Eva Joly – Eurodéputée Europe Ecologie – Les Verts Présidente de la Commission Développement du Parlement européen Alors que le gouvernement

espagnol s'enorgueillit de la part des immigrés dans l'activité économique de l'Espagne (ils ont contribué à sa croissance à hauteur de 30% entre 1996 et 2006), le ministre de l'intérieur français Claude Guéant multiplie les déclarations honteuses, fausses et dangereuses pour désigner les immigrés comme la cause de tous les maux du peuple français. Sa morgue n'avait jusqu'alors pour cible « que » l'immigration clandestine. Elle s'attaque désormais à l'immigration légale qu'il entend réduire. En assénant que 24% des étrangers non européens qui se trouvent en France sont des demandeurs d’emploi, il assimile de manière simpliste immigration et chômage. Ce faisant, il ne se contente pas de refuser de tirer les leçons des dernières élections cantonales où le jeu dangereux de l'UMP a eu comme conséquence – prédictible – la montée du FN : il démontre aussi sa totale méconnaissance de la réalité de l'immigration. En effet, porteuse de richesses, de diversité, contribuant bien plus qu'elle ne coûte aux systèmes de prestation sociale, elle est indispensable à une France vieillissante. Pire encore : les propos de Claude Guéant dénotent au mieux une indifférence, au pire un mépris de ce qu'est la réalité de la migration elle-même. Migrer ne se fait jamais sans douleurs et sans peines : celles qui l'engendrent, celles qu'elle génère aussi. Nul ne quitte son pays de gaieté de cœur, et sûrement pas avec pour ambition ultime de profiter du système social français – tout enviable qu'il puisse être. Les causes en sont multiples, et bien souvent, la France, et plus généralement l'Union Européenne, ont leur part de responsabilité. Non seulement la majorité des Etats membres – notre pays compris – ne respectent pas leurs engagements de financements de l'Aide Publique au Développement, mais nos politiques extérieures, notamment en matière commerciale, sont le plus souvent menées au détriment des pays en développement... Autant d'actions ou d'inactions qui maintiennent les pays en développement et leur population dans la pauvreté : celle-là même qu'ils tentent de fuir par tous les moyens. Prenons l'exemple du Sénégal. L'accaparement des terres y est actuellement un sujet brûlant. Alors que le pays est déjà contraint d'importer des denrées alimentaires et qu'une partie non négligeable de ses habitants n'a pas accès à suffisamment de nourriture, des milliers d'hectares de terre y sont concédés à des pays étrangers au détriment des populations locales, qui en dépendent pour leur survie et en avaient l'usufruit depuis des générations. Un accaparement des ressources naturelles qui a de quoi inquiéter à l'heure des crises alimentaires et de la hausse vertigineuse du prix du blé, et que l'on constate également sur les côtes et dans les eaux territoriales du pays. Car, comme pour beaucoup d'autres Etats côtiers de l'Afrique de l'ouest, celles du Sénégal sont, depuis l'indépendance, exploitées par des navires européens. Afin de réduire la surcapacité de pêche de sa flotte, d'approvisionner ses marchés et de maintenir l'emploi européen, l'UE a en effet conclu des accords de pêche avec ses anciennes colonies, qui lui permettent de perpétuer « légalement » un accès à ces ressources au détriment des populations locales et des stocks halieutiques. Et si le Sénégal a fini par refuser en 2007 et après 19 renouvellements la reconduction de l'accord de ce « partenariat » de pêche, faute de retombées financières suffisantes et d'engagements fermes quant aux prises et au respect des espèces, le mal était déjà fait. Les espèces démersales fortement surexploitées, les petits pélagiques en voie de l'être, ce sont les bateaux locaux qui sont contraints de rester au port, ce sont les usines de transformation de poisson qui ferment, augmentant le chômage et du même coup la dépendance du pays envers ses voisins pour sa propre consommation halieutique. Des villages entiers se retrouvent sans travail, des familles sans revenus. Que faire alors ? Comment survivre dans de telles conditions ? Si ce n'est en cherchant à partir, pour retrouver un travail et retrouver sa dignité ailleurs... Il existe à Thiaroye, une banlieue côtière de Dakar, une association de femmes dont le nom a de quoi faire sursauter les militants des droits de l'Homme, les citoyens touchés par la thématique de

l'immigration et les élus qui s'investissent pour que les droits des migrants soit respectés et élargis : les « Femmes contre l'émigration clandestine ». On croirait à un faux nez de Claude Guéant, à une association financée par des pays développés au service de leurs propres intérêts. Ce que ces femmes m’ont dit quand j’ai eu l’occasion de les rencontrer renvoie pourtant précisément à tout ce que le Ministre français de l'intérieur semble vouloir ignorer, à tout ce que les politiques actuellement menées au niveau de l'Union européenne en matière de pêche et de commerce négligent. Ce que ces femmes m’ont dit, c'est leur détresse de voir leurs fils, leurs maris, leurs proches risquer leur vie en mer, et bien souvent la perdre, pour tenter de retrouver un avenir. Ce que ces femmes m’ont dit, c'est leur tristesse et leur colère devant les décès de leurs enfants et de leurs parents, après le départ de ceux-ci sur des pirogues de pêche devenues inutiles, vers des horizons qu'ils imaginent plus cléments. Pour qu'aucune autre mère ne subisse cette douleur, les femmes de Thiaroye tentent de prévenir la migration. Pas pour le bonheur de Frontex ou des pays européens : pour le leur et celui de leur communauté. Évidemment, il ne s'agit en rien ici de proposer le développement comme solution ou barrière aux migrations ; au contraire, comme nous le rappelait en 2009 le rapport sur le développement humain de l'ONU, il faut lever ces barrières qui empêchent le droit de choisir son lieu de vie d'être vu et appliqué comme ce qu'il est – c'est-à-dire comme un droit fondamental. Cette liberté de choix doit être respectée ; et les migrations ne doivent pas cesser, sous peine de nous priver de toutes les richesses et de tous les bienfaits qu'elles engendrent. N'en déplaise aux esprits chagrins, elles peuvent et doivent être bénéfiques autant pour les pays de départ que pour les pays d'accueil... Il n'appartient qu'aux pays développés d'agir de façon responsable, et de ne pas créer sciemment les conditions d'un départ imposé par la pauvreté, rendu plus que périlleux par les dangers du trajet, et finalement instrumentalisé à mauvais escient par ceux-là mêmes qui, en France et en Europe, écrivent les lois et adoptent les politiques qui le rendent inévitables... A vouloir tout exploiter, à vouloir tout bloquer, tout contrôler, tout réprimer, on en vient à maintenir dans la précarité et dans l'irrégularité des hommes et des femmes qui ne demanderaient sans doute rien de mieux que de pouvoir aller et venir librement entre leur pays d’origine et leur pays d’adoption. Il serait temps que les gouvernements européens, et en particulier le gouvernement français, en prennent enfin pleinement la mesure.