René Bazin Le blé qui lève

BeQ

René Bazin

Le blé qui lève
roman

La Bibliothèque électronique du Québec Collection À tous les vents Volume 821 : version 1.0

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Du même auteur, à la Bibliothèque : Baltus le Lorrain La terre qui meurt

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Le blé qui lève

Édition de référence : Paris, Calmann-Lévy, Éditeurs, 1925.

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I
La marche des bûcherons Le soleil déclinait. Le vent d’est mouillait la crête des mottes, activait la moisissure des feuilles tombées, et couvrait les troncs d’arbres, les baliveaux, les herbes sans jeunesse et molles depuis l’automne, d’un vernis résistant comme celui que les marées soufflent sur les falaises. La mer était loin cependant, et le vent venait d’ailleurs. Il avait traversé les forêts du Morvan, pays de fontaines où il s’était trempé, celles de Montsauche et de Montreuillon, plus près encore celle de Blin ; il courait vers d’autres massifs de l’immense réserve qu’est la Nièvre, vers la grande forêt de Tronçay, les bois de Crux-la-Ville et ceux de Saint-Franchy. L’atmosphère semblait pure, mais dans tous les lointains, au-dessus des taillis, à la lisière des coupes, dans le creux des
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sentiers, quelque chose de bleu dormait, comme une fumée. – Tu es sûr, Renard, que le chêne a cent soixante ans ? – Oui, monsieur le comte, il porte même son âge écrit sur son corps : voilà les huit traits rouges ; je les ai faits moi-même, au moment du balivage. – Eh ! oui, tu l’as sauvé, et maintenant on veut que je le condamne à mort ! Non, Renard, je ne peux pas ! Cent soixante ans ! Il a vu cinq générations de Meximieu... – Ça fait tout de même le trente-deuxième bisancien qu’on épargne ! À ces âges-là, en terre médiocre, comme chez nous, le chêne ne grossit plus, il ne fait que mûrir. Enfin, monsieur le comte est libre ; il s’arrangera avec monsieur le marquis. Le garde se tut. Sa figure rougeaude et rasée exprimait le dédain d’un sous-ordre qui fut omnipotent, pour l’administration qui lui a succédé. Il était debout, un peu en arrière, coiffé

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d’une cape de velours vert, au chaud et à l’aise dans un complet de velours de même nuance que la cape ; ses mains, croisées sur son ventre, tenaient un carnet entrouvert : « État des arbres anciens du domaine de Fonteneilles », et ses jambes, trop grêles pour ce gros corps, lui donnaient l’air d’une marionnette allemande posée sur des crins. Il considérait le patron. Le patron souriait au chêne et lui disait tout bas : « Allons ! mon bel ancien, te voilà sauvé ; je reviendrai te voir, quand tes feuilles auront poussé. » L’arbre montait, effilé, élégant, laissant tomber l’ombre vivante de ses branches sur les taillis dévastés. – Vois-tu, Renard, reprit Michel de Meximieu, qui suivait sa pensée, je les aime bien, mes arbres : ils ne me demandent rien, je les connais de longue date, je vois leur pointe de la fenêtre de ma chambre, ils sont des amis plus sûrs que ceux qui les abattent. – Race de fainéants, les bûcherons, monsieur le comte, de bracos, de propres à rien, de... – Non, mon ami, non ! S’ils ne faisaient que
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tuer mon gibier, je leur pardonnerais volontiers. Tout ce que je veux dire, c’est que ce sont des âmes diminuées, comme tant d’autres. – Parbleu ! les braconniers ne gênent pas ceux qui ne chassent pas : mais moi, je chasse ! dit Renard à demi-voix. Son maître n’eut pas l’air d’entendre. Il tenait dans sa main gauche, pendante le long du corps, une hachette à marteau pour marquer les arbres. Après un instant, il remit l’instrument dans la gaine de cuir pendue à sa ceinture. Il considérait maintenant le vaste chantier qu’il était venu inspecter, dix hectares de taillis presque entièrement coupé, où les bûcherons travaillaient encore, chacun dans sa ligne balisée, dans « son atelier », parmi les stères de bois empilé et les tas de ramille. À l’angle de cette coupe, vers l’est, une autre coupe s’amorçait, et il y avait entre elles un détroit sinueux, une gorge comme entre deux plaines. – Allons ! Renard, assez de cette vilaine besogne ! Retourne au château ! Tu diras à mon père que je reviendrai par le carrefour de
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Fonteneilles. – Bien, monsieur le comte. – Tu diras aussi à Baptiste d’atteler la victoria, pour conduire le général au train de Corbigny. Le garde fit demi-tour à gauche, s’éloigna d’un pas vigoureux et relevé, et l’on entendit quelque temps le bruit de ses brodequins, qui heurtaient les cépées et brisaient les ronces. Michel de Meximieu venait d’obéir à un ordre qui lui avait semblé dur et même humiliant. En mars, et plusieurs mois après la vente des bois, consentie à un marchand du pays, il avait dû, sur l’ordre de son père, sacrifier un grand nombre d’arbres primitivement réservés, les désigner luimême à la cognée et, pour cela, les « contremarquer » en effaçant les traits rouges et en donnant un coup de marteau dans le flanc de l’arbre. Peut-être en avait-il trop épargné, comme disait Renard ; mais lui, il s’accusait et il souffrait d’avoir trop bien obéi. Michel était un homme jeune, vigoureux et laid. Sa laideur venait d’abord d’un défaut de

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proportions. Il était de taille moyenne, mais les jambes étaient longues, et le buste était court et la tête massive. Aucune régularité, non plus, aucune harmonie, dans ce visage qu’on eût dit sculpté par la main réaliste et puissante d’un ouvrier du moyen âge : un front bas sous des cheveux châtains, durs, qui faisaient éperon au milieu, sur la peau mate ; des yeux bleus, enfoncés et légèrement inégaux ; un nez large ; de longues lèvres, – le plus expressif de ses traits, lèvres rasées, lèvres d’orateur peut-être, si l’occasion et l’éducation avaient servi le fils du marquis de Meximieu ; – enfin une mâchoire carrée, que les mots desserraient à peine, et que le silence fermait tout de suite comme un étau. Il manquait de charme et de beauté, mais la physionomie exprimait une qualité maîtresse : la volonté. Elle témoignait, non pas d’une énergie en réserve et inactive encore, mais exercée et déjà victorieuse. De quelles tentations ? De quelles révoltes ? Le visage est un livre où les causes ne sont pas toutes écrites. On lisait seulement sur celui de Michel de Meximieu : « J’ai lutté » ; on devinait que ce jeune homme n’était pas, comme tant
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enjambant les branches abattues. Deux rides légères bridaient la bouche. il étudiait les ouvriers répandus au loin dans la coupe. Quand il eut parcouru du regard le vaste chantier forestier. chez lui. et l’idée ne lui serait pas venue de quitter ses gants. où est Gilbert. Un homme jeune travaillait là. et relevait des 11 . ébloui par la vie. et qu’il l’avait jugée. auquel il voulait parler. et constaté que Gilbert Cloquet ne s’y trouvait pas : – Je vais demander au gendre. Il allait aborder un bûcheron socialiste. tournant les longues piles de rondin ou de charbonnette encordée. il s’avança vivement jusqu’au milieu de la coupe. les paupières abaissées par l’effort de ses yeux qui s’adaptaient aux lointains. En ce moment. demeurait jeune et cordial : mais il était rapide. Et. Michel ne souriait pas.d’autres. mais l’orgueil qui les porte. Les sourcils rapprochés. cherchant à reconnaître l’un d’entre eux. comme un mors. Il savait que ce ne sont pas les différences qui blessent. pensa-t-il. Le sourire seul.

on peut deviner que Lureux. barré en diagonale d’une moustache fauve. dans le rapide sourire qui relève les moustaches tombantes à la gauloise. sans le saluer. Il parlera le premier. il va geler cette nuit. toute mince et 12 . Mais il le laissa approcher jusqu’à trois pas. Et dans le ton de ces paroles. Il l’avait aperçu de loin. qui venait de répondre cette phrase à double sens. faite d’amour-propre et d’amitié méconnue. Le bûcheron. était un homme à peine plus âgé que Michel.brins de moulée qu’il empilait entre des pieux. dans la façon d’appuyer sur le mot « céder ». plus sèche. Il entendait venir le patron. Michel de Meximieu a l’habitude. Mais la voix ne trahit rien. ne cédera pas. pense à une autre force qui. saigne intérieurement. – Eh bien ! Lureux. La petite blessure. au teint clair. elle non plus. si le vent cède ? Une voix jeune aussi. en parlant du vent. répond : – Il ne cédera pas. et dont le visage. de taille au-dessus de la moyenne.

Autour de l’ouvrier. laissaient voir un corps admirablement fait. souple et exercé. jetés dans toutes les directions. des stères de bois empilé s’alignaient comme des murs. son pantalon de gros drap brun. et pour marquer sa volonté de ne pas continuer la conversation. les jambes pendantes. avaient retrouvé tout de suite. moins par la haine personnelle que par crainte qu’on ne 13 . dans la coupe. Les camarades. les sabots pendants aussi et tenus en équilibre sur le bout des orteils. Sa chemise à carreaux violets.toute jeune. était assis. Lureux le considérait. et sur l’un de ces murs. le regard simple des primevères jaunes qu’on voit luire entre deux feuilles. Il avait jeté sa jaquette sur un tas de ramilles. enfant de quelqu’un de travailleurs égaillés dans la forêt. un instant animés et railleurs. devaient l’observer. un petit gars rose et frisé. au loin. Ses yeux. pour ne pas regarder le patron. n’exprimait déjà plus que le contentement de soi-même et la résolution de ne point parler. entre les paupières à moitié closes. à l’extrémité d’un tas de « moulée blanche » qui est le bois de tremble et de bouleau. et il tenait à se montrer impoli.

humide et blanc comme une tranche de pain. Celui-ci sortit de la clairière et entra sous bois. faisait voler un copeau. il abat un ancien. je ne le vois pas ? – Par là. – Merci. Michel comprit. Le corps de l’ouvrier suivait le mouvement de la hache. Le fer de la cognée s’enfonçait plus avant. et se relevait pour retomber. monsieur ! Et il suivit d’un regard dédaigneux le patron qui s’éloignait. limé et mouillé de sève par le bois vivant.l’accusât de causer avec les bourgeois. Tout l’arbre frémissait. il a fini le taillis. Une 14 . dans le pied palmé de l’arbre. Il frappait obliquement. Il luisait. dit l’homme en désignant la gauche . au revoir ! – Au revoir. même les radicelles dans le profond de la terre. à chaque coup. il aperçut l’homme qu’il cherchait. À moins de cent mètres. Le bûcheron abattait un « ancien » marqué au flanc. Lureux. et demanda : – Où est donc votre beau-père.

collé aux jambes par la sueur. le bassin étroit. et qu’elle fit bonne mesure aux labeurs commandés. nous témoignons qu’elle fut rude. Deux entailles dans la chair. paquets de veines. appuyés par un autre modeleur au bas des pommettes. les omoplates saillantes. dans les forêts en coupe. une main soulevait 15 . monsieur Michel ! La cognée reposait à terre . dans les jours de moisson. disaient : « Toute une vie de hardiesse et d’endurance s’est exprimée par nous . blessure élargie par la souffrance du cœur. a lui-même fondu sa graisse et sculpté son corps. de tendons. décalquaient le squelette de l’homme. Gilbert ! – Bonjour. maladroites pour les petits travaux et sûres pour les efforts vigoureux. » Ses mains. » – Bonjour. de muscles secs. l’orbite était creuse.chemise. et n’a laissé que le bois dur. les côtes. L’ombre enveloppait les yeux clairs . deux coups de pouce. » Le maigre cou disait : « La bise a raboté l’aubier. un pantalon usé. disaient : « Celui-là. les longs fémurs à peine recouverts de muscles. et pareils à des cotrets vêtus d’écorce molle.

comme la hache. une répétition. passant la main sur sa barbe longue. car j’ai bien besoin 16 .. pour que les prix ne baissent pas. Crois-tu à une nouvelle grève ? Le bûcheron. Scandinave ou normand. mais les traits étaient demeurés droits et fins. Mais ça ne recommencera pas tout de suite. et s’éclaira. Et c’était un visage qui avait été beau.. – Eh bien ! Gilbert. et la barbe encore blonde l’allongeait noblement et donnait à Gilbert Cloquet l’air d’un homme du Nord. monsieur Michel.la casquette à oreilles. la figure lasse du bûcheron se pencha. comme vous dites. ils veulent faire peur. d’un rayon. pour vous. Il faut l’espérer. Cinquante années de misère l’avaient émacié. et. – Je n’y crois pas. je suppose que tu n’es pas satisfait de ce qui se passe ? J’ai entendu encore le clairon hier soir. mais une menace pour nous. cligna les yeux et considéra les taillis qui commençaient à brunir. dit-il d’une voix mesurée . l’autre se tendait . descendu parmi les herbages et les forêts du Centre. Ce n’est pas la grève déclarée.

qui avait mangé.. – Et tu obéis pourtant à tout ce qu’ils commandent ! Un homme de ton âge ! – Ça. monsieur Michel. et tu paies tes cinq sous par mois : ça m’a toujours étonné. et Michel comprit que Gilbert Cloquet faisait allusion à cette coquette et dépensière Marie Lureux... Mais il y a des fois où je prends sur moi pour rester avec eux. plus que d’autres. toi aussi. tout le bien de ce pauvre. J’ai. une petite coupe de bois que je n’ai pas vendue au marchand. je suis avec eux par le cœur. « La Lureuse » sa fille. mes pauvres !. Les coups sourds des haches coupant le taillis passaient dans le vent. ce n’est pas cela que je venais te dire. C’est ma provision 17 . – Quels maîtres vous vous donnez. c’est le parti qui le veut. près du château..de travailler. Le jeune homme reprit : – Tu es du syndicat. – Oui. peu à peu. Il se tut. Vous ne gagnez pas au change ! Enfin. pas toujours par la tête.

Le bûcheron tendit sa large main. hochant la tête à cause du déplaisir qu’il éprouvait : – Monsieur Michel. cela vaut mieux ! – Bien sûr !. et vous voyez. Tu as fini ton travail ici ? – Oui. pour finir. parce que tu es un vieil ami de la maison. gêné. j’abattais un des anciens qui ont été marchandés à Méhaut. N’en parle pas. pour sceller le contrat. Puis. – Tu y seras seul. pour tant dépenser !. Mais moi.. Peut-être plus. Veux-tu l’entreprendre ? Je te donne la préférence. Je peux aller dès demain matin dans votre réserve. si vous vouliez m’avancer vingt francs sur le travail ? Je ne sais pas comment je fais. C’est dit.pour l’hiver prochain. Les camarades ont encore besoin d’une journée.. et je suis sûr que le travail sera bien fait. puisque me voilà engagé. 18 ... – Combien de journées à peu près ? – Une quinzaine. mon atelier s’est trouvé plus court.

Elle était militaire. pressée. le pavillon du clairon devait être dirigé du côté où se trouvaient les deux hommes. avec une irritation non contenue. car elle arriva plus nette et plus forte. une sonnerie de clairon. le repos. la levant sur le tronc du chêne : – Tu laisses la besogne à moitié faite ! En voilà une lâcheté ! Je vais finir. Adieu ! À ce moment. et cette fois. la cessation. Elle fut répétée à quelques secondes d’intervalle. Michel se baissa. moi. elle finissait sur une note prolongée qui commandait le silence. Gilbert Cloquet se détourna. et qu’il voulait jeter sur ses épaules pour le retour. Rapide. à droite dans la forêt. D’un mouvement prompt. saisit la cognée tombée à terre. et le remit à Gilbert. et. et rappelait celle du couvre-feu. aiguë. retentit au loin. – Je le sais. Aussitôt. moi ! Avec la sûreté d’un homme habitué aux 19 . pour prendre la vieille veste pendue à un arbre. impérative.Michel tira un louis de son porte-monnaie. mon brave : tu es trop bon avec quelqu’un qui ne l’est guère.

se pencha. les branches en avant. à la lisière du taillis : – Qui est-ce qui cogne après le signal ? Est-ce que tu n’entends pas ? Un coup. deux coups. Il fouilla des yeux le taillis d’où la voix avait appelé. Mais il ne vit personne.exercices violents. trente fois. L’arbre. L’homme. Les copeaux volaient. Cloquet riait. sans se reposer. vingt fois. fit un demi-tour sur lui-même et demeura étendu. trois coups de cognée plus forts que les autres lui répondirent seuls. n’est-ce pas. monsieur Michel ! Ce n’est pas à 20 . rompit cette amarre trop faible. – Toute la forêt n’a pas obéi ! dit Michel en jetant l’outil. rebondit sur ses membres brisés. il frappa dix fois. ayant constaté sans doute que l’infraction au pacte de servitude ne venait pas d’un syndiqué. s’élança dans le vide. porté sur un paquet de fibres. avait rejoint les compagnons. tailladé tout autour du pied. Cloquet ? – Bien sûr. – Sans rancune. Une voix haletante cria.

. On dirait que vous êtes malade ?.. – Non. à travers les branches.moi que vous en voulez. Le jeune homme avait mis une main sur son cœur qui battait trop vite.. et entra dans une piste qui serpentait parmi de hauts taillis de dixhuit ans. ce n’est rien. à mi-hauteur des baliveaux. Mais comme vous êtes blanc de figure !.. respirant en mesure pour calmer son cœur. Il demeura un moment immobile. sentait mourir en elle le soleil et la vie. anxieuse. qui sont au-delà de l’étang de Vaux. on voyait le haut des collines. Déjà les merles. Le soleil. tout empourpré. vers 21 . les lèvres entrouvertes.. remonta l’autre pente. avaient glissé. avec un cri de peur fanfaronne. qui commençait près de là. Les gros oiseaux s’effaraient. sauta par-dessus le ruisseau. un peu troublé. et effaça l’inquiétude. La forêt.. Par moments. Puis le sourire parut. – À demain ? Michel descendit la pente. ce travail-là. jetait sous bois une averse d’or rouge. Des millions de touffes d’herbes agitaient vers lui leurs bras souples.. Ç’a été trop fort pour vous.. boisée également.

– Hé. je ne m’attendais pas à vous voir ! 22 . monsieur le comte ! Celui-ci. Trois fois. assis sur une pierre et tenant sa besace entre les jambes. – Bonsoir. à cause des poils aussi noirs que les plumes de grolle qui couvraient son visage. et que les gens du pays craignaient sans qu’on pût dire pourquoi. phosphorescents comme ceux d’un chien de berger ou d’un geai en maraude. qui s’était arrêté au carrefour de deux sentiers et levait la tête pour écouter le soir. On l’appellait Le Grollier. tout de suite maître de sa peur. Le mendiant n’avait ni âge certain. il reconnut. Grollier. presque à ses pieds. tressaillit au son de la voix gutturale qui le saluait. ni domicile connu. et au milieu desquels étincelaient deux yeux presque blancs. Les dernières grives s’agitaient en criant à la pointe des chênes.les parties les plus fourrées du bois. un coureur de bois. Mais. dit-il. Michel lui frappa sur l’épaule. barbu comme un griffon. Michel avait frémi au passage d’une bécasse qui « croûlait ».

. il avait demandé des prix à un constructeur de machines. Adieu ! Il porta la main à son feutre..... Et il se mit à rire. Vous écoutiez les oiseaux : eh oui ! ce sont les plus petits qui chantent les derniers. qui cherchait dans son porte-monnaie une pièce de dix sous. regardant fixement Michel. Puis.. – Je n’ai peur ni des uns ni des autres. Grollier.. – Qui diable a pu savoir que je pense à acheter des faucheuses pour mes prés ?. et la mettait sur la manche immobile de Grollier : – Défiez-vous de Lureux.. si vous achetez des faucheuses. défiez-vous de Tournabien et de Supiat. deux semaines plus tôt. Il se rappela qu’à la foire de Corbigny. et continua sa route. et personne ne sait ce que je ferai.– On ne s’attend jamais à moi. répondit l’homme en soufflant la fumée de sa pipe. Puis l’autre propos du Grollier : « Les plus petits oiseaux sont ceux qui chantent les derniers ». monsieur le comte . le 23 .

des exploratrices d’écorces. c’était l’heure des chants menus qui décroissent.ramena aux pensées qui l’occupaient avant cette rencontre. soleil. mais sans changer leur chanson du jour. Ils se turent . tout là-haut. Sous nos pattes. Alors les derniers oiseaux dirent leur adieu au jour. toute la tribu des grimpeuses. les feuilles du printemps futur qui montent vers la lumière. que de bourgeons nouveaux. un à un. toute la sève en mouvement dans les galeries secrètes. soleil ! Demain. des fouilleuses de lichens. serait meilleur encore. et qui va aux fenêtres. le soleil était descendu au-dessous de l’horizon. Au revoir. petits paquets de plumes grises qui ne prennent point de 24 . et que de moucherons pour nous ! » Ils se laissaient glisser. En effet. puis les mésanges. avec la confiance que demain serait bon. quand tu renaîtras. les verdiers qui ont jeûné l’hiver. Les bouvreuils qui voyagent en mars. sifflaient. merci pour les premiers bourgeons picorés. vers les fourrés d’épines. que de parfums. Ce furent les rouges-gorges. nous sentons déjà battre le torrent de jeunesse. « Au revoir. les pinsons.

dont son sang fut renouvelé. se jeta à gauche dans une taille qu’il traversa rapidement. cette haleine de vent tiède. ce baiser qui remonte chaque soir les vagues de l’air. Puis il quitta la piste qu’il avait suivie jusque-là. se répand en douceur vivifiante sur toute la campagne. et dont le cri aigu achève la chanson des bêtes diurnes. Un moment. La lumière. traverse les bois. escaladant un haut remblai de terre moussue. et qui fait une étoile dans le sombre de la forêt. Michel connaissait toutes ces choses. partout où elle est. – Ah ! vous voici. roule sur les prés. et. Puis il continua sa route. Il ouvrit les lèvres et la poitrine à ce souffle unique. et touche la vie au passage. Il sentit accourir. père ! Je ne suis pas en retard ? 25 . se trouva à la lisière d’une des lignes principales du bois de Fonteneilles. maintenant. il aperçut l’eau encore éclatante de l’étang de Vaux. qui a cinq branches comme une feuille d’érable. passait au-dessus des forêts.repos tant qu’il y a de la lumière. de l’extrême horizon. par la percée d’un sentier.

dont l’un conduisait au château. le général attendait Michel. les jambes fines 26 .– À l’heure militaire. la poitrine bombée. enveloppent volontiers d’un décor ample et négligé. cheveux en brosse et presque blancs. debout à la lisière d’un de ses taillis. de Meximieu partirait aussitôt pour Corbigny. menait droit au village de Fonteneilles : le père et le fils reviendraient ensemble. rappelait ces portraits de gentilshommes que les peintres. pour symboliser la richesse et la gloire. et M. élégant. Le général. disait la légende : tête petite. au rendez-vous que celui-ci avait fixé. tandis que l’autre. le plus bel officier général de l’armée. mon ami. Il était de la plus grande taille. ils se retrouvaient à ce carrefour de deux chemins forestiers. inclinant à l’ouest. hautain. Sur la bande de terre caillouteuse et bombée entre les pentes d’herbe. très svelte encore malgré ses soixante-trois ans. Ayant été séparés toute l’après-midi. à l’espagnole. un nez vigoureux. moustaches noires. comme moi : j’arrive. aisé. barbiche grise. des traits fermes et nets d’arêtes. sec et légèrement courbé.

d’un air de défi et de mépris. – Tu as entendu ? demanda-t-il. – Quoi ? – Ce qu’ils chantent ? Écoute. affirmait le général. dans la direction du sud-est. à bout d’or. ils viennent ! La force du vent. la cravate bleue à grandes ailes. sans faire lui-même un mouvement : il était préoccupé . la jaquette et la culotte de drap anglais gris et les bottes demi-vénerie. la seule note brillante dans le ton mat de la tenue et du paysage. Comme il avait monté à cheval après le déjeuner. les accidents de terrain avaient empêché Michel d’entendre. il portait encore le costume que les Parisiens. il tournait le dos au château et regardait obstinément. Le général laissa son fils s’approcher de lui. habitués des promenades matinales au Bois. « pas une once de graisse et pas un rhumatisme ».et droites. Ses mains étaient gantées de rouge . dans l’ogive formée par les chênes sans feuilles au-dessus du chemin forestier. était enfoncée dans la botte droite. connaissent bien : le chapeau rond. sa cravache d’osier tordu. Il entendit 27 .

de fortes voix. aux oreilles des deux hommes debout.. sur ses ailes froides. dans la ligne du bois. ardentes. – De la haine qu’on leur a versée à pleine bouteille. on eût dit des cantiques. Dans les bois. Les paroles. Ils en avaient l’ampleur et la longue résonance à travers la forêt. côte à côte. à gauche. – C’est un vice de plus. musicales. La nuit commençante rendait l’espace attentif. – Les canailles ! dit le général. Le vent. Peut-on chanter ces horreurs-là ! – Ils sont ivres. – Écoute ! Les bûcherons approchaient. Tout à 28 . – Tu trouves ? Le meurtre des officiers ? – Non. portait leurs cris. se noyaient dans les solitudes boisées . quelques-unes arrivaient. presque toutes. distinctes. Par moment. face au bruit qui grandissait.cette fois.. la fraternité. chantaient l’Internationale. Mais combien n’ont vu d’abord que l’étiquette ! Elle était belle.

flexible. la « lance » qu’ils rapportaient de la coupe et dont l’extrémité. Le premier. plusieurs avaient sur l’épaule une perche. avec une lance énorme. un théoricien. un pâle à la barbe noire. mouillés de sueur. battait en arrière les feuilles du chemin.coup. un exalté froid. presque perpendiculaire à celle où se tenaient M. un groupe d’hommes déboucha par la gauche. Puis venait Lureux. dans l’étroite ligne. que gonflaient d’un seul côté un litre vide et le reste de pain qu’on n’avait pas mangé. visages frustes. qui ne chantait pas et dont les yeux avaient dû déjà découvrir les bourgeois. À côté de lui. coiffés de casquettes ou de chapeaux de feutre mou. c’était Ravoux. hommes mûrs. tous vêtus de sombre. en tête. le président du syndicat des bûcherons de Fonteneilles. l’un d’eux portait un clairon en sautoir . de Meximieu et son fils. Ils marchaient sans ordre . tous portant la carnassière ou la musette. puis une dizaine d’autres. jeunes gens. Quand ils 29 . deux jeunes gens tendaient leur poitrine au vent et riaient en chantant. éveillés ou ternes. poudrés de morceaux de feuilles.

La chanson s’arrêta dans la bouche ouverte des jeunes qui marchaient en avant. messieurs. s’interrompant de chanter : « Bonsoir. la joie malsaine de vexer et d’injurier impunément l’adversaire. plus nombreuse. qui ne chantait pas jusque-là. » Ils s’éloignèrent dans la direction du village. et ils insultent celui qui leur donne du pain ! Tu les connais. criant ou muets.débouchèrent sur le carrefour et qu’ils aperçurent les deux bourgeois immobiles à l’entrée du chemin de Fonteneilles. Ils passèrent. Presque tous cependant soulevèrent leur chapeau. une à une. Les hommes s’avançaient. – Tous. Une autre troupe arrivait. de Meximieu. 30 . Mais Ravoux. – Ils reviennent de mes bois. Une étincelle de joie illumina les yeux des hommes. répondit Michel. Les compagnons l’imitèrent. et Ravoux fut du nombre. ils hésitèrent. reprit le couplet d’une voix cuivrée. ces gaillards ? Les têtes sortaient de l’ombre. et noueuse comme un brin de frêne. dit M. Plusieurs dirent.

Durgé. tu ne restes pas coiffé comme ces malappris qui passent devant moi 31 . malgré le froid. Bélisaire Paradis. – celui-là détournait la tête vers l’autre côté du bois. l’homme s’était découvert. – À la bonne heure. hein. je te reconnais ? En approchant. les poignets de sa chemise relevés jusqu’au-dessus du coude et sa veste attachée au cou par un bouton et flottant en arrière. Padovan. un grand roux aux yeux rieurs et mobiles. Méchin. Gandhon. Dixneuf. le cavalier de 1re classe du 3e escadron. – Oui. Le jeune homme les nommait à mesure : Lampoignant. Trépard. – Gandhon ? mais.. je le connais moi aussi ! C’est un de mes cavaliers d’il y a cinq ans ! Tu vas voir ce que je sais en faire ! Gandhon ? De la bande un homme se détacha. – Fontroubade. et saluait quand même. qui avait. à Vincennes. – C’est bien toi. Gilbert Cloquet. Gandhon.levant leur chapeau ou restant couverts. mon général.. Supiat.

ma famille aussi est en grève. pour le moment. tu te souviens encore du régiment ? – Oui. en riant. – Tu te rappelles nos manœuvres. je sommes pas en grève. Le bûcheron haussa les épaules. c’est qu’elle est en grève depuis quatre cents ans. nous autres. dans le clergé. Mais toi. ma famille. mon général ! – Mais non. Nous n’avons pas changé de maître. 32 . voyons. – Comprends bien. Tu es donc devenu amateur de grèves ? – Non. c’est ton droit . et qu’elle en a profité pour servir le pays à peu près gratuitement dans l’armée. mon général. dans la diplomatie.comme devant une borne. ce n’est pas la grève que je te reprocherais . mon général. ni de chanson : c’est toujours la France. – Vous voulez plaisanter. en septembre ? Et les charges ? Et la revue ? – Oui. La seule différence avec vous autres.

mal nourri. Gandhon. Michel.– Est-ce qu’on était mal commandé. tu as mauvaise tête. tu as tort de te mettre avec ces révoltéslà. mal traité ? L’homme mit une seconde de réflexion avant de répondre. celui-là . Le général se redressa. – Du désordre. car il sentait que la « politique » allait être en cause. je n’ai pas eu à me plaindre. et son visage. nous 33 . – Tu vois. il a du bon sens ! Dis-moi. Il répondit : – Mon général. il ressemblait à un chêne de futaie à côté de deux baliveaux. Entre son fils et le bûcheron. – C’est le parti. on était bien. en cas de mobilisation. mais. Le bras tendu. – Possible ! L’homme s’était mis en garde. Gandhon ! Je te connais. qui jusque-là souriait avec embarras. tu vois : il a été formé à mon école. devenait dur et défiant. comme s’il donnait un ordre dans la cour du quartier : – Je ne veux pas que tu te perdes avec ce monde-là.

mon soldat ! Viens serrer la main de ton général ! Le bûcheron se reculait en ricanant. – Dites donc. on le surveillait. le règlement défend de tutoyer les soldats ! – C’est par amitié. à grandes enjambées. Il s’avança. et courut en avant. vers un groupe de camarades arrêtés à cinquante mètres de là. Le général blêmit. et ce que tu chantais là..marcherons tous deux. Gandhon courait. tu n’en penses pas un mot ! Il n’y eut pas de réponse. tu le sais bien ! – Je n’en veux pas !. – Ce n’est pas possible ! Toi.. Une voix jeune lança de nouveau un des couplets haineux de la chanson haineuse. mon général. Ils reprirent leur marche. Dans l’immense paix trompeuse des bois. Tout à coup il tourna lentement sur lui-même. et s’en allaient apprendre au loin que les pires passions politiques avaient 34 . maladroites à cause des sabots. dans la ligne déjà piétinée par les camarades. les mots passaient. On l’attendait.

. et il regarda son fils. Michel sentit la compassion dédaigneuse. l’espèce de désaveu dont toute sa jeunesse avait été accablée. moins bien taillé. semblait-il..envahi les campagnes.. Quand le bruit des pas et des voix eut cessé. ton métier n’est pas drôle avec des brutes comme ces gens-là ! – Que voulez-vous. je n’en ai pas ! Je n’en veux pas. de tes responsabilités ! Dis-moi donc celle que j’ai eue ?.. – Dis donc. M. Quoique les ténèbres fussent lourdes déjà. c’est l’aboutissement. son fils moins grand que lui. moins beau. Aucun de nous n’est sans responsabilité.. qui était debout à sa droite. mon petit. Quelle misérable espèce ! Plus rien ! Pas plus de cœur pour la France que mes Arabes de Blida ! Et tu les défends ! 35 .. pour la vie de lutte. de Meximieu cessa de regarder l’ombre bleue où tout ce mauvais songe avait disparu. – Ah ! mais non ! Moi. d’audace et de défi. – De quoi ? – De bien des fautes.

Il ne retrouva plus la force qu’il s’était promis d’avoir toujours.. au silence que Michel avait gardé tout à l’heure. au corps médiocre de Michel. Il dit : – Venez. L’odeur des feuilles mortes montait plus vive dans l’ombre. et des étoiles commençaient à 36 . et de se montrer à la fois respectueux avec son père et conséquent avec soi-même. sur les branches. de réfuter. les hauteurs du ciel étaient pâles. Il faisait très froid . Michel se sentit enveloppé de ce dédain qui s’étendait à tout. la tiédeur amassée pendant le jour . le vent avait déjà bu. Tous deux se mirent à marcher dans le chemin forestier qui ramenait au château. venez. et que le général avait dû prendre pour de la peur. de discuter. courbait les gaulis et leur arrachait une plainte monotone. Puisque vous devez être demain à Paris. Au-dessus des branches.. d’expliquer. Le général aussitôt déboutonna sa jaquette. aux idées de Michel. Il releva le col de sa veste. il rebroussait les brindilles. à la profession de Michel. mon père. comme celle des vies pauvres.Une seconde fois.

Et puis il y a le monde. des modernes. à défaut de cadettes. tu retourneras dans les coupes. presque ? Il me faut les trente mille francs que je t’ai demandés. – Comment. et. Cependant. 37 . J’hésite toujours à prendre une permission. J’ai à peine eu le temps de vous voir. à défaut d’anciens. avant l’abatage ? – Oui. s’il est possible. – Mon commandement à Paris est terriblement assujettissant. – Je reviendrai alors pour l’échéance du 31. les relations. – Je te dis qu’il me les faut ! reprit M de Meximieu en haussant la voix : c’est à toi de les trouver . Y sont-ils ? Michel fit un geste évasif. mon ami. Tu as marqué tous les anciens des deux coupes ? – Presque tous. et. tu feras tomber des soixantes. en deux. dès demain .poindre. – Reviendrez-vous ? demanda Michel. tu m’as bien dit que le marchand de bois acceptait de payer les chênes nouvellement marqués. en quatre termes.

– Dis donc. en disant : – Je n’ai qu’une raison à te donner. Pour toute raison. – Vous oubliez que c’est aussi mon avenir. – Ce n’est pas possible. mon père. La main du marquis de Meximieu. M. mon ami. levé vers lui. mon père. qui est le maître ici ? Je n’ai pas l’habitude de répéter mes ordres. Les deux hommes s’arrêtèrent en plein bois. dans le vent. elle vaut toutes les autres : j’ai besoin d’argent. je suppose. oublieux l’un et l’autre de l’heure qui pressait le départ. Qu’est-ce que vous faites de l’avenir du domaine ? – Il est à moi. un visage aussi ferme. – un paquet de fils d’acier où passait un courant électrique. le général reprit sa route. de Meximieu put entrevoir. – s’abattit sur l’épaule de Michel.. et que ma vie est ici.. aussi rude d’expression que pouvait être le sien.– Non. et que je ne peux pas ravager les bois. 38 .

en été. serré et tassé. 39 . et. aperçurent dans la cour les lanternes de la victoria qui attendait. C’était un château du XVIIIe siècle. sur le sol renflé qu’elles avaient dû longtemps occuper. mais d’humeur. tournant à droite. Ces tours formaient avant-corps aux deux extrémités . Fonteneilles apparut dans le crépuscule. en marchant. mais qui ne dépassaient point en hauteur le reste de l’habitation. un toit de tuiles incliné et deux tours rondes.Ils continuèrent à marcher. les orangers en caisses. dans les ténèbres. s’arrêta. Les deux hommes traversèrent une pelouse de peu d’étendue. Après quelques minutes la forêt s’ouvrit. avait changé non pas d’idée. au milieu des champs libres et montants. vite et sans plus parler. et entre elles. coiffées d’un toit pointu. les futaies s’écartèrent en ailes géantes hérissées tout au bout par le vent. M. elles n’allongeaient point la façade. élevé sur une terrasse : un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée ayant sept fenêtres de façade . montèrent les marches du petit escalier de pierre qui conduisait sur la terrasse où s’alignaient. de Meximieu qui. qui gardait son aspect austère.

n’est-ce pas ? – Oui.Il avait si peu vu son fils. pendant ces vingtquatre heures de séjour à Fonteneilles ! Tout un arriéré de questions se présenta à son esprit. en peloton. la Vaucreuse est si près. d’un blond rare : des gerbes d’or rouge et d’or jaune assemblées. Tu vois Jacquemin. l’ancien lieutenant qui a servi sous mes ordres ? – Je le rencontre . – C’est un simple. – Blonde comme la mère. Je suis même allé lui faire visite. qu’on dit jolie. – Drôles de fêtes . – Tu es toujours bien avec tes voisins ? – Ni bien. je les rencontre aux foires. il retint Michel. Est-ce vrai ? – Une enfant : dix-sept ou dix-huit ans. 40 . – Il paraît qu’il fait de l’agriculture qui rapporte ? C’est un malin. À l’angle du château dont le mur descendait en oblique et pénétrait dans le sol mouillé. ni mal. – Il a une fille. pas mondaines.

saluée. – Vous l’avez beaucoup connue ? – Non. Un petit Morvandiau. depuis six mois qu’il est ici ? Mais je parie que vous vous entendez bien. la vie. un soir. mais elle était la grâce. que la mère était jolie ! Pauvre femme ! Je me la rappelle.. chez les Monthuilé. Elle n’était pas tout à fait belle. retenue dans mes songes. tant mieux. la joie.. tout brun ? – Oui. – Qui a les oreilles sans ourlet et la peau tannée ? Timide en diable ? 41 . toi et lui. Mais il m’a fait bonne impression. – Allons. admirée au passage. comme tant d’autres. comment l’appelles-tu ? – Roubiaux. nous n’avons jamais causé à fond. – Il ne doit pas avoir eu d’agrément. Et ton nouvel abbé. dit Michel sérieusement . mon petit ? Sapristi.. Tu es peut-être le plus clérical des deux ? – J’ignore.– Tiens ! tu es connaisseur.

c’est inutile. Michel serra la main de son père. les toits à porcs. En prenant le billet. Quoi encore ? les réparations ? Je n’ai plus le temps de t’en parler. ça te fera plaisir de lui remettre cela pour ses œuvres. le toit. je vous l’ai écrit.. la chambre du bassecourier. Il est inutile de me remercier. Mais je viens si rarement à Fonteneilles que c’est bien le moins que j’y laisse une aumône. M. Ne me nomme pas. mon ami. tout. la sellerie. et en tira un billet de cent francs. Il y en a d’urgentes. sauta 42 .. de Meximieu s’avança rapidement.– Pas quand il faut être crâne. qui reprit aussitôt : – Tu sais que je n’aime pas les effusions. c’est lui que j’ai dû croiser hier en venant ici. Michel. – Mais je l’ai vu. j’ai tout vu !. – Hélas ! oui.. Le général chercha son porte-monnaie.. Adieu.. Il a de fichus paroissiens. – Dis-moi. l’écurie. Il faut remettre cela à la fin du mois. – Oui....

à Corbigny ? – Oui. – Menez bon train. Il était venu à 43 . et roula invisible derrière les haies de la route. – Michel monta dans sa chambre. – J’en louerai une. L’âge de la victoria est passé. jusqu’au bout. Adieu ! La voiture était déjà engagée dans l’avenue montante. audessous des deux lustres voilés de gaze jaune qui avaient éclairé autrefois cinquante convives. Il suivit le corridor du premier étage. Aussitôt après le dîner. Baptiste. les hêtres au tronc tigré sortirent de l’ombre et y rentrèrent. L’un après l’autre. et poussa la dernière porte à droite. Puis la victoria tourna à droite. À la gare de Corbigny ! Il se pencha en dehors. sous le feu des lanternes.. – un seul couvert au milieu de la salle à manger.. très court.dans la voiture. Michel. est-ce qu’on trouve à louer des autos. la prochaine fois. – Dis donc.

Ce ne sera bientôt 44 . La lune décroissante allait se lever. « Abattre des chênes.. il cria à la forêt : « Je suis triste. des étangs et des prés. Il frissonna de l’amour qui naît de la rencontre de l’âme avec la vie éparse et faite pour elle. je le détruis. tout l’avenir. fut enfin libre de se plaindre. Il traversa de même la chambre. car les écharpes de brume. des cadettes. d’avoir diminué ta beauté ! » Et son cœur.. Sans ouvrir les lèvres et sans que personne pût l’entendre. Elle est sacrifiée. luisaient comme une neige blonde. et alla s’accouder à la fenêtre. des modernes ! Je ne peux pas refuser. va. encore. elle est déshonorée . étendues au-dessus des futaies. fermé aux hommes. qui ouvrait sur la courte prairie en demi-cercle et sur la forêt. Le froid semblait avoir diminué.tâtons. parce que le vent avait faibli. Je ne suis pas le maître. La jeunesse s’émut dans les veines de Michel. et déjà sa lumière devait se mêler dans le ciel à celle des étoiles. comme des sillons nouveaux saisis par le givre du matin. encore ! Des anciens. La forêt ne peut cependant pas suffire à ce perpétuel besoin d’argent.

. sans seulement un haut perchoir de bois mort qui arrête un faucon qui passe ! Et voilà mon métier ! Tout le reste. lorsque je suis venu m’établir ici ! La ferme de Fonteneilles. pour recevoir une réponse. machines.. à réparer le château ! Mais. et de bâtir son projet d’avenir. Je lui parlerai.. Peut-être. par exemple ! Je vivrais. méthodes nouvelles. Voici ce que je ferai. quand il reviendra. il n’aurait qu’une minute ou deux.. Et il savait que. je serais sûr de réussir. comme il me l’avait laissé entendre. S’il pouvait me dire alors qu’il m’abandonne une part du domaine. » Le jeune homme continua de rêver.. améliorations. sur quelque sujet que ce fût.plus la forêt. bonne ou mauvaise.. en toute propriété. mais le taillis sans une tête qui dépasse l’autre. Personne n’y pensait pour lui. Il avait raison d’y penser.. mon père ne s’en informe pas. On trouvait rarement le moyen de discuter. il oublie de remercier ou d’approuver simplement. avec le général de 45 . pour exposer son plan. Informé. je m’engagerais. multiplication des pâtures. si l’on veut.. me faire écouter de mon père ! Réussirai-je ?. effort.

puis de tourner court. Il était l’être en perpétuel mouvement. rudimentaire . Chez lui aucune économie. le goût de la vie intérieure lui faisait défaut. le délai qu’elle suppose lui paraissait une faiblesse . C’était une des raisons qui l’avaient empêché de bien connaître Michel et 46 . chez lui. et de même tout sentiment d’intimité. ni civil. s’en contentait et s’y tenait. ni supérieur. trouvait une formule heureuse et d’ailleurs souvent juste. Ni militaire. Ceux qui le connaissaient peu croyaient que c’était là de sa part une habileté . une façon vagabonde et pour lui-même tyrannique de dépenser la force d’un corps qui ne vieillissait pas et d’un esprit qui n’avait pas mûri. de galoper. ne pouvait se flatter d’avoir exposé sa pensée librement et complètement devant cet homme toujours pressé. ni parent.Meximieu. ceux qui le connaissaient bien savaient que c’était une nature. mais il n’était pas le juge qui pèse deux opinions. interrompait. La faculté d’examen était demeurée. fait pour agir et pour entraîner. la brusquerie. l’habitude de ruer. d’aucune sorte. mais l’élan. qui marchait en parlant. qui comprenait trop vite. se souvenait.

à Pont-à-Mousson . cité à l’ordre du jour et décoré . » 47 . en 1901. – colonel du 1er cuirassiers à Paris. – général commandant la brigade de dragons. Carrière rapide. en 1892 . Plusieurs fois. – lieutenant au même régiment. fait de ce père et de ce fils des esprits étrangers l’un à l’autre. à Vincennes. Une seconde raison avait. à Chartres. – chef d’escadrons au 5e chasseurs d’Afrique. en ces dernières années. en 1870 . né à Paris le 15 novembre 1843 . à Maubeuge. il est vrai. à Blida.d’être connu de lui. en 1887 . – sorti de l’école de Saint-Cyr en 1864 et nommé sous-lieutenant au 5e dragons. Ils étaient les suivants : « Philippe de Meximieu. et irrités par ce sentiment de la distance et de l’inconnu qui les séparaient. où la faveur n’avait eu qu’une part secondaire. – capitaine au 2e dragons. les journaux avaient publié les états de service du général de Meximieu. – lieutenant-colonel au 6e cuirassiers à Cambrai. – blessé pendant la guerre. commandant la 1re division de cavalerie à Paris. en 1871 . en 1881 . – général de division. en 1897 .

On la lui donnait au moment où il ne la désirait plus. le capitaine. Michel naissait l’année suivante. ayant pris garnison à Cambrai. je suis soldat . que le capitaine de Meximieu épousait Benoîte de Magny. et. à l’étage au-dessus. Quand l’officier revint à Paris pour commander le 1er cuirassiers. » Mais le ménage avait vécu. Il n’y eut pas de discussion. après lesquelles M. je marche au clairon. Six années passèrent ainsi. Il n’hésita pas un instant à partir. Madame de Meximieu s’installa à Paris. elle obtint plus aisément encore. Il avait plus de trente-cinq ans. Mais madame de Meximieu refusa de le suivre. madame de Magny. en 1879. et qu’il n’était plus temps de faire des 48 .C’est à Chartres. L’habitude était prise. de part et d’autre. peu après. comme une chose désormais indifférente. de Meximieu. dans la même maison où habitait sa mère. comme vous au piano. était envoyé à Blida. Elle donna pour raison la santé de l’enfant. « Comme vous voudrez . il trouva que son fils n’était plus un enfant. nommé chef d’escadrons. Il avait « demandé l’Afrique » autrefois. Elle en avait vingt-sept. ce qu’elle appelait « une prolongation de congé ».

accusaient entre le fils et le père. et rentrait pour trouver sa mère qui 49 . externe également et surveillé. disait le prospectus. le soldat qui continuerait la tradition de la race. confié d’abord à des gouvernantes. établie dans le quartier des Ternes. Michel ne serait. ni physiquement. Onze ans ne font pas un homme. et déjà le pouvoir de souffrir à l’écart. Michel. « vieille maison de famille ». une différence de caractère que l’éducation première avait accrue. Michel partait de bonne heure de la maison paternelle. une sensibilité muette et hautaine. Le choix de cette maison neutre. entre le fils et la mère.rêves d’éducation. venait d’être placé. à l’Institution Chaperot. comme externe surveillé. Celle-ci avait elle-même désigné l’Institution Chaperot. dont elle connaissait l’aumônier. à égale distance du collège catholique et du lycée. avait été arrêté de commun accord entre monsieur et madame de Meximieu. et dirigée par une association de professeurs et de répétiteurs laïques. ni moralement. La période décisive était déjà close. mais ils le destinent : ils font pour lui de l’irrévocable. Une sorte de mélancolie.

Cette pensée continua de peser sur sa jeunesse. À dix-huit ans. » Un coup d’œil avait complété la pensée. la douleur s’était précisée. l’homme de guerre né. L’enfant n’était pas devenu le demi-dieu qu’on avait rêvé. quelle carrière choisis-tu ? Il n’y en a qu’une seule que je t’interdise : l’armée. dès ses premières années. « Eh bien ! Michel. la pensée cruelle. un soir. le père debout et appuyé à la cheminée . plus dur . il ne serait pas le cavalier élégant. Il ne semblait pas appartenir à la race légendairement belle des Meximieu . L’enfant avait eu. – Pourquoi ! – Elle n’est plus ce qu’elle était. cinq jours sur sept. ou dînait au cercle.s’apprêtait pour sortir. Au lendemain du baccalauréat. Le colonel dînait plus tard. orgueil des soldats et fierté secrète des foules. – comme il se rappelait nettement les détails : l’heure que marquait la pendule de Boulle . le sentiment qu’il était de trop. le demi-cercle des sièges orientés par les visiteuses qui avaient défilé toute l’après-midi . et puis tu n’es pas taillé pour être soldat. comme était le 50 . la mère assise dans une bergère bleue ! – il avait subi un autre examen plus court.

bien avant qu’on lui demandât une réponse. au retour de la saison de Trouville. servir la terre et par elle la France. et le maréchal auquel Louis XIV avait dit : « Meximieu. » Il s’y était résolu. refaire les forêts. « Rassurez-vous. avait-il répondu. Les seuls beaux jours qu’il se rappelât. Il voulait reprendre la tradition d’une partie des siens. la solitude que la rencontre des paysans ne détruit pas. l’arrière-grand-père.général Philippe de Meximieu. les herbages. de l’amour aussi d’un enfant dont le monde a souri. le rôle noble et utile de terrien libéral et savant. comme l’avaient été le grand-père. Michel avait deviné le commentaire. il n’y a qu’une seule des filles d’honneur de la reine qui ait la taille mieux faite que vous ». les bois. c’étaient. introduire les modes de culture nouveaux. d’un amour hérité sans doute de lointains aïeux. 51 . chaque année. le château où survivaient quelques souvenirs du passé familial. repeupler les étables. les trois ou quatre semaines du début de l’automne passées à Fonteneilles. je serai laboureur. Il aimait.

de préparer des plans d’avenir. il faisait son service militaire à Bourges. Par un jour languissant et doré. sans événement.Très peu de temps après cette conversation qui décidait de sa vie. l’un après l’autre . il traversait la forêt de Fonteneilles . il était chez lui. il caressait la pierre des murs . le temps de connaître son métier. il se découvrait en apercevant les toits du château abandonné . 52 . il arrivait à Corbigny. que la main du garde Renard poussait. il écoutait avec ravissement le bruit des contrevents. Et enfin. Cinq ans passés ! Que d’efforts ! Que de projets ! Quelle intimité consolatrice entre la terre et l’enfant d’ancienne race qui lui était revenu ! Cinq ans très rapides. il entrait . chez quelques hommes. Et voici que M de Meximieu menaçait de tout compromettre. Michel partait pour le Nord. les préjugés et les inimitiés grandis pendant l’absence. et suivait les cours de l’école d’agriculture que dirigeaient les Frères de la Doctrine chrétienne à Beauvais. au milieu de novembre 1900. de goûter tout le soleil et toute l’ombre de chez soi. de diminuer. très remplis. L’année suivante.

chuchotaient dans la nuit. n’était-ce pas le tour de Michel à présent ? Elle ne ferait point d’objections. Elle recommandait habilement les jeunes officiers qui lui confiaient leurs intérêts . Longtemps. c’est le château. Sans doute il ne dépendait pas d’elle de constituer en dot la ferme et le château. Comment faire. Mais elle ne refuserait pas d’intervenir. de solliciter. et les franges flottantes de la brume devaient voir déjà le globe rouge de la lune entre les collines. oiseaux de passage ou de maraude. tout simplement madame de Meximieu.. Elle était bonne cette mère toujours blonde malgré la cinquantaine. vers le lac de Vaux. une fille qu’elle eût 53 . très loin.. très bonne. La lumière augmentait au-dessus de la forêt. C’est le domaine qui aurait eu besoin de ce capital. Un chien « criait au perdu ». pour obtenir que le général assurât l’avenir de son fils ? Qui pourrait lui parler ? Qui ? Peut-être. Des vols légers. Elle aimait son fils d’une affection déconcertante et cependant véritable. elle lui en avait voulu de ne pas être une fille. qui ne lui appartenaient pas. de plaider.avec ses demandes d’argent.

là était sûrement la vie utile.. chantant l’Internationale et provoquant le général de Meximieu. et il regarda dans la nuit. peut-être le bonheur . » Oui. à l’occasion. gardée près de soi. ces fumées onduleuses des futaies paternelles. elle avait horreur de la campagne : quelles bonnes promenades cependant. elle serait une alliée.gâtée... Mais depuis que Michel habitait la Nièvre. elle était venue deux fois à Fonteneilles. Peux-tu faire semer du blé devant moi. 54 .. Par elle ou autrement il fallait défendre le domaine et s’y maintenir. adulée. à la volée ? Il paraît que c’est très joli.. avec un sourire triste. le descendant d’une race féodale. traversa l’esprit du jeune homme. Ses lèvres s’allongèrent. quel empressement à s’informer des choses rurales ! « Tu vas me montrer ton bélier de Rambouillet !. le chef militaire. le riche. Là était peut-être la richesse à venir. Fais-moi voir la différence entre un chêne et un hêtre ?. par tendresse. La vision des bûcherons en troupe.. par besoin de revoir son fils et de l’encourager. Les forêts ni les prés ne l’attiraient . sous lesquelles avait couru tantôt le chant de la haine.

. quelque chose en lui parlait.. Ah ! je sais bien que ce n’est pas toute la France. et chanter. et ils sont déjà tout pâles du voisinage de la mort ! Ah ! les pauvres gens. Je n’ai pas voulu venir ici pour m’y enfermer. j’ai voulu.. y vivre et y mourir pour moi seul . et cette réponse de Gandhon. que c’est un coin de la France plus travaillé que d’autres par le mal... qui célèbrent leur mal comme une victoire ! » Michel se redressa.. Quelle joie ce devait être.« Utile à quoi ? murmura-t-il. d’un seul d’entre eux ?. et disait : 55 . plus abaissé par la passion jalouse. autrefois. La même foi ! Les mêmes fêtes ! Des mots qui signifiaient pour tous la même chose ! Quelle source d’intelligence et d’amour perdue ! Et ils ne le comprennent pas ! Je les vois avaler le poison. je veux toujours le relèvement de ces hommes de la terre. de vivre dans une nation saine !. et rire. Ce défilé de ce soir ! Ces mots. écouta un moment . mais tout de même !. Quel bien moral ai-je fait jusqu’à présent ? Quelle influence ai-je acquise ? Quelle amitié. d’un soldat d’hier !.. si nobles en somme de mon père..

Couché dans un lit de noyer. et le songe qui le tenait était celui de la misère. « C’est vrai. il pensait à « ses affaires » qui allaient mal. les feux éteints : cinq maisons en tout. que j’ai ma suffisance de pain. Je ne peux 56 . Dans l’une d’elles. – l’odeur aigrelette du petit baril. et même de fricot pour mettre dessus .. disait-il. À quelques centaines de mètres de cette fenêtre où Michel songeait. flottait à travers la pièce.« Quand même ! Je leur appartiens pour toujours ! Il le faut ! Je les aime ! » La nuit augmentait de douceur. c’est vrai que j’achète toujours mon vin à l’éclusier du canal. – mais mon vêtement des dimanches. entre le mur et l’âtre. il faudrait le remplacer. avec un reste de fumée . Il gagnait moins qu’il n’eût fallu.. et une paix inconnue au jour était bue par les champs déserts. un hameau dormait. un pauvre songeait aussi. C’était Gilbert Cloquet. trois à gauche de la ligne forestière et deux à droite.. calé dans un coin de la chambre. dans un pli d’ombre et de brume..

.. D’abord. j’irai demain porter à Marie la moitié des vingt francs que j’ai reçus. Père. quand l’herbe deviendra haute. le boulanger nous refuse crédit. ses voisins. elle est toujours revenue : – Père. La rosée froide. j’irai me louer pour les foins chez monsieur Michel.. » Le journalier se retourna dans le lit. Mais le chagrin vient d’ailleurs.. et 57 . ou au passage d’une bête rôdeuse..... Saisir la fille de Gilbert Cloquet ! Non. Elle est dépensière . Un silence absolu suivit.. qui aboyait aux feuilles mortes roulées par le vent. Le pauvre continua de penser : « Il n’y a personne qui prenne garde à moi.. je n’ai plus de grain pour la volaille !... Il vient de Marie.. Nous sommes en retard pour les fermages. essayant de chasser les idées sombres qui le tenaient depuis des heures éveillé. Et puis. qui m’embauche le plus qu’il peut . Il entendit le roquet des Justamond.. je ne verrai pas ça.. dehors... excepté monsieur Michel. pour mon travail qui n’est pas commencé dans les bois.. relevait les herbes. Le propriétaire de l’Épine va nous saisir !.pas... Le malheur n’est pas grand.

encore. et ils disent que les nobles ne valent rien. c’est un noble. » 58 .

à l’instituteur qui se montrait exigeant. aujourd’hui. tantôt mal. un examen et une courte 59 . pour cette leçon comme pour les autres. ce qui prouve que l’instruction avait été bonne et solide. faute d’usage. racontait une histoire. à compter. – oh ! que cela était loin ! – il avait appris à lire. il comptait fort bien.II La vie morale d’un pauvre Gilbert Cloquet avait été à l’école chez l’instituteur public de Fonteneilles vers 1860. Il avait aussi récité le catéchisme. lisait les journaux. encourageait. et. à cinquante ans passés. et se retirait en félicitant le maître . s’il ne savait plus guère écrire. Quelques inspections paternelles du curé de ce temps-là. qui interrogeait un peu. les affiches et même « l’écriture moulée » sans difficulté. et qui aimait qu’on les récitât mot pour mot. à écrire. tantôt bien.

bien que j’aie le cœur tout en peine de me séparer de toi. suffisamment armé pour vivre honnêtement. résister à tout mal du dehors et du dedans. comme elle se tient à Corbigny le jeudi de la Fête-Dieu. la route qui la traverse comme une rivière traverse un lac. selon la coutume. Nous irons donc à la louée de Bazolles. par les plus hautes autorités qu’il connût. La place en pente. tes onze ans sont sonnés. qui était celui d’avant la Saint-Jean. les seules qui se fussent occupées de son âme. mon Gilbert. – Te voilà grand.révision du catéchisme avant la première communion. et Gilbert Cloquet avait été jugé. et conseiller plus tard les enfants qui naîtraient de lui. la louée se tint à Bazolles. et il faut commencer à gagner ta vie. et de jeunesses qui cherchaient à « se louer ». lui dit un jour la mère Cloquet. ceux qui voulaient s’engager comme 60 . étaient pleines de fermiers qui venaient chercher des domestiques. Le dimanche suivant. Les jeunes gens en quête d’une place de charretier avaient leur fouet pendu au cou .

Et Gilbert avait près de lui. plusieurs même étaient des hommes faits. et même au-delà. la mère. enveloppés dans une serviette et serrés dans un coin de l’auberge voisine. qui changeaient de ferme pour des raisons d’humeur ou d’argent. Chacun avait amené un parent. et les yeux rouges. et elles étaient pauvrement vêtues. une blouse bleue à 61 . une robe pour danser et un bout de ruban pour mettre à leur corsage. une tante. de leur plus mauvaise robe. – se demandait s’il y aurait maître qui voulût de lui : onze ans. la vieille mère Cloquet qui était connue dans tout Bazolles et Fonteneilles. et le petit. bien enveloppée dans sa « canette » de deuil. la plupart des domestiques avaient de quinze à vingt ans . économe et proprette. immobile au bas du perron du débit de tabac. pour qu’on ne les crût point dépensières : mais elles avaient toutes. oui. bien inquiète. les filles tenaient une rose à la main. Il était assurément l’un des plus jeunes de l’assemblée . pour une femme pauvre mais laborieuse. des sabots. ou un ami.laboureurs mordaient une feuille verte ou la portaient à leur chapeau . – une bonne place qu’avait choisie la mère Cloquet.

– Il n’est pas l’heure. lui prit l’épaule et la secoua pour voir si 62 . Qui viendrait le louer ? Et la mère. chétive. – Souventes fois. homme de vingt-six ans. Honoré Fortier. sous l’ombre du grand chapeau. répondit avec une révérence la mère Cloquet. lui tâta le bras. monsieur Fortier. maraudeurs et d’un bleu limpide. une figure de fille blonde et rousselée. – A-t-il déjà gardé les vaches ? demanda-t-il. mais des yeux vifs. et qui gouvernait les cent hectares de la Vigie. ma bonne femme. M. qui donc l’aborderait le premier pour discuter avec elle les conditions de la louée ? Ce fut un des plus gros fermiers de Fonteneilles. mais le gars ne me déplaît pas. Il regarda Gilbert. et même son goût serait de charruer bientôt. plus petite que son gars et tremblante pour un geste qui le désignait. qui venait d’hériter de son père. ridée. lui mesura de l’œil la poitrine. ratatinée. comme il eût fait pour un poulain. Il n’a pas peur d’elles.boutons blancs.

vingt ans chez moi. dix ans. berger : deux ans. le soir même. et quitta Bazolles pour aller quérir ses hardes. si tu veux . puis. et la mit dans la main de la mère Cloquet. – Tu n’as pas dit mot ? – Il n’y avait pas besoin. Fortier.. monter à la Vigie. c’est que tu obéisses. voyons. mon gars Gilbert. je n’y mets qu’une condition. pour commencer. car il devait. les yeux dans les yeux du blondin qui avait levé son chapeau : – Écoute bien. Le fermier tira de son gousset une pièce de cent sous.. puis. – Es-tu content ? demanda la mère. monsieur Fortier. Ôte donc ton chapeau. Gilbert serra la main de M. la mère ? – Ça me va.cette jeunesse avait de la défense. brusquement : – Une pistole par mois. répondit le garçon. 63 . tu feras ton chemin . – Assez. puisque monsieur Fortier te fait de l’honneur.

au-delà. des forêts encore. tout blond sur une croupe bleuissante . du côté de l’orient. mais où le visage est froid et la langue souvent muette. au sommet d’une colline ronde et sans bois . puis. la courbe des grands étangs cachés par les futaies et.Pourquoi s’étonner ? Il était Nivernais. une vague énorme et longue. des herbages et des champs. une conque verte et prodigieuse. un paysage si grand que les yeux mêmes de ses enfants ne l’ont jamais tout connu. à l’ouest et au sud. au-delà de Crux-laVille. et prête à déferler. celle de Fonteneilles. ferme autour de laquelle cent hectares de bonne terre coulaient sur des pentes égales . ce fut la Vigie. une 64 . une forêt qui monte. violentes même. celle de Vaux avec son village de Vorroux éclatant comme un coquelicot dans les feuilles. du pays où les volontés sont fortes. et qui porte à sa crête les sapins ébréchés d’un vieux parc seigneurial . Depuis lors. la patrie de Gilbert. une vallée d’abord. ferme posée princièrement à trois cent vingt mètres d’altitude. ferme enveloppée dans le vent comme un phare et d’où la vue est en cercle : au nord on voit Beaulieu.

pour que M. et qui s’élèvent d’étage en étage et de douceur verte en douceur bleue. transparents. herser. dont l’œil s’aiguisait au plein air et découvrait un tiercelet planant à mi-chemin de la Collancelle. Il gouvernait. Il monta en grade et fut payé plus cher. Il eut vite fait d’apprendre son état et d’en souhaiter un autre. Et nul n’y manquait. avec madame Fortier qui lui ressemblait pour le sérieux et l’exactitude de l’humeur. Cette beauté du pays ravissait mystérieusement le pâtour de la Vigie. jusqu’aux monts du Morvan. mollissent sur la chaîne . Chaveau. changeant de reflets tout le jour au bord du ciel. un personnel 65 . Montagne et Rossigneau. qui était de dix mille francs. quand les bœufs blancs. Il fallait travailler dur. le petit Cloquet dont la dent poussait. couper les fourrages verts et faire sa partie dans la moisson d’été.succession de houles qui semblent n’être que des bois. Griveau. fouailler en chantant à la tête du harnais de labour. Le patron était rude et toujours présent. le métier que font les jeune gens : conduire les chevaux. arrondis. Honoré Fortier pût s’acquitter de son fermage.

douze heures. 66 . Le dimanche. Ils parlaient du travail. du prix du foin et des cours des foires. guider. des histoires scandaleuses ou seulement grossières. Comment n’aurait-elle pas donné de moisson ? Aux repas. Les plus âgés. Pendant dix heures. et rarement. de la politique. une servante. une surveillance tout extérieure et l’intérêt que chacun croyait avoir à ne pas quitter la Vigie. rafraîchir l’esprit de ces hommes ou apaiser les jalousies qui les divisaient : rien que des ordres. qui couraient le pays. quatorze heures même. ne se gênaient guère dans leurs propos. ceux qui descendaient à Fonteneilles ne le faisaient guère que dans l’après-midi. Jamais un mot ne venait relever.nombreux : le ménage des bassecouriers. Gilbert écoutait en silence les serviteurs. quatre domestiques de ferme. ou même drôles. un berger. qui se prenaient dans la cuisine attenante à la chambre du patron. la terre buvait la vie du corps et la pensée des hommes. sans parler des journaliers qu’on embauchait au temps des grands travaux. dont le mari était une sorte de contremaître et présidait la table des serviteurs. une discipline. anciens soldats. en ce temps-là.

à la Toussaint. Gilbert. où le curé bénit les « croisettes » qui protègent les « héritages ». au premier son de la grand-messe. descendaient le matin. et quelquefois le 3 mai. s’ils n’étaient pas antireligieux. La mère Cloquet le trouvait dévot. inspectait ses terres. prenait assez souvent ses beaux habits. les deux femmes qui commandaient à la ferme. aux jours d’enterrement. ne se montraient plus guère aux offices après cette date-là. dans les commencements. Elle craignait bien pour l’avenir. n’est-ce-pas. et allait rendre visite à quelque fermier ou marchand de bœufs des environs. Les communions étaient finies. il aimait même à la prévenir quand passait le sacristain. en garçon qui gagne sa vie et qui a du cœur. lui. et courait rejoindre la mère Cloquet dans les derniers rangs. et les hommes. à cause de cela. fumait des pipes et faisait ses comptes. à Fonteneilles. M. sachant que les jeunes gars ne sont guère 67 . jour de l’Invention de la Sainte-Croix. et à payer les deux chaises.Seules. celle du patron et celle du bassecourier. Fortier. près du bénitier . le dimanche. pour assister à la messe. sauf à Pâques. ou bien il attelait sa jument à la carriole jaune.

.sages . sur les flancs de la colline. Qui va me rentrer mes foins avant l’orage ?. une forte journée devant nous ! Si l’héritage est tout labouré ce soir. À la Vigie.. disait quelquefois : – Eh bien ! enfants. « Heureusement qu’il m’aime ! » pensait-elle.. je paie une tournée de vin rouge !.. M. À l’aube. et l’or roux du froment. dits bien bas à Gilbert. Sa manière était l’Ave Maria. parmi les domestiques et les attelages. qu’elle récitait ici et là. et qu’ils peuvent donc tromper les mères qui sont au loin. quand elle avait fini de lui sourire. éveillée ou demi-sommeillante. Cela lui donnait un peu de confiance dans les hommes de chez elle. qu’ils échappent aux mères qui veillent de près sur eux. mêlant tour à tour. et toujours avec la même vision de l’enfant grandissant et aventuré. le blond pâle des avoines. Mais elle ne montrait son inquiétude que par de petits mots. Fortier. et par ses yeux ridés qui se troublaient. les saisons passaient vite et repassaient. au vert des pâturages. Qui portera le 68 . le violet des guérets nouveaux. debout dans la cour. Son mari aussi l’avait aimée.

Il était sobre. Quand il se couchait le soir. ni les coups de pied des chevaux dans l’écurie voisine.plus de sacs au grenier ?.. ne rompaient le sommeil de ce jeune gars de la Vigie.. à se proposer. dans 69 . Gilbert était le premier à partir. un peu distrait de regard à l’habitude. une plaisanterie. La fatigue l’empêchait de causer avec le compagnon plus âgé qui couchait de l’autre côté de l’entrée . rapprochait les sourcils et relevait aux deux coins la lèvre toute dorée par la barbe nouvelle. un peu parce qu’il avait de l’ambition. Qui est assez brave pour monter à la fine pointe du châtaignier et gauler les châtaignes ? En pareil cas. et qu’on remarque vite. dans l’ancien coffre de carriole placé à gauche de la porte de l’étable. et ni le bruit des chaînes. elle le terrassait. un défi. sur la paille. à revenir. Le blondin était devenu un grand jeune homme blond. que les vaches tiraient ou laissaient retomber sur les planches des auges. dans « sa bauge ». un ordre. il ne rêvassait guère. mais dont les yeux s’éveillaient dès que l’émotion. un peu par économie. l’un des plus adroits et des plus résistants. grave. ni leurs meuglements.

et grâce aussi au dur métier qu’il faisait. Ce fut pendant la guerre. – Eh ! te voilà. L’abbé apportait aux habitants de la ferme la lettre d’un ancien domestique. les hommes que le vin ne fait jamais déraisonner. il était chaste. Il grandissait. ça va bien. » Jusqu’à l’époque de sa majorité. Gilbert. des nouvelles tristes. Gilbert Cloquet. à ce que je vois ? Comme tu es grand ! Dommage qu’on te rencontre si rarement à Fonteneilles ! Si le curé avait ajouté : « Viens donc causer 70 . en quelques lignes. dans le petit chemin qui conduit de la route au domaine. en somme. qui ramenait le harnais de labour. sans que personne pût dire : « C’est par moi qu’il est meilleur que d’autres. mobilisé de la Nièvre. Gilbert salua souvent le curé de Fonteneilles. Faute d’occasion.les villages. mais il ne le vit qu’une seule fois monter à la Vigie et parler aux hommes rassemblés. Il arrivait à la ferme un des soirs de ce dur hiver où les soleils couchants avaient tant de rouge que les mères en prenaient peur. et il rencontra. à peu près droit. qui écrivait.

et toi tu es une âme. Passe donc. un cher enfant qui m’est confié. et quand il y faisait une apparition. je t’assure. pour y boire un seul verre. On aurait aisément compté. les circonstances où il s’était trouvé en présence des gros propriétaires de la région. Madame Fortier. dans les salles de danse ou sur les parquets dressés devant les maisons. avec les camarades. par la chaume des Troches . jour de l’Invention de la Sainte-Croix. les jours d’« apport » qui sont les fêtes du pays. Une fois.avec moi ? Je suis un ami. c’était au cabaret. il se la rappelait bien : un 3 mai. et qui n’aura bientôt plus de religion que la semence de son baptême : viens me voir ! » peut-être le jeune homme serait-il allé au presbytère de Fonteneilles. Gilbert. « Tu vas partir pour la Vaucreuse. en descendant. avait fait venir le nouveau bouvier. de même. La date. de Bazolles. Gilbert ne descendait guère au village. façonne-moi une douzaine de 71 . et où les filles de Fonteneilles. étant tout jeune encore. de Vitry-Laché venaient danser. il avait été livrer une taure au château de la Vaucreuse. ou. sitôt la soupe du matin mangée. quelquefois.

et tu me les rapporteras au retour. – le noisetier est sacré. il avait cueilli douze brins de noisetier. et frottant avec une pierre. Mais ne te fie pas à tout le monde. tu trouveras bien un gamin pour garder la taure. Pendant que tu les feras bénir. puis. tout blanc parmi les prés. vêtu de sa meilleure blouse. il avait continué la route vers la vallée de l’Aron où le château de la Vaucreuse se voit de loin. Dans « la chaume ». Quand Gilbert longea les 72 . attachées en faisceau et légères sur l’épaule. bien solides. – Il n’y a pas de danger. la lame de son couteau. » avait répondu le bouvier. pour l’aiguiser. conduisant la taure blanche. Et il était parti. madame Fortier. tenant ses croisettes bénites par le curé. comme avait dit madame Fortier. et une grande qui portait encore un plumet de feuilles au sommet. C’était la vieille madame Jacquemin. La châtelaine n’était jamais absente quand on avait besoin de lui parler. depuis qu’il servit de bâton à saint Joseph en voyage.croisettes. – il avait fait onze croix petites. marchant doux. et plus volontaire que dix hommes ensemble. Et il était entré dans l’église. parlant doux. dont une plus belle pour la chenevière.

c’est-à-dire pas grand-chose de bon. immobile dans la cour pavée. mon garçon. elle était là. et il regardait s’en aller la dame fluette. ce qui était sa façon de rire et dit : – Mais. travailleuse et délicate pour tous ceux qui ne le sont pas. Elle avait ensuite tapé sur la croupe de la taure : – Mène-la à l’étable. et qui avait la figure aussi nette et aussi blanche qu’un osselet. car c’est une honnête créature. Tâche de lui ressembler complètement. Quand elle eut bien regardé et palpé la taure. te voilà fleuri comme un genêt. – il allait prendre ses 73 . elle leva sa petite tête de chef. en vue du château. bien près de Dieu. gloussa un moment. examinant la bête qu’on lui livrait et la figure du bouvier. car les paroles lui remuaient trop le cœur. Gilbert Cloquet ! Seize ans ! C’est l’âge où vous commencez à être des petits hommes. avant même qu’il l’eût vue venir. Heureusement tu ressembles à ta mère. tout en noir. toi. À quelques années de là. à présent.murs des étables. Au revoir ! Gilbert était resté sans répondre.

il avait rencontré. taille fine. cent sous avec une poignée de main et un regard de bonne humeur qui valaient bien cent autres sous. et qu’ils ont tous chez les Meximieu : – Garde ma jument. comme on disait à Fonteneilles. – s’étant rendu à la grande foire du 11 novembre à Saint-Saulge. le marquis de Meximieu qui arrivait en voiture. épaules d’athlète. alors lieutenant de dragons. près de la vieille église gothique tout incrustée de boutiques borgnes. Malheureusement. Et après une heure. veux-tu ? Je n’ai confiance qu’en des hommes comme toi. était revenu et avait donné cent sous au gars de la Vigie. élégant. la foire aux veaux. qui sont de chez nous. le marquis 74 . Gilbert. Le marquis. Gilbert avait attendu. avec ce sourire qui ajoute tant aux paroles. lui avait jeté les guides et dit.vingt ans. tenant la bride de la jument. Je te retrouverai en face de l’hôtel Touchevier. En face de l’hôtel Touchevier. « Monsieur Philippe ». au détour d’une rue. celle dont les marchands de bestiaux ont coutume de dire : « Il n’y a en France qu’une SaintMartin ».

et toute la lumière directe qui lui permettait de les juger. dans la hardiesse de la marche. ni des choses . Et ç’avait été toute la part que Gilbert avait prise à la vie des « autorités » de la paroisse. sa jeunesse peu causante. son visage aux joues plates et rousselées comme un pampre mûr . en garnison. qui s’exprimait en force. et ne s’occupait que de toucher les fermages et le prix des coupes de bois : il était officier. ou levant. il aurait eu toute chance de gâter sa raison. ses yeux bleus dans lesquels il n’y avait point de peur. Heureusement pour lui. loin. ni aucun moyen de choisir. À cette époque et depuis un an déjà. car n’ayant aucun guide. très loin.n’habitait pas le pays. il était premier domestique de la ferme de M. ni des hommes. Honoré Fortier. sous les ordres du bassecourier. sa haute taille . une double gerbe de blé comme un 75 . à bout de fourche. Sa moustache blonde et relevée en croc . qu’il avait saine et point fumeuse. dans le geste sûr des deux mains saisissant les bras de la charrue. il n’avait pas eu le temps de lire. dans le port de la tête bien droite sur les épaules.

paquet de jonc creux. disaient-elles. Plus d’une déjà l’avait laissé voir. de santé et de succès plaisait aux filles de Fonteneilles et des villages voisins. Et par-dessus les épines. les coiffes blanches suivaient le harnais qui s’en allait. à la brune. sa réputation de garçon rangé. Gilbert. tout cet ensemble d’énergie. à moins que la conversation ne portât sur les choses du métier. le corps penché en avant. son habileté de braconnier. suivant le harnais qui rentrait et longeait les « traces » : « Bonsoir. les pieds raidis par le charruage. et souvent. quand les hommes causaient autour de lui. et qui avait su faire de grosses économies . quand. De quoi ? Il ne le disait pas. Mais ce 76 . au lendemain des apports . il observait l’herbe drue dans les héritages de la Vigie . bien payé. monsieur Gilbert ! Viendrez-vous dimanche à Fonteneilles ? – Ça dépend ». continuait de se taire. au repos. le gars songeant comme ses bœufs. peu soucieux des gardes et qui offrait un lièvre aux plus jolies danseuses. sa gaieté calme. car on le voyait alors âpre et bien parlant. quand il s’en allait. disait-il.

ou des riches. sans éclat. parce que son esprit n’avait que peu d’amour. de la morale. car il n’était pas sûr de bien faire en changeant de la sorte. Elle priait. Il cédait à de petites raisons et à l’universel entraînement. elle vieillissait. C’est ainsi qu’il avait d’abord espacé ses visites. chaque dimanche. les gendarmes. Sa bonne foi était grande. le gênait dans son honnêteté ignorante. et que sa force était sans direction. Gilbert ne craignait pas les gardes-chasse. debout sur la haute marche de l’escalier de l’église. la conscription. Il abandonnait peu à peu des habitudes ou des idées qu’il avait eues. mais il redoutait tout l’appareil de l’État inconnu. et sans se vanter comme d’autres du changement. invisible. pour la messe. présent par les affiches. tournée vers la place. jusqu’au dernier son mourant de la cloche. attendait vainement.qu’il entendait dire de la religion. La petite mère Cloquet. le percepteur qui s’arrêtait une fois par mois à l’auberge de Fonteneilles. ou de la politique. puis tout à fait quitté son ancienne coutume de descendre à Fonteneilles le dimanche matin. et par les nouvelles qui venaient 77 . et Dieu sans doute pourvoirait.

ou au bureau de tabac. enfin. Le reste n’était que parcouru. dans ses relations d’homme à homme. et l’envie du changement. Plusieurs morts de sa race l’avaient sans doute aimée : il l’avait dans le sang. ils étaient emportés. qu’une espèce de brume ardente. par madame Fortier. Fortier. réduits à l’état de chiffons et les lettres toutes estompées par le frottement des mains. ou à des colporteurs. un sentiment de mécompte. qui lisaient surtout le feuilleton. à cause des histoires de femmes. achetés irrégulièrement. par les domestiques. mais. Les journaux. Une seule notion subsistait dans l’esprit anémié de Gilbert : l’idée de justice. les jours de foire.jusqu’à la Vigie. par la servante. et les faits divers de la région. et il n’en demeurait. le soir. cette soif de 78 . étaient lus d’abord par M. et lus à la lueur des lanternes rondes. Il ne l’étendait qu’au monde bien borné que ses yeux pouvaient voir . puis par le ménage des bassecouriers auxquels on les passait . il montrait une sorte de passion pour elle. et dans sa manière de juger les autres. des tables. dans sa conduite quotidienne. dans les bauges. dans l’esprit des hommes.

S’il entendait les journaliers de la Vigie. et une manière de regarder en face qui promettait une suite à toute provocation. Les domestiques plus jeunes que lui. » Et ni les ricanements. il devenait rouge de colère. cordes bourrées d’éclats de bois. ni les grognements. car il avait des poings dont on avait peur. plus d’une fois. – il disait tout haut : « Celui qui a fait cela est un mauvais ouvrier. ou les hommes de Fonteneilles. mauvais empilage de la moulée. 79 . qui commandait brièvement et n’admettait pas de discussion. bois qu’on n’« énote » pas. Cette humeur rude et combattive le mit aux prises. il ne les entendait jamais. avec le patron. bottes d’écorces garnies à l’intérieur de pelures d’arbres coupées à la serpe .l’équité qui s’exaltait parfois jusqu’à la révolte. Quant aux menaces. se vanter d’avoir triché dans le façonnage du bois. – les fraudes étaient nombreuses. ni les injures ne le faisaient se déjuger. S’il voyait un de ses camarades faire un mauvais labour. tant elles étaient dites à voix basse. tous bûcherons aux mois d’hiver. baliveaux réservés dont l’ouvrier efface la marque rouge. et remettait lui-même les bœufs dans le sillon.

sachant qu’il plaisait à Gilbert : « J’ai quelqu’un. l’amour obscur et profond qu’il avait pour la Vigie. Honoré Fortier. » Et Gilbert Cloquet fit le voyage de Lyon deux fois. » Mais. Gilbert. l’avaient fait rester. celui de Nancy et d’autres encore. et qu’on n’avait pas de toucheur disponible. Quand il devait expédier des bœufs à Paris. Le jeune homme acquérait 80 . Fortier disait. M. M. fais régler ton compte et va-t’en ! » Et trois fois au moins il avait dit : « Je partirai. la confiance qu’il avait dans l’expérience et dans la probité de son premier domestique. Mais. et rapportait le prix aux éleveurs dans de petits sacs de toile cachetés avec de la cire rouge. le père Toutpetit qui. conduisait à la Villette des wagons de bestiaux.dans ces occasions. de juin à fin novembre. en toute occasion. quand l’acheteur demandait la livraison sur un autre point de la France. il les faisait accompagner par le toucheur bien connu dans la contrée. ne manquaient pas d’insinuer : « Pars donc. s’il ne l’exprimait pas. celui de Belfort. à chaque fois. et aussi la pensée que ce maître autoritaire était juste habituellement. deux fois par semaine. prouvait cependant.

– comme fils de veuve. et quelque notion de la variété du monde. elle avait pour père un alcoolique . il avait été dispensé du service militaire. lorsqu’on apprit que Gilbert « causait » avec la fille d’un petit boutiquier de Fonteneilles. plus d’autorité. de drap et de vaisselle blanche. quand elle avait passé sur la place. ancien domestique de ferme et journalier à Crux-laVille. ne dépensant rien. il avait le droit de choisir parmi les meilleures filles du pays. les yeux brillants tout cerclés d’ombre et les lèvres ouvertes. mais. Elle n’était pas riche . ayant hérité. le dimanche. habillée comme une dame. laissant voir ses dents blanches. Baptiste ? 81 . en outre. d’une petite somme. cinq cents francs depuis l’âge de dixsept ans. tous les jeunes gens du bourg disaient en riant : « Est-ce toi. À vingt-quatre ans.ainsi plus d’initiative que ses compagnons. les cheveux relevés. L’étonnement fut grand. – Gilbert passait déjà pour un homme riche. on savait qu’elle avait plus de goût pour la toilette que pour le travail . à la mort d’un oncle. marchand de sucre d’orge et de quincaillerie. Touchant de gros gages.

Jean ? Est-ce toi. et salua la jolie fille. pour dire oui ensuite et pleurer en se cachant. François ? » Un jour. descendre en « causant ». Tout le village était sur les portes. par une journée éclatante et bonne pour la moisson.Est-ce toi. Mais des parents de la fiancée intervinrent : « Les filles qui se marient en mai. disaient-ils. Elle essaya de lutter . Et on les vit. mais elle était devenue si vieille qu’elle n’avait plus que la force de dire non une fois. et le cortège qui s’allongeait sur les 82 . et dit : « C’est moi ! » Et aussitôt il traversa la route. La mère Cloquet eut de la peine quand elle apprit que son Gilbert avait choisi « une moindre que lui ». se leva au milieu du cabaret où buvaient trente compagnons. que Gilbert Cloquet mena à l’église la belle Adèle Mirette. » Et ce fut au commencement de juin. Gilbert. les plus beaux de l’année. ont trop d’enfants. car elle était dévote à la Vierge. qui ne plaisantait pas souvent et se contentait de rire en mordant ses moustaches blondes. pour voir ces deux mariés. Elle aurait voulu que le mariage eût lieu dans le mois de mai. la fille de l’épicier de Fonteneilles. tous deux.

Peut-être. Moins de deux mois après le mariage. des chaises couvertes d’un linge blanc et ornées d’un bouquet. Elle se trompait à moitié. Elle avait aimé la toilette. puis Gilbert. selon l’usage. d’ailleurs. persuadée que son fils serait malheureux en ménage. elle mourut. sur le passage des gens de la noce. Et tout le monde remarqua que la mère Cloquet.bosses du chemin montant. Son mari n’eût pas supporté les galanteries d’un rival. puis venait le violoneux. le cœur plein de chagrin. On avait mis en tête un couple d’enfants tout petits. la pauvre vieille qui avait tout juste de quoi vivre. La mère Cloquet ne put porter longtemps une peine qui s’ajoutait à tant d’autres. donnant le bras à la mère Cloquet qui essayait de rire et n’y réussissait guère. superbe. sous son rire forcé. avaient disposé. déposait une pièce blanche sur chacune des chaises des pauvres. fut-ce par esprit de 83 . Elle avait. La jeune fille coquette fut une femme de bonnes mœurs. qui chassent le mauvais sort et préservent les époux. et dont on ne parla pas. Les pauvres. comme un moyen surtout de se faire aimer.

on ne sut jamais lequel. il descendait. chien de berger. et vint habiter la dernière des maisons du hameau. qui ne le quittait plus. un chien nommé Labri. à la brune. yeux de charbon ardent. ou reçu en cadeau. quand le mari trouvait la maison en désordre. Il resta domestique à la Vigie. la plus enfoncée dans la forêt. il partait et montait à la Vigie . Elle était de santé délicate. poil de limaille. à gauche. il choisit le hameau du Pasdu-Loup. dès l’aube. mais il quitta la bauge où. qu’il avait acheté. Chaque matin. puis. de toute la 84 . et les hardes de travail non réparées après deux ou trois jours. après un peu de temps. Personne n’aurait pu dire s’il était heureux ou malheureux. à huit cents mètres du bourg. pendant treize ans. situé en plein bois. le « butin » mal rangé dans l’armoire. On remarqua seulement qu’il rentrait souvent très tard. le linge. et cela lui servit longtemps d’excuse quand la soupe n’était pas prête. Il l’aimait. il avait dormi dans la paille. c’est que la Cloquette n’avait rien d’une ménagère. La vérité. murmuraient les voisines. « C’est à lui qu’il dit ses secrets ».précaution autant que d’économie. qu’ayant à louer un logement.

Encore si tu allais à la journée. lorsque M. parce que tu n’es jamais là. la plume luisante et le jabot renflé de celles de la voisine. comme font presque tous les hommes mariés de ton âge. la Justamonde. Tu crois que c’est drôle pour moi ! À quoi te sert-il. Ni l’habitation dans la forêt. ton argent ? 85 . d’aller avec lui aux noces. Elle avait les goûts de sa petite enfance. à vendre et à bavarder. il s’en fallait. et à tenir la maison en ordre . aux foires quelquefois. j’aurais plaisir à travailler avec toi au jardin. et elle aussi l’aimait à sa façon. Fortier y envoyait son domestique. – Que veux-tu. les jours de chômage. la crête nourrie. aux apports. près du plus bel homme du pays. mais monsieur Honoré Fortier ne te laisse pas une heure . je n’ai l’esprit à rien. ni les travaux de la maison ne lui plaisaient. finit-elle par dire à Gilbert qui se plaignait. qui s’était passée dans une boutique de village. et les poules de son poulailler n’avaient pas. le dimanche. parce qu’il dit qu’il a confiance en toi pour garder la Vigie.force de sa jeunesse intacte. fière de se montrer. il te prend même souvent le dimanche.

dont chaque motte avait été foulée par ses sabots et remuée par ses mains. elle croyait tous les contes superstitieux des campagnes voisines. et qui 86 . Il savait bien qu’il aurait tort de quitter la ferme où il travaillait depuis si longtemps. Les plaintes de la Cloquette pliaient lentement. elle lui souriait. ni contrainte de laver « un jour de bonne Dame ». Elle était ce qu’on l’avait faite : une fille qui ne savait rien de son état. L’eau creuse la pierre et le vent la ronge.Gilbert n’avait pas l’air d’entendre la Cloquette . elle qui travaillait souvent le dimanche. quand elle rencontrait le Grollier. Les mots d’une femme qu’il aimait et qu’il plaignait silencieusement. il remontait à la Vigie. on ne l’aurait pas vue coudre entre Noël et le premier de l’an. Pour toute la fortune de M. le mauvais œil du chemineau. et sans qu’il y parût. avec son chien aux yeux de braise. des propos d’hommes d’une génération nouvelle. Les sorts et les sorciers lui faisaient peur. la volonté de l’homme. Adèle Mirette n’était pas méchante. En revanche. le marquis. en se signant secrètement. pour combattre. de deux manières. et.

En 1883. tirant le jarret. Je sais ce que je dis. comme il revenait. je sais ce que je dis. elle n’est pas mûre ! – Elle l’est. la faux sur l’épaule. Ça me dégoûte ! M. il dit. le long d’une trace. il fut rejoint par Gilbert Cloquet qui montait vite. et je ne couperai pas de l’herbe qui n’est pas mûre. vers le milieu de la fenaison. Honoré Fortier n’avait peut-être jamais été aussi patient : il ne répliqua pas. qui eut lieu de bonne heure. Mais le soir. et qui se nommait la Chaume basse : – Vous voulez que je coupe l’herbe.commençaient à élever la voix dans les auberges. – Moi aussi. et c’est moi qui commande ici. en passant devant une ancienne pâture devenue prairie. Gilbert. 87 . Gilbert eut une discussion avec son patron . et laissa Gilbert monter. et où la graine perlait en rosée grise au bout des herbes drues. changeaient le cœur du tâcheron. patron . avec trois domestiques jeunes et qui avaient entendu. vers un pré plus haut.

Honoré Fortier s’arrêta. raccourcissant les enjambées 88 . sur la terre !. à ce que je vois. Gilbert ! – Et autre chose. – À savoir ? – Que je vas quitter la Vigie à la Saint-Jean. jamais je ne te reprendrai. tandis qu’il s’éloignait. et. – Sois donc ton maître ! Je ne suis plus le tien ! Crève de misère si tu veux ! Seulement.. Sa forte face rasée. – Voilà quatre fois que tu le dis. ni quand tu seras vieux. – Je n’y reviendrai pas. sculptée par la colère soudaine. Rentre à la Vigie : je vas régler ton compte.– Tu as chaud. devint plus vieille de dix ans.. C’est assez. monsieur Fortier. rappelle-toi bien ce que je vais te dire : ni à présent. M. Pourquoi t’en vas-tu ? – Pour être mon maître. là. Gilbert. Et pas à la Saint-Jean : tout de suite ! Gilbert passa devant son patron. – Quand même tu te mettrais à genoux.

tu manques à la justice ! Alors.pour montrer qu’il n’avait pas peur. Oui. Ce soir-là. d’en bas : – Au jour d’aujourd’hui. et les hommes ne se parlèrent plus. Le cœur lui battait quand il approcha du Pas-du-Loup. furieux : – Je vous défends de dire cela ! cria-t-il. je ne vous fais pas de tort ! Vous me remplacerez ! Mais la voix répliqua. et. il entendit encore : – Tu me fais tort. il entendit rouler sur les sillons : – Dix-neuf ans d’amitié ! Dix-neuf ans de bonne paie ! Tu regretteras ton maître. Gilbert tourna la tête. Gilbert Cloquet ! Un peu plus loin. Gilbert fit. tu me fais grand tort. parce que tu t’en vas sans raison. pour la dernière fois. tu manques à la justice ! Au-dessus des sillons. Il y 89 . les mots s’éparpillèrent. les bons domestiques ne peuvent être remplacés. le chemin qui mène de la ferme au village. J’use de mon droit .

après le chaud du jour. effarouchée. dans une joie d’orgueil. Il eut 90 . un engourdissement de toute la terre. Elle avait été l’une des raisons. et la baisa bruyamment. – Petite Marie. de la résolution qu’il venait de prendre. quatre ans plus tôt. Sa force était connue. Il l’aimait passionnément. Les feuilles de tremble ellesmêmes étaient en paix. disait-il. sa probité de travailleur aussi : on le demanda tout de suite. la seule qu’il s’avouât à lui-même. de toute la semaine. Quand il arriva dans la futaie. partant trop tôt. dans les fermes. la petite jouait sur le pas de la porte. mais. ne regrettant rien. Elle tournait le dos. à présent ! » Une ère nouvelle commença donc pour Gilbert Cloquet. Il avait trente ans. Une petite fille lui était née. saluant la maison invisible. rentrant trop tard pour trouver éveillés les yeux de la petite Marie. L’homme descendait.avait. c’est un journalier qui t’embrasse ! Tu me connaîtras. Le père l’enleva dans ses bras. « Je verrai donc grandir ma petite ». dans les bois. ne la voyait guère qu’endormie. enveloppée par les futaies.

Du 15 novembre au milieu de mars. bien vite. – Gilbert aimait la comparaison qu’il faisait ainsi entre les gens et entre les terres du pays. En mai. pour aider aux labours de printemps et au cassage des mottes.plus de journées que n’importe lequel de ses nombreux compagnons qui louaient leurs bras. Le mauvais côté de ce métier de travailleur à la journée ou à la semaine. pour l’abatage et l’écorçage des baliveaux de chêne . puis des temps d’accalmie et de repos 91 . avec sa femme quand elle voulait bien le suivre. Le régisseur de M. mais plus joyeusement qu’à la Vigie. les blés et les avoines en juillet . Il fut « son maître » . d’autres le louèrent pour la moisson. les foins en juin. et il peina durement. bon ouvrier comme il l’était. du moins il crut l’être. puis venaient les grandes semaines des récoltes. mais c’était un mauvais mois. il trouvait bien cinquante journées à faire dans les bois. – c’étaient les chômages. ce n’était pas le perpétuel changement de travail et de cantonnement. de Meximieu l’engagea pour les foins . il retournait en forêt. le prix trop bas de l’embauchage. En avril. et ce fut aussi. on le louait dans les fermes.

Saison dure. dans la nuit toujours. et que Gilbert aimait. ma petite Marie ! Dans la pièce unique qui occupait tout 92 . Il fallait faire souvent trois ou quatre kilomètres. pour gagner le chantier et pour en revenir. et il répondait en riant : – C’est pour que vous ne travailliez ni l’une ni l’autre que je travaille dur. un peu avant le coucher du soleil. matin et soir. mais où l’on vivait avec les compagnons. il gagnait la Toussaint. car on finissait le travail vers cinq heures. il s’enfonçait de nouveau dans le bois. papa ! Il l’enlevait à bout de bras. la tournait vers la flamme de l’âtre. afin de voir la joie jeune au fond des yeux que l’enfant avait bridés. avec ses compagnons.forcé . et en cherchant. vivants et couleur de hêtre en automne. en se proposant çà et là pour la récolte des pommes de terre et pour les semailles d’automne. Quand le père rentrait. l’enfant disait : – Vous aimez trop le bois. la saison où.

une porte et une fenêtre sur la route forestière. Le travail l’attirait au loin. qui devient une habitude. une grande armoire montant en face jusqu’aux solives. – que le salaire fût insuffisant. – l’homme ne demeurait jamais longtemps. une huche où l’on serrait les provisions de bouche. en se rendant au travail.l’espace entre les quatre murs de la maison. – les autres le faisaient tout bas. un baril de vin calé sur deux bûches fendues. Gilbert. et aussi à midi. et ouvraient les gibecières pour déjeuner. quand tous les bûcherons de la coupe se réunissaient par groupes à l’abri des cordes de moulée. quelques ustensiles de ménage pendus à des clous. était très écouté. par les lignes des bois. une grande cheminée dans le mur de droite. souvent. Il se plaignait tout haut. en revenant le soir avec la lance sur l’épaule. Un franc 93 . On le prenait pour juge. – deux lits au fond. et aussi la vie entre hommes. une école et vite une tyrannie. dans les contestations entre les ouvriers et les commis assermentés qui les surveillaient au nom des marchands de bois. On causait. qui avait le prestige de la taille et la réputation d’un caractère indépendant.

minée par un mal sournois. plus jolie encore que n’avait été sa mère. c’était trop peu.cinquante par jour. c’était injuste. blonde. mais la liberté de la vie. Et cela encore lui donnait un ascendant sur ses compagnons. Elle perdait ses cheveux. qui n’avait jamais été bonne. poussait comme un chêne de bordure. et jusqu’au goût de la toilette. élancée. lui si rude avec les hommes. au contraire. La santé de la Cloquette. pour avoir le 94 . la faiblesse même devant elle. fraîche avec des yeux vite irrités et charmants quand ils étaient doux. ses dents qui lui donnaient son éclatant sourire. La pauvre femme. devenait pâle et mince comme un cierge. Il ne gagnait pas plus que chez M. Il était. Il la gâtait. Le père ne connaissait rien d’aussi beau qu’elle. Il disait pour s’excuser : – Je suis trop souvent dehors. empirait assez vite. Fortier. La petite Marie. et la variété du travail. enlevaient le regret du passé à ce grand bûcheron qui sentait sa jeunesse sûre du lendemain et influente dans le domaine des égaux.

Ils dirent tous : « Elle est mignonne ».droit de la faire pleurer quand je la vois. toi. discrètement. et une grande dépense pour les Cloquet. la femme . Quand elle eut dix ans. moi. qui répondit oui. au premier son qui partit du clocher de Fonteneilles et déferla sur la forêt. les quatre voisins des Cloquet. Le matin de la fête. elle fit. pour ne pas mettre dans les ornières ses pieds chaussés de souliers blancs. le père Dixneuf. les Lappe et les Ravoux. Elle murmura quelque chose à l’oreille de l’enfant. je n’ai que l’heure de mon souper. mais il n’y eut que la mère Justamond qui l’embrassa avec l’émotion que donne l’intelligence de la religion. Tu as tout le temps de te faire aimer d’elle. avec les autres enfants de son âge. leurs femmes et leurs enfants. La 95 . Ce fut une grande fête. c’est-à-dire les Justamond. Marie était tout occupée à relever son voile et sa robe. Gilbert avait voulu que Marie fût la mieux habillée du bourg. la première communion. sortirent dans le chemin pour contempler Marie en blanc. et la Cloquette avait fait travailler les lingères de Corbigny. et à marcher bien droit.

humaine. derrière son cierge . qui venait lui offrir ses hommages et des brioches commandées au boulanger du pays. rentra au presbytère. tous les dix pas. Entre les deux falaises de futaies. Des gouttes en retard tombaient. graves. recommandait : « Va pas te salir. le père et la mère suivaient. émus même et regardant souvent la petite. de grosses gouttes paresseuses. sur le voile et sur les cheveux ondulés avec peine. et pareille à celle des parents qui conduisent leur fille à son premier bal. l’autre à gauche. l’un à droite. qui était à la seconde place du premier rang. Et on aurait dit des chrétiens. Marie ! » Il avait plu pendant la nuit. maternelle. il trouva dans l’allée sablée la famille Cloquet. gagné à l’inertie par le désespoir de la vaincre. comme d’une preuve de dévotion. Après la messe. Les brioches lui parurent si grosses qu’il s’en réjouit d’abord.mère. Marie marchait devant . un peu plus tard. endimanchés. un vieillard courtois et timide. 96 . à les voir silencieux. Il remercia. Gilbert avait même pris le haut de forme qu’on ne met que dans les solennités. mais l’émotion était toute paternelle. dans l’église. et quand le curé.

C’est mon habitude de ne point être en retard avec ceux qui sont de nos amis. Merci ! – Au plaisir. Sa fille n’avait pas douze ans. voyez-vous. car la saison des foins était venue. Cloquet s’était mis à affiler sa faux. On avait beaucoup mangé. mais la pensée est bonne quand même. si médiocre ménagère que fut la 97 .– C’est que. à deux heures et demie. monsieur le curé. Deux ans plus tard. – Ramenez la petite pour les vêpres. la Cloquette mourut. Gilbert Cloquet. nous n’avons jamais eu à nous plaindre de vous . La mère et la fille revinrent à deux heures et demie. le garde du château de Fonteneilles avait embauché les faucheurs. et la veille. Elles étaient rouges. de vos amis. Si peu ordonnée. dit Cloquet en caressant sa barbe blonde. et j’ai voulu vous le marquer. bien exactement. Et ce fut tout. monsieur le curé. Ce fut un chagrin et une cause de longue inquiétude pour le journalier. – Je n’en suis pas assez.

à une colère boudeuse. sa voisine. Cloquet. L’enfant n’avait pas même appris le peu de cuisine et de couture que la mère aurait pu lui enseigner. et d’autres disaient seize. Car la fille eût été de force à faire le ménage. Ne vous faites pas de tourment. selon l’usage. sombre. Quand la mère fut partie.Cloquette. de la conseiller. tâchant de la connaître. près de Marie. elle l’était plus encore que sa fille. Il se heurta à des caresses. ça fera six. Comme le huitième jour finissait. si elle avait voulu : elle paraissait avoir quatorze ans. dit-elle. le père resta huit jours chez lui sans rien faire. vit s’approcher la grosse mère Justamond. comme cela se doit. comme il insistait. Il ne réussit pas. avec votre fille. j’ai déjà cinq enfants à garder. « Ma petite n’a pas l’âge de se donner tant de mal ». qui était en train d’enlever les nœuds de crêpe attachés. à la paille de ses ruches. 98 . persévérante comme l’ingratitude. entre la messe de mort et la messe de service. disait-elle. – Père Cloquet. puis. puis à un refus. tant elle était grande et déjà femme de corps et de manières. de lui commander quelque travail.

Ses vêtements étaient en mauvais état. quand il réapparaissait au hameau. plus malheureux chez lui qu’autrefois. rouliers. artisans qui. Elle voulait être lingère. les chiens aboyaient après lui. ou avec l’écorçoir au temps de la sève montante. pour voir du monde et quitter la forêt. les autres. plus isolé. et revenir tard parce qu’on allait boire entre amis. il vivait plus complètement. petits propriétaires. en attendant qu’elle eût l’âge d’entrer en apprentissage. pendant la saison d’hiver allaient au bois avec la cognée.Et Marie continua de jouer avec les petits Justamond. et quelquefois coucher hors de la maison. 99 . Gilbert fut donc plus mal servi. le besoin d’être plusieurs qui pensent de même et qui s’entraident. L’obscure tendresse que développe le métier. Il se rejeta entièrement du côté des compagnons de travail. d’une vie passionnée. retraités. le fit se louer souvent dans des fermes lointaines. sa barbe s’allongeait. les uns journaliers de toute l’année qu’il rencontrait dans les fermes. Les voisins disaient : « Gilbert Cloquet s’ensauvage. maçons. et de paresser. » Oh ! non.

groupaient les hommes par bandes nombreuses. jadis. On disait : « Les intérêts communs des ouvriers .. et dans les deux qui suivirent. les individus sont faibles . Des mots qu’on n’avait point entendus depuis plus d’un siècle montaient sous les taillis ou entre les haies. Et sa nature généreuse s’emplissait d’illusions. nous abandonnerons chacun une part de nos salaires.. » Les plaintes abondaient. généreuse et inquiète ... plus d’isolement.heurtée. formons une caisse. les ouvriers de la terre discutaient les intérêts du métier. Quelques très vieux arbres avaient frémi. s’exaspéraient l’une par l’autre : « On ne peut vivre ! Les marchands nous 100 . dans les cabarets. et dans les fermes où les machines. aux heures de trêve. au passage de mots semblables. groupons-nous pour soutenir nos droits . En cette année 1891. il vivait pour d’autres et avec d’autres de son métier. les dimanches. les bûcherons de la Nièvre se liguaient pour obtenir le relèvement des salaires insuffisants.. dans la corporation renaissante. remplaçant les rouleaux et les fléaux.... Dans les bois.. de colères et de joies mêlées.

ou parmi les campagnes. Le droit au pain.. Les taillis toujours coupés murmuraient sous les chênes. » Gilbert Cloquet. l’enfant.. on jetait la menace et le défi aux exploitants qui étaient à Nevers. le droit à la retraite. auxquels tous ne croyaient pas également. avec sa passion pour la justice. la vie. et disaient : « Nous avons. La démocratie va créer un monde nouveau. Est-ce que cela suffit. et c’étaient les rêves. fut des premiers à demander le syndicat. comme les futaies. mais qui se mêlaient cependant au sang de tous. On disait : « L’avenir est au peuple. ces mots premiers et pleins gonflaient le cœur des hommes.. avec l’odeur des bourgeons jeunes et des herbes neuves..exploitent ! Plus de prix de misère !.. le droit de partager. 101 . » Toute la forêt s’agitait cette année-là. ou dans les petites villes.. un salaire de un franc vingt à un franc cinquante ! Et la femme ? Et les mioches ? Et les chômages ? » Vivre. car ils étaient dans l’air qu’on respirait. dans les maisons bâties avec la sève des bois abattus. la maison. D’autres mots étaient prononcés. le droit au vent du large. et quand on avait parlé de la misère.

Mais il savait bien les choses de la contrée. au XVIe siècle. Il assistait à la réunion de marchands de bois et d’ouvriers. Il voyagea dans tout le département. et. Il rédigea des statuts. le 4 février 1893. avec une force contenue. pour s’entendre avec les syndicats voisins. dans les commencements. et où étaient représentés les syndicats de bûcherons de Chantenay-SaintImbert. 102 . Gilbert eut même son heure de célébrité. Saint-Pierre-le-Moutier. et il avait l’autorité de la réputation parmi les camarades.Il parlait sans art. » Et il voulait parler de ces communautés paysannes. consacrées par l’ancien droit coutumier. à Nevers. Pendant des mois il vécut. et qui groupaient. comme il disait avec orgueil. Fleury. convoquée par le préfet. L’instituteur de Fonteneilles répétait : « Ce Cloquet doit avoir eu des ancêtres parmi les communistes du Nivernais. les familles de laboureurs et de bûcherons. « pour la justice de tous ». Neuville. avec un peu de bégaiement qui donnait une soudaineté à ses phrases. travaillant sous un chef et héritant entre elles.

à condition de se priver de lard. On l’applaudit pour l’ampleur de sa voix. Saint-Benin-d’Azy. pas gêné. un bout de ruban pour nos filles. continua : – On veut vivre. qu’on a chassée de la forêt. On demande que les marchands acceptent le nouveau tarif : et d’une. sinon. « Le journalier Cloquet. non. Si les marchands accordent ça. et. Moi. jusqu’à la maison du 103 . la Fermeté. chantant la Marseillaise. C’est pas la fortune qu’on demande . sa taille et son absence de peur. sa force. plusieurs voix crièrent : « Cloquet ! Cloquet ! – Monsieur Cloquet est-il ici ? » dit le préfet. Ses camarades le reconduisirent. Et puis que la corde de moulée ne dépasse pas 90 centimètres de haut. debout. Quand on demanda aux bûcherons d’exposer leurs prétentions.Decize. Sémelay. j’en ai une qui grandit. Molay et d’autres encore. présent ! » répondit Gilbert. nous rentrons tous au bois . Ce fut un triomphe. c’est du pain. soutenu par la passion vivante dans tous les cœurs et dans tous les yeux. Il nous faut la justice. Et ce fut l’occasion d’un premier succès. Puis le grand bûcheron.

Vive Marie Cloquet ! Vive le père Cloquet ! C’était la deuxième fois qu’on l’appelait le père Cloquet. J’ai fait ce que je devais. il dit seulement : – Lureux. un jeune. Déjà dans les premières grèves. la grande et belle Marie accourue au cantique. J’espère que nous allons réussir. Marie aux yeux de chèvre. Et Marie l’embrassa. Il n’y fit pas trop attention. le père et la fille restèrent sur le pas de la porte. et qui criaient. il ne faut pas plaisanter. et qu’on les eut vus disparaître dans les chemins de la forêt. Un des bûcherons. et embrasse-moi. et dit : – Il a rudement parlé. Donne un verre de vin aux amis. de plus en plus lointaines : « Vive le camarade Cloquet ! » La gloire fut courte. parce que tu es jeune. pâle. Marie. écoutant les voix qui chantaient en chœur. au seuil de laquelle se tenait. longs. Longtemps après que les hommes eurent bu. passa devant. le papa. étant un peu ému de vin et de gloire . Gilbert avait dû réprouver les violences 104 .Pas-du-Loup. ardents et dorés.

demandaient grâce. il s’était refusé à quitter sa maison. C’est dur. au soir d’une discussion de tarifs avec M. 105 . Thomas. « Marchez toujours ! » Et ils marchaient suppliants. On passait dans les villages. frappés. à travers bois. il avait pris parti contre eux. blessés par leurs sabots. et fait rejeter leur vengeance. il s’était mêlé au cortège des grévistes. On récoltait des lâches. d’être sans travail. et obligés de marcher en tête des grévistes.de quelques jeunes. au milieu de la forêt. laissez-les venir. qui avaient résolu de pénétrer dans un chantier et d’en chasser les non-syndiqués. insultés. qui se mêlaient à la troupe. puis sur les routes. et ne les forcez pas à chômer. Et il avait vu. avait-il dit : ceux qui ne sont pas avec nous ont des femmes et des enfants comme nous. « Ce n’est pas bien. Quand plusieurs bûcherons. pour voir. avaient proposé d’aller saccager la maison de l’« exploiteur ». » Une troisième fois. Les prisonniers épouvantés. une coupe envahie par une bande hurlante et six hommes de Fonteneilles entourés. Une autre fois. le gros marchand de bois. sommé de se joindre aux compagnons du syndicat.

et fermèrent leurs volets. Deux d’entre eux finirent par tomber sur le chemin. Supiat. dit-il : les autres ont plus de mal que moi. cris d’horreur. À la place de Gilbert. Des cris s’élevèrent au bord de l’étang de Vaux. dans la forêt. tremblante. d’implacables ennemis. il y eut une lutte sauvage. et que 106 . le fondateur du syndicat. Un homme. on élut son voisin. plus jeune et plus fermé. un chef moins beau. Ceux qui l’aimaient le défendirent mal. il eut. Depuis lors. son vis-à-vis. proposa de lui enlever la présidence du syndicat des bûcherons. Alors. Et comme Marie. qui dominait les meneurs parce qu’il ne parlait presque pas. Cette nuit-là. questionnait le père : – Ne t’émoye pas. Ravoux. Cloquet rentra très tard chez lui. quand un des meneurs. les habits déchirés et la mâchoire en sang. le porte-parole des ouvriers des bois et des champs de la Nièvre à la réunion de Nevers. se battit contre dix. un seul. si aigus que les maisons cachées sous les arbres entendirent. cris de mort. dans le crépuscule.dans la clameur des voix qui étouffaient leurs plaintes.

il souffrait moins d’être relégué au second rang que de ne pouvoir approuver des projets. des mots ou des actes qui offensaient son idée de justice. Elle allait « à ses journées » dans le bourg et dans les fermes. Elle était grande et toujours plus jolie que n’avait été la mère. 107 . Et lui. Ses pratiques la trouvaient brusque. bien qu’elle n’eût pas la même douceur de traits ni de manières. notre pain. notre défense. maintenant que la machine est lancée. « Une si belle cause. on l’écoutait. ne tire pas en arrière. tantôt molle et si revêche d’humeur qu’on ne pouvait obtenir d’elle une réponse. et ils ne l’aiment pas comme moi ! Pas autant ! » Les mois et les années passaient. Les jeunes disaient : « Tu peux remiser. capricieuse. Gilbert . Gilbert continua d’assister aux réunions dans les cabarets de Fonteneilles ou des villages voisins .ses yeux ne décoléraient point. tantôt « avantageuse à l’ouvrage ». qui avait le cœur tout simple et fraternel. » Beaucoup l’estimaient et n’osaient plus le suivre. disait-il. Marie devenait une femme. mais on votait contre lui.

Il avait peur d’elle et pour elle. après le souper. des groseilliers. Marie caressait le père et se faisait petite à côté de lui très grand. en fauchant le blé. en mordant. le pain apporté de chez lui : « Que fait-elle ? Je ne sais d’elle que ce qu’elle veut bien m’apprendre. Elle disait : « Les filles d’ici sont jalouses de moi . Il songeait au loin. elle s’apercevait vite qu’elle n’aurait pas de peine à se défendre contre des commérages sans précision. elle tirait de la huche un morceau de lard ou une boîte de sardines conservées. quand les mères ne sont plus ! » Mais elle était si tendre avec lui quand il essayait de la gronder ! Attentive et inquiète d’abord. et la forêt levée tout autour. comme les gars autrefois étaient jaloux de vous. elle soignait la soupe. qui 108 . À son âge. au coin d’une haie. les filles ont des secrets. régal des habitants de Fonteneilles. Ils s’asseyaient sur un madrier. Puis. devant le feu. un romarin bien vieux. Quelle pitié. avec trois pommiers.Le père la jugeait de même. » Ces soirs-là. elle s’asseyait près du père. ou derrière la maison où il y avait un verger pas plus long qu’une meule de foin. des ruches d’abeilles.

il ne croyait pas tout à fait ce qu’elle disait . qui n’est pas un travailleur. non plus ? » Elle riait si bien que les voisins enviaient la demi-heure de joie que passait Gilbert Cloquet. n’est-ce pas ? Elle avait raison.. sagement. Marie. Marie presque toujours y réussissait. de dérider le père. Elle m’écoute toujours quand je parle. » La petite fumée bleue montait.. Et 109 . Marie se levait pour aller fermer à clef la cabane des poules. Lui. il faut me faire honneur. parce que c’était trop dur ? Pourquoi m’as-tu laissé tout seul dimanche. « Allons ! Marie. pas un homme bien rangé. il faut marcher droit. « Pourquoi as-tu perdu la pratique des deux sœurs de Durgé ? Il paraît que tu as refusé de coudre des sacs. Et puis tu me ferais tant de peine si je te voyais mal famée dans la région ! » Il avait le sentiment que ses conseils étaient sans force. c’est ce que t’a dit bien des fois l’institutrice. jusqu’à cinq heures ? Est-ce vrai que tu te laisses faire la cour par ce Lureux. C’était rude parfois. il se laissait tromper juste assez pour cesser de se plaindre et de parler du passé.pourrissait depuis vingt ans le long du mur. Il haussait les épaules et demandait : « Apporte-moi ma pipe.

Gilbert Cloquet songeait. las de la journée. puis. mais non point dans la paix. il s’était couché dans un lit depuis longtemps inoccupé. au temps de la récolte des pommes de terre. des pommes de terre amoncelées. prochainement. aux labours qu’il devait faire. et dont le bois pourrissait au milieu des piles de sacs. dans une vallée où la charrue ne rencontrait pas de pierre. sortait des mottes attachées aux racines et aux lames des outils. et se mêlait à celle des vieux cuirs cirés et moisis. Un soir. des liens de paille.les étoiles passaient au-dessus d’une maison rétablie dans le silence. Quelqu’un 110 . son odeur de levain qui s’élève des guérets ouverts. des vieux harnais qui couvraient presque tout le pavage de la décharge. Il avait toujours l’esprit préoccupé du travail ou du chômage prochain. L’odeur de la terre. et où le froment levait volontiers. en septembre 1898. en face de la grande digue des étangs . il avait soupé avec le patron de la ferme qui est sur le coteau. sans doute à cause de cela.

dit un jeune homme qui entra lestement et resta debout au pied du lit . Lureux. – Faites excuse. monsieur Cloquet. mais je n’ai pas pu arriver plus tôt : je viens de par delà Saint-Révérien. où je suis embauché. nous nous sommes entendus : elle veut bien de moi. – C’est un pays qui m’est ami. – Ce n’est pas une heure pour déranger le monde. et je vais aller coucher ce soir à la Vaucreuse. 111 . sa chemise ouverte sur sa poitrine velue. dit Cloquet. et votre fille Marie m’a bien recommandé de vous parler au passage. et moi.frappa à la porte et entra. dit le gars dans l’ombre. je me suis dépêché. – Ma fille ? – Oui. dit rudement Gilbert. Qu’est-ce qu’on me veut ? Il s’assit sur son lit. mais ça ne m’explique pas. pourquoi tu viens ? – Vous ne devez pas rentrer de la semaine au Pas-du-Loup.

et dont les yeux luisaient d’inquiétude jeune. à jamais divisée d’avec lui . froissée. pareil aux oiseaux et. il eut peur de la dernière solitude. peut-être.. changeant de grenier avec les saisons. Gilbert ne répondit rien pendant plusieurs minutes. – Monsieur Cloquet. de Marie mécontente. de le chasser. parce qu’on te dit dépensier. – Tu ne bois pas. Lureux. et cherche ailleurs que chez moi ! » Mais l’image de Marie se dressa aussitôt devant lui. puis. de lui crier : « Va-t’en.j’ai mon idée devers elle. reportant les yeux sur cet homme attentif. au bois. je ne bois pas. Il eut envie de se lever. comme lui. penché un peu. Beaucoup de choses qu’il avait entendu dire contre ce garçon lui revenaient en mémoire. au froment.. aux prés. en chemise. comme eux. gagnait difficilement le pain. mais tu as le goût 112 . dans l’ombre de la décharge. il sentit de la compassion pour celui qui. – Je ne t’aurais pas choisi.

l’homme de qui renaîtrait sa race. et n’entre pas chez moi avant que je n’y sois rentré.. ne va pas trop vite en amitié avec Marie. se jetterait à son cou et le serrerait dans ses bras : et. peut-être. pas plus tard que jeudi. et tu joues . Non... l’amitié viendrait. 113 . tu paies à boire aux autres.de la dépense . comme tu le dis. il eut au cœur la morsure nette de la déception. après les pommes de terre finies. il avait rêvé que le gendre futur. Il tendit la main à l’homme. Lureux ! – Que pensez-vous là. je ne la contrarierai point. dit-il. ce n’est pas un mariage qu’il y aurait.. j’irai causer avec elle. mon garçon. tu me connais. monsieur Cloquet ?. en ce moment. Écoute : si. – Je ferais comme je dis. – À présent. il faudra te ranger.. c’est un coup de fusil au coin d’un chemin. qui avait fait le tour du lit et qui s’était approché. cela ne se pouvait : plus tard. Un rire contenu lui répondit. Quelquefois. Tu lui feras dire par quelqu’un de tes parents que. je le saurai. Marie est consentante. parce que.

car il avait pris trop dur sur lui-même. entre les étangs clairs sous la lune. il faut que je parte. de vie et d’amour. que personne dans le monde. pour arriver plus vite au Pas- 114 .. Dans cette même nuit.. et entrait dans la forêt. La porte se referma. finissait là. j’ai de la route à faire dans la nuit . Il songea qu’il avait toujours été seul. descendait la colline. depuis que les compagnons rejetaient Gilbert Cloquet. Étienne Lureux prenait la traverse. j’en ai. merci. pour lui. Il pensa : « Pour quoi vais-je vivre maintenant ? pour qui ? pour moi tout seul ? oh ! que ça n’est guère ! » Le monde.Allons. oui. et Gilbert ne dormit pas. pour ne pas faire pleurer Marie : et ce fut lui qui pleura. n’avait aimé le pauvre remueur de terre et faucilleur de blé qu’il était. qui étaient mortes toutes les deux. sauf la vieille mère et un peu Adèle. – Tu promets de ne pas t’arrêter au Pas-duLoup ? – Oui. passait sur la levée. le cœur battant d’orgueil.

Puis. Il galopait sur le sol bourré d’herbes . de Corbigny. la jeunesse y reparut . dormaient. et sa pensée d’angoisse y sculpta un autre visage. j’arrive de la ferme de Vaux ! – Tu l’as vu ? 115 . Il s’approcha d’une fenêtre et dit tout bas : « Marie ? » Il ne voulait pas que. Les cinq maisons. aux bords du chemin forestier. enveloppées par les bois. dans la grande solitude. les nuages passer sur la lune et s’emplir de lumière. les traits se détendirent dans la joie . Ravoux pût le surprendre. – Marie. il arriva au hameau. s’arrêtant pour souffler. il regardait. de la maison en face. deux fois il cria : « Vive Marie Cloquet ! Vive la plus belle fille de Fonteneilles. le contrevent s’ouvrit. les pieds blancs de poussière et de boue. Son visage devint tout pâle. aux yeux fermés par la demi-lumière de la nuit. il riait . de Saint-Saulge et de toute la terre ! » Enfin. se tendit au baiser de l’homme. « Où estelle ? Morte ? Échappée ? Marie ? » Puis tout à coup. et la tête décoiffée de Marie. au-dessus des taillis.du-Loup.

ne sut rien refuser. sauta d’un bond jusqu’au milieu du chemin forestier. Peu après. – T’es bête. et. voyant sa fille éprise de ce joli homme. il embrassa de nouveau la jeune fille ardemment. les yeux grands. la tête dans l’ouverture des contrevents.. il en a ! Il causa deux minutes. comme il avait promis de ne pas s’arrêter. mon petit Lureux ! Elle demanda. Étienne Lureux épousa Marie Cloquet. le cœur gonflé d’orgueil. les lèvres rieuses.. il crut tout ce qu’elle 116 . Marie. regardait l’homme qui l’arracherait à la vie dépendante et à l’ombre de ces bois où il disparaissait. Le père. et s’échappa. mon pauvre garçon. voulant ne pas trop longtemps mentir à sa promesse. Il céda à cette sorte d’éblouissement où le bonheur des enfants jette parfois les mères . – Ah ! quelle chance.– Il n’a pas osé dire non. reprit la gibecière qu’il avait déposée à terre. souriant dans le sommeil : – A-t-il promis de la galette ? – Je n’y ai pas pensé.

économisés et placés. des brebis. matrone qui parlait franc. Pour qu’elle fût plus heureuse qu’il n’avait jamais été. deux juments. vendue en justice. En vain la mère Justamond. un mobilier neuf. après la mort d’un paysan propriétaire de Crux-la-Ville. sans compter l’emprunt fait au père. il lui prêta tout son argent. et qui. des bijoux lourds et peu titrés. toute proche de la forêt. quatre mille francs qu’il avait. avait dit à son voisin. un négociant d’Avallon.affirmait . enclavée presque entièrement dans le domaine de Fonteneilles. Le rêve du père fut réalisé par la fille. coureuses de journées. il se faisait fort de ne devoir plus rien à personne. la veille de la signature de l’acte : 117 . Il est vrai qu’elle devait beaucoup d’argent dès son entrée en ferme. et le droit de regarder de haut ses anciennes compagnes les lingères. qui faisait tout le gros ouvrage. en se privant toute sa vie. des vaches. Elle eut une domestique. il voulut tout ce qu’elle demanda. avait été achetée tout récemment par le principal créancier hypothécaire. Marie prit à bail une petite ferme de douze hectares nommée l’Épine. Mais Lureux jurait qu’en moins de cinq années.

Les bœufs blancs. comme si c’était leur dû. pour les nourrir. J’essaie à présent d’avoir l’amitié de ma fille et de mon gendre : faut me laisser faire. plus de sept années s’étaient écoulées. était devenue un grand pays d’élevage. » Il avait répondu : « Mère Justamond. autour de Gilbert. Et les pâturages. mais faut pas tout donner aux enfants. s’étaient multipliés. de Saint-Saulge et de Saint-Benin-d’Azy. erraient en troupes deux fois plus nombreuses dans les pâturages. J’ai travaillé pour les camarades. Gilbert Cloquet. et bien des choses.« Excusez-moi si j’ai l’air de m’occuper de vos affaires. La Nièvre. L’herbe avait monté du creux 118 . les vaches blanches. avaient changé. et ils commencent à me lâcher. mais c’est une graine qui ne lève guère souvent. Ils prennent ce qu’on leur donne. au poil noir. tout au moins dans la partie vallonnée de Corbigny. » Depuis lors. Ils promettent de la reconnaissance. les chevaux de trait. et elle est morte. j’ai travaillé pour ma femme.

Le beau mamelon de la Vigie. moins de moissons à couper. Mais les journaliers se plaignaient. au sommet jadis labouré chaque année. Le silence augmentait dans la campagne moins travaillée.des vallées sur le flanc des coteaux. ne remuaient plus 119 . à cheval sur les solives. et qui n’est ressemée qu’après un temps bien long. et plus de la moitié des terres qui couvrent les pentes portaient la même verdure sans cesse remontante. Les fermiers devenaient riches. elle mordait les héritages de tout temps réservés aux chenevières. Quelque chose de primitif et d’apaisé y rentrait. Les machines aussi leur volaient des journées. était maintenant tout en haut lisse et vert comme une émeraude. par centaines. plus de deux mille têtes de bétail rassemblées. Tout ce massif nivernais ressemblait à un parc. aux foires de Corbigny ou de SaintSaulge. et les fléaux. Les marchands de toute la France et de l’étranger affluaient. On voyait. avec l’ombre des bois tournant sur les prairies. car il y avait moins de mottes à remuer. Depuis longtemps on ne battait plus au rouleau. Elle remplaçait les froments et les seigles .

C’étaient maintenant le semoir. On ne leur disait pas : « Avez-vous manié la cognée ou la scie ? » On les laissait entrer. de grèves légitimes et de violences injustes. dès qu’un marchand de bois l’a déclarée ouverte. Le nombre des ouvriers diminuait donc le gain de chacun. Ils considéraient que. des hommes souvent qui n’étaient pas du métier. de l’Allier ou des parties de la Nièvre éloignées de Fonteneilles. « toute coupe embauchée est banale ». La journée était bien payée. Après des années d’efforts.qu’au vent qui passe entre les tuiles. suivant l’ancien usage. du Morvan et du Cher. avec raison. la faneuse. se faisaient inscrire au syndicat et réclamaient le droit au travail. les bûcherons avaient obtenu une augmentation sensible des salaires. Ils encombraient les coupes. la moissonneuse. On ne leur demandait pas : « Qui vous amène ? » On supposait. que c’était la faim. la faucheuse. La forêt elle-même ne donnait plus le travail assuré qu’on y trouvait jadis. Mais des gens de partout. qui faisaient la besogne antique des hommes. 120 . et le profit de l’année ne se relevait point. d’insuccès. de recommencements.

comme les journaliers de Fonteneilles l’avaient espéré. le dimanche. plus d’un de ses compagnons. comme ceux d’un enfant qui croit à la joie. plus d’une des filles de Fonteneilles s’y trompaient et demandaient : « Quel est donc ce jeune gars qui rentre de si bonne heure ? » S’il riait. Sa force et la justesse de son coup de cognée étaient celles d’autrefois. Il avait toujours cette marche aisée qu’ont les hommes parfaitement sains de corps. Il bêchait comme un jeune. il dévalait le chemin qui va du bourg au Pas-duLoup. ses yeux devenaient clairs. Gilbert souffrait cruellement de cette incertitude du lendemain. dont les muscles se tendent et se détendent en même temps. bien brossé. sans qu’un seul soit en retard. ayant bu un coup de vin. 121 . l’air des champs. L’habitude du travail. la vie pauvre l’avaient maintenu en belle santé. Sa barbe demeurait blonde. Il fallait être tout près pour compter quelques poils blancs dans cette fourrure de renard qu’il avait au menton. Quand. Il avait cinquante-deux ans.

qui ne faisait pas de bonnes affaires dans la ferme de l’Épine. répondait Gilbert. « Elle est passée ». de temps à autre. non point chez les fournisseurs du bourg que l’on finissait par payer. Et le vin que le maître de l’Épine faisait venir du Midi. chez des prêteurs de Corbigny ou de Nevers. les camarades trouvaient toujours table ouverte. osant à peine faire un reproche à sa fille. sans suite et dépensait beaucoup. Il donnait. par les bateliers du canal. Il travaillait sans goût. « Il faut que jeunesse se passe ». Marie avait nié longtemps ces dettes. en venant quêter le père. Les promesses de Lureux n’étaient que vantardise. La route était tout près et fréquentée. disaient les gens. Il entendait raconter. Elle commençait à les avouer. n’avait jamais le temps de vieillir. presque chaque semaine.Mais il riait rarement. qui menaçait de 122 . bien que le ménage n’eût pas d’enfants. que les dettes s’accumulaient. et à cause de Marie. Chez lui. On s’arrêtait chez les Lureux pour rire un peu et pour boire. à cause des chômages. mais chez le notaire où l’on devait trois fermages au moins. à cause des compagnons qui l’abandonnaient en l’estimant tout de même.

Le bûcheron pensait à de très anciennes choses. Mais les enfants ne se souciaient pas qu’il vît de trop près le désordre de la ferme. il irait de bonne heure. à un apport. ce soir de mars où Michel de Meximieu songeait. à une noce. qui serait contente. Il se disait aussi qu’ayant reçu vingt francs d’acompte sur le travail du lendemain. Plusieurs fois. Gilbert s’était offert pour soigner les bêtes et veiller aux héritages à la place de Marie. au moindre mot. accoudé sur l’appui de la fenêtre. Il ne se rendait à l’Épine que si on l’en priait. Et les invitations étaient rares. endimanchée. de son côté. elle allait à une foire. laissant la maison à la garde de la domestique ou d’un berger d’occasion. en donner la moitié à Marie. Et qui sait ? 123 . avant de commencer.rompre. Le lendemain. Voilà ce qui empêchait de dormir Gilbert Cloquet.

qui est toute voisine du hameau du Pas-du-Loup. c’était le domaine de l’Épine. tant le silence était grand. la maison située à mi-côte. le bruit de l’eau qui rencontre une pierre dans les fossés. sur la « bordée » de la forêt. et qui formait l’extrême limite de la commune. Gilbert Cloquet n’avait pas un long voyage à faire : un sentier conduisait sous bois jusqu’à la pointe de l’étang de Vaux. on entendait encore. que les Lureux avaient pris à ferme. Il était de bonne heure . comme disait Gilbert. grâce à la générosité de Gilbert. Gilbert avait 124 . contournait la berge parmi les prés marécageux. ces douze hectares divisés en une quinzaine de parcelles. et se perdait en montant vers le milieu du premier champ. Ces champs.III La lecture en forêt Pour aller voir sa fille.

il trouva Marie qui venait de tirer un seau d’eau. il s’arrêta. il jeta un coup d’œil aux planches de terre. Elle avait toujours ses yeux jeunes. à côté du puits. – Alors. – mais les joues étaient plus pâles qu’autrefois. Marie en jupe courte. les traits épaissis.sa cognée sur son épaule. et s’avança contente et faisant la douce. – si durs quand elle ne riait pas. – Comment ! c’est vous. Dans le pré qui commençait à la lisière de la forêt et qui était traversé par une rigole. labour où poussait du blé. ses yeux luisants. et il mettait sur le manche tantôt la main gauche et tantôt la main droite. nonchalante et portant déjà son baiser au bout des lèvres tendues. En voyant son père entrer. pour juger de la main du laboureur et du semeur . les cheveux non peignés et seulement tordus en arrière. ça va bien ? demanda Marie. pour compter les vaches blanches . elle déposa son seau sur le fumier. Où 125 . et quand il entra dans la cour. dans l’héritage au-dessus. à cause du froid. le père ? Il la regardait venir. Gilbert se laissa embrasser.

comment peux-tu te plaindre encore ? Si j’avais eu une belle ferme comme la tienne. piquée. je n’en serais pas sorti ! Je l’aurais bêchée. dit Marie. à ce qu’il m’a dit. – Ah ! Marie.allez-vous donc avec votre cognée ? Lureux ne doit pas finir avant ce soir. j’ai quitté mon atelier parce que j’avais fini. – Moi. Pourquoi va-t-il au bois. – C’est qu’on doit de l’argent. Et à présent. moi. d’abord. j’ai autre chose à faire.. je l’aurais fumée. en voilà un crime ! – Il ferait mieux d’aimer sa maison. dit sentencieusement le père. ton homme ? Est-ce que c’est la place d’un fermier ? – Trois ou quatre jours par ci. je l’aurais sarclée. – Tant mieux qu’il y en ait pour vous ! Il n’y en a pas toujours pour les autres. mon père ! On n’arrive pas à payer le propriétaire ! – Ah ! vraiment. il n’est pas payé ! Et le marchand de vin non plus ? 126 . et je vais où j’ai du travail. par là..

127 . quand il me disait que vous ne deviez presque plus rien . comme si elle entendait du bruit du côté de la maison. que. Marie ? Pour vous deux et pour moi aussi ? – Peut-être bien. – Et le charron qui t’a vendu ta carriole jaune ? – Non plus. le manche en l’air.– Non. mais en réalité pour éviter de répondre. ton Lureux. – Il mentait donc. Gilbert déposa sa cognée. si je l’aidais. – C’est donc la ruine qui vient. à moins que vous ne soyez plus donnant que vous ne l’êtes ! Le grand bûcheron fit un mouvement en avant. tête baissée. comme s’il voulait foncer contre elle. – Ah ! sans cœur ! cria-t-il. et bien d’autres ! Ça n’est pas la peine de vous le cacher à présent. qui se tint toute seule en équilibre. il paierait tout ? Elle tourna la tête. mon père.

Et la femme se rejeta en arrière. – Sans cœur ! Voilà ton remerciement ! J’ai donné pour vous tout le travail de ma vie et le tourment de mon esprit. paresseux que vous êtes ! Gênez-vous ! – Est-ce que ma mère se gênait ? Dites-le donc un peu ? Est-ce qu’elle travaillait ? Pas tant que moi ! – Elle se peignait. la taille cambrée. elle ne faisait pas la dame avec des dentelles et des robes de la ville ! – On n’est-il pas autant que les dames ! Pourquoi donc ? 128 . Et ce n’est jamais assez ! Mais travaillez donc. – Merci encore ! – Et le dimanche. et le visage si dur que rien n’y restait plus de sa beauté. elle avait de l’honneur. en tout cas. avant de faire son ménage ! – Merci. papa ! – Elle n’aurait jamais posé un seau d’eau sur le fumier : elle avait du soin .

à présent. – Elles ont pourtant de quoi manger. je vous assure .. d’un geste brusque. et... – L’huissier !. tu n’as que huit vaches. – On est malheureux. deux écus de cinq francs. père. où sont-ils ? La fille se rapprocha. mais je ne veux pas voir l’huissier chez vous ! Dis à 129 .. et c’est à peine si les yeux parvinrent à mentir un peu. les mit dans la main de sa fille. et essaya d’adoucir le père dont la colère grandissait. en tout cas ! Et pendant ce temps-là. – Tu devrais en avoir une douzaine. tout le monde est après nous. – Oui.. Gilbert prit. et des nourrins ? Tu m’as demandé de l’argent pour en acheter. – On a des brebis.. – et maigres encore. L’huissier parle de venir.. La femme se mit à pleurer. Marie. Mais le cœur n’y était pas. dans son gousset.– Pas si riches.. – Je suis bien pauvre.

– Dis-lui qu’il n’y a pas assez de bétail dans ses pâtures. Cette fois. pour le porter à la 130 . La fille eut le sentiment obscur du sacrilège qu’elle venait de commettre.. Ils se considérèrent l’un l’autre. la femme.Lureux que je te donne le prix d’un travail qui n’est pas encore fait ! La femme regarda les deux pièces blanches.. Alors Marie alla reprendre son seau d’eau. et les fit glisser dans sa poche. répondit : – Pas d’enfant ! C’est notre affaire ! Et vous. – C’est facile à dire ! – Pas assez de fumier dans ses terres ! – On ne vous demande pas d’y aller voir ! – Et pas d’enfant dans la maison. pourquoi donc que vous n’en aviez qu’un ? Le père ne répondit pas. gênés par le reproche et par l’aveu que leur silence prolongeait. Elle rougit. le père. toute rouge et la lèvre frémissante de colère.

tout secoué par la colère : – Quand je pense que c’était Marie. À présent. Celle que je faisais sauter sur mes genoux ! Avant d’arriver à la route. je t’ai trop donné et tu es devenue la paresseuse que tu es.. Et le père la laissa s’éloigner. tu es une fille qui vas à ta ruine . et il murmurait. je ne t’ai que trop chérie.maison. et ç’a été ta perte . vers l’angle des étables. en biais.. non ! Et tant pis pour ce qui arrivera ! Le bûcheron reprit sa cognée et se dirigea. C’est fini entre nous... afin de tourner la maison et de rejoindre la route. Dis-le encore à Lureux pour qu’il ne revienne pas ! Elle cria. Confusément il triait les mots qu’il avait dits. autrefois ! Marie !. les bons et les mauvais. Quand elle fut sur le seuil : – Marie Lureux. tu n’auras plus rien de moi. comme des châtaignes qu’épluchent les enfants. détournée à demi : – Vous ne le verrez pas ! Ah ! bien. d’où il descendrait 131 . cria Gilbert.

il se retrouva en esprit dans cette cour où si souvent il avait dételé ses bœufs . et tapent dessus avec des branches feuillues.vers la forêt. je peux le dire. il y avait un point d’où l’on apercevait. – Toujours les femmes. 132 . bien au-dessus du village et un peu sur la gauche. la colline de la Vigie. va au bois. Comme toujours. puis il regarda les champs qui coulaient de là. c’est bon à prendre. J’en ai eu làhaut de la misère. les toits de la vaste ferme assise sur le tertre. commencent à avoir envie de faire peur aux grosses bêtes. Gilbert s’arrêta. et le frêne rond qui commandait l’entrée. Et depuis ! Et à cette heure ! Allons. père de faillie ! Quinze jours de moulée. qui m’ont jeté d’une misère dans l’autre ! murmura-t-il. oui. à l’âge où les petits gars. tout verts et frais dans le matin. mon pauvre Cloquet ! Va te cacher. et qu’il ne l’avait quittée qu’après son mariage. Gilbert Cloquet ne pouvait voir ce beau sommet de la région sans songer qu’il était monté à la Vigie. la culotte courte pendue aux épaules par de larges bretelles. parce que sa femme le voulait.

enfoncé dans les copeaux ou les feuilles.Il cessa de regarder là-haut. mais ils se sentaient vivre ensemble. près de l’étang de Vaux. par l’avenue du château. ou bien couchés sur le côté. Il était plus de midi. et loin de l’endroit où travaillait Gilbert. çà et là. Ils formaient des groupes. voisins d’ateliers qui se réunissaient pour manger. ils mangeaient le croûton de pain tiré de la carnassière. La 133 . et le dos appuyé sur les jonchées de ramilles abattues qui pliaient comme des ressorts.. une petite tranche du morceau de fromage ou de lard qu’ils tenaient sous leur pouce gauche. sauta sur la route. dans la clairière dévastée. causer et faire un moment de sieste. Chacun avait près de soi son litre de vin débouché. descendit vers les grands bois. coupée dans la partie inférieure. en ayant soin d’ajouter à chaque bouchée. Les hommes parlaient peu. Les bûcherons dînaient dans la grande coupe de Fonteneilles. et ils riaient pour peu de chose. Il faisait chaud à l’abri et froid dans le vent. et.. Assis sur leurs talons.

Assis sur un tronc de charme. qui était vif dans l’air dur. de leurs jambes et de leurs bras au repos. trente mots peut-être avaient été échangés. Des poitrines. béatement. Fontroubade. Il y avait là. il avait tiré de sa poche un papier. rabattu sur le front. sur la gauche de la coupe. et un autre : « V’là les merles qui chantent .fatigue s’en allait. depuis le commencement du repas. des cuisses. Leur chapeau. des hanches. Entre eux. et un peu en avant. ça sent le printemps. Le groupe de Ravoux était le plus proche de l’étang. les protégeait contre le soleil. des dos cherchaient le soleil. à droite de Ravoux. huit ouvriers étaient rassemblés. Je ne sais pas quand j’en retrouverai ». avec des grimaces nerveuses qui agitaient sa barbe noire et tiraient la peau sèche des pommettes. Le président du syndicat avait déjà fini de dîner. » Des yeux se fermaient et des bouches demeuraient entrouvertes. 134 . Autour de lui. avec des picotements. le maçon de Fonteneilles. et lisait tout bas. L’un des travailleurs avait dit seulement : « Le travail sera fini ce soir.

colleteur dans les bois. très sourd. 135 . puis Lamprière. garçon de ferme pesant. une sorte de grimace professionnelle de ses paupières plissées par l’éclat des murs blancs .qu’on appelait Goule d’oie parce qu’il avait un long nez. un grand maigre qu’on eût dit toujours en colère et qui faisait peur aux bourgeois. paresseux et peu sûr . orateur à la face de renard. puis Lureux. qui se disait menuisier et qui ne menuisait jamais. maçon également. et qui dénonçait les tièdes à la Confédération générale du Travail . ancien zouave. ivrogne aux moustaches déteintes et amollies par la vapeur d’alcool. quand il les regardait passer dans les chemins . fier de sa barbiche et de la réputation qu’il avait de préparer mieux que personne la « cambrouse » avec le sang des chevreuils pris au collet . plaisantin. fermier qu’on s’étonnait de voir là. tout vieux. puis Supiat. aux yeux fureteurs. qui était assis tout contre lui et l’appuyait de l’épaule. rouge et triste. le gendre de Cloquet. braconnier d’eau. puis Le Dévoré. puis Dixneuf. mauvais jeune qui avait la figure et l’agilité d’un chat sauvage . un menton fuyant et un air de toujours rire. puis le tuilier Tournabien.

Il était descendu des forêts de Montreuillon. en sifflant. peu avisé. et 136 . et qu’on appelait JeanJean. quand Fontroubade. et que ne préoccupait guère la différence entre un manuscrit et un imprimé. fit Ravoux. Ravoux. quelques bûcherons se dressèrent. c’est un document secret. Laissez-moi finir . une lettre autographiée.enfin. que je dois communiquer aux amis. comme s’ils sortaient des racines des chênes. et ne les exaltait. sans dire pourquoi. Ohé ! les amis ? Il va lire. et ça porte plus loin. levant sa barbe en broussaille et ses yeux vifs où la pensée s’irritait d’être lue avant l’heure. l’appel s’envola. le président ? Est-ce un discours de notre député ? – Mieux que ça. Et le soleil piquait agréablement ces hommes au repos. beau et rieur. et très loin. venez donc ? Dans la clairière énorme. en désignant Ravoux : – Qu’est-ce qu’il médite donc là. un grand jeune homme d’une vingtaine d’années. et aucune idée générale ne les faisait sortir de leur demisomme. demanda. – Ohé ! Méchin ? cria une voix.

dis-le.ils vinrent sans hâte. Supiat. la semaine dernière. au député de X ?. mais la passion politique avait été remuée. – Non . il viendra quand on aura des ordres à lui donner ! – Il viendra jusqu’ici dans la coupe. des gens comme nous . les pieds traînants et faisant des sillons dans les feuilles mortes. si on veut. penchant en avant son museau roux et rieur. et il les 137 . – Eh bien ! il était venu voir ses « chers électeurs » .. dit : – Vous ne savez pas ce qui est arrivé. Supiat ! Les merles commençaient à s’éloigner d’un coin de forêt où on parlait si haut. Et il nomma un autre arrondissement forestier du centre.. sur un bois pointu ! Pour la première fois. Deux hommes couchés se mirent sur leur séant et détirèrent les bras. du chant et de l’orgueil dans les mots. Des jambes se replièrent. et on le fera asseoir. Ravoux s’était replongé dans sa lecture. – Le député ? dit le gros Le Dévoré. il y avait de l’élan.

lui a répondu : « Tu dis que nous sommes tes amis ? – Bien sûr. mes enfants ! Il aurait mangé les arêtes si on ne lui avait pas dit : c’est assez ! – Les députés. Bellman. et tu vas en manger ! – Qu’a-t-il fait ? Ça devait être drôle ! – Il en a mangé. – Qu’est-ce qu’il y a donc. c’est des rien du tout ! fit Fontroubade d’une voix pâteuse. aux travailleurs 138 . nous sommes tes maîtres. c’est un appel qui vient de Paris. – Eh ! non. tu vois. mes amis ? » Ils mangeaient des harengs. – Ça n’est que ça ? un article de journal ? – Non. dit Ravoux. Ravoux ? Pourquoi nous appelles-tu ? C’étaient quatre jeunes hommes du syndicat qui arrivaient se tenant par le bras. en abaissant le papier. une feuille double. Nous mangeons des harengs. couverte d’une écriture appliquée de copiste populaire. Alors le plus jeune de la bande. qui a de l’aplomb. – Il va lire.trouva à table. – non. format écolier. et tu es notre domestique. « Comment ça va. dit Jean-Jean.

tous ! Les visages devinrent sérieux . depuis des siècles et des siècles. sans se lever. sans réfléchir à notre sort. Et le merle chanta encore. il avait des dents blanches qui riaient aux beaux endroits : « Aux travailleurs de la terre ! » Camarades. il prononçait bien . très loin... » L’auditoire laissa passer l’exorde sans manifester aucun sentiment. sans regarder autour de nous. persuadés. les hommes qui formaient un demi-cercle devant Ravoux s’approchèrent de quinze pouces. tous. Il connaissait le début . Ravoux ouvrait la bouche en arc . il en était las déjà. nous sommes courbés du matin au soir. Ravoux reprit : 139 . d’ailleurs.de la terre !. et en se traînant sur les feuilles. sur la terre. Il y eut un remuement de branches et de ramilles. depuis des années et des années. qu’on ne peut faire autrement que de se donner une peine immense pour manger un morceau de pain. il goûtait les phrases . Après les ouvriers de l’usine on va enrôler les travailleurs de la terre.

de gibier. grâce à toi et à Supiat. – Laisse le président continuer ! « En un mot. vous produisez tout ! Que produit votre fermier général ou votre propriétaire ? Rien ! » – C’est vrai ! – Il fournit la terre. et répondons-y franchement : » Qui produit le blé. Lamprière. tout de même ! 140 . N’y en a plus. le cidre ? Le paysan ! » Qui nourrit le gibier ? Le paysan ! » – Voilà qui est vrai ! Le gibier ! oui le gibier ! – Tais-toi.« Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire ! Posons-nous donc ensemble cette question. c’est-à-dire le pain pour tous ? Le paysan ! » Qui fait venir l’avoine. toutes les céréales ? Le paysan ! » Qui élève le bétail pour procurer la viande ? Le paysan ! » Qui produit le vin. l’orge.

resta tendu. non signée. s’allongeant. le propriétaire. puis. Il y avait un silence incroyable. C’était bien le renard qui évente le gibier. les yeux à terre. Les mêmes syllabes germaient. Tous les appétits flambaient entre ses cils. Ils se reconnaissaient dans la formule venue de Paris. vers Ravoux. parmi ces treize hommes. mais ils voyaient. pour chacun d’eux. le bassecourier. Jean-Jean ! tu es trop petit pour parler ! Supiat. Ils voyaient des êtres de chair et d’os. d’un coup de reins. comme sur une pierre à aiguiser. le fermier général. l’ennemi. La plainte si souvent muette avait enfin une forme. Ils croyaient écouter. Ils jouissaient de voir clairement dit leur ressentiment. pensant à ses créanciers que la révolution l’encourageait à ne pas payer. s’appuyant sur ses mains. Et l’orgueil 141 . se mit à genoux. comme une bête. le commis du marchand de bois. le garde. en images différentes et précises. Lureux riait en dessous. Tais-toi.– Qui a dit ça ? – C’est Jean-Jean. Tournabien passait et repassait son couteau sur son pain.

Les visages étaient tournés dans le même sens. ils allaient au-delà : ils jugeaient le monde. Ils n’y restaient pas . des soûleries énormes. visages de croyants. et nous nous apercevrons que nous sommes plus grands qu’eux ! Nos camarades des mines et des ateliers nous ont montré le chemin . Les quatre hommes venus de loin se tenaient toujours par le bras. ou l’ouvrir. ou de fauves attentifs. des révolutions. des revanches. des pillages. Et une lumière dorée baignait leurs têtes hautes. Camarades des 142 .. qui sera une force immense. comme pour s’écrier « J’en suis ! » À peine si deux ou trois devinaient le mensonge de l’appel. des syndicats. leur faisait tordre la bouche. Aucune force ne luttait en eux contre la passion d’envie. nous sommes petits parce que nous nous courbons devant les riches . L’affirmation anonyme de leur droit suffisait à leurs souffrances. d’illuminés. des justices. redressons-nous une bonne fois. ils n’attendent que notre organisation.. pour marcher de l’avant.de leur force. Tous étaient étrangers dans le domaine des mots. – Camarades des campagnes. la vision plus vague des foules.

nous ne désirons la disparition de personne...campagnes.. réfléchissons bien à ceci : Si demain tous les cultivateurs disparaissaient. Cela sera le commencement de notre œuvre. une misère atroce. Et pourtant. crispés. les musiciens.. Quelques têtes remuèrent. la mort probable. les jeunes . en route vers le grand but ! Vive l’émancipation des travailleurs ! Ravoux ne parlait plus. approuvant. coiffé de son béret. Jean-Jean. il est bien permis de supposer que rien n’en irait plus mal. les narines dilatées . Cela viendra sûrement. qu’ils écoutaient encore. Et si... les poètes. demain. tous les messieurs disparaissaient.. qu’arriveraitil infailliblement ? Une famine générale.. et qu’au contraire l’humanité pousserait un immense soupir de soulagement. d’une bonne partie des restants. Camarades. en peu d’années. qui s’était mis debout. – Mais nous désirons voir arriver le jour où tout le monde sera obligé de travailler pour vivre. où il n’y aura plus d’exploiteurs et d’exploités. promenait 143 . haletants. deux ou trois rêvaient à l’avenir idyllique.

près de lui. ils disent de vous organiser. il aimait une belle fille de Corbigny et il la voyait. – Pas de bêtise ! dit Ravoux. par quoi la glèbe était invisiblement pénétrée et gâtée. Les amis de Paris ne vous disent pas d’incendier. Voilà un plan d’organisation ! – À bas les jouisseurs ! Qui met le feu aux bois ? cria Tournabien en se dressant sur ses pieds. La lumière réjouissait les écorces fanées. Les bois immenses buvaient un commencement de vie. dans une voiture à deux chevaux. emportée à travers les avenues. à Paris. Il cherchait. son briquet.dans le bleu clair du ciel ses yeux émerveillés . – C’est rudement tapé. mais il en restait quelque chose. Et la fumée s’était dissipée . 144 . dit Lamprière. Les hommes écoutaient encore les paroles mauvaises. – Un chef-d’œuvre ! répondit Ravoux en pliant le papier. c’est le pain. Le bois. Elles avaient couru sur eux tous. comme la fumée d’un train sur les mottes. dans sa poche.

il rejeta son chapeau. – Il y a aussi des traîtres parmi nous.d’embrigader tous les journaliers de Fonteneilles. et marcha vers le menuisier bûcheron. – Il y en a qui ne veulent pas être avec nous. Ravoux ! – Tu dis ? De qui parles-tu ? C’était Supiat. comme s’il allait mordre Ravoux penché sur lui. Supiat fermait à demi les yeux . 145 . et grinça des dents. – Il y en a qui ne paient pas leur cotisation ! cria Tournabien. – Est-ce que tu voudrais parler de moi ? Une clameur l’interrompit. il riait méchamment . Supiat ! Des groupes. qui insinuait qu’il y avait des traîtres. sur son cou. Et les cordes de son gosier restèrent tendues et frémissantes après qu’il eut parlé. Ravoux se leva. au loin. dans la clairière. – Non ! non ! Explique-toi. qu’il détestait. il était à quatre pattes . d’un revers de main. observaient. les canailles ! cria Lamprière.

Ravoux. et qui n’en disent rien aux camarades. tu es un pauvre président. pour une coupe. et son regard vibrait de la joie mauvaise de son secret dévoilé. et le secouèrent. il y a des traîtres. Le gendre de Cloquet eut peur. Supiat se dressa en face de Ravoux . mais il essaya de plaisanter.– Tu n’es guère avisé. – Cherchez donc qui manque ici ? Dix hommes comptèrent et nommèrent rapidement les bûcherons présents. Il y en a qui s’engagent tout seuls. dit-il en riant. Oui. Deux dirent à la fois : – Cloquet ! c’est Cloquet ? – C’est lui ! – Où est-il ? – Demandez à Lureux ! Quatre des plus excités enveloppèrent Lureux. le saisirent par les épaules. pour ne pas partager. 146 . il le dépassait de la moitié de la tête. Tous les hommes qui étaient encore assis ou couchés se levèrent ensemble.

ou des piles de charbonnette. Allons le débaucher ! Ohé ! camarades ! Qui est-ce qui vient débaucher Cloquet ? Les deux mains en porte-voix.– Lâchez-moi donc ! Je n’ai pas envie de me sauver ! Ce que vous voulez savoir.. ce matin. les autres non. Le président. il l’avait ! – Il s’est loué tout seul ! Le traître ! cria Tournabien.. des hommes surgirent. ici et là. Pourquoi serrez-vous si fort ?. j’ai vu mon beau-père qui descendait dans la taille qui est à gauche du château. sautant par-dessus les branches abattues. je vais vous le dire !. en venant.. Tournabien avait crié cela de tous ses poumons. – Eh ! oui.. – Avait-il sa cognée ? demanda Ravoux. De l’abri des cordes de moulée. gesticulaient. les uns voulant descendre sur Fonteneilles. Plusieurs se contentèrent de regarder du côté des voix.. accoururent. Eh bien ! vous saurez tous que. lâchez-moi !. Allons. Les bûcherons autour de Ravoux s’assemblaient. D’autres. et se heurtaient en remous.. le 147 .

ni à écouter les explications de Tournabien. les autres avec une cognée. De ses deux mains poilues. C’est reconnu par tout le monde. Supiat et Lamprière. cela les « amusait ». Il y avait du bruit à faire. parce qu’il a été embauché par le propriétaire. – Je m’en f. ils traversèrent le groupe de Ravoux. ! Au bois de Fonteneilles. et luttait avec lui. il tenait par le bras le plus fort des énergumènes. entraînant avec eux les plus mauvais et quelques148 .. Ils allaient. Une bande de bûcherons.. tout seul. il n’en avait aucun souci. j’y vas ! À bas les traîtres ! – N’y allez pas ! Gilbert a le droit de travailler. Tournabien ! – Non. essayait d’arrêter Tournabien. Ils ne s’arrêtèrent point à discuter avec Ravoux. les uns avec une trique. Des poings se levaient sur lui. D’un élan. – Tu m’écouteras.visage tout blanc d’émotion dans sa barbe noire. camarades ! À la chasse ! Tournabien se dégagea. – Pas tout seul ! – Si. les trois plus ardents. arrivaient au galop.

Ils se mirent au galop. et. foncèrent en plein taillis. à mesure qu’ils approchaient des réserves du château.uns des tièdes. Le vent était plus doux. tira de sa musette le clairon et sonna une fanfare. avaient dû prendre des précautions et chanter moins haut. Ravoux. – Tant pis ! dit-il Je n’y peux rien ! Ramassant la feuille manuscrite. coupant en biais la clairière. en faisaient autant. lancés à la chasse de Cloquet. Il considéra la distance. Il eut peur de ruiner son crédit déjà diminué. car le bruit des voix devenait pareil à celui d’une troupe de chanteurs troublés par le vin. tombée à terre pendant la lutte. Les hommes restés près de lui. furieux. et qui n’achèvent pas tous la 149 . Ses lèvres tremblaient. Un autre petit groupe. se joignit à la troupe qui descendait. Les vingt bûcherons. Il entendit les cris et la fanfare. Mais il s’arrêtait après quelques coups de cognée. et surtout Lureux. et disparurent. Un des bûcherons. hésitait à courir après eux. comme une harde de sangliers. qui tenaient la tête du peloton. et il écoutait. il reprit sa place dans la tranchée ouverte par lui dans le bois.

de bouleau. de charme. vingt ans de sève . Il était en forme . épais. et il allait devant lui. de Meximieu. un beau taillis de lisière. arrondie. car il n’y aurait point d’écorçage. il était rentré chez lui. il tranchait d’un coup. et même de chêne. débordant. 150 . et tout devait brûler. mais parallèlement. au commencement de cette digue touffue. il avait jeté à bas les brins de hêtre. il sentait ses muscles souples . allongeant l’ouverture qu’il avait faite. soit en moulée. soit en fagots. sans grand geste. et à une quinzaine de mètres des prairies de Fonteneilles.chanson commencée. joyeux de se sentir seul et maître d’un chantier de quinze jours. Il avait jeté sa veste sur les premières jonchées de bois. qui représentait sa dépense de force et son travail de la demi-journée. non tout à fait sur la « bordée » de la forêt. À grands coups. pour faire chauffer sa soupe. Puis il était revenu dans la coupe. nourri. il vivait et il oubliait la vie. À onze heures et demie. avait dit M. de tremble. Gilbert avait travaillé depuis le matin.

et la lame entamait la terre. entre les cépées. dans le visage rougi par la course et la colère. alourdi par l’épais cercle de fer. ses joues et son front en sueur. trois ou quatre bonnes fois. en s’arrêtant de l’autre côté de la barricade que formait le bois abattu. Des bûcherons tournaient l’obstacle pendant ce 151 . – Pourquoi as-tu lâché les camarades ? dit Lamprière. Mais. essuyait. Et il respirait. qui n’avait de pâle que la moustache. lui aussi. débauché des ouvriers non syndiqués dans des coupes de forêt. Il comprit tout de suite. comme des rabatteurs à la chasse. laissait glisser sa cognée le long de son pied. – Que fais-tu là ? demanda Tournabien. il aperçut. Et il s’arrêta un peu à gauche de Tournabien. levant son bras gauche. car il avait. de la manche de sa chemise. et une quinzaine de compagnons qui se faufilaient en arrière. il se redressait. espacés. écrasait la mousse et portait l’outil. son cas était différent. Tournabien et Lamprière.Par moments. en ce moment. Alors l’homme. tandis que le bout du manche. Pendant une de ces pauses. en riant au vent.

quand c’est le marchand de bois qui l’a achetée. Et moi d’accepter. dit Supiat. et rejoins le chantier. en mettant la main un peu plus bas sur le manche de l’outil. Mais ils se tenaient à distance. Et puis. – Tu sais bien. tu comprends ? Jette ta cognée. droit en face. demain. faire le travail. jusqu’à ce que nous revenions tous 152 . et dit : – On vient pour te débaucher. Y vient qui veut. – Oui. et enveloppaient Gilbert.temps-là. qui reste le maître. il fait ce qu’il veut ! Ç’a été de tous temps. on reviendra tous ici. dit Gilbert. devant nous. Mais quand c’est le propriétaire. Il en était le maître. Gilbert ! Tu vas filer au trot. qu’une coupe embauchée est une coupe banale. nous allons changer ça. – Eh bien ! les compagnons et moi. – Faudra voir. avec toi. Et ce fut Supiat qui s’avança vers le bûcheron. – Qui t’a embauché tout seul ? – Meximieu.

des poings. des clameurs montèrent en cercle. – À mort le traître ! Assassin ! Tiens ! voilà ! tiens ! 153 . volontairement ou non lâchée. crièrent les camarades. à moitié de sa course. – Tournabien a raison. les jambes tirées en avant par son adversaire. vola par-dessus le dos de Supiat.. des piétinements comme de chevaux qui chargent . et l’on vit Gilbert. cherchant à saisir la cognée ou les jambes de Gilbert. À bas le traître ! – Je suis dans mon droit ! Ne venez pas ! Des hommes s’avancèrent . des branches cassèrent. Puis dix hommes se ruèrent sur l’homme tombé. rebondit sur les branches coupées. comme un arbre scié au ras du sol. il s’élança. Supiat s’était rasé comme une bête agile qu’il était . Des bras pointèrent. se renverser et tomber en arrière. des têtes.ici. en arrière et de côté. la hache. il y eut un bruit de feuilles froissées . Un éclair fouetta l’air au-dessus de lui .. L’homme ne recula pas et leva sa lourde lame.

Une voix cria : – Arrière. La pelote humaine s’ouvrit. de ses deux bras tendus . lentement l’agrandissaient. monsieur Michel ! C’est pas moi ! Il a voulu me tuer ! C’était Supiat qui s’avançait au-devant du comte de Meximieu. à reculons. Les autres avaient déjà reformé le cercle. hurlant. Il écartait les branches. les poings tendus. à distance. Et en courant. vêtu de son complet bleu de promenade. les lâches ! Le laisserez-vous ? En une seconde le faisceau fut rompu. Des grognements de rage et de douleur sortaient de cette masse grouillante que d’autres hommes entouraient. il était sans armes. comme les chiens qui n’ont pas de place quand l’animal de chasse est coiffé par les plus audacieux. – C’est pas moi. attendant.Ils se battaient pour mieux frapper Gilbert. et essayait de reconnaître les bûcherons 154 . il comptait. Michel de Meximieu accourait. Un corps immobile resta étendu sur la terre. et. penchés. prêts à se ruer. les yeux fous.

. Michel par les épaules. Le soleil jouait avec l’ombre et le vent. cependant. et un filet rouge coulait des lèvres sur la barbe fauve. Ils le prirent. – Supiat. Mais l’homme était lourd. et le bois 155 . tout emmêlée. Est-ce que tu m’entends ? Aucune réponse. pâle. mais fixes. qui était assez proche.qui s’effaçaient.. Le jeune homme. Le gilet était en miettes. Tous les autres avaient disparu. la chemise déchirée. tachée de boue. Il fallut une demi-heure pour transporter Gilbert au Pas-du-Loup. ralentit la course. et.. s’agenouilla près de Gilbert. traversa le chantier à peine ouvert. et Supiat par les pieds. rouge par endroits. l’air affligé. Le bûcheron avait le visage couvert de sang. aidez-moi : emportons-le. qui se tenait à distance. – Gilbert ?. et les yeux ouverts. repoussant Supiat qui continuait de protester.. et se retiraient derrière les cépées. épuisé par l’effort. Michel se tourna vers Supiat. La tête pendait.

une côte fracturée. il avait même essayé de rire. comme une 156 . Entre les paupières gonflées et qui avaient pleuré. et vous reprendrez la cognée. » L’évanouissement avait duré près d’une heure. le médecin. au-dessous des bandes de toile qui cachaient le front. Seulement. avait dit le docteur. avec le médecin. remuaient lentement . la vie avait reparu dans les yeux du bûcheron. mandé en hâte de Corbigny. et que secouait le vent. les yeux bleus. éclairés par la petite lampe posée sur la cheminée.épais. Mais à présent. on avait peine à reconnaître le visage régulier de Gilbert Cloquet dans cette masse de chairs tuméfiées et violettes. ils regardaient la porte par où Michel de Meximieu. ce qui est une forme de l’endurance des pauvres. Il parlait . outre de très fortes contusions sur tout le corps. s’était retiré tout à l’heure. Le soir était tombé depuis une heure . « Trois semaines de repos. mon brave. Un examen attentif et minutieux du blessé avait révélé. venait de sortir de la maison du Pas-du-Loup.

un tablier de grosse toile. – Le mauvais gars ! Après ce qu’il vous a fait. entre le sol et les poutres.main fréquente . d’habitude. où bouillaient des herbes de l’autre été. la tête dans ses mains . clairs et tristes. il n’y a pas loin. et qui. De chez vous chez lui. quand la porte fut loquetée par une main nerveuse. est-ce que Ravoux n’est pas rentré chez lui ? Voilà qu’il est nuit depuis au moins une heure. ils regardaient la mère Justamond. les yeux du blessé regardaient aussi dans le vide. – Mère Justamond. et Ravoux 157 . affaissée sur une chaise basse. Il n’est point en retard. Elle se soulevait sur sa chaise. songeait. avec sa figure blanche et sa barbe noire. Enfin. ayant placé près du feu des pots de différentes tailles. si ça vous plaît. – Je n’en sais rien. rêvant. qui avait mis pour soigner « son » malade. – Je voudrais savoir. je vas voir. qu’avez-vous besoin de vous inquiéter de lui ? Il me fait peur. au pied du lit.

se contracta en se penchant . Puis. répondit Gilbert. ses yeux rencontrèrent le regard de Gilbert.entra. Il le mit sur le drap. rapidement. Les deux hommes. Sa figure. tout de même ! La femme s’était rencognée dans l’angle de la chambre. Il enleva sa casquette en apercevant le camarade étendu sur le lit. immobile comme si elle avait eu peur d’être aperçue. et. ils t’ont fait du mal ? – N’y a que l’aubier d’attaqué. à la hauteur des genoux de 158 . le président du « Syndicat des bûcherons et industries similaires de Fonteneilles » tira de la poche de son gilet un petit paquet enveloppé d’un papier de journal. habitués à lire dans la physionomie l’un de l’autre. Il arrivait du bois. et elle demeurait là. ne prononcèrent pas une parole pendant plusieurs minutes. et n’avait fait que déposer sa cognée à la porte de sa maison. – Tant mieux. le cœur est sauf. il vint jusqu’à l’endroit que la mère Justamond venait de quitter. vieux ! Oh ! comme ils ont tapé dur. – Eh bien ! le vieux. toujours nerveuse et en fièvre.

et le développa avec application. à toi. il restait la cornière de la coupe. pour associer les hommes aujourd’hui tournés contre lui ? Et puis. et deux autres. que personne n’avait dans son chantier. Quand le papier s’ouvrit. Cloquet. avec trois camarades. tu ne porteras pas plainte ? Porter plainte ! Et les frais ? Et l’incertitude des témoignages ? Et la certitude des vengeances ensuite ? Et désavouer l’effort qu’avait fait autrefois le bûcheron.Gilbert. sans que Gilbert s’en doutât. Alors au lieu de revenir à cinq heures. Et c’est le prix. qui sont des amis à moi.. à faire ta demi-journée. l’habitude du pardon des offenses était dans le sang de ses veines. d’un signe. des pièces d’argent et de billon se couchèrent en sillon sur le lit. Pas 159 . mais Lamprière.. – Voilà ! quand la journée a été faite. – Supiat en était ? – Non. à peu près. Dis donc. je me suis mis. Gilbert accepta. dans le sang qui séchait sur son visage et sa poitrine. que tu aurais gagné.

un moment il n’avait songé à porter plainte. Lentement, il tourna sur l’oreiller sa tête douloureuse, faisant signe : « Tu n’as rien à craindre. Je ne ferai pas venir le juge. » Le visage de Ravoux se détendit quelque peu, et, dans son regard, il y eut une sorte de remerciement et d’attendrissement. Il remerciait pour la cause, pour le parti, sans rien dire ; son assurance ordinaire l’avait abandonné. Il savait bien que les syndiqués avaient eu tort de prétendre partager la coupe avec Gilbert, que leur prétention n’était fondée que sur la force. Et il avait honte. Il se rappelait aussi que la lecture de l’appel avait précédé, préparé l’agression contre Gilbert. Et de cela, il ne voulait pas parler. Gilbert souffrait et la douleur arrêta les mots commencés, trois fois, sur ses lèvres. Enfin il dit, comme ceux auxquels le malheur et le pardon donnent autorité : – Tu te crois leur chef, et tu ne l’es pas, Ravoux. Tu n’empêches pas grand-chose... Tu laisses faire quand ils sont les plus forts...

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– Je sais bien... – Quant à eux, la plupart, ils n’ont pas, comme toi, leur idée tournée vers le métier ; ils ne veulent que le désordre et le pillage ; depuis que je les connais, ils ont plutôt empiré... – Dis pas ça, Cloquet, nos affaires vont bien. Nous avons fait un bon pas. – Possible, Ravoux, mais c’est les cœurs qui vont mal... La fraternité n’est pas venue : moi, je l’attendais... Ravoux saisit le thème qu’on lui offrait. Il oublia un moment le blessé. Il fit des phrases de réunions. – Tu ne vois donc que les imperfections de l’organisation prolétarienne ? Ah ! c’est simple ! C’est vite dit !... Mais il faut faire crédit aux forces jeunes, mon cher ! L’avenir apprendra toute la rigueur du droit à ces hommes qui ignorent tout ; l’avenir les fera libres, en les faisant intelligents... Gilbert l’arrêta en levant le bras. – Blague pas, Ravoux ! Tu parles toujours
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d’avenir quand tu es embarrassé. Moi, je te dis qu’ils n’apprendront pas grand-chose, s’ils n’ont encore rien appris. Est-ce que ça sera l’instituteur qui leur enseignera la justice ? Ils ont tous passé par ses mains. Est-ce que ça sera le curé ? On sait bien que le temps des curés est passé. Est-ce que ça sera le journal ? Ils le lisent tous les jours. Estce que ça sera toi ? Allons donc ! L’épaule se souleva dans le lit, malgré la douleur. La voix de Gilbert devint faible et sifflante. – Je te dis mon chagrin, Ravoux, ma pensée sur les camarades. C’est bien le moins, puisque je ne porterai pas plainte... Eh bien ! ils n’ont pas de quoi vivre... – C’est vrai ! – Et toi non plus ! Pas de quoi vivre ! Ravoux crut que Gilbert délirait et qu’il parlait du pain quotidien. Mais Gilbert voulait parler des cœurs et des esprits, qui n’avaient point leur subsistance, et point de provisions pour la vie. Ils ne se comprenaient pas.

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Le visiteur profita d’un moment où le blessé fermait les paupières. Il s’en alla, faisant, avec ses gros sabots, le moins de bruit possible. La mère Justamond ranima le feu, fit bouillir ses tisanes, les filtra, les sucra, et, maternellement, servit le remède infaillible à son voisin, épuisé et incapable de sommeil. La nuit commençait à devenir la grande nuit, où les hommes laissent à l’ombre toute la puissance. Des enfants appelaient, ou venaient gratter à la porte. La mère Justamond les entendait, même quand ils ne faisaient que penser, groupés autour du foyer : « La mère n’est pas là ! Comme elle est longtemps chez Cloquet ! » Quand elle crut avoir rempli tout son devoir d’infirmière, elle considéra, un long moment, le blessé qui respirait difficilement, à cause de la côte brisée et de l’appareil qui sanglait la poitrine. Elle crut qu’il dormait parce qu’il fermait les yeux. Puis elle sortit, après avoir baissé la mèche de la lampe. Gilbert demeura seul. Il ne dormait pas. Il
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pensait à sa femme, qui avait incomplètement élevé l’enfant ; à Marie, qui s’était montrée très ingrate le matin, et qu’il avait défendu qu’on allât chercher ; aux compagnons qui l’avaient frappé, lui, leur ami de la première heure et leur ancien, et il répétait tout bas, entre ses draps rugueux, divisés en grosses cassures, comme de la glace qui fond sur un pré : – Non ! Ils n’ont pas de quoi vivre ! Un espace de temps qu’il ne put mesurer s’écoula. Une voix douce, jeune, glissa par la fente de la porte. Toute la forêt se taisait. Et les mots vinrent. Le passant avait vu de la lumière par les fentes du volet. – Monsieur Cloquet, si vous ne dormez pas, comment allez-vous ? – Mal, mon garçon. Qui es-tu donc ? Tu peux entrer. La voix, plus basse, reprit : – Non, je n’entre pas, à cause de Ravoux. Mais je suis avec vous, monsieur Cloquet. Un pas s’éloigna, léger, et se perdit.
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Gilbert pensa que celui qui était venu était peut-être le fils de Méhaut l’ancien tuilier, un jeune homme qui avait du cœur, on le voyait à sa mine ; à moins que ce ne fût Étienne Justamond, un joli brin d’adolescent, doux en paroles, et qui saluait le bûcheron, les soirs, comme un ami. C’était peut-être encore Jean-Jean, celui qui était descendu de la forêt de Montreuillon, en sifflant. Le blessé ne put deviner. Mais, si petite que soit la consolation, elle berce. Gilbert dormit bientôt ; la nuit passa.

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IV
La Vaucreuse Le soleil de la fin de mars est déjà vif, quand la brume cède. Elle s’était dissipée avant midi. Deux heures venaient de sonner. Sur la route qui va de Fonteneilles à Crux-la-Ville, montant d’abord, puis descendant pour remonter en pente douce la grande courbe de terre que couronnent la forêt de Tronçay et celle de Crux, la jument alezane, attelée à la Victoria de Michel de Meximieu, trottait vite, excitée par l’odeur des sèves en mouvement. Le sang résineux coulait des bourgeons, encore clos, des hêtres et des chênes. Il mettait des lueurs de pourpre sur les houles boisées qu’on domine vers la gauche en passant auprès de la Vigie, et qui n’ont, comme l’Océan, d’autre limite que l’horizon. Le général et son fils, assis l’un près de l’autre, la tête levée
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et baignée dans l’air léger de ce premier printemps, se taisaient, chacun songeant son rêve, et suivant des yeux les troupes de linots levées au bord du chemin, ou les pies affairées et qui portaient, en travers du bec, la charpente du nid. Ils allaient chez les Jacquemin, à la Vaucreuse. Bientôt, le paysage changea ; ils entrèrent dans la vallée de l’Aron, prés immenses, peupliers, solitude et richesse aux deux côtés d’un ruisseau. Par le couloir de la vallée, on voyait l’herbe drue et déjà moirée par le vent, en arrière jusqu’aux gorges qui montent vers la source, et en avant jusqu’au point où le brouillard bleu, confondant les herbages, la rivière et les arbres, tourne avec eux pour rejoindre le canal du Nivernais. La voiture, ayant quitté la route, suivait un chemin parallèle à l’Aron, puis une avenue longue au milieu des prés. Elle s’arrêta devant un château du XVIIIe siècle, tout blanc. La construction n’était pas imposante comme celle de Fonteneilles. La Vaucreuse avait un grand perron en fer à cheval, un rez-de-chaussée surélevé, un étage, une frise et des toits d’ardoise percés de deux lucarnes seulement. Du côté droit,
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un pavillon bas, à grosse calotte mansarde, rappelait l’ancienne demeure qu’avait remplacée, en 1760, la Vaucreuse nouvelle. C’est là, dans cette terre familiale, que s’était retiré le lieutenant Jacquemin, lorsque, en 1891, il avait donné sa démission. Il avait alors trentedeux ans. Il amenait avec lui, à la Vaucreuse, sa femme et une petite fille de quatre ans, Antoinette. Très peu de temps après, et à peine remis de cette terrible secousse d’une carrière qui se brise, il perdait madame Jacquemin, emportée par une attaque de grippe infectieuse, en pleine jeunesse, en pleine beauté. Et il ne lui restait que l’enfant. Heureusement, celle-ci appartenait à l’espèce nombreuse des êtres consolateurs, par qui le monde peut supporter sa peine, qui comprennent la douleur avant d’avoir souffert, qui la devinent partout où elle est, la commandent silencieusement, et, ne pouvant la détruire, la tiennent sous leur charme, comme une bête dont la cruauté n’a plus de pouvoir que loin d’eux. Antoinette avait sauvé du désespoir son père trop durement éprouvé. En grandissant, elle était devenue la confidente, l’amie, le guide même de
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cet homme, qui avait conservé toute la vigueur de ton et, en apparence, toute l’énergie d’autrefois, mais dont l’esprit s’égarait, dès qu’on lui rappelait les deux bonheurs disparus : la jeune femme morte ou l’armée délaissée. Ces souvenirs-là, Antoinette seule pouvait les évoquer. Elle savait la manière. Mais aucun étranger ne devait faire allusion à ce passé douloureux. Elle y veillait, elle était toujours là, elle faisant un signe : « Taisez-vous ! ne parlez pas de ces choses ! » Elle détournait la conversation, ou bien elle s’y jetait, défendant son père, l’écartant du débat, avec une tendresse inquiète, ombrageuse et comme maternelle. La voiture s’arrêta devant le perron de la Vaucreuse. M. de Meximieu et Michel attendirent un moment dans une vaste pièce ronde, tendue de cretonne rose, et où la lumière entrait, en trois gerbes énormes, par trois baies ouvrant sur le perron. – Je suis ému, le croirais-tu, Michel, de revoir Jacquemin ! Quinze ans ! Il y a quinze ans qu’il
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dur pour lui-même. rapide d’allure. Il a dû changer. – Oui. de sacrées idées de moralisation du soldat. physiquement ? – Je ne crois pas. à Cambrai.. vous me voyez confus Je suis 170 .était sous mes ordres. solide à cheval. solide de toute façon. mais bon officier. la main qui se tendait vers lui. auxquelles j’ai été obligé de couper les ailes.. à gauche.. La porte du fond s’ouvrit. la campagne Crois-tu qu’il m’en veuille encore d’avoir interrompu sa carrière ? Car enfin. c’est moi qui ai provoqué sa démission. et serra. Il a cru qu’il ne pouvait pas rester. par devoir. – Mon général. Un homme entra. Un peu épaissi. dans les glaces étroites qui séparaient les panneaux de cretonne claire. Une tête de fer. Je ne lui demandais que de céder. malgré moi.. Le général se promenait en se regardant. au 6e cuirassiers. d’apostolat comme il disait. doux pour le soldat. râblé. Il s’avança jusqu’aux deux tiers du salon. sanguin. en s’inclinant légèrement.

qui avait suivi son père. les embouches. – Oui. Il regardait. Il était un peu pâle. Jacquemin. un terme du pays .. mademoiselle.. J’arrive d’une inspection dans mes prés d’embouche. je ne vous voyais pas. tournant le dos aux fenêtres. L’œil de commandement du général était devenu 171 .. oui. Bonjour... et que Michel avait seul aperçue.. Il le faisait se déplacer d’un quart de cercle. M. d’un air pénétré. vous n’avez pas changé... un nez à la serpe. pour le mettre en pleine lumière. Jacquemin ! bonjour !. et la moustache coupée court. Ah ! pardon. je suis heureux de vous revoir ! Il retenait dans ses mains la main de l’ancien officier devenu terrien. Antoinette Jacquemin. penché.. comme vos bœufs à l’engrais. que l’émotion avait encore fait rougir. Déjà les jeunes s’étaient dit bonjour. Jacquemin : à peine un peu de poids mort. le large visage de M. je me rappelle. de Meximieu lâchait la main de son hôte.en veston et en gros souliers. des yeux noirs sans reproche et sans peur. – C’est bien le même homme : les cheveux en brosse. et saluait.. Pas beaucoup de poils gris ..

– J’ai tort de m’étonner. ces cheveux de deux ors mêlés.... 172 . au cris de « À bas la dîme ! » Voilà tout.. et tant d’assurance naturelle. aux cris de : « À bas le capitalisme ! » au lieu d’être battu comme noble. Quand il s’est présenté aux élections pour le Conseil général. Jacquemin ? – Mon père l’avait fait. et j’ai continué.. Je ne me suis pas immédiatement souvenu. et revient aux mêmes points. et fait le tour. il a été battu comme bourgeois. s’il s’appelait tout bonnement monsieur Jacquemin. – Et cela lui a servi ? – Non. Vous êtes de très vieille race : pourquoi diable avez-vous laissé tomber la particule.soudainement l’œil du connaisseur. mais mademoiselle vient de me rappeler que vous avez eu des aïeules parmi les modèles de Latour. Cette jeunesse intacte.. Il avait cru que les paysans d’ici l’aimeraient mieux. plusieurs fois. qui caresse avec le regard. qui se ferme à moitié. comme avait dit Michel. cette figure fière et fine. cette taille longue...

Le général s’était tourné vers le fond de la pièce où étaient assis... Là.. quoi qu’il en dise. Michel et mademoiselle Antoinette Jacquemin. que mon fils défendait. Son père a laissé une réputation d’agronome très entendu. il y a quinze jours. Les élections ne prouvent rien. voulez-vous savoir ce que je pense de nos bûcherons ? 173 . On le savait juste et serviable. interrompit Michel. simplement.. mon général. et on l’aimait. – Monsieur Jacquemin se trompe. les grévistes qui hurlaient devant moi l’Internationale. le grand fauteuil ? Non ? Vous préférez la chaise. j’expliquais. dans toute la Nièvre. devant moi ! – Pardon. – Évidemment ! tout ce qui donne tort à tes rêves humanitaires ne prouve rien. l’habitude de la selle. sur le canapé. Jacquemin.. et. Figurez-vous. Ce fut une voix toute jeune qui répondit : – Général.– Vous devez lui ressembler ? – Beaucoup.. de vraies amitiés parmi les gens du pays.. Mais asseyez-vous donc.

les yeux brillèrent. jusqu’au fond de ces bois qui sont là-bas. Jacquemin ? Le « gentleman farmer » avait croisé les jambes. Je n’ai jamais eu la première. ce sont de fortes raisons d’optimisme. et je crois qu’il y en aurait pour me défendre. Pas de père pour les diriger. – Mais oui. et je n’ai plus la seconde.. peut-être ? La petite tête fière se pencha.. et considérait silencieusement son ancien 174 . mademoiselle ! – Ils me font l’effet d’orphelins de père et de mère. Et vous êtes satisfait de votre installation à la Vaucreuse. – Cela ne nous regarde pas. Vous me pardonnerez.– Comment donc. – Ah ! mademoiselle. je les aime. – Et pas de mère pour les aimer.. au-delà de la rivière et du coteau que vous voyez par la fenêtre : il n’y aurait pas un seul homme pour m’insulter. – Vous leur en servez. ne craignez pas que je vous contredise ! Être jolie et avoir dix-huit ans.. Je pourrais aller toute seule.

– Cela viendra. Moi. que vous réalisez des bénéfices superbes. – Enfin. – Vous êtes satisfait ? – On ne l’est jamais complètement. j’ai 175 ..chef. la moustache noire relevée par un demi-sourire que Michel et M. – Que les bœufs de la Vaucreuse font prime à la Villette. Fonteneilles n’est pas encore à hauteur. – Je ne suis pas le seul. était dure. Il faut du temps.. mon général. Votre fils commence très bien. Le général s’en aperçut et se mit en garde. – J’entends raconter que vous avez transformé une vallée naturellement très fertile. – C’est un peu vrai. Sa physionomie. Des souvenirs pénibles lui revenaient. – Je vous félicite.. – Ailleurs aussi. le corps renversé en arrière. ferme et froide d’ordinaire.. Jacquemin connaissaient. la tête droite.

demanda : – Que voulez-vous dire ? Vous regrettez le régiment ? En vérité. c’est mon père qui faisait le sien. prêt à se lever et à l’embrasser. Le général penché vers lui. une main prompte.. esquissa un geste de dénégation. – Non. au fond du salon. Le mot fut dit avec une âpreté qui fit tressauter sur sa chaise M. Mais. La blessure du passé saignait encore. à présent. de Meximieu. Jacquemin eût le temps de répondre. et presque du ridicule qu’il y avait à discuter une question militaire avec une jeune fille. qu’avez-vous à me reprocher ? Pouvais-je faire autrement ? N’ai-je pas fait mon devoir ? Avant que M. général .quinze ans de grade. de toute manière. devrait bien diminuer les regrets. l’armée. de Meximieu changea d’interlocuteur. Sans même s’apercevoir de la singularité. Il était 176 . M. Jacquemin souffrait.. ce qu’elle est devenue. prêt à se fâcher s’il y avait lieu.

Je vais vous les dire. pour ma part. des lectures moralisantes. – Elles sont à l’opposé. au 6e cuirassiers. il aurait voulu de la moralité. Mais vous ignorez les choses. à la caserne . des théories dont. Et je ne veux pas de doctrine. une 177 . des conférences moralisantes. si ce n’est celle du métier. mais le plus entêté et le plus clérical de tous. mademoiselle. – Peu m’importe. le plus exact. pas de théorie.offensé. cela est vrai encore . cela est vrai aussi. même devant les hommes. et pas de prédication. Il professait devant n’importe qui. je fais le même cas que de celles d’aujourd’hui. pour que messieurs les hommes eussent la liberté d’aller aux églises . Lui. Votre père était. Il avait ce mouvement fébrile des dix doigts. – Vous parlez comme une enfant. Elles étaient une doctrine. que connaissaient tous les officiers sous ses ordres. le meilleur de mes lieutenants. si ce n’est celle du patriotisme. il prétendait qu’il n’y eût jamais de revue ou de marche le dimanche matin. cela est vrai .

mais après convocation dans les chambrées. moi. Je suis de l’ancienne armée. je l’ai mis aux arrêts. – Pas encore ! Et moi. Il a réclamé. je commande des soldats. Le reste ne me regarde pas. qui avait faim. J’ai eu le regret de voir Jacquemin donner sa démission. et quitter l’armée. une conférence dans le manège. Le ministre m’a approuvé. et en tenue. Et ça suffit. quand le lieutenant Jacquemin a fait aux cavaliers. Je leur demande d’obéir. – Eh bien ! tant pis. car vous auriez 178 . général. soif. à trente-deux ans. je l’ai averti. Mais je n’ai jamais eu aucun regret de ce que j’ai fait.caserne-école. je ne commande pas une école. à ce qu’il paraît.. Quand il en a fait une seconde au dehors. entendez-vous ?. de n’avoir pas peur. de bien marcher.. parce que c’était le devoir. Je ne leur demande pas d’être des saints ni d’être de mon avis. – le devoir. C’est pourquoi. de l’armée qui allait au feu parce que c’était le devoir. chaud. en somme ! – Nous l’avons. sans permission. attendu que je ne leur dis pas ce que je pense.

– Antoinette ! Michel se pencha vers elle. et dit tout bas : – Je vous en prie. vous avez découragé les officiers comme mon père. – Parbleu ! n’est-ce pas infâme ? – Peut-être ils ne l’auraient pas chantée. – parce que vous et d’autres. – je ne suis qu’une enfant. mais je vous le dis.. – Par vous. – À quel moment ? – Il y a quinze jours. Vous vous indigniez d’avoir entendu les grévistes chanter l’Internationale. parce que. mademoiselle ! Mademoiselle Jacquemin se tut. frémissante.dû le regretter une fois au moins.. qui croyez n’avoir aucune responsabilité dans le désordre des esprits.. la poitrine encore soulevée par l’émotion. Mon général. si les conférences du lieutenant Jacquemin n’avaient pas été interdites par le colonel de Meximieu. Très 179 .. excusez. – Antoinette !. mais qui devriez faire meâ culpâ.

Les mains se séparèrent. Elle eut un demi-sourire. – Jacquemin. mon ami ! Nous n’avons pas la même conception de l’armée. 180 . tout humide. l’affection. et qui disait : « C’est pour vous que je cesse de défendre mon père contre le vôtre. comme on le prétend. et porta la main à son visage. Les deux hommes se trouvèrent debout. chaudes sur ses joues. qui s’adressait à Michel. Mais cette main. enfoncé dans son fauteuil. comme un homme qui souffre cruellement. Entre ses cils. de Meximieu la prit. Il les sentit tout à coup. et qui ne veut pas le laisser voir. Je suis d’une autre génération : mais l’estime. Celui-ci. deux larmes coulaient. rien n’a changé ! Rien ! Ils se regardèrent encore. » Le général ne la regardait plus. silencieusement.vite son joli visage perdit de sa colère. les bras raidis le long du corps. M. fermait les yeux. l’admiration même. l’un devant l’autre. Il regardait Jacquemin. je n’ai pas cessé un jour de vous regretter. vous savez. si j’étais un homme habile. – Je n’aurais pas dû rappeler ce souvenir-là.

– Dehors. Antoinette le rejoignit. les enfants nous suivront. Le général passa le premier. parlant bas : – Général. tout vibrait rajeuni dans la lumière neuve. – Tant mieux. le filet bleu de l’Aron.. et.. – Vous êtes une brave . de Meximieu regarda Michel et Antoinette. un grand.. vous êtes de sang militaire .. tournant un peu la tête par181 . dites. – Vous le pouvez. M. Le sable devant le perron.. mon général . ne vous excusez pas : cela me plaît.car j’ai un service à vous demander. notre thème de conversation de tous les jours. – Alors. se penchant. si je puis vous le rendre. si vous voulez . n’est-ce pas ? J’ai été vive. vous me pardonnez.. À la moitié du perron. Elle se mit à rire. la longue prairie en pente. la colline herbeuse qui remontait au-delà. Je suis tellement pétrie de cette histoire de démission.

Jacquemin. général. nette comme un rayon entre les prés. dont le soleil. s’il faut tout vous dire.. il ne peut pas parler de cette chose-là devant d’autres que moi : cela lui fait du mal. coiffée d’un chapeau mou. se penchant. moins haut que lui. le général et M. cette petite Antoinette Jacquemin. Jacquemin prirent les devants. étêtant une touffe de pissenlits poussée au bord de l’allée . interrogeant. lui aussi. M.dessus son épaule. de Meximieu à droite. père. Nous prenons le chemin de la Garenne. j’ai parlé parce que lui. que tout était fini. Michel interrogeait. et parfois. sa tête carrée. je vous laisse causer avec monsieur de Meximieu. massif et peu prodigue de gestes : on voyait seulement. d’un coup de canne. À cinquante mètres en arrière. – Et puis. ou qui disait oui. Elle 182 . enveloppaient la jeunesse. en arrière. Allons.. l’air et l’herbe à présent. n’est-ce pas ? Par l’allée sablée. faisant de grands gestes. ratissée. comme une grande marge claire autour d’une sanguine. pour qu’on vît bien. et qui disait non. de temps en temps. M.

de sa clarté. je suis folle de ses prés. n’est-ce pas ? – Profondément. Elle n’avait pas de manteau. c’est défendu. – Moi. mademoiselle. la rivière. de ses forêts. – Ici. Elle souriait aux choses. l’étang. un gros bouquet d’ormes et de chênes en avant. – Jeanne qui rit et Jean qui pleure. – Moi. comme on prétend que font les jeunes filles. Je n’ai pas la permission de rêver. à cause de l’âme qu’elles ont quand elles sont aimées. à supposer que 183 . J’aurais encore moins celle de m’abandonner à la mélancolie. de sa solitude. – Moi. Elle les désignait de la main : la garenne. – Moi. – Vous aimez comme moi ce pays-ci. les lointains de la ferme. alors ? Estce que vous êtes vraiment Jean qui pleure ? – Assez souvent. les lointains de Marmantray.n’avait pas d’ombrelle.

Son régiment. n’est-ce pas ? – Qu’en savez-vous ? – Eh bien ! non. Elle soupira . par devoir. lui... Je suis chargée de veiller aux souvenirs. aurait des idées noires. et répondit sérieusement : – Non. et je les chasse.. et. Vous devinez ce que je veux dire : mon père. c’est facile. Je suis la joie. Vous l’avez cru. je suis la distraction.. Je me suis mêlée tout à l’heure à une conversation entre votre père et le mien.j’en fusse tentée. quand je ne peux pas les prévenir.. elle leva la tête. et qui souffrirait trop. comme tout ce qu’on fait par amour...... sa carrière brisée. l’oubli.. je les discute. J’ai eu l’air de sortir de mon rôle. je les empêche d’approcher. – Ce doit être difficile ! Elle réfléchit une seconde. s’il était seul. j’y restais. qui a le droit d’être triste. le présent et l’avenir en lutte continuelle contre le passé. à la Vaucreuse. et les rayons du 184 ... Il y a quelqu’un. les soucis d’affaires. les souvenirs.

monsieur . Savez-vous ce qui nous manque.. par 185 . Des châteaux. – Vous dites bien cela ! – Vous trouvez ? Je vous assure que je n’ai pas de mal à trouver la définition d’une vie qui est la nôtre. en être aimé. voilà la vraie vie. j’aurais besoin d’être aidée. regardez donc.jour frissonnèrent sur ses cheveux comme sur des avoines qui plient. mais les châtelains ne résident point . – Pourtant. deux mois. c’est le plus . C’est sa manière à lui d’affirmer : « Donc. parce qu’il tire sa moustache. et dites-moi si vous n’êtes pas de mon avis ? Je commence à penser que mon père a une conversation tout à fait importante avec monsieur de Meximieu ? Il s’arrête pour réfuter un argument : je le devine. Et ceux qui ne vivent pas de la sorte ne sont un appui pour personne.. à vous dire vrai. ni pour rien. dans notre coin de la Nièvre ? Des voisinages. Mais.. quelquefois.. il y en a. trois mois. Ils ne l’ont pas. la vôtre aussi. ils n’ont le temps que de s’aimer eux-mêmes dans le pays : mais aimer le pays.

j’y pense... Tiens ! ils prennent le petit sentier qui tourne dans la garenne.. Le vôtre fera de même pour vous. 186 .. et pas pour nous regarder : il montre du bras la forêt... j’en suis sûre.. monsieur. – Il ne vous dit rien ! – Hélas ! – Moi..conséquent. C’est ce qui m’enrage aujourd’hui : je ne sais pas. » – Ils repartent. On ne les voit plus.. Oh ! mon père me racontera tout ce soir.. quelques cimes de chênes. – Oui.. je suis une toute petite femme. mais j’ai déjà tous les défauts que j’aurai quand je serai grande : est-ce que vous pouvez me dire le grand service que monsieur de Meximieu demande à mon père ? – J’ignore absolument. ce qu’on peut en voir. Mais.. d’ordinaire. Je vous demande pardon d’être indiscrète ... mademoiselle. on me dit tout. monsieur. je me plains de ne pas avoir de voisinage : vous pourriez résoudre la question. mais le voici qui se détourne en marchant...

Tout son être s’émut. le rire sans fêlure s’éparpilla dans le jour. Nous voisinerons. plus vite que la raison. – Regardez-moi ! dit-elle. Jacquemin. sans le vouloir. Elle s’arrêta. l’avaient rendue clairvoyante. spontané. – Mariez-vous ! Vous amènerez votre femme à la Vaucreuse. Sa sensibilité exercée. Elle comprit qu’elle n’avait pas blessé .– Et comment ? Cette fois. comme avaient fait tout à l’heure M. Il avait devant lui un visage d’enfant déjà maternel par la compassion. des yeux exercés à lire et à 187 . qu’elle avait seulement. Est-ce trouvé ? Antoinette Jacquemin vit que Michel ne riait pas. levé par la plus pure des tendresses. l’habitude qu’elle avait de vivre auprès d’une souffrance. de Meximieu et M. qu’il se taisait et laissait errer ses yeux sur les lointains de Marmantray. passé près d’un secret douloureux. et presque à la même place. Elle sera mon amie. le rire jeune.

et la fine tête blonde fit un signe de pitié. Il me semble. tant de choses s’oublieront ! Laissez-moi vous parler comme j’ai l’habitude de faire. il fut incapable de réagir contre l’émotion. Il dit. si peu expansif. et dont le regard plongeait si profondément dans l’âme. ou seulement de la taire. c’est plus vrai que je ne pensais. me suis souvent plainte ! Ses yeux se levèrent du côté de la ferme. ce que je disais en plaisantant. – Moi qui suis tant aimée ici. Une femme l’empêchera d’approcher. Quand vous serez marié. obligé par la vie à se passer de confident. et qui. puisqu’une enfant y réussit : je le 188 . que vous n’êtes pas un triste : vous n’êtes qu’un homme qui souffre. Elle joignit les mains. La peine vient et elle s’efface. – Alors. Lui.plaindre. – Depuis longtemps ? – Depuis toujours. à moi. que Michel se sentit deviné. je suis très malheureux. sans cesser de regarder Antoinette Jacquemin : – C’est vrai. cependant.

Antoinette eut un regard de haut en bas et de bas en haut. Tant de sincérité. qu’à l’âme qui est dessous. chez un homme. avec un grand air sérieux : – Pourquoi dites-vous cela ? En toute vérité.. mademoiselle.vois depuis que j’ai l’âge de comprendre. 189 . moins sensibles à la beauté des traits.. quand on y devine beaucoup d’énergie et de droiture. vous vous jugez mal.. Michel hésita un moment. pour que j’y pusse croire. Ce fut un élan de jeunesse à l’appel d’une autre jeunesse. On m’a trop dit le contraire. Mais il faudrait que ce que vous me dites me fût répété. – Je ne suis pas de ceux qui peuvent plaire. Il lui tendit la main. tant de sûreté évidente. et un visage ne déplaît jamais. Il rougit de l’aveu. dit Michel. et elle répondit. je le vois.. – Merci. Vous avez l’habitude de consoler.. et une secrète espérance de consolation l’entraînèrent. La plupart des femmes sont comme moi. je suppose. et vous nous calomniez..

de voir la détente physique qui s’était produite chez l’un et chez l’autre. Ils s’étaient remis à marcher dans le soleil clair. venu au-devant d’elle et subitement épanoui en l’apercevant. l’espèce de lassitude qui suit un entretien mouvementé. je vous le répéterai ! – Nous nous voyons tous les deux ou trois mois. Antoinette. pour en avoir la certitude. l’abandon. à la sortie du bosquet. Mais Michel fut troublé. Vous aurez le temps d’oublier ! – Je n’oublie jamais. Ils allaient vite. Les deux hommes étaient d’accord. ne vit. Jacquemin lui prit les deux mains et lui dit. qu’un témoignage nouveau d’une tendresse et d’un orgueil paternel qui s’exprimaient chaque jour de mille manières. Ils retrouvèrent.– S’il ne faut que cela. trop jeune pour tout observer. dans l’expression joyeuse de son père. quand M. d’un ton brusque et 190 . le général et M. jusqu’à Fonteneilles s’il le faut ! Je suis très libre à la Vaucreuse. Il suffisait. Jacquemin. Mais une nuance d’embarras survivait à l’accord. Elle riait maintenant. J’irai vous le dire.

191 . mon cher ami. d’une cordialité hautaine et souvent spirituelle. Jacquemin tressaillit.. – Assurément. Les quatre promeneurs tournèrent autour de la garenne. vous resterez ce que vous êtes. et son regard exprima une surprise. à Fonteneilles. il prit congé de ses hôtes . mais je tiens à vous dire que vous avez eu. et un homme de progrès. M. de chasse.pénétré : – Mon cher voisin. dit Michel. fringante au départ. d’élevage. sa gravité contrastait avec sa manière habituelle. je vous demande pardon de vous avoir un peu délaissé aujourd’hui .. M. vous étiez. Devant le perron du château. On causait d’agriculture. Vous êtes un homme de bien. – J’espère continuer. en arrière. Je n’en doute pas. passait entre des groupes de chênes. et redescendait vers la Vaucreuse. plus gaiement qu’entre nous deux . de Meximieu était distrait. une influence heureuse. et revinrent au château par une allée qui montait à flanc de coteau.

avec la salle à manger. Le jeune homme s’assit.. Les fenêtres ouvraient.. et. assis devant une table chargée de dossiers et de lettres. 192 . l’extrémité sud du château. – Michel. j’ai à te parler. quand Michel entra. deux sur l’avenue et sur les champs étagés vers le bourg. Fonteneilles !. mon ami. Il régla ses comptes avec lui. deux sur la forêt. – Allez prévenir monsieur le comte que je l’attends au fumoir. vous ?. Le fumoir était une vaste pièce.. je vends Fonteneilles ! – Vous vendez !. vers cinq heures.Le retour fut silencieux. tendue de vieux damas vert. et qui occupait. C’est même d’une affaire importante.. resta quelque temps seul. que le général se tenait. Le général était attendu à Fonteneilles par le marchand de bois auquel il avait cédé les coupes de l’année. reçut la somme promise. C’est de ce côté. près des vitres par où filtrait le jour tombant.. sonna le valet de chambre. face au jour. – Assieds-toi..

. – Indigne ! qu’est-ce que je vais devenir ? – En effet.. Nous y viendrons tout à l’heure. Est-ce à un homme que je parle ? ou à un enfant ? Une voix mâle répondit. Je m’y attendais. Mais. Je l’ai même vendu. Écoute-moi donc ! Et ne pâlis pas comme tu fais !.. Ne m’interromps pas ! – Mais. et ses deux mains tendues serraient le bois de la table. et qui a déjà beaucoup souffert par vous ! Épuisé par la contrainte qu’il s’imposait pour ne pas crier toute sa douleur.. et baissa la tête.– Je t’ai dit de t’asseoir et tu t’es relevé. ce n’est pas la même chose. et l’homme 193 . mon père. c’est une question. qui souffre. Michel se renversa sur un fauteuil. écoute-moi. et écoute.. Je ne le mets pas en vente . et la fenêtre ellemême vibra sous le choc des mots. je ne puis pas ne pas vous interrompre : c’est indigne ! Michel était pâle. Assieds-toi. C’était bien l’enfant qui souffrait.. – À un enfant. je le vends .

– Je le savais. mais tu croyais que les dettes étaient les miennes. La situation qui m’est faite a des causes anciennes. Eh bien ! non : celles-là sont 194 . dans une discussion. qu’il mettait toutes les fois que. de Meximieu avait pris dans la poche de son gilet un monocle sans cordon. Une ironie contenue. dit-il avec une lenteur voulue. qui n’avait que de rares emplois. aiguisa et tira en hauteur les rides du masque militaire. la politesse élégante et méprisante d’un diplomate en qui vivait l’expérience d’une race. Mon père a laissé des dettes. mais qui les remplissait naturellement. – Mon cher. La terre de Fonteneilles est hypothéquée.qui se taisait. tu juges ce qui était avant toi. Sous l’homme de commandement. Les muscles de l’arcade sourcilière gauche se nouèrent autour du verre. l’œil droit resta large ouvert. C’est une cause d’erreur dans la vie. il avait besoin d’une diversion et d’un moment de répit. un autre homme apparut. M. et la physionomie du vieux gentilhomme se modifia entièrement. – Tu le savais.

Il y a. – Tu supposerais le jeu ? Tu aurais tort.. Je veux dire qu’il me tient par ta mère.d’héritage... je l’ai épousée sans fortune. j’aurais l’air d’un goujat .. Ne t’écrie pas ! Ne lève pas les bras !. C’est un fait.. si je ne m’accusais pas. en second lieu. mais je ne joue pas. – Et vous le rappelez ? – Je te le rappelle à toi. ta mère . Le général frappa de la main gauche une liasse de papiers. Le monde nous tient... Les femmes ? très peu.. – Voici mes comptes. je ne puis pas lui reprocher ses dépenses.. ou de sous-officier. Et il ne lâche pas. J’ai eu ma part dans ce résultat. Or elle en demande beaucoup. précisément. 195 . Tu supposerais mille choses. parce que. Le jeu ne compte pas dans ma vie. J’ai payé.. Je vais te dire quelle elle est.. çà et là. Nous avons une vie stupide et intangible.. Il en résulte que je suis aux trois quarts ruiné. ni lui refuser l’argent qu’elle demande. des dettes de lieutenant.. – Non : cela suffit.

réceptions de général . – Non. Prodigue dans l’emploi . Il me reste ma solde.– Je vous en prie ! Je ne vous demande pas de confidences ! – Je te les offre. c’est la même chose . » Cela fera très bien. et quelques rentes. c’est une tradition chez les Meximieu. mon père ! M’avoir laissé me préparer à un métier. – Et à moi. que me reste-t-il ? À solliciter une place d’assureur. table de colonel . n’est-ce pas ? Avec vos relations et mon nom. Ils s’y ruinent.. la carrière. « Le comte Michel de Meximieu. chasses de colonel . appui discret donné à des ménages d’officiers pauvres. et je dis tout.. ou de la patrie. une fois. je réussirai peut-être. m’avoir fait entrevoir que Fonteneilles était mon 196 . nous nous expliquons à fond. Quelle a été ma grosse dépense personnelle ? Je puis répondre : service du roi. sous-inspecteur d’assurances. juste de quoi vivre. – Ils en meurent. n’est-ce pas ? Je ne puis pas m’empêcher de vous juger. Ah ! mon cher. la charge. le métier.

si. mon père. – C’est possible. qu’est-ce que vous faites de moi ? J’ai vingt-six ans. après cinq ans d’effort. Et puis.bien et ma vie. Jacquemin m’a promis le secret le plus absolu. d’ici la fin de l’année. D’ailleurs. Je suis 197 . que des créanciers. – Dix. – Toujours le même ! Tu exagères les commandements de Dieu. et une faute cruelle. tout briser. et nous sommes convenus que je puis reprendre ma parole jusqu’à la fin de l’année. Et je vous demande encore : dans cette ruine. même vis-à-vis de sa fille . lui restant engagé.. Est-ce qu’on sait ? Il peut m’arriver. – Il n’arrivera rien. une faute. et. Je ne trouve pas que ma conscience soit engagée.. tout d’abord. Il y en a assez de huit. mon ami. Un malheur serait plus vrai. c’est une faute. Aucun ne défend de vendre ses terres. c’est vite dit. en tout cas. subitement. – Moi. – Elle l’est pour moi. si je le veux.

comme si une voiture arrivait. Il dit sans se détourner. Le plus dur. Que me proposez-vous ? – Une seule chose : venir habiter avec ta mère et moi. Je ne puis pas accepter. c’est 198 . dans les ruines. je n’ai pas mieux à t’offrir. – Pour n’y rien faire ? Merci. Du bout des doigts. et il n’y avait plus que deux royaumes. de Meximieu avait laissé tomber son monocle. Mais la solitude était complète.agriculteur. – À Paris ? – Sans doute. humilié secrètement. L’ombre confondait les prairies. il effaça la buée qui s’était amassée sur la vitre de la fenêtre. et le ciel où un peu de lumière la combattait encore. gêné. les champs. et regarda du côté de l’avenue. M. les limites. la terre toute soumise à son pouvoir. en ce moment. J’ai l’habitude de travailler. d’une voix dont l’orgueil faiblissait : – Que veux-tu. où elle régnait inégalement. Je n’accepte pas. Il était ému.

Trois mots furent la réponse de M. des plaintes désespérées. après la colère et après l’ironie. Les larmes. Le général crut que son fils allait discuter de nouveau.. Pendant plusieurs minutes. Nous garderions le château et un peu de terre. dont c’était l’heure de venir. des reproches. Ils songeaient. Tout le passé le défendait.d’être obligé de les avouer. des questions inutiles. le tumulte des pensées. d’une voix calmée. commençaient à monter du fond de ces cœurs violents.. M. Le fauteuil de Michel remua dans les ténèbres. continuait dans les âmes le dialogue rompu. de Meximieu et Michel demeurèrent silencieux. Mais il ne fallait pas qu’elles fussent même devinées. Il n’en fut rien Michel s’était levé. presque sa voix habituelle : – Croyez-vous que ma mère consentirait à vivre ici ? Vous n’avez plus que deux ans avant la retraite... Les projets s’édifiaient et s’écroulaient l’un après l’autre . Il demanda. de Meximieu : 199 . Je l’ai fait deux fois aujourd’hui.

On ne le retint pas. L’autre resta devant la table de travail. Le lendemain. de faire apporter une lampe. le général regagnait Paris. le comte. mais il oublia. jusqu’à l’heure du dîner. ne descendrait pas. dès le matin. et que M. À sept heures. le valet de chambre vint prévenir que le dîner était servi.– Mon pauvre ami ! Un des deux hommes sortit du fumoir. souffrant. 200 .

qui commençait par des cris de douleur. j’irai.V Le recours en grâce Michel avait. à mesure que la forte écriture couvrait les feuilles de papier. le long 201 . et qui. sur la hauteur. devenait suppliante. on semait le maïs. et avait ajouté ce post-scriptum : « Ne me répondez pas. et laissait même percer l’espoir. Elle suivait Michel à travers les champs. Car il fallait courir d’un bout du domaine à l’autre. dans la nuit même. dans quelques jours. s’attendrissait. le trèfle. l’espérance ne cessa de grandir. vous demander la réponse. vous embrasser. vous remercier. Il l’avait relue. on commençait à couper. On labourait des jachères . réfléchissez à tout ce que je viens de dire . écrit à sa mère une longue lettre. le sainfoin . » Pendant la première semaine d’avril.

et des habitants de Fonteneilles. et du domaine qui est à nous depuis plus de trois siècles. dans les herbages anciens. les filles qui gardaient les vaches. quand elles répondaient au bonjour lancé par-dessus les traces. 202 . dans le soleil. il fallait veiller au débit des fossés. des canaux. près des étangs de Vaux. les premiers arpents de seigle vert . les chiens hurlaient la nuit. et dont les bords s’empanachaient déjà. avaient une étoile dans les yeux. que le printemps gonflait d’eau vive. mais qui vaudraient moins si nous n’étions pas là. Comment ne pas espérer ? « Si je puis décider ma mère.de la route de Fonteneilles. La sève débordait . on avait aperçu. au passage des bêtes toutes levées dans les bois . elle aura pitié de moi. Elle est artiste ! Et surtout elle est bonne . de pimprenelle et de ciguë. quand elle aura dit oui. de touffes de menthe. la terre s’ouvrait . on roulait une prairie nouvelle. Gilbert Cloquet à moitié valide. des rigoles. elle sera émerveillée. le Grollier avait pris un chapeau de paille . et partout. à passer trois jours à Fonteneilles. reprenant goût au travail et bêchant d’une seule main . dans une chenevière. qui ne sont pas parfaits.

le milieu de l’automne. Mais cette fois. au plaisir de retrouver des relations agréables.. » Il n’était pas attendu . qui était le lundi saint. il entendit une 203 . Il se réjouissait toujours. trois ou quatre fois par an. du domaine. roulé et enveloppé. pour quitter Paris et venir s’installer ici : le milieu de l’été. Elle était chez elle. il doutait que sa mère fût à la maison à trois heures et demie de l’après-midi. » Le 9 avril. À peine entré dans l’appartement de l’avenue Kléber. le carton où dormait le chapeau de soie inconnu à Fonteneilles. Elle viendra !.. À la gare de Lyon. de ces excursions à Paris. « pour discuter et expliquer les choses. Dans le filet du compartiment. en face de lui. il sauta dans un taximètre.. il n’avait pas écrit de nouveau . je suis attendu. des amis d’enfance. il emportait une valise. et dit au cocher : « Allez bon train . se mêlait une émotion qui le tint éveillé et frémissant tout le long de la route. et toute une élégance de vie qu’il aimait depuis bien plus longtemps..Je lui donnerai un délai. s’il y a besoin ». si elle le veut. et un grand plan. et des semaines à l’avance. Michel partait pour Paris.

. une voix fine qui disait : – Mais. c’est lui ?. Mais il sera ici à sept heures... Viens dans ma chambre... – Tu as bonne mine !. et claire de toute la lumière de l’avenue.... Le voyage ne t’a pas fatigué ?. je le crois bien ! Comment. et la réembrassait. Que je suis heureuse de t’avoir !. elle l’entraîna dans la chambre tendue d’étoffe crème à bouquets Pompadour. Elle le prit par la main .. songe donc ! Ton père n’est pas rentré... et l’embrassait. Nous dînons en ville.. Alors. Michel ? Trois secondes après. Non.. une porte s’ouvrait ... attirait à elle la grosse tête qu’elle avait prise à deux mains. madame de Meximieu accourait au-devant du voyageur.voix connue. tu peux veiller ce soir ? Sais-tu ce qu’il faut faire ? je vais donner un coup de téléphone et prévenir les Virlet que je t’amène : ce sont des amis intimes que tu ne 204 . mon adoré ! Ah ! que je suis contente de te revoir ! Depuis Noël. – Bonjour..

entretien.. il la laissait parler . mon petit. gaie. y avez-vous songé ? Madame de Meximieu leva la main et l’agita. Comme toutes les choses sérieuses. – N’en parlons pas à présent. animée. il trouvait doux qu’on s’occupât de lui.connais pas. Ils seront enchantés... Et il la voyait avec tant de plaisir. Cela dépend un peu de toi.. et les disperser. C’est dit... n’est-ce pas ? Il s’était assis à côté d’elle ... Ton père m’a raconté votre. il m’a laissée libre de faire ce que je voudrais. – Tant mieux ! – Ne dis pas « tant mieux ». 205 . Oui. comme pour effaroucher les mots qui passaient... Je ne sais pas. j’y ai songé... si jeune encore. comme une chose dont l’heure est venue et sonne dans le premier silence : – Et ma grande question. Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure qu’il demanda presque sans trembler. Puis. il faut traiter celle-là le plus tard possible.

Le soir. Quand pars-tu ? – Après-demain soir. pour son fils. en France et en Belgique ... et passa plusieurs heures à voir les arrivages de bœufs. Michel dîna chez les Virlet. avec M. plus prévenante encore qu’autrefois. qui se montrait. et ils se séparèrent. il fit des courses et des visites. – Oui. Le mercredi matin il se rendit à la Villette. plus tendre.– De moi ? Elle eut un sourire maternel. Je te donne rendez-vous. Il fallait s’informer de l’état du marché. acheter quelques bêtes . – Eh bien ! après-demain à trois heures. et à causer avec des éleveurs et des marchands qu’il savait devoir rencontrer là. avec sa mère. J’ai peut-être trouvé quelque chose. Ne me fais pas parler à présent. je t’expliquerai. de Meximieu qui ne manifesta aucun ressentiment des scènes violentes de Fonteneilles . Cela va ? Elle l’embrassa encore. renouer des relations commerciales qui seraient 206 . Le mardi.

et préparer l’avenir.utiles. où se réunissent les propriétaires. Puis. de sa profession. le sien ou celui d’un autre. Toutes sortes de pressentiments sombres l’enveloppèrent et l’accablèrent. Il se débattait contre eux. Misérable jeu ! Volonté d’illusion ! Il le sentait bien. des regards. très bonne. et de prévoir ce qu’elle avait décidé. des attentions. les gros fermiers. Dès qu’il fut seul dans la foule. Dans quelques minutes. Et alors. si on gardait Fonteneilles . et qu’il commença de marcher vers le quartier de l’Étoile. il se répétait à lui-même. » 207 . le ressaisit. les marchands de la vallée d’Auge et de plusieurs provinces de France.. Il n’aurait pas pu expliquer pourquoi. Assez tard. être. à grand-peine écartée jusque-là.. heureusement. il résolut de faire à pied la dernière partie du trajet. jusqu’au bout. Il tâchait de se rappeler des mots de sa mère. il déjeuna au restaurant Dagorno. comme l’unique argument sans réplique : « Elle est bonne. c’était sa vie qui serait décidée. comme il n’était que deux heures quand il se retrouva devant les magasins du Printemps. rue d’Allemagne. l’inquiétude.

l’hiver. Sans cela. pendant une heure et demie ! Le pharmacien. et avait soigné elle-même. dans les occasions douloureuses . – qu’elle a payé. et que madame de Meximieu. et dans le monde . par accès et. elle-même.Madame de Meximieu n’était pas. tombé de son siège dans la rue. frappé d’une attaque d’apoplexie. elle la dépensait en dehors de sa famille. Malheureusement. elle me l’a dit ». – avait aidé à relever. sans bonté. ma chère. pauvre diable d’alcoolique. elles rappelaient d’elle des mots bien dits. Ses amies mêmes disaient : « Marguerite a beaucoup de cœur. ni plus de sinapismes. au fond. C’était la tête qui 208 . avait fait transporter à la plus prochaine pharmacie. – déclarait qu’il ne tolérerait ni plus de frictions. de la façon la moins judicieuse. elle eût continué. en effet. » Et elles citaient des visites qu’elle leur avait faites. et que le transfert à l’hôpital s’imposait. faits pour avoir une fortune dans les cœurs tristes. comme l’argent. « oui. elles racontaient l’histoire d’un cocher de fiacre. On aurait pu prouver par d’autres traits la bonté de madame de Meximieu. – la cliente qui se trouvait dans le fiacre.

l’habitude de se servir des mots pour exprimer une idée juste. de son habitude du monde pour observer autre chose que les signes de grossesse chez les jeunes femmes et d’anémie cérébrale chez les vieilles. son temps. dans sa vie. les nouvelles. si son mari avait su la juger moins sévèrement. elle avait dissipé sa vie. Elle avait toujours ignoré ce que c’était qu’un chez soi . qui avait été ce qu’on appelle toute mondaine. ses affections. c’était presque une vieille femme. de son esprit pour réfléchir. sans retrouver nulle part la trace de ce qu’elle avait donné. il eût pu refaire l’éducation de cette jeune femme. Elle souffrait réellement dès qu’elle habitait trois semaines en dehors de 209 . à quarante-huit ans. la peine de son éducation première. et en vérité la comprendre mieux. une importance de premier ordre. Le plaisir. c’est-à-dire cruellement vide. Dès le début de son mariage. les distractions. le bruit avaient pris sur elle une influence et. À présent. et son argent.manquait plutôt. Madame de Meximieu portait. en qui était morte déjà la faculté de comprendre plusieurs choses. ses préoccupations. l’aimer moins légèrement.

plaçait. de son passé. madame de Meximieu entrevoyait l’indigence de son cœur. de son avenir. et qui faisaient dire. abondantes et vaines. Elle tenait l’esprit au chaud et le berçait. une collection mal étiquetée et incomplète de jugements d’autrui. elle possédait seulement. Prudente en histoire. fragments de confidences ou de conférences. presque tous anonymes. très variés d’origine. et qui ne l’avaient pas instruite. Quelquefois. » Elle l’était passablement. Des larmes jaillissaient de ses yeux. elle parlait volontiers de tout autre chose. encadrait avec un art naturel. presque partout : « Elle est supérieurement intelligente. et sans qu’elle le voulût. sur aucune chose . pas même renseignée. elle s’apitoyait sur elle-même. de sa vie. Ce qu’elle aurait pu être lui apparaissait 210 . souvenirs de lectures faciles ou de causeries. bâillant à la politique. Tout à coup. réservée dans l’abstrait. mais qu’elle amenait. Sa voix était musicale et savante. elle n’avait aucun jugement personnel. à l’occasion d’une histoire d’amour ou de mort. dans sa mémoire. et elle s’effarait.Paris . et elle sentait qu’elle aurait pu les verser utilement.

des larmes au départ : et il avait imaginé une mère exquise. Elle aurait cru vivre. de ne plus pouvoir « sortir ». de se trouver face à face avec elle-même. des plaintes furtives. et bientôt avec la mort. il en expliquait le mystère avec son cœur d’enfant. Son effroi de la solitude lui venait de l’expérience de ces retours cruels. Il s’était fait un roman de cette existence qu’il avait côtoyée. Des mots de tendresse passionnée. mais assez pour qu’elle souffrît. quand le château serait restauré . que madame de Meximieu dépensait beaucoup d’argent et beaucoup d’heures en œuvres de charité . obligée de vivre à Paris. et quelle mère. Il en remplissait les vides. de ne plus être distraite. il comprenait qu’elle fût fêtée . et il songeait parfois : « Quelle amie elle serait. mais qui souffrait vraiment de l’absence de son fils. et quelle aide. si un jour une jeune 211 .vaguement. tout à coup. Michel connaissait mal sa mère. et tout serait fini. il avait toujours rêvé de l’appeler à Fonteneilles. plus tard. On ne l’eût pas étonné. maladive. Elle avait peur de la vieillesse prochaine. si on lui avait dit. il allait même plus loin dans le rêve.

si commune et si cruelle : « Elle a vieilli ! » Point de ruine brutale. à l’heure où le jour tombant se prête aux confidences. Il la trouvait jolie incomparablement.femme venait habiter avec nous ! » Il les voyait. En revoyant sa mère après des mois d’absence. et rend plus molles les silhouettes sur le vert profond des chênaies. toute sa jeunesse. Pour lui. Mais la cinquantaine avait sonné. dans la petit salon de l’avenue Kléber. d’ailleurs. le pastel de Dubufe pendu au bout d’un cordon rouge. et rien ne lui résiste. allongeant les 212 . des rides très fines. le portrait de sa mère. Michel avait eu cette impression. qui se corrompt sous la peau encore belle. elle ne vieillissait pas. et ce teint des blondes rousses. qui prolongent quelque temps le crépuscule de la jeunesse. c’était celui qu’il avait vu. ces traits réguliers et menus. L’âge était inscrit dans la chair. et que le vent de la porte faisait remuer. mais des paupières alourdies. côte à côte dans l’avenue. les deux chères images féminines. Sa mère lui apparaissait plus nettement que l’autre. presque jolies. La marquise de Meximieu avait. Au fond de ses yeux.

à trois heures. un moment de joie épanouie lorsque. et s’assit près de la cheminée blanche. tournant le dos à la lumière.. Elle avait trente ans ainsi : l’âge du portrait. un peu d’empâtement au bas des joues.. madame de Meximieu en costume de visites. Trois jours avaient suffi pour qu’il ne remarquât plus cet amoindrissement de la beauté de sa mère. Il suivit. il trouva. Viens dans le petit salon. Elle sourit.yeux . Madame de Meximieu s’assit de l’autre côté.. je vais sortir. en revenant de la Villette.. le chapeau à aigrettes sur la tête. à l’heure exacte du rendez-vous. j’ai encore une minute. puisque c’est convenu . dans l’antichambre. et l’on eût dit que c’était à sa robe de crêpe 213 . – Vous rentrez. mais je t’attendais. la voilette nouée. mécontent. mon chéri. le collet de zibeline entrouvert et laissant voir le collier d’or auquel pendait un médaillon d’émeraudes et de perles. et on ne sait quels reflets livides qui glissaient par moments sous la nacre admirable des épaules et du cou. Il eut même une surprise. maman ? – Non.

j’espérais passer les dernières heures avec vous.. dis-moi tout . Elle allongea son bras ganté et caressa la main de son fils. – Mais je t’explique.. qui tombait bien. mon pauvre enfant. Pourquoi ne viendrais-tu pas ? Il faut absolument que tu partes ce soir ? – Absolument. je parle d’une minute.de Chine. mais pas plus. un peu de littérature et de musique. Seulement. ce sera tout à fait dans l’intimité... : c’est impossible.. toute neuve. et elle est si reconnaissante qu’on aille la voir ! Elle se console en faisant faire. – Figure-toi que j’avais oublié . La pauvre femme est si malheureuse : elle a perdu sa fille unique il y a trois ans. l’invitation était pourtant piquée au coin de ma glace : j’ai une matinée chez madame de Gréchelles. – Ne te fâche pas .. chez elle. 214 .. tu comprends. j’en ai dix à t’offrir. comme nous sommes au mercredi saint.. Et je comptais que nous aurions le temps de causer .

croyez-moi. et la ride se creusa entre les sourcils. mon petit.– Il aurait fallu une demi-journée ! – Pourquoi mon Dieu ? – Pour vous raconter ma vie que vous ne connaissez pas. – Est-ce qu’il m’a accusée. Il fit un effort pour rompre sa pensée.. m’a annoncé que nous allions à la ruine. Il a dépensé toute sa vie plus qu’il n’avait. – Ce n’est pas là que je l’ai prise. – Soit. je vais droit à la conclusion. Elle y vit une dénégation. comme vous le savez. Mon père. Et tu comprends que ce n’est pas à moi de le lui reprocher ! Je suis dans une situation délicate : il m’a épousée presque sans dot. – C’est une phrase que j’ai entendue au Gymnase. car l’injustice eût été trop criante ! Ton père n’a jamais connu la valeur de l’argent. par hasard ? Michel eut un geste vague. – Tant mieux .... et la 215 .

D’un geste féminin. frémissant. je ne juge pas entre vous : je demande au contraire qu’on me juge. elle toucha son corsage. comprenant à peine qu’une proposition pareille pût lui être faite.. c’est notre terre patrimoniale . il en était le maître. la broderie de la manche. comprenez-moi. la jupe de crêpe de Chine. des mots plus nets. qui respectait l’étoffe. je vous supplie de la sauver en y revenant. en somme. S’il y a quelqu’un qui soit sans responsabilité dans ces dépenses excessives. Madame de Meximieu s’était reculée dans son fauteuil. Elle se ressaisit. Écoutez-moi bien. – Pour toujours ? – Sans doute.fortune qu’il a dissipée. – La campagne pour toujours ! Mais. mon ami !. Son fils attendait. – Mère. Eh bien ! je suis attaché à Fonteneilles par toutes sortes de liens .. effarée. Sa tête suivait 216 . puisque mon père m’a dit que nous ne pouvions plus avoir qu’un seul loyer. vous avouerez que c’est moi.

Qu’est-ce que nous ferions. est-ce que j’ai l’air d’une bergère ? – Oh ! non ! – Alors tu ne veux pas me condamner à vivre dans les bois ! – Il s’agit bien d’une condamnation. utilement et simplement ! – Je le souhaiterais. sans relations ? – Sans distractions. d’un mouvement jeune. en effet : vivre avec moi. – Voyons... n’est-ce pas ? C’est cela que vous voulez dire ? 217 .. ma mère ! – Encore faut-il parler d’une retraite possible. sans habitudes. et de retraite. là-bas.le geste. avec mon père. Michel. mon ami : je ne désirerais que cela ! – Faites-le donc ! – Mais ma santé exige tant de soins ! Michel riposta vivement : – Mais vous n’avez besoin que de repos.. mon ami !.

Elle pleurait. et pour les empêcher de couler et de mouiller la voilette. sans comédies. le visage tourné vers le feu mourant. la question est angoissante. si nous pouvions servir à quelque chose ? Si nous économisions. ma mère. Comme ton père. Le bout de la bottine frappait les chenets... Oui. De grosses larmes perlaient au bord de ses yeux. que le seul avenir à 218 ... Et tu me fais beaucoup de peine. Tu lui ressembles.– Eh bien ! oui. elle les épongeait à petit coups. le plus jeune. si tu le veux : je ne puis pas m’en passer. – Et vous.. . – Sans matinées de littérature et de musique. sans bavardage et sans auto ? Qu’est-ce que nous ferions.. Tu ne penses qu’à toi.. sans soirées. très dur. à qui pensez-vous donc ? Vous ne voyez donc pas que. Michel.. de nous trois. Je ne l’aurais pas cru. tu es dur.. au lieu de nous ruiner ? Si nous nous faisions aimer ? Si nous pensions à d’autres qu’à nous-mêmes ? En effet.. c’est moi . je le comprends ! – Tu es dur.

Il m’a rapporté que mademoiselle Antoinette Jacquemin était délicieuse.. c’est le mien ? Je ne suis pas dur en vous le rappelant. Vous m’avez laissé me préparer à une carrière.. – J’ai pensé à un moyen... et maintenant vous la brisez. – Ah ! mon petit ! et moi !. 219 ... Est-ce ton avis ? – Oui. puis l’aimer. écoute.. Vous voulez me ramener ici.. maman ! Madame de Meximieu leva les mains. Ton père m’a raconté votre visite à la Vaucreuse..ménager. Elle essayait de sourire. puis y entrer.. Ne me regarde pas comme tu fais avec des yeux de reproche ... – Comprenez donc que j’ai été malheureux toute ma vie. où je serai désœuvré.. le plus cruel de nous. Mais je ne veux pas que tu croies que je n’ai pas songé à toi. Il se leva et fit un pas vers elle..... Elle sanglotait. Tu vas voir.. Je ne veux pas me plaindre. Ah ! non.

. Aujourd’hui. le visage fouetté et raffermi par le vent ... Eh bien ! fais-toi aimer. Il vit d’abord son fils. – Non ! Je vous en prie ! Plus un mot ! Le moyen n’est pas pour moi.... Tu retrouveras Fonteneilles. Les fortes épaules de Michel se soulevèrent d’indignation.. Il arrivait du dehors. de Meximieu entra.. Ah ! quel souvenir j’emporte ! Quelle dernière déception !. M..– Elle a dix-huit ans. – Tu pars ? 220 . Sa voix monta et trembla. très riche... – Mais de quoi. qui s’avançait vers lui.. en tenue de général. Michel ? De quoi ? Qu’ai-je dit de mal ? – D’offrir ma ruine en dot à cette enfant dont le père vient d’acheter mon Fonteneilles ! Hier je pouvais l’aimer.. Me croire capable !. il venait d’assister. comme témoin. au mariage d’un de ses officiers. quel homme je serais ! La porte s’ouvrit. Elle est riche..

moi qui l’avais imaginé. qui avait caché sa tête dans ses fourrures. Je n’y ai jamais cru. que ton père n’en a rien su. les sanglots de madame de Meximieu. j’aurais pu accepter . Le père s’émut de la douleur du fils . Michel. je voudrais savoir si le moyen qui vient de m’être proposé. en somme . c’est moi qui l’ai proposé. 221 . peut-être. Cinquante ans de Paris. Je n’ai plus la moindre illusion. changèrent subitement le ton du général. mon ami. Je te certifie. – Moi. que c’était impossible.. Mais avant de vous quitter. tu comprends !. pour conserver Fonteneilles. tu le vois. était approuvé par vous ? – Le moyen ? – Philippe. Moi.. j’espérais... L’expression du visage de Michel.. il dit posément : – Je t’avais prévenu. quelle attache. mais elle ne peut pas.– À l’instant même. croyez-m’en. le sentiment que la blessure venait d’être faite.. je suis de race rurale.

. par mariage.. si je me faisais aimer de mademoiselle Antoinette Jacquemin.. je m’y refuse.. – Très bien. et. vous me le demandez ?.. un peu courbé pour mieux entendre.. Parce que cette manière de reprendre un bien qu’on ne peut pas conserver me fait horreur. mon ami !. les Meximieu pourraient ainsi. grave.. rentrer dans Fonteneilles. quand on lui demandait une explication. je vous fais juge : ma mère a pensé que. vivement. En vérité. Moi. – Pourquoi ? – Parce que. très bien. Il se redressa.– Eh bien ! mon père.. comme au rapport.. étonné de la vigueur de l’étreinte. tendit la main. Tu seras cette nuit à Fonteneilles ? 222 . Et comme Michel le regardait. si je l’épousais. les yeux dans les yeux. Michel. – Michel. Jamais je n’épouserai mademoiselle Jacquemin propriétaire de Fonteneilles et m’y recevant ! M.. tu es vraiment l’un de nous. de Meximieu écoutait.

mais qui pleurait vraiment. – Pardonne-moi .. Il y eut un silence. mon père. Je t’assure que je n’en puis plus ! 223 .. je t’assure que je regrette de ne pas pouvoir. vous raisonnez trop. – Il le peut. et moi. ta mère.– Très tard. la tête un peu inclinée. – Dieu veuille t’y maintenir plus longtemps ! Une sorte de rire douloureux passa sur le visage du jeune homme. incapable de se défendre. et j’espère qu’il le voudra.. Michel. les bras soulevés. Adieu. – Et moi ? demanda madame de Meximieu en se levant. les yeux baissés par un regret de ce qu’elle avait dit étourdiment. vous autres hommes.. pleureuse parfumée. en effet. tu ne m’embrasses pas ? Elle venait au-devant de lui. – Et tu y resteras ? – Jusqu’au 31 décembre. Je t’assure que je t’aime bien .

Michel fit un geste d’adieu et de désespoir. devenue vieille. et ne répondit pas. suffoquant. la voilette relevée de travers. 224 . Il vit son père debout au milieu du salon. approuvant de la tête son fils qui partait. de commander dans sa maison. et il sortit. lui qui partout ailleurs se faisait obéir . les yeux gonflés. Il s’écarta. peut-être le cœur luimême. ses vêtements froissés et mouillés de larmes. Il eut envie de crier : – Vous sacrifiez ma jeunesse aux années qui vous restent ! Et vous êtes mon père et ma mère ! Mais la voix résista . accablée. mais incapable de l’aider. à reculons. il aperçut sa mère qui se retirait.Elle serra dans ses bras Michel qui la baisa sur le front.

il observait qu’il avait tourné une des palmes à l’envers. et les cloches sonnaient la grand-messe du dimanche de Quasimodo... Padovan. Depuis huit jours. ventru. murmurant contre lui-même : – Imbécile. ancien éclusier du canal du Nivernais. en considérant les six vases de porcelaine qu’il venait d’aligner sur l’autel. plus haut qu’il n’eût fallu. Vont-ils venir aujourd’hui. On était au 22 avril. les paroissiens de 225 . en laissant filer la corde de la cloche. pour une fois que tu les tires de l’armoire. Qui l’avait observé ? Le sacristain. et il levait l’épaule. impotent. dans le transept de gauche. tirait la corde. le Carême était fini. ne pas les mettre le ventre en avant !.VI Le morne dimanche Pâques avait été tardif. et d’où s’élevaient six palmes d’or avec des roses d’or .

par les trous de la voûte..monsieur le curé ? Le jour de Pâques.. le Christ est ressuscité ! Il a souffert. Je le vois qui me fait signe : hardi. glissant par les fentes des vitraux. Oui. les méprisés. Padovan !. il est remonté à la vie . les malheureux. si le vent. « Bonnes gens. par les portes. venez. disaient les cloches. et de fameux mécréants parmi eux ! Ils viennent à Pâques. et alors. c’est-àdire tout le monde. sa soutanelle rouge . n’eût couché ces pinceaux de lumière jaune. tout au bout. À quoi ça sert ? Il y en a sept dans l’église. j’en ai compté quatre-vingt-douze. un petit tourbillon de fumée indiquait la présence et la vie du feu. faites comme lui .. et reprenez la vie nouvelle sur laquelle aucune mort ne prévaudra plus ! Venez ! j’ai appelé vos pères et ils sont venus ! Je vous 226 . dans la sacristie.. l’abbé Roubiaux revêtait ses ornements . et on l’eût aperçue à peine. va ! » L’enfant de chœur boutonnait lentement. Pauvre curé de Fonteneilles.. les petits. la flamme des cierges montait dans le jour. à la Toussaint et aux enterrements. Mais un jour de Quasimodo ! Ah ! monsieur le Curé peut bien retarder sa messe. et me laisser sonner..

au-dessus des herbes. elles se dénouaient en écharpes sonores. – le père Dixneuf. 227 . à laquelle on avait enlevé la nef. son valet de chambre. des eaux qui recevaient leurs mots clairs. rationabile. pour toute assistance. sans lutte. corne sacrée. et là. les belles ondes de musique s’envolaient . et le sacristain Padovan. dans ce morceau conservé d’une église plus vaste. dans le grand ciel ouvert. le son des cloches se heurtait en échos confondus comme des fumées qui se pénètrent. un enfant. sine dolo lac concupiscite. audessus des maisons. Elles répandaient au dehors leur appel. et mêlent leurs volutes. Quand le curé sortit de la sacristie et monta à l’autel. qui chantait : « Quasi modo geniti infantes. alleluia. ancien sergent de zouaves. et qui frissonnaient jusqu’aux profondeurs. bloc de maçonnerie qu’éclairaient à l’orient les trois vitraux du chœur . – le petit Élie Gombaud. et luttent souplement. il y avait. alleluia. quatre femmes. Mais les hommes ne venaient pas. des bois à demi vêtus.appelle ! » Dans la tour aux voûtes écrasées. et montent ensemble. sac à vin. Michel de Meximieu. le fils de l’éclusier socialiste. alleluia.

comme lui. » Où étaient ceux qui ne chantaient pas l’alleluia ? Quelques-uns travaillaient. quand le père ou le maître rentrerait et d’aller. et. devant le feu. L’instituteur. de sortir. D’autres.alleluia. comme si leur fatigue des six jours n’était pas appelée aux vacances divines du septième . commérages. inoccupés. pensant aux galanteries des dimanches passés. plaisanteries qui suaient la haine. bien plus nombreux. Les jeunes filles s’habillaient pour le bal. et ils buvaient de mauvais alcool qui rongeait leurs veines. secrétaire de la mairie. soit dans celles du village. assis dans leur maison. pour la 228 . et ils échangeaient des propos où aucune joie vraie et saine ne se développait. ils rabotaient sur l’établi ou faisaient rougir le cercle de fer d’une roue de charrette. et lissaient leurs cheveux ou les frisaient. entraient déjà dans les auberges. boire. menaces. D’autres. soit dans celles des villages voisins. se plaisaient au trouble que le souvenir éveillait en elles. attendaient que l’heure fût venue de manger. essayait d’évaluer. ils cassaient les mottes d’un champ . la bassesse ou la lubricité. plaintes.

ancien mineur venu du Calvados. porcs. las d’avoir ouvert cinq fois l’écluse. usée par la misère 229 . tandis que la mère.statistique officielle. la richesse animale de la commune. brouillé avec son père qui lui reprochait d’être trop dépensier. » Et il se mettait en route. en cette nuit du samedi au dimanche. épuisée par la fièvre. depuis le commencement de l’année. disait. canards. diminuant ou augmentant. exsangue. Un domestique de ferme. C’était la quatrième paire de bottes qu’il achetait de la sorte. le nombre des oies. un éclusier. dindons de la contrée. et il en faisait agréablement varier le chiffre. Quatre jeunes hommes. partaient pour aller pêcher en contrebande dans l’étang . à cette heure même. ronflait dans les draps du lit défait. en consultant les colonnes des années précédentes. au fermier de Semelin son patron : « Donnez-moi vingt-cinq francs . portant un carrelet et des lignes. avec un sourire amusé. j’ai besoin d’aller acheter des bottes à Saint-Saulge. poules. à des bateaux berrichons qui remontaient par le canal du Nivernais. résolu à ne pas acheter de bottes et à dépenser vingt-cinq francs.

qui paierait mieux pour moins de travail. et salués de malédictions et de mépris : les seigneurs. les plaisirs. celle qu’on peint dans les feuilletons. des noms de légende étaient prononcés. La comparaison s’exaspérait dans la solitude et dans les conversations. plus ou moins. des regards. qui paierait la vie. Le passant inconnu qui eût traversé le bourg en ce moment aurait été haï . dans la chambre moite d’une buée d’air trop respiré. des gestes. D’autres partaient à bicyclette pour voir des femmes. désœuvrée pour un jour. Le fond de la bête humaine. cinq enfants qui criaient. celle des bois. et. orgueilleuse et violente. elle enviait la richesse comme une puissance souveraine. se trahissait dans des mots. habillait. lavait. dans le bourg. et qu’on commençait à vouloir remplacer par un autre État. les aises. celle des châteaux. et. et bourrait. On haïssait partout. ne pouvant y réussir que très peu. celle que racontent les livres. Rothschild.d’une vie sans trêve et sans nul espoir. Louis XIV. s’il se pouvait. qui paie mal. les exploitants. dans le département. Toute cette population. l’État aussi. cherchait à s’évader de sa condition ordinaire. 230 .

Des filles laides songeaient qu’avec un chapeau de trente francs elles eussent été jolies. il ne se tient pas debout. les yeux baissés. Ces Morvandiaux. chef-d’œuvre de l’ennui quand la prière a disparu. Le curé disait la messe. en devinant la solitude derrière lui. dit à demivoix : – On nous a envoyé un curé qui est comme ma laine . la dernière fileuse du bourg. chancelant. et il éprouvait une souffrance indicible. l’abbé Roubiaux était si pâle que la vieille Perrine. partout : solitude de l’église vide de fidèles . sans que personne fût obligé de travailler. le voyant rentrer dans la sacristie. autour de lui. C’était le dimanche rural. solitude des âmes vides de la grâce de Dieu. Et c’était un morceau de France ! Quand la messe fut finie. je leur croyais plus d’os ! 231 . si on les eût élevées. Le rêve impossible et grossier abrutissait des âmes dont beaucoup eussent été fières et fortes.partout.

. L’alleluia est tombé dans le vide. que c’est horrible. dix ans. en Auvergne. n’importe où. où se reposaient les cloches immobiles.Il eut peine à faire son action de grâces.. eux aussi. et n’aient pas remué cette cendre ?. – Qu’ont-ils fait. 232 .. en Bretagne. en grondant. dans la douleur où je suis ?. au contraire. et seul à présent sous la voûte de la tour. Tous les péchés tiennent la campagne et l’empêchent de chanter. par des ailes. La tête dans ses mains. O mes anciens. Se sont-ils résignés ? Ont-ils été pris. pourvu qu’il y ait des âmes vivantes autour du Dieu vivant !.. je vous admire.. ni les pattes des pigeons qui égratignaient.. dans les plaines du Nord.. du sommeil de la mort ? Ou bien ont-ils vécu cinq ans. en Vendée. en glissant. les ardoises du toit de l’église : il entendait son âme qui se jetait d’un bout de l’horizon à l’autre et du passé à l’avenir. il n’entendait ni les cris des gamins jouant sur la place. ce désert d’âmes !.. vingt ans. comme la foudre.. et qui criait. Dieu. Que je voudrais revenir en Morvan ! Être transporté.. ceux qui ont eu ici la charge d’évangéliser ? Est-il possible que six prêtres aient passé dans un siècle.

M’écouteront-ils ? Ce n’est pas de l’insulte que je dois avoir peur...d’avoir pu vivre où j’étouffe. parce que toutes les masures sont jalouses.. Ayez pitié ! 233 . Vous avez au moins commencé votre œuvre. j’ai le pouvoir de ressusciter.. qu’est-ce que j’ai fait ?. beaucoup d’amour pour eux. ni le bois.. Il n’est pas possible que rien ne vive !. Je suis seul ... en veillant.. Non. je leur porterai ma marchandise sainte qui est la paix.. c’est de ce silence autour de moi. j’ai eu.. Je voudrais tant les connaître ! Mais nous n’avons aucun lien.. mais je ne l’ai pas assez dit. si ce n’est l’église où ils ne viennent plus. entre vous et moi. Je parlerai au premier de mes paroissiens que je rencontrerai.. Si quelqu’un m’aidait ? Ce jeune monsieur de Meximieu ?. Je ne lui ai fait qu’une visite. Quelle faute ! Depuis six mois.. des heures qui ont sonné dans la solitude. D’ailleurs. mon Dieu.. Dieu sortira de son temple.. J’irai.. Rien de commun : ni le cabaret..... puisque mon Maître l’a. dans le secret.. j’irai seul. J’ai attendu dans le presbytère. Je me suis écarté du château.. essayé. Et moi qui accuse. ni la ferme. que je suis curé de Fonteneilles.

L’abbé ne les vit même pas. derrière les vitres. elle était vide.Le visage mouillé de larmes. les hommes n’en font pas autant. sous les pieds de l’abbé. Il inclina sa tête au vent. et ouvrit la porte de la tour. M. un brin de giroflée avait poussé. il fut presque heurté par un gamin qui en sortait. à présent salie par les mains. en courant. à côté de la fontaine de faïence verte. 234 . de l’autre côté de la route. et. qui entendit la caresse de la fleur et dit : – Je te remercie de remuer pour moi . autrefois blanche. perpendiculaire à la route et qui longeait la maison. des buveurs l’épiaient. il se leva. tête basse. et devisaient sur lui comme ils eussent fait sur tout autre objet encore nouveau pour eux. fit quelques pas dans l’allée. Entre la première marche et le mur. frotta ses yeux avec l’essuie-mains pendu dans la sacristie. Il traversa la place . au moment où il passait devant la porte de la cuisine. un panier vide au bras. Roubiaux ouvrit la barrière à claire-voie. Le presbytère était là tout près. en face de l’église. Dans les auberges.

pieusement. toute la lumière tombant sur elle. l’enfant s’arrêta net. qui renvoyait. il lui mit la main sur le front. épanouie. un glacier. et leva. tout prêt à répondre. justement. 235 .En apercevant l’abbé. et avec le pouce. Du moins il le croyait. ni ce qu’il venait faire. L’abbé considéra un moment cette jeunesse. ni comment il s’appelait. Il ne lui demanda ni de qui il était. Mais. Il reposait son âme lasse sur ce petit homme frisé. dans le soleil. Le petit comprit que cela signifiait : « Va-t’en. un tableau qu’on lui aurait dit être de Raphaël. – Bonsoir. il traça le signe de la croix. comme une pomme ronde. une église neuve. petit béni ! » et il s’échappa. ou la mer qu’il aimait sans l’avoir vue. à ces questions prévues. sa figure rousselée. monsieur le curé. pendant que l’enfant attendait. La barrière claqua derrière lui. qui n’avait pas la méchanceté des grands ni leur dureté de cœur. vivante. lentement. comme s’il eût regardé un cerisier en fleur.

que vous ne diriez rien . repris par sa lourde peine que la vue de l’enfant avait un instant écartée.. dit la servante en apparaissant sur le seuil de sa cuisine . Il ne dormait pas . était enfant de chœur. et. aux oreilles débridées et mordues par la 236 . il ne pleurait plus. Voulez-vous dîner ? c’est prêt.. et cacha sa tête entre ses bras repliés et posés sur la table. allez !. je sais bien. Ah ! vous ne les changerez pas. on vous mangerait votre pain dans votre assiette. Son maigre visage aux yeux de créole. – Oui. Philomène. il s’assit.– Un sacré gamin que sa mère envoyait quêter des œufs de Pâques. une bouteille d’encre et un bréviaire. on voit bien que vous n’êtes pas d’ici. au teint noiraud. oui. Philomène. – Non. arrivé dans sa chambre. elle demandait des œufs. la gueuse de pauvre. je monte dans ma chambre. dans le temps. parce que son fils aîné. Ah ! je l’ai « égalopé ». devant sa table de bois blanc. Je vous préviendrai quand j’aurai faim.. Il monta.. le petit ! – Vous avez eu tort. Bientôt il se redressa. où il n’y avait qu’un buvard.

et laissa courir la plume. petite mère . et 237 . au petit Henri que tu conduisais autrefois par la main.bise. je te vois . à la forte mâchoire de mangeur de pain dur. la dernière comme d’habitude . « Bonjour. tu as rabattu ton capot noir sur ton front . dans le buvard. je voudrais m’en aller te voir et prendre un air de neige dans nos montagnes. pour la fin de la messe. dans le bruit des sabots sur la terre gelée. accrochée au mur blanc. dont la figure criblée de rides avait encore des yeux d’enfant. Il regarda devant lui. À l’heure où je t’écris. tout encapuchonnée de noir. Tu sabotes aussi. je suis triste. « Ce 22 avril 1906. sérieuse. Je vais t’écrire ! » Il prit. tu sors de l’église. naïve et ardente. mais elles ont une réponse. dimanche de la Quasimodo. les cloches sonnent. avait repris sa physionomie de tous les jours. « Maman. maman ! dit-il. tu penses à ton fils l’abbé. la photographie d’une petite vieille morvandelle. comme ici. une feuille de papier blanc quadrillé de bleu pâle.

Je n’ai rien gagné sur eux.qui est descendu. mais qui a été la plus heureuse de Glux-en-Glaine. à cause de la neige. mais qui ne vivent que pour la terre. n’a plus de chemin que pour une personne. de toutes les morts désespérées que j’aurais pu empêcher ou consoler ! Ils étaient sept à la grandmesse ce matin ! Tout les rabaisse : leur nature. personne n’aurait voulu manquer la messe . tous nos amis sont là. comme le bourg. maman ! Je t’ai quittée pour ces gens de Fonteneilles qui ne me détestent point. et la forêt. hommes. leur ignorance et leurs lectures qui 238 . Et j’ai reçu l’onction sainte. et je suis responsable de toutes les fautes. maman. qui est bien la plus étroite. pour tâcher de convertir les gens de la plaine de Nièvre. Je suis triste. il fait grand froid . loin du village de Glux-en-Glaine. enfants. Tout le monde s’en va à la file. à cause de l’abandon où je suis. femmes. tout seul. c’est-à-dire toute la paroisse . depuis sept mois que je suis leur curé. le vent souffle du Preneley. Tu traverses la place . de toutes les déchéances. tu rentres dans ta maison. du temps que nous étions là tous deux. Toi. Mon cœur va devenir timide.

l’entretiennent ; l’air qui est plein de mensonge, tout jusqu’à la vente facile de leurs bœufs... Tu comprends bien ce que je souffre, maman. Il y a beaucoup de mères, comme toi, qui ont une âme de prêtre et qui l’ont donnée à leurs enfants. Alors, quand tu recevras ma lettre, tu te mettras à prier pour moi. Je sais que tu le feras. Je te crois puissante sur Dieu et sur le monde, parce que tu es la pauvreté bonne. Donne-moi de l’aide ! Je cherche comment faire et par où commencer. Tiens, je me rappelle que, dans ma petite enfance, les jours de lessive, tu restais là, devant le tas de linge rapporté de la rivière, et qu’il fallait « éparer » au soleil ; tu prenais en pitié la peine que tu allais avoir, tant et tant de tours à faire, tant de fois à te baisser, à te relever, à étendre les bras, et tu disais : « Mon Henri, je ne sais pas par où prendre mon ouvrage. J’en ai trop ! » Pauvre maman ! pour t’aider, ton petit gars ne comptait guère. Quand j’avais enfoncé deux piquets dans l’ouche, derrière la maison, je me sentais lourd de gloire, je me couchais sur l’herbe. Maman, je n’ai même pas ce que tu avais. Personne n’a planté un seul piquet pour moi... Envoie-moi une lettre, et
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mets dedans un peu de ton courage. Je vais déjà mieux, je me sens plus fort, rien que pour t’avoir écrit. Je t’aime de toute mon âme, maman. Et ne me crois pas découragé : j’avais seulement besoin de pleurer près de toi. » HENRI ROUBIAUX. » L’abbé glissa la lettre dans une enveloppe, chercha un timbre dans une boîte en carton, parmi des images pieuses, et descendit l’escalier qui se plaignait toujours, comme nous, sous les plus faibles poids. En passant devant la cuisine : – Philomène, dit-il, vous pouvez maintenant faire réchauffer la soupe. Je vais mettre une lettre à la poste. – Elle est jolie, votre soupe ; c’est comme une bouillie ! L’abbé, tête nue, traversa le jardin, puis la petite place, en biais, jusqu’à la boîte, qui formait verrue au-dessous de la fenêtre du bureau de tabac. Comme il revenait, il aperçut à gauche, montant la côte, dépassant l’angle du mur, un homme de haute taille, à barbe blonde, et qui leva

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son chapeau et le remit d’un geste indifférent. Il alla vers lui. – Comment allez-vous, Gilbert Cloquet ? – Pas tout à fait bien, mais mieux, monsieur le curé, je vous remercie, vous êtes bien honnête. – J’ai passé par le Pas-du-Loup, voilà un mois, et j’ai demandé à vous voir, mais la mère Justamond m’a dit que vous dormiez. – Ça aurait valu la peine de me réveiller, monsieur le curé, mais la bonne femme est comme un chien : quand elle garde quelqu’un, personne n’approche. L’abbé Roubiaux hésita un instant, cherchant instinctivement un mot qui ne fût pas trop direct, l’expression trop franche de sa douleur et de son reproche. Mais son âme débordait. Il dit, joignant les mains sur sa soutane : – Si je ne me trompe pas, Gilbert Cloquet, vous n’étiez pas à la messe, le jour de Pâques ! Et, bien sûr, vous n’y étiez pas ce matin. – C’est vrai.

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– Vous êtes pourtant de ma paroisse. – Que voulez-vous ! il y a si longtemps que je n’y vas plus ! Ça n’est pas dans les habitudes d’ici. L’abbé laissa tomber ses mains, les écarta de son corps, les tendit en avant, comme s’il implorait le bûcheron. – Ah ! mon ami, quelle souffrance d’être ici le représentant de Dieu que tout le monde oublie, que personne n’aime plus ! L’homme fut ému par cette douleur ; il eut un petit sursaut, dodelina la tête, et dit bonnement : – Voyons, monsieur le curé, faut pas vous faire de peine pour si peu de chose ; on ne va pas à la messe, mais on n’est pas tout de même du mauvais monde. Allons, remettez-vous ; l’ancien s’était habitué à nous : vous ferez de même. Il se sentit regardé par des yeux qui ressemblaient à ceux du Christ cloué sur la croix. Jamais on ne l’avait regardé ainsi. Quelque chose d’intime et d’obscur fut touché en lui, et tressaillit comme l’enfant d’une femme, et il
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devina que c’était sa vie elle-même, tout le fond de l’âme qui ne voit point la lumière, qui était pénétré par ce regard. Il fut gêné. Il tendit la main à son curé pour prendre congé. – Ne vous donnez pas tant de tracas pour nous, dit-il. Je vous comprends tout de même : c’est comme moi quand le métier ne va pas ; il y a de la peine pour tous, dans le monde, faut croire... Bonsoir, monsieur le curé, au plaisir !... Et il se remit à monter la pente, tandis que l’abbé rentrait au presbytère. Pendant le temps qu’il mit à franchir les premiers cent mètres, il ne songea qu’à cette rencontre avec le curé de Fonteneilles. Une fois même, il se retourna du côté du presbytère, dont on ne voyait qu’une lucarne, le toit fuyant dans le jardin, et le mur de clôture avec la glycine blonde. – C’est un bon petit homme, ce Morvandiau, murmura-t-il, il a le cœur sensible comme une femme. Si ma défunte mère avait été là, elle m’aurait parlé tout comme lui. Il continua de monter entre les maisons du bourg. Un camarade le salua, un autre, un autre
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encore. Des idées nouvelles chassèrent, pour un temps, le souvenir des mots échangés avec l’abbé Roubiaux. Tout à l’extrémité du bourg, Gilbert entra dans une très pauvre habitation, une masure écrasée sous un toit de chaume qui lui-même, d’un chevron à l’autre, s’affaissait et formait gouttière. Un homme jeune achevait de manger, assis devant une table de vieux cerisier, entaillée par le couteau, usée par les mains, les plats, les coudes et les torchons de deux ou trois générations. Une femme, brune et fraîche, qui avait les pommettes rouges, comme celles qui viennent de se fâcher ou de pleurer, essuyait la table d’un geste circulaire, les deux mains appuyées sur le torchon roulé. Son mari baissait la tête et achevait de manger du pain ; à côté de lui, il y avait encore une bouteille demi-pleine et une assiette où quelques rondelles de pommes de terre nageaient dans le vinaigre et l’huile. – Bonjour, Durgé ! Tu n’as pas l’air d’avoir plus de fricot que moi à manger ! Le jeune homme releva sa tête petite, coiffée
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jusqu’aux oreilles d’un grand chapeau de feutre mou. Durgé, très jeune, très sanguin, et dont les épaules tombèrent d’une pièce, avec aisance, quand il se redressa, avait une barbe rousse frisée sous le menton, une courte moustache d’adolescent, des lèvres très rouges, le nez trop court, le front bas ; et on ne pouvait dire qu’il était beau, mais son regard, droit, clair comme un courant d’eau sans caillou ni vase, disait la force et la simplicité. C’était un primitif. On devinait, dans ses yeux pleins d’énergie au repos, que l’homme n’avait qu’une parole, qu’un sentiment, qu’une idée à la fois, et qu’il serait une puissance, d’un dévouement absolu, pour ceux qui auraient conquis son affection et persuadé son esprit. À l’interrogation plaisante de Cloquet, il répondit : – Le printemps n’est pas bon. Si l’écorce ne va pas, en mai, je crois que nous n’aurons pas de quoi élever la famille qui vient. Il eut un sourire qui éclaira sa face rustique, et, d’un mouvement des yeux, désigna la jeune femme, dont la taille était lourde. – Ça paraît, répondit Gilbert Cloquet, riant
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aussi. Mais vois-tu, Durgé, le malheur des malheurs, c’est qu’il n’y a plus les foins à couper. – Non ! des machines partout ! – Excepté chez monsieur Michel. Moi, je fauche ses foins depuis que j’ai quitté la Vigie, depuis plus de vingt ans. Qu’est-ce que tu dirais si je te faisais embaucher ? – Je te dirais merci ; mais tu te trompes, vieux ; ils sont tous les mêmes : il va acheter une faucheuse. – Tonnerre ! fit Gilbert en s’approchant, comme s’il allait se jeter sur Durgé. Qu’est-ce que tu dis là ? – Ce que je sais. – Il n’en a jamais eu ! – Il va en avoir. – Non, il ne voudrait pas m’enlever mon travail. Douze jours de bonne paie ! C’est pas possible, Durgé... – Voilà, dit le jeune homme, se courbant pour raconter l’histoire, et faisant le geste de
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l’humanité conteuse, les coudes appuyés sur les genoux, les mains libres, la tête avançante. À la foire de mars, il a rencontré le marchand de machines, et quelqu’un l’a entendu qui demandait les prix, oui : « Combien le grand modèle ? Combien la marque américaine ? La vôtre ? » Est-ce une preuve, Cloquet, ou bien veux-tu que je t’en dise plus long ? – Je veux que tu viennes avec moi ! Nous irons trouver monsieur Michel ; il nous écoutera : je le connais... Non, je te réponds que c’est une menterie ! Durgé, sans se redresser, regarda de côté la jeune femme qui était devenue grave, en entendant parler les hommes. Elle dit, très bas, en serrant le linge entre ses mains comme si c’était le gain de deux semaines qu’on voulait lui enlever : – Il faut y aller, et puis surtout ne pas céder sur les prix ! – Ne crains rien ! dit le mari, dont les yeux, tout à coup, devinrent ardents. Tu me connais !

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En un moment, les deux hommes furent l’un près de l’autre, sur le seuil ; ils touchèrent ensemble le bord de leur chapeau, en l’honneur de la femme qui, du fond de la maison, les suivait du regard, songeant aux choses de l’été prochain ; puis ils descendirent et disparurent dans un chemin qui tournait autour du bourg, et qui rejoignait la route un peu plus bas. Ils étaient de même taille, mais le vieux était plus élancé, plus mince ; il avait en lui une élégance non apprise, comme il arrive parmi les arbres de futaie. – Si tu veux, dit-il, nous prendrons avec nous Dixneuf : c’est un ancien qui attend comme moi après les foins du château. Il y a même vingtdeux ans qu’il les fauche, lui aussi. Un signe d’assentiment fut la réponse du jeune. Devant eux, au bas de la pente, ce n’était que des prés où l’herbe grandissait déjà drue et luisante ; toute parcelle de terre, comme un vase trop étroit, tendait sa fleur ou sa gerbe verte ; l’eau coulait en dessous, invisible, et par-dessus, la grande rayée du soleil et du vent passait aussi, déroulant les feuilles, les pétales, les tiges toutes
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Gilbert et Durgé tournèrent autour du château. rouges encore de la résine des bourgeons. ses profondeurs. et on lui confiait volontiers le soin de gâcher le mortier. ses dentelures entamant la forêt. prévinrent Dixneuf qu’ils trouvèrent chez lui. Le souvenir des dernières fenaisons leur venait à l’esprit. n’avait jamais été bien occupé à construire les maisons et à réparer les ponts du pays. Et Gilbert Cloquet pensait que. pâles par endroits. Il n’était employé par les maîtres maçons que dans les temps de grande presse. Il était patriote. Il était pauvre aussi. Les hommes calculaient l’étendue que l’herbe couvrait. comme un autre lui-même 249 . mais d’une prodigieuse inertie. quand le chef de chantier ou le travail ne lui plaisaient pas. puis ils considéraient plus distraitement les cimes des bois. malgré l’apprentissage. sourd un peu.pleines de sève. capable de résistance en paroles. Le vieux maçon. L’homme avait plus de soixante ans. mauvaise tête. dormant au coin de la cheminée. Le village du Pasdu-Loup était caché à quelques centaines de mètres de la lisière. là où le sol plus dur avait mis en retard les chênes de la forêt.

que le soleil avait quittée depuis midi. ce Dixneuf méritait d’être plaint. aperçut le groupe qui se dirigeait vers l’escalier de pierre. il ne pourra pas vous recevoir. que le temps des maîtres comme lui est à tout le monde. sans ralentir le pas. Du haut de la terrasse. et 250 . de coureurs et de journaliers pour le voir . ce n’est pas à vous qu’on a affaire ! Michel. dit Gilbert.. pour éclairer l’autre façade et la cour de l’habitation. qu’est-ce que vous venez faire encore ? – On a à parler à monsieur Michel. embauché pour la fenaison. je ne sais pas ce qu’il en est déjà venu..plus âgé. côte à côte. Renard. – Il est malade . aidé. – Hé ? vous autres. apparaissait au coin du château. remontèrent du côté du château de Fonteneilles. Renard. à droite. on dirait. – Dites donc. flânant et important. en vérité. entendant un bruit de voix. Les hommes. traversant la pelouse qui le séparait de la forêt.

les trois journaliers de Fonteneilles. Des fauteuils en rotin. que protégeait un toit de tôle porté par trois colonnes blanches. élevé d’un demi-pied seulement audessus du sol. ce n’est pas d’hier qu’on nous traite ici avec honneur. Il y avait là. Ceux-ci. » 251 . un rectangle long. d’ailleurs. nous sommes plus que lui . des chaises de jardin étaient rangés le long du mur. Il était pâle et essoufflé pour avoir fait trente pas. comme s’ils avaient pensé : « Renard a eu le dessous .comprenait sans peine l’objet de la discussion. vieille femme à qui plaisaient la tiédeur de l’abri et l’éventail grand ouvert des champs qui montaient vers le bourg. dallé et cimenté. en avant de la porte. plus chaude et plus ample de décor que la terrasse. avait été construit par la grandmère de Michel. Michel attendait. Il fit signe à Gilbert et aux deux autres hommes : « Venez ! » et retourna dans la cour d’entrée. debout. Ce péristyle. coupés en leur milieu par le double buisson de hêtres de l’avenue. deux au moins d’entre eux. Ils le foulaient avec une espèce de sécurité et d’orgueil. connaissaient bien le chemin.

s’assirent. tirant sa barbe fauve. c’est-il vrai que vous avez pensé à faucher avec une faucheuse ? – J’y ai pensé. à titre de familier et de causeur facile. mais je n’ai rien décidé. je serai à votre service. en effet.Tous trois ensemble ils saluèrent. si ça vous gêne. – Venez tout de même. 252 . Ils prirent des chaises que Michel leur désignait. et causer de ce qui n’était point important. monsieur Michel ? Faut pas nous recevoir. du chapeau et de la tête. et Gilbert. et regardant le châtelain : – Monsieur Michel. On devait s’asseoir d’abord. Le jeune homme serra les trois mains qui se tendaient. émirent quelques profondes sentences sur le temps qu’il avait fait. puis Gilbert. demanda : – Vous êtes malade. Qu’y a-t-il ? Aucun des trois hommes ne répondit à cette interrogation trop hâtive. qui précédait un peu les autres. Gilbert. à ce qu’on dit. Tant que je serai debout.

en avançant sa tête jeune. Estce que vous n’avez pas été content de moi. et regardait en silence celui qui parlait. voyons ! – Ni la paix ! Les trois voix s’animaient. comme pour charger sur l’ennemi. ajouta Durgé.– Vous y pensez : ça n’est pas bien. Les trois hommes rapprochaient leurs chaises de celle de Michel. – Il y a assez de bourgeois qui ne font plus 253 . qui attendait. La machine vole le travail de l’ouvrier ! – Vous ne ferez pas ça. Est-ce que j’ai mal travaillé ? – Et moi ? dit plus haut le père Dixneuf. monsieur Michel ? Ça ne serait pas la justice ! – Ni votre intérêt. parce que ça sera contre nous. les années passées ? Depuis les temps anciens que je travaille vos prés ? – Faut pourtant que l’ouvrier vive. – Pourquoi ? – Monsieur Michel.

de Durgé au poil roux. monsieur ! C’est votre intérêt.faucher ! Vous êtes le dernier. pour nous donner du travail. monsieur. Les lèvres avaient fini de parler. il y avait une révolte et un défi dans le regard du plus jeune. je vous avertis. n’achetez pas de faucheuse. il faut dire à cause de nous. la colère. prêtes à protester ou à se plaindre. mais elles restaient entrouvertes. monsieur. par amitié pour nous. Les trois hommes avaient le même 254 . Durgé. – Non. si les yeux des deux anciens ne menaçaient pas. les trois faucheurs interrogeaient le maître de l’herbe. au moins . Votre père et votre grand-mère nous ont fait travailler ! – N’achetez pas de machines. si vous le faisiez ! – Il a raison. la pensée des jours de chômage forcé. et. donnez-m’en ! Ardents. à bas les machines ! Donnez du travail ! – Dites. partagés entre la crainte de déplaire. peut-être quinze ou vingt de perdues. – Douze journées. interrompit Gilbert .

je fais une opération peu raisonnable. dans votre intérêt. comme les prés. Mais il me suffit qu’elle soit à votre 255 . Vous pouvez calculer que dix faucheurs. à trois francs chacun. On peut conclure. Je ne renonce à mon idée que pour vous. – Je paierai trois francs. mais à une condition expresse : le prix de la journée ne dépassera pas trois francs. fit Gilbert. Pour les travaux durs. Moi. Dixneuf. – Écoute. dit Durgé vivement. rappelezvous ce que je vais vous dire. dit le père Dixneuf. qui êtes de vieux amis de la maison. – C’est ce qui est dû. je renonce à acheter cette année une machine. À cause de vous.geste. et ne différaient que d’expression. on ne demande pas moins. – Le syndicat s’en contente pour les travaux du printemps. c’est le prix de la machine même que je vous donne. rien au-delà. – Trois francs cinquante. Ils se penchaient en avant comme pour recevoir le pain. et vous. Gilbert. pendant quinze ou dix-huit jours.

Durgé. dit Durgé : je ne travaille pas à moins. pour prendre congé de Michel de Meximieu. Je vous regrette. Michel. entre les deux anciens qui se taisaient à présent. qui les suivait du regard. je n’embauche que Gilbert et Dixneuf. et que Durgé. l’air dur et insolent. puisque vous êtes un bon travailleur. Les trois compagnons remontèrent ensemble l’avenue. ou âmes révoltées ! Que faire ? Et c’est tout le monde. toute la campagne 256 . Au revoir. obstinément silencieux. gesticulait avec violence.avantage. vit que les hommes discutaient. Les deux anciens étaient contents et n’osaient pas trop le montrer. « Ames sans force. – C’est bien . Ils ne commencèrent à parler entre eux que quand ils furent déjà loin du château. Est-ce convenu ? – Trois francs cinquante. dit Michel en se levant. fit à peine un signe de tête. attristé d’un désaccord sans cesse renaissant et qui tenait aux défiances des âmes bien plus qu’à des raisons d’argent. contraint tout à l’heure et muet. Durgé.

tout près. « Que m’importe. Il croit que j’ai voulu l’exploiter. dans la cour sablée du château. » Une image se leva dans son esprit. une 257 . et en somme. faire un sacrifice digne de retour. » Il jeta un regard sur l’avenue maintenant déserte. après tout ? Mon devoir ne durera pas. et je ne sais pas de quel nom la nommer. Une chose est entre nous...et toute la ville ! Gilbert a-t-il compris mon intention.. Dixneuf n’a sûrement rien vu.... J’avais cru... Il est fier de n’avoir pas cédé. là. Durgé s’en va avec un argument de plus contre les riches. Quelles paroles pourront toucher ces cœurs que les actes n’émeuvent pas ? Quel est le chemin ? Oh ! que je le ferais volontiers ! Ne dirait-on pas que nous appartenons à une autre humanité qu’eux ?. ni comment la briser. ma générosité ? Peut-être. et si dure. et il avait une si puissante faculté d’évocation. D’autres accompliront l’œuvre que j’ai à peine commencée. Il la vit. celle d’une jeune femme aux cheveux de deux ors. D’autres !. en cédant.

que ce fut réellement Antoinette Jacquemin qui passa devant lui. et que les émotions violentes des derniers mois venaient d’aggraver subitement. à Corbigny et à Nevers.. et ils ne se souviendront de moi que rarement. insoupçonnée ou non avouée par les médecins. de l’extrême faiblesse fiévreuse où elles le laissaient. sûr que personne ne serait témoin de sa faiblesse et ne la troublerait. comme celle en qui l’avenir de tout le domaine était vivant. » Il se prit à pleurer. « D’autres prendront ma place. comme autrefois. mais. se dirigeant vers les servitudes et la ferme. sans le regarder.mémoire si parfaite des objets. il avait consulté. 258 . Au retour de Paris. saluée de loin par les hommes qui labouraient le champ d’en face. et que la volonté ne suffisait plus. les yeux fermés. des couleurs et des mouvements. Depuis son adolescence. il avait une maladie de cœur. à dominer. inquiet des crises de suffocation qui le saisissaient. Michel de Meximieu se savait très malade. Un premier médecin avait dit : « Ce n’est rien.. enfoncé dans le fauteuil d’écorce.

tous les jours. et. et il la chassait. dès le soir. Elle revenait. depuis lors. Je suis de ceux qui veulent connaître l’ennemi. n’est-ce pas. Parlez-moi. ni trop d’imagination ? » Un second. – Et si je n’étais pas heureux ? Le médecin s’était tu. devant l’insistance de Michel. et alors pour la convaincre de mensonge. il refusait d’y croire.pas trop d’inquiétudes. il appelait à son secours sa jeunesse qui voulait vivre . et le dialogue s’était terminé sur ces mots : – J’ai besoin de savoir si je vivrai. un homme heureux comme vous peut vivre longtemps. Elle se dressait devant lui. son effort pour relever tout ce 259 . son ambition noble et qui lui mériterait sans doute la grâce de vivre . – Eh bien ! monsieur. Lui-même il avait prononcé la sentence. et j’espère faire bonne contenance. Mais dès le lendemain. avec ce que vous avez. qui voulait savoir. avait été moins discret. – Alors je suis perdu.

Lutte formidable. est enfin acceptée. c’était le souvenir des conversations qu’il avait eues dans ce fumoir. des bois qui allaient bientôt passer en d’autres mains. d’où il fallait sortir tout à coup. Michel souffrait. Le dimanche avait dispersé les travailleurs. comme à présent. Michel de Meximieu. sans confident. de ce que tu as rêvé. et rien ne sera. recevoir un fermier. une visite. ou encore. un refus d’arrangement qui montrait combien les âmes étaient malades de haine. et 260 . l’ingrate réponse des hommes. Mille causes. c’était la vue des champs. pour donner un ordre.peuple abaissé de la campagne. Mais il en était arrivé à ce point où la douleur. ou à Paris. c’était une souffrance physique . Elle se renouvelait souvent. sans consolation d’aucune sorte. La chaleur écartait les importuns. un chef de culture. sans témoin. c’était la cruelle pensée de la Vaucreuse et d’Antoinette Jacquemin . sans cesse renaissantes. « Tu vas mourir inutile. criaient autour de lui. longtemps maudite. » L’occasion. avec son père . Les heures passaient.

Ce long après-midi de printemps. je l’emporterai. cette solitude.. et il avait déjà au-dessous de lui toute la terre. pour défendre les timides ! Un homme d’armes ! Une citadelle !.. par quartier. c’était tout l’appareil et tout le visible d’une victoire prodigieuse : un homme acceptait de mourir. j’ai confiance. Il disait : « Assez de larmes ! Je n’en verserai plus. ces larmes qui séchaient. Ils ont rarement.. c’est-à-dire sainte.. Heureusement. Cela fait bien la dixième fois que je pleure sur moi. des dévouements qui soient bien à eux. il y a un regret de ne pas m’être dévoué... Il ne tremblait plus pour lui-même... O l’admirable féodalité que le monde pourrait être !.. cette immobilité. Cette peine-là. Une âme seigneuriale. une sorte de calme et de sourire. et tout entiers.commence aussitôt à perdre son pouvoir. C’est neuf de trop... ces pauvres. Oui. à Fonteneilles. après elles. ce visage dont elles n’avaient pas effacé l’énergie et qui retrouvait. j’ai senti aujourd’hui que.. Il se retrouvait dans la tradition de ses pères. dans ma peine.. Il était brave plus que les autres. Et puis.. qui sait de quel hallier 261 . soldats et hommes de haute foi. Ils auront l’abbé.

Le bruit des pas s’assourdit. Un être rédempteur peut se lever parmi eux. vers six heures. lui demander un ordre. je m’en irai le premier. qui se reprenait comme autrefois. en quittant les auberges.. peut-être. Quand la nuit eut dragué dans ses plis le reste d’or qui traîne sur les champs vers le soir. dont une branche emplit de parfum tout un bois ? Personne.. pour relever les pauvres. Il jaillit de la feuille morte. Le dimanche finissait dans le calme. Quand le valet de chambre vint. il ne put s’empêcher de dire : – Monsieur le comte est mieux .. Quelques cris descendaient encore du village où les buveurs. des pauvres. Pas de vent. il y eut une heure fraîche.. » Le soleil. pénétrait sous la toiture de tôle. Il en faudra. et éclairait Michel. rasant le sable. essayaient de chanter. où les herbes commencèrent à boire la rosée.sort le muguet. il a sa figure d’habitude. 262 . à regarder longuement la lumière descendre. et la douceur de l’air. Les braconniers savaient qu’il n’y aurait pas de lune. Et c’est pour cela peut-être que. moi.

il prenait un de ces longs mannequins d’osier. écoutait. cachés dans un fourré du bois. – il descendait la berge vaseuse.pénétrant par les portes ouvertes. et qui dirent : « Il fait doux ». et il dit : « J’aurai encore. émus par la grâce inconnue. un homme tendait des nasses. et murmura : « Quand même. qui regardèrent devant eux. soixante chariots de foin. L’abbé Roubiaux. puis. – la forêt était sombre et les arbres trempaient dans l’eau leurs branches à demi feuillues. leva les yeux. jetait un regard sur la rive opposée. alleluia ! » Sur les hauteurs de la Vigie. dans le golfe qui s’enfonce. Chaussé d’espadrilles. fit venir sur le seuil des femmes et des enfants. remarqua que le ciel était saturé d’eau comme si toutes les étoiles pleuraient. 263 . le pantalon relevé jusqu’au-dessus du genou. » Au bord de l’étang de Vaux. au nord-ouest. tout aigu. cette année. le vieux Fortier. sentant le parfum qui montait de la forêt. à peu près sûr de n’être pas épié. qui se promenait dans son allée de buis. ferma son bréviaire sur son pouce. qui chaque soir voyait les étoiles et les nuages glisser audessus des bois.

la sixième nasse à anguilles. et se coucha à côté. et posait l’engin parmi les roseaux. qui appela en sourdine : – C’est toi. – Quand je ne t’ai pas trouvé à la maison. dans l’ombre. Sans précaution.titubait en piétinant les vases molles. Supiat Gueule-de-Renard allait saisir. il s’agenouilla aussitôt sur le sol. dans la même partie du bois où les branches avaient remué. se courbait. à sa gauche et assez près. Supiat vit luire les dents blanches et les prunelles de Durgé qui riait. lorsqu’il entendit un bruit de branches remuées. remplirent la nuit. dans la cache où il les mettait à sécher. le crissement des grillons qui liment du fer à l’entrée de leurs cavernes. fit se relever le braconnier. Le coassement des grenouilles. la plongée d’un poisson sautant après une étoile. posa la nasse avec précaution. Gueule-de264 . et. le jeune journalier arriva droit à Supiat. et refoulant le taillis du ventre et des épaules. D’un mouvement souple. j’ai pensé que tu péchais l’anguille. Puis le chant du loriot très doucement modulé. Durgé ? Tu m’as fait peur.

ils étaient furieux ! – Parfait ! Supiat se mit à rire. il défend à Cloquet et à Dixneuf. – Je ne le pleurerais pas ! C’est un bourgeois qui prendra de l’influence ici. – Est-ce qu’il est malade comme on le dit ? – Oui. et tendit son museau à la clarté pâle de la nuit. l’affaire est dans le sac ? – Parbleu ! C’est ce que je venais te dire. que j’échaufferai en parlant de justice et d’exploitation patronale . au nom du syndicat. j’ai refusé. cela fait encore dix hommes qui se croiront ses obligés. Mais moi. d’accepter trois 265 .Renard. comme une bête qui flaire le vent. Durgé. – Je préviens cet imbécile de Ravoux. il m’a semblé qu’il respirait mal. et je suis venu jusqu’ici. J’ai vu le comte. – Alors. Les deux vieux ont accepté. S’il fait faucher ses foins à la main. Combien t’a-t-il offert ? – Trois francs. Il a le chic pour faire croire aux hommes qu’il s’intéresse à eux.

de parole donnée. permettait de jeter aisément la nasse entre les roseaux. Tu sais bien lequel.. – Je t’en réponds . J’ai entendu des syndiqués. Et le Meximieu est un peu plus détesté. frappant sur l’épaule de Durgé : – Il y a aussi un camarade qu’il faut abattre. qui s’emporte. jusqu’à l’endroit où la rive. il va lui-même trouver le patron.. il a dit qu’il ne céderait pas.. la souleva. Il aurait vite un 266 . Allons ! mon vieux. – Et le patron achète sa faucheuse. dominant d’un pied l’eau de l’étang.. en s’écartant un peu vers la gauche. reprit ses sabots qu’il avait laissés au pied d’un baliveau.francs . qui me reprochaient la raclée que je lui ai donnée.. Il prit sur l’herbe la cage d’osier toute poussiéreuse de vase sèche. Je vais jeter ma dernière nasse. Il revint en essuyant ses mollets tachés de boue. qui parle de promesse. et s’avança.. Durgé... même des jeunes. et. cela va bien.

Avant un mois. c’est comme un nid d’écureuil dans le tronc d’un arbre : ça ne le tue pas. mais le bonhomme ne sera pas abattu pour cela. écouta un moment avant de se remettre en marche. ou de la ville. l’huissier sera chez elle. – Il y aura tout de même les dettes qui le gêneront. au loin.. continua de refléter la grenaille des étoiles.parti. dit-il. 267 . Des canards en pâture. Durgé hocha la tête. il est malin. puis étalées sur les berges en vagues minuscules. La pointe de l’étang de Vaux. – Je veux bien. où les rides qu’avait faites la chute de la nasse s’étaient déjà élargies. Sa fille. Elle doit à plus de vingt personnes du bourg. sur les grandes eaux. à la file.. s’enfoncèrent dans le bois. comme disent les journaux ? – Quoi donc ? – La fille est complètement ruinée. Les deux hommes. ce vieux-là. – Tu ne sais donc pas les dernières nouvelles. Tout dormait dans les fermes. l’oreille dressée.

Leurs deux noms continuaient d’être prononcés tout bas. et associés par la haine perspicace du plus mauvais drôle de Fonteneilles. 268 . Gilbert Cloquet était couché . la fenêtre entrouverte. Michel de Meximieu lisait dans sa chambre. invisibles.appelaient des bandes sauvages qui passaient.

on l’avait vue avec ses roues et son siège peints en vermillon. prenant chacune l’une des voyettes étroites que les rigoles creusent entre les planches semées . à travers les campagnes qui observent toujours et se taisent le plus souvent.VII Les foins Le travail de la faucherie allait échapper à Gilbert. Alors. l’homme que la ruine de Marie Lureux tenait éveillé toutes les nuits. 269 . Elles passaient. La faucheuse était achetée. son timon portant la marque de fabrique du vendeur. ses dents de scie bien aiguisées. Vers la fin de mai. elles allaient lentement. le journalier. amenée comme une statue de procession sur un camion. avait demandé à faire sa journée avec les sarcleuses que Fonteneilles envoyait dans les blés déjà grands.

attentives à ne pas froisser les épis. non pas toutes. Elles se moquaient. quand. Il songeait surtout à sa fille. et cependant aucune n’avait encore osé dire : « Gilbert Cloquet. pressé de fuir. tenant un paquet de mauvaises herbes. et elles jalousaient l’homme qui prenait le pain des femmes. Il gagnait peu. il a passé dans l’écurie . partout où pointait un chardon. un bleuet. un brin de vesce des semailles anciennes. une main derrière le dos. la poitrine tendue au vent. tu as mal surveillé tes enfants de la ferme de l’Épine. Les femmes le savaient . a passé dans les étables avec son papier. mais il se relançait dans le fourré du froment. et qu’elles bavardent un peu. et à la honte qui était venue. çà et là. elles se redressent. comme elles. au bout des sillons. et de cacher sa barbe entre les murailles vertes que chaque jour exhaussait. le dernier jour de mai. dans la houle de la moisson jeune. Mais il ne savait pas tout son malheur. Car l’huissier. ou le bouton aigu d’une nielle déjà prête à s’ouvrir. Il sentait cette déchéance passagère : aussi ne s’arrêtait-il point de travailler. courbées. 270 . enfonçant l’autre. cherchant à deviner l’heure qu’il est . un pavot.

oui. ton gendre et ta fille. Autour de Fonteneilles. ayant un ruisseau bleu au milieu. et sur le double versant des prés qui descendaient au lac et qui s’ouvraient à peine. Elle était venue lui demander pardon. montrant la longue bande de prairie qui montait vers le sud. Comme il n’avait que le pardon à donner. avant son arrivée. Michel de Meximieu fit appeler le chef de culture. et. l’herbe foisonnait. On était en juin. Tu ne les as pas rencontrées. elle n’avait pas reparu. Ils ont juré. et ce sont des menteurs. quand la vente sera faite. et de l’argent. la plus belle. gardées par un mauvais gars engagé sur les routes. Elle était mûre. Un soir. C’est l’été d’avant la moisson. mais tout le monde a connu qu’elles étaient dans le bois : une des juments. et bientôt. Cloquet. la noire. juré qu’ils ne cachaient rien.mais une partie des bêtes avaient été emmenées. Il n’était point retourné à l’Épine depuis que sa fille l’en avait chassé. comme des livres oubliés. ce seront des voleurs. trois vaches. et quatre brebis. et sur la croupe des coteaux. » Il ne savait pas. entre la lisière des bois et 271 . où la terre est toute vêtue. et il ne les a pas prises en note.

dans les grappes et les hélices. dans les épis. tournaient toutes la tête vers le soleil qui allait venir . avant cinq heures.la haie d’un champ d’avoine. au-delà d’un alizier. dans les ombelles et les cosses. une vie prodigieuse et muette la soulevait . se 272 . un souffle chaud exaltait dans les graines innombrables. les pissenlits épanouissaient le faisceau de leurs épées jaunes . courant par risées comme sur une mer calme. que la nuit ne ferme point. groupés en larges taches. Mais l’herbe avait senti le jour . découpé en plein ciel. La longue prairie commençait à trente mètres du château. L’aube était claire. montait doucement. étendaient leurs pétales que l’ombre avait redressés . suivait la courbe de la forêt. les marguerites. Aucun rayon ne touchait encore l’alizier. ni les chênes qui veillaient à la lisière du bois. il dit : – Ce sera pour demain. Vous enverrez deux hommes pour faire la tournière et couper les épines. Le dernier jour de l’herbe se leva. l’huile parfumée qui enveloppe le germe. Le vent léger. dévalait la pente de l’autre côté de la colline. les boutons d’or.

Quand les deux domestiques entrèrent au bas de la pièce. pas une seule n’était morte. Il faisait chaud. ceux qui avaient crié contre 273 . un loriot s’éleva d’un chêne de bordure et se laissa porter au vent. une perdrix. qui avait son nid dans l’herbe.poudrait de pollen. La faux traçait une avenue. La longue nappe ondulait . pas une tige n’était froissée. à neuf heures. et remonta dans le fourré en jetant son cri de crapaud. s’envola . mais la couleur des vagues disait la moisson mûre. au bord de la grande prairie. elles luisaient comme de l’argent. elles étaient grises. et s’imprégnait du goût de la sève. deux chevaux noirs entrèrent. l’aile ardente de soleil . et il y eut alors un silence d’épouvante dans le monde des bêtes que l’herbe avait logées. qui avaient grandi avec elle. Les grillons eux-mêmes se turent une seconde. Où étaient les gens de Fonteneilles. attelés à la faucheuse. un râle de genêt se faufila entre les touffes. La barrière s’ouvrit de nouveau . et la serpe épointait les ronces. par la barrière blanche. et crû en elle. et des reflets couleur de sang s’y mêlaient à la rouille des choses qui ont duré. Elles étaient brunes.

vers la pâture où M. remontant la colline. tous 274 . derrière les chevaux résignés ? On ne voyait personne dans le champ d’avoine. et monta sur le siège de fer. Renard. et fait acheter l’affameuse. il ne devrait pas faire le travail d’un domestique. si monsieur le comte le permettait. je pourrais. la forêt laissait pendre ses feuilles molles de chaleur. roulant sur ses roues neuves. Renard. Moi-même. au-dessus de la barre coupeuse. un berger. Je crois bien qu’en effet. qui tenait les chevaux. Qui allait conduire la faucheuse ? Ah ! si on avait su ! Tout le bourg eût été là ! Ce fut Michel de Meximieu qui sortit du château. l’ennemie qui arrivait éclatante. coiffé d’un chapeau de paille. dit une dernière fois : – Monsieur le comte voit bien qu’il n’y a pas de mauvais gars dans les environs. Fortier engraissait ses bœufs blancs. et un seul homme avait passé.la machine.. Fatigué comme il l’est. vermillonnée.. – Merci. et ceux qui avaient sournoisement rompu le marché conclu avec Gilbert Cloquet. depuis l’aube. en vêtement de toile blanche.

les propos qu’on m’a rapportés sont de pure invention. et surtout de se sentir le maître qui travaille. elle formait un sillage. puis retomba toute luisante sur le sol. la rousseur du soleil courut sur les reins des chevaux en marche. et tant pis. et il siffla . je fonce en plein foin. Derrière la machine. un long miroir de sève que la lumière enfin atteignait et séchait. Michel jouissait de la perfection de travail de la faucheuse. Les dents de la scie s’engagèrent dans l’herbe. Il rejoignit les domestiques qui étaient à peu de distance du sommet de la colline. Il avançait vite. sans tournière ! Il sacrifiait quelques bottes d’herbe. – Laissez passer ! dit-il. Que lui importait ? Tout allait finir pour lui avec l’année. qui allait sans une pause. 275 . Il prit les guides de corde. mais il suffit qu’on ait crié : je ne suis pas de ceux qui exposent les autres. et l’herbe coupée se coucha. avec un cliquetis régulier. humide encore le long de la tige et rose près de la racine. glissa sur le plancher de la machine. et plus près de sa moisson qu’aucun homme de sa race.

Ils cherchèrent dans l’herbe. de l’autre côté. Les deux domestiques accouraient. la machine s’enleva d’un côté. à la lisière de la forêt. – Mais oui. je parie ! cria-t-il. et le conducteur fut jeté à terre. Michel se releva . – Voilà ! monsieur Michel. un autre homme se levait et criait : « Bravo ! à bas les bourgeois ! » Michel se tourna de ce côté. Il marcha vers l’endroit où la faucheuse avait heurté contre un obstacle. à trois pas. pendant la nuit. mais il ne vit rien. – C’est encore Supiat. tendre entre deux piquets et dissimuler dans l’herbe haute. Subitement. retomba. dans le champ d’avoine qui n’était séparé de la prairie que par une haie. s’abattit presque. se redressa d’un coup de reins . l’un d’eux fléchit. tourna comme sur un pivot. dans le foin. c’est lui qui était caché dans 276 . dit l’un d’eux.Les chevaux fumaient de sueur. En même temps. tandis que. Regardez ! Il tenait dans sa main le bout tordu d’un fil de fer qu’on avait du. La faucheuse était brisée. deux hommes se montrèrent debout. il courut aux chevaux et les arrêta.

Antoinette Jacquemin était debout au pied de l’alizier. Je vous charge de le dire dans le pays. Laissez Supiat et les autres. Vous avez l’air. en arrêtant l’homme qui prenait déjà son élan pour courir.... Rentrez. À ce moment une voix appela : – Monsieur de Meximieu ? Avant de s’être détourné. j’aurai une faucheuse neuve. Dans deux jours. et elle faisait signe : « Venez ! venez ! » Michel alla droit vers elle. s’il y en a.. très peu. à travers l’herbe 277 . – Ramenez les chevaux. dit Michel. Michel avait reconnu celle qui l’appelait. – Vous n’avez pas de mal. et je la conduirai comme celle-ci. Allez mes amis. toute menue au sommet de la grande courbe du pré. – Ne vous tourmentez pas. – C’est que vous êtes blanc.l’avoine ! Je l’ai reconnu ! Je cours après ! Casser la machine ! Ah ! il va voir ! dit l’autre. monsieur Michel ? – Non.

que je l’aimais déjà ? Je ne le puis plus. Il avait beaucoup changé depuis la visite à la Vaucreuse. celle qui me délivrera des autres. Son visage s’était amaigri . et que personne ne le consolait. Et pour que je lui confie l’autre douleur. l’expression trop ferme de ses yeux s’était 278 . elle est trop jeune. Il allait avec son secret qu’il ne dirait point. et de ce que Fonteneilles ne m’appartient plus ? Elle n’en sait rien.haute. emmenant les chevaux et la machine brisée. revenir au château. Les domestiques descendaient du côté du château. Ah ! elle avait bien choisi son heure. Il faut que ses dix-huit ans restent joyeux. Prends garde ! Pas de larmes ! Pas de faiblesse ! Et je me sens moins fort que jamais ! Pourquoi vais je donc à elle ? » Il allait parce qu’elle était la pitié. « Pourquoi ne pas la fuir ? Qu’est-ce que je fais ? Que peut-elle pour moi ? Et que puis-je lui dire ? Vais-je me plaindre de la ruine de mon père. cette petite de la Vaucreuse ! Fallait-il vraiment lui obéir ? On pouvait encore s’arrêter. trouver un prétexte. la troisième. mais qu’elle devinerait peut-être. Vais-je lui laisser voir que j’aurais pu l’aimer.

Antoinette Jacquemin le regardait venir. dès que Michel fut arrivé à cette distance où le regard peut se faire entendre. où les âmes commencent à se toucher par leurs antennes qui doutent et qui se replient.corrigée par la souffrance : ils avaient eu des visions qui les avaient laissés plus inquiets. mademoiselle. D’abord elle s’était demandé : « Pauvre voisin. mademoiselle. » Elle était tombée de cheval plus d’une fois. plus tendres et voilés de brume. un fil de fer tendu cette nuit pour faire tomber mes chevaux et casser ma machine. monsieur ? – Non. – J’espère que vous n’êtes pas blessé. 279 . Mais ce fut la pitié qui parla. Sa gaieté était prête encore mieux que sa pitié. – Qu’y a-t-il eu ? Pourquoi la faucheuse a-telle pirouetté ? Une pierre ? – Un piège à bourgeois. Il a seulement son chapeau enfoncé et du vert sur la manche. dois-je le plaisanter sur sa chute ? Il ne boite pas. – C’est affreux ! Mais vous êtes tout pâle.

j’étais venue à Fonteneilles. Vous savez. Et puis. Cette enfant maternelle. Il rompit le charme.monsieur... Elle ne disait rien . monsieur. Michel la retrouvait. de son chapeau de paille. comme à la Vaucreuse. vous revoir aussi. mais. au pied de mon arbre..... ce matin. là.. pour si peu de chose elle aurait dit : « Je vous aime ». le visage tout doré par le reflet de ses cheveux. que Michel eut peur de ce silence où l’aveu grandissait trop vite. – Non. Quelle lâcheté !.. avec la carriole qui allait aux provisions. Elle le regardait avec une tendresse inquiète. et du matin qui rejaillissait des herbes.. asseyez-vous..... Je vous assure que vous avez besoin de vous reposer. Les mains qui 280 . Je voulais voir l’entrée en carrière de cette faucheuse dont le pays a parlé plus que de raison. en s’écartant d’un pas. Non ?. – Alors. les yeux grands ouverts. ma promesse . Quelle vilaine action !.. habituée à consoler des chagrins qu’elle ne comprenait pas.. Je suis curieuse. prenez la mienne. Moi.... j’ai besoin de serrer une main amie..

Je vous ai aperçu de loin. et je n’aurais pas pu vous parler amicalement. j’ai bien fait de venir ? Ce n’était pas une idée trop « enfant ». une fois déjà. – J’étais venue près de la barrière du château. comme vous dites ? – Non. vous avez eu raison de venir. et reprenant sa pensée : – Oui. Et ce fut un adieu qu’un seul des deux comprit. n’est-ce pas ? Il recevait les mots. l’un après l’autre. comme des flèches qui s’enfoncent dans la même blessure. une chère pensée profonde et opportune. la feinte d’une surprise et le regret d’avoir passé sans avoir été une âme qui pense et qui écoute ? À quoi bon. il y a huit jours. Je ne puis vous dire combien je suis ému de vous voir sur cette terre de Fonteneilles. dont je vous remercie. puisque je peux vous montrer moi-même un peu de ce 281 . mon institutrice. Mais il n’eut pas l’air d’avoir entendu. Mais j’étais avec miss Margaret Brown. À quoi bon la banalité d’un bonjour. – Alors.s’étaient unies se dénouèrent.

je ferme les yeux quand on fauche à la Vaucreuse. Voyez cette longue prairie qui va vers la maison. qui a des branches mortes pour les ramiers ? – Cent soixante ans et deux cents ans.domaine dont j’aime la moindre motte. Ici le temps a fait son œuvre. C’est mon grand-père qui les a semés. Moi. il y a quelque chose de caressant qui s’en va. Il faut des siècles. je sais. – Nous sommes depuis moins longtemps à la Vaucreuse.. C’est presque une vallée. – Qui sait ? – Moi. et il 282 . Nous n’avons pas cette grande ligne de futaie. – Une semblable ? c’est impossible. – Vous l’aurez un jour. Votre château est enveloppé à moitié par les bois.. n’est-ce pas ? Comme la pente est modelée noblement ! – Et toute fleurie ! Demain elle sera moins belle : avec le foin qui tombe. C’est une saison chez nous qui change le paysage. Quel âge ont vos chênes ? Celui-ci ? Et l’autre. il en faut un au moins.

vous serez une vraie grande dame. Je vous prie. .. mademoiselle Antoinette. Rien qu’en l’habitant. Il me semble qu’à l’automne. – Ne riez pas ! Ne le prenez pas en plaisantant.me semble. de rester dans ce pays où votre nom est respecté.. comme tout le pays. je l’aime... vous êtes populaire . Je vous parle plus sérieusement que vous ne le pensez. personnellement. quand il est tout couvert de feuilles mortes. où. je vous en prie ! – Mais oui. il doit faire partie de la forêt : ce n’est qu’un vieux chêne de plus.. vous y ferez beaucoup de bien.. – Soyez celle qui ne quitte pas ses terres pour Paris ? – Faut-il le jurer ? J’y suis toute prête.. un être 283 . mais de faire pour lui ce que nos parents n’ont pas su faire . Elle désignait du geste le toit de vieilles tuiles moins élevé que les bois. de ne pas le maudire parce qu’il est plus malade que bien d’autres pays de France. – Aimez-le. comme si j’étais un frère aîné. d’y vivre.

. Son visage demeura tourné vers Fonteneilles lointain. – C’est vrai. Je ne le verrai pas.. que ce serait mon ambition. celle sans doute de toute autre femme à ma place.. monsieur. Il fit effort pour contraindre sa voix qui refusait de parler.. étonnée. Elle se recula... à son tour. mais que vous ne verrez pas... – Pourquoi ? – Comme d’une chose que vous souhaitez. Où serez-vous donc ? Michel sentit fixé sur lui le regard d’Antoinette. et l’inquiétude grandissante à mesure que le silence se prolongeait. et le sourire qui tombait. – Promettez-moi le secret ? – Oui.de grâce et de miséricorde. – Je vous assure. Mademoiselle Jacquemin se pencha. Mais vous en parlez singulièrement. comme si la mort 284 . – Je suis fiancé. – Vous ne serez plus là ?.

– Comme vous dites cela !. aussi forte que lui dans la douleur d’amour. elle les prend.. – Ce sera bientôt ? 285 .avait passé entre eux. – Elle est riche assurément ? Un Meximieu ne peut faire qu’un mariage riche. Mais je ne vois pas pourquoi je suis avertie la première. et les paupières à demi baissées par le mépris. Et elle vous emmène loin. elle ne pleurerait pas ! Il ne pourrait pas mesurer le mal qu’il venait de faire. – Je vous félicite. sa fine tête orgueilleuse rejetée en arrière.. – Oui. Non.. C’est trop d’honneur. une femme blessée. elle aussi. du bout de ses lèvres toutes blanches. Une autre Antoinette était là. puisque vous quittez Fonteneilles ? – Très loin. elle les jeta. irritée.. Elle se baisse. Très pâle. non plus une enfant. Elle a tous les millions qu’elle veut. Elle est jeune ? Michel secoua la tête. elle trouva les mots pour répondre. en vérité. Et elle se redressa toute.

. eut le courage de regarder de nouveau Antoinette Jacquemin. ne vous accusez pas vous-même. – Je ne sais pas. Mais. vous vous rappelez. quand vous comprendrez et quand vous saurez tout.. Elle eut un petit rire nerveux qui mourut dans l’espace immense... J’aurais 286 . Excusezmoi .. Et de ce que j’ai pu vous dire. – Je n’étais venue que pour vous répéter la phrase .Michel ferma les yeux. ne retenez qu’une chose. – Vous êtes de plus en plus étrange. Michel. Il lui dit lentement.. Il la vit se reculer encore. quand je disais que vous pouviez plaire : j’avais raison. car il prolongeait en même temps son supplice et sa dernière vision d’amour : – Ne parlez pas comme vous faites. je vais rejoindre ma voiture qui m’attend au bourg... je vous supplie par avance.. vous voyez ! Le bout du brodequin jaune frappait une touffe d’herbe et l’écrasait. alors seulement. la seule qui soit vraie.. Vous regretteriez ce que vous appellerez un jour votre injustice..

Merci. Je vous souhaite d’être heureuse. – ne me répondez pas.. pas un seul.. sa tête sur sa main. elle regarda diminuer. je vous en prie. Vous n’avez pas de tort vis-à-vis de moi. elle s’approcha de l’alizier... au moins une fois.. 287 . le long de la haie.. Adieu.. Mais la barrière était ouverte. – que je n’en ai pas non plus vis-à-vis de vous.. tout m’a montré l’être de choix auprès duquel j’aurai passé. et. jusqu’à ce qu’il eut rejoint l’avenue verte que la faneuse et la faux avaient taillée. et tout ce que vous m’avez dit.. muette et hautaine. Alors.trop de peine de vous savoir triste. – Adieu. et qu’il ne se détournait pas. Je vous assure. infiniment. appuya sa main sur le tronc. elle espéra qu’il regarderait en arrière. Antoinette s’aperçut que les arbres de Fonteneilles tremblaient devant elle. même vos reproches. voyant qu’il était loin. Elle demeura droite. monsieur. Quand il fut près de la barrière du pré. Il passa.. celui qu’elle avait attendu dans la joie... Vous avez été la première apparition délicieuse dans ma vie.

mon vœu suprême. d’une fenêtre à l’autre. que je lui ai fait. Je crois que c’est fait.Elle pleurait. Que ce pays ne pâtisse point de l’abandon de Fonteneilles par tous les Meximieu. J’espère à présent. Comme beaucoup d’hommes d’une vie morale très forte et peu entourée.. sans qu’elle comprît pourquoi. Dans le fumoir. d’examiner son acte et de se juger luimême. J’ai pu lui dire. il se donna des 288 . Elle comprendra. Mais tout cela tombera. où il s’était enfermé. Michel était troublé jusqu’au fond de l’âme.. dans sa pauvre tendresse qu’elle a crue méconnue... Que je voudrais pouvoir pleurer ! Mais je ne dois plus ! J’ai promis ! » Pour s’empêcher de pleurer. « Il fallait que je fusse abandonné.. quand il avait agi. il marchait à grands pas. Les mots qu’elle m’a dits étaient enveloppés dans sa colère. Comme elle a été forte ! Quelle âme de femme déjà et d’héroïne en elle ! Quelle dignité dans ce premier chagrin. il avait coutume. moi ! Ah ! que je suis malheureux !. les yeux fixés sur le parquet. dans sa fierté blessée.. où son ombre le précédait. moi.

Il marchait vite. Une puissance souveraine. puis. » Dès qu’il eut achevé de déjeuner. celle de sa volonté ou celle de sa douleur. le buste de l’abbé se pencha dans le soleil. Alors.témoins. la fenêtre du premier étage entra en lutte avec une main qui cherchait à l’ouvrir . comme il faisait autrefois. non sans se plaindre . il passa dans les écuries et s’informa des chevaux. C’était l’heure où la campagne dort. debout sur le seuil de la cuisine : « Monsieur le curé est-il chez lui ? » personne ne répondit. dans la fanfare des moucherons. Quand Michel eut poussé la barrière à claire-voie de la cure et demandé. Il sonna le valet de chambre . elle céda. et s’engagea dans la grande avenue. ayant changé de vêtement. le chemin qui mène au bourg. en reculant de deux pas. Les hommes de la ferme de Fonteneilles et les domestiques disaient : « Il reprend goût à la terre. 289 . Il répéta la question. Il montait sans s’essouffler. jusqu’au milieu de l’allée de buis. sous le soleil ardent. l’entraînait et le soutenait. il sortit. au-dessus de l’allée.

Sur la table. – Oh ! ne la jugez pas perdue. entre les pages duquel l’abbé. Je suis sûr qu’elle a touché quelques-uns de ces silencieux qui vous entourent. récompensés de la sorte.. – Oui. et la photographie de la vieille maman. Ah ! c’est vous. et celui-ci le fit entrer dans la chambre qui avait pour meubles quatre chaises. Cinq ans de bonne volonté. dit le prêtre. Il a dû vous êtes très pénible. monsieur le curé.. il trouva l’abbé Roubiaux. avait glissé une feuille de papier buvard.. et il y avait à côté un carnet. – Non. une table. je suis sûr que vous avez déjà pardonné en.– Qui est là encore ?. un registre était ouvert. monsieur Michel. votre bonne volonté. je monte. Je puis monter aujourd’hui. – J’ai appris l’incident de ce matin.. 290 . Tenez. monsieur Michel ? Philomène doit faire méridienne : je descends.. Au haut du petit escalier de bois. avant d’ouvrir la fenêtre. en gentilhomme..

Sa figure terreuse s’illumina de joie. et qui n’a pas une jeunesse folle. c’est la simple vérité. ce que vous dites là ! – Non. pourquoi le fuir ? Tenez. eût été de les élever peu à peu jusque-là. celle que je crois. Il tendit la main. Mon rêve. tout à l’heure vous m’auriez dit de pardonner en chrétien. que le curé était trop bien avec le château. laissez-moi vous dire que nous vous connaissons mal. le type du gentilhomme.– Vous vous trompez. un être sans mondanité. deux ou trois fois seulement. Pour moi. – C’est vrai ? Vous leur en voulez encore ? – Non. j’en suis persuadé. – C’est bien beau. et que je le regrette. ou à peu près. qu’on ne dît. Mais. si nous avions causé cœur à cœur. C’est le vrai mot. ici. c’est un homme de votre âge. c’est le Christ. L’abbé se leva en hâte. en pays bleu. quand le château. vous vous trompez de terme. je vous assure. Vous avez eu peur. celle que vous croyez. comme le vôtre. et de disparaître en laissant une œuvre plus grande 291 . Monsieur le curé.

et qu’on passait . Mais il faudrait plus de temps que je n’en aurai. À présent. 292 . et que son espoir trompé reprendrait longtemps. L’abbé Roubiaux avait rapproché sa chaise de celle de Michel. mais déjà douloureuse au souvenir des premières déceptions du prêtre. comme l’eau des puits qui vient de loin.. d’être l’ouvrier qui a aidé à bâtir la flèche d’une cathédrale. quand il eut tant souhaité qu’on vînt à lui. il s’humiliait de n’avoir pas encore réussi . il laissait entrevoir que sa sympathie pour « ses gens » était demeurée entière. il ne craignait plus. Il osait parler. du temps qu’il était vicaire dans le Morvan. Il racontait ses projets anciens. ses attentes vaines au confessionnal. À peine si on devine les fondations dans la boue.. son niveau. ou dans les chemins. Son âme sacerdotale. l’abbé Roubiaux la laissait parler.que moi. il osait être. Il avait joint les mains sur sa soutane. il disait ses appels incompris. dès le début de son séjour à Fonteneilles . et comment il les avait trouvés irréalisables. son âme enthousiaste et naïve de séminariste aspirant à la conquête du monde. toujours peut-être. au presbytère.

nos goûts. et montre tout à coup dans leur familiarité avec le divin. rien ne fleurit sans cela. Nos joies. – Croiriez-vous.C’était bien le fils de la mère Roubiaux qui parlait. chétif d’aspect. – Quoi ? – De faire la quête pour le culte ! Dans Fonteneilles ! – Pauvre monsieur l’abbé ! 293 . qu’il était venu se confier à un être fort. et qui nous font pitié. un de ces petits que le souffle d’en haut transfigure aisément. foulées aux pieds. Croiriezvous que mon évêque m’a demandé. dit l’abbé Roubiaux. mais qui rejaillissent en merveilles toujours. maintenant. que j’ai un gros sacrifice à faire. avec la certitude. Il s’enhardissait jusqu’à appeler Michel « mon ami ».. Michel écoutait. hachées. un enfant du peuple ordonné pour le salut des autres. J’ai été lâche. notre repos. de l’élite obscure du monde. mais conscient de la grandeur de sa mission et ambitieux comme un empereur.. belles tiges coupées. C’est le fumier des terres éternelles. et que j’ai hésité ? Pourtant.

j’ai été voir moi-même mon évêque . mais on ne me donnera presque nulle part. je recevrai les offrandes que quelques-uns de mes paroissiens voudront bien m’apporter. à chaque fois : « Encore un qui 294 . je la connais cette paroisse ! À quoi bon demander à ceux de ces hommes et de ces femmes qui n’assistent pas même à la messe. oui encore ! Mais provoquer la réponse de l’indifférence ou de la haine. Mais aller de maison en maison. J’ai écrit : « Je ferai l’annonce à la grand-messe . je l’ai supplié . ne fût-ce que pour connaître votre paroisse. » – Qu’a répondu l’évêque ? – Il a répondu : « Quêtez. je lui ai dit : « Mais. j’en suis sûr. J’ai refusé. bafoué. qui jurent comme des diables et s’amusent de même ? Essayer de les prêcher ? Je veux bien ! Les servir ? oh ! de tout mon cœur inemployé ! Être leur ami incompris. pour suppléer aux indemnités supprimées du Concordat. et compter.– Il me l’a demandé deux fois. » Je suis parti. qui travaillent le dimanche. frappé peut-être. On m’accueillera bien presque partout. c’est inutile.

Je viens vous le confier.renie son Dieu ! Encore un autre ! un autre ! » c’est un supplice au-dessus de mes forces. j’ai à vous raconter une histoire toute pareille à la vôtre. depuis ce matin surtout. d’aller partout. il m’a répété : « Je vous donne l’ordre.. » – A-t-il eu la faiblesse de vous écouter ? – Non. il est accepté. pour la troisième fois.. » – Et alors ? – Vous voyez. – Plus peut-être. Moi aussi. L’heure est venue où il doit être demandé compte à la France de son baptême. Allez. – Monsieur l’abbé. mon ami.... je vous plains. monseigneur.. j’ai eu peur du sacrifice qui m’est demandé. – Il est aussi dur que le mien ? oh ! alors. Mais je crois qu’à présent. pour être encore plus sûr que je 295 . Il y eut un silence. je suis décidé : je prépare mes listes. dit Michel. et ne craignez pas.

J’aurais voulu vous aider à refaire cette paroisse. vous êtes un peu souffrant. dit l’abbé. leurs absences. j’aurais voulu racheter toutes les fautes qu’ont commises. Ne me ménagez pas . C’est tout ce qui me reste. puisque je n’ai pu donner mon exemple et mon cœur. Monsieur l’abbé. si vous croyez que l’acceptation de la mort qui vient soit puissante devant Dieu ? – Infiniment. toutes leurs négligences. voilà la vérité .. contre elle. je donne ma vie pour que Fonteneilles revive. je l’ai lu dans les livres de médecine .. Vous savez mieux qui je suis. je suis très malade. – Mon ami. – Alors. J’accepte ma mort. je le sens très bien.... ne niez pas : c’est inutile. en toute vérité..l’ai fait. et.. sans doute. comme l’obéissance la plus difficile et la prière la plus sublime. – Désespéré.. mon médecin me l’a laissé deviner.. Je n’aurai pas le temps. monsieur l’abbé. il faut. dites-moi. Cela eût été le mieux. depuis une demiheure. Adieu. d’ailleurs.. Monsieur l’abbé. il me semble. J’aurais été juste et fraternel sans effort. 296 . les Meximieu.

Il n’y eut pas d’attendrissement. ses yeux la virent et ne frémirent pas. et qui dura le temps d’un salut. quand ils sautaient à cheval. les trompettes sonnant. léger. il n’attendait point de gloire. comme ceux qui trouvent trop pauvres les mots pour exprimer l’intime de leur âme. Ses lèvres. et qu’ils tiraient l’épée pour le service du roi. et le roi pour lequel il acceptait de mourir n’en saurait jamais rien. héroïquement. Puis les lèvres se détendirent. Pauvre jeunesse ! Il avait leur âge . qui venaient de nommer la mort. L’abbé reconduisit Michel jusqu’à la porte du 297 . Pas un mot ne fut dit. du regard. ironique. Il eut l’air d’un page devant l’ennemi. et il y réussit. lui aussi. Ils se parlèrent encore un peu. il avait leur manière. au danger imminent. Les deux hommes s’étaient levés. mais il n’avait d’autre témoin qu’un prêtre de village .Il essaya de sourire. aimable. pas de consolation inutile. demeurèrent entrouvertes. l’air qu’avaient eu les Meximieu à leur première affaire. il souriait. Ce fut un beau geste de jeunesse.

Ah ! monsieur Michel. Ils étaient aussi pâles l’un que l’autre. avec le doigt qui tenait l’aiguille. ça a toujours du temps à perdre. La fatigue l’accablait. 298 . Michel regagnait son château. et dirent : – Il vient de faire la partie avec le curé. La chaleur passait sur la campagne. levèrent. Mais le moins troublé des deux paraissait être M. un homme par paroisse ! Michel était déjà à l’angle de la maison. La poussière. – J’irai vous voir.. de Meximieu. tout blanc avec des transparences de cuivre. Les riches.. sur la place.. dit l’abbé Roubiaux. Il descendit la route. Mais.jardin. sur le chemin. s’il y avait seulement un homme par château. par écroulements successifs. Un nuage d’orage. pour la première fois depuis des années. il avait en lui la paix. Quelques femmes. ses hautes tours audessus des bois. le rideau de leur fenêtre. par bouffées étouffantes et qui sentaient le foin.. avançait. s’élevait en tourbillons. çà et là.

le dimanche 22 juillet. appelé par sa mère malade. avait quitté sa paroisse avant de commencer la 299 .VIII La quête de l’abbé Roubiaux Les gens de Fonteneilles s’entretenaient de la vente qui devait avoir lieu à l’Épine. annonçait cette vente « volontaire ». Gilbert passait au large. Il ne se montrait plus dans le bourg à cause de cette feuille de papier rouge . collée sur les murs de la mairie. Depuis qu’elle était là. il faisait la moisson dans une ferme éloignée. évitant de rencontrer ses amis d’autrefois. honteux et irrité d’avoir pour enfants des faillis. et ne revenait guère que le samedi dans sa maison du Pas-du-Loup. L’abbé Roubiaux. et énumérait les objets qui seraient adjugés à la criée. Une affiche. prenant les sentiers au lieu des chemins.

Les feuilles pendaient. le brillant de l’herbe avait passé . en descendant de Fonteneilles pour gagner le Pas-du-Loup. le long des branches . l’atmosphère était chaude et toute chargée encore de la poussière de la veille. molles. selon toute apparence. revenu à Fonteneilles. contrairement à son usage. Depuis six semaines. il remettait de jour en jour cette corvée qui l’inquiétait. Le jeune homme fit signe de la main : 300 . Sur la route. vers midi. il marchait lentement et la tête penchée. Le travail de la moisson était donc plus rude que de coutume pour les coupeurs d’avoine et de froment. et. la terre souffrait de sécheresse. sonnante comme une roche creuse. en passant devant l’avenue du château. il donnerait peu de profit. les épis laissaient tomber le grain. et. quand le soleil se leva. Il la releva. C’est à quoi songeait l’abbé Roubiaux. et aperçut Michel de Meximieu appuyé sur la barrière blanche.quête qu’il avait promis de faire. Le 19 juillet. et les hommes suffoquaient en se courbant sur les blés.

si ce n’est la pâleur de ses narines encore dilatées et le frémissement de ses doigts sur le bois qu’il tenait serré. À l’abbé Roubiaux qui s’informait : – Comment allez-vous ? » Il répondit : – Mal. Et il ajouta : – J’attends le passage du toucheur. – Hélas !..« Venez me voir ? » Il avait l’air très calme. Agriculteur jusqu’au bout. pas une chrétienne ! Je me dépêche. souveraine dans le domaine des douleurs. Rien ne trahissait qu’il venait de souffrir d’une crise. Mais cela fut dit sur un ton de suprême indifférence. pour lui parler d’un envoi de bœufs. 301 . Toute l’énergie de sa race revivait en lui transformée.. comme vous voyez. Et vous ? Je devine ce que vous allez faire. – Par où commencez-vous ? – Par le hameau du Pas-du-Loup ! Cinq maisons. silencieuse.

en coupant le blé. hâtant le pas. votre premier jour de quête ? Moi. Michel salua en souriant. avait été frappé d’insolation. qui dévalait entre les prés. et sauta sur la terre battue. Ils se serrèrent la main. Le journalier. il se redressa. monsieur l’abbé. et couché sur son lit défait. nous avons dans le corps huit litres de sang : eh bien ! dans le plus pauvre sang de France. et l’abbé Roubiaux descendit. pour prendre le sentier. tout voisin. et que les journaliers sont chez eux. – Allons ! bonne chance au missionnaire ! Monsieur l’abbé. Il était faible encore. venez me raconter. ce soir. 302 . j’ai confiance ! – Vraiment ? – Voyez-vous.. La première maison où il entra fut celle de Gilbert Cloquet.parce que c’est l’heure de la sieste. Au bruit de la porte qui s’ouvrait. ou peuvent y être. à l’entrée subite de la lumière et de l’air. il y a toujours une goutte qui croit. la veille. Il était revenu au hameau..

en effet.. Mais j’ai une raison pour venir. Gilbert. pour le porter en terre. – Ma parole. – Je regrette bien de vous déranger. je ne peux pas boire aujourd’hui. – Alors. à vous et à 303 . je ne pensais pas en vous. – Non. J’avais jamais vu chez moi celui qui vous a précédé. – Merci. monsieur le curé. Gilbert Cloquet. c’est notre curé ! dit-il. peut-être ? C’est de bon cœur. Asseyez-vous donc. je viens pour une chose qui est très sérieuse. Excusez ! Je ne m’attendais pas à votre visite. je viens vous demander.honteux.... – Ça doit être. et je commence par le Pas-du-Loup. – Un verre de vin ? Vous avez soif. Mais moi. avant le jour où il est venu prendre le corps de ma pauvre femme. Je vais voir toute la paroisse. vous savez que l’État ne nous paie plus ? – J’ai vu cela sur les journaux. boutonnant en hâte le col de sa chemise et chaussant ses sabots alignés sous le bois du lit.

Gilbert. sa figure de juge. Gilbert. les paupières demi-closes et les sourcils rapprochés. Une rainette chantait. debout. L’abbé. Il lui semblait qu’il avait devant lui toute la campagne méditative et fermée. avait récité la formule qu’il avait préparée. et qu’il allait dire. et son regard tout bleu demeura grave. pesait les mots qu’on venait de lui dire. Quels souvenirs traversaient son esprit ? Quelles raisons le décidèrent ? Tout demeura mystérieux. ou bien voulez-vous abandonner la religion ? Vous êtes libre. Le village. à chaque chef de famille. 304 .tous les hommes de la paroisse : Voulez-vous donner quelque chose pour faire vivre les prêtres. la tête basse. Répondez-moi selon votre conscience. Qu’allait-elle dire ? Il priait. Il ne dit qu’une chose. moi et les autres. Il avait son air des grands jours de dispute. la mâchoire pendante. Il se redressa. la même. dont il devait connaître le poids. la plus petite sans doute de celles qu’il avait pensées. cachée sous le baril de vin. se taisait. comme s’il s’agissait d’une botte d’écorce. accablé par la chaleur. très ému et tremblant malgré lui. en chemise et en pantalon.

. Dieu ne vous abandonnera pas. Le journalier n’y prit pas garde non plus.. Merci. qu’il continuait seulement tout haut la prière commencée tout bas : Sancta Maria. L’abbé. Ma pauvre Marie va être vendue dimanche.– Monsieur le curé. ça ne me va pas.. Peut-être en aurait-il dit plus long. il traça dans l’air le signe de la croix. – Benedicat vos ! dit-il. Il s’était retourné . qui crut dire merci. mater Dei. comme mes défuntes.. – J’en ai besoin. l’élevant. mettant son offrande dans la main de l’abbé Roubiaux : – Je ne suis plus riche. ne s’aperçut pas. L’abbé. Mais l’abbé 305 . Gilbert. et. prit entre ses doigts la pièce de deux francs. je n’en use guère . ne pas en avoir du tout. très pâle.. mais. il fouillait sous son traversin et en retirait un vieux portemonnaie à monture de cuivre . Je veux être enterré dans la terre bénite.. Faut pas m’en vouloir.. Je ne peux pas donner grand-chose. puis. répondit l’homme.. tant il était troublé.

Mais il y avait. – Non. tout au fond. et. le père et la mère. timidement. achevaient de dîner. Le 306 . dans la salle basse où cinq enfants. et. – Mais je ne suis d’aucun. Je ne donne pas pour la calotte. L’abbé Roubiaux leva la main. L’abbé. Ravoux le suivit. Vous savez bien que je ne suis pas de votre parti. c’est inutile. Le saladier plein de débris de lait caillé et de pain était encore entre eux. interrompit Ravoux . comme Gilbert.. monsieur. commença à répéter sa demande. peut-être même touché. fronça les sourcils. sur la table.se retira. pas plus que Dieu. Il était agité. entre eux. – Suffit. traversant le chemin forestier. pour la seconde fois. Ravoux se leva. dit l’abbé. regarda fixement le prêtre. Je dis ce que je dis.. au-dessus des enfants stupéfaits : – Benedicat vos ! Il sortit en saluant. entra chez Ravoux. toutes les lectures que l’ouvrier avait faites.

il faudra le lui dire. mais il 307 . – Adieu. dit l’ouvrier au prêtre qui s’éloignait. sans se retourner.poil noir et frisé remuait sur ses joues. c’est pas vous. pour qu’il ait sa part dans le mérite. – Quand vous n’aurez plus de pain chez vous. Il y croit. au contraire. Il entra dans la maison de la voisine de Cloquet. et la grosse mère Justamond demanda : – Je peux t’y vous donner sans le dire à mon homme ? Il n’est pas là. – Drôle de calotin que le curé d’ici ! dit-il en riant. c’est la cause. L’abbé fit un signe de tête. – Alors. tandis que Ravoux refoulait dans la chambre les enfants et la mère. dont les têtes s’étageaient au soleil. je ne peux pas. entre les montants de la porte. – Non. mère Justamond ! L’abbé Roubiaux tourna sur ses talons. Ce que je refuse. à sa religion ! L’abbé continuait sa quête. je ne vous en refuserai pas.

devant sa fenêtre. la poitrine haletante. le cou tordu. courut après lui. l’œil inerte et mouillé. Elle avait six enfants. que la bonne femme.n’avait pas fait quatre pas vers la maison du père Dixneuf. moi la paix. – Ça serait plutôt à moi de vous quêter ! Après tout. qu’on voyait aller en journée aussi souvent que son mari. prenez ça ! Elle donnait dix sous. et laissa le reste. à l’église ! Puis. presque au bord des bois. monsieur le curé.. tout de même. Et puis f. se rencognant sur l’oreiller qui lui soutenait la tête : – Prenez donc tout de même les sous qui sont sur la cheminée. je n’y vas jamais. l’ancien zouave. atteint d’hémiplégie. Le père Dixneuf. c’est tout ce que j’ai.. décidée. La femme de Juste Lappe. presque jolie encore. alerte. secouée en mesure. À l’honneur ! L’abbé en prit deux. la main droite crispée. ayant vu le 308 . – Tenez. la petite femme bien attachée. était assis dans un fauteuil de paille.

longea. coupa le pré.. dans les disputes. ce Pas-du-Loup serait-il le meilleur hameau de la paroisse ? Comment cela se fait-il ? En tout cas. Roubiaux ! » Il se jeta hors du chemin. monsieur le curé. est-ce que Ravoux a donné ? – Non. en montant. je donnerai aussi : Lappe est toujours du parti de Cloquet. en pleins champs. – Et Gilbert ? – J’ai commencé par lui.. et. à l’abri de l’angle de la maison. je n’aurais pas cru . et il a donné. traversant la route de Fonteneilles. prenant l’abbé à part. il entra dans l’héritage qui était le grenier à blé d’une grande 309 . mais. connaissait déjà la raison de la visite du curé. l’abbé se parlait tout haut à lui-même : « Ce n’est pas trop mal . Elle n’attendit pas la demande. – Alors.hameau en émoi. Quand il sortit de la forêt. où la fille de Cloquet refusa dédaigneusement le quêteur. À présent. me voilà lancé. – Dites. la ferme de l’Épine..

dans la fournaise. nappe de grain mouvante. son frère le suit. dans la seconde planche. les moissonneurs. les nuques ardentes. il était difficile de faire manœuvrer la moissonneuse mécanique. elle a roussi la paille et séché la farine. les hommes sont entrés. tout près de l’abbé. la chaleur s’est amassée. un mauvais biquart de seize ans. plus sensible et mobile que celle d’une bête . À cause des pentes. Et maintenant.ferme de la paroisse. Les épis. L’abbé cherche ses ouailles. la faux qu’ils tiennent. Celui qui a commencé le premier est déjà à mi-coteau . à cinquante mètres en arrière. formaient à trois pieds de terre une fourrure plus épaisse. d’où s’échappe et s’écoule déjà l’odeur du pain : car au ras des planches. tout le long des tiges. courbés . pressés les uns contre les autres. 310 . les torses suivent le mouvement avec une moindre amplitude. de la forme en dos d’âne qui était celle du champ. Ils moissonnent. On les voit de dos. décrivent un demi-cercle . les bras. les pieds avancent après deux coups de lame et deux balancements du corps. Trois hommes sont là. le domestique. On moissonnait à la faux. et presque au bas du champ.

mais quelle taille chétive. quelle lueur de passion bestiale dans les prunelles. lève les épaules. bleue de fatigue et d’épuisement sans ressource. quelle hérédité morbide dans le teint blafard du cou. dans le temps. On a parlé souvent des curés devant lui.ébrèche sa faux sur les cailloux. quelle mort mal habillée de jeunesse. D’où es-tu ? – De l’Allier. – Es-tu baptisé seulement ? – Je crois que oui. 311 . L’enfant avait posé sa faux debout sur le chaume. – As-tu fait ta première communion ? – Non. et pas en bien. l’enfant rit. En voyant l’abbé passer l’échalier. pour sûr. je te rencontre pour la première fois. et qui se trahit sous le déguisement ! – Petit. Il était tout petit à côté d’elle. parce que j’ai été. Le rictus des morts était sur sa pauvre bouche. au baptême de mes sœurs. Il a les pommettes rouges. demande l’abbé. dans les gencives déjà molles et bossuées de la bouche entrouverte. et se remet à faucher.

L’enfant leva ses yeux qui rencontrèrent ceux de l’abbé. Mais j’ai quitté ce que j’aimais. gros comme le poing. Il 312 . et je ne sais quelle bonté descendit jusqu’à son âme en friche. et qui planaient très haut. ayant tari depuis longtemps les réserves d’eau de la terre. et c’était sans doute ce qui formait ces nuages blancs. – Si je te quête. Les hommes qui étaient en avant.L’abbé récita sa formule. mais que tu ne veux pas être de ses ennemis ? Le soleil. buvait à présent la sève des herbes et des bois. J’ai travaillé comme toi. ce n’est pas pour l’argent. dans les premières tranchées ouvertes. comme des oiseaux qui ont leur nid dans l’herbe et qui volent au-dessus. pour expliquer la visite. mes parents et mes voisins pour vous mieux aimer tous. ma mère. Et le rire diminua. L’abbé avait sa soutane traversée par la sueur et collée au corps. tout en fauchant tournaient la tête pour voir ce que faisait le domestique. mon petit. c’est surtout pour ta petite âme inconnue. Je suis né comme toi dans les fermes. Dis-moi que tu ne sais rien du bon Dieu.

par les sentiers entre elles. ayant deviné ou entendu le dialogue du bas du champ : – Oui. Je suis catholique. Allez lui demander. vers l’homme qui était le second. L’abbé monta encore.passa le coude sur son front mouillé. et il allait parler. il entendait la faux crissante du petit qui s’était remis à l’œuvre. pour vous faire plaisir. 313 . l’abbé salua de la main. Voulez-vous : j’irai dimanche vous porter mes sous ? Par-dessus les jonchées de froment abattu. mais je veux bien. le jour où est mort mon père. en inclinant à gauche. l’abbé s’avança en montant. et derrière lui. mais avec de la jeunesse vraie dans le regard et du cœur dans la voix : – J’ai rien là. et dit en se moquant. tapa sur la poche de son pantalon. Quand il fut rendu près du faucheur de blé. quand l’homme dit gravement. et vous le savez bien : je fais dire une messe tous les ans. – Et votre frère ? – Je ne sais pas. prenez mon nom.

Il lui parla. son chapeau à la main. et qui sont morts ! Les deux hommes marchaient sur le même chaume . ils entendaient chacun le piétinement de l’autre. Le blé soufflait son odeur de pain. étant encore un peu en arrière. colosse qui tranchait d’un coup de lame aussi large d’épis qu’une grande roue de charrette.vers le bord de la haie. sans se détourner. dit sèchement : – Non ! – Vous ne voulez pas ? – Non ! L’abbé demeura en arrière. et l’homme sans se relever. sans Dieu. toute la joie de leur vie ! Tous deux ils frôlaient de la poitrine les 314 . et il suivit lentement l’homme qui lançait la faux. – Au nom de vos enfants. qui n’auront pas. dit-il. qui était l’aîné et le chef véritable de la ferme. – Au nom de ceux qui ont fauché ici avant vous. L’abbé considéra le rude homme.

Il ne vint pas non plus le vendredi. Le prêtre venait dans le crépuscule d’été. épanouie. Il y avait de la colère. – Au nom de votre âme abandonnée. et alla vers d’autres champs et d’autres cœurs. il marchait en boitant et appuyé sur un bâton : mais la petite tête noiraude.mêmes épis qui allaient tomber. inattentive à la route. écoutait sûrement le cantique de la vie nouvelle. et l’homme allait descendre l’autre versant du blé. – Eh bien ! et la quête ? cria Michel en 315 . un abbé Roubiaux qui ne ressemblait plus entièrement à l’ancien. sa soutane était blanche de poussière . dans le rêve. il laissa le faucheur. Ce fut seulement le samedi soir qu’on vit descendre. il n’avait pas paru au château de Fonteneilles. D’ailleurs. À huit heures du soir. dans le bruit de sa lame tranchant les épis. le haut de la vague rousse était tout voisin. et que je voudrais sauver ! Le paysan ne répondait plus. par l’avenue de hêtres. le dos du champ. qui est aussi clair que le jour. et plus doux. Il semblait avoir encore maigri . Quand l’abbé vit cela.

Il les racontait en y mettant le geste et l’accent. eux et moi. en effet ! – Et une autre. c’est que je me suis fait connaître. troublé. il les apportait. attristé.traversant la cour. dit l’abbé. Il disait celles des habitants du Pas-du-Loup. et celles des 316 . Il les vivait encore.. C’étaient les réponses recueillies dans les champs et dans les fermes. – Je n’en puis plus. amusé. c’est que je suis mieux leur prêtre. si vous les aviez entendus ! Quelles formes différentes de l’acte de foi ! Quelles naïvetés ! Quelles pauvretés souvent ! Mais quel cœur mystérieux se révèle en tout cela ! Les preuves. c’est que nous avons moins peur les uns des autres. Il en était ému.. Est-elle finie ? Ils se rencontrèrent sous le dernier hêtre de la grande avenue. Ah ! monsieur Michel. monsieur Michel ? Six ! Toutes les autres ont donné ! – C’est une merveille. mais je suis dans l’espérance ! Vous aviez raison ! Savezvous combien de familles m’ont refusé.

voilà leurs réponses. Elles sont pauvres comme eux . parce que ça fait aller le commerce. à s’expliquer . Oh ! monsieur Michel.. mis en demeure d’apostasier. elles ne savent pas.. elles craignent. je suis pour la religion. elles tremblent : mais tous ces indifférents. Comme je vais les aimer mieux encore ! Jusqu’à présent. et les peurs. et les conciliabules. « Monsieur le curé. je suis catholique. » et ses fonctions consistaient à nourrir un pupille de l’Assistance publique. s’il n’y avait pas de dimanches ? – Moi. ont tenu.. et quand je peux aller à la messe. ont refusé. et s’il avait donné pour l’église. il aurait été content d’être là-dessus. – Inscrivez donc le nom de mon père. je n’ai pas peur . un autre m’a dit : « Je suis fonctionnaire. l’un d’eux avait un frère éclusier.. et les remises à huitaine. j’y vas.. ils se sont excusés .moissonneurs. C’est à peine si j’ai rencontré ce que je redoutais si fort.. si c’est possible . Je donnerai pour lui. continuait l’abbé. » – Et ceux qui m’ont refusé. – Qu’est-ce que deviendraient les bourgs. presque tous. de quoi vivaient-ils ? Sur quel 317 . il aurait craint pour son frère . et les mots tout pleins d’ignorance.

comme vous. à toute heure. – Je n’ai pas dîné. qu’ils reviendront tout à fait. Et moi. tant inventer et tant prier... son parfum. les calmant. J’irai à eux. je n’ai pas paru à l’église depuis ce matin Adieu ! – Merci ! L’abbé Roubiaux s’éloigna. Vive Fonteneilles.. je vais tant me dévouer. remonta vers le bourg.capital de grâce ? Sur leur baptême et sur l’Ave Maria de leurs aïeux. chacune ayant sa musique. ses paroles : vent des luzernes desséchées. L’ombre commençait à venir. Je serai prêtre à toute heure. et d’une joie qui nous dépasse tous les deux. monsieur Michel ! – Vive Fonteneilles ! Je suis heureux. les pénétrant de la vie invisible. vent des forêts et des étangs de Vaux. Mais voyez : ils viennent de faire acte de foi personnelle.. Il sentit passer autour de lui les bouffées de vent chaud que la nuit traînait sur la campagne.. L’abbé murmurait : « Je serai une âme comme vous. vent des prairies. les enveloppant. à tous. 318 . monsieur le curé. vent des chaumes.

Le hameau 319 . avec les haies. arrondissait par en bas comme une tente.. leva sa barbe en broussaille et ses yeux ricaneurs. dans un lit ! Toute la paroisse en rirait demain. monsieur le curé. sans être vu. la forêt le reçut. – Veux-tu coucher chez moi ? L’errant. sous les branches.. Il se remit à marcher. les bordures d’herbe. Trottinant. comme aux bêtes qui se retrouvent chez elles. et même la chaussée terreuse de la route.Alleluia ! » Sur la route.. j’ai une commission à faire. il se glissa jusqu’à la porte de Gilbert Cloquet. et lui donna plus d’allure. une ombre le salua. moi aussi. Merci. Par l’allée forestière il descendit vers le Pas-du-Loup . L’ombre l’eut bientôt englouti. – Bonsoir. – Ah ! ah ! que dirait Philomène ? Le Grollier à la cure.. le cacha. recouverte par un manteau. que la carnassière pleine. Grollier ! Où vas-tu ? – Chercher ma nuit. La porte était barrée à l’intérieur.

Il siffla comme un oiseau qui s’éveille. on n’entendait qu’un cri d’enfant que la mère apaisait en fredonnant. L’ombre se dressa debout.s’endormait . Le Grollier fit le tour de la maison. c’est moi. j’ai à te parler de ta peine. – J’aimerais mieux une autre fois. j’ai de la peine. un homme qui songeait ou qui dormait. se débarrassa de son manteau. qui viens te faire une visite. – Justement. il devina.. demeurait debout. – Est-ce que tu veux un coup de fourche. assis sur le tronc d’arbre qui pourrissait le long du mur. le Grollier. la tête dans les mains.. Le Grollier. Là. Grollier : cette nuit. chemineau ?. mais n’arrêta pas le Grollier qui. pendant que Gilbert se rasseyait sur le tronc de l’arbre. et poussa la claie du jardin qui était derrière.. La voix basse de Gilbert sonna dans le jardin. appuyé 320 . puis enleva le carnier rebondi qu’il portait en bandoulière. d’un geste de l’épaule. – T’effraie pas. mon vieux..

c’est comme la mer que j’ai vue quand j’étais petit : ils disent que plus on enfonce et plus elle est salée. ma fille. le dernier de mai. Que veux-tu que je donne de plus ? – Lâche-moi et écoute ! Quand l’huissier est venu à l’Épine.. la vie.. chez qui. mais je te sais un homme juste. tout.. j’en ai de la peine !.. – Je n’y serai pas ! Ne me parle pas d’elle.. tu crois peut321 . demain. – Oui. j’y perds ma retraite et mon repos.. le travail. les camarades. dans la vente de ma fille .. Gilbert se leva. Je ne peux pas te guérir.sur sa canne. n’est-ce pas. Cloquet. et si elle t’a donné une commission pour moi.. le notaire fera la vente. – Ta fille. – Eh bien ! à quoi ça m’avance ? – À ne pas laisser ceux qui dépendent de toi prendre le bien d’autrui. ma femme qui est morte. ne la fais pas ! Laisse-moi . et saisit le bras du mendiant : – Ne dis pas ça ! J’y perds tout mon argent.

cette nuit. une jument de moins... à la ferme de l’Épine. dans l’écurie. – À savoir ?. à droite et à gauche. dans la campagne. la plus belle. dans la bergerie. – Et où sont-elles. tout le monde l’a su. 322 .être qu’il a noté tout le bétail de Lureux ? – Sans doute. quatre brebis de moins . pour signifier qu’elles étaient ici et là. les bêtes ? Le Grollier tournait la tête. Ouvre la porte de l’étable . tu verras qu’il y a trois vaches de moins . dans Fonteneilles. – Tu te trompes. – Il n’a pas pu mettre sur son papier ce qu’il y avait dans la forêt ! – Caché ? – Parbleu. sauf toi ! – Voleurs ! mes enfants voleurs ! Tu plaisantes. – Je plaisante si peu que tu n’as qu’à aller. Grollier ! Mais je vais t’en faire passer l’envie.

– J’ai mes bauges dans la forêt . Puis il rejeta son manteau sur son dos. Gilbert !. Et ton gendre aura encore de l’argent pour s’amuser. et je pars ! Le Grollier. – Ne me trompe pas. car la nuit était douce et il ne fallait pas être entendu par les voisins..– Elles attendent à l’abri que la vente soit finie. Ma fille voleuse ! Le bétail caché ! Dis les noms des complices qui ont caché les bêtes ! Grollier. sans s’émouvoir. Il prit. 323 . ni l’huissier. on les vendra. doucement. et pendit la carnassière à son épaule. Alors.. Quand je n’aurai plus de pain. Grollier. parce que tu es un honnête homme. tu m’en donneras ? Gilbert était déjà rentré dans la maison. dis. Mais les créanciers n’en sauront rien. ni le notaire. ou bien je te retrouverai dans le bois. à des amis. Le journalier secoua plus rudement le bras du mendiant. adieu. et je te réglerai ton compte. Gilbert : c’est un service que je t’ai rendu. dit les noms des fermes ou des gens.

il alla ouvrir la porte de l’étable. Bientôt la maison se leva. la haie. l’homme se mit à galoper. Puis. dans le brouillard déjà blanchi par la lune invisible. la forêt tout autour. très loin. celle de l’écurie. marchant dans les molles des prés. sautant pardessus les échaliers. et appliqua l’oreille contre les volets bas.à tâtons. hurler un chien perdu. car on entendait. il cria dans la nuit. la maison où serait faite la vente demain. et donna un tour de clé à l’armoire où était le butin. les poiriers. celle de la bergerie. une trique de cormier. et faisant le moulinet avec sa branche de cormier sec. Il s’approcha encore. L’homme et la femme devaient dormir. à mi-côte. marchant avec précaution. La lune devait se lever. celle du toit à porcs. les ruches. Comme un homme qui n’a pas toute sa raison. sûr de la vérité.. de toutes ses forces. Une brume chaude enveloppait les légumes. tourné vers la maison : – Voleurs ! voleurs ! 324 . le jardin était désert. Gilbert écouta. Alors.. Quand il sortit. Il courait du côté de l’Épine.

Et il repartit au galop. au-dessus de l’Épine. 325 . montant les terres qui font le dos d’âne.

Croyez-moi : transformez la saisie en vente volontaire. il écoutait les protestations . Celui-ci avait l’habitude de recevoir ces visites bruyantes du débiteur poursuivi. qui se défait librement de son bien..IX La vente chez Lureux Le lendemain du jour où l’huissier avait saisi les meubles à la ferme de l’Épine. Ce n’est pas agréable de voir son nom toujours précédé ou suivi de ce mot-la sur les affiches et dans les journaux. Vous allez donner 326 . ayez l’air tout au moins de n’être qu’un cultivateur gêné.. en homme habile. – Eh ! je ne demande pas mieux.. Lureux s’était rendu chez le notaire. monsieur. mais le moyen ? – Très simple. En homme résigné. il saisissait le moment d’intervenir et de conclure : « Vous avez raison de ne pas vouloir rester sous le coup d’une saisie..

à cause de son humeur facétieuse. Ces trois personnages. le notaire. achevèrent de disposer le décor pour ce dénouement qu’ils avaient tant de fois joué ensemble. je procéderai à la vente. à une date que nous aurons fixée d’un commun accord. qu’il avait nasillarde et dominante comme un hautbois. et de sa voix surtout. dans tout le pays de Corbigny. allègre et rose encore. Le crieur les avait précédés.pouvoir à votre propriétaire de vendre tous vos meubles et bestiaux . mûrissant. arriva en cabriolet dans la cour de la ferme. et un peu plus tard. Déjà. à peine le cabriolet dételé. vêtu de noir par déférence pour la justice dont il était souvent le voisin. Le dimanche 22 juillet. d’une juste réputation. avec son clerc porteur de la serviette de maroquin. et qui jouissait. large de poitrine. moi-même. dans l’alignement du puits et 327 . Est-ce convenu ? » Le conseil était bon pour tout le monde et toujours suivi. je rédigerai le petit acte. de son adresse pour faire monter l’enchère. vers une heure. vieil homme sec et pâle.

– celle de Marie Lureux. un carnet à souche et le cahier de papier timbré. et le long des murs de la ferme. piles d’assiettes et couverts en métal. chenets. que prolongeaient. on voyait d’abord une vieille jument blanche. les herses. le semoir. on avait mis une chaise pour le clerc et une table de toilette. draps. En face. Plus loin. la tête à l’ombre et le corps au soleil. un lit en fer et un lit en bois. de l’autre côté du puits.parallèlement à la maison. chemises. formaient une barrière. la carriole. batterie de cuisine. – avec l’encrier. mouchoirs. les charrues. – encombrée maintenant d’objets qu’on allait vendre tout d’abord : pendule dorée. serviettes. attachée à une boucle de fer. Plus loin encore. ne remuant la queue que pour écarter les mouches de sa croupe éblouissante. la table longue derrière laquelle allait se tenir le crieur. la plume. – la table qui meublait la grande salle de la ferme. posés sur la terre de la cour. 328 . ouvert à la première page. et à côté des deux marches qui formaient perron à l’entrée de l’Épine. le moulin pour vanner le grain. et qui somnolait sur trois pieds. les deux tombereaux.

pour voir. et. 329 . commençaient à s’asseoir sur le bois des charrues et sur la margelle du puits. en causant avec des clients. se tenaient enfermés dans l’arrière salle de la ferme. Le public n’était pas encore nombreux. l’homme et la femme. par le petit chemin en demi-cercle qui descendait vers Laché et qui débouchait au nord de la cour. prudemment. nous commencerons la vente ! dit le notaire. avec une arrière-pensée d’acheter ce qui se vendrait à bon compte. On venait plus volontiers depuis que le bruit s’était répandu que les Lureux. parmi les hommes debout.– À une heure et demie. Quelques femmes s’étaient glissées dans l’assistance. le notaire jeta la cigarette qu’il fumait. s’approcha du maigre clerc qui s’était assis et qui se souleva. formant demi-cercle. et qu’il n’y aurait point de reproches à redouter de leur part. L’horloge du bourg ayant sonné la demie. par les brèches des champs d’en haut. mais il grossissait peu à peu. qui se promenait dans la cour. à chaque instant un ou deux hommes venaient. Par les prés d’en bas. lents d’allure.

il s’interrompit. Les hommes étaient rouges de chaleur. 330 . les yeux baissés vers le cahier de papier timbré : « L’an 1906. fermier au lieu dit l’Épine. à vos pièces ! Quelques gros rires montèrent dans l’air brûlant. et. sis commune de Fonteneilles. il va être procédé à la vente des objets mobiliers. Lureux Étienne. et. trois mois de crédit pour les personnes solvables . les conditions d’habitude : dix pour cent en sus du prix d’adjudication . » Après la lecture de ce début. fit-il. à haute voix. est reçu à payer comptant. Puis.. à une heure de relevée.. bestiaux. Des femmes cherchaient l’ombre courte du puits.par déférence. voyant qu’on le trouvait plaisant. d’ailleurs. changeant de ton. appartenant audit Lureux et à son épouse. il ajouta : – Crieur. à la requête de M. il dit. faisant signe aux hommes assemblés de se taire. meubles meublants. le dimanche 22 juillet. regardant l’assistance : – Bien entendu. tout le monde.

. et qu’il avait rapportée de Corbigny. les objets entassés sur la table longue furent vendus. Les bandeaux noirs de Marie Lureux transparurent derrière les rideaux de la fenêtre. 331 . Presque personne ne la remarqua. huit jours avant les noces. comme une châsse. seize cinquante. – À quinze francs la pendule. vers trois heures. l’enveloppant de ses bras.. qui furent vendus à leur tour. seize. – À quinze francs cinquante. Malgré les efforts du crieur. dont le motif en fonte dorée représentait deux colombes. tout près. tandis que le gendre futur menait grand train la carriole.Le crieur saisit à deux mains la pendule. mesdames ! C’était la pendule que Gilbert Cloquet avait achetée pour sa fille. Le notaire prononça : « Adjugé ! » et la pendule fut emportée. L’un après l’autre. et d’autres les remplacèrent. les enchères étaient molles. la tenant sur ses genoux. Elles s’animèrent un peu.

il me semble qu’elle avait une autre robe. dit un autre. Quand les Lureux l’attelaient. bestiaux. et fit tourner la bête pour la présenter au public. amusé par la commission dont on le chargeait. détacha le licol. Il se penchait déjà. – À cent cinquante francs ! interrompit le crieur. Les instruments de labour avaient été enlevés et portés çà et là. Deux cents hommes ou femmes de Fonteneilles ou des bourgs voisins étaient là maintenant. les poings appuyés sur le bois de la table. les yeux plissés. On s’était rapproché des tables. le long des haies. – Voyons un peu les dents ? demanda un fermier. cherchant les 332 . – Elle a de l’âge. et qu’un jeune gars du bourg. moutons. Des rumeurs s’élevèrent et des rires. s’avança vers la jument blanche. dit un troisième.quand le notaire annonça qu’on allait procéder à la vente des chevaux. autrefois. – C’est pour cela qu’elle est blanche.

voilà trois vaches à présent ! Trois vaches blanches suivaient la jument. entre les deux haies maigres. une bête fine. noire de robe. et mordaient les pousses de ronces. vers l’écurie familière. mon garçon. Tous les assistants s’étaient détournés. – Voilà tes brebis ! Tout revient ! Tout remonte à l’Épine ! 333 . venait d’apparaître au bas de la pente.enchères muettes dans les yeux des proches voisins. Elle montait sans se presser. est-ce que ça n’est pas ta jument noire qui revient ? Regarde donc ? Et. voilà le moment ! – C’est la voix du Grollier ! dit le notaire. toute seule semblait-il. à l’endroit creux du chemin qui tourne. cria : – Lureux ! Montre-toi. à l’entrée du chemin qui descend vers Laché. du bout de la cour. – Lureux ! reprit le Grollier. – Lureux. en effet. lorsqu’une voix gouailleuse.

Et Lureux parut sur le seuil de l’Épine. Il avait la tête tournée vers la ferme. mouvants. s’écoula du même côté. la jument noire. ceux qu’il ne voulait 334 . Il avait mis ses plus beaux habits. la tête haute. effarée. – Cloquet ! Gilbert Cloquet ! C’est lui le berger ! Le tumulte grandit. rapide ou lente. et se forma en deux groupes prolongeant jusqu’au milieu de la cour les deux haies du chemin. ceux qui causaient aux extrémités de la cour se portèrent vers l’entrée du chemin. hérissés de bras. puis les brebis. et qui marchait appuyé sur son bâton de cormier sec. entraînée par la curiosité. et roula vers la forêt. Des voix de femmes la dominaient. pâle de fatigue et d’émotion. Les hommes qui étaient assis se levèrent . puis Cloquet. puis les vaches blanches passèrent. de chapeaux tendus pour saluer l’événement. plus haut que les curieux. Toute la masse humaine. et ne répondait à personne. de cannes levées. Et dans cette allée aux bords vivants. s’avança.Une clameur puissante sortit de la foule.

pour la ramener au chemin. Des femmes se sauvaient en 335 . « Il veut se battre avec Cloquet ! Empêchez-le !. il échappa à Marie. Il avait de l’allure. le corps cambré. Plusieurs même tentèrent d’arrêter Lureux. sa femme lui parlait. parce que l’intérêt d’un seul était en jeu. il cria : – Rembarrez les bêtes. » Il esquiva les mains tendues. son jeune visage énergique en pleine lumière. tremblante. Mais les bêtes effrayées couraient toutes. hagarde. cet ouvrier de la terre exercé par les grèves aux attitudes et aux mots de tragédie.. camarades. Son feutre mou relevé.. la moustache tordue en croc. Les camarades n’obéirent pas. Derrière lui. l’expression dédaigneuse. Il courut après la jument noire. Mais il n’écoutait pas.pas qu’on lui prît. et se jeta au milieu des groupes en mouvement. aidez-moi à les chasser de la cour ! Elles ne sont pas de la vente ! D’un tour de reins. dans ce champ de foire grouillant qu’était devenue la cour. ouvrant chacune son avenue. et elle essayait de le retenir.

– Canaille ! Vous avez trahi votre fille ! – À bas les pattes ! cria Gilbert. tourna court. je ramène les bêtes parce qu’elles sont de la faillite . Lureux comprit 336 . Il lui mit le poing sous la figure. moqueurs. inquiets. un seul homme demeurait immobile et muet. Il regarda les hommes rassemblés en un instant autour de lui. les deux mains nouées sur son bâton. L’orage tournait autour de lui. les rendait muets. Lureux. je les ai toutes : elles reviennent pour payer pour toi. Au milieu du vacarme et de la houle humaine. Je ne trahis rien .criant. curieux. – Tapez pas si fort ! – Parle pas si mal. j’ai couru toute la nuit après elles . – Et il n’y a pas un de vous ici qui me donne tort ! S’il y en a un. dont le bras fendit l’air en coup de sabre et fit reculer Lureux. qu’il le dise ! Une demi-seconde de silence. et se rua contre lui. penchés. alors. suivant l’humeur. Ce grand Gilbert. si calme. C’était Cloquet. renonçant à suivre ses vaches et sa jument noire.

337 . je ne veux pas qu’il soit dit que ma fille est une voleuse. On ne les vendra pas. – Tant pis pour la justice. les vaches .. comme une chose qui n’est pas juste. On a tout fait d’accord. et fit semblant de rire. qu’il tenait le long de la poitrine. Lureux ! – Elle qui a supplié le meunier du petit Maré de loger la jument noire. on n’a pas le droit de les vendre ! Monsieur le notaire ? En se détournant.. prêts à frapper.. à travers les rangs pressés des hommes. péniblement. Est-ce que ça vous gêne. – Cela ne regardait que moi. – Tu mens. Lureux. Il laissa tomber ses deux poings. je suppose ? – Non pas . vous. – Pauvre niais ! C’est elle qui a conduit la taure à la Maison Grise. Lureux avait aperçu le notaire qui se frayait un chemin.qu’il n’était pas soutenu. que nous gardions un peu de bien ? – Oui.. Il leva les épaules. ça me gêne.

. Vous pouvez lire le cahier : ils n’y sont pas.. se levant sur la pointe des pieds.. compta. autour de la cour. Le notaire. » Mais sa joie fut courte.. – Menez la jument noire à l’écurie ! Rentrez à 338 .. ces animaux sont à vous ?.. toute la question est de savoir si l’huissier les a marqués dans sa saisie. avec un plaisir grandissant. les bêtes arrêtées et parquées çà et là... vous les avez mis dans les fermes. Vous les avez cachés .. Il écoutait. Faut faire comme dit la loi.. Lureux.. Ça.– Qu’y a-t-il. c’est la loi. cela n’a pas d’importance : on ne les vendra pas. je m’y oppose ! – Vous n’êtes pas le premier qui m’ait joué ce tour-là.... – Ils sont à moi ou à d’autres . Je m’oppose à la vente ! Il avait repris son aplomb. – Pardon. Il toisait le notaire. Tant pis pour ceux qui ont cru en lui. donc Lureux ? Est-ce que. monsieur le notaire. vraiment. Si l’huissier ne les a pas marqués ?. les murmures que soufflaient vingt bouches autour d’eux : « Il a raison.

Avez-vous. tous. Elle avait vu le père .. le front appuyé contre le linteau de la porte et caché par un bras... Gilbert. je reprends la vente : suivez-moi ! Il chercha du regard Gilbert Cloquet. pour que tout le monde n’entendît pas : 339 . ayant toute l’âme devant lui. Lureux. s’était retiré de la cohue. oui ou non. Il avait gagné l’extrémité déserte de la cour. elle n’avait pas couru à lui. Vous n’avez oublié qu’une chose. il se tenait debout. pas trop haut. Il disait à demi-voix.. sur le seuil de cette maison où Marie pleurait. Vous entendez ?. – Eh bien ! vous m’y donnez pouvoir de vendre tous vos meubles et animaux. je l’ai signé.. presque à l’angle de la maison. à l’entrée du sentier qui descendait vers la forêt.. et. Messieurs. ayant dit ce qu’il fallait dire. et ne le trouva plus. signé l’acte de conversion de saisie ? – Sans doute.l’étable les trois vaches et les trois brebis ! Et promptement ! cria-t-il.

Il vit les assistants s’écarter. 340 . Il se retira. causant. un peu audessus de la foule. descendant la pente de la cour. suivant le notaire. entrer dans la maison. je te parle ! Je te dis ces choses-là. et tu ne me réponds pas ! Elle continuait de sangloter. « Adieu ! Laissez-moi passer ! criait Lureux. et toi. et tirant de l’autre Marie qui cherchait à se cacher derrière le dos de l’homme. jusqu’à l’endroit où le sentier perce la haie. riant. La foule venait. Vous m’avez tous trahis ! Je m’en vas pour ne plus revenir ! » Et le chapeau de feutre noir d’Étienne. puis en ressortir. Lureux passer en courant au milieu d’eux. tenant d’une main une petite valise de toile. et l’espèce de bonnet fleuri que portait Marie. des ennemis allaient venir. Des amis s’approchaient . et tu m’emportes encore la moitié de mon honneur ! Marie. du côté de Laché. je n’ai plus un sou vaillant. tu voles ton monde ! Marie. Gilbert s’entendit appeler par une voix qui n’était pas celle de Marie. Il vit le crieur et le clerc réapparaître derrière les tables.– Marie ! Marie ! je t’ai tout donné. à reculons.

. il aperçut Michel de Meximieu. comme il revenait de faire la batterie chez un fermier de Crux-la-Ville. Gilbert aurait pu l’éviter. La honte 341 . Ma pauvre Marie. c’est moi qui t’ai élevée ! Puis se reprenant.. Gilbert alors leva les bras. il ajouta : – Un peu. – Marie ! dit-il. pour écouter. comme j’ai pu. au soir tombant. Deux jours plus tard. poursuivi par la voix diminuante du crieur qui disait : – Une belle taure blanche à vendre ! La belle taure blanche ramenée par un brave homme !. comme il avait évité tant de gens de Fonteneilles. dans le sentier sous bois qui traverse le Vorroux et tourne vers Fonteneilles.s’éloignèrent et se perdirent... ou pour mieux respirer.. Et il s’enfuit vers le Pas-du-Loup... Le long de la haie. depuis le jour où l’huissier était venu à l’Épine. La forêt l’enveloppa. toi non plus tu n’avais pas de quoi vivre ! Et pourtant. Il s’arrêtait quelquefois. Le jeune homme allait lentement et dans le même sens que lui..

cette fois il allongea le pas. Mais non. pour s’annoncer. les collines. et il posa la main. Michel ne se détourna pas. sur les buissons et les herbes. et avant de rattraper le promeneur.le rendait impoli. Ils se mirent à marcher l’un près de l’autre. – Sais-tu ce que je me dis souvent. comme ailleurs elle confondait fraternellement les pierres. et continua de marcher . les maisons des hommes. L’ombre commençante estompait et mêlait leurs habits. On l’avait reconnu sans le voir . Gilbert ! – C’est triste aussi. monsieur Michel. les arbres. Michel n’avait point retiré sa main de dessus l’épaule du journalier. dans le sentier où une lueur venait encore en rasant le sol. si bien que celui-ci n’eut pas la peine de chercher une entrée en matière et un prétexte pour s’arrêter. – C’est très bien. quand je 342 . au moment où le journalier passait près de lui. ce que tu as fait dimanche. il toussa. affectueusement. on le plaignait. mais il étendit le bras. blonde sur leurs visages. sur l’épaule de Gilbert.

. les meilleurs. et à quelques autres du pays. Voilà ce qui est bien.. – Que tu mets quelque chose au-dessus de tes intérêts. ça se peut. et ce qui me touche. à toi et à des millions d’autres . Je ne savais même pas que vous pensiez à moi. Ils se turent. et que tu peux l’être bien plus. une espèce de tendresse dévouée et 343 .. l’un parce qu’il sentait inutile de parler davantage.. – Des fois. oui.. – Je me dis que tu as l’esprit supérieur à ton métier. et l’autre parce que ces sortes de sujets ne lui étaient pas familiers. et me fait tout voisin de toi. tu ne t’aperçois pas qu’on t’a volé la vérité. mais tu l’aimerais si tu pouvais la voir. Gilbert... Mais Gilbert avait compris que ce riche avait une âme fraternelle..songe à toi. – Quelle vérité. non. ceux qui te ressemblent ? – En vérité. monsieur Michel ? – Celle qui fait que tu es noble comme moi. j’en suis certain. et qu’il ne trouvait pas les mots pour répondre. Évidemment.

je ne peux plus vivre ici.. Les deux hommes la regardaient. – Que feras-tu au loin ? – Ce que je fais ici. Ils allaient lentement.. mais sur des choses mystérieuses que chacun garde pour soi. qui n’était fondée sur aucune solidarité apparente. – Vous avez toujours été bien honnête pour moi. devaient se rencontrer.. quelque part. monsieur Michel.singulière.... je vois qu’ils pensent tous à Marie et à Lureux quand ils me rencontrent.. Je voulais vous parler . – Et où veux-tu aller ? 344 . – Laquelle. Je n’ose plus regarder les gens. Il n’y a plus que vous qui pensiez à moi.. « dans sa muette ». une douceur flottait dans le soir tombant. Après ce qui est arrivé. au-dessus d’un peuplier qui semblait la toucher de sa fine pointe droite. et leurs âmes. La première étoile s’était levée. je voudrais une chose. Je veux m’en aller. mon ami ? – M’en aller. dans l’espace.

Mais ils pensèrent l’un à l’autre. ou sur la route de Fonteneilles. Et ils ne se dirent rien de plus. jadis.– Conduire vos bœufs. ou dans les champs voisins du château. la journée finie. au coin d’un taillis. Michel répondit. Où ils seront. ils avaient plaisir à causer l’un avec l’autre. c’était Gilbert. j’ai six grands vieux bœufs qui feraient bien l’affaire des sucriers. je te préviendrai. et ils passaient : à présent. je resterai. quand ils eurent pris chacun sa route. au milieu des bois qui devenaient tout noirs. Le hasard les faisait se rencontrer. laissent se refroidir et brunir sur l’enclume. Si je me décide à les vendre à la foire de septembre. Gilbert . si vous en vendez. en septembre. Ils se revirent encore plusieurs fois pendant le mois d’août. Il tendit la main au journalier. comme la barre de fer que les compagnons.. et sur lesquels pesait une bande de ciel rouge.. Mais ils se saluaient. Et l’un seulement s’en étonnait. Quand il avait parlé un quart 345 . après avoir songé un moment : – Cela se peut.

ni par la chasse. il n’y a pas de propriétaire qui soit mieux fait qu’un noble pour s’entendre avec un laboureur. et il était comme ceux qui reviennent d’un voyage. Cloquet. comme ils s’entretenaient. quand il n’a été gâté ni par l’auto. La vérité. Nous appartenons au vieux fonds. Cependant.d’heure avec Michel de Meximieu. Vers le milieu du mois. les uns et les autres. toi et moi. Et c’est une des raisons de notre amitié. c’est que nous avons grandement déchu. à ce qu’ils avaient dit. Nous souffrons du même mal : de paresse et d’orgueil. Toutes les haines sont venues de là. – des perdrix rappelaient en piétant. et souvent plusieurs jours. à l’angle du chaume d’avoine et de la prairie de Fonteneilles. il songeait tout le reste du jour. parce qu’il avait peu d’expérience en dehors de Fonteneilles . Et il aimait celui qui parlait librement de 346 . mais au fond de son cœur il reconnaissait que c’était vrai pour Michel et pour lui. – Michel dit : – La mode est de flatter l’ouvrier et d’injurier le noble. Gilbert ne se hasardait pas à répondre.

toutes choses. ses yeux bruns s’emplissaient de points d’or qui étaient la jeunesse. – Tu te trompes. L’air avait trouvé dans les bois la vie épanouie. Ce qui me met en colère. Gilbert. Il ne mentait pas. – Tu te trompes ! Michel riait. Les longues lèvres du malade la buvaient. c’est l’idéal d’impossible iniquité sur lequel on vous lance. Là-dessus. au début de septembre. et la portait au loin. que pas un des vieux bûcherons de France. Une autre fois. Il était mieux ce jour-là. il s’enhardit jusqu’à demander : – Vous êtes tout de même toujours contre les syndicats.. il ne calculait pas : il laissait voir son âme ardente. monsieur Michel ? Je le comprends .. on ne s’entendra jamais. ça n’est pas de votre monde. ce qui me fait peine et pitié. ce sont vos ailes coupées par vos chefs comme 347 . n’aurait voulu s’en contenter . autrefois. et ses yeux éclairés par le reflet de la terre chaude. mais c’est du mien. et si mesquin. celui-là .

» Gilbert Cloquet n’eut donc point de surprise quand il vit arriver chez lui.. Si l’œuvre est un jour baptisée. et au retour des saints parmi le peuple heureux. Adieu.. écoute bien ! Tout peut changer. alors. mon vieux Cloquet. je serai avec vous. Il pensait : « J’ai un ami . les appétits à la place de la justice. Aussi vrai qu’il fait une journée claire. et il le suivit des yeux aussi longtemps qu’il put le faire.. J’aurais eu bien d’autres choses à te dire. Mais. Je regretterai bientôt de ne plus causer avec toi.. c’est-à-dire plus noble. je croirai à une terre meilleure. s’il y a une bénédiction de la mer montante.celles des poules de basse-cour . – Moi aussi.. vivant ou mort.. Gilbert. mais autant dire que j’en avais un. monsieur Michel. Gilbert regarda le jeune homme s’éloigner. à une chevalerie nouvelle. puisque je vais le quitter. la haine à la place de l’amour. la veille de la foire de Corbigny. j’applaudirai. Il avait le cœur tout plein de ces regrets qui n’attendent pas l’adieu pour nous faire souffrir. c’est cela que j’espère. qui a lieu le deuxième mardi du 348 .

et il dit : – Je suis prêt. c’est cette nuit qu’il faudra partir. dans un champ tout proche du bourg. – Monsieur le comte m’a dit de vous dire encore que les marchands du côté de la Belgique.mois. voyons.. car il avait plu toute la matinée. demain. Si vous voulez les mener à la foire. monsieur le comte vous envoie dire que. il vendra ses six grands bœufs. je ferai le voyage avec eux. Le journalier coupait du vesceau. c’est leur nom ! – Eh bien ! que les Picards seraient nombreux à Corbigny. – Cloquet. n’est-ce pas ? 349 . – Et alors. du Nord. fit Renard. Il secoua ses sabots qui étaient couverts de boue. – Dites donc les Picards. puis il passa la main sur sa barbe pour se donner le temps de réfléchir... Il y a des chances pour que nos bœufs soient achetés pour les betteraves de Picardie. le garde de Fonteneilles. du Pas-de-Calais..

Quand il eut mis toutes choses en ordre et comme il voulait qu’elles fussent pour dormir pendant son absence. et. et couché. – Il est malade.– Vous n’y êtes pas forcé. Il salua de la tête le garde qui rentrait au château.. il ne prévint que la mère Justamond. De tous ses voisins du Pas-du-Loup. Puis il prit une poignée d’herbe. épointa sa barbe blonde. – Non. Bonne chance chez les Picards ! La physionomie de Gilbert devint toute sombre. essuya soigneusement la lame de sa faux. il s’habilla proprement. Gilbert. mais pourquoi monsieur Michel n’est-il pas venu me parler luimême ? Nous sommes amis. car si on me forçait. Allons. au revoir. je n’irais pas. fit un paquet de hardes qu’il emporterait avec lui . puis il s’étendit sur son lit et dormit un 350 . il quitta le champ pour aller fermer sa maison.. Ça ne va pas. Dites donc. ça n’est pas pour vous mépriser ce que je vais dire. Renard. ayant considéré le soleil qui marquait cinq heures du soir au cadran du ciel d’été.

. – Quoi donc ? Comme il fait frais pour vous mettre en route ! – Je vous ferai savoir mon adresse . Avant le jour. voilà la clé de chez moi : gardez-la jusqu’à ce que je revienne. vous m’écrirez des nouvelles de Fonteneilles. – Il y a encore une chose. Mais ça n’est pas facile. j’ai le cœur malade. quand le mal vient des enfants. à cause du froid de la forêt qui entrait. mon pauvre Cloquet.. veiller sur les abeilles . dont je vous tiendrai compte. – Mère Justamond. – Guérissez-le. et se recula en même temps. et surtout des nouvelles de monsieur Michel. il alla frapper aux vitres de la maison des Justamond. Je me rappellerai bien tout : ouvrir la chambre quand il fera beau . dit Gilbert. La bonne femme entrouvrit la fenêtre.peu. C’était convenu. bêcher les pommes de terre. La bonne femme avança sa grosse figure 351 . – Ça sera-t-il bientôt ? – J’espère que non.

dans le gris de la nuit finissante. Adieu. six grands bœufs blancs à la corne effilée..réjouie où Gilbert. à leur allure de labour. sur la route de Corbigny. – Moi. les six plus beaux bœufs de l’étable du château. Ça me fait quelque chose de vous voir partir. – Adieu. je ne suis pas assez savante.. marchaient. tenez. Gilbert... on vous l’écrira. Une demi-heure plus tard. En tête des deux premiers. 352 .. Gilbert Cloquet tenait l’aiguillon.. S’il y a de la nouveauté. enjugués deux à deux.. dans Fonteneilles. devina des yeux qui avaient pitié. dit-elle. mais j’ai mon fils Étienne et une fille qui connaissent bien l’écriture. à force de voisiner on était devenu comme parents.... sur la gauche....

on ne les ferre pas plus que les moutons. un diplômé des 353 . le fermier jeune encore de la grosse ferme du Pain-Fendu. la barbe carrée et le lorgnon en permanence de beaucoup de ceux qui ont fréquenté les mathématiques. Cloquet : vous serez nourri. Allez ! L’homme qui terminait ainsi son premier entretien avec Gilbert Cloquet. C’était M. Walmery. dans le petit bureau tapissé de papier vert et noir. avait la physionomie obstinée. monsieur : chez nous. comme les camarades. – Vous passerez demain matin à la forge. la parole brève.X La ferme du pain-fendu – C’est bien. et vous aurez cinquante francs par mois. Vos bœufs ne sont pas ferrés ? – Non.

Il avait repris son aiguillon. qui était plié en deux. taillé dans un brin de houx de Fonteneilles. là-bas. le contremaître de la ferme. pendant quelques minutes. Il rentra dans la maison. qui l’avait lui-même détourné des carrières libérales. il attendait. Gilbert Cloquet avait retrouvé dans la cour. ce sont les bœufs de la Nièvre. fils d’un ancien magistrat du Nord. M. Le contremaître. et 354 . et.écoles d’agriculture. au fond de l’immense cour. enjugués deux à deux. et l’on vit encore. Faitesles attacher dans la troisième étable. se redressa. – Jude. il s’avança jusqu’à la limite où le jour pâle coupait en biais la tapisserie fanée du couloir. Walmery. il se pencha au dehors. Walmery accompagna le nouveau bouvier jusqu’au bout du couloir qui séparait le bureau de la salle à manger des domestiques et qui ouvrait sur la cour. secoua ses bras nus. qui causait avec une femme de service. Jude Heilman. le bras étendu sur le cou de Montagne et de Rossigneau. qui se lavait les mains dans une auge. le chapeau en arrière et la barbe fauve au vent. Là. ses six bœufs nivernais. les molletières jaunes de M.

par la fixité de ses yeux gris. que les grands laboureurs de la Nièvre ajoutent au joug de leurs bœufs. par son allure aisée et balancée. très coloré. et je n’aurais pas raison plus que vous n’avez raison. relevée. avait un visage petit. mince.. Taisez-vous. Il émerveilla Gilbert. pour l’embellir. Un peu ancien pour voyager ! – Je pourrais vous dire que vous êtes. Ce géant. couleur d’or. vous. monsieur.. – Ça. de la couleur de la mer du Nord. c’est la marque de l’estime 355 . Allez déjuguer vos bêtes. qui questionnaient déjà de loin le nouveau bouvier. Qu’est-ce que c’est que cette fioriture derrière le joug ? En voilà une mode ! Il désignait la poignée peinte en vermillon. – Vous êtes Gilbert ? dit-il. Vous me jugerez au travail. en rabattant les poignets de sa chemise.. par sa jeunesse.. et une moustache de sous-officier. par sa taille. – C’est bon.vint. vêtu d’un pantalon et d’une chemise. un peu jeune pour commander.

On était faraud. que toute la cour pouvait faire en ce moment. 356 . Pas un compliment pour des bêtes comme les miennes ! Est-ce qu’ils en ont seulement. et il ajouta : – Ils sont jolis. et le bétail à l’engrais. pour des crèches de Noël ! Les deux jugements étaient provoqués par la comparaison. Les six grands bœufs blancs contournaient lentement un champ véritable de fumier pilé. Et il y a de quoi ! D’une touche légère de son aiguillon posé sur le mufle de Rossigneau. entre les nivernais conduits par leur bouvier. – A-t-on vu ! grommelait-il. Le spectacle était d’une haute beauté rurale.que les gens de chez nous ont pour les belles paires de bœufs. leurs bœufs de Picardie ! Ça serait bon. il fit tourner sur place la première paire de bœufs. les Picards ? Les six bœufs se mirent en marche. à une allure de procession. à Fonteneilles. tout au plus. parqué sur les fumiers. des bœufs.

au printemps. et descendre dans les prés. avant de partir pour l’abattoir.foulé. et mêlée de paille hachée. pour acquérir un supplément de graisse. peu massifs. et qui devaient passer là. les jours et les nuits d’hiver. achetés dans la région. Les bœufs mangeaient. qui s’élevait à plus de quatre-vingts centimètres au-dessus du sol de la cour. et d’autres pleines de pulpe de betterave sortant des raffineries. tournaient ou somnolaient quarante bœufs à la robe rousse ou fauve tachée de blanc. De distance en distance étaient disposées des auges pleines d’eau. les jours et les nuits d’automne. 357 . – plus de six cents tombereaux de fumier qu’on allait enlever et répandre dans les guérets. buvaient et reprenaient la promenade en cercle ou l’immobile contemplation qui convenait le mieux à l’humeur de chacun. comme on en voit dans les propriétés où l’on aime les constructions durables. qui les portait en évidence au milieu de la cour. Sur ce plateau de fumier. et qu’enveloppait une clôture de barres de fer tenues entre de solides poteaux. – marchaient. qui fumait sous leur ventre. sur cette litière chaude en décomposition.

L’enceinte n’avait qu’une ouverture. les bêtes. un peu de verdure libre et jeune. Par là seulement. les chariots pleins pouvaient passer. Des pigeons. tout au fond. toits rouges en tuiles. Tout cet énorme appareil de la ferme était commandé par la porte monumentale. vivaient avec les bestiaux sur le même fumier. on devinait que l’enceinte des murs se prolongeait au-delà de la dernière étable. et se réchauffaient au même feu caché. l’habitation du contremaître. Mais un chien enchaîné là. des canards. des ateliers. une étable. quand on était dans la cour. Tout autour du champ de fumier. 358 . on apercevait la campagne. puis les bâtiments formant un rectangle long. les yeux guettant ses détenus. un large couloir. murs rouges en brique. une route pavée où les hommes. des porcheries. une ancienne bergerie. vers l’occident. pendue entre deux hauts piliers de brique et dominée par un fronton en brique aussi. Cependant. des magasins. une autre étable. la terre. des granges. des poules. mais verdi par la pluie et noirci par la poussière et la fumée. les écuries. à l’opposé. gardait cette unique porte. dans la partie la plus distante de la maison.

autour du fumier doré par le jour. colossaux. les bœufs du Hainaut s’arrêtant de manger la pulpe. c’était un spectacle saisissant que la lente procession des bœufs blancs de la Nièvre. mais des jeunes. En déjuguant ses bœufs.et qu’il devait y avoir. des branches déjà tachées par la rouille. suivi par ses six bœufs. excepté ce contremaître qui n’avait point paru faire attention à eux. et il alla ainsi jusqu’à l’étable où il trouva vingt autres bœufs blancs de la Nièvre. il allait droit. semblait dire : « Sont-ils beaux ! Sont-ils bien menés ! Quelle belle poignée de bois rouge derrière le joug ! » Gilbert se sentait observé . au passage. et qu’on avait habitués à tirer au collier. de trois et quatre ans. il riait en songeant à ces colliers. dans le couloir ensoleillé. les ouvriers occupés dans les étables. au-dessus d’un toit surbaissé. et que jugeaient. à ces harnais qui ont l’air 359 . Toute la ferme. un potager et quelques arbres enfermés dans la forteresse rurale et dont on voyait pendre. et les pigeons effrayés par de si hautes cornes et de si longues échines. en arrière. Dans ce cadre de pierre rouge.

il savait seulement que le gros amas de maisons. hérissées de cheminées d’usines. dans ce coin frontière. qu’il avait traversé. d’aussi vastes étables. ni cet air d’industrie. un domaine aussi étendu. qui était ici. venant de la gare. certes. Il ignorait les noms .de haillons. il s’était senti bien étranger dans ce pays sans haies. presque une ville. mais nulle part il n’avait rencontré. l’expression âpre et souffrante de la terre elle-même. où l’horizon était court cependant. et cette belle torsion des têtes géminées qui se courbent pour l’effort et se relèvent quand tout va bien. Car. Le bouvier nivernais avait vu de belles fermes. et qui enlèvent aux attelages la barre sculpturale du joug. autant de matériel. à cause du jour laiteux qui buvait les lointains et d’où sortaient seulement des silhouettes imprécises de villages. et l’ensemble dans les mouvements. sous un seul fermier. 360 . d’usine. des fragments de faubourgs tombés dans la campagne. tout plat. L’après-midi fut employé par Gilbert à soigner ses bêtes et à visiter la cité rurale du Pain-Fendu. et des exploitations plus luxueuses peutêtre. distante d’un kilomètre.

à la figure grasse. deux femmes de basse-cour chargées de la laiterie et qui sentaient le lait caillé. ornée de papier à croisillons blancs et bleu cru. Quand Gilbert Cloquet aperçut. colorée et brutale. des pas de chevaux et de bœufs. où les domestiques prenaient leur repas. dans un halo de poussière blonde. martelant au passage le seuil des portes.. avec ceux qui habitaient le Pain-Fendu. et. rentrèrent. trois domestiques employés au service des chevaux et du roulage. des brocs de bière. et au haut bout de la table. Les chariots à quatre roues. dans la lumière 361 . basse d’étage. des assiettes blanches. On entendit des jurons. Gilbert Cloquet entra. Puis les bouviers qui logeaient à Onnaing ou à Quarouble quittèrent la ferme. et l’odeur du fumier se levait entre les murs. près de lui. le grand Jude Heilman. Une longue table de chêne ciré. des serviettes. – deux bouviers. Le soleil et les mouches faisaient meugler et se démener les bêtes parquées dans la grande cour. qui avaient transporté les gerbes des derniers chaumes. des bruits de chaînes traînées.. dans la salle. – on n’en avait pas à la Vigie.s’appelait Onnaing.

Mais Gilbert ne voyait que les beaux cheveux blond châtain. comme s’il eût été devant quelque grande dame du pays de Nièvre. lui le nouveau venu. le cou mince et veiné de bleu. bien lissés en bandeaux et relevés en chignon. et ceux qui connaissaient la ferme du Pain-Fendu disaient que le contremaître. moins spirituel que celui de mademoiselle Antoinette Jacquemin. elle avait l’œil à tout. Il fit un signe de tête. elle était active. en toile mauve . intimidé. d’une volonté si droite. 362 . gauchement. il hésita à s’asseoir. le visage rose. et l’autre tout l’ouvrage. Elle était vêtue d’une robe noire que protégeait un tablier à épaulettes. d’une bonté si prête et si discrète. comme deux brins de réséda. pas aussi fin de traits que celui de madame de Meximieu. gaie.de la lampe mêlée à celle du jour et embellie par elle. comme il en avait fait. c’était la contremaîtresse. mais si doux. la jeune femme du contremaître. Ce n’était cependant pas une grande dame. et des yeux piquetés de roux. Perrine Heilman. et que l’un faisait tout le bruit. un peu rond. simple. qui le regardaient. depuis la cuisine et le poulailler jusqu’à la laiterie et aux étables mêmes.

causant entre eux à gros éclats de voix. Madame Heilman. devant une statuette de madone accrochée au tronc d’un chêne. et buvait de fortes rasades de bière. il les donnait le matin. À table. il les déchirait en imagination. durs aux hommes. la viande. comme si. où les terres lasses attendaient et demandaient le repos. il les retournait. au grand étonnement de Gilbert. en arrière. il était comme muet. Madame Heilman riait quelquefois d’une chose qu’ils disaient. le pain. – et il y en avait de belle taille.dans sa jeunesse. et les forçait à la vie. Le rêve et le calcul ne quittaient que rarement ces petits yeux fixes. il voyait les champs où la récolte était finie. en regardant le mur en face de lui. droit. à cinq heures et demie. durs aux bêtes. Le mari. – avalait régulièrement la soupe. Et lui. et il se mit à table. plus que par son autorité. et fit les parts de bœuf bouilli. les séparait en distribuant les cultures. dominant de la tête tous les convives. mais ils ne lui adressaient guère la parole. durs à la terre. étant gênés par son défaut de vulgarité. à six 363 . Les hommes mangeaient voracement. puis elle servit la soupe. se signa en prenant place à table. Ses ordres.

patronne. alluma la pipe. pour aller fumer dehors. quand tous les employés de la grande usine terrienne étaient réunis dans la cour. soulevant sa casquette : – Est-ce qu’il y a moyen. et que les servantes enlevaient les assiettes et les brocs. un paquet de tabac belge. et son visage apparut rouge et bleu. un peu pour donner une leçon. tandis que les autres domestiques quittaient la salle. Gilbert n’avait pas dit un mot. renversé sur sa chaise. lui aussi. qui était au fond de la pièce. les deux coudes appuyés sur le bois. lorsqu’un des bouviers tira de sa poche une pipe. ou prendre le frais sur le chemin. Il resta à table. On ne faisait pas ainsi dans la Nièvre.heures. la porta jusqu’auprès du poêle. allumant sa pipe devant la patronne et tout près d’elle. il écarta sa chaise de la table. Il eut envie de fumer. devant le portail d’entrée. dans l’éclair de la flamme et de la fumée. mais l’acte de ce Picard. suivant les saisons. et. Et. Le souper finissait. un peu par désir de se faire bien voir. avec votre 364 . bourra le fourneau. puis. lui avait paru contraire à la politesse.

pour dire cela. S’ils sont. Quand il eut quitté la salle à manger. en retirant sa casquette de dessus sa tête. fit Gilbert. parlait de haut en bas. Tout le monde peut fumer ici. – Certainement. Elle s’était détournée. monsieur Cloquet. en surveillant sa voix. et comme s’il promettait de répéter aux absents ce qu’on venait de dire à leur sujet. bons au harnais. comme elle passait à côté de Gilbert. elle aida les servantes à remettre toutes choses en ordre. – Vous êtes bien honnête pour eux. et probablement grondait madame Heilman de quelque manquement au programme sans limite et sans repos qu’elle avait à remplir. la lèvre supérieure avançante. la dominant de deux pieds. de plus. Puis elle se remit à écouter son mari qui. elle dit : – J’ai vu tantôt les plus beaux bœufs de Nièvre que j’aie jamais vus ici. 365 . c’est une merveille. à bout de bras. et.permission ? Il montrait sa pipe. le menton rentré dans le cou.

Plus loin. Une tristesse subite le fit se détourner de ce coin où l’on s’aimait. il aperçut une flamme qui n’éclairait rien. les poteaux de télégraphe.Il se leva. les terres. Trois hommes étaient assis sur un tas de cailloux. couchées. sur la terre plate. quand il eut achevé sa pipe. La pièce était déserte. Gilbert s’avança. sous les étoiles sans lune. après quoi la cité était close et il y avait. et qu’enveloppait une mince auréole 366 . Les piliers de brique et le linteau découpaient un immense carré moitié ciel et moitié plaine. Gilbert en devina un autre qui avait le bras passé autour de la taille d’une femme. une forteresse de brique le long de laquelle le vent relevait en lames son courant brisé. à droite de l’entrée. d’une des servantes. Il venait par là un air chaud et tremblant. sans doute. Dans la cour. Le bouvier pencha la tête. vers la gauche. Gilbert avait envie de connaître son nouveau domaine. les mains dans les poches. La grande porte restait ouverte sur les champs jusqu’à dix heures . les bêtes dormaient. ou debout et les pieds écartés pour mieux tenir l’équilibre. et au-delà de l’abîme d’ombre où s’enfonçaient la route. en dehors de la porte.

Son lit n’était plus. jusqu’au bout du long bâtiment. Il ne pensait ni à Marie. ni à rien de ce qui était encore 367 . longtemps il resta éveillé. au-dessus des trente dos mouvants. Tu ne connais donc rien ? Il ne répondit pas. – Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il. de proche en proche. Gilbert monta par l’échelle. et revint vers l’étable où il devait coucher. Quiévrain en Belgique.dansante. Malgré la fatigue du voyage. après avoir inspecté les crèches pour voir s’il ne manquait rien à ses bœufs. Une voix répondit : – Le haut fourneau de Quiévrain. éclairé par une lanterne au bout d’un bras de fer. mais pendu à cinq pieds du sol. à la Vigie. et entouré d’un cadre de bois contre la corne des bêtes. et. ni au hameau du Pas-du-Loup. posé dans un coin de l’étable. au milieu de la longue file des bêtes. alignés à droite et à gauche. mais tourna sur lui-même. il essaya de dormir. comme dans les jeunes années. ni à ses camarades. et dont la blancheur diminuait.

dans l’ombre du portail. que rien n’accueille. Mais dans cette bauge du pays picard. et que rien ne retient.trop voisin dans le temps. si ce n’est pour songer : « Ils se marieront. pris d’amour. Chez lui. Il comparait. et il concluait : « Pourquoi suis-je venu à Onnaing. la physionomie des gens. la peur de souffrir. l’image de cette femme enlacée par un homme. il se préoccupait peu des gars et des filles qu’il rencontrait ainsi. et le plus tôt sera le mieux ». Il revoyait les menus faits de la soirée. il se sentait bien l’étranger. ou sur les plateaux de la Champagne où les sucriers sont connus aussi ? » Et il ne trouvait aucune raison. le faisaient écarter les souvenirs de la veille et se reporter à l’époque où il couchait dans une bauge assez semblable à celle-ci. tout à l’heure. plutôt qu’à Lyon. pourquoi les visions étaient-elles plus tenaces ? Pourquoi le sang d’un bouvier qui avait déjà vécu longtemps s’échauffait-il comme celui d’un jeune 368 . La honte. Fortier. ce qu’il venait d’apprendre du pays des Picards. et à cause de cela. chez M. ou dans les environs de Paris. avec ce passé. Malgré lui. lui revenait avec insistance et le troublait.

La grande brise de Picardie caressait les murs de l’étable.. Il sentit qu’il était plus faible qu’à Fonteneilles. si loin. 369 . Les témoins habituels de sa vie étaient si loin..homme ? Gilbert comprit que le changement n’était point seulement autour de lui.

loin. et. et il partit pour la plaine. il enjugua soigneusement ses quatre meilleurs bœufs. qu’on pouvait reconnaître à quelques saules nains et à des herbes. ayant arrêté son harnais devant la porte de l’habitation du contremaître. d’après les ordres du fermier. du côté du courant de Quarouble. il alla. avec les jougs à poignée rouge. chercher des tartines de pain beurré. ayant nourri ses bêtes.XI Les labours de Picardie Le lendemain. seul vert 370 . comme les autres bouviers et domestiques. avait distribué le travail aux hommes et aux bêtes assemblés. bien résolu à quitter le Pain-Fendu si on l’obligeait à changer sa belle mode nivernaise. et un litre de bière qu’il mit dans une vieille carnassière que l’un de ses camarades lui prêta. Ce fut un dur labour. Heilman.

Il n’était pas dix heures du matin. et les mulots et les insectes.avec celui des choux. ni moi. dans le jaune éteint des chaumes. – Ni eux. Mais ils s’arrêtaient plus souvent que le sien. dans l’espace que blondissaient à l’infini les chaumes des avoines et des blés. une tache d’un tiers plus large que les autres et fumante comme un canal vaseux fouillé par le soleil. À petite distance de Gilbert. Vaste plaine qui avait désappris l’ombre ! La terre. et plus longtemps. mais vos bœufs seront fourbus avant la huitaine. un chapeau de paille sur la tête . 371 . dit Heilman qui passa. n’ayant pu creuser assez avant leur repaire. d’autres attelages labouraient. elle laissait échapper des cris. chaussé de bottes. coulaient sur les sabots de l’homme avec les racines éventrées du froment. de la poussière. – Beau travail. elle venait en mottes longues comme des poutres. répondit Gilbert. elle se couchait en travers de la charrue. sèche depuis des mois. ne s’émiettait pas sous le soc . que l’espace labouré par les quatre bœufs de Gilbert faisait. une fumée âcre.

quand les hommes se furent retirés. un moment. elle s’approcha de Gilbert. que ferez-vous de votre journée de demain ? – Rien. Mais. quinze cent mille kilos à transporter avant le 15 novembre. Le soir. qui parlaient de leurs projets pour le lendemain dimanche. Il mangeait. loué ou moqué. 372 . à table. il se remit à fumer. et un peu plus étranger. occupée qu’elle était à servir les hommes et à répondre au bavardage des servantes. à la même place. La femme du contremaître n’avait fait aucune attention à lui. murmuré. il n’était question. Le patron continua son chemin. quand va venir l’arrachage des betteraves. madame Heilman. que de ce bouvier nivernais et de ses bœufs. se tenant debout auprès de lui qui était assis : – Et vous. et. plus las un peu que la veille. près du poêle. au Pain-Fendu. demanda-t-elle. diminuant dans la plaine. il parlait. Après le souper. Gilbert entendait son nom.– Nous verrons. mais toujours plus grand que les bouviers auxquels. Cinquante hectares. comme elle avait fait la veille.

– Vous avez l’air malheureux. il faut le dire. on n’est pas dur ici . une surprise. Elle se mit à rire : – Allons ! quand vous aurez passé seulement une semaine ici. d’un geste compatissant. Un bon travailleur comme vous ! C’est le pays qui vous manque ? – Non. vous serez tout habitué. monsieur Cloquet. comme par un chien qu’on caresse . et on vous prendrait pour un grand enfant ! Mon pauvre Cloquet ! Elle s’éloigna. une émotion. dans cette lueur longue du regard qui montait. et déjà reprise par le travail. Il sortit sans se 373 . une reconnaissance. Elle se sentit regardée. Elle mit sa main sur l’épaule du bouvier. portant une chaise qu’elle voulait remettre en place.– Vous n’allez pas à la messe ? – Non. elle vit. d’en bas. vous serez bien soigné . – Si vous êtes malade. Vous n’êtes plus un jeune homme. Gilbert s’était levé. un désir que ce ne fût pas fini.

la même tendresse pure. à faire du mal aux bêtes ? 374 . pour chasser la vision trop douce. cette madame Heilman ! Gilbert entendit des chevaux qui se battaient. celle qu’il eût aimée surtout. et qui ressuscitait. la femme qu’il avait aimée. mire-toi. mon Cloquet. « Mire-toi dans mes yeux. je souffre quand tu souffres ! » Oh ! quel vieux mot. près de la forge dont le feu était mort. il fit le tour du parc où les bœufs rouges tournaient sur le fumier. dans l’écurie voisine. et les mots qui revenaient : « Mon pauvre Cloquet ! » Comme elle avait dit cela ! Oui. tout au bout de l’enceinte de la ferme. dans le souvenir du passé. tout à coup. et il y courut. comme autrefois le disait Adèle Mirette. et qui lui noyait le cœur ! Elle était si jolie. jurant comme il ne faisait point d’habitude. à cette heure d’abandon ! C’était le même accent. et.retourner. il les sépara si brutalement qu’il se dit : – Qu’est-ce que j’ai ce soir. il descendit le perron . dans le regard. plus jamais réentendu pendant de si longues années. Et il s’assit. et. d’un coup de courroie double. et il se réfugia. passant ses deux mains sur son front. et le même geste.

occupèrent et lassèrent les hommes. roulés à petite distance des champs où l’on travaillait. jusqu’à la sucrerie d’Onnaing. Dans les terres détrempées. Les six bœufs nivernais n’étaient pas de trop pour arracher la voiture aux ornières que l’énorme poids creusait sous le cercle de fer des roues. et dans les quartiers enfumés qui avoisinent la gare. Il fallait s’arrêter pour faire souffler les bêtes. tout l’après-midi. Toute la journée. déjeuna et dîna dans un estaminet d’Onnaing. comme un soldat qui arrive dans une garnison. Les grands labours. Gilbert et ses camarades conduisaient maintenant les chariots à quatre roues. dimanche. les bœufs. Bientôt les pluies commencèrent à tomber. et ne rentra à la ferme que pour la nuit. il avait erré. dès que le soleil faiblissait. seul. remplis de betteraves. Le jour se leva plus tard et s’abîma plus vite dans des brouillards qui se tenaient. lui si économe. pendant des semaines. les chevaux. il sortit dès que ses bêtes eurent été soignées. et qui déferlaient. « Que cherches-tu à 375 . sur la route de Valenciennes.Le lendemain. Puis l’époque vint de récolter les betteraves.

il restait. ou à l’expliquer. il la regardait traverser la cour. On essaya de l’interroger. mon vieux. C’est-il un verre de bière ? Ça se trouverait plus près de toi. à cause de son air peu commode. ou d’autre chose. Cloquet ? C’est-il des arbres ? Il n’y en a point chez nous. Il ne s’approchait pas. La fermière n’avait pas l’air de s’apercevoir de l’étrange allure de cet homme. Il se sentait faible.l’horizon. » On le plaisantait prudemment. Mais la volonté lui avait manqué. On le considérait comme un de ces bergers qui perdent l’usage de la parole. Ce qu’il avait ? Une idée fixe et mauvaise le possédait. peu à peu. ne sachant causer qu’avec les moutons et les chiens. Mais il ne s’y prêta pas davantage. accompagner un 376 . deux ou trois fois. ses camarades renoncèrent à troubler sa songerie. qui la guettait. et qui vont seuls. Gilbert aurait mieux fait de quitter la ferme. ouvrir une fenêtre. Après quelques essais inutiles pour le faire parler du pays de Nièvre. et il se cachait pour voir passer la femme de Jude Heilman. pour voir ce qu’il savait du monde. Il s’en était parlé à lui-même. soir et matin. C’est-il ta bonne amie ? L’heure est passée.

elle l’appela. compris qu’il y avait de la passion dans le silence de Gilbert Cloquet. C’était dans la troisième semaine d’octobre. « Si je le fais renvoyer. il s’informait des prix et de l’état du bétail. il achetait quelquefois . aux repas. Mais celui-là était d’une espèce nouvelle. Depuis qu’elle vivait au milieu de ce personnel flottant de domestiques et de journaliers. dès le deuxième jour. C’était un ami et un habitué de la ferme . et madame Heilman restait aussi gaie. elle avait souvent été obligée de se défendre contre l’un ou l’autre. Quand il était près d’elle. Un boucher de Quiévrain vint au Pain-Fendu. il était gêné. et elle évitait de donner des prétextes à ce mauvais rêve. plus sombre. aussi vive et naturelle devant le bouvier que si elle n’avait rien deviné. sitôt la dernière bouchée de pain avalée. Que faire ? Elle avait. plus inquiétante. pensait-elle. mais sa manière n’en était point changée. et ne levait les yeux qu’à la dérobée. il sortait.marchand ou un visiteur. où ira-t-il ? » Un jour. cependant. puis. Il 377 . Dans le couloir de la maison il parlementa bruyamment avec la femme du contremaître.

La jeune femme l’accompagna jusqu’à l’entrée du couloir. qui jouissait d’une grande réputation de fortune. et qui avait une espèce de puissance joviale et d’aisance. de la main. qui portait sur le bras une peau de bique grise. dont il marchait enveloppé. et appela. faites donc faire à monsieur Hourmel la visite des étables.s’appelait Jean Hourmel : gros homme. et qui demanda à visiter les étables. d’une lucarne. de loyauté et d’entrain dans les affaires. Le boucher. – Monsieur Cloquet. jeune. comme si elle cherchait quelqu’un. Elle offrit un verre de bière au boucher belge qui refusa. dit quelques mots tout bas à M. de sa voix un peu traînante : – Monsieur Cloquet ? La barbe fauve et les yeux clairs du Nivernais s’encadrèrent dans l’ouverture. faite de ce bon renom. Madame Heilman était seule à la maison. et qui n’avait point de blouse pardessus sa jaquette comme en ont la plupart de ses confrères du Centre ou de Paris quand ils 378 . jeta un regard dans la cour. le mari ne rentrerait pas avant midi. Hourmel.

sérieuse et muette. Sa physionomie joviale s’était détendue. elle nous aide. Une petite moue relevait les moustaches coupées ras. qui connaissait la ferme à merveille. Le premier moment de mutisme passé. il dit : « Il faudrait que vous veniez me voir. Ils parlèrent de France et de Belgique. et considéra le bouvier avec une attention soutenue. chez nous. de même . seulement. L’autre approuvait : « Connu . même 379 . Il termina son examen par un hochement de tête dont il garda pour luimême le sens. Il était fraternel avec le bouvier inconnu rencontré à la ferme . et suivit Gilbert. et pouvait l’expliquer. la conversation fut abondante entre deux hommes que le métier rapprochait l’un de l’autre. vous me paraissez être sans religion dans votre pays ? – Elle ne nous gêne pas. et la pitié qui se devine. il avait la force qui n’a pas besoin de mots pour attirer. » Un peu plus tard. – Nous. s’arrêta d’abord en face de Gilbert. de pâturage et de commerce. et Gilbert se laissa aller à raconter sa jeunesse et la formation des syndicats de bûcherons de la Nièvre.voyagent. ce boucher de Quiévrain. Gilbert Cloquet ! » Il était bonhomme.

Une porte de chêne verni. fit Gilbert. un autre qui tourne à angle droit. la dédicace. eh bien ! venez à la grande ducasse ! – Qu’est-ce que c’est ? – La fête patronale de Quiévrain. à côté de l’étal. dimanche prochain autant dire. et qui a lieu le dimanche qui suit le 18 octobre. un bout de rue qui monte. et c’était là. Les hôtes recevaient Gilbert 380 . en une demi-heure. Le dimanche 21 octobre fut pour lui un jour de répit et presque un jour joyeux. puis une cour et des magasins : la maison avait bon air. La maison du boucher fut aisée à trouver : on n’avait qu’à suivre les rails. et. – Vous avez besoin de distraction. un salon qui servait de salle à manger. la ducasse comme on dit chez nous. une cuisine derrière. à peu de distance. La ménagère mettra votre couvert. le tramway qui vient de Valenciennes. il était en Belgique. Vers dix heures et demie. sur la droite. à Onnaing. à ce que je vois .quand elle plaisante. – J’irai donc. le bouvier prit.

aux joues plates. cuillers de tout modèle et de toute taille. faisait des frais comme pour un prince. Il admirait. n’avait pas connu cet empressement de deux êtres appliqués à le recevoir. des vide-poches donnés en prime par quelque magasin. coupes et corbeilles en métal brillant. il admirait le papier à fleurs qui couvrait les murs. une grande mince. « Asseyez-vous . à asperges. et madame Hourmel. aux yeux doux et inquiets d’inquiétude ménagère. deux têtes de chamois en terre cuite. des chaises de chêne blanc ciré.comme un ami. pinces à sucre. les pieds allongés et fumants contre la salamandre nickelée de madame Hourmel. Il 381 . à le soigner. Dans la salle. On lui racontait les histoires de Quiévrain. pelles à poisson. depuis longtemps. vous prendrez une tasse de café ? Préférez-vous de la bière ? Dis. remets donc du charbon dans le poêle : monsieur Cloquet doit avoir froid ? » Le pauvre. un buffet à deux corps et dont la vitrine était pleine de vaisselle multicolore et d’objets inutiles dans un modeste ménage. Hourmel. les chromolithographies pieuses encadrées. à l’égayer.

Nous aurions dû nous le rappeler. ni femme ? Oh si !.. car elle avait une sorte de bonté grave et égale : – Je vas aller servir la clientèle. au bord de l’Honelle . et qu’il était sans aide morale. – De mon ami. alors.. à moins que je n’appelle ainsi monsieur Michel. La femme du boucher avait deviné que le Français avait de grandes peines. de considérer la maison comme celle d’un de vos amis. répondit Gilbert. dans la chaleur du poêle. Hourmel et vous . Un Français..oubliait la sienne.. sérieusement. d’aucune sorte. ils assistèrent au jeu du papegai.. On resta longtemps à table.. Ils tirèrent à la carabine . ça ne vieillit pas. car je ne m’en connais point. mais je vous prie.. dans un pré. pendant que vous ferez un tour de ducasse. ils virent 382 . Ah ! ce n’est pas bien de nous avoir caché cela !.... Vous rougissez. – Vous n’avez pas d’ami ? Ni homme. Gilbert empruntant un peu de gaieté à l’humeur joviale du boucher Hourmel. Elle dit. Amusez-vous ! Les deux hommes passèrent un après-midi d’enfants. désormais.

Et le tramway s’enfonça dans la nuit. Hourmel demanda : – Au revoir. vers Onnaing. peut-être toujours.danser les ouvriers et les ouvrières de Quiévrain et de Blanc-Misseron . avant le 17 novembre. – En tout cas. n’est-ce pas ? Combien restezvous de temps encore au Pain-Fendu ? – Peut-être huit jours. tard. je reviendrai ici. et contents de s’être connus. fit Hourmel. après avoir soupé ensemble dans le petit salon aux têtes de chamois. si j’y reste. à l’arrêt du tramway. visitèrent des amis qui offrirent du café. car je vais en voyage à ce moment-là. Mais. 383 . le soir. ils étaient de belle humeur. et quand ils se quittèrent.

et d’arbres. et les Flandres françaises. et ce qu’il y a de trop reviendra dans l’abîme pour en sortir de nouveau ». et les rouliers jurant. La mer avait mis en eux la vie et la nourriture pour des milliards d’épis. et la Hollande.XII La bourrasque Les semaines les plus sombres de l’année étaient venues. Tout le jour et toute la nuit. pour plus de plantes et d’êtres vivants qu’il n’y en avait sur la terre. Et le vent mouillait les pays du Nord. Toute la Belgique. et de fleurs. et d’hommes. et les provinces basses de l’Allemagne eurent de la peine à rentrer les dernières récoltes. se succédant presque sans intervalle. et virent les charrettes embourbées. Elle avait commandé au vent : « Distribue les forces. et aussi des jours où les hommes de la campagne 384 . les nuages de grande pluie passaient.

ne pouvant tenir sous l’averse. L’herbe sifflait au ras des mottes. Le vent secouait les corneilles au vol. luisait derrière eux. ou des sacs à farine. attendant l’éclaircie qui ne venait pas. c’était toujours Gilbert 385 . détrempée. du nord au sud. Les grands chariots avaient porté toute la récolte aux usines. Tristes heures. Les hommes se couvraient les épaules avec de vieilles vestes.durent demeurer enfermés. et. de l’est à l’ouest. et les bêtes elles-mêmes avaient les paupières rouges. à cause du fouettement répété de l’eau. M. Alors le fermier avait prescrit à Heilman de reprendre les labours. lissée par le versoir de fer. dangereuses pour ceux qui ont au cœur un rêve malsain. Avant la fin de la première quinzaine de novembre. Quelquefois. Walmery avait fait arracher l’énorme quantité de betteraves à sucre nourries et mûries sur cinquante hectares de terre. tous les harnais de la ferme passaient dix heures dehors. les laboureurs rentraient. ou des limousines. malgré le mauvais temps. Et s’il arrivait qu’un seul d’entre eux restât dans la plaine. et la terre. La pluie promenait ses fontaines noires.

– Les bêtes ne tirent plus ! dit Heilman. entre lesquels. la corne basse. et soufflant en mesure sur leurs jarrets tendus. dès dix heures du matin. Les hommes. sans fissure et qui semblait immobile. auquel on avait confié une charrue nouvelle. une pluie pénétrante. il faut rentrer ! Et. pour les Nivernais comme pour les gars des Flandres ! Gilbert n’eut pas l’air d’entendre. depuis l’aube. égale. il fallut revenir en hâte au Pain-Fendu. serrée.Cloquet. que les trois couples de grands bœufs blancs promenaient. au contact de l’eau et du vent. Elles seraient capables d’être malades. tendu d’un seul nuage bleu d’ardoise. qui feutrait le poil des bêtes et le tordait en épis. la peau rose des flancs frémissait. Le ciel. laissait couler. il cria : – L’ordre est pour tout le monde. Les six bœufs. C’est ainsi que le vendredi 16 novembre. voyant que Gilbert continuait son labour. continuèrent de 386 . sous l’averse.

Il ne saluait plus le contremaître. Il se prenait de querelle avec les domestiques pour les causes les plus futiles. dans l’auréole blonde de son attelage en sueur. qui roule et qui est blanc ? » Gilbert n’avait pas obéi parce que Heilman lui était devenu odieux. – Crève donc. Il ne dormait plus. Les enfants des villages. parce que la passion s’était emparée du bouvier et le rendait fou. en arrière. Le bouvier. à travers les vitres. il ne lui répondait plus. se suivant l’une l’autre. disaient : « Qu’est-ce que c’est là-bas. dans la pluie. La tache pâle des six bœufs voyageait au ras du sol. surtout avec ceux qui lui semblaient être bien vus de madame Heilman. Nivernais ! Mais si un de tes bœufs est malade. tu paieras les frais ! Toutes les charrues. Le 387 . qui regardaient de loin. reprirent le chemin de la ferme.tirer . si tu veux. moins une. dans la plaine immense. ils s’éloignèrent. semblait plus grand que de coutume. Gilbert demeura seul. enveloppés par la brume de leur souffle et par la vapeur qui se levait de leur dos. sous le nuage bas.

comme la plus belle chose qu’il connût. ce n’était pas le chagrin rapporté de chez lui qui tournait la tête à Gilbert. Étienne Justamond n’avait pas écrit. ni l’enfance enveloppée dans son regard et protégée par lui. tous les témoins de la vie honnête. c’était le voisinage de cette belle jeunesse rencontrée dans la ferme. Toutes les habitudes 388 . au jardin. Même. et l’éloignement des choses familières. dans les fermes où toujours les passants se mêlent aux ouvriers du pays. il excusait Gilbert. il est fort. sachant que l’autorité est difficile à exercer. » La force lui plaisait. à la cuiller d’étain et au souvenir de la morte. au bois du lit.flegmatique Heilman tolérait cette humeur et s’en inquiétait même assez peu. Les nouvelles de Michel n’étaient pas venues. Non. Comme ils étaient loin. Et puis. Peut-être qu’il a rapporté de chez lui des peines qu’on ne sait pas. tous ceux qui auraient pu se moquer. conseiller ! Plus rien ne rappelait la mère Cloquet. ni les années d’amour. « C’est un ancien. reprendre. qui retiennent l’esprit tenté et la chair qui faiblit. ni la longue période où Gilbert était resté fidèle à la maison. disait-il.

il souhaitait de le voir frappé par un cheval. Une jalousie insensée lui rendait odieux les ordres. décor de la forêt et des herbages. Pas un mot ne l’encourageait. elle serait plus faible et moins bien gardée. « Pourquoi vivre ? Quelle 389 . et alors le désespoir le saisissait. travail du bois. la femme deviendrait moins farouche.. Il en voulait au mari. pas un regard. à l’obstacle. causeries. il se rendait compte que l’âge était passé où il pouvait plaire à une femme. ou qu’une échelle se rompît sous les pieds du contremaître. Si l’homme disparaissait. Et dans le vide. de le rencontrer. Gilbert sentait que des idées voisines du crime le frôlaient. ou écrasé par un sac de grain tombé d’un grenier. Gilbert avait bien vu que madame Heilman se tenait sur ses gardes. il apercevait sa folie . Quelquefois il se prenait d’horreur pour lui-même .avaient été rompues. la surveillance. camaraderies. évitait de lui parler. Il était le maître à présent de cet homme presque vieux.. la présence d’Heilman. Parfois il aurait voulu qu’une roue de chariot passât sur le corps de ce géant tranquille et jeune . au chef. le mauvais désir avait grandi.

Il ne raisonnait point. croyait voir devant lui. et la fièvre dans son sang. il se relevait le matin. jamais il n’avait songé à l’étendre au-delà des questions d’intérêt. Puis. d’ailleurs . au-dessus du guéret que ses bœufs 390 . quand personne ne fait seulement attention à moi ? Quand personne ne m’aimera plus jamais ? » Ses camarades disaient : « Qu’a-t-il encore ? » Il ne parlait à personne . sans avoir dormi. La nouveauté de la tentation avait vaincu tout de suite cet être abandonné. Gilbert. une femme descendait le perron de la ferme . Comme il avait en peu de temps changé ! Où était-elle son idée de justice ? À vrai dire. une voix appelait la servante . labourant dans la tempête de pluie. et il avait ce plissement des paupières et ce tremblement furtif d’un chat qui guette un oiseau proche. se demandant s’il n’allait pas « se faire disparaître ». il aimait. tant sa folie était souveraine. une main écartait le rideau de la grande salle : et l’ardente convoitise se rallumait dans les yeux du bouvier.raison de travailler.

et qu’il les eut attachés devant leurs mangeoires pleines. la femme grande. si bien que les bœufs. et rose. le bouvier cependant détela ses bêtes. Il rejoignit alors ses compagnons. il mit ses bottes qu’il ne chaussait que le dimanche. et coiffée en cheveux comme une dame. Ceux-ci travaillaient dans la grange couverte qui était bâtie juste en face des bâtiments d’habitation. il pensa à changer de linge et de vêtements. Heilman avait donné l’ordre de nettoyer et de 391 . son chapeau de feutre à grands bords. Comme il n’avait que deux habits. de l’autre côté de la cour. et. il dut mettre sa veste à boutons de corne. et ces yeux calmes qui avaient eu pitié de lui. et il revint à son tour. Après une heure. n’entendant plus leurs noms. hélas ! les premiers jours. pour toute garde-robe. s’étonnaient et perdaient de leur courage. ses sabots étant trempés. Il la voyait. et il lui parlait tout haut. et qui formaient une troisième ligne de constructions.allaient remuer. Quand il se fut occupé de ses bœufs. et dans les magasins qui s’élevaient encore au-delà.

Tu es le plus fort : faut pas être lâche ! – Le plus fort ? Le petit Wallon Victor. La querelle était à moitié sérieuse. tu lui feras du mal. et le jeta dans la poussière de la grange. murmuraient. parlant assez haut pour être entendus du contremaître qui inspectait les étables. Gilbert intervint. quand il y en a plusieurs qui cherchent à ne pas travailler. Comme cela ne manque guère. dit-il. Il y eut un cri. serra Gatien à l’étouffer. contre une roue du chariot démonté. Ils se tenaient à bras-le-corps. Heilman entra 392 . s’interpellaient l’un l’autre. Gatien. – Assez. pour sceller la réconciliation aux frais de M. devenu rouge comme une tuile. Walmery.graisser les machines agricoles et les chariots. disant qu’on leur faisait faire la besogne du charron. et les hommes y voyaient. deux des hommes se prirent de querelle. et s’excitaient à quitter le travail. un moyen de boire une bouteille de bière. dans la grange où Gilbert s’était mis à remuer et à réempiler des madriers. Les domestiques. mécontents. l’un et l’autre. Ils flânaient.

par une porte de côté ... Le contremaître avait envie de s’offrir une distraction. l’observaient en riant. Elle faisait un bruit de ruisseau. Cinq ou six hommes venus des étables. des magasins.. du côté de la cour. Il était debout sur le sol dégagé. une cloison double en briques. Petit Wallon du diable !. L’averse continuait dehors. mais comme il aimait secrètement le spectacle des luttes et des jeux de force. de la forge.. et que fermait. Il en rosserait deux à la fois. La pluie tombait en murailles grises le long du hangar. jura. tournait lentement sa tête carrée où luisaient des yeux étroits. par habitude .. bridés. jaunes et injectés de sang comme ceux d’un taureau. essoufflé. il dit : – Joli tout de même. couvert de poussière. Gatien haussait les épaules. entre la caisse du chariot démonté et la haute pile de madriers sur laquelle Gilbert était debout. remontait la ceinture de cuir qui tenait son pantalon. Parole ! Victor. sépara les combattants .. qui était ouvert dans le sens de la longueur. et refaisait le nœud de sa cravate rouge. L’odeur âcre de la 393 .

indulgent. Première force !. des écuries et des greniers. sous le vaste toit. le petit Wallon !.. à ces familiarités consenties en public. et la tête couverte d’un châle en tricot gris... comme des pigeons qui se laissent 394 .. lui aussi. – Qu’est-ce que vous pariez ? dit le forgeron. celle d’un petit berger qui se penchait en dehors. chaussée de sabots à brides. pour aller surveiller la laiterie.poussière remuée excitait les nerfs. voilà madame Heilman qui vient : celui qui gagne embrasse la patronne ! – C’est cela ! dirent de grosses voix amusées. Quand elle entra. Une voix près de lui. Elle venait.. courant. riposta : – Tiens. Il avait vu venir sa femme. comme toute la campagne. Qui est-ce qui tient le pari ? Heilman ne dit rien. sautant d’une pierre sur l’autre. dans les grands froids. Rablé.. deux hommes arrivèrent encore. – Je parie pour Victor ! reprit-il. Il consentait. qu’elle mettait le matin. dans un coin.

... et il s’avançait jusqu’à deux pas de Victor. celui qui sera vainqueur à la lutte vous embrassera ! » elle leva les épaules. le vieux ! cria une voix. À bas le Nivernais ! Vivent les Wallons ! Une rivalité confuse de races les animait tous. Donne-lui la bonne leçon. et elle dit : – J’étais venue pour prévenir Heilman que la bière est tirée. sur un billot de chêne qui était placé contre le mur de brique. Victor !.tomber du toit... à l’écart. qui avait sauté du haut de la pile de bois à terre. 395 . et Victor lui ayant dit : « Patronne. Et elle fronça les sourcils. Elle venait de voir Gilbert... – Bravo. – Je vous défie tous ! dit-il. Il est galant !.. et qui se préparait à lutter. il avait jeté sa veste sur le timon du chariot. à la manière des mères qui jugent qu’il y a un grain de folie dans les demandes de leurs enfants. – T’es pas de force !. D’un revers de main. Elle s’assit.

tête basse.Ils formaient un demi-cercle . et sa bouche. contre le Nivernais. et sa barbe blonde s’entrouvrir à l’appel des poumons qui 396 . Mais tandis que le plus petit ployait les jambes. et chacun d’eux cherchait. Gilbert remuait à peine . – Oui. Victor profita de ce qu’il jugeait être un défaut d’habitude. et se rasait pour sauter. les mains hautes. de le surprendre à gauche. à droite. comme des duellistes. rassemblant toute sa force.. Les muscles de son cou se tressaient sous la peau.. tâtant du regard le corps de l’autre. Gilbert demeurait droit. on voyait seulement ses joues devenir rouges. les pieds un peu écartés seulement. la place où il allait jeter ses bras. Victor ! Il est plus grand que toi. plusieurs montraient leurs dents jaunes entre leurs lèvres gercées par l’hiver. et. de lui faire plier les jarrets. – Attention. Il se précipita. la poitrine et les flancs non gardés. Victor ! Les deux hommes se taisaient. mais il a trente ans de plus. de l’étouffer. ils tendaient le cou . Ne le quitte pas des yeux. il essaya de le renverser. l’étreignit au niveau des dernières côtes.

Des cris de plaisir et de colère. dit Heilman en riant.manquaient d’air. il fit pirouetter l’homme. et. dans la graisse et les muscles. les bras qu’il avait gardés haut s’abattirent . Victor hurlait et se débattait. Tous les hommes s’étaient levés.. se redressant. il les noua autour de Victor courbé. Tout à coup. faisait signe : « Assez ! Lâchez-le ! » Gilbert laissa tomber sur le sol le compagnon épouvanté. qui se sauva en jurant. Heilman. il le souleva encore et le tint à bout de bras. Il laissait s’épuiser son adversaire. « Assez ! Il est vaincu ! Non ! Tu vas le tuer ! Hardi ! » Gilbert. mêlés. – Allons ! Gilbert.. Vous avez donc appris ? 397 . en tourbillon. c’est gagné ! Vous n’y allez pas de main morte !. enfonçant les doigts dans les vêtements. dans le tumulte des applaudissements et des cris. dont les jambes décrivirent un cercle. et s’abattirent sur les épaules et sur le dos du vieux bûcheron. d’un coup de reins. ramena les deux mains sous le corps de son rival. enveloppèrent les lutteurs. et le saisissant par le dos et par le bas des reins. pendant qu’on criait encore. il le souleva.

aussi maternelle. et qu’elle le regardait d’un air de reproche et de pitié. La jeune femme avait l’air d’une statue d’église. – Eh bien ! reprit une voix. il n’embrasse pas la patronne ? – Ça le regarde ! dit Heilman. puisque vous avez gagné. – Embrassez-moi donc. quittèrent la grange. aussi peu émue.. Les deux derniers jetèrent un regard en arrière. il vint cependant. on apprend tout. timide comme un enfant. le long du mur de brique Elle ne riait pas. et sous la pluie.. et la baisa sur la joue. en remettant sa veste. Gilbert Cloquet restait seul avec elle.– Dans la forêt. Il n’osait plus s’approcher. Venez boire. Il était devenu tout pâle. Comme elle ne disait rien. Les domestiques suivirent le contremaître. Il se pencha. dit-elle. Tous !. La bière est tirée. La patronne était restée assise sur le billot de chêne. Ils disparurent.. en groupe serré et sabotant.. répondit Gilbert.. Ce n’est pas cela qui est mal.... et elle ne le 398 .

Croyez-vous que je ne l’aie pas vue ?... vous avez à gagner votre pain : mais il faut que cela cesse ! La voix répondit : – Oui.. – Je ne veux pas vous faire renvoyer . J’ai été trop bonne pour vous dans les commencements. dit-elle. Elle entendit une voix très basse qui disait : – Oui.. Elle parlait lentement... Il ne répondit pas.repoussa pas. – Un homme de cinquante ans ! Un homme qui a une fille de mon âge.. mais il s’écarta de lui-même. comme un mort. cela va cesser. et pleins de bonne justice. C’est une honte de me poursuivre. Et l’homme s’écarta encore. mais il devint blanc de visage. – Monsieur Cloquet. les yeux grands ouverts. c’est la pensée que vous avez dans le cœur.. une fille mariée comme moi !. ce qui est mal. 399 .

. Sa haute silhouette se dessina. par où la grange s’ouvrait sur la cour. mon pauvre Cloquet ! Je ne vous renvoie pas ! J’ai pitié de vous. il la regarda bien en face. cria : – Eh ! Cloquet. prenant son chapeau de feutre là où il avait pris sa veste. par ici ! Tu te trompes de chemin ! Une voix plus proche le rappela : – Restez. allez ! seulement. dans l’ouverture du portail de la ferme. et la cour sur la campagne. – Adieu ! dit-il.– Et tout de suite. – Où allez-vous ?.. Je ne vous demande pas de partir !. et pour toujours ! Pour la première fois. et elle vit que la mort était entrée en effet dans le cœur du bouvier. Il s’était détourné. Il fut bientôt sous l’averse.. Ni l’une ni l’autre voix n’arrêtèrent ni ne ralentirent le bouvier. je ne peux pas. il se dirigeait du côté de l’est.. Il ne répondit pas.. et. de la ferme. 400 . Une voix..

marchant vite. Je suis un misérable. sans rien voir. Je n’ai plus personne sur la terre.... sous la pluie qui ne cessait point. dans la boue du chemin.. » Il ne savait pas où il allait .... tu avais mieux commencé. le vent passait par rafales. « Un homme de cinquante ans !...Et Gilbert tourna à gauche.. et le mot : « Revenez ! » Mais la mort était dans son cœur. va-t’en ! Il ne faut pas que tu reviennes !.. Il était près de midi. Je ne vaux pas la peine de vivre.... Soyez tranquille. Le pauvre marchait sur le chemin désert. il fuyait . un cri de femme.. Pourtant. madame Heilman : on s’en va bien loin. on ne 401 . Il ne sentait pas l’eau qui ruisselait sur son cou et sur ses mains.. il crut entendre.. Cloquet... « Elle m’a chassé !.. c’est à toi qu’on a dit cela !. C’est une honte de me poursuivre.. Personne !..... Quelle vie j’ai eue ! La voilà finie ! J’ai été pareil aux autres.. Elle a raison !. Vat’en. mon pauvre Cloquet. Quand il fut à plus de deux cents mètres du Pain-Fendu. porté dans l’air mouillé. C’est une honte de me poursuivre !.

tout cela mêlé formait une folie puissante. Tout le sang de son corps lui était remonté au visage. comme un rouleau. contre la pluie .. la lassitude. la honte. considéra les maisons de Quarouble. Cloquet respirait mal . dans la fumée des eaux qui alanguissent le sang. Le froid.. et il pensa. Il avait pris. vous autres ! Ne me touchez pas ! Je suis déjà assez malheureux ! » Les ailes fuyaient dans la bourrasque. le nuage. qui s’arrêta court : « Laissez-moi. les yeux égarés. coula au ras de la terre devant Cloquet. corbeaux. » Il avançait difficilement. vanneaux. vagues dans la pluie. à sa gauche. qui se développait sous l’énorme averse. en sortant de la ferme. contre le vent. Il chercha à reconnaître où il était. courlis. puis continue sur Quiévrechain. Cloquet. il regardait le sol inondé qui fuyait sous lui.reviendra pas. Un vol de bêtes noires. « Je n’ai qu’à retrouver la route de Valenciennes. les ténèbres. foulait la terre morte et les maisons closes. et sonnait la charge autour de son cerveau. le chagrin de toute une vie. le chemin qui coupe les champs et qui passe à la pointe du village de Quarouble. la boue retenait ses bottes . et je 402 .

. quand je serai mort.. Hourmel ?. Sa pauvre tête lasse et malade fit effort pour se souvenir d’une date.. aperçut une petite lumière .. Était-ce du 17 ? Un voyage ? La mémoire ne répondait plus.. ce demi-souvenir qui empêchèrent Gilbert de tourner par le chemin qui rejoint la route du tramway. sans doute la fenêtre. son ami... Le filet de boue tordu à travers les champs n’avait d’autre passant que le bouvier. sans plus penser. éclairée par le feu.. La vaste ferme était effacée. Étaient-ce des voix qui venaient en remontant le vent. Ça passe assez souvent. trempé. abolie par la tempête de pluie. » Et ce fut cette vague espérance. noyée.me jetterai sous le tramway... Et cela lui rappela Quiévrain qui est tout proche. Je lui ferais tout de même pitié... Il se relança en avant. De quel jour avait-il parlé ?. Les idées s’embrouillaient... et le boucher. bien loin.. Ils ne me reconnaîtront même pas.. Il ne sera plus là ?.. Cloquet. ivre de 403 .... Qu’avait-il dit. brisé... du coté du Pain-Fendu ? Non. de quelque maison extrême de Quiévrechain. en avant. La honte le poussait. L’obscur instinct le retenait. « Je ne sais pas.. » Il hésita.

misère. Et dans la tourmente, il atteignit Quiévrechain, traversa le bourg, entra dans Blanc-Misseron, monta la petite pente de Quiévrain... Puis, tout à coup, à bout de forces, ayant ouvert la porte de son ami Hourmel, il tomba, tout de son long, dans la salle chaude. Deux heures plus tard, il s’éveillait, dans un lit auprès duquel veillait Hourmel. Le boucher prit la main du pauvre Nivernais, et dit : – Eh bien ! vieux, ça va ? Quelle idée vous avez eue de venir par un temps pareil ?... Vous vous êtes égaré, je parie ?... Cloquet avait encore un reste de folie dans le regard. – J’avais cru que je n’étais pas comme les autres, Hourmel ; je suis comme eux : je n’ai pas de quoi vivre !... – N’ayez pas peur ! répondait le boucher, en faisant signe de se taire à son ami ; n’ayez pas peur ; tant qu’il y aura du pain chez moi, vous n’en manquerez pas... Restez tranquille ; vous
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êtes déjà mieux. La femme entrait sur ces mots. Elle ne s’expliquait point ce qui était arrivé. Mais, bien mieux que son mari, elle devinait que la misère n’était là qu’un petit personnage. Elle dit, à voix prudente : – Dommage que tu partes demain, Hourmel. Il faudrait le consoler, cet homme-là. C’est le cœur qui est malade. Tu devrais renoncer à aller à FaŸt ? – Je ferai mieux ! – Quoi donc ? – Je l’emmènerai. – Il ne voudra pas ? – Femme, Gilbert Cloquet est notre ami. Si on pouvait le remettre dans le chemin ? – Ainsi soit-il, dit la femme. Le lendemain, samedi, Gilbert se leva aussi tard que s’il avait trop bu la veille. Il voulut prendre congé de Hourmel. Mais celui-ci le
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retint. Il lui demanda : – Je vais en voyage ce soir. C’est convenu depuis longtemps. Puisque vous dites que je suis votre ami, eh bien ! ne nous séparons pas : accompagnez-moi ? – Où ? – À Faÿt-Manage, qui n’est pas bien loin de Quiévrain. – Que ferez-vous là-bas ? Le boucher hésita un temps à répondre, se mit à rire, malgré son inquiétude, et dit : – Mon brave, nous serons pas mal de camarades belges, qui ferons la même chose. C’est une partie qu’on recommence tous les ans, autant que possible. Vous ne connaissez pas cela, vous autres de la Nièvre. Mais c’est justement ce qui vous manque... D’ailleurs, vous ne serez point obligé de faire comme nous. Venez seulement, par amitié pour moi ? Promettez-le ? Et Gilbert dit oui. Il était las de la vie ; il avait peur d’être seul. Et il prit, le soir, avec Hourmel, un train qui les amena d’abord à Mons, puis, vers
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sept heures, à la Louvière. Le temps s’était remis. Ils firent à pied le chemin qui sépare la Louvière de la colline de Faÿt-Manage.

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XIII
Faÿt-manage La nuit était claire. Ils suivaient une longue route, qui n’était ni de campagne, ni de village, ni de ville, tantôt bordée par des haies de champs, tantôt par des maisons basses et rapprochées, tantôt par des murs d’usines, ou par des grilles derrière lesquelles on devinait un bosquet, une petite futaie et le toit large ouvert d’un hôtel bourgeois. D’autres routes pareilles coupaient celle-là. On montait, on descendait. Il y avait, dans les creux, des coulées de prairies qui se perdaient dans la brume. Puis, des logements ouvriers, des becs de gaz étagés sur une côte, la vapeur rousse d’une salle de café où se mouvaient des ombres, succédaient à ces courts fragments de bordures non bâties.
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Deux heures plus tôt, au moment où ils entraient dans la gare de Quiévrain, pour prendre leurs billets de chemin de fer, Hourmel avait dit à son compagnon : – Je ne veux pas vous emmener par surprise, mon pauvre Gilbert. Vous m’avez suivi de confiance, mais je dois vous dire ce que je vais faire à Faÿt. Depuis le mois de mai, j’ai promis de m’y rendre. Moi et d’autres, des centaines et des milliers de camarades belges, nous avons l’habitude d’aller, de temps en temps, passer trois jours dans une maison de retraite. Elle est belle, notre maison de Faÿt ; on y est bien ; on vit ensemble, on entend parler de religion ; on pense à autre chose qu’à ses affaires. Moi, je n’ai jamais le cœur si content que dans ces jours-là. Mais si ça vous fait peur, tout de même, il ne faut pas venir ? – On verra bien, avait répondu Gilbert. Quand j’ai donné ma parole, je ne commence pas par reculer. Hourmel avait ajouté en riant : – Vous ne serez pas le premier Français que
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j’aurai emmené avec moi. On vous recevra bien. Il vous en coûtera peu de monnaie. Et puis, si vous voulez mon avis, triste comme vous l’êtes, vous avez besoin de voir du nouveau. Il avait raison plus encore qu’il ne croyait. Qu’importait à Gilbert d’aller ici ou là ? Sa plus grande crainte était de se retrouver seul, d’être ressaisi par les pensées d’abandon et de mort dont il sentait l’approche, au moindre moment de silence. C’est pourquoi, tout le long de la route, il avait paru presque gai, ne cessant d’interroger son compagnon. Un peu de reconnaissance l’attachait aussi à Hourmel. Il lui savait gré, non seulement de l’avoir recueilli et soigné, mais d’une autre chose encore, de ne pas lui avoir demandé : « Que s’est-il passé au Pain-Fendu ? Avez-vous été chassé ? Êtes-vous parti volontairement, et pourquoi ? » Non ; Hourmel s’était contenté d’un mot vague : « Là aussi, j’ai eu de la misère plus que je n’en peux porter ». Ils marchaient donc, depuis une demi-heure. En arrière, un groupe d’hommes venait. On pouvait deviner qu’ils étaient jeunes, à la joie de
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leurs voix qui sonnaient dans la nuit. Hourmel indiqua du doigt, sur la colline, un clocher parmi des arbres dépouillés. – Voilà l’église, dit-il, la maison n’est pas loin. À ce moment, les trois hommes qui venaient et qui allaient dépasser Hourmel s’arrêtèrent, et l’un d’eux dit : – Ah ! c’est toi, vieux ? Tu n’as pas besoin de dire où tu vas : j’y vais aussi ! C’étaient trois ouvriers de la région, deux métallurgistes de la Louvière et un wattman de tramway. Ils avaient une petite valise ou un sac à la main. Après les avoir nommés, Hourmel désigna son compagnon : – Un Français de mes amis, qui vient voir comment ça se passe, chez nous. – C’est pas secret ! répondit le wattman en riant. Quelques pas plus loin, ils furent rejoints par quatre mineurs du Borinage, qui arrivaient de l’autre côté de la colline. La route commençait à
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descendre. À gauche, dans le mur qui suivait la pente, un large portail était ouvert à deux battants. Les Belges entrèrent en peloton, comme chez eux, sans attendre, encadrant Gilbert Cloquet qui regardait curieusement. Il se trouvait dans un jardin montant. Une allée sablée tournait autour d’une pelouse ronde. Au-delà, il y avait, barrant le jardin, un grand château de pierre blanche, à double étage. Au bas du perron, des ombres s’agitaient, – sans doute des arrivants, – et en haut, une autre ombre tenait à bout de bras une lampe que le vent faisait fumer terriblement. – Par ici, Chermant !... Ah ! vous voilà, Henin, et vous, Derdael ! Bonjour ! Il fait froid, hein ? Entrez vite... – Qui est celui-là, qui éclaire ? demanda Gilbert. – Un Père jésuite : c’est eux qui prêchent ici. – Je n’en avais jamais vu. Ça ressemble aux autres curés. Il monta les marches du perron, et fut présenté par Hourmel, sans être nommé, simplement

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comme un ami français, au prêtre qui portait la lampe, et qui n’en demanda pas plus long. – Parfait ! mon cher Hourmel. Vous le logerez à côté de vous. Salut, monsieur... Ah ! en voilà d’autres qui arrivent !... Et il se pencha, de nouveau, au-dessus de la balustrade. Gilbert pénétra dans un hall très éclairé et plein d’ouvriers en costume du dimanche, presque tous jeunes comme ceux qu’il avait rencontrés sur la route, et qui parlaient, s’appelaient, sans aucune gêne, et couraient bruyamment dans les couloirs. – Ah çà ! dit-il, combien serez-vous donc ce soir, à coucher ici ? Entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix, répondit Hourmel en l’entraînant. On ne peut pas en loger plus... Venez, je vais vous montrer votre chambre. Ils montèrent au premier. La visite de l’intérieur étonna moins Gilbert que l’aspect de la façade. Les chambres étaient bien propres, c’est
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dites. avec une 414 . père. de Meximieu ou chez M. une toilette en fer peint. au-dessous de la chapelle. « Voilà mon ancienne chambre . L’impression la plus agréable qu’il ressentit fut celle de la chaleur. et écouta sans comprendre grand-chose. Jacquemin : on y voyait un lit de fer avec des draps blancs et une couverture. C’était bien chauffé chez les Belges. La préoccupation de ne pas être grossier et un peu de curiosité le retenaient. une table. il était triste et seul de son espèce. Il soupa. mais sans glaces dorées. ils se connaissaient . elle est déjà donnée. » Les prêtres lui parurent gais. sans courtepointes à fleurs. ils se faisaient des farces d’écoliers . sans grands rideaux. il pourrait partir sans être impoli.vrai. mais ils paraissaient tous d’accord et de belle humeur . je la reprends ? – Non. et lui. une chaise. des murs clairs. eux aussi. Les camarades étaient bruyants. et il se dit que le lendemain. comme il en avait vu chez M. « Qu’est-ce que je suis venu faire ici ? » Il se sentait un commencement de colère contre luimême. dans une grande salle. la plupart étaient venus plusieurs fois à Faÿt. tout au moins le lendemain soir.

ça se pourrait. éclairé par une lampe. dissociés. un ouvrier en jaquette. qui lisait tout haut. vers huit heures et demie. – mais si différents de ceux qu’il connaissait ! Il suivit la foule.stupeur causée par la nouveauté de ce mélange de lecture et de repas. – l’un d’eux vint causer avec Gilbert. Bonnes gens. formés. leur foi. sans doute. reformés sans cesse autour du bûcheron nivernais. leur grosse gaieté. eh bien ! vous ne m’en voulez pas de vous avoir emmené ? – Je n’en sais rien. le long du mur de gauche. mais pour demain. demanda le boucher. tandis que les ouvriers de la terre et des fabriques de Belgique s’installaient dans une vaste pièce attenante à la salle à manger. L’autre se prit à rire. leur camaraderie. – Eh bien ! Gilbert. et juché dans une chaire. et allumaient une pipe ou un cigare. creusèrent de nouveau en lui la douleur de la solitude. et l’interrogea sur les fermes françaises. quand le souper fut fini. pour aujourd’hui . à la 415 . et les groupes.

assis derrière une table. et bien assemblé. où les quatre-vingts retraitants chantèrent un cantique et répondirent la prière du soir. carré de visage. Le prédicateur était un homme très grand et très gros. dans la chapelle de Faÿt. Au bas du tabernacle. avec un large mouchoir blanc qu’il ne lâchait pas. répondit le voisin. d’une voix qui exprimait une croyance de toute la jeunesse. Il a abattu le perroquet dimanche dernier. la première méditation qui fut faite. Mais comme il parlait bravement et fortement ! Il avait 416 . et qui. un gars qui tire à la perche comme Guillaume Tell. et qui se glissait dans les cœurs. large d’épaules. il y avait écrit. – Qui est celui-là ? demanda Gilbert – Un employé de laiterie. qui disait les mots d’une voix qui pense. jeune.chapelle. L’autel central était en bois de chêne. dès le début. ce soir-là. récitée par un Flamand. que Gilbert jugea de bonne qualité. avec étonnement plus d’une fois. s’épongeait le front. en lettres d’or : Sanctus ! Sanctus ! Sanctus ! Le bûcheron de France écouta avec attention.

on croyait entendre son cœur qui continuait de dire. beaucoup de souffrance sculptée. « Je vous aime. et cette transparence d’âme qui embellit la ruine et l’explique. Après le souper. C’était un des jésuites – de la petite troupe de missionnaires de Faÿt-Manage. et quand il se taisait. sans se mêler à la conversation. homme de cinquante ans. Il ne le connaissait pas. et s’endormit. et essayé avec ennui de songer dans la solitude de sa chambre. sans faire aucun signe. pendant les « temps libres ». mais non celui qui avait prêché. Il ne le cherchait pas. il s’approcha d’un prêtre qui causait avec des retraitants belges. celui-là. Gilbert se coucha cependant sans joie.l’âme peuple. ayant écouté encore trois fois le religieux qui prêchait la retraite. Il le rencontrait. Gilbert prit la résolution de s’en aller. qui était 417 . et ma vie est à vous ». qui avait dans le visage beaucoup de creux. Le vent de Belgique secouait les vitres. chanté en commun. Le lendemain soir. mes pauvres. Gilbert le regarda seulement.

gaie et banale. – Tu me pardonneras si je te tutoie : c’est une habitude. et aussi monsieur Michel. et vint à Gilbert. Il ouvrit la porte du corridor où il se tenait. et qui paraissait immense dans les demi-ténèbres. comme il faut qu’elle soit. qui montait doucement au-delà du « château ». écouteuse. cette nuit. comme une balise qui arrête des brins de jonc au passage. le prêtre s’engagea lentement dans l’allée d’un parc. – Viens dehors : il fait beau. La nuit était bleue. – Toi. étoilée. Près du bûcheron. dans le courant des hommes. Des voix rares la traversaient. je ne suis pas délicat. monsieur le curé. après un jour de fatigue inusitée de l’esprit. Dans ce pays-ci. avec ceux qu’on aime. venant des rampes de maisons bâties du côté de Jolimont. Il y en a à qui ça 418 . et il sortit avec Gilbert. Monsieur le marquis de chez nous me tutoie. on ne se formalise pas. – Oh ! pour ces choses-là. Le Père se sépara du groupe. dit il. tu veux me parler ? – Oui.

– Je vas vous quitter demain matin. moi. Je ne veux pas que tu partes à jeun ? – Vous êtes bien honnête. Elle t’a conduit sans te contraindre. c’est pas de refus : mais combien que je vous dois ? 419 . dit le prêtre. demain matin. – La main de Dieu est plus douce que celle des hommes. – Eh bien ! mon ami. Je suis venu pour faire honneur au boucher de Quiévrain. pour parler. et. Gilbert attendit. je ne sais pas pourquoi.fait quelque chose : pas à moi. tu prendras ton café. qu’il fût loin de la maison. et il aurait été rude aux promeneurs. mais tu es tout à fait libre. Seulement... – Déjà ? – Je ne suis pas venu pour faire la retraite. Maintenant. que veux-tu me dire ? Le sable craquait sous les pieds largement chaussés des deux hommes . sans l’abri du mur. le vent froid tourmentait quelques nuages éperdus. pour dire vrai. tu veux t’en aller ? Je le regrette pour toi. dit-il.

Depuis longtemps. Il était arrivé au point où l’avenue tourne et va passer devant un bosquet. personne ne lui avait parlé ainsi. allez ! – Tu es malheureux ? 420 . mon brave.– Rien. tu n’es resté qu’un jour : je ne veux pas que tu paies. un cher passant. la longue pelouse presque blanche sous la lumière de la lune. de l’autre côté. – Dis-moi. où il y a une statue de la Vierge avec l’Enfant. derrière des retombées de branches sans feuilles. Ça me manque bien. J’ai vu qu’il avait de l’amitié pour nous. la façade de la maison et toutes les fenêtres. Gilbert regardait. que je regrette. en tout. et au-delà. Les camarades paient vingt sous par jour. J’ai vu qu’il n’avait pas de mépris pour les pauvres. Tu as été un invité. tu ne t’es pas trop ennuyé ici ? – Oh ! pour ça non ! Vous pouvez le dire au prédicateur. Les mots entraient dans le cœur de Gilbert. vivantes dans la nuit. celle des tendresses humaines. Des éclats de voix et de rires s’élevèrent et moururent. par la porte fermée. Toi.

je suis à bout de mon espérance. Mais si causer de ton chagrin peut te faire du bien. Il se raidit. et toussa. qui fut toute sa réponse. elle était la seule. Nous ne nous reverrons sans doute jamais. qui a été si ingrate. dit Gilbert. – Ne dis rien. si tu veux. elle est morte.. Et puis. pour bien montrer qu’il ne pleurait pas. – Avais-tu d’autres enfants ? – Non. mécontent de cette faiblesse. Et même avant qu’elle m’eût quitté. j’ai travaillé pour avoir la justice. J’en ai honte. que je ne voudrais pas même vous raconter ce qu’elle a fait. je les ai entendues.. tu ne m’apprendras rien : toutes les misères de la vie. C’est ma fille. je les ai aidés pour leur syndicat . parlem’en. mon pauvre. et si mauvaise. – Je suis tout seul. – Ta femme t’a lâché ? – Non. mes camarades m’ont tourné le dos. Je ne suis pas avec eux pour 421 . tu sais. naturellement ? – Ils m’ont battu.Le bûcheron eut un sanglot. – Et ils t’ont mal récompensé.

Et quand je suis parti pour le pays des Picards. monsieur le curé. – Tu ne l’es pas. non. car je devine que tu as l’âme droite. mon bon ami ! Dieu te reste. – Où est-il ? – Entre toi et moi. – Alors. et il t’a fait venir ici pour que tu entendes son nom. Écoute-moi. Tu ne le connais pas. qu’ils ont raison : je sens que je vieillis. vous comprenez. – C’est là ce qui te trompe. avec les bœufs. – Est-ce tout ? Tu as des parents ? – Non. Il y a seulement un homme qui ne m’a jamais trahi. Tu as l’air jeune encore ! – À vous je peux dire. il était déjà si malade que je ne sais pas s’il n’est pas mort.faire le mal. Je ne peux pas dire que j’aurais voté pour lui. c’est un noble : mais je l’aime tout de même. que te reste-t-il ? – Rien. je suis attendu . et ils disent alors que je suis vieux. et il t’attend. je dois 422 . monsieur le curé : je suis tout seul. Je vais te quitter .

m’occuper de plusieurs autres, et toi cependant, je ne veux pas te laisser aller dans la tristesse, vers la mort. As-tu une bonne mémoire ? – Oui, malheureusement : je me rappelle tout. – Même les mots ? – Tous ceux que je comprends. – Alors, après la prière, ce soir, dans ton lit, ne t’endors pas tout de suite. Repasse en esprit les choses que tu as entendues et qui t’ont touché le cœur ; dans le silence tu comprendras mieux ; et quand tu nous auras quittés, je penserai qu’au moins ce n’est pas sans une petite lumière, et sans un peu de consolation. Ils étaient revenus près de l’aile droite de la grande maison. À travers les fentes des volets, la lumière des lampes rayait le sable. L’abbé s’arrêta ; il étendit les bras, comme ceux d’une croix ; il dit : – Mon frère et mon ami, embrasse-moi ! Gilbert sentit battre contre son cœur un cœur qui l’aimait. Il ignorait le nom. Dans le silence de la maison de retraite, à neuf
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heures et demie, quand les lumières furent éteintes, et que, tout le long des corridors, dans les chambres, les compagnons eurent commencé leur somme, Gilbert Cloquet se ressouvint de ce qu’il avait entendu. Les phrases lui revenaient telles qu’elles avaient été dites, avec leur accent, avec la vie fraternelle et divine qu’elles enfermaient. « Mon pauvre frère, pourvu que tu le veuilles, tu es riche. Ton travail est une prière, et l’appel à la justice, même quand il se trompe de temple, en est une autre. Tu lèves ta bêche, et les anges te voient ; tu es enveloppé d’amis invisibles ; ta peine et ta fatigue germent en moisson de gloire... Oh ! quelle joie de ne pas être jugé par les hommes ! Lui, il est la grande pitié, la grande bonté ! Il cherche toute âme droite. Il a pardonné les aveuglements de l’esprit. Il a pardonné surtout les fautes du cœur et des sens. Il n’a été sévère que pour les hypocrites. Tous les autres, il les attire à lui. Dieu n’injurie pas. Son reproche tient dans un regard. Lève seulement tes yeux, mon frère, et tu liras le pardon avant même le
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reproche. »

Gilbert pensa : « Cela est beau ! Je suis donc quelque chose de grand, moi qui me croyais le rebut ? » Et d’autres mots passèrent dans sa mémoire comme une marée : « Nous sommes dans l’épreuve. La cloche qui chante a été dans le feu. Vous luttez pour gagner votre vie, et cela est un devoir bien beau ; on va dès le matin à l’ouvrage, on est dans le bruit, dans la poussière, ou dans l’ombre de la mine, ou dans la pluie et le froid. Celui d’entre vous qui pense à la paie et au repos qu’il prendra le soir n’a pas tort. Celui qui pense aux enfants et à la ménagère a plus de courage. Si vous pensiez à Dieu, vous en auriez beaucoup. Vous ne souffririez même plus. Mais cela passe peut-être votre compréhension aujourd’hui. En tout cas, vous ne seriez plus des violents, mais des forts ; plus des envieux, mais des ambitieux, et plus des asservis,
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mais des libres. Est-ce que vos pères n’ont pas eu leurs syndicats, leurs corporations, leurs bannières, et leurs luttes aussi ? Ils ont conquis la liberté ; ils ont, sur leurs épaules fraternelles, porté leurs syndics jusqu’à la noblesse. Après une belle vie, ils faisaient une belle mort. Vous n’êtes que des moitiés d’hommes, parce qu’on vous a renfermés dans la vie présente avec défense d’en sortir par la pensée. Et vous l’avez souffert ! Vous êtes bien plus pauvres que vous ne le supposez. Vous n’avez pas la terre, et vous n’avez plus le ciel. O mes bien-aimés, je veux vous rendre votre âme, votre belle âme ouvrière qui travaillait en chantant, qui s’enrichissait dans la justice, et qui s’envolait à Dieu dans la clarté. » Dans une autre méditation, le prêtre avait dit : « Les ennemis de l’Église se demandent toujours jusqu’à quel point ils peuvent lui faire du mal sans s’en faire à eux-mêmes. Mais à vous, ils en font toujours. Vous êtes ceux que la mauvaise parole blesse les premiers, parce que vous n’avez pas grande défense contre l’erreur ; vous êtes l’herbe toujours coupée, sur laquelle ils
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promènent encore leurs chariots pleins de foin. Dès qu’ils voient la pointe de votre esprit se lever vers le ciel, ils vous fauchent, ils vous rapetissent, ils ne vous laissent que votre racine et le droit de repousser. Mais ils veillent jalousement, et l’herbe n’est jamais haute... » Il disait encore : « Je vous appelle, comme saint Vincent de Paul, qui parlait ainsi : » – Mon cœur brûle du feu de la charité. Pauvres du monde, je vous porte dans mon cœur. Venez à moi, votre pauvreté m’attire. Fils du vice, venez, enfants sans mère, rebuts du péché, cœurs en péril, venez ! » Vous êtes une merveille qui me confond, ouvriers venus ici pour la retraite ! Quand je songe à tant de difficultés que vous avez pour entrevoir la vérité religieuse, à tant d’autres que vous avez pour venir ici, je me sens votre admirateur autant que votre ami. Vous avez un si mince bagage quand vous arrivez : une valise en

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carton, une paire de souliers, et une chemise au bout d’un bâton. Mais le bagage de vérité que porte votre esprit est encore bien plus petit. Et ses voleurs ne se comptent pas. Savez-vous ce que je crois ? C’est que vous êtes les précurseurs, les premiers appelés, des foules qui se lèveront de partout, de la mine, de l’usine, de la campagne, des taudis, des galetas, redemandant leur ciel dont ils ont soif. Vous le demandez à Dieu, vous ! Les autres, ils le demanderont aux hommes, à coups de fusil et d’incendies, dans la révolte, les hurlements, les ruines, les blasphèmes ; ils pétriront la terre pour voir où on l’a cachée, la parcelle de joie infinie, le petit bout de radium qui ne s’épuise pas ; ils détruiront ce qu’ils convoitent pour voir ce qu’il y a de plaisir dans l’abus de la puissance ; ils répandront dans les rues l’argent qui aurait dû servir à l’aumône ; ils auront tout, excepté ce qu’ils cherchent. Vous croyez que c’est le pain qui vous manque ? Un peu. Mais le creux est plus profond. C’est Dieu qui vous manque. Priez-le avec moi. »

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Le prêtre avait parlé de beaucoup d’autres choses : du péché et de la mort, de la rédemption, de la famille. Dans la dernière méditation, ce soir, il avait exalté l’espérance, comme s’il avait deviné la peine secrète de Gilbert. « Mes bien-aimés, qu’est-ce que la vie sans la foi au paradis ? Une horreur. On souffre ; on se déteste ; on se le dit les uns aux autres ; on se le prouve ; on se bat pour cinq francs que le voisin a mis de côté, pour une peau de lapin qu’il aurait de plus que nous. L’intérêt est triste, toujours ; il est mécontent, toujours. Mais avec l’espoir du paradis, toute la figure du monde est changée ! On cherche bien encore à rendre la vie plus aisée, et c’est le droit de chacun. Mais comme on la domine ! Comme elle perd sa douleur ! La gueuse ! Tant mieux si elle rit, mais si elle pleure, la gêne même a son prix. Nous n’avons plus peur d’elle, ni de la mort. Avez-vous pensé à cela ? Nous retrouver tous, non seulement avec nos parents, nos enfants, nos amis, mais avec l’élite de toutes les races, de tous les temps !
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L’assemblée plénière de tous les courages, de toutes les bontés, de toutes les noblesses d’âmes, chantant le même alleluia ! Quels héritiers vous êtes ! Je vous conseille d’en être fiers, moi, et de ne mépriser personne. Il y en aura, de vos camarades, que vous serez stupéfaits de rencontrer là-haut. Vous irez à eux : « Dis donc, tu as été une fameuse canaille ! – Je l’ai été, une seconde m’a racheté. » Si bas que vous soyez, tant que vous vivez, l’espérance est là ; elle descend avec nous jusqu’au fond de l’abîme ; vous n’avez qu’à l’appeler, et ses ailes sont à vous. » Tout cela, tout ce qu’il avait entendu revenait dans le silence, et pénétrait le cœur du bûcheron. Couché dans son lit, les yeux clos, il n’avait jamais eu tant de pensées à la file, tant d’élans de tendresse, de regrets, tant de souvenirs qui luttaient les uns pour, les autres contre. Enfin, il dit : « J’irai ». Les larmes lui montèrent aux yeux, et elles coulèrent, très doucement. Une heure matinale sonna. Sans savoir pourquoi, il se
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redressa, il se mit à genoux, en chemise, sur son lit, et il chercha quelque chose à dire. Ne trouvant rien, il fit un grand signe de croix. C’était la seule prière dont il se souvînt. Elle l’endormit, comme si le sommeil avait attendu ce signe-là pour descendre. Le lendemain matin, il se leva, mais il ne partit pas. Le soir de ce même jour, qui était un lundi, il alla trouver le prêtre avec lequel il avait fait le tour du parc, et il reçut le pardon de tout ce qu’il y avait à absoudre dans sa pauvre vie. Il était tard. Comme d’autres, il avait remis au dernier moment cet aveu qui lui coûtait beaucoup. En quittant la cellule du prêtre, il se sentit léger comme un moucheron d’été. Avant d’ouvrir la porte, il se frotta les mains de contentement. Il l’ouvrit, et vit quatre compagnons qui attendaient et leur dit : – À votre tour ! C’est pas la peine de vous faire du tracas, vous savez ! – Bravo, le vieux ! répondirent-ils.

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Il suivit le corridor jusqu’au bout, entra dans sa chambre, et ouvrit la fenêtre qui donnait sur le parc. L’air, qui était froid, lui parut doux. Une allégresse flottait sans doute et passait dans la nuit. Les étoiles parlaient à Gilbert, et lui disaient bonjour. Il respirait amplement, pleinement, la tête levée, et il lui semblait qu’il avait encore son cœur d’enfant dans la poitrine. Et c’est justement à des temps très lointains qu’il songea d’abord, au temps de la Vigie, quand la mère Cloquet attendait son gars, tous les dimanches, sur la plus haute marche de l’église. « J’ai mis bien du temps à venir, maman, dit-il, mais me voilà. » Puis il pensa au lendemain, et son visage se rembrunit. Il alluma la lampe, et se mira dans le petit miroir tout rond qui pendait le long du mur. « Ça n’est pas possible, murmura-t-il, ça n’est pas digne. » Et, sortant de sa chambre, il alla frapper à la porte de Hourmel. Le boucher commençait à se déshabiller. – Qu’est-ce que vous voulez, Gilbert ? Le bûcheron montra sa cravate, verte autrefois, mais déteinte et fanée par la grande
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– tous les muscles de son épais visage se tendirent en avant. Il chercha à rassembler ses souvenirs. pour sûr. – C’est juste. mes Pâques. dit Hourmel. avant de venir à Faÿt. – et il se rappela qu’un de ses camarades. ça doit ressembler à celles de Marie : il y a plus de dix ans. Le lendemain. avait assisté à un mariage. pour ne pas contrarier son ami. Voulez-vous la mienne ? – Non.. et même plus de vingt que je les fais attendre.. voyez-vous. mon vieux. et dit gravement : – Je crois qu’il n’y a pas moyen. et vous aurez l’air d’un prince. Il y alla. Quand ma fille à moi. a fait sa communion. Hourmel. Chez nous. on est glorieux. J’y vais tout de suite. au milieu des quatre433 . – Elle n’est pas belle. avec une cravate pareille. qui s’appelle Marie. Et moi.pluie qu’elle avait reçue. elle était la mieux habillée de tout Fonteneilles. – Il va vous prêter sa cravate blanche.

et me voilà quitte ! » Un autre disait : « Dites donc. Quand on le vit rester à Faÿt. j’étais en retard de quelques termes. » Le plus grand nombre l’invitaient . ses voisins de chambre. « Eh bien ! disait l’un. en poignées de main. » Gilbert répondait : « Oui. quand on apprit surtout qu’il était revenu à la foi.vingts hommes groupés dans la chapelle de Faÿt. les camarades de Belgique lui marquèrent une amitié qui s’exprimait de plusieurs manières. fraternellement. maintenant. vous qui êtes de l’autre côté de la frontière. un mineur. je ne vous connaissais pas. il n’y en a plus que d’une sorte. délicatement. un métallurgiste de la Louvière : 434 . tu dois être content ! » Puis. en paroles. en sourires. il y en eut un qui portait une cravate blanche pour « faire ses Pâques de novembre ». et aujourd’hui. vous ne trouvez pas que c’est drôle ? Voilà trois jours. c’est comme si nous avions toujours vécu ensemble. pour mon loyer. tu sais. ses voisins de table. ayant peur d’avoir offensé le bûcheron : « C’est comme moi. C’était le fils de la mère Cloquet. nous étions de toutes les sortes . quand nous sommes arrivés ici.

j’ai mon pays que je dois revoir. et répondait : – Je ne peux pas. et après. 435 .– Venez donc faire un tour chez nous ? Mais Gilbert remerciait. il avait réfléchi à ce qu’il devait faire. Je rentre avec Hourmel. Toute la nuit qui avait précédé ses « Pâques de novembre ».

aux chants.XIV Le revenant Il avait quitté Faÿt-Manage le mardi dans l’après-midi. ils refaisaient le chemin de Faÿt à la Louvière. Les routes plantées d’arbres. ils prirent le chemin de fer. Gilbert se taisait . bien qu’il ne fût pas tard. À la Louvière. avec le boucher de Quiévrain. tout cela 436 . Il faisait froid . au parc. Mais non : à mesure qu’il s’éloignait. à la nouveauté des choses et à leur présence. Le jour baissait. il faisait gris. l’un près de l’autre. bordées de maisons. les terres ensemencées ou labourées. il se demandait si la joie qu’il éprouvait ne tenait pas à la compagnie des missionnaires et des ouvriers belges. il sentait que la paix était en lui. À pied. vivante. les buttes des mines de charbon. les bourgs où vingt cheminées d’usines fumaient au-dessus des blés en herbe.

s’échapper : son âme heureuse. Serrés l’un contre l’autre. pour contenir je ne sais quelle force jeune. savez-vous pourquoi je n’ai plus peur d’y retourner ?. dit le Belge tranquille. qui voulait parler. assis sur la même banquette. les deux hommes. je ne peux pas : il faut que je retourne au pays. – Je devine. n’ayant pas l’habitude. des gens. il s’étonnait d’une joie qui dure. le col de la jaquette relevé. crier. mais aussi.passait. Pas Gilbert. 437 . parce que j’y souffrais. quand ils furent arrivés à la maison de Quiévrain. Le boucher nommait des villages. je pense que vous avez changé d’avis. il était revenu à sa pensée de tous les jours. Et.. et le contentement ne passait pas. un petit foulard autour du cou. regardaient le pays fuyant que l’ombre effaçait. des fermes. et que vous restez au moins jusqu’à demain ? – Même chez vous. et c’était sans doute pour se garantir du froid. De ses bras croisés. Je ne voulais plus le revoir. et secrètement. il serrait fortement contre lui-même son maigre vêtement et la couverture. À présent.. – Eh bien ! dit le boucher.

Cependant. Mais moi. il ne faut pas retenir ceux qui vont à leur devoir. et je pense que je mourrai pauvre. et qui tenait la lampe levée devant le visage des deux voyageurs. Elle aurait bien voulu savoir ce qui était arrivé. je m’étonne de ce que je fais. Gilbert dit : – Ma force a grandi : pourtant. Monsieur Cloquet nous quittera quand il aura bu un verre de bière avec nous. émue. je commence à être vieux. Je retourne chez nous parce que je n’ai plus le même cœur : la peine m’est égale. Gilbert dit adieu au boucher et à 438 . Il disait cela en présence de la femme de Hourmel. Il y en a trop peu. Elle dit. Lorsque les deux hommes eurent donc trinqué ensemble. lorsqu’elle entendit parler Gilbert. elle ne demanda rien. laissant voir toute son âme sur son visage transparent et usé : – Mon homme.– Vous devinez parce que vous avez toujours été comme je suis à présent. Et comme Hourmel insistait pour garder son ami. empressée.

il devina la ferme. parce qu’ils avaient un abri. reprendre les quelques hardes laissées dans la bauge ? Il s’engagea dans la rue qui passe devant l’église. vers la frontière de France et vers son destin nouveau. comme une giboulée. Jusqu’alors. Le tramway l’eut bientôt mené à Onnaing. Dans les usines. Et il s’enfonça. elle ne le quittait plus . Maintenant. le feu des fours s’éteignait. après tant d’heures d’atelier . ne fallait-il pas rentrer. Alors. Gilbert les enviait au passage. des enfants mangeaient un morceau de pain avant de se coucher . ils étaient éclairés en arrière par les lampes.madame Hourmel. entre les maisons de Quiévrain. et que devant lui. Aux portes. vite. cette pensée avait seulement traversé son esprit. le long de leurs corps. Une grande pitié de lui-même le tentait et lui disait : « Cède-moi ? » Quand il fut dans la plaine. Il allait revoir la ferme du Pain-Fendu. régler les comptes. entre deux longs moments de calme. à l’ombre énorme qu’elle levait dans le 439 . tout seul. et leurs vêtements pendaient en plis mous. Gilbert fut saisi par l’angoisse. las comme eux. respirant la nuit. des hommes se tenaient debout.

. « Ce n’est pourtant pas Heilman que je crains.. il fit un grand effort.. pour la première fois de ma vie je me laisserai battre : je l’ai mérité. À pareille heure. il avait peur de lui-même. « Oh ! pas longtemps. la poussée de cette volupté insinuante. et essaya de songer. à ses bœufs. songeait-il.. celui de se retrouver près de la femme du contremaître et de lui dire adieu. mais qui sourdait de nouveau. » Pour ne pas écouter ces voix qui le troublaient... dans la nuit devenue laiteuse et glacée. de la grange.. dont il vidait son âme en disant non. Les murs sombres montaient . d’un désir qu’il sentait s’émouvoir et grandir dans son cœur. S’il veut me battre.. Et toujours il sentait.désert des guérets. de l’habitation. Quelques-uns fumaient sans 440 . les pignons des étables.. Je lui raconterais que je suis tout changé !. il eut peur. à chacun des objets qu’il avait apportés de la Nièvre et qu’il devait empaqueter tout à l’heure.. en marchant. au fond de lui-même. des bergeries. » Non. Je lui demanderais pardon. se détachaient déjà vaguement l’un de l’autre. les domestiques devaient avoir fini de souper.

ne vit qu’un seul homme autour du parc à fumier où les bœufs de Picardie dormaient : un journalier qui ne reconnut pas la silhouette du Nivernais. Le verger était désert. le contremaître parut. Elle n’était heureusement pas fermée au verrou. puis dans le corridor. Coupant à travers champs. On entendit la voix de Heilman. Gilbert n’alla pas jusque-là. Il s’avança rapidement.doute ou causaient devant le grand portail. en se servant d’une pierre comme d’un levier. la première étable. – Monsieur Heilman ? 441 . Il s’abrita un moment derrière le pilier d’angle du hangar. et la porte tourna sur les gonds. et désert le large couloir que bordaient les magasins. monta les marches du perron. et qui se remit à verser la pulpe dans les mangeoires. traversa la cour. il se dirigea vers une petite porte percée dans l’enceinte du Pain-Fendu. la forge. le souper fini. Gilbert en arrivant dans le bas de la cour. Sur le seuil. Il n’eut qu’à soulever le panneau de bois. dans la salle à manger. Gilbert le vit serrer la main d’un domestique qui. du côté d’Onnaing. regagnait le village.

venus de l’ouest ou de l’est. 442 . la cafetière près du foyer éteint. Madame Heilman n’était pas dans la salle à manger. de ces aventuriers. Il considéra. les jambes appuyées au haut bout de la table. les chaises le long des murs. – Ah ! c’est vous. où toutes choses venaient d’être mises en ordre par elle. et regarda d’abord tout autour de lui. Il en avait déjà bien vu. tournant la tête vers l’entrée du couloir d’où venait la voix. et face à la porte. nomades avant tout. comme chaque soir : la lampe sur la table bien nette. ivrognes ou débauchés. Heilman se tenait debout. pour le café du lendemain. qui revenait sans doute demander du travail après son équipée. Il en avait trop vu pour se montrer violent avec eux. ce bouvier de hasard. Il monta les marches . traversant les terres frontières. Un long moment il attendit. Ses yeux. il entra. il se pencha en arrière.. firent effort pour s’adapter à l’ombre. en reniflant et le visage en défiance.Celui-ci avait ouvert la porte de la salle à manger . déjà réhabitués à la lumière de la lampe. Cloquet ? Entrez ! Gilbert était tout défaillant..

. – Non. Il fit claquer sur le 443 .surpris que Gilbert ne s’excusât pas.. Où avez-vous été ? Gilbert fit un geste vague : – J’ai vu beaucoup de pays. – C’est un joli exemple que vous avez donné ! dit-il.. Je vais vous payer.. quelqu’un qui ne vaut sans doute pas mieux que vous. samedi soir. ce qu’on trouve à présent. alors. quand vous êtes parti.. les doigts plongés dans un sac en toile dont il avait dénoué la ficelle... – Ah !. Quatre jours de noce ! Moi qui vous avais pris pour un bon ouvrier ! Ma femme m’avait bien dit. je m’en retourne chez nous. Monsieur Walmery me remboursera.... Le contremaître alla ouvrir un des placards. dit-il.. je ne demande pas à rentrer . Mais vous êtes comme les autres. j’ai pris un jeune homme qui passait.. mais je dois vous prévenir :. – Et maintenant vous voudriez rentrer ? Je connais ça .. C’est bien !. je vous ai remplacé . sans cœur à l’ouvrage. « Il fera un coup de tête ! » Elle n’a rien compris.. et revint.

prit la lettre. et tendit la lettre.. Il n’avait pas lu deux lignes. et il ne se cachait pas.bois de la table. – Ah ! mon Dieu ! dit-il. que ses yeux s’emplirent de larmes. 444 .. Il ouvrit le tiroir de la table. Cent francs... fut remué par ce chagrin. Cela fait le compte. Gilbert reconnut le timbre de Fonteneilles. cent vingt. une à une. déchira l’enveloppe... cent quarante. – . monsieur Michel qui est mort ! Il avait cessé de lire.. C’est Étienne Justamond qui me le marque.. les pièces d’or. et même largement ? – Oui. Ses mains étaient retombées le long de son corps........ bien qu’il fût peu sensible aux peines des autres. – Il est mort dimanche. Mon ami qui est mort ! Heilman. – À présent. et il ne les essuyait pas. mon garçon. Il laissa les pièces d’or sur la table.. Sur ses joues et sa barbe les larmes coulaient. j’ai une lettre à vous remettre. Elle est arrivée à midi.

.. Il compta sur ses doigts : – Cinq heures d’ici Paris.– Qui était-ce donc ? Un de vos parents ? – Non. J’arriverai peut-être trop tard pour l’enterrement. Heilman hocha la tête. Gilbert.. Il nous aimait. et il le regrettait. – Lequel ? Est-ce qu’il y a un train tout de suite ? – Je n’en sais rien. Vous êtes le premier que j’aie entendu parler ainsi. et ce n’est pas ce que je 445 . il y aurait peut-être moyen de s’arranger. il causait avec moi : il aurait pu changer le pays. puis six ou sept.. – Vous êtes un curieux homme. J’avais fauché pour son père. et puis pour lui.. pour donner plus d’importance à sa réponse. au fond de lui-même.. Écoutez. Il admirait. ce passant.. C’était un noble.. – Ce n’était pourtant pas votre maître ? – Je n’en ai pas.. monsieur Heilman.

– Non. Laissez-moi aller.. Elle avait les mots justes qui font céder les hommes. dit-elle. À ce moment. il gagnait le hangar. Gilbert ? venez donc au moins dire adieu à la patronne ? Mais Gilbert avait disparu. la porte qui faisait communiquer la salle avec la chambre de Heilman s’ouvrit. comme s’il sortait d’un rêve. la tête à demi tournée vers quelqu’un qui la suivait et qui lui parlait sans doute. – Gilbert ? appela Heilman. Il s’avança... Heilman voulut le suivre et le rappeler. Tu ne le connais pas bien : c’est un homme qui a eu plusieurs 446 .. Sa femme l’arrêta. Non Cloquet .veux dire. non ! Il ne faut pas me proposer cela. Il était déjà dans la cour. rafla l’or de ses deux mains. Une femme parut dans l’entre-bâillement. – Laisse-le... Je serais capable d’accepter. mais je pourrais vous garder.. Gilbert leva les bras. il entrait dans l’ombre. Il fuyait.. et l’enfouit dans sa poche.

je retourne au pays. Il lia le paquet avec une ceinture de cuir. – Il me répond. Une des bêtes poussa un meuglement bref. il eut plié les vêtements qu’il avait laissés dans le coin de sa bauge.chagrins. dit le bouvier. plus noires que l’ombre et couchées par le vent d’est. Il avait reconnu Griveau. Puis il prit son bâton. Et il continua son chemin rapidement. mes bœufs ! Travaillez bien avec l’autre : moi. il ralentit sa marche. puis sur le chemin qui mène à Onnaing. Le village dormait. qui avait la voix basse et le souffle court. retraversant le verger jusqu’à la petite porte ouverte dans le mur d’enceinte. En un tournemain. Les champs le revirent bientôt sur leurs guérets détrempés. Quelques fumées traînaient encore. Gilbert était entré dans l’étable. et le jeta sur son dos. – Adieu. Les champs étaient nivelés et nus. L’homme ne pensait plus à la ferme 447 . En passant derrière ses six grands bœufs. qui mangeaient au râtelier.

et il ferma les yeux. au travail. Gilbert monta dans un compartiment où il n’y avait qu’un voyageur. ses vêtements sous la tête. Et maintenant il disait : – Je ferai ma vie nouvelle comme si monsieur Michel me voyait. À Paris. il demanda : – Je voudrais aller à Fonteneilles. Est-ce que j’y serai demain matin ? – Le train 2916 va passer tout à l’heure. à la peine des jours à venir. qui est dans la Nièvre. Il s’étendit sur la banquette. Prenez votre billet pour Paris.qu’il quittait. il répétait : « Monsieur Michel que je ne verrai plus ! Mon ami qui est mort ! » Quand il arriva à la gare. 448 . si on connaît votre pays. on vous renseignera. Le sommeil ne vint pas. Il gémissait. Gilbert continuait de songer au lendemain. Toute son imagination et tout son cœur étaient dans la Nièvre.

– C’est dommage . plus vite qu’un cheval au galop. pour annoncer le trépas. le petit. il n’était pas fier. – Le vieux ? – Non. vide et muet. La nouvelle avait couru tout le pays. c’était le meilleur des deux . les cloches de Fonteneilles sonnèrent longtemps. tous les taillis. à l’angélus du matin et à celui du soir. Puis on commença à transformer le vestibule en chapelle 449 . et quelques âmes aussi. qui aimaient Michel de Meximieu.XV Le départ du maître Michel de Meximieu était mort presque subitement. » Le lundi et le mardi. Toutes les futaies. dans la nuit du dimanche au lundi. tous les buissons des collines frémirent au passage de leur voix. « Monsieur de Fonteneilles est mort. Le château demeura pendant vingt-quatre heures entièrement clos.

ardente. se découvrirent devant la porte. Sa douleur l’avait rétabli en autorité et presque en amitié. Une animation inusitée rompit le silence de l’avenue. « pour donner l’eau bénite » . La douleur lui inspirait des formules qui n’étaient point dans sa manière à lui. Des voitures de châtelains descendirent l’avenue . assez rares d’abord. et rôdèrent un moment dans le domaine que la mort avait ouvert à tous. des granges voisines. On rencontrait le marquis ici et là. des ouvriers du pays. Il veillait à tout . puis enhardis par le nombre. un peu de pitié humaine. il régnait à Fonteneilles pour la première fois. de la cour. qui n’entrèrent point. des paysans vinrent. des employés de Corbigny affluèrent. elle est brisée . À l’appel du marquis. Ils pensaient : « Comme il souffre. obéi à demi-voix. La curiosité. d’autres. Le bruit des scies et des marteaux s’éleva autour des murs. un peu de regret s’émurent en même temps. respecté. plaignez-la ». pour être doux 450 . Il disait : « Madame de Meximieu ne pourra venir . et que le cœur de tous les hommes entendait. arrivé dans la soirée du lundi. il donnait des ordres. salué de loin.

451 . Vous avez tenu ma place. l’un pour l’autre. au moins des plus anciens. je souffre de n’avoir pas connu mon fils. » Il disait encore : « Monsieur l’abbé. Et nous voilà séparés à jamais. je ne veux pas de mains étrangères pour toucher à la demeure de nos morts.. idéal même. C’est lui qui avait raison. de tendre. après avoir été absents. Il ne l’aurait pas permis. toute la vie. je sais que tout sera bien. je vous serai toute ma vie reconnaissant de l’avoir assisté à sa dernière heure. lui et moi : éducation. faites le nécessaire . » Le mercredi dès l’aube. devant la porte qui ouvre sur le cimetière.comme ça ! » Les noms des fermiers. mon ami. lui. vous le compreniez mieux . des domestiques de ferme. mon ami. allez ouvrir le caveau de famille . Car ces différences. Renard et le sacristain. j’en ai souffert longtemps. des bergers. occupations. il se les rappelait aussi bien que ceux de ses cavaliers. le charron et le maréchal-ferrant de Fonteneilles achevaient de clouer à l’intérieur de l’église. mais je ne les ai approfondies que depuis qu’il est mort. Ah ! monsieur l’abbé. sans doute mieux que je n’aurais fait .. « Méhaut. Allez. nous étions si différents.

L’heure est venue. de cire et de moisi. jasant.de hautes draperies noires. à l’entrée de la nef tronquée. de jeunes mères. emplissait la vieille église et alourdissait l’air. on avait envoyé chercher tout le matériel des enterrements de première classe à Corbigny. comme il en flotte chez les drapiers. Une odeur d’étoffe. et parfois s’avançaient jusqu’à la porte. des vieilles femmes. ils élevaient. se tenaient autour du mur du cimetière. Elle fait deux taches mouvantes : l’une à 452 . Les hommes se hâtaient. semées de ces larmes qui sont l’image de tant d’autres et qui ne tombent pas. Les voitures des marchands. Devant le château. pour voir. s’arrêtaient . un catafalque si haut que jamais les gens du bourg n’en avaient vu un « si beau. aidés par des ouvriers de la ville. des enfants. une foule considérable s’est massée. dans la grande cour sablée. Ils ouvraient des caisses de cierges . La paroisse n’avait que de vieilles tentures trop courtes . avec des plumes aux coins ». le petit au poing. qui montaient au pas la côte.

auxquels se mêlent des femmes. la plus grosse. « Ça. du côté des communs. artisans.droite. fiacres loués par des voyageurs dans quelque gare voisine. voilées de deuil ou vêtues de la canette des aïeules. celle-là de chez monsieur Cahouët. l’autre. Ce sont des hommes de Fonteneilles. On cause à voix basse. elles s’arrêtent devant le château. c’est une voiture de chez Touchevier de Saint-Saulge . automobiles ou landaus amenant quelques parents ou amis des Meximieu. des bourgs voisins. marchands.. de Corbigny. carrioles élégantes ou charrettes anglaises des grands fermiers de la région. celle-là de l’hôtel de la Poste . à l’entrée de l’avenue.. Il en vient de tous les modèles et de toutes les époques. de Corbigny et d’ailleurs. La rumeur augmente par moments et quelquefois s’éteint presque entièrement. Dans l’espace demeuré libre les voitures s’engagent au pas . laboureurs. journaliers. en petit nombre. cabriolet du notaire. petits propriétaires. tilbury d’un homme d’affaires. Ah ! voici monsieur Honoré 453 . et vont se ranger en file devant les écuries à demi cachées par un massif d’arbres.

– As-tu vu monsieur Jacquemin ? – Non. » Les yeux accompagnent les voitures . coiffé d’un chapeau de soie. on essaie de distinguer les visages derrière les vitres levées des portières. entrouvrant à peine. évitant les espaces découverts. on se pousse pour mieux voir .. la physionomie des nouveaux venus qui entrent dans le château par la porte tendue de noir. très alerte encore et rose malgré l’âge. L’abbé 454 . » Le fermier de la Vigie arrive à pied.. pour répondre aux bonjours de partout murmurés. À neuf heures. le geste.. « Reconnais-tu le gros qui passe ? C’est le marchand de bois de Saint-Imbert. Mais peu de paysans descendent l’avenue. serrées depuis l’enfance par le secret paysan. des terres. un grand mouvement se produit. Ils viennent par petits groupes.. qu’il faudrait parcourir sous le feu de tant de regards. par les échaliers et les adresses. La cour est pleine comme une place un jour de marché. de surprendre les mots. ses lèvres minces. des bois. Toutes les têtes se tournent du même côté. et derrière laquelle remuent des ombres vagues.Fortier. ni mademoiselle Antoinette. La foule grossit constamment.

Mais ce n’est pas la même voiture . et qui était revenue au pays pour y mourir. – Quel pauvre corbillard ! – Pour un comte ! – Ça serait bon pour des gens comme nous. la voiture habillée de noir et d’argent . c’est tout autre chose. on ne sait comment. descend le corbillard des pompes funèbres de Corbigny. des petites gens. précédé de la « croix en or ». cravatée de crêpe. La première fois. – Comprends-tu pourquoi ? 455 . On lui compte les côtes.Roubiaux. – Un seul cheval ! – Et pas beau. Derrière lui. Pas seulement la queue peignée. très riche. C’est la seconde fois que « les pompes funèbres de la ville » pénètrent dans cette campagne de Fonteneilles. on est venu chercher le corps d’une grosse dame. non. emplumés. qui avait commencé par être nourrice à Paris. comme ils disent. a été aperçu au haut de l’avenue. et d’un peloton d’enfants de chœur. ce ne sont plus les deux chevaux caparaçonnés.

456 .– Non. C’est peut-être parce que le maire de Corbigny n’a pas voulu laisser sortir la grande voiture.. n’avoir qu’un cheval pour son enterrement. dans cette maison-là ! Plus de trente mille francs. – Il aura voulu faire gagner les curés. que le marquis a touchés de la vente de ses bois ! – Vous n’y êtes pas ! Le garde Renard vient de me dire ce qui en est ! Trente personnes enveloppent l’homme qui sait. Il y en a pourtant.. des rentes... il a demandé la première classe à l’église. – La politique alors ? – Est-ce qu’on sait ? Un noble. par les hommes de ses fermes. et la quatrième pour l’y mener.. voilà ce que je n’ai jamais vu. – Eh bien ? – Il paraît que le comte a fait un testament .. – Sais-tu ce qui m’étonne ? C’est qu’il n’ait pas demandé à être porté à bras.

Il marche militairement. fait d’émotion poignante. Tous le regardent. pendante aussi et immobile. le chapeau de soie au bout de la main droite. émouvant. dont leur pouvoir de discipline apaise la rumeur. Sa réputation de 457 . pendante et dégantée. couché dans sa bière. le visage levé. vient de passer. La voiture se remet en marche. le regard de ses yeux bleus fixé en avant. le père apparaît. sur les couronnes de chrysanthèmes et de roses d’automne accrochées au toit du char funèbre. devenu tout blanc en quatre jours. et dans l’encadrement de la porte par où le fils. Subitement. Il ne voit personne. Les fronts se découvrent. le corps sanglé dans une redingote où éclate un point rouge à l’endroit du cœur.– Il n’a peut-être pas voulu les fatiguer : il était capable de penser à cela. L’abbé Roubiaux récite les prières. magnifique et douloureux. la main gauche gantée. un silence absolu. On dirait qu’il s’avance au son d’une fanfare qui chante le deuil du monde entier. les mots passent au-dessus de l’assemblée. – Peut-être.

quitte à jamais la terre aimée de Fonteneilles. les clients et toute la campagne. et les pires ennemis des châteaux trouvent ce noble bien brave et bien digne de pitié. À cet endroit. Au bout de l’avenue de hêtres. et la douleur y ajoutant son sacre. beaucoup de femmes. 458 . Il n’a pas voulu entrer avant l’heure dans le domaine qui est le sien. Les cloches sonnent. attendent le passage de la longue procession. et des hommes encore. sa noblesse. C’est monsieur Jacquemin. autrefois comte de Meximieu. ses années le grandissent. Et devant les premières maisons du bourg.bravoure et de richesse. il domine la foule. le petit cheval maigre qui traîne le corbillard tourne à gauche. Tous les amis suivent. les voisins. dans le cimetière en terrasse qui enveloppe la tour de l’église. Les futaies diminuent en arrière. bien des hommes sentent les larmes leur monter aux yeux. un homme se joint au cortège. et le corps de Michel. sa barbiche blanche et ses moustaches tremblent seules au vent. Il va lentement. sur la place.

celle des hommes et des femmes qui avaient connu le défunt. pensait-il. tous les murs étant frôlés par des épaules. lèvres de vieilles femmes qui pressaient le métal. l’office commença. » Ils venaient sur deux rangs . Et tous. Dans l’allée centrale. entre les bancs. allaient « à l’offerte ». et semblaient vouloir le dévorer. et. L’officiant se tenait près de la table de communion. à longueur de jour. lèvres bien différentes de respect et d’amour . à l’endroit des pieds percés du Christ. ils baisaient le crucifix d’argent . pour lui faire honneur. lèvres qui. dédaigneuses et déshabituées . « Elle est leur maîtresse.Lorsque la nef. les hommes et les 459 . une nouvelle procession s’organisait. Elle luisait comme une étincelle arrêtée au vol et clouée dans la nuit. les deux bras du transept. et qui n’osaient pas refuser en ce moment le geste traditionnel . lèvres inertes. elle lève encore au-dessus d’eux la croix. blasphémaient. le chœur furent remplis de monde. La flamme des cierges ne dissipait point les ténèbres amassées par les tentures. L’abbé Roubiaux considérait ces paroissiens que la mort et non pas Dieu amenait à l’église. et toutes.

Toute la paroisse avait connu Michel. et que portait gravement. Les pauvres avaient pris la monnaie de l’offerte non dans leur poche. parce que les anciens avaient cru. un enfant de chœur placé près de l’officiant. au premier rang. et le bruit sec des sous tombant dans le plateau. avaient aimé. qu’il levait par moments jusqu’à la hauteur de ses yeux. 460 . sur son ventre. aux invocations à la miséricorde. avaient espéré fraternellement. les pauvres défilaient. après avoir baisé le crucifix. surveillant les preneurs à côté du bénitier. Un autre prêtre du canton avait remplacé l’abbé Roubiaux à l’offerte. quelquefois celui d’un baiser. aux promesses de résurrection et d’éternité. où s’empilait une colline de billon. Le général.femmes de Fonteneilles. à gauche. Les riches. ne remuait qu’un bras. debout. se mêlait aux chants de la mort. et presque toute elle donnait pour le repos de l’âme. déposaient un sou ou deux dans le plateau que tenait. le garde de Fonteneilles. et la procession continuait. mais dans un autre plateau.

des femmes entre toutes les tombes et 461 . le père sortit. et qui portait l’inscription : « N’a failli Meximieu ».. émus par le voisinage et l’appareil des choses de la mort. des enfants. marquée d’une croix. il y avait des hommes. avant-dernier de son nom et dernière espérance de la race. qu’ils croyaient voir se poser sur eux. Des chants encore s’élevèrent . Le cimetière était plein . recueillis. une bénédiction descendit sur le cercueil. Les six hommes étaient beaux. Il n’entendait pas les mots qu’on lui disait : « Mon général. l’office terminé. Il se mit sur la haute marche du perron. » Il attendait. près d’une grande dalle levée. je ne l’oublierai pas. répondant d’un signe de tête à tous les assistants qui passaient près de lui.. et par le regard du général. le dos au montant du portail. Il abaissait continuellement son regard sur ce cercueil placé là devant lui. l’absoute donnée.Et. sur le bord de l’allée qui traversait le cimetière. Six laboureurs de Fonteneilles avaient porté le corps jusqu’au seuil de cette demeure où il allait entrer. en pleine lumière. mon général. retraversant la nef. je vous plains . à la place la plus fréquentée et la plus honorable.

« Gens de Fonteneilles. et de mes aïeux qui dorment ici. pas assez.. je n’ai su que dans les derniers temps ce qu’il valait. je vous quitte. Et le soleil gris apparaissait et disparaissait. Vous ne l’avez pas compris. Moi. Alors. Je vous dis seulement : c’était un brave . Je vous constitue les gardiens du tombeau de cet enfant. le père étendit le bras. Je n’ai pas le droit de vous le reprocher. comme le prêtre avait fini les prières et rentrait dans l’église. ma famille est finie .jusque sur le mur d’enceinte. l’énorme foule fit silence. que ceux qui savent encore prier prient pour mon fils. dit-il. Tâchez aussi d’être plus justes pour ceux qui prendront sa place sur la terre de Fonteneilles. les Meximieu ont vécu avec vos pères.. Quand vous passerez. vous ne me verrez plus ! Pendant quatre cents ans. moi non plus. Mais je prie les pauvres de me permettre 462 . couvert par les brumes voyageuses. moi. Il était meilleur que nous. Il vous aimait. du haut du perron. mon fils est mort . ne l’oubliez pas. Vous apprendrez par votre prêtre qu’il est mort en pensant à vous. Une seconde fois. car. Je n’ai pas la force de parler de ces choses-là.

adieu ! » Des mots murmurés répondirent. Le marquis descendit. coureurs de la forêt. bonnes femmes en mantes noires.de leur distribuer moi-même les bons de la donnée de pain. Les pauvres vinrent. « En souvenir de Michel de Meximieu ! » disait-il. bossus. pareilles à des religieuses. jusqu’à la plus basse marche du perron. cagneux. se mettant en file d’eux-mêmes. mes amis ! Et pour tous les autres. monsieur Michel. Et à chacun. celle qui touchait la terre inégale et creusée en coquille par le pied des fidèles de tous les temps. » Le garde s’approcha. boiteux. il n’avait pas même sa légitime. avec un paquet de bons de pain. le vieux gentilhomme donnait vingtquatre livres de pain. vieux du village ou des villages voisins. Venez. pour Fonteneilles ? – Mais non. il vivait dans le bien de ses parents. La file était longue . mères qui traînaient une grappe d’enfants après elles. ici et là : « Est-ce qu’il a fait une donation au bureau de bienfaisance ? – Ça serait-il un hôpital qu’il aurait donné. le 463 . de chacun douze livres à prendre chez le boulanger du bourg.

On ne l’avait pas vue venir. on aurait peut-être fini par nous entendre avec lui. arrivant par la route et refoulant les groupes qui 464 . et qui formaient une file de quelques mètres à la droite du marquis. et il vend sa terre. monsieur Michel . répétait le marquis sur la plus basse marche de l’église. lorsqu’un homme. et doux au pauvre monde ! » Il y avait encore une douzaine de pauvres à servir. la pauvre petite ! Quel joli ménage ça eût fait. Elle était là. il est riche à millions. » – En souvenir de Michel de Meximieu.marquis. Les femmes surtout s’apitoyaient sur elle et disaient : « Il faut croire qu’elle l’aimait. agenouillée dans l’herbe. les assistants disaient entre eux : « C’est vrai qu’il était un bon homme. penchée. pleurait. accablée par sa peine. une jeune fille. indifférente à tout le reste. » Ils disaient encore : « Voilà qu’on va vendre Fonteneilles. Auprès de la tombe. fermait par moments les yeux pour s’empêcher de pleurer . tout ferme qu’il fût. Car il n’a pas besoin d’argent. Le marquis n’a plus le courage de revenir.

parler à M.commençaient à descendre. toute l’assemblée le vit. il n’avait de regard que pour ce grand vieux noble qui se baissait en mesure. monta les marches du cimetière. des quêteurs de pain. Une grande rumeur courut : « Gilbert Cloquet qui revient de chez les Picards ! Regardez-le ! Sa barbe a blanchi. la tête droite. qui avait la vue troublée par les larmes. Lui. Comme il était de haute taille. et tendit un carré de carton sur lequel il y avait deux lignes d’écriture. de Meximieu. maintenant finissante. Peut-être il veut parler au marquis ? » Il voulait. et la barbe immobile sur sa veste boutonnée. ne reconnut pas le faucheur de ses prés. mais il a bon air tout de même ! Où va-t-il ? Il passe entre les tombes. jugeant peu poli de l’aborder de face et de troubler la distribution. en effet. piétinant comme elle dans l’herbe. Le châtelain de Fonteneilles. il gagnait la partie de l’enclos où s’était formée la procession. et qui disait si tristement : « En souvenir de Michel de Meximieu. » Ils furent bientôt l’un devant l’autre. et il attendit son tour. Il se plaça au dernier rang. et. derrière une femme qui traînait un enfant. Mais 465 . On l’observait.

très bas. et je veillerai sur lui. monsieur Philippe. monsieur Philippe. Cloquet reprit : – Vous vous en allez. parce que le marquis a trop de chagrin. Ne vous occupez pas de le fleurir. puis trois mots : 466 . de Meximieu prit les mains de Cloquet. et les serra. Moi. » – Je veux vous dire que j’aimais bien monsieur Michel. que je l’aurai toujours dans ma pensée. Je suis revenu de plus loin que Paris pour lui faire honneur. je reste. – Ah ! c’est toi.Gilbert dit. Ma vie durant je le fleurirai. toute la foule pensa : « Il est aussi grand que le marquis. mon pauvre Cloquet ! Monte à côté de moi pour me dire les deux choses : je t’entends mal. et même un peu plus aujourd’hui. Un sanglot lui répondit. Je voulais vous dire deux choses. M. pour ne pas l’offenser : – Je n’en ai pas encore besoin. Quand les deux hommes furent debout sur la même marche du perron.

Même ceux qui ne pouvaient rien voir se taisaient. mais il tenait la tête. Subitement un silence de pitié s’établit dans le cimetière. des gardes. Deux notaires le suivaient. Il fuyait. dans la route. au moment de se détourner. Il traversa la place. et le fossoyeur abruti par le vin et qui paraissait triste. les couronnes. et fit le signe de la croix . par habitude. Alors. Il allait très vite.– Je t’en charge. et ne parlait à personne. et salua militairement. Le chemin 467 . Le général s’arrêta. il porta de nouveau la main à son front. Se redressant de toute sa taille. le général de Meximieu descendit la marche. puis. Il s’avança dans l’allée étroite au bord de laquelle étaient le cercueil. ou peut-être sachant pourquoi. il continua son chemin. répondant aux saluts d’une main fiévreuse. s’inclina. Et Gilbert Cloquet se retira. dans le bourg. Antoinette Jacquemin n’était plus là. qui touchait le bord du chapeau. des marchands de bois ou de biens. par instinct. et se perdit dans la foule. On s’écartait devant lui.

Il y avait un télégramme de service apporté depuis une heure. de dépêches. un paquet de lettres. et le dernier de ces domaines qui servaient de fleurons à la couronne des marquis de Meximieu. à Paris. » 468 . il l’avait vendu. Toute une race était fauchée . ils pouvaient se passer de moi ! Ils n’ont donc jamais souffert. sur les champs de bataille. Il entra. faisant signe aux importuns d’attendre. L’angoisse qui lui étreignait le cœur était pareille à celle qu’il avait éprouvée. quatre cents ans de souvenirs et d’amitiés allaient s’éteindre. L’ombre seule était encore à l’ancien maître. Les fenêtres étaient closes. lui. un deuil sur les choses. ces gens là ! » On le rappelait d’urgence. pour une grève qui venait d’éclater. de cartes. Le marquis leva les yeux. sa marque. en 1870. sans s’arrêter. « En vérité.descendait. Le ministre ordonnait : « Prenez le premier train. son signe. Elles resteraient ainsi jusqu’à ce que le nouveau maître les ouvrît au jour nouveau. Le général l’ouvrit et eut un geste de colère. L’avenue s’ouvrait. vers le château et vers la lisière de forêt qui enveloppait les murs en demicercle blond. j’ai besoin de vous. Dans le vestibule.

. en froissa les débris qu’il jeta sur les dalles. « Tant pis ! Je n’irai pas ! » Il s’était promis de parcourir une dernière fois les chambres.. les salons. Il déchira le papier. dit-il. Quand la voiture fut devant la porte : 469 .M. il passa sa main sur son front comme pour dissiper un éblouissement. – Non. de recevoir les fermiers . en effet. de désigner à Renard les objets qu’il faudrait expédier d’abord à Paris. et dit à Renard qui accourait : – Faites avancer l’auto. Et. les greniers encombrés de Fonteneilles . Il y avait des souvenirs sacrés. Mais. Madame de Meximieu lui avait fait promettre d’en rapporter lui-même plusieurs : « Ceci. il appela le garde. et encore ceci que vous trouverez dans sa chambre. au moment de monter la première marche. de Meximieu était seul dans le vestibule du château. mon devoir de soldat est à Paris : allons ! Il reparut au dehors. laissant la porte ouverte. il s’arrêta . » Il le ferait. dans le fumoir. et il marcha vers l’escalier. l’émietta.

– Messieurs. Gilbert Cloquet causait au milieu d’une quarantaine d’entre eux. dit-il au groupe d’hommes qui l’attendaient. Il s’interrompit de raconter son voyage. il dit au chauffeur : – Du soixante à l’heure. devant la porte du café Blanquaire. je vous enverrai mes instructions de Paris. ou entrés dans les cabarets. Nous rejoignons. C’était le dernier adieu d’une race. Je suis obligé de partir. Beaucoup d’hommes étaient restés sur la place de l’église. se jetant dans la voiture. sans regarder en arrière. le bruit de la corne passa audessus des bois. et tous ils écoutèrent les appels de la corne qui s’éloignaient et diminuaient comme les étincelles d’une fusée. Au moment où l’automobile tournait au coin de l’avenue. à La Charité. Les femmes avaient regagné leur maison. et se lançait à toute vitesse sur la route de Laché. Adieu ! Et. Ni les ennemis. Affaires de service. et au-dessus du village de Fonteneilles. l’express pour Paris. Édouard. une même pensée sérieuse les 470 . ni les amis du château ne firent la moindre réflexion .

une voix usée. – C’est de droit.tenait . – Et puis. – Ils viennent du pays d’où je viens. ou quittèrent l’abri du mur de l’église. qui est-ce qui me suit ? Il entra chez Blanquaire. Les nuages filaient. Ce fut très court . et chez Blanquaire on sera mieux que dehors : il fait une sale brume. un sentiment commun de la fragilité humaine changeait leur silence en un hommage secret. Plusieurs sortirent des maisons voisines. et la plupart des hommes. effrangés par le vent. entrèrent aussi.. et laissaient tomber une poussière d’eau glacée.. tu sais. fit le journalier : je veux bien. demanda : – Dis donc. celle de Lamprière. Cloquet leva la tête. on régale. qui se jugèrent invités par le regard circulaire du journalier. La longue salle du café s’emplit du vacarme des voix et du crissement 471 . Cloquet. énormes et mous. ça ne t’empêchera pas de raconter ton voyage . si tu payais une tournée ? Quand on rentre au pays. dit-il. Allons. où les gens valent mieux que la pluie.

qui avait pénétré dans la salle quand M. c’est à peine si trois ou quatre tabourets demeurèrent vides. les jours de foire. Trépart. autour des tables de bois. Justamond. Supiat Gueule-deRenard. l’œil inquiet et la bouche ricanante . et bientôt. et qui s’appelaient dans la cohue des aînés : « Étienne Justamond ? Jean-Jean ? Par ici ? J’ai une place pour toi ! » Pendant plusieurs minutes. de tout jeunes ouvriers. l’énorme roulier qui ne riait qu’à la fin des dîners de noces . la salle du café Blanquaire ressembla à ces salles d’auberge. Gaudhon. survenu au dernier moment. que leur jeunesse attirait l’un vers l’autre. depuis la porte jusqu’au fond.des carreaux rayés par les clous des semelles. Lamprière et d’autres. en petit nombre. de Meximieu parlait encore et par manière de protestation . Presque tous les compagnons des bois étaient là : Ravoux. l’ancien cuirassier . qui avait brisé naguère la première faucheuse de Fonteneilles . prises d’assaut. par les vendeurs et les marchands criant là comme 472 . et entré sans invitation. il y avait aussi. Durgé. disposées sur deux rangs. Méhaut. qui étaient comme eux des hommes faits .

du vin et de l’hôte qu’ils peuvent payer et qui doit rire. s’était-il mis au haut bout de la table. silencieux. et encore celui-ci. Il s’était assis vers le milieu de la salle. et il n’y avait près de lui qu’un seul buveur. et qui se défendaient mal. groupés par quatre autour des tables.dehors. près du mur de droite. Jean-Jean. d’un signe de tête. Des mains montraient Gilbert Cloquet . parieurs et dépensiers par orgueil. excitaient tous ces hommes. pressés de boire. les mêmes bourrades à l’adresse du cafetier. Quelquefois seulement. il fut évident qu’une pensée dominante. maîtres du lieu banal. une curiosité commune. du mobilier. C’étaient les mêmes cris. Gilbert. Mais. un tout jeune. les mêmes agaceries aux deux filles de Blanquaire qui apportaient les bouteilles. le siffleur de Montreuillon. comme un vieux pilote qui a vent debout. très vite. des têtes se tournaient vers lui. il se sentait observé et il observait. les bras croisés à côté de son verre plein. attentif. considérait ses anciens compagnons qu’il revoyait après plusieurs mois d’absence . en habituées . le même bruit de bouchons qui sautent et de verres qui se heurtent. il 473 .

pour voir qui parlait. Quelques voisins. dit : – Ses opinions ont changé. des torses penchés se redressèrent .répondait au bonsoir d’un camarade. repartit. au milieu d’un groupe compact. il racontait que les Belges valent mieux que les gars de la Nièvre. Il ne bougea pas plus qu’une colonne. tout à l’heure. qui n’étaient pas tout proches. Une autre voix. et les verres furent posés sur les tables. Une voix. Un murmure courut . Il demeura muet. C’était Ravoux. interrogèrent Gilbert Cloquet. près de la porte : – Il ne s’en cache pas. du fond de la salle. d’autres irrités. Et il n’y a pas dix minutes. La voix gouailleuse de Supiat reprit : – Il faudrait tout de même savoir le fond des 474 . écartèrent leur tabouret. d’autres défiants. mais il releva un peu le front. cependant. On assure qu’il n’est plus avec nous. des yeux étonnés. Vous l’avez vu parler au noble. à l’autre bout du café. ardente et haute. assis au fond de la salle. paraît-il.

de la fenêtre à la porte. La saison commence dans la forêt. continua Supiat. que tu n’en es pas un ? – À voir comme il parlait. du fond de la pièce à l’entrée. et la façon dont il a salué l’église. Il ôta tranquillement son chapeau. Des protestations l’interrompirent : – Ce n’en est pas un. La colère des gestes et des voix remplit la salle. Ils se levèrent tous. Des bras menaçaient . voyons ! Dis. Cloquet. Beaucoup d’hommes criaient : « À bas Cloquet ! Pas de calotins ! » D’autres : « Il est libre ! Nous sommes libres ! » Des tabourets renversés 475 .choses. chez les Picards. sur la place. Je ne jurerais pas que. et dit : – Je les ai faites. on ne lui a pas fait faire ses Pâques ! Les soixante buveurs regardaient Gilbert Cloquet. on s’interpellait d’une table à l’autre. moi je vous dis que Gilbert Cloquet ici présent est devenu quelque chose comme un clérical. on ne peut pas avoir des traîtres parmi nous.

tombaient sur le carreau. et qu’il avait le regard tranquille. Ravoux. les épaules appuyées à la muraille. reprit Cloquet. déclara : – Qu’il s’explique ! Nous le jugerons. J’aurais pu le voir en France . qui fit sauter les verres et les bouteilles. Un coup de poing formidable. j’ai vu là-bas des compagnons qui s’aimaient mieux que nous. ramena un demisilence. mon cœur n’a point changé en mal. mais moi. et qui vivaient mieux que nous. camarades : écoutez-le ! On vit alors que Cloquet était debout aussi. on est en nombre ! – Pas encore ! cria Ravoux.. je l’ai vu de l’autre côté de la frontière. la voix de réunion publique de Ravoux. mais j’ai reconnu que nous n’avions 476 . Supiat sifflait dans une clé. Cloquet ! Fais voter tout de suite. Je n’injurie personne . et la voix ample.. – Non ! non ! Empêchez-le de parler ! À la porte du syndicat. et qu’il croisait les bras. au contraire . le président. Laissez-le parler ! – Pas encore. – C’est vrai... dit-il.

et se turent subitement. se préparait à se défendre. tout à fait ivre.pas la vie. dix fois. Un spectacle nouveau les 477 . déferla en demicercle. je la veux toujours. entraînée par eux. Une vague humaine. coururent vers Cloquet : c’était Tournabien. et dénouait ses bras croisés. Je vous le dirai une fois. Et je vais à elle. trois hommes. les assaillants et les curieux. se rua vers le milieu de la salle. c’était Lamprière. deux fois. mais je sais à présent qu’elle est plus belle que je ne croyais. La justice que j’ai voulue. enveloppé à distance. à la figure de chat . c’était Le Dévoré. Mais au moment où Cloquet. et je suis revenu pour vous dire où elle est. – Vas-y seul ! Assez ! À la porte ! Bravo Cloquet ! Non ! À la porte ! – Venez donc m’y mettre ! – On y va ! Dans le tumulte grandissant. Personne ne m’en empêchera ! Je veux rester avec vous. tant que je serai du monde. les amis secrets et les ennemis s’arrêtèrent. que les coups de poing de Ravoux n’apaisaient plus. sautant par-dessus une table.

et il dit. parce qu’un mot d’honneur ou d’amitié les avait touchés . sortirent du rang. il le regardait de bas en haut. ils prenaient parti pour le faible et pour Dieu inconnu .confondait dans la même stupeur. mais ne prends pas si vite mon parti . Il était mince et plus petit que le grand Gilbert . sans prendre garde aux poings tendus : – Monsieur Cloquet. je suis de votre bord ! Cloquet sourit de contentement dans sa barbe. tu as du cœur comme pas un . comme un cadet qui interroge l’aîné. – Ils ne sont pas tous contre vous. allez ! Et. deux autres. ils étaient pâles. Ils venaient par instinct. – Ah ! Jean-Jean. jouant des coudes. petit bûcheron de Montreuillon. trahis-moi plutôt : ils pourraient te faire du mal ! Le petit se tourna vers les hommes ameutés. À côté de Gilbert. La jeunesse l’illuminait. dans le silence. avec amitié. qui étaient de son âge à peu près. et l’un était tout 478 . pour lui donner raison. et l’on vit ses dents blanches. Ses lèvres riaient. un homme s’était dressé le long du mur.

si vous voulez. Victor Méhaut ? Ah ! braves gens de partout ! Et quand les trois jeunes hommes furent à côté de lui. et l’autre. et il cria. la poitrine encore étroite. il étendit les bras. frais de visage et rousselé. et sa voix couvrit le murmure de la salle : – Chassez-moi du syndicat. voilà le mien ! Est-il beau ! Rien que des baliveaux de chêne ! – Pas de plaisanterie. tu es libre ! Arrière. camarades. Ravoux avait eu peur . Leurs yeux étaient tout frémissants de colère bridée. un à sa droite. l’encadrant.blond de cheveux. il se mit à rire tout haut . mon Étienne Justamond ? dit Cloquet. pour s’empêcher de pleurer. avait au menton des copeaux frisés de barbe brune. et les posa sur les épaules amies. Cloquet ! Personne ici ne te chasse . – Toi aussi. deux à sa gauche. et reprenons nos verres ! Ravoux intervenait. Toi aussi. il trouvait que ces jeunes avaient le geste neuf et on 479 . mais jambé comme un cuirassier. les compagnons.

peu à peu. vous aussi. Rentrez les poings. dit Cloquet. il but d’un trait. paya la dépense de tous ceux qui étaient là. les hommes se rasseyaient. comme de coutume. puis. Plusieurs 480 . – Adieu. Allons ! mes petits. Il resta debout. où je ne suis pas encore rentré. en homme expérimenté. il avait deviné l’opinion dominante .ne sait quelle figure inquiétante de chiens qui n’ont pas de collier . reprenez vos verres. appela Blanquaire. pendant qu’autour des tables. mes compagnons et mes amis ! Il faut que j’aille revoir ma maison. comme pour semer son adieu à travers la foule. largement. Je vous rappellerai. il sentait qu’une partie des bûcherons admirait secrètement Gilbert Cloquet . Il fit un geste de la main. si j’ai besoin de vous. levant son verre tout plein de vin de Narbonne. – J’aime mieux ça. d’Étienne Justamond et de Victor Méhaut. ses mains pâles et velues poussaient les compagnons et rompaient le cercle autour de Cloquet. il formulait. de Jean-Jean.

pour bien montrer qu’il ne fuyait pas. j’ai quelque chose à vous annoncer ! L’abbé. les applaudissements. inquiet.hommes crièrent : « Vive Cloquet ! Merci. à la fenêtre haute de la cure. Il traversa la salle. lentement. il aperçut des visages derrière toutes les vitres basses des maisons . Quand Gilbert Cloquet leva la tête pour juger si le temps s’était amélioré. monsieur le curé. dit-il. si vous vouliez bien me faire un bout de conduite. donnèrent à entendre : « Je suis avec toi. et se mit à descendre. Et même. à côté de Gilbert. d’un mouvement de tête ou de paupières. sortit par la porte à clairevoie. les éclats de voix avaient excité la curiosité des voisins du café Blanquaire. se demandant : « Ont-ils tué quelqu’un ? » – Je ne suis pas encore mort. Cloquet ! » D’autres. s’arrêta un instant sur le seuil. Le bruit de la dispute. l’abbé Roubiaux penché. tête nue. » D’autres eurent l’air de ne rien entendre et de ne rien voir. et descendit sur la route. il vit même. tout au fond. 481 . toute voisine du café.

Rapidement. et se faisait raconter les dernières semaines de la vie de Michel de Meximieu. loin des oreilles qui guettent les mots : – Monsieur le curé. dit Cloquet en s’arrêtant. et comment il avait été amené. il raconta son séjour dans le pays des Picards. – Non. – Vous dites ? – Converti à fond. Mais je ne voulais pas être espionné. 482 .dans la direction de la forêt et du Pas-du-Loup. Mais. loin des maisons. c’est pas vous qui avez fait le coup : c’est les Belges. C’était lui plutôt qui interrogeait. il ne faut pas aller plus loin. c’est un autre : je suis converti. À l’endroit où le sentier se détache de la route. C’est même beaucoup de vous avoir fait marcher si longtemps sans vider mon sac. Monsieur le curé. Mais le journalier ne lui apprenait aucune nouvelle d’importance. de corps et d’esprit. qui croyez-vous avoir devant vous ? – Le bûcheron Gilbert Cloquet. de cœur.

voyons. monsieur 483 . lui et moi. au-dessus de la terre. ami. Mais à nous deux. n’est-ce pas ? – Cette question ! On ne croit jamais pour soi tout seul. c’était comme une Trinité. content. et qui voulait dire : « Vous voyez bien que je ne mens pas. » L’abbé. – Quel malheur pour nous. moi aussi. que plusieurs m’ont entendu. quand il va bénir le pain. et vous verrez. dans les tableaux. lui. monsieur l’abbé ! Ce que j’ai eu de bon. pendant que vous n’étiez pas là . que la mort de monsieur Michel ! – Oui. avec un regard clair.presque sans l’avoir voulu. Je ne suis plus celui qui se détournait quand vous passiez. parfois. chaque fois. vous dites bien . à suivre le boucher de Quiévrain. moi. comme le Christ. il levait les yeux au-dessus de son ami. Mais je suis encore bien seul. il dit : – J’ai travaillé. Gilbert : vous m’aiderez. ne regardait pas toujours Gilbert . dimanche. Et. Il parlait sans quitter des yeux l’abbé Roubiaux. ou qui ne comprenait pas. ses yeux revenaient de là-haut tout brillants et cernés de larmes jeunes. Enfin. vous. je l’ai toujours partagé.

parce que c’était une confidence. Ils avaient de l’amitié pour le pauvre monde. Seulement. et sa voix s’éleva : – Et puis.. et je les ai ramenés ! Il fit un geste. nous sommes bien forts. des brebis dans les chaumes. vous savez.. monsieur le curé. je ferai comme la veille de la vente qui a eu lieu à l’Épine. Il se pencha et il baissa la voix. parce qu’ils ont de l’estime pour nous.le curé. dans les réunions publiques. Il y avait un cheval ici. que je le croirais tout de même. – Celui qui nous prêchait.. comme jadis. je reste du syndicat ! Compagnon comme devant. – J’en ai aussi. – Et vous avez pensé à ce que vous feriez ? – Oui. une vache là. le vieux Gilbert ! – Vous faites bien ! – Vous ne me le diriez pas.. une autre ailleurs. il faudra faire comme les messieurs prêtres du pays des Picards. – Seulement. quand on le 484 .

cette chose ancienne. et quand il parlait. Cloquet descendit par le sentier qui mène au Pas-du-Loup. et belle. et dont la fenêtre était fermée. Et l’abbé les serra dans les siennes. on lui voyait dans le cœur quelque chose qui nous aimait. En ce moment. Ils se quittèrent. et il considérait. on aurait dit que c’était un de nous. un long moment. et nécessaire : les mains de l’ouvrier mêlées à celles du prêtre. elles étaient déjà dans la brume et dans l’ombre. enfouies dans la forêt. ne recevaient jamais que le trop-plein de la lumière qui passait au-dessus d’elles. n’ayez pas peur ! Alors. – Je saurai. Il était deux heures de l’après-midi. Et il frappa 485 . et l’on eût dit qu’elles commençaient leur nuit. Gilbert se dirigea vers celle qui était plus obscure que les autres. Mais les maisons du hameau. Gilbert les tendit toutes les deux.regardait. muet d’émotion. Le ciel se découvrait vers les monts du Morvan. l’abbé demanda : – Donnez-moi la main.

Gilbert Cloquet ! Vous attendez après la clé ? On vous l’apporte. on ne vous espérait plus ! Voyez la maison. et dit. probablement. – Il pourra le faire. – Qui est-ce qui cogne ? Comment ! c’est vous. comme elle a l’air mort ! Personne n’est venu vous demander. depuis longtemps. qui s’est informé de la maison. Julie la grande. répondit Gilbert. flanquée de deux de ses filles. Sur le seuil de la maison voisine. Il aurait voulu la louer. luttant du genou contre la porte qui résistait : – Non.trois grands coups avec sa canne. – Dame ! mon pauvre homme. la mère Justamond accourut. Méhaut l’ancien tuilier. et Jeannie la courtaude. et revint presque aussitôt. 486 . pas un chrétien . – Personne ? Vous êtes sûre ? La bonne femme mit la clé dans la serrure. il y a tout au plus un compagnon. Elle disparut. personne.

et un peu courbé. où est Marie ? Le savez-vous ? 487 . L’air moisi qui soufflait de là dedans. et qui tremblait : – Dites. de sa voix toute basse. il contemplait ce pauvre cube d’ombre qui avait été la demeure de sa joie. et qui ne vivait plus. La mère Justamond ne comprenait qu’à demi. la demeure de sa peine. demanda à son tour. Elle hochait la tête. mais qui n’ose pas interroger. ayant réussi à pousser la porte. et tout le souvenir du passé l’arrêtèrent sur le seuil. l’air qui meurt chez nous quand nous n’y sommes plus. Mais il n’osa pas d’abord entrer. en avançant les lèvres. la Picardie. comme si une bête l’avait piqué. mère Justamond. sans répondre et sans bouger. les yeux fixes. Il essuya son front avec sa main. comme une personne qui voudrait bien en savoir plus long. s’effaça pour laisser passer Cloquet. ça n’a pas été ? Gilbert. Elle demanda seulement : – Comme ça.La mère Justamond.

cette fillelà : elle continue. mère Justamond. voyez-vous. elle aussi. mère 488 . Il tourna la tête vers la femme. Non. – Je sais tout ce qu’elle a fait. – Je la retrouverai parce qu’elle aura besoin de moi.. debout près de la mère.. rousse comme un écureuil. qui eut pitié de le voir si ému. je n’ai pas grande nouvelle. et il dit. La mère lui envoya une gifle. c’est encore jeune. – Pour elle. Elle peut revenir. Des gens m’ont dit qu’elle était à Paris avec son homme. – Rosse.. se penchant : – Je vas recommencer à travailler pour elle. On revient de loin.Julie Justamond. – Qui a eu la saisie. dit-elle.. répondit : – Elle voyage depuis sa jeunesse. et les dents éclatantes. Gilbert. voilà pour toi ! Excusez-la. Gilbert ! C’est pas Dieu possible ! Pour une fille qui vous a manqué ! – Oui. qui a.

et qui était la seule chose qu’il eût embrassée. répondit Cloquet sans s’arrêter. haute de deux doigts. Il n’y avait plus que les feuilles mortes qui roulaient sur le chemin forestier.Justamond. Il allait lentement. lui. Quand il sortit. que comme une ombre qui hésite en marchant. si triste ? – Je vas faire une chose qui me coûte bien. et on ne le vit plus. demanda la bonne femme. et qu’il passa devant la maison de la mère Justamond. et une petite statue. C’étaient de menus objets qu’il n’avait pas voulu emporter au pays des Picards. – Mon pauvre Cloquet. en revenant. et entre autres. il tenait à la main un paquet enveloppé dans un mouchoir. Gilbert Cloquet resta plus d’une heure chez lui. toute délaissée jadis. des photographies de sa femme et de sa fille. Puis les femmes s’en allèrent. comme ça. mais je dis ce que je dis : je vas recommencer à travailler pour elle. tout enfumée. Il entra dans la maison. où allez-vous. Le hameau redevint silencieux. Mais il faut que 489 .

. 490 .j’aille. au moins ? Il fit un geste. Elle cria : – Reviendrez-vous. comme s’il disait non..

Cependant.XVI La remontée Il revit le jour. qui rêvassent derrière les vitres en tirant leur aiguille. 491 . il fut aperçu par les femmes et les filles. mais le jour commençait à diminuer. car on était dans les mois où la terre dort longtemps. Les hommes. et les esprits aussi étaient revenus chez eux. Gilbert montait tout seul. en sortant de la forêt. les femmes qui avaient assisté à l’enterrement s’étaient dispersés à travers les campagnes. Il avait la tête penchée et toujours son petit paquet à la main. – Où va-t-il ? Il ne regardait personne. Dix têtes jeunes ou vieilles. La route qui conduit à Fonteneilles était déserte. dix paires d’yeux suivirent le mouvement de l’homme qui marchait au milieu de la route. comme il traversait le bourg.

et se mouvoir au gré de la marche. il préférait allonger le parcours et tourner la motte verte.. c’est sûr ! Il remonte à la Vigie ! Il remontait.. qui est droite et régulière.. au ras du ciel. là-haut. pas une fois il n’avait suivi ce bout de route qui va de Fonteneilles jusqu’au sommet de la colline où est bâtie la ferme. non. ressuscitaient dans l’esprit de Gilbert. Quand il devait se rendre à Crux-laVille.. Il diminue déjà. celles de sa jeunesse. le voilà en face de chez Durgé . il ne s’arrête pas. à la Vigie. soulevant la poussière et les cailloux tombés dessus. et qui descend de l’autre côté. Il avait dépassé le bourg.. il s’en va vers le haut du bourg . le dessin des toits et de la pierraille qui avaient nom La Vigie. Il est loin. à présent.. ni pour gauche. Il ne descend pas vers le bois. Depuis vingttrois ans.. Les années qu’il avait passées là. Oui. en effet. il gravissait la dernière pente. Il 492 .. Est-ce que ?. et. il regardait grandir. Il n’avait de regard ni pour droite.– Où va-t-il ? Il a son bel habit. les meilleures. mais il levait la tête. plutôt que de revoir ces murs qu’il avait quittés et de risquer de rencontrer le maître du domaine sur la terre du domaine.

lui . Gilbert Cloquet ralentissait le pas. l’après-midi où l’on s’était quitté. Gilbert. s’arrêta. « le domaine » qui est bâti au côté gauche de la cour. Ils allaient donc se revoir. de dédain et de défi. Gilbert avait changé. fixée dans une expression de colère. Honoré Fortier. l’habitation de M.voyait tout le passé redevenir vivant. à l’entrée du petit chemin de la ferme. n’avait ni changé. cette rude face rasée. il voyait de côté. ni vieilli : elle vivait. pleine et noueuse. Le soleil luisait un peu avant de disparaître. Fortier. 493 . et le frêne tout rond qui couvre encore la barge de bois. Quand le vent du plateau souffla sur son front mouillé. « J’ai donc bien vieilli ? » pensait-il. et la figure qu’avait M. puis la cour en contre-bas. Pour Gilbert. au fond les porcheries et le poulailler. Il était à cinquante pas de la Vigie . dans le sens de la largeur. mais l’autre ? celui qui ne descendait de la Vigie que dans la carriole rouge et pour aller aux foires ? À mesure que grandissaient la haie double du petit chemin qui noue la ferme à la route. et les étables cachant à moitié la maison.

494 . Fortier apparut sur le seuil. qui était close. la grange. et se tint debout. Il venait d’apercevoir. l’écurie avec les pigeons sur l’arêtier. « Il est en voyage. La porte s’ouvrit. il les ignora. La ferme semblait déserte. abrités par le mur de l’étable. près de lui. et M. Et plus de cinq minutes s’écoulèrent. derrière la vitre. et à rire à son sujet. et s’avança jusqu’au milieu de la cour. Il attendait. l’étable des vaches. après lesquelles Gilbert enleva son chapeau. et ils se mirent à désigner du doigt l’arrivant. madame Fortier. formant le troisième côté de la cour et se présentant en longueur. deux jeunes domestiques de la Vigie dételaient une jument et quatre bœufs de labour.et tout près. appuyé d’une main sur son bâton d’épine. Il entra dans le chemin. À sa gauche. Mais il ne s’avança pas. Il ne détournait pas son regard de la porte du domaine. toute blanche. l’étable des bœufs. face à la porte de la maison. autant que des moucherons qui eussent dansé près de lui. son paquet posé à terre. peut-être ? » murmura Gilbert. Lui.

À travers la cour. – J’en ai. et il se couvrit. Cloquet. Une rancune aussi violente qu’au premier jour gonflait le cœur et faisait trembler les lèvres rasées de M. dit Cloquet. des demandes et des réponses muettes. Il s’arrêta à trois pas du perron. si tu as des raisons d’être dans ma vue. Il fut sur le point de crier : « Hors d’ici. ma cour n’est pas pour les domestiques qui m’ont abandonné !.. le riche fermier. Fortier. de l’un à l’autre homme. allaient et venaient. considérait à son tour ce journalier dont il cherchait à deviner les intentions.. sans cesser de tenir ses yeux levés. 495 . des pensées. levant un bras jusqu’à moitié de son ventre : – Viens plus près. devenu le principal personnage de la commune. » Mais il remarqua que le journalier avait le chapeau à la main. Fortier pût lire dans la pensée de son ancien domestique. et il dit. pour que M.L’ancien maître de Gilbert. Il vint.

je vous ai fait du tort. Je voudrais rentrer à la Vigie. quand je vous ai quitté. – Est-ce que tu crois que je l’ai oublié ? Je t’en veux autant qu’au premier jour. monsieur Fortier ! Si je reviens chez vous. et je peux le gagner partout. monsieur Fortier. c’est parce que tu n’as plus d’argent ? – Écoutez. dit l’homme en s’approchant d’un pas. je veux gagner mon pain. – Alors. et parce que je serai moins seul. comme une cognée. – Moi. Oui. que tu me reviens ? – Allons donc ! dit Gilbert. – Je t’ai dit. vous ne pouvez pas me reprocher d’avoir perdu mon bien pour payer les dettes de ma fille.– Monsieur Fortier. – Tu y as mis le temps. là où j’ai été jeune. je voudrais réparer le tort que je vous ai fait. il y a vingt-trois ans : « Même 496 . Gilbert Cloquet ! C’est donc parce que tu n’as plus de force. c’est pour la justice que je vous dois. il y a vingt-trois ans. en levant sa canne en biais.

quand tu seras vieux. lui surtout il aimait la Vigie. hélas ! et pareils à tous les autres domestiques qu’on trouvait maintenant. je ne le pense plus : ça n’est pas le métier qui fait qu’on est libre. la Vigie ! Le fermier se redressa sous le coup de l’émotion. mais qui aimait la terre. Lui aussi. j’avais dit : « Je veux être mon maître. Fortier eut un petit rire sec que Gilbert connaissait.. monsieur Fortier : je l’aime. qui avait 497 .. Et tout près. l’homme ancien sans doute. ne laissait point se perdre le bien du maître. – Je vous en prie. c’est qu’il pouvait revenir sur son premier mot. monsieur Fortier. » Je n’ai qu’une parole ! – Moi aussi. M. jamais je ne te reprendrai. Fortier laissait s’allonger ses lèvres gercées. il apercevait les deux bouviers. il avait Gilbert. ne fût-ce que d’un millimètre. qui ne buvait pas. J’ai vu ça chez les Picards. Quand M. – En effet. mauvaises têtes. À sa droite. deux gringalets de dix-huit ans. mauvais cœurs. on m’a parlé. » À présent.

et sur les projets. Jaunet et Rossigneau. Corbin. Gilbert avait retrouvé son courage. en calculant l’intérêt qu’il avait à reprendre ce Gilbert. Montagne. c’est moins bon qu’un lit ! – Ça m’est égal. en signe de réjouissance. Ces quatre marches franchies. pour le faire monter jusqu’à lui. Fortier. 498 . dit-il. le journalier redevenait domestique de M. Les bœufs s’appellent toujours de même ? – Toujours Griveau. à la Vigie de Fonteneilles. et questionnait sur les changements. – Tu retrouveras ta bauge . – Viens. Chaveau.touché et remué chaque motte de la grande ferme. Il s’attendrit. Les deux hommes burent d’abord deux verres de vin rouge du Midi. coup sur coup. et mangèrent un biscuit. Et il tendit la main à Gilbert.

et il alla dans le pré qui est derrière les étables. Mais il se souvenait surtout de la vue qu’on a de la pâture. songeant : « C’est bien : il est d’ici » .– Tant mieux. va faire le tour des terres. de la grosse espèce. il parcourut les héritages. répondit M. pendant qu’il reste du jour. dit-il. Les bêtes le considéraient un instant. et il revit les montagnes du Morvan et tout l’horizon qu’il avait contemplé dans sa jeunesse. Il gagna donc. des grives. posées sur les peupliers qui n’avaient plus qu’une feuille ou deux. la grande pâture qui est sur le plateau. Dieu merci. mon vieux Gilbert. en riant d’aise. – Pas grand-chose. à droite. par la route. rappelaient avant d’aller se blottir 499 . et se remettaient à paître. Il souleva le rideau de la fenêtre. et d’où l’on aperçoit Fonteneilles avec sa forêt. – Tiens. Gilbert traversa la cour. alors. Puis. du côté des champs. Je n’aurai rien à rapprendre. Fortier. fit Gilbert. le long des traces et par les échaliers. un à un.

au-dessus des terres brisées. Le couchant annonçait du vent pour le lendemain. des ramiers. Il faisait froid. En maint endroit. qu’il pardonnait à tous. les journaliers de Fonteneilles. 500 . dans la nuit qui tombait. comme le jour défaillait. lancés à toute allure dans les hauteurs dorées. Puis. et il dit : – Peu importe à présent d’habiter chez les autres. des corbeaux le saluaient de l’aile en passant au vol .dans une touffe de gui . le froment levait sa pointe verte. la fatigue ou la mort : j’ai le cœur en paix. Il pensa à ses camarades. plongeaient en tournoyant vers les combes déjà bleues. peu importe le chaud. au-dessus du vaste pays. cachée là-bas. Il pensa à la maison où il ne rentrerait plus. dans les futaies du Pas-du-Loup. Gilbert était seul. le froid. il fit du regard tout le tour de la colline ronde où il allait recommencer à travailler demain. et il reconnut qu’il les aimait tous. et qu’il lui serait bon de revivre parmi eux. L’herbe était belle. Les jachères attendaient la charrue. La cloche de Fonteneilles sonnait à mi-coteau. Gilbert se découvrit.

501 .Il sentait une grande joie vivante monter d’elle-même dans son cœur renouvelé. Et il dit encore : – Je suis vieux. et cependant. voilà que je suis heureux pour la première fois.

502 .

....491 503 ............ V.............. II....... VII............449 La remontée . XVI......... X..............384 Faÿt-manage .............353 Les labours de Picardie............................. IX....166 Le recours en grâce.......124 La Vaucreuse .59 La lecture en forêt..................................................................................201 Le morne dimanche ................. VI.............. XI....... XV.......Table I..........................................408 Le revenant ......5 La vie morale d’un pauvre............225 Les foins ...... IV............................................ XIII.............. XIV........269 La quête de l’abbé Roubiaux ........................ III..... VIII................299 La vente chez Lureux ...........................................436 Le départ du maître........ La marche des bûcherons .......................326 La ferme du pain-fendu ..........370 La bourrasque ..................... XII.......

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505 . La Bibliothèque électronique du Québec est la propriété exclusive de Jean-Yves Dupuis.Cet ouvrage est le 821e publié dans la collection À tous les vents par la Bibliothèque électronique du Québec.

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