A nos humbles yeux mortels, la vie de Joseph Jézéquel, simple garçon au laboratoire de la Faculté des Sciences, apparaît comme

une singulière erreur, une mélancolique injustice. Pourquoi, en effet, des dons si précis concernant la science de l'histoire naturelle ont-ils été semés dans le cerveau de ce modeste Breton, fils et petit-fils de pêcheurs, incapable de les utiliser pleinement parce qu'obligé de gagner sa vie dès son enfance, comme pêcheur lui-même ? Ou bien alors pourquoi, Jézéquel, admirablement doué, est-il né dans cette pauvre famille de six enfants, au lieu d'avoir vu le jour au sein d'une famille fortunée qui eût pu le faire bénéficier de la culture nécessaire à sa vocation de naturaliste ? La vie de Joseph Jézéquel est un de ces émouvants modèles d'existences fécondes, laborieuses et mal récompensées. D'ailleurs, voyez-le, ce modeste garçon de laboratoire A 67 ans, d'une verdeur et d'une activité en apparence inaltérables, il nous montre que sa vie fut sainement réglée, consacrée au travail et au foyer. Son crâne est dénudé, son oeil bleu contient, je ne sais quoi d'un peu triste et amer qui émeut. Mais quelle dignité dans le regard à la fois modeste et pensif, dans la taille hautement dressée, dans la voix douce et sérieuse, colorée d'un léger accent du terroir natal, et dans ces mains travailleuses aux ongles usés, aux paumes Joseph Jézéquel naquit à Roscoff (Finistère), le 1er novembre 1855. Il était le deuxième d'une famille de six enfants. Son père, pêcheur, fils de pêcheur, exerçait aussi le métier de cordonnier, quand la pêche ne donnait pas, dans la mauvaise saison ou par les jours de gros temps. Le petit Joseph fréquenta l'école jusqu’à l'âge de neuf ans. Mais, dès qu'il sut marcher à quatre pattes, il alla barboter à la grève. Plus tard, son père l'initia au métier de cordonnier, mais seule, la grève l'intéressait.

Et notre Breton passe son enfance en tête à tête avec la mer, le ciel et la solitude, à découvrir des animaux qui provoquaient son étonnement ou son admiration, excitaient son imagination, enrichissaient sa pauvre petite cervelle d'enfant malheureux et privée d’instruction. Mais les animaux marins n'émerveillaient pas Jézéquel tout seul. Il y avait là aussi des « Messieurs » de Paris qui se passionnaient pour la pêche et s'interpellaient avec des cris de triomphe quand ils avaient découvert quelque spécimen curieux de la faune maritime. Et ces messieurs, c'étaient... tout bonnement, M. H. de Lacaze-Duthiers, membre de l'Institut, professeur d'anatomie comparée et de zoologie à la Sorbonne, qui devait fonder et diriger les fameux laboratoires de zoologie expérimentale à Roscoff même, ainsi que la station de Banyuls sur mer, dans les Pyrénées- Orientales (laboratoire Arago); Edmond Perrier, devenu depuis directeur du Muséum ; Giard, futur professeur d'embryologie, biologiste remarquable...

Le petit Joseph avait dix ans. Les « messieurs de Paris», frappés de l'intelligence du gamin et de sa connaissance des animaux de mer, le chargeaient de missions difficiles : « Va nous chercher tel mollusque, telle variété de coquillage... » M. de Lacaze-Duthiers, en particulier, s'intéressait à lui. Et de cette rencontre hasardeuse devait dépendre tout l'avenir du jeune Breton illettré jusqu'à l'âge de vingt ans, il fut le fournisseur attitré du professeur de zoologie. Dès que les vacances arrivaient, Joseph Jézéquel allait rechercher pour son maître les animaux qu'il nommait de leur nom familier en langage breton, mais dont, parfois, il apprenait, pour ne plus l'oublier, l'appellation scientifique. Enfin, la vingtième année sonne. Jézéquel n'est guère instruit, ni riche. Mais c'est un rude gars plein de courage et d'intelligence et qui connaît sur le bout du doigt la faune maritime des parages bretons. Il décide d'élargir son champ d'observation ; il veut rouler sa bosse, voir du pays et des ciels nouveaux... Il s'engage dans la marine de l'Etat, pour cinq ans. Et le voilà qui court les mers, aborde en Chine, au Japon, au Kamtchatka, en Océanie, à Sumatra, Bornéo... Son intelligence s'aiguise, son acquit augmente. Il devient un homme. A bord du navire breton, le Kerguelen, où il passe cinq années, son activité, son besoin de s'instruire se manifestent encore. Le voici dans la timonerie ; le voilà quartier-maître, torpilleur Il revient au pays avec des galons. Il se sent à l'abri de l'incertitude où il auparavant, où vivent tous les humbles pêcheurs. Sa situation se dessine ; ses chefs l'encouragent. Il songe à rengager. Le jour où il devait signer, il manque le tramway : « Ah ! se dit-il, ce sera pour demain. » Mais l'après-midi même, il rencontre, à Roscoff, M. de Lacaze-Dutiers, le savant naturaliste : « Jézéquel, viens avec moi à Paris, dans mon laboratoire. Tu m'aideras à faire mes préparations.” Rouge de joie et d'émotion, le quartier-maître a accepté. Adieu les galons et le rengagement. Jézéquel ira au laboratoire de la Sorbonne ' Il arrive à Paris en novembre 1881. Il a 26 ans. Il prend possession de son emploi, dans ce laboratoire où il est encore aujourd'hui. Pendant quinze ans, il trime pour un salaire infime. 79 francs par mois. Certes, son maître, Monsieur de Lacaze-Dutlliers, est pour lui plein de bontés, mais que peut-il sous ce rapport ?

Déjà son remarquable don d'observation scientifique s’était révélé. Dès 1882, il avait dans la tête les principes d’un procédé destiné à conserver vivants les animaux marins, procède qu'il ne devait oser révéler que de longues années après, mais qui est au j ourd'hui universellement employé sans que l'on sache, bien souvent, qu'il est dû à Joseph Jézéquel.

Jusqu’à cette période là, les animaux conservés dans des cuves d'eau de mer mouraient tous au bout d'un certain temps, variable selon leur espèce. Les expériences dont ils étaient l'objet s'en ressentaient fâcheusement. Jézéquel était frappé de ce phénomène. Ils vivent dans la mer et ils meurent dans nos bassins, se répétait-il... Néanmoins, il continuait, comme il lui était prescrit, de changer souvent l'eau des cuves. Mais pourquoi remettrais-je toujours de l'eau fraîche sur mes animaux, se dit-il un beau jour ? Ce fut le trait de lumière. L'eau de la mer n'est jamais changée, raisonna notre jeune naturaliste. Il doit se produire en son sein des actions, des transformations chimiques nécessaires. Nécessaires à quoi ? ...

Son peu d'instruction ne lui permit pas de se l'expliquer. Mais l'intuition l'avait mis sur le chemin de la vérité. A partir de ce jour il ne changea jamais plus l'eau de mer contenue dans ses cuves et bocaux. Et, depuis ce jour, les animaux ne moururent jamais plus avant leur heure. Son maître resta rêveur. Mais il adopta la méthode de Jézéquel, se loua de son modeste auxiliaire, et il en fit publiquement l’éloge dans plusieurs communications officielles à des réunions scientitïques. Jézéquel ne trouvapas seulement le moyen de faire vivre plus longtemps les animaux dans de l'eau de mer non renouvelée (il en a qui n'a pas été changée depuis trente ans). Il réussit, comme nous allons le voir, à rendre transparents les corps opaques et à faciliter ainsi les études des élèves (et même des professeurs) sur les organes en place. Ses préparations s'étendirent aux carapaces d'oursins qui, grâce à la technique employée par lui et connue de lui seul (nouveau Bernard Palissy), transforme ces carapaces en véritables objets d'art. Débarrassées de leurs piquants, les carapaces deviennent aussi dures, aussi vernies et colorées que de la porcelaine. Mais elles sont transparentes et, placées autour d'une ampoule électrique, elles constituent des veilleuses aux dessins et aux couleurs ravissantes. Et tant d'autres choses encore ! A la mort de Lacaze-Duthiers, le professeur Yves Delage fut nommé, en 1885, directeur du Laboratoire de Zoologie de la Faculté des Sciences. Sous l'influence de cet admirable savant, l'intelligence de Jézéquel se développa encore. Yves Delage était un travailleur acharné et son exemple constituait pour son entourage un entraînement irrésistible. L'habileté de Jézéquel fut pour Yves Delage d'un grand secours. Aussi le maître éprouva-t-il un jour le besoin de le proclamer. Le 15 mars 1918, il fit une communication à la Société Zoologique de France, où il dit tout le rôle joué par son modeste et si remarquable collaborateur. Un jour, dans le creux de sa main, Jézéquel me montra un peu de terre grise et desséchée, provenant d'une boîte en fer-blanc. Cette terre contient des oeufs que des Apus, il y a huit ans, y ont déposés. Il suffit de jeter cette terre dans l'eau pour assister, une dizaine de jours après, à l'éclosion des jeunes Apus. On voit l'oeuf, semblable à une petite bonbonnière, s'entr'ouvrir et laisser apercevoir, à l'intérieur, l'animal, d:une jolie couleur orangée. Cette terre peut se conserver presque indéfiniment. Et l'on peut, à son gré, en la jetant simplement dans l'eau douce, donner naissance à de nouveaux Apus ; on peut faire renaître de la vie selon son. caprice ! ...Aujourd'hui, Jézéquel a 67 ans. Maurice MONTABRÉ.