You are on page 1of 2

LA MATIERE ET L’ESPRIT

Esprit, du latin « spiritus » = souffle vital.

Couramment, on conçoit la réalité comme composée de matière mais aussi d’esprit selon des figures diverses.
Certains êtres seraient même composés des deux comme l’homme serait composé d’un corps et d’une âme. Or il n’est pas
facile de comprendre le dynamisme et l’auto organisation du vivant sans faire référence à un principe vital qu’on appelle âme
mais que recouvre aussi la notion d’esprit conformément à l’étymologie de ce mot. Mais qu’est ce que l’esprit exactement ?
Est-il propre aux vivants les plus évolués en tant que conscience ou est-il commun à tous les êtres vivants ou bien encore
organise-t-il toute matière dont la physique et la chimie montrent les caractères complexes ? Ne faudrait-il pas un esprit de la
matière pour être organisé de manière aussi complexe que la physique ou la chimie nous le révèle ? Inversement, la notion
d’esprit est-elle vraiment nécessaire pour comprendre la matière ? Ne peut-on réduire la réalité entière y compris intellectuelle
et spirituelle à des processus physiques et chimiques ?
La matière et l’esprit sont-elles finalement deux notions aptes à représenter la réalité ? L’histoire de la philosophie
montre qu’il n’est pas facile d’articuler ces deux notions pour représenter la réalité mais que de même la réduction de l’une à
l’autre, que ce soit dans le matérialisme d’un Epicure ou dans l’immatérialisme si particulier de Berkeley, ne va pas sans poser
problème.

Deux grandes conceptions :

Monisme : le réel est fait d’une seule (« mono ») substance.


Immatérialisme : tout est idée ou sensation Matérialisme : tout est matière
Par exemple, Berkeley Par exemple, Epicure
Dualisme : le réel est composé de deux substances (âme et corps)
Par exemple, Descartes

A) Le dualisme cartésien de l’âme et du corps.

D’après Descartes, âme et corps sont deux substances distinctes. L’âme est substance pensante et ses pensées, d’après
Descartes, n’ont pas besoin du corps même s’il est vrai que beaucoup de nos pensées c'est-à-dire nos sensations et nos
imaginations en particulier, se nourrissent des relations que l’âme entretient avec le corps. Le corps est substance étendue ;
comme telle il est divisible alors que l’âme est simple, indivisible et n’occupe aucun espace. D’après Descartes, l’âme est plus
aisée à connaître que le corps parce qu’elle se définit par la conscience ou pensée. La connaissance que nous en avons est donc
une intuition immédiate. Au contraire, le corps est un objet : il est en dehors de la conscience. De plus, il est matériel et comme
tel il obéit au déterminisme comme n’importe quel mécanisme. Le corps peut donc faire l’objet d’une connaissance
scientifique et d’une maîtrise technique.
Toutefois, si l’âme et le corps peuvent assez facilement être compris de manière séparée, l’âme est cependant si
étroitement unit au corps qu’elle compose « comme une même chose avec lui » et cette union est beaucoup plus difficile à
connaître.
Il semble donc y avoir une contradiction entre le dualisme substantiel de l’âme et du corps et leur union telle que nous
l’expérimentons dans la vie, de sorte qu’il est difficile de comprendre cette interaction de l’âme et du corps et que le seul
moyen d’échapper à cette contradiction serait de s’en tenir aux connaissances « de la vie et des conversations ordinaires »
(Lettre à Elisabeth, 28 juin 1643). L’union de l’âme et du corps est donc évidente à vivre mais difficile à comprendre.
Ou comme l’écrit Augustin, dans La Cité de Dieu, « la manière dont les esprits sont unis au corps est tout à fait
merveilleuse, elle ne peut être comprise par l’homme mais c’est l’homme même ». Mais alors comment néanmoins
comprendre l’union de l’âme et du corps ?
Dans le Traité des Passions, Descartes situe cette union dans la glande pinéale, au centre du cerveau. Cette glande est
une sorte de carrefour par lequel les esprits animaux (corpuscules circulant dans le sang) transmettent leur mouvement à l’âme
puis repartent dans le corps. Ils peuvent d’ailleurs eux-mêmes avoir subi un mouvement sous l’effet de certaines pensées.
Descartes indique donc bien que certains mouvements corporels sont les causes de certaines pensées et que certaines pensées
peuvent causer certains mouvements du corps. Toutefois, le mystère reste entier car on ne comprend toujours pas comment un
phénomène matériel peut être la cause d’une pensée c'est-à-dire d’un phénomène conscient.
C’est pourquoi la tentation peut être grande de réduire l’âme à de la matière de sorte qu’il n’y est plus hétérogénéité
entre une substance pensante et une substance étendue.

B) Le matérialisme

Pour Epicure, la réalité est totalement matérielle. Il reprend la physique de Démocrite pour qui tout est composé
d’atomes y compris l’âme et les Dieux. L’atome est un élément indivisible qui peut entrer en agrégation avec d’autres. Epicure
ne nie pas l’existence de l’esprit et de la pensée mais ce ne sont pour lui que des réalités physiques. Notons que cette physique
permet une certaine morale dans laquelle l’homme est débarrassé de la crainte de la mort et de celle des Dieux, ceux-ci
réduisant finalement à n’être que des agrégats d’atomes parmi d’autres, vivant entre deux mondes parmi tous les mondes
possibles et composés de sorte qu’ils sont immortels et autonomes.

1
Notons que la réduction matérialiste n’exclut pas la possibilité de reconnaître une supériorité et une subtilité plus
grande de l’âme ou de l’esprit sur le reste de la matière.
De nos jours, les sciences qui étudient en particulier le système nerveux s’efforcent de réduire la pensée à des
phénomènes physiques et chimiques. Dabs cette perspective, d’ailleurs, on peut facilement succomber à la tentation de
comparer l’homme à un robot, de prendre un modèle cybernétique. Ainsi le courant de la psychologie appelé
comportementalisme tend à réduire les réactions humaines les plus complexes au modèle du comportement (stimulus,
réaction).
Toutefois, s’il est vrai que l’ordinateur est capable de s’analyser lui-même, de réorganiser voire réparer les données
qu’il contient grâce à certains programmes, une telle réduction du cerveau et de la pensée à un ordinateur rencontre deux
difficultés :
- si l’ordinateur s’auto-analyse, il n’a pas besoin d’en être conscient, la communication d’une information exige
seulement que celle-ci puisse aboutir à une réaction mais absolument pas à du sens. Autrement dit, la conscience semble
résister à une telle réduction. S’il est vrai qu’à chaque pensée correspondent des phénomènes cérébraux, matériels cela
n’explique pas la conscience. S’il est vrai que plaisir et douleur peuvent être considérés comme des informations, une telle
réduction est beaucoup plus difficile pour des sentiments tels que la joie ou la tristesse, pour des notions telles que le sens ou
l’absurde.
- Si donc une grande part du système nerveux semble bien fonctionner à la manière d’un ordinateur, il n’empêche que
grâce à la conscience, l’homme peut non seulement se programmer lui-même (pour reprendre la métaphore de l’informatique)
mais il peut aussi inventer de nouveaux programmes, on pourrait dire une éthique, une morale mais aussi adopter de nouveaux
comportements… La conscience semble donc un mystère qui échappe aussi bien au dualisme de l’âme et du corps qu’au
matérialisme antique ou contemporain.
D’ailleurs, si la matière peut nous sembler ce qu’il y a de plus concret, de plus sensible, cette apparence n’est peut être
qu’une illusion. En effet, si pour Epicure, l’atome est plein et indivisible, ce n’est pas la cas pour les sciences physiques :
l’atome en effet, est composé d’un noyau entouré d’un large espace où gravite des électrons, qu’on ne connaît que par leur
force. Le noyau lui-même est composé de particules sans cesse en mouvement chargées d’énergie. Ces particules, protons et
neutrons sont composées de quarks. En fait la matière devient un objet conçu mais non réellement perçu : c’est l’énergie qui
compose la matière qui nous donne l’illusion qu’elle est un volume sans vide. Ainsi, la physique contemporaine conçoit plus la
matière qu’elle ne permet de la sentir. Alors le monde dans lequel nous vivons n’est-il pas plutôt fait que des seules sensations
que nous en avons et des idées par lesquelles nous le comprenons ?

C) L’immatérialisme de Berkeley.

Pour Berkeley, la réalité se réduit aux sensations qui sont en même temps des idées, rien n’existe en dehors de cette
représentation. Pour Berkeley, « être c’est percevoir ou être perçu » (« esse est percipi aut percipere »). Autrement dit, nous
avons des représentations faites de nos sensations et ce sont les seules choses qui existent. Ainsi est supprimé le problème de
savoir comment la matière communique avec l’esprit, et l’esprit communique avec la matière. Toutefois pour expliquer que
nous avons tous les mêmes idées ou du moins que nous pouvons partager les mêmes idées et les mêmes sensations, Berkeley
doit postuler l’existence de Dieu qui coordonne et harmonise nos sensations.
Toutefois, ne peut-on contester cet idéalisme radical alors que l’idéalisme platonicien ou celui de Descartes conservait
à la matière sensible une certaine réalité ?

CONCLUSION

La solution immatérialiste n’est possible que si Dieu qui est à l’origine de nos sensations existe mais ce fondement
n’est pas étayé sur des preuves qui garantiraient son existence. Cette solution ne présente qu’un intérêt théorique mesuré mais
pas d’intérêt pratique. Inversement, tout réduire à la matière, à des phénomènes physiques et chimiques ne nous a pas semblé
apte à rendre compte de la spécificité de la conscience. Nous pouvons donc considérer que notre volonté de distinguer
l’esprit et la matière autant que notre volonté de la réduire l’un à l’autre relève de notre incapacité à atteindre la réalité
en elle-même ; nous sommes alors condamnés à nous contenter de modèles théoriques efficaces pour nous représenter
les relations de l’âme et du corps par rapport à certains problèmes à travers des modèles forcément limités. Cette
question des rapports entre la matière et l’esprit pour se représenter la réalité est emblématique de notre difficulté à comprendre
une réalité que nous vivons de manière unifiée mais que pour comprendre nous sommes obligés de découper/structurer à
travers des concepts, des catégories, des modèles qui relèvent peut être davantage de la métaphysique.