » Assis sous un buisson, il réfléchit longtemps et enfin une idée lui vint. « J'y suis ! Je me cacherai dans les hautes herbes derrière eux et, quand ils seront bien en train de se régaler, je crierai : « Le renard ! Le renard ! »

22

Ils se sauveront pour se mettre à l'abri et j'aurai toutes leurs carottes et toutes leurs laitues pour moi seul. Je suis vraiment un lapin très malin ! » Galopin suivit de loin les autres. Il vit Jeannotte, ses enfants et leurs amis s'installer en rond sur l'herbe qui sentait bon le thym et le serpolet. Au milieu d'eux se dressait un tas de laitues vertes, de navets bien tendres, de savoureuses carottes. Ils prirent chacun
23

une carotte et se mirent à grignoter. Ce fut le moment que choisit Galopin pour crier : « Le renard ! Le renard ! Sauvez-vous ! Il est là !» Pris de panique, les lapins descendirent la colline en se bousculant et se blottirent dans les premiers terriers qui se trouvèrent sur leur chemin. Le festin restait sur l'herbe. Alors Galopin sortit des hautes herbes où il était caché et se mit à table.
24

Il avait croqué un navet, une carotte, entamait une laitue juteuse et se croyait le plus heureux des lapins quand un bruit le fit sursauter. Une branche avait craqué derrière lui. Effrayé, il se retourna en agitant ses longues oreilles et en fronçant le nez. Un pelage roux, une queue touffue ! C'était un renard... Oui, un vrai, cette fois ! Un grand renard roux, aux yeux étincelants ! Il renifla, sentit une bonne odeur de chair fraîche et se mit à rire. « Un lapin ! s’écria-t-il. Un petit lapin bien gras, tout seul, en train de se régaler de bonnes choses ! Justement j'avais faim. Quel bon repas je vais faire! » Il prit son élan» mais Galopin détalait déjà en hurlant : « Au secours! Au secours ! »

25

Personne ne vint à son aide. Les autres lapins avaient eu si peur quand il avait crié « Au renard ! » qu'ils se cachaient au fond de leur terrier ; pas un seul n'était là pour l'aider à échapper au renard. Galopin dévala la colline, le renard derrière lui. Il s'enfonça sous un buisson.

26

Le renard l'y suivit. Galopin essaya de pénétrer dans un terrier désert, le renard lui barra le chemin. Il fit demitour, revint sur ses pas, décrivit des cercles, mais le renard le poursuivait toujours. Son cœur battait à grand coups. Bientôt il serait si fatigué qu'il tomberait pour ne plus se relever. Alors le renard se jetterait sur lui et enfoncerait dans son corps des dents cruelles.

27

« Pourquoi ai-je joué ce mauvais tour aux autres ! pensait-il. J'ai voulu les punir et c'est moi qui suis puni. Au secours ! Au secours ! » Par bonheur, un faisan doré l'aperçut. Le faisan détestait le renard qui avait mangé ses petits. Il prit son vol, se percha sur une branche basse et cria : « Les chiens ! Voici les chiens ! » Or, le renard avait aussi peur des chiens que les lapins avaient peur de lui! Il s enfuit aussitôt, sa queue touffue traînant derrière lui. Galopin se laissa tomber dans l'herbe, tremblant de tous ses membres. Au bout d'un moment, Jeannette sortit la tête du terrier où elle s'était réfugiée avec ses enfants.

28

« Je te demande pardon, gémit Galopin. J'ai gâché votre pique-nique en criant « Le renard ! » parce que j'étais furieux de ne pas avoir été 'invité et que je voulais manger des carottes, des navets et de bonnes laitues. Vous vous étiez enfuis et je me régalais quand un renard, un vrai renard est venu! Un peu plus il m'attrapait ! Jamais plus je ne vous jouerai de mauvais tours ! Promesse de Galopin ! »

29

CHAPITRE III La méchante poupée ANNE-MARIE avait une grande poupée qu'elle appelait Roselyne et qu'elle aimait beaucoup. Roselyne était très jolie, elle avait des cheveux blonds tout bouclés, des yeux bleus et des joues rosés. Anne-Marie lui mettait

30

« On va écraser Margot » !

31

de jolies robes, des rubans dans les cheveux et remmenait partout avec elle. Roselyne semblait douce et souriante, mais en réalité elle avait très mauvais caractère. Pour un rien, elle se mettait en colère, battait les autres jouets, les pinçait, les griffait comme une petite chatte en furie. Un jour, Anne-Marie eut envie de faire un pique-nique. «Demain nous irons déjeuner dans le bois, annonça-t-elle à ses jouets. Je vous mettrai tous dans la voiture de Roselyne. Toi, Roselyne, toi Gugusse le clown, et aussi Martin l'ours, Coin-Coin le canard et Jeannot Lapin. Vous serez un peu serrés, mais le trajet n'est pas très long. Une fois arrivés, nous jouerons à cache-cache et à tous les jeux que vous voudrez. »

32

Toute la nuit, les jouets ne parlèrent que du pique-nique, tous étaient enchantés, sauf Roselyne qui fut prise d'un accès de rage. «Dire qu'il faudra que vous soyez tous dans ma voiture! cria-t-elle. Pourquoi Anne-Marie veut-elle vous emmener? Je me le demande. Pourquoi ne pas me prendre seule ? Mais, vous me le paierez ! Toi, Gugusse le clown, je prendrai la clef qui sert à te remonter et je la jetterai dans les buissons. On ne la retrouvera jamais. — Tu ne ferais pas une chose pareille? dit le clown effrayé. — Je me gênerais ! reprit Roselyne. Toi, Martin, je t'arracherai les oreilles. Et toi, Coin-Coin, je t'enlèverai le sifflet que tu as dans le dos et tu seras muet. Quant à toi, Jeannot Lapin, je ne

33

sais pas encore ce que je te ferai, mais tu auras ta part, je te le promets. AnneMarie ne s'apercevra de rien. Je m'amuserai bien, vous verrez ! — Tu es une très méchante poupée» déclara le clown. Si tu mets tes menaces à exécution, tu t'en repentiras. — Je ne m'en repentirai pas», riposta la poupée. Les jouets étaient très inquiets. Ils savaient que Roselyne était capable de
34

tout, ils seraient tous sous le tablier de la voiture et Anne-Marie, comme l'avait dit la poupée, ne se douterait de rien. « Je ne veux pas qu'elle jette ma clef dans les buissons du chemin ! s'écria le clown. — Et moi, je ne veux pas qu'elle m'arrache les oreilles, renchérit Martin. Elles me sont très utiles.

35

— Et que ferai-je si elle m'enlève mon sifflet ! gémit Coin-Coin, — Et moi, je ne sais pas ce qu'elle me fera, mais ce sera sûrement quelque chose de très méchant, ajouta Jeannot Lapin. — Comment l'empêcher d'exécuter ses menaces ? demanda Gugusse. — Qui a une idée ? » interrogea Martin. Personne n'avait d'idée. «J'aimerais bien que Roselyne ait un gros rhume et ne puisse pas sortir ! soupira Coin-Coin. — Elle n'a jamais eu de rhume, dit Jeannot Lapin. Je ne l'ai jamais entendue éternuer. — Et puis ce n'est pas la saison des rhumes, fit remarquer Gugusse. Il fait très beau. Martin, qui est si frileux, dit

36

que sa fourrure lui tient trop chaud. » Coin-Coin soudain eut une inspiration. « Ecoutez, les jouets, chuchota-t-il pour que Roselyne ne l'entende pas. Forçons-la à éternuer. Anne-Marie croira qu'elle est enrhumée et ne voudra pas qu'elle sorte. Une pincée de poivre fera l'affaire. On éternue toujours quand on a respiré du poivre. Roselyne restera au lit et nous passerons un bon aprèsmidi dans les bois. — Coin-Coin ! s'écria Martin enthousiasmé, tu es bien le plus intelligent de nous tous! C'est cela même! Du poivre! Pour la faire éternuer! Que ce sera drôle ! — Comment nous y prendrons-nous ? demanda Jeannot Lapin en remuant le nez.

37

— Laissez-moi réfléchir, dit Gugusse qui était celui qui prenait toujours les décisions. J’y suis ! Cette nuit, j'irai chercher le moulin à poivre dans le placard de la cuisine. Je sais où il est, sur l'étagère du bas, et la porte n'est jamais complètement fermée. Demain matin, de bonne heure, je me cacherai derrière le petit lit de Roselyne. Quand Anne-Marie viendra, je tournerai

38

la manivelle du moulin et Roselyne éternuera sans pouvoir s'arrêter. » Pendant la nuit, Gugusse alla chercher le moulin à poivre et se glissa derrière le petit lit de Roselyne. Le lendemain matin, dès qu'il vit entrer Anne-Marie, il donna un tour de manivelle. Un nuage de poivre sortit du moulin et vint chatouiller le petit nez rosé de la poupée. Le résultat ne se fit pas attendre. « Atchoum ! » cria aussitôt Roselyne. Anne-Marie l'entendit et regarda sa poupée avec inquiétude. «Roselyne, j espère que tu n'as pas pris froid ! s'exclama-t-elle. — Bien sûr que non, commença Roselyne. Je... Atchoum! — Tu as un gros rhume, constata

39

Anne-Marie. Je me demande comment tu l'as attrapé.

— Je n'ai pas... Atchoum! protesta Roselyne de très mauvaise humeur, Atchoum ! Atchoum !» Le clown tournait de nouveau la manivelle du moulin à poivre. Il le faisait avec tant d'énergie qu'il se demandait s'il n'allait pas se mettre à éternuer lui aussi. Heureusement, il réussit à s'en empêcher, «Roselyne, as-tu mal a la tête? demanda Anne-Marie. Tu ne peux pas venir dans les bois aujourd'hui. Ce serait imprudent. — Je veux y aller, je veux... Atchoum ! cria Roselyne. Mais, qu'estce que j'ai ? Je ne peux pas m'arrêter. Atchoum !

40

— Tu dois avoir de la fièvre, Roselyne, dit Anne-Marie dé plus en plus inquiète. — Atchoum ! répondit Roselyne. — Tu as dû avoir froid hier dans le jardin, continua Anne-Marie en tâtant le front de la poupée. — Atchoum! — Tu ne peux pas aller dans les bois aujourd'hui» décida la petite fille Tu as un très gros rhume. Tu resteras au lit Je ne prendrai que les autres.

41

— Oh ! Oh non ! Atchoum ! Atchoum ! sanglota Roselyne. — Tu es tout enrouée, reprit AnneMarie. Reste au lit et sois bien sage. Je vais préparer les autres.» Vingt minutes plus tard» le clown, le canard, Tours et le lapin étaient installés dans la voiture de la grande poupée. Ils riaient de bon cœur en entendant Roselyne éternuer et sangloter.
42

«C’est bien fait pour toi! cria Martin quand Anne-Marie alla chercher le panier du déjeuner. Tu l'as bien mérité ! — Je ne l'ai pas mérité ! protesta Roselyne entre deux éternuements. Je me demande pourquoi j'éternue. Je ne suis pas enrhumée, j'en suis sûre.» Anne-Marie revint avec un panier plein de bonnes choses et emmena les jouets, installés bien à Taise dans la voiture de la grande poupée. Il faisait délicieux dans le bois, les oiseaux chantaient. Quelle bonne, journée passèrent Gugusse, Martin, Coin-Coin et Jeannot Lapin! Ils firent une grande partie de cache-cache et jouèrent à d'autres jeux jusqu'au soir. Quand ils rentrèrent fatigués, mais très satisfaits de leur journée, Roselyne n'éternuait plus mais se sentait très malheureuse.

43

Tu n'as plus l'air enrhumée, dit Anne-Marie surprise. Je voudrais bien savoir pourquoi tu as tant éternué ce matin. — Demande au moulin à poivré», chuchota Gugusse à l'oreille de Martin, Mais, ni Roselyne ni Anne-Marie ne l'entendirent et elles se demandèrent pourquoi tous les jouets avaient le fou rire.

44

CHAPITRE IV Le berger et les lutins SYLVAIN était un berger qui gardait ses moutons sur les collines où l'herbe était épaisse et savoureuse. Son chien Fido raccompagnait, c'était un animal intelligent et dévoué, prêt à donner sa vie pour son jeune maître.

45

Or la colline était peuplée de lutins. Sylvain les apercevait souvent de loin et s'efforçait de ne pas se trouver sur leur chemin, car on disait que les lutins cherchaient à s'emparer de jeunes garçons pour en faire leurs serviteurs. Mais on disait aussi qu'ils possédaient un trésor caché sur la colline... Une nuit, Sylvain vit un lutin qui gravissait la colline d'un pas rapide, un sac vide sur son épaule. Le lutin ne remarqua pas le jeune berger caché derrière un buisson avec son chien. Fido était sur le point de gronder, mais Sylvain mit la main sur sa tête.et le força à garder le silence. A la clarté de la lune, Sylvain guettait le lutin à travers les branches du buisson. A sa grande surprise, il le vit s'arrêter devant une grosse pierre et la

46

pousser de côté ; il découvrit ainsi rentrée d'un souterrain sombre et profond. « C'est sûrement là que les lutins cachent leur trésor, pensa Sylvain. J'aimerais bien aller jeter un coup d'œil à l'intérieur de ce souterrain.» Il resta aux aguets jusqu'au moment où le lutin réapparut, cette fois avec un sac plein sur son épaule. Plié en deux sous le poids de son fardeau, il marchait d'un pas chancelant et grommelait des mots indistincts. Soudain quelque chose tomba de son sac. Quand il se fut éloigné, Sylvain ramassa l'objet qui avait roulé sur le sentier. C'était un gros diamant étincelant ! Le jeune garçon siffla entre ses dents. Des richesses étaient cachées dans la colline, il en était sûr,

47

maintenant ! Il trouverait là de quoi sortir dé la pauvreté son père, sa mère, ses frères et ses sœurs .qui ne mangeaient pas toujours à leur faim. Sylvain décida de prendre un sac et une lampe et d'explorer le souterrain dès le matin. Il demanda à l'un de ses frères de surveiller ses moutons et siffla Fido. Un sac sur l'épaule, son chien sur les
48

talons, il alla jusqu'à la grosse pierre, la poussa de côté comme l'avait fait le lutin et pénétra dans le souterrain sombre et numide. Après avoir marché longtemps, il s'arrêta net. Sur les murs du souterrain, scintillaient des pierres de toutes les couleurs, vertes, bleues, rouges, blanches. «Je serai l'homme le plus riche du monde ! » pensa le jeune garçon. Il se mit en devoir de remplir son sac.

49

Les pierres tombaient dedans, les unes par-dessus les autres, et bientôt le sac fut si lourd que le jeune berger avait peine à le soulever. Quand il ne put contenir une pierre de plus, Sylvain le chargea sur son épaule. Alors une voix dure s'éleva dans l'obscurité du souterrain. « Tu as rempli ton sac jusqu'au bord, berger. Pourrais-tu y ajouter une seule pierre ?» La clarté d'une lanterne brilla et un lutin surgit des ténèbres. Puis vinrent un second, un troisième, un quatrième. Ils entourèrent le berger dont le cœur battait à se rompre, car les nouveaux venus avaient des visages menaçants. Fido gronda, mais Sylvain lui imposa silence. Les lutins étaient bien capables

50

de le transformer en taupe où en crapaud s'il les offensait. « Oh ! s'écria le premier lutin en jetant un regard dans le sac. Un beau butin ! Comment as-tu osé venir nous voler nos pierres précieuses? — Elles ne vous appartiennent pas,, protesta Sylvain. Elles appartiennent à celui qui les trouve. Cette colline n'est pas votre propriété. Bien sûr que si riposta le second lutin. Elle est à nous depuis neuf cents ans.

51

Voyez, frères, voyez la quantité de pierres précieuses qu’il nous dérobe. — Je me demande comment il pourrait soulever ce sac, fit remarquer un autre avec colère, — Il ne pourrait pas y mettre un diamant de plus, déclara le troisième. Le sac est plein jusqu'au bord. — Quel sera son châtiment? demanda le premier lutin.

52

— Il sera notre serviteur pendant cent ans plus un jour ! crièrent-ils tous à la fois. — Non, affirma Sylvain avec force; Vous n'avez pas le droit de me garder ici. Je ne prendrai pas vos pierres précieuses si vous pensez qu'elles vous appartiennent. Je vous les laisserai dans mon sac. Maintenant écartez-vous pour que je puisse partir, sinon vous vous en repentirez. — Et qui viendra te chercher ici ? interrogea le premier lutin d'un ton moqueur. Personne, à part nous, ne connaît l'existence de ce souterrain. Tu seras notre serviteur. Tu feras la cuisine et le ménage pour nous, mon garçon. Tu auras bien envie de revoir le soleil, mais jamais plus tu ne sortiras de ce souterrain!

53

— Ne me retenez pas ici, supplia Sylvain. Laissez-moi partir Ml faut que je m'occupe de mes moutons- Je regrette d'avoir voulu prendre vos pierres .précieuses, mais je vous les laisse toutes et je ne révélerai à personne ce que j'ai vu. Vous pouvez compter sur moi. — Lui permettrons-nous de partir, frères? interrogea le premier lutin avec un mauvais sourire. — Oui... à une condition, cria un autre lutin: si lui, ou son chien, peut mettre autre chose dans ce sac, alors, oui? nous le laisserons partir. — C'est cela, approuvèrent les autres, sachant bien que le sac était plein jusqu'au bord. Essaie, berger ! » Mais, malgré tous ses efforts, Sylvain ne put rien ajouter au contenu de son sac.
54

Les pierres retombaient, pas un seul grain de sable ne voulait rester à l'intérieur ! Le sac.se refusait à accepter un seul objet, si menu fût-il. Le chien, couché à l'écart, surveillait la scène avec de grands yeux bruns» sages et pensifs. Quand son maître découragé s assit par terre, Fido se leva et s'approcha du sac. « Le chien va essayer, crièrent les lutins au comble de la joie. Viens, chien, si tu peux mettre quelque chose de plus dans ce sac, vous serez libres, ton maître et toi. — Ouah ouah ! » répondit Fido. Et d'un coup de dent, il fit un grand trou daris le sac. Puis il se tourna vers son maître qui s'était relevé d'un bond. « II a mis quelque chose de plus dans le sac, déclara le jeune berger.

55

Il y a mis un trou. Voyez! Qu'en dites-vous, lutins ? Rendez-nous la liberté ! » Les lutins froncèrent les sourcils et montrèrent le poing à Fido. Mais ils tinrent leur promesse et ils s'écartèrent pour laisser passer le berger et son chien. Tous les deux sortirent en courant du souterrain et retrouvèrent avec joie le soleil doré. « Fido, Fido, mon bon chien ! s'écria Sylvain en le serrant dans ses bras. Tu es plus sage que moi. Sans toi, j'étais perdu ! » II courut retrouver sa famille et soudain il pensa au diamant qu'il avait trouvé la nuit précédente. Il le sortit de sa poche et le montra à son père. « Nous allons le vendre et nous serons riches ! » dit celui-ci enchanté.

56

Il ne se trompait pas, et savez-vous quelle fut la première chose qu'ils achetèrent ? Vous ne devinez pas ? Un beau collier pour Fido, un collier de cuir rouge garni de clous d'or. Fido l'avait bien gagné!

57

CHAPITRE V Le petit cheval tricycle PAR UNE BELLE MATINÉE ensoleillée, Bruno s'en alla se promener sur son cheval de bois. C'était un cheval pas comme les autres, car le papa de Bruno, qui était très adroit, Pavait transformé en tricycle en lui ajoutant

58

trois roues et des pédales. Le petit cheval faisait beaucoup de chemin quand Bruno appuyait sur les pédales. Bruno appelait son cheval VifArgent et ce nom lui convenait très bien, il était si rapide et si léger ! Il avait appartenu à un oncle de Bruno et il était assez vieux. Un jour, sa longue queue noire était tombée, ce qui avait beaucoup attristé son petit maître qui trouvait que Vif-Argent était beaucoup" moins beau sans queue. Il avait essayé de la recoller, mais il n'avait pas réussi et s'était résigné à la jeter, ce qui était bien dommage! Par une matinée ensoleillée, Bruno eut envie d'aller dans le bois des Jacinthes. Il ferait un gros bouquet de fleurs pour le rapporter à sa maman, Et le voilà parti, pédalant avec énergie.

59

Il suivit un sentier tout vert et pénétra dans le bois. Et ce fut là que commença son étrange aventure. Il errait à la recherche de jacinthes quand il arriva dans une partie du bois qu'il ne connaissait pas. Des petites maisons un peu de travers s'élevaient au milieu d'une clairière et parmi elles se trouvait une pâtisserie. Dans la vitrine, Bruno aperçut des sacs de bonbons,

60

des gâteaux et des brioches comme il n'en avait encore jamais vu. Pour mieux les examiner, il arrêta son cheval. Alors les événements se précipitèrent. Un lutin aux oreilles pointues s'engouffra dans la boutique, saisit un sac de bonbons et un gros gâteau au chocolat et s'enfuit. Le pâtissier, un lutin lui aussi mais plus grand et plus gros, parut sur le seuil de la porte et se mit à crier : « Arrêtetoi, voleur ! Arrête-toi ! Tu ne m'as pas payé !» Mais le jeune lutin aux oreilles pointues n'en courut que plus vite. Le pâtissier, vêtu d'une tunique rouge boutonnée jusqu'au cou, poussait des cris de rage. Soudain il aperçut Bruno qui le. regardait avec surprise, sans penser à continuer sa route.

61

« Voici le voleur ! »

62

« Poursuivons-le ! Poursuivons-le ! ordonna le pâtissier. Vite, petit, courons après lui et arrêtons-le !» Il sauta en croupe sur le cheval et Bruno se remit à pédaler plus vite que jamais. Vif-Argent, comprenant ' ce qu'on attendait de lui, fit de son mieux. Le vent ébouriffait les cheveux de Bruno dont le cœur battait à grands coups. Jamais son cheval tricycle ne Pavait entraîné si vite. « Voici le voleur ! » s'écria le pâtissier en le montrant du doigt. Bruno aperçut en effet le petit lutin aux oreilles pointues qui descendait la colline devant eux, toujours chargé du sac de bonbons et du gâteau au chocolat. Vif-Argent dévala la colline à sa suite. Peu habitué à orne telle allure, Bruno ne pouvait s'empêcher d'avoir un peu peur.
63

«Ne croyez-vous pas que nous allons trop vite? demanda-t-il au pâtissier. Et s'il nous arrive un accident? — Tant pis ! riposta l'autre. Pédale ! Pédale ! Plus vite, encore plus vite ! » Ils arrivèrent au pied de la colline et en gravirent une autre. Le petit lutin semblait avoir des ailes aux pieds. Bruno n'avait jamais vu quelqu'un courir aussi rapidement. Soudain ils se retrouvèrent dans les faubourgs d'une ville. Les maisons

64

avaient Pair d'être en carton. Les arbres étaient fixés sur des rondelles de bois, comme ceux de la ferme en miniature qu'on avait donnée à Bruno quand il était petit. Bruno comprit aussitôt qu'ils avaient atteint le royaume des Jouets. Le petit lutin ne s'arrêta pas dans sa course. Il arriva ainsi à un petit étang où nageaient des canards blancs. Là, il buta contre une pierre et tomba dans la mare avec un grand plouf! Le gâteau au chocolat glissa dans l'eau, le sac fut projeté sur le sol, s'ouvrit et les bonbons s'éparpillèrent de tous côtés. Un gendarme en bois fit son apparition et tira le lutin hors de l'étang. Mais Bruno et le pâtissier se rapprochaient, le cheval tricycle lancé à toute allure ne put s'arrêter à temps et les
65

précipita dans l'étang en renversant sur son passage le gendarme et le lu tin voleur. Une grande gerbe d'eau rejaillit autour de Bruno, le cheval tricycle roula sur la tête, ses trois roues en Pair, le pâtissier glissa dans la boue et se releva, tout ahuri. Bruno le premier sortit la tête hors

66

de l'eau et se mit à rire. Jamais il n'avait rien vu de si drôle ! D'autres gendarmes accoururent et repêchèrent tout le monde, y compris le cheval tricycle. « Qu'est-ce que cela veut dire ? » demanda le plus gros des gendarmes en sortant un carnet de sa poche. Le pâtissier, couvert de boue, expliqua que le petit lutin aux oreilles pointues avait volé un gâteau et des bonbons

67

dans su boutique et que Bruno avait eu la bonté de l’aider à le poursuivre sur son tricycle. Le petit lutin se mit à pleurer et deux gendarmes le conduisirent devant le juge. Bruno regardait avec consternation son cheval tricycle. Vif-Argent était noir de boue. Lui-même était trempé et sale. Que dirait sa maman quand il rentrerait à la maison ? Le pâtissier devina son inquiétude et posa la main sur son bras. « Ne t'en fais pas, dit-il d'un ton rassurant. Je vais t'emmener chez ma sœur Pétronille. Elle habite près d'ici. Elle lavera et fera sécher nos vêtements. Quant à ton tricycle, je vais m'en occuper aussi. Un de mes amis est garagiste. Il le nettoiera et l'astiquera. — Je m'en chargerai si vous voulez, proposa un gendarme. Je passe devant le garage. »

68

Il s'éloigna en poussant le tricycle devant lui. Le pâtissier conduisit Bruno dans la petite maison où habitait sa sœur. Sur sa robe rouge et jaune, Pétronille portait un grand châle vert et elle eut pour tous les deux un bon sourire de bienvenue Le pâtissier raconta ce qui s'était passé et elle leur conseilla d'enlever leurs vêtements

69

mouillés et pleins de boue. Enveloppés dans de vieux manteaux, ils s'assirent près du feu de la cuisine pendant qu'elle lavait et repassait. Elle leur servit du chocolat chaud et des brioches qui avaient un goût curieux mais délicieux. Bruno n'avait jamais été aussi heureux. II était dans le royaume des Jouets et buvait du chocolat chaud avec des lutins qui lui souriaient et le

70

remerciaient d'avoir couru après le voleur. Quelle aventure ! Son pantalon et son pull-over furent bientôt secs, brossés et repassés, et il put se rhabiller. « Et mon tricycle ? demanda-t-il. Maman doit se demander où je suis. Il faut que je rentre chez moi, » Au même instant, on frappa à la porte. Pétronille alla ouvrir. C'était le gendarme qui ramenait Vif-Argent nettoyé et astiqué et —- le croirezvous? — le cheval avait une longue queue noire toute neuve. « Il a une queue neuve I s'écria Bruno. Que je suis content! — Le garagiste a pensé qu'il avait peut-être perdu sa queue dans l'étang, expliqua le gendarme. Alors il l'a remplacée par une neuve.
71

— Remerciez-le de ma part, recommanda Bruno. Voulez-vous que je vous raccompagne à votre boutique, monsieur le pâtissier? Il faut vraiment que je retourne à la maison. — Oui, je viens, répondit le pâtissier en remontant en croupe derrière Bruno, Au revoir, Pétronille. Merci ! » Bruno remercia aussi et ils quittèrent le royaume des Jouets sur Vif-Argent tout heureux de sa belle queue noire. Quand ils arrivèrent à la boutique, le pâtissier alla prendre dans la vitrine un gros sac de bonbons qu'il donna à Bruno. « Merci de ton aide, dit-il Reviens bientôt me voir. Tu n'as qu'à suivre le sentier entre les buissons d'aubépine. Tu ne peux pas te perdre. » Bruno s'en alla, au comble de la joie.
72

Un sac de bonbons, une queue neuve pour son cheval, et un ami pâtissier, quelle belle aventure à raconter ! De retour à la maison, il décrivit à sa mère tout ce qui lui était arrivé dans le bois. D'abord elle sourit et ne Voulut pas le croire. Mais quand elle vit la queue de Vif-Argent et goûta les bonbons, elle changea d'avis. « Ce doit être vrai, dit-elle. Tu as eu vraiment de la chance, Bruno. Nous irons bientôt voir le pâtissier. »

73

CHAPITRE VI La petite grenouille verte ALAIN avait une grenouille verte qu’il faisait nager dans la baignoire tous les soirs quand il prenait son bain. C'était une jolie petite grenouille verte en matière plastique. Il l’appelait Rainette et il l'aimait beaucoup. Elle avait un camarade, un poisson rouge,
74

également en matière plastique, et tous les deux s'amusaient beaucoup le soir dans la baignoire. Un jour, Alain emporta sa grenouille Hans le jardin et, après avoir joué avec elle un moment, il la posa dans l'herbe, De grosses gouttes de pluie se mirent à tomber, Alain rentra en courant dans la maison et oublia sa grenouille. Rainette n'aimait pas la pluie. L'eau de la baignoire était tiède, mais les grosses gouttes qui tombaient étaient froides. Elle avait peur de s'enrhumer. Elle alla se réfugier sous un buisson. Et là elle rencontra une fauvette qui sautillait dans les branches. «Bonjour, s'écria la fauvette surprise. Que fais-tu là, petite grenouille? Je croyais que toutes les grenouilles bien élevées habitaient dans les mares.

75

— Est-ce vrai? demanda Rainette. Alors il faut que j'aille vivre moi aussi dans une mare. Comment est-ce une mare ? — C'est une grande quantité d'eau. Veux-tu que je te montre le chemin ? proposa aimablement la fauvette. Tu es si petite, à ton âge tu ne sais peut-être pas te diriger. — Je n'ai besoin de personne, répliqua la grenouille vexée. Je trouverai très bien la mare toute seule. Au revoir. » Elle s'éloigna à petits bonds. Elle avait envie d être une vraie grenouille et non un jouet en matière plastique. Elle avait envie de jouer avec d'autres grenouilles, ce serait plus amusant que d'être toujours avec un petit garçon et un poisson rouge.

76

Mais elle n'avait jamais vu de mare et elle était donc très embarrassée. Elle arrêta un escargot qui passait. « Bonjour» commença-t-elle. Peuxtu me dire si la mare est encore loin. Une mare c'est une grande quantité d'eau. — Alors elle est là-bas», répondit l'escargot.

77

Avec une de ses cornes, il montrait une grande flaque d'eau que la pluie avait laissée au milieu de l'allée. L'escargot était très petit et la flaque lui paraissait immense. Rainette le crut sur parole et sauta au milieu de la flaque. Elle attendit, dans l'espoir de voir arriver de vraies grenouilles qui joueraient avec elle. Mais personne ne vint. Le soleil perça les nuages, il était brillant et très chaud et il eut vite fait de sécher la flaque. La grenouille se trouva bientôt sur le sol dur de l'allée, La fauvette, qui volait d'un arbre à l'autre» éclata de rire en l'apercevant. « Tu as pris la flaque d'eau pour une mare? cria-t-elle. Quelle drôle de petite grenouille tu fais ! Ce n'était qu'un peu d'eau laissée par la pluie. Le soleil l'a séchée. Si tu restes là, au milieu de l'allée, quelqu'un en passant t'écrasera.»

78

Rainette se dépêcha de s'éloigner, furieuse contre la fauvette qui se moquait d'elle. En quelques sauts, elle arriva à une grande bassine pleine d'eau qui servait d'abreuvoir aux poules. La petite grenouille fut sûre que c'était la mare. Elle s'y précipita et se mit à nager. Elle cherchait des compagnes de jeu, mais n'en trouva pas. Deux grosses poules, une grise et
79

une blanche, vinrent boire. En voyant la petite grenouille, elles caquetèrent très fort. « Une grenouille dans notre eau ! Quelle audace ! Avalons-la. » Elles se précipitèrent sur Rainette, La grenouille, à demi morte de peur, eut tout juste le temps de sauter hors de la bassine pour éviter les coups de bec. Elle se sauva le plus loin qu'elle put. Puis, elle vît un tonneau placé dans un coin pour recueillir F eau de pluie qui servait à arroser les fleurs les jours de sécheresse. A côté, un ver mettait la tête hors de son trou. « Bonjour, dit poliment la grenouille. Peux-tu me dire où est la mare ? — Qu'est-ce que c'est qu'une mare ?

80

demanda le ver étonné car c'était la première fois de sa vie qu'il sortait de son trou. — Une grande quantité d'eau, expliqua la grenouille. — Alors ce doit être ce tonneau qui est là, déclara le ver. Tout à l'heure, un rouge-gorge disait à un merle qu'il était plein d'eau. — Merci», répliqua la grenouille.

81

Et elle se mit en devoir d'escalader le tonneau. Si vous l'aviez vue ! Le ver qui la regardait avait peur pour elle. Il était sûr qu'elle dégringolerait et se fracasserait la tête contre une pierre. Mais non. Elle arriva en haut et plongea dans l'eau qui remplissait le tonneau. Pas de grenouilles là-dedans! Quelle déception ! Rainette continuait à nager et soudain elle vit des yeux fixés sur elle. Le jardinier venait tirer un seau pour arroser les géraniums. Il fut stupéfait de voir une grenouille. « Que fais-tu dans l'eau de mes fleurs?» cria-t-il. Rainette eut si peur qu'elle sauta dû tonneau et tomba par terre. Rainette comprit qu'elle n'avait pas encore trouvé ce qu'elle cherchait. Elle

82

se remit en route et atteignit enfin une vraie mare. Mais c'était la mare aux canards et non la mare aux grenouilles. Les grenouilles n'habitent pas dans les mares aux canards car elles savent que les canards les mangeraient. Mais Rainette l'ignorait. Elle désirait tant être une vraie grenouille que, sans se douter du danger, elle se jeta la tête la première dans la mare et la parcourut à la nage, sûre de trouver enfin des amies. Mais les canards blancs étaient les seuls habitants de la mare. Ils aperçurent Rainette, la prirent pour une vraie grenouille et accoururent. « Une grenouille ! crièrent-ils. Une grenouille ! Mangeons-la ! C'est un morceau de choix !» Rainette fut prise de panique.

83

Il fallait fuir avant d'être gobée par ces grands oiseaux blancs. Elle sauta hors de la mare, et les canards la suivirent en se dandinant. Brusquement, du haut du ciel, un oiseau s'abattit sur la grenouille, la saisit et l’emporta dans un grand bruit d'ailes. Rainette se crut d'abord la proie d'un canard, mais elle entendit un éclat de rire et comprit que la fauvette, qui lui avait proposé si aimablement de lui montrer le chemin de la mare» était venue à son secours.

84

« Eh bien, dit la fauvette, tu en as fait des bêtises depuis tout à l'heure ! Je t'ai suivie et j'ai bien ri! Je t'ai vue dans la flaque, je t'ai vue dans l'abreuvoir des poules et aussi dans le tonneau. Et quand tu t'es précipitée dans la mare aux canards, j'ai cru que j'allais mourir de rire. Heureusement que j'étais là ! — Merci, balbutia la petite* grenouille verte. Pardonne-moi d'avoir été si impolie. Où me conduis-tu? — Ne veux-tu pas aller à la mare aux grenouilles ? demanda la fauvette. — Plus maintenant, répondit Rainette. Je n'en ai plus envie! Je ne suis pas une vraie grenouille et je n'en serai jamais une. Je suis un jouet ! Je sers à amuser un petit garçon dans son bain

85

et j'ai un ami poisson rouge. Peux-tu me ramener chez Alain ? — Tu arriveras juste à temps pour son bain», répondit la fauvette. Elle entra à tire-d'aile par la fenêtre ouverte et lâcha Rainette, plouf! dans l'eau tiède de la baignoire. « C'est Rainette, cria une petite voix. D'où vient-elle?» C'était Alain qui prenait son bain. Il était enchanté de revoir sa grenouille. Quant au poisson rouge, fou de joie, il ne pouvait s'arrêter de sauter et de battre l'eau avec sa queue. , « Je n'aurai plus jamais envie d'être une vraie grenouille, pensa Rainette. Me voilà guérie des aventures. Je suis si bien ici ! »

86

CHAPITRE VII Trottinette et la lune LE LUTIN Fifrelin était très mécontent de sa petite servante, la souris Trottinette. Elle faisait mal son travail et elle se plaignait d'avoir eu un morceau de lard un peu rance pour son déjeuner alors qu'elle préférait le fromage. «Trottinette, je ne comprends pas
87

pourquoi tu es de si mauvaise humeur! s'écria Fifrelin. Toi qui étais si gaie et si active ! Maintenant tu grognes tout le temps et tu refuses les tonnes choses que je te donne à manger. — Je veux du fromage, répliqua Trottinette d'un ton boudeur. — On ne-peut pas se nourrir que de fromage, déclara Fifrelin. D'ailleurs le fromage coûte trop cher, je n'en achète même pas pour moi. — Je te quitterai et j'irai travailler chez quelqu'un d'autre, annonça Trottinette en enlevant son tablier qu'elle posa sur une chaise. — Pour qui? demanda Fifrelin. A ma connaissance, personne ne cherche de servante. Toutes les fées et les lutins ont à leur service des souris, des chats ou des lapins.

88

— J'irai travailler chez l’habitant de la lune, dit Trottinette qui rangeait déjà ses affaires dans un grand mouchoir qu'elle noua et mît au bout d'un bâton- II paraît que la lune est un gros fromage rond et blanc. Je serai très heureuse d'y habiter. J'en grignoterai un morceau chaque fois que j'aurai faim. » Fifrelin se mit à rire. « Ne dis pas de bêtises, Trottinette, conseilla-t-il. Tu n'atteindras jamais la lune. Sois raisonnable. Reste avec moi, Je t'aime bien. Si tu partais, je serais très triste. » Mais Trottinette ne voulut rien entendre. Elle enfila son manteau, prit son baluchon et dit au revoir. Fifrelin la suivit des yeux .en secouant la tête car il savait qu'elle n'arriverait jamais jusqu'à la lune.

89

Trottinette marcha longtemps. A chaque passant qu'elle rencontrait, elle demandait le chemin de la lune. Mais personne ne le connaissait. Les gens riaient et haussaient les épaules. « La lune est un gros fromage rond et blanc, répétait la petite souris. Je suis pressée d y arriver et de me placer chez

90

celui qui l'habite. II me nourrira bien, j'en suis sûre !» Fifrelin regrettait sa petite servante qu'il aimait beaucoup. Il se demandait où elle était, A force d'interroger les passants, il apprît qu'elle errait de tous les côtés en demandant le chemin de la lune. On lui dit qu'elle était très maigre car elle avait rarement à manger. Fifrelin en eut du chagrin, mais il savait que Trottinette ne reviendrait pas chez lui tant qu'elle ne serait pas sure de ne

91

jamais arriver à la lune: c'était une petite souris très obstinée.,. Il décida donc de chercher un moyen pour la ramener à la raison. Il alla trouver son cousin Prosper et, en riant beaucoup, tous les deux dressèrent un plan, Prosper avait de très bonnes idées et il promit à Fifrelin que Trottinette retournerait bientôt chez lui. Prosper achèterait un gros ballon blanc à la marchande ambulante et achèverait de le gonfler pour le rendre énorme, puis il 1 accrocherait à la cheminée sur le toit de sa maison. Le ballon aurait l'air d'être la lune dans la ciel Trottinette ne pourrait manquer de l’apercevoir, elle prendrait Prosper pour l'habitant de la lune. Prosper dirait qu'il n'avait pas besoin de servante.

92

« Je cherche la lune depuis longtemps »

93

Trottinette pousserait un gros soupir et retournerait chez Fifrelin, C'était simple comme bonjour. Prosper acheta le ballon et souffla dedans pour le rendre encore plus gros. Il prit une échelle, grimpa sur le toit de sa maison et accrocha le ballon à la cheminée. Le ballon se détacha sur le ciel et on pouvait facilement le prendre pour la lune. Ce jour-là, Trottinette passa, son baluchon au bout d'un bâton, toujours à la recherche du chemin de la lune. Quand elle vit le gros ballon blanc, elle fut au comble de la joie. « La lune ! Enfin la lune ! Allons voir si c'est bien un fromage rond et blanc, comme je le «rois, II doit bien y avoir là-haut un habitant qui va me prendre à son service. »

94

Elle n'eut pas à aller loin pour le trouver. Prosper était dans son jardin et il eut grande envie de rire quand il vit Trottinette qui se dirigeait vers lui. « Que je suis contente de vous trouver! s'écria la souris. Je cherche la lune depuis si longtemps ! Je veux être votre servante. — Je regretté beaucoup, mais je n'ai pas besoin de servante, répondit Prosper. — Je sais faire beaucoup de choses, insista Trottinette, La cuisine, le pain, les gâteaux, le café. Je mets la table, je lave le linge, je repasse, j'astique les parquets. Je.,. — Je t'en félicite, mais je n'ai pas besoin de servante, répéta Prosper. Je te conseille de retourner d'où tu viens. De nos jours, il est très difficile de trouver une place. »
95

Trottinette avait envie de pleurer. «J'aime tant le fromage, gémit-elle. Je croyais que, si j'étais votre servante, je pourrais de temps en temps grignoter un morceau de lune. Je sais que c'est un grand fromage blanc. — C'est la première fois que je l'entends dire, répliqua Prosper en riant, Va-t'en, petite souris, retourne chez ton bon maître. » Trottinette s'en alla tristement. Prosper rentra dans sa maison en riant, Son cousin Fifrelin verrait bientôt reparaître sa petite servante. Mais Trottinette regardait avec convoitise le gros ballon dans le ciel. II ressemblait vraiment à un fromage; elle était toujours sûre que la lune était un fromage! «Je vais monter à cette échelle et

96

j'en grignoterai un petit morceau, se dit-elle. Je meurs de faim, Un bon déjeuner de fromage, voilà ce qu'il me faut!» Elle posa son baluchon, escalada les échelons et fut bientôt sur le toit. Elle grimpa le long de la corde qui retenait le ballon. Elle donna tin coup de dent et clac !

97

le ballon éclata. Oui, il éclata! Il n'y eut plus au bout de la corde qu'un lambeau de ballon déchiré ! Trottinette dégringola dans la cheminée et tomba dans la marmite d'eau froide que Prosper venait de mettre sur le feu. Elle en sortit toute frissonnante, Prosper la regarda avec étonnement, « J'ai voulu grignoter un morceau de

98

la lune, et elle a éclaté, balbutia la pauvre Trottinette. Elle a éclaté ! Que vais-je faire? Pourquoi ai-je quitté mon bon maître ? Que j'ai eu peur!» Prosper sortit en courant et vît les restes du ballon sur le toit. Il rit à gorge déployée. Pauvre petite souris ! Quelle émotion elle avait eue! Il retourna dans la maison. « Ecoute, Trottinette, dit-il. Tu as fait éclater ma lune et tu sais maintenant que ce n'était pas un fromage. Retourne chez Fifrelin. Si tu lui demandes pardon de l'avoir quitté et si tu travailles bien, je ne .t'en voudrai pas d'avoir fait éclater ma lune. Nous n en parlerons plus. — Vous êtes très bon!» sanglota Trottinette, et elle prit son baluchon qu'elle avait laissé dans le jardin. « Je

99

retourne de ce pas chez Fifrelin. Je ne le quitterai plus jamais. » Fifrelin fut enchanté de la revoir et lui donna même un bout de fromage. Le lendemain soir, quand elle aperçut la lune dans le ciel, elle se réjouit. . « II y a une nouvelle lune ! dit-elle. J'espère que celle-ci n'éclatera pas. En tout cas, ce n'est pas moi qui lui donnerai un coup de dent ! »

100

CHAPITRE VIII La fée Coccinelle La petite fée Coccinelle était ravissante. Elle avait un teint de rosé, des yeux aussi bleus que les myosotis, des boucles blondes, mais elle avait de grands défauts. Elle était étourdie et désordonnée. Elle perdait tout, elle ne savait jamais oui elle avait mis
101

son mouchoir, son sac, ses clefs. Elle oubliait de recoudre les boutons de sa robe et sortait avec des trous à ses bas. Un jour, eu allant au marché, elle rencontra Mère Gribiche qui paraissait très pressée. « Coccinelle, appela Mère Gribiche, veux-tu me rendre un service? J'ai peur de perdre mon anneau magique qui est un peu grand pour mon doigt. Tu serais bien gentille de le rapporter chez moi et de le ranger dans le tiroir de mon buffet. Ne le perds pas. Quand je l'ai à mon doigt, je réussis toujours mes gâteaux, et mon lait ne déborde jamais de la casserole. — Comptez sur moi, Mère Gribiche», répondit Coccinelle, et elle prit l'anneau qui était en argent avec une pierre d'un bleu transparent.

102

«Merci, Coccinelle, dit mère Gribiche. Quand je rentrerai, j'en aurai besoin, car c'est aujourd'hui que je fiais mon pain d'épice et ma tarte aux pommes.» Coccinelle arriva au marché, son panier au bras. Elle avait besoin de beaucoup de choses. Elle se félicitait d'avoir écrit la liste 4e tout ce qu'il liai fallait. « Je suis une fée très pratique », se disait-elle. Mais quand elle arriva devant les marchands, ce fut en vain qu'elle chercha sa liste* Elle ne la trouva ni dans son panier, ni dans ses poches. Quel ennui! Elle avait dû l'oublier à la maison. Coccinelle se reprocha son étourderie. Elle fit tout de même quelques emplettes, elle acheta du sucre et se

103

laissa tenter par des gâteaux secs et des bonbons. Mais elle ne pensa pas à la farine, ni au sel, ni au lait, dont elle avait besoin pour faire une sauce blanche, ni aux pommes de terre pour sa soupe (car les petites fées mangent de la soupe comme les petites filles). Quand son panier fut plein de choses inutiles, elle retourna chez elle sans entrer dans la maison de Mère Gribiche pour

104

mettre l’anneau magique dans le tiroir du buffet, car elle l’avait complètement oublié. Mère Gribiche rentra quelques heures plus tard et mit sur la table le miel, les pommes, le beurre, tout ce qui était nécessaire à la fabrication du pain d'épice et de la tarte. Puis elle ouvrit le tiroir du buffet pour y prendre l'anneau magique. II n y était pas! Après avoir cherché partout, Mère Gribiche courut chez la petite fée, « Coccinelle ! cria-t-elle. Où as-tu mis l'anneau que je t'ai confié? — Oh! gémit Coccinelle consternée. Je l'ai oublié. — Eh bien, donne-le-moi vite. J'en ai besoin. Coccinelle rougit.

105

« Où ai-je bien pu le mettre? se demanda-t-elle. — Dans ton panier, sans doute. » Mais l'anneau n'était pas dans le panier. Et le panier était percé. « Il a pu tomber par là, fit remarquer Mère Gribiche. Pourquoi n'as-tu pas pris un brin de jonc pour raccommoder ton panier, Coccinelle? Le trou s'agrandira et tu perdras tout ce que tu achèteras. — J'ai dû glisser l'anneau dans un de mes gants, dit Coccinelle. Je les portais ce matin parce qu'il faisait si froid !» Elle alla chercher les gants. Mère Gribiche les secoua. L'anneau n'y était pas, « Chacun de tes gants a deux trous, déclarait-elle. Tu devrais avoir honte

106

de toi, Coccinelle. Si tu Tas mis dans un de tes gants, l'anneau est tombé. Astu regardé dans tes poches ? — Voyez vous-même. » Mère Gribiche plongea la main dans les poches de là petite fée. Toutes les deux étaient percées. Mère Gribiche fronça les sourcils. « Si tu as mis mon anneau dans une

107

de tes poches, il est perdu. Tu es la fée la plus étourdie, la plus négligente que j'aie jamais connue. » Coccinelle fondit en larmes. « Cela ne sert à rien de- pleurer, fit observer Mère Gribiche. Je ne suis" pas contente parce que je tenais beaucoup à mon anneau. — Quelquefois, quand mes poches sont trouées, je mets mon mouchoir dans mon bas, dit Coccinelle, C'est peut-être ce que j'ai fait de votre anneau.-» Elle enleva ses bas. Mère Gribiche les examina et son froncement de sourcils s'accentua. «Des trous, encore des trous! Ne raccommodes-tu jamais tes affaires, Coccinelle? — Pas souvent, avoua la petite fée.

108

Je suis désolée d'avoir perdu votre anneau. Pardonnez-moi, je vous en supplie. — Non, je ne te pardonne pas, déclara Mère Gribiche. Un anneau magique est un bijou très rare, Coccinelle ! — Mais je n'ai pas d'argent pour vous en acheter un autre, sanglota la petite fée. J'ai tout dépensé ce matin» Ma tirelire est vide.
109

— Il faut pourtant que tu me dédommages. Comment vas-tu faire ? — Je pourrais peut-être aller travailler chez vous quelques heures par jour jusqu'à ce que vous jugiez que j'ai payé l'anneau, proposa Coccinelle. — Entendu, dit Mère Gribiche, Et ne viens pas sans boutons à ta robe ni avec des cas troués, Coccinelle. Je ne yeux pas de gens dépenaillés dans ma maison ! »

110

Coccinelle passa le reste de la journée à coudre et à raccommoder. Et le lendemain elle arriva chez Mère Gribiche avec un grand tablier plié dans son panier. Mère Gribiche la mit aussitôt au travail. Elle lava les tasses du petit déjeuner, puis fit la lessive. Mère Gribiche avait des yeux perçants. « Regarde cette assiette ! Elle est mal lavée. On y voit encore des traces

111

de confiture. Et cette tasse! Le sucre est collé au fond. » Elle était encore plus difficile pour la lessive. Coccinelle dut relaver trois fois des rideaux avant qu'elle s*estimât satisfaite. Coccinelle en déchira un et reçut Tordre de le raccommoder avant de le repasser. Chez Mère Gribiche, tout brillait et reluisait. Coccinelle fit de rapides progrès. Elle, craignait les yeux perçants et la langue bien pendue de Mère Gribiche. Tous les matins, avant d'aller prendre son travail, elle s'examinait longuement devant la glace pour s'assurer que sa robe était bien propre et que pas un bouton n'y manquait. Bientôt elle tira fierté de sa tenue et se rendit compte qu'elle était bien plus jolie que lorsqu'elle sortait décoiffée et mal attifée.
112

« Croyez-vous que j'aie payé l'anneau que j'ai perdu? demanda-t-elle un matin à Mère Gribiche. — Oui, répondit la vieille femme. Et je vais même te donner un peu d'argent parce que, ces derniers temps, tu m'as rendu de grands services. Tiens» mets ce billet 'dans ton porte-monnaie et ne le perds pas. » Coccinelle ouvrit son porte-monnaie et qu'y vit-elle ? devinez. Oui, l'anneau perdu. La petite fée l'y avait mis elle-même lorsque Mère Gribiche le lui avait confié, quinze jours plus tôt. C'était le seul endroit où elle n'avait pas pensé à le chercher. Quelle étourdie, cette Coccinelle ! « Regardez, Mère Gribiche! s'écriat-elle. Voici votre anneau, magique. Il était dans mon porte-monnaie. Que je suis sotte!
113

— Tu es peut-être encore un peu sotte, mais tu as appris à avoir de l’ordre et du soin, fit remarquer Mère Gri biche en riant. Retourne chez toi maintenant et n'oublie pas ce que tu as appris chez moi. » Coccinelle n'a rien oublié. Tous les Samedis, elle fait son raccommodage. C'est la plus ordonnée, la plus soipieuse des petites fées. La plus jolie aussi, et je crois qu'elle plaît beaucoup au beau prince Casimir, le fils du roi des lutins.

114

Enid Blyton

115

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful