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La troisième partie
La vie affective

Pierre Macherey
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PRESSES UNIVERSITAIRES
DE FRANCE
ou prÊvr AUTEUR Sommaire

Pow une théorie ile la production littéraire, Maspero, coll. < Théorie ù, 1966'
Hegel ou Spinoza, Maspero, coll. < Théorie >>, 7979;2' êd., Lt Découverte, 1990' Avant-propos, 1
Conte. ta-pnitosophie et les sciences, pur, coll. < Philosophics r' 1988'
A quoi penie la liltéruture ? Exercices ile philosophie littétairc, PUF, coll. < Pratiques théo-
riques >, 1990. Sujet et composition dt de Afectibus,5
Avec ipinoza. Etudes sur la doctrine et l'histoirc du spinozisme, PUF, coll. < Philosophie
d'aujourd'hui ù,1992.
Un point de vue rationnel sur I'affectivitê (titre et prêface du de

Introduction à l!,thique de Spinoza. La cinquième partie. Its uoies ile Ia libération,vvY, Afectibus),5
coll. < Les Grands Livres de la philosophie r, 1994.
Des passions aux effects, 15
Organisation de la vie afîective,22

Notions et principes de base (déûnitions et postulats), 33


Définitions 1 et 2,34
Définition 3, 39
Postulats 7 et 2,44

Chapitre 7 / Les fondements naturels et les formes êlêmentaires de la


vie affective (propositions 1à 10,49
1,. Actions et passions de l'âme (prop. 1, 2 et ), 49

2, Le conatus (ptop. 4à 8),71


3. Les affects primaires (ptop. 9 à 11),92

rsgN 2 13 047374;1i
a) Le dêsft et sa double détermination (prop. 9, dêf. 1 des
rssN 1258-2743 affects), 95
Dépôt légal
-
1'" êdition : 1995, novembrc
b) L'alternetive de la joie et de la tristesse (p.op. 10et 11,
@ Presses Universi.taires de Fmnce,1995
108, boulevard Saint-Geruin, 75006 Paris
dêf. 2 et -J des affects), 113
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Introiluction à /Ethique : Ia uie afectiue Sommaire

Chapitre 2 / Les manifestations secondaires de l'affectivité et la for- Chapitre 5 / Accidents et variations de la vie affective
mation de la relation d'objet (propositions 12 à 201,127 (propositions 48 à 5\,303

L'amour et la haine (prop. 12 et 13, dêf. 6 et 7 des aft-ects), 132 1. Fixations (prop. 48 et 4q,304
Les mécanismes de I'association et du trensfert (prop. 14, 15 2. Pressentiments (prop. 501,317
et 16, dêf. 8 et 9 des affects), 143 3. Lubies (p.op. 51, dêf. 27 des affects), 374
L'ambivalence affective (ptop. |n, I59 4. Emballements (prop. 52, dêf. 4, 5, 70, 40, 41 et 42 des
La projection temporelle de I'affectivité (prop. 18, 19 et 20, affects), 321
dêf. 72, 73, 74, 75, 16 et 17 des affects), 169 5. Soucis et préférences (prop. 53, 54 et 55, dêf. 25 et 26 des

Chapitre 3 / Les figures interpersonnelles de I'affectivité et le mimé- affects), 331


tisme affectif (propositions 21 à 34, 1.83 6. Déduction des comportements aflectifl occasionnels et détni-
1,. Situations duelles et situations triangulaires (p.op. 21, 22, 2j et tion générale des affects passifl (ptop. 56, dêf. 45, 46, 47, 48 des
24, dêf. 18, 79, 23 et 24 des affects), 190 affects, dêf. gên&ale des affects),343

2. Sentiments altruistes et sentiments personnels (prop. 25 et 26, 7. Disparité des expériences affectives individuelles (prop. 5n,363
dêf. 21, 22, 25, 26, 28 et 29 des affects),202
Chapitre 6 / Les affects actifs (propositions 58 et 59),375
3. L'imitation des affects (prop. 27, dêf. 33 et 35 des affects), 214
Répertoire des principales figures de I'affectivitê,397
4. Agir sous le regard d'autrui (p.op. 28, 29 et 30, dêf. 30, 31, 43
et 44 des affects),226 La troisième pârtie de l'Ethique en abrégé, 405
5. Les effets rétroactifs du mimêtisme affectif : désirer et être
désiré, aimer et être aimé, haïr et être haï pour soi et pour
autrui (prop. iI, 32, j3 et 34),243

Chapitre 4 / Les conflits affectifr (propositions j5 à 47),263


1. Comment I'amour se transforme en haine (ptop. 35, 36, 37
et 38, dêf. 32 des aflects),264
2. Ne pas vouloir ce qu'on veut et vouloir ce qu'on ne veut pas
(prop. 39, 40, 41, 42, 4j et 44, dêf. 34, i6, 37, 38, 39 et 42 des
affects),275
3. Phobies et engouements (prop. 45, 46 et 47, dêf. 5 et 11 des
affects),293
Avant-propos

Ce volume qui propose une lecture de la troisième partie de


I'Ethiquer de Spinoza est le deuxième à paraître de I'ensemble constitué
par une Introduction à /Ethique de Spinoza, dont un premier volume,
paru en 1994, avut été consacré à la cinquième partie2. Dans le texte
de présentation placê en tête de ce prêcédent ouwage3 avait étê pro-
posê un ensemble d'explications concemant ce projet, ses objectif} et la
mêthode utilisée en vue d'y parvenir : on ne peut feire ici qu'y ren-
voyer. Rappelons sommairement que, en présentant cette Introduction
à l€thique de Spinoza, nous nous proposons d'offrir à ceux qui s'inté-
ressent au texte del'Ethique, et non seulement aux contenus de pensêe
qui peuvent, avec une marge d'interprétation plus ou moins grande,
en être dégagés, un guide de lecture : celui-ci est destiné à rendre plus
accessible I'exposition du raisonnement suivi par Spinoza, raisonne-
ment qui ne peut être sêparé de I'appareil démonstratif à travers lequel
il se développe et s'exprime. En vertu d'une exigence méthodologique
élémentaire, qui impose de prendre connaissance exectement du texte

1. Par convention, les cinq parties del'Ethique seront ici désignées de la façon sui-
vtnte : de Deo (l), (ll), de Afectibus (lll), de Seuitute (lV), de Libertate (I).
de Mente
2. P. Macherey,Introiluction â lEthique de Spinoza. I-a einquièmepartie : les uoies
dc la libération (Paris, rur, coll. < Les Grands Liwes de la philosophie >, 1994).
3. Op. cit., p. 1-27.
: la uie ffictive Auant-propos
Introduction â /Tthique

de vie pratique. De ce point de vue, chacune des parties del'Ethique est


dans son intégralité avant de chercher à en proposer une interpréta-
certainement inséparable de la totalité spéculative à laquelle elle appar-
tion, il s'agit Jonc ici avant tout de donner accès à la lettre du texte de
Spinoza, .1 ,o' d,en présenter un substitut qui en développerait à sa
tient, dans laquelle elle a sa place assignée, et en dehors de laquelle elle
est privée de la plus grende part de sa significetion. une lecture littê-
piace les idées, comme si ces idêes existaient en dehors du support tex-
tuel où elles sont inscrites. ceci détermine le mode d'emploi du guide rale du texte, du type de celle proposée dans cette Introduction à
de lecture ici proposé : celui-ci ne peut qu'accompagner une lecture lEthique de Spinoza, ne doit donc jamais perdre de vue cette liaison
suivie du text; de Spinoza, repris autant que possible dans sa forme organique qui unit en profondeur les di{Iêrentes étapes d'une réflexion
originale, c'est-à-dire dans sa version latinel, retraduite au fur et à menée dans une perspective qui, du début jusqu'à la fin, demeure
mais en aucun cas il ne devrait se substi- essentiellement êthique. Ceci dit, il reste que Spinoza a eu aussi le
-.irr. de son érude littérale;qu'il suppose au contraire effectivement constant souci de décomposer sa démarche en séquences rationnelles
tuer à cet effort de lecture
poursuivi. susceptibles d'une appréhension distincte, sinon absolument auto-
Il ne ve pas de soi d'aborder parties par parties le texte del'Ethique, nome : là se trouve précisêment la justification de la présentation du
.r, .orrr".."nt à chacune de ces parties des études séparées publiées dans discours sous forme de propositions, qui en découpent la progression,
un ordre plus ou moins aléatoire. On ne le répêtera jamais assez, de manière à en faire mieux reconnaître la nécessité synthétique et
l'Ethique est composée de < parties >> (partes), et non de < livres > causale. Les < parfies ) successives de l'ouvrage recouvrent ainsi des
(tibri) : et par ce mode de désignation, Spinoza a certainement voulu domaines d'investigation relativement autonomes qui, à I'intérieur de
attirer l,attention sur le ceractère global d'une entreprise philoso- la totalité de I'ouwage, constituent des sortes de < parties totales >, et
phique qui, si elle procède par êtapes successives, ne s'écarte jamais de en reflètent, chacune sous l'angle particulier qui est le sien, l'économie
i'objectiiprincipal signifiê par le titre même de l'ouvrage, à savoir ras- d'ensemble. Ceci autorise à prendre connaissance de chacune des par-
,.-b1., les éléments rationnels nécessaires à l'élaboration d'une règle ties constitutives de l'Ethique en rapportant celle-ci à son domaine
propre d'investigation, sous réserve que ne soit pas perdue de vue I'in-
tégration de la dêmarche qui lui est spêcifiquement appliquêe à la
l.Rappelonsqu'existentdeuxéditionsmodemesdesCF,uurædeSpinozapubliées perspective d'ensemble de I'ouvrage, à laquelle elle est d'ailleurs liée
dans leur i.*t" o.lgitt"l : celle réalisée par Van Vloten et Land (ed' M' Nijhofi La par la mise en æuvre de I'appareil dêmonstratif, qui effectue de
Èaye, 1882-1883)-et celle réalisée par Gebhardt,(éd. C. winten, Univeniaetsbu-
chharrdlurrg, Heiieberg, L925, rêimpnrr,êe en 7972.; le volume II de cette édition
qui manière continue cette intégrationl.
;;;;. a'ujourd'hui i'f"ire .éË."n1e est consacré àl'Ethique)' Dans l'éditio.n fran- La troisième partie de I'Ethique, eui va être ici étudiêe, se situe
çaise, en "e-qui con"emel'Ethique, n'ont
été publiêes que deux venions bilingues
en regard) ' celle de C. Appuln, souvent
exactement au centre de la trajectoire poursuivie dans I'ensemble de
i^rr.. l. textelatin et la traduction française
àutive en ce qui conceme l'établissement du texte (Ed. Gamier, 1934, reprise I'ouvrage. Elle fait suite à deux développements dans lesquels Spinoza
(Ed. du Seuil'
aux Ed. Y.1ln en 7977, aduellement indisponible), et celle de B. Pautrat
ilaa1, q,ri reprend la présentation typographique très élaborée de l'édition Gebhardt. 1. En règle générale, l'étude d'un passage del'Ê,thique, quel qu'il soit et à quelque
Au".rn. t.adu"tion française du t"xi. aé Spnôza n'est tout à fait satisfaisante : si l'on place de I'ouvrage qu'il se situe, au début, au milieu ou à la ûn, nécessite une lecture
veut comprendre ce que Spinoza a réellement dit, et en premier lieu. en prendre préalable de I'ensemble de I'ouvrage. Pour commencer à s'y retrouver dans cet
conrr"issarice, il est indispenùble de revenir au texte original, et de s'en âire
pour soi-
traductions ici présentées situation sont ori- cnsemble argumentatif dont la complexité déroute de prime abord, on peut s'aider de
Toutes
-ê-" ," propre raduction. les _en
au lt Cate de lt,thique placée en Appendice du volume de cette Introiluction à lT,thique
ginales, ei sont insép"rables de I'effort de lecture proposé, dont elles eccompagnent
ile Spinoza consacré à la cinquième partie (op. eit., p.205-230).
fur et à mesure le mouvement.
Introiluction à /T'thique : Ia uie ffictive Sujet et composition dl de Affectibus

a d'abord proposé une êlucidation des lois gênérales qui dêterminent mêmes >> (in se considerati), c'est-à-dire rendus à leur vraie nature, et
globalement la nature des choses en tant que celle-ci est soumise' en ainsi débarrassés des interprêtations, elles-mêmes affectivement
totalitê et dans le détail de ses parties, au principe de causalitê (I : de connotêes, qui les surdêterminent et en font des signes d'opprobre,
Deo), puis a déduit à partir de là les règles de fonctionnement propres dont la seule représentation suscite I'apprêhension et déclenche une
à I'ordre psychique, en tant que celui-ci relève d'un genre d'être irrê- réaction instinctive de rejet inspirêe par la crainte. Or cette crainte
.ductible aux déterminâtions propres à l'ordre corporel (II : de Mente); est motivêe, non par des caractères inhérents à ces choses que sont
la vie affective, qui fait I'objet, dans la troisième partie de l'Ethique, les affects de haine, de colère ou d'envie, mais par l'ignorance dans
d'un examen rationnel, constitue elle-même I'aspect particulier de ce laquelle nous sommes de leurs causes et des effets qui dêcoulent
régime mental qui donne sa base aux alêas de l'existence individuelle, naturellement de celles-ci comme pour toutes les autres choses singu-
conçue dans ses formes gênérales, que celles-ci soient ou non lières. Mais en comprenant ces choses telles qu'elles sont dès lors
humaines : elle définit ainsi les éléments d'une véritable théorie de la qu'elles sont replacées dans I'ordre de nécessité auquel elles appar-
pratique, préalable à la mise au point d'une doctrine éthique. A partir tiennent, en repport avec les causes bien déterminées dont elles sui-
de là devient possible une dêduction des modalités qui définissent spê- vent, nous dêcouvrons qu' < elles possèdent certaines propriétés bien
cifiquement la condition humaine, dans ses âspects individuels et col- dêterminées aussi dignes d'être connues de nous que les propriétés de
lectif! (IV : de Seruitute), qui elle-même trouve son prolongement dans n'importe quelle autre chose dont la seule contemplation nous
un examen raisonné des procédures de libération permettant d'effec- délecte > (certas proprietates habent cognitione nostra aeque dignas ac pro-
tuer la synthèse êthique entre les fonctions thêoriques de I'intellect et prietates cujuscunque alterius rei cujus sola contemplatione delectamur)1 .
les fonctions pratiques de l'affectivité (V : de Libertate). La théorie rai- L'horreur que nous inspirent ordinairement ces dêbordements
sonnêe des affects exposée dans la troisième partie de l'Ethique se affectifi se retourne alors en une véritable < dêlectation >; celle-ci
trouve ainsi à l'exacte articulation d'une investigation consacrée à la correspond à la joie de comprendre, qui est un affect entre tous
nature apprêhendée en général et d'une investigation consacrêe à
I'existence humaine avec ses traits spêciûques : elle rend ainsi possible
le passage du point de vue théorique au point de vue pratique, du 1. Ce passage de la préface ùt de Afeetibus est donnê à la référence à la fin du sco-
point de vue objectifau point de vue subjectif, dans des conditions qui lie de la proposition 57 du de Seruitute, qui traite de la prétention et de la bassesse, dans
interdisent de considêrer cette existence humaine tanquam impeium in les termes suivants : < Les lois de la nature concernent I'ordre commun de la nature,
dont I'homme est une partie; si j'ai tenu à en averrir ici au passage, c'est pour que per-
impetior, c'est-à-dire d'en absolutiser les déterminations, comme si
sonne ne puisse penser que j'ai voulu ici raconter les vices et les absurdes comporte-
celles-ci se suffisaient à elles-mêmes, cette illusion constituant de fait le ments des hommes, au lieu de démontrer la nature et les propriétés de choses. En
principd obstacle à la libération éthique. On peut considérer que là se efet, comme je l'ai dit dans la préâce de la troisième partie, je considère les affects
trouve le pivot de I'argumentation exposêe dans toute L'Ethique, dont humains et leun propriétés pareillement que les autres phénomènes naturels. Et réelle-
ment les affects humains n'indiquent pas moins la puissance et l'ingéniosité de la
elle reproduit en situation les principales orientations. nature, si ce n'est de la nature humaine, que beaucoup d'autres choses que nous admi-
rons et dont la contemplation nous délecte > (et sane humani afectus, si non humanae,
naturae sahem potentiam et artficium non minus indieant quam muha alia quae admiramur
quoruffique contemplatione deleetamur). Les affects humains sont des témoignages irrem-
1. Cette formule souvenr citée apparaît au début de la préface du ile Afectibus : plaçables de la richesse d'invention de la nature, qui est inépuisable : et si on les voit
voir ici p. 7. ainsi, il y a davantage à en rire qu'à en pleurer.

13
Introduction à lT,thique : la uie ffietiue

citês : or, expliquera alors Spinoze, c'est précisêment dans la mesure


où ils sont ainsi dérangês que les hommes se gênent aussi réciproque-
ment entre eux, chacun projetant sur autrui les restrictions imposées à
ses propres comportements par des causes extêrieures qui f influencent,
Sujet et composition du de Afectibus
et même le manipulent, sans qu'il puisse en être rendu rêellement res-
ponsable. < Pour autant > (quatenus) qu'ils sont mentalement a{fligês de
ce type d'affects que sont les passions, on peut dire que les hommes
sont aliénés, en même temps qu'ils s'aliènent mutuellement les uns les
autres : mais I'emploi du terme quatenus, qui joue un rôle clé dans l'en-
semble de la thêorie de I'affectivitê, relativise la portêe de cette affir- UN POINT DE VUE RATIONNEL SUR L'AFFECTIVITE
mation, précisément parce qu'il permet de dénouer I'identiûcation (titre et prêface du de Affectibus)
spontanêe des a{fects et des passions. C'est seulement dans la mesure
où I'affect prend la forme de la passion, c'est-à-dire d'un sentiment
passivement subi, qu'il produit sur I'existence humaine des effets dom- Sous le titre < De la nature et de I'origine de l'âme >> (de natura et ori-
mageables, non pas utiles mais nuisibles. Mais, s'il cesse d'ôtre une pas- gine mentis), la seconde pertie de l'Ethique est consacrée à l'étude des
sion1, I'affect accède à un tout autre statut et, au lieu de représenter la conditions de fonctionnement du régime mentall considéré en général,
forme par excellence de la servitude de I'homrne, il devient I'instru- sans rêférence explicite, au moins au départ, à la nature spêcifique de
ment privilêgié de sa [bération. I'homme, en tent que ce régime mental est objectivement déterminé par
les lois qui dêfinissent I'ordre de réalité propre à la < chose pensante > (res
cogitans) en général. La troisième partie de l'-Ethique, qui est intitulée < De
I'origine et de la neture des a{fects > (de oigine et natura ffictuum)2, dêve-
ORGANISATION DE LA VIE AFFECTIVE loppe un aspect spécifique de ce fonctionnement, celui qui correspond
au domaine de I'affectivité proprement dite, sans faire davantage réfê-

L'aspect le plus manifeste de la vie affective ç's51 celui qui est 1. Régime mental, psychisme sont les expressions qui rendraient au plus près la
-
souligné dans les interminables discours que les moralistes ont consa- signiûcation assignée par Spinoza au terme mens, que, faute de mieux, nous traduirons
ici par < âme >, en reprenant une tradition ancienne.
crés à I'inconstence humaine c'est son instabilitê et sa variabilitê.
-,
En entreprenant l'étude de cet aspect très particulier de la réalité men-
2. Ce titre imite manifestement, dans la forme de sa rédaction, celui du ile Mente.
Dans I'un et I'autre cas, il s'agit de traiter d'aspects de la réalité psychique en tant que
tale, Spinoza se confronte à un monde d'infinies nuances, où jouent ceux-ci relèvent d'une < neture ) (natuta) qui leur appartient en propre, en dehors de
I'intervention d'un déterminisme extérieur, par exemple d'un déterminisme corporel,
des proportions que leur finesse rend à première vue imperceptibles et
cette ( nature > étant complètement déterminée en elle-même par ses conditions spéci-
insaisissables. Comment la rigueur des procédures rationnelles, imitées tques telles qu'elles lui sont fixées par son < origine > (origo) qui assigne à son fonc-
des gêomètres, qui ramènent tout à des questions de lignes et de plans, tionnement des bases objectives. L'affectivité, comme toutes les autres formes d'acti-
vité mentale, s'explique per ses causes, c'est-à-dire par les règles qui détnissent sa
puissance, en repport avec la puissance globale de la nature dont elle constitue une
1. Selon la formule déjà évoquée qui se trouve dans E, V, prop. 3. expression particulière.

22

'{F
Introduction à lEthique : la uie afectiue Sujet et comqtosition /a de Affectibus

rence au contexte spécial de I'existence humaine : y sont exposés les in itnpeio concipere videntur)t. Or il n'y a rien dans |a nature humaine,
caractères corununs de I'affectivitê, constamment rapportés non à des considêrée en rapport son origine, qui autorise qu'on la mette à part de
à

sujets personnels mais à des < choses > (res), en tant que ceux-ci concer- l'ordre courmun des choses auquel au contraire elle est complètement
nent, sinon tous les êues, du moins toutes les formes individuêes de soumise et dont elle suit les lois gênêrales, y compris lorsqu'elle semble
I'existence, c'est-à-dire l'ensemble des vivants. Sont ainsi dégagées des s'engager dans des entreprises désordonnées et dêconcertantes, cofirme
lois qui, sans doute, s'appliquent afortiori à la nature humaine on peut c'est le cas prêcisément à proPos de l'affectivité-
-
même estimer que, dans le contexte propre à une éthique, c'est ce cas qui Cette position radicale affirmée d'entrée de jeu par Spinoza tend à
retient particulièrement l'attention de Spinoza mais ne sont pas banaliser les phénomènes de I'affectivité, en les replaçant dans leur
-,
extraites de la considération exclusive d'une essence humaine traitée contexte, alon que, gênéralement, ils ont êtê au contreire indûment
complètement à pert, comme si elle se trouvait elle-même au centre dênaturalisés et en conséquence dénaturés : < En effet (la plupart de ceux
d'un ordre de réalité autonomel. qui ont abordê ces questions) se figurent que I'homme pernrrbe I'ordre
Cette orientation thêorique relève manifestement d'un choix déli- Je h nature bien plutôt qu'il ne le suit > (nam hominem natufae ordinem
béré, par lequel Spinoza se place d'emblée en rupture par rapport à toute magis perturbarc qudm sequi... uedunt). L'emploi du verbe credere a ici une
une tradition. C'est ce qui est indiqué dans les premières phrases de la valeur très forte : il signale le âit que cette opinion a un caractère extra-
prêface qui suit immédiatement l'ênoncé du titre du de Afectibus : <Ia vegant,qui la soumet complètement à le loi de I'imagination, et la situe
plupart de ceux qui ont écrit au sujet des affects et du système de vie des à l'opposé d'une véritable connaissance. L'inconsistance de cette
hommes paraissent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois croyance est signalée par le fait qu'elle débouche sur des conséquences
communes de la nature, mais de choses qui sont hon de la nature. Ils contradictoires : en effet elle installe l'homme dans une position qui se
paraissent même concevoir l'homme dans la nature comme un domaine situe simultanément en excès et en défaut par repport à la nature des
séparê > (plerique qui de ffictibus et hominum vivendi ratione scipserunt choses. En excès, puisqu'il est ainsi doté de pouvoin extraordinaires en
videntur non de rebus naturalibus quae cofttrnufles flaturae leges sequuntur sed de vertu desquels, croit-on, u il a lui-même une puissance absolue sur ses
rebus quae extra naturam sunt agere. Imo hominetn in natura ueluti impeium actions et n'est déterminé par rien d'autre que per soi-même > (ipsum in
suas actiones absolutam habere potentiam nec aliunde quafn 4 se Qtso detetmi'

1. A la tn du scolie de la proposition 3 du de Afectibus, Spinoza écrit : < Ëtje


pourrais monffer de cette manière que les passions se râpPortent aux choses singulières 1. La formule tunquaffi imperium in impeio, qui exprime de manière extrêmement
de la même âçon qu'à l'âme et ne peuvent être perçues d'une autre manière; mais frappante I'anti-humanisme tlréorique de Spinoza, son refus de reconnaître à I'ordre
mon projet est de traiter de l'âme humaine seulement > (hac ratione ostenilerc possem no-;" une réalité séparée soumise à ses propres lois par lesquelles il serait soustrait à
passiones eoilem moilo ad res singulares ac ad mentem rcJmi nec alia rutione posse petcipi ; sed l'ordre commun de la nature, comme si la < neture )ù qu'il constitue n'avait pas son
< origine I dars la nature elle-même, est souvent citée hors de son contexte : on peut
meum institutum est ile sola mente humana agerQ.ll y a une forme générale de la passion
(et corrélativement de l'action), qui conceme simultanément toutes les choses singu- effectivement lui reconnaître une valeur emblématique. La manière dont cette for-
lières, à quelque genre d'être qu'elles appartiennent, et non seulement l'âme ou l'âme mule est habituellement rendue, ( comme un empire dans un empire r, en biaise
humaine. Si le projet de Spinoza est principalement d'expliquer les mécanismes de quelque peu la signiûcation dont la valeur originelle est la suivante : en prêtant à la
l'âme humaine, il ne faut donc jamais oublier que ces mécanismes mettent en Guvre ,r"to.. to*arre un u pouvoir ) extraordinaire, coupé du pouvoir propre qui appar-
des processus naturels qui fonctionnent aussi dans d'autres domaines, et dont les causes tient non à telle ou telle nature mais à la nature cornme telle, on s'enpge dans une
ne sont pas à rechercher en demière instance dans la nature de l'âme humaine, comne forme de spéculation mystiûée, complètement décalée pâr rePport à la nature des
si celle-ci était déterminée par elle seule et constituait un ordre substantiel séparé. choses.

i :{h"'
Introduction à /ïthique : la uie ffietiue Sujet et composition da de Affectibus

nari) . En défaut puisque, par une, sorte de dialectique irraisonnée, ce pri- esse clamitant) . Orces formes de contestation sont précisément des
vilège est retourné en son contraire, I'absolu de la puissance se transfor- affects: et ainsi c'est au nom de I'affectivité que l'affectivité estjugée,
mant en gage d'impuissance : < Et qui a trouvé les arguments les plus élo- d'un point de vue qui est nécessairement privê d'objectivité, puisqu'il
quents pour attaquer I'impuissance de l'âme humaine est élevé au rang dépend d'une complète identification à ses manifestetions, alors qu'il
d'un Dieu > (qui humanae mentis impotentiam eloquentius vel argutius car[)ere faudrait d'abord essayer de comprendre celles-ci avent de définir une
nouit veluti divinus habetur) . cette manière de penser conduit à traiter les attitude, négative ou positive, à leur êgard. Ce dont têmoigne cette
qualités exceptionnelles reconnues à la nature de I'homme simultané- attitude, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle manque du dêta-
ment comme l'expression d'une excellence et d'un défaut : deux chement nêcessaire à une connaissance authentique, c'est d'une absence
manières symêtriques et complémentaires de traiter I'homme tdnquam complète de maîtrise à l'êgard des phénomènes qu'elle prétend
imperium in impeio, parce qu'on omet de restituer à se nature sa véritable condamner : ceux qui se font une gloire de la pratiquer sont hantés
origine qui se trouve dans I'ordre universel de la nature, substituant ainsi inconsciemment par la crainte de ce qui se pesse en eux-mêmes, et
à celle-ci une nature imaginaire qui, étant privée de tous les caractères c'est cette crainte précisément qui les empêche de comprendre et de
définissant la vraie réalitê, ne peut que paraître privée de cohérence et dominer leurs propres affects dont leurs propos équivoques ne font
creusée par une sorte de négativitê interne; mais cette négativitê n'in- que projeter une image plus ou moins déformée. La plupart de ceux
dique en fait que l'inconsistance de son conceptl. qui s'en prennent à la nature humaine et prétendent la corriger par
Cette manière d'appréhender les problèmes généraux de I'affecti- leurs sages conseils restent enfermés dans ce cercle vicieux : et, corrune
vité est défectueuse en raison du rapport mimétique qu'elle entretient il le fera à nouveau dans la préface de la cinquième partie del'Ethique,
à l'égard de son objet. Elle est propre aux moralistes qui < déplorent, Spinoza cite ici Descartesl en exemple de cette inconséquence qui, sur
raillent, méprisent ou, c'est ce qui arrive le plus souvent, ont en hor- un plan purement thêorique, exploite un présupposé erronê, appuyé
reur (la nature humaine) > (quam flent, rident, contemnunt, vel, quod ple- sur la prétention < d'avoir une puissance absolue sur ses actrons >> (in
rumque fit, detestantur)'; et ainsi < ils n'arrêtent pas d'en dénoncer la suas actiones absolutam habere potentiam) et de fonder là-dessus une règle
vanité, l'absurdité et la monstruosité > (quaeque vana, absurda et honenda de vie. En faisant de I'homme un être d'exception, on se condamne à
célébrer sa grandeur en tournant en dêrision sa misère, et réciproque-
ment : et cette étrange combinaison d'exdtation et de dépression, qui
.
1. Lorsqu'il critiquera, dans la préface de la cinquième partie del,Ethique,le pré- fait le fond de la sagesse de presque tous les moralistes, illustrerait assez
jugé partagé par les philosophes anciens (es Stoiciens) et modemes (Descartes) silon
lequel l'homme serait doté d'une absolue initiative à fégard de toutes ses actions, Spi-
noza expliquera, de manière similaire, que cetre manière de voir, qui fait de I'homme
à la fois une machine et un surhomme, on dirait en d'autres termes une bête et un
ânge, suppose la méconnaissance et la dénaturation de l'essence humaine.
2. Spinoza reprendra cette idée, exactement dans les mêmes termes, au début du 1. Etant donné que Spinoza tourne le plus souvent ses critiques à l'encontre des
Tractatus Politicus: < Les philosophes conçoivent les affects dont nous sommes afligés philosophes, des théologiens ou des moralistes en général, sans désigner ceux-ci plus
comme des vices auxquels les hommes s'abandonnent par leur faute, vices qu;en précisément, cette référence explicite prend un reliefparticulier : elle signale d'emblée
conséquence ils ont coutume de railler, de déplorer, d'attaquer ou, comme le font que I'argumentation développée dans le de Afectibus, où Spinoza reprend le pro-
ceux qui veulent le plus avoir l'air de petits saints, d'avoir en horreur > (ffictus quibus granrme que Descartes s'était txé dans son traité sur Its passions ile l'âme, se trouve
conJlictamur concipiunt philosophi veluti uitia in quae homines sua culpa labuntur ; quos prop- dans un repport de dialogue et de contestation vis-à-vis de cet ouvrage, dans les
terea idere, flere, carperc uel, qui sanctiores uiileri uolunt, detestari solent). marges duquel cette partie del'Ethique est en quelque sorte écrite.
Introduction à /Ethique : la uie afectiue Sujet et composition dz de A{fectibus

bien le phénomène du < trouble mental >> (fluctuatio animi) qui, nous le départ. Cette hypothèse consiste à affirmer la complète intégration de
verrons plus tard, est une constante de notre vie affectivel. I'affectivité à l'ordre coûunun des choses puisqu'elle est nécessairement
Spinoza se propose de briser ce cercle, et de faire ce que personne soumise à ses lois, comme tous les autres phénomènes de la nature. Ce
n'avait fait avant lui, à savoir < dêterminer la nature des affects , (affec- rype de manifestation de notre régime mental, qui, en raison de son ins-
tuum naturam detemtinari), c'est-à-dire dégager le caractère essentielle- tabilité et de la peur instinctive qu'il déclenche chez ceux qui tentent de
ment neturel de l'affectivité, tel qu'il apparaît dès lors qu'on la déduit l'apprêhender, paraît le plus insaisissable de tous, n'est accessible à la
de son origine au lieu de la confronter, sens aucune nécessité, à des connaissance, et susceptible d'être effectivement régulé, que s'il est ainsi
nonnes imaginaires tirêes de son dêveloppement spontané. Cette dédramatisé et en quelque sorte désenchanté. Or, au point où Spinoza
la manière est parvenu de son raisonnement dans le développement d'ensemble de
;démarche est loin d'aller de soi : elle consiste à traiter à
<
I des géomètres et à dêmontrer par une raison certaine ces choses qui, l'Ethique,les bases théoriques de cette entreprise sont déjà réunies : le de
[rr'ar.ête-t-on pas de dire, sont contraires à la raison > (more geomettico Deo a êtabh dans son universalité, et selon ses trois dimensions ontolo-
tractaîe et certa ratione demonstrare ea quae rationi requgnare... clamitant) . gqr., logique et physique, le principe de causalité qui doit s'appliquer à
Le projet d'un traitement scientifique des problèmes de l'affectivité tous les domaines de la réalité sans exception. De ces explications prêala-
suppose une mise à distance de ceux-ci qui permette de porter sur eux bles qui ont déjà êtê données de manière complète par voie de démons-
un regard désengagê : mais pour y parvenir il faut s'être soi-même tration, il résulte que < rien ne se fait dans la nature qui puisse être attri-
libéré de la force aliénante exercée par les affects et en maîtriser le bué à un défaut de celle-ci > (nihil in naturafit quod ipsius vitio possit tibui) ,
fonctionnement. Dâns cette troisième partie del'Ethique plus que nulle ce qui est une autre manière de dire que Par réalité et perGction il faut
part ailleurs, il apparaît à quel point l'entreprise d'une < éthique entendre une seule et même choset. Remettre ce principe en doute, ainsi
démontrêe à la manière des géomères > mêle des enjeux théoriques et que le font justement les moralistes en vue d'opposer ce qui doit être à ce
des enjeux pratiques : car coûlment evoir le contrôle de la vie affective qui est donnê dans la rêalitê en vernl du déterminisme inteme de son
si on n'en comprend pas la nature? Mais aussi, réciproquement, com- organisation, c'est renoncer à avoir une vue cohêrente sur les choses en
ment comprendre sa neture si on n'exerce pas dêjà sur elle un certain refusant de reconnaître que ( les lois et règles de la nature, selon lesquelles
contrôle ? Pour parvenir à une certaine clarté sur ces questions entre toutes choses se font et changent leurs formes les unes dans les autres,
toutes difficiles, il faut les aborder avec sérénitê2, et pour cela il faut sont partout et toujours les mêmes > (naturae leges et regulae secundum quas
savoir prendre ses responsabilités, en faisant un pari raisonnable sur les omniafunt et ex unisformis in alias mutantur sunt ubique et semper eaedem)2'
conditions nécessaires à leur résolution.
< Voici corrment, moi, je raisonne >> (mea haec est ratio), dêclate Spi-

îoza, et on serait presque tentê de traduire : telle est mon hypothèse de 1. Selon l'énoncé de la définition 6, au début dt ile Mente .

2. remarquer que dans cette caractérisation de I'ordre naturel en tant qu'il


I1 est à
est soumis à des lois rêgulières, Spinoza, bien loin de s'installer dans une perspective
1. Ce phénomène sera caractérisé par Spinoza dans le scolie de la proposition 17 statique et Iigée, a pris soin de souligner les caractères dynamiques de ce déterminisme
(E IID. qui donne ses bases au processus selon lequel les choses < se font > (fiunt) et < changent
2. Lr < sêrênitê > (acquiescentia) est elle-même un affect. Mais c'est typiquement ce leun formes les unes dans les autres ) (ex unisformk in alias mutantlr). Comprendre la
que Spinoza appellera plus tard un affect actif,, dont l'âme est la cause adéquete : c'est nécessité de I'ordre naturel, ce n'est pas condamner le monde à I'immobilisrne mais
pourquoi il sera au centre du projet de libération développé dans la cinquième partie c'est se donner les moyens de mieux maîtriser les conditions de son incessant
de l'Ethique. changement.

10 I1
Introiluction à llthique : la vie ffictiue

Or la réalité étant toujours et pârtout soumise à des lois qui relèvent du Introduction à l' Ethique
même principe de causditê, il o'y a pâs trente-six façons de la de Spinoza
comprendre , mais il faut admettre que < il y a une seule et même manière
de comprendre la nature des choses quelles qu'elles soient, à savoir par
I'intermêdiaire des lois et règles universelles de la nature > (una eademque
etiam debet esse ratio rerum qualicunque naturam intelligendi, nempe per leges
et regulas naturae universales). Ceci est la seule manière correcte de voir
les choses : et c'est prêcisément en reconnaissent que la nature suit des
lois qui expriment le caractère substantiel de son organisation, dont
toutes les choses sans exception, y comPris bien sûr I'homme et ses
conduites, sont des expressions ou des rédisations, que I'on peut espêrer
parvenir, en prenant appui sur la connâissance des lois universelles qui les
dirigent, à en réguler les processus, en êcartant de ceux-ci tout risque de
désordre, celui-ci ne pouvant de toute façon être que momentané et par-
ticulier.
Ceci revient à traiter les affects, tous les affects sans exception,
comme des choses, même si ces choses arrivent à des choses qui se
figurent être des sujets libres et maîtres d'eux-mêmes, selon la fiction
reprise et amplifiée par les grands discours des sages moralistes. < Les
affects de haine, de colère, d'envie, etc., considérés en eux-mêmes
relèvent de la même nécessité et veftu de la nature que toutes les
autres choses singulières > (ffictus odii, irae, inuidiae, etc., in se conside-
rati ex eadem naturae necessitate et lirtute consequuntur ac reliqua singula'
ria). En êcrivant cette phrase, Spinoza a pris soin de choisir des
exemples de comportements entre tous négatifr, qui font voir la rêa-
litê affective sous son jour le plus sombre et le plus effrayant, et de
leur faire exprimer paradoxalement une ( vertu de la nature >> (natu'
rae virtus), eu sens de sa puissance qui témoigne de sa nécessaire per-
fectionl. Comment s'effectue ce retournement des vices en vertus ?
Par le fait que les aflects en question sont ( considêrês en eux-

1. La figure de style utilisée ici est celle de I'orymore qui allie en une formule
unique des notations opposées et apperemment exclusives : cette figure revient assez
souvent sous la plume de Spinoza.

t2
Introiluction à /Ethique : la vie ffietiue Sujet et comltosition dr.r de Affectibus

acti{ dont le dêploiement restitue à l'âme la pleine envergure de sa esset)l. Cette formule provocante met particulièrement en valeur le
puissancel : nous < contemplons > les affects comme s'il s'agissait de projet d'une êtude scientifique de la vie afFective, qui, sans états d'âme,
choses qui ne nous concement pas directement, et, ayant ainsi ramène celle-ci à ses mécanismes objecti6, de manière à en dégager, en
découvert leur origine et leur nature, nous les voyons sous un tout en traçant un relevé exact qui prend la forme d'une épure gêo-
nouveau jour, dans une perspective non plus déplaisante mais rassu- métrique, les tenants et les aboutissents, les causes et les effets, sui-
rante, ou pour le moins intéressante. On le voit, la connaissance de vant le programme ûacê par le titre de la troisième partie de
I'affectivité demeure jusqu'au bout marquée affectivement, mais, dès l'EthQue: < De I'origine et de la nature des affects >> (de origine et ndtura
lors qu'elle se développe cornme une connaissance authentique, c'est afectuum).
sous la forme d'une affectivité maîtrisée n'ayant plus rien à voir avec
les élans spontanés qui ordinairement nous aliènent et, en théorie
conune en pratique, font obstacle à la maîtrise de leun mani-
festations. DES PASSIONS AUX AFFECTS
Même si les manifestâtions de l'affectivité présentent un certain
nombre de caractères perticuliers, auxquels il faut consacrer une étude
spécifique, il n'y a pas lieu nêanmoins de leur faire un sort à part et de Or l'orientation théorique de cette démarche est d'emblée engagée
les considérer elles-mêmes tdnquam impeium in imperio, c'est-à-dire par un choix terminologique dont les enjeux sont cruciaux : en rete-
colnme si elles relevaient d'autres règles que celles qui dirigent le cours nant, pour désigner le domaine d'investigation auquel est consacrêe la
ordinaire des choses ou cornme si elles avaient le pouvoir extre- troisième partie de l'Ethique,le terme < affect > (afectus)2, qui apparaît
ordinaire de boulevener celui-ci. C'est pourquoi, explique Spinoza dans son titre, et y revient ensuite à cent-soixante-dix reprises, Spinoza
dans les demières lignes de la préface du de Afectiûas, < pour traiter de a manifestement voulu signder la nécessité du dêplacement théorique
la nature et des forces des affects, et du pouvoir que l'âme a sur eux, je justifié ensuite dans la préface. En effet de quoi parlent surtout les
reprendrai la même méthode dont je me suis servi dans les parties prê- moralistes qui prétendent faire de I'homme un être à part, merveilleux
cédentes où il a été question de Dieu et de l'âme; et je considérerai
pareillement les actions et les désirs humains cornme si c'êtait une 1. Dans le scolie de la proposition 57 du ile Seruitute, où il est fait expressément
question de lignes, de plans ou de coqps > (et humanas actiones atque rélérence à la préface d,t de Afectibus, Spinoza explique à propos des conséquences de
appetitus considerabo perinde ac si quaestio de lineis, planis aut de corporibus la bassesse : < Ces choses suivent de cet afect aussi nécessairement qu'il suit de la
nature du triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits > (haec ex hoc afectu tam
necessaio sequuntur quam erc natura tianguli quoil ejus trcs anguli aequales sint iluobus rec-
lrs,). Ici comme là, il s'agit uniquement de comprendre comment des efets ( suivent D
(sequuntur) de leun causes, ontologiquement, logiquement et physiquement.
2. Pour conserver à cette notion sa signification objective, telle qu'elle s'inscrit
1. Le verbe utfisé également dans le même contexte à la ûn du scolie de
deleetari, dans une penpective proprement scientifique, il faut absolument I'exprimer en fran-
la proposition 57 dr de Smtitute, est celui que Spinoza reprendra dans l'énoncé de la çais par le terme < affect r, même si celui-ci n'appartient pas à la langue courante :
proposition 32 dt de Libmarc pour caractériser l'état mental qui accompagne la pra- pour cette raison précisérnent, il marque la rupture avec les manières courentes d'âP-
tique de la connaissance du troisième genre. Cette délectation est eussi celle que, préhender les problèmes de I'affectivité qui caractérise ici la démarche de Spinoza. On
comme le rapportent ses biographes, Spinoza a pu lui-même éprouver au spectacle de pourrait à la rigueur traduire afectus par < sentiment * : le de Afectibzs décrit le monde
combats d'araignées, où se déchaînent les affects de haine, de colère et d'envie. bariolé de ce que la langue italienne appelle les afetti.

l4 15
Introduction à /€thique : Ia uie alfective Sujet et composition du de Affectibus

et monstrueux à la fois ? De ses < passions >, dont ils déplorent les mécanismes de l'affectivité le plus souvent nous aliènent, et nous plon-
ravages, et dont ils imputent la responsabilité à la nature de I'homme, gent dans un état d'impuissance, qui est incontestablement nuisible :
ou aux incertitudes de sa volonté qu'ils interprètent comme des signes mais ces dérèglements, qui appellent un contrôle approprié, sont des
de sa faiblesse et de sa déchéance. Les théories êlaborées à ce sujet ne maux de l'âme au sens où nous parlons par ailleurs des maladies du
peuvent qu'être incohérentes, puisqu'elles convertissent les marques de colps, comme de choses qui arrivent au colps sans qu'elles soient issues
I'aliénation humaine en témoignages d'une possible liberté, obscurcis- de sa nature propre puisqu'elles en constituent des altérations acciden-
sant ainsi de manière définitive les mêcanismes dont cette aliénation telles qui âttaquent cette nature de I'extérieur1. Et le jugement de
dêpend nêcessairement, sens intervention de quelque initiative inten- valeur auquel sont exposées les conduites affectives, dans la mesure où
elles peuvent restreindre notre puissance d'agir, n'a en conséquence
tionnelle que ce soit, et donc sans qu'il ait lieu de âire intervenir dans
leur explication la notion de culpabilitê. Pour rompre avec ces équivo-
rien à voir avec une condamnation morale, du type de celle dont se
ques, qui forment écran à une comprêhension authentique des lois
voit rituellement gratifiê le triste jeu des passions humaines avec leur
coftège de catastrophes, présentées alors cornme des punitions méri-
objectives dirigeant le fonctionnement de l'affectivitê, il faut en consé-
tées : comme si jamais aucune chose pouvait mériter les maux aux-
quence se servir d'un mot nouveau, de manière à éliminer la référence
quels elle est en proie, pour autent que ces mâux remettent en ceuse sa
traditionnelle aux passions de l'âme, telle qu'elle revient encore chez
propre constitution
Descartes : et eflectivement le terme ( passion > (passio), s'il n'est pas
!

L'exposê que Spinoza consacre aux problèmes généraux de I'affec-


tout à fait écanê par Spinoza de I'exposé da de Afectibus, n'y revient
tivitê va donc se dêrouler en dosant soigneusement les références aux
que dix-huit fois, soit près de dix fois moins que le terme. << affect >,
< affects ) et aux < passions >, le premier de ces mots exprimant le véri-
vis-à-vis duquel son importance est ainsi relativisée.
table concept dont le second ne donne qu'une présentation dérivée,
Parler d'affects, plutôt que, ainsi que le font ordinairement ceux
partielle, et, si on s'en tient à I'usage qui en est fait courarunent, pour
qui traitent de ces questions, de passions, c'est en quelque sorte médi-
une grande part inadéquate. Lorsque, dans la partie suivante de I'ou-
caliser le point de vue qu'on porte sur ce secteur entre tous sensible de
vrage, Spinoza semble placer ces deux termes sur un même plan, en
I'existence humaine, de manière à mieux en contrôler les aléas en
parlant de < la passion ou affect >> (passio seu ffictus)2, il veut donc dire
déterminant les causes dont il dêpend nécessairement, en dehors de
que toutes les passions de l'âme, en tant qu'elles sont, âu sens propre
toute perspective de responsabilité et de fautel : le terme < affect >
du terme < passion >, subies par l'âme, sont des affects, sâns que la rêci-
dêsigne ainsi de manière objective et neutre, avec la précision d'un
proque soit nécessairement vraie. C'est prêcisément parce qu'elle
regard clinique, un êtat ou une disposition de l'âme, dès lon que celle-
débouche sur cette conclusion que I'analyse scientifique de l'affectivité
ci est < affectée > de telle ou telle âçon et ainsi orientée vers tel ou tel
type de prêoccupation, et rien de plus. Sans doute nous verrons que les
1. < Âucune chose ne peut être détruite autrement que par une cause extérieure >
1. En entreprenant d'analyser rationnellement Les passions ile l'âme, Descartes (nulla res nisi a causa extema potest destrui) : cette thèse, développée dans la proposi-
s'était lui aussi engagé dans cette voie d'une médicalisation du problème des passions, tion 4, se trouve au centre de toute I'argumentation exposée dans le ile Afectibus.
mais sans renoncer pourtant à une penpective moralisante, appuyée au point de vue 2. <La force d'une certaine passion ou affect peut surpasser les autres actions d'un
de Spinoza sur une fausse idée de la volonté et de ses pouvoin : c'est précisément à individu ou sa puissance, de telle manière que I'affect en question reste tenacement
cette équivoque que Spinoza cherche à échapper en substituant une étude objective attaché à cet individu > (uis alicujus passionis seu afectus reliquas hominis actiones seu
des < affects >, que ceux-ci soient ou non humains, à celle des passions. potentiam superare potest ita ut afectus pertinacitet homini adhaerat) (E, IV, prop. 6).

16 17
Introduction à l?thique : la uie afective Sujet et composition da de Affectibus

accède finalement à une portêe êthique : si tous les affects ne sont pas les affects ectifs que les affects passifi, ces derniers êtant proprement
des passions, c'est-à-dire, en donnent à ce demier tenne son sens des passionsl.
propre, des impulsions que l'âme subit en rapport avec I'intervention Pourtant, dans la < Définition gênérale des affects >, qui conclut
de causes extérieures, cela signifie que I'affectivitê n'exerce pas fatale- l'exposê du de Afectibus, Spinoza paraît revenir au vocabulaire courant
ment sur notre régime mental une influence perturbatrice, définirive- qu'il avait êcartê à dessein dans la plus grande pertie des développe-
ment étrangère à sa fonction positive de compréhension rationnelle; ments prêcédents, et il parle alon de < I'affect qui est dit passion de
en d'autres termes, sensibilité et intelligence ne sont pas des facultês l'âme > (ffictus qui anini pathema dicitur), ôrmule reprise sous la forme
distinctes, potentiellement en conflit, mais leurs interventions, qui suivante dans I'explicarion qui accompagne la Définition générale des
procèdent d'une seule et même source, Ia capacitê qui est en l'âme de affects : < I'affect ou passion de l'âme > (afectus seu passio animi). Le
produire des affections purement mentales qui sont des idées 6'ssg terme pathema utilisé dans le corps de la définition, qui, importé du
justement cette capacitê qui déûnit sa nature -
peuvent être harmo- grec sans doute par f intermédiaire du vocabulaire de la médecine, est
-,
nisées, et c'est sur cet effort d'harmonisation que s'appuiera le proces- d'usage assez rare 6's5g en tout cas son unique occuffence dens
sus de libération décrit dans la cinquième paftie de I'Ethique. Aussi toute I'Ethiqu€
-est pris corrme êquivalent du terme ordinaire pas-
bien dans cette demière partie de l'ouwage, Spinoza commencere par
-,
sio, qu'il contribue per son caractère recherché à mettre à distance, et
élucider les conditions dans lesquelles < I'affect qui est une passion cesse en quelque sorte à désubjectiviser. Ces deux termes, pathema et passio,
d'être une passion > (afectus qui passio est desinit esse passio)t, sans perdre sont ici rapportés au substantif animus, qui ne revient lui aussi qu'assez
pour âutant son caractère propre d'affect. rarement densl'Ethiqud, Spinoza lui ayant substitué, pour des raisons
Lorsqu'il arrive à Spinoza d'employer le terme passio, dans le analogues à celles qui lui ont fait préfêrer afectus à passio,le terme
cours du de Afectibus, c'est le plus souvent en le replaçant dans la ffiens, qtri désigne avec une froideur scientifique la rédité propre de
filiation du verbe pati (subfu, éprouver, au sens de supporter), lui- l'ordre psychique, en tant que celui-ci relève du système de lois objec-
même inséparable de la relation polaire qui I'associe au verbe agere tives propres à la chose pensante. Or est-ce qu'en ramenent les affects,
(agir), en rapport avec I'altemative entre passivité et activité qui considérés du point de vue le plus gên&ù,, à des < passions de l'âme >
donne son espace théorique à toute la doctrine spinoziste de l'affecti- (passiones animi), Spinoza n'efface pas d'un trait de plume le bênéfice
vitê2 : c'est prêcisément pour cela que le terme < affect > doit être de cette distinction entre affects passifS, ou passions proprement dites,
prêfêrê âu tenne < passion >, en raison de sa portée plus génêrale, et affects acti6, distinction dont la portée éthique est cruciale puisque
puisqu'il inclut indistinctement tous les affects qui se déploient entre
les deux pôles de la passivité et de I'activité3, c'est-à-dire aussi bien
1. Cf. Ê,III, prop. 58 : < Outre la joie et le désir qui sont des passions, sont don-
nés d'autres affects de joie et de désir qui se rapportent à nous en tant que nous agis-
1. E,V, prop. 3. sons ù (pruetu laetitiam et cupiilitatem quae passiones sunt, alii laetitiae et cupiditatk afectus
2. Cf. E,III, déf 2 : <Je dis que nous agissons lonque... (nos tum agere ilico tum..'). ilantur qui ail nos quatenus agimus rcferuntur,). Invenement, le scolie de la proposition 58
Et au contraire je dis que nous subissons lonque... (at eontru nos pati ilieo eum...). > dans la quatrième partie del'Ethique fait référence aux < affects qui sont des passions,
3. C;f. E, III, déf 3 : < En ce qui conceme le cas où nous pouvons être cause adé- (qfectus qui passiones sunt), opposent implicitement ceux-ci aux affecs qui ne sont pas
quate de I'une de ces affections, je comprends par afect une action, mais une passion des passions mais des actions de l'âme.
en ce qui conceme les autres cas r (si alicujus harum afeetionum ailaequata possimus esse 2. Il a en tout 74 occurences, anima n'en ayant pour sa part que 8 : mens en
eausa, tuffi per afectum actionem intelligo, alias passionem). a 590.

18 t9

æ,
Introduction à /tthique : la uie afective Sujet et composition da de Afectibus

c'est elle qui, dans la cinquième partie del'Ethique, va orienter tout le concept d'affect, c'est-à-dire d'afllection de l'âme, dont les modalités,
processus de la libération, en conduisant à rechercher par quelles pro- purement mentales ou psychiques, sont celles de I'idée apprêhendée du
cêdures il est possible de parvenir à renverser dans l'âme le rapport point de vue des conditions de sa production; et, dans ce cas précisé-
entre affects passifs et affects âctifs ? On serait tenté de penser que Spi- ment, c'est-à-dire à propos de tout ce qu'on e coutume d'appeler pas-
noza, lorsqu'il parle de < I'affect qui est appelé passion de l'âme >, sion, ces modalités sont celles d'une idée confuse. < Définition gênêrale
affect qui va être aussitôt caractérisé dans la suite de la Définition des affects >, cela signifierait donc ceci : ce qu'on entend généralement
gênérale des affects par le fait qu'il est une < idêe confuse > (confusa par affectivité, en en restreignant le champ à la considération des pas-
idea), êlimine du champ de la déûnition tous les éléments actifs de I'af- sions, correspond en fait à une rêalité objective qui relève d'une analyse
fect, qui doivent correspondre au contreire à la production d'idées scientifique des affects. Mais la gênéralitê en question, qui est au départ
adéquates, en restreignant cette définition eux cas dans lesquels I'affect celle d'un modus cogitandl, et même pourrait-on dire d'un modus indicandi,
prend la forme subie d'une passion au sens propre du terme. Mais on faisant encore place à une certaine confusion, n'est pas du tout exclusive
ne voit plus alors ce qui autoriserait à reconnaître à cette dêûnition le d'autres aspects de I'affect, eux-mêmes complètement extérieurs à ce
statut d'une < Définition génêrale des affects >, à moins de comprendre champ : les affects actifS, dont on ne voit pas comment ils pourraient se
cette formule comme un abrégé dont la forme développée serait la ramener unilatéralement à des idées confuses, et qui ne rentreraient donc
suivante : définition générale des affects passifi. Les enjeux théoriques pas dans le cadre de cette < déûnition générale >, ce qui amène à en ren-
de cette discussion sont considérables : ils conduisent en effet à se voyerl'examen à plus tard.
demander si I'affectivité, envisagée dans I'ensemble de ses manifesta- Concluons cette andyse terminologique par une ultime référence.
tions, n'est pas dêfinitivement entachée de passivité, et si, même dans Dans la quatrième partie de I'Ethique, qui est consacrêe à une descrip-
les affects qui sont acti6, ne subsiste pas un élément passionnel. L'âme tion de la condition humaine en tant que celle-ci est ordinairement
peut-elle être complètement active, sans être du tout passive, ou bien aliénée par des conflits qui ont leur source dans le jeu spontané des
se trouve-t-elle en pennanence placêe entre les deux extrêmes de la passions, tel qu'il se déroule à l'état seuvage en dehors de tout contrôle
passivité et de I'activitê, suivant des rêgimes qui la font pencher tantôt rationnel, Spinoza e4plique que < les hommes peuvent discorder en
du côté de I'activité tentôt de celui de la passivité ? Et alors quels sont neture pour autant qu'ils sont affigés d'affects qui sont des passions >
les seuils qui font basculer l'un de ces régimes dans l'autre ? fuomines natura discrepare possunt quatenus afectibus qui passiones sunt
Proposons I'hypothèse suivante : lorsque, dans la Définition géné- conflictantur), et que ( pour autant qu'ils sont affIigés d'affects qui sont
rale des affects, Spinoza faitÉf&ence à la notion de pathema ot de passio, des passions ils peuvent être opposés les uns aux autres > (quatenus ffic-

en la plaçant sur un même plan que celle d'ffictus, c'est en prenant appui
tibus qui passiones sunt conflictantur possunt invicem esse contrarii)1. < Etre
sur des façons de parler qui correspondent aux manières couramment a{fl.igé > (conflictari), c'est à la fois subir et soufFrir, au sens d'une
rêpandues de se représenter l'affectivité, de manière à en rectiûer l'usage épreuve douloureuse qui a tous les caractères d'une maladie infectieuse
et la portée théorique, en leur substituant d'autres façons de s'exprimer au cours de laquelle un organisme est contaminê par des éléments
et surtout de penser plus exactes. Ce qu'il voudrait faire comprendre, étrangen qui le gênent en lui retirant la pleine disposition de ses capa-
c'est donc que, lonqu'on parle gênéralement de l'affectivité, en la dêcri-
vant en termes de passion, on indique un domaine d'analyse dont la réa-
lité objective ne peut être pensée authentiquement qu'à travers le l. E,lV, prop.33 et 34.

20 21

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Sujet et comltosition /z de Alfectibus

LES GRANDS LIVRES DE LÀ PHILOSOPHIE peut-elle, sans la dévitaliser, faire rentrer la souple et impalpable dyna-
Collection dirigée par mique de |a vie affective, evec ses constants rebonds, ses ambiguÏtés et
Piene Macherey et Francis Wolf ses détours, dans ses êpures rectilignes qui en grossissent les traits et la
figent en en donnant une représentation apparemment statique ? Telle
est la difticultê principale que doit surmonter I'exposé du de Afectibus,
où Spinoza se propose de dêmêler, de désintriquer le subtil lacis de la
vie affective en êvitant les simplifications abusives et en préservant le
caractère naturellement compliquê de son organisation; c'est-à-dire
que, pour formuler cette difiicultê en d'autres tefines' il y entreprend
de rêintroduire une certaine logique, là où de façon particulièrement
frappante règne I'absence de logique.
Or le projet de Spinoza, tel qu'il est caractérisé dans la prêface du
de est bien de montrer qu'il y a une logique des affects qui,
'4fectibus,
en arrière de leur dôsordre, voire de leur dêlire apparent, détermine
nécessairement leur nature, sans qu'il y ait lieu, pour rendre compte de
ce que, sur le plan de leurs histoires singulières, ils comportent d'ex-
ceptionnel et d'aléatoire, de faire intervenir un principe intentionnel
de libre arbitre têmoignant à la fois de l'excellence et de la dêchéance
humaines. Pour y parvenir, il n'y a qu'une seule manière de procéder,
et c'est celle qui s'applique à tous les domaines de la réalitê sans excep-
tion : I'explication causale qui, d'un point de vue simultanément onto-
logique, logique et physique, doit permettre de reconstituer |e réseau
d'ensemble de la rêalité affective en remontant jusqu'à ses sources, à
partir desquelles ce réseau est effectivement produit, et de la connais-
sance desquelles il peut en consêquence être déduit. Tel est donc le
principe très simple à partir duquel est constmit I'exposê de de Afecti-
bus : il faut prêalablement revenir aux bases sur lesquelles est édifiê le
système des affects, qui assignent à ce système une espèce de stabilitê et
de permanence, pour pouvoir ensuite dêmontrer à partir de là la
nécessitô de toutes consêquences qui s'ensuivent et dont le déroule-
ment, avec la gamme subtile de ses modulations variêes, forme, au
jour le jour, la matière de nos sentiments et de nos élans aftectifs.
Le développement consacré aux &gdgmenlls de I'affectivité occupe
les onze premières propositions ùt de Afectibus. Dans celles-ci sont

23
Introiluction à l€thique : la uie alfectiue Sujet et eomposition du de A{fectibus

ênoncês les principes dynamiques qui interviennent dans toutes les ments de base. Une fois ces êlêments caractérisés, il devient possible de
manifestations de l'affectivité sans exception et pennettent ainsi d'en comprendre comment s'organisent à partir d'eux ce que nous propo-
uniûer systématiquement lâ présentation. Au centre de cette explica- sons d'appeler les complexes affectiG, c'est-à-dire les difiêrentes figures
tion, qui fait connaître la vraie nature des affects à partir de leur ori- ou combinaisons dans lesquelles ils entrent dès lors que l'affectivitê, au
gine, se trouve une notion cruciale, celle de conatus, qui est introduite lieu de se rapporter à l'âme seule, s'associe à des reprêsentations de
dans les propositions 6, 7 et 8 : cette notion dont la signification est choses extérieures : c'est à cette nouvelle déduction que Spinoza pro-
extrêmement large, puisqu'elle concerne indistinctement les deux cède, dans Ie de Afectibas, à partir de la proposition 12, et ceci prati-
ordres corporel et mental, révèle l'êlêment dynamique, et peut-on quement jusqu'à la fin de cette pertie de l'ouvrage.
presque dire énergêtique de puissance qui, au plus profond de la réalité En effet les formes élêmentaires de I'affectivité, telles qu'elles sont
de chaque chose, consEitue son ( essence actuelle > (actualis essentia) ; la déduites à partir dt conatus, dont elles sont les expressions directes, ont
mise au jour de ce fondement ouvre une perspective économique sur la particularitê de se présenter comme des affects libres, c'est-à-dire
l'ensemble du système de la vie affective à travers lequel la puissance cornme des manifestations mentales qui ne se rapportent qu'à l'âme
et l'énergie du conatus propre à chaque chose s'investissent en se seule et aux fluctuations de son état, sans que ces affects, pour être
dêployant suivant des seuils d'intensité répartis entre un minimum et déterminés cornme des expressions du conatu.s, aient à être txês sur des
un maximum, le premier correspondant à un pôle d'extrême passivité, objets dêterminést. Qu'est-ce qui distingue alors les formes secondaires
le second à un pôle d'extrême activité. de I'affectivité de ses formes primaires ? C'est le fait que, en même
A partir de cette économie fondamentale est aussitôt mise en place temps qu'elles expriment la puissance attachée a! conatus, elles lient
une topique élémentaire des affects, à laquelle sont consacrées les pro- cette expression à des représentations de choses, selon des procédures
positions 9, 10 et 11 : celles-ci déduisent directement à partir de la qui, explique Spinoza, sont entièrement cornmandêes par les mêca-
nâture dt conatus des < affects primaires > (ffictus primarii)l , qui sont au nismes de I'imagination. Dans ces conditions se dessinent de nouvelles
nombre de trois :le joie > (laetitia)et la < tris-
< dêsir > (cupiditas),la < configurations affectives, tout à fait difiêrentes de celles qui avaient été
tesse ) (tristitia) ; ce sont ces affects primordiaux qui se retrouveront présentêes auparavant : le désir, qui demeure au fond de tous les êlans
ensuite dans toutes les combinaisons de notre vie affective à laquelle ils affectifs, au lieu d'être poussé, de I'arrière de lui-même, par l'ênergie
conÊrent ainsi, en dépit de ses incessants changements, une espèce de
permanence. Ces formes primaires sont en quelque sorte à la psycho-
logie des affects ce que les < coqps les plus simples > (corytora simplicis- 1. Nous aurons bien sûr à nous demander si ces caractères primordiaux de I'affect
sima)2 sont à la physique des éléments matériels : ils constifuent les doivent, pour êtie compris, ôtre replacés dans une perspective génétique, c'est-à-dire
si, dans les faits, ils se développent antérieurement à la formation des complexes affec-
composantes fondamentales à partir desquelles est tissê le détail com- tifs. S'il en était ainsi, la démarche suivie par Spinoza s'apparenterait à celle suivie par
plexe de la rêalité proprement mentale dont ils consdruent les élé- Freud, par exemple dans ses Etudes sur la sexualité infantile. Nous verrons qu'en fait elle
en diftère : s'il y a chez Spinoza une genèse de l'affectivité, celle-ci tient entièrement
dans la dérivation de son système entier à partir du condtus, par l'intermédiaire des
affects primaires ; mais le rapport des affects primaires et des complexes affectifs, ou de
1. Cette notion est introduite dans le scolie de la proposition 11. ce qu'on peut appeler par analogie les affects secondaires, ne doit plus s'interpréter en
2. Cette notion apparaît dans le commentaire de I'axiome 2 qui, dans le dévelop- termes de genèse : les affects primaires, qui se retrouvent à I'identique au fond de
pement intercalaire entre la proposition 13 et la proposition 14 du de Mente, suit toutes les figures de I'affectivité ultérieurement déduites, ne correspondent pas à une
l'énoncé du lemme 3. phase enfantine, ou non encore adulte, de son développement.

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Introiluction à lTthique : la uie afiective Sujet et composition da de Affectibus

émanant du seul conatus, paraît tiré, en avânt de soi, vers des objets par les moralistes, théoriciens du libre arbitre qui dissertent à perte de
dans lesquels il reconnaît sa destination; en d'autres tennes le désir, vue sur la grandeur et la misère de I'homme; à leur point de vue, nous
qui, au point de vue de Spinoza, constitue la forme par excellence de désirons les choses pour ce qu'elles sont, en verru de choix délibêrés, et
l'affectivité, au lieu de s'affirmer à l'êtat pur, devient désir de quelque nos dêsirs valent ce que valent les motivations, bonnes ou mauvaises,
chose, dans des conditions qui ne s'expliquent plus seulement à partir dont ils s'autorisent. Spinoza adopte une thèse radicalement inverse :
des mouvements intemes du conatus. La manifestation du désir non seulement nous ne désirons jamais des choses pour ce qu'elles
continue alors à s'accompagner de joie et de tristesse, qui marquent les sont, et ceci parce que, en tent que nous les désirons, nous soûrmes
ressauts de la puissance d'exister et d'agir ; mais cette joie et cette ffis-
spontanément plongés dans I'ignorance de leur nature effective; mais
tesse sont ressenties par f intermédiaire des causes extérieures aux-
il faut aller plus loin encore et admettre que les motifs, avouables ou
quelles elles sont imaginairement rapportées : elles se présentent ainsi à
inavouables, vrais ou faux, qui accompagnent la manifestation de nos
désirs ne jouent pas un rôle dêterminant dans leur déclenchement, qui
travers les figures de l'< amour > (amo) et de la < haine > (odium). Ce
est purement occasionnel, et lié aux seules rencontres que fait le corps
sont ces ûgures, correspondant à la rêalrtê de ce qu'on peut appeler les
avec d'autres colps, et eux répercussions mentâles de ces rencontres
affects objectaux, pour les distinguer des affects primaires, libres de
telles que les produit I'imagination, sur un fond d'idées nécessairement
toute relation à des objets déterminés, qui vont occuper I'essentiel des
confuses. Les raisons pour lesquelles nous aimons ou har'ssons des
analyses suivantes, dans lesquelles Spinoza montre comment se met en
choses étant toujours spontanêment imaginâires1, nos désirs sont uni-
place, sous les formes les plus variées, le grand dispositif de I'amour et
quement orientés en ônction des mécanismes selon lesquels s'élabo-
de la haine, dont les mécanismes infiniment complexes remplissent la
rent ces représentations imaginaires par lesquelles nos inclinations sont
plus grande part de notre vie affective.
inéluctablement biaisées, tiraillées entre des impulsions, dont la cause
L'étude des affects objectaux, qui recense les diverses formes que
se trouve en nous-mêmes, et des idées, non pâs de choses, mais
peuvent prendre l'amour et la haine, I'attirance et la répulsion à
d'images de choses dont la trace s'est une fois inscrite dans notre orga-
l'égard de choses extêrieures, est elle-même travenée par un nouveau
nisation corporelle qui en perpêtue la mémoire. Dans les proposi-
clivage. Dans les propositions 72 à 20 da de Afectibus, Spinoze com-
tions 12 à 20 du de Afectibus sont ainsi dêmontées les procédures pro-
mence par considérer ces impulsions en tant qu'elles se râpportent à
des choses en gênêral, dans des conditions telles que la relation entre le
prement imaginaires d'association et de transfert qui d'emblée
< sujet > et 1' < objet > du désir prêsente un caractère univoque : quel-
qu'un dêsire quelque chose, et il s'agit seulement de savoir par quels 1. Il faut toutefois se garder de donner à cette explication un caractère trop géné-
mécanismes s'opère cette fixation du dêsir, issu du plus profond de ral, et de ramener les mécanismes de I'imagination dans un moule uniforme. L'affect
qui pousse le nourrisson à réclamer son biberon tire sa forme d'une idée confuse,
celui qui l'essume, puisqu'il constitue I'expression de son conattts, svr comme celui qui fait rechercher à I'iwogne les moyens lui permettant de satisfaire sa
une réalité qui, elle, s'explique par d'autres ceuses, totalement indé- pæsion : mais les idées de I'un et de I'autre sont confuses de manières tout à fait diftê-
pendantes. Pourquoi le nourrisson désire-t-il le lait ? Pourquoi rentes, et il serait absurde de les mettre exactement sur le même plan. L'iwogne est
sans doute encore un enfant qui s'ignore, mais I'enfant qui se gorge du lait matemel
f ivrogne aime-t-il I'alcool ? Est-ce pour des raisons qui tiennent réel-
n'est pas fatdement un ivrogne en puissance, et I'instinct qui le met en contact avec le
lement à la nature de ces choses dêsirées ? S'il en était ainsi I'affect < bon objet > de son désir, bien qu'il ne soit pas fondé sur une connaissance adéquate
serait un élan intentionnel, motivê par le jugement porté sur la nature des causes, ne le trompe pas. Lorsqu'il traite de I'imagination, Spinoza se tient tou-
objective de la chose désirée r c'est précisément I'hypothèse adoptée jours à distance du discoun traditionnel sur les puissances trompeuses.

26 n
Introduction à llEthique : la uie ffictive Sujet et comltosition dr.r de Affectibus

conditionnent la fixation du désir sur des choses, suivant des causes qui imaginairement à l'autre. C'est précisément lorsque nous nous met-
n'ont rien à voir avec les motivations plus ou moins conscientes qui, tons ainsi à aimer des penonnes, c'est-à-dire des < choses semblables à
par ailleurs, accompagnent la manifestation de ces dêsirs. A cette occa- nous D (res nobis similes)1 que les mécanismes de l'affectivité se compli-
sion est mise en évidence une propriêté caractéristique de I'affectivitê, quent de manière proprement infemde. Ces mêcanismes installent les
telle qu'elle se présente à travers son développement spontanê : son conditions nécessaires au développement des situations affectives les
ambivalence. En effet les conditions dans lesquelles opèrent les mêca- plus variées, dont les propositions ultérieures du de Afectibus vont
nismes de I'association et du transfert font que l'âme se trouve sans reconstituer les scénarios de base : chacune de ces propositions expose
cesse tiraillée entre I'activitê et la passivité, entre la joie et la tristesse,
schématiquement, de manière à le ramener à son schéma essentiel, une
histoire d'affect. Ramenées à des cas réels, toutes ces histoires sont sin-
entre I'amour et la haine, sans qu'il soit jamais possible de dêmêler en
gulières, puisqu'elles exploitent des éléments qui, au départ, dépendent
toute certitude ce qui revient aux uns et aux autres. Le < trouble men-
de causes occasionnelles; néanmoins elles rentrent dans un cadre com-
tal> (fluctuatio animi), analysé dans le scolie de la proposition 17, qui
est une conséquence extrême de cette incertitude, illustre exemplaire-
mun qui leur assure un minimum de permanence, en les soumettant
aux lois inexorables de la répétition. Il y a plusieurs sortes de situations
ment la situation d'instabilitê propre aux manifestations naturelles de
affectives êlémentaires, mais il tt'y e6"pat une infinité : et l'infinité des
I'affectivité.
formes sous lesquelles elles se manifestent peut être ramenée à un cer-
L'analyse des affects objectaux franchit un pas décisif lorsque, dans
tain nombre de structures fixes, jouant cornme des stéréotypes, suscep-
la proposition 2I ût de Afectibus, Spinoza envisage le cas où les choses
tibles de se reproduire à l'identique, même si c'est dans des circons-
que nous désirons, en vertu de causes qui se trouvent toutes en nous-
tances et en mettant en scène des personnages qui ne sont jamais les
mêmes, puisque, en même temps qu'elles relèvent de I'expression de
mêmes. L'idée que la vie affective est exposée à de tels stêréotypes est
îotre conatu.s, elles dépendent des procêdures singulières à travers les-
cruciale pour l'ensemble de I'explication proposée par Spinoza.
quelles nous formons accidentellement la reprêsentation de choses
En effet toutes ces situations mettent en jeu un unique principe,
comme désirables, sont elles-mêmes représentées, touj oun imaginaiie-
mis au jour dans le scolie de la proposition 27 : celui de < I'imitation
ment, puisque c'est seulement par I'intermédiaire de f imagination que
des affects > (imitatio ffictuum). En vertu de ce principe, la plupart des
des choses sont constituêes en objets de désir, comme pouvant être
sentiments qui traversent notre vie affective se présentent sous la
affectêes de joie et de tristesse, et donc corune êtant aussi tendanciel-
forme de sentiments partagês, qui, en même temps qu'ils sont vécus à
lement susceptibles d'aimer et de haii des choses, ces choses pouvant
la première personne par quelqu'un en particulier, impliquent dans
même éventuellement être nous-mêmes. Alors le dêsir se dêploie dans
leur déroulement le considêration d'autres personnes, comme si celles-
le contexte, complètement difÏêrent de celui qui avait êtê précêdem-
ci êtaient simultanêment non seulement les objets, mais aussi les sujets
ment envisagê, de la relation entre des personnes qui se reconnaissent
de ce même affect. Alors qu'ils paraissaient déûnitivement fixés sur des
réciproquement comme désirantes, et non plus seulement comme
choses,voici à présent que les affects se mettent à circuler entre les per-
désirables ou dêsirées. L'objet du dêsir n'est plus une simple chose, ce
sonnes, conune s'ils n'appartenaient à aucune en perticulier. On com-
que sont le lait pour le nourrisson ou le vin pour I'ivrogne, mais,
potentiellement, il devient lui-même sujet d'un désir imaginaire, à tra-
vers lequel notre propre désir se rêfléchit, tel que nous le renvoie la
1. Cewe expression apparaît dans le scolie de la proposition 22.
mêdiation du dêsir de I'autre, c'est-à-dire du désir que nous imputons

28 29
[ntroduction à /T,thique : la uie ffidive Sujet et composition dr.r de Affectibus

prend que, parvenue à ce point de son développement, la vie affective Ayant ainsi achevé son tour d'horizon sur les problèmes de I'affec-
atteigne un degré maximal d'instabilitê : en effet à travers le jeu inter- tivité, qui a permis de faire rentrer ceux-ci dans un cadre rationnel,
personnel des affects où l'on finit par ne plus sâvoir qui aime ou qui Spinoza propose pour finir une récapitulation des résultats de cette
hait qui, les individus perdent toute maîtrise sur leurs désirs, qui leur explication, dans un long appendice consacré aux < définitions des
: échappent et se mettent alors à mener une sorte de vie propre, au & affects > : il y recense, en quarânte-huit séquences suivies d'une Défini-
.' dêtriment bien sûr des toutes les personnes concemêes, condamnêes à tion génêrale des affects, les principaux types d'affects, du < désir >
, se déchirer interminablement dès lors qu'elles entrent dans un tel com- ff
i:
(cupiditas, déf. D à la < lubricité > (libido, déf. XLVIII), qui occupent la

i mÊrcÊ affectif où tout le monde, à terme, est perdant. totalitê de notre vie alfective et en délimitent une fois pour toutes le
En démêlant l'écheveau des désin interhumains, et en montrant champl.
9ue ceux-ci continuent à obêir à des lois objectives, alors même qu'ils
semblent emportés au frl d'une subjectivité déchaînée, et d'autant plus
monstrueuse qu'elle finit par ne plus appartenir à penonne en particu-
lier, Spinoza remplit l'objectif qu'il s'était fixé dans la prêface du de
Afectibus: il parvient ainsi à faire rentrer I'ensemble des manifestetions
de I'affectivité dans le cadre d'un système perrnenent de détermina-
tions, qui lui restitue un caractère naturel, en éliminant déûnitivement
les illusions du libre arbitre et en détrônant les fausses morales qui s'au-
torisent de ces illusions.,Toutefois il n'en reste pes là. Et il conclut cette
pertie de I'Ethique par un ultime ensemble de propositions, extrême-
ment ramessé, puisqu'il est composé des seules propositions 58 et 59,
dans lequel, per un subit changement d'êclairage, il aborde les pro-
blèmes de l'affectivitê en projetant sur eux une lumière complètement
nouvelle. Dans ces deux propositions, dont rien, dans les développe-
ments antérieurs, n'avait fait prévoir I'irruption, Spinoza fait com-
prendre que toutes les explications qui viennent d'être proposées
concernent I'affectivitê en tant qu'elle est passivement subie par l'âme,
selon le régime de la < passion >, et laissent de côté le cas d'autres
affects, exceptionnels sans doute, qui sont des affects proprement
actifr, associés à la production dans l'âme d'idêes adéquates. Mais cette
réfêrence aux affects actifs, qui avait d'embIêe êtê suggérée au dêbut
du de Afectibus, en marge de la définition 3 consacrée à la notion d'af-
fect, n'est pas destinée pour le moment à être exploitée : elle reste en
attente des explications qui seront développées tout à la ûn de l'ou- 1. Dans la lecture ici proposée dt ile .Afectibur, le contenu de ces détnitions sera
vrage, dans le de Libertate, où ces affects actifs joueront un rôle capital. réintégré à la suite du raisonnement présenté dans les propositions'

30 3t

]B
Notions et principes de base
(définitions et postulats)

Comme il le fait au dêbut de chaque partie de I'Ethique, en imita-


tion de la façon dont procède Euclide, Spinoza commence par expo-
ser, sans démonstrations, un certain nombre de thèses préalables dont
la nécessité rationnelle ou expêrimentde s'impose directement : ces
principes, à partir desquels va être ensuite développée la théorie de
I'affectivité, consistent en un ensemble de trois définitions et de deux
postulats. Ces déânitions et ces postulats s'ajoutent aux conclusions déjà
établies dans les perties précédentes de I'ouvrage pour fournir une base
aux démonstrations qui vont suiwe. En même temps, ils permettent
de déterminer et de dêlimiter le nouveau champ d'étude que le de
Afectibus ouvre à une analyse rationnelle.
Les trois définitions, qui forment un ensemble homogène, servent
à construire la notion d'affect, à laquelle est précisément consacrée la
définition 3, en replaçant cette notion dans un espâce théorique balisé
par la distinction entre activité et passivité : qu'est-ce pour une chose
qu'être reconnue cause adéquete ou inadéquate de ses effets (déf 1) ?
qu'est-ce qu'être actif ou passif (dêf, 2) ? qu'est-ce qu'un affect, en rap-
port avec la puissance d'exister du corps et de l'âme, I'augmentation et
la diminution de cette puissance, et le fait d'être ou non cause adéquate
de l'affection ainsi provoquée (déf. 3) ? En répondant à ces trois ques-
Introduction à /€thique : la uie ffictiue Notions et pincipes de base

ll tions, Spinoza assigne un contenu objectif à sa théorie de I'affectivité, et celle d'idées inadéquates : < J'appelle cause adêquate la cause dont
et effectue ainsi le déplacement de terrain par repport à la tradition- I'effet peut être clairement et distinctement perçu par elle-même; je
nelle perspective morale sur les passions humaines annoncé dans la nomme au contraire inadéquate ou partielle celle dont l'effet ne peut
préface du de Afectibus, de manière à pouvoir consâcrer à ces pro- être compris par elle seule > (causam adaequatam appello eam cujus efectus
blèmes une étude démonstrative authentiquement sciencifique. potest clare et distincte per eandem percipi; inadaequataffi autem seu partia-
lem illam voco cujus efectus per ipsam solam intelligi nequit)l. La façon
dont cette définition est rédigêe, qui met en avant le fait de percevoir
ou de comprendre, soit clairement et distinctement, soit partiellement
DÉFINITIONS 1 ET 2 donc confusêment, attire l'attention sur les manifestations mentales du
rapport de causalitê en tent qu'il se produit lui-même de manière adé-
quate ou inadéquate, c'est-à-dire en déroulant son cycle de manière
autonome et en allant jusqu'au bout des dispositions inscrites dans sa
Ces deux définitions, qui se situent dans le prolongement l'une de
nature, ou bien au contraire en s'arrêtant en chemin parce que son
I'autre, la seconde faisant explicitement référence à l'ênoncé de la pre-
parcours paraît traversé et dêvié par des impulsions êtrangères. Ces
mière, doivent être lues ensemblel. Elles sont toutes les deux rêdigées
manifestations mentales, ou idées, en même temps qu'elles représen-
dans des termes qui leur donnent la forme, peu fréquente chez Spi-
tent des choses de manière conforme ou non conforme, correspondent
noza, de dêûnitions nominales: < j'appelle cause adêquate...)), < je dis
à des actes aboutis ou inaboutis, par l'intermédiaire desquels la chose
que nous sorrunes acti6... >. Plutôt qu'elles ne dêterminent la nature de
concemêe par ces actes eccomplit sa nature ou essence de manière
choses réellement existantes, ces déûnitions fixent donc des modes de
totele ou partielle, parfaite ou imparfaite : ce qui, en théorie, se pense
pensée, des manières de voir ou de dire les choses, en râpport avec la
clairement s'effectue, en pratique, adéquetement; et inversement, ce
position des alternatives suivantes : apparaître corrune cause adéquate
qui se pense confusêment s'effectue inadéquatement.
ou cause inadéquate de ses effets; être en situation d'activité ou de pas-
Est ainsi esquissée une théorie de la puissance et des conditions de son
sivité. Est ainsi ouvert un espâce de raisonnement dilemmatique, par-
actualisation, dans la mesure où celle-ci peut prendre une forme plus ou
tagê entre des pôles fixant des orientations de sens opposés : c'est à
moins complète. Il y a dans cette théorie quelque chose qui, à première
I'intérieur de cet espece polarisé que va se déployer la théorie de
vue, ne va pas de soi. En effet la proposition 36 conclusive du de Deo a
I'affectivitê.
démontré qu'il est de la nature de toute cause de produire des effets; et
La définition 1 introduit dans la conception de la cause une distinc-
de I'identité de la réalité et de la perfection, affirmée dans la détnition 6
tion que Le de Mente avait dêjà exposée à propos de la connaissance et
du de Mente, il se conclut en principe qu'il est de la nature de chaque
de ses formes, qui sont partagées entre la production d'idêes adêquates
chose de produire en tant que cause tous les effets qu'il est en elle de pro-

1. La démonstration de la proposition 2 dt de Sewitute effectue I'articulation


entre le contenu de ces deux détnitions, en expliquant que nous sommes passif dans
le cas où nous sommes cause partielle, donc inadéquate, d'une action qui ( ne peut se 1. < Par elle-même > (per eanilem), < par elle seule > (per ipsam solam) : ces for-
déduire des seules lois de notre nature ) (ex solis legibus nostrue naturae ileiluci nequit). mules sont I'expression abrégée de < par sa seule nâture ou essence > (cf. les reprises de
Les deux définitions sont ensuite indiquées simultanément en réIêrence dans les la définition I du de Afectibus dans les démonstrations des propositions 5, 23 et 33 du
démonstrations des propositions 5, 23 et 33 du ile Senitute. de Seruitute).

34 35

#
Notions et pincipes de base
Intrcduction à ltthique : la uie afectiue

quate et cause inadéquate est reprise dans la dêfinition 2 du de Afectibus :


duire. Ceci signifie que la notion de puissance, dont le développement
<Je dis que nous agissons lorsque quelque chose se passe en nous ou en
est crucial pour toute la suite du raisonnement, est à comprendre de telle
dehors de nous dont nous sommes cause adéquate, c'est-à-dire, selon la
manière que soit exclue définitivement de son champ la reprêsentation
précédente définition, lorsque, de notre nature, suit quelque chose, en
de virruditês inaccomplies, qui traverseraient cette puissance d'une sorte
nous ou en dehors de nous, qui peut être compris clairement et distincte-
de nêgativité inteme. Aussi bien, être ou non cause adêquate de ses actes,
ment à partir d'elle seule. Et au contraire je dis que nous pâtissons lors-
ce n'est pas être en mesure ou empêché de produire tous les effets de sa
qu'il se passe quelque chose en nous, ou lorsque quelque chose suit de
puissance, mais c'est produire ces elfets dans des conditions telles qu'ils
notre nature, dont nous ne sommes ceuse que partiellement >> (nos tum
s'expliquent plus ou moins complètement à pârtir de la nature ou
agere dico cun aliquid in nobis aut extra nosfit cujus adaequata surnus causa,
essence de leur cause, qui se présente alon coûune cause adéquate ou ina-
hoc est, per def. prueceil., curn ex nostra natura aliquid in nobis, aut extra nos
dêquate de ces effets. En d'autres teûnes, puissance et impuissance ne se
sequitur, quod per eandem solam potest clare et distincte intelligi. At contra nos
mesurent pas à la valeur intrinsèque de la cause, mais à la manière dont
pati dico cum in nobis aliquidfit vel ex nostra natura aliquid sequitur cujus nos
est perçu le rapport de celle-ci à ses effets, effets que de toute façon elle
non nisi partialis sumus causa). Cette définifion
est personnalisêe dans son
doit nôcessairement produire, mais de telle façon que, suivant les cas, ils
expression elle se rapporte à < nous > (nos)-, alors que la dêfinition 1
se comprennent inté$alement ou seulement en partie à partir d'elle, -
avait un caractère complètement général et présentait les notions de
parce qu'ils mettent enjeu aussi d'autres causes.
cause adêquate et de cause inadêquate sans les rapporter à quoi que ce
La puissance dont il s'agit ici est en particulier celle de l'âme, et
soit en particulier. Pourtant cette personnalisation revêt un espect para-
c'est en tânt que telle qu'elle intéresse prioritairement la doctrine de
doxal dans la mesure où elle est rapportée au fait suivant : < Quelque
l'affectivité. C'est prêcisêment dans cette perspective que, en référence
chose se pâsse en nous ou en dehors de nous > (aliquid in nobis aut extra nos
à la définition 1 du de Afectibus, la proposition 31 du de Libertate prê-
sentera l'âme comme ( cause adêquate ou formelle > (causa adaequata
fit)\ ; ce fait, au moment même où il rend manifeste le caractère acti{ ou
passif, de notre comportement, dêpossède celui-ci de toute dimension
seu fonnalis) de la connaissence du troisième genre, en ce sens que cette
subjective, en remenant complètement ce caractère actifou passifdans le
connaissance s'explique complètement à partir de la nature de l'âme
cadre txé par le déroulement du procès causal : < Quelque chose suit de
dont elle présente ainsi I'essence en totalitê, de manière telle que la
notre nature, en nous ou en dehors de nous >> (ex nostra natuta aliquid in
manifestation de cette essence s'effectue alors sans I'intervention d'au-
cune cause extérieure. De ce point de vue, être cause adêquate vis-à-
vis d'effets qui se comprennent complètement, et non seulement par-
tiellement, à partir de sa seule nature ou essence, c'est agir à la manière 1. Dans la reprise qui est faite du contenu de cette définition 2 du de Afectibus
dans la démonrtr"iiott de la proposition 2 du de Seruitute, Spinoza utilise une formule
d'une cause libre, par les seules lois de se nature et indépendârnment plus imagée : lorsque quelque chose se faitjour en nous > (cum aliquid in nobk otitur).
<
d'une contrainte extérieure, selon la formule de la proposition 17 du il otilir. ..tt.
expression pour rendre compte de la situation de passivité dans laquelle
de Deo et de son second corollaire; et, inversement, agir sous une nous plonge |e fait qu'a lieu quelque chose en nous < dont nous ne sommes cause que
partiellement > (cujus non nisi partialis sumus causa). Littéralement quelque chose
contrainte extérieure, c'est s'exposer à être compris comme cause ina- < sort > de nous (c'est le sens propre du verbe oriri; se lever, commencer, prendre nais-
déquate, à la manière de la < chose contrainte > (res coacta) dont la sance, avoir sa source), qui ne vient pas vraiment de nous, ou qui ne vient pas que de
notion a été introduite dans la définition 7 du de Deo. nous : on retrouve ici le même effet de contraste, qui évoque la figure srylistique de
I'oxymore, que dans l'énoncé de la détnition 2 dt ile Afectibus.
C'est prêcisément sous cette forme que la distinction entre cause adé-

37
36

#
Intrciluction à lïthique : la vie ffictiue Notions et principes de base

nobis aut extra nos sequitur). Si nous sommes ectifS, c'est parce que, objec- tion de passivitê, ou pouvant être dite telle, c'est seulement en nous
tivement, quelque chose se produit, en nous ou en dehon de nous, mais que sont à prendre en compte des effets qui ne s'expliquent pas seule-
en quelque sorte sans nous, c'est-à-dire sans que nous ayons nous-même ment à partir de notre nature : cat, êtant passifS, nous ne sommes plus
à intervenir dans le déroulement de cette < action > au titre de sujets concernês que par les modifications de notre Propre êtat, pour autant
intentionnels, maîtres de I'incliner à leur guise dans un sens ou dans un que celles-ci constituent les incidences d'interventions extérieures
autre; et il n'y a pas lieu de raisonner autrement dans le cas où nous étrangères à notre essence. On pourrait dire que le schêma de l'activité
sommes passifi. Nous sommes ainsi ramenés sur le terrain neutralisé institue les conditions qui nous permettent de sortir de nous-mêmes
dêlimité par la première déûnition : est ection à l'égard de sa cause le tout en restent fidèles à notre propre neturel; alors que le schéma de la
processus qui s'explique intégralement, donc clairement et distincte- passivité nous renferme eu contraire tendanciellement en nous-mêmes,
ment, à partir de cette ceuse; est passion au contraire celui qui ne s'ex- en limitant notre capacité de nous exprimer au-dehors.
plique qu'en partie, donc confusément, à partir d'elle, perce que, pour le
comprendre, il faut faire aussi intervenirla considération d'autres ceuses.
Etre actif, ou passif, c'est cela, et rien d'autre : il s'agit de schèmes de
comportement qui relèvent d'une analyse objective, sans qu'il y ait lieu DÉFINITION 3
de leur prêter davantage, par exemple un élément d'initiative, et afor-
tioi sens qu'il soit permis de les détacher du rapport qui les lie nêcessaire-
ment au déroulement du processus causal, que celui-ci s'efFectue de Dans I'espace théorique installê par ces deux premières définitions,
manière intêgrde ou pertielle; en effet les schèmes de l'acrivité er de la ilest possible de déterminer à présent le contenu de la notion d'affect,
passivité se comprennent entièrement à partir des caractères de ce pro- qui donne son objet à la troisième pertie de l'Ethique : < Je comprends
cessus dont rien ne les distingue. par affect les affections du corps par lesquelles la puissance d'agir de ce
Ënfin il est à remarquer que, dans le cas où nous sommes acti6, il corps même est augmentée ou diminuée, aidée ou empêchée' et en
est indiftérent que les effets de notre activité se produisent en nous ou même temps les idêes de ces affections > (per afectum intelligo afectiones
en dehors de nous, c'est-à-dire qu'ils revêtent la forme de 1' < agir > quibus ipsius corpods agendi Ttotentia augetuf vel minuitur, juuatur vel coef-
(agere) au sens propre ou celle de l' < opérer > (operari)t, ou encore cetur, et simul harum afectionum ideas)2. Dans |'énoncé de cette défini-
qu'ils rentrent, pour reprendre les termes aristotéliciens dont s'inspire
cette distinction, sous les catêgories de la praxis ou de le poiésis : la
1. Etre soi en s'extériorisant : cette idée serait déjà presque hégélienne'
seule chose qui compte étant que les effets de ces actes, c'est-à-dire les 2. Tout à la fin du de AfeAibus, Spinoza exPosera, en la commentent mot à mot,
transformations que ceux-ci provoquent au -dedans ou au-dehors de une Déûnition générale des afects, dans laquelle il récapinrle I'ensemble des traits
nous-mêmes, se comprennent intégralement ou non à partir de notre communs à tous ler affects après en avoir constitué le répertoire complet. Cette défi-
nition, qui sera étudiée plus tard, reprend certains aspects essentiels de la détnition
seule nature. En revanche, lorsque nous nous trouvons dans une situa- préalable de I'af,ect, en patticulie. I'idée que la < force d'exister > (uis existenili) du
^.o1p,
r. développe ott pôle minimal et un pôle maximal : mais elle inscrit la
"rrttè
détirmination de ce caractère dans le contexte de I'histoire concrète de I'affectivité'
1. Cette distinction terminologique apparaît dans la déûnirion 7 du de Deo, où qui paraît con{érer à celle-ci une dimension uniment passive; de ce fait cette-Défini-
est préciséle statut de la < chose libre r (res liben) perr râpport à celui de la < chose tiorr générale des affece a une portée moins large que la déûnition préalable de
contrainte > (res eoacta). I'affect.

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38

#
Introduction à /Ethique : la uie affective f Notions et pincipes ile base
ri
*.
tion, l'attention est immédiatement attirée sur la formule de liaison :i réunion, et laissant subsister un rapport d'extêriorité entre les éléments
li'
( et en même temps ) (et simul), qui se trouve au cæur de la définition :,f qu'elle assemble; mais ils sont ( une seule et même chose exprimée en
de I'affect : celui-ci est constitué par la coincidence d'une affection du li deux modes >, I'un de ces modes étant une détermination de l'êtendue en
co{ps et de l'idée de cette affection telle qu'elle se produit simultané- tant que telle, et l'autre étant la dêtermination corrélative de la pensée en
ment dans l'âme. -s.
tant que telle, un unique système de nécessité, qui a son principe en Dieu
Cette définition renvoie manifestement àcelle de l'âme comme idée &
&. même en tant qu'il est à la fois < chose pensante > (res cogitans) et < chose
tr
du corps telle qu'elle a été développée dans les 13 premières propositions ,"t; étendue > (res extensa), produisant ces deux déterminations, chacune
du de Mente, et elle s'explique en perticulier per ce qui a été énoncé dans .].
dans son ordre, c'est-à-dire dans le genre d'être, pensée ou étendue,
la proposition 72 de cette seconde partie del'Ethique: < Tout ce qui auquel elle appartient. Ainsi entre I'affection du coqps et f idée de cette
arrive dans I'objet de l'idée qui constitue l'âme humaine doit être perçu affection dans l'âme s'êtablit un rapport, non de détermination, meis
par l'âme humaine, c'est-à-dire qu'il sera nêcessairement donné de cette d'expression : en vertu du principe de dêtermination causale qui, identi-
chose une idée dans l'âme... > (quicquid in objecto ideae humanam mentem quement, traverse tous les genres d'être, I'une et l'autre expriment un
constituentis contingit, id ab humana mente debet percipi, siue ejus rei dabitur in seul et même contenu, quoique de deux manières complètement diffê-
ffiente necessaio idea) . Dans cette demière formule, le futur < il sera rentes, I'une dans le langage propre eu corps et I'autre dans le langage
donné > (dabitur)semble installer un dêcalage temporel enrre la produc- propre à l'âme, pourrait-on dire. C'est dans cette perspective que, eu
tion de I'affection du corps et le retentissement de celle-ci dans l'âme début du de Libertatu, cette thèse est reprise, à traven l'aftirmation d'une
sous la forme de la production de l'idée de cette alfection, coûune si était correspondance ( au cordeau > (ad amussim) entre une quelconque idêe
installé entre I'affection corporelle et la perception mentale de cette de l'âme et I'affection du coqps, ou image de chose, dont elle est ainsi
affection un rapport causal, la première déclenchant la seconde qui en I'expressionl. La formule ( et en même temps D (et simul) à partir de
représente une sorte de répercussion : et incontestablement s'établit laquelle est construite, au début dtt de Afeaibus,la définition de I'affect
entre elles une relation de communication, l'âme prenant immédiate- expose précisément cette conception.
ment connaissance, sous la forme d'une perception, de ce qui se passe L'affect présente donc simultanément deux faces, une face corpo-
simultanément dans le corps. Mais, dans la mesure où, comme cela est relle et une face mentale, et il représente la totale conversion réciproque
expliquê dans le scolie de la proposition 7 du de Mente, < un mode de de l'une dans l'autre. On peut en conclure que c'est dans la vie affective
l'étendue et I'idée de ce mode, c'est une seule et même chose, mais expri- que la convertibilité absolue et l'indissociabilité des événements corpo-
mêe en deux modes > (modus extensionis et idea illius modi una eademque est rels et des événements menteux se rêalisent de la manière la plus mani-
res sed duobus modis expressa), il est clair que cette communication, qui feste, I'affect se définissant prêcisément par cette convertibilité et indis-
s'établit automatiquement, doit être instantanée; et ainsi c'est immédia- sociabilité. Toutefois il faut ajouter que I'affect ne rend pas compte
tement et simultanément que se forme dans l'âme I'idée de ce qui arrive mentalement de n'importe quelle affection du corps : meis, précise
dans le corps. Là se situe précisément la grande originalitê de la concep- encore sa définition, il développe les idêes de celles des affections du
tion spinoziste de I'union de l'âme et du co{ps, qui la distingue en perti- colps par lesquelles < la puissance d'agir de ce coqps est augmentée ou
culier de celle exposée par Descartes : âme et colps ne sont pas des réali-
tés substantiellement distinctes, entre lesquelles serait établie une liaison
plus ou moins artitcielle et forcêe, prenant précisêment la forme d'une l. E,V, prop. 1.

40 41
Introduction à lEthique : la vie ffictive Notions et principes de base

diminuée, aidée ou empêchée > (ipsius corporis agendi potentia augetur uel I prêcisêment à des affectsl. La vie affective épouse < au cordeau ,> (ad amus-
diminuitur, juvatur vel coercetur). Est ici décisif l'emploi d'une autre for-
',.
sim) ces aléas de l'existence corporelle dont elle donne la reproduction
mule de liaison, < o:ur> (vel), qui indique l'altemative par laquelle est tra-
,,1
.f,l
;1
mentale, elle aussi fondamentalement variable, et nécessairement entraî-
versée, partagêe, la puissance d'agir du corps, alternative dont I'affect née par chacune de ses variations dans un sens ou dans l'autre, dans I'es-
constitue précisêment I'expression, telle qu'elle se forme simultanément pace ouvert entre un minimum et un maximum.
dans l'âme, en softe que, peut-on supposer, la puissance d'agir propre à En marge de cette définition de l'affect, Spinoza reprend les thèmes
celle-ci soit traversée et partegée par une identique altemative. de l' < action > (actio) et la < passion > (passio) déjà exposés dans les dêfini-
Au centre de cette présentation se trouve la notion de < puissance tions L et2 enles appliquant au domaine propre de l'affectivité : I'affect
d'agir du colps ) (corporis agendi potentia), dontle contenu sera explicité prend une forme active lorsque ( nous pouvons être cause adêquate >
par le premier postulat qui suit immédiatement la définition de I'affect : (adaequata possimus esse uusa) de I'affection dont il constitue I'expres-
selon ce postulat, cette puissence d'agir coïncide avec une puissance sion; lorsque cette exigence n'est pas satisâite, il prend au contraire une
d'être affecté en de multiples manières ou modes, ceux-ci tirant tantôt forme passive. Mais, dans tous les cas, I'affect continue à rendre compte
dans le sens d'une augmentation tantôt dans celui d'une diminution de la des changements d'état de la puissance d'agir du coqps, dans quelque sens
puissance d'agir du corps. Dans tous les cas, bien sûr cette puissance que ces changements s'effectuent. De ceci se dégagent implicitement
demeure une puissance d'agir, I'idêe d'une puissance de subir étant tota- deux conclusions très importantes pour toute la suite de l'argumenta-
lement privée de signification. C'est en tant qu'il est fondamentalement tion : même lorsque I'affect revêt la forme d'une passion, il continue à
acde c'est-à-dire en tant qu'il est habité par une puissance d'agir qu'on exprimer une activité fondamentale, qui est inscrite dans les conditions
peut dire incoercible dans son principe, que le corps est entraîné par ses mêmes de notre existence; et d'autre part, quel que soit le sens dans
affections dans un sens ou dans I'autre, c'est-à-dire vers une expression lequel est orientée l'expression de I'affect, que ce soit celui d'une aug-
maximale ou minimale de cette puissance qui, quelle que soit la manière mentation ou celui d'une diminution, il est subi dans la mesure où il
dont elle est ainsi affectée, demeure la même : mais en tant qu'elle est une consiste en une réaction à un événement provoquê par la rencontre du
puissance, dont l'actualisation est soumise à des conditions déterminées, co{ps avec un corps extêrieur, et donc ne s'explique pas par les lois de
elle s'effectue dynamiquement entre ces deux pôles extrêmes, un mini- notre seule nature. Ceci paraît signifier qu'en aucun cas, sur le plan de la
mum et un maximum, en deçà ou au-delà desquels sa nature ou essence
est détruite. L'existence du corps, parce qu'elle est déterminêe à expri-
mer cette puissance d'agir dans des conditions variables, en rapport avec
1. C'est dans ce sens que la démonstration de la proposition 2 de la cinquième
les rencontres du colps avec d'autres colps, qui I'a{fectent en imprimant partie de l'Ethique parle de < l'ébranlement de l'âme ou affect * (animi commotio seu
en lui les images de ces corps extérieurs, ainsi que I'explique le second ffiaus). Le terme commotio exprime littéralement le fait d'être choqué, comme on dit
postulat du de Afeaibus, est constitutionnellement vouée à f instabilité : vulgairement être < secoué ) par un événement dont on est particulièrement
< affecté > : la vie affective est entièrement fute de ces innombables chocs ou secousses,
elle est le siège d'impulsions qui I'orientent tantôt dans un sens tantôt le plus souvent imperceptibles, qui font monter ou descendre la tension de notre
dans I'autre au fur et à mesure de leurs oscillations entre les deux pôles régime mental, à mesure que varie simultanément la tension de notre régime corpo-
extrêmes de leur variation. L'âme rêa;gitau coup par coup à ces change- rel. L'affect représente ainsi le changement d'état qui, dans l'âme, exprime un change-
ment d'état du corps, exectement de la même manière que procède un appareil enre-
ments d'êtat, qu'elle traduit aussitôt dans son propre langage, qui est gistreur, comme par exemple un potentiomètre, en réagissant avec une extrême
celui des idêes : et les idées qu'elle forme à cette occasion correspondent sensibilité aux transformations de la Éahtê dont il < perçoit > les variations.

a 43

t
Intrciluction à ltthique : la uie ffictiue Notions et pincipes de base

vie affective, il n'est possible de trâncher nettement entre des actions et d'agir > (agendi potentia) ùt corps dont la notion est dêjà intervenue dans
des passions, activitê et passivité êtant toujoun imbriquées et impliquées |a dêfinition de l'affect. Paradoxale puissance, dont les caractères s'énon-
de manière ambivalente I'une dans I'autre et I'une par I'autre à chaque cent, non à l'actif mais au passif : puissance d'être affectê, puissance de
moment de notre histoire individuelle, corporelle et mentale. La ques- subir ou de pâtir ! Lonque, dans le long scolie de la proposition 2 dt de
tion est alors posêe : une actionpure, dâns laquelle notre puissance d'agir Afectibus, Spinoza accuse les partisans du libre arbitre < d'ignorer ce que
soit totalement et exclusivement engagée, est-elle possible ? Et alors quel peut le co{ps ou ce qui peut se déduire de la contemplation de sa seule
type d'affect correspond au changement d'êtat provoqué en nous par le nature > (nescirequid corpus possit quidye ex sola ipsius naturae contempla-
déclenchement d'une telle action, qui doit êchapper à I'alternative tione possit deduci), ignorance qui les conduit à imputer à l'âme I'initiative
polaire qui lie en les opposant les deux mouvements de sens contraire, de comportements dont la nécessité est inscrite dans la constitution
I'un allant dans le sens d'un minimum d'expression de notre puissance même du coqps, c'est à l'ensemble de ces dispositions, dispositions à être
d'agir, I'autre dans celui du maximum ? 11 faudra attendre la ûn de I'ou- affectê, dispositions à subir des transformâtions, qu'il fait rêfêrence.
vrage pour parvenir à résoudre rationnellement cette question. Selon le premier posnrlat, la puissance du corps s'exprime d'abord
à travers la variété de ses affections. Le corps humain, comme toutes
les choses singulières, est un mode ou une affection de la substance, qui
se définit elle-même par une certaine capacitê à être affectée < en de
POSTULATS 1 ET 2 multiples modes > (multis modk) : plus son organisation est complexe'
plus est diverse cette capacité, qui accroît ses possibilités d'échanges
evec son milieu extêrieur de vie, et par là aussi élargit sa sphère d'exis-
Les postulats sont des propositions qui constatent les propriêtés de tence et son champ d'actionl. Ce que peut un colps, c'est d'abord
certaines choses parriculières de manière directement évidente, telles cela : la richesse et l'envergure de ses expériences, qui dépendent de ses
qu'elles se dégagent immêdiatement de la considération de la nature de capacités de contact avec le monde qui l'entoure' pour autant que ces
ces choses donnée dans I'expérience1. Tous les postulats qui sont formu- contacts ne s'opèrent pas à son détriment, de manière à détruire sa
lés dans l'EthQue de Spinoza concement le corps humain et sa constitu- nature propre, mais lui permettent au contraire de perpêtuer cette
tion2. Ceux qui sont placés au début du de Afectibru énoncent ce que nature en lui conservant les carâctères qui la définissent en propre; sans
( peut le corps humain, à savoir < être affecté de multiples
> (çtotest)
manières > (multis afici modis) et < subir de multiples tran6rmations >
(multas pati mutationes).D'après le premier de ces postulats, qui y fait l. La vaiêtê de ces échanges a été constatée dans le postulat 3 ùt ile Mente :
directement rêférence, on comprend qu'est ainsi élucidêe la < puissance < L,ensemble des individus qui composent le corps humain, et conséquemment |e
corps humain lui-même, est afFecté par les corps extérieun d'un très grand nombre de
manières > (indiuidua cotpus humanum componentia et consequentu ipsum humanum corpus
1. Cf. E, II, scolie de la proposition 77 ; < C'est à peine si tous ces postulats que a eorporibus extemis pluimis modis affcitur), Selon le posnrlat 4, ces êchanges, auxquels
j'ai admis contiennent quelque chose que ne vériûe pas I'expérience > (omnia illa quae le corps humain, errtent qu'il est une partie de la nature, ne pourrait de toute façon se
sumpsi Ttostulata uix quiequam eontinent quoil non eonstet experientia). ,orrrt àit., correspondent à un besoin dont la nécessité est inscrite dans sa constitu-
2. Cf, outre ces deux posnrlats du début du de Afectibus, dans E, II, les postu- tion : < Pour se conserver, le colps humain a besoin de plusieun autres colps par les-
lats I à 6 qui se trouvent à la fin du développement intercalé entre la proposition 13 quels il est continuellement comme rêgên&ê > (corpus humanum indiget ut consefvetur
et la proposition 14. plwimis aliis corytoribus a quibus continuo quasi rcgeneretur).

44 45

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Introiluction à /tthique : la uie ffictive Notions et principes ile base

cette réceptivitê, sans cette disponibilitê aux autres êfies, sans cette repos, puisqu,un repos indéfiniment prolongé constituerait une menace
ouverture ar.D( apports de la réalité extérieure, la puissance d'agir serait pour sa puissance d'agir qu'il condamnerait à rester inexprimée en
vouée à demeurer une potentialité inaccomplie. même temps qu'elle serait inemployée. La vie du corps est fâite de ces
i
a

Ce postulat s'appuie sur des thèses antérieurement dêveloppêes dans variations qui constituent I'expression de sa puissance d'agir pour autant
le deMente, auxquelles il fait explicitement réfêrence : le postulat 1 (qui qu'elles s'effectuent sans franchir certains seuils, donc se maintiennent
exprime la complexité de l'organisation du corps humain, individu
composé d'une multiplicité d'individus eux-mêmes composês), le t
'g
entre un minimum et un mâximum, en deçà et au-delà desquels cette
puissance serait anéantie, perce que ne seraient plus réunies les conditions
lemme 5 (qui ênonce les conditions dans lesquelles un individu composé
à
assurant la perpétuation de I'organisation corporelle conformément aux
conserve sa forme malgré I'altération permanente de ses parties consti- 9 règles qui déûnissent sa nature propre. La puissance d'agir du colps se
tuantes) et le lemme 7 (qui identifie cette forme ou neture au rapport de dêtnit donc par une certaine capacité à varier dans des limites bien
composition entre les mouvements respectifs de ses perties consti- déterminées : et les êcarts affectifs occupent toute la marge qui sépare ces
l
tuantes). Le corps humain, loin d'être une structure matérielle rigide et 'ù limites extrêmes, selon que la puissance d'agir du corps est impulsée dans
indêformable, est une forme malléable et souple, qui persiste eu trâvers
t un sens qui la dirige vers I'une ou vers I'autre, de telle manière qu'elle-
et en dépit de ses permanentes modifications : et I'on comprend que sa même soit diminuée soit augmentée, à moins qu'elle demeure provisoi-
puissance d'agir soit proportionnelle à sa caipacitê à résister au change- rement inchangée.
ment tout en préservant sa mobfitê, capecitê qui est d'autant plus Le postulat 2 *tirel'attention sur l'un de ces changements quijalon-
grande qu'elle est aussi susceptible d'être davantage sollicitée. .r"nt .n permanence la vie du colps : le âit qu'au contact avec les objets 'i
A l'occasion de ses échanges avec le monde extérieur, la puissance extêrieun qui constituent son *ottd. propre, avec lequel il est en cons- .

d'agir du corps humain est exposée en pennanence à varier, à augmenter tante relation d'échange, |e corps soit lui-même < impressionné ), en ce
i

ou à diminuer, donc à être affectée dans des sens opposés, certaines de ses sens qu'il est capable de < retenir des impressions d'objets > (retinere objec-
affections la laissant par ailleurs inchangêel. Et l'afFecrivitê se présente torum imgtressiones),qui sont en fait les < traces > (.,estigia) marquées dans sa
précisément comme une réaction à ces incessantes variations, à ces res- constitution propre parles objets extérieurs dont il a étê une fois affectêl.
sauts ou rebonds qui secouent la puissance d'agir, dont elle épouse les Ces traces qui subsistent dans le corps humain, et par f intermédiaire des-
mouvements au fur et à mesure qu'ils se produisent, en reflétant âu coup quelles il retient, en se les incorporant, des têmoignages de ses contacts
pâr coup I'instable stabilité du corps, qui n'est jamais durablement en avec d'autres êtres, constituent objectivement les < images de choses >

1. En reconnaissant ainsi une place à des affections qui n'altèrent pas la puissance 1. Le posnrlat 5 ùt de Mente, euquel Spinoza fait ici réËrence, a esquissé I'expli-
d'agir du colps, que ce soit dans un sens positif ou dans un sens négatif, affections cation de ie phénomène : cette explication s'appuie sur la distinction entre parties
dont les idées doivent du même coup laisser l'âme indiftérente, puisqu'elles ne provo- fluides et parties molles de I'organisme, d'où se déggent les éléments- d'une sommaire
quent en elle ni plaisir ni déplaisir, Spinoza introduit une donnée de notre régime physiologie du système nerueux et du système cérébral; le scolie de la proposition 17
mentd qui sera exploitée dans la démonstration de la proposition 15 du de Afeetibus, d:u' de Minte, tout en reconnaissant le caractère provisoire de cette théorie,
en âttente
démonstration qui s'appuie précisément sur cer aspect de ce postulat: les idées corres- d'une connaissance plus complète de la manière dont est organisé le corps humain,
pondant à de telles affections sont celles qui ont un caractère purement représentatif ,{Frme qu'elle est suftisammént adaptêe aux données de I'expérience pour pouvoir
ou contemplatif, puisqu'elles se contentent de nous faire penser à des choses, sens que être adnrise à titre de postulat et pour rendre compte de manière satisfaisante du
ces pensées se colorent d'aucune nuance d'intérêt affectif mécanisme de la production des images de choses.

46 47

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Introduction à /€thique : Ia uie ffictiue

(rerum imagines), suivant la déûnition de celles-ci qui a déjà été donnée


dans le scolie de la proposition 17 du de Mente: < Nous appellerons
images de choses les affections du colps humain dont les idêes représen- CHAPITRE 1

tent les corps extérieurs comme s'ils nous étaient prêsents, bien qu'ils ne
transmettentpas les figures des choses > (corpois humani ffictiones quarum Les fondements naturels
ideae corpora extema velut nobis praesentia reynaesentant rerum imagines voca-
bimus, tametsi rerumfrguras non referunt) . Ce que font connaître ces images,
et les formes élémentaires de la vie affective
ou plutôt les idées qui leur correspondent dans l'âme, ce ne sont pas ce (propositions 1 à 11)
que sont en elles-mêmes les choses dont elles indiquent, même en leur
absence, la présence, mais les conditions dans lesquelles le corps a été une
fois en rapport avec elles. Et, dans le scolie de la proposition 17 du de
Mente, Spinoza poursuit : < Lorsque l'âme considère les corps de cette
manière, nous dirons qu'elle-même imagine > (cum mens hac ratione
contemplatur cory)ora eandem imaginari dicemus).lmaginer, acte mental insé-
parable d'une expérience colporelle, c'est se représenter des choses exté-
rieures par I'intermédiaire d'idêes qui ont pour objets, non des choses,
mais des images de choses, c'est-à-dire certaines affections corporelles
résultant du fait que le coqps, c'est-à-dire l'objet dont l'âme est l'idée, a 1 I ACTIONS ET PASSIONS DE L'ÂME
êté impressionnê de telle ou telle manière à l'occasion de ses rencontres Stropositions 1, 2 et
j)
avec des choses extérieures.
De ces deux postulats se dégage la leçon suivante : sur la base de son
organisation corporelle, I'individu se caractérise par une certaine faculté Ces trois propositions appliquent à l'étude du fonctionnement
à être alfectê et impressionné, exprimant le fait qu'il n'existe jamais seul propre de l'âme les schèmes de l'activité et de la passivitê qui ont déjà été
par lui-même en dehors des contacts et des échanges qui le mettent cons- mis en place dans les deux premières dêfinitions dtt de Afeaibus. Selon la
tamment en relation avec d'autres êtres, dans des conditions telles que sa première proposition et son corollaire, lorsque l'âme forme des idêes
puissance d'agir est sans cesse exposée à être diminuée ou augmentêe : là adéquates elle est active, et plus elle en forme plus elle est active; lors-
est la source de la vie affective qui exploite et amplifie ces variations, en qu'elle forme au contraire des idêes inadéquates, elle est passive, et plus
créant à partir d'elles tout un réseau d'associations mentales qui, de leur elle en forme plus elle est passive ou sujeçte aux passions. Selon la
côté, affectent l'âme en orientant ses préoccupations dans tel ou tel sens et seconde proposition, qui est accompagnée d'un très long scolie critique,
en I'amenant à penser à certaines choses plutôt qu'à d'autres. C'est dans le tout ce qui se passe dans l'âme s'explique exclusivement par des causes
contexte ainsi mis en place que va pouvoir ôtre à présent dêveloppée une dêpendant de son propre rêgime mental, de même que tout ce qui se
théorie complète de I'affectivité, thêorie dont le principal objectifest de passe dans le corps s'explique par des causes strictement corporelles,
restituer à celle-ci son caractère fondamentalement neturel. étant exclue en conséquence la possibilité d'une action de l'âme sur le
coqps, qui correspondrait à l'état dans lequel elle est active, ainsi que la

48 49

*
,.)

Introiluction à /lthique : la uie afeetive Fonilements naturels et formes élémentaires de la vie afective
$
possibilité d'une action du corps sur l'âme, qui correspondrait à l'état question de savoir comment ces idées sont venues ou ont été données
$
dans lequel elle est au contraire passive. Enfin la troisième proposirion dans l'âme, et en particulier elle paraît laisser de côté la question de
montre que c'est seulement quand elle forme des idées adéquates, et savoir si c'est l'âme elle-même qui les a formées ou produites, par des
parce qu'elle forme de telles idées, qu'elle est active, et que c'est seule- mécanismes intrinsèques à son propre régime mental ou au contraire
ment quand elle forme des idêes inadéquates, et perce qu'elle forme de sous I'influence d'interventions êtrangères à son fonctionnement, et
telles idées, qu'elle est passive. On voit que, à travers ces trois proposi- aussi celle de savoir jusqu'à quel point elle est engagêe dans ce type de
tions se développe un unique raisonnement qui a pour objet de dêtermi- production. Pour le moment il s'agit seulement d'introduire dans la
ner nécessairement les conditions dans lesquelles l'âme est active ou pas- constatation du fait que la vie de l'âme est partegêe entre l'activitê et
sive, cette alternative dêlimitant globalement le champ à I'intérieur la passivitê un élément de détermination, en identifiant et en caracté-
duquel va ensuite prendre place la théorie de I'affectivitê. risant certains cas dans lesquels ces manifestations se produisent indu-
La proposition 1 part de la constatation d'un âit qui devra être bitablement. Il sera temps ensuite d'universaliser cette explication, en
soumis ensuite à une analyse rationnelle : < Au vrai, notre âme tantôt démontrant que ces cas sont les seuls dans lesquels le phénomène en
agit, tantôt pâtit > (mens nostra quaedam agit, quaedam uero patitur). Vero, question se produit, et se produit donc nécessairement en vern; des
< au vrai >, signifie aussi < de âit >, et indique ainsi le caractère extrê- conditions qu'ils mettent en ceuvre : ce sera précisément l'objet de la
mement général d'une observation dont la portée est cruciale pour proposition 3.
toute la suite du raisonnement : cette observation permet d'introduire La démonstration de cette proposition 1 ùa, de Afeaibus est parti-
de I'ordre dans le fouillis des mouvements dont l'âme est agitée en culièrement complexe : elle fait appel à un ensemble de thèses déjà
perfiranence, qu'elle classe sommairement en deux catégories, les démontrées, dont la plupart sont empruntées au premier développe-
âctions de l'âme et les passions de l'âme. Mais il n'est êvidemment pas ment du de Mente, qui a êté consacré à une dêduction de la nature de
possible d'en rester à cette constatation, dont rien ne garântit le carac- l'âme humaine à partir de son origine, à savoir Dieu lui-même consi-
tère univenel et nécessaire : il faut en analyser le contenu rationnel, déré comme chose pensente. Dans I'ensemble de ces réfêrences, se
par voie de démonstration, en ramenant ce contenu dans la forme trouve en particulier le corollaire de la proposition rl du de Mente,
d'un processus causal dont le déroulement est indépendant des occa- dont la leçon est exploitée à quatre reprises : c'est donc principalement
sions et des circonstences particulières. La première proposition du de à cet énoncé qu'il faut revenir pour comprendre comment procède la
Afectibus entame cette explication en démontrant que lorsque l'âme démonstration ici proposée. Rappelons qu'un corollaire esi une pro-
< a > (habet) des idées adéquates ou inadéquares elle esr < nêcessaire- position annexe rattachée à une eutre proposition ou à un autre
ment D (necessario)dans un état d'activité ou de passivité, le fait qu'elle groupe de propositions, dont elle met en êvidence certains aspects ou
se trouve dans tel ou tel de ces deux états âyânt donc se cause dans le conséquences : c'est une ôrme de présentation utfisée fréquemment
fait qu'elle < a > telle ou telle de ces sortes d'idées. Le caractère vague par Spinoza, qui rejette souvent dans un corollaire une thèse, cruciale
de la formule < avoir des idées (adéquates ou inadéquates) > (ideas dans la perspective propre à son raisonnement, ainsi présentée comme
habere)l paraît rejeter hors du domaine de I'analyse ici proposée la le développemenr d'une déduction plus gênérare dans laquelle elle
trouve sa justification. Le corollaire de la proposition ll da de Mente
1. On ne peut s'empêcher de penser ici à la fameuse formule du. de Intellectus se situe ainsi dans le contexte d'un raisonnement développé dans les
Emendatione : habeo enim iileam ueram. propositions 10 et 11 de certe partie de l'Ethi4ue, dont il exploite cer-

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Infioduction à lÏthique : la uie afectiue Fondements naturels et formes élémentaires de la vie ffictiue

taines conséquences particulières. Rappelons brièvement les étapes de prend que cette ( idêe de Dieu > ou < intellect infini > correspond au
ce raisonnement : la proposition 10 consiste en l'énoncé d'une thèse mode infini immédiat de l'attribut pensêe1. Cette idée à travers
nêgative, qui retire à l'essence humaine en gênéral tout caractère subs- laquelle Dieu lui-même s'affecte mentalement, en produisânt directe-
tantiel; elle est assortie d'un corollaire, qui dêgage la thèse positive ment I'idée infinie de sa propre nefure, comprend donc aussi nêcessai-
correspondante, en expliquant ce qu'est l'âme humaine, étant donnê rement toutes les productions finies qui relèvent de l'attribut pensée,
qu'elle n'est pas une substance : elle est constituêe par certaines modi- tout le système du pensable, en tant que celui-ci rassemble toutes les
fications d'attributs de la substance divine, modifications qui expri- idées sans exception qui peuvent être effectivement pensées, idêes qui
ment la neture de Dieu ( sous un certâin mode déterminê >> (certo ac sont en consêquences elles-mêmes des ( parties > de cet ensemble que
determinato modo), et ainsi dêpendent de cette narure, dont elles < sui- constitue I'intellect infini divin. Ainsi tout ce qui se pense, âu nombre
vent ) en I'exprimant sous un certain angle, de manière ûnie ou limi- de quoi l'âme humaine, en tant qu'elle est une idôe, et aussi tout ce
tée; selon la proposition 11 enfin, l'âme humaine, qui est une des que pense l'âme humaine, en tant qu'elle est un certain pouvoir d'être
composantes de I'essence humaine, est une modification dêterminêe de affecté dans l'ordre qui est le sien, donc en tant qu'elle est un certain
la pensêe, c'est-à-dire une idée frnie, dont l'objet est une chose singu- pouvoir de former, ou même tout simplement d'avoir des idées, tout
lière existant en acte1. De ce raisonnement, le corollaire de la proposi- cela se pense dans l'intellect inûni de Dieu, Dieu ayantla puissance, en
tion 11 conclut : < de ceci il suit que l'âme humaine est une partie de tant qu'il est lui-même chose pensante, de produire et de constituer le
I'intellect infini de Dieu > (hinc sequitur ffientem humanam partem esse champ auquel appartiennent nêcessairement toutes les idées et à I'inté-
infniti intellectus Dei). rieur duquel elles trouvent la place qui leur est assignée.
La notion d'un intellect infini divin a êtê introduite au début de la C'est pourquoi, explique la suite du corollaire de la proposi-
démonstration de la proposition 4 du de Mente, où elle sert à expliquer tion 11, < lonque nous disons que l'âme perçoit ceci ou cela, nous ne
le contenu de la notion de < l'idée de Dieu > (idea Dei), dêveloppêe disons rien d'autre que ceci : Dieu, non en tant qu'il est infini mâis en
dans les propositions 3 et 4 : à travers cette idée infinie, Dieu, en tant tant qu'il est expliqué par la nature de l'âme humaine, ou en tant qu'il
qu'il est chose pensante, expose directement I'idée de son essence et de constitue I'essence de l'âme humaine, e cette idée ou celle-là > (cum
tout ce qui en suit nécessairement. Bien que Spinoza ne fasse pas ici dicimus mentem humanam hoc vel illud percipere nihil aliud dicimus quam
expressément référence aux propositions 21 à 23 dt de Deo, on com- quod Deus non quatenus infnitus est sed quatenus per natura?n humanae
mentis explicatur siue quatenus humanae mentis essentiam constituit hanc vel
illam habet ideam). Les idées que l'âme perçoit, elle ne les < a D qu'en
1. La proposition 13 expliquera ensuite que cetre chose singulière existant en tant que sa nature explique Dieu ou que son essence est constituée par
acte, qui donn" son objet à I'idée qu'est l'âme, èn tant qu'elle est une modification de Dieu, et ainsi, par son intermédiaire, en fait c'est Dieu qui les ( a >>, en
la pensêe, est le corps. Mais cela, il est inutile de le savoir à ce point de la démonstra-
tion, qui raisonne ainsi de I'idée à son objet, et non I'invene : ce n'est pas parce que
l'âme èst idée du colps qu'elle esr une modification ûnie de la pensée infinie; mais 1. La Lettre 64 à Schuller, datêe de 1675, donne en exemple de mode intni de
c'est parce qu'elle est une modification finie de cette pensée qu'elle est une idée : et premier genre, donc immédiat, de la < pensée r (cogitatio) < I'intellect absolument
cette idée est complètement déterminêe à l'intérieur de l'ordre auquel elle appartient, infint > (intellectus absolute infftitus); cette lettre ne donne aucune précision concement
sans qu'il y ait pour cela à faire intervenir la considération de son objet et de la nature le mode inûni de deuxième genre, donc médiat, de la pensée : cette lacune, qui n'est
propre de celui-ci, dans la mesure ou celle-ci relève d'un tout autre ordre de sans doute pas dûe au hasard, a fait couler, et continuerâ sans doute à le faire, beau-
déterminations. coup d'encre.

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Introduction à /Ethique : la uie ffietiue Fonilements naturels et Jormes élémentaires de Ia uie afectiue

ce sens qu'il donne lieu à ces idêes à I'intérieur de sa propre idée de soi, Toutes les idées êtant vraies, et donc adéquetes, en Dieu, certaines sont
ou intellect inûni. En d'autres termes, lorsque ( nous > pensons, cela inadêquates et con-firses, donc âusses, en moi, et en moi seulement :
signifie, pour reprendre la formule qui se trouve dans la dêfinition 2 mais elles ne le sont pas en tant qu'elles seraient le résultat d'une initia-
du de ,4fectibus, que < quelque chose se fait en nous > (aliquid in nobis tive particulière, dont I'incertitude ou le caractère dêviant seraient
fit), suivant des règles qui ne dépendent absolument pas de notre libre imputables à ma volontê subjectivel; cat il est établi une fois pour
initiative, mais qui obéissent à la nêcessité objective des lois étemelles toutes que je n'ai aucunement la faculté de créer de toutes pièces, et
de la pensêe telles qu'elles sont produites directement à partir de par moi-même uniquement, des idées qui ne seraient pas en Dieu et ne
Dieu : Ies mécanismes mentaux qui assurent la formation des idées feraient pas partie de I'intellect infini de Dieu. Les idées qui sont
n'ont ainsi aucun caractère subjectif; et nous n'en sommes en rien les fausses en moi ne le sont donc pas davantage par moi que celles qui
auteurs au sens d'une création artificielle qui les isolerait du système sont vraies : simplement, elles ne sont pas vraies en moi comme elles
global de la nature, et du système de la nature pensante en particulier. le sont en Dieu, ce décalage, qui rêsulte d'un changement de perspec-
Or du fait que nous ne pensons pas cornme nous voulons, au gré tive, s'expliquent par le fait qu'elles sont produites par Dieu, de
d'une fantaisie arbitraire qui aurait sa source absolue en nous-mêmes, manière non moins nécessaire que toutes les autres, en tant qu'il ne
se dêduit une conséquence surprenante, qui est dégagée dans la propo- s'explique pas par la nature de mon âme seule ou ne constitue pas seu-
sition 32 dt de Mente: < Toutes les idêes, en tant qu'elles sont reppor- lement I'essence de mon âme, mais s'explique aussi simultanément par
tées à Dieu, sont vraies >> (omnes ideae, quatenus ad Deum referuntur, uerae autre chose2. Autrement dit, en Dieu, I'idée qui est fausse en moi,
sunt). En effet, comme I'explique la dêmonstration de cette proposi- demeure vraie pour autant qu'elle ne s'y rapporte pas à moi seul mais
tion, il apparaît alors que ces idées sont ( en Dieu > (in Deo), où elles fait intervenir dans sa constitution la considération d'autres choses
conviennent nêcessairement avec leurs objets parce qu'elles sont pro- étrangères à ma propre nature : ce qui rend I'idêe fausse en moi, c'est
duites selon la même règle qui produit également ces objets, dans le non pas sa constitution intrinsèque, mais c'est le fait que je I'interprète
genre d'être auquel ceux-ci appartiennent : elles sont vraies, au sens de
la conformité extérieure avec leur idêat, parce qu'elles sont intrinsè-
quement déterminêes dans I'ordre de la pensée par les lois objectives 1. Spinoza s'oppose ainsi à la conception développée par Descartes dans la 4'de
sesMéditations métiphysiques selon laquelle, si je suis soumis à la loi de Dieu lorsque je
qui leur assignent la place qui leur revient dans le système infini de conçois la vérité, je suis toujoun libre de me tromPer, c'est-à-dire de m'écarter de
I'intellect divin. Comment s'explique alors le clivage entre idées adé- cette loi en en transgressant les commandements, l'erreur étant ainsi imputable à ma
mauvaise volonté et entièrement placée sous me proPre responsabilité.
quates et idêes inadéquates ? Et d'abord où ce clivage se produit-il ?
2. C'est ainsi que se conclut la démonstration du corollaire de la proposition 11
Certainement pas en Dieu puisque, en tant qu'elles sont rapportées à du ile Mente: < Lonque nous disons que Dieu a telle ou telle idée non seulement en
Dieu, < toutes les idêes, aussi bien les adéquates que les inadéquates, tant qu'il constitue li nature de l'âme humaine mais cn tant qu'il a aussi, en même
relèvent de la même nécessitê > (omnes tam adaequatae quam inadaequatae t"-pi qo" l'âme humaine, I'idée d'une autre chose, alors nous disons que l'âme per-
eadem necessitate consequuntur), corrune I'explique la démonstration de
çoiila chose en partie ou inadéquatement > (cum dicimus Deum hanc uel illam iileam
habue non tantum quatenus natiltdm humanae flentis constituit, sed quatenus simul cum mente
la proposition 36 du de Mente, qui rapporte ceci au fait que (( aucunes humana alteius rei etiam habet iileam, tum ilicimus mentem huuanam rem ex parte sive ina-
ne sont inadéquates ni confuses, si ce n'est pour autant qu'elles sont ilaequate percipere). Proprement, avoir une idée inadéquate, c'est ne percevoir qu'une
partie de-f idèe telle qu'elle est produite réellement en Dieu. C'est pourquoi, au point
rappoftêes à l'âme singulière de quelqu'un > (nullae inadaequatae nec àe \roe de Spinoza, l-dée inadéquate est d'abord une idée incomplète, ou < mutilée r
confusae sunt, nisi quatenus ad singularem alicujus menteffi referuntur). (mutilata), amputêe d'une partie de ses composantes objectives.

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Introiluction à lEthique : la vie ffietiue Fondements naturels et Jormes élémentaires de la ttie afectiue

en la rapportant uniquement à moi-même, alors, que, teile qu'elle est nir celle-ci au sens d'une possession ine{fective, à la manière d'une
produite en Dieu, elle s'explique aussi par d'autres choses, sans que j'en simple impression, ou d'une idée morte qui resterait inemployée
prenne du tout conscience. colnme si elle était une peinture muette sur un tableau : ce thème a été
Ce long détour nous ramène à la dêmonstration de la proposi- longuement développé dans la seconde parrie du de Mente. Les idées,
tion 1 du de Afeaibus, qroi récapitule dans les termes suivants l'en- {i
til
quelles qu'elles soient, sont des actes mentaux, à travers lesquels s'ex-
semble de ce raisonnement : < Les idêes d'une âme humaine quel- Ë prime ou s'affirme une certaine puissance de penser. Avoir une idée
conque sont, les unes adéquates, les eutres au contraire mutilées et f
I
c'est en exploiter toutes les conséquences, c'est-à-dire tirer tous les
confuses. Mais les idées qui sont adéquates dans l'âme de quelqu'un effets qu'il est en elle de produire en tant que cause. Dans le cas d'une
sont adéquates en Dieu pour autent qu'il constitue I'essence de cette idée qui est adéquate en nous corune elle I'est en Dieu, toutes les
âme; et celles qui sont inadéquates dans l'âme sont aussi adéquates en consêquences qui sont tirêes de cette idée le sont en tant seulement que
Dieu, pour autant qu'il contient non seulement l'essence de l'âme mais Dieu constitue la nature de notre âme, qui ainsi est ( cause adéquate >
aussi en même temps les âmes d'autres choses > (cujuscunque humanae de tous les effets produits à partir de cette idêe, effets qui se compren-
mentis ideae aliae adaequatae sunt, aliae autem mutilatae et confusae. Ideae nent alors clairement et distinctement à partir de son essence, selon la
auteffi quae in alicujus mente sunt adaequatae sunt in Deo adaequatae quate- leçon de la définition I da de Afectibus; et en conséquence, suivant la
nus ejusdem mentis essentiaffi constituit, et quae deinde inadaequatae sunt in leçon de la détnition 2, l'àme, en tant qu'elle ( e ) cette idée, est dans
mente sunt etiam in Deo adaequatae non quatenus ejusdem solummodo mentis un état d'activité maximale. Au contraire, dans le cas des idées inadé-
essentiaffi sed etiam quateltus aliarum rerum ffientes in se simul continet)1 . quates, qui ne sont pas pensées en nous conune elles le sont en Dieu,
C'est-à-dire que, les idées adêquates étant pensêes en moi exactement nous dirons, suivant le même raisonnement, que notre âme est ceuse
coûrme elles le sont en Dieu, les idêes inadéquâtes se caractérisent au inadéquate de ces idées, et donc se trouve dans une situation de
contraire par le fait qu'elles ne sont pas pensées en moi de la même passivité, ou d'activité minimale. En d'autres termes, toutes les idées
manière qu'elles le sont en Dieu, où elles sont repportées, en même sans exception étant des actes mentaux, ces actes sont inêgalement
temps qu'à la nature de mon âme aux idées d'autres choses, de telle < actifb > au point de vue de l'âme dans laquelle ils se Prêsentent, et
façon qu'elles sont adêquates en tant qu'elles sont ainsi rapportêes, en dont ils rêpartissent ainsi la puissance de penser entre deux pôles
Dieu, non à mon âme seule, mais à I'ensemble constituê par la nature alternatifs d'activité et de passivité. I1 y a donc bien lieu de classer les
de mon âme et en même temps aussi par les idées de ces autres choses. manifestations de cette puissance en se servant de ces deux catégories :
Il en résulte que je n'ai pas ces idêes inadéquates de la même manière l'âme est tantôt active, tantôt passive, et ceci en rapport avec le
quej'ai celles qui sont adéquates. fait qu'elle est susceptible d'avoir des idées adéquates, dont elle maî-
En effet qu'est-ce qu'avoir une idêe ? Ce n'est pas seulement déte- trise complètement le contenu parce qu'elle le comprend, au sens fort
du terme, ou susceptible d'avoir des idées inadéquates, dont le contenu
1. Il est à remarquer que Spinoza écrit que les idées qui, dans le contexte propre lui échappe en partie, et qu'elle appréhende ainsi par la voie de
à un esprit fini, paraissent inadéquates, alon qu'elles sont adéquates en Dieu où elles I'imagination.
sont forrnées, le sont dans la mesure où Dieu < contient en soi simultanément les âmes
d'autres choses > (aliaum rcrum ntentes in se simul continet) : il contient les < âmes > d'au-
A la suite de la proposition 1 est énoncé un corollaire qui en
tres choses, car dans I'intellect infini de Dieu, tout est âme ou idée, l'âme n'étant rien reprend le contenu sous une forme un peu dilTérente : d'autant plus
d'autre que I'idée d'une chose, quelle que soit la nature de cette chose. l'âme a d'idées inadôquates, d'autant plus elle est sujette aux passions,

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Introduction à /€thique : la uie ffictiue Fonilements naturels et formes élémentaires de la uie ffictive

et d'autant plus elle a d'idées adéquates, d'autant elle agit1. Cette nou- avec une véhémence particulièrement appuyêe les erreun d'apprécia-
velle formulation introduit une toute nouvelle perspective : elle per- tion auxquelles ce point a donnê lieu gênêralement. Cette critique est
met de mesurer les variations d'intensité de l'expression de la puissance exposée à la cantonade sans viser penonne en particulier : mais il est
de l'âme, en rapport avec la place qu'y occupent respecrivement les manifeste qu'elle est tournée d'abord contre Descartes, et qu'elle a
idées adéquates et les idées inadéquates2. Cette indication est très pour principal objectif de créer les conditions d'une rupture théorique
importante, car elle confirme qu'activité et passivité, au moins dans le per rapport à I'explication de I'affectivité développée par ce demier
cas où elles correspondent à la production dans l'âme d'idêes adéquates dans son ouvrage sur ks passions de l'âme. Pour caractériser cette rup-
ou inadéquates, ne sont pas des états absolus, et comme tels radicale- ture très simplement, il suffit de dire ceci : alors que, au point de vue
ment exclusi6 I'un de I'autre : mais activité et passivitê se mesurent de Descartes, l'âme et le corps sont alternativement actifs ou passi6,
relativement I'une à l'autre à I'intérieur d'une sêrie d'états graduels qui l'âme étant active lorsque le coqps est passif,, et réciproquement, au
réalisent tendanciellement toutes les formes intermédiaires entre les point de Spinoza, il faut dire au contraire qu'ils sont actif3 ou passi{3
deux extrêmes. Nous avons déjà eu I'occasion de nous le demander, simultanément, l'âme étant active quand le corps est âcti{, et passive
l'âme peut-elle être totelement active, sans plus du tout être passive ? quand il est passi{, l'un et l'autre étant entraînés ensemble, d'un même
C'est seulement dans la cinquième et demière partie de l'Ethique mouvement, et au même degrê exactement, dans l'un ou l'autre sens.
qu'une réponse sera apportée à cette interrogation. Ainsi que I'explique le dêbut du scolie de la proposition 2, cette
thèse découle logiquement, avec une clarté parfaite, de la théorie de
La proposition 2, aa contraire de la précédente, débouche sur une
I'union de l'âme et du corps développée dans le de Mente qui, selon le
leçon négative : elle démontre en quoi l'âme ne peut pas êffe active ou
scolie de la propositionT de cette pertie del'Ethique, a permis d'êtablir
passive, à savoir dans sa relation au corps, qui échappe à ces catêgories
la conséquence suivante, < à savoir que âme et colps, c'est une seule et
ou tout au moins n'y satisfait que d'une façon très particulière. En
même chose qui est conçue tantôt sous l'attribut de la pensêe tantôt
effet il n'y a pas d'action du corps sur l'âme, par laquelle elle serait
sous I'attribut de l'étendue > (quod sciliæt mens et cory)us una eadeffique res
elle-même passive, et pas davantage il n'y a d'action de l'âme sur le
sit quae jam sub cogitationis jam sub extensionis attibuto concipitur)l. Ame
corps dans laquelle elle serait au contraire active. Le contenu de cette
proposition est manifestement polémique, ainsi que le confirme le fait et corps, chacun dans le genre d'être qui lui est propre, exPriment,
qu'elle est assortie d'un très long scolie, dans lequel Spinoza dénonce mentalement ou corporellement, une unique détermination qui est
nécessairement cornmune à f inûnité de tous les genres d'être, et donc
1. Ce corollaire ne âit que rendre explicite une propriété qui était déjà indiquée à ces deux-ci en particulier : il en dêcoule que < I'ordre des actions et
implicitement dans l'énoncé de la proposition principale à traven I'utilisation de la des passions de notre corps coincide en nature avec l'ordre des actions
formule < dans la mesure où..., dans la même mesure... > (quatenus... eatenus...), que et des passions de l'âme > (ordo actionum et passionum corporis nostri simul
nous aurons I'occasion de retrouver par la suite, par exemple dans la proposition 5.
Cette formule est intéressante d'un point de ure théorique parce qu'elle permet de
mettre en corrélation, non des états considérés en eux-mêmes dans une penpective 1. Dans le scolie de la proposition 7 du de Mente, cette conséquence est formulée
statique, mais des échelles dynamiques de variations s'effectuant de manière continue à propos du rapport entre le cercle et I'idée de cercle, qui sont < la même chose expri-
à travers des séries graduelles. mée en deux modes r, selon un râpport qui est précisément celui de l'âme et du
2. Il est clair en effet que plus l'âme < a r d'idées adéquâtes, moins elle < a > d'idées colps : ce rapport, qui n'a donc rien de spéciûque, et ne constitue en rien la nature
inadéquates, et rêciproquement plus elle < a r d'idées inadéquates, moins elle < a > humaine comme un ordre séparé, rentre ainsi sous une règle gên&ùe, qui conceme
d'idées adéquates. sans exception toutes les choses.

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Introduction à lEthique : la vie ffictiue T& Fondements naturels et formes élémentaires de la ttie ffictiue
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est natura cum ordine actionurn et passionum mentis). Le point essentiel ici, ffi
tr nement au point de vue du corps et eu point de vue de l'âme : pas plus
c'est cette coincidence absolue entre I'ordre des actions et des passions 4:
1r que le corps ne peut déterminer l'âme à penser quoi que ce soit,
du corps et de l'âme, selon le principe de simultanéité que nous avons puisque tout ce que l'âme pense est nécessairement déterminé à partir
déjà eu I'occasion de commenter en lisant la définition 3 dt de Afl;ecti- il
de Dieu dans I'intellect infini de Dieu, donc en fonction de procédures
bus consactêe à la notion d'afFect. Or cette simultanéité, qui fait qu'à n proprement mentales dans lesquelles le corps n'a pas à intervenir, pas
w
toute modification du corps correspond aussitôt une modification davantage l'âme ne peut incliner le corps au mouvement ou eu repos
équivalente et de même sens dans l'âme, et rêciproquement, exclut s# ni le placer dans quelque état que ce soit en vertu d'une décision libre
dêfinitivement la possibilitê d'une interaction des mouvements respec- de sa volonté, puisqul, ainsi que cela a êtê êtabli iout àle fin dt de
tifl de I'un et de I'autre, comme si ces mouvements passaient entre Mente, il n'y a pas de volonté libre de l'âme, et que, de même que tout
deux choses rêellement, et non seulement modalement, distinctes, qui ce qui se produit dans l'âme y est dêterminê par des causes mentâles,
ne seraient ainsi en contact qu'extérieurement, et, à l'occasion de ce tout ce qui se produit dans le coqps y est dêterminé par des causes cor-
contact, auraient la possibilité de s'influencer mutuellement en se porelles, en I'absence de toute raison ou motivation qui pourrait se
transmettant des impulsions. Spinoza y a âit allusion dans la préface trouver dans l'âme. La démonstration de ces deux points se fait à par-
da de ,4fectibus, et il y reviendra encore dans celle du de Libertate: i,y tir de la proposition 6 dt de Mente, selon laquelle < les modes d'un
a quelque chose d'incompréhensible et, à la limite, d'absurde dans la quelconque attribut ont Dieu pour cause en tent seulement qu'il est
conception cartêsienne de l'union substantielle de l'âme et du corps, considéré sous cet attribut dont ils sont les modes, et non en tant qu'il
cette relation la plus intime qui soit entre deux substances qui demeu- est considéré sous quelque autre attribut > (cujuscunque attributi modi
rent cependant complètement indépendantes l'une de I'autre, au sens Deum quatenus tantuffi sub illo attibuto cujus modi sunt et non quatenus sub
où deux choses de même nature se limitent I'une l'autre, donc au sens ullo alio consideratur pro ceusa habent). C'est pourquoi il est impossible,
de la distinction modale et non de la distinction réelle, tout en se en droit corrune en fait, de dériver les mouvements du corps à partir
mêlant ainsi êtroitement. Que l'âme et le corps relèvent de genres de ceux de l'âme, corrune il est impossible aussi de dériver les mouve-
d'être irrêductibles I'un à I'autre n'est pas discutable : et ceci admis, le ments de l'âme à partir de ceux du coqps.
seul moyen de rendre compte du fait qu'ils sont réellement unis, c'est Il n'est pas possible d'analyser ici de manière détaillée le scolie qui
de les comprendre corune les diffêrentes expressions modales finies eccompegne cette proposition 2, l'un des plus long de toute l'Ethique,
d'un même ordre substantiel dont le principe infini se trouve en Dieu et qui mériterait une êtude séparée. Nous nous contenterons d'en
même, à partir duquel ils sont nécessairement soumis au même régime dêgager certains points importants qui seront exploités dans la suite de
de déterminationl. l'argumentation du de Afeaibus. Dans ce développement, où il âit à
L'ênoncê de la proposition 2 détaille les conséquences de ce raison- plusieurs reprises appel à l'expérience contre les préjugês, et aussi au
reisonnement contre les fausses preuves tirées de prétendues expê-
1. C'est précisément cette thèse qui, formulée dans toute sa généralité, sera riences, Spinoza s'en prend une fois de plus à la représentation d'une
reprise au début du de Libertatu (prop. 1) : < Selon que les pensées et les idées de choses < volonté de l'âme > (mentis voluntas), ou d'un < décret de l'âme > (rnen-
sont ordonnées et enchaînées dans l'âme, de même les affections du corps, ou images
tis decretum), ou d'une < direction de l'âme > (mentk directio), représen-
de choses sont ordonnées et enchaînées au cordeau dans le corps > (prout cogitationes
rerumque ideae ordinantul et concdtenantur in mente, ita corporis afectiones seu rcrum ima- tation qui dêcoule du prêjugé ordinaire selon lequel ( nous agissons
gines ad amussim orilinantur et concatenantur in cotpore). librement en toute chose > (nos omnia libere agere), ce qui implique en

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Introduetion à lÏthique : la vie ffictiue Fondements naturels et formes élémentaires de la uie afective

particulier que nous aurions la pleine disposition de âire faire au corps sa nature en tant qu'elle est considêrée seulement cornme une nature
< des tas de choses qui dêpendent de la seule volonté de l'âme et de ï colporelle, et qu'est-ce qu'il ne peut pas faire à moins d'y être dêter-
l'art de forger de toutes pièces des idêes > (plurima quae ex sola mentis minê par l'âme > (quid corpus ex solis legibus naturae quatenus cory)orea
voluntate et excogitandi arte pendent) : en témoigne précisément aux *i tantuffi consideratur possit agere et quid non possit nisi a mente determina-
yeux de la plupart I'exemple du mouvement volontaire. Mais cette tur) ? Personne ne semble avoir eu I'idée de se poser ces questions : et
puissance inconditionnée qu'on attribue ainsi à l'âme, en la dotant de c'est prêcisément ce qui a conduit à chercher aux actions corporelles
la faculté de manipuler le corps à son gré, comme elle |e ferait d'une # des causes extracorporelles, parce qu'on n'a pas entrepris, en s'ap-
marionnette sans vie, c'est sur la puissance propre du corps qu'on la puyent sur le raisonnement et sur l'expêrience, de prendre objective-
prend : on transGre à l'âme de miraculeux pouvoirs alors que ceux-ci, ment le mesure de la puissance propre du corps et de la dynamique
sans qu'on le sache, ont leur source dans < la structure de I'organisation intrinsèque qui I'anime.
corporelle > (corporis fabica)l. La fameuse formule, ( ce que peut le Le préjugé auquel Spinoza s'âttaque principalement dans ce scolie,
corps, nul jusqu'ici ne I'a déterminê > (quid corpus possit nemo hucusque c'est celui d'un partage de puissance entre le corps et l'âme, qui fait se
determinavit), est à interpréter dans ce sens propre : elle signifie qu'il y représenter la seconde d'autant plus active que le premier est plus
a dans le corps une puissance considérable, des potentialités de mouve- ( inerte >> (iners), donc passi{, parce qu'il est ramené à l'épure d'une
ment et d'action qui sont totalement mêconnues2; et cette ignorance machine sans vie, entraînée par des impulsions qu'elle serait incapable
fait considêrer le corps seulement comme un instrument ou cornme elle-même de susciter. Mais ce que I'expérience montre, c'est au
une machine qui, sans l'apport d'une puissance extérieure à son ordre, contraire que le corps et l'âme sont inertes en même temps et actifs en
resteraient inertes et inopêrants. Jusqu'où va cette puissance, quelles même temps : corrune en têmoigne l'exemple du sommeil, < si le
sont ses limites, ( qu'est-ce que le co{ps peut faire par les seules lois de corps est inerte, l'âme est en même temps inapte à penser > (si corpus
inus est, mens siffiul ad cogitandum est inepta) ; et ici le terme important
c'est ( en même temps D (simul), qui marque, conformément âux prin-
1. L'expression cotpois humaniJabtica, q';u revient à deux reprises dans ce passage' cipes dêjà établis a priori par le raisonnement, la coihcidence absolue
âit manifestèment allusion à l'ouvrage de Vésale De corpois humaniJabrica libi septem entre ce qui se passe dans le corps et dans l'âme, étant impossible dès
(1544), qui a fondê la démarche d'une anatomie expérimentale et ouvert ainsi, au
début de l'époque moderne, la voie d'une connaissance scientiûque de I'organisation lors de penser leur diflérence en tennes d'inégalité. C'est donc avec
corporelle. M"ii, ."tt" voie une fois ouverte, il reste encore beaucoup de chemin à une égale puissance et d'un même mouvement que le corps et l'âme
fairè, pense Spinoza, pour parvenir à percer les étonnants mystères de cette organisa- mènent simultanêment leurs vies propres, les événements qui jalon-
tion, car ( cette structure de I'organisation corporelle surPesse de loin en ingéniosité
roures les choses qui sont fabriquées Pâr un art humain > (ipsa cotpois humanifabica...
nent I'une ayant nécessairement leur corrélat dans l'autre et récipro-
artfieio longissime iuperat omnes qude humana arte fabrkatae sunt). TotJtelois il est-certain quement. Et pour cette raison il est vain d'opposer les aptitudes pro-
qrré .., pàrdcularités, si étonnanres soient-elles, doivent relever d'une explication pres à I'un et à l'autre, comme si elles s'exerçaient au détriment les
rationnelle, même si nous n'avons pas encore les moyens de mener cette explication à
unes des autres de telle manière que leur rapport doive s'interprêter en
son terme.
2. Spinoza revient à deux reprises sur l'exemple du somnanbulisme pour illustrer termes d'action et de réaction, alors que ces aptitudes sont strictement
ces manifestations inexpliquées de la puissance du corps : or dans ce cas, comme dans corrélatives et de ce fait soumises exactement aux mêmes rythmes de
rous les autres, il doit y avôir une explication, et il serâit absurde de s'en tenir à l'igno-
développement : âme et cotps sont en môme temps en repos et s'acti-
rance où I'on se trouve de celle-ci, comme si elle avait elle-même valeur d'une
explication. vent en même temps et à un même degré d'intensité. ( Tout le

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Introiluction à lEthique : la uie afective *s
Ë, que ces idées ou affects sont contradictoires entre eux, nous soûlmes
monde, je crois, le sait bien : l'âme n'est pas toujours égdement apte à $:
:r placês dans une situation impossible, câr nous les voyons se dêchirer en
penser à propos du même objet; mais, d'autant plus le corps est epte à
nous ou plutôt devant nous, cornme si nous assistions à un spectacle
exciter en soi I'image de tel ou tel objet, de même l'âme est aussi plus
dont nous ne pouvons modiûer le déroulement et dont nous connais-
apte à considérer tel ou tel objet > (omnes expeftos esse creilo mentem non
sons l'issue seulement lorsqu'il est parvenu à son terme. La plupart des
sempu aeque aptam esse ad cogitandum de eodem objecto; sed prout corpus
choses que nous faisons, alors même que nous croyons les faire libre-
aptius est ut in eo hujus vel illius objecti imago excitetur ita mentem aptiorem
ment à notre grê, parce que nous estimons que nous pourrions âussi
esse ad hoc vel illud objectum contemplandum).Il n'est pas de fonction de
bien ne pas les faire, nous sommes entraînês à les accomplir en verru
l'âme qui s'exerce sans que s'exerce aussi, simultanément, et avec la
de dêterminismes tout aussi contraignants que celui qui pousse un
même intensitê, une fonction corespondante du corps qui l'accom-
nourrisson à têter le lait, sens que bien êvidemment cette conduite ait
pagne ( au cordeau > (ad amussim), pour reprendre I'expression utilisée
fait de se pert I'objet d'un choix dêlibêré. < Les hommes se croient
par Spinoza dans la proposition 1 du de Libertate.
libres pour cette seule cause qu'ils sont conscients de leurs actions et en
De ceci il rêsulte que l'âme et le corps sont libres en même temps'
même temps ignorants des causes qui les déterminent > (homines ea sola
et contreints en même temps, étant exclu que la liberté de I'un s'im-
de causa liberos se esse credunt quia suarurn actionum sunt conscii et causarutn
pose au détriment de celle de l'autre : l'âme ne peut être libre qu'avec
a quibus determinantur ignari) : en effet leur conscience ne remonte pas
le corps, et en aucun cas contre le corps. C'est ce dont têmoigne pré-
en deçà des effets de leurs actions qu'ils perçoivent seulement une fois
cisément |e déroulement de |a vie affective, auquel Spinoza consecre,
celles-ci accomplies, sans qu'ils aient eu à en connaître les causes dont
à la fin de ce scolie, des considérations assez développées. L'expêrience
ils n'ont pas même I'idée. Et ainsi ces fâmeux actes libres dont les
le montre bien, nous ne faisons pas toujours ce que nous voulons ou
hommes s'arrogent I'exclusivitê, ( cêS dêcrets de l'âme ne sont rien
ce que consciemment nous souhaiterions fairel, mais nous sommes le
d'autre que les eppêtits eux-mêmes qui varient en fonction de la varia-
plus souvent menés par des forces obscures qui nous conduisent à
notre insu, et dans de telles circonstances, nous sorunes passifr colps et
tion de la disposition du coqps > (mentis decreta nihil sunt praetet ipsos
appetitus quae propterea varia sunt pro vaia corporis dispositione) : là-
âme : certaines idées ou affects s'imposent à nous avec un attrait irrê-
même où nous croyons que c'est l'âme qui décide, c'est le corps qui
sistible, sans que nous sachions d'où ils tirent leur pouvoir d'attraction
dispose. En fait âme et coqps décident et disposent en même temps,
et sans que nous puissions opposer à la pression qu'ils exercent sur
nous une réaction suffisante pour les dêtourner de leur cours; et lors-
d'un même élan : < décret de l'âme comme eppétit et dêtermination
du corps coincident en nature, ou plutôt sont une seule et même chose
que, lorsqu'elle est considérée au point de vue de I'attribut de la pensée
et lonqu'elle est expliquée dans les termes propres à cet attribut, nous
1. Spinoza donne ici comme exemple le fait que nous ne sachions pas même
tenir notre langue quand il le faudrait. On ne peut s'empêcher de penser à ce propos appelons décret, et que, lorsqu'elle est considérée sous l'attribut de
à I'anecdote, rapportée par ses biographes, de la manifestation improvisée par Spinoza l'étendue et est déduite des lois du mouvement et du repos, nous appe-
à I'occasion de i'assassinàt des frères De Witt : en s'apprêtant à déâler tout seul avec la lons dêtermination > (mentis tam decretum quam appetitum et corporis
pâncerte sur laquelle il avait écrit < Ultimi barbarorum / ,r, il cédait à une impulsion,
qui, pour être généreuse et rationnellement motivée, n'en était pas moins folle et determinationem simul esse flaturu, uel potius unaffi edTndetnque rem quaffi
incontrôlée. S'applique parfaitement à un tel cas la ôrmule exploitée dans le ile Serui' quando sub cogitationis attibuto consideratur et per ipsum explicatut decretum
tute et qlri déji dans le scote de la proposition 2 du de Afectibus, < voir le appellatnus et quando sub extensionis attributo considetatur et ex legibus
"pp"r"ît
meilleur et faire le pite > (meliora viilere ileteioraque sequi).

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Introiluetion à /Tthique : Ia uie afectiue Fonilements naturels et Jormes élémentaires de la uie afeetive

ttotus et quietk deducitur determinationem uocamur). Toujours nous agis- les deux cas, nous cédons à des impulsions venant de très loin et dont
sons, non parce que nous le voulons bien, ou parce que nous I'evons l'origine nous échappe complètement : nous pouvons avoir I'illusion
décidê, mais parce que nous soûlmes poussés à le faire, par des mou- de càmmencer absolument des actions improvisêes, mais en fait il n'en
vements qui s'effectuent simultanément dans le co{ps et dans l'âme, en est rien, et ces ections sont soumises à notre insu à la loi de la répéti-
fonction des sursauts et des rebonds qui jalonnent le déroulement de la tion en vertu de laquelle leur accomplissement a seulement l'appa-
vie affective. rence de la rêalitê: ces comportements, nous les mimons plutôt que
Le scolie se termine per un étonnant parallèle entre le sommeil et nous ne les effectuons à proprement parler. Or lorsque nous ne rêvons
la veillel qui permet, par analogie, de comprendre comment se for- pas, et lorsque nous nous engageons en connaissance de cause dans des
ment dans l'âme des idêes que nous prenons pour de libres décrets de qrr" nous effectuons réellement, rien ne prouve qu'il en soit
"at",
auffemlnt sur le fond : là encore nos actes, que nous percevons isolé-
la volonté alors qu'elles ne peuvent < être distinguées de l'imagination
même ou de la mémoire > (ab ipsa imaginatione sive memoria distingui). ment à travers la représentation de leurs effets, se situent dans le
Décider d'accomplir certains actes, comme parler ou se taire, c'est en contexte dêtni par le fonctionnement de réseaux complexes de déter-
fait prolonger des élans amorcés par le déclenchement d'automatismes minationsl, qui prêexistent largement à I'exécution de ces actes et rela-
qu'il est impossible de maîtriser directement : autrement dit, la déci- rivisent les initiatives dont ceux-ci relèvent en principe; la loi de la
sion est une conséquence de I'acte et non se condition effective. Lors- répétition continue à jouer, et c'est seulement en apparence, dans notre
que nous parlons en rêve, de deux choses l'une : ou bien nous sommes têie, exactement cornme dans un rêve, que nous commençons absolu-
convaincus que nous parlons, sans que cette conviction corresponde à ment des actions dont les enjeux débordent les motivations conscientes
quoi que ce soit dans la réalitê, et alors il s'agit d'une imagination pure dont nous les accommodons. Et si nous nous obstinons à considêrer
et simple, qui s'explique par le mêcanisme qui produit des idées inadê- ces actes coïnme des actes libres, issus d'un dêcret de notre volonté,
quâtes dans l'âme en même temps que se forment des images de notre conviction n'a d'autre valeur que celle qui accompagne à l',occa-
choses dans le co{ps, per certaines procédures d'association et de réten- sion le déroulement de nos rêves : < ceux qui en conséquence se figu-
tion; ou bien effectivement nous parlons, c'est-à-dire que nous pro- rent qu'ils parlent ou se taisent ou font quoi que ce soit en vertu d'un
nonçons des mots qui, comme on dit, nous reviennent, sans que nous fibre àécret de l'âme rêvent les yeux ouverts > (qui igitur credunt se ex
puissions en contrôler l'émission ou l'agencement, parce que ceux-ci
1. Comme ceux per exemple qui commandent l'apprentissage d'une langue, à
relèvent de processus corporels et mentaux complètement indêpen- que, même y Penser' nous réactivons
lraven la mise en plaie d'automatismes sans
dants de notre conscience, et alors nous ne faisons que répéter confu- chaque fois qrr. l-rous parlons : Spinoza a déjà évoqué la constitution de ces méca-
nismes dans 1à scolie de la propositlon 18 du de Mente. Le langage nous tient bien
plus
sément des choses que nous avons appris à dire par ailleurs, sans même
que nous ne le tenons : parler, c',est exécuter des programmes dépendant de montages
penser aux circonstances dans lesquelles elles ont été assimilées. Dans
.'*oê-"-.n, "ompl"xei, que nous serions incapables d'effectuer sur le moment, mais
dont nous Jû une fois pour toutes enregistrer les commandements pour pou-
"rrottr lonque le beioin s'en fait sencir; et c'est ainsi que nous sommes des
1. Manifestement, Spinoza exploite ici, mais à contre-emploi, un argument voir les réactiver
développé par Descartes dans la première de ses Méditations métaphysiques: les procé- machines parlantes, dans le fonctionnement desquelles le corps et l'âme sontsimulta-
dures mentales qui sont à I'ceuvre dans le rêve ne sont pas radicalement distinctes de nément eng"gés. on pense ici au propos de Lamennais paraphrasant Bonald dans le
celles qui dirigent notre vie consciente, les unes et les autres étant largement dominées ,".orrd toÀ de son Essai sur I'indiférànce: < Parler c'est obéir. > On pense aussi à la
par les mécanismes qui produisent des idées inadéquates, mutilées et confuses. Entre le formule provoquante de R. Barthes dans sa leçon inaugurale au Collège de France :
sommeil et la veille, la diftérence n'est pas de nature mais seulement de degré. < Toute langue est fasciste. >

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Introduction à lTthique : la uie ffictiue Fonilements naturels et formes élémentaires de la vie fficiiue

libero mentis decreto loqui vel tacere uel quicquam agere oculis apertis sont- l'âme humaine, il s'en trouve qui sont inadéquates ce sont celles qui
niant). Que ce soit dans le sommeil ou dans la vie éveillêe, les idêes qui ( -
les fois que l'âme humaine perçoit des choses
se produisent toutes
traversent notre esprit ont la force d'entiaînement qui leur est com- selon I'ordre commun de la nature > (quoties mens humana ex communi
muniquée par leur nature propre, en tant qu'elles sont des idêes, qui se natirae ordine res percipit), selon le corollaire de la proposition29 dt de
sont formées mentalement dens des conditions bien déterminées : et Mente et d'autres qui sont adéquates ce sont celles qui sont pro-
Spinoza reprend ici la leçon de la toute dernière proposition du de -, -
duites lorsque l'âme, s'écartant des conditions fixêes ordinairement par ,

Mente, selon laquelle les volitions de l'âme, que nous prenons abusive- l'ordre cornmun de la nature, qui imposent à ses représentations un
ment pour des créations spontanées du libre-arbitre n'ont d'autre ceractère occasionnel de particularité, s'engage dans l'entreprise d'une
valeur que celle qui caractérise I'acte mental dont elles sont toutes connâissance gênêrate des choses, par I'intermédiaire d'idêes qui sont
faites et dont elles ne font que poursuivre la dynamique, eu degré d'af- < des notions cofiununes à tous les hommes >> (notiones ornnibus homini-
firmativitê qui lui correspond. bus communes), suivant le corollaire de la proposition 38 de cette même
partie de l'Ethique. Et il n'y a pas d'idées dans l'âme qui êchappent à
Les propositions 1 et 2 ont dêlimité le champ à I'intérieur duquel il cette altemative, c'est-à-dire qui ne soient inadéquates ou adêquates.
a lieu de parler d'activitê ou de passivité de l'âme. La proposition 3 Mais la proposition 1. du de Afectibus a déjà montré que lorsque l'âme
fixe définitivement les résultats de ces analyses, en montrent que c'est < a > des idées inadéquates elle est passive, active au contraire lors-
la production des idées adéquates, et elle seule, qui explique les acrions qu'elle < a > des idées adéquates : étant complètement occupée à for-
de l'âme, et que c'est la formation des idées inadéquates, et elle seule, mer de telles idées, inadéquates ou adéquates, puisque sa nature est
qui explique les passions de l'âme : il n'y a donc pas lieu de chercher tout entière constituée d'idêes, qui sont adéquates ou inadéquates, il est
d'autres causes, et en particulier des causes extêrieures à I'ordre propre- clair qu'il n'y a pas d'autre explication à chercher au fait qu'elle est
ment mental, pour ce phénomène dont I'ampleur balaye tout le tantôt active, tantôt passive : il n'y a lieu en consêquence de parler
champ de la vie affective, l'âme étant lorsqu'elle ressent ou lonqu'elle d'actions de l'âme que si celle-ci forme des idées adéquates, qui sont
désire tout eutant occupée à produire des idées, si ce n'est exactement adéquates en elle comme elles le sont en Dieu parce qu'elles se rappor-
les mêmes idées, que lorsqu'elle perçoit ou lorsqu'elle connaît. Ce rai- tent à sa seule nature, les passions de |'âme coïncidant pour leur part
sonnement a donc pour effet de banaliser les manifestations de la vie avec le fait que l'âme perçoit des choses suivant l'ordre commun de la
affective en les ramenant sur un terrain déjà bien identifié er êrudiê. nature, donc confusément, à travers des idées qui ne s'expliquent pas
La démonstration de cette proposition s'appuie sur la conception rationnellement à partir de sa seule nature et qui sont en conséquence
de l'âme comme idée d'un corps existant en acte dêveloppée dans les inadéquates.
propositions 71 et 1.3 dt de Mente. Or, ainsi que l'a monrré la propo- Cette proposition 3 est assortie d'un scolie dont I'exposê particuliè-
sition 15 de cette même pârtie de l'Ethique, àla Éalitê complexe du rement ramassé comporte un enjeu théorique important. Ce scolie
coqps, individu composé d'une multiplicité de parties qui sont elles- explique que l'âme n'est engagée dans un mouvement proprement pas-
mêmes des individus composés, correspond une identique complexité sionnel qu'en tant que sa nature < enveloppe une nêgation > (negationem
du côté de I'idée du corps, qui est aussi composée de multiples confi- involuit), et ceci parce qu'elle est confrontée à des situations dans les-
gurations mentales ou idées combinant d'autres idées, et ainsi de suite quelles se passent en elles des choses qui ne s'expliquent pas par sa seule
à l'infini. Parmi toutes ces multiples idées qui constituenr ensemble nâture : elle éprouve alors qu'elle est ( une partie de la nature >> (7tars natu-

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Introiluction à l€thique : la uie alfectiue Fonilements naturels et fotmes élémentaites de la uie afectiue

rae), qtri ne peut subsister per soi seule sans la nature totale à laquelle elle comme elle, sujettes aux passions. La passion, evec la nêgativité qui est
apparrient. Cette thèse sera reprise dans la proposition 2 du de Seruitute, en quelque sorte sa marque logique, est ce qu'il y a de plus naturel
selon laquelle (( nous pâtissons dans la mesure où nous sorunes une partie dans I'homme, la question étant alors de savoir si celui-ci pouna
de la nature qui ne peut être conçue par soi et sans les autres >> (nos eatenus jamais échapper complètement à la logique de ce narurel, et s'engager
patimur quatenus naturae sumus pars quae per se absque aliis non potest dans des actions qui ne soient plus entachées d'une telle limitation.
concipi).Il y a dans notre propre nature, qui exprime la puissance de
toute la nature d'une certaine manière déterminée, donc sous un certain
angle seulement, quelque chose d'incomplet et d'inachevé qui est la
marque de notre impuissance, c'est-à-dire du caractère limité et fini de zlLE CON-,4TUS (propositions 4 à 8)
notre puissance, toujours exposée à se mesurer à d'autres puissances qui
la dépassent et s'opposent à elle négativement. Les passions de l'âme tra-
duisent mentalement cet êtet de subordination, consêquence inévitable Les trois premières propositions dr;- deAfeaibrr ont déterminé, en lui
du caractère partiel de notre nature, qui n'est pas toute la nature, mais donnant la totalitê de son envergure, le champ à I'intérieur duquel se
l'une de ses composantes parmi d'autres et en constante relation avec déploie I'ensemble de la vie alfective. I1 s'agit à prêsent de comprendre
celles-ci. On dirait en d'autres termes que I'homme est sujet aux passions quels phênomènes se produisent à I'intérieur de ce champ' et comment
parce qu'il est un être de besoin. ils se produisent, suivant le type de nécessité qui leur est propre. Les pro-
Si la passion est la marque d'une négation, c'est qu'inversement positions que nous allons examiner à présent s'intêressent aux conditions
I'action signifie une aftirmation, et en même temps que celle-ci la énergétiques de cette production, à laquelle elles restituent ainsi un
manifestation d'une plénitude d'être et de puissance qui fait au caractère dynamique que les analyses précédentes, qui avaient mis sur-
contraire défaut à la passion : lorsque l'âme est active, ce qui se pro- tout l'accent sur les aspects cognitifs, intellectuels, et en quelque sorte
duit en elle s'explique clairement et distinctement par elle seule, ce qui logiques de I'affectivitê, avaient pu paraître, sinon ignorer, du moins
indique qu'elle ne se trouve plus dans cette disposition confusionnelle minimiser, en mettant l'accent pour finir sur les limitations imposées à
qui est le corrélat de sa finitude passionnelle; étant parfaitement au cette manifestation de notre nature mentale. Or, ainsi que nous allons le
clair avec elle-même, elle maîtrise rationnellement tous ses actes, qui voir à présent, tous leS aspects de la vie affective sans exception renvoient
sont ainsi des actes au sens propre du terme, à travers lesquels elle en dernière instance à l'affirmation d'une fondamentale puissance
exprime sa nature dans des conditions telles que celle-ci paraît se suÊ d'exister et d'agir, désignée à I'aide du concept de conatus, qui corres-
fire à elle-même et être libérée du poids des contraintes extérieures qui pond à une véritable force naturelle et vitale, dans laquelle toutes les
sont au contraire le corrélat de son impuissance. Il est à remarquer choses, et non seulement I'homme ou l'âme humaine, ainsi que toutes les
toutefois que, dans ce scolie de la proposition 3 dt de Afectibus, Spi- formes de comportement attachêes à ces choses, trouvent leur raison
noze ne développe pas explicitement cet aspect positif de sa thèse, mais d'être : cette puissence constitue la source à laquelle puisent tous les
se contente de mettre en valeur la limitation propre à la nature affects, qui la réalisent, la manifestent sous des formes indéûniment
humaine, en soulignant d'ailleurs qu'elle est propre à toutes les natures variées qu'il faut décrypter pour retrouver, en arrière de ces manifesta-
particulières attachées à I'existence de choses tnies, qui, au degré qui tions, la force unique dont celles-ci sont les expressions. Il est à remâr-
leur est propre, partegent la même impuissance, et sont donc, tout quer que dans l'ensemble des cinq propositions qui mettent en évidence

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Introiluction â /T,thique : la vie ffictiue Fonilements natwels et Jormes élémentaires de la uie ffictive

la réalité primordiale de cette puissance de vie, qui se retrouve à des vient d'être exposée dans le scolie de la proposition 3, est immédiate-
degrês d'intensité divers dans toutes les productions de la substance infi- ment relativisêe : cette finitude propre à toutes les choses singulières ne
nie, les problèmes de l'affectivité humaine sont provisoirement mis les définit pouftant pas dans leur fond ; et si elle est une conséquence iné-
entre parenthèses : ces propositions se rapportent toutes à des < choses > vitable de la manière dont ces choses sont produites, comme des affec-
(res) considêrées en général, et il faudra attendre la proposition 9 pour tions modales de la substance qui, pour autant qu'elles appartiennent à
que soient à nouveau examinés, sur les bases ainsi dêgagêes, le cas spéci- un même genre d'être, se limitent réciproquement entre elles, elle ne
fique de l'âme humaine et les conditions perticuiières dans lesquelles doit en aucun cas être considérée comme si elle constituait véritablement
celle-ci met en æuvre à sa manière la puissance du conatus. leur cause ou leur origine. Indépendamment de ses aspects logiques et
La déduction du conatus procède en deux étapes : les propositions 4 ontologiques, qui sont immédietement saisissables, cette conception
et 5, qui ont un caractère presque axiomatique, corrunencent par for- comporte d'emblêe une dimension éthique : elle indique la voie de la
muler, sous une forme négative, en s'appuyant sur un raisonnement libération, qui consiste à ramener les choses au point de vue de leur
par I'absurde, un certain nombre d'impossibilités d'ordre simultanê- nature intrinsèque, duquel elles cessent d'être exposées à la perspective
ment existentiel et logique : impossibilité pour une chose quelconque négative d'une possible aliénation, celle-ci étant liêe au contreire aux
de se détnrire elle-même, impossibilité pour des tendances contraires repports extrinsèques dans lesquels elles sont prises indépendamment de
de constituer ensemble durablement la nature d'un unique ( sujet D; leur nature alon que celle-ci, considérée en elle-même, ne les destine en
sur le terrain ainsi déblayé, les propositions 6, 7 et 8 construisent rien à une telle emprise.
ensuite le concept positif de l'impulsion qui, en chaque chose, et
La proposition 4 ênonce une thèse qui paraît extrêmement simple :
autant qu'il est en elle de le faire, I'incite à persêvérer indéfiniment
aucune chose ne peut se détruire elle-même, en ce sens que rien ne peut
dans son être, impulsion qui, nous le verrons par la suite, constitue
être donnê < en elle > par quoi elle soit dêtmitel ; mais il peut seulement se
précisément la source de toutes les manifestations de la vie affective,
faire que, suite à I'intervention d'une cause extérieure, elle soit détruite.
quelles que soient les formes prises par celles-ci.
Cette thèse, dit Spinoza, est êvidente par elle-même, parce qu'elle se
Les propositions 4 et 5 sont importantes, non seulement parce ramène à une simple question de logique2 : une chose ne peut à la fois
qu'elles constituent des préalables à I'exposition de la théorie du conatus, être et ne pas être, aftirmation ou position et négation ou suppression
mais parce qu'elles toument autour d'un thème qui est central à toute s'excluant dans la chose où elles ne peuvent coexister en vertu du prin-
l'Ethique: la nécessité de penser la négativité corûne quelque chose de
fondamentalement extrinsèque à la nature des choses, qu'elle ne peut en 1. On trouve cette référence à < I'en soi > de la chose lonque l'énoncê de la pro-
position 4 est repris dans la démonstration de la proposition 6 : < Et aucune chose n'a
aucun cas dêterminer de f intérieur, pour ce qu'elles sont en elles- rien en soi par quoi elle puisse être détruite > (neque ulla res aliquid in se habet a quo pos-
mêmes; en d'eutres termes, la négation, si elle passe occasionnellement sit destrui).
entre des choses, ne passe pas rêellement dans les choses elles-mêmes, et 2. C'est bien ainsi que le contenu de la proposition dr de Afectibus est interprété
lorsque cette proposition est donnée en réIérence dans la démonstration de la propo-
n'intervient pas dans ce qui les constitue nécessairementl. De ce point de
sition 1 dtt de Servitute : < Si ce qu'une idée fausse a de positif était ôté par la présence
vue, la référence à une < négation l>, marque de la finitude humaine, qui du vrai en tant qu'il est wai, en conséquence I'idée vraie serait ôtêe par elle-même, ce
qui est absurde ù (tollerctw ergo iilea uela a se ipsa, quod est absutilum). Or ce qui est
1. C'est en référence à ce point de vue que Hegel a pu dire, dans ses Itçons sur absurde est, en tant qu'il est absurde précisément, impossible : au moins c'est ainsi que
l'histoire de la philosophie, que Spinoza < n'a pas rendujustice au négatifr. raisonne classiquement la logique.

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Introiluction à lEthique : la uie affeetiue Fondements naturels et formes élémentaires de Ia uie afectfue

cipe de contradictiont. Ce raisonnement élémentaire mêrite d'être exa- choses singulières, qui sont des modes finis de la substance, ce n'est pas
minê de plus près, car, en âit, il ne va pas du tout de soi. du tout la même chose d'avoir une essence et d'exister : en ce qui
Ce qui fait problème ici, c'est le sens de I'expression < être concerne les réalités modales, nous savons par la proposition 24 du de
détruit > (destrui) : à quoi se rapporte-t-elle lorsqu'on dit d'une chose Deo que < leur essence n'enveloppe pas I'existence >, leur existence,
qu'elle ne peut < être détmite D en vertu d'une cause donnée en elle, et c'est-à-dire le fait qu'elles existent, relevant en conséquence de ceuses
lorsqu'on dit par ailleurs qu'elle peut seulement < être détruite > par qui ne sont pas données dans leur nature, ainsi que cela avait déjà été
une cause extérieure? Et, dans ces deux cas, se rapporte-t-elle bien au expliquê dans le second scolie de la proposition 8 de cette même partie
même contenu, ou bien son usage ne cornporte-t-il pas une amphibo- del'Ethique. Lorsque Spinoza dit qu'une chose ne peut être détruite en
logie ? La difficulté est en eftet la suivante : dans la démonstration de vertu d'une cause qui est donnêe en elle, la question se Pose alon de
la proposition 4, Spinoza justifie sa thèse en disant que < la définition savoir si c'est I'essence de la chose ou son existence qui ne peut être
d'une chose quelconque affirme I'essence de cette même chose, mais dêtruite, l'énoncê extrêmement gênêral' de la thèse, qui lui donne une
ne la nie pas, ou pose I'essence de la chose mais ne l'ôte pas > (defnitio forme universelle pouvant s'appliquer à toutes les choses sens excep-
cujuscunque rei ipsius rei essentiam afirmat sed non negat, sive rei essentiam tion, que leur réalité soit substantielle et modale, et la ramène ainsi à
ponit sed non tollit), et nous sorrunes bien ici au plus près de l'énoncé l'énoncé d'un simple problème de logique, ne permettant pes de dis-
d'un problème de logique, qui conceme des essences en tant que tinguer ces deux aspects de la question. Mais précisément est-il pos-
celles-ci sont ûxées une fois pour toutes à travers des définitions eux- sible à ce sujet de raisonner de la même façon pour des réalités subs-
quelles elles ne peuvent évidemment pas contrevenir; mais lorsque tantielles, dont 1'essence est d'exister, et pour des réalités modales, dont
cette même thèse est reprise dans la démonstration de la proposition 6, I'essence n'enveloppe pas I'existence ?
elle est prêsentée de la manière suivante : < Et aucune chose n'a rien en Si on y réflêchit attentivement, on s'aperçoit donc que la ques-
soi par quoi elle puisse être détruite, ou qui ôte son existence > (neque tion traitée par Spinoza est beaucoup plus complexe qu'elle n'appa-
ulla res aliquid in se habet a quo possit destrui siue quod ejus existentiam tol- raît au premier abord dans les termes élémentaires où il la présente.
lat), et alors, la rêfêrence à I'existence prenant la place de la réfêrence Sont en jeu en fait non pas deux mais trois options, qui peuvent être
à I'essence, il ne s'agit plus du tout d'une question de logique mais, à caractérisées de la façon suivante : peut-il y avoir dans l'essence
la lettre d'un problème existentiel2. Car, dans le cas du moins des
d'une chose quoi que ce soit qui nie cette essence ? peut-il y avoir
dans I'essence d'une chose quoi que ce soit qui nie son existence ?
1. D'après le scolie de la proposition 18 du ile Sewitute, < ceci, certes, est aussi peut-il y avoir en dehon de l'essence d'une chose quelque chose qui
nécessairement vrai que le fait que le tout soit plus grand que sa partie > (quod quiilem nie son existence ? Aux deux premières questions, il faut, selon Spi-
tam necessaio verum est quam quoil totufi sit sua pdfte majus), qut est aussi un axiome noza, rêpondre par la négative, dors qu'il faut répondre par I'affir-
logique universel.
2. Il est fait réIérence à cette proposition 4 du de Afectibus dans la démonstration metive seulement à la dernière. Mais ce n'est pas du tout pour les
de la proposition 20 du de Sewitute, qui est suivie d'un scolie, où I'idée de < se détrrire
soi-rnême r est rapportée au problème très concret du suicide, déjà évoqué dans le tue étant en soi illogique, il ne peut s'expliquer que par le fait qu'il est possédé, aliéné
scolie de la proposition 18, problème qu'il ne va pourtant pas du tout de soi de rame- par des influences étrangères à sa propre nâture. Sur cet exemple Lmite on voit à
ner à une question de logique : nier une essence et supprimer une existence sont deux quelles conséquences mène la réduction de la volonté à I'intellect, qui implique que la
choses complètement difiérentes, qu'il est difrcile de ramener directement sur un valeur ou la signification d'un acte soit mesurée, non à son caractère décisionnel, mais
même plan. Ce que veut dire Spinoza c'est que, le comportement de quelqu'un qui se à son seul contenu rationnel.

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Introiluction à /lthique : la uie alfectiue Fonilements naturels et formes élémentaires de la uie ffictive

mêmes râisons qu'on doit répondre par la nêgative aux deux pre- que I'existence d'une chose singulière est à la fois destructible et
mières questions. La première est en effet une pure question de indestructible, sans toutefois que cette contradiction passe à l'inté-
logique, qui s'applique à des choses en général, sans qu'il soit du tout rieur de son essence. Comment comprendre une telle chose ? Pour
tenu compte de la nature de ces choses; alors que la seconde n'a de cela il faut faire intervenir une notion qui n'est pas explicitement
sens que dans le cas de choses dont I'essence n'enveloppe pas I'exis- formulée ici. Lorsque, à partir de la proposition 6 du de Afectibus,
tence, et donc elle laisse complètement de côté la considération des Spinoza aborde l'exposition positive de la théorie dtt conatus, dont il
choses dont I'essence est d'exister, comme c'est le cas de la substance. ne développe encore ici que les prémisses nêgatives, il le fait en
I1 est clair qu'une essence ne peut se nier elle-même. Mais il n'est pas expliquant dans quelles conditions une chose peut être dite < persê-
du tout évident, en tout cas il n'est pas êvident de la même manière, vêrer dans son être >> (in suo esse pe6e1)erare), êtant établi, c'est dans
pour des raisons qui tiennent à la pure logique, que, dans l'essence ces terrnes que nous pouvons à présent compléter la leçon de la pro-
d'une chose dont I'essence nnenveloppe pas I'existence, il ne puisse position 4, qu'elle ne peut < être détruite dans son être >> (in suo esse
rien y avoir qui détnrise I'existence de cette chose. Or c'est bien de*rui). LJne chose ne peut être détnrite dans son être, même lorsque
cette idée qui se trouve au cæur de l'énoncé de la proposition 4 du son essence, qui de toutes façons ne peut être détmite, n'enveloppe
de Afectibus : I'essence d'une chose, pour autant que celle-ci n'est pas pas I'existence, son existence, elle, pouvant dans ce cas être à tout
une substance, n'enveloppant pas l'existence, il n'en est pas moins moment détruite par I'intervention de causes extérieures. L'être
exclu également qu'elle enveloppe sa non-existence. I1 n'y a rien d'une chose, ce n'est ni son essence ni son existence, mais c'est son
dans I'essence d'une chose singulière qui puisse faire qu'elle n'existe existence en tant qu'elle est considérêe au point de vue de son
pes, ce qui appartient à son essence ne sufisant pas néanmoins pour essence, ou, si l'on veut, c'est I'essence même de son existence, qui
qu'elle existe : et ainsi une telle chose sort de l'existence comme elle n'est pas exactement la même chose que son essence proprement
y est venue, uniquement par des causes extêrieures à son essence. Au dite. Ce qui est indestructible, au sens de la thêorie du conatus, c'est
point de vue de Spinoza, cela va de soi : entendons que cette afir- donc cet < être >, dans lequel la chose persêvère imperturbablement,
mation est cruciale dans le contexte du système de pensée qui est le quels que soient les alêas auxquels est exposêe, suivant I'ordre com-
sien, dont elle constitue en quelque sorte le rêquisit ultime. Ce qui mun de la nature, son existence particulière.
veut dire que si on n'admet pas la validité de cette thèse, on se situe
ipsofacto hors de la perspective propre à ce système de pensée et à la La proposition 5 reprend I'argumentation dêveloppée dans la pro-
< logique > qui est la sienne, logique qu'il serait pourtant inconteste- position 4 en lui donnant une forme plus complexe. Elle exPose
blement abusif de ramener à une logique gênérale dont l'évidence simultanément plusieurs thèses : des choses qui sont en position de se
s'imposerait une fois pour toutes univenellement. détruire l'une I'autre sont de nature contraire; de telles choses ne peu-
Etant donné l'importance pour I'ensemble du système de Spinoza vent coexister dans un même sujet; elles sont d'autant plus opposées
de la thèse qui vient d'être analysée, il vaut la peine d'en préciser la entre elles que leur incompatibilité ou disconvenance est plus grande.
formulation : elle revient à dire qu'au point de vue de I'essence Comme le confirme la démonstration de cette proposition, qui la sirue
d'une chose, l'existence de cette chose est indestructible, corlme son dans le prolongement direct de la proposition prêcédente dont elle
essence même, bien que cependant cette existence soit susceptible constitue une sorte de corollaire, son contenu est organisé autour d'un
d'être détruite par I'intervention d'une cause extêrieure. C'est donc ênoncê dont le caractère est fondementalement logique. Cet énoncê

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Introiluetion à ltthique : la uie ffictiue Fonilements naturels et Jormes éIémentaires de la vie ffictive

met en âvant la notion de < sujet > (subjectum)t, qui est exploitêe ici tendancielle de variation dans la présentation des rapports d'exclusion,
selon sa signiûcation gammaticale, au sens où I'on parle du sujet qui cessent d'être posés dans I'absolu, en tennes de tout ou rien. Ainsi
d'une proposition soumise au principe de contradiction, et qui ne peut que l'exptquera la démonstration de la proposition 30 du de Seruitute,
en conséquence affirmer à propos d'un même < sujet > des choses qui en s'appuyant sur cette proposition 5 du de Afectibus, vne chose est
s'excluent entre elles : dans la philosophie de Spinoza, ce qu'on peut < contraire > (contraria) à une autre, donc < mauvaise > (mala) pour elle,

appeler l'être-sujet est dêterminé par cette impossibilité, et il n'a dans la mesure où elle peut en < diminuer ou restreindre la puissance
d'autre signification que cette valeur logique dont la forme négative d'agir > (agendi potentiam minuere uel coercere)' Entre supprimer absolu-
est établie à partir d'un raisonnement par I'absurde; c'est-à-dire que, ment I'existence d'une chose et rétrécir dans une certâine proportion
dans cette philosophie, il n'y a pas de place pour la notion d'un sujet son champ d'action, il y a une nuance importante : et c'est dans la
en soi, dont l'autonomie serait positivement déterminée, indépendam- merge ainsi ouverte que se nouent les relations concrètes entre des
ment des aftontements entre choses qui constituent l'ordre extérieur choses qui s'excluent plus ou moins entre elles, dans des conditions
de la nature. Il serait donc vain de chercher dans la théorie dt conatus telles que leurs oppositions sont graduellement modulées à I'intérieur
les éléments fondateun d'une philosophie du sujet dont la figure par d'une sêrie de figures conflictuelles déployées entre un minimum et un
excellence serait celle de I'intériorité : le sujet, c'est en quelque sorte maximum. Chaque chose < est opposée à tout ce qui peut détruire sa
I'envers ou le dehors dt conatus, tel que celui-ci se manifeste à l'occa- propre existence > (ei otnni quod ejusdem existentiam potest tollere opponi-
sion des rencontres enrre choses dont les narures se contrarient, et rien 4;i tur) : lorsque, dans la démonstration de la proposition 6 du de Afecti-
de plus. Que signite alon le fait que des choses ( sont de nature

:i:i bus, Spinoza reprend dans ces termes la leçon de la proposition 5, il
contraire > (contrariae sunt naturae) ? Certainement pâs que leurs natures d faut restituer sa dimension potentielle à cette menace de destruction,
elles-iryrêmes sont contraires, car il est exclu que des choses soient #
réelle ou imaginaire, qui est ainsi soumise à une estimation relative,
contraires pour ce qu'elles sont en elles-mêmes, du point de vue de donc mesurée et graduée. Il ne faut pas croire que l'élément de nêga-
leur dêtermination intrinsèque : en consêquence elles ne peuvent être tivité qui caractérise les rapports extêrieurs entre les choses soit attênué
de nature contraire que sur le plan de leurs effeB, dans la mesure où par le fait d'être ainsi dispené entre une inûnitê de manifestations qui
ceux-ci se rencontrent concrètement dans des conditions qui les oppo- lui retirent son caractère absolu : cette dispenion signifie au contraire
sent entre eux en leur imposant la forme de la contradiction. que, dans I'ordre des rencontres extérieures, la menace de destrucrion
En même temps que cette vdeur logique, dont sa signification est âit rêgner une tension pennanente, et est partout présente, quoique à
issue, la notion de contrariêté a toutefois aussi une portêe existentielle, des degrês divers, ceux-ci faisant en permanence I'objet d'une appré-
dont la mise en évidence donne son contenu propre à la proposition 5. ciation dont les enjeux sont vitaux, puisqu'ils permettent de mesurer la
L'énoncé de cette proposition fait appel à la formule < d'autant plus... réaction appropriée à de tels tiraillements ou désagréments. C'est en
d'autant plus... > (eatenus... quatenus...) dont nous avons déjà souligné fonction de cette êvaluation que sera élaborée, dans la quauième partie
I'intérêt en commentant la proposition 1. Cette formule permet de de I'Ethique. une thôorie du bon et du mauvais, selon laquelle il est
sérier des degrés d'incompatibilité et ainsi introduit une perspective utile pour une chose de rechercher le plus possible d'autres choses pou-
vant se composer avec sa propre nature, dans la mesure où elles
conviennent avec elle, étant souhaitable d'éviter au contraire, au
1. Cette notion n'a d'autre occurrence dans towe l'Ethique que le premier
axiome du ile libertate, où elle est reprise exactement dans la même penpective. besoin en l'éliminant, ce qui paraît incompatible avec cette neture : et

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4rL
#'
Introduction â l€thique : la uie afective Fondements naturels et fonnes éIémentaites de la uie afective

c'est précisément en multipliant ces associations avec des ( ça pousse >> (conatur)1, au sens d'un essentiel engagement qui ne
choses
< bonnes > qu'elle arrive à se protéger contre les < mauvaises >. Dans peut en aucun cas s'expliquer par I'intervention d'une pression exté-
l'ordre de la vie affective, les jeux de l'amour et de la haine dévelop- rieure. Plutôt que de traduire conatus par < effort ) ou par ( ten-
pent sous toutes les formes possibles et imaginables ces rapports, avec dance >, termes qui en affadissent la signification' et surtout qui
la tension qui les caractérise. réinscrivent celle-ci dans une perspective finalisée, en la ramenant à
Alors que les deux propositions précédentes avaient un contenu la représentation d'un mouvement tirant, intentionnellement ou non,
négatif et répulsif, associê à la forme axiomatique de leur exposition, vers un but, il est préfêrable de lui conseryer sa forme originale en
les propositions 6, 7 et 8 dêveloppent positivement une doctrine de naturelisant l'usage du terme latin conatus.
la puissance, prenant au premier abord la forme d'un obscur élan La proposition 6 expose le mouvement de cette impulsion par
vital qu'il paraît difficile de râmener dans un cadre strictement laquelle chaque chose est entraînêe à < persévérer dans son être autant
logique. Au centre de ces trois propositions, se trouve la notion de qu'il est en elle (quantum in se est in suo esse perseuerare) , Il est capital que
>>

conatus, qui, très significativement, cornmence par être énoncée, dans cette propension soit rapportêe à I'existence de < n'importe quelle
la proposition 6, par I'intermêdiaire du verbe conai, evant de chose > (unaquaeque res), at lieu d'être imputée à un rype particulier de
prendre, dans les propositions 7 et 8,la forme substantivée fixée par rêatitê dont elle serait I'apanage exclusif,, et qu'elle amènerait ainsi à
le terme conatus. Est ainsi d'emblée indiqué le caractère tendanciel du considérer tanquam imperium in imperio. Ce sont toutes les productions de
contenu signifié par ce concept à travers lequel est dessiné le schème le nâture, quelles qu'elles soient et quel que soit le genre d'être auquel
d'un mouvement, saisi au point où il s'amorce et prend son êlan. Le elles appartiennent, que le conatus emporte dans son irrépressible êlan.
conatus n'est pas à proprement parler une chose, ou une force quanti- Et, dans la chose que nous-mêmes nous solrunes, il concerne simultané-
fiable, dont la rêalité pourrait être une fois pour toutes déterminêe et ment les dimensions corporelle et mentale de notre être, entre lesquelles
fixée, mais il signale la présence, en toute chose, d'une puissance qui, il ne fait pas la différence : on peut considêrer qu'il se situe à ce niveau
toujours en acte, est insêparable de la dynamique de son actualisa- originaire et en quelque sorte natif de notre constittttion où ces deux
tion. Le verbe conor, conari, à partir duquel cette notion est formée, aspects coincident si absolument que rien ne pennet encore de les discer-
signifie littéralement se prêparer, se disposer, s'apprêter à faire ner l'un de I'autre. Par ailleurs la puissance du conatus ne s'applique pas
quelque chose, entreprendre une action, au double sens d'une tenta- seulement aux diverses modifications ou affections de |a substance, mais
tive et d'un engagementl : le concept de conatus exprime ainsi f im- aussi, avec le degré d'intensitê qui convient, à leur propre pouvoir d'être
minence d'une action saisie au moment de son dêclenchement, donc affectées et aux manifestations de ce pouvoir : les propositions 5 et 6 du
à son origine, dans laquelle elle trouve son incitation initiale. Et c'est de Seruitute reconnaissent aux passions une ( persévérance à exister > (fi2
bien cette idée d'une première impulsion qui est au centre de cette existendo perseverentia), qui semble les animer d'un conatus propre, à tra-
notion : celle-ci exprime d'abord le fait qu'au fond de chaque chose vers lequel elles dêveloppent une force autonome, susceptible comme
telle de s'opposer à celle de l'âme qui est devenue leur proie.
1. Ce sens premier est illustré par ces formules citées dans le dictionnaire latin- L'expression < persévêrer dans son êtte >> (in suo esse perseverate)
français de GaIIiot : ego obuiam conabar tibi (Térence), <je me préparais à aller à ta ren-
contre; rnagnum opus et ariluum conamur (Cicéron), ( nous entreprenons une æuvre
grande et dificile >. 1. L'équivalent allemand de conatus, ce pourrait ètre Trieb,la < pulsion
'r.

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Introiluction à lTthique : la uie alfectiue Fondements natutels et formes éIémentaires de la uie ffictive

mérite quelques commentaires. Elle indique l'idée d'une dynamique la forme qui lui est communiquée par sâ nature et non âutrement. Et
inertielle, au point de vue de laquelle chaque rêabtê, une fois engagée u penévéràr dans son ètre >> (in suo esse l,erseverile), c'est cela et rien
dans celle-ci, doit pounuivre de manière indéfiniment continuée la d'autr. : en particulier cela n'a rien à voir âvec une affirmation
trajectoire dont le tracé lui est communiquê par sa propre constitu- absolue d'existence, qui conférerait au fait d'exister une valeur en soi,
tion, à moins d'en être empêchée par une action extérieure contraire indépendante des conditions qui définissent nécessairement I'essence de
qui la contraint à dévier de cette trajectoire, avec à I'horizon le risque la chose concernée, à parrir desquelles est impulsê l'élan qui projette
permenent d'une intemrption totale de son mouvement, c'est-à-dire cette essence vers ou dans l'existence, sous une forme indêûniment
d'une destruction de sa nature. L'aspect conservatoire de cette continuée, sur la base fixêe par ces conditionsE
démarchel étonne au premier abord, tant la perrnanence que celui-ci C'est pourquoi, prêcise la proposition 6, il est en chaque chose de
implique, en repport avec I'idée de penister ou de persévêrer dans la persévêrei dans son être < autant qu'il est en elle >> (quantum in se est),
pounuite d'une orientation déjà toute dessinée, paraît contradictoire ni plus ni moins. C'est dire que la puissance du conatus porte en soi sa
avec la représentation d'une puissance d'être dont le jaillissement ori- limitation, dont elle ne peut être dissociée. Mais est-ce que cette limite,
ginaire ne peut être contenu sinon par l'intervention de causes exté- marquée une fois pour toutes par la dêtermination d'un quantum, ne
rieures. Mais, en retirant à cette puissance d'être une force d'improvi- réintroduit pas dans la nature même de la chose une négation, puis-
sation et d'innovation illimitées, et en imposant à ses manifestations qu,elle condamne à I'avance toute entreprise pouvant outrepasser cette
une essentielle continuité, conforme à la détermination inscrite dans la li-it", et voue le conatus à une activité strictement conservatoire ? I1 en
constitution naturelle de la chose qu'elle possède au plus intime d'elle- serait ainsi du moins si l'élan du conatus êtait mesurê au dêpart dans le
même, la notion de conatus se démarque précisêment de la représenta- I
cadre d'une compareison extérieure qui le contiendrait et le contrain-
tion d'une facultê d'initiative inconditionnée et incontrôlêe, qui se f,
drait en le ramenant dans des limites dont il tend naturellement à
manifesterait de manière privilégiêe à travers le fait de commencer s'écarter : or il n'en est rien bien évidemment, puisque la dynamique
absolument une action. Tout ce à quoi est poussée une chose, quelle de cet élan n'est rien d'autre que l'expression d'une certaine nêcessitê
qu'elle soit, c'est à < être > (esse) tout ce qu'elle peut être conformé- d'être inscrite dans la constitution d'une neture dont elle ne peut abso-
ment à son essence : et même si, dans le cas où cette chose est une lument être détachée. Et ainsi, dans la formule ( eutant qu'il est en
manifestation finie de la substance, cette essence n'a pas suffi.samment elTe > (quanturn in se est),le rêfêrence à un < en soi
D (in se), par défini-

en elle-même pour la âire exister per se propre logique immanente, tion caractérisé ou spêcifié indépendamment d'une comparaison exté-
comme c'est eu contraire le cas pour la substance et pour elle seule, au rieure qui lui ôterait son caractère intrinsèque, est indissociable de la
moins, une ôis que la chose dont elle constitue I'essence est venue à déterminatio n du quantum qui, à partir des conditions dêfinissant sa
exister, cette essence est capable, et c'est en cela précisément que propre nature, dêlimite le champ d'action de cette puissance d'êtrel :
consiste sa puissance, de la faire continuer indéfiniment à exister dans

1. L'expression < persévérer dans son être autant qu'elle peut-et g"-tl t:: en elle I
1. L'idée de < conservation de soi-même > (ipsius conseruatio) apparaît dans le sco- (quantum potest et in se est in suo esse perceuerare),,qui.epparaît à_la fin de.la démonstra-
lie de la proposition 9 du de Afectibus. Dans les démonstrations des propositions 20 ilot d. la proposition 6, peut être interprétée dans le sens de I'afirmation d'une telle
et 25 du ile Seruitute,la proposition 6 drt de Afectibrr esr cirée en rapporr avec I'idée de puissance à'êà. .o-platement déterminée à partir de la nature de la chose qu'elle
( conserver son être > (suum esse eonseruare), ( pousse r de toute son énergie inteme.

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Introduction à lÏthique : la vie ffictive Fonilements naturels et formes éIémentaites de la uie afective

c'est du fond d'elle-même, et en dehors de quelque intervention exté- ita ut omnes hac in re aequales sunt).Tottes les choses
peruererare poterit,
rieure que ce soit, que sourd pleinement le mouvement par lequel sont égales en ce sens qu'elles sont identiquement habitêes par la même
chaque chose persévère dans son être; et dès lors rien n'autorise à voir force, sinon pâr une force d'intensitê comparativement êquivalente, à
dans ce mouvement la marque en creux d'un ordre extêrieur qui s'im- penévérer dans leur être, pour âutant précisêment qu'il est en elles de
poserait à lui négativement, en I'empêchant d'aller au-delà de ce que le faire en verru de ce qu'elles sont en elles-mêmes, indépendemment
comporte son impulsion initiale, puisque toute la puissance de ce de toute mesure ou comparaison extérieure. Et cette force, par laquelle
mouvement, qui colle littéralement à la chose qu'il entraîne avec lui, chaque chose < commence à exister >1, la propulse dans une existence
est donnée d'emblée dans cette impulsion. toujours recommencée qui, à sa manière, exprime la puissance par
En ce sens le conatus effectue à sa manière, et dans des formes qui laquelle Dieu est et agit.
sont à chaque fois dêterminées, la synthèse du fini et de l'inûni : il est
C'est cette idée que développe la proposition 7, où la notion du
fini par la dimension conservatoire que lui communique son quantum, conatus, esquissée dans la proposition précêdente à travers le schème
avec la limite propre à celui-ci; et en même temps il est infini par la
effectif de sa manifestation (< ça pousse >>, conatur, en vertu du mouve-
continuité intrinsèque de I'affirmation issue du fond de sa nature, afir- ment qui, du fond de chaque chose la propulse dans une existence
mation qui ne comporte en elle-même la référence à aucune négation, indéfiniment recommencée), est proprement identifiée et nornmée2.
et dont il perpétue l'élan de manière tendanciellemenr illimirêe. La En toute chose se trouve donc une force, < par laquelle elle s'efforce à
démonstration de la proposition 6 expose les conditions de cette syn- persêvérer dans son ètre > (quo in suo esse peTseuerare conatur), et cette
thèse. Cette démonstration met en avant le fait que les choses singu- force < n'est rien d'autre que l'essence actuelle de cette même chose >
lières constituent des expressions de la substance, c'est-à-dire de < la (nihil est praeter ipsius rei actualem essentiam). Elle n'est rien d'autre' en
puissance par laquelle Dieu est et agit >> (potentia qua Deus est et agit), ce sens qu'elle adhère si étroitement à cette essence actuelle de la chose,
puissance qui se communique à ces choses par I'intermédiaire de la par laquelle, au plus profond d'elle-même, la chose ( est en soi > (in se
puissance spécitque d'être et d'agir qui définit leur nature propre, est), qtre rien ne peut l'en séparer ;le conatus n'est pas une impulsion
donc < d'une certaine manière déterminée >> (certo ac determinato modo) . extérieure communiquée à la chose, qui la mettrait artitciellement en
C'est de la substance inûnie que toutes les choses tirent l'énergie qui les mouvement, sa constitution êtant elle-même déterminêe indêpendam-
pousse du fond d'elles-mêmes à être tout ce qu'elles p.trrr.nt êt . ment de cette impulsion; mais il est dans la chose et en quelque sorte
conformément à la nécessité inscrite dans leur essence de < persêvérer de la chose, avec I'essence actuelle de laquelle il coincide absolument.
Qu'est-ce que cette ( essence actuelle >> (actualis essentia) à partir de
dans leur être >. Et si limitée que soit cette énergie, c'est toute la puis-
sance infinie de la nature qu'elle met en jeu, sous I'angle particulier qui
est le sien, et avec le rype de perfection qui lui est constitutionnelle-
1. Il est à remarquer que dans la phrase sur laquelle s'achève la préface du ile Ser-
ment âttaché. C'est précisément sur cette remarque que s'achève la uitute,Spinoz utilise le présent de I'indicatif : ( commence à eister > (existere ineipit),
Préface du de Seruitute : < lJne chose quelconque, qu'elle soit plus par- et non le passé : < a commencé à exister > (existere incepit). Car, du point de vue de la
faite ou moins parfaite, pourra persévérer toujours dans l'exister avec force par laquelle une chose penévère dans son être, c'est toujoun au présent, en acte,
que cette chose < commence > à exister, d'une manière qui n'a rien à voir avec son ori-
la même force par laquelle elle commence à exister, de telle manière
gine factuelle, par laquelle elle est une fois, et une seule, venue dans I'existence.
qu'à ce point de vue toutes les choses sont égales >> (res quaecunque, siue 2. C'est à ce titre que, dans la suite de L'Ethique, cette proposition 7 est donnée en
ea perfectior sive minus, eadem ui qua existere incipit semper in existendo ré{érence un très grand nombre de fois, vingt-cinq en tout.

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Introduction à /Tthique : Ia uie ffictiue Fondements naturels et formes élémentaites de la uie ffictiue

laquelle est détni le conatus? C'est, prêcise la démonstration de la pro- existence conforme à son essence. De ce point de vue, nagure )
(
position 7, < l'essence donnée de la chose > (data rei essentia) : et, à tra- (
(natura) et puissance >> (potentia), c'est une seule et même choset'
vers le âit que cette essence soit ainsi < donnée >, est rappelêelarêfê- La démonstration de Ia proposition 7 insiste précisément sur le
rence à la limite de son quantum, par lequel elle < est D autent qu'il est caractère fondamentalement actif de la manifestation du conatus.
en elle de le faire : en tant qu'essence donnée ou actuelle, celle-ci celui-ci, en même temps qu'il pousse chaque chose à persêvêrer dans
exprime nécessairement le puissânce par laquelle Dieu est et agit, mais son être, I'incline aussi à agir, c'est-à-dire à produire tous les effets
d'une certaine manière déterminée, sous l'angle qui est le sien, par I'in- qu'il est en elle de produire en tant que cause, parce qu'elle y estdéter-
termédiaire de cette puissance d'être qui est en elle et qui la fait persé- minée par sa nature même. c'est précisêment en agissant conformé-
vérer dans son être. Persévérer dans son être, c'est d'une certaine ment aux condifions qui lui sont imposées par sa propre nature, que
manière persévérer dans I'existence, et c'est bien ainsi que la démons- chaque chose, de par son essence actuelle, se révèle porteuse d'une
tration de la proposition 26 du de Seruitute rcprend en f interprétant la < puissance > (gtotentia) qui est simultanément puissance d'exister et
leçon de la proposition 7 du de Afectibus : < L'effort de se conserver d;egSr'. Or, dans la prêsentation de cette puissance, Spinoza introduit
soi-même n'est rien d'autre que l'essence de la chose même qui, pour .n p"rr"rrt une prêcision capitale pour les développements ultêrieun de
autant qu'elle existe de telle manière, est conçue coûune ayant le force l'Ethique, et en particulier pour l'exploitation qui sera faite des notions
de persêvérer dans l'existence >> (conatus sese conseruandi nihil est praeter de conatus et de virtus dans le de Seruitute : la puissance de son conatus
ipsius rei essentiam quae quatenus talis existit uim habere concipitur ad perse- est celle par laquelle chaque chose, < soit seule soit avec d'autres, fait
uerandum in existendo). L'essence actuelle de la chose, c'est ce qui âit ou s'efforce de faire quelque chose > (ipsa vel sola vel cum aliis quidquam
qu'elle < existe de telle manière > (talis existit), en sorte précisêment
que son existence soit conforme à son essence donnée : de cette
1. C'est précisément ainsi que la démonstration de la proposition 33.du d.e serui-
conformité de son existence à son essence dérive la force de persévérer
tute reprcndl" l"ço.r de la proposition 7 du de Afectibus: < La puissance,,c'est-à-dire la
dans son être qui constitue son conatus. De ce point de vue on peut ,r"rrrr. o (potentia hoc est iatiru). De même, selon la démonstration de la proposi-
dire que I'essence actuelle de la chose c'est aussi son essence en tant que tion 53 di ile Seruitute. toujoun en référence à la propositiot 7 drt de Afectibus' Spi-

celle-ci n'est pas simplement < donnée ) conune telle, comme une noza explique que, pour ott ho--a, < comprendre son essence' c'est comprendre sa
prrissao"e ,'(suam esientiam intelligerc, hoc est suam potentiam). Dans le même sens, la
simple forme une fois pour toutes dêlimitée et arrêtée, mais est une i
àémonstratiàn de la proposirioo dn de Libertate explique que I'essence de l'âme, c'est
essence agissante, qui pousse ou force la chose à exister d'une existence sâ puissance; et la démônstration de la proposition 25, toujoun à propos de l'âme,
indéfiniment continuée et recoûtmencêe, et ceci d'une manière com- pl"ce ,.r, un même plan les notions de u vertu > (uirtus), de < puissance_ t (potentia), de
^<
nature > (natura) ei de conatus. C'est un trait distinctif de la philosophie de Spinoza,
plètement indépendante des causes extêrieures qui l'ont fait venir à qui identite complètement cause et raison, qu'à son point de lrre les essences, en tant
I'existence et qui, à tout moment, peuvent aussi I'en faire sortir. Et qrr'"11., sont touj^oun actives, sont aussi des puissances : à ce sujet, voir en particulier
< être > (esse), au sens où la chose est ainsi appelée à persêvêrer dans son les propositions 16 et 17 du de Deo.
2. Au début du ile seruitute,la déûnition 8, précisément en référence à la propo-
être, c'est cela et rien d'aucre : c'est l'essence actuelle de la chose sition 7 da de Afectibu.r, caractérise la notion de < vertu > (uirtus) à partir de ce concept
même, ou, pour reprendre une expression que nous avons déjà utilisée de < puissance J@otentia), rapporté à la nature de l'homme ou d'un homme : elle est
en commentant la proposition 4, c'est I'essence de son existence, et o l,er'renc" mê-" ou la naturè de I'hornme en tânt qu'il a le pouvoir de réaliser cer-
taines choses qui peuvent être comprises par les seules lois de sa propre neture ) (iPra
peut-être aussi l'existence de son essence, qui, activement, du plus pro-
hominis essentia seu ndturu quatenus potestatem habet quaedam eficiendi quae per solas iptsius
fond d'elle-même, propulse indéfiniment la chose dans le sens d'une naturae leges possunt intelligi).

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Introiluction à /Tthique : Ia uie afectiue Fondements naturels et Jormes élémentaires de la vie ffictive

agit).En s'engageant dans une action conforme à sa nature, une chose eucun temps fini mais un temps indêfini > (nullum tempus finitum sed
quelle qu'elle soit met en ceuvre la puissance investie dans son conatus, indefinitum involuit). Quelle que soit la limitation qui lui est imposée
qui coïncide avec son essence donnée, celle-ci déterminant une fois par son quanturrr, le conatus étend ou détend son action sur un laps de
pour toutes ce qu'il est en elle d'être et de faire. Or cette entreprise, temps illimité : cette illimitation est le Propre de I'effort en vue de
loin d'être déûnitivement enfermêe dans les bomes exclusivement persêvérer dans son être, au sens d'une existence toujours et toujours
prescrites par la seule nature de la chose qui I'effectue, ouvre au recornmencée, qui peut seulement être détruite par l'intervention
contraire la perspective d'une action collective, accomplie en associa- d'une cause extêrieure. I1 en rêsulte, ainsi que l'explique la fin de la
tion < avec d'autres > (cum aliis), pow autant bien sûr que ces autres démonstration de |a proposition 8, que < si elle n'est détruite par
choses s'accordent avec elle en nature. En effet, si, par l'élan qui, du aucune cause extérieure, elle continue toujours à exister avecla même
plus profond d'elle-même, la pousse à penêvérer dans son êrre et à puissance que celle par laquelle elle existe dêjà > (si 4 nttlla extefna causa
accomplir toutes les actions qu'il est en en elle de réaliser, chaque destruatur, eadem potentia qua jam existit existere perget semper). Ceci est
chose parricipe d'une certaine manière déterminée de la puissance uni- encore une conséquence du fait que la limite consdfutive du conatus,
verselle de la nature, qui fait être et agirla nature dans son ensemble, en tant que celui-ci conespond à |a nature d'une chose dêterminée,
la limitation imposée à cette participation ne joue pas dans un sens res- n'intervient pas vis-à-vis de cette chose d'une manière négative ou res-
trictif ou négatif mais remplit un rôle constitutif, qui, par là même, trictive, mais coincide de manière absolument positive avec son
crée les conditions d'une union de la chose concernée avec d'autres, et essence actuelle, et avec I'active afiirmation qui est comprise en celle-
tendanciellement avec la nature tout entièrel. C'est précisément vers la ci : c'est pourquoi elle ne peut impliquer en rien I'internrption ou la
réalisation d'une telle union que rendra le projet êthique de libération.
cessation de son existence, mais doit nécessiter au contraire une penna-
nente reproduction à I'identique de cette existence. La puissance qui
En conclusion du dêveloppement général consacré à la notion de accompagne I'existence d'une chose et coÏncide avec I'afiirmation de
conatus, Spinoza expose enfin dans la proposition 8 une particularité sa nature est par définition inépuisable i cat il n'y a rien dans cette
essentielle de cette propension à persévêrer dans son être qui est en
afiirmation qui comporte la rêf&ence intrinsèque à une négation, en
chaque chose, et pâr I'intermédiaire de laquelle elle participe de la
vertu de la thèse développêe dans la proposition 4, qui revient à dire
puissance universelle de la nature : l'élan qu'elle suscite < n'enveloppe
que ce qui fait être une chose ne peut pas faire qu'elle ne soit pas; et
1. De ce point de vue, lorsque le scolie de la proposition 18 du ile Seruitute carac-
cette thèse sufiit à elle seule à la dêmonstretion de la proposition 8,
térisera le conatus comme < l'effort de conserver son être propre ) (conatus propium esse celle-ci prenant en conséquence la forme purement logique d'un rai-
conseruanili), ce sera en vue, non pas d'isoler I'individu en le repliant sur soi, dans la sonnement par I'absurde.
penpective d'un individualisme au sens strict, mais de faire comprendre eu contraire
A la fin du scolie de la proposition 20 du de Seruitule, où est abordé
que ( nous ne pouvons jamais parvenir à faire que nous n'ayons besoin de rien d'ex-
térieur à nous en vue de conserver notre être, et que nous vivions de façon à n'avoir en réfêrence aux Stoïciens le thème de la mort volontaire, cet argu-
aucun commerce avec les choses qui sont extérieures à nous > (nos eficere nunquam ment est repris dans les termes suivants : < Mais qu'un homme, en
posse ut nihil exta nos iniligeamus ad nosfturn esse conseruandum et ita uiuamus ut nullum
verru de la nécessité de sa nature, s'eflbrce de ne pas exister ou de
commereium eum rebus quae extra nos sunt habeamus), La démonstration de la proposi-
tion 8 du ile Libertate fait référence à la propositionT dn de Afectlûrs précisément dans changer en passant à une autre forme, cela est aussi impossible que
ce sens, en expliquant que < plusieun ceuses peuvent ensemble plus que si elles étaient quelque chose se fasse à partir de rien, ainsi que n'importe qui peut
moins nombrewes > (plures eausae simul plus possunt quam si pauciores essent). s'en rendre compte en y rêfléchissant un peu > (at quod homo ex necessi-

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Introiluction à /Ethique : la vie alfectiue Fondements naturcIs et formes élémentaires de la vie afectiue

tate suae naturae conetur non existere vel in aliam formam mutari tam est ment à I'essence d'une chose êtemelle, que débouche la pratique du
impossibile quam quod ex nihilo aliquidfat, ut unusquisque mediocri medita- conatus, avec I'afÊrmation potentielle qui en est le corrélat.
tione uidere potest). Tendre ven la fin de son existence, ce serait, pour Cette expérience est conforme à la définition 5 du de Mente, selon
un homme comrne pour n'importe quelle chose, aller dans le sens laquelle < la durée est la continuation indéfinie de I'existence > (duratio
d'une altération ou d'une transformation de sa nature la plus radicale e* indefnita existendi continuatio)l. Cette définition est elle-même assor-
qui soit, puisque celle-ci coïnciderait avec la disparition de cette tie d'une explication qui paraît anticiper sur le raisonnement déve-
nature. Et ainsi deux choses sont également impossibles et impensa- loppé dans la proposition 8 du de Afectibus : < Je dis indéfinie, car elle
bles : qu'une chose soit faite à parrir de rien, et que, étant constituêe ne peut en aucune façon être dêterminée par la nature même de la
d'une certaine manière, elle soit poftée de par cette constitution à chose existante ni non plus par la cause efficiente qui bien évidemment
redevenir rien, donc à ne plus < être >, eu sens de la puissance d'exister pose nêcessairement I'existence de la chose mais ne l'ôte pas > (dico
et d'agir qui se trouve donnée evec et dans son essence. indefinitam quia per ipsam rei existentis naturam deterninari nequaquam
On serait tenté d'en conclure que chaque chose porte en soi, avec potest neque etiam a causa eficiente quae scilicet rei existentiam necessario
la puissance de se peqpétuer, et pour autânt qu'aucune cause extérieure ponit non autem tollit). Cette durée est indéfinie parce que rien ne peut
ne contrevienne à l'afiirmation de cette puissance, la promesse de la déterminer, que ce soit du côté de la nature de la chose existante, ou
l'étemité, au sens où, selon la cêlèbre formule du scolie de la proposi- bien que ce soit du côté de la cause eficiente par laquelle celle-ci est
tron 23 du de Libertate, ( nous sentons et e4périmentons que nous entrêe dans l'existence, étant exclu que cette cause soit aussi celle qui
sommes êternels > (sentimus experimurque nos aeternos esse). Mais il n'en I'en fasse sortir. Et ici encore, comrne dans la démonstration de la pro-
est rien, car l'éternité n'a précisément rien à voir avec une telle conti- position 4 du de .4fectibus, cette thèse est justifiêe pâr un argument
nuation de I'existence, ainsi que I'a établi la définition I du de Deo, purement logique : ce qui pose l'existence d'une chose, aussi bien du
selon laquelle est étemelle une chose qui, par la seule nécessitê de sa côté de son essence que de celui de se cause effi.ciente, ne peut simulta-
propre neture, existe absolument, donc sans référence à quelque temps nément l'ôter2. C'est ainsi que toute existence enveloppe un temps
ou durée que ce soit, et non seulement tend indéûniment à exister : indétni que rien, au point de vue de cette existence même, ne peut
l'étemitê n'a ainsi rien à voir avec une existence indéfiniment prolon- déterminer, nt afortiori terminer ou achever : mais on ne peut dire
gée au-delà d'un terme assignablel. Ainsi c'est sur une expérience pour eutant que cette existence enveloppe l'éternité, celle-ci apparte-
vécue de la durêe, et non de l'étemité, celle-ci étant propre exclusive- nant à la seule affirmation de I'essence en tant que celle-ci est aussi
position absolue d'existence, ne frt-ce que position de l'existence de

1,. De Deo, déf, 8 : < Par éternité je comprends I'existence même pour autant 1. Dans ce passege drt de Afectibus, Spinoza ne fait aucune distinction entre
qu'elle est conçue comme suivant nécessairement de la seule déûnition d'une chose (tempsret<durée>:laproposition9reprendl'idéed'un(tempsindéfini>(tempus
étemelle > (per aeternitatem intelligo existentiam ipsam quatenus ex sola rei aeternae ilefni- indefnitum) exposée dans la proposition 8 en parlant d'une < durée indéûnie > (indei-
tione necessario sequi coneipitur). Cette délinition est assortie de l'explication suivante : nita ilurutio).
( Ën effet une telle existence, de même que I'essence de la chose, est conçue comme 2. Toutefois on peut se demander si cela revient exactement au même d'afirmer
une vérité étemelle, et c'est pourquoi elle ne peut être expliquée par la durée ou par que ( ce qui pose I'existence de la chose ne peut l'ôter > (de Mente, explication de la
le temps, même au cas où la durée serait conçue comme étant privée de commence- déânition 5), et que < ce qui pose I'essence d'une chose ne peut l'ôter > (de Afectibus,
ment et de terme >. démonstration de la proposition 4).

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Introduction à lEthique : la uie ffictive Fonilements naturels et forfies élémentaites de la vie afectiue

cette essence même telle qu'elle est d'emblêe comprise dans sa nature sans exception : ceux-ci sont ensemble, et en quelque sorte d'un
définition. même élan, quoique à des degrês divers, entraînês par ce mouvement
Ceci pourrait être dit encore autrement: la puissance dt conatus, fondamentalement afirmati{, dont le principe coincide avec leur
plutôt qu'elle n'inscrit ses effets dans une durée objective, déjà com- essence actuelle, qui les engage dans une existence toujoun recom-
plètement déterminée de manière indépendante et univoque, et dont mencée, en verhr de la puissance d'être qui est en eux et les pousse à
elle occuperait une poftion délimitée conformêment à son quantum, penêvérer indéfiniment dans leur être pour un temps illimitê. Cette
produit concrètement cette durée en même temps qu'elle continue, du impulsion dont la dynamique emporte toutes les ôrmes de la rêdité
plus profond d'elle-même, à affirmer la nêcessité de son existence tou- travaille également l'âme humainel, et ceci âu plus profond
jours et toujours recorrunencée, qu'elle prolonge tendanciellement au- d'elle-même, au plus près de ce qui constitue son essence actuelle,
delà de toute limite de temps assignable, en se donnant ainsi au fur et donc en tant qu'elle est idêe d'un corps existent en acte : les mouve-
à mesure à soi-même sa propre durée. Exister, au sens d'une existence ments de l'âme, qui ont étê préalablement identifiés dans les trois pre-
qui n'est pas seulement donnée, ou subie passivement, et donc aussi mières propositions du de Afeaiûrs, à savoir les passions et les actions
restrictivement, par la chose existante, c'est assumer et vivre pleine- auxquelles se ramènent toutes les manifestations de sa neture, s'expli-
ment, au point de vue du conatus, tout ce que sa nature la fait être, en quent ainsi à partir de son conatus; celui-ci, de toute son intime force,
dêployant à partir de cette nafure, et en fonction seulement de celle-ci, la prêcipite dans des formes d'actualisation de sa puissance d'être dont
le champ dans lequel elle existe et agit. Et la durêe elle-même est atta- I'infinie variété se dêploie à I'intérieur du champ déûni par cette puis-
chée à l'existence de la chose, en tant que cette existence fait I'objet sance même. Les propositions 9, 10 et 11 &r de ont précisê-
'4ffeaibus
d'une affirmation issue du plus profond d'elle-même en vertu de ment pour objet d'appliquer aux phênomènes menteux caractérisés
laquelle elle doit être toujours et toujours recommencée : il n'y a pas dans les propositions 7,2 et 3la thêorie générale da conatus e4posée
une durée, commune à toutes les choses tout au moins une telle complètement pour elle-même dans f intervalle, avec ses aspects
reprêsentation n'est qu'un mode abstrait de penser, mais il y a des simultanément logiques et existentiels, dans les propositions 4, 5, 6,7
durées, issues de I'existence même des choses en tant que cette exis- et 8.
tence correspond à l'exercice effectif d'une puissance qui est celle de Par là même sont jetées les bases d'une doctrine rafionnelle de l'aÊ
leur conatus. fectivité : les scolies des propositions 9 et 11 dérivent directement de
ce conatus qui constitue la puissance originaire de l'âme humaine un
certain nombre de figures fondamentales, ou d'affects êlémentaires, à
partir desquels pourra être ensuite reconstituêe, dans ses méandres les
3 I LES AFFECTS PRIMAIRTS plus complexes et les plus tortueux, la totalité de la vie affective, qui
Qtropositions 9, 10 et 11, dëfnitions 7,2,
j des afeas) ainsi, par leur intermédiaire, se révèle coûune étant I'expression de
cette dynamique essentielle qui traverse l'âme humaine et constitue le

Les cinq propositions précédentes, sans faire du tout réÉrence à la


1. Il est à noter que les énoncés des propositions 9, 10 et 11 se rapportent à l'âme
réalitê propre de l'âme humaine, ont exposé la notion de conatus en en général : c'est seulement dans les scolies qui accompagnent les propositions 9 et 11
tant qu'elle conceme des choses en général, donc tous les aspects de la qu'est précisée la référence à l'âme humaine.

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Introiluction à /Tthique : la uie afectiue Fondements naturels et foftnes élémentaires de la uie afectiue

principe secret de ses transports émotionnels, appréhendés sur le plan sorte, en merge d'une déduction plus gênérale dont le mouvement se
de leur manifestation empirique sous la forme de sentiments perticu- poursuit de manière complètement autonome par se logique propre :
liers1. Après avoir recensê ces ûgures élémentaires, Spinoza êcrit, dans ce procédé, qui sera exploité tout eu long du de '4fectibus, répond à
le scolie de la proposition 11 : < En dehors de ceux-ci je n'ai connais- I'exigence explicitêe dans la Préface de soumettre les problèmes de
sance d'aucun autre affect primaire >> (praeter hos nullum alium agnosco I'affectivitê à une explication rationnelle causale, développêe complè-
ffictum primarium)2. Indiquêe ainsi en pessent, la notion d'affect pri- tement a priori, avant d'en faire les objets d'une description empirique,
maire, que nous exploiterons pour commenter cette partie du de Afec- celle-ci ne venant que confirmer après coup la conformité de cette
tibus, rend bien compte du caractère à la fois originaire et êlémentaire dêduction avec les formes bien connues, êtiquetées et nornmées, de la
de ces figures fondamentales de la vie affective qui, au plus près de réalité affective.
l'élan natif du conatus, constituent en quelque sorte les mouvements
primitifl de l'âme, tels qu'ils jaillissent directement de sa nature même. a / Le désir et sa double détermination fttroposition 9 et son scolie,
Nous aurons naturellement à nous interroger sur le caractère premier définition 1 des afeAs). Cette déduction procède rationnellement en
ou < priinaire > de ces afkcts, et à nous demander s'il correspond, dans -
déterminant, dans la proposition 9, Ia cause première dont dérivent
une perspective génêtique, à une antérioritê, ou bien, dans une pers- tous les mouvements qui agitent l'âme, à savoir la force essentielle, ou
pective structurale, à une prioritê : le fait que le raisonnement ici suivi conatus, qui est en elle cofiune en toutes choses, et, du plus profond de
par Spinoza ait une forme déductive devrait privilégier la seconde de sa neture, la pousse à persévérer dans son être. cette impulsion pre-
ces hypothèses. mière se retrouve en arrière de toutes les manifestations de son activité
Ces figures primaires de I'affectivité se ramènent pour I'essentiel à sans exception, que l'âme soit cause adêquate ou cause inadéquate de
trois : l'appétit ou désir, dont la notion est dégagée dans le scolie de la celles-ci, pour reprendre la distinction introduite dans les premières
proposition 9, et est reprise à la fin de cette partie de l'Ethique dans la propositions du de Afectibus, et donc que ces manifestations soient
définition 1 des affects; la joie et la tristesse, dont les notions sont eccomplies dans la clartê et la distinction, qui correspondent à une par-
dégagêes dans le scolie de la proposition 11, et sont à nouveeu expli-
faite maîtrise et connais$ance de soi, ou qu'elles soient accomplies au
quées dans les définitions 2 et 3 des affects. Il est intéressant de remar-
contraire dans la confusion, en l'absence d'une telle disposition rarion-
quer que Spinoza a systémetiquement rejetê la présentation de ces nelle qui seule rend l'âme pleinement active : dans tous les cas,
formes élémentaires de I'affectivité dans des scolies, où elles sont iden- explique la propositiong,la conscience que l'âme a d'elle-même, tout
tifiées et désignées par leun norru propres, cataloguées en quelque ce qu'elle ressent, eccompagne les ressauts de cette force ou impulsion
première et en épouse mentalement les ébranlements. L',ensemble de la
1. A la fin du de Afectibus,la démonstration de la proposition 57 reprend cette vie de l'âme, dens tous ses aspects sans exception, y compris ses aspects
idée dans les termes suivants : < Tous les affects se rapportent au désir, à lajoie et à la
fristesse > (omnes ffictus ad cupiilitatem, laetitiam et tistitiam rcferuntur).
proprement intellecilels qui constituent au sens prople ses actions,
2. Dans I'explication qui accompagne la définition des affects 4, consacrée à < la s'explique ainsi à partir de cette puissance d'être qui la possède au plus
surprise > (admirutio), Spinoza revient à nouveau sur ce point : < Je reconnais seule- intime d'elle-même puisqu'elle coïncide avec sa propre essence
ment trois affects primitiG ou primaires, à savoir ceux de joie, de tristesse et de désir >
(tres tantum afectus pimitiuos seu pimaios agnosco, nempe laetitiae, tistitide et cupiditatis).
actuelle : et cette puissance constitue aussi la source à laquelle s'alimen-
La formule, < trois affects primitili > (tres primitiui afectus), apparaît encore dans la tent ses passions. Ainsi actions et passions de l'âme, dont la têahtê a êtê
démonstrâtion de la proposition 57 et dans le scolie de la proposition 59. préalablement êtablie, représentent les pôles extrêmes entre lesquels se

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B#
Introduetion à /Tthique : la uie ffictive # Fonilements naturels et Jormes élëmentaircs de la uie afeetive
r
dêploient les manifestations proprement mentales du conatus, avec les #
g{ hommes ont par là même une certeine conscience de ce qui se passe
& dans leur âme, cette conscience reflêtant au coup par coup ces mouve-
effets de conscience qui les accompagnent. $
Le thème de la conscience, tel qu'il est ainsi introduit dans la pro- ,*, ments mentaux dans la forme d'une conscience immédiate et inêfl,ê-
i!
position 9 du de Afectibus, l'est dans une perspective manifestement rlr chie qui n'est qu'une demi-conscience ou une fausse conscience, puis-
,8t
critique qui en relativise la portée : la conscience qui accompagne les qu'elle corhcide de âit âvec une ignorance. C'est précisément cette
manifestations mentales dtr conatus, n'en constitue en rien la condition, leçon qui avait êtê reprise dans le scolie de la proposition2 du de Afec-
et elle ne les précède pas, puisque celui-ci a, dans l'âme comme en tibus: < Les hommes se figurent qu'ils sont libres pour cette seule rai-
toute autre chose, la forme d'une impulsion et non celle d'une inten-
tion s'appuyent sur la représentation préalable de son but et se proje-
t
&
son qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes à par-
rir desquelles celles-ci sont déterminêes > (homines ea sola de causa liberos
tant en conscience, comme on dit, vers celui-ci : c'est l'êlan spontané se esse creilunt quia suarum actionum sunt conscii et causarutn a quibus deter-
du conatus qui explique la conscience et non l'inversel. Est reprise ici, miflantur ignari). Ceci explique que cette conscience soit présente dans
dans un contexte démonstrati{ une idée qui avait déjà étê introduite
&
l'âme dans tous les cas, que les manifestations de son conatus Prennent
&
dans l'Appendice du de Deo sous la forme d'une thèse avérée par I'ex-
$
une forme active ou passive, donc que se Produisent en elle des idées
périence commune : < Il suffira que je prenne ici pour principe ce que adéquates ou des idées inadéquates.
tous doivent admettre, à savoir ceci, que tous les hommes naissent Cette imrption de la conscience est justifiée, dans la démonstration
ignorants des causes des choses, et que tous ont le dêsir de rechercher de la proposition 9, en référence à la proposition 23 du de Mente, selon
ce qui leur est utile, chose de laquelle ils sont conscients ,> (omnes laquelle < l'âme ne se connaît elle-même que pour autant qu'elle per-
homines rerum causarum ignai nascuntur et omnes appetitum habent suum çoit les idées des affections du corps ,> (nens se ipsam non cognoscit nisi
utile quaerendi ujus rei sunt conscii). C'est parce qu'ils sont obscurément quatenus cory)oris ffictionum ideas percipit). La forme resffictive de cet
entraînés à désirer ce que, en l'absence d'une connaissance rationnelle énoncé montre bien les limites de cette prise de conscience, par I'inter-
des véritables causes des choses, ils estiment leur être utile, que les médiaire de laquelle l'âme, pâs plus qu'elle ne se connaît directement
elle-même, ne connaît non plus directement le coqps dont elle est
f idée, ainsi que l'avait déjà expliqué la proposition 19 du de Mente:
1. Cette même idée est clairement formulée à la fin du scolie de la proposi-
tion 9 : < Nous ne nous efforçons à rien, ne voulons, n'appétons, ne désirons rien < L'âme humaine ne connaît le corps humain lui-même et ne sait qu'il
parce que nous le jugeons bon; mais au contraire nous jugeons bon quelque chose existe lui-même si ce n'est par l'intermédiaire des idées des affections
parce que nous nous y efforçons, le voulons, I'appétons et le désirons > (nihil nos
dont le corps est affectê > (mens humana ipsum humanum corpus non
eonai, velle, dppetele neque cuperc quia iil bonum essejuilicamus, sed contra nos propterea ali-
quiil bonum esse juilicare quia iil conamur, uolufius, appetimus atque eupimus). Cette thèse cognoscit nec ipsum existere scit nisi per ideas ffictionum quibus corpus afr-
sera reprise sous une forme plus concentrée dans le scolie de la proposition 39, selon citur).Dansles dêmonstrations de ces deux,propositions 79 et23 ds de
lequel u nous ne désirons rien parce que nous jugeons que cela est bon, mais au Mente, intervient et joue un rôle crucial le corollaire de la proposi-
contraire nous appelons bon ce que nous dêsirons > (nos nihil cupere quia id bonumjudi-
eamus sed eontra iil bonum uocamus quoil cupimus), formule qui dénie à ces jugements de tion 11 de cette même partie de l'Ethique, dont nous avons dêjà ren-
valeur une portée objective pour les râmener à de simples appellations. La conscience, contré la référence en commentant la première proposition du de
qui développe aveuglément ces indications, suit et ne décide rien, ou plutôt, en expli- ,4fectibus, où il servait à e4pliquer les conditions dans lesquelles en
citant certaines options, elle se figure décider ce vers quoi le désir s'oriente déjà en
vertu du déterminisme auquel il est soumis, déterminisme dont la conscience n'a elle- l'âme, qui de ce fait est passive, se produisent spontenément des idées
même aucune idée. inadéquates. En Dieu I'idée du coqps humain, c'est-à-dire l'âme, n'est

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Introiluction à /Tthique : la vie afective Fondements naturels et Jotmes élémentaircs de la uie afectiue

pes donnée isolément, mais en rapport avec les idêes de toutes les conscience, qui n'a connaissance qu'indirectement et partiellement de
autres choses singulières par lesquelles ce corps est continuellement ce qui ," p"rr. dans l'âme et dans le corps, ce même appel, en même
affecté parce qu'il ne peut exister sans elles, qui constituent son milieu ,.rrrp, qo'il ,. fait reconnaître, se présente sous une forme mystifiée et
de vie; il en va de même en ce qui concerne I'idée de cette idée, qui passer la considéretion des effets avent celle des
tr",ràrti., qui fait
est I'idêe de l'âme, ou la conscience que celle-ci a naturellement d'elle- causes, en rapport avec la production spontanée d'idées inadéquates.
même : cette conscience est indirecte, pârce qu'elle reflète en premier pour mieux comprendre la nature duelle de ce < désir > (cupiditas),
lieu les idées des affections du corps, à partir desquelles elle reconsfitue qui est la première figure d'affect isolée et identifiée par Spinoza au
une connaissance du corps et aussi de l'âme; or cette connaissance est àurs de sa déduction rationnelle de l'affectivitê, telle que cette figure
nécessairement partielle, dans la mesure où elle est soumise aux aléas se forme à la rencontre inconscient dans son principe, et de
dt conatu-s,
des rencontres du corps evec les coqps extérieurs, telles que celles-ci la conscience, nous pouvons tout de suite nous reporter à la définition
s'effectuent selon l'ordre conunun de la nature et non en fonction récapitulative qui en est donnêe au dêbut de la liste des dêfinitions des
d'une nécessité inscrite dans l'essence du corps ou dans celle de l'âme. présentée à la fin du de Afelibus : cette dêûnition explique clai-
"fferts
L'affectivité n'est précisément rien d'autre que cela : elle épouse remenf cette nature duelle du désir. On comprend que la première de
tous les mouvements communiqués par le conatus, tels que ceux-ci se ces déûnitions des affects soit consacrêe au désir, qui donne sa base eux
produisent dans l'âme humaine evec âccompagnement de conscience; développements ultérieurs de la vie affective : on peut dire que celle-ci
et il est clair que cette conscience, qui rêag|t au coup par coup eux prêr.rri. les modulations possibles de cet affect fondamental
^qrr'.r, toutes
effets provoqués par les impulsions du conatu.s, le fait en restant com- le désir. Ceci signiûe que la Éalitê affective, avec f infinie
plètement ignorante ou inconsciente des causes de ces impulsions, variété de ses imperceptibles nuances, et son instabilité manifeste,
c'est-à-dire du conatus lui-même, dont la force agit en se maintenant dérive d'une source unique : en remontant à cette source' il est donc
en deçà du seuil de cette conscience. Lonque la conscience rapporte les possible de reconsrituer la logique globale de I'affectivité, selon le pro-
mouvements impulsês par le conatus à l'âme seule, elle les dêsigne à !r"--. tracê dans la préface du de Afectdûas. Qu'est-ce quidejustite I'en-
I'aide du terme de < volontê > (voluntas); lorsqu'elle les rapporte cette position fondatrice assignée au désir dans I'explication
simultanément, tels qu'ils se produisent réellement, à l'âme et au semble de la vie a{fective ? D'où celui-ci tire-t-il son pouvoir unifica-
corps, elle se sert du terme < appétit > (appetitus). Mais il faut bien teur qui en fait en quelque sorte l'affect par excellence, dont toutes les
comprendre que derrière ces vocables se cache une même réalité, qui manifestations de la vie affective ne sont que des expressions ?
êchappe précisément à la conscience au moment où celle-ci cherche à "rrtr.i
La réponse à ces interrogations se trouve dans la.définition que Spi-
I'appréhender en lui collant ces diflêrentes étiquettes. Cette réalité, l-ro"" dorrn. du dêsir, définition d'essence qui doit expliquer per sa

c'est celle de ce qu'il faut appeler proprement < désir > (cupiditas), qû cause la puissance comprêhensive qui appartient par nâture au désir en
n'est rien d'autre que ( I'appétit evec accompagnement de cons- tânt que celui-ci constitue le premier de tous les affects'
cience > (appetitus cum ejusdem conscientia). Par I'intermêdiaire de I'ap- Avant de nous engager dans une analyse dêtaillêe du contenu de
pétit, l'appel du désir renvoie à l'élan primordial du conatus, en tânt cette définition, nous pouvons faire une remarque sur la forme de ce
que celui-ci entraîne simultanément l'âme et le coqps dans le sens de passage del'Ethique, qui est assez particulière. Il se présente comme un
I'effort en vue de persévérer indéfiniment dans leur être, et ceci cons- è.rorr.e explicatif ft le dêsir est... D) qui expose une élucidation ration-
titue en quelque sorte sa vérité proônde; par I'intermêdiaire de la nelle de la nature de la chose définie : < Le dêsir est I'essence même de

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Introduction à /Ethique : la uie ffictive Fondements naturels et fortnes élémentaires de la uie ffictiue

I'homme en tant qu'on la conçoit déterminée à accomplir quelque < I'essence même de I'homme en tent qu'on le conçoit dêterminée à
action à partir d'une quelconque aflection donnée d'elle-même , kupi- accomplir quelque action ) ?
ditas est ipsa hominis essentia, quatenus ex data quacunque ejus ffictione partons de ù première dêfinition du désir, celle dont Spinoza a dû
determinata conciqtitur ad aliquid agendun). Or cette explication de la lui-même pârtir, avant de comprendre la nécessité de la complêter par
neture du désir est elle-même assortie d'une < explication > (explicatio) une prêcision supplêmentaire, qui est venue s'ajouter ensuite à son
que cette détermination
détaillée, qui en reprend cerrains termes, de façon à les justifier : Spi- -rrrrg. initial. Nous pouvons considérer ou primordiaux du désir, par les-
noza donne donc lui-même le commenteire de l'énoncé initial de ses révèle certains aspects fondamentaux
définitions des affects; et en conséquence, pour dégager les enseigne- quels il est nécessaire de commencer Pour pouvoir, sur la base ainsi
ments rationnels de cet énoncé, il n'y a qu'à suiwe l'inteqprétation qui êtablie, parvenir à une compréhension rationnelle de la nature du désir
en est explicitée dans le texte. Or à traven cette explication, Spinoza et de la p1"." qrr. celui-ci occupe dans le développement de I'ensemble
cherche manifestement à attirer I'attention de son lecteur sur une par- de la vie affective. Cette définition associe deux déterminations : elle
ticularité de l'énoncé de sa définition. Dans le cours de ce commen- explique d'une part que le désir est < I'essence même de l'homme >' et
taire, il indique : < J'aurais pu dire que le désir est I'essence même de d'"ut . p"rt qo'il est cette essence ( en tant qu'on la conçoit détermi-
l'homme en tent qu'on la conçoit déterminée à accomplir quelque nêe à accomftr quelque acrion o. Qu. signifient ces deux indications,
acfion >, et I'on peut penser que cette formulation est celle à laquelle il considérées séparément et ensemble ?

s'était arrêté en premier lieul ; mais, précise-t-il aussitôt, cette défini- Demandons-nous d'abord ce que spinoza veut dire en expliquant
tion aurait été lacunaire, parce qu'elle n'aurait pas permis de com- que le désir est < I'essence même de I'homme > (ipsa hominis essentia) .
prendre dans quelles conditions le désir s'accompagne, dans l'âme ôette for-rrle, ainsi que le prêcise I'explication qui accompagne la
humaine, de conscience; et c'est pourquoi il a été amené à ajouter à dêfinition, avait dêjà été introduite dans le scolie de la proposition 9
son énoncé initial une nouvelle prêcision, destinée précisément à cor- û: de Afectibus, à propos de la notion de < I'appétit > (appetitus), ainsi
riger cette insuffisance : ie désir est I'essence même de I'homme en tent définie dans le texte de ce scolie : < il n'est rien d'autre que I'essence
qu'on la conçoit déterminée à accomplir quelque action < à partir même de l'homme, de la nature de laquelle suivent nécessairement ces
choses qui servent à la conservation de lui-même > (nihil aliud est
quam
d'une quelconque affection donnée d'elle-même >. C'est donc que
ipsa hominis essentia ex cujus natura ea quae ipsius conseruationi inseruiunt
l'énoncé complexe de la définition du désir, telle que la propose Spi-
noza, est organisé sur deux plans successifi dont cet énoncé effectue itessrrario sequuntur). L'expression < rien d'autre que D (nihil aliud quam),
prêcisément l'articulation. Pour comprendre la signiûcation que Spi- fréquemment utilisée par Spinoza, assigne à cette formule sa fonction
noza, atteche à cette définition, il faut expliquer comment on passe de e*pic"tive : si le dêsir, ou l'appétit, n'est ( rien d'autre > que I'essence
s'explique par cette seule essence
la première forme, qu'on peut dire simplifiêe, de l'énoncé à la -À-. de l,homme, cela signifie gu'il
seconde, qui en constitue l'élucidation complète. Qu'est-ce que la prê-
dont il constitue la manifestation directe ou l'expression nêcessairel. En
cision ajoutée par Spinoza, < à partir d'une quelconque affection don- disant que le désir est I'essence de l'homme, et rien d'autre, Spinoza
née d'elle-même >, ajoute à I'explication préalable du désir, qui en fait

1. Ceci est à entendre au sens où, selon la proposition 7 du de Afectibus, <le cona-
1. cette formule est précisément celle qui sert à définir I'appétit au début du sco- lns par lequel chaque chose s'efforce de penévérer dans son être, n'est
rien d'autre que
lie de la proposition 9. l'essence actuelle de cette même chose r.

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Introduction à /Tthique : la vie alfectiue Fonilements naturels et Jormes éIémentaires de la vie afectiue

cherche à mettre en évidence le caractère crucial du désir pour une lui est coûlmuniquée par la puissance de la nature dont la dyna-
être,
détermination de ce qui est le plus essentiel à I'homme : il est impos- mique infinie entraîne dans son irrêsistible mouvement tous les êtres
sible de comprendre I'essence de I'homme sans faire cette référence au sans exception, et non seulement tel individu ou tel genre d'individus'
désir qui en constitue la détermination primordiale et réciproquement. Si I'homme est dêsirant par essence, ce n'est pas en tant qu'il est
C'est donc le caractère primordial du dêsir qui est indiqué par la for- homme, et comme tel doté de caractères privilégiés qui le mettraient
mule < le désir est l'essence même de I'homme >. Cette essence est-elle détnitivement à part du reste de la nature, tanqudffi imperium in impe-
celle de l'homme en général, ou celle d'un homme considéré en parri- rio, m?lis c'est en tant qu'il est un être de pârt en Part neturel, et parti-
culier dans son existence concrète ? Les termes utilisês par Spinoza cipe comme tel de I'universelle puissance qui impulse la vie de la
la formule essentia hominis pouvant indiflêremment se traduire par - ,r"tor. entière. Le désir est essentiel à I'homme parce qu'il est I'expres-
l' < essence de I'homme D ou par l' < essence d'un homme >, puisque la sion d,une tendance absolument coûlmune, qui ne se réfère à aucun
langue latine ne fait pas usage de l'article, et en conséquence ne âit pas sujet particulier, tout au moins considérê dans son exclusive particula-
la diftrence entre l'article défini et I'article indéfini ne permettenr rité. Et ce dêsir sans sujet, puisque, dans son principe il ne se repporte
-
pas de trancher entre ces deux interprétations, précisément parce qu'il à I'existence d'aucune nature particulière distinguée de toutes les
n'y a pas lieu de trancher entre elles : le désir se retrouve au fond de autres, est aussi, du moins pris à l'origine, dans sa détermination essen-
tous les comportements de tous les individus quels qu'ils soient, et en tielle, sans repport à un ou à des objets dont la nature pourrait être
conséquence, pour former le concept générd abstrait d'une essence a prioi détermlnée : c'est précisément de 1à qu'il tire son câractère
humaine corunune à tous ces individus, il est impossible de la présen- essentiel, celui d'un fondamental désir d'être qui se retrouve, quoique
ter autrement que comme une nâture désirantel. indéfiniment modulê, dans tous les êtres sans exception dont il anime
Mais cela signifie-t-il que le désir soit le caractère spéciûque qui tous les comportements sans exceptionl.
distingue I'essence humaine de celle de tous les autres êtres naturels ? Ceci peÀet du même coup de comprendre ce que veut dire Spi-
Evidemment non. Et ceci nous ramène précisément à la considération noza lorsqu,il écrit que le dêsir est I'essence même de I'homme < en
du caractère primordial du désir. D'où le désir tire-t-il ce caracrère ? t".rt qo'on la conçoit déterminée à accomplir quelque ection >,(quate-
Du fait, que Spinoza n'éprouve pas le besoin de mentionner à nou- nus ioncipitur ad aliquid agendum). Le désir qui, au plus profond de
veau explicitement ici, parce qu'il le suppose suftsamment établi, que l'homme, constitue son essence, coincide evec une impulsion à pené-
le désir ou I'appétit est la manifestation du conatus, de l'impulsion à
persévêrer dans son être, qui, au plus profond de chaque individu,
1. La démonstration de la proposition 57 dn de Afectibus reprendra l'idée selon
constitue la dêtermination essentielle de son être, le principe même de I
laquelle le désir < est la nature même ou I'essence de chaque individu (e.st ipsa unius-
sa vie, son ( essence actuelle >. Or cette impulsion, qui est en chaque
,ujurqu, natuta seu essentia), en se référant au scglie de la proposition 9, d'aprà lequel
t'"ppêtit, que rien ne distingue sur le fond du désir, < n'est rien d'autre que l'essence
-êà. d. l-'homme > (nihit aliud est qudfl ipsa hominis essentia). Dansle contexte.propre
à cette démonstretion de la proposition 57, I'affirmation du caractère < essentiel du
I
1. Toutefois, si on donne à la notion d'essence le sens d'essence actuelle, tel qu'il désir signifie que, non seulement pax repport aux autres affects, mais même par rap-
estintroduit dans la proposition 7 du de Afectibus, on privilégie le caractère individué po* ,rrt..^, primaires que sont la joie_et la tristesse, il détient une position
du désir. La formule < le désir est I'essence de l'homme r signifie alon que tous les ".r-*
primordiale, qui "ff..ç
lui viùt de la communication directe qu'il entretient tvecle conatus.
'Ceci justifie
comportements d'un individu s'expliquent à partir du désir d'êrre qui dérive directe- lË f"it qo. la déduction du désir intervienne avant celle de lajoie et de la
ment de son essence actuelle, et coincide ainsi avec son propre conatus. tristeie, dont les rrotion, seront introduites dans le scolie de la proposition 11'

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lntroiluction à lTthique : la vie afectiue Fondements naturels et formes élémentaires de la uie ffictfue

vérer dans son être dont le caractère n'est pes statique mais dyna- considération de tels buts : il est en quelque sorte un désir errent, une
mique : pour une telle narure désirante, être et agir ne font qu'un. Si impulsion vague, en attente des formes concrètes de sa réalisation qui
l'âme humaine est possédêe par un désir fondamental qui se trouve à viennent par ailleurs lui donner, de manière plus ou moins acciden-
la source même de ce qui la fait être, c'est parce qu'elle est inclinée à telle, un contenu particulier déterminé.
tout âire pour ( persêvérer >, c'est-à-dire pour continuer à exister, Est ainsi expliquée la première strate de la définition du désir, qui
autant qu'il est en elle, et ceci sans limite assignable de durée, ainsi que, reprend un certein nombre d'indications préalables liées à la présenta-
dans les propositions 6,7 et I dr de Afectibus, Spinoza l'a expliqué, tion du concept de conatus. A partir de là nous pouvons rêpondre à la
pour des choses considérées en génêral et non seulement pour l'âme ni première des questions que nous a'vions posêes pour commencer. Le
afortiori seulement pour l'âme humaine. Dans le scolie de la proposi- caractère primordial du dêsir, et la fonction d'unification qu'il remplit
tion 9, qui est cité au début de l'explication de la définition 1 des à l'égard de I'ensemble des comportements humains, s'expliquent par
affects consacrée au dêsir, Spinoza a précisé au sujet de cette neture le âit qu'il n'est rien d'autre que l'essence même de I'homme en tant
désirante qu'elle est < déterminée à faire tout ce qui peut servir à la qu'on la conçoit < déterminée > (determinata) à accomplir quelque
conservation d'elle-même > (determinata ad ea agendum quae ipsius action : les actions des hommes sont déterminées dans la mesure où
conseruationi inseruiunt), de manière à restituer au conatus son caractère elles obêissent toutes à cette impulsion fondamentale qui définit I'es-
d'intérêt vital, apte de ce fait à expliquer toutes les conduites humaines sence humaine en tant que nature désirante. C'est bien ainsi que Spi-
dont il constitue la détermination essentielle. Mais il est à remarquer noza résume lui-même cette déûnition lorsqu'il se réfère à son ênoncé
que la définition du désir qui est énoncée en tête de la liste de défini* dans la démonstration de la proposition 61 du de Sentitute.Il l'expose
tions des affects présentée à la fin da de Afectibus est rêdigêe de alors dans les termes suivants : < Le désir, considéré absolument, est
manière à faire l'économie de cette ré{êrence explicite à un intêrêt I'essence même de l'homme en tant qu'on la conçoit dêterminée de
déterminé, celui-ci fût-il l'intérêt vital qui pousse chaque être à conser- n'importe quelle façon à accomplir quelque action > (cupiditas absolute
ver son être : elle explique que, de par son dêsir essentiel, chacun est considerata est ipsa hominis essentia quatenus quoumque modo detenninata
< déterminé à accomplir quelque action >, sans que la neturre de cette conciytitur ad aliquid agendum). Deux indications importantes peuvent
action soit en rien prêcisée. Spinoza a sans doute voulu ainsi attirer être dégagées de ce passege : d'une part la définition, telle qu'elle est
I'attention sur le fait que le désir, en tant qu'il constitue l'essence de ainsi formulée, conceme le dêsir < considéré absolument > (absolute
l'homme, n'est pas a priori fixé sur des buts spécifiques qui I'oriente- considerata), entendons : ramené aux caractères essentiels qui en font
raient dans telle direction plutôt que dans telle autre, en fonction de prêcisément un dêsir originaire, coïhcidant avec l'impulsion primor-
choix qui feraient I'objet d'une décision initiale. Le désir pousse diale qui, en chaque chose, et non seulement dans l'âme ou dans l'âme
I'homme à agir, et ceci en fonction de I'intérêt vital de conservation humaine, la fait tendre par tous les moyens à persévérer dans son être;
qui est enracinê au plus profond de son être et qui constitue son d'autre part, ce désir, par lequel la chose en question est déterminée à
essence, mais non à faire quoi que ce soit en pârticulier, en vercu d'in- agir, n'est pas, du moins si on le considère absolument, lié aux condi-
tentions ou de motivations délibérées, c'est-à-dire de préfêrences qui tions qui dirigent sa réalisation dans tel ou tel sens : cette réalisation
conféreraient à ses actions une orientation exclusive en les ûxant sur peut s'effectuer < de n'importe quelle façon > (quocumque modo), sans
des objectifs ou des buts dêterminés. Si le désir est essentiel à l'homme, que cela affecte en rien la nature première de ce dêsir.
c'est précisément parce qu'il n'est pas attaché, au moins au départ, à la Toutefois, Spinoza ne s'en tient pas à cette déûnition essentielle du

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Introduction à lÏthique : la rtie ffictiue Fondements naturels et formes élénentaires de la vie ffictiue

désir :ayant d'abord considérê le désir dans l'absolu, il introduit cience, alors que celle-ci n'est pas indispensable pour comprendre la
ensuite dans sa définition la considération des conditions relatives de sa nature de l'appêtit, ainsi présenté comme une sorte de désir aveugle
manifestation. C'est ce qu'il fait prêcisément en injectant dans la for- parce que privé de conscience. Or, au point de vue qui est celui de
mule analysée la précision : < à partir d'une quelconque affection don- Spinoza, si on s'en tient à I'essentiel, < à vrai dire > (revera), cette diffê-
née d'elle-mème > (ex data quacunque ejus afectione), qui ne figurait pas rence est négligeable, et on pourrait à la rigueur ne pâs en tenir
dans le texte initial. Avant de rendre compte du sens exact de cette compte. Or privilégier sur ce point ce qui constitue véritablement I'es-
nouvelle formulation, il faut comprendre ce qui l'a rendue nécessaire, sentiel, n'est-ce pas justement en rester à la considération du désir
< pris absolument ) (absolute considerata), ainsi que nous l'avons fait
et pour cela il faut prendre connaissance de I'explication donnêe par
Spinoza lui-même à ce propos. précédemment en le définissant d'une manière qui, de fait, coihcide
Au début de l'explication qui âccompegne la première définition avec la dêtermination de I'appétit ?
des affects, consacrée au désir, Spinoza reprend la caractérisation qui La suite de l'explication qui accompagne la première définition des
en avait été donnée dans le scolie de la proposition 9 du de Afectibus, affects va prêcisément dans ce sens : < Que l'homme soit conscient de
à savoir que < le désir est I'appêtit avec la conscience de lui-même > son appétit ou non, I'appétit demeure cependant un et identiqae >> (sive
(cupiditatem esse appetitut/, cutn ejusdem conscientia). A première vue, homo sui appetitus sit conscius sive non sit manet tantum apltetitus unus
cette rêférence à la conscience distingue le désir de I'appétit, en le prê- idemque). C'est donc que la réfêrence à la conscience ne modifie en
sentant colnme étant quelque chose de plus que le simple appétit, dont rien la détermination primitive de I'appétit, qui demeure identique-
la déûnition est prêcisément donnée dans l'ênoncé que nous venons ment la même : c'est-à-dire qu'il obéit toujours à la loi fondamentale
d'expliquer de manière détaillée : < L'appétit est l'essence même de dtr conatus. Il est exclu que f intervention de la conscience dans la
l'homme en tant qu'on la conçoit dêterminée à accomplir des actions manière dont l'appêtit se réalise concrètement change sa nature sur le
qui servent à sa propre conservation > (appetitum esse ipsam essentiam fond. Il n'est pes difficile de reconnaître ici, bien que Spinoza n'y fasse
quatenus determinata est ad ea agendum quae ipsius consewationi inseruiunt) . pas explicitement réÉrence, une occuffence des thèses qu'il développe
Spinoza veut-il dire que le désir, c'est l'appêtit ainsi défini, plus la par ailleurs à propos de l'illusion du libre-arbitre : les reprêsentations
conscience? Et alon en quoi cette adjonction de la conscience modi- de la conscience, et les choix motivés et dêlibérés que celles-ci inspi-
fie-t-elle la dêtermination première de I'appêtit et en infléchit-elle le rent, n'infléchissent en rien le cours des appétits humains fondamen-
contenu ? Or à cette interrogation il répond aussitôt en rappelant : taux, en tent que ceux-ci obéissent à I'impulsion vitale du conatus :
< Dans le même scolie j'ai bien précisé que, à vrai dire, entre I'appêtit evec ou sans la conscience, l'appêtit reste identiquement le même. On
humain et le désir je ne reconnais, moi, aucune diftêrence ,> (monui me ne saurait relativiser davantege le rôle de la conscience dans le dérou-
reuera inter humanum appetitum et cupiditatem nullam agnoscefe diferen- lement de la vie affective, auprès de laquelle, on le comprend, elle joue
tiam). <Je ne reconnais, moi, eucune difiêrence )): on comprend davantage un rôle d'accompagnement, qui double son déroulement
d'après cette formule que Spinoza est parfaitement conscient du fait sans véritablement en infléchir les orientations. C'est vers une telle
que cette position, qui est la sienne, tranche sur les manières habituelles relativisation du rôle de la conscience que s'orientait déjà la paradoxale
de se représenter le désir, qui tendent au contraire à valoriser davan- et choquante formule du scolie de la proposition 9 du de Afectibus :
< Nous ne nous efforçons à rien, ne voulons rien, n'appétons ou ne
tage la diffêrence passant entre désir et appêtit, en repport avec le fait
que le dêsir fait intervenir dans sa dêfinition la têfêrence à la cons- désirons rien, parce que nous jugeons que cela est bon, mais au

106 r07

{f{
Intrciluction à lTthique : la vie fficttue Fondements naturels et fornes élémentaires de la uie afectiue

contraire nous jugeons précisément qu'une chose est bonne parce que I'ordre commun dtt conatus, dont il ne constitue en dernière instance
nous nous y efforçons, la voulons, appétons ou dêsirons > (nihil nos que la manifestation nécessaire. C'est précisément inteqprété dans cette
conai, velle, appetere neque cupere quia id bonum esse judicamus ; sed contra perspective large que le désir détient vis-à-vis de toutes les conduites
nos propterea aliquid bonum esse judicare quia id conamu6 volumus, appeti- humaines un pouvoir comprêhensif de synthèse, et e donc aussi une
mus atque cupimus). valeur primordiale en ce qui concerne la théorie de I'affectivité, à
Désir et appêtit, c'est donc, au point de vue de Spinoza, pratique- laquelle il donne sa base.
ment la même chose. C'est pourquoi, dans sa définition du désir, telle Il n'est donc pas indispensable de partir du point de vue de la cons-
qu'elle est formulée en tête des définitions des affects à la fin dt de cience pour comprendre la neture du désir, qui sur le fond est dêter-
,4fectibus, il n'a pas voulu faire intervenir la ré{érence à l'appétit, ni minêe indépendamment, ou tout au moins en deçà de ce point de vue,
non plus parler de la conscience, pour ne pas donner I'impression de coûrme I'avait dêjà montré le scolie de la proposition 9. Mais com-
s'enfermer dans un cercle. La formule du scolie de la proposition 9, ment expliquer alors que, dans les faits, le désir peut s'accompagner de
< le désir est I'appêtit avec la conscience de lui-même )), ne doit donc conscience, ou avoir des retentissements dans la conscience ? Si le désir
pas être interprétée comme la véritable définition du désir. Si en effet n'est pes issu de la conscience, puisqu'il n'a pas en elle sa cause, il reste
on admet que l'adjonction de la conscience ne modifie pas sur le fond qu'il arrive à la conscience, qu'il se manifeste à elle, par l'intermédiaire
le nature de l'appétit, cette formule ne dit ûnalement rien d'autre que de certains de ses effets, car les hommes, en même temps qu'ils dési-
ceci : le désir, c'est I'appétit, ce qui constitue à proprement parler une rent, en ont conscience, ce qui ne signifie d'ailleurs pas qu'ils connais-
tautologie. Et si, pour êchapper à ce cercle, on choisissait de donner sent la nature réelle de leurs désirs, telle que celle-ci est déterminée en
une plus grande importance à la conscience dans la détermination du profondeur. Dans quelles conditions et sous quelles formes s'effectue
désir, on restreindrait le champ de sa définition, en en excluant tous les cette prise de conscience ? C'est cette question que pose Spinoza lors-
désin sans conscience, qui paraissent mêriter proprement le nom d'ap- qu'il remarque que, s'il avait retenu, pour définir le désir, la formula-
pétits, ce qui n'est pas moins abusif Spinoza a voulu au contraire don- tion qui a déjà étê analysêe, et qui s'applique identiquement à la nature
ner du désir la définition la plus large qui soit, et c'est pourquoi il êcrit de l'appétit, < il n'en aurait pas suivi que l'âme puisse être consciente
dans le coûrmentaire qu'il donne lui-même de cette définition : < Je de son désir ou appétit >> (non sequeretur quod mens possit suae cupiditatis
me suis employé à rassembler dans une unique définition tous les élans sitte appetitus esse conscia). C'est donc pour expliquer comment, dens
de I'humaine neture, que nous désignons par le nom d'appétit, de quelles conditions, s'opère la greffe de la conscience sur la nature pre-
volontê, de désir ou d'impulsion > (studui ut omnes humanae naturae mière du dêsir, qui, au dêpart, ne se distingue en rien de celle de I'ap-
conutls, quos nomine apytetitus, voluntatis, cupiditatis, vel impetus signifca- pêtit, qu'il a fallu ajouter la précision supplémentaire dont il va falloir
ffius una comprehenderem). Car, sur le fond, rien ne distingue essentiel- à présent rendre compte : < à partir d'une quelconque affection don-
lement le désir des autres appêtits, volontês ou impulsions qui mettent nêe d'elle-mème > (ex data quacunque ejus ffiaione).
en mouvement l'être humain : et il n'y a en consêquence aucune rai- Cette formule < à partir d'une quelconque affection donnêe d'elle-
son valable de lui faire un sort perticulier, en I'isolant par rapport à ces même ) est au premier abord difficile à comprendre, ne serait-ce qu'en
autres catégories d'élans; mais il faut au contraire, sur le plan de sa raison d'une certaine bizarrerie syntaxique de son énoncê. Prêcisons
dêfinition, qui doit dégager ses caractères essentiels et non pas mettre pour commencer ce qu'elle ne peut pas vouloir dire : si elle signitait
I'accent sur certâines de ses propriétés dérivées, le rêintégrer dans ( par une quelconque affection > ou ( en raison d'une quelconque

108 109
Introiluction à llthique : la uie afectiue Fonilements naturcIs et formes élémentaires de la uie afective

affection donnée d'elle-même >, elle aurait, pour la détermination de exception : qu'elles correspondent à des traits permanents de son cerac-
la nature du désir, une valeur causale essentielle; ce qui voudrait dire tère ou qu'elles soient les effets accidentels de ses rencontres avec d'autres
que la cause effective du désir, qui définit en consêquence sa nature, se êtres, ces dispositions I'affectent, durablement ou momentanément, de
trouve précisément dans cette affection. Mais nous venons de voir telle manière qu'elles inclinent ses désirs dans telle ou telle direction, de
que, sur le fond, la nature du désir est préalablement déterminée, à façon à l'amener à privilêgier, pour fixer ces désirs, tel type d'objet plu-
pertir du conatus et dans les profondeurs d'où son élan est impulsé, tôt qu'un autrel; ces dispositions jouent coûlme des conditions annexes
indêpendamment de la considération d'une telle affection, considéra- qui en orientent la réalisation concrète dans un certain sens, sans que
tion qui n'intervient qu'après coup dans la détermination du désir : le cette orientation modiûe sur le fond se neture essentielle. Le fait que ces
désir ne peut donc à proprement parler être déterminé par cette affec- conditions jouent seulement un rôle second est confirmé par le caractère
tion. Mais alon quel sens donner à I'expression ex data quacunque ejus complètement indéterminê qui est assignê à leur forme particulière : ces
ffictione ? Elle doit vouloir dire < à la suite d'une quelconque affection affections sont < quelconques ,l en ce sens que leur orientation spécitque
donnée d'elle-même >, c'est-à-dire, si on en interprète les termes un demeure ûnalement indiflêrente à la nature essentielle du dêsir, qui reste
peu plus librement : ( en repport avec une quelconque affection don- toujours la même quelles que soient ces conditions, ce qui montre bien
née d'elle-même >, ou ( en fonction d'une quelconque affection don- que celles-ci n'influent sur lui que de manière circonstancielle.
née d'elle-même >. Cette affection a donc bien d'une certâine âçon un La neture du désir relève donc d'une double détermination : I'une
rôle causal, puisqu'elle intervient dans la dêtermination du désir : mais le soumet à une loi générale, celle du conatus, qui explique d'où il tire
cette intervention correspond à ce qu'on peut appeler une causalité sa puissance; I'autre fait réfêrence aux conditions particulières de I'ac-
seconde, distincte de la causalité première qui fixe prêalablement le tualisation de cette puissance, qui orientent circonstanciellement sa
contexte dans lequel elle-même agit : en d'autres tennes, sans du tout réalisation dans tel ou tel sens en e{fectuant un tri entre la diversité
modifier les causes génêrales qui dêterminent la neture du désir, elle infinie des moyens qui permettent de donner à ce fondamental désir
txe à celui-ci les causes particulières, ou, si I'on veut, les circonstances d'être un contenu concret, contenu dont la variabilité est sans limites.
de sa réalisation. .' Il faut bien comprendre qu'en disant que cette dernière détermination
Qu'entend en effet Spinoza par ( une quelconque affection donnée est ( seconde D par rapport à la précédente, qui est au contraire < pre-
d'elle-même > ? Il s'en explique lui-même dans son commentaire de la mière >, nous n'entendons pes cette primauté eu sens de I'antériorité,
première dêfinition des affects consacrêe au désir : < Par affection de l'es- comme si la seconde détermination venait après coup s'ajouter à la
sence humaine, nous comprenons n'importe quel état de cette essence, première pour en inflêchir les orientations, mais à celui de la priorité
qu'il soit inné ou acquis, qu'il soit conçu par l'attribut de la pensée seule ontologique, logique et physique, du type de celle qui, dans la propo-
ou pâr celui de l'étendue seule, ou bien enfin qu'il âsse simultanément sition 1 du de Deo, a conduit à aftirmer que < la substance est première
rêférence à tous les deux > (per ffictionem humanae essentiae quamcunque
ejusdem essentiae constitutionen intelligimus, shte ea sit innata /of uan buiten
aangekomen /, sive quod ipsa per solum cogitationis siue per solum extensionis 1. C'est ainsi par exemple que, au sujet de cigarettes ou d'autres choses, on peut
attibutum concipiatur, sive denique quod ad utrumque simul refetatur). Le être conduit à préËrer les blondes aux brunes, en fonction d'un ensemble de considé-
rations subordonnées qui viennent se greffer sur la détermination primitive du désir :
terme constitutio, que nous traduisons ici par < état >, signifie donc toutes
mais, sur le ônd, celui-ci n'a d'autre câuse ou raison, au point de vue de celui qui y
les dispositions corporelles ou mentâles de l'être humain, sans âucune est en proie, que la nécessité de persévérer indéfiniment dans son propre être'

110 t11
Introiluction à /tthique : Ia uie ffictiue Fondenents naturels et formes élémentaires de la uie afeetiue

en nature par repport à ses affections > (substantia prior est natura suis plète et mutilée de leur nature, qui fait obstacle à une connaissance
afectionibus), ce qui ne peut en aucun cas vouloir dire que la substance adêquate de cette nature : or cette connaissance adéquate est celle qui
existe dans la durêe avant ses affections. C'est dans ce même esprit que explique le désir par sa cause, qui se trouve, en arrière de la conscience
la proposition 18 du de Deo a distinguê ( cause demeurante >> (causa et de ses approximations ou falsifications, dans le conatus et dans ses
immanens) et ( cause passante >> (causa transiens),la première étant com- impulsions fondamentales. C'est précisément une telle connaissance
plètement indépendante des conditions du temps, alon que la seconde adéquate que vise la définition du désir dont tous les termes viennent
inscrit son déroulement dans de telles conditions. C'est donc d'emblêe, d'être commentés.
et non à la suite, que les deux ordres de déterminations que nous avons L'explication de la première dêfinition des affects, consacrée au
distingués, l'un général et I'autre particulier, se composent entre eux, désir, se termine ainsi : < Par le terme de désir, je comprends n'im-
tout en se maintenant sur des plans de rêalitê distincts qui les dêcalent porte quels élans, impulsions, appêtits et volitions qui, à proportion
imperceptiblement, mais non moins fondamentalement du point de des états variês d'un même homme, sont eux-mêmes variés et fré-
vue de I'analyse rationnelle, I'un par rapport à I'autre. quemment même opposês entre eux, de telle façon que I'homme en
Il reste à expliquer en quoi la prise en considération de ces circons- question est tiraillé en divers sens et ne sait de quel côté se toumer )
tances est liée aufait que le désir s'accompagne de conscience. Sur ce (cupiditatis nomine intelligo hominis quoscunque conatus, impetus, appetitus
point le texte de Spinoza est assez eliiptique. Mais s'il ne développe pas et uolitiones qui pro vaia ejusdem hominis constitutione uarii et non faro
davantage cet aspect de la question, c'est parce qu'il le suppose sufii- adeo sibi inuicem oppositi sunt ut homo dirtersimode trahatur et quo se vertat
samment établi. Que se passe-t-il lonque nous prenons conscience de nesciat). Laversatilité et f instabilité des désin humains, qui en est I'es-
nos dêsirs ? Et de quoi au juste prenons-nous conscience alors ? Non pect le plus manifeste, coincide avec la pennanence de la nature essen-
pas du tout de la détermination essentielle qui conditionne sur le fond tielle du désir qui, dans toutes ses formes, renvoie toujours à une
la naftrre du désir, d'où celui-ci tire toute sa puissance, et en quelque unique source : le conatus ou tendance à persévérer dans son être. Ainsi
sorte son intérêt vital : car cette détermination essentielle, nous ne la est confirmée la double détermination du dêsir humain qui fait relever
percevons pas directement, mais nous ne I'appréhendons que par I'in- celui-ci simultanêment d'une cause gênêrale et de causes particulières :
termédiaire de ses effets particuliers, donc en sens inverse du mouve- tous les conflits de la vie affective s'expliqueront à partir de 1à'
ment rêel de sa production. Ainsi nous prenons seulement conscience
des circonstances annexes qui font que nous désirons telle ou telle b / L'ùternative de la joie et la tristesse (proposition 70, proposi-
chose, pour des raisons qui, à notre point de vue, se substituent à la tion 11 et son scolie, défnitions 2 et 3 des ofral. Le dêsir, qui entraîne
tous les mouvements de l'âme, quelles que soient
-
les orientations sui-
nature fondamentale du désir; et de cette manière, pour reprendre en
la renversant, la formule du scolie de la proposition 9 du de '4fectibus, vies par ceux-ci, constitue la figure centrale de I'affectivité; il est
alors que, en réalité, donc objectivement, nous jugeons qu'une chose même d'une certaine façon l'affect par excellence : en tant que tel il
est bonne parce que nous nous y efforçons, la voulons, appêtons ou doit se profiler en arrière de tous les autres affects particuliers, ceux-ci
désirons, nous estimons eu contraire, subjectivement, que nous nous apparaissant, par son intermédiaire, comme étant tous des expressions
efforçons ven elle, la voulons, appétons ou désirons parce que nous de la même force primordiale qui pousse l'âme à persévérer dans son
jugeons qu'elle est bonne. En d'autres termes, la conscience qui être et qui leur communique son êlan. c'est donc à parrir de cette
accompegne spontenément nos désin est une représentation incom- notion que peut être effectuée une synthèse rationnelle de I'affectivité

t72 113
Introiluction à /Ethique : la vie ffictive Fonilements naturels et Jormes élémentaires de la vie afectiue

à laquelle il restitue sa fondamentale unité en la soumettânt une fois deux nouvelles figures, qui sont caractérisées ensemble dans le cadre de
pour toutes à la détermination dynamique dts conatus. Toutefois, com- la relation polaire à I'intêrieur de laquelle elles apparaissent comme les
ment déduire à parrir de cette unique notion, en raison de I'univocité termes d,une alternative, installe dans l'étude de l'affectivitê, apptê-
de l'impulsion dont celle-ci rend compte, toute la diversitê conflic- hendêe sur le plan de sa constitution fondamentale, l'êlément déstabi-
tuelle des affects 9ui, ( à proportion des états variês d'un même lisateur d'incertitude nécessaire à la compréhension de sa dynamique
homme sont eux-mêmes variés et fréquemment même opposés entre concrète, avec les variations et les antagonismes qui la caractérisent.
eux, de telle façon que l'homme en question est tiraillé en diven sens pré-
Qu'est-ce qui fait que l'âme, étant toujours dêsirante, c'est-à-dire
et ne sait de quel côté se toumer D, pour reprendre les termes conclu- occupée en perrrranence par la nêcessité de persévérer dans son être, est
sifs de I'explication qui accompagne la première définition des affects ? tentôt joyeuse tantôt triste, c'est-à-dire inclinée dans le sens d'une exal-
Ramener toute la vie affective au seul désir, c'est en simplifier le cours tation ou d'une restriction de sa puissance propre, ce dilernme donnant
de manière tellement radicde que sont du même coup supprimées les sa perspective d'ensemble au champ à I'intérieur duquel se forment
médiations indispensables à l'analyse de son fonctionnement effectif. tous ses autres effects pârticuliers ? C'est à I'examen de cette question
C'est la raison pour laquelle Spinoza ne limite pes eu désir la déduc- que sont essentiellement consacrées les propositions 70 et 17 du de
tion des affects primaires, mais, dans les propositions 10 et 77 du de Afectibus.,
Afectibus, poursuit cette déduction, de manière à dégager deux autres La pràposition 9, qui vient d'être examinée, a trait à l'âme consi-
figures primordiales de l'affectivité, qui sont les sentiments de la dérêe dans son rapport intrinsèque à soi, dont se déduit directement
< joie > (laetitia) et la < tristesse > (ristitia)
1. La complémentarité de ces
son conatus ou désir, tel que celui-ci est issu de sa propre nature sans
rêfêrence à quoi que ce soit d'étranger à cette neture. Les proposi-
1. Que le désir constitue en quelque sorte la couche fondamentale de I'affectivité,
dont joie et tristesse dérivent directement comme des expressions altematives, c'est ce tions 10 et 11, dêplaçant quelque peu le terrain de I'analyse, considè-
qui sera clairement 6rmulé, tout à la ûn du de Afectibus, dans la démonstration de la rent l'âme corune idée d'un corps, de manière à prendre en compte le
proposition 57. Voir ici p. 368, n. 1. Dans cette démonstration de la proposition 57, retentissement mental des aléas de la vie corporelle : c'est cette prise en
Spinoza explique que : < La joie et la tristesse sont les passions par lesquelles la puis-
sance de chacun, c'est-à-dire le conatus qui le pousse à penévérer dans son être, est compte qui va pennettre de dêduire les deux nouvelles figures pri-
accnre ou diminuée, assistée ou bridée. Mais per ce conatus qui pousse chacun à persê- maires de I'affect que sont la joie et la tristesse. Naturellement ceci ne
vérer dans son être, pour autant que celui-ci est rapporté simultanément à l'âme et au signifie pes que le corps est la câuse de la joie et de la tristesse qui, étant
corps, nous comprenons I'appétit et le désir; en conséquence, lajoie et la tristesse sont
des affections de l'âme, doivent avoir leur source en celle-ci, en tant
précisément ce désir ou appétit, c'est-à-dire ce qui constitue la nature même de cha-
cun, en tant qu'il est augmenté ou diminué, assisté ou bridé par des causes extê- prêcisément qu'elle esr idêe d'un corps dont elle ne peut être séparêe,
rieures. r Ainsijoie et tristesse se détnissent pâr rapport au désir, qui leur donne leur mais evec lequel elle mène une vie absolument commune' Ce qui
fond primiti{, en même temps qu'il leur communique son impulsion dynamique, tel engendre la joie et la tristesse, c'est donc cette vie commune que l'âme
que ce désir est réalisé dans la < nature ) (natura), ou < puisance t (potentia), ov conatus,
par lesquels est déterminé l'être propre à chaque constitution individuelle. Mais, dans partage avec le corps, |e question êtant implicitement posêe, dès lors,
la mesure où elles correspondent à des altérations de cette nâture ou puissance ds eona- àe savoir si cela a un sens de parler de joie et de tristesse indêpendam-
!rs, provoquées par I'intervention de causes extérieures, cette joie et cette tristesse ment du contexte imposé par I'union de l'âme et du corps : il sera
effectuent aussi en quelque sorte la transition entre la couche primaire et la couche
secondaire de I'affectivité : on pourrait dire qu'elles expriment dans les termes de I'af-
répondu à cette question à la fin du de Libertale, lorsque Spinoza expli-
fectivité primaire des événements qui, dans leur déroulement réel, sont d'emblée mar- quera que l'âme peut être affectêe de joie, mais non de tristesse, alors
qués par les caractères propres à I'affectivité secondaire. même qu'elle subsiste ( sans relation eu corps > (sine relatione ad cor-

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Intrcduetion à lE,thique : la uie ffietiue Fonilements naturels et Jormes éIémentaircs de la uie afectiue

pus)t'ot: plutôt ( sans relation à l'existence du corps > (sine relatione ad tence du co{ps et à écarter tout ce qui va au contraire dans le sens
corporis existentiam)2; ilen résulte que, considérée au contraire dans les d'une négation de cette existence.
conditions fixêes par cette relation, elle n'échappe pas à l'dtemative de La dêmonstration de cette proposition, qui s'appuie sur le corollaire
la joie et de la tristesse sur le fond de laquelle se dêroule pour I'essentiel de la proposition 9 du de Mente et sur le proposition 5 du de Afectibus,
notre vie affective, qui balance constemment entre ces deux pôles procède d'un argument dont les prémisses sont apparemment logiques :
extrêmes. étant impensable que soit donnée avec I'idée du corps I'idée d'une chose
pouvant supprimer I'existence de celui-ci, lorsqu'une telle éventualitê se
En ouverture de la déduction simultanée de la joie et de la tristesse,
la proposition 10 développe une thèse radicale selon laquelle < une idêe
produit, parce qu'il arrive au corps quelque chose de contradictoire avec
qui exclut I'existence de notre coqps ne peut être donnée dans l'âme sa neture, dont llidêe est simultanêment formée dans l'âme, l'âme, en
mais est contraire à celle-ci >> (idea quae corytoris nostri existentiam secludit tant qu'elle est l'idée du corps, doit rejeter absolument cette idêe coûune
in nostra mente dai nequit sed eidem est contraia), au sens où la notion de incompatible avec sa propre nature, qu'elle menâce de dêtruire : en effet
contrariété a été introduite dans la proposition 5 : c'est-à-dire que, au l'âme n'a elle-même de réalité, en tant qu'idêe eppertenent à I'intellect
cas où une telle idée se formerait dans l'âme, elle tendrait aussitôt à en
infini, que parce qu'elle enveloppe simultanêment f idée de tout ce qui
être éliminée, en raison de la menace de destruction qu'elle fait peser arrive à son objet qui est le corps; il est exclu en conséquence qu'elle
sur sa nature même, menece contre laquelle l'âme doit aussitôt mobi- demeure indifiêrente à la perspective d'une destruction éventuelle de cet
liser toutes ses forces, en vertu de la disposition qui est en elle à persê- objet, comme si celle-ci ne la concernait pas dans son être même' Et de
vérer indéfiniment dans son être; c'est pourquoi on peut dire aussi que même, inversement, de tout ce qui peut favoriser I'existence du corps,
cette idêe la < contrarie ), au sens usuel du terme. Cette thèse négative I'idée doit être accueillie positivement par l'âme avec la nature de
et rêactive présente un corrélat positif, qui est énoncé dans la démons- laquelle elle s'accorde parfaitement.
tration de la proposition 10 : < Ce qui est premier et principal pour Il faut croire cependant que ce raisonnement logique n'est pas tout
notre âme, c'est I'effort en vue d'affirmer I'existence de notre corps D à fait satisfaisant, puisque, à la fin du scolie de la proposition 11, Spi-
(primum et praecipuum nostrae mentis condtus est corpois nostri existentiam noza éprouve le besoin de revenir sur la démonstration de la proposi-
afirmare). Et c'est dans I'espace de jeu ouvert entre cette exclusion et tion 10, < de manière à faire comprendre plus clairement pour quelle
cette acceptation, entre cette négation et cette afirmation, que vont se raison une idée est contraire à une idêe >> (ut claius intelligatur qua
déployer toutes les variations de I'expression du conatus. Ceci signifie ratione idea ideae sit contraria), ce qui implique que le traitement logique
que l'âme ne subit pas passivement sa relation au colps, comme s'il de cette question à la lumière dd seul principe de contradiction n'est
s'agissait d'une contrainte unilatéralement imposée à laquelle elle ne pas lui-même absolument clair, probablement parce qu'il simpliûe
pourrait de toutes façons se soustraire : mais elle vit cette relation en abusivement le contenu de cette question. La nouvelle démonstration
profondeur, en s'y engageant elle-même totalement et intimement, de proposée par Spinoza, qui fait en particulier appel aux propositions 17
toute la force et de tout l'élan de son corratus, qui la pousse simultané- et 18 du de Mente, est en effet beaucoup plus compliquêe : elle prend
ment à soutenir tout ce qui va dans le sens de I'affirmation de I'exis- en considération les conditions dans lesquelles l'âme forme naturelle-
ment des idées de ce qui arrive au corps, de manière indirecte, selon
1. E,V, scolie de la proposition 20. des procêdures qui sont celles de l'imagination. L'âme a nécessaire-
2. E,V, scolie de la proposition 40. ment des idées des affections du corps, par I'intermédiaire desquelles

116 t17
Introiluction à /Ethique : la vie affectiue Fonilernents naturels et fornes élémentaires de la uie afective

elle connaît le corps et se connaît elle-même, mais ces idées sont natu- lui donnent du plaisir. Et c'est ainsi que la logique intervient
contraire
rellement inadéquates en ce sens qu'elles ne donnent de leun objets directement dans la vie de l'âme : non pas en y engendrant des
qu'une connaissance partielle et biaisée per repport à la nature effective connaissances qui la mettraient sur le chemin de la véritê, mais en sus-
de ceux-ci : on comprend, dans ces condirions, qu'il soit dificile d'ap- { citant spontanément en elle des sentiments qui I'amènent à prendre
pliquer à ces idées, coûune si cela allait de soi, un principe logique t pratiquement position, dans le sens de l'acceptation ou du rejet, vis-à-
comme le principe de contradiction : car comment établir que ce vis des idées qu'elle a des affections du corps.
principe, qui vaut sans doute pour des idêes adéquates et bien formées, Ceci s'explique par le fait que la logique qui joue ici concerne, non
est aussi efficace lorsqu'il s'agit d'idées imparfaitement connues de pas l'âme seule et ses opérations, mais l',âme et le colps simultanément :
l'âme, à laquelle elles s'imposent en vertu de mécanismes complète- c'.st la même < logique > qui fait que le corps rejette les affections qui lui
ment étrangers à la logique rationnelle? sont contraires et que l'âme supporte avec peine les idées de ces affec-
Pourtant si on y réfléchit bien, on s'aperçoit que cette objection tions, qui lui sont intolérables et la dêpriment, alors que I'exaltent au
n'est pas absolument dirimante : car de telles idêes, inadéquates dans contraiie les idêes des aflections du corps qui vont dans le sens de la
l'âme, ne le sont pas dans f intellect infini où elles sont réellement for- conservation de celui-ci. Ces mouvements menteux, qui s'effectuent en
mées, l'âme elle-même n'en étant nullement l'auteur, mais seulement dehon d'une connaissance réelle de leur contenu dans l'âme, concernent
une sorte de spectateur et de témoin, ainsi que l'a implicitement en effet <I'existence présente de l'âme > (mentis praesens existentia), c'est-
confirmê la rêfêrence donnée dans la démonstration de la proposi- à-dire sa < puissance d'imaginer > (imaginandi potentia), par laquelle elle
tion 10 du de Afectibus ru corollaire de la proposition 9 dt de Mente. afirme < I'existence présente du corps > (cotporis praesens existentia) oa
Or c'est précisêment ce que Spinoza veut faire comprendre en repre- ( l'existence actuelle du corps > (actualis corpois existentia). Ce qui est en
nant la démonstration de la proposition 10 dans le scolie de la propo- jeu ici ce n'est donc pas à proprement parler l'existence ou la non-exis-
sition 11 : si la logique intervient dans la formation des idées par I'in- terr.e du colps en tent que celles-ci feraient I'objet de |a part de l'âme
termédiaire desquelles l'âme prend connaissance des affections du d'une connaissance objective I'amenant en conscience à prendre position
corps, ce n'est pas du tout pour I'aider à âire un tri entre celles qui pour ou contre telles idées ou reprêsentations de choses : < La cause pour
sont vraies et celles qui sont âusses, et conduire ainsi l'âme, à la iaquelle l'âme cesse d'affirmer cette existence du corps ne peut être l'âme
lumière d'un jugement éclairé par la logique, à âire subjectivement elle-même, ni même que le corps cesse d'être >> (causa cur mens hanc corpo-
is existentiam ffirmare desinit non potest esse ipsa ffiens nec etiam quod corpus
un choix entre ces idées, au bénéûce des premières et au détriment des
dernières; mais elle joue un rôle complètement objectif en identifiant esse ilesinit).Car la cause pour laquelle l'âme affirme I'existence présente

de manière automatique, sans que l'âme ait elle-même à intervenir, du corps se trouve seulement dans sa propre existence présente, qui est
celles de ces idées qui, dans l'intellect inûni, sont contreires à la nature inséparable du pouvoir d'imaginer, donc de former au coup per coup
de l'âme et celles qui, au contraire, s'accordent avec sa nature : par là des idêes inadéquates : et c'est à mesure que se forment de telles idêes, et
même est aussi déclenchê immédiatement le mouvement par lequel non parce que le coqps lui-même a commencê ou va cesser d'être en rêa-
l'âme, sans même qu'elle en ait conscience, tend à éliminer les pre- lité, que l'âme éprouve ces idées comme assimilables ou inassimilables,
mières et à conserver les secondes, non pas du tout parce qu'elie juge contreires à sa nature ou en âccord avec elle. Ce que l'âme ressent dans
les premières fausses et les secondes vraies, mais tout simplement parce ces conditions qui lui sont fixêes par son existence présente n'a donc pas
que les premières lui causent du désagrément alors que les secondes au sa cause en elle, ni non plus dans le corps, en tant que celui-ci, de par ses

r18 t19
lntroiluction à lT,thique : la uie afectiue Fondements naturels et formes élémentaires de la vie ffictive

propres mouvements, exercerait sur elle une âction qu'elle n'aurait qu'à ment pas lieu de penser qu'elle serait davantage maîtresse d'elle-même
subir passivement : mais cela s'explique seulement par le fait qu'âppe- lorsqu'elle est occupée à des sentiments qui l'exaltent que lorsqu'elle est
raissent et disparaissent dens le cours de son propre régime mental des obsédée au contraire par des sentiments qui la dépriment. Car aucun de
idées que sa puissance d'imaginer connote positivement ou négative- ces états d'âme n'a en soi la garantie de sa stabilité, puisqu'il est empofté
ment, et déclare ainsi âvorables ou funestes, plaisantes ou déplaisantes, dans le flux affectif ininterrompu qui balance sans cesse entre les deux
selon qu'elles paraissent adaptées ou contraires à sa nature. pôles extrêmes du maximum et du minimum.

t Et, être joyeux ou triste, c'est cela et rien d'autre, explique le


L'"*irt.nce présente de l'âme est donc agitée en permanence de scolie de la proposition 11 : cela correspond uniquement au fait de
mouvements à travers lesquels l'âme aftirme I'existence présente du se sentir mentalement bien ou mal sans raison assignable, ou plutôt
- colps en tant que celle-ci est affectée de variations. Or, explique la pro- de manière tout à fait indépendante des reprêsentations qui sont fac-
position 11, ces variations vont dans le sens soit d'une augmentation soit tuellement associêes à ces états d'âme dont elles ne constituent qu'en
d'une diminution de la puissance d'agir du corps, selon qu'elles favori- apparence les motivations. Ces états d'âme expriment les < transfor-
sent ou gênent les manifestations de cette puissance : corrélativement,
I mations > (mutationes) asssociêes au fait que l'âme est sans cesse expo-
|sée à ( passer tantôt à une plus grande tantôt à une moins grande
l'âme doit ressentir que se propre puissance de penser est elle aussi dilatée
ou rétrécie, selon que les idées des aflections du coqps qui se forment en perfection , (jo* ad majorem jam autem ad minorem perfectionem tran-
elle lui sont ou non contraires, au sens où la proposition 10 a exploité sire),Ia notion essentielle ici étant celle de ( passage > (transitio), sut
cette notion de contrariété. Dans tous les cas l'âme continue à affirmer laquelle Spinoza reviendra avec insistance dans son explication des
I'existence présente du colps en exerçent sa propre puissance d'imaginer, dêfinitions 2 et 3 des affects. Dans tous les cas, ces transôrmations
mais elle affecte cette afiirmation d'un indice de variation allant dans le sont êprouvées comme des < passions >> (passiones), puisque l'âme
sens d'une expansion ou d'une restriction : et c'est ainsi qu'elle est n'en est pas la cause adéquate mais les subit au fil de son ( existence
confrontêe à tout moment à I'altemative entre deux orientations de sens présente D, au cours de laquelle elle est complètement soumise aux
contraire, dont I'une la tire du côté du maximum de l'a{firmation de sa mécanismes de I'imagination.
propre puissance, alors que I'autre la ramène au contraire vers le mini- Ces sentiments, qui de nature sont fort vagues, peuvent être
mum. Mais il faut bien comprendre que, ni dans un cas ni dans l'autre, éprouvês à des degrés d'intensité difÏérents et avec une ouverture
elle n'est cause adéquate de ces impressions qui s'imposent à elle suivant
, mentale plus ou moins large. Le passage à une perfection plus grande,
des mécanismes qui lui échappent complètementl : il n'y a donc absolu-
]I rapportê simultanément au corps et à l'âme pris dans leur intégralitê,
c'est o I'allégresse , (hilaritas), et, rapporté simultanément à l'âme et au
1. C'est la raison pour laquelle la démonstration de la proposition 17 lait réfê- corps pris seulement dans une seule de leurs parties, privilêgiêe au
rence à la proposition 7 dtt de Mente, selon laquelle les idées s'enchaînent suivant la
même nécessité objective que celle qui lie les choses entre elles dans quelque genre détriment des autres, c'est le < chatouillemeît >, (titillatio), qti corres-
d'être auquel elles appartiennent, donc sans que l'âme ait en rien à intervenir dans la pond à I'excitation associée à la valorisation exclusive d'une partie de
mise en place de ces enchaînements, dont la cause lui échappe complètement. C'est de leur fonctionnement; le passage à une perfection moins grande, rap-
cette manière précisément que, selon la proposition 14 dt de Mente, L'àrne perçoit
aussi les dispositions du coqps, au fur et à mesure des changements dont celui-ci est
porté simultanément au corps et à l'âme pris dans leur intégralité, est
affecté, sans avoir du tout à connaître les causes et donc la nature véritable de ces la < mélancolte > (melancholia), et, rapporté simultanêment à l'âme et
changements. au corps pris seulement dans une de leurs parties, privilégiée au détri-

t20 r21
Introiluction à l?thique : Ia uie affectiue Fondements naturels et formes élémentaires de la uie afectiue

ment des autres, est la < douleur > (dolor)\. Mais toutes ces formes revendiquer aucune valeur absolue. Il ne faut donc pas se laisser abuser
variêes de plaisin et de peines, bien qu'elles difièrent entre elles, conri- par la référence qui est faite ici à I'idêe de perfection : elle signifie que,
nuent à se rattacher aux catégories fondamentales de la joie et de la quelle que soit la marge de variation dont est a;ffectêe l'expression de
tristesse dont elles présentent diverses nuances sans altérer la constitu- se propre puissance, l'âme maintient la conformité à sa nature sans
tion fondamentale de ces affects. ,l
laquelle elle cesserait tout simplement d'être; mais elle ne signifie stric-
iif
Lorsque Spinoza reprend à la fin du de Afectibus la dêfrnttion de la r4i' tement rien de plus : et en particulier elle ne veut pas dire que l'âme,
;ti
joie et de la tristesse, dans les dêfinitions 2 et3 des affects, il réutilise les i
'r ayant atteint un degré accompli de rêalisation de sa propre nature'
tennes qu'il avait déjà employés dans le scolie de la proposition 11 en bénêficierait du privilège de s'y maintenir, en êcartent toute perspec-
les modifiant quelque peu. Selon les termes du scolie, la joie est ( la tive ultêrieure de changement, qui altérerait cette perfection'
passion par laquelle l'âme passe à une plus grande perfection > et la C'est précisément ce point que souligne I'explication qui accom-
tristesse est ( la passion par laquelle elle passe à une moins grande per- pagne les définitions 2 et3 desaffects : < la joie n'est pas la perfection elle-
fection >; selon ceux qui apparaissent dans les définitions des affects, la même > (laetitia non est ipsa perfectio), âu sens, si on peut dire, d'une per-
joie est < le passage de l'homme d'une moins grande à une plus grande fection définitivement et parfaitement parfaite qui, ûxant les conditions
perfection > (hominis transitio a minore ad majorem perfectionem), la tris- d'une complète stabilisation de notre rêgime mental, supprimerait du
tesse est < le passage de l'homme d'une plus grande à une moins même coup le champ à I'intérieur duquel joue la dynamique affective-
grande perfection > (hominis transitio a majore ad minorem perfectionem)' Lajoie est toujours un ( Passege > (transitio), et elle est toujours passage à
Dans les deux cas on retrouve I'idée de passage, qui est capitde; et, une perfection plus grande, c'est-à-dire passage d'une moins grande à
associée à cette idée, on retrouve la représentation d'une réciprocité une plus grande perfection : elle correspond à la lettre à un état transi-
entre deux mouvements qui sont symétriquement inverses I'un de toire, comme tel exposê en pennanence à un retoumement de tendance
I'autre. On peut considérer que le fait que ces passages soient, dans le du mouvement dont il constitue I'expression instantanêe, à moins que
premier cas, rapportés à l'âme et, dans le second, à l'homme, n'est pas ne soit trouvé le moyen de fixer I'orientation de ce mouvement' sans
vraiment signiûcatif. Mais on remarquera que dans la reprise des interrompre celui-ci, dans le sens d'une progression indêûnie, dont rien
notions effectuée à la fin du de Afectibus, Spinoza. en parlant du < pas- ne peut plus arrêter la marche en evant, et qui échappe ainsi à l'alterna-
sage d'une moins grande perfection à une plus grande perfection > et tive de l'augmentation et de la diminution; or ceci n'est possible, expli-
du < passage d'une plus grande perfection à une moins grande perfec- quera Spino ze àla fin du de Libertate, que si l'âme continue à vivre sans
tion >, a voulu faire mieux ressortir |e caractère essentiellement relatif relation à I'existence du corps, c'est-à-dire en cessant d'affirmer I'exis-
de ces états, qui, du fait de leur instabilité constitutive, ne peuvent tence présente de celui-ci, donc échappe complètement au régime men-
tal de l'imagination, suivant lequel au contraire elle doit rester en per-
lmanence exposée à ce dilemme.
1. Selon I'explication qui accompagrre les définitions 2 et 3 des affects, ces formes
dérivées de la joiè et de la tristesse que sont, d'une part l'allégresse et le chatouille- Ceci, précise cette explication, est encore plus évident à propos de
ment, d'autre part la mélancolie et la douleur, se rapPortent plutôt à des dispositions la tristesse, qui ne peut pas être un état de moins grande perfection, car
corporelles, dont elles représentent le retentissement mental en minorant l'engage- il y a dans cette notion quelque chose d'intrinsèquement contradic-
ment de l'âme dans la mise en place de ces dispositions. On pourrait dire invenement
que les affects de la joie et de ]a tristesse maximisent cet engagement, sans pourtant toire : marquêe d'un coefficient négati{, une perfection cesse ipso Jacto
dénouer la nécessaire corrélation du corporel et du mental. d'être une perfection et devient, à la lettre, une imperfection. La tris-

r22 123

&
Introiluction à l€thique : la uie ffictive Fondements naturels et Jormes élémentaires de la vie afectiue

tesse correspond seulement au passage à une perfection moins conAhts, fait parrie intégrante de ce mouvement, qui est tout fait de ces
grande : et c'est pourquoi elle ne consiste pas en une pure et simple passages, que ceux-ci aillent dans le sens d'une augmentâtion ou dans
privation de perfection, donc en une imperfection, la notion de priva- celui d'une diminution de la puissance de penser de l'âme, puissance
tion êtant elle-même privée de sens1. Passer à une perfection moins qui, de toutes façons, reste dans tous les cas, et par définition, la même.
grande, ce n'est pas être privé d'une perfection plus grande, au sens Ainsi les < changements > (mutation"t) qn. l'âme ne cesse d'éprouver au
d'une lacune ou d'un manque qui indiqueraient à leur manière la prê- cours de sa vie affective, où elle est constamment en passage, donc
sence en creux de l'état inverse, à travers sa négation même. La tris- dans un état d'instabilitê permanente, n'altèrent en rien la constance de
tesse est I'inverse de la joie, mais elle n'en est pas la nêgation absolue; I'impulsion à persévêrer dans son être, qui est constitutionnellement
c'est-à-dire qu'elle n'est pas I'absence de joie, mais quelque chose de inaltérable, et persiste imperturbablement à travers la suite de ces états
tout âutre : un rétrécissement de la puissance de penser de l'âme, qui transitoires, que leur caractère intermédiaire rend fondamentalement
la déprime momentanément, mais qui serait impensable sans la persis- ambigus. La tristesse est donc un acte exactement de la même manière
tance de cette puissance, dont elle continue de donner une expression que la joie est une passion : disons que toutes deux sont des actions-
paradoxale. Ce que Spinoza veut âire comprendre en raisonnant passions, qui correspondent à des gradations entre ces deux pôles
ainsi, c'est que, quelle que soit I'orientation de la variation dont elle est extrêmes du plus et du moins, entre lesquels la vie affective, toute
affectêe, donc qu'elle soit joyeuse ou triste, l'âme continue dans tous consacrêe qu'elle est aux élans du désir, ne cesse d'être ballottêe. Ainsi
les cas à être animêe par la pression intime du conatus, qui du plus pro- est mise en évidence une nouvelle ( constante > de cette vie affective,
fond d'elle-même la pousse à persévêrer dans son être, comme elle le qui est directement associêe aux incertitudes de l'existence Présente et
peut, dans les conditions qui lui sont imposées par son existence pré- à leur retentissement simultanément corporel et mental : à tous les
sente, c'est-à-dire dans le contexte de la vie corlmune qu'elle mène moments de celle-ci, nous sorrunes au rouet de l'augmentation et de la
avec le coqps. C'est pourquoi, écrit Spinoza, < I'affect de tristesse est un diminution, pris dans l'altemative de la joie et de la tristesse, et
ecte > (tristitiae ffictus actus est) : entendons un acte mental, dans lequel condamnés ainsi à ( passer > interminablement de I'une à I'autre.
l'âme s'engage totalement, dans le moment où s'effectue pour elle le Revenons pour ûnir au scolie de la proposition 11. Une fois
pessege d'une perfection plus grande à une perfection moins grande, déduites les figures altemées de la joie et de la tristesse, suite à la
passege qui, bien loin de correspondre à une pause dans la pounuite déduction du désir qui a été auparavent effectuée dans la proposi-
du mouvement par lequel s'effectue f impulsion fondamentale du tion 9, Spinoza conclut : < En dehon de ces trois, je ne reconnais
I'existence d'aucun autre affect primaire : en effet je vais monffer dans
les propositions suivantes que les autres (affects) dêrivent de ces trois-
1. < La privation n'est rien > (priuatio nihil est), écrit Spinoza : il n'y a pas de là > (reliquos ex his tribus oriri)l. Dêsir. joie et tristesse constituent les
négation en soi, pouvant être pensée comme telle dans l'absolu, comme si elle était
q,r.lq.t" chose et non pas rien. L'idée de négation ne Peut correspondre qu'à la repré-
sentation d'un rapport, par I'intermédiaire duquel elle est subordonnée à I'idée d'affir-
mation, dont elle ne peut être complètement séparée. En d'autres termes, la réa-lité ne 1. Cette affirmation a manifestement un caractère polémique : elle remet en
peut être connotée négativement que sur le plan de ses relations extrinsèques, non en question I'identification à laquelle Descartes avait procédé dans ses Passions de l'âne (ll,
-e qui concerne sa constitution intrinsèque : la détermination, dans la mesure où elle
Ol; ae six passions primitives, comprenant, outre le désir, la joie et la tristesse, I'admi-
revêt la forme d'une négation, a un caractère relatif et non absolu. C'est précisément ration, I'amour et la haine. Nous allons voir en effet que, au point de vue de Spinoza,
cette thèse que développait la proposition 4 ût ile Afectibus. l'admiration, I'amour et la haine se situent sur le plan de I'affectivité secondaire.

124 125
Introduction â /Ethique : la uie ffictiue

formes élêmentaires de la vie affective dans la mesure où ils doivent se


retrouver à I'arrière-plan de toutes ses autres manifestations sans
exception, et ceci quelle que soit leur complication apparente. Ces
CHÀPITRE 2
manifestations, auxquelles vont être consacrés les développements
ultérieurs du de Afeaibus, y compris les deux ultimes propositions 58
et 59, où est introduite la notion d'affect ecti{, ne font qu'exploiter de
Les manifestations secondaires de l'affectivité
toutes les manières possibles, à travers une combinatoire particulière- et la formation de la relation d'objet
ment sophistiquée, les éléments foumis par ces affects primaires, à par- (propositions 12 à 20)
tir desquels en conséquence peut être expliqué I'ensemble de cette vie
affective à laquelle ils txent ses enjeux fondamentaux, c'est-à-dire, en
dépit de I'artiûcialité manifeste des objectifs que poursuivent les
formes secondaires de I'affectivité, ses enjeux profondément naturels.
Dans I'ordre de l'affectivité, tout est en demière instance affaire de
désir, de joie et de tristesse, et rien d'autre.

Pour dêvelopper un point de vue rationnel sur I'ensemble de la vie


affective, ll falait, selon Spinoz ,lrîe fois déterminêe l',allure gênêrale
des actions et des passion, d.l'â-. (prop. 1 à 3), et après qu'a êté
for-
mulé le principe universel du conatus (prop' 4 à 8), reconstituer ces
formes élêmeniaires de I'affectivité que sont le désir, la joie et 1a tris-
tesse (prop. 9 à 11) : ceux-ci sont proprement les < affects primaires
>

qrri, pius prè, de la source vitale dont les mouvements de l'âme


"r,
tirent leur énàrgie et leur impulsion initiale, avec le degrê de puissance
qui leur est attaché, soutiennent tout l',édifice complexe des sentiments
el des passions auxquels, en dépit de la diversité et de la variabilité qui
les caractérisent, ils restituent une espèce d'unité, puisqu'on les
retrouve à chaque étape de leur histoire. Mais il faut bien comprendre
que ces fo.-es élêmentaires, qui sont aussi ce qu'on pourrait appeler
i.s affect, généraux, ne se retrouvent jamais conune tels, à l'état pur'
seu-
dans le déroulement concret de la vie affective, où ils apparaissent
lement combinés et mélangés, à l'intérieur de configurations particu-
lières qui les associent à d'autres éléments dont la nature ne relève pas

t27
726

if
Introiluction à /€thique : Ia uie afectiue Manifestations secondaires de I'ffictivité etformation de la relation d'objet

du domaine propre de I'affectivité, principalement des représentations à sa source, ne se rapporte qu'à soi-même, indépendamment de la
d'objets. C'est pourquoi, ainsi que nous I'avons déjà suggêré en expo- référence à quoi que ce soit d'extérieur, qui confêrerait à cette impul-
sant le projet d'ensemble du de ces affects primaires présen- sion un caractère intentionnel, en la tirant ven des buts étrangers à sa
'4fectibus,
tent une certaine analogie avec les ( corps les plus simples ,> (corpora propre neture. Ceci constitue le point fort de l'analyse développée
simplicissima), dont le concept appareît dans le développement du de précédemment par Spinoza : le désir, colrune expression mentale du
Mente intercalé entre les propositions 13 et 14, après l'énoncé de conatus, a suffisamment de force en lui-même pour enclencher et sou-
I'axiome 2, dans le cadre de l'exposition abrégée d'une physique génê- tenir tous les mouvements dont l'âme est animêe, sans avoir besoin
rale des corps orgenisés : il s'agit d'abstractions rationnelles dont la sai- d'emprunter à d'autres sources des motivations qui altêreraient le
sie est préalable à la comprêhension de la rêalité concrète, qu'ils per- carâctère complètement objectif et naturel de son élan; et c'est de là
mettent de restmcturer en la ramenant à ses éléments de base. Ce qu'il qu'il tire sa détermination d'affect primaire. Mais à cela il faut ajouter
faut donc faire à présent, c'est dériver à partir de ces éléments la diver- que, dans la réalité concrète du déroulement de la vie affective, le désir
sité complexe des formations affectives, telles qu'elles sont effective- ne se prêsente jamais à l'êtat pur, tel qu'il est issu de son impulsion
ment éprouvées dans I'expérience, et que nous pourrions, par analogie première, en rapport uniquement avec la puissance d'être qui s'affirme
avec la formule < affect primaire > (ffictus primarius) utilisée par Spi- en chacun de nous : et c'est prêcisément pour cette raison que la cons-
noza dans le scolie de la proposition 11, appeler des affects secon- cience, qui ne le perçoit que par I'intermédiaire de ses effets, reste
daires : nous proposons de les nommer < complexes affecti$ D, pour généralement ignorante de sa vraie nature, telle qu'elle s'explique à
mieux faire ressortir ce qui distingue ces formations dêrivées des partir de sa câuse, cause qui se dérobe au premier abord à la saisie de
figures élémentaires de I'affectivité, à savoir précisément la complexitê la conscience et demeure ainsi inconscientel. Or, sur le plan de ses
concrète de leur organisation qui est aussi la condition de leur manifestations concrètes, ce désir se prêsente de telle manière que sa
diversité. nerure essentielle est altérée, du fait qu'elle est associée à des représen-
A partir de la proposition 72 du de Afectibus,l'ana-lyse de I'affecti- tations de choses, nécessairement conscientes, qui ont elles-mêmes été
vité développée par Spinoza franchit donc un seuil : elle passe sur un formées à partir d'autres sources, indêpendantes du conatus propre-
nouveau plan au moment où elle prend en considération un rype de ment dit. En développent, à partir de la lecture de la première défini-
question qui, dans le contexte des propositions prêcédentes, avait êté tion des affects, le thème de la double détermination du désir, nous
laissê complètement de côté. En caractérisant les formes élémentaires avons dêjà rencontré cet aspect essentiel de la rêalité affective, que
de l'affectivité, Spinoza vient d'établir que, dans le dêroulement de la nous pouvons appeler la greffe reprêsentative du désir, qui fait passer
vie affective, si diverses et si complexes qu'en soient les manifestations, I'affect de sa forme primaire à sa forme secondaire, et est ainsi la
tout est toujours en dernière instance affaire de dêsir, sur ônd de cona- condition de la formation des complexes affectifs : le désir, qui est l'es-
tus, donc de puissance, avec la variation de degrés imposée à la mani- sence de I'homme dans la mesure où il détermine en permenence
festation de cette puissance qui est patagêe entre deux pôles, un mini-
mum et un maximum, les mouvements qui la conduisent vers l'un ou
vers l'autre étant accompagnés mentalement de plaisir ou de peine. Ce 1. Sur le ônd, considéré dans son rapport à sa cause, le désir, qui est la base de
toute l'affectivité humaine, relève d'une détermination inconsciente : ce n'est qu'après
désir exprime la présence, au plus profond de chaque individu, d'une
coup qu'il se manifeste à la conscience, comme désir de quelque chose considéré en
impulsion essentielle en vue de persévérer dans son être qui, prise ainsi particulier.

t28 129

'_$
Introiluetion à /Tthique : la vie ffictiue Manifestations secondaires de I'afectiuité et formation de la relation d'objet

dernière instance son fonctionnement, n'a rien à voir avec celui d'une
celui-ci à agir sous la pression de la nécessité, inscrite dans sa constitu-
genèse empirique : et il ne faudrait surtout pas assimiler les êtapes de
tion même, de persévêrer dans son être, s'effectue, et accède à des
ce raisonnement aux phases d'un processus de dêveloppement dont la
formes conscientes < en fonction d'une quelconque affection donnée >
succession devrait s'inteqpréter, non en termes de priorité, mais d'an-
(ex quacunque data afectione), quLi est quelconque précisément dans la
mesure où elle n'est pas elle-même déterminêe à partir de sa nature tériorité. Autrement dit les affects primâires, en dépit de leur caractère
spécifique, à laquelle elle est même pour une grande part indiflêrentel-
primordial, ne sont pas des formes primitives de I'affectivité, qui appa-
En bref cela veut dire que le désir, sur le plan de ses manifestations raîtraient chronologiquement au dêbut du processus de maturation
propre à chaque individu, où ils se présenteraient d'abord isolément,
concrètes, est spontanêment polymorphe : on pourrait, en fonction de
avant d'être ensuite rêorientês ou remodelês dans le cadre de forma-
circonstances données, désirer n'importe quoi en particulier, sans que
tions plus complexes élaborées à partir d'elles à une étape ultêrieure de
cela modifie en rien le principe fondamental et gênêtaI du désir lui-
même, tel qu'il est naturellement issu du conatus, qui, en demière ins- ce pÀcessus. Mais, dans la rêalitê effective de leur développement,
c,est toujours simultanément que sont constituêes les formes primaires
tance, constitue sa cause essentielle. Mais il reste que, dans les faits, le
et les formes secondaires de I'affectivité qui, dans l'expérience, sont
désir impose à chacun sa loi dans le contexte fixé par une ou plusieurs
toujours étroitement associées, au point d'être le plus souvent confon-
affections données, c'est-à-dire qu'on ne désire jamais simplement
dues : seul le raisonnement pennet de les dissocier, en sériant les plans
dans l'absolu, mais on désire toujours des choses, et telles choses de
préfrrence à d'autres, le dêsir étant associé à ces choses dans des condi- de rêalttê auxquels elles appartiennent. En clair, cela signifie que Spi-
rloza ne propose pas, dans Ie de Afectibus, une thêorie du développe-
tions qui restent à préciser : c'est à l'élucidation de ces conditions que
ment indiviJuel qui montrerait en pa1ticulier dans quelles conditions
va être consacrée la théorie des complexes afFectiG exposée dans la
s'effectue, sur le flan de I'histoire affective, le passage de l'enfant à
suite de de Afectibus.
Le raisonnement de Spinoza procède donc de manière progressive, I'adulte : au moini tel n'est pas I'objet principal de son propos, dont la
perspective est stnrcturale avant d'être gênétique; et s'il est possible de
en allant du simple au complexe et du gênêrù' au particulier, et surtout
ieconstituer une genèse progressive des affects, c'est à l'intérieur du
en passant de la considération des causes à celle des effets : et c'est en
cadre préalablement mis en place par cette êtude structurelle. L'élabo-
suivant cette voie qu'il prétend parvenir à une synthèse rationnelle de
ration de la relation d'objet, dont les conditions vont être à prêsent
I'affectivité, qui en reconstitue globalement le champ et met au jour le
dévoilées, s'effectue en même temps que se produit la projection du
principe d'organisation auquel est soumise la disposition de ses é1ê-
conatus dans la figure privilêgiêe du désir : mais, exactement contem-
ments à l'intérieur de ce champ. Mais le mouvement de cette déduc-
poraine de celle-ci, elle renvoie néanmoins à de tout eutres sources,
tion rationnelle, s'il permet de comprendre comment le régime men-
à"rr, l" mesure où elle fait prêvaloir la loi de l'extêriorité sur celle de
tal de I'affectivité est produit et quelles sont les causes dont relèvent en
I'intériorité. Telle va être la principale leçon de I'analyse développée à
partir de la proposition 12 du de Affectibus-
1. L'idée d'une double détermination du désir, exposée dans la première déûni-
tion 9, où est seulement dêgagêe le
des affects, est absente du scolie de la proposition
Tels q.t. ttoot les avons vus préalablement se former, le désir, la
strete la plus profonde de sa constitution qui le rattache à l'impulsion dt conatus : il t joie et la tristesse êtaient des affects purs, exprimant directement la
-puisranc.
fallu déployer tout le système de la vie affective pour parvenir à la déûnition com- d'être qui est au fond de chaque existence individuelle et ses
plète du désir, expliquant dans quelles condiCions il devient conscient, par le biais de
représentations imaginaires.
variations : sans fixation sur des objets particuliers, ces affects étaient

131
130

*
{.
Introiluetion à /tthique : la uie afectiue s Manifestations secondaires de l'afectittité et fornation de la relation d'objet

libres de tout intérêt à l'égard de choses extérieures. Comment s'opère élans du conatus. Ces deux propositions, qui isolent des tendances de
être
cette fixation par laquelle les affects se pénètrent de tels intérêts et sens contraire mais symétriques entre elles, doivent manifestement
effectuent ainsi les conditions d'une communication dynamique entre lues ensemble.
I'individu et son milieu propre de vie, c'est ce qui va être expliqué à
présent. La thèse développée par Spinoza à ce sujet est radicale : c'est Selon la proposition 12, < l'âme' autant qu'elle peut, s'efforce
l'imagination qui, normalement, préside à l'êlaboration de la relation d,imaginer .., .hor., qui augmentent ou favorisent la puissance d'agir
d'objet, en tissant, enfie le sujet dêsirant et affecté de joie ou de tris- l:
du .orp, ,> (mens quant;m potest ea imaginari conatur quae corporis agendi
tesse et les objets ven lesquels se portent ces affects, des liens qui sont potenti)m augent iet juuant). Est remarquable ici 1'occurrence du verbe
-conai.
privês de nécessité intrinsèque, aussi bien du côté du sujet de I'affect Nous savions par la proposition 9 que l'âme est spontanément
que du côtê de son objet. En clair cela signifie que n'importe qui peut animée d'un mouvement, en vertu duquel elle tend à persêvêrer indé-
dêsirer n'importe quoi et être rendu joyeux ou triste par n'importe finiment dans son être. Nous voyons à présent qu'elle est portée par
quoi, n'y ayant rien dans quoi que ce soit en particulier qui le rende un semblable effort à valoriser certaines représentations au détriment
universellement ou absolument désirable ou en âsse une cause en soi d'autres, perce que ces représentations se rapportent à des objets qui
de joie ou de tristesse, à moins que l'imagination, par les voies favorisenile déviloppement de la puissance d'agir du corps. Et, appli-
obscures qui lui sont propres, ne l'ait rendu tel en apparence et ainsi quée à ce mouvement, la formule ( autant qu'elle peut l> (quantum
oflert comme objet aux affects. C'est donc sur fond de représentations potrrtl, qui paraît faire écho à celle utilisêe dans la proposition 6 au
imaginaires que vont se constituer les deux nouvelles figures de I'affect sujet de 1'éb., qrri, en chaque chose, et non seulement dans l'âme' la
qui se retrouveront ensuite dans la composition de la plupart des com- porrrr. à persévérer dans son être < autant qu'il est en elle > (quantum in
plexes a{fectifs ou formations secondaires de I'affectivité, composition
ie est), renforce encore I'analogie entre ces deux mouvements. Effecti-
à laquelle elles vont servir de modèles : I'amour et la haine, qui sont les
vement, la dêmonstration de la proposition 12, qui fait référence aux
formes ceractéristiques du dêsir, de lajoie et de la tristesse en tent que propositions 6,9 et 1'1. du de Afectibus, rattache par 1à même le mou-
ceux-ci sont associés par des mécanismes imaginaires à des reprêsenta- .\r.ro.rr, qui inctne l'âme à imaginer certaines choses plutôt que d'au-
tions de choses extérieures.
tres à celui par lequel elle tend aussi à persêvêrer dans son être en aug-
mentant qo'elle le peut sa propre puissance de penser, ce qu'elle
"ol"rr, àu phisir à certaines représentations de choses, choses
fait en associant
1 | L'AMOUR ET LA HAINE que, littéralement, elle se plaît ou se complaît à imaginer' Ceci signifie
que I'opêration mentale par laquelle se forment ces idées de choses,
qui
(propositions 12 et lj, duec son corollaire et son scolie,
et définitions 6 et 7 des fficts) ,r. ,oti pas des peintures muettes sur un tableau, n'est nullement
désintêressêe, mais est elle-même traversée par |'êlan vital du coflat,s,
par lequel l'âme affirme I'existence présente du corps en même temps
Les propositions 12 et 13 décrivent les conditions générales dans que la nécessité de persêvérer dans son propre être : c'est ainsi que ces
lesquelles les mouvements de l'âme s'associent, attractivement ou idêes, au moment même où elles sont formées, s'accompagnent de
répulsivement, aux représentations de I'imagination de manière à jugements de valeur implicites, en vertu desquels l'âme se porte de
marquer celles-ci au point de vue de I'aft'ectivité en ûxant sur elles les manière privilégiêe vers la considération de certaines choses, parce

t32 733
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/tthique : Ia uie afective l'ffictiùté formation de la relation d'objet
:1,
Introiluction à ii Manifestations seeonilaires de et

qu'elle estime que celles-ci augmentent ou aident la puissance d'agir tion 11 du de Afeaibas : il normal que l'âme se plaise ou se complaise
est
du coqps. à de telles représentations qui, en I'absence même des choses auxquelles
La dêmonstration de la proposition 72 fait référence de manière elles font p.rrr.r, lui donnent de I'agrément par le fait qu'elles augmen-
appuyée à la proposition 17 dt de Mente et à son scolie, qui onr expliqué tent la p.rirr"rr". d'agir du co{ps' et du même coup eugmentent aussi sa
par quel processus l'âme est amenée à < considêrer > (contemplai) des Ë
propr.-prrissance de penser; et on comprend qu'elle favorise la forma-
choses extérieures, en se les représentant comme présentes, non pas It
*t iio' a.i.tt.s idées, donc qu'elle s'efforce le plus possible d'imaginer de
la
directement mais indirectement, par I'intermédiaire de la manière dont telles choses, ou encore, pour reprendre la formule qui apparaîtra dans
dêmonstration du corollaire de la proposition 15 du de Afectibus, qu'elle
3
le corps dont elle est I'idée est lui-même affectê par d'autres colps : se r:i

< dêsire les imaginer > (imaginai cupiat) : en effet, selon les termes
1;
dans
forment alon en elles les idées d'affections du coqps qui enveloppent
simultanément I'existence du coqps et celle des corps extérieurs par les- lesquels est repris le contenu de la proposition 12 dans la dêmonstration
quels il est affecté, sans qu'il soit possible, de la façon dont ces idées sont d. i" proporition 28, ( nous imaginons que cela conduit à lajoie > (ad lae-
formées, de démêler ce qui, en elles, revient au colps dont l'âme est titiam conducere imaginanut).
l'idée et aux âutres corps qui l'affectent. Or, explique la démonstration De ce raisonnement, il faut surtout dégager la leçon suivante : ce
de la proposition 72 dt de Afeaibus,la conêlation ainsi établie entre des qui, dans tous les cas, nous donne de I'agrément, ce ne sont pas les
reprêsentations de l'âme et des affections du corps joue dans les deux Àor", elles-mêmes, mais les représentations que nous en avons, telles
sens : de même qu'elle fait comprendre comment l'âme est amenée à qu'elles sont nanrrellement élaborées par les mécanismes de I'imagina-
considérer des choses corrune prêsentes, donc à se les représenter, du tion. Comment en effet des choses extérieures pourraient-elles directe-
moment que et au moment où le corps est d'une certaine manière aft-ecté ment agir sur notre âme et faire impression sur elle, au point de I'ame-
per ces choses, elle amène aussi à admettre que, lorsque l'âme se reprê- ner à les rechercher, si ce n'est.par I'intermédiaire des idêes de ces
choses telles que celles-ci se forment dans l'âme, en la présence
comme
sente de telles choses, c'est-à-dire qu'elle les imagine, le corps dont elle
est I'idée est lui aussi affecté d'une manière qui correspond à ces repré- en I'absence à. .., I'imagination qui
choses elles-mêmes ? C'est donc
oriente prê{êrentiellement l'âme, et la puissance de penser qui est en
sentations, parce qu'il éprouve une affection qui mêle à sa propre exis-
tence celle des choses dont l'âme forme confusêment la représentation. elle, rre.s la reprêsentation de certaines choses, que, âvec toute 1'énergie
A quoi il faut ajouter, comme I'a aussi montré le scolie de la proposi- dont elle est àpable, elle s'efforce d'imaginer, c'est-à-dire de se reprê-
tion 17 du de Mente qu'il peut très bien se faire, per ce même mécanisme senter cofiune présentes, en formant autânt qu'elle le peut les idées de
mental, que ( nous considérions comme présentes des choses qui ne sont ces choses, parce qu'elle trouve dans cet effort une stimulation pour
pas (ut ea quae non sunt ueluti praesentia contemplemur) : alors notre coqps,
>> elle-même et pour le colps dont elle est l'idêe'l
dont l'âme est I'idêe, n'en est pas moins affectê de la même manière que
si ces choses étaient effectivement présentes et I'affectaient réellement. Il 1. À la fin du ile Afectibus, Spinoza, sans d'ailleun faire référence à la proposi-
suffit donc que l'âme imagine des choses qui favorisent le développe- tion 13, reprendra à .roui"au idé., en en soulignant un aspect un peu diftérent'
".tt"
ment de la puissance d'agir de notre co{ps pour que, ipso facto, notre J"", i" ptô*ltion 54, selon laquelle < l'âme s'efforce d'imaginer ces choses seulement
coqps soit lui aussi effectê de la même manière, c'est-à-dire dans le sens qoi poàoi r" propre puissan.. a,"gi, , (^r ea thntufi imaginai conatur quae ipsius
)[rrâ; e"*oti"à pinu"î1. Il est clair que la présence. de ces idées, auxquelles elle réserve
d'une augmentation de sa puissance d'agir, à quoi correspond en retour ,., préfur"rr..r, ,.rrfor." simultanément la puissance d'agir du corps'
dans l'âme un sentiment de satisfaction, ainsi que I'a montré la proposi- "?.trrtfu"-."t
suivant le mécanisÂe décrit dans la démonstration de la proposition 13.

134 135

t
Introduction à /T,thique : la uie ffictiue Manifestations seeondaires de l'afectiuité et formation de la relation d'objet

La proposition 13 reprend ce même raisonnement, en se plaçant naturellement encline à former la reprêsentation de choses excluant
dans la perspective inverse, où l'âme se détourne de la considêration l'existence de celles qui la gênent qu'elle se détoume de la représen-
de certaines choses qu'elle répugne à se reprêsenter parce qu'elle tation de ces dernières. Et à travers cette inversion est engagê un
imagine que ces choses, au lieu d'augmenter la puissance d'agir du enjeu radical : il s'agit de mettre en évidence le caractère fonda-
corps, la diminuent, ce qui est pour elle un motif de désagrément. mentalement pulsionnel, et non intentionnel, du moins au départ, de
Cette thèse paraît rigoureusement symétrique de la précédente. Il la démarche qui oriente préférentiellement l'âme ven la considéra-
faut néanmoins remarquer que Spinoza a retenu, pour la formuler, tion de certaines choses au détriment de celle d'autres choses, cxtac-
un mode de présentation un peu difiérent, en en dêployant I'ex- tère pulsionnel qui la rattache précisément à l'élan primordial du
position entre l'énoncé de la proposition principale et celui du corol- conatus.
laire. Selon la proposition elle-même, < lorsque l'âme imagine des Que se passe-t-il donc lonque l'âme est amenée à se représenter
choses qui diminuent ou restreignent la puissance d'agir du corps, I'existence de choses qui contrarient le développement de la puis-
elle s'efforce, autant qu'elle peut, de se souvenir des choses qui sance d'agir du corps ? On s'attendrait à ce que Spinoza réponde à
excluent l'existence des premières >> (conatur quantum potest rerum cette question en prenant appui sur la thèse établie dans la proposi-
recordari quae horum existentiam secludunt), le corollaire en tirant lâ tion 10, selon laquelle ( une idée qui exclut l'existence de notre
conséquence que l'âme < se détoume d'imaginer les choses qui dimi- colps ne peut êtri donnée dans l'âme mais est contraire à celle-ci >
nuent ou restreignent la puissance d'agir et du coqps >> (ea imaginai (idea quae corporis nosti existentiam secludit in nostra mente dai nequit
auersatur quae ipsius et corporis potentiam minuunt uel coercent). Il êtait sed eidem est contraia) . Mais il ne le fait pas, en raison, sans doute, du
en effet difiicile de prendre directement le contre-pied de l'énoncé caractère nêgatif de cette thèse qui débouche sur la représentation
de la proposition 12, et d'affirmer que l'âme s'efforce autant qu'elle d'un mouvement répulsif, dont I'allure peut paraître intentionnelle.
peut de ne pas penser aux choses qui contrarient le développement Or, ainsi que nous venons de le voir, avant de chercher à savoir ce
de la puissance d'agir du corps : cer cornment l'élan dt conatus, avec que l'âme répugne à faire, cet âspect de la question étant rejetê dans
I'impulsivité qui le caractérise, pourrait-il procéder d'un tel engage- le corollaire de la proposition 13, il s'agit d'abord de déterminer,
ment négatif? La question essentielle n'est donc pas de savoir ce que, dans la situation de gêne qui lui est ici imposée, ce vers quoi l'âme
dans certains cas, l'âme s'efforce de ne pas faire, en tout ces ce n'est malgré tout s'oriente positivement en fonction de ses propres intérêts
pas de là qu'il faut partir; mais il s'agit d'abord de comprendre ce vitaux, qui doivent prévaloir avant même qu'elle en prenne
que, prêcisément dâns ces cas, elle doit s'efforcer de faire positive- conscience.
ment, les consêquences négatives de cette orientation êtant tirées La solution de ce problème se trouve dans la proposition 77 dts de
après coup et en marge du raisonnement où demeure en jeu princi- Mente, sur laquelle s'appuyait dêjà la démonstration de la proposi-
palement l'affirmation de puissance qui est en l'âme et, du plus pro- tion 1,2. Selon cette proposition 17 du de Mente, < si le corps humain est
fond d'elle-même, dirige ses mouvements dans tel ou tel sens. On ne efîectê d'une manière qui enveloppe la nâture de quelque coqps exté-
dira donc pas que l'âme, dans la mesure où elle le peut, forme la rieur, l'âme humaine considérera ce même corps extérieur comme exis-
représentation de choses excluant I'existence de celles qui la déran- tant en acte ou coûune lui êtant présent, jusqu'à ce que le coqps soit
gent, pour se débarrasser de la représentation de ces dernières qu'elle rffectê d'un affect qui exclue l'existence ou la prêsence de ce colps )
juge nêâstes; mais on dira inversement que c'est parce qu'elle est (donec corpus fficiatur ffictu qui eiusdem corporis existentiam vel praesentiam

136 r37
Introduction à lEthique : la uie ffictive ManiJestations secondaires de t'afectivité etformation de la relation d'objet

secludat)I. Cette dernière considêration réintroduit une dimension tem- dans des circonstances donnêes, d'une manière qui ne garantit aucune
porelle dans les opérations de I'imagination, conformément à la nature permanence à ses représentetions : celles-ci, même lorsqu'il s'agit de sou-
de celle-ci qui la porte constitutionnellement à travailler dans la durée : venirs, sont toujours subordonnêes aux conditions d'une actualité et
même si, comme I'explique le corollaire de la proposiaon 77 du de donc sont essentiellement instables. Lorsque l'âme est assiégée par des
Mente, elle peut fictivement perpétuer la représentation de choses qui idées qui lui déplaisent, perce qu'elles colrespondent à une diminution
ont une fois affecté le corps, alors même que celles-ci ne I'affectent plus de sa puissance, sa versatilité naturelle la conduit donc automatiquement
au moment où elle les représente corlme prêsentes, elle ne peut nêan- à se retoumer vers ces autres idées qui excluent les premières, et au
moins le faire que si, dans le même temps, ne sont pas aussi données des besoin à forger de telles idées de toutes piècesl ; et, suivant cette voie, elle
idées de choses excluant la représentation de ces demières. En effet va se mettre de toutes ses forces à imaginer les choses que ces autres idêes
l'âme, qui imagine pour âutant qu'elle afûrme sa propre existence pré- représentent, en se les rappelant par un effort instinctif de mémoire. Et
sente et en même temps celle du coqps, ne le fait qu'au coup par coup, du même coup, elle ve en conséquence, ainsi que I'explique le corollaire
de la proposition 13, se détoumer, et ceci non moins instinctivement, de
la reprêsentation des choses qui correspondent à une diminution poten-
1. Curieusement, cet énoncé du ile Mentefait intervenir, là où on attendrait celle tielle de se propre puissance et corrélativement de celle du corps. A cela
de < affection > (alfectio),1a notion de l' < a{fect > (afeetus), alon que celle-ci ne sera
l' il faut encore ajouter que cette répugnance n'est pas seulement théo-
introduite et déûnie qu'au début ù,t de Afectibus. Etant donné que, dans la démonstra- rique, mais se dêveloppe simultanément à trevers un schème d'action,
tion de cette proposition 77 ùt de Mente,la formule qui tgure dans son énoncé et est
tendant à détmire les choses que représentent ces idées, ou tout au moins
exploitêe dani lJdémonsrrarion de la proposition 13 du ile Mente, < jusqu'à ce que le
corps soit affecté d'un affect qui exclue I'existence de ce colps ), ne fait I'objet d'au- à les < éloigner de nous > (a nobis arnovere), selon la leçon de la proposi-
cune justification, cette occurrence anticipée de la notion d'affect paraît assez mysté- tion 13 dêgagée dans la démonstration de laproposition 28, qr:jy associe
rieuse, et on ne voit pas ce qui peut la justifier. En fait, cette énigme commencera seu-
les termes utilisês à la fin du scolie de cette proposition 13.
lement à être résolue dans le scolie de la proposition 1 du de Seruitute, à la {in duquel
le contenu de la proposition 17 du ile Mente est interprété de la manière suivante : L'amour et la haine, explique le scolie de la proposition 13, c'est
< Sans doute il arrive, lonque à tort nous craignons quelque mal, que notre crainte se précisément cela, ( et rien d'autre > (et nihil aliud), et il est manifeste
dissipe à I'audition d'une nouvelle vraie; mais, en sens inverse, il arrive également, qu'en utilisant cette dernière formule Spinoza entend per-dessus tout
lorsqn" nous craigrrons un mal qui doit certainement venir, que notre crainte se dis-
sipeàussi à l'audition d'une nouvelle fausse; et en conséquence, si les imaginations se
désacraliser ces deux sentiments, dont on fait tant d'histoires, et les
dissipent, ce n'est pas par la présence du wai en tent que vrai, mais pârce que d'autres ramener à la stricte rêaIitê des mouvements mentaux âuxquels ils cor-
imaginations se présentent, plus fortes que les précédentes (aliae occufunt iisJoftiotes), respondent. L'amour, c'est l'élan du conatus, Pour autent que celui-ci
qui excluent I'existence présence des choses que nous imaginons, ainsi que nous
se dirige expansivement, donc joyeusement, dans le sens d'une maxi-
liavons monrrê par la proposition 77 dela partie II. I A partir du moment où des
< imaginations > (imaginationes,) s'affrontent dans des conflits de force, par l'intermé- misation de la puissance d'être qu'il exprime' accompegné de la repré-
diaire desquels elles interviennent sur la puissance de penser de l'âme, de manière à sentation d'une cause extérieure, suivant une opération de montage
I'entraîner dans un sens d'une diminution (ce qui se passe lonqu'elle est assiégée par
certaines appréhensions) ou d'une augmentation (ce qui se passe au contraire lors-
qu'elle est libérée de ces appréhensions), on peut considérer que ces imaginations agis-
r.ttt .r, tant qu'aIfects, c'est-à-dire comme des affections mentales jouant sur des difté- 1. < Imaginer ), au sens d'inventer, c'est ce qu'exprime le verbe comminkci, que
rences d'intensité de la puissance d'agir, selon la déûnition 3 du ile Afectibus. Un Spinoza utilirÉ en fieu et plece d'imaginai dans la démonstration du troisième corol-
affect, c'est une affection en tent qu'elle est dotée d'une certaine force par laquelle elle de la proposition 2j du de Afeetibus, pour rendre compte du contenu de la
la^ire
agit en même temps qu'elle < affecte t (dficit). proposition 13.

138 139
Introduetion à /tthique : Ia uie alfectiue
x Manifestations secondaires de l'afeetiuité et formation de la relation d'objet
*tr
&
manifestement factice, qui donne I'illusion que la chose vers laquelle
ffi
subjective de I'amant, restitue à ce sentiment une dimension intention-
pousse cet élan est effectivement la cause du mouvement qui tend vers ii nelle : l'amour présente alors I'allure générale d'une tendance qui tire
elle, alors que ce mouvement a d'abord sa cause, indépendamment de .r vers un objectif dont la dêtermination, préalable à son mouvement,
cette chose, dans la force essentielle du désir, plus ou moins artitciel- i|:
constituereit réellement la cause, ou plutôt, comme on dit, le moti{ de
lement greffêe, à I'insu même du < sujet > de cet affect, sur la reprêsen-
;
#. celui-ci; et ainsi, dans une telle perspective, c'est en vertu d'un juge-
s
tation d'une chose comme présente, représentation dictée en fait par ment porté per I'amant sur la nature de la chose aimée, et qui lui fait
l'imagination qui dêcide en totalitê de son contenu. Et ainsi nous Ë
ts appréhender celle-ci comme aimable, qu'il lui serait librement attaché.
n'aimons et ne haissons que des choses imaginaires, auxquelles nous :{ or une telle manière de voir met proprement les choses à I'envers,
avons occasionnellement attaché nos désir, nos joies et nos peines, sans x
et elle fait de I'amour quelque chose d'incomprêhensible, dont la Éa'-
que cet attachement soit nécessairement déterminé par une cause litê obscure est ainsi monstrueusement dotée de pouvoin exorbitants,
intrinsèque. complètement disproportionnês par rapport à sa vraie nature : elle
présénte comme la cause de I'amour ce qui n'en est tout au plus qu'un
C'est précisément sur cet espect que revient I'explication qui .ff.t, o.r, dit Spinoza, une propriétê dêrivée de son essence' Si I'amant
accompagne la déûnition 6 des affects, où Spinoza reprend I'idêe que veut s'unir à la chose qu'il aime, c'est précisément pârce qu'il I'aime,
< I'amour est la joie accompagnée de I'idée d'une cause extérieure )) en vertu de |a joie, c'est-à-dire du sentiment d'une exaltation de sa
(amor est laetitia concomitante idea causae externae). Ce qui est premier propre puissance d'être qu'il êprouve avec l'accompagnement de le
dans l'amour, c'est le sentiment de joie sur lequel il se fonde, sentiment iepiéserrtation de cette chose sur laquelle l'élan de soî conatus s'est fixê
qui a son siège dans la puissance de penser de l'âme, et nulle part ail- occasionnellement : et prétendr. q,r'il I'aime parce qu'il veut s'unir à
leurs; est accessoire, annexe puisque proprement annexée >, la reprê-
<
elle, c'est introduire dans la carâctérisation de ce sentiment la notion
sentation d'une chose aimêe qui accompegne ce sentiment de joie, et même de la chose à définir, et s'enfermer dans un cercle vicieux, de
qui vient en quelque sorte s'ajouter à lui de I'extêrieur, restant entendu manière à rendre dêûnitivement impossible une connaissance ration-
que cette adjonction est strictement contemporaine de l'expression du nelle de cet affect. Pour reprendre la formule ênoncêe à la fin du scolie
sentiment fondamental sur lequel elle vient se greffer : premier, acces- de la proposition 9 drt de Afeuiâzs : < Nous ne nous efforçons vers une
soire, sont ici à entendre, bien sûr, au sens de déterminations structu- chose, ne la voulons, ne I'appôtons ni ne la dêsirons parce que nous
relles simultanées, qu'il n'y a pas lieu de dissocier en les déployant dans jugeons que cette chose est bonne; meis au contraire si nous jugeons
le temps d'une genèse empirique. qul.lle est bonne, c'est parce que nous nous efforçons vers elle, la vou-
A cette définition de I'amour, Spinoza oppose la conception tradi- làns, l,appétons et la désirons. > A quoi nous pouvons à présent ajou-
tionnelle selon laquelle < l'amour est le volonté de l'amant de s'unir à ta. r ,ror5 n'aimons pas une chose parce que nous jugeons qu'elle est
la chose aimée > (amorem esse voluntatem amantis se jungere rei amatae)I, bonne, mais nous jugeons qu'elle est bonne parce que nous I'aimons.
conception qui, prenant d'abord appui sur la référence à la volontê aimée qui est la
Qu,est-ce donc que cette volonté de s'unir à la chose
non pas du tout sa câuse, mais une
-fo*. de I'amour, c'est-à-dire,
propriété
caractéristique de sa manifestation ? Ce n'est certainement pas la
1. Telle est précisément la conception de I'amour développée par Descartes dans volonté au sens de < I'assentiment ) (consensus), issu d'une < délibération
ses Passtors de l'âme (1I,79). de I'esprit > (animi deliberatio) et donnant lieu à < une libre dêcision > (libe-

140 t41
Introiluction à l€thique : Ia uie ffictiue Manifestations seconilaires de I'afectivité et fotmation de la rclation d'objet

rum decretum) : tout cela, rappelle Spinoza, est de I'ordre de la pure < fic- nous pourrions avoir de celle-ci, ni non plus avec la force essentielle qui
aon> (fictitium), einsi que cela a êté dêmontrê dans les dernières proposi- ,roo, àit t"rrdre vers elle, et qui a sa source' non en elle, mais en nous' On
tions du de Mente. Ce n'est même pas le < désir de s'unir soi-même à la ne pourrait guère aller plus loin dans le sens d'une dêmystiûcation de ce
chose aimée > (cupiditas sese jungendi rei amatae), dont I'urgence est aigui- ,"n^ti-.nt qrri, dit-orr, mène le monde, et surlequel on a fixé une grande
sée par son absence, ni non plus celui de < continuer à bénéficier de sa partie des intêrêts humainsl. Et lorsque Spinoza écrit, dans l'explication
présence >> (perseverandi in ipsius praesentia),lonque celle-ci est effective :
àe h septième définition des affects, qui, à propos cetce fois de la haine,
car, explique Spinoza, on peut très bien aimer sans cela, c'est-à-dire sans reproduit ces mêmes considérations, que ces choses < sÊ perçoivent aisê-
prendre en considération intentionnellement le fait que la chose qu'on percipiuntur), cette remârque ne va pes sans un certain esprit
n (facile
--.rr,
aime soit objectivement présente ou absente, puisque de toute façon, ce de prorrocation, tant la conception ici proposêe de I'amour, et complé-
qu'on aime, ce n'est pas la chose mais la représentation imaginaire qu'on merrtai..ment de la haine, est à I'opposé des opinions qui courent ordi-
en a, représentation qui peut très bien se former en I'absence même de la nairement sur ces sujets.
chose dont elle ne figure jamais la réalité que fantastiquement, dans la
forme ambiguë d'une présence-absence. La volontê de s'unir à la chose
aimée n'est donc rien de tout cela, mais elle correspond seulement à la
conscience que nous avons des bênéfices que nous procure la présence de 2 | LES I\4ÉCANtStr'tES DE L'ASSOCIATION
la chose aimée, prêsence apaisante, au sens del'dcquiescentia, affectstabili-
ET DU TRANSFERT
sateur dont la notion joue par ailleurs un rôle important dans la suite de
fttropositions 74, 75, avec son corollaire
et son scolie,
l'Ethiquel. Par la satisfaction êgoï'ste que ce sentiment nous procure, la et 16, défnitions I et 9 des afects)
joie, c'est-à-dire la jouissance penonnelle de notre propre puissance
d'être, qui constitue le fond de notre élan amoureux, (( est fortifiêe >
(roboratur) ou ( est entretenue > (fovetur), au sens où on entretient la
Dans la réalité concrète de leur dêveloppement, les affects primaires,
flamme d'un foyer qui est dêjà dlumé. Cette < volonté > se situe ainsi
tels qu,ils sont issus de notre nature profonde, s'accompagnent donc de
dans le prolongement d'un mouvement qu'elle n'a pas elle-même
,.prêrent"tions de choses extêrieures, et c'estparce qu'ils entrent dans de
contribué à enclencher. Ceci nous ramène à la thèse de départ : nous
teùes combinaisons, à partir desquelles se forment les complexes affec-
n'aimons pas une chose parce que nous soûlmes animés du désir ou de
I'intention de nous unir à elle, mais si nous avons effectivement ce pro-
jet, c'est parce que, cette chose, de fait, nous I'aimons, pour des raisons 1. Il faut savoir néanmoins que cette démystitcation prépare à long terme la
réhabilitation de ce senriment, telli que celle-ci sera effectuée à la ûn du ile Libertatu,
qui n'ont rien à voir avec sâ neture intrinsèque, et la connaissance que àJ ipn"r" introduit le thème de l'autre âmour, arnour véritable, dont celui qu'on
vienide caractêriser n'est que l'ombre déformée et dérisoire : celui-ci consiste en une
d'une cause extérieure; il est
1. Selon la proposition 27 dt de Libertate, la pratique de la connaissance du troi- .joi. p,rr. libérée de la ionsidération p"'nculièreque nous portons à une < chose >
sième genre, qui conduit l'âme à I'arnour intellectuel de Dieu, forme ultime de la béa-
i' u de Dieu > (amor Dei),
"o
,.rr, à. I'amour
a cessé de nous être extérieure, arnour qui est celui-là même par lequel cette
qui "r,ooo,
titude, développe < la sérénité de l'âme la plus grande qui peut être donnée > (summa n'chose >r s'aime infiniment en nous ; un tel sentiment, qui coihcide avec I'acte mental
quae ilai potest ,nentis acquieseentia). Cette sérénité, ce sentiment d'apaisement, sont ( nous sentons et expérimentorui que nous sommes étemels ,r, se caractérise
par lequel
atteints eu terme du processus par lequel l'âme effectue son union, non plus avec telle
p"r l"-f"it qu'il est complètement dépenonnalisé et désintéressé' sans cesser pourtent
ou telle chose particulière, mais avec la nature tout entière.
à'ê.." .r' affect, c'est-à-dire un élan de l'âme dans lequel celle-ci s'engage totelement.

t42 r43
Introduetion à /tthique : Ia uie afectiue Manifestations secondaires de l'afectiuité et formation de la relation d'objet

ti$, qu'ils nous poussent irrésistiblement vers ces choses sur lesquelles proche vers la considération d'autres choses, pourvu que celles-ci aient
notre désir s'est une fois fixé, dans des conditions qui nous font croire été elles aussi, en d'autres occasions, associées à la première. Ce sont donc
que ce sont celles-ci qui nous attirent pour elles-mêmes, et que nous les les mécanismes de l'association et du transfert qui, à eux seuls, permet-
aimons, à moins qu'au contraire nous ne les hai'ssions. Comment s'opère tent de comprendre comment se met en place ce que nous avons appelê
cettejonction du désir et de la représentation de choses extérieures, qui, -p
la relation d'objet, à travers laquelle les aflects primaires, désir, joie et
à
âpparemment, est au fond de toutes nos emours et de toutes nos haines, tristesse, directement expressi{b de notre nature dont ils sont issus, se

étant entendu qu'elle n'est commandée ni par la nature intrinsèque du fixent êlectivement, à l'extérieur d'eux-mêmes, sur certaines choses de

désir ni parlarêahtê propre de ces choses ? La réponse à cette question est manière à orienter nos préfêrences affectives, et ceci, bien sûr, sur un
donnée dans le corollaire de la proposition 15 : < Par cela seul que nous fond d'arbitraire, d'instabilité et d'incertitude.
avons considéré quelque chose avec un affect dejoie et de tristesse dont Cette explication, qui montre comment se forment les aflects
cette chose même n'est pas cause efiiciente, nous pouvons aimer cette objectaux, fait intervenir des conditions temporelles qui lui confèrent
chose ou I'avoir en haine > (ex eo solo quod rem aliquam ffictu laetitiae vel l'allure d'une genèse : parce que ( nous avons considêrê > (contemplati
tistitiae cujus ipsa non est causa eficiens contemplati sumus eandem amare vel sumus), au passê, certaines choses en associant à la représentafion de
odio habere possumus). C'est donc de manière purement occasionnelle, du celles-ci des affects dejoie et de tristesse, cette association tendra par la
seul fait que nous avons une fois associê un affect dejoie ou de tristesse à suite à perpétuer ses effets en se reproduisant, au prêsent, dans des
la considération d'une chose en particulier, en dehors de tout lien causal formes comparables. C'est donc qu'il y a une mêmoire affectivel, dont
eflectif entre la nature de chose en question et l'affect ainsi relié à l'idée tous nos attachements sont tributaires, dans la mesure où ils consistent
de cette chose, que nous devenons par la suite en position d'aimer ou de à revivre indéfiniment dans le prêsent des événements qui ont eu lieu
haïr cette chose, donc factuellement disposés à son êgard dans un sens une fois au passé et qui continuent à hanter obsessionnellement nos
attractif ou répulsif, sans qu'il soit nécessaire, pour exPliquer cette dispo- comportements. L'objet de la proposition 14, à laquelle il faut revenir
sition, de faire intervenir d'autres déterminations, ce lien occasionnel à présent pour comprendre à la suite de quel raisonnement est dégagée

suffisant amplement à cette explication. C'est donc avec une extra- la conséquence formulêe dans le corollaire de la proposition 15, est
ordinaire facilité, sans raison sérieuse sur le fond, de manière totalement précisément d'adapter à I'analyse rationnelle des affects la théorie de la
impulsive, et à la suite d'événements enciens qui nous ont marqués sans mémoire, elle aussi fondée sur le principe de I'association, qui a êté
même le plus souvent que nous en eyons conscience, que, la plupart du développée dans la proposition 78 du de Mente dont la référence inter-
temps, nous entretenons à l'êgard de certaines choses des relations affec- vient dans la démonstration de cette proposition 14 du de Afectibus.
tives en fonction desquelles nous orientons pratiquement nos conduites
en décidant que ces choses sont ou non dignes d'être recherchêes, donc 1. Ce thème de la mémoire affective a déjà été abordé dans la proposition 13, où
Spinoza explique qu'une impulsion irrésistible nous force à nous < rappeler > (recor-
désirables ou indêsirables. Et la facilité avec laquelle se nouent de tels
dai) les idées des choses qui repoussent celles par lesquelles nous sommes momentané-
attechements fait à la fois leur force et leur faiblesse, car s'ils tendent ment dérangés : instinctivement, nous puisons dans certains souvenirs inscrits au plus
ensuite à perpêtuer à l'identique I'influence qu'ils exercent sur nous, c'est profond de nous-mêmes pour ressusciter des idées qui nous protègent contre des
agressions intempestives, que nous ne pouvons pas supporter. La mémoire intervient
en restent définitivement marqués par la fragilitê des conditions dans
ici au service de I'affectivité : mais nous allons voir à présent, dans les propositions 14
lesquelles ils se sont noués, qui justifie leur versatilitê : attachê incidem- et suivantes, qu'elle s'intègre complètement à son fonctionnement dont elle devient
ment à une chose, un sentiment peut aussi bien se déplacer de proche en ainsi l'élément constitutif.

144 145
lntroduction à lEthique : la vie alfectiue Manifestations seconilaires de I'afeetiuité etfotmation de la relation d'objet

Pour suivre le raisonnement de Spinoza, il faut revenir aux grands choses représentées, de telle manière que, selon le corollaire de cette
traits de cette théorie de la mémoire, telle qu'elle a êtê dênvêe par Spi- proposition 17, <<l'àme pourïa considérer cornme s'ils étaient présents
noza de l'analyse de la perception des choses extêrieures : et pour cela à.rio.pr extérieurs par lesquels le coqps humain a été une fois affecté,
il faut reprendre de manière un peu détaillêe le contenu des proposi- même-ci ceux-ci n'existent pas ou ne sont pas prêsents > (mens cory)ora
tions 16, 17 et 78 du de Mente, avec leurs corollaires et leurs scolies. extema a quibus corpus humanum senel afectum fuit quamuis non existant
nec praesentia sint contemplai tamen poteit uelut praesentia essent). Da;ns
Selon la proposition 16 du de Mente, l'âme ne perçoit les corps ces conditions |'âme admet sâns la discuter, c'est-à-dire proprement
extérieurs que per l'intermédiaire des affections du corps humain dont < considère ) ou ( contemple > (contemplatur), l'existence ou la présence
les idées se forment automatiquement en elle, sous forme d'affections de corps extérieurs dont la nature est enveloppée par I'idée d'une cer-
mentales qui obéissent aux mêmes règles de composition que les affec- taine affection du colps, sous la seule condition que le corps ait êté
tions corporelles auxquelles elles correspondent : il s'agit en consé- occasionnellement affectê per ces corps extérieurs. Il sufiit donc que le
quence d'idées inadéquates qui représentent simultanément plusieun coqps humain ait été une seule fois affectê par un autre co{ps pour que
choses à la foisl, le coqps dont l'âme est l'idée, d'une part, et, d'autre la perception ou idêe de cette affection se reproduise indétniment,
part, le ou les coqps dont, à I'occasion, lui-même est affectê, et ceci poot seul support I'impression de cette affection conservée par le
selon l'ordre commun de la nature, c'est-à-dire au hasard des rencon-
"rr..
corps humain lui-même. La démonstration de ce corollaire décrit le
tres, en vertu d'une simple nécessitê de fait; et, ainsi que le souligne le processus purement mécanique par lequel cette impression corporelle
second corollaire de la proposition 16 du de Mente, dans ces représen- se forme et se conserve, en s'incolporant en quelque sorte à la consti-
tations complexes, domine la part qui conceme la constitution même tution du corps humain, et ceci par le jeu réciproque des parties fluides
du corps par l'intermédiaire duquel l'âme, qui est I'idée de ce co{ps, et des parties molles de son organisation, telles qu'elles ont été prêcê-
perçoit les coqps extérieun, cette constitution jouant ainsi le rôle d'une demment dêcrites dans le troisième des postulats consecrês à la nature
espèce de ûltre à travers lequel sont sélectionnées et transmises les du corps humain, dans le cadre du dêveloppement intercalé entre les
informations en fonction desquelles sont élaborées les reprêsentations propositions 73 et 74 du de Mente: les modifications de la masse céré-
de choses, qui ainsi, plutôt que ces choses elles-mêmes, reprêsentent la brale provoquées par les mouvements de I'influx neryeux1, mouve-
constitution du corps par I'intermêdiaire duquel ces choses sont
connues.
dans le scolie de la proposition 17 du ile Mente, que < il peut
Selon la proposition 17 dt de Mente2, ces représentetions spontâ- 1. Spinoza explique,
,e âi." que cela arrive en raison d'autres causes ) (fei potest ut hoc alik de causis eontin'
nées, qui sont tout sauf des peintures muettes sur un tableau, s'accom- gat) . ll ist donc parfaitement conscient du fait que I'explication qu'il propose a seule-
"-"nt
pâgnent hallucinatoirement de jugements d'existence concernant les otr caractèie provisoire; mais il déclare s'en contenter, pour les besoins du rai-
sonnement, dans la mesure où elle ne peut s'écarter absolument, ou du moins être
complètement en contradiction avec I'explication véritable, celle-ci restant encore à
à cet égard de vériables complexes percepti8.
1. On peut parler t oorr.r: son hypothèse n'est-elle pas en aJcord avec les données de I'expérience, telles
2. Il e dêjà été référence à cene proposition er à son scolie dans les démons-
âit que celles-ci lui sont accessibles ? Nul ne saurait reprocher à Spinoza de n'avoir su
rrarions des propositions 12 et 13 ùt de Afeetibu.s. Rappelons que l'énoncé de cette anticiper les progrès de l'anatomie et de la physiologie céÉbrales : et-il faut admirer
proposition ittt ôdoit déjà la notion d'affect par anticipation, dans des conditions que
-rro* .orrt lia prudence, avec laquelle il avance cette explication fondée sur de gros-
eu I'occasion ici de préciser en cornmentant la proposition 73 du de Afec' "o
sières
"ir.
approximations, dont il relonnaît pafaitement les insufrsances, cf ici-même
"rro*
tibus, cÎ. ici note 1, p. 138. note 1, p. 47.

t46 t47
Introduction à /Ethique : la uie ffictive Manifestations seconilaires de I'afectiuité etformation de la telation d'objet

ments eux-mêmes infléchis selon une nouvelle trajectoire par I'action présentes >> (fieri potest ut ea quae non sunt veluti praesentia contemplemur),
du corps extérieur qui a momentanément affectê le corps humain, sur- selon les termes du scolie de la proposition 17 : cela s'explique par le
vivent à cette intervention ponctuelle, et crêent ainsi les conditions fait que la perception est dans tous les cas f idée d'une affection du
pour que ces mouvements se reproduisent ( souvent > (saepe), donc se colps, et n'est absolument pas I'idée propre de la chose qu'elle est cen-
répètent à plusieurs reprises mécaniquement, de manière complète- sée représenter ou qu'elle fait < considérer >, en ce sens qu'elle enve-
ment automatique; et en conséquence ces impressions, qui peuvent loppe la nature de cette chose en même temps que celle du corps dont
constamment être réactivées par les seuls mouvements internes du l'âme humaine qui est sujet de cette représentation est f idée, et du
corps humain, d'une manière qui n'est plus provoquée mais sponta- même coup admet implicitement l'existence de la chose correspon-
nêe, tiennent lieu, en I'absence même du corps extêrieur qui a été au dant à cette neture. Le âit de percevoir hallucinatoirement des choses
dêpart l'agent de leur formation, d'objet pour une idée dans l'âme, qui n'existent pas, et de les percevoir comme existantes, dans des
idêe qui s'accompagne de la même présomption d'existence décrite conditions telles que l'idêe qui en est ainsi formée est indissociable du
dans la proposition 17. Ainsi, l'âme pourra contempler des corps en jugement par lequel leur existence est amrmée et reconnue' n'e donc
leur absence ( comrne s'ils êtaient présents > (velut praesentia essent). rien d'exceptionnel; les premières lignes du scolie de la proposi-
Insistons sur le fait que ce mêcanisme n'a pas pour condition la rêpéti- tion 17, après avoir dêgg.gê cette thèse, la précisent ainsi : ( coûrne
tion de L'acte pat lequel s'est une fois formée I'impression corporelle, cela se fait souvent > (ut saepefit). Ceci est même la forme courante,
et avec elle I'idêe dans l'âme d'une affection donnée du corps, et n'a normale, de la perception que nous avons des choses : le fait que nous
pas non plus pour condition I'habitude issue de cette répétition, puis- les percevions enveloppe l'affirmation de leur existence, mais cette
qu'une seule fois suffit pour que l'impression soit inscrite et retenue afirmation spontanée est totalement indépendante du fait qu'elles
dans la constitution du corps et pour que, corrélativement, l'âme existent ou non. Elle dêpend seulement du fait que sont conservées
maintienne spontenément I'idée de cette impression au fur et à mesure dans le corps certaines impressions ou ( images de choses >> (rerum ima-
que celle-ci reproduit ses effets dans le corps, et ceci jusqu'à ce qu'elle gines) mxquelles correspondent des affections mentales qui peuvent
en soit expressément empêchée par la production d'une autre affec- être réactivêes à volonté, lonque I'occasion s'en présente : c'est prêci-
tion, plus forte que la précédente à l'égard de laquelle elle joue corune sémenr ce qu'explique la proposition 18 da de Mente, en posant les élé-
un véritable affect, et par la formation concomitante de I'idée de cette ments fondateurs d'une thêorie de la mémoire.
nouvelle affection dans l'âme1. La proposition 18 reprend la thèse introduite dans le corollaire de
Cette reconstitution provisoire des mêcanismes de la perception, la propositio n 17 en considérant le cas où le corps a été une fois affecté
qui sont inséparables du fonctionnement d'une véritable mémoire simultanément pâr plusieurs choses : dans ce cas, l'âme perçoit aussi
involontaire, pennet de comprendre comment ( il peut se faire que ces choses simultanément, alors que ces choses sont complètement diÊ
nous considérions des choses qui ne sont pas cornme si elles êtaient férentes, et n'ont aucune relation entre elles, sinon par le fait qu'en une
certaine occasion elles ont effectê notre co{ps en même temps : ainsi la
nature propre de ces choses, et le lien de ressemblance qui pourrait en
1. Pour Spinoza, comme pour Bergson, l'âme et le colps conservent indéûni- dériver, n'intervient pas dans la formation d'une telle association, qui
ment la mémoire intégrale de ce qui leur est arrivé antérieurement, et rien n'empê-
cherait que cette mémoire soit à tout moment réactivée, si n'y faisaient obstacle les
est absolument contingente dans la mesure où elle dêpend seulement
conditions de I'existence présente. du hasard d'une rencontre dont le corps humain a conservé la trace'

r48 r49
Introduction à lEthique : Ia uie ffictive Manifestations seconilaires de I'afeetivité et formation de la relation d'objet

Selon le scolie de la proposition 18, c'est précisément ce qui explique ensemble, n'a rien d'intellectuel et de réfléchi, en ce sens qu'elle ne fait
les phénomènes liés à l'exercice de la mémoire : celle-ci < n'est rien aucune place au raisonnement. C'est pourquoi, dans le scolie de la
d'autre qu'un certain enchaînement d'idées impliquant la nature de proposition 78 ùt de Mente, Spinoza distingue ces enchaînements de
choses qui sont extêrieures au corps humain, enchaînement qui se âit ,.p.ér.rrt"rions, qui sont contingents dans leur principe initial, de
dans l'âme selon I'ordre et l'enchaînement des affections du corps < I'enchaînement des idêes qui fait selon I'ordre de I'intellect, suivant
se
humain > (est nihil aliud quam quaedam concatenatio idearum naturam lequel l'âme perçoit les choses par leurs premières causes' et qui est le
rerum quae extra corpus humanum sunt inuolventium, quae in mente fit idearum quae ft secundum
-ê-. po,r, ior$ les hommes >> (concatenatio mens percipit et qui in
secundum ordinem et concatenationem ffictionum corytois humani). Se rap- ordinem intellectus quo res per primas suas causas
peler quelque chose, c'est, sans rien savoir de la nature de cette chose, omnibus hominibus idem est). La rêgularité des liaisons rationnelles que
nature qui n'est même pas exposée à être oubliée car elle n'a jamais eu I'intellect effectue ectivement entre les choses, parce qu'il forme des
à être connue, reproduire mentalement la même association qui a étê idêes de celles-ci qui, au lieu simplement d'en impliquer la nature, la
une fois inscrite dans le co{ps : cette reproduction a lieu automatique- font connaître en |a rapportant à ses causes, d'une manière nécessaire,
ment lorsque s'effectue à nouveau la rencontre du corps avec l'un seul régularitê qui en consêquence s'impose de la môme façon à tous,
des êléments de cette association; I'affection qui résulte de cette ren- relè.re de conditions complètement diftrentes de celles qui expliquent
contre ayant êtê, dans I'histoire passée du corps, liée à d'autres affec- la formation de ces associations spontanêes, dans lesquelles l'âme
tions, sa reviviscence entraîne celle de ces autres affections, que la pre- semble suivre passivement le corps, non en ce sens qu'elle subit une
mière tire automatiquement à sa suite, et l'âme du même coup doit action qu,il exercerait sur elle, mais parce qu'elle forme ses idêes sur le
aussi percevoir ensemble toutes les choses dont les idées de ces affec- même modèle qui régit circonstanciellement, selon |'occasion des ren-
tions enveloppent la nature, sans qu'il soit nécessaire pour cela que ces contres, les combinaisons entre les affections du coqps : c'est ainsi que
idées fassent du tout connaître cette nature. En d'autres termes, la la représentation d'une même chose peut être, selon les individus' asso-
mémoire n'est pas dépendante de la conscience de la durée, qu'elle ciêeà d'autres reprêsentations évoquant des choses de natures complè-
précède et même prépare, car son processus s'effectue non pas dans le 1
tement différentes : en voyant la trace du sabot d'un cheval, un Peysan
temps mais dans I'espace, proprement en rapport avec la configuration ,i' pensera spontanément à ses labours, un soldat à des batailles, etc.l.
ii
spatiale du corps qui fixe une fois pour toutes en les enregistrant toutes f,t Alors que les enchaînements rationnels effectués par l'intellect ne
$t:,
les traces de son histoire passêe : c'est la mémoire spontanêe liée, au
îi 1. L'exemple utilisé par Spinoza à la fin du scolie de la proposition 18 du de
présent, à I'exercice de la perception qui pennet de comprendre com- Mente est particulièrem"ni intéressant, dans la mesure où il semble lui-même reposer
ment se construit, par une sorte de projection rétrospective, et en rap- sur une association mentale implicite : ici, la < dace > (uestigium), avant d'être incorpo-
dehors
port avec la vie du corps, la reprêsentation de la durée. Et ainsi le rée par le sujet percevant sous la forme d'une impression corporelle, existe en
temps passé, qui n'est jamais complètement perdu, se rêvèle, si I'on a. tri, l-pri,,'ée sur le sol, à la manière d'une chose indépendante, distincte_ à la fois
d..on p.opr. corps et du corps extérieur qu'elle évoque (le sabot drr cheval, le cheval
retoume cet effet de perspective, n'être que du temps retrouvé. lui-mêÀe, et, de Àl en aigui[é, n'importe quoi pouvant d'une manière ou d'une autre
Il faut insister sur le fait que cette faculté spontanêe d'associer des être rapporté à ces imagei de chosesi. Pour la perception et ses représentations imagi-
reprêsentations, qui est concomitante dans l'âme à celle qu'a le coqps ,r"ires,'àm-" po.rr b témoire qui est une forme dérivée de la perception, tout n'est
que signes, signis de signes, sans que rien ne vienne interrompre définitivement cette
de lier entre elles des affections se repportant à des choses difÏérentes, Àaîne"rignin;ttte, ni n-e la ûxe distinctement sur une seule chose déterminée par les
sous la seule condition qu'elles I'aient une seule fois impressionné conditioÀ de sa seule nature : dans le monde de l'imagination, tel qu'il est constitué

r50 L5'.l

*,
Introduction à /€thique : la uie ffictiue Manifestations secondaires de I'ffictivité etformation de la relation d'objet

dépendent pas de circonstences particulières; et en consêquence, ils ne l'autre > (si mens duobus afectibus simul fficta senelfuit, ubi çtostea eorum
peuvent susciter une projection rétrospective débouchant à terme sur alterutro aficietur aficietur etiam altero), Une fois qu'un affect est entré
un sentiment de la durêe : mais ils se produisent, sub specie aetemitatis, dans le montage d'un complexe affectie n'importe quel élément de ce
coûlme des vêrités étemelles. complexe permet de le réactiver, suivent le même mécanisme que
celui qui commande spontanément l'association des idées, indépen-
Nous pouvons à prêsent revenir à la proposition 14 du de Afecti- damment d'une saisie rationnelle de leur contenu, donc en tant que ces
bus, qui se contente de reporter le contenu des analyses précédentes de idêes sont des purs produits de I'imagination. La démonstration de la
la notion d'affection sur celle d'affect, cette demière notion ayant proposition 14, en même temps qu'à la proposition 18 du de Mente,
d'ailleurs déjà été introduite per anticipation dans l'énoncê de la pro- faitrê{erence eu second corollaire de la proposition 16 de cette même
position 77 &t de Mente. Exactement de la même façon que sont partie de I'Ethique, dont elle reprend la leçon de la manière suivante :
conservées les associations entre représentations ou idées de choses qui < Les imaginations de l'âme indiquent les affects de notre colps davan-
ont été formées à I'occasion de rencontres passées du corps dont l'âme tege que la nature des coqps extérieurs > (mentis imaginationes magis nos-
est I'idée avec des corps extérieurs, se maintiennent aussi les liaisons tri corytois ffictus quaffi corporum externorufr, naturaffi indicant), alors que,
entre des affects provenant de sources diftêrentes, pourvu seulement à la letfre, le corollaire en question énonçait cette thèse à propos de < la
que ceux-ci aient êté une fois associés : < Si l'âme a êté une première constitution de notre corps l> (corporis nostri constitutio). Ceci signifie
fois affectée simultanément per deux affects, lorsque, par la suite, I'un que la constitution du corps retient êgalement la marque des affects,
quelconque d'entre eux viendra à l'affecter, elle sera aussi affectêe par c'est-à-dire des variations d'intensité de sa puissance d'agir, dont il a
été une fois affecté, variations qui se reproduisent à I'identique dans
par les mécanismes de la perception et de la mémoire, il n'y a de place que pour des
interprétations. l'âme : il suffit donc que ces variations se reproduisent, ou soient sim-
Les automatismes liés à la pratique du langage, que nous avons déjà eu I'occasion plement suggérêes par association, pour que l'âme à nouveau soit aussi
d'évoquer en étudiant le scolie de la deuxième proposition du de Afectibus, s'expli- entraînêe dans le même sens. Or ces variations, qu'elles se produisent
quent de la môme manière : pour que ceux-ci fonctionnent, il suffit que le colps
mémorise I'association entre une image visuelle de chose (une pomme par exemple)
réellement ou qu'elles soient reproduites hallucinatoirement, sont
et une image sonore (ce qu'on entend en prononçant le mot < pomme r) n'ayant elle- < indiquées )) par nos imaginations, qui, davantage qu'elles ne repré-
même aucune relation intrinsèque avec la nature de cette chose; l'âme enchaîne alon sentent des événements extêrieurs tels qu'ils ont eu lieu, évoquent les
de la même façon les idées de ces affections. Ces enchaînemenB sont relativement
échos de ces événements pour la constifution de notre colps dont ils
ûxés à I'intérieur du système d'une langue donnée, par lequel ces associations, au lieu
de se nouer au hasard des rencontres, sont conventionnellement admises et trens- ont affecté la puissance d'agir; et ce sont ces échos que les < imagina-
mises : mais cette pennenence ne s'impose que dans les limites de ce système en tions > ressuscitent à |'occasion. Dans la suite du raisonnement, cette
dehon duquel elle cesse d'être reconnue. Et, dans le cadre de cet usage commun, il proposition 14 intervient seulement dans les dêmonstrations de la pro-
reste toujours loisible à chacun d'attribuer aux mêmes mots des valeun diftêrentes, si
cela lui convient. Ici encore, du fait de I'arbitraire des signes du langage, tout relève position 15 et de son corollaire et de la proposition 76 : elle n'a donc
en demière instance de I'interprétation. On dirait à la limite que le monde de la per- d'autre objet que de préparer la mise en place de ces énoncés, dont les
ception est lui-même ordonné coûlme un langage : ceci révèle le peu de valeur enjeux sont capitâux pour le théorie de l'affectivité.
rationnelle que Spinoza consent à reconnaître aux enchaînements verbaux du langage,
dont la signification est toujoun circonstancielle, et ne peut être ûxée de façon déûni-
tive, chacun devant toujours entendre le sens des mots à sa manière, selon sa propre La proposition 15 ênonce une thèse radicale, dont le caractère est
expérience individuelle, telle qu'elle se conserve dans la constitution du corps. manifestement provocateur : ( (Jne chose quelconque peut être par

r52 153

*
Intrciluction à l€thique : la uie afectiue Manifestations seconilaires de I'afectivité etformation de la telation d'objet

accident cause de joie, de tristesse ou de dêsir > (res quaecunque potest théorie en I'appliquant à la première catégorie d'affections, donc aux
esse per aæidens causa laetitiae, tistitiae vel cupiditati). En clair cela signi- affects proprement dits; la proposition 15 explique que cette théorie
ûe que, pourvu que les circonstances s'y prêtent, nous pouvons appré- veut encore lorsque sont combinées les deux catégories d'affections,
cier ou dêprécier et désirer n'importe quoi, n'y ayant a prioi tacune soit un affect considéré en lui-même, indépendamment de toute consi-
reison, ni en nous ni hon de nous, pour que nous dirigions ces senti- dêration de chose, et une reprêsentation de chose. Un affect primaire,
ments d'un côté plutôt que d'un autre. La manière dont avaient été soit un sentiment de plaisir ou de déplaisir ou un dêsir, et I'idée d'une
introduites les notions de I'amour et de la haine dans les pro- chose, s'ils ont une fois affectê l'âme de manière simultanêe, sans
positions 72 et 13 nous âveit prêparés à admettre cela : mais nous ne même que cette coïncidence suppose un rapport intrinsèque entre ces
pouvons manquer d'être étonnês, au sens fort du moq lorsque cette deux affections, sont ainsi liés de telle manière que si, ultérieurement,
affirmation est essénée dans toute sa gênéralité, et est du même coup la même idée de chose se forme à nouveau dans l'âme, I'affect auquel
présentée corrune une donnêe fondamentale de toute la vie affective, elle a été accidentellement attâchée doit lui aussi immanquablement
qu'elle voue tragiquement à I'arbitraire des occasions et des l'affecter en même temPs : et c'est précisément ainsi que < une chose
circonstânces. quelconque peut être par accident ceuse de joie' de tristesse ou de
La démonstration de cette proposition 15 reprend le dispositif mis dêsir >, ceuse occasionnelle et non nécessaire, puisque sa présence
en place par la proposition 14 en le combinent avec un élêment intro- déclenche l'un de ces affects, non pas en raison de ce qu'elle est en elle-
duit dans le premier postulat ùt de Afectibus, dont I'intêrêt apparaît à même, mais uniquement parce qu'elle a êtê accidentellement associée
prêsent : celui-ci avait expliqué que, parmi toutes les innombrables à celui-ci.
manières dont le corps humain peut être affecté, en raison de la com- Or, explique le corollaire de la proposition 15, aimer et haïr, ce
plexité de sa propre organisation, il en est de trois sortes, celles qui n'est précisêment rien d'autre que cela : c'est attacher à la représenta-
augmentent sa puissance d'agir, celles qui la diminuent, et celles qui la tion de telle chose en particulier un affect de joie ou de tristesse, et
laissent inchangée; de ces trois sortes, les deux premières sont des ainsi, selon la leçon des propositions 11, 72 et 13 du de , fectibus, se
affects proprement dits qui, d'après la déûnition 3 dt de ,4fectibus, disposer à considérer cette chose comme désirable ou indésirable, soit
correspondent aux affections qui modifient la puissance d'agir du que l'âme < dêsire imaginer > (cupit itnaginai) celle-ci, soit qu'au
corps; on peut considérer que les troisièmes correspondent à toutes les contraire < elle s'en détoume > (auersatur)' La question se pose néan-
formes d'affections qui laissent la puissance d'agir du corps indifiê- moins de savoir si toutes nos emours et toutes nos haines sont de cette
rente, auxquelles correspondent dans l'âme les idêes qui ont purement sorte. En afirmant qu'il suffit que s'effectue occasionnellement une
un caractère représentatif,, sans que celui-ci corresponde à une varia- association entre affects primaires et représentations de choses pour
tion d'intensité de la puissance de penser de l'âme, donc à un affect lui- que se mettent en place les dispositifr de I'amour et de la haine, Spi-
même en rapport evec un intérêt particulier. La théorie de l'associa- noza veut dire que, toutes les fois que ces conditions sont réalisées,
tion développée dans la proposition 18 du de Mente concernait nous sommes en position d'aimer ou de harï' Mais cela signifie-t-il que
uniquement le cas de ces dernières affections mentales à caractère ces conditions sont exclusivement les seules à pouvoir déclencher de
purement représentatif, par I'intermédiaire desquelles nous percevons tels mouvements affectifs? L'expression ( par cela seul > (eo solo), qui
Ie rêahtê extérieure, sans porter sur elle d'autre jugement qu'un juge- apparaît au début de l'énoncé du corollaire de la proposition 15,
ment d'existence; la proposition 14 du de '4fectibus reprenait cette comporte en effet une ambiguité sémantique, dans la mesure où elle

t54 155

{F
Introiluction à /tthique : la uie afectiue Manifestations seconilaires de I'afectiuité etformation de la relation d'objet

renvoie en même temps à I'idée d'une condition exclusive et à celle affects : avoir de la sympathie pour une chose c'est être joyeux de la
d'une condition sufTisante. Or nous verrons plus tard, en lisa;nt le de joie qu'elle procure, et ainsi éprouver à son égard une attirance qui ne
Libertate, que I'amour, sinon la haine, peut très bien se former dans s'explique pas autrement que par le fait même de cette attirance et de
d'autres conditions, d'une manière qui n'est pas occasionnelle, sur fond I'effet d'entraînement qu'elle suscite irrêsistiblement, sens qu'on sache
d'idêes inadêquates, mais nécessaire, sur fond d'idées adéquates : rien très bien pourquoi; et de même en ce qui conceme la répulsion, qui
toutefois dans la manière dont Spinoza a ici amené cette question ne est déjà installêe avant même qu'on ait pu lui trouver un motif vrai-
laisse prévoir une telle option. semblable. Dans ce cas, nous aimons ou nous haïssons certeines choses
Dans le prolongement de cette argumentâtion, le scolie de la pro- ( sans cause connue de nous > (ab ulla causa nobis cognita), ainsi que I'ex-
position 15 êvoque les thèmes traditionnels de la < sympathie > (sympa- plique le scolie de la proposition 15. On a l'habitude de projeter cette
thia) et de l' < antipethie > (antipathia). La nomenclature récapitulative ignorance sur la nature même des choses qui sont ainsi constituées en
des affects prêsentée à 1a fin du de Afectibus fera réfêrence à ce scolie en objets d'attirence ou de répulsion, et on parle à cet êgatd de < certaines
introduisant, parallèlement aux définitions de I'amour (déf 6) et de la qualités occultes des choses ,> (rerum occultae quaedam qualitates), mysté-
haine (déf, 7), celles du < penchant > (propensio, dêf.8) et de 1'< aver- rieusement enfouies au plus profond de leur constitution, et justifiant
sion >> (aversio, dêf. 9), qui sont les autres noms de la sympathie et de ainsi par des raisons intrinsèques les penchants qu'elles peuvent susci-
I'antipathie. Une fois que la joie a êté accidentellement associée à la ter1. Mais 1l n'y a pas davantage lieu de le faire que de faire intervenir
reprêsentation d'une chose, on a du plaisir à se la représenter, autre- la considération de < qualités connues ou manifestes > (notae uel mani-
ment dit on a du penchant pour elle; et inversement une fois qu'on a festae qualitates), ajoute Spinoza. Il faut comprendre que la sympathie
associé à la représentation d'une chose de la tristesse, ne pouvent evoir et l'antipathie s'expliquent par les circonstances les plus banales, pour
que du déplaisir à cette représentation, on l'â en dégoût. Cette atti- autânt que ces sentiments, qui n'ont absolument rien d'extraordinaire,
rance et cette répulsion s'expliquent per des causes occasionnelles, liées se développent en I'absence d'une explication et d'une détermination
à des événements anciens, parfois tellement insignifiants qu'ils ont été rationnelles, puisqu'ils relèvent seulement du hasard des occasions et
complètement occultés comme tels et ne suryivent que par I'intermé- des rencontres.
diaire de I'association qu'ils ont accidentellement provoquêe. C'est
pourquoi le penchant ou la sympathie ne sont rien d'autre que de < la L'indêcision et I'incertitude de ces sentiments, qui apparaissent sans
joie accompagnée de I'idêe d'une certaine chose qui, par accident, est causes assignables, sont telles que rien ne les attache de manière nette
cause de joie > (laetitia concomitante idea alicujus rei quae per accidens causa et certaine à leun objets déclarês. Etrejoyeux de lajoie que procurent
est laetitiae),l'aversion ou l'antipathie correspondant de leur côtê à < de certaines choses, sans savoir pourquoi, c'est se disposer insensiblement
la tristesse accompagnêe de I'idée d'une certaine chose qui, par acci- à transfêrer ce penchant sur d'autres choses, sur le seul motif qu'elles
dent, est cause de tristesse > (tristitia concomitante idea alicujus rei quae per présentent une apparence de ressemblance avec les premières, donc
< par cela seul qu'elles ressemblent en quelque manière aux objets qui
accidens causa est tristitiae). Le caractère manifestement tautologique de
ces dêfinitions (être joyeux de la joie que cause ordinairement la repré-
1. Comme il le fait souvent, Spinoza indique ici la réfêrence à des < auteurs >
sentation d'une chose, être triste de la tristesse que ceuse ordinairement (auctores), sans préciser davantage cette référence. On peut penser qu'il s'agit principa-
la représentation d'une chose) met en êvidence l'obscurité et la confu- lement des Stoi'ciens qui ont plrcéla notion de sympathie au centre de leur système
sion qui sont l'accompagnement obligé de la manifestation de ces du monde.

r56 157

Introduction à /Tthique : la uie ffictiue ll Manifestations seconilaires de l'afectiuité etformation de la telation d'objet
i
ia:'

3,
nous affectent d'habitude de ces mêmes affects > (eo solo quod aliquid .î Elle confirme le fait que nos attachements portent, non sur les choses
simile habent objectis quae nos ikdem afectibus aficere solent), tout ici étant considêrées en elles-mêmes, mais sur certains de leurs aspects, plus ou
affeke d'usage et d'habitude, qui se substituent à une vêritable moins précisément identifiés, et qui peuvent être transfêrés sur d'autres
connaissance de la nature des choses sur lesquelles se sont fixés les objets, pour autant que nous imaginions qu'ils présentent avec eux
affects en question. t quelque similitude. or, ainsi reportés insidieusement d'un objet sur un
Est ainsi introduite la thématique du transfert qui est exposée dans autre, ils peuvent aussi être à nouveau reportés de ce demier sur un
la proposition 16 du de Afectibus et se situe dans le prolongement $ autre, et ceci par le même procédé, qui enclenche ainsi le mouvement
direct de la théorie de l'association qui vient d'être exposée. Selon lr d'une extension illimitée de nos intérêts affectifi, dont il révèle défini-
cette proposition 16, < par cela seul que nous imaginons à propos tivement la gratuité. On devine les effets dévastateurs de cette irrésis-
d'une chose quelconque qu'elle a quelque ressemblance avec un objet tible dérive : la proposition 46 du de ,4fectibus expliquera à partir
qui a coutume d'affecter l'âme de joie ou de tristesse, bien que ce en d'elle les comportemen6 nationalistes et, peut-on dire, racistes, qui
quoi la chose en question ressemble à cet objet ne soit pas la cause effi- spéculent sur de telles relations de similitude ; et, selon la proposi-
ciente de ces affects, néanmoins nous aimerons cette chose ou nous tion 34 dt de seruitute qud fait également rêférence à cette proposi-
l'aurons en haine ,> (ex eo solo quod rem aliquatn aliquid habere imagina- tion 16, ceci constitue I'origine des principaux conflits qui déchirent le
mur simile objecto quod mentem laetitia vel tristitia aficere solet, quamvis id monde humain.
in quo res objecto est similis non sit horum afectuum eficiens cousa eatn La proposition 16 est entièrement démontrée à partir de la propo-
tamen amabimus vel odio habebimasl1. Autrement dit, le penchant et la sition 14 et de la proposiCion 15 et du corollaire de cette demière : ceci
répulsion que nous éprouvons à l'égard de certaines choses peuvent se confirme que la logique de la similitude exploitêe par la procêdure du
communiquer de proche en proche à d'autres choses, au seul prétexte transfert était d'emblée inscrite dans les mêcanismes de I'association,
que celles-ci présentent de la ressemblance avec les premières. Cette qui ramènent tous nos attâchements, pour autent que ceux-ci se fixent
ressemblance, dont l'appréciation relève de critères extrêmement sur des objets par rapport auxquels se déterminent ensuite nos com-
vagues et à la limite insaisissables, est donc elle-même purement occa- portements, à des relations extrinsèques dont la nécessité ne peut être
sionnelle, factuelle et extrinsèque à la nature des choses considérées, qu'occasionnelle et privêe de toute raison intrinsèque, aussi bien du
conune à celle de I'affect auquel elles sont accidentellement associées. côtê de ces objets que de nous-mêmes.

1. Selon la leçon de ce passage qui est donnée dans l'édition Gebhardt, il faudrait
lire, dans l'énoncé de cette proposition 16, causa afrciens, et, dans la démonstration de 3 I L'AMBIVALENCE AFFECTTVE
cette même proposition, causa eficiens; Van Moten et Appuhn donnent dans les deux (a proposition 77 et son scolie)
c s causa eficiens, qui est aussi I'expression utilisée dans le corollaire de la proposi-
tion 15 ; et c'est également ainsi que I'index del'Ethique publié par Gueret, Robinet et
Tombeur à Louvain en 1977 répertorie l'énoncé et la démonstration de la proposi-
tion 16 à la rubrique du même terrne eficiens. On pourrait à la rigueur maintenir la mis en êvidence I'extraordinaite ftâ-
Le développement prêcédent a
double leçon de l'édition Gebhardt, mais il faudrait alon traduire causa afieiens, du
verbe alficere utilisé aussi dans l'énoncé de la proposition 16, par < cause affectante r. gilité des conditions dans lesquelles se fonnent les goûts qui nous atta-
Cela ne change rien, ou pas grand-chose, quant au sens. chent affectivement à certains objets ou nous en éloignent : ces goûts'

158 r59

*
Introiluction â /tthique : la vie afectiue Manifestations seconilaires de l'afectivité etformation de la relation d'objet

qui se règlent uniquement sur des critères imaginaires, procèdent d'asso-


dans le scolie de la proposition 16, se situe dans le prolongement direct
ciations arbitraires qui, une fois nouées, peuvent se transfërer analogi- il
dêveloppe jusqu'au bout la
de la proposition précédente, dont
quement d'un objet sur un eutre, par une sorte d'insidieuse contagion
logique : < Si, au sujet d'une chose qui ordinairement nous affecte
dont la logique nous échappe complètement. Et c'est ainsi que, selon les d'un affect de tristesse, nous imaginons qu'elle présente une certaine
circonstences, nous pouvons être amenés à aimer ou à haiï n'irnporte ressemblance avec une autre qui ordinairement nous effecte êgalement
:,
quoi. La proposition 77 tielaconséquence extrême de cette situation de q
d'un grand affect de joie, nous aurons cette chose en haine et en même
précarité propre à la mise en place des complexes affectifi : rien dans #
aucune chose ne la destinant spécialement à être considêrée par aucun de
i temps nous l'aimerons > (si rem quae nos tistitiae afectu aficere solet ali-
quid habere imaginamur simile altei quae nos aeque ffiagno laetitiae ffictu
nous coûrme désirable ou indésirable, rien non plus n'empêche qu'une solet aficere, eandem odio habebimus et simul amabimus)l . Etant donnê que
chose quelconque ne devienne à la fois objet d'amour et de haine, et ceci I'affectivité n'obéit qu'aux seules règles de I'imagination, elle est par là
par un simple concours de circonstances, lorsque interfèrent de manière même entraînêe dans d'insolubles contradictions : les raisons pour les-
aberrante les procédures de l'association et du transfert qui viennent quelles la représentation d'une chose est associée à un affect de tristesse
d'être mises en place; et bien évidemment, si cela se produit, cela nous sont arbitraires, non moins que celles qui nous font estimer qu'il y a de
place dans une situation impossible, situation de crise qu'on peut dire la ressemblance entre cette chose et une âutre sur laquelle, pour des
pathologique dans la mesure où elle perturbe complètement le foncrion- raisons elles aussi imaginaires, nous evons fixé un affect de joie. Et
nement de notre rêgime mental. Cette perspective fait planer une cons- ainsi, explique la démonstration de la proposition 17, de la manière
tante menace sur I'ensemble de notre vie affective, qu'elle expose en per- dont l'imagination enchaîne les affects et les reprêsentations, rien ne
manence au risque de cette collusion de I'amour et de la haine, avec s'oppose à ce que nous considêrions cette même chose avec de la tris-
toutes les possibilités indéfinies de retournements et de conflits que cela tesse et aussi de la joie, c'est-à-dire que nous la trouvions en même
implique, et surtout avec l'incertitude dont sont par là entachêes toutes temps aimable et haïssable. Il y a là un effet purement mécanique des
nos inclinations : cer comment s'ettacher sans arrière-pensée à des choses procédures qui, indépendamment d'une intention délibérée et raison-
à propos desquelles on soupçonne qu'on pourrait aussi bien les avoir née, commandent la formation des complexes affectifs. Et ce dérapage
simultanément en dégoût ? Or ce cas extrême fait ressortir un cerectère peut à tout moment se produire.
essentiel de notre constitution affective : la polarité de ses mouvements, Le scolie qui accompagne la proposition 17 revient sur la démonstra-
partagés entre deux orientations de sens inverse, est l'indice d'une fonda- tion de celle-ci en apportant une prêcision supplêmentaire : laformation
mentele âmbivalence, qui, en âit, marque potentiellement tous nos êtats du complexe qui associe deux affects de sens contraire vient d'être
affectifl, en nous installant à chaque moment, passionnellement et passi- déduite < à partir de causes qui sont, en ce qui concerne I'un des affects,
vement, dans une insupportable situation d'amour-haine : ne sachant cause par soi, et, en ce qui conceme I'autre affect, cause px rccident > (ex
jamais au juste pourquoi nous aimons certaines choses, sinon pour des
raisons imaginaires, nous pouvons très bien être amenés à découvrir que
notre amour coincide avec de la haine, à moins qu'il ne soit porteur 1. Dans la démonstration de cette proposition, la formule magno laetitiae afectu
d'une inévitable dérive qui va le conduire vers le sentiment contraire, en est reprise sous laforme magno laetitiae eonamine, qu'on peut traduire < avec un grand
dehon d'un repère stable auquel l'arrimer définitivement. élan de joie r. Ceci est I'unique occurTence dans toute |'EthQue du rare terme conatnen,
pris comme équivdent d'afeetus, et qui replace directement cette dernière notion dans
L'énoncé de la proposition 77, qui exploite une idée déjà évoquée
la mouvance, dans la lancée, pourrait-on même dire, dt conatus'

160 t61

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Introiluction à /€thique : Ia uie afectiue * Manifestations seeondaires de l'afectivité etformation de Ia relation d'objet
L

T
causis quae yter se unius et per accidens alteius ffictus sunt causa). Et Spinoza ,* < par accident de cet affect dont le second objet serait lui-même cause
>
ajoute ce commentaire : <J'ai procédé ainsi parce que de cette manière m u par soi >. Le premier affect procède d'une association directe alors
que
ces ceuses pouvaient être plus facilement déduites à partir des proposi-
iii le second pro.èd. d'une association indirecte par transfert, pat laquelle
tions prêcédentes D (quod ideofeci quiafacilius ex praecedentibus deduci pote- :l I'objet sur lequel se fixe I'affect est considêrê analogiquement, comme
runt) ; rl;rais cela ne veut pes dire qu'elles ne puissent être expliquées ir, ,"prér.nt"nt d'un autre, et non pour lui-même' La leçon de la proposi-
autrement, et que le phénomène en question ne ( tire générdement sa *.
& tion 16 et de son corollaire n'est pas du tout intrmée par cette analyse,
vt.
source d'un objet qui soit cause efficiente de I'un et l'autre arffect > (ple- â:
qui introduit seulement dans son contenu I'idée de degrés d'accidenta-
ry
rumque oiri ab objecto quod utriusque ffictus sit eficiens causa). Ceci veut lité : lorsqu'un objet considéré pour lui-même est I'occasion d'un êlan
dire que, dans l'énoncé de la proposition 17, Spinoza a pris en compte un affectif, on peut dire qu'il en est la cause efûciente, même si ce n'est
ces extrême, poussant à I'absurde les conséquences d'une situation ordi- qu'une apparence, alon que, lonqu'il dêclenche un tel mouvement par
naire qui est celle à laquelle revient le scolie. Qu'est-ce qui distingue ces pro.rrr"tiott ou Per délégation, on dira que c'est seulement accidentelle-
deux hypothèses ? Selon la première il y a collusion entre deux affects de àerrt qu'il en constitue la cause. Mais ici la seconde expérience joue en
sens opposé, dont l'un trouve dans I'objet auquel il se rattache se cause quelque sorte le rôle d'un révêlateur à l'égard de la première : en faisant
efficiente, en ce sens que I'objet est cause < par soi > de cet affect, alon que .,roir, â I'o.""sion d'une situation de crise, que I'affect peut se txer encore
l'autre n'a sa cause dans cet objet qu'accidentellement. Mais il peut très plus accidentellement sur un objet que cela ne se produit ordinairement,
bien se faire, c'est même ce qui arrive le plus souvent, et c'est précisé- .n. f"it davantage ressortir, sur ce cas exceptionnel, I'universalité des
ment le cas de figure illustré par la seconde hypothèse, eue I'un et l'eutre conditions d'accidentalitê imposêes de manière générale à la fixation de
affect aient dans l'objet en question leur cause non pas accidentelle mais I'affect sur un objet. on peut considérer qu'ici le pathologique explique
efficiente ou ( per soi r. A première lecture, on est étonné de la manière le normal, dont il met davantage en relief certains aspects'
dont cette distinction est présentée : selon la proposition 16 et son corol- En quoi consiste au juste la situation ordinaire examinée dans le
laire, I'affect ne se rattâche-t-il pas dans tous les cas à son objet de scolie de la proposition 77? C'est celle' très fréquente, où un même
manière accidentelle, sans que celui-ci constitue se cause eficiente, puis- objet, considete .tt lui-même, cause simultanêment < par soi > (per se)
qu'il n'y a rien dans quelque objet que ce soit qui, en nature, le rende de ta 3oie et de la tristesse. Cela s'explique, précise Spinoza, per la
dêfinitivement désirable ou indésirable ? Qu'est-ce qui autorise alors à comple"ité du corps humain, qui fait qu'un même corps extérieur
affirmer que, lorsque se produit le phénomène de la contrariété affec- peut simultanément affecter plusieurs de ses parties composantes' et
tive, les deux affects qui entrent dans la composition de ce complexe ceci de manière contradictoire : < Le corps humain est composé de
affectif conflictuel, ou bien I'un seul d'entre eux, peuvent avoir dans plusieurs individus de diverses netures, et c'est pourquoi il peut être
I'objet auquel ils se rattachent leur cause efficiente ? Revenons à l'ênoncé itrectê par un seul et même corps de diverses manières > (corpus huma-
de la proposition 17 : il commence par présenter un affect de tristesse rat- num ei plurimis diuersae naturae individuis componitut atque adeo ab uno
tachê ordinairement à un objet, et si I'on comprend bien, c'est dans ce eodemqui cofpore plurimis diuersisque modis potest ffici)' C'est ainsi que
cas que I'objet est cause < par soi > de l' < affect >; ensuite il montre com- nous nous irritons qu'une rose nous pique au moment même où la
ment, par contamination, parce que l'objet en question paraît ressem- suavitê de son odeur nous enchante, ce qui conGre aussitôt à notre
bler à un autre objet qui ordinairement nous donne de la joie, cette joie sentiment un caractère équivoque, doux amer, et oriente notre com-
est artificiellement transférée sur le premier objet, qui est alors cause porrement à l'êgard de I'objet considéré à la fois dans le sens de l'évi-

162 163
tj.
t
$
Introduction à /T,thique : la vie ffictiue 61
Manifestations seeonilaires de I'afectiuité et Jormation de la relation d'objet
li
escompterons les qualités de son parfum tout en apprêhendant
tement et dans celui du rapprochement : or, dans ce ces, c'est le même de
i:
objet qui provoque les deux affects de sens contraire, et il les provoque I'e-poigrr., à pleine main, et ceci pour I'unique raison qu'une rose
effectivement en tant qu'il constitue leur cause efficiente, car c'est bien ,rorr, Àit *"t en même temps qu'elle nous inondait de ses senteurs;
la rose, la même rose, qui pique et qui sent bon, en même tempsl. "
or il y a dans cette attente quelque chose de fondamentalement imagi-
naire, car toutes les fleurs ne piquent pas et toutes les fleurs n'ont
Spinoza envisage d'autre part le cas où un même objet provoque en ! pas

nous des sentiments opposês, ou dirait-on communêment mitigés, non ;*l une odeur agrêable : et en conséquence c'est seulement par accident
pas même parce qu'il affecte simultanêment des parties diverses de notre *l:
.1! qu,une certaine association s'est nouée en une seule occasion - et
dans
corps, mais parce que, en raison de la complexité de se propre constitu- ,,; àtte urrique occasion on peut dire que l'objet a été cause efficiente de
tion, il affecte contradictoirement la même partie de notre cotps, et ceci I'affect a" manière à se reproduire automatiquement dans d'autres
( perce qu'une seule et même chose peut être affectée de multiples -,
occasions, sans qu'i1 y ait du tout lieu alors de parler de cause
efn-
manières, et donc elle pourra aussi affecter de multiples et de diverses ciente. A quoi Spinoza veut-il en venir en dêclenchant cette réflexion ?

manières une seule et même parrie du corps > (quia una eademque res multis Il veut sarx doule faire comprendre que l'état de crise affective dans
modis afici potest, multis ergo etiam diversisque modis unam eandemque corpo- lequel nous sornmes plongês lorsqu'une même chose provoque en
no-us deu* affects de sens contreire peut très bien se produire
is partem aficere poterit) ; c'est ainsi par exemple que la lumière du soleil, lors
en même temps qu'elle éclaire les choses et permet de mieux les voir, même que la chose en question, la première fois que nous la rencon-
brûle le regard et I'aveugle, suscitant ainsi en nous l'envie d'en disposer trons, eit elle-même réellement cause efûciente de ces affects,
et ceci
pleinement et de nous en protéger, car elle comporte à la fois un secours avant même que les mêcanismes de I'imagination aient eu à intervenir
et un danger. Ce que cet exemple et le prêcêdent mettent en valeur, c'est pour fixer ces associations et préparer leur éventuel transfert sur d'au-
-*tres choses ressemblant aux premières' Il y a
la complexité de notre repport au monde, dans lequel nous n'evons donc bien dans cette
jamais affaire à des situations simples, ce qui âit qu'en consêquence nous
1 siqation ambivalente et êquivoque une
donnée fondamentale de notre
j.
sommes toujours exposés au risque de l'équivoque, et nous ne savons vie affective, liée à la consticution même de notre colps et à celle des
jamais au juste s'il faut rire ou pleurer, aucune chose ne se présentant à
colps evec lesquels nous soÛunes en contact, ce qui' avant même
que
nous ordinairement de telle manière que nous puissions la considérer nous
I'iniagination ait eu le temps de tisser la trame de ses associations,
comme absolument bonne ou absolument mauvaise. expose en permanence à devenir le théâtre de tels conflits aftectifi.
Dans des cas du type de ceux qui viennent d'être considérés, la part (Jn autre aspect de l'ênoncé de la proposition 17 peut également
de I'imagination peut paraître rêduite au minimum : mais elle s'aug- retenir notre attention : la situation qu'il êtudie est celle où une chose,
mente, dès lon que se met en place un autre mécanisme, qui ne sera qui au départ nous rend triste, devient de notre part l'objet d'un grand
examiné que dans les propositions suivantes, mécanisme qui dote nos éian symi"thique, tour ceci accidenrellemenr bien entendu. Le
cas de
affects d'une dimension d'attgnte; alors, en voyant une fleur, nous figure inverse pourrait-il se produire? une chose qui, originellement'
piraît uniment aimable et désirable, peut-elle plus tard, tout en mainte-
,r"rr, ,on pouvoir etûectif, se présenter aussi comme détestable et
inop-
1. Cet exemple, qui ne tgure pas dans le texte de l'Ê,thique, a été choisi parce portune f On p.ot supposer que' pour le faire comprendre à demi-mot'
qu'il évoque le sceau que, en résonance avec son propre nom, s'était donné Spinoza :
Spinoza s'en est remis à I'expérience : celle-ci ne fournit que
trop
une rose âvec ses épines. Cette image est gravée sur la couvernrre des volumes de
aimer
d;exemples de ce type de retoumement' par lequel on continue
à
l'édition Gebhardt des CEuures de Spinoza.

164 765

*
Manifestations seconilaires de I'afeetiuité etformation de la relation
Introiluction à ltthique : la uie ffictiue d'objet

dêjà ana-
une chose alon'Qu'ont été réunies toutes les raisons nécessaires pour tions 17 et 18 de cetre même p afre del'Ethique, qae nous evons
qu'on la déteste : et, I'argument développé dans la propositio n 77 valant lysêes pour expliquer comment se forment les complexes objectaux. ce
devient irré-
afortioiportrle cas symétrique de celui que celle-ci analyse, étant donné scolle étudie les ànditions dans lesquelles I'imagination
<
< confusion de
les conditions dans lesquelles ils se sont formés, il n'y a pas davantage de solue > (fluctuabitur imaginatio),et parle en consêquence de
stabilité dans les sentiments joyeux que dans les sentiments tristes, pour I'imaginatio n>> (imaginationisfluctuatlo), sans du reste employer le terme
autant qu'ils sont attachés à la considérarion de choses particulières. Il u ince-rtitude > (dubilatio) qui apparaîtra seulement un
peu plus loin' dans
pre-
reste néanmoins que Spinoza a choisi, pour exposer le thème de I'ambi- le scolie de la proposition 49 dt de Mente. or, selon les termes du
valence affective, le cas où une tristesse se double dejoie, et non celui où mier corollaire dgla proposition 44 auquel est rattaché ce scolie, cet êtzt
une joie s'altère en se colorant d'amertume : serait-ce qu'il y a quand où I'imaginarion incertaine et hésite illustre la disposition que celle-ci
esr
autant
même dans la joie quelque chose de plus fort et de plus stable que dans la engerrdri à nous faire < considérer les choses col'rme contingentes
praetedti
tristesse, qui la protège contre ce risque de retoumement ? La manière au-poirrt de vue du passé qu'à celui du futur > (res tam respectu
extrêmement ramassée dont le contenu de cette question est exposé dans quamfutui ut contingentes contemplari).
la proposition 17 et dans son scolie, permet seulement de la poser, mais
' L;e*emple analysé dans le scolie qui suitl'énoncé de ce corollaire fait
ne donne guère le moyen d'y répondre. comprendre que contingence est ici synonyme de prêcarité' I'imagina-
Dans le scolie de la proposition 17, Spinoza entreprend êgalement de tion forgeant la représentation selon laquelle n'importe quoi peut se
caractériser l'état mental qui correspond au fait que ( un seul et même produire à tout moment : c'est celui d'un enfant qui a rencontrê trois
'p"rrorrrr",
à des heures difiêrentes de la journêe, Pierre le matin' Paul
objet puisse être cause de plusieun affects contradictoires > (unum à
--iai il
idemque objectum posse esse causdm multorum contrariorumque afectuum). Siméon le soir; le lendemain, en revoyant Pierre le matin, se

Lonque cela se produit, l'âme ne sait plus de quel côté se toumer, et se "t
disposera àvoir Paul venir à midi et Siméon le soir, et en consêquence il
à nou-
trouve don plongêe dans une disposition de < confusion mentale , (flut- lesàttendra ; et le soir venu, lorsqu'il aura revu Simêon, il pensera
pas-
tuatio animi), qui révèle son profond désarroi : elle ne sait plus ce qui esr veau à Pierre et à Paul en les associant à la représentation de choses
aimable ou harssable dès lon qu'elle est entraînée à aimer et à hau à la fois sées, avec le sentiment attaché aux choses qui ont eu
lieu; mais si un soir'
une même chose, sans bien savoir pourquoi. ce trouble est à I'affectivité c'est Jacob qui se présente à la place de Simêon, la régularité
de cette
ce que < f incertitude > (dubitatio) 1 est à I'imagination : er aussirôr après ordoirnarrce, .n .lle-*êttte complètement accidentelle, sera dérangêe ;

avoir fait cette remerque, Spinoza ajoute que ( entre la confusion men- . et alors, en pensant plus tard à ce qui peut se passer le soir,
I'enfant évo-
quera alternativement Simêon et Jacob, sans pouvoir choisir entre
tale et I'incertitude il n'y a de diftêrence iu'en plus er en moins D (r?ec ces

animifluctuatio et dubitatio inter se dffirunt nisi secundum majus et minus),le i"o* ,.prér"ntations, que son imagination lui présentera alon comme
contingentes et non .o-*. nécessaires, en raison de l'hêsitation
trouble affectif éant la forme exacerbêe des formes plus courantes d'hé- dans

sitation qui accompagnent ordinairement le coun de I'imagination. En l"qo.il elle est plongée. Et c'est ainsi que, selon la formule de la
suggérant ce rapprochement, Spinoza fait référence au scolie de la pro- dàonstration de la pioposition 18, qui prend également appui sur la
position 44 du de Mente, qui exploite les enseignements des proposi- thèse dêveloppée dans le scolie du premier corollaire de la
proposi-
tion 44 du de Mente' se constnrit ( I'image du temps passé ou futur
>

(imago tempois ptaeteiti autfutui). Comment cet exemple peut-il


s'ap-
1. Nous traduisons ilubitatio par < incertitude r pour disting'er ce terme de
ilubium, utilisé par aillsun par Spinoza, qui signite proprement < doute u. pliqi", .", âelafluctuatio animi décrite dans le scolie de la proposi-
"r,

t66 167

t
Introduction à /Sthique : la uie ffictiue Manifestations seconilaires de I'afectiuité etfonnation de la relation d'objet

tion 17 du de Afectibzs ? Il suffit pour cela de faire interfêrer les représen-


tations imaginaires de la durée qui viennent d'être mises en place avec
des dispositions affectives, liées aufait que les événements dont il vient
d'être question sont essociés à des sentiments dejoie ou de tristesse qui les
4 I LA PROJECTION TEMPORELLE DE L'AFFECTIVITÉ
(la proposition 18 et ses deux scolies,
fassent évaluer positivement ou négativement. Supposons que Siméon
defnitions 12 et 13, 14 et 15, 16 et 17 des ffictq
soit d'abord venu portear d'ettrayentes friandises : en voyant eu
propositions 19 et 20)
moment habituel Paul après Pierre, l'enfant se représentera le déroule-
ment de sa journée corlme se rapprochant de cette issue agréable qui
doit arriver à son terme, et il I'attendra avec une joyeuse impatience;
mais siJacob, qui peut venir à la place de Siméon, n'amène avec lui que Le rapport que la vie affective entretient avec la temporalité est
réprimandes et taloches, c'est l'appréhension qui au contraire va s'instal- complexe : tributaire d'événements passés dont la trace indélébile se
ler; et ensuite, en voyant Paul au milieu de la joumée après Pierre qui, perpétue, elle est soumise en pennanence eux aléas de I'existence pré-
cornme à I'accoutumée, est venu le metin, I'enfant aura le sentiment sente auxquels elle ÉegSt artt coup par coup, ce qui s'effectue en
que, la joumée s'avançant, se rapproche aussi l'heure qui peut être aussi quelque softe en temps réel. Mais, simultanément, l'imagination pro-
bien celle des douceurs que celle des chagrins; il ne saura plus sur quel jette idées et affects dans une durée dont elle dessine au fur et à mesure
pied danser : et, en voyant Paul dont I'arrivée, après celle de Pierre, la configuration, à partir de ces événements et de I'interprétation
annonce celle de Siméon ou deJacob qu'elle paraîtprêparer, il éprou- qu'elle en propose spontanêment1 : I'exemple de I'enfant qui construit
vera à la fois deux sentiments de sens contraire, joie et tristesse, entre les- à son propre usage une représentetion du temps qui passe, exemple
quels son âme se partegera sans parvenir à trancher de manière défini- développé dans le scolie du premier corollaire de la proposition 44 du
tive : et ainsi, son imagination étant plongêe dans une incertitude qui lui de Mente, illustre prêcisément cet âspect de notre rêgime mental, qui
fait éprouver la contingence des choses futures ou passées, selon la figure fait que nous formons, au présent, des idées et éprouvons à leur sujet
mentale dele dubitatio, les conditions seront aussi réunies pour que cette certains affects, en les rapportant à des choses passées ou futures, ou
figure se transforme en celle de la fluctuatio animi, qui mêtamorphose plus précisêment, pour reprendre I'expression utilisée par Spinoza dans
l'incertitude en déchirement et la rend insupportable. la démonstration de la proposition 18 du de Afectibus que nous allons
à présent commenter, en les < joignant à I'image du temps passê ou du
Le thème delafluctuatio animi, qui est une forme limite de l'affec-
tivitê, dont elle met en évidence les aspects paradoxaux et conflictuels, temps futur n (juncta imagini temporis praeteiti aut futui), ce qui en
sera ensuite exploité à un certain nombre de reprises : dans la proposi-
modifie la signification. En développant cet aspect de I'affectivité dans
.tion 31 du de la proposition 18 du de Afectibus, Spinoza renforce la dimension hal-
'4feaibus, dans le scolie de la proposition 35, dans le sco-
lie de la proposition 50 de la troisième perrie de l'Ethique. La proposi-
tion 56 et le scolie de la proposition 59 en feronr un affect à part 1. La représentation de la durée que forge I'imagination est condamnée à rester
fort limitée. En reprenant, dans la définition 6 du ile Seruitute, la < notion d'atrect à
entière, placé sur le même plan que la joie et la tristesse, auxquelles il l'égard d'une chose future, présente et passée < (afectus erga rem Juturaffi, praesenteffi et
paraît ôter leur identité définie. Même si elle n'êclare qu'exceptionnel- praeteritam) issue de la projection temporelle de I'affectivité, Spinoza I'assortit du com-
lement, cette confusion mentale entache de son équivoque la plupart mentaire suivant : < Pas plus que la distance de lieu, nous ne pouvons imaginer au-
delà d'une certaine limite la distance dans le temps * (ut loci sie etiam temporis ilistantiam
des mouvements aflectifi qu'elle expose à d'insolubles contrariétés.
non nisi usque ad cefium quenilam limitem possumus ilistircte imaginai).

168 r69

*
Introiluetion à lTthique uie alfective Manifestations secondaires de l'ffictivité et formation de la relation d'objet

lucinatoire de la relation objectale dont dépendent les complexes fait dêpendre celles-ci d'affects spécifiques, distincts de ceux qui
affectifs, d'après laquelle ils sont disposés à s'attacher à des choses qui accompagnent la représentation de choses présentes.
ne sont pas, soit parce que celles-ci ne sont plus, soit parce qu'elles ne Dans le scolie de la proposition 9 du de Seruitute, Spinoza revien-
sont pas encore. dra sur le raisonnement aév;loppé dans la proposition 18 du de Mente,
La vie affective est ainsi conduite à superposer en permerlence à la en insistant sur le fait que la nature de I'affect demeure inchangêe,
représentation de ce qui arrive une nouvelle préoccupation, liée au qu'elle soit rattachée à la représentâtion de choses présentes ou qu'elle
sentiment du déjà plus ou du pas encore, sur fond de nostalgie et d'at- le soit à celle de choses passées ou futures, pour autant seulement que
tente : < A partir de l'image d'une chose passée ou future, un homme ( nous concenffons notre attention uniquement sur l'image de la chose
est affecté du même affect de joie et de tristesse qu'à parrir de I'image en question > (ad solam ipsius rei imaginem attendimus), puisque La têalitê
d'une chose présente ,> (homo ex imagine rei prueteitae aut futurae eodem de cette image et I'affirmation d'existence pouvent être attachée à
laetitiae et tistitiae ffictu aficitur ac ex imagine tei praesentis). Cette thèse I'idêe qui lui correspond sont en elles-mêmes indépendantes du âit
développe les enseignements du second corollaire de la proposition 16, que la chose qu'elles sont censées indiquer soit imaginée ou non
de la proposition 17 et du scolie du premier corollaire de la proposi- comme présente. Mais si, en même temps que cette image et I'idée de
aon 44 du de Mente, qui ont déjà été exploités précêdemment. Les cette image, sont prises en considération d'autres idées de choses, qui
images de choses, dans la mesure où elles sont inscrites dans la consti- remettent en question I'existence de la chose indiquée par cette image
tution du corps dont l'âme qui se représente ces choses est l'idée, cons- corporelle et son êquivalent mental, et rendent celle-ci incertaine, I'aÊ
titution à laquelle elles se sont complètement incorporées, ne font pas fect qui leur est associé < est affaibli > (debiliorem redditu); c'est-à-dire
la diftrence entre le passé, |e présent et le futur, qu'elles assimilent que perdant, à la lettre, de sa vigueur, il n'a plus qu'une crédibilitê
complètement : ( Considêrêe seulement en elle-même, une image de altérée, marquée par un certain degré de prêceitê|.
chose est la même, qu'elle soit rapportée soit au temps futur ou passê, Le premier scolie de la proposition 18 souligne le contexte d'incer-
soit au prêsent > (rei imago in se sola considerata eadem est siue ad tempus
futurum vel Tnaeteritum sive ad praesens referatur). Et en consêquence I'aÊ
1. Spinoza conclut le scolie de la proposition 9 du de Seruitute par cette
fect qui est rattachê à l'idée correspondant à cette image, idée valant
remerque, qui fait comprendre comment est globdement organisé le raisonnement
comme représentation de la chose qu'elle indique, alon qu'elle fait suivi dans l'Ethique: <J'avais négligé alors de signaler cela, parce quej'avais choisi de
principdement connâître |a constitution du corps en tânt que celle-ci traiter dans cette perfie des forces des affects. I L'expression < des forces des affects > (de
afectuum viribus), qui figure dans le titre de la quatrième partie de l'Ethique dont elle
est merquée par cette image qui s'est définitivement imprimée en elle,
caractérise ainsi I'orientation centrale, renvoie au prograûrme d'une mesure scienti-
demeure inchangé, que cette chose soit raPportée à la considération du tque de I'intensité des actions exercées sur l'âme par les affects, en tant qu'ils consti-
passé ou du futur ou à celle du prêsent, donc que cette chose soit elle- tuènt eux-mêmes des forces autonomes : or, préalablement à cela, il fallait, ce qui
même considérée comme absente ou présente. De ce point de vue, il définit proprement I'objectif du de Afeetibus, monrer corlment les affects se forment
dans l'âme elle-même, dont ils paraissent ensuite se détacher pour mener une existence
semblerait donc que l'affectivité soit enfermée dans une nouvelle équi- indépendante. Mais, dans ce cas comme dans ceux que nous avons déjà envisagés, le
voque, qui la rend incapable de faire la difiêrence entre les choses pas- poini de vue de la strucrure prévaut sur celui de la genèse : c'est d'emblée, que les
sées ou futures d'une part et les choses présentes d'autre part. Nous affects agissent sur l'âme à I'intérieur de laquelle ils se sont élaborés comme s'ils dispo-
saient eux-mêmes d'un eoflatus ptopre; et c'est seulement pour les commodités de
dlons voir néanmoins, en lisant les scolies qui accompagnent la propo- I'analyse rationnelle que ces deux aspects de leur réalité que sont leur nature et leur
sition 18, que la représentation des choses cornme passées ou futures, puissance sont séparés et étudiés successivement.

170 171

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Introiluction à ltthique : la rtie ffietiue Manifestations seeondaires de I'afectiuité etformation de la relation d'objet

titude dans lequel se forme la reprêsentation de choses colnme passées eventu ytluimum dubitant), et ont ainsi tendance, ainsi que l'a expliqué
ou futures. Dans |a rêalitê telle qu'on se la représente, il doit y avoir le premier corollaire de la proposition 44 dt de Mente, à les considérer
une distinction effective entre ce qui s'est passé et ce qui, eu futur' est comme contingentesl; et en consêquence les affects qui sont attachés à
È,
susceptible d'arriver, l'un et I'aufre étant rejetés hors du présent, sui- ? ce type de choses n'ont pes la même stabilité que ceux qui sont liés à
s.
vant f image du temps passé, du temps présent et du temps futur éla- ûr:
sl la considêration de choses présentes, ( et sont généralement perturbés
borée par I'imagination : < Je parle ici de chose passée ou future pour par les images d'autres choses jusqu'à ce que les hommes acquièrent
autant qu'elle nous e affectés ou ve nous affecter >> (rem eatenus ptaete- * une plus grande certitude quant eu fait que la chose arrive ou non >
F
itam autfuturam hoc uoco quatenus ab eadem ffictifuimus aut aficiemur), Ë:
g (plerumque aliarum rerum inaginibus perturbantur donec homines de rei
comme c'est le cas lorsque nous avons tiré un bénéûce ou allons en t, eventu certiores fiant) ; en effet ces hommes ne peuvent faire autrement
tirer un du fait d'être affectés par elle de telle ou telle manière. L'en- qu'imaginer d'autres choses dont les idées excluent I'existence de la
fant dont l'histoire est évoquée dans le scolie du premier corollaire de chose qu'ils se représentent au passé ou au futur, en l'absence du senti-
la proposition 44 du de Mente,lorsqu'il voit Paul à midi, a dêjà ren- ment de certitude attachê indiscutablement à l'expérience qu'ils font
contré Pierre le matin, et il a êtê alffectê ou est affectê par ces deux des choses présentes au moment où elles se prêsentent effectivement à
événements qui, dans son esprit, précèdent la venue, le soir, de Siméon lui.
ou deJacob, qui doit également l'affecter : et, considérés I'un par rap- Le second scolie de la proposition 18 identiûe et nomme les affects
port à l'autre, ces événements apparaissent disposés selon un ordre de spécifiques correspondant au type de reprêsentation qui vient d'être
succession qui exclut de se figurer qu'ils se produisent en même temPs' ceractêrisé : < I'espérance > (spes), < la crainte > (metus), < la confiance >
même s'il est possible, au présent, de penser à eux simultanêment. I1 y (securitas), < le désespoir >> (desperatio), < la satisfaction > (gaudium) et
a donc bien une diftrence entre le fait de se reprêsenter une chose < le remords de conscience > (conscientiae morsus). Ces figures d'affects

comme présente et celui de se reprêsenter une chose comme passée ou opposés correspondent à toutes les manières possibles dont joie et tris-
future. Cependant, dans tous ces cas, les reprêsentations de choses, en tesse peuvent être jointes à la considération de choses passées ou
tant qu'elles sont élaborées par I'imagination, aftirment, en acte, l'exis-
tence présente de la chose, pour eutant du moins que cette afiirmation
n'est pas contredite par une autre idêe qui nie au contraire cette exis- 1. On comprend que cette incertitude âccomPagne nécessairement la représenta-
tence : et c'est de cette effirmation que l'idée de la chose tire sa valeur tion de.choses futures, qui ne sont pes encore arrivées. Mais comment peut-elle
concemer des choses qui ont eu lieu, et dont la réalité passée, pour autant qu'elle nous
représentative. C'est pourquoi nous pouvons penser à des choses pas-
intéresse, s'est inscrite dans la constitution même de notre corps ? C'est que les repré-
sées ou futures exactement de la même manière que si elles étaient pré- sentations que nous formons au sujet de ces demières choses, représentations qui sont
sentes, et attacher à celles-ci certains aftecg dejoie ou de tristesse, sui- imaginaires, sont également marquées par un sentiment de contingence : ces choses
ont-elles bien eu lieu, et surtout ont-elles eu teu telles que notre souvenir nous les rap-
vant les mêmes mécanismes d'association et de trensfert dêcrits dans
pelle ?Justement elles ne sont plus là pour que nous puissions authentiûer leur réalité,
les propositions 14, 15 et 16 dt de Afectibus. Cependant, ceux qui qui en-conséquence paraîtjusqu'à un certain point contingente. Sejustiûe ainsi_le fait
considèrent des choses comme passées ou futures, n'éprouvent pas le que, dans cet ensemble d'énoncés, Spinoza traite les représentations de choses futures
même sentiment de certitude que lorsqu'ils se représentent des choses ou passées en maintenant entre elles une rigoureuse symétrie ce qui revient à les placer
sur un même plan, en tant qu'elles sont des représentations de choses qui, au sens
corune présentes : < ils hêsitent > (fluctuunt) et << sont dans la plus propre de l'expression, n'existent pas, représentations marquées de ce fait par un cer-
grande incertitude quant au fait que la chose arrive ou non > (de rei tain coefrcient d'incertitude.

172 173

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Introiluction à lEthique : la vie afectiue Manifestations seconilaires de l'afectivité etformation de la relation d'objet

futures. Espérance et crainte associent à la représentation de choses il t'y a pas d'espé-


des affects, consacrées à I'espérance et à la creinte, n
futures ou passées une joie et une tristesse qui, à la mesure de ces repré- mnce sens creinte ni de crainte sans espérance > (non dai spem sine metu
sentations, sont marquées d'incertitude, puisque chacun de ces affects neque metuffi sine spe). Et le caractère équivoque de ces sentiments est un
est ( issu de I'image d'une chose incertaine > (ex rei dubiae imagine orta), bon exemple d'ambivalence affective : I'espêrance est une joie, si incer-
et ceci dans la mesure où < nous sonunes incertains quant au âit que la soit-elle, associée à la représentation d'une chose comme passêe ou
-qaine
chose arrive ou non > (de cujus eventu dubitamus), du moins < jusqu'à un Àt rt.;mais I'incertitude propre à cette joie tient au âit que, en même
certâin point > (aliquatenu), ajoutent les définitions 12 et 13 des temps que cette chose passée ou future, nous ne pouvons nous empêcher
affects. Mais lonque cette incertitude est levée, lonque nous sommes d'imaginer simultanément l'existence d'autres choses qui rendent cette
sûn de la réalité des choses concemées, bien que celles-ci n'existent pas chose contingente, et donc peuvent faire qu'elle ne soit pas : ainsi celui
réellement au prêsent, mais maintiennent leur caractère de choses pas- qui éprouve un tel sentiment est e4posé < tant qu'il est suspendu à I'espê-
sées ou futures, alors, nos sentiments sont modifiés l'espêrance, : rance à éprouver des craintes quant au fait que la chose arrive ou non >
appuyêe sur des garanties pouvant être tenues pour certaines, devient (dum spe pendet metuere ut res eveniat), ce qui le plonge dans la tristesse.
con-tance, et la creinte se transforme en désespoir, sentiments qui res- Syméiriquemenr, celui qui redoute la venue d'une chose à laquelle il a
tituent une relative constance à la joie et à la tristesse que nous ettâ- associé un sentiment de tristesse et que ainsi il a prise en grippe, garde,
chons à la représentation de choses passêes ou futures, dans la mesure tant que celle-ci n'est pas advenue, un espoir' si faible soit-il, qu'elle
où celles-ci paraissent moins contingentes. Et lorsqtie, pour parvenir puisse être évitêe, parce qu'instinctivement il imagine toutes les choses
ainsi à se stabiliser, ces affects de joie et de tristesse associés à la repré- qui pourraient s'opposer à sa venue, ( et per suite il se rêjouit et en consé-
sentation de choses passées ou futures ont dû effectuer une radicale q,r.r"" forme à proportion l'espérance qu'elle n'arrive pes > (adeo laeta'
convenion, qui les a fait passer du statut de choses extrêmement tw et consequenter eatenxs spem habet ne eveniat). L'espérance est unejoie
contingentes à celui de choses extrêmement certaines, ce qui fait que empreinte de tristesse, et la crainte et une tristesse qui laisse une certaine
nous soûlmes parvenus ( contre toute ettente > (praetet spem) à ètre place à lajoie : ce sont des affects particulièrement troubles et impurs, et
sûn du fait qu'elles arrivent ou non, nous sommes particulièrement ieci d'autant plus que < n'importe quelle chose peut être par accident
soulagés ou mortifiés, et nous tirons satisfaction de ce soulagement ou cause d'espérance ou de crainte > (res quaecunque potest esse per aæidens spei
nous éprouvons un pincement de ccur d'être détnitivement confir- aut ffietus causa), selon la thèse développée dans la proposition 50 du de
mês dans notre attente nêgative qui, en I'absence provisoire d'une telle Afectibusl. C'est la raison pour laquelle, ainsi que le montrera |a proposi-
conûrmation, pouvait encore laisser place à une certaine espérance1.
En effet, selon l'explication dont sont assorties les définitions 72 et 13
1. Le scolie de cette proposition 50 explique que ces affects d'espérance et de
crainte s'appuient sur I'intirpétetion de vagues < présages > (omina), et non.sur des
1. En donnant cette ûne description de sentiments qui spéculent sur le plus ou connaissarriès certaines : u É,t c'est de là que sont sorties les supentitions dont les
moins de chance que se produisent certains événements pæsés ou futun, Spinoza se hommes sont partout afligés I (ex his ortae suttt supe$titiones quibu-s homines ubique
réfère peut-être implicitement à sa propre expérience commerciale, acquise dès ses conJlictantut). Ei par suite il érroqrr. à nouveau les < flottements > (fluctuationesl dans
plus jeunes années dans I'entreprise familiale : I'arrivée attendue, mais jusqu'au bout lesiuels .", plongent l'âme, < pour autent que de la seule déûnition de ces
inceraine, d'un navire transportent des marchandises sur lesquelles des fonds avaient atrects il suit
"æÀ
qu'il p"t d'espéranie sans crainte, ni de crainte sans espérance I
été investis, pouvait amplement donner occasion de s'exprimer à cette palette diveni-
"'y "
(quandoquiilem-ex sola horum afeAuum ilefnitione sequ;itut non ilari spem sine metu neque
Âée d'affects. metum sine spe).

t74 175

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lntroiluction à /T,thique : la uie ffictive Manifestations secondaires de l'afectirtité et formation de la relation d'objet

aon 47 du de Seruitule, < les affects d'espérance et de crainte ne peuvent dubitare, non ideo ipsum certum esse sed tantum non dubitare dicimus, vel quod
être bons par eux-mêmes > (spei et metus ffictus non possunt esse per se infakis acquiescit quia nullae causae dantur quae eficiant ut ipsius imaginatio
boni). Jluctuetur). Or les raisons qui fondent solidement le sentiment de
Bien sûr, ces sentiments tendent à se purifier en se stâbilisânt : c'est ce confiance, en levant les équivoques propres à l'espérance, ne sont pas
qui se produit lorsque < de l'espérance naît la confiance et de la crainte le moins fragiles, puisqu'elles relèvent êgalement d'une spéculation
désespoir > (oritur ex spe securitas et ex metu desperatio), selon les termes de imaginaire : il ne peut en être autrement, puisque, coûune l'a montré la
la nouvelle explication qui accompagne les déûnitions des affects 14 proposition 37 &t de Mente, ( nous ne pouvons avoir qu'une connais-
et 15. I1 âut pour cela que soit levée I'incertitude quant au fait qu'arri- sance extrêmement inadéquâte au sujet de la durée des choses singulières
vent ou non les choses sur lesquelles ces affects se sont fixées, ce qui sup- qui sont à I'extérieur de nous > (nos de duratione rerum singularium quae
pose que < un individu imagine que la chose passée ou future est là et la extra nos sunt nullam nisi admodum inadaequatam cognitionem habere possu'
considère corrune présente > (homo rem praeteritam velfuturam adesse ima- mus), ce qui limite étroitement l'assurance que nous pouvons former à
ginatur et ut praesentem contemplatur) ; ceci n'implique pas que la chose en l'êgard du fait qu'elles arrivent ou non réellement. ( Toutes les choses
question est effectivement présente, mais seulement que rien n'empêche particulières sont contingentes et corruptibles > (omnes res patticulares
qu'il f imagine telle, parce que < il en imagine d'autres qui excluent contingentes et corruptibiles esse), du moins en ce sens, explique le corol-
l'existence de celles qui I'avaient piongê dans I'incertitude > (alia imagina- laire de cette proposition 31 dt de Mente, qui est donné en rêférence dans
tur quae existentiam earuftt rerut secludunt quae ipsi dubium injiciebant) : I'explication qui suit les définitions des affects 74 et 75 : elles sont
alors les représentations de choses qui troublaient les alfects précédem- contingentes et exposées à la comrption parce que nous n'avons au sujet
ment en jeu sont effacées par d'autres représentations qui, à leur tour, des conditions de leur existence en dehors de nous âucune garantie
leur font obstacle. Il y a ici quelque chose qui pourrait faire penser à une certaine, appuyée sur une connaissance adéquate et donc indis-
nêgation de la négation : pourtant celle-ci ne donne pas un solde uni- cutablement vraie. En conséquence la stabilité à laquelle parviennent les
ment positif mais I'issue de cette opération restejusqu'au bout entachée affects de la confiance et du dêsespoir est une stabilité apparente : c'est
d'équivoque et de négativité. Car il n'est pas du tout équivalent d'avoir une instable stabilité, fondée sur le précaire équilibre de représentations
la certitude quant à la rêalitê d'une chose, et de n'avoir plus à ce sujet de sens contraire, équilibre que la venue de nouvelles reprêsentations
d'incertitude, au tenne d'un processus mental du type de celui qui vient peut à tout moment remettre en question. Confiance' désespoir,
d'être évoquê, par lequel les raisons d'hésiter sont rejetées parce qu'elles satisfaction, remords de conscience, explique le scolie de la proposi-
sont elles-mêmes rendues incertaines per I'interposition de nouvelles tion 47 dt de Seruitule, sont donc, non moins que l'espoir et la crainte,
représentations. < les signes d'un esprit impuissant > (animi impotentis signa) ; et ce scolie
Spinoza reprend ici une explication qui avait êtê avtncêe tout au ajoute, à propos des sentiments de confiance et de satisfaction, la préci-
début du scolie de la proposition 49 du de Mente: < Lonque nous disons sion suivante : < Quoique ce soient des affects dejoie, pourtant ils suppo-
qu'un homme se contente de choses fausses et n'éprouve aucune hésita- sent une tristesse antêcédente, à savoir espérance et crainte ,> (quamvis
tion à leur sujet, nous ne disons pes pour cela qu'il est certain mais seule- ffictus sint laetitiae tistitiam tamen eosdem praecessisse supponunt' nempe
ment qu'il n'éprouve aucune hésitation, ou qu'il se contente d'idées speffi et metum); et rien ne pourâ faire que ce passif d'incertit'ude soit
fausses parce que nulles causes ne sont données qui âssent que son imagi- dêfinitivement apuré : la négation d'une négation demeure jusqu'au
nation soit troublée > (cum dicimus hominem in falsis acquiescere nec de iis bout une n6gation.

776
t77

*,
Introiluction à lfthique : la rtie afective Manifestations seconilaires de I'afectiuité etformation de Ia rclation d'objet

Les propositions 19 et 20, qui reprennent les notions d'amour et de réjouira (qui id quod amat destrui imaginatur cnntristabitur ; si autem conser-
>

haine, introduites dans les propositions 12 et 73, âutour desquelles a vàri laetabiiur). Il y a là un enchaînement inéluctable dont la mise au futur
été développée I'analyse rationnelle de la relation d'objet, donnent des verbes, < il sera plongé dans la tristesse > (contristabitur), < se I
déjà une dimension pratique à la projection temporelle de I'affectivité, réjouira > (aetabitur), souligne la nêcessité. La démonsuation de la pro-
en montrant dans quel sens nous portent tous nos affects et à quoi se position montre coûrment se noue cet enchaînement, à partir des rnêce-
ramènent en demière instance nos espérances et nos craintes de la nismes mentaux qui commandent automatiquement le fonctionnement
manière dont celles-ci sont associées à des représentations de choses : à de I'affectivitê, etlatirent vers les rires ou vers les pleurs, sans faire inter-
ceci uniquement que les objets sur lesquels, par l'entremise de I'imagi- venir la conscience ou la volonté. Au départ il y a l'irrésistible impulsion
nation, nous evons fixé un affect de joie, qui sont ceux que nous qui est en l'âme à imaginer, autent qu'elle le peut, tout ce qui va dans |e
siens de I'augmentetion de la puissance d'agir du corps, impulsion dont
la
aimons, soient préservés quânt à leur existence présente, et que soient
au contraire voués à la destruction ceux auxquels nous avons attaché trajectoire a êtê mise en évidence dans la proposition 12: et c'est ainsi
un affect de tristesse, et que en conséquence nous harssons. Le fonc- qo., p", accident, l'âme est amenée à aimer certeines choses sur les-
tionnement de I'affectivité est inséparable de ce tour de pensée qui, quelles elle ûxe son désir en leur associent un effect dejoie, qui corres-
obsessionnellement, ramène toujoun ces mêmes préoccupations : voir pond à |'augmentation, réelle ou imaginaire, de cette puissance d'agir du
confortée la représentation des choses qui donnent du plaisir, alon que iorpr. Or, pour que cet effort d'imagination, qui est à le base de nos atta-
s'efface eu contraire la représentation de celles qui sont une occasion chen entr, aboutisse, il faut que l'âme s'aide de la représentation, elle
de désagrément. Et on peut d'emblée soupçonner qu'il ne s'agit pas aussi imaginaire, des choses qui posent I'existence de la chose aimêe, la
seulement d'un souci théorique, limité au jeu de ces représentations : à reprêsentation des choses qui s'oPposent à cette existence allant au
travers I'orientation ainsi dessinée s'esquisse aussitôt un schème d'acti- contraire en sens inverse de cet effort dont elle restreint I'expression.
vité, qui dirige nos comportements dans ce même sens, en nous ame- Aimer une chose, c'est donc aussi essocier |e sentiment de satisfaction
nent à faire ce que nous pouvons pour que la chose aimée persévère qu'on êprouve à son égard à f idêe d'autres choses, qui sont censées lui
dans l'existence et que soit anéantie la chose haïe1. Et, suivant cette être favorables, et déprécier celles qui, gênant son existence, doivent
orientation, le système de I'affectivité doit dêboucher en pratique sur immanquablement mécontenter puisqu'elles portent atteinte à la joie
des actes qui s'effectuent sur fond d'appropriation et d'agressivité. qu'on aattachêe à sa représentation.
L'énoncé de la proposition 19 se présente sous la forme d'un double La proposition 20 transpose le même raisonnement au cas d'une
constat : < Qui imagine que la chose qu'il aime est détruite sera plongé chose que, au lieu de I'aimer, on dêteste. Ici spinoza se limite à un
dans la tristesse; si au contraire il imagine qu'elle est conservée, il se constât simple : < Qui imagine que la chose qu'il a en haine est
détnrite se réjouira > (qui id quod odio habet destrui imdginatur laetabitur)|.
1. Ce thème sera développé dans la proposition 28 dt de Afectibus : ( Tout ce
que nous imaginons conduire à la joie, nous nous efforçons d'en promouvoir I'exis-
tence; mais tout ce que nous imaginons y âire obstacle ou conduire à la tristesse, nous
nous efforçons de l'écarter ou de le détruire > (iil omne quoil ail laetitiam conilucere imagi- 1. Spinoza se dispense de formuler le constat invene, alon qu'il I'avait fait dans
namur eonamur prornouere utfat; quoil uuo eidem rcpugnare sive ail tristitiam conilueere ima- l'énoncé de la proposition 19. Celui-ci peut être reconstitué de la manière suivante :
ginamur anoverc vel ilestruerc conamur). Ces schèmes de comportements obéissent à la < S'il imagine àne"it" qu'elle favorise son développement, il le déplorera. > On
"n
comprenc[ d'après la combinatoire des affec$ qui commence à se mettre en place, que
logique des représentations imaginaires par laquelle nous associons accidentellement
aux idées des choses de lajoie et de la tristesse. cela va de soi, èt que ce n'est même pas la peine de le préciser'

t78 179
Introduction à /tthique : Ia uie ffictiue Manfestations seeondaires de I'afeetiuité etfotmation de la relation d'objet

Cette proposition est démontrée de la même manière que la prêcê- tement associé des affects de joie et de tristesse. Or cette situation n'a
dente, en prenant appui cette fois sur la thèse exposée dans la proposi- rien d,exceptionnel; les prêoccupations et les intêrêts qu'elle déve-
tion 13 : lorsque l'âme est exposée à imaginer des choses qui, au lieu loppe sont ceux de la vie courante où, de fil en aiguille, on est amenê
d'aller dans le sens d'une augmentetion de la puissance d'agir du colps, à se soucier de choses qui difièrent de plus en plus de celles sur les-
vont dans celui d'une diminution de cette même puissance d'agir, ce quelles les affects primaires s'étaient primitivement fixés; on désire ia
qui I'attriste, et la conduit à prendre ces choses en haine, elle s'efforce ,r.no. de ces choses ou on la redoute pour des raisons accidentelles qui,
de remédier à cette situation en se représentent d'autres choses qui ayent de moins en moins à voir avec leur neture profonde, sont en
s'opposent aux premières, d'une manière qui lui donne de la satisfac- permanence susceptibles de retournements inopinés : le vent emporte
tion. Cette satisfaction, apparemment symétrique de celle décrite dans l'orage, mais il apporte I'incendie; le soleil fait mûrir les grappes, mais
la seconde partie de l'énoncé de la proposition 19, en diftère néan- il dessèche la rerre; la grêle elle-même, qui détruit tout sur son pas-
moins sur le fond, dans la mesure où, dans sa forme même, elle est une sage, emuse. les enfants, qui n'en voient que les manifestations exté-
joie négative, associée à I'idée, non d'un épanouissement, mais d'une riiures. Et c'est ainsi que, au grê des nécessitês du moment, chacun
destruction : et il est manifeste qu'en poursuivant ce qrpe de plaisir, est entend midi sonner à sa porte, en fonction d'élans affectifr circonstan-
cultivée l'ambivalence affective, et sont mêlêes inextricablement joies ciels qui l'éloignent de plus en plus de l'impulsion fondamentale à per-
et tristesses, et donc âussi en conséquence amours et haines, dans un sévérer dans son être dont ces élans étaient issus au départ.
contexte de < confusion mentale > (fluctuatio animi). Mais cette dérive obéit à une logique qui rend nécessaires ses mani-
Le mêcanisme implacable décrit dans les propositions 79 et 20 festations les plus arbitraires en apparence. Cette logique est celle de
explique, de manière complémentaire de ce qu'avait déjà montré la I'imagination qui, s'appuyant sur les procédures de I'association et du
proposition 16, comment des affects se transfèrent d'objets sur d'autres transfert, et ne se laissant arrêter par aucune équivoque ou contradic-
objets, ce qui en complique progressivement la manifestation. Nous tion, déplace progressivemenr les intérêts affectifi de manière à les
aimons ceftaines choses, et de ce fait nous sommes aussi disposés favo- attacher à des objets éloignês en nâture, et de plus en plus, de la pul-
rablement à l'égard de celles qui leur font du bien, et dêfavorablement sion originaire dt conatu.s, avec laquelle ils n'ont intrinsèquement rien
à l'égard de celles qui leur font du mal; suivant un principe compa- à voir. Pourtant, en se soumettent à la loi des choses extêrieures et à
rable, nous sofiunes disposés favorablement à l'égard des choses qui I'ordre commun de |a nature auquel elle s'abandonne sans restriction,
font du mal à celles que nous haïssons. C'est ainsi par exemple que le I'affectivitê reste jusqu'au bout hantée par un fantasme d'identiûca-
pâysan, parce qu'il est attaché à ses vignes, pense avec satisfaction au tion, fondamentalement narcissique, qui fait qu'elle se consecre aux
soleil qui aide à leur développement, alors qu'il n'éprouve que du objets auxquels elle ne s'attache que superficiellement, non du tout
déplaisir à l'évocation de la grêle qui menâce leur existence; il se pour ce qu'ils sont, mais pour les bénéûces imaginaires qui, dêlibêré-
réjouit aussi à I'idée du vent qui emporte l'orage loin de ses tenes. Par ment ou instinctivement, en sont escomptés, dans une perspective
le jeu de ces sentiments il est constamment ballotté entre l'espoir et la régie par le critère de I'utilité. Le paysan tient comme à la prunelle de
crainte qui I'amènent altemativement à aimer et à haïr des aspects de ses yeux à ses terres, et aussi à tout ce qui permet de les mettre en
la rêaktê qui lui seraient indiflêrents, ou qui du moins ne I'intéresse- valeur, et par-dessus le marché à tout ce qui limite les risques attachês
raient pas de la même manière ni avec la même intensité, s'il n'en rat- à leur exploitation, perce qu'il a associê à la représentation de ces
tachait pas la reprêsentation à celle d'autres objets auxquels il a direc- choses ses intêrêts vitaux les plus fondamentaux, qu'il projette à l'ex-

180 181
Introiluction à lEthique : la uie alfectiue

térieur de lui-même sans cesser de les rapporter âu besoin essentiel de


persévêrer dans son être qui commande la dynamique de toutes ses
pensées et de tous ses comportements.
Les choses que nous aimons, et toutes les autres que nous recher- CHAPITRE 3

chons également perce que nous associons leur représentation à celle


des premières, c'est pour nous-mêmes que nous les aimons : c'est nous Les ûgures inteqpersonneUes de l'affectivité
que nous aimons en elles, parce que nous constituons nous-mêmes en et le mimétisme afîectif
demière instence l'objet véritable de toutes nos espérances et de toutes
(propositions 21' à 34)
nos crâintes, pour lesquelles les autres objets ne sont tout au plus que
des prétextes occasionnels. Or ce fantasme narcissique va atteindre un
degré de développement proprement extraordinaire lorsque notre
affectivité va se fixer sur des choses auxquelles, sans qu'elles cessent de
nous être extérieures, nous pouvons nous identifier plus étroitement
encore parce qu'elles sont elles-mêmes porteuses d'affects qui parais-
sent réfléchir les nôtres comme dans un miroir, dans lesquels se multi-
plient et se compliquent encore davantage les jeux d'association et de
transfert dont le principe vient d'être mis en place. C'est alon que le
fait d'être dans une disposition favorable à l'égard des choses qui ser-
De la proposition 13 à la proposition 20, la formation des com-
vent à l'existence de la chose aimée, et défavorable à l'égard de celles
plexes affectifi a êtê rapportée à des < choses > (res) considêrées en
qui peuvent lui nuire, tout en se réjouissant des choses qui peuvent
gener^t, de manière complètement neutre, et ceci d'autant plus que
elles-mêmes nuire à ces demières, va produire des effets extra-
fes choses onr éré présentêes comme étant en elles-mêmes indift-
ordinaires et, à la limite, extravagents, ainsi que nous allons le voir en
rentes à la nature profonde du désir qui est venu accidentellement se
étudiant la manière dont le système de I'affectivité investit le domaine
greffer sur elles t i'.rt pourquoi il y a lieu, dans un tel contexte' de
des relations interpersonnelles.
parle, en propres termes de relation d'objet, ces < choses D ne rem-
plirrrrrt d'antri fonction que celle de donner un contenu extérieur au
àést qoi s,alimente lui-même à une source indépendante puisqu'il
est impulsé en profondeur par la dynamique dt conatus; le désir, en
quelque sorte, se pose à leur surface, s'y attache occasionnellement'
q"lrtË a se déplacer ensuire de proche en proche de ces choses sur
J'autres qui, par certains de leurs aspects, leur ressemblent, ou qui'
d,une mÀière ou d'une autre, interfèrent avec leur existence, ainsi
que viennent de le montrer les propositions 19 et 20' Or cet ultime
,rp"., de la fixation objectale des affects exposé dans ces deux der-
,rièr., propositions comporte une particularité intéressente et riche

t82 183
Introiluction à /Tthique : la uie ffietiue Its fgures interytersonnelles de I'ffictiuité et le nimétisme afectif

de conséquences : il fait apparaître que les < choses > à la représenta- reprend l'énoncé en y injectant une donnée nouvelle, et celle-ci fait
tion desquelles I'affect s'associe occasionnellement, selon les procé- basculer I'analyse des a{fects dans un nouveau sens. Dans la proposi-
dures de I'association et du transfert, ne sont pas seulement, ou pas tion 19, il était question des affects attachés à la représentation de la
toujoun nécessairement, de purs objets, immuablement déterminês, chose aimée comme étant conservée ou dêtruite; dans la proposi-
corune s'il s'agissait de données ineftes, puisqu'elles sont elles-mêmes tion 21, intervient, dans le prolongement de la précêdente, une autre
susceptibles d'être affectées, en rapport avec le fait que leur existence considération, allant beaucoup plus loin, et de fait dans une direction
ne dépend pas seulement de leur propre nature mais fait intervenir diflêrente, selon laquelle |a chose qu'on aime peut elle-même être
des causes qui leur sont extérieures. De là à estimer qu'elles peuvent affectée de joie ou de tristesse, en rapport implicitement avec le fait
elles-mêmes être en proie à des affects, ce qui fait qu'elles ne sont que son existence est confirmée ou menacée, tel qu'i1 avait êté exa-
plus de simples < choses >, indifiêrentes au jeu représentatif et affectif minê préalablement dans la proposition 19. Or il est clair qu'on ne
dont elles constituent I'objet, mais qu'elles entrent à leur tour active-
ï
peut se figurer cela à propos de n'importe quelles choses, mais seule-
ment et penonnellement dans ce jeu en tant que sujets affectifs, il ment lorsqu'il s'agit de celles avec lesquelles on se reprêsente avoir en
n'y a qu'un pas à franchir : et c'est ce qui est fait précisément dans la l,
fl
jTl
pârrage une conununauté d'un type tout à fait spécial, dont |e trait
proposition 27 du de Afectibus, qui, sans que cela se remarque au àistinctif est précisêment la disposition à être identiquement en proie à
premier abordt, ouvre en âit un tout nouveeu champ d'investiga- des affects : ces choses ne sont donc pas de simples choses, mais ce sont
tion : celui des relations entre les personnes, en tent que celles-ci sont des personnes, des personnes conune nous, des < choses semblables à
porteuses d'affects à travers lesquels elles se prenirent les unes les
nous ) (res nobis similes), pour reprendre une formule qui va être utili-
eutres pour objets, affects qui se croisent, se répondent, s'échangent,
sée à partir de l'énoncé de la proposition 27 . Et en effet, dès la propo-
en compliquent dâvantage encore les procédures déjà connues de sitron22,la formation de complexes affecti{b est exposée en référence
I'association et du transfert.
à < quelqu'un> (aliqui), etnon à < quelque chose > (aliquid), quelqu'un
En efl,cet la proposition 27, qui fait pendant à la proposition 19, en
que nous pouvons aimer pour autant qu'il affecte de joie la chose
aimée; et celle-ci dès lors apparaît elle aussi comme étant, non plus
seulement objet, mais aussi, potentiellement, sujet pour des affects'
1. La progression du raisonnement suivi par Spinoza connaît ici un tournant Essayons de prêciser sommairement quel est pour la thêorie de
essentiel. Et pourtant celui-ci est amené de manière insensible, sans que soit nettement
marquée une trânsition entre ce qui précède et ce qui suit : la proposition 21 prend
I'affectivité l,enjeu de ce passage de la considêration de choses, en
naturellement la suite de ce qui a été exposé dans les propositions immédiatement pré- général, à celle de personnes, en particulier. Lorsque' par I'intermé-
cédentes, bien que I'argumentation, qui avait eu jusqu'ici une portée génênle, en I'ab- diaire de I'imagination, nous fixons un affect sur une chose dont la
sence d'une détermination précise de la nature des choses sur lesquelles se fixent les
neture est déterminée de manière complètement objective, par cer-
affects, soit, à partir de cette proposition 21, resserrée sur I'examen particulier des rap-
ports enÈre sujets désirants, ce qui va poser des problèmes d'un type tout à âit spéci- taines qualités que nous lui reconnaissons et dont nous estimons
fique. En procédant de cette manière, Spinoza a sans doute voulu montrer que ces qu'elles peuvent être pour nous, dans une certaine proportion, causes
repports interpersonnels, qui occupent la plus grande part de la vie affective des extérieures de joie ou de tristesse, ce qui nous conduit à être vis-à-vis
hommes, se nouent sans modiûer sur le fond la manière dont s'élabore en général la
relation d'objet : ils ne font qu'en compliquer un peu plus le développement, en de la chose en question dans une disposition favorable ou dêâvo-
maintenant la logique globale, déterminée par les règles de I'association et du trans- rable, l'échange que nous avons avec cette chose demeure êtroite-
fert, sur laquelle celui-ci s'appuie. ment limité, parce qu'il procède toujours dans le même sens : nous

t84 185
Its fgures interpersonnelles de l'afectiuité et le mimétisme afectif
Introduction à ltthique : la uie afectiue

fixons notre affect sur la chose ven laquelle il s'oriente imaginaire- La mise en place de ces automâtismes s'effectue à partir d'un
ment, et celle-ci I'alimente par les qualités qui nous l'ont rendue principe central qui est celui du mimêtisme affectif : < I'imitation des
aimable ou haïssable, sans réagir autrement au fait qu'elle nous > (imitatio ffictuum), dont le concept est dêveloppé dans la
"æ"t,
proposition 27, n'est autre chose que la projection imaginaire des
afFecte, qui lui est intrinsèquement indifiêrent, et donc sans en être
elle-même en eucune manière effectêe. Il en va tout autrement dès affects de certaines personnes sur d'autres personnes, donc encore
lon que la chose aimée ou haï'e est elle-même reconnue comme une espèce de transfert : cette projection s'opère de manière complè-
êtant potentiellement sujet d'affects, capable de joie et de tristesse, et tement machinale, sans que le partage des sentiments qui en est l'eÊ
donc aussi, lorsqu'elle estÉst)en mesure d'associer des représentations fet engage en connaissance de cause ces personnes entre lesquelles il
à ces affects, ainsi disposêe virtuellement à aimer et à haïr : dans ce êtablit, sur un plan purement affectif, un lien de réciprocité imagi-
cas, rien n'empêche en effet que ces affects dont cette personne est naire. Les dêsirs, dans lesquels chacun investit la totalité de ses pro-
elle-même porteuse n'interfèrent avec les nôtres, parce que, de leur pres potentialités vitales, suivant I'irrésistible élan de son conatus, sont
côté, ils peuvent éventuellement nous êlire pour leun objets, ou sim- àorr., d"rrr la mesure où leur manifestation est soumise à la loi de
plement parce que nous nous contentons d'imaginer qu'ils le font; l'imagination, assumés collectivement, et non seulement individuelle-
ces affects, ou leun représentations imaginaires, réagissent âlors par ment : ils sont virtuellement porteurs d'une puissance associative
repport à nos propres affects, avec lesquels ils entrent dans une rela- dont dérivent toutes les formes ultérieures de relations interindivi-
tion de réciprocité : et c'est alors qu'il y a lieu de parler d'un véri- duelles, et en particulier, à quelque niveau que celles-ci se consti-
table commerce affectif. Ce demier thème est précisément évoqué tuent, les coûlmunautés humaines. I1 apparaît ainsi que les repports
dans la proposition 33, selon laquelle < lorsque nous aimons une que les individus établissent rêciproquement sur la base de ce mimé-
chose semblable à nous, nous nous efforçons, autant que nous pou- tisme aft-ectif, au lieu de passer simplement entre des individus main-
vons, de parvenir à ce qu'elle nous aime en retour > (cum rem nobis tenus définitivement extérieurs les uns aux autres, comme des cel-
similem atnatnus conamur quantuffi possumus eficere ut nos contra amet). lules isolées, se nouent originairement à pertir des complexes affectifr
Alors les affects s'engagent dans une sorte de jeu de prêté-rendu, tels que ceux-ci se forment mentalement sur le plan des constitutions
selon une nouvelle logique qui va en compliquer progressivement individuelles, en faisant d'emblée intervenir les principes d'une véri-
I'expression, en faisant intervenir à la fois dans les êquilibres qu'elle table économie affective, dont les règles concernent simultanément
instaure la qualité et I'intensité des affects ainsi échangés, réellement une pluralité d'individus que le mécanisme de leun représentations
ou imaginairement. Dans ces conditions se nouent de nouveaux imaginaires engage rêciproquement les uns pâr rapport aux eutres'
complexes affectifs qui, tout en procédant originairement du conatus, Cette thêorie a des conséquences dont la portée est considérable :
qui continue à être, en dernière instance, leur source, d'où ils tirent elle permet en effet de comprendre comment les hommes sont netu-
leur énergie, paraissent agir de manière autonome, suivant un rituel rellement en prise les uns sur les autres, ou, à tous les sens de I'ex-
qui, pas moins que les règles à partir desquelles la relation d'objet pression, attachês les uns aux autres, dans la mesure où ils sont en
s'est élaborée dans sa forme simple, fonctionne à base d'automa- proie à des affects à travers lesquels ils s'efforcent de réaliser la puis-
tismes, de manière à déclencher des comportements ne faisant inter- sance d'être qui est en chacun d'eux. Or 1à est la véritable base du
venir, du moins au départ, aucune intention délibérée ou même lien social, qui a sa source, non dans les calculs de la raison, mais
consciente. dans le déchaînement spontané des passions soumises aux seules

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186
Introduction à llthique : la uie affeetiue I*s fgures interçtersonnelles de I'afectiuité et le nimétisme afectif

règles de I'imagination; et ce demier, à terme, tranGre sur des com- dans la constitution de leur régime mental et en particulier dans les
munautês entières des conflits dont la forme originelle se trouve dans mêcanismes qui règlent la production de leurs reprêsentations
la disposition mentale de chaque individu, en rapport avec les condi- imaginaires.
tions dans lesquelles, à I'insu même de ceux qu'ils entraînent, donc L'objet de I'ensemble des propositions 21 à 34 est donc de déga-
de manière complètement spontenêe, se sont formés les complexes ger le principe de base sur lequel se fonde le développement de la
affectifà. Cette thémâtique proprement politique sera explicitée dans vie affective en tânt que celle-ci fait intervenir dans son économie les
la partie suivante de l'Ethiquel, et elle sera exploitée systématique- formes indéfiniment variées du rapport à autrui. Au fil de cette
ment dans l'ultime Guvre de Spinoza, le Traité politique : mais ses exposition, sont identifiês de nouveaux affects, qui sont des espèces
concepts de base et ses grandes orientations se trouvent déjà formulês de joie et de tristesse modelées en considêration d'autres personnes :
dans le contexte de la théorie des affects qui donne son objet à la < la pitié > (commiseratio), < Ia compassion > (misericordia), << l'envie >
troisième partie de l'Ethique, où sont jetés les fondements d'une ana- (invidia), < la faveur ',> (favor), < la réprobation > (indignatio), < le
lyse des formes humaines de la socialité2. bienveillance >> (benevolentia), < lt considêration > (existimatio), << la
A partir des considérations qui viennent d'être sommairement déprêciation > (despectus), < la prétention > (superbia), < la rivalité >
esquissées, il est possible de se reconnaître dans le labyrinthe, à pre- (aemulatio), < le désir d'être bien vu > (ambitio), << le savoir-vivre >
mière vue bien compliqué, des raisonnements développês dans le de (humanitas), < I'estime >> (laus), < le blâme > (vituperium), < la fierté >
Afectibus à la suite de la proposition 20 : ces raisonnements sont futoria), < la honte > (pudor), < I'assurance en soi-même
> (acquiescentia
entièrement consacrés à l'élucidation des rapports interpersonnels et in se ipso), < le sentiment d'abaissement > (humilitas), < l'abattement >
des nouveaux complexes affectifs formês dans le contexte qui leur (abjectio) et < le repentir > (poenitentia). Suivant le procédé déjà mis
est spéci{ique. Dans un premier groupe de propositions, qui va de la en ceuvre à partir de la proposition 9 &t de Afectibus, ces figures
proposition 2l à la proposition 34, Spinoza commence par dêgager concrètes de l'affectivité, dont les dêfinitions seront ensuite systéma-
le principe fondamental de l'imitation des affects, puisque celui-ci est tiquement reprises à la fin du de Afectibus dens le rêpertoire global
à l'origine de toutes les formes de relations affectives entre des per- des dêtnitions des affects, sont, une à une, reconnues et appelées par
,orrrr.r; ensuite, dans un nouvel ensemble qui va de perl la proposi- leurs noms, au fur et à mesure que le raisonnement avânce, dans les
tion 35 à la proposition 47, et qui sera étudiê dans le chapitre sui- scolies qui accompagnent les propositions, donc en marge d'une
vant, il déploie la divenité des consêquences de ce principe, et déduction générale qui semble ainsi, au fil de sa progression, engen-
élucide les règles particulières de l'économie affective qui préside aux drer systématiquement ces figures en les enchaînant les unes aux
jeux ordinaires de l'amour et de la haine, sur la base d'un fondamen- autres, coulme les pièces d'une combinatoire ôrmelle : et c'est préci-
ta1 désir de réciprocité qui, mieux qu'aucune intention délibérée ou sément en les replaçant dans ce système auquel elles appartiennent
qu'aucun calcul rationnel, lie étroitement les personnes les unes aux ensemble qu'il est possible, suivant le programme d'étude tracé dans
autres en fonction de dispositions ou d'inclinations d'emblée inscrites la prêhce dt de Afectibus, de retrouver la loi rationnelle de leur
fonctionnement, qui les enracine en profondeur dans la constitution
naturelle de notre régime mental.
1. Voir en particulier, dans le de Seruitute, la proposition 37 et ses deux scolies.
2. Dans les propositions2l à34 du de Afectibus, Spinoza s'engage ainsi dans I'en-
treprise de ce que nous appellerions aujourd'hui une psychosociologie.

188 189

*
Introiluction à llthique : la vie ffictiue I-es fgures interpetsonnelles de I'afeetivité et le mimétisme
afectf

à fait impulsive, sans du tout avoir conscience du système de ces alter-


netives, qo. c'est celui-ci qui, en fait, dêcide à notre place de I'at-
"lon
titude que, avant même d'y avoir réfléchi, nous sommes spontané-
I SITUATIONS DUELLES
ET SITUATIONS TRIANGULAIRES ment disposés à adopter dans chacune de ces situations. I1 y a 1à un
(propositions 21 et 22 et son scolie, effet d,entraînement automatique, que le style d'exposition de ces pro-
définitions 18 et 19, des ffias positions, avec son rythme lancinant et répétitif, paraît rendre immé-
propositions 23 et son scolie et 24 et son scolie, ài"t.-.rrt lisible1. C'esr donc bien à un déchifhement des grandes
définitions 23 et 24 des afeas) tgures de I'affectivité que Spinoza procède ici, de manière à en don-
n., ,t. classification systématique, dont le principe est en lui-même
indêpendant des conditions dans lesquelles elles sont concrètement
êprouvées et vêcues à travers l'expêrience personnelle de chacun'
En parfaite illustration de ce qui vient d'être dit, cet ensemble de La proposition 21 développe I'idêe selon laquelle, lorsque la chose
propositions, de la manière dont leurs énoncês sont formulês, paraît aimée est imaginêe colnme êtant affectêe de joie ou de tristesse2, celui
mettre en place le système d'une combinatoire abstraite qui dispose qui aime cette chose est lui aussi, et à mesure égale, affecté identique-
logiquement les unes par repport aux autre un certain nombre de ment de joie ou de tristesse : ainsi, fixer mentalement ses affects de joie
situations affectives, avec les diverses dispositions mentales qui leur ou de tristesse sur une chose, c'est également, au cas où cette chose est
correspondent : < qui imagine ce qu'il aime affecté de joie ou de tris- el|e-même exposée à être affectée de joie ou de tristesse, ou du moins
tesse... > (qui id quod amat laetitia vel tistitia ffictum imaginatur,
au cas où elle peut être imaginée ainsi affectêe, participer soi-même à
prop.2I), < qui imagine ce qu'il hait affectê de joie... ou au contreire ses effects, les partager, et ceci à un degrê comparable, donc suivant
de tristesse..., (qui id quod odio habet tristitia ffictum imaginatur... si une échelle d'intensitês graduées dont le principe est logé dans les
contra idem laetitia ffictum esse imaginatur, prop. 23); u si nous imagi- affects de la chose aimée; suivant que ceux-ci varient, varient aussi
nons que quelqu'un affecte de joie la chose que nous aimons... ou bien dans le même sens les affects de joie et de tristesse qui se communi-
au contraire qu'elle I'affecte de tristesse > (si aliquem imaginamur laetitia quent à celui qui aime cette chose. Est ainsi enclenché le mouvement
fficere rem quam atnamus... si contra eundem imaginamur tistitia eandem d'une dynamique passionnelle qui entraîne ensemble, toujours dans un
fficere..., prop.22); < si nous imaginons que quelqu'un affecte de joie
la chose que nous harssons... ou bien au contraire qu'elle I'affecte de
tristesse... > (si aliquem imaginamur laetitia aficere rcm quam odio habe-
1. Il y a 1à un procédé de sryle qui se situe dans le prolongement de celui utilisé
mus... si contra eundem imaginamur tistitia eandem rem aficere...,
dans les piopositioni 79 et20, avec la mise au futur des verbes laetati et contistari-
prop- 24)1 . Lonque nous sorunes confrontés à I'une ou I'autre de ces 2. f,êioncê de cene proposition 21 utilise encore, sur le plan de sa rédaction, le
situations, nous nous engageons affectivement en elle de manière tout neutre qui désigrre des choses considérées en gên&ù: < ce qu'il arme > (id Etod amat),
n la chose aimée > (res amata). Et c'est ce qui permet de rattacher cette proposition aux
raisonnements p.éôéde.tts dont elle prend naturellement la suite. Mais il sufût de prê-
1. Àu lieu que ces deux altematives, développées dans les propositions 27 et23 ter attention à la signification de cet énoncé pour comprendre que la < chose > en
d'une part et dans les propositions 22 et 24 d'autre part, soient exposées successive- question, dans la mÀure où elle est imaginée comme pouvant êcre affectée de joie ou
ment, leurs temes sont imbriqués les uns dans les autres, suivant un procédé progres- de triste.re, est mentalement penonnalisêe ou penonnifiée : elle n'est donc plus tout à
sif qui évoque des rimes croisées. fait une simple chose.

190 t91
Introiluetion à /Ethique : la uie ffictive Izs fgures interpersonnelles de I'ffictiuité et le mimëtisme afectif

manière suivante : < Si quelqu'un imagine celui qu'il a en haine effectê cives, ne peut guère prêtendre en tirer un solde positif, ainsi que l'a
de joie, cette imagination portera atteinte à son conatu.s, c'est-à-dire dêjà montré, au sujet de l'incertaine stabilitê pouvant être accordée au
que celui qui a (l'autre) en haine sera affecté de tristesse >> (si quis eum sentiment de confiance, la lecture de I'explication accompagnant la
quem odio habet laetitia ffictum imaginatur, haec imaginatio ejusdem cona- déûnition 15 des affects ? Pour êtayer ce soupçon, Spinoza âit interve-
tum coercebit, hoc est is qui odio habet tistitia aficietur)l. Autrement dit, nir par anticipation un argument dont le contenu sera développé et
haii quelqu'un, c'est se disposer du même coup à haïr tout ce qui peut ,ratâé un peu plus loin, dans la proposition 27, où est introduite la
I'affecter de joie, et à aimer tout ce qui peut I'affecter de tristesse : et thématique de f imitation affective : il n'est pâs possible que nous ima-
on comprend, réciproquement, en eppliquant au contenu de la propo- ginions ( une chose semblable à nous > (res nobis similis), donc une per-
sition 21, dont la proposition 23 donne une prêsentation inversêe, les sonne conune nous, affectêe d'une certaine manière sens y prendre
enseignement de la proposirion 12, elle-même symêtrique de la pro- notre part dans le même sens, en vertu d'un processus d'identification
position 13, que aimer quelqu'un, c'est, de la même façon, se disposer spontanée qui, de manière totalement irraisonnée, transfère par simple
à aimer tout ce qui peut l'affecter de joie et à haïr tout ce qui peut I'aÊ contagion les affects d'une personne sur une autre en maintenant leur
fecter de tristesse. orieniation : dans ces conditions, la tristesse dont nous voyons affectée
La proposition 23 est assortie d'un scolie qui souligne les ambigui- une personne quelconque, même si nous éprouvons àI'êgatd de cette
tés de la situation affective ainsi reconstituée formellement : pour celui personne un sentiment négatif de haine, doit aussi pour une certaine
qui est d'autant plus affecté de joie que ce qu'il hait est lui-même part rejaillir sur nous, en nous affectant identiquement de tristesse.
davantage 2rffectê de tristesse, ( cette joie ne peut gUère être solide ni Dans la situation envisagêe par le proposition 23, où nous jouissons
aller sans quelque conflit intérieur > (haec laetitia yix solida et absque ullo des maux subis par une personne que nous n'aimons pas, nous devons
animi conflictu esse potest). En effet peut-on jouir authentiquement pour donc être simultanément affectés de joie et de tristesse, ce qui est un
des raisons qui sont seulement négatives ? Une telle joie n'est-elle pas cas caractéristique de ( confusion mentele >> (fluctuatio animi), au sens
entachée par I'esprit restrictif de refus auquel elle s'alimente? Eprou- même où cette notion a été introduite dans la proposition 171 . Le
ver de la joie en voyant un autre triste, sous le prétexte qu'on éprouve même reisonnement devrait s'appliquer au cas où la personne haïe
de la haine pour cet eutre, n'est-ce pas soi-même se laisser entraîner serait affectêe de joie, ce qui immanquablement doit affecter de tris-
par une logique de destmction qui, accumulant les références néga- tesse celui qui hait cette personne. Mais, conclut elliptiquement Spi-

1. Il est à remarquer qu'en exposant cette rélérence à la proposition 13, la 1. L,analyse esquissée par Spinoza distingue les causes de la joie et-de la tristesse
démonstrarion de la prôpositi on 23 rend explicite, sur le plan de la rédaction, la tran- qui, dans le cas de figore cànsidèré, sont éprouvées simultanément par la même per-
sirion de la considération des choses à celle des personnes : alon que l'énoncé de la ôrrrr. r I'ambivalencË des sentiments s'explique ainsi, non par la nature de ces senti-
proposition 23, symétrique de celui de la proposition 21, examine le cas où < quel- menB eux-mêmes, qui ne peut être altérée, mais par la conjoncture qui les fait inter-
q"'ùtt quelque ihor. hune > (qui id quod oilio habet), ce pessage de la démonstra- férer de manière circonstanciellement aberrante. La joie ne Peut être triste par
" d" u celui qui"tr
tion p"tl. a quelqu'un en haine > (quis eum quem oilio,habet). C'est-par de elle-même, ni la tristesse joyeuse, car ce serait en soi une contradiction ; mais
joie et
telles petites touches que Spittoza passe insensiblement de la considération des choses à même sujet auquel elles sont communiquées à par-
tristesse peuvent coincidei d"rr, ,rn
ce[. àes personnes , il ,r..ti f"it. ainsi comprendre que, si les penionnes ne sont pas des tir de solrces indépendantes : ce sujet est alors déchiré par l'affrontement de ces deux
les autres, elles n'en restent Pas moins des choses; et elles sont donc passions qui se déc^haînent en lui sans qu'il puisse maîtriser leur conflit, auquel il
choses assiste
-"o--.
toujoun"omme
soumises à la loi des choses. à-un spectacle ou à un sacriûce dont il serait lui-même la victime.

194 195
W.
T,.

Introiluction à /tthique : Ia uie ffictiue Its fgures interpersonnelles de l'ffietittité et le mimétisme afectif
çi
'Èr
lf
ïtoze, ici nous nous occupons seulement de la haine > (hic ad solum
<< contenus concrets variés, sans que cela change rien à l'allure systéma-
odium attendimus) : cela signifie-t-il que, si la joie que nous procurent tique de leur fonctionnement, qui rêpond à un conditionnement
les maux subis par une personne que nous haïssons se colore inévita- structurel, complètement indêpendant des intentions des personnes
blement de tristesse, inversement, la tristesse dont ses joies sont pour qui, sans même s,en rendre compte, deviennent les exécutants invo-
pour nous I'occasion n'est pas elle-même travenée par un certain sen- lontaires de ce système dans la mesure où elles rentrent dans les difÏê-
à
timent de satisâction, du seul fait qu'il est impossible de voir une per- rents cas de figure qui viennent d'être reconstitués a prioriç'
sonne joyeuse sans être soi-même joyeux pour une part ? Les indica- Intéressons-nous à présent aux formes spécifiques d'affects qui sont
tions données dans le texte sont trop sommaires pour qu'il soit É successivement identiûées à l'occasion de la mise en place systématique
possible de trancher définitivement sur ce point, qui reste ouvert. de ces repports formels, dans les scolies des propositions 22 et 24. Le
Enfin la proposition 24, syrnêtrtquement à la proposition 22, scolie de la proposition 22, dans le prolongement du raisonnement
prend en considêration la situation triangulaire qui se place dans le exposé par la proposition 21, qui étudie le cas d'une relation affective
prolongement de la situation duelle êvoquée par la proposition 23 : duelle, introduit d'abord la figure de la < pitiê > (commiseratio) qui est
< la tristesse nêe du dommage subi par un autre > (tristitia orta ex alte-
c'est celle où la personne haïe est elle-même imaginée affectée de joie
ou de tristesse par une tierce personne qu'elle est ainsi soit en position rius damno)l . La cxactêrisation de ce sentiment, ainsi déûni, semble
d'aimer, si elle imagine que celle-ci I'affecte de joie ou si elle est ima- plutôt correspondre à I'argument de I'imitation des affects qui sera
ginée s'imaginant affectée de joie par celle-ci, soit en position de haïr, àéveloppé dans la proposition 27 : cer cette dêfinition de la pitié se
si elle imagine que celle-ci l'affecte de tristesse ou si elle est imaginée contente de faire réfêrence au fait que nous souffrons spontanément de
s'imaginant ainsi. Alors, de même que dans la situation êtudiée par la la peine éprouvêe par une autre personne' sans faire intervenir la
proposition 22, et po:ur les mêmes raisons exactementl, il y aura trans- condition restrictive envisagée pat le proposition 21 selon laquelle
fert du sentiment porté pâr la première personne à la seconde sur la cette personne doit pour cela être elle-même aimée de nous. C'est bien
troisième, de telle manière que, haïssant la seconde, elle haïra la troi- dans i. sens qu'est reprise la notion de pitié dans la définition 18 des
affects, qui la prêsente, en renvoyant aux scolies des propositions 22
sième si elle imagine que celle-ci affecte la seconde de joie, ou imagine
la seconde s'imaginant affectée de joie par la troisième; et au contraire
et 24, comrne étant < la tristesse qui accompagne l'idée d'un mal arri-
vant à un autre que nous imaginons semblable à nous > (tristitia conco-
elle aimera la troisième, dans le cas où elle imagine la seconde affectêe
mitante idea mali quod altei quem nobis similem esse imaginamur evenit) :
ou s'imaginant affectée de tristesse par elle.
par le seul fait que nous nous identifions à une autre personne' et ceci
La réciprocitê formelle de ces râpports et de ces tranferts affectifi
pour la simple raison que nous nous représentons qu'elle est une per-
souligne bien leur caractère automatique, qui les fait s'effectuer de
sonne conune nous, nous sommes enclins à prendre part à ses peines.
manière complètement dêpersonnalisée : situation duelle ou triangu-
En parallèle âvec cette notion, I'explication qui accompagnela défini-
laire, à base d'amour ou de haine, sont les élêments de base de scéna-
rios élémentaires, ramenés à leur simple ennature abstraite, que l'expé-
rience peut ensuite colorer de manières diverses en les remplissant de
1. 11 devrait y avoir place dans la rypologie systématique des affects_pour le sen-
timent réciproqu" de de la pitié, correspondant à < lajoie qui naît du bien d'au-
qior u "-lui bono oritur).ly'ralls, dit Spinoza en évoquant ce sentiment
1. C'est pourquoi la démonstration de la proposition 24 teptend telle quelle celle trui> (aetiîia alterius
de la proposition 22. pa.ti".rlie. dejoie, <je ne sais quel nom lui donner > (quo nomine appellanda sit nescio).

196 197
Introiluction à /Tthique : la uie ffictiue I*s fgures interpersonnelles de l'afectivité et le mimétisme afectif

tion des effecm 18 introduit le thème de la < compassion > (misericor- total désaccord avec la signification que je veux leur attribuer, et il suffira
dia), qui n'est rien d'autre que la pitié elle-même, devenue, au-delà que je I'aie une fois signalé. > Les noms, qui sont des êtiquettes pour les
d'une simple disposition affective particulière, un ( mode de compor- choses qu'ils désignent, ont seulement une valeur indicative, attestée par
tement généralisé > fuabitus)l. I'usage courant, sans que celui-ci leur conÊre, d'un point de vue ration-
Le scolie de la proposiaon 22 identite ensuite deux nouvelles nel, une sufiisante précision : il faut donc, au-delà des mots, et éventuel-
figures d'affects : < la faveur > (fauor) et ( lâ réprobation > (indignatio), il
.tr lement en forçant leur signiûcation traditionnelle, revenir à la chose
qui correspondent à la situation triangulaire mise en place dans la pro- qu'ils signifient et donner de celle-ci une analyse rationnelle, tenir
sans
î'l
position 22. Le faveur est ( I'emour à l'êgard de celui qui a bien agi ,il
*ropt" d., préjugês induits par l'utilisation ordinaire du langage. En fai-
avec autrui > (amor erga illum qui alteri bene fecit),la réprobation étanr sant, avec une certaine sêcheresse de ton, cette dêclaration, Spinozajusti-
inversement < la haine à l'égard de celui qui a mal agi avec eutrui )) fie en âit la dêmarche qui I'amène à étudier, dans le colps des proposi-
(odium erga illum qui altei malefecit). Comme dans le cas de la pitié et tions que nous sornmes en train de lire, des situations formelles pouvent
de la compassion, il n'est pas précisé ici qu'il est nécessaire d'aimer la être ett.isagées en elles-mêmes aqtriori, sans référence à I'expérience ni
personne à laquelle il est fait du bien ou du mal pour être disposé à eux mots qui permettent spontanément d'en rendre compte, quitte à les
aimer ou hair la personne qui lui a fait ce bien ou ce mal : l'explication rapporter .rrrrrit., dans les scolies qui accompagnent ces propositions, à
qui accompagne les déûnitions des affects 19 et 20, consacrêe à la des exemples particuliers d'affects, identiûés nornmément, evec toute la
faveur et à la réprobation, fait d'ailleurs référence, en même temps marge d,incertitude attâchée à la terminologie en usage : ces exemples
qu'au scolie de la proposition 22, au premier corollaire de la proposi- ont à l'êgard de ces démonstrations une valeur illustrative, mais n'en
aon 27 qui, précisément, envisage le cas d'une personne < à l'égard de déterminent pas le champ et n'ont à leur égard aucune valeur explicative.
laquelle nous n'éprouvons âucun sentiment > (quem nullo ffictu prose- Enfin le scolie de la proposition 24 identifie, en ûurge de la situation
cuti sumus). triangulaire envisagée en génêral par l'énoncé de cette proposition, un
Par ailleurs cette explication est assortie du commentaire suivant, nouvel affect, < I'envie > (inuidia), qui < n'est rien d'autre que la haine
dont la portée dépasse le cas des affects particuliers que sont la âveur et la pour autant qu'elle est considérée comme disposant un homme à se
réprobation : < Je sais que ces noms ont une autre signification dans ré.1ouir du mal et inversement à s'attrister du bien qui arrivent à un
I'usage commun. Mais mon dessein n'est pas d'expliquer la signification autre ) (nihit atiud est quam ipsutn odium quatenus id consideratur hominem ita
des moB mais la nature des choses, en indiquant ces choses à l'aide de disponere ut malo alteius gaudeat et contra ut ejusdem bono contistetur). Lt
termes dont la signiûcation, telle qu'ils la tirent de I'usage, ne soit pes en foàule < n'est rien d'autre que > (nihil aliud est), typique chez Spinoza,
exprime bien le dessein de revenir de la signification des mots à la neture
réelle des choses qu'ils recouvrent, de manière à reconstruire rationnelle-
1. Cette notion de < compassion > est ensuite reprise pour elle-même dans la déû- ment cette signification, sans tenir compte, du moins au dêpart, de
nition des effects 24, en parallèle avec celle de < I'envie r à laquelle est consacrée la
déûnition des affects 23. Letlr opposition fait I'objet d'un examen systématique dans I'usage ou de l'expérience. Aussi bien, dans le cas précis, le terme
le scolie de la proposition 32. D'autre part, certains aspects de la notion de pitié, à u.rrrri. > (invidia) esr-il en grande partie utilisé à contre-emploi, le souci
nouveau évoquée dans le scolie de la proposition 27, sont étudiés dans les corollaires 2 de la vérité, qui s'appuie sur lajuste considération du rapport des causes
et 3 de cette proposition2T.I-eproposition 50 du de Seruitute expliquera que < chez
un homme qui vit sous la conduite de la raison, la pitié est en elle-même mauvaise er
aux effets, I'emportant largement sur celui de la précision des mots.
inutile r. Lorsque cette notion d'envie est à nouveau évoquée dans la dêûnition

198
199

it
Introduction à lTthique : la vie ffictiue I*s fgures interpersonnelles de l'ffictivité et le mimétkme afectif

des affects 23, e17e est mise en parallèle avec celle de < compassion>> (mise- Ce qui intéresse principalement Spinoza, c'est donc de rétablir un
ricordia), que l'explication qui suit la définition des affects 18 a déjà pré- ordre ou une rêgularité dans le fouillis des diverses formes de l'affecti-
sentée comme une forme gênéralisée de la < pitié > (commiseratio). Spi- vité, en expliquant celles-ci de manière rationnelle, de façon à faire
noza ajoute que < à I'envie est communément opposêe la compassion > apparaître le processus d'ensemble qui les engendre : elles sont ainsi
(invidiae opponitur communiter misericordia), et I'on comprend alors pour- ramenées à un certain nombre de traits fondamentaux qui sont les êlê
quoi ces notions sont replacées dans le sillage de la proposition 22 : elles ments déterminants de leur constitution. Les véritables causes qui
expriment une attitude gênêrale de bienveillance ou de malveillance à expliquent la production des affects sont celles qui sont expliquées
l'égard de la < chose > qui, dans la mesure où est développée une attitude dans la suite des propositions da de .4fectibus. La présentation raison-
favorable ou dêfavorable à son êgard, ou à l'égard de toutes les choses en née dont ces affects font l'objet à la tn de cette partie de I'Ethique dens
gênêral, et dens cette mesure seulement, fait d'objet de compassion ou la liste des dêfinitions des affects reprend systématiquement le contenu
d'envie1. Bien que I'opposition de la compassion et de l'envie soit indi- des successifs scolies placés par Spinoza en marge de ces propositions,
quée comme êtant communêment admise, elle débouche sur une défini- et constitue une sorte de classification parallèle, qui complète I'explica-
tion de la compassion qui est présentée corrune allant < à contre-pied du tion principale sans s'y substituer. Cette classification introduit un cer-
rnot>> (invita vocabuli). D'après la dé{inition des affects 24, la compassion tain nombre de paramètres nouveaux, dont l'importance doit pour-
est < l'amour qui affecte un homme de telle manière qu'il se réjouit du tant être tenue pour secondaire. C'est ainsi que, à la fin de I'explication
bien d'autrui et inversement s'attriste du mal d'autrui ,> (amor quatenus qui accompagne la définition des affects 24, Spinoze introduit le prin-
hominem ita aficit ut ex bono alterius gaudeat et contra ut ex alterius mali cipe de distinction suivant, dont la portée semble concemer toute I'en-
contristetur) : cette caractérisation diffère de celle de la pitié donnée dans treprise de classification des affects : il y a findement deux catégories
la définition des affects 18, sans être toutefois en opposition avec elle; et tranchêes d'affects, ceux qui sont des affects de joie et de tristesse
elle permet de rétablir entre I'envie et la compassion une rigoureuse < qu'accompagne I'idée d'une chose extêrieure, en tant que cause pâr
symétrie. Se réjouir du bien d'autrui ou s'en attrister, s'attrister du mal soi ou par accident > (quos idea rei extemae comitatur tanquam causa per se
d'autrui ou s'en réjouir : ces quatre attitudes constituent les sommets vel per accidens), et ceux < qu'accompagne l'idée d'une chose intérieure
d'une sorte de figure géomérrique abstraite, que le scolie de la proposi- en tant que cause ,> (quos idea rei intemae comitatur tanquaffi causa). Les
aon32 entreprendra de redessiner à nouveau, en expliquent que les atti- premiers sont des amours ou des haines, toumés vers I'extérieur :
tudes en question sont des composantes objectives de la nature humaine appelons-les, dans la mesure où ils concernent des personnes, les affects
dont, à travers leurs dilemmes, elles constituent l'allure générale, avant altruistes ; alors que les seconds sont des affects purs de joie, de tristesse
même que les intentions subjectives des individus ne viennent donner un ou de désir, qui prennent pour objet le sujet même de l'affect : ce sont
contenu concret à ce système2. des affects personnels. Pourtant cette dernière catégorie d'affects, qui
paraissent concerner seulement I'individu dans son râpport à soi-
1. La notion de < bienveillançe > (beneuolentia) estune seule fois évoquée par Spi- même, fait aussi intervenir, d'une certaine manière, la considération
noza dans le scolie qui accompagne le troisième corollaire de la proposition2T, en d'autrui, car c'est par son intermédiaire que se construit I'image du
réIérence au scolie de la proposition 22.
2. Dans ce scolie de la proposition 32, pour bien faire saisir le caractère automa-
moi à laquelle se rêGrent directement les affects personnels : c'est
tique et irréfléchi de ces comportements, Spinoza s'appuiera sur I'exemple des enfants, pourquoi on peut considérer légitimement que la distinction faite
chez lesquels les mécanismes de I'imagination fonctionnent à l'état pur. entre les affects qui développent des sentiments de joie ou de tristesse

2U) 201
Introiluction à /tthique : la uie afectiue Its fgures inter2teronnelles de I'afectiuité et le mimétivne afectif

en rapport soit avec une cause exteme soit avec une cause interne est ces deux propositions 25 et 26, ainsi que I'avaient déjà fait les proposi-
transversale au processus par lequel s'élaborent les relations interper-
tions 12 et 13, rapportent le contenu de leurs énoncés à I'impulsion du
sonnelles, mais n'en remet pas en question sur le fond l'économie glo- Conatus, telle qu'elle se manifeste mentalement sous la forme de prises
bale. Les formes de I'affectivitê étudiées dans les propositions 2l à 24 de position afûrmatives ou négatives, donnant lieu à des attitudes d'ac-
correspondaient typiquement à la catégorie des affects altruistes. En ceptetion ou de refus. Sans qu'il y ait du tout lieu de faire intervenir
examinant le contenu des propositions qui suivent, nous allons être des choix intentionnels pour expliquer le déclenchement de ces mou-
amenés à nous intéresser à d'autres affects qui sont au contraire person-
vements tendanciels, qui, de même que les états d'âme précédemment
nels, comme par exemple la < prétention > (superbia), dont la notion
étudiês, sont objectivement déterminés, à la manière de simples tro-
est introduite dans le scolie de la proposition26.
pismes, il reste que ces mouvements poussent l'âme, au-delà des senfi-
ments de joie ou de tristesse dont elle peut occasionnellement être
affectêe, vers des êvduations spontanêes de sa situation vis-à-vis de la
réalité qui lui est extérieure, telle que la lui représente I'imagination;
2l SENTIMENTS ALTRUISTES celles-ci la prêdisposenr à se diriger ensuite ven tel ou tel rype de com-
ET SENTIMENTS PERSONNELS portement, ainsi que l'expliqueront les propositions 28 et29, en mon-
(propositions 25 et 26, et son scolie,
ir".t .orrrment l'élan dv conatus privilégie certains choix vitaux fonda-
défnitions 27 et 22, 25 et 26, 28 et 29 dæ afæts)
menteux qui, sous la forme d'impulsions affectives irrêfléchies,
dirigent les conduites humaines dans un sens positif ou négatif, selon
une perspective attractive ou répulsive. La procédure de la fixation
Les propositions 19 à 24 tnalysent des mécanismes mentaux dont objectale des affects produit alors tous ses effets théoriques et
le fonctionnement paraît complètement automatique : elles expliquent pratiques : elle permet de comprendre comment' de la manière
cornment, lonque certaines conditions sont réunies, se produisent dans dont I'imagination noue entre elles les représentations spontanêes que
l'âme des êtats affectifl de joie ou de tristesse, qui se présentent cornme nous formons de nous-mêmes, des choses qui nous entourent et des
de pures réactions émotionnelles répondant instantanêment à des sti- autres personnes, et de la manière dont l'élan de notte conatu.t, evec les
mulations extêrieures rêinterprétées par le canal de f imagination. Ces variations d'intensité qui en accompegnent la manifestation, se greffe
dispositions mentales se mettent en place sans faire intervenir aucune sur ce jeu reprêsentatif, nos compoftements sont du même coup
initiative volontâire, et le plus souvent elles ne sont même pas cons- inclinês dans un certain sens, sans que nous y prenions gxde, et a
ciemment ressenties, du moins immédiatement. Les propositions 25
fortiori sens qu'il y ait lieu pour nous de prendre des décisions
et 26 prennent en considération de nouveaux schèmes aftèctifs qui ne concertées à cet égard. C'est pourquoi les estimations impulsives
sont plus rêductibles à de tels états d'âme, éprouvés de manière sta- portées par l'âme dans les diverses situations où |a place la fixation
tique, puisque, à partir de ces schèmes, se dessinent les grandes orien- objectale de ses affects n'ont absolument pas une valeur intention-
tations tendancielles par lesquelles l'âme s'engage elle-même dynami- ,r"ll. r elles ne relèvent pas de délibérations conscientes et leur signifi-
quement, de manière positive ou négative, à l'êgard des événements cation, qui est entièrement commandêe par la greffe dt conatus sur des
extérieun, et en particulier de ceux correspondant à la prêsence d'au- représentations imaginaires, ne relève ni de la volontê ni même de
tres personnes, tels que les lui reprêsente I'imagination : c'est pourquoi I'intellect.

202 203

*
Introiluction à /lthique : la uie ffictiue Its fgures interpersonnelles de l'ffittiuité et le mimétisme ffictiJ

Les propositions 25 et26,


dont les ênoncés se répondent rymétri- affective et les nôtres, en installant entre eux une invenion systêma-
quement, comme ceux des propositions 27 et 23 ot 22 et 24, mettent tique. Lorsque nous aimons une chose et imaginons cette chose affec-
en place une nouvelle combinatoire, à partir des termes alternatifs sui- tée de joie, la joie dont nous sommes nous-mêmes affectés par trans-
vents :soi,/autrui, aimer quelque chose /haïr quelque chose, être fert nous effecte personnellement cortme si cette joie êtait vraiment la
affecté de joie /ètre affectê de tristesse, affirmer/nier. Suivant l'énoncé nôtre. Alors qrr., lorrqrr. nous haissons une chose et imaginons cette
de base de ce système d'êvaluations spontanées, (( nous sommes dyna- chose affectée de joie, il est clair que la tristesse dont nous-mêmes
miquement disposês ou entraînés > (conamur) à < afiirmer > (affirmare) sommes automatiquement affectés par transfert, qui est la négation de
tout ce que nous imaginons affecter de joie nous-mêmes ou la chose cettejoie qui nous rêvulse, nous ne pouvons la partager avec la chose
que nous aimons, qui, dans ce cas comme dans tous ceux qui ont été que nous haissons dont les sentiments entraînent les nôtres dans une
étudiés à partir de la proposition 21, ne peut êcre elle-même qu'une variation de sens inversel.
autre personne, c'est-à-dire une < chose semblable à nous > (res nobis Les notions d'afûrmation et de négation autour desquelles sont
sinilis); et réciproquement, tout ce que nous imaginons affecter de construits les ênoncés des propositions 25 et 26 appellent un commen-
tristesse, soit nous-mêmes, soit la penonne que nous aimons, nous taire. Elles correspondent à des dispositions ou attitudes menteles qui
sommes disposês à le < nier > (negare) . D'autre part, dans le cas où, au sont confrontées à I'alternative de l'acceptation et du refus, selon le
lieu d'aimer une personne, nous la haïssons, nous sommes disposés au principe déjà mis en place dans les propositions 72 et 73, dont les
contraire à < afiirmer > ce qui l'affecte de tristesse et, inversement, à enseignements sont exploitês, en même temps que ceux des proposi-
< nier > ce qui I'affecte de joie. tions 21 et23, dans les dêmonstrations des propositions 25 et26: ce
La rêciprocité de ces dispositions, qui s'équilibrent formellement principe est que l'âme est naturellement encline à rechercher tout ce
de la même façon que les êtats d'âme décrits dans les propositions pré- qui va dans le sens d'une eugmentation de sa puissance de penser et à
cédentes, n'est pourtant pas tout à fait patfaite : adopter mentalement éviter ou à êcarter tout ce qui va au contraire dans celui d'une dimi-
une attitude positive à l'égard de ce que nous nous reprêsentons ima- nution de cette puissance. Aimer, c'est êprouver un sentiment de joie,
ginairement comme affectant de joie, et adopter inversement une etti- correspondant à une expansion de la puissance de penser de l'âme, qui
tude nêgative à |'êgard de ce que nous nous représentons imaginaire- doit nécessairement s'engager dans une telle expêrience de manière
ment comme affectant de tristesse, nous le faisons pour la chose que totalement affirmative : et en conséquence parteger ou prendre sur soi
nous aimons mais aussi pour nous-mêmes, et, pourrait-on dire, nous le
1. Le seul sentiment que nous pouvons effectivement partager avec I'autre, dans
faisons pour elle co6me pour nous, ainsi que l'a prêcisément expliquê
le cas de ûgure très particulier où nous le harssons et où il est affecté dejoie, c'est pré-
la proposition 21; mais adopter une attitude négative à l'êgard de ce cisément sa.ioie, ai"sl que vient de le rappeler le scolie de la proposition 23 : cat, en
que nous représentons imaginairement comme affectant de joie ou verhr du principe de I'imitation des affects qui sera exposé dans la proposition 27, les
sentimentls de qui que ce soit doivent mimétiquement rejaillir sur chacun à f iden-
adopter une ettitude positive à l'égard de ce que nous représentons
tique, et ceci di manière complètement automatique. De ce point de vue, si nous
imaginairement cornme affectant de tristesse, cela, nous ne sommes adàptons spontanément à l'égard d'une chose qui afFecte de joie une personne que
disposês à le faire qu'à propos de la chose que nous haïssons, meis non ,ro.r, h"rrrorm un point de vue négati{, il ne faut pas oublier que, simultanément, nous
pour nous-mêmes, car, dans ce cas précisément, nous cessons de juger devons aussi, per une aurre voie, être sympathiquement affectés de joie à l'égrd de
cette même .Ëor., .t de ce fait nous devons également être entraînés à porter sur elle
comme pour nous-mêmes, et nous dissocions les sentiments que nous une estimation positive. Ceci est un cas typique de déchirement affecti{, source de
prêtons à la personne avec laquelle nous entretenons une relation confusion mentale, selon le mécanisme décrit dans le scoûe de la proposition 17.

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Introiluction à lEthique : la vie ffictiue ks fgures interpersonnelles de I'afectiuité et le ninétkme afectif

les joies, rêelles ou imaginairesl, de la chose qu'on aime, ce qui va de celles-ci plus ou moins qu'il n'est juste > (hujus sequitur nos natura ita
soi, c'est aussi transfêrer cette estimation positive de la personne qu'on esse constitutos ut ea quae speramusfacile, quae autem timemus ilfficile creda-
aime sur ce qui I'affecte elle-même de joie. Haïr au contraire, c'est ffius, et ut de iis plus minusque justo sentiamus). En effet, selon le second
êprouver un sentiment de tristesse, correspondant à une restriction de scolie de la proposition 18, er les dêûnitions des affects 12 et 73, espê-
la puissance de penser de l'âme, et celle-ci ne peut que répugner à une rance et crainte ne sont que lajoie et la tristesse attachées à la représen-
telle situation : en transfêrant cette tristesse sur les choses qui affectent tation de choses incertaines : et lorsque c'est un sentiment de joie que
de joie la personne qu'on hait, on ne fait qu'exprimer son refus de nous attachons à la représentation de choses incertaines, que nous nous
cette siilation en essayant de susciter imaginairement des représenta- mettons dès lon en position d'espérer, il est manifeste que nous devons
tions qui y remédient. De la même façon, partâger les tristesses de la être naturellement enclins à adopter une attitude positive à l'égard de
personne qu'on eime, c'est assimiler aux siens les intérêts de son propre ces choses, c'est-à-dire à y adhérer mentalement, et ceci d'autant plus
conatus, qui est amoindri lonque le sien est amoindri; et être joyeux que leur représentation suscite en nous une plus grande joiel; et c'est
des maux que subit la personne qu'on hait, c'est encore d'une certaine liinvene qui nécessairement se produit lorsque nous attachons de la
manière lutter contre la tristesse provoquée par cette siruation néga- tristesse à la représentation de choses incertaines : alon nous sommes
tive, et donc chercher à remédier à la restriction imposée à son propre disposés à adopter à leur égard une attitude d'autant plus négative que
conatuf . Ces attitudes mentales, qui restent purement théoriques, en ce leur représentetion nous rend plus tristes. Les mécanismes de I'affecti-
sens qu'elles ne débouchent pas encore sur des conduites effectives, vité nous maintiennent ainsi constalnment en pofte à faux per rapport
préfigurent néanmoins le sens dans lequel s'engageront ces conduites à la réalité objective de ces choses, que ( nous ressentons plus ou moins

lonque les penchants de l'âme, qui dessinent ces schèmes de compor- qu'il n'est juste >> fttlus minusque justo sentimus), et que en conséquence
nous estimons toujours par excès ou per défaut. or, ajoute immêdia-
tements, déclencheront des actions réelles : elles sont donc intermê-
diaires entre les étâts mentaux décrits dans les propositions 27 à 24 et
tement Spinoza dans le scolie de la proposirion 50, < de 1à sont nées les
superstitions dont les hommes sont universellement afligés > (ex hk
les pratiques passionnelles analysêes dans les propositions 28 et 29.
oftae sunt superstitiones quibus homines ubique conflictantur). Les élans
Le scolie de la proposition 50 ùt de '4feaiÛzs, selon laquelle < une
mentaux qui nous portent à adopter une attitude positive à l'é$rd de
chose quelconque peut être par accident ceuse d'espérance ou de
certaines choses que nous admettons ou accePtons parce qu'elles nous
crainte > (res quaecunque potest esse per accidens spei aut metus causa),
conviennent, choses auxquelles en conséquence nous nous efforçons
exploite de la manière suivante le contenu de la proposition 25 : < Il
d'autant plus de penser, et à adopter au contraire une attitude négative
suit de celle-ci que nous sornmes constitués en nâture de telle manière
que nous croyons facilement les choses que nous espérons, difficile-
à l'égard d'autres que nous refusons parce qu'elles nous heurtent,
choses qu'en conséquence nous nous efforçons d'autant plus d'écarter
ment au contraire celles que nous craignons, et que nous ressentons

1. Tout ce processus s'effectue sous la loi de I'imagination, ainsi que le rappelle,


dans la démonstration de la proposition 25,lnrêfêtence au corollaire de la proposi- 1. C'est ainsi que, selon la démonstration de la proposition 49 du ile sewitute, q|Ji
tion 17 dt ile Mente. fait sur ce point précis réIérence à la proposition 25 du de AfeAibus, ( nous. croyons
2. Mais il ne faut pas oublier que cette manière de lutter contre la tristesse est Iàcilement ies borrnes choses que nous entendons répandre à notre sujet > (id boni quod
elle-même fort triste, et que, dans la perspective qui est celle de Spinoza, la négation ile nobis praedieari auilimus facile uedimus), alon qu'au contraire nous avons le plus
d'une négation ne peut donner un solde positif grand md à admeme les raisons dont on se réclame pour nous dénigrer'

2M 207
Introiluction à lTthique : la uie affectiue I*s fgures interpersonnelles de l'ffictiuité et Ie nimétisme afeetif

de nos pensées, s'expliquent entièrement par la manière dont les varia- la chose qu'il hait > (his videmus facile contingere ut homo de se deque re
tions d'intensité de I'expression de notre puissance d'être ont été asso- anata plus justo et contra de re quam odit minus justo sentiat)1 Que nous
ciées accidentellement à la représentation de ces choses : ils sont donc aimions une chose pour nous-mêmes ou pour une autre personne que
naturellement entachés de crédulité, et les mouvements spontanês de nous aimons, cela ne fait âucune diftérence : et ceci parce que, en
confiance et de déûance que déclenchent en nous ces êlans ont en âit jugeant pour elle comne s'il s'agissait de nous-mêmes, rêciproque-
leur raison dans notre histoire personnelle, et non dans la nature des ment nous en jugeons pour nous-mêmes comme s'il s'agissait d'une
choses qu'ils élisent circonstanciellement pour prétextes. Il s'agit pure- eutre personne que nous aimons. C'est ainsi précisêment qu'est intro-
ment et simplement de préjugés. duite dans Ie de Afectibusla thêmatique des affects personnels, du point
Le scolie de la proposition 50 se réfère à la thèse développée dans de vue desquels I'amour de soi prend la place de l'amour de l'autre, la
la proposition 25 en la simplitant, puisque, pour expliquer nos relation de soi à soi se substituant alors à la relation entre des per-
engouements et nos préventions à l'égard de certaines choses, il ne sonnes, sans que l'économie de cette relation soit pour l'essentiel
prend pes en considération le âit que ces choses affectent de joie et de modifiée. Dans la formation de tels affects, soi se substitue à I'autre,
tristesse des choses que nous aimons ou hai'ssons, mais seulement le fait conrme s'il était lui-même une autre personne. I1 est tout à fait caruc-
qu'elles nous affectent nous-mêmes de joie et de tristesse : ce qui appa- téristique de la démarche de Spinoza que la déduction des affects per-
remment renvoie aux situations élémentaires analysêes dans les propo- sonnels se situe ainsi dans le prolongement de celle des a'ffects altruistes
sitions !2 et 73, où ont été identiûés les tropismes positif et négatif qui et lui soit postposée : I'identité du < soi > que privilégient de tels affects
rendent attirantes les choses qui augmentent notre puissance d'être et ne fait pas moins l'objet d'une reconstruction imaginaire que celle des
d'agir et répugnantes au contraire celles qui la diminuent. Il faut se eutres personnes âuxquelles attachent les mécanismes affectifs prêcê-
rappeler pourtant que l'énoncé de la proposition 25 a placê sur un demment décrits. Dans le cas où la chose que nous aimons n'est autre
même plan le fait que nous avons du penchant pour une chose qui que nous-mêmes, les lois de la ûxation objectale de I'affectivité conti-
nous affecte de joie ou de tristesse et le fait que nous avons également nuent à jouer sans être modifiées sur le fond2.
du penchant pour une chose qui affecte de joie la chose que nous La figure concrète de I'affectivitê correspondant au fait que, lors-
aimons : dans ce cas, nous en avons déjà fait la remarque, nous en qu'il s'agit de nous-mêmes, nous sommes portés à un optimisme
jugeons pour I'autre personne que nous aimons colrune s'il s'agissait excessif est < la prêtention > (superbia), qui consiste en ce que ( un
de nous-mêmes, au contraire de ce qui se passe lorsqu'il s'agit d'une homme en ressent plus qu'il n'est juste à son propre sujet > (homo de se
personne que nous haïssons. plus justo sentit), et en éprouve de la joie. Selon la définition des
Le scolie de la proposiaon26, dans lequel, en merge de la démons- affects 28, << la prétention consiste à en ressentir à son propre sujet,
tration principale poursuivie sur le plan des propositions, sont canctê- pour ceuse d'amour de soi, plus qu'il n'est juste > (superbia est de se prae
risées de nouvelles figures concrètes d'affects, commence par réaffir-
mer le principe de cette assimilation enffe nous et la chose que nous 1. La formule < plus ou moins qu'il n'est juste > Stlus minusque justo) est celle qui
se retrouve aussi dans le scolie de la proposition 50.
aimons et de cette dissociation entre nous et la chose que nous hais-
2. Les afects personnels diflèrent néanmoins formellement des affects altruistes
sons : < Nous voyons par là qu'il arrive facilement qu'un homme, en ce que, dans leur cas, il n'y a plus réciprocité absolue entre lâ tgure positive et la
lorsqu'il s'agit de lui-même ou de la chose qu'il aime, en ressente plus figure négative de l'affect, ces figures positive et négative correspondant à des situa-
qu'il n'est juste, et eu contraire moins qu'il n'est juste lorsqu'il s'agit de tions qui doivent être nettement dissociées.

208 209
Introiluction à llthique : la uie ffictiue ks fgures interytersonnelles de I'afectiuité et le mimétisme ffictif

amore sui plus justo sentire) . Dans I'explication qui accompagne cette tesse : enclin nécessairement à ( en ressentir à son sujet plus qu'il n'est
définition l'idée de < I'amour de soi > (amor sul est reprise en rêfêrence juste > (de se plus justo sentire), il ne veut voir que ce qui conforte ce
eu terme d'origine grecque philautia, tel qu'il est utilisé dans les éthi- sentiment, et écarte au contraire tout ce qui pourrait l'in-trmer; et
ques aristotêliciennes, et elle est également rapprochée de I'auto-satis- ainsi il ne peut être amené à juger en ce qui le conceme que par excès,
faction correspondant à < I'assurance en soi-même > (acquiescentia in se et non par défaut, ce qui se passerait s'il était amené à < en ressentir à
ipso), qui, selon la définition des affects 25, est < lajoie provenant du son sujet moins qu'il n'est juste > (de se minus iusto sentirQ : or cela, il
fait qu'un homme a en considération soi-même et sa puissânce ne peut précisément le faire qu'à propos d'une autre personne et non
d'agir > (aetitia orta ex eo quod homo se ipsun suamque agendi potentiam de soi-même. Si I'amour de soi prend le relais de I'amour qu'on
contemplatur), affect que la définition des affects 26 met' lui-même en éprouve à l'égard d'un autre, on ne voit pas cornment pourrait être
parallèle âvec ( le sentiment d'abaissement > (hutnilitas), qui est au rapporté à soi-même un sentiment trensposent la haine qu'on éprouve
contraire < la tristesse provenant du fait qu'un homme considère son à l'égard d'une aufre personne : se retrouve ici la dissociation des cas
impuissance ou sa faiblesse >> (tristitia orta ezc eo quod homo suam impoten- de ûgures évoqués par les propositions 25 et 26- Ceci signifie que la
tiam siue imbecillitatem contemplatur). relation de soi à soi est marquée spontanément par une inaltérable
Selon le scolie de la proposition26,la < prêtention > (superbia) est confiance, dont rien ne peut inverser l'élan'
< une espèce de délire > (species deliii), par l'effet duquel < un individu Comment s'explique alon le fait que, parfois, nous nous défions de
rêve les yeux ouverts > (homo oculis açtertis somniat), parce qu'il se nous-mêmes et faisons l'épreuve douloureuse de nos insuffisances, par
figure que ( toutes les choses qu'il poursuit par la seule imagination exemple lorsque nous entraîne le < sentiment d'abaissement D ftunilitas)
sont en son pouvoir >> (omnia illa posse quae sola irnaginatione assequitur) ; décrit dans la définition des affects 26? Dens I'explication qui accom-
ces choses, en conséquence, les < considère comme réelles et s'en gar-
il pagne |a définition des affects 28, Spinoza distingue plusieurs éventuali-
garise > (ueluti realia contemplatur iisque exultat), du moins < aussi long- tés. Il y a d'abord celle où I'imagination nous représente des choses que,
temps qu'il ne peut imeginer ce qui en supprime l'existence et déter- nécessairement, nous ne pouvons pas faire, ce qui, de fait, paraît corres-
mine (au sens d'une limitation) sa propre puissance d'agSt t(quamdiu ea pondre à une restriction de notre puissance d'eg1r; mais, dans ce cas,
imaginari non potest quae horum existentiam secludunt et ipsius agendi poten- nous cessons ipso facto de nous trouver dans une disposition d'attente à
tiam determinant). Cela, ne peut justement I'imaginer tant qu'il est
il l'égard de ces choses : les considérent coûtme dêfinitivement impossi-
possêdé par cette considération obsessionnelle de soi qui I'entraîne à bles, parce qu'elles excèdent radicalement nos moyens, nous cessons du
faire de sa propre personne plus de cas qu'il n'est juste, et, en raison de même coup de réagir affectivement, par la joie ou la tristesse, à leur
cet amour même, le conduit à imaginer au contraire toutes les choses êgerd, puisqu'elles nous dépassent tellement qu'on ne peut pas dire que
qui peuvent s'opposer à celles qui limitent le mouvement expansif de le fait qu'elles nous font défaut nous prive de quoi que ce soitl, ce qui
joie attaché à ce penchant irraisonnê. Celui qui est en proie à cet affect serait seulement le cas si elles étaient représentées colrune contingentes,
déraille complètement, et perd toute mesure réelle des choses. et non colrune réellement impossibles; il n'y a alors eucune raison
L'explication qui accompegne la définition 28 des affects indique valable pour que nous nous sentions diminués par cette situation au
que ( cet affect n'a pas de conûeire > (huic ffictui non datut contrarius)'
En effet, celui qui est possêdé par I'amour de soi est dans un état de 1. C'est ainsi que, n'ayant pas d'ailes, nous ne pouvons voler, sans que cette
satisfaction, ou plutôt d'autosatisfaction qui exclut en principe la tris- impossibilité doive normalement susciter en nous le moindre sentiment de regret.

2r0 2tr
Introduction à /Ethique : la uie atfectiue Izs fgures interpersonnelles de I'afectiuité et le mimétisme afectif

point que cela nous amène à < en ressentir à notre sujet moins qu'il n'est (superbia); mais, le sentiment de la prétention n'ayant Pas de contraire,
juste ), c'est-à-dire à nous déûer de nos propres capacitês. I1 en va tout ainsi que nous venons de le voir, leurs définitions ne peuvent se répondre
autrement lorsque ( nous fixons notre ettenfion sur les choses qui dépen- entre elles de manière exectement symétrique. La prétention < consiste à
dçnt de la seule opinion > (ad illa attendimus quae a sola opinione pendent), en ressenfir à son propre sujet, pour cause d'amour de soi, plus qu'il n'est
puisque l'opinion amène à se représenter les choses coûrme incertaines et juste >, alors que I'abattement ( consiste à en ressentir à son propre sujet,
contingentes, et non plus comme nécessaires ou impossibles. Alors < il pour cause de tristesse, moins qu'il n'est juste >. C'est I'amour de soi qui
peut se faire que quelqu'un, considérant tristement sa faiblesse, imagine explique la prétention, meis c'est une tristesse vague qui est la raison de
être méprisé de tous, alon même que les autres ne pensent à rien moins l'abattement, êtat exceptionnel et, peut-on dire, pathologique, dont les
qu'à le mépriser > : dans ce cas, c'est dans le miroir que lui tend le regard effets contredisent les principes posés dans les propositions 4 et 5 du de
de l'autre, ou plus exactement le regard qu'il prête à I'autre, que le Afectibus, selon lesquels la nature d'aucune chose n'enveloppe l'idée de
dépressif en vient à < en ressentir à son sujet moins qu'il n'est juste >. sâ propre négation. L'explication qui accompagne la dêfinition des
Autre possibilité : en raison de I'incertitude attachée à la représentation affects 29, enplaçant en pendant à < la prétention >, plutôt que < le senti-
imaginaire des choses futures, on peut être amené à spéculer sur l'avenir ment d'abaissement > (humilitas), ( I'ebattement >, qui n'en constitue pas
par dêfaat, en prêvoyant le pire pour le conjurer ; une telle pensée, aussi exectement l'opposé, car la maladie n'est pas le contraire de la senté mais
déprimante que la précêdente, colore également de tristesse la relation seulement I'indice de son absence, souligne le fait que ces sentiments
de soi à soi. Enûn, lorsque la < honte > (pudor)l < empêche quelqu'un négatiG ( sont extrêmement reres > (rarissimi sunt) : cat la neture
d'oser ce qu'osent ses égaux >> (ea non audere quae alii ipsi aequales audent), humaine est ainsi faite que, normalement, entraînée par un optimisme
le timoré, qui se fait de la bile parce que, à I'approche de certaines instinctif qui balaie les raisons d'être pessimiste, elle doit chercher par
êchéances, il redoute de n'être pas à la hauteur, peut être égdement tous les moyens à les éliminer, ainsi que l'a expliquê la proposition 131 :
amené, en mesurant imaginairement se conduite à I'aune de celle d'au- et elle ne pourrait en être empêchée que par l'intervention de causes
tnri, à se reprocher certaines insuffisances ou carences personnelles et à extérieures.
développer ce qu'on appellerait en d'autres termes un vêritable com- Toutes les figures concrètes de I'affectivité que nous venons de
plexe d'inIêriorité. recenser, prétention ou assurence en soi-même, qui sont des formes de
Dans les cas qui viennent d'être évoqués, est altêrée la confiance que I'amour de soi, sentiment d'abaissement ou abattement, qui signifient
chacun, instinctivement, se porte à soi-même. Ceci correspond au déve- la rupture pathologique de cet attachement penonnel dont la tendance
loppement d'un nouveau sentiment, identifié dans la définition des est neturellement imprimêe en chacun, conespondent à des sentiments
affects 29, qui est < l'abattement >l (abjealo)'z. De la manière dont il est égoistes, qui présentent la relation intelpersonnelle sous I'aspect de la
présenté, cet affect est mis en parallèle avec celui de < la prétention > relation de soi à soi, soi étant traité dans tous ces ces de figures de la

1. Ce sentiment est analysé dans la déûnicion 31 des affects, qui le présente


comme ( une tristesse accompagnée de I'idée d'une action dont nous imaginons 1. La déûnition des affects 29 donne également ici en référence la proposition 54
qu'elle est blâmée par autrui ù (tistitia concomitante idea alicujus actionis quam alios uitu- ùt de Afectibus selon laquelle < l'âme s'efforce d'imaginer seulement les choses qui
perare imaginamur). por..rt ri propre puissanie d'agir > (uens ea tantum imaginai conatur,quae ipsius agenili
2. On pourrait aussi bien parler, dans un langage plus modeme, de potentiam ponunt), et est ainsi portée naturellement à se détoumer de ce qui pourreit
< dépression >. I'amener à considérer son impuissance.

2r2 213
Introiluetion à lEthique : la vie alfeetiue I*sfigures interytersonnelles de I'afeetivité et le minétisme afectiJ

même manière que s'il s'agissait d'une autre personne. C'est pourquoi Bref, dans la vie affective commune, il y a une constante circulation
ces affects doivent se retrouver à I'identique incarnês dans des senti- des affects, que chacun partage avec d'autres, sans qu'il soit toujours
ments altruistes, qui sont identiûés à la fin du scolie de la proposi- possible de dêmêler strictement ce qui, dans ces échanges, revient aux
tion26: il s'agit de < la considération >> (existimatio) et de <la dêptêcia- uns et aux autres. Pourtant ces mouvements confus en epparence
tron > (despectus), dont les notions sont reprises dans les dêfinitions des obéissent à une loi dont le principe est dégagé dans la proposition 27
affects 27 et 22: la considération consiste à < en ressentir à l'égard de du de Affectibus et ses corollairesl : c'est celle du mimétisme affectif,
quelqu'un, pour ceuse d'amour, plus qu'il n'est juste >, la dépréciation dont les applications s'étendent à l'ensemble de la vie affective, qui
consistant au contraire à < en ressentir à l'êgard de quelqu'un, pour tend ainsi à prendre la forme d'un commerce généralisé, par lequel les
cause de haine, moins qu'il n'estjuste D, étant exclu par définition que
affects de chacun sont susceptibles en permanence d'être transfêrés sur
I'on puisse déprécier quelqu'un qu'on eime, du moins pour les raisons d'autres par contagion ou per suggestion, en même temps que se for-
qui font qu'on I'aime, ou qu'on puisse avoir de la considération pour ment de véritables communautés affectives2.
quelqu'un qu'on hait, du moins pour les raisons qui font qu'on le hait, La thèse développée dans la proposition 27 considère le cas d'une
étant toutefois possible que, pour des raisons complètement distinctes, < chose semblable à nous que nous n'avons pounuivie d'aucun affect >
on éprouve simultanément de l'amour et de la haine à l'égard de la (res nobk similis quam nullo ffictu prosecuti sumus). Ce cas se distingue de
même personne, à laquelle on peut très bien alors porter à la fois ceux étudiês auperavant, qui concernaient des personnes auxquelles
considêration et mépris. On remarquera que, dans le cas de ces senti- nous attachent des liens d'amour ou de haine, puisqu'il met en avant la
ments altruistes, il y a parfaite symêtrie et rêciprocité entre la forme relation que nous entretenons avec des personnes qui nous sont affecti-
positive et la forme négative de I'affect, ce qui n'êtait pas le cas pour vement indiflêrentes. Il est intéressent de consteter que, dans la prêsenta-
les sentiments personnels correspondants.
tion qu'il donne de ce cas, Spinoza choisit d'indiquer au passé cette indiÊ
fêrence, ce qui l'amène à poser une question qui pourrait être reformulée
ainsi : sommes-nous, au présent, dans une relation affectivement neutre
t vis-à-vis de penonnes que nous n'avons, au passé, pounuivies d'aucun
3 I L'IMITATION DES AFFECTS ,é
affect, c'est-à-dire que nous n'avons eu encore aucune raison imaginaire
fttroposition 27, auec son scolie, ses corollaires 1, 2, 3, {',
d'aimer ou de hair ? N'ayant eu I'occasion d'associer ni joie ni tristesse à
et le scolie de ce demier, dffinitions 33 et 35 des afeas) H'
tr la reprêsentation de ces personnes, nous devons nêanmoins être sensibles
d;
+
.,:|

L'étude des précédentes propositions l'a déjà montré : le fait que a:.
1. Cette loi joue un rôle essentiel dans le dévelopPement de la théorie de I'affec-
l'affectivité se développe en référence à autrui signiûe non seulement tivité : en témoigne le fait que la proposition 27 est donnée en ré{érence dans les

que certains de nos sentiments particuliers sont orientés vers autrui, démonstrations de nombreuses propositions ultérieures da de Afectibus (prop. 29' 30,
31, 32, 40 et 41, 47 , ainsi que les scolies des prop. 49 et 52).
mais que, plus gênéralement, la considération d'autrui intervient dans 2. Bien qu'il n'utfise pas ici ce terme, qu'il a employé dans le scolie de la propo-
la formation de tous nos affects qui, de toute façon, peuvent être sition 15 .rr 1" pr.tt"ttt dans son sens ancien qui déborde le domaine propre de
déplacês par transfert d'une personne sur une âutre personne, comme l'éthique, c'est un" véritable théorie de la sympathie, présentant d'extraordinaires ana-
logies avec celle qui sera exposée une cinquantaine d'années plus tard par Hume, que
de nous sur une eutre personne, ou d'une autre personne sur nous. Spinoza développe dans cette proposition.

214 2r5
Introiluction à /lthique : Ia uie ffictiue Its figures interpersonnelles de I'afectiuité et Ie mimétisme afectif

âu fait qu'elles sont < des choses semblables à nous > (res nobis similes), non seulement I'existence du corps extérieur par lequel i1 est affecté,
selon la formule qui avait dêjà êtê utilisêe dans le scolie de la proposi- mais aussi celle des affections de ce corps, dont notre corps est lui-même
aon231 : c'est-à-dire qu'elles sont des personnes comme nous, égale- afrectê; et c'est ainsi que nous so[rmes amenés à ressentir ces affections
ment susceptibles d'être affectées de joie et de tristesse, capables d'aimer cornme si elles se produisaient en nous, per un simple transfert d'images
et de harr, exactement de la même manière que nous. Or cette similarité de choses, transfert qui s'opère sans même que nous en prenions cons-
n'est pas seulement formelle et idéale; elle déclenche en effet un proces- cience : < Si nous imaginons quelqu'un de semblable à nous affectê par
sus de réaction affective qui fait que nous ressentons nous-mêmes pout quelque affect, cette imagination exprimera une affection de notre corps
une pârt les affects êprouvês per une personne que nous reconnaissons semblable à cet affect > (si aliquem nobis similem aliquo afectu ffictum ima-
semblable à nous, même dans le cas où nous n'avons eu encore aucune ginamur, haec imaginatio ffictionem nosti corporis huic ffictui similem
occasion d'associer à I'idée de cette personne de la joie ou de la tristesse. exprimet). Ce processus d'identification imaginaire fait que nous pre-
< Du fait que nous I'imaginons alfectée de quelque affect, par là même nons sur nous les affects que nous imputons à une autre personne, avec
nous sorunes aflectês d'un affect semblable > (ex eo quod eam... aliquo laquelle nous n'avons eu encore aucune relation affective, sous la seule
ffictu afici imaginamur, eo ipso simili ffictu fficimur).Laformule < du fait condition qu'elle soit quelqu'un de semblable à nous, c'est-à-dire une
que... par là même. .. > (ex eo quod. . . eo ipso. . .) souligne le caractère spon- personne comme nous : en même temps que nous imaginons cette per-
tané de cette réaction affective qui s'effectue involontairement, de sonne affectée, doncjoyeuse ou triste, nous devons aussi être imaginaire-
manière complètement irréfl échie. ment affectés de joie ou de tristesse, pour cette unique cause que, de la
L'automatisme de cette réaction est dfi au fait que, dans la conjonc- manière dont notre imagination nous représente l'existence de cette per-
ture ici analysée, jouent à plein les mécanismes de I'imagination. C'est ce sonne et de ses affects, nous n'evons pas le moyen de faire le tri entre ce
que met en évidence la dêmonstration de la proposition2T , quri exploite qui revient à elle et à nous dans la représentation de son existence et des
à nouveau le contenu des propositions 16 et 17 du de Mente. Les idées à manières dont elle est elle-même affectée.
travers lesquelles l'âme se représente I'existence des corps extêrieurs cor- Et, selon le scolie de la proposition 50 du de Seruitrfe, lorsque ce
respondent à des affections du corps dont elle est I'idée qui mêlent I'exis- mécanisme d'assimilation cesse de fonctionner, au sujet de la personne
tence de ce corps et celle des corps extérieurs par lesquels il est affecté. En marquée par une telle carence < on dira à bon droit qu'elle est inhu-
nous représentant I'existence d'un corps extérieur semblable à notre maine, car elle paraîtra avoir perdu toute ressemblance avec un homme >
co{ps, nous avons I'idêe d'une affection de notre corps qui enveloppe (is recte inhumanus appellatur, nam homini dissimilis esse videtur)'. Cette
remarque est importante, parce qu'elle fait apparaître que, au-delà de la
reconnaissance particulière que, dans des circonstances concrètes, se por-
1. Que cette < chose > soit une personne, c'est ce qui est clairement énoncé dans tent entre elles telles ou telles penonnes, joue ici un processus d'identifi-
la démonstration de la proposition 27 du ile Alfectibus, où il est fait référence à < quel-
qu'un de semblable à nous > (aliquis nobis similis) : quelqu'un, c'est-à-dire une chose
d'un genre assez partic 'lier, en raison précisément de la ressemblance qu'elle présente
âvec nous. Mais ce processus d'assimilation n'ôte pas à la personne avec laquelle nous 1. selon l'édition néerlandaise del'Ethique, dont ce passege est incorporé au texte
nous reconnaissons une ressemblance son statut de chose : ceci est encore souligné, donné dans I'Edition Guebhardt, of alle menschelijkheit uitgetrokennen te iebben, ce qui
dans le cas de figure étudié, par le fait que nous n'entretenons aucune relation affective met en évidence le caractère général de cette identilication, par laquelle une personne
particulière âvec cette personne, qui est ainsi à l'égard de nous coîrme une simple reconnaît une autre personne comme lui étant semblable parce que, comme elle, elle
chose, à cette seule nuance près que nous la reconnaissons < semblable à nous >. appartient à I'humanité.

276 277
Introiluction à l€thique : la vie ffictive Izs fgures interpersonnelles de l'ffictivité et le mimétisme afectif

cation tendanciellement universel, en vertu duquel ces penonnes se point d'arrêt qui interrompe ce processus contagieux de transmission est
reconnaissent et se sentent affectivement solidaires parl'intermêdiaire de imposé par le développement spontané de la vie aflecrive : si la personne
leur appartenance à une genïe colnmun, qui est I'humanitê : ainsi la dont I'imagination nous représente I'existence nous est odieuse, nous
chose semblable à nous est une personne coilrme nous parce qu'elle est sommes amenés ipso facto à dissocier ses sentiments et les nôtres, en sou-
un homme cornme nous, ou du moins parce que nous le pensons. Il ne mettant les uns et les autres à une règle invenée de variation, ainsi que l'a
faut pas oublier nêanmoins que cette reconneissance et le sentiment montrê proposition 231.
la
d'appartenance à un genre âuquel celle-ci est associée relèvent entière- Le scolie qui suit immêdiatement la proposition 27 formule en pro-
ment des procédures de I'imagination, qui opèrent par simples associa- pres tennes le thème de < I'imitation des affects > (imitatio afectuum)
tions et transferts, sans qu'ait à intervenir dans ces procêdures la connais- autour duquel est organisé tout cet ensemble ergumentatif. Il s'agit d'un
sance rationnelle de la nature effective des choses ainsi unies par un lien processus purement mécanique, dont une illustration exemplaire est
de similarité qui dêpend entièrement de ces associations et de ces trans- donnêe par le comportement des enfants : ceux-ci, e4pliquera un peu
ferts. Les limites de cette assimilation sont donc extrêmement mou- plus loin le scolie de la proposition 32, singent systématiquemenr rout ce
vantes : c'est ce que suggère Spinoza, toujours en réfêrence à laproposi- qu'ils voient faire aux autres2. Imiter les alfects d'autrui, c'est donc, sans
aon27 ùt de Afectibas dans le scolie de la proposition 68 du de Seruitute, former à ce sujet de projet délibéré, se senrir soi-même affecté par les
où il réinterprète la légende biblique du premier homme et de sa affecB d'autrui, ou plutôt parles affects qu'on impute imaginairement à
dêchéance, déchéance en consêquence de laquelle, ayant rnangê les fruits
de I'arbre de la connaissance du bien et du mal, l'homme, < s'étant figuré
que les bêtes lui êtaient semblables, s'est aussitôt mis à imiter leun 1. Toutefois, il ne faut pas oublier que le scolie de cette proposition 23 faisait déjà
affects > (postquam bruta sibi similia esse ffictus imitai
credidit, statim eorum réËrence, par anticipation, au mimétisme affecrif dont le principe est dégagé par ia
proposition 27 : rl êtait ainsi suggéré que, en même temps que nous sommei.l0y".tx
incepit), perdant par là même tous ses droits à disposer effectivement de la tristesse éprouvée par une personne qui nous est odieuse, nous ne pouvoni néan-
d'une vraie liberté d'homme. Ceci montre que la réfêrence à un modèle moins échapper complètement au mécanisme d'identitcation qui fait qo", par sympa-
exemplaire d'humanité, modèle inévitablement abstrait, n'est pas suffi- thie, nous sommes aussi tristes parce qu'elle est triste. cette joie.t..it" tristesse, qui
semment efrcace pour que soit évitée la dêrive de I'affectivitê qui, de nous gagnent ensemble et se déchirent en nous, proviennent de mécanismes distincB,
dont les effets se superposent et, du fait de leur opposition, tendent à s'annuler, en ins-
proche en proche, et en s'appuyant sur des analogies mal maîtrisées tdlant dans l'âme qui y est en proie un état de confusion mentale caractérisée. Dans le
parce qu'elles sont déggées directement de la considération de I'expé- cæ de figure étudié, peut-être faut-il comprendre que domine la joie éprouvée à la
rience ou imposées par I'usage, finit par identifier n'importe quoi à vue de la tristesse de la penonne que nous n'aimons pas, la tristesie q.tJ rrorrs p"rt"-
geons par sympatlie avec elle ôrmant par rapport à cette joie, et en arrière-plan de
n'importe quoi, sans qu'une limite bien tranchée ne vienne nettement celle-ci, comme une sorte de contrepoint contrestant et dissonant.
s'interposer entre ce qui est assimilable et ce qui ne I'est pas1. Le seul 2. < Tout ce qu'ils voient les autres faire, ils désirent aussitôt I'imiter et ils désirent
pour enx-mêmes toutes les choses dont ils imaginent que les autres se dêlecte* > (quic-
quiil viilent alios facue id imitai statim cupiunt et omnia sibi cupiunt quibus alios deliaai
imaginantur). Dans cette description critique, le terme important eit < aussitôt r (sta-
1. La déûnition des afects 18, consacrée à < la pitié * (commiseratio), explique que tim), qr:j souligne le caractère absolument automatique de la réaction mimétique qui,
ce sentiment se porte sur quelqu'un ( que nous imaginons semblable à nots > (quem rans qu'il en ait conscience, entraîne I'enfant à reporter sur lui-même les affeÀ d'au-
nobis similem imaginamur). Cette formule précise ainsi sans ambiguité que le processus tnri. Nous avons déjà eu I'occasion d'en âire la remarque : l'enfant, tel que Spinoza
d'identiûcation pàr lequel des penonnes se reconnaissent comme semblables entre elles le conçoit, joue à l'égard de I'homme adulte le rôle d'un révélateur; il expose i nu le
relève complètement de l'imagination. mécanisme secret de ses comportements spontanés.

2t8 219
Introduction à lÏthique : la vie alfeetiue
I*s fgures interytersonnelles de I'afectiuité et le minëtisme ffictif

L'autre affect identifiê dans le scolie de la proposiaon 27 est < la


autrui. On peut ainsi partager les sentiments de qui que ce soit, pâr une
rivalité > (aemulatio), qui, au-delà d'un simple état affectif de joie ou de
sorte de lien affectif indirect qui ne concerne pas rêellement les per-
tristesse, dêveloppe le principe de f imitation des affects dans le sens du
sonnes particulières considêrées dans leur existence concrète, puisque ce
passege à I'acte, tel qu'il est déterminé, selon la déûnition du désir, par
lien se noue de façon tout à âit machinale, à la manière dont jouerait un
l'impulsion à faire quelque chose : en même temps que nous sommes
réflexe biologique, sans prendre en comPte ce qui détermine objective-
entraînés à partager les sentiments d'autrui, nous désirons eussi nous
ment en profondeur la puissance d'être, le conatus, des individus concer-
lancer dans les entreprises induites par ces sentiments. Non seulement
nês par ces mouvements affectifs, qui ont uniquement leur source dans
nous faisons nôtres les joies et les tristesses des autres, meis nous
I'imagination. Pour reprendre une expression employée dans le scolie de
sommes êgalement poftés à adopter leurs normes de comportement,
la proposition 26, on peut dire que les hommes qui sont en proie à ce
en tant que celles-ci répondent à des élans affecti$ qui poussent les
type de transports affectifs < rêvent les yeux ouverts >.
individus dans tel ou tel sens. C'est ainsi que l'émulation est, ou plutôt
Le scolie de la proposition2T , en marge de la présentation de ce pro-
( n'est rien d'autre que le désir de quelque chose qui nous est inspiré
cessus gênéral du mimêtisme affectif, identifie deux affects pârticuliers,
par le fait que nous imaginons que d'autres personnes semblables à
qui illustrent concrètement le fonctionnement de ce mécanisme. Le pre-
nous ont ce même désir > (nihil aliud est quam alicujus rei cupiditas quae
mier de ces affects, < la pitié >> (commiseratio), t dêjà êté analysê dans le sco-
in nobis ingeneratur ex eo quod alios nobis similes eandem cupiditaten habere
lie de la proposition 221, etla définition des affects 18, qui est consâcrée à
inaginamur), selon la formule qui est reprise exactement à I'identique
cet affect, fait simultanêment réfêrence à cette proposition 22 etauscoli,e
dans la dêfinition des a{fects 33.
de la proposition2T : la pitié est, ainsi que nous avons dêjà eu I'occasion
Dans cette déûnition des affects 33, la prêsentation de la notion de
de I'expliquer, < la tristesse qu'accompagne I'idée du mal qui arrive à un
rivalité est assortie d'une explication qui fait rêfêrence à la distinction
autre que nous imaginons semblable à nous > (tristitia concomitante idea
entre ce qui dans cette attitude mentale renvoie à l'émulation propre-
mali quod altei quem nobis similem imaginamur euenit). Il suffit que nous
ment dite et à la simple et eutomatique imitation : fuir en même
imaginions qu'une personne est semblable à nous, sans même avoir eu
temps que d'autres et partager leur peur du seul fait qu'on constate
avec elle de relation a{fective directe, pour que nous partagions insrincti-
qu'ils y sont en proie, comme réagir sympathiquement aux souÊ
vement ses peines2 : il s'agit donc bien de mimêtisme affectif,
frances qu'ils subissent, c'est, de manière purement machinde, repro-
duire à I'identique certains gestes ou certains sentiments, sans y faire
1. Ceci conlirme que le principe du mimétisme afecti{, dégagé seulement dans attention et donc sans chercher à en éprouver le bien-fondé ou la
la proposition 27, êclaire I'ensemble des configurations affectives étudiées à partir de valeur; le caractère purement rêpêtitif de ces rêactions spontanées
la proposition 27, en rtppott avec la formation des affects concemant les rapports
entre les personnes : c'est lui qui commande la formation de presque tous les com-
plexes a{Iectif! interpenonnels.
2. Rappelons que, d'après le scolie de la proposition 27, cet affect, qui est une rents : cette sympathie sélective privilégie la tristesse et laisse de côté la joie, qui ne
tristesse, semble ne pas avoir de pendant positif, Spinoza déclare en effet à ce sujet : serait partagée que dans le cas particulier de penonnes que, par ailleun, nous aimons,
< Mais de quel nom appelerla joie issue du bien qui arrive à un autre, je I'ignore > alon qu'il n'est pas besoin d'aimer pour avoir pitié. Et là serait peut-être la leçon prin-
(quo autem nomine appellanila sit laetitia quae ex alterius bono oritut neseio). Il faut peut- cipale de toute cette analyse : contrairement à un prêjugé couramment répandu, la
être comprendre que. lorsqu'il s'agit d'une autre personne que nous imaginons pitié n'est pes une forme d'amour, mais un sentiment dont la formation relève d'un
semblable à nous, sans avoir avec elle d'autre lien affecti{ nous sommes enclins davan- ioot mécanisme, qui est précisément celui de I'imitation automatique des affects.
tage à partager ses peines que ses plaisin, qui, eux, nous sont communément indiffé- "ot."

221
220
Introiluction à lEthique : la vie afectiue I*s fgures interpersonnelles de I'afectiuité et le mimétisme afeetif

interdit en apparence de les mettre sur le plan de la noble êmulation, louvent qu'un pas : les bonnes reisons qu'on croit avoir de rivaliser
qui, elle, suppose qu'il soit porré particulièrement intêrêt à la qualité fVec quelqu'un ne correspondent pas nécessairement aux véritables
des attitudes imitées, dans lesquelles nous sorrunes poftés à rivaliser Causes qui dêcident de I'engagement dâns un tel affrontement, dont
la
uniquement parce que nous en avons estimé le contenu et que ( nous faison effective est à chercher en arrière des mots qui la travestissent.
jugeons qu'il est conforme à I'utilité, à I'honnêteté ou à l'agrément > Cette analyse des comportements compêtitifs illustre de manière
(illum honestum, utile uel jucundum esse judicamusl. Autrement dit, pour exemplaire le caractère dêmystificateur de I'explication de l'affectivité
pouvoir parler d'émulation, au-delà d'une simple reproduction méca- proposée par Spinoza dans cette partie de l'Ethique-
nique des comportements d'autrui, il faut, semble-t-il, introduire la Le proposition 27 est suivie de trois corollaires, qui en exploitent
réfêrence au jugement et la conscience, car eux seuls permettent de Certaines conséquences parciculières1. Le premier de ces corollaires
faire le tri entre les actions et les sentiments qui sont dignes d'être imi- reprend la thèse développée dans la proposition principale en elr
tés et ceux qui n'en valent pas la peine. Mais, au point de vue de Spi- dêplaçant l,application du conrexre d'une relation duelle à celui d'une
' noze, il s'agit d'une discussion verbale, qui passe à côté de I'essentiel en
relation triangulaire, ainsi que I'avait déjà fait la proposition 22 par
mettant artitciellement en valeur un espect secondaire de la question. rapport à la proposition 27. Selon la proposition 27, no:us sommes dis-
S'applique ici parfaitement la règle énoncée dans I'explication suivant pore, n partager les joies et les tristesses d'une < chose > semblable à
la définition des affects 20, < expliquer non la signiûcation des mors aorrr, -é-a si nous n'avons encore eu avec elle aucune relation affec-
mais la nature des choses ,> (non verborum signficationem sed rerum natu- tive particulière : dans le prolongement de cette amrmation, le pre-
ram explicare), ce qui peut conduire, si nêcessaire, à forcer la significa- mier corollaire de la proposition 27 explique que, au cas où nous ima-
tion des mots, pour exprimer ce que, le plus souvent, ils servent à ginons que cette personne est affectée de joie ou de tristesse par une
cacher. Or c'est justement ce que fait ici Spinoza, en utilisant systêma- aut a parrorrne, avec laquelle nous n'entretenons non plus aucune rela-
tiquement le terme de < rivalité > (aemulatio)à contre-emploi : par là il tion affective particulière, aussitôt nous sommes enclins à associer de la
veut faire comprendre que, sur le fond, rien ne distingue l'émulation joie ou de la tristesse à I'idêe de cette troisième personne, c'est-à-dire
de la procêdure mécanique de l'imitation des affects, dont elle n'est que nous sommes disposés à I'aimer ou à la haii. A première vue,
qu'un âspect dérivé; la valorisation des conduites d'émulation, telle fidée ."porée dans ce corollaire ne se distingue pas de celle qui avait
qu'elle est effectuée par I'expêrience et par I'usage, et fixée dans des
dêjà été présentée dans la proposition 222;l',en sêpare uniquement la
manières de dire conventionnelles, est abusive, et elle recouwe la
ngance suivante : il n'est même pas nécessaire que nous aimions une
signiûcation rêelle du phénomène en question, ![ui se ramène en fait à
personne pour que nous transfêrions un tel sentiment Sur une eutre
une impulsion irraisonnée, ignorante de ses causes vêritables, aux- p.rrorrrr. à propos de laquelle nous imaginons qu'elle I'affecte de joie,
quelles elle substitue la représentation de fins imaginaires. La preuve
ou pour que nous haissions automatiquement celle à propos de
en est donnêe, suggère pour ûnir I'explication de la dêfinition des
affects 33, par le fait que, de la rivalité à < I'envie > (invidia)\, il n'y a
1. La succession de ces trois corollaires met en évidence la richesse de la teneur
argumentative de la proposition 27.
2. C'est poorqrr-oi les affects de < la faveur > (fauor) et de < la rêptobaaon > (indi-
1. cette figure de I'affectivité a été introduite dans le scolie de la proposition 24. gnatio), dont le conc"pt avait été introduit dans le scolie de la proposition 22, sont êt:u'
-aer
Elle est reprise dans la déûnition des affects 23. La transition de la rivalité à I'envie est a*r les détnitiÀ des affects 19 et 20 en référence également au premier scolie
expliquée dans le scolie de la proposition 32. de la proposition 27.

222 223
Introiluction à lEthique : la uie ffictive
Its fgures interpersonnelles de l'afectiuité et Ie mimétisme afectîJ

laquelle nous imaginons qu'elle I'affecte de tristesse; mais pour cela il


suffit que nous reconnaissions que la personne ainsi affectée, qui, elle- encontrel ; en effet la tristesse que nous attachons à I'idée de cette per-
même, nous est affectivement indifiêrente, est semblable à nous. De ce sonne, nous l'associons non à elle-même en personne, mais aux maux
fait la circulation des affects, qui n'est plus limitée par des condifions dont elle soufte, et, mentalement, nous la dissocions de ces maux : ce
restrictives particulières, entre dans un régime généralisé : par le sont eux que nous haissons, non elle, puisque précisément nous ne
simple mécanisme des associations et des transferts, n'importe qui peut pouvons la haïr en raison de la tristesse que nous procurent les maux
être amené, si les circonstances s'y prêtent, à aimer n'importe qui ou dont elle est accablée. Le corollaire 3 montre quels sont les effets pra-
n'importe quoi. Dans cet esprit, la démonstration de la proposition 32 tiques de cette dissociation : voulant indirectement du bien à la per-
reprendra dans les teûnes suivants le contenu de la propo sition 27 et sonne que nous avons en pitiê, nous ferons tout pour éliminer dans les
de son premier corollaire : < Par cela seul que nous imaginons que faits les ceuses de sa tristesse, puisque cette tristesse est aussi la nôtre; et
quelqu'un tire jouissance d'une chose quelconque, nous aimerons cette ainsi, en désirant la délivrer de ses maux, c'est à nous-mêmes que nous
chose et nous désirerons jouir de celle-ci >> (ex eo solo quod aliquem re chercherons à âire du bien, en vertu d'un élan sympâthique qui n'est
aliqua gaudere imaginamur rem illam amabimus eaque gaudere cupiemus). peut-être pas aussi dêsintêressê qu'il le paraît au premier abord : les
Cet énoncê, qui rétablit à nouveau une certaine confusion entre aspects bênêfiques de la pitié restenr en effet entachés de l'équivoque
les
personnes et les choses, met en évidence le caractère tendanciellement propre à ce sentiment qui associe des actes de bienveillance à un fond
illimité des déplacements affectifi, à travers lesquels les sentiments se de tristesse. C'est d'ailleurs pourquoi, selon la proposition 50 du de
propagent des uns aux autres exactement coûrme le Grait une épidé- Seruitute, <, chez un homme qui vit sous la conduite de la raison, la
mie. Alors il paraît bien que la fixation objectale des affeæs, qu'elle pitiê est par soi mauvaise et inutile >> (commiseratio in homine qui ex ductu
concerne des choses ou des personnes, est complètement livrée à ratione vivit per se mala et inutilis est) : la pitié est en soi mauvaise et inu-
l'ordre commun de la nature, c'est-à-dire au hasard des occasions et tile parce qu'elle est une tristesse, et les conséquences utiles qui peuvent
des rencontresrr,' en être tirées ne sont réellement bonnes que si elles sont déterminées
Les corollaires 2 et 3 dêveloppent certains espects particuliers de ? en connaissance de cause et avec cerritude par suite d'un examen
l'affect de pitié dont la norion a été introduite dans le scolie de la pro- i, rationnel de la situation, et non par I'effet d'un simple mimétisme
position 27. Selon le corollaire 2, < en raison du fait que les maux dont ç. affectif, incapable par lui-même de départager ce qui est effectivement
s
t: bon ou mauvais.
elle soufte nous afFectent de tristesse, nous ne pouvons avoir en haine
s'
une chose que nous evons en pitié > (rem cujus nos miseret odio habere ë Le troisième corollaire de la proposiaon2T est lui-même accompa-
gné d'un scolie, où est dégagée une nouvelle figure singulière de I'affec-
non possuttus ex eo quod ipsius miseria nos tistitia aficit). Selon le ':.2

corollaire 3, < nous nous efForcerons, dans la mesure où nous le pou- tivité : la < bienveillance > ftenevolentia), qui se situe encore dans le pro-
vons, de libérer des maux dont elle souffre une chose que nous avons
en pitié > (rem cujus nos miseret a miseia quantuffi possurltus liberare cona- 1. Nous avons vu en coûlmentant le scolie de la proposition 27 qre la pitié n'est
bimur). Le premier de ces énoncés définit l'êtat d'esprit qui accom- pæ de I'amour : mais elle peut, selon ce deuxième corollaire, y prédisposer, au moins
pegne automatiquement la pitié : à savoir une disposition favorable à . négativement, en éliminant la propension contraire à hari. Cette propension à hari, si
' clle se déclenche, ne peut donc s'expliquer que par d'autres causes, complètement
l'égard de la personne dont nous partegeons syrnpathiquement les ;' indépendantes : dans le cas où cela se produirait, nous serions en proie à des affects de
souffrances, disposition qui êcarte a priori toute attitude négative à son -iu sens opposés, et écartelés entre eux, donc plongés dans un état de < confirsion men-
'. tale > (fluctuatio animi).

224
225
Introiluction à /€thique : la uie ffictive ks fgures interpersonnelles de l'afectiuité et le mimétisme afecttf

sommes amenés à êtrejoyeux ou tristes, disposés à aimer ou à harr, enclins


longement des analyses dêveloppées, autour des thèmes de la pitiê, de
à être bienveillants ou malveillants. Tout ceci paraît se passer dans notre
I'esrime et de la réprobation, dans le scolie de la proposition22.Labien-
veillance est ( le désir de faire du bien > (appetitus benefaciendi), pour tête, en rapport avec la formation de certaines configurations d'affects et
autant que celui-ci est engendré par le seul fait que nous éprouvons de la d'idées, formation qui, les analyses précédentes viennent de le montrer,
pitié à l'êp€Lrd de la chose à laquelle nous voulons faire du bien : il n'est dépend des mécanismes de I'association et du transfert, et s'effectue sur
donc pas besoin, pour que nous nous trouvions dans cette disposition fond de mimétisme, à partir d'un matériau psychique soumis à la loi de
bienveillante, que nous portions à la chose en question un sentiment I'imagination qui a prêsidé à son élaboration. Les propositions 28,29
d'amour particulier, mais il suffit que nous lie à elle le mêcanisme de et 30 étudient à présent les conditions du passage à I'acte par I'eft-et duquel

I'imitation des affects qui nous oblige, à notre insu même, à partager ses ces dispositions mentales s'incament dans des conduites effectives, qui
sentiments dejoie et de tristesse. En conséquence, ce qu'on désigne ordi- nous poussent non seulement à penser, mais aussi à faire certaines choses.
nairement du nom de bienveillance < n'est rien d'autre que le désir issu Or ces conduites, comme les attitudes psychiques dans le prolongement
de la pitié > (nihil aliud est quam cupiditas ex comtnisetatione orta), ou desquelles elles se situent, se répartissent en deux grandes catégories
encore, pour reprendre les tennes utilisês dans la déûnition des d'orientations opposées : alon que les unes tendent à < pousser dans le sens
affects 35, le désir de faire du bien à ce dont nous avons pitiê (upiditas
< > de la réalisaaon > (promovere ut fat, prop. 28) de certaines choses, que
Ce désir aveugle, qui naît automatique- ( nous nous efforcerons d'accompfu >> (agere conabimur, prop. 29), suivant
benefaciendi ei cujus nos miseret).
ment par simple mimétisme, n'a êvidemment rien à voir avec I'inten- les autres au contraire, ( nous nous efforçons d'éviter ou d'éliminer >
tion raisonnée de faire du bien à autrui, qui, ainsi que Spinoza l'expli- (amovereuel destruere conamur,prop.2S) certaines choses, ou ( nous aurons
quera dans le de Seruitute, relève de principes complètement diftérents. une répugnance à accomphr > (agere auersabimur, prop. 29) certains actes.
Se retrouve ici l'altemative entre < afûrmer > (afirmare) et < nier > (negare)
telle qu'elle a été mise en évidence dans les propositions 25 et 26, rllrais
étendue à la considération de schèmes comportementeux donnantlieu à
4 I AGIR SOUS LE REGARD D'AUTRUI des actes effectivement accomplis. Ainsi la théorie de I'affectivité, après

fttropositions 28, 29 et son scolie,


j0 et son scolie, avoir e4pliqué comment, dans le contexte de nos relations avec autrui, se
défnitions des ffias j0 et jI, 4j et 44) tisse le réseau de nos inclinations et de nos rêpulsions, montre aussi com-
ment, en fonction de celles-ci, nous rêpondons aux sollicitations
concrètes dont nos contacts avec d'autres personnes sont I'occasion, en
nous engageant pratiquement, et non plus seulement en pensée, dans la
Les mouvements affectifi qui ont été êtudiés depuis la proposition 21
grande alternative de I'acceptation et du refus.
se présentaient colnme de purs actes mentaux, que ceux-ci adaptent les
La proposition 28 explique que cet engegement est d'abord soumis à
variations de la puissance de penser de l'âme, selon que celle-ci augmente
une disposition affective dont la norrne paraît sourdre du plus intime de
ou diminue, à la reprêsentation de choses extérieures qui sont en fait d'au-
à considérer ces choses ou ces per-
nous-mêmes; celle-ci nous pousse à faire eutant que possible ce qui, à
tres personnes, ou qu'ils poussent l'âme
ou d'un æil, d'un point de vue affirmatif ou notre point de vue, va dans le sens de la joie, donc d'une augmentation
sonnes d'un bon mauvais
de notre puissance d'être, et à éviter tout ce qui, au contraire, irait dans le
nêgatlf: en étudiant ces attitudes d'esprit, il a ainsi été possible de déter-
sens de la tristesse, donc d'une diminution de cette puissance. Mais,
miner dans quelles conditions, dans nos raPPorts avec autrui, nous

226 227
&
*:i
*:r
*:
6, Its fgures interpersonnelles de l'afectirtité et le minétisme ffictif
Introduction à /Tthique : la ttie ffictiue #
&;
''*,, tion29, c'est le terme gênérique < les hommes > (homines) qui désigne
explique la proposition 29, cette règle intérieure est aussitôt biaisée par la li cette figure abstraite, qui est encore êvoquée dans le scolie de cette pro-
considération d'autrui qui interfère avec ce souci personnel : et ainsi
position per une référence < à la masse anonyme > (vulgo), c'est-à-dire
nous serons poussês aussi à faire, non seulement ce qui nous donne de la
ioart ,r., .h"ant ou n'importe qui; autrui, en ce sens' c'est < les autres )
joie à nous-mêmes, mais êgalement ce qui donne de lajoie à euffui, et au
(alii)l, ott, dirait-on aussi, < les gens >.
contraire nous serons détoumés de faire non seulement ce qui est pour &
nous une cause, réelle ou imaginaire, de tristesse, mais encore ce dont La proposition 28 commence donc par expliquer ce qui se passe en
nous estimons que cela est vu de manière nêgative par autrui. Et, d'après nous au moment où nous nous disposons à agir : < Tout ce que nous
la proposition 30, lorsque nous evons ainsi fait ce qui, selon nous, donne imaginons aller dans le sens de la joie, nous poussons dans le sens de sa
de la joie à autrui, revenant pour tnir sur nous-mêmes, nous sommes réalisation; mais ce qui, imaginons-nous, y fait obstacle ou va dans le
> (id
satisfaits, et de ce que nous avons fait, et de nous-mêmes qui I'avons fait; sens de la tristesse, nous nous efforçons de l'êviter ou de l'éliminer
et inversement, lorsque nous avons fait ce qui, à notre point de vue, ins- omne quod ad laetitiam conducere imaginamur conattur l,romovere ut fat;
I
pire de la tristesse à autrui, nous somnes mécontents, et de ce que nous ',1. quod vero eidem repugnare siue ad tristitiam conducere imaginamut amovere
&
avons fait, et de nous-mêmes qui l'avons fait. On le constate, ce cycle, # yel destruere conamur). L'utilisation du verbe conari, de même que dans
s
dont le moment du passage à I'acte, représenté dans l'énoncé de ces pro- les propositions 12 et 13 ou 25 et26, souligne le caractère compulsion-
positions par les nombreuses occurrences du verbe u agrr n (agere), cons- nel de ces orientetions, qui s'imposent à nous comme des directives
titue le temps fort, s'achève à nouveau sur la présentation d'attitudes que nous suivons, ou auxquelles nous nous adaptons automatique-
mentales intériorisées : les sentiments de plaisir et de peine que nous pro- Àenq sans avoir à y penser ni afottiori à raisonner ou à délibérer à leur
curent nos âctes dans la mesure où ceux-ci sont accomplis sous le regard sujet. Suggestionnés par ces directives, dont nous n'avons même pas
d'autrui, tel du moins que nous nous le reprêsentons en imagination. conscience, nous sommes enclins à faire ce que nous pouvons pour
Ceci revient à dire que le mimétisme affectif, dont le principe a êté que certaines choses se fassent et pour que d'autres ne se fassent pas ou
dêgegê peilaproposition 27 , enmême temps qu'il hante toutes nos pen- ,r. ,ror$ touchent pes, ces préférences nous êtant dictées par le fait que
sées, pour autant que celles-ci suivent spontanément I'ordre que leur les premières sont censêes nous donner de la joie et les secondes de la
impose I'imagination, règle aussi une grande partie de nos conduites, tristesse.
ainsi que la reprêsentation que nous en formons. Nos actes, nous les La dêmonstration de cette proposition, comme celles des proposi-
accomplissons rêellement et mentalement à la fois pour nous-mêmes et tions 12 et 13 dans le prolongemenr desquelles elle se situe, fait têfê-
pour autrui, même dans le cas, précise une note marginale du texte ratte- rence à la propositi on 77 dt de Mente, qui a montrê dans quelles
chée à la proposition 29, où il s'agit de personnes ( avec lesquelles nous conditions l'âme est amenée à considêrer certaines choses comme pré-
n'avons noué aucun attachement affectif particulier > (quos nullo ffictu sentes ou existant en acte et d'autres au contraire comme êtant exclues
prosequuti sumus), ce qui ramène à la conjoncture analysêe dans la propo- d'une telle prêsence ou existence. Or en vertu de la correspondance
sition 27 : la représentafion d'autrui qui nous poursuit obsessionnelle-
ment tout âu long de notre existence quotidienne n'est celle de personne 1. C'est ainsi que la définition 30 présente la fierté comme < la joie
des affects
qu'accompagne I'idêe de quelqu'une de nos actions dont nous imaginons qu'elle
pro-
en perticulier, puisqu'elle comespond à une image mentale complète-
uoqo. l'"rtià" des autresl @Ioria est laetitia eonco,mitante idea alicujus nostrue actionis
ment neutralisée, qui est I'idêe générale de I'autre et de ce qu'il ressent, quim alios lauilarc imdgina*urj. C.t ( âutres r sont à la fois tout le monde et personne.
telle qu'elle est ôrgée par I'imagination : dans l'énoncé de la proposi-

229
228
Introiluction à /Ethique : la uie afectiue ksfgures interytersonnelles de I'afectivité et le nimétisne afectiJ

systématique qui associe entre elles toutes les dispositions mentales à de ce qui semble aller dans le sens d'une diminution de cette puis-
des affections du coqps, correspondance établie dans la première partie sancel : telle est donc la règle générale observée par nos comPorte-
ments en tent qu'fu correspondent à des impulsions mentales liées
du de Mentel, les dispositions affectives suggérées par la représentation au
de telles ou telles choses, qui rendent celles-ci développement de I'affectivité.
-"rrt"l.-.rri
ou repoussantes, doivent avoir un équivalent du côté du corps : ces
attrayentes
Ceite proposition 28 esr indiquêe en référence à plusieun reprises
inclinations se manifestent alon à travers des schèmes de coÀporte- dans la
dans la suiie de I'argumentation2. Son contenu est en effet crucial
ment qui, simultanêment, orientent les conduites dans un sens attrâctif perspective ptopt. à une démarche éthique du type de celle suivie par
ou répulsif Pour exprimer cette conôrmité de nos actions, telles Spinoza, qoi port. sur les conduites humaines un regard objecti{ en les
qu'elles sont effectuées physiquement par des moyens corporels, à nos pi"rr"rr, à-leur source, telles qu'elles s'effectuent suivant un détermi-
pensées, telles qu'elles sont agencées par des combinaisons d'idées nisme naturel qui ne peut en eucune façon se situer en rupture par
rap-
et
d'affects, de manière à nous faire adopter certaines dispositions qui poft à I'ordre à", comme ce serait le cas au contraire si elles
concement ainsi simultanément le coqps et l'âme, Spinoza emploie, "hor.r,
selon la volonté de sujets agissant, non d'après des
àt"i.rrt accomplies
à eux-mêmes'
dans la démonstration de la proposition 2g,la formuie ( nous y ren- causes, mais en vue de fins qu'ils s'assigneraient librement
dons absolument D (absolute conamur), entendons que nous ,rorm y Tout faire dans le sens de ce qui paraît pouvoir procurer de l'agrément,
efForçons, ou ( nous y aspirons et y prétend ons > (appetimus et intendi_ en faisant le maximum pour êcarter ce qui est associé à la représentation
mus), corps et âme, d'un seul et même mouvement qui entraîne dans d'un possible dêsagrêment, 1à est le principe fondamental de nos préoc-
son unique sens toutes nos aspirations et tous nos engagements prati- ..rp"ûor* pratiques êlémentaires : ce sont celles-ci qui nous font considé-
ques' sans qu'aucune marge de jeu ne puisse venir s'interposer entre ,.i d", choses comme bonnes ou mauvaises, utiles ou inutiles, et donc
eux. Ilfaut donc bien comprendre que, en parlant, ainsi que nous dignes d,être recherchêes ou repoussées, en application de la règle,
évo-
venons de le faire, de passage à l'acte, il ne faudrait surtout pas suggé- d*, la dêmonstration de la proposition 19 du de Libertatu, selon
q.ié"
laquelle il serait absurde que quiconque < puisse désirer être contristé
>
rer I'idée que I'action suit la pensêe evec un certain délai, comme si
I'une pouvait avait aller sans l'autrd : mais c'est d'emblée, et d'un (cinn*tari cuperet),et donc puisse spontanément pounuiwe des buts qui
même mouvement, que dispositions mentales et schèmes corporels, àorrt à la logique fondamentale de ces intérêts vitaux. De 1à

qui n'ont été dissociés que pour ra commodité de l'analyse, sont "rri"rrd.aienr
emportés dans la direction qui leur est indiquée par la greffe des repré-
sentations forgées par I'imagination sur l'irrésistible élan du conatus.
1. Les conduites négatives d'évitement ou d'étmination obéissent à la même
Favoriser tout ce qui paraît aller dans le sens d'une augmentation de rédisation ou d'un
nécessité que les conduiles positives allant dans le sens d'une
notre puissance d'être, de penser et d'agir, nous déliwer au contraire ,â-pfirrà*.nt : cette nécessité est celle qui pousse à chercher, Per tous les moyens,
à favoriser la marche en âvant dt eonatus, tt à t'oppo"t à tout ce qui pourrait venir
28
i;;.r. C'est pourquoi la seconde partie de la démonstration de la proposition
1. La démonstration de la proposition 2g &t de Afectibus fait ainsi référence aux suit la même logique que la première.
corollaires des propositions 7 et 11 du de Mente. 2. Elle est litle. a"* la àémonstration de la proposition 29, dans le corollaire de
la proposition 31, dans les démonstrations des propositions 32' 35' 36'
38' 39 et son
. 2:..1i I'on pouvait penser sans agir, et avant d,agir, s,imposerait le modèle de l,ac_
tion délibérée et concerrée, on po,ti le moins voloitaire. M"ir, l'â*. éant idée dTt
d'un ,.Jfi., a*, les scolies des propositions 50, 51 et 55 ùt de Afectibus, ! démonstra-
corps existant en acte, penser et sentir, c'est aussi inévitablement faire,
c'est-à-dire 1"" i. b proposition 1S et âens le scolie 2 de la proposirron3T dt ile Seruitute, unsi
s'engager automatiquement dans un type déterminé de comportement. de la proposition 79 du de Libertaæ'
que dans h dàonst
"tion

230 231
Introiluction à /Ethique : la uie alfective I*s figwes interpersonnelles de l'ffictivité et Ie ninétisme ffictif

la propension universelle qui fait que chacun s'attache à ce qui lui


donne temps est justiûé par le mot de liaison ( en outre > (etiam), qui invite à lire
de la joie, joie que ( aurant qu'il peut il s'efforce de conservir > (quantum
deux propositions à la suite I'une de l'autre comme les moments d'une
ces
potest conservare conatur), ainsi que I'explique la démonstration de la
pro- unique sêquence : ( nous nous efforçons... > (conamur) < eten outre nous
position 381. Et, en application de cette même règle, lonqu'il s'agil de
nous efforcerons... > (conabimur) C'est donc que la nouvelle règle de
s'épargner un désagrêment, tous les moyens sont bons , o'p.rrt même
conduite formulée dans la proposition 29 est complémentaire de celle
< se prêter à un mal moindre pour parer à un
mal prêvisible i (d*ponitur énoncée par la proposition 28 : ces règles ne s'appliquent pas à des com-
ad malum quod futurum judicat minorc vitandum), suivant la formule du
portements séparés mais aux diftérentes strates des mêmes comporte-
scolie de la proposition 39, voire faire fond sur de simples < présages >
ments distinguées par I'analy'se rationnelle.
(omina) que ( nous nous efforçons d'exploit., .o*-. d., ,rioy.rr, .r,
Ceci signifie que nos conduites ne sont pas inspirêes seulement par des
vue des choses que nous espêrons ou d'écarter coûune des obstacles ou
considêrations qui nous sont personnelles : en même temps que celles-ci,
des moti6 de crainte >> (tanquam media ad ea quae speramus adhibere
vel tan- intervient dans la détermination de ces conduites le point de vue d'autrui,
quam obstacula aut metus causas amovere conamur), ainsi que le montre le
ou plutôt le point de vue que nous imputons imaginairement à autrui;
scolie de la proposition 50. Tous ces comportements sont caractérisés en
I'autre auquel se rapporte ce point de vue n'est en effet personne en per-
référence à la thèse exposée dans la proposition 2g, q,,i concerne donc
ticulier parce qu'il n'est pas quelqu'un de réel; la position qu'il incarne
toutes les formes de notre vie affective et pratique.
symboliquement est celle des ( gens > (homines), notion qui ne corres-
La règle énoncée dans la proposition 2g s'applique dans tous les cas : pond à aucun contenu objectifdêterminé, mais représente seulement une
quelles que soient les sollicitations auxquelles est exposée notre puissance manière de penser. En nous guidant sur le point de vue d'autrui, nous ne
d'être et d'agir, qui est ainsi amenée à varier dans orr r.rr, .*p"rrrifoo..r_ sortons donc pas de nous-mêmes, puisque la figure de l'autre à laquelle
trictif, c'est sur elle que se modèlent à la fois nos dispositions d'esprit etles nous nous ré{êrons est une ûction, que nous forgeons mentalement
gestes qui les accompagnent physiquement. on peut dire qu'elle
déter- comme un pur fantasme : cet autre que nous imaginons, et dont I'idêe
mine en demière instance I'ensemble de nos comportements. Mais cela nous hante obsessionnellement, n'est qu'une projection mimétique de
signifie-t-il qu'elle est seule à les déterminer ? c'est ra question qu'on peur nous-mêmes qui nous suit à la manière d'une ombre ou nous fait face à ra
se poser en abordant la lecture de la proposiaon2g, selon
laquille ( nous manière d'une image spéculaire, privée d'existence autonomel.
nous efforcerons en outre de faire tout ce dont nous imaginons que les
hommes le voient avec plaisir, et au contraire nous répugnerons à âir. ce
à quoi, imaginons-nous, les hommes répugnent , (nis ii omne etiam 1. Dans certaines circonstances, de manière imaginaire toujoun, nous identiûons
agere cette représentation globale d'autrui à I'image d'une personne particulière. c'est le cas
conabimur quod homines cum laetitia aspicere imaginamur et contra id
agere de figure envisagé dans la démonstrarion de la proposition 33, qui âit ainsi référence
aversabimur quod homines auersari imaginamur). on retrouve dans l'énoncé âu contenu de la proposition2g : < Si une chose nous est semblible, nous nous effor-
de cette proposition le verbe conari, utilisé cette fois au futur, alors que cerons de l'afecter elle-même de joie de pré{érence aux autres > (si rcs nobis sit similis,
ipsam prae reliq,uis laetitia aficere conabimur). ATors la procédure de reconnaissance pro-
celui de la proposition 28 l'employait au présent : ce changement de
duit un effet discriminatoire : elle distingue une p"nonne singulière, pour la siÀple
raison que nous la considérons comme semblable à nous. Mais cette âttitude préIéren-
tielle, qui fait que la figure de I'autre à laquelle nous nous référons
1. Le second scolie de la proposition 37 du de seruitute explique que, en vertu de -"rrtrr.-"rrt "
cessé d'être affectivement neutre, s'appuie sur une représentation non moins abstraite
ce même principe, chacun < s'efforce de conserver ce qu'il ei d'éliminer ce qu'il
"ime conatur).
a en haine > (id quod amat conseflare et iil quoil odio habei ilestruere
que celle qui renvoie à I'idée des hommes considérés en général, c'est-à-dire des
'.
( gens ).
l'
:l

232
233
j.

*
Introduction à l€thique : la uie dfectiue Les fgures interpersonnelles de I'ffictiuité et Ie mimétisne afectiJ

C'est donc sur la base de la théorie du mimétisme affectif exposée gens D(ut hominibus placeamus), selon une formule du scolie de la pro-
dans la proposition 27 que la proposition 29 énonce la règle qui position 29, et qui nous influence d'autant plus qu'il est totalement
dêgage les effets pretiques de cette théorie : en reproduisant mentale- irraisonné, loin de retirer à nos comportements leur caractère fonda-
ment les dispositions affectives dont nous crêditons autrui, du même mentalement personnel, le conûrme au contraire, puisqu'il ne nous
coup nous enclenchons des automatismes comportementaux qui nous fait pas sortir véritablement de nous-mêmes pour soumettre nos
font nous lancer impulsivement dans des actions non seulement en actions à une mesure objective, qui trouverait ses critères réels en
fonction de la joie qu'elles peuvent nous procurer, mais également, dehors de nous.
( en ouffe > (etiam), en fonction de la joie qu'elles sont censées donner
Comme il l'avait fait dans les propositions précédentes, Spinoza
à autrui, à notre point de vue du moins, puisqu'il s'agit d'autmi tel dégage dans le scolie de la proposition2g, en marge de la déduction
que nous f imaginons : cette joie, ou cette tristesse, dont la ûgure ima- principale dont la poftêe est génêrale, de nouvelles figures particulières
ginaire de I'autre nous renvoie les images, nous ne pouvons en effet d'affects : < le désir d'être bien va > (ambitio), êgalernent répertorié
faire autrement que les ressentir corune si elles nous concemaient dans la définition des affects 44, <<le savoir-vivre > (humanitas), êgele-
directement, leur simple reprêsentetion suffisant à ébranler notre ment répertorié dans la déûnition des affects 43, < I'esrime > (laus) et
propre puissance d'être et d'agir en I'engageant dans le sens d'une aug- < le blâme > (uituperiurn), donr les notions avaienr déjà été évoquées
mentation ou d'une diminution. Or ceci a pour conséquence inêvi- dans I'Appendice du de Deo.
table que nous sommes poftés à aimer et à harr les mêmes choses Le < désir d'être bien vu > (arnbitio)l est l'affect correspondant à la ten-
qu'aiment et haïssent ces autres hommes qui n'ont de rêalitê que par dance innée qui est en nous à plaire aux eutres par nos actions et à tirer
I'idée que nous en avons. Nous fixons ainsi nos dispositions mentales à nous-mêmes du plaisir de la représentation imaginaire de ce plaisir que
la joie et à la tristesse sur des choses que nous estimons dêsirables ou nous prêtons à autrui, et dont nous serions nous-mêmes les objets : cet
indésirables en fonction de stéréotypes cornmuns par lesquels nous affect nous porte ainsi à nous aimer dans le regard de I'autre tel que nous
aimons ou détestons certeines choses, non seulement en notre nom le voyons en peûnânence toumê vers nous. Ce désir se maniGste spécia-
propre, mais comme si tous les gens devaient à notre place les aimer
ou les détester, et ainsi faire ce qu'ils peuvent pour les obtenir ou pour 1. En latin classique, le terme ambitio dêsigne la recherche des suffrages, telle que
les êviter : < Parce que nous imaginons que les gens aiment quelque la pounuit le candidat à une fonction ou à une dignité qui entreprend de penuaderles
autres de les lui accorder. Le terme moderne < ambition r, qui traduit littéralement le
chose ou l'ont en haine, nous aimerons ou aurons en haine cette même
terme original ambitio, a pris une signification légèrement décalêe par rapport à celle
chose > (ex eo quod imaginamur homines aliquid amare uel odio habere nos qui vient d'être précisée : il e4prime le fait de prétendre bénêûcier d'une position pré-
idem amabitnus vel odio habebimus), et en conséquence ( tout ce que éminente, donc de passer avant les autres, plutôt que I'effort en vue de leur faire
nous imaginons aimé ou vu avec plaisir par les gens, nous nous effor- admettre par la penuasion la valeur propre du suffragant. Bien que, dans ce catalogue
de définitions des afects, Spinoza utilise systématiquement les mots à contre-emploi,
cerons de le faire ,> (id omne quod homines amare sive cutn laetitia aspicere il est préfêrable de conserver eu terme ambitio sa signilication d'origine : c'esr pour-
imaginamur conabimur agere). C'est ainsi que nos ectes ne nous satisfont quoi on a choisi ici de le rendre par < désir d'être bien vu >, ou désir de plaire, formule
que si nous considêrons qu'ils font < en outre > (etiam) plaisir aux qui se trouve littéralement (upiditas hominibus placendi) dans le chapitre 25 de I'appen-
dice du de Senitute, où Spinoza distingu.e deux formes de ce désir, selon qu'il < est
eutres, ou ne nous déplaisent au contraire que si nous estimons qu'ils
déterminé à partir de la raison > (ex ratione ileterminatur) ou bien ( trouve sa source
peuvent être md considérés par autrui. On le voit, ce conformisme dans un affect r (ex afectu oriatur); c'est ce dernier cas qui est examinê dans le ile
obsessionnel, qui nous fait chercher par-dessus tout ( à plaire aux Afectibus.

234 235
Introduction à /Ethique : Ia tie ffictive Its f.gures interpersonnelles de l'afectirtité et le mimétisme ffictif

lement dans le cas où ( nous mettons tant de zèle à plaire à n'importe qui,
définition des affects 44 indique que cette constante préoccupation de
que cela nous amène à faire ou à nous retenfu de faire certaines choses à
plaire autrui, qui tend par elle-même à êchapper à toute mesure' ( est le
à
notre détriment ou à celui d'autrui > (adeo impense vulgo placere conamur ut
désir par lequel tous les affects sont attisés et renforcês > (est cupiditas qua
cufti nostro aut alterius damno quaedam agarnus vel omittamus) : alors se
omnes afectusfol)entur et conoborantur) :I'inflience exercêe par cette dis-
déclare au grand jour I'absurdité de ce rype de comportement, qui est
position mentale est ainsi étendue à l'ensemble de notre vie affective, qui
potentiellement générateur de trouble mental, puisqu'il nous conduit à
en est marquée de façon pennanente. En consêquence' poursuit cette
faire ou à nous faire du mal sous prêtexte de faire ou de nous faire du
explication, ( cet affect peut difficilement être maîtrisé > (hic ffictus uix
bien. Dans ces conditions, on comprend que la déûnition des affects 44
superari potest), tant est étendue I'emprise qu'il exerce sur nous : celle-ci
présente le désir d'être bien vu coûrme < un désir immodéré de se glori-
s'applique aussi à nos eutres émotions et aux impulsions mentales et cor-
frer > (immodica gloriae cupiditas)l. L'explication qui accompagne cette
porelles que celles-ci traduisent, puisque ( aussi longtemps qu'un
homme est en proie à quelque dêsir, nêcessairement il est en même
1. Selon la déûnition des afects 30, < la frertê > (gloria) est elle-même < la joie remps en proie à celui-ci > (quamdiu homo aliqua cupiditate tenetur hac simul
qu'accompagne I'idée de quelqu'une de nos actions à propos de laquelle nous imagi- necessafio tenetur). Ainsi ce désir, au-delà des formes particulières qu'il
nons qu'elle provoque I'estime d'autrui > (aetitia concomitante iilea alicujus nostrae actio- peut prendre dans ceftaines occasions, double coûrne en pointillê la
nis quam alios lauilare imaginamur). La fiertê, dans la mesure où, comme tous les affects
ordinaires, elle prend appui sur I'imagination, et dans la mesure où, selon la distinc-
manifestation de tous nos sentiments. Au dêbut du scolie de la proposi-
tion formulée dans le chapitre 25 de I'appendice du ile Seruitute. elle prend la forme tion 56, cet affect est plecê sur le même plan que < I'intempéreï7ce '> (luxu-
d'un < désir de plaire aux hommes... qui trouve sa source dans un affect au lieu d'être ria), <<l'ivrogneie > (ebrietas), <le lubricitê > (libido), < I'avarice >> (auati-
déterminé à partir de la raison > (cupiditas hominibus placendi... ex afectu orta... et non ex
rctione ileterminata), tend spontenément à prendre des proportions démesurées : elle est
tia) : tousces efFects ( ne sont que que des désignations de I'amour ou du
donc naturellement exposée aux compromissions du < désir de plaire > (ambitiol, dont dêsir qui expliquent la nature de l'un ou l'autre de ces affects par les
la sépare une imperceptible nuance. Pourtant, dans le scolie de la proposition 10 du de objets auxquels ils se rapportent >> (non nisi alltoris uel cupiditatis notiones
Libertate, Spinoza expliquera qu'il y a un bon usage de la fierté, pourvu qu'en soient
sunt quae hujus utiusque afectus natilrafti exl,licant per objecta ad quae refe-
modérés les excès qui la tirent précisément du côté du désir de plaire : < Si quelqu'un
constate qu'il s'applique trop à la recherche des moyens de se gloriter, qu'il pense à la runtur),|'objet propre du désir de plaire êtan{a volonté de se distinguer,
manière d'en bien user ! > (si quis se nimis gloiam sectad, ile ejus reeto usu cogitet). vers laquelle il tend naturellement avec excès.
Dans cet esprit, I'explication qui suit la définition 44 des affects, consacrée au désir
Pourtant, si on parvient à le contrôler, le dêsir d'être bien vu se
de plaire, se termine per une citation de Cicéron, qui indique I'irrésistible amait
qu'exerce le désir de se gloriûer sur < le meilleur d'entre nous > (optimus quisque) : trensforme en ( savoir-vivre D fuumanitas)l, qui, lui-même, est une
même le philosophe, qui dénie cet attrait, ne peut s'empêcher de signer de son nom forme de la < bienséance > (modestia), ainsi que l'explique la dêfinition
cette glorieuse déclaration, par le moyen de laquelle il cherche encore, même à son des affects 43. Cette disposition correspond proprement au < désir de
insu, à se faire encenser. L'ironie de cette remarque désenchantée, toumée contre < les
philosophes > (philosophi), ne peut guère s'appliquer à Spinoza lui-même, qui, lon- faire les choses qui plaisent aux (autres) hommes, et de se retenir de
qu'il écrit ces lignes, est célèbre pour un ouwâge, le Tradatus theologico-politicus
de 7670, pubûé sans nom d'auteur. Dans le chapitre 25 de I'appendice ds ile Seruitute,
1. Le terme humanitas correspond essentiellement au fait de présenter les carac-
Spinoza explique que I'homme qui vit sous la conduite de la raison ne se soucie pas
tères de I'humanité en général. Il signite en conséquence < I'humanité > au sens plus
< de se faire admirer par les autres en sorte qu'une discipline porte son nom > (reliquos
particulier des sentiments de bienveillance consacrés à auCrui, en tant précisément qu'il
in ailmirationem tradueere ut ilisciplina ex ipso habeat uocabulum).Il reste, malgré tout, que -est
une chose semblable à nous, c'est-à-dire un être humain. Ces sentiments de bien-
Spinoza n'a pu effacer son nom de la mémoire des hommes, qui continuent à l'esti-
veillance s'expriment à traven une atrabilité de principe qui s'incame concrètement
mer particulièrement, d'autant plus qu'il ne I'a pas systématiquement recherché.
dans les règles d'un savoir-vivre.

236 237
Introiluctîon à l€thique : la uie ffictiw Its fgures interpersonnelles de l'afectiuité et le mimétisme ffictif

faire celles qui leur déplaisent > (cupiilitas


ea faciendi quae hominibus pla- éprouvons à I'encontre de I'action d'autrui > (tristitia qua contra ejusdem
cent et onittendi quae displiænt). Le premier scolie de la proposition 37 actionem aversatnur). Ces affects redoublent mimétiquement le mouve-
du de Seruitute explique que agir ainsi < humainement > fuumaniter) est ment emorcê par les prêcédents : en même temps que nous nous effor-
le propre de l'homme qui, au lieu de se laisser emporter au gré d'élans
çons de plaire à autrui par nos actions, et que nous tirons une
setisfac-
affectifi incontrôlés, vit sous la conduite de la raison : celui-là < agit tion de ce plaisir imaginaire que nous lui imputons' qui, à notre point
avec bienveillance et est mentalement au plus au point en accord avec de vue, rend nos proPres actions dignes d'estime, nous nous rêjouis-
soi-même > ftenigne agit et sibi mente maxime constat). Cette régularité sons eussi des actions par lesquelles, imaginons-nous, autrui cherche à
et cette mesure s'incament dans des affects qui remplissent à l'égard de nous plaire, et nous leur accordons également noffe estime : et dans
tous les eutres un rôle modérateur : et, à ce titre, ils peuvent jouer un ces jeux croisés d'affects en miroir, on tnit par ne plus savoir à quoi se
rôle positif dans le processus de libération. Mais, en tant qu'ils sont des rapportent la joie et la tristesse qui constituent le fond de tous ces sen-
affects, ils demeurent soumis aux lois gênérales qui commandent le timentsl. A la fin de I'appendice dt de Deo, ces deux attitudes mentales
développement de I'ensemble de la vie affective, et en particulier au de l,estime et du blâme avaient déjà êtê mentionnées, à côté du bien et
principe mimétique qui est à la base du dêsir de plaire et d'être bien du mal, de l'ordre et du dêsordre, du chaud et du froid, de la beauté
vu : c'est pourquoi, selon I'e4plication qui suit la définition des et de la laideur, du mérite et de la faute, ceux-ci étant < seulement des
affects 48, il demeure que < la bienséance est une espèce du dêsir d'être manières d'imaginer > (modi tantummodo imaginandi), foncièrement
bien vu > (modestia sltecies est ambitionis), ce qu'indique clairement relatives, et comme telles incapables < d'indiquer la nature d'aucune
d'ailleun l'énoncé de la définition des affects 43. Sentiments de rransi- chose, mais seulement la constitution de I'imaginanon > (nec ullius rei
tion, qui peuvent aider à la réalisation d'un certain équilibre mental, naturam sed tantum imaginationis constitutionem indicare)z. Ainsi les élans
au sens de la thérapeutique des affects exposêe dans la première partie inspirés par ces deux affects, par lesquels nous nous réjouissons ou nous
da ile Libertale, savoir-vivre et biensêance n'en restent pas moins enra- attristons au sujet de ce que fait autnri, n'expriment rien d'objectif et
cinés dans le sol de I'affectivité qui les soumet aux mécanismes de n'ont aucune valeur rationnelle.
I'imagination : de là leur caractère êquivoque, qui les expose en per-
rr:rnence à dégênérer et à être ramenés du côtê du dêsir de plaire et
d'être bien vu dont ils sont issus. 1. A la fin du de Afeetibus, le corollaire de la proposition 53 explique que lajoie
que l'âme éprouve en si considérant elle-même ( est de plus en plus attisée par le fait
Enfin, toujours dans la même catégorie d'afFects mimêtiques, le
{ue I'homme (qui éprouve cette joie) imagine qu'il est, lui, davantage estimê
des
scolie de la proposition 29 identifie pour ûnir < l'estime > (aus), qui est , (nagis nàgisqie fovetur quo magis homo se ab aliis lauilari imaginafzr,). Cette thèse
< la joie avec laquelle nous imaginons une action d'autrui par laquelle
"loo.,
est ainsi déÀontrè" : u En effet, d'autant plus il imagine qu'il est, lui, daventage estimé
des autres, d'autant plus grande est lajoie dont il imagine que les autres sont affectés
il s'est efforcé de nous plaire > (aetitia qua alteius actionern qud nos cona-
à cause de lui, et cèci a.'ec accompagnement de l:idée de soi-même; et en consê-
tus est delectai imaginamur)l, < le blâme > (uituperium), inversement, quence lui-même est affecté d'une plus grande joie evec âccompag!.emcnt de, I'idée de
correspondant à ( la tristesse qui exprime la répugnence que nous *i--ê-.. > En passant ainsi de I'un à I'autre, les affects ûnissent par n'être plus que le
reflet de ce qu,ils paraissent, des images d'images ou des simulacres; ces images se
nourrissent dè leuiréflexion réciproque les unes dans les autres, celle-ci constituant
leur véritable fond objectif.
1. L'expression < il s'est efforcé de nous plaire * (nos conatus est ilelectati) semble 2. Cette analyse de l'estime et du blâme sera à nouveau évoquée au dé-but du
prêter à l'action d'autrui un caractère intentionnel : il faut comprendre que ce câr:rc- second scolie de la proposition 37 du ile Seruitute, en rapPort avec la question des fon-
tère ne peut lui être imputé qu'imaginairemenr. dements du droit civil.

238 239
I*s fgures interpersonnelles de l'afeetivité et le mimétisme ffictiJ
Introduetion â /€thique : Ia uie alfective

En conclusion de cette séquence consacrée aux comportements pas des idêes adéquâtes. Or ce sont ces affections, et les idées confuses
que nous en avons spontanément, qui nous déterminent aussi à agir,
mimétiques, la proposition 30 canctêrise les sentiments que nous pro-
en orientant nos actions dans tel ou tel sens, non du tout en connais-
curent nos actions, telles que nous les voyons dans le regard de I'autre,
sance de cause, en fonction d'un jugement délibéré donnant lieu à une
une fois qu'elles sont eccomplies : alors, leur orientation s'étant irré-
décision volontaire, mais sous I'impulsion d'un entraînement dont
médiablement fixée à rravers leurs résultats, il y a lieu sinon de porter
nous prenons conscience seulement à travers la considêration de ses
sur elles un jugement objectif, du moins d'identifier les réactions affec-
effets occasionnels tout en restant ignorants de ses causes véritables. A
tives immédiates de satisfaction ou de mécontentement dont elles sont
cela s'ajoute que, en conséquence du mimétisme a{fecti{ nous prenons
pour nous l'occasion. La thèse développée par Spinoza à ce sujet est la
conscience de ces effets en les associant à la représentation que nous en
suivante : < Si quelqu'un a fait quelque chose qui, imagine-t-il, affecte
les autres de joie, il sera lui-même affecté de joie, evec accompagne- attribuons imaginairement à autrui. Lorsque nous sommes contents de
nous1, du fait de la représentation que nous avons de nos propres
ment de I'idée de soi en tant que cause, c'est-à-dire qu'il se considérera
actions par le biais de la reprêsentation que, croyons-nous, d'autres en
soi-même avec joie. Si au contraire quelqu'un a fait quelque chose qui,
imagine-t-il, af[ecte les autres de tristesse, il se considérera soi-même ont, représentation en vertu de laquelle ils seraient eux-mêmes
avec tristesse. > Le mécanisme qui déclenche la production de ces contents, nous sommes donc aft-ectés de < joie avec conscience de
nous-mêmes > (aetitia cum conscientia sui), mais dans des conditions
affects de joie et de tristesse est donc le même que celui décrit dans la
proposition 29, à propos d'une action dans laquelle nous nous enga- telles que cette conscience spéculaire n'a de prise sur aucun contenu
geons et dont la signitcation n'est pas encore détnitivement arrêtée : objectif distinct pouvant être identifié de manière certaine : et le
c'est dans la perspecrive ouverte par la présence imaginaire d'autrui, et
même raisonnement vaut pour les cas où, au contraire, nous ne
sommes pas contents de nous, toujours en rapport avec les sentiments
des affects que nous lui prêtons à notre sujet, que se protlent les affects
que nous éprouvons nous-mêmes, à propos de nos actions, et de nous que nous attribuons à autrui. Se superposent ainsi aux mécanismes du
qui les avons accomplies, selon que nous nous en réjouissons ou nous mimétisme affectif ceux de la fausse conscience, tels qu'ils ont dêjà êtê
en attristons, en proportion de la joie et de la tristesse que, symétrique- analysés dans le de Mente, redoublés par les conditions dans lesquelles
ment, nous lui attribuons. Ceci signifie que joue ici encore le mimé- s'effectuent nos actions, environnées d'une sorte de halo affectif qui
tisme a{fectif dont le principe a été démontré dans ia proposition 27, rend insaisissable leur signitcation rêelle.
sur laquelle s'appuie la démonstration de cette proposition 30.
Les figures concrètes de l'affectivitê identifiées dans le prolongement
Dans sa dêmonstration, cette proposition 30 fait par ailleurs réfé-
rence aux propositions 79 et 23 du de Mente, qui ont établi dans de cette analyse par le scolie de la proposition 30 sont : ( la fierté > (gloria)

quelles conditions l'âme accède spontanément à le conscience de soi, et < la honte > (pudor), qu'il ne faut pas confondre, explique Spinoza,
avec < I'assurance en soi-même > (acquiescentia in se ipso) et le < repentir >
par I'intermédiaire des idées qu'elle forme des affections du corps :
(poenitentia). Fierté et honte, en tant qu'elles reprêsentent une joie et une
cette conscience, qui dépend de la manière dont l'âme ressent les évé-
nements du coqps selon les idées de ces événements qui se forment en tristesse associêes à la représentation de causes extérieures, celles-ci êtant

elle, n'e en aucun cas la valeur d'une connaissance objective, les idées
des affections du corps, qui indiquent confusément I'existence du 1. < Nous nous considérons nous-mêmes avec satisfaction > (nosmet cum laetitia
contemplamur, démonstration de la proposition 34).
colps et celle des autres colps dont il est affecté, n'étant certâinement

241

t
240
Introiluetion à lEthique : la rtie afectiue Its fgures interpersonnelles de I'afectivité et le mimétisme afectiJ

lejugement qu'autrui est censé porter sur nos âctions, sont ( des formes personnellement à la considération d'une cause intérieure : le repentir,
d'amour et de haine > (amoris et odii species). Qu'est-ce qui, dans ces ces' qui est une tristesse, ne peut guère être utile, comme Spinoza I'expli-
est objet d'amour ou de haine ? certainement pas nous-mêmes, au moins quera plus tard dans le de Seruitutel; mùs I'assurance en soi-même,
directement, mais autrui, sur qui nous projetons nos propres joies et tris- quoiqu'il s'agisse d'un affect qui se dêveloppe en grande partie sur le
tesses. Mais ces sentiments, en même temps qu'autrui, nous concernent fond de reprêsentations imaginaires, peut néanmoins donner son point
aussi penonnellement, et c'est précisêment cette ambiguïté qui ies carac- d'appui à une procêdure de rationalisation de la vie affective2.
térise : ils peuvent donc être rattachés, en même temps qu'à la considéra-
tion d'une cause extérieure, à celle d'une cause intérieure, du fait que,
par mimétisme affecti{, nous ressentons pour nous-mêmes les affects que
nous imputons imaginairement à autrui : alon c'est aussi nous-mêmes 5 I LES EFFETS RETROACTIFS DU MIMETISME AFFECTIF :

que nous aimons ou haissons. Si l'amour ou la haine de soi sont suffisam- DESIRER ET ETR.E DESIRE, AIMER ET ETRE AIME,
ment forts pour supplanter la reprêsentation du jugement d'autrui, ils HAÏR ET ÊTRE HAÏ POUR SOI ET POUR AUTRUI
s'exprimeront à travers < I'assurance en soi-même > et le < repentir >, qui (propositions i7, avec son corollaire et son scolie,
n'ont pas exectement le même support objectal que < la ûerté > et < la 32 et son scolie, j3 et j4)
honte >, sentiments qui, plutôt que Par le souci de nous-mêmes, sont
obsédês parle point de vue d'autrui.
Les subtiles nuances de ces distinctions renvoient à des enjeux éthi- Le groupe de propositions qui va être étudié à présent tire les der-
ques fondamentâux. La fierté et la honte sont à la lettre diénantes, nières conséquences de la théorie du mimêtisme affecti{, selon laquelle
puisqu'elles soumettent la considêration que nous pouvons avoir de nos sentiments et nos conduites sont modelés en profondeur par la
nous-mêmes à la représentation extêrieure d'autrui, à travers des *
ûgures qui sont celles de la fausse conscience : et c'est pourquoi ces
'{:f.
.s;
1. Sur ce point, voir en particulier le scolie de la proposition 50 du ile Senitute.
sentiments nous abusent, puisque, suivant la pente qui les caractêrise, st' 2. Sur ce point, voir en particulier la proposition 52 du de Seruitute: < L'assu-
*:. rillce en soi-même peut tirer sa source de la raison, et seule cette assurance qui tire sa
s.
< il peut facilement se faire que celui qui cherche à se distinguer soit r*
source de la raison est la plus haute qui puisse se trouver > (acquiescentia in se ipso ex
prétentieux et s'imagine appréciê de tous alors même qu'il est méprisé s rutione oii potest et ed sola acquiescentia quae ex ratione oitur sunma est quae potest ilai).
de tous > (facile f.eri potest ut gloiosus superbus sit et se omnibus gratum ai C'est dans ce sens que le scolie de la proposition 10 du ile Libertate parlera de < la
suprême âssurance d'esprit t (summa animi atquiescentia,) associée à I'observation d'une
imaginetur quando omnibus molestus est); il vaudrait donc mieux,
;ir
esse
bonne règle de vie. Dans la seconde partie du de Libertate, où sont exposées les formes
dans notre propre intérêt, que nous évitions de < nous gloriûer u (glo- ultimes de la libération de l'âme, correspondant à la vie que celle-ci mène < sans rela-
riari), suivant une expression qui revient, entre autres, dans la démons- tion à I'existence du corps > (sine relatione ail cotporis existentiam), sera à nouveau repris
le thème de l'at4uiescentra, considérée cette fois dans I'absolu, comme apaisement
tration de la proposition 35 et dans le scolie de la proposition 31, suprême lié à la pratique del'amor intellectualis Dei: tI s'agit, dans ce cas, d'un senti-
comme d'ailleurs nous devrions aussi y regarder à deux fois avant de ment complètement dépenonnalisé, distinct de l' aequiescentia in se ipso qui en a préparé
nous déprêcier, puisque ces deux sentiments sont naturellement abu- la mise en place.
Rappelons que, dans le ile Afectibus. I'assurance en soi-même donne son objet à la
sifs. Mais les choses sont beaucoup moins simples en ce qui concerne
définition 25 des affects, que nous avons déjà eu I'occasion de commenter en étudiant
les sentiments qui font passer notre propre point de vue avânt celui le scolie de la proposition 26, où était déjà abordé le thème de < I'amour de soi> (phi-
I
d'autrui, et prennent ainsi la forme de joie ou de tristesse rattachées lautia).

242 243
Introduction à lT'thique : la uie ffictiue l*s fgures interpersonnelles de l'afectiuité et le mimétisme ffictif

considération des affects que nous prêtons à autrui, affects qui réagis- nature telle qu'elle ne se prête à être recherchêe que par une seule per-
sent sur les nôtres propres en intervenant dans leur constitutionl. Dans sonne, à |'exclusion de toute autrel : alors cette chose, en même temps
la proposition 31, Spinoza explique que le fait que nous nous reprê- que nous la rechercherons, nous ferons tout pour que les autres en
sentions que d'autres recherchent les choses que nous-mêmes nous soient dêtoumés ou privés; et cette orientation de nos affects, qui va
aimons, ou au contraire s'en détournent, nous concerne directement, epparemment en sens contreire de celle dêgagêe par le proposition 31,
et joue un rôle essentiel dans le développement de nos propres senti- d'après laquelle nous dêsirons que d'autres aiment en môme temps que
ments : et ainsi, selon le corollaire de cette proposition, ce que nous nous les choses que nous désirons et aimons, constitue encore poten-
aimons ou dêsirons, nous l'aimons ou le désirons cornme si autrui tiellement un âcteur de perturbation de notre vie affective. Les pro-
devait aussi I'aimer ou le désirer; et, lorsque ce n'est pas le cas, nos positions 33 et 34 râmènent à nouveau l'attention sur la relation qui
sentiments de dêsir et d'amour en sont perturbês. Ceci correspond au nous lie à une chose, de fait une Personne, que nous aimons, indêpen-
cas où une chose est recherchêe par d'autres en même temps que par damment de la prise en considêration des sentiments que d'autres per-
nous-mêmes, à moins au contraire que I'attitude d'autrui et la nôtre à sonnes encore peuvent lui porter, et elles êtudient I'effet en retour de
l'êgard de cette même chose ne soient de sens contraires. La proposi- cet emour que nous portons à cette personne, effet par lequel, en
tion 32 envisage ensuite le cas particulier où la chose, qui, en apptca- même temps que nous la constituons en objet Pour l'âffect que nous
tion du principe du mimétisme affectif, est exposée à être recherchée avons fixê sur elle, nous la considêrons aussi comme le sujet potentiel
par plusieurs personnes à la fois, le fait que l'une la désire ou l'aime d'un affect dont nous-mêmes serions l'objet : alors, peut-on dire, nous
su{Iisant pour que d'autres aussi la désirent ou l'aiment, est d'une nous comportons coûrme si nous étions nous-mêmes une autre per-
sonne, sur laquelle nous transférons imaginairement les sentiments que
;. nous avons dêjà fixés sur quelqu'un, ce transfert s'effectuant alors à
1. En intégrant ce groupe de propositions au développement consacré au mimé-
tisme affectif nous nous écartons quelque peu du découpage de ce passage du de Afec'
':
't'
notre bénéfice, et engendrant ou renforçant en nous-mêmes des affects
libas proposé dans la < carte de l'EthQue r qui a été placée en appendice du volume de lr:,
spécifiques, ainsi que l'explique la proposition 34. Au fur et à mesure
j.'
cette Inftoductioz à l'Ethique de Spinoza consacré à la cinquième partie sous le titre Izs t,:: que sont prises en considêration ces diverses configurefions affectives,
uoies de la libération (run, 1994, p.220). De fait, la complexité des analyses proposées 'ri
par Spinoza dans cette partie de son ouvrage, complexité qui reflète le caractère laby-
:; à trrrr.r, lesquelles nous nous lions à des personnes par I'intermédiaire
rinthique de la vie passionnelle lié au fait que son fonctionnement obéit aux méca- d'autres personnes, nous-mêmes pouvant prendre imaginairement la
nismes de I'imagination et fait intervenir la considération fantasmatique d'autrui, rend place de ces autres personnes, nous mettant ainsi colnme en tien dans
assez artificielles les divisions que l'on peut insérer dans leur développement, en vue
seulement d'en rendre la lecture plus aisée. La logique infemale des réactions affectives
ie dêveloppement de nos propres sentiments, Spinoza, dans les scolies
interpersonnelles produit en effet ici ses effets les plus pervers. Il revient à chaque lec-
teur de ce passage de I'Ethique, dans le contexte d'une réactualisation au présent de son 1. Ceci est le cas par exemple d'un homme qui projette de s'unir à une femme,
contenu rationnel, de se tracer au fur et à mesure son chemin dans le lacis de ces mul- ce qui suppose qu'elleioit ,oorti"it" aux séductions d'autrui : d'après ses biographes,
tiples combinaisons et situations affectives, qu'il est possible de classer formellement, Spinoza auralt lul--ême penonnellement vécu cette situation dans sa jeunesse, au
mais entre lesquelles il n'est guère possible de faire apparaître une progression véri- moment de son séjour dani la pension de Van Den Enden. Plus généralement c'est le
table. Cette remarque s'applique à l'ensemble du texte, jusqu'à la proposition 57, où cas de quelqu'un qui prétend à une position ou à une fonction ne pouvantêtre rem-
apparaîtra nettement une ultime division dans I'exposition du raisonnement suivi par plie quË p"irrtr r"ù. Iidais, comme it f, ae.in fait auparavant, Spinoza se garde bien de
Spinoza. Le mode de présentation adopté ici ne peut donc avoir qu'une vdeur provi- iài." lnt"ru.rri. dans l'énoncé de sa thèse la référence à des situations concrètes, qu'il
soire, en attente d'une élucidation plus approfondie du contenu de ces énoncés, qui ramène à leur épure formelle, en laissant à son lecteur le soin d'en remplir les contours
n'a pas sa place dans cette Introiluction à lTthique ile Spinoza. à I'aide de détails particuliers.

244 245
Introduction à /Tthique : la uie ffictiue Its fgures interytersonnelles de I'afectivité et le mimétkme afeetif

qui eccompagnent ces propositions, revient sur diverses ûgures Sur nous-mêmes la relation affective positive ou négative qui lie la troi-
concrètes de la vie affective, corune < le désir d'être bien vu > (ambitio) sième personne à la seconde, telle du moins que nous f imaginons, en la
ou la < compassion > (misericordia), <l'envie > (invidia) et < la fierté > voyant se former d'une manière qui, au départ, nous est complètement
(gloria) que les analyses précédentes avaient déjà permis de dégager, et Cxtérieure, mais que nous allons aussitôt intérioriser, en participant en
ilen prêcise à cette occasion de nouveaux aspects. nqtre nom propre à cette relation entre les deux autres personnes : cette
relation qui passe entre d'autres personnes rêagit ainsi indirectement sur
La proposition 31 explique ce qui se passe lorsque nous imaginons la formation de nos propres sentiments, pourvu que nous soyons déjà
que la personne que nous aimons affecte de joie ou de tristesse une liés affectivement à I'une d'entre elles. En parcourant cette espèce de
manière de plus en
tierce personne, qui en consêquence est censée la désirer, I'aimer ou la rycle, la circulation des affects paraît s'e{fectuer de
hari en même temps que nous-mêmes nous I'aimons. Cette confi.gura- plus compliquée, par transferts et transferts de transferts, toujours sur la
tion triangulaire est symétrique de celle analysée dans la proposi- base d'associations imaginaires.
tion 22 et dans le premier corollaire de la proposiaon 27, qui envisa- Ainsi que l'explique la démonstration de la proposition 31, la
geaient le cas où nous nous reprêsentons la penonne que nous aimons configuration étudiée par cette proposition se situe dans le prolonge-
corrune étant elle-même affectée de joie ou de tristesse par une tierce ment de celle qui a déjà êté envisagée dans la proposition 27, selon
personne qu'elle dêsire, aime ou déteste dans le même temps que, elle, laquelle nous imaginons que quelqu'un d'autre désire ou aime quelque
nous l'aimons. La manière dont cette relation est caractérisée renoue chose, ou bien l'a en haine : et il a êtê expliquê à ce sujet que' dans ce
ainsi avec la procêdure inspirêe d'un modèle combinatoire par laquelle Cas, nous nous appliquons automatiquement à nous-mêmes ces senti-
Spinoza soumet l'affectivitê à une étude formelle, qui lui permet de ments que nous prêtons à autrui, et ainsi nous les ressentons en
ramener des situations concrètes, telles que I'expérience les présente, à quelque sorte à se place, cornme s'ils nous affectaient nous-mêmes per-
leur épure abstraite, de manière à dégager les lois générales dont elles sonnellement. Dans le cas de figure pris en compte par la proposi-
modulent diversement les applications. aon 27, cette rêaction mimêtique s'opère automatiquement, même
'ïs
En quoi la relation andysée dans la proposition 31 s'apparenre-r-el1e, ,ir1 dans le cas où la personne dont nous soûlmes amenês à partager les
sentiments nous est au départ affectivement indiftérente. I1 s'agit à prê-
a:.::

sur le fond, à celle déjà analysée dans la proposition 22? La proposi-


..::

tion22 a établi que, dens le cas où nous nous représentons que la per- sent de voir ce qui se passe lorsque déjà nous-mêmes nous aimons la
sonne que nous aimons en aime une autre, nous sofirmes spontanément il personne que nous imaginons désirée' aimée ou haïe par quelqu'un
:i
conduits à transfêrer sur cette troisième personne les affects que nous d'autre, < indêpendamment même du fait > (sine hoQ qu'e nous I'ima-
avons déjà fixés sur la seconde : et ainsi, cette autre personne, selon que ginons désirêe, aimée ou haie par I'autre personne. En quoi, dans ces
celle que déjà nous aimons la désire, l'aime ou la hait, ou est censée le conditions, notre propre âffect, celui que nous attachons à la première
faire, nous allons également la désirer, I'aimer ou la haïr. La pro- personne, est-il influencê par la représentation de celui que nous impu-
position 31 entreprend à présent de montrer, symétriquement, que tons imaginairement à la seconde personne, affect qui conceme, non
le fait que la personne que nous aimons soit également désirée, aimée ou pes nous-mêmes, mais I'autre personne que nous aimons ?
haïe par une autre qu'elle affecte de joie ou de tristesse, ou du moins La proposition 31 distingue à ce propos deux êventualités' Ou
le fait que nous le pensions, influence aussi nos propres affects; ceci bien l'affect que nous éprouvons personnellement et celui dont nous
nous conduit, par une sorte de mouvement en retour, à transfêrer imaginons affectée une autre personne à l'égard de la chose que nous

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Introduction à lEthique : la uie ffictiue ks figures interpersonnelles de I'afectiuité et le mimétisme ffictif

aimons vont dans le même sens, pâr exemple celui d'une joie corres- qu'elle soit partagée par d'autres, c'est-à-dire à ce que, de leur côté, les
pondant à une augmentation tendancielle de puissance : alors ces deux autres ou d'autres aiment la même chose que nous : du moins, en ima-
sentiments, le nôtre et celui de I'autre personne, se conforteront réci- ginant qu'il en est âinsi, nous sofiunes confortés dans nos propres sen-
proquement I'un I'autre, et par là < nous aimerons de façon plus timents; en effet, au cas où nous serions amenés à imaginer le
stable > (constantius amabimus), c'est-à-dire que nous serons confirmês contraire, nos sentiments en seraient altêrés, déstabilisês en quelque
dans notre propre sentiment par la considération imaginaire du senti- sorte, et nous serions plongés dans un état ambigu de joie-tristesse,
ment que nous attribuons à autrui; c'est comme si, pâr une sorte de plus pénible à supporter peut-être que la tristesse même. Et, lorsque,
composition mécanique des forces, I'affect éprouvé par autrui venait au lieu d'amour, c'est de la haine que nous êprouvons, ce qui revient
s'ajouter au nôtre de manière à en accroître I'intensité. Ou bien le sen- au fait que nous associons la représentation d'une chose extérieure à un
timent dont nous soûlmes nous-mêmes affectés et celui que nous sentiment de tristesse, il en va exactement de même : si nous voyons
imputons imaginairement à autrui sont discordants, I'un allant dans le aimée par d'autres la chose que nous haïssons, nous ne pouvons qu'être
sens d'une augmentetion de la puissânce, donc d'une joie, I'autre dans troublés, au point de ne plus savoir ce que nous-mêmes nous éprou-
celui de sa diminution, donc d'une tristesse : alon les forces des deux vons, puisque nous sommes alors écartelés entre la tristesse et la joie, et
affects, le mien et celui d'autrui, au lieu de s'additionner vont se sous- déchirés par ce conflit.
traire, et I'interÉrence entre ces deux affects s'effectuera suivant le C'est cette idée que développe précisément le corollaire de la pro-
schéma delafluctuatio animi, tel qu'il a dêjà été décrit dans le scolie de position 31, selon lequel, en conséquence de la thèse développée dans
la proposition 17; c'est-à-dire que nous serons mentalement écartelés la proposition, < il suit que chacun s'e{force, autant qu'il le peut, que
entre deux tendances de sens opposês, et serons ainsi conduits, d'une chacun aime ce que lui-même aime et ait en haine aussi ce que lui-
part, à continuer à aimer, pour des râisons personnelles, une chose que, même hait > (hujus sequitur unumquemque quantum potest conari ut unus-
d'autre part, nous nous mettons aussi à haïr pour la simple raison que quisque id quod ipse amat amet et quod ipse odit, odio etiam habeat). L'ex-
nous la croyons haïe, ou tout au moins dédaignée, par autrui; et ainsi pression < s'efforcer autant qu'on le peut ) (quantum potest conai), qui
< dans le même temps nous aimerons et haïrons cette même chose > se trouvait déjà dans l'énoncé des propositions 12 et 13, indique la
(eodem ergo tempore hoc idem amabimus et aversabimur), en raison de la nécessité d'un irrépressible êlan, antérieur à toute dêlibération raison-
supeqposition accidentelle des effets du fonctionnement de deux mêca- née, élan qui trouve sa source dans le mouvement dt conatus auquel il
nismes aft'ectifl distincts. Dans les deux cas, celui où notre sentiment emprunte son énergie. De toutes nos forces, nous soûunes ainsi pous-
personnel est confirmé et celui dans lequel il est au contraire ébranlê, sés à imaginer les affects d'autrui sur le modèle de ceux que nous res-
il y a donc interférence entre nos sentiments et cenx d'autrui, ces der- sentons pour notre propre compte, en projetant nos sentiments à I'ex-
niers réagissânt sur les nôtres de manière à les influencer dans un sens térieur de nous-mêmes de manière à en faire tendanciellement des
positif ou négatif nonnes universelles, auxquelles, à notre idêe, tous devraient se confor-
Lorsque nous aimons, ce qui correspond au fait que nous associons mer. La thèse développée ici par Spinoza se sirue dans le prolonge-
la reprêsentation d'une chose extérieure âu sentiment de joie qui cor- ment de la théorie de I'imitation des affects exposée dans le scolie de la
respond à une dilatation de notre puissance d'être, pour préserver cette proposition 27, dont elle reproduit en quelque sorte le contenu en en
joie qui nous satisfait profondément, puisqu'elle va dans le sens de donnant une présentation inversêe, de manière à mettre en évidence
l'élan impulsé par notte conatu.s, nous avons donc tout intêrêt à ce les effets rétroactifi de ce phénomène d'imitetion : en même temps

248 249
lntroduction à lTthique : la ùe afective l*s fgures interytersonnelles de I'afectivité et Ie mimétisme afectif

que nous ressentons pour nous-mêmes les affects êprouvês par autrui, le cas où la joie d'autrui, ou du moins la représentation imaginaire de
tels du moins que nous les imaginons, ainsi que cela a été expliquê celle-ci, vient se composer avec la nôtre dans le sens d'une intensiûca-
dans la proposition 27 et son scolie, nous sommes irrésistiblement tion de cette dernière, s'installe la penpective deltfluctuatio animi.De
enclins à imaginer qu'autrui éprouve des a{fects identiques aux nôtres, fait cette situation, qui est celle de la rivalitê emoureuse, telle que la vit
dont nous le créditons en quelque sorte potentiellement, comme s'il imaginairement chaque amant dans ses propres fantesmes personnels,
devait lui-même les éprouver à notre place. Ainsi le cycle de f imita- anticipe sur la situation particulière examinée dans la proposition 32,
tion paraît se refermer en revenant à son point de dêpart : naturelle- où la chose à laquelle nous attachons nos joies est de nature telle
ment portés à imiter les affects d'autrui, nous nous comportons men- qu'elle ne peut être possédêe que per un seul.
La proposition 37 dt de Seruitute, dont les deux scolies esquissent
talement comme si autrui devait rêciproquement imiter les nôtres, de
manière à ce que, tous en même temps, nous êprouvions des senti- une théorie du droit civil, âit intervenir dans sa seconde démonstra-
ments identiques; faute de quoi, l'interférence des sentiments êprouvés
tion la proposition 3l dta, de Afectibus et son corollaire. Cette proposi-
par les uns et les autres, qui de toute façon doit s'opérer, produirait des
tion du de Seruitute explique que ( tout homme suivant la vertu >
effets perrurbants, gênêratetrs de Jluctuatio aninti.
(unusquisque qui
sectatur virtutem), donc pounuivant des intérêts
conformes à la fois à I'utile propre et à l'utile commun, doit désirer
Nos sentiments les plus personnels sont donc marqués en profon-
pour soi le même bien que pour les autres, et est confirmé dans ce sen-
deur par la considération d'autrui, avec qui nous les partageons imagi-
timent par la connaissance qu'il a de Dieu, c'est-à-dire de la nature des
nairement : et si ce partege ne s'effectue pas, ou s'effectue dans de
choses considérée dans son ensemble. L'ambivalence des phênomènes
mauvâises conditions, la nature de nos sentiments est modifiée, en
imitatifi, qui accompegnent le développement de toute la vie affec-
même temps que la valeur que nous leur attachons est entachée d'in-
tive, fait que ceux-ci lient êtroitement les hommes entne eux en même
certitude. C'est ce que signifie la citation empruntée à un poète1 sur
temps qu'ils crêent tendanciellement les conditions de leur opposi-
laquelle s'achève le corollaire de la proposition 31 : < Amants nous
tionl : Spinoza montrerâ par ailleun que les figures concrètes de la
espérons autant que nous craignons / Il est insensible celui qui aime
communauté humaine ne peuvent se former durablement en I'absence
avec la permiSsion d'un autre. > Notre sentiment amoureux est aiguisé
de cette détermination, qui est la base réelle de toutes les sociêtés,
par le fait que nous imaginons qu'il est partagê par autrui' avec qui
celles-ci étant fondées sur les passions des hommes, et non sur une
nous imaginons être en rivalité, ce qui nous comble de joie tout en
éveillant en nous une certaine inquiêtude : et si, ce bien que nous
convoitons, quelqu'un d'autre allait nous le disputer ? Mais cette 1. Revenant dans le scolie de la proposition 4 du ile Libutate sur la thèse exposée
inquiétude rend la chose recherchêe plus désirable encore, du fait dans le corollaire de la proposition 31 du de Afectibus, Spinoza explique que la même
disposition mimétique qui, chez un homme ne vivant pas sous la conduite de la rai-
même que nous ne sommes pas seuls à I'aimer. On le voit, même dans son, prend la forme passionnelle du < désir d'être bien vu > (ambitio), génératrice d'in-
nombrables conflits potentiels, revêt, chez celui qui au contraire vit sous la conduite
1. Le texte del'EthQue ne précise pas qui est ce poète, ni d'où est extraite la cita- de la raison, la forme d'une < attention raisonnée à autrui > (pietas), indispensable à
tion qui lui est emprunté;. I1 s'agit d'Ovide, qui est peut-être alr)( yelr)( de Spinoza le I'harmonie de la vie communautaire. Cette convertibilité illustre la thèse générale
poète par excellence, dont il a longu.ement pratiqué et méditê les æuvres. Il cite ici selon laquelle <r c'est en vertu d'un seul et même appétit qu'un homme est dit tantôt
iibt peut-être de mémoire, et en en intervertissant I'ordre, deux vers des actif, tantôt passif > (unum eundemque esse appetitum pet queîn homo tam agere quam pati
-àtrt, ilicitur),Darns I'affectivité sont données à la fois, et indistinctement, les conditions d'un
Amorcs (ll, 19, v. 4 et 5) : Fereus est si quk quoil sinit alter amat / Spnemus padter, paiter
metuamus amantes. accord et d'un désaccord entre les hommes, I'un n'allant jamais tout à fait sans I'autre.

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Introduction à /€thique : la uie ffictive I*sfgures interpersonnelles de I'afectivité et le mimétkme ffictif

décision rationnelle prise miraculeusement en cornmun. Mais l'imita- telles qu'il est inésistiblement amenê à les projeter imaginairement sur
tion des affects, et la projection imaginaire des sentiments des uns sur cet autre, coûlme si celui-ci devait les partager avec lui, et devait aussi,
ceux des autres et de ceux des autres sur ceux des uns qui en est la les partageant, marquer par là même qu'il les âpprouve. Aimer par
consêquence, si, âu départ, elle est complètement irraisonnée, puis- exemple, c'est une expérience très personnelle qui est pourtânt vécue
qu'elle trouve sa source dans des élans ou dans des pulsions à travers sur un mode potentiellement cornmunautaire, dans I'attente de I'as-
lesquels le mouvement du conatus se greffe sur les représentations de sentiment des autres : celui qui aime ne se contente pas du sentiment
I'imagination, est nêanmoins susceptible d'une rationalisation ulté- qu'il éprouve pour son propre compte, mais il fait comme si d'autres
rieure : et, de fait, il n'y a pas d'autre voie pour parvenir à la paix devaient aussi l'éprouver en même temps que lui, ce qui serait le cas
civile. La proposition 20 du de Libertate qui aborde, dans le contexte de s'ils occupaient se propre place; et il se reprêsente les choses ainsi de
I'exposé de la théorie de la libération, les problèmes de la socialité, manière à mieux affirmer la vdeur de son sentiment personnel qui, en
prend également appui sur la proposition 31 dt de . fectibus, et I'absence d'une telle caution, serait altéré, ou tout au moins risquerait
explique que I'amour envers Dieu, qui représente le point le plus élevê de voir sa crédibilité diminuée. En accord avec les règles de cette
auquel puisse conduire une régulation de la puissance d'imaginer qui logique imaginaire, qui s'imposent à nous sans même que nous en pre-
est naturellement en nous, ( doit être d'autant plus attisé que nous nions conscience, < nous voyons que chacun désire naturellement que
imaginons que plus d'hommes en jouissent aussi > (eo magkfoveri debet les autres vivent à son idée > (tidemus unumquemque ex natura appetere ut
quo plures homines eodem gaudere imaginamur).On le voit, cette impul- reliqui ex ipsius ingenio viuant)1 , comme si les sentiments éprouvés par
sion à faire parteger eux autres des sentiments que nous éprouvons n'importe quelle personne devaient valoir pour tout le monde en
reste jusqu'au bout marquée par le pouvoir de l'imagination : mais même temps que pour elle-même.
cele ne signifie pas que ses effets doivent âtalement ou dêfinitivement On voit aussitôt les conséquences d'une telle disposition, avec la
échapper à une tentative de contrôle rationnel qui, sur la base d'une dimension ryrannique qui la caractérise : chacun dêveloppant en soi-
comprêhension objective des mécanismes de leur production, la même le fantasme selon lequel les autres devraient absolument vivre et
débarrasse, dans certaines limites, de ses aspects conflictuels. J ressentir à sa façon, et voir les choses de la même manière qu'il le fait lui-
Mais, au point où se situe l'analyse de I'affectivité exposée dans le tl
& même, alors que les points de vue et les intérêts des uns et des autres, tels
II
de Affectibus, il n'est pas encore question de cette possible retionalisâ- qu'ils se forment selon I'ordre cornmun de la nature au hasard des occa-
*,
tion des e{fets du mimétisme, et ce sont les aspects déstabilisateurs de *w sions et des rencontres, sont nécessairement di"ftêrents et ne peuvent
celui-ci, en rapport avec les phénomènes de\afluctuatio animi, qui sont P immédiatement s'accorder entre eux, cette tendance mimétique, en
F
au contraire soulignés. C'est dans cet esprit que le scolie de la proposi- #
i"
tion 31 propose, en illustration de la thèse développée dans son corol- iii

laire, une figure concrète de I'affectivité qui a déjà êtê caractêisée, et 1. La formule ex suo ingenio ou ex ipsius ingenio, qui revient assez souvent sous la
plume de Spinoza, n'est pas facile à traduire. Elle exprime le désir invétéré, inscrit au
ceci de manière telle qu'elle paraît tirer prêfêrentiellement l'âme dans plus profond de chacun de nous, de tout râmener à son propre point de'!'ue, comme
le sens de la passivité : < le désir d'être bien vu > (ambitio), dont la si < les autres > (eliqui) devaient aussi le p^rteget. La ôrmule alambiquée < selon sa
notion, introduite dans le scolie de la proposition29, est aussi reprise propre complexion ), retenue le plus souvent par les traducteurs, n'est guère satisfai-
sânte, et nous avons préféré ici lui substituer cette autre traduction, plus libre sans
dans la dêfinition des affects 44. En effet, chacun éprouve ses propres
doute, mais plus proche de I'idée exprimée par Spinoza : < à son point de vue r ou < à
affects sous le regard et en considêration de l'autre, dans des conditions son idée >.

252 253

*
Introduction à ltthique : Ia uie ffictive Lcs fgures interpersonnelles de I'afectiuité et le mimétisme ffictiJ

même temps qu'elle attache affectivementles hommes les uns aux autres nous-mêmes. Mais que se passe-t-il lorsque nous voyons quelqu'un
par des liens extrêmement forts, crée du même coup les conditions d'in- d'autre < jouir de quelque chose dont un seul puisse disposer > (re aliqua
nombrables conflits : < Comme tous ont êgalement ce même désir, ils se qua unus solus potii potest gaudere) ? Alors notre génêrositê spontanée se
gênent êgalement, et comme tous veulent être estimés ou aimés de tous, retoume en volonté d'appropriation exclusive : cette chose dont nous
r> (dum omnes paiter appetunt, paiter sibi impedi-
ils se détestent entre eux voyons I'autre jouir, nous sonunes idêalement portés à en jouir aussi
mento, et dum omnes ab omnibus laudari seu amari volunt, odio inuicem sunt). pour notre propre compte coûune si nous étions à sa place, ainsi que I'a
Le conformisme viscéral, qui constitue la trame de toute la vie affective, montré le premier corollaire de la proposition 27; mais, comme il est
alors même que, sur le plan des fantasmes, il paraît tendre vers un accord impossible que deux penonnes jouissent de cette chose en même temps,
(( nous sorrunes enclins à faire que, lui, il ne puisse disposer de cette
universel, dêbouche dans les faits sur des antagonismes passionnels qui,
potentiellement, dressent tous contre tous. C'est cette leçon que repren- chose > (conabimur eficere ne ille illa re potiatur). Et ainsi c'est précisêment
dra la chapitre 19 de l'appendice du de Seruitufe, en expliquent que ( tout parce que nous imaginons que les autres devraient désirer les mêmes
amour admettant une autre cause que la libertê de l'âme se retourne âci- choses que nous que nous solnmes subjectivement poussés à leur refuser
lement en haine, à moins que, pire encore, il ne prenne la forme d'une la possession effective de ces choses : du âit même que nous voulons leur
espèce de délire, et attise davantage la discorde que la concorde >> (omnis faire partager nos joies, et prendre notre part des leurs, nous sommes
amor qui aliam causam praeter animi libertatem agnoscitfacile in odium transit, conduits à préfêrer les voir plongês dans la tristessel.
nisi, quod pejus est, species delirii sit, atque tum magis discordia quam concordia Le scolie qui accompagne la proposition 32 revient sur une figure de

fovetur)1.
l'affectivité qui a déjà êtê canctênsée : < I'envie > (inuidia) , dont la notion
a été introduite dans le scolie de la proposition 24 et est reprise dans la
C'est précisément sur une telle perspective de conflit que dêbouche dêfinition des affects 23. < Selon la nâture des hommes, les choses sont
l'analyse de la nouvelle configuration traitée dans la proposition 32. La disposées dans la plupart des cas de telle manière ,> (cum hominum natura
proposition 31 envisageait le cas très génêral où nous aimons quelqu'un, plerumque ita comparatum est) que, s'ils s'attristent des maux d'autrui, ce
sans que soit davantage précisée la nature de cet amour et de la penonne qui est la source de leurs comportements compassionnels, eux-mêmes
sur laquelle il s'est fixé : dans ce cas, très généreusement en apparence, entièrement fondês sur des automatismes mimétiques, ils ne sont pas
nous sommes portés à prêter nos propres sentiments à autrui, dans la moins portés à s'attrister des biens dont ils voient d'autres jouir, dans la
perspective intéressée, en fait, d'en intensifier les manifestations pour mesure où ils se reprêsentent subjectivement que, les autres pouvant en
revendiquer la disposition exclusive, ils pourraient en être eux-mêmes
privés; et, poussés instinctivement à faire leur possible pour éliminer les
1. Toutefois il est à remarquer que cette réflexion entre toutes désabusée, même
si elle met I'accent sur la dimension conflictuelle des dispositions mimétiques qui causes de cette tristesse, lls seront poussés à s'approprier les biens des
constituent le fond de l'affectivité humaine, continue néanmoins à en reconnaître les autres, pour pouvoir en jouir à leur place, et ceci d'autant plus qu'ils se
âspects concordataires, qui placent ces mêmes dispositions à la base de tous les rassem-
blements humains; et c'est pourquoi les conditions politiques d'un accord entre les
hommes passent par un traitement de ces dispositions en dehon desquelles I'existence
en commun serait tout simplement impossible, les formes minimales d'une commu- 1. La démonstration de cette proposition32fait ré{érence à la proposition 28 :
nication entre les individus n'étant pas, en leur absence, réunies : c'est cette leçon, ceci veut dire que ce qui, au départ, se présente comme un simple souhait est insépa-
esquissée dans la proposition 37 du ile Seruitute, qui sera plus tard reprise par Spinoza rable d'un passage à I'acte : la chose dont un seul peutjouir, nous allons effectivement
dans son Tractatus Politicus. tout faire pour nous I'approprier et pour en dêposséder autrui.

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Introduction à lEthique : la uie alfective I-es interpersonnelles de l'afectiuité et le mimétkne afectif
fgures

reprêsentent que les personnes qu'ils envientjouissent davantage de leurs


encore le scolie de la proposition 55, cette disposition à envier autrui,
biens. Il y a 1à un phénomène d'entraînement impulsif, qui ne fait l'objet
qui est encore renforcée par l'êducation, a pour conséquence que < les
d'aucune décision délibérée. Or, cette compulsion à envier aux autres ce
hommes pour cette ceuse se nuisent les uns aux autres > (homines hac de
dont on les voitjouir est la même, ou du moins a les mêmes sources que
causa sibi inuicem molesti sunt) : à I'horizon de I'envie, alors même
celle par laquelle on est aussi porté instinctivement à plaindre les autres
qu'elle est inspirée au départ par I'amour, I y a la hainel.
pour les maux dont on les voit souffrir : c'est le même mimétisme ins-
Pour mieux mettre en évidence ce que ces attitudes ont de spontané
tinctifquijouedans les deux cas, ( et en consêquence nous voyons que,
et d'irraisonné, le scolie de la propositton 32 développe pour finir un
de la même propriété de la nature humaine, il suit que les hommes sont
exemple qui, auxyeux de Spinoza, â une valeur toute particulière : c'est
miséricordieux et aussi que ces mêmes hommes sont envieux et animés
celui de I'enfant, qui témoigne exemplairementn à la manière dont le
par le désir d'être bien vus les uns des autres D (videmus deinde ex eadem
ferait un modèle expérimental, du rôle prédominant rempli par I'imagi-
naturae humanae propietate ex qua sequitur homines esse misericordes sequi nation dans le dêveloppement de I'affectivité. Les enfants2singent natu-
etiam eosdem esse invidos et ambitiosos)l.
rellement les comportements d'autrui : ils rient en voyant les autres rire
C'est ce qui conduit Spinoza, dans le scolie de la proposition 55 du
de Afeaibus, à afHrmer, en référence à ce scolie de la proposition 32, 1. La proposition 34 du ile Seruitute, dont la démonstration fait en particulier
< que les hommes sont envieux par nature, c'est-à-dire tirent une satis- référence à la proposition 32 et au scolie de la proposition 55 du de Afeetibus, analyse
faction de la faiblesse de leurs égaux et au contraire trouvent un motif les formes concrètes prises par cette relation d