Jean-Pierre Boris

COMMERCE INÉQUITABLE
Le roman noir des matières premières
HACHETIE lIIl
Littératures
Ot ouvrage est publit en coédition avec
Radio France Inlcrn:nionale.
www.rfi.fr
C Hachette Lint'r:l.lures, 2005.

À la mémoire de johanne SUJton u de Jean Hi/hIe.
Pour Sylvie et Adrien.

INTRODUCTION
Nous avons tous sur nos étagères une rablcnc de
chocolat ou un flacon de poivre, un paquet de café ou de
riz. Ces denrées de base SOnt devenues banales. Des produits
importants pour la vie quotidienne. dom seuls les clichés
exotiques, exhumés par les publicitaires pour pousser le
client à la consommation, évoquent les origines. Pourtant,
comme la lampe d'Aladin, il suffit de frotter, de gratter un
peu pour que surgissent mille et une histoires. Soulevez
l'emballage de votre tablette de chocolat, ôtez-en le papier
d'aluminium. Vous voilà en Côte-d' Ivoire, le principal pro-
ducteur mondial de cacao dont la richesse et la stabilité
semblent apparrenir au passé. Ouvrez le flacon de poivre.
Vous voilà au Vietnam, dom les paysans ont damé le pion
à tous les autres producteurs de la planète et se sont emparés
de ce lucratif marché.
Ces objets de consommation courante SOnt, avam tout,
des produits agricoles. Leur qualité, leur prix dépendent du
climat au-dessus des zones de production, de l'utilisation
d'engrais, du soin apporté par l'agriculteur à l'entretien
de son champ. De la Côte-d' Ivoire au Vietnam en passant
par le Guatemala et la Birmanie où ce livre vous entraînera,
10 1 Commerce inéquitable
les acteurs principaux du Roman noir matihes
demeurent ces paysans, ces planteurs, ces producteurs.
Appelez-les comme vous voudrez! Anonymes, ils SOnt
cependant à l'origine de puissants circuits écon0r11iques.
Entre le moment où fèves de cacao et cerises de café,
sacs de riz et balles de coton quinem leurs champs et leurs
villages, et l'instant où ils viennent s'empiler sur les rayon-
nages des supermarchés, une foultitude d'intermédiaires, de
transporteurs, d'exportateurs, de traders, d' importateurs, de
transformateurs, de commerciaux serOnt intervenus. C'est au
décryptage de ces circuitS économiques et commerciaux. à
leur évolution au fil des dernières décennies qu'est consacré
cet ouvrage.
On parlera donc économie, mais aussi politique. La
culture de ces produits occupe des régions entières. Des
familles, par dizaines de millions, en vivem. Des pays
en dépendent. Contrôler ces cultures, c'est contrôler la
population, la région, parfois le pays qui va avec. Sous la
charrue, le pouvoir économique et politique. L' enjeu n'est
pas mince. On se bat parfois pour la maîtrise de ces champs
et des hommes qui les labourent. L' affrontement peut
opposer des compatriotes. Il peut opposer l'Ëtat à une
multinationale venue d'ailleurs. La facilité veut que ces
étrangers soient souvent accablés de tous les maux. La
vulgate tiers-mondiste des années 1960, aujourd'hui reprise
de la manière la plus caricaturale qui soit par la mouvance
altermondialiste, fait des pays développés, des grandes
entreprises qui en proviennent, des agences financières
internationales les seuls responsables des malheurs qui acca-
blent les paysans producteurs de café ou de cacao, de coton
ou de riz. Bien sûr, le tsunami libéral qui se propage dans
le monde fait des ravages. Bien sûr, la déréglementation des
marchés pose problème quand elle s'i mpose, sans précau-
tion, aux économies les plus faibles, aux administrations les

Imroduction 1 Il
moins bien préparées, aux paysans les moins formés!
Il faudrait être aveugle pour le nier. Mais tous les maux
ne viennent pas de là. L' incompétence, la prévarication,
la paresse des dirigeants, l' absence de cohésion nationale,
voire régionale, provoquent tout aussi souvent des dégâts
irréparables que la miiveté de militants charitables ayant fait
du commerce équitable ou solidai re la dernière panacée à
la mode est tout à fait incapable d'enrayer, ni même de
cornger.
Le lecteut pourra s' interroger sur la pertinence du
choix de ces cinq matières premières agricoles, cultivées
dans des pays en développement. Il pourra s'étonner qu'on
ne parle pas du pétrole. Outre que l'on a déjà abondamment
décrit et commenté, ailleurs, les cataclysmes politiques,
guerres civiles ou internationales, provoqués par la présence
d' importants gisements pétroliers dans le sous-sol des
nations impliquéesf l'organisation du marché pétrolier
semble, paradoxalement, échapper aux mutations de ce
qu'on appelle la 1( Certes, la pérennité de la
ressource pétrolière paraît de moins en moins assurée.
Mais l'organisation du marché pétrolier n'a pas subi de
modifi cations substantielles depuis le choc de 1973, la
reprise en main de leur producti on par les pays du golfe
Persique et la prise de pouvoir de l'OPEP. Les techniques
ultramodernes utilisées pour aller chercher des hydrocar-
bures au fond des océans à des profondeurs de plus en plus
éloignées de la surface du globe, les modèles mathématiques
archi-sophistiqués employés pour assurer le financement des
opérations, le rôle croissant des fonds d'investissement dans
le process us de fIXation des prix du brut, n' ont pas boule-
versé les rapports de force entre pays producteurs et
consommateurs.
Cela pourra donc sembler d'une folle incongruité. Mais,
tOut bien pesé, les enjeux pétroliers n'i ncarnent pas autant
12 1 Commerce inéquitable
les défi s du monde moderne que ne le font les ques[Îons
posées par les dysfonctionnements des marchés du cacao et du
café, du coton, du riz et du poivre. Au fil de six années de
chroniques quotidiennes consacrées aux marchés des matières
premières sur les antennes de RFl , il m'est apparu que chacun
de ces produits incarnait à sa manière les mutations du monde
moderne, l'antagonisme entre pays développés et pays en voie
de développement, l'inexorable marginalisation de la France
en Mrique et l'imparable percée des pays asiatiques. Ni
manuel d'économie ni pamphlet altermondialiste, ce livre se
veut donc un reportage au sei n d' une économie mondiale qui
mêle encore, parfois, archaïsmes et modernité.

l.
CACAO
En Côte-d' Ivoire, comme [ous les ans à pareille époque,
le mois de septembre 2002 venait de ;narquer le coup d'envoi
de la récolre de cacao, principale ressource du pays. L'armée
des paysans s'était mise au travail. D'est en ouest, dans
les planta[Îons gagnées au fil des années sur la forêt, des
millions de mains avaient commencé à récupérer les cabosses
sur les arbres. D'un coup de machette, elles seraient ouvertes
puis évidées. Les fèves sécheraient pendant plusieurs jours au
soleil avant d'être chargées sur les camionnettes des pisteurs,
premiers des intermédiaires dans la chaîne qui, depuis cin-
quante ans, mène des quantités croissantes de cacao ivoirien
vers les marchés mondiaux. Quelques chargements avaient
déjà aneint les usines d'Abidjan et de San Pedro, les deux
grands ports d'exportation. Pas grand-chose. à peine trois
cents tonnes par jour. Mais les tonnages n'allaient pas tarder
à augmenter et toute la fili ère s'y préparait. Dans leurs
bureaux d'Abidj an, les dirigeants des grandes compagnies
américaines et européennes qui dominaient le secteur avaient
un œil sur les cours du cacao à Londres et à New York De
J 4 1 Commc=rcc= inéquitable
l'autre œil, ils suivaient avec angoisse les aléas de la vie poli-
tique ivoirienne. Jadis havre de stabilité, exemple pour (Out
le continent africain, la Côte-d' Ivoire avait en effet, malheu-
reusement, fini par se menre au diapason du reste de la
région. Le 24 décembre 1999, un coup d'ttat avait renversé
le président Henri Konan Bédié. Cel u.i -ci avait dû fuir le
pays. L'ameur du putsch, le général Gueï, n'avait pourtant
pas réussi à remporter les élections présidentielles du mois
d'octobre suivant. Dans un climat insurrectionnel, Laurent
Gbagbo, vieux briscard de la politique ivoirienne, avait été
élu président de la République. Cela ne rassurait malgré (Out
qu'à moitié les investisseurs étrangers qui craignaient de voir
leurs activités perturbées par la situation politique. Ils avaient
raison d'êrre inquiets.
En ce mois de septembre 2002, une insurrection était
en effet annoncée à Bouaké, l'une des grandes villes du pays.
A priori, rien de très inquiétant pour les exportateurs de
fèves: cene région du nord de la Côte-d'Ivoi re est pauvre, à
majorité musulmane. Les sols SOnt trop arides pour qu'on y
[fouve du cacao. Les paysans y cultivent du coton. Mais le
mouvement insurrectionnel prend de l'ampleur. Les mutins
menacent de marcher sur Abidjan où le pouvoir du président
Laurent Gbagbo semble fragile. Cependant, les rebelles met-
tent d'abord le cap vers le sud. Ils font route vers DaJoa,
Vavoua, Gagnoa. Avec leurs grandes rues au bitume mangé
de nids-de-poule, leurs boutiques aux murs en bois ou en
dur, ces bourgades SOnt ignorées de J'actuaJiré internationale.
Dans la géopolitique du cacao, elles SOnt, au contraire, capi-
tales: Elles se trouvent en effet au cœur des zones de pro-
duction de cacao du numéro un mondiaJ. Toutes les entre-
prises exportatrices y Ont un bureau et des entrepôts. Là, les
succursaJes bancaires financent les intermédiaires, di stribuent
les liquidi tés nécessaires aux achats quotidiens de cacao. Dans
les entrepôts s'amoncellent des milliers de sacs. Dans les

Cacao 1 15
ateliers se réparent les camions qui achemineront ensuite la
marchandise vers le sud, se bricolent les moros qui permet-
tront, par temps de pluie, de contourner les fondrières des
pistes s'enfonçant dans la brousse. Prendre Daloa, c'est être
en mesure de prélever des taxes, de s'enrichir, de financer sa
guerre. C'est priver l'État de l' une de ses principales res-
sources. Le 15 octobre. Daloa, centre nerveux du cacao
ivoirien et donc mondial , tombe aux mains des mutins. Tout
est paralysé. Les succursales bancaires SOnt fermées. De son
antre (Out de ciment et d'antennes satellites, en short et
maiIJot de corps, Nasser, un des innombrables intermédiaires
libanais de la filière, fait le cons[at de la paralysie: te On
n'achète plus rien. )t
Les mutins veulent le cacao
Les rumeurs les plus folles circulent .. Des éléments
avancés des mutins seraient déjà dans les faubourgs de San
Pedro où des coups de feu auraient été entendus ! San Pedro,
son pOrt en eau profonde au milieu des coll ines verdoyantes
couvertes de cacaoyers et de caféiers. San Pedro, relié à
Abidjan par une autoroute de trois cent cinquante kilomè-
tres, naguère très roulante mais dont les quatre-vingts der-
niers kilomètres SOnt désormais si endommagés qu' il faut
près de trois heures pour les parcourir. San Pedro, d'où sort
la moitié du cacao ivoirien, aux mains des rebelles? Les
paysans restent terrés chez eux, tout comme les intermé-
diaires. Plus le moindre camion ne circule sur les routes. Plus
le moindre kilo de cacao ne quitte la Côte-d' Ivoire. L'activité
des exportateurs est au point mort. À un kilomètre du port
de San Pedro, les usines de broyage des fèves sont paraJysées.
Le principal producteur mondial : aux abonnés absents !
Que vont devenir les producteurs de chocolat d'Europe
ou des ttats-Unis? Comment s'approvisionneront les Mars,
16 1 Commerce inéquitable
Cadbury, Nesdé qui SOnt les grands du business? Ce que
fournissent les Ghanéens et alltres producteurs d'Afrique
de l'Ouest, ce que cultivent les paysans indonésiens de l'île
de Sulawesi, ceux de ou les
ne suffirait pas. En cene année 2002, la
produit en effet 40 % de la récolte mondi ale,
environ un million deux cent mille tonnes. Elle est incon-
tournable, irremplaçable.
Un mouvement de panique se déclenche alors sur les
marchés boursiers de Londres et de New York où s'émblissent
les cours mondiaux du cacao. Encre les fonds spéculatifs
toujours à l' affût d'une bonne affaire et les professionnels
qui veulent se protéger en achetant du cacao « papier », ce
qui permet de flXer le prix plusieurs mois avant sa livraison
pour éviter des hausses trop imporrantes, c'est à qui se porte
acheteur de lots de cacao. On s'arrache les contrats. Les cours
explosent : 1 600, 1 800, 2 400 euros la tonne ! Plus les
rebelles progressent vers les zones de production, vers le port
de San Pedro et ses trois quais, plus les cours montent. Si les
exportateurs font d'abord grise mine, ces mouvements à la
hausse assurent la fortune d'un des principaux négociancs
britanniques, Armajaro. Son fondateur, Anthony Ward,
grand amateur des pistes de ski alpines, a eu du nez. Consi-
déré comme l'un des meilleurs traders de sa génération. Ward
a installé sa compagnie dans un luxueux hôtel particulier des
déburs du XVlJI< siècle, non loin de Piccadilly Street, dans
les nouveaux quartiers peu à peu grignotés par la Ciry lon-
donienne. Tradition et modernité se mêlent là de façon
surprename. Devam leurs écrans d'ordinateur et leuts
naux téléphoniques, les dizaines de traders officient dans une
salle au plafond haut de cinq mètres dont les moulures SOnt
couverres de feuilles d'or et d'où dégringolent des lustres
en cristal dignes de Versailles. Jadis, la bonne société londo-
nienne venait danser ici. Aujourd'hui, ce sont les millions
Cacao 1 17
de livres sterling et de dollars qui y valsent sous l'autorité
d'Amhony Ward.
Né en 1960, fil s de militaire, Ward n'a rien de ces crânes
d'œuf issus des meilleures universités britanniques ou amé-
ncallles qui peuplent les de la finance
internationale. Ses études ont pris fin alors qu'il avai t dix-huit
ans et déjà un petit bagage de commerçant. « l'avais dix-sept
ans, quand l'Amirauté britannique a cessé de
distribuer des rations de rhum à ses matelots, et s'est
retrouvée avec sur les bras des mnneaux dom elle ne savait
que faire. » Ward les rachète par centaines, les faü scier et les
vend comme bacs à fleurs. Le succès est déjà au
Mais ce genre de bricolage n'est pas du gOÛt de la famille
Ward. Un consei ller profess ionnel l'oriente vers le négoce des
matières premières. Il ignore tout des commodities - le mot
anglais. Cet homme au visage rond, aux chemises roses, aux
yeux bleus, acquiert toutefois très vite les bons réflexes. Il Il
est naturellement enclin à penser que les cours vom monter )),
dit-on de lui à Londres. «Je suis narurellement optimiste,
corrige l'intéressé. Mon mérier est d'analyser les rappons de
fo rce sur le marché et de prendre des risques financiers
en fonction des conclusions auxquelles j'aboutis.)) Et les
analyses de Ward sont plurôt percutantes. Au début des
années 2000, il est convaincu que le marché va se trouver
en déficit. On va manquer de cacao. Pour répondre à la
demande future de ses dients, \X'ard stocke donc des dizaines
de milliers de [Onnes de fèves de cacao dans des entrepôts
européens. li projette aussi un bon coup, rablant sur les
difficultés politiques de la
Lorsque l'insurrection de Bouaké éclate, en septembre
2002, Anrhony Ward a ainsi quarre cent miIJe tonnes entre
les mains. Il y gagnera le surnom de chocolate fingers, <1 les
doigts de chocolat 1). II les lâche au moment où les cours
SOnt les plus élevés, empochant un bonus considérable,
18 1 Commerce inéqui(able
quoique réduir par l'obligation de couvrir son jeu sur le
marché physique par une posi tion inverse sur le marché à
eerme. Une des règles de base de ces mériers est en effet de
se protéger contre les revers de fortune, contre les erreurs
d'analyse, en procédant sur le marché financi er à des inves-
tissements complémentaires. Si l'on perd sur un tableau, on
gagnera sur l'aurre. Grâce à l'affaire ivoirienne, Ward gagne
de l'argent. D' autres en perdent parce qu' ils n'ont pas su
prévoir l'évolution de la situation agronomique et politique
dans les plantations ivoiriennes. C'est en particulier le cas de
Nesclé. La multinationale suisse a beau avoir des yeux par-
tout, elle n'a pas su interpréter les informations dont elle
dispose. AJors que la situation ivoirienne commence à se
détériorer, que les cours commencent à monter, les équipes
du siège social de Nesrlé, à Vevey, ne croient pas à la Aambée.
Sur les bords du lac de Genève, les traders préfèrent attendre
pour acheter. C'est l'éternelle histoire du retournement de
eendance qui ne vient pas. À force d'attendre, les usines de
Nesclé risquent la rupture d'approvisionnement. Force leur
sera d'acheter au pire moment. Fait symptomaüque de
l'ambiance délétère qui règne en Côte-d'Ivoi re, Ward et ses
associés seront accusés par la presse d'Abidjan d'avoir financé
la rébellion pour faire grimper les cours du cacao et empocher
les dividendes. Offusqués, ils démentiront carégoriquemem.
Rien ne viendra d'ailleurs jamais étayer ces thèses diffama-
toires. Mais les Ivoiri ens profiteront eux aussi de la Aambée
des cours du cacao à Londres. La récolte 2002-2003 rappor-
tera un milliard sept cents millions d'euros au pays. Tout le
monde y trouvera son compee, les autorités et, dans une
moindre mesure, les plameurs dont les revenus augmenteront
d'un tiers cene année-là.
Pourtant, Daloa ne reste pas longtemps aux mains des
insurgés. Les FANCI, les Forces armées de Côte-d'Ivoire,
reprennent vite le contrôle de la ville. Pas question de laisser
Cacao 1 19
ces rebelles faire main basse sur la manne financière du cacao.
Rapidement, Laurent Gbagbo reçoit le soutien du gouver-
nement français. Renouant avec une tradition abandonnée
par le socialiste Lionel Jospin, le président Chirac n'hésite
en effet pas à intervenir. Que la Côte-d' Ivoire bascule dans
le désordre et c'est rouee l'Afrique francophone qui serait
déstabilisée! Les troupes françaises viennent prêter main-
forre au président ivoirien. Elles prennent position à Abidjan
mais aussi en brousse, dessinant une ligne de démarcation
entre le nord et le sud du pays. Les rebelles sont chassés des
zones de production du cacao. lis som repoussés vers Bouaké.
La production de coton ivoirienne peut bien tomber aux
mains des rebelles, mais pas celle de cacao, trop imponante
pour l'économie du pays. Ne fournir-elle pas un emploi aux
trois quans de la population économique active du pays? Le
cacao, c'est 20 % de la ri chesse nationale produite toUS les
ans.
Pendant ce temps, au Quai d'Orsay, siège du ministère
des Affaires étrangères, à Paris, on cherche à comprendre
la situation ivoirienne. Une étude esr confiée à un groupe
d' universi taires français. On leur demande d'expliquer pour-
quoi la Côte-d'Ivoire en est arrivée là. Pourquoi ce \< pro-
tectorat » français échappe-t-il à rout contrôle? Pourquoi
cene oasis de stabilité tombe-t-elJe dans les pires travers afri-
cains, dans les pires déchirements? Les diplomates français
bousculent les universitaires. Ne connaissent-ils pas le pays
depuis longtemps déjà? Ne sont- ils pas en particulier des
spécialistes de son économie, de son agriculture, de son
cacao? En un mois, le travail est donc bouclé! Et la conclu-
sion est sans appel : « Les réformes libérales à courre vue
imposées à la Côte-d' Ivoire au cours des dernières années
n'ont contribué ni à l'améliora[Îon des conditions de vic
des ruraux ni à l'endiguement de la crise urbaine. Ces
réformes libérales ont contribué à délégitimer le rôle de l' État.
20 1 Commerce inéqui[able
Elles Ont laissé le champ libre aux frustrations sociales
qui constituent un [Crreau favorable pour les dérives ethno-
nationalistes des années 1990. ,. Ces réformes. principa-
lement la privatisation des grands secreurs de l'économie
ivoirienne, n'ont certainement pas provoqué l'effondrement
de la Côte-d'Ivoire. Mais elles Ont accompagné, rythmé la
marche vers le gouffre. Elles ont fourni des arguments de
combat à ceux qui voulaient en découdre.
Vie et mort de la 1: Caistab ..
Héritière du centralisme à la française. la Côte-d' Ivoire
a bâti un Émt fort, avec de solides insritutions. De 1960,
date de l'indépendance du pays, jusqu'à sa mort en 1993,
Félix Houphouët- Boigny a dirigé le pays sans partage. À la
tête d'une organisation de planteurs de cacao dans ses jeunes
années, 4( le vieux li , comme on le surnomme, n'aura de cesse
de faire de J'agriculture exportatrice la colonne vertébrale
de l'économie de son pays; des cabosses jaunes. rouges et
orangées des cacaoyers, ses poumons ; des fèves qui en SOnt
extraites, son sang. Les paysans sont encouragés à défricher
des clairières dans la forêt. Défricher encore et toujours. Tant
et si bien que. en 2000, la forêt primaire ivoirienne est en
lambeaux:. Dans les clairières, le pouvoir ivoirien a favorisé
l' installation de la population locale mais aussi de très nom-
breux immigrés. Des cenmines de milliers de paysans venus
du Burkina Faso voisin s' installent en Côte-d'Ivoire. Ils tra-
vaillent d'abord pour le compre des Baoulés ou des Bétés,
deux des ethnies du sud de la Côre-d' Ivoire. Puis ils se met-
tront à leur compte, jouant un rôle fondamental dans le
développement économique du pays. Venus de plus loin, les
Libanais aideront à mettre sur pied la chaine d'intermédiaires
qui convoient, encore aujourd' hui . les chargements de cacao
de l' intérieur du pays vers les pOrts. Ces Libanais, souvent
Cacao 1 21
considérés comme les profiteurs du sysrème, feront parfois
les frais des tensions sociales et économiques qui se déclen-
cheront à la fin des années 1990. Moins, cependant, que les
paysans burkinabés, vicrimes des pires exactions. Mais c'est
ce mélange de popuJarions d'origines diverses qui assurera la
réussire du modèle paysan ivoirien.
Au sommet de cer édifice. Félix Houphouët-Boigny
s'appuie sur un organisme qui contrôle roure l'activité
cacaoyère de Côre-d' Ivoire. Héritée de la colonisation fran-
çaise. c'est la 4( Caisse de stabilisation », Pour {ous les Ivoi-
riens, c'esr la t< Caistab,.. Son rôle? Maintenir J' équilibre
financi er de la filière, arrribuer des tonnages aux exportateurs,
prélever les taxes. Sur le marché international, elle garantir
que les contrats de livraison conclus trois, six. neuf mois
avant la récolte entre exportateurs er industriels seront
respecrés. La parole de l'Ërar ivoirien est engagée. Son inter-
vention permet d'échelonner les ventes et d'assurer un
approvisionnement régulier du marché. On évite ainsi des
fl uccuadons trOp brutales des cours qui seraient diffi ciles à
gérer. Aussi, quand les cours mondiaux procurent de gros
bénéfices aux exportateurs. la Caisse en prélève-t-elle une
partie. En sens inverse, quand les cours mondiaux tombent
sous la ligne de flottai son, la Caisse fait des chèques. Cela
permet aux exportateurs de rester à flor et aux paysans de
toucher le prix fixé avant la récolte pour chaque kilo de
cacao. Dans les campagnes un niveau de vie satisfaisant est
assuré. Pour les détracteurs de ce mécanisme de sourien, c'est
un revenu minimum qui ne tient pas compte du COÛt de
product ion. C'esr un prix 4( politique ». Sa justification éco-
nomique esr nulle.
Le rôle de la Caistab, marginal lors de sa création, ne
cesse pourtam de prendre de l' ampleur. Elle deviem l'une
des institutions majeures de la vie politique et économique
de Côte-d' Ivoire. Grâce à la Caisse de stabilisation qui voit
22 1 Commerce inéquirable
tout, contrôle (oUt, gère rout, grâce au parti unique qui
recrute parmi les cadres paysans, le président Houphouët-
Boigny peut quadriller le terriroi re national de ses réseaux.
Si nécessaire, il peut 1( arroser» tel ou tel groupe de popula-
tion afi n de cal mer les impatiences. En un mot, tenir le pays.
Jusqu'en 1985, le système semble parfaitement fonc-
tionner. Les clairières de culture se multiplient. Tous les ans,
à partir du mois de septembre, les cabosses de cacao SOnt
récoltées, coupées à la machette, vidées de leurs fèves encore
gluantes. Ces fèves macèrent quelques jours puis on les fait
sécher. Souvent, c'est sur une bâche au bord du chemin ou
de la route, au solei l. Parfois, c'est sur la place du village,
au milieu des cases, là même où les hommes se retrouvent
pour parler, entourés à distance d'enfants intimidés par leurs
aînés. Achetés 1( bord-champ ~ , comme on dit dans le jargon
local, par des 1( pisteurs », les sacs de cacao sont envoyés vers
les magasins des 1( traitants Il, les intermédiaires, souvent
libanais, qui , directement ou pas, se chargent d'acheminer
la marchandise vers les usines de la capitale. Là, les sacs SOnt
pesés, soupesés. Malheur à qui livrerait un cacao trop
humide ! La marchandise serai t rejetée. Puis les sacs SOnt
vidés, les impuretés éliminées, les fèves calibrées et de nou-
veau ensachées pour l'exportation vers Londres, Rotterdam
ou New York. À moins que ce cacao ne soit immédiatement
broyé dans les usi nes d'Abidjan et de San Pedro où, trans-
formé en beurre de cacao et en masse - les ingrédients de
base du chocolat -, il sera conditionné avant de rejoi ndre les
grandes unités de production de chocolat dans les pays
développés.
Comme toutes les usines de la planète, mais peut-être
plus qu' ailleurs, celles de Côte-d' Ivoire font se côtoyer deux
mondes. Dans les ateliers du rez-de-chaussée, les ouvriers
travai llent dans le vacarme et la poussière; aux étages supé-
ri eurs, les cadres ivoi ri ens ou les expatriés européens, habitués
Cac.1o 1 23
des vols Abidjan- Paris ou Abidjan-Genève, promènent leur
élégance et leur distinction. Encore ceux-là travaillent-ils!
Dans le système édifié par Félix Houphouët-Boigny, il n'est
en effet pas nécessaire de travailler pour profiter du cacao.
Il suffit d'être bien en cour. On bénéficie alors d' un 1( quOta)l
de cacao, on devient un 1( quotataire ~ . Tous les ans, un ton-
nage est attribué aux favoris. Dix, quinze, vingt mille tonnes
ou plus, selon le degré de faveur dont ils jouissent auprès des
autorités. Au tOtal , deux à trois cent mille ronnes SOnt ainsi
distribuées. La récolte venue, il suffit d' un coup de fil aux
exportateurs pour revendre ce quota. au prix fixé par la
Caisrab. C'est ce qu'on appelle une rente de situation. Les
heureux bénéfi ciai res peuvent alors vivre en Europe sans se
préoccuper de lendemains diffici les.
Dans les années 1960- 1970, les affaires tournent à mer-
veille. L'action de la Caistab est efficace. Les cadeaux aux
amis sont sans importance. Mais la Côte-d' Ivoire produit
trop. Le cacao devient une monoculture. Son poids dans
l'économie ivoirienne est prépondéram. À partir de 1983,
ses récoltes dépassent les demandes du marché mondial. À
Londres, les cours chancellem. En 1985, la Caistab se révèle
impuissante à remplir sa miss ion. Normalemem, elle devrait
verser des milliards de francs CFA pour assurer les revenus
des exporcateurs et des producreurs. Mais le trésor de guerre
s'est évanoui ! Petits ou grands, tout le monde s'est servi!
Les revenus du cacao Ont été utilisés pour arroser le pays.
Les caisses noires de n :.tat, celles du prés idem Houphouët-
Boigny. om été abondamment garnies. Et quand la bise vient.
la cigale ivoirienne est prise au dépourvu. Dans son palais
d'Abidjan, le chef de J'Ëtat ivoirien est hors de lui . Les cou-
pables SOnt tout trouvés. Ils som à l' extérieur: ce sont les
exportateurs. les industriels. les traders. en un mot le marché.
Félix Houphouët-Boigny ne supporte pas de voir baisser la
rémunération internationale du cacao. Il sai t que c'est là que
24 1 Commerce inéquita.ble
se joue l'équilibre fi nancier, économique et politique du pays.
Si les cours baissent trop et durablement, il ne pourra plus
tenir les campagnes. L'activité dans les villes s'en ressentira.
Des cours du cac.'10 dépend l'avenir de la Côte-d' Ivoire. Sa
stabili té.
Voi là pourquoi, en 1988, Félix Houphouët- Boigny
déclare la guerre au marché du cacao. Quand on produit le
tiers de la récolte mondiale grâce à un organisme de contrôle
aussi puissant que la Caistab, quand touS les négociants et
intermédiaires internationaux se déchirent et vous mangent
dans la mai n pour avoir vos fèves, quand les plus puissants
d'entre eux SOnt prêts à patienter des heures enti ères dans
l'antichambre présidentielle, il n'y a .guère de doutes : on a
bien une carte à jouer. Le prés ident ivoirien décide donc
d'assécher le marché, d'organiser la pénurie. Le raisonnement
est si mple. Si on pri ve les industriels de deux cent mille
tonnes de fèves, le tiers des approvisionnements ivoiriens, la
panique les gagnera er les cours exploseront. Ignorant les
exportateurs installés de longue date à Abidj an, Houphouët-
Boigny s'allie au groupe français Sucres et Denrées, plus
connu sous l'acronyme te Sucden ». À l'époque, c'est l' un des
Reurons du négoce international des denrées de base. Son
fondateur, Maurice Varsano, a fuit fonune avec le sucre
cubain. En 1962, en pleine crise des fusées, il a su s' artirer
les bonnes grâces de Fidel Castro: il a proposé au lider
maxima de lui acheter son sucre à un prix supérieur à celui
du marché mondi al et a ainsi mis la main sur les exportations
cubaines.
Vingt-ci nq ans plus tard, en 1988, l' héritier de l'empire, _
Serge Varsano, veut renouveler l' exploit paternel. Il emporte
l'affaire face à de puissants concurrents anglo-saxons. Il Une
vraie bagarre de mégalomanes 1) , commentent, quinze ans
après, certains des acceurs de cene aventure. Un livre, La
Gue"edu cacao, publié dès 1990 par trois journalistes français,
Cacao 1 25
raconte l'affaire en détail. Instruct ion est donnée à la Caistab
de li vrer quatre cent mille tonnes de fèves, soit les deux tiers
de la récolte ivoirienne, à Sucden. Varsano en vend la moitié
et stocke le reste pour fuire remonter les cours. Un formidable
coup de poker! Malgré la déprime des cours du cacao, les deux
cent mille tonnes stockées valent un mill iard de francs de
l'époque. Sur décision de François Minerrand, l't.rat français
prête son concours à la manœuvre. Une ligne de crédit de
400 millions de francs est débloquée pour financer le coûteux
stockage des deux cent mille tonnes de fèves. L'argument offi-
ciel est bien connu: contribuer à reStaurer les finances ivoi-
riennes, aider un vieil ami dans une mauvaise passe.
Hélas, en cette année 1988, Félix Houphouët-Boigny
n'a plus la baraka. C' est un homme vieillissam, arc-bouté sur
ses convictions. Quant à Serge Varsano, le patron de Sucden,
il n'a ni le talent ni la compétence de son père. Il connaît
bien le marché du sucre où l' on raisonne en dizaines de
millions de tonnes, mais pas celui du cacao où des transac-
tions sur quelques dizaines de milliers de tonnes peuvent
tout faire basculer. La réaction du marché est aux antipodes
de ce qui était prévu. Les traders n'entrent pas dans le peÜt
jeu du palais présidentiel et de Sucden. Non seulement
les cours du cacao ne remontent pas, mais, semaine après
semai ne, mois après mois, ils continuem à baisser. Le plus
inexpérimenté des courtiers aurai t d'ailleurs pu expliquer aux
deux joueurs de poker ce qui all ai t se passer : le cacao
était dans les hangars. Tôt ou tard, il faudrait qu' il en sorte.
Pourquoi ne pas attendre pour acheter, de manière à fai re
baisser les cours, rendre la situation intenable ~ la fois pour
les Ivoiriens et pour les Français de Sucden ? C'est ce qui se
passe. Houphouët-Boigny et son supplétif rendent les armes.
Ils li vrent le cacao au prix qu' en veut le marché. Pour Sucden,
c' est le début de la fin. Pour la Côte-d' Ivoire, c'est un mauvais
calcul.
26 1 Commerce inéquitable
Les ardeurs de la Banque mondiale
C'est surtOUt un tournant hisrorique. Car l'industrie
américaine du chocolat, Mars. la compagnie la plus secrète
qui soit, Hershey. Cadbury, prend alors conscience de
l'intérêt de contrôler directement le cacao ivoirien. L'ambas-
sadeur américain à Paris ne s'en cache pas : « Nous voulons
le cacao ivoirien », affirme-t-il publiquement. Coïncidence,
jAG, l'un des fleurons de la fili ère ivoirienne, est à vendre.
Les Français temene de s'en emparer. Un moneage financier
est mis au poi nt avec le Crédit Lyonnais et la Société générale.
Mais on a beau être une banque .française, les gros clients
sone prioritaires. Parmi eux, l'américaine Cargill. l' une des
principales muldnationales de l' industrie agroalimentaire
mondiale. Cargill souhaite s'installer sur le marché ivoirien
du cacao. Les Américains voiene dans la partici pation de la
Société générale au rachat de jAG par des ineérêts françai s
un « geste inamical ». Les dirigeants de la banque française
se retirene donc du montage financier. L'opérati on échoue.
Les ennui s français en Côte-d' Ivoire commencent.
Parallèlement, la Banque mondiale et le Fonds moné-
taire ineernational font monter la pression sur la Caistab. Ils
veulent la pousser vers plus de transparence, plus d'ouverture,
ce qu' on appellera plus tard « la bonne gouvernance ». La
si cuation économique de la Côte-d' Ivoire se dégradant, sur-
tout après la disparition de Félix Houphouët-Boigny en
1993, Abidjan ayam un besoin croissant des grands créan-
ciers internationaux pour bouder ses fins de mois, l'emprise
de la Banque mondiale et du FMI est chaque jour plus
grande. Comme en Argentine, comme au Mexique, ces ins-
titutions exigent des réformes pour assaini r les finances
publiques. En Côte-d' Ivoire, elles obtiennent d'abord la libé-
ralisation du secteur de l'énergie, puis des importations de
Cacao 1 27
riz. Mais ce que veulem avam tout les deux sœurs de Was-
hington, c'est la réforme de la principale filière du pays: le
cacao. En un mot, elles veulene éliminer la Caistab !
Les plus pugnaces des adversaires de la Caistab travail-
lent à la Banque mondiale. « Postez-vous à la sortie du
parking de l'immeuble de la Caistab, recommandaiem-ils fin
1998. Et voyez le nombre incroyable de luxueuses Mercedes
qui en sortem à la fin de la journée de travai l. )j L e ~ h o m ~ e s
de la Banque mondiale voyaient dans ce défi lé de i1mousllles
la preuve éclatame des déri ves du système. Ces Mercedes,
c' étaient autant de milliers de dollars qui n'allaiene pas dans
les poches des paysans. Le système était vicié à la base puisque
l'État ivoi rien s'était fait cleptomane et que les fonct ionnai res
se servaient au lieu de servir !
En fait, le système étai t d'une prodigieuse opacité. La
Caistab n'avait pas moins de cinquante-huit comptes en
banque ! En 1999, les experts de la société d'audit interna-
tional Andersen passent la comptabilité de la Caisse au crible.
Au lieu d'un défi cit annoncé de 30 millions de francs fran-
çais, pour le premier trimestre de l'année en cours, ils
découvrent un excédent de 230 millions! 260 millions de
francs se SOnt donc envolés vers des comptes en banque
privés, probablement numérotés. La corruption des fonction-
naires et des di rigeants ivoiriens est une donnée de base du
système. ( On gagnait un fr ic monumental grâce à la Caisse
de stabilisation, dit un trader très présent en Côte-d' Ivoire
à l'époque. On pouvait parfaitement trafiquer les dates
des documents d'achat du cacao, en fonction des cours mon-
diaux, avec la complicité des fonctionnaires de la Caisse. Cela
permettai t d'empocher des marges énormes. )j «j e me rap-
pelle, dit encore ce négociant, avoir versé cinq millions
de dollars de pots-de-vin aux gens de la Caistab. » En règle
générale, les sommes ainsi détournées étaiem réparti es entre
trois bénéficiaires: un tiers pour le patron de la Caisse de
28 1 Commerce inéquitable
stabilisati on, un tiers pour le président de la République, un
tiers pour le négociant. À partir de 1994, sous la pression
des baillews de fond, un système d'enchères négociées
se met en place. Théoriquement, il doit permettre plus de
transparence. En réalité. c'est une machine à fab riquer des
pots-de-vin. Pour débloquer la marchandise, il faut fournir
un formulaire officiel, ponant plusieurs signatures. La der-
nière est celle du ministre des Matières premières, Guy Alain
Gauze. Les fraudes sont innombrables. CenaÎnes compagnies
utilisent la même marchandise pour garantir plusieurs
emprunts bancaires ! L' une d'entre elles obtient ainsi un
emprunt de 200 millions de francs français en surévaluant
l'imponance de ses stocks. .
La situation a de quoi irriter les économistes de la
Banque mondiale et du FMI soucieux du respect des règles
de bonne gesti on. Mais aucune provocation ne leur est évitée.
Ainsi, au moment précis où démarrent les négociations entre
la Banque mondiale et le gouvernement ivoirien, le principal
exponateur du pays, Sifca, très lié au président Henri Konan
Bédié, présente des bordereaux d'exportation ponant sur plu-
sieurs dizaines de milliers de tonnes. Ce cacao est déclaré de
grade 2, c'est-à-dire de basse qual ité. Les taxes douanières en
sont réduites d' autant. Mais une main anonyme adresse une
volumineuse liasse de documents aux négociateurs de la
Banque et du FMI. La fraude sur la qualité y est minutieu-
sement décrite. Les fèves de cacao exponées SOnt en réalité
de grade 1. Les économies réalisées aux dépens de l' Ëtat
ivoirien VOnt directement dans la poche des dirigeants de
Sifca et de la douane. Cette affaire contribue à radicaliser,
si besoin en est, le point de vue des équipes de la Banque
mondiale et du FMI et à envenimer le climat des négocia-
tions.
En mai 1997, le démantèlement de la Caisse de stabi-
lisation est officiellement proposé par les dirigeants de la
Caoao 1 29
Banque mondiale. Les Ivoiriens réagissent mal. Les négocia-
tions entre les représentants des baill eurs de fonds et ceux
de la Côte-d' Ivoire se déroulent parfois dans un cl imat très
houleux. 41 Les Ivoiriens, raconte un des négociateurs, avaient
la mauvaise habitude de nous convier à des réunions vers
18 h 30. Ils éraient toujours en retard. Certains d'entre eux
n' étaient pas très au courant des dossiers. Ils ne comprenaient
pas tour et se vexaient quand on leur fai sai t remarquer qu' ils
avaient raté un trai n. » Mais rapidement, dès le mois de
juillet, lors d' une réunion à la Primature - les bureaux du
Premier ministre - , la Côre-d' Ivoi re donne son accord à la
réforme voulue par la Banque mondiale. Le président de la
République, Henri Konan Bédié, cède aux pressions des bail-
leurs de fonds qui le tiennent. Sans l'argent de la Banque et
du Fonds, la Côte-d' Ivoire est asphyxiée. Or le prés ident
ivoirien a besoin de fonds pour préparer la campagne
torale présidentielle. Il veut battre par touS les moyens son
adversaire de toujours, l'ancien Premier ministre Ouattara.
Bédié troque donc le son de la pri ncipale filière économique
du pays contre quelques picaillons qui lui permettront de
mener campagne. Il ne sait pas alors que cene concession
sera vaine et qu' il n'en ti rera pas profit.
Aux côtés des représentants de la Banque mondiale, on
trouve certains exportateurs étrangers installés à Abidjan. Ils
veulent la mort de la Caistab ? Quoi de surprenant ? Se passer
du carcan de la Caistab, pouvoi r commercer librement: le
rêve ! C'est ce que pense Jean Fontier, patron de Tropival ,
filial e locale du puissant groupe britannique ED & F Man.
Alors âgé d' une quarantaine d'années, Fontiet est un métis
né au Congo-Kinshasa. Expert en cacao, il procède lui-même
à routeS les opérations d' achat et d'expédition des fèves. Il
n' ignore aucune des fi celles du méti er. À l' époque président
du Groupement des exportateurs, c'est un homme influent,
écouté à Abidjan. Son anticonformisme comme son
30 1 Commerce inéquirable
lisme affiché le disringuent de beaucoup de ses coll ègues
exportateurs. Nombreux en effet SOnt ceux qui plaident pour
le mai mi en du système de stabilisation. \( Il Y a des dérives?
Changez les hommes, mais gardez les struc(Ures. Elles som
indispensables à la Côte-d' Ivoire !J, tel est leur raisonnement.
Ces négociants, souvent français, SOnt convaincus que le
cacao est le ciment de la Côte-d' Ivoire. Que le paysan pro-
ducteur se trouve à cent ou à six cents kilomètres de l'usine
de broyage ou du port d'embarquement, il reçoi t la même
rémunération pour sa récolte. Le coût du transport n'est
pas discriminant. Il n'a pas d'impact économique. C'est la
garanti e d'une harmonie sociale. Pour un pays dont la pro-
duction agricole est la principal e .ressource, le système de
stabilisation semble effectivement, malgré les déri ves, une
assurance économique et pol itique.
Mais ce discours ne passe pas. Il émane de gens - pour
la plupart des Français - qui ont travaillé très étroi tement,
pendant des décennies, aveç les Ivoi riens. Ils en SOnt les
compagnons de route. Ils apprécient la douceur de vivre de ce
pays, l'accueil extraordinaire qu' ils y reçoivent. Ils y passent
souvent leurs vacances, mélangeant harmonieusement vie
privée et professionnelle. À leurs yeux, cene harmonie,
ce bonheur de vivre sont en partie le résultat du système
économique en vigueur. D'où l' importance de le maintenir
malgré les perversions. Mais cette posi tion se heurte au mur
de la Banque mondiale. «On nous accusait de vouloir pré-
server une chasse gardée. Nous étions face à des idéologues,
affirment ces hommes d'affaires. Nous parlions à l'océan !J,
autant dire dans le vide.
Pourtant, ce discours mesuré, loin du radicalisme de la
Banque mondiale, trouve un appui international. C'est celui
de l' Union européenne. Installés au Plateau, le quartier des
affaires d'Abidjan, à quelques pas de l'ambassade de France,
les représentants européens cririquent tom aussi sévèrement
Cacao 1 31
que leurs collègues de la Banque mondiale les dérives du sys-
tème. Comme eux, ils veulent supprimer les Structures cor-
rompues er écarter les hommes qui les dirigem. Mais l'Europe
souhaite malgré [Om maintenir un système de garantie des
prix pour les paysans. Vu l' importance politique et écono-
mique du cacao pour la Côte-d' Ivoire, il semble évident aux
yeux des Européens qu' il faut continuer à pouvoir échelonner
les ventes [Om au long de l'année. On évite ainsi la baisse
des prix au moment de la récolte. Cela passe par la centra-
lisation des info rmations et des décisions, aux mains
d' un organisme privé assez fiable pour inspirer confiance aux
acheteurs. Qui serai t assez fou à Paris. Genève, Ronerdam.
Londres ou New York pour s'engager à acheter des milliers
de connes de cacao au mois de mai, quand la marchandise
ne sera disponible qu'en octobre, sans une confiance cotale
dans les vendeurs? Avec la confiance, cout redeviendrait pos-
sible. On pourrait continuer à planifier les ventes, tenter de
contrôler le marché. Et on pourrait indiquer à l'avance aux
paysans ce que sera leur rémunération.
Hélas! ce combat sera vai n comme seront vaines les
dernières manœuvres ivoi riennes. Courant 1999, certains
secteurs du gouvernement tentent, discrètement, de mettre
au point un plan de retour à la stabilisation. Grand, beau
parleur, arborant montre et bracelet en or, le tutoiement
facile, Guy Alain Gauze, le ministre ivoirien des Matières
premières. est aux commandes. Comme beaucoup, il s' inter-
roge sur les modali tés du passage au nouveau système et
prend la mesure de ses conséquences. Les problèmes que pose
la disparition programmée de la Caistab SOnt diablement
concrets. Comment VOnt réagir les paysans, sans le repère
des prix garamis fixés à l' avance? Comment seront-ils
informés des cours du cacao? Qui les approvisionnera en
engrais? Qu'en sera-t-il des relations avec les imermédiaires,
les pisteurs, les traitants? Le ministre Gauze est pourtant
32 1 Commerce inéquitable
obligé de reculer. Un froncemenr de sourci ls de la Banque
mondiale et du FMI suffit à faire rentrer le récalcitranr dans
le rang. La Caistab disparaîtra. Et encore plus vite que prévu.
En principe, c'est pour occobre 1999. Mais la Caistab,
comme un boxeur sonné, s'écroule avant la fin du combat.
Les traders ont eu sa peau! Dès le mois de janvier 1999, les
cours du cacao se SOnt effondrés. Dans coure la boude du
cacao, ainsi appelle-t-on la principale zone de production,
la récolte est abondante. Les hangars regorgent de marchan-
dise. Les traders anticipent la libéral isation des exportations
de cacao. La Caistab disparue, chacun va pouvoir dicter son
prix: les traders aux exportateurs. les exportaœurs aux inter-
médiaires et les intermédiaires aux paysans. D'un marché à
terme, où achats et venres sont pla'nifiés des mois à l'avance,
on va passer à un marché « spot », où les contrats se négocient
quand la denrée est disponible, quand le producteur doit
absolument vendre. La disparition annoncée de la Caistab
élimine un élémenr de stabi lité. Londres et New York achè-
teront au fur et à mesure de l'arrivée de la marchandise dans
les usines, ou dans les villages. Or, en cene saison 1998-1 999,
avec une récolte abondante et un organisme de régulation
condamné, il n'y a plus aucun frein à la logique de marché.
Conséquence, au plus fort de la période de récolte et d'ex-
portation, quand les files de camions avec leurs chargements
de fèves s'allongent à l'enrrée des usi nes, près des portS
d'Abidjan et de San Pedro, les traders réduisent de manière
drastique les cours.
Les dirigeants de la Caistab n'ont pas vu venir le coup.
Banzio Dagobert, le directeur général de l'époque, a annoncé
pour la saison des prix d'achar confortables. Les élections
présidemielles SOnt dans deux ans et le pouvoir veut conti-
nuer à faire comme si ... Prison nière de son rôl e, puisqu'elle
esr toujours en pl ace pour quelques mois et contrainte d'assu-
rer aux paysans comme aux exporraceurs un revenu garanti,
Cacao 1 33
la Caistab vend donc moins cher qu'elle n'achète! Elle est
obligée de débourser 800 francs français de l'époque pour
chaque tonne de cacao exportée. À raison d' un million de
tonnes, cela fait cher la politique de soutien agricole! Ni la
Caisse ni le Trésor ivoirien n'en ont les moyens. Pour stopper
l'hémorragie, les fonctionnaires ivoiriens ne voient qu' une
parade: ils bloquent les exportations de cacao. Ils n' accordent
plus de cert ificats d'exportation. Les entrepôts des zones
portuai res d'Abidjan et de San Pedro explosent de cacao! Il
ne s'agit plus comme à l'époque d' Houphouët-Boigny de
faire monter les cours. On cherche JUSte à sauver ce qui peur
l'être. La si tuation n'est pas tenable. En brousse, le prix
garanti n'est plus qu'une fiction. La tradi[Îonnelle autOrité
de la Caistab est bafouée. Les exportateurs imposell[ leur
prix, celui du marché mondial. Au Pl ateau, dans les bureaux
de la Caisse, on compte les points. Finalement, faute de
pouvoir changer la réalité, le présidenr Konan Bédié, pâle
successeur de Félix Houphouët-Boigny. finit par s'y sou-
mettre. En août 1999, il enterre définitivement près d'un
demi-siècle d' histoire économique et politique. La Caistab
est morte. Elle ne fera plus la pluie et le beau temps dans
les campagnes ivoiriennes. Reste un organisme croupion
censé enregistrer les venres, donner les agréments aux sociétés
exportatrices. Une fonction normative, juridique. mais où la
politique économique n'a plus guère de place. C'est la fi Nou-
velle Caisrab )J.
Les Américains prennent le pouvoir
Les paysans ivoiriens abordent cette nouvelle phase dans
un état proche de la panique. Ils ont raison d'avoir peur. Car
ils serOnt les premiers à payer les pOtS cassés de la transition
d'une économie agricole administrée vers une économie libé-
rale. Tout se fait dans la plus grande précipimtion, pire, dans
34 1 Commerce inéquirable
l'improvisation. Ils n'om eu droit qu'à des bribes d'infor-
mations sur les changements à venir. Aucune organisation
séri euse n'a été mise sur pied. Les promesses de la Banque
mondiale - « Vous recevrez un plus grand pourcentage du
prix mondial » - sont bien jolies. Encore faudrait-il que le
prix mondial soit rémunérareur ! Or, la chute des cours a été
très brutale. Fin 1999, première année de la libéralisation,
les plameurs ivoiriens perçoivent 2,50 francs par kilo de cacao
vendu. Deux fois moins qu'un an auparavant. Par crainte
d'une explosion sociale, le gouvernement ivoirien rente de
dissimuler la situation et rabroue les journalistes qui en font
état. Le début de la récolte coïncide en effet avec la rentrée
scolaire. Dans beaucoup d'écoles de campagne, les salles de
classe SOnt à moitié vides. Parmi les 'élèves présents, rares sont
ceux qui Ont cahiers et livres, (ant leurs parents sont démunis.
Les paysans se sentent lâchés. « Si j'en avais les moyens, dit
Jérôme N'Gorankro, un paysan de la région de Gagnoa, au
cœur des zones de plantation, à trois heures de roUte
d'Abidjan, je brûlerais mes sacs de cacao. Plutôt les brûler
que de les vendre à ce prix-là! ,. Assis sur la place du village.
au milieu des anciens, N'Gorankro fait le récit des avanies
subies ces derniers temps: la baisse des prix, le sentiment
d'être abandonné du gouvernement, les huissiers qui le har-
cèlent car il ne peut payet les engrais ... Ancien instituteur,
Jérôme N'Gorankro a repris les quelques hectares de l'exploi-
tation familiale à la mort de son père. Aujourd'hui, les res-
sources lui manquent pour payer la main-d'œuvre. ~ Que la
Banque mondiale envoie ses représentants dans toutes les
régions du pays pour constarer les dégâts! » s'exclame-t-i l.
Mais Jérôme N'Gorankro ne détruira pas ses sacs de cacao.
Il n'en a ni le courage ni l' envi e. Comment détruire le résul-
tat de plusieurs mois de labeur? Comment se résoudre à les
voir partir en fumée? Et dans quel but? Le dépit n'est pas
le meilleur conseiller. AJors, comme nombre de ses collègues
Cmo 1 35
planteurs de la région de Gagnoa, Jérôme N'Gorankro
entaSse ses sacs dans un petit appentis. Ils auendront là que
les cours remontent un peu.
Si les paysans font grise mine, les grandes compagnies
étrangères, elles, s'installent séance tenante. Cargill arrive
la première avec une usine à San Pedro, une autre dans les
faubourgs d'Abidjan, soit 50 millions de dollars d'investis-
sement. Une bagatelle pour un pareil monstre. Forte de ses
100 000 salariés, Cargill est un géant du négoce des céréales
et de la transformation des oléagineux. Les marchés mon-
diaux du blé, du maïs, du soja, du coton n'ont pas de secret
pour les équipes de Minneapolis, dans le Minnesota, où la
compagnie a son siège. Contrôlée depuis sa fondation à la
fi n du XIX' siècle par la famille Cargill, l'entreprise est for-
midablement puissante aux Ëtats-Unis. Ses équipes sont aussi
implamées en Europe, en Chine ou en Amérique latine,
dans une soixantaine de pays au rotal . Chez Cargill, on gravit
les échelons un à un. La communication externe y est si
contrôlée que ses détracteurs accusenr l'entreprise de fonc-
tionnement sectai re. Bien vite, une autre compagnie amé-
ricaine, Archer Daniel Middland (ADM), également puis-
sante sur les marchés céréaliers et oléagineux, s'invite au
festin. À vrai dire, cet actionnaire minoritaire de Sifca, entre-
prise ivoirienne de 10 000 salariés et principal exportateur
de cacao dans les années 1990, profitera des pratiques dés-
tabilisantes de sa rivale Cargill.
Les acheteurs de Cargill ne restent pas claquemurés
dans leurs bureaux à air conditionné. Ils se rendent directe-
ment dans les champs. Et, dès la récolte de septembre 2000,
ils surpaient le cacao. Quand il vaut 2,50 francs le kilo, ils
en offrent 2,80 francs voire 3 francs. L'effet est immédiat.
Les prix de vente du cacao montent brutalement. La brousse
4( Aambe lt. Plus personne ne veut vendre en dessous de ces
prix. Chez Sifca, le masrodonte ivoirien, les dirigeants sont
36 1 Commerce inéquitable
panagés entre l'aigreur et la fureur. Ils ne peuvent pas suivre
la polidque des Américains. Ils ont vendu par anticipation
plusieurs gros tonnages de fèves à des industriels américains
ou européens, en tablant, suivant leur habitude, sur un
prix d'achat en brousse relativement faible, libéralisation et
belle récolte obligent. Sifca, entreprise très proche du pouvoir
ivoirien (le président Henri Konan Bédié en était l' un des
principaux actionnaires), n'est pas en mesure de réagir.
Comment acheter 400 francs CFA un kilo de cacao qu' on
a déjà vendu à 350 ? Les banques refusent de suivre une telle
politique. Sifca, comme (ou[ le système de commercialisation
ivoirien, est à l'agonie.
L'actionnaire américain ADM, n' aura qu'à
rafler la mise et à s'emparer de l'entreprise. Cela n' arrêtera
pas la flambée des prix en brousse. Ces enrreprises améri-
caines ne SOnt pas de simples chargeurs. Elles ne se contentent
pas d'exponer des fèves à l' état brut. Elles en transforment
aussi une partie sur place. De gros investissements Ont été
consentis. Pas question de laisser les équipements tourner à
vide. Elles vont s'employer à acheter des fidélirés en brousse,
à mettre la main sur des réseaux d' intermédiaires qui ache-
mineront le cacao vers leurs usines. Pour les concurrents
locaux, c'est une politique de la terre brûlée. Au niveau où
en sont les cours mondiaux, sans le soutien d' une mulrina-
tionale, sans accès à un crédit bon marché, sans maîtrise
des techniques financières et boursières les plus sophisti-
quées, impossible de suivre les prix imposés par Cargill et
ADM. Rares som les exportateurs ivoiriens qui résisteront.
Les grandes banques françaises install ées à Abidjan depuis
toujours et qui étaient les financiers traditionnels du système
de réguladon renâclent de plus en plus à prêter aux petites
structures locales. Au temps de la Caistab, elles avaient
confiance : l'État garantissait les livraisons de cacao, les
contrats étaient honorés, quoi qu' il arrive. Mais maintenant ?
Cacao 1 37
Comment être sûr que les peti tes coopératives ou les entre-
prises ivoiriennes seront à même de livrer le cacao et de
rembourser les banques? Le charme est rompu. Finie la
confiance. Le climat est trop incertain, les interlocuteurs trop
fragiles, l'investissement trop hasardeux. Conséquence, les
entreprises exportatrices purement ivoiriennes disparaissent.
La partie est d' autant plus inégale que les deux grandes
multinationales américaines bénéfi cient d' un atout de taille.
Cargill et ADM sont en effet des entreprises industrielles.
Parce qu'elles exportent du cacao à l'état brut, mais surtoU[
parce qu'ell es en transforment, en Côte-d' Ivoire même, trois
cent mille tonnes, les deux compagnies, ai nsi que la suisse
Barry Callebaur, bénéfi cient de très imponames ristournes
fiscal es. L'objectif initial de l'État ivoirien était de trans-
former le maximum de cacao possible sur place. En principe,
cela devait générer de l' emploi et des plus-values dans le pays.
En réalité, cela fournit à ces multinational es des ressources
supplémentaires pour acheter le cacao en brousse, au détri-
ment de toutes les entreprises concurrentes. Les emplois créés
SOnt peu nombreux, une cinquantaine par usine de broyage.
En revanche, les multinationales assoi ent chaque jour un peu
plus leur contrôle sur la fili ère ivoirienne du cacao.
Mais Henri Konan Bédié n' aura pas le temps de
constater les effets de la libéralisation sur la situation éco-
nomique du pays. Renversé, il part pour la France. Une fois
aux affaires, son successeur, le général Gueï, nomme un
« monsieur Cacao ». Diplômé de Supélec à Pari s, d'économie
à Stanford, en Californie, Patrick Achi vient de passer dix
ans chez le consultant international Andersen. Il a déjà
réformé le marché ivoirien de l'électricité. 11 s' anaque main-
tenant au cacao. La partie est difficile. D' un côté, la Banque
mondiale tient à sa libéralisation. De l'autre, des leaders
paysans auroproclamés veulent contrôler les ressources de la
38 1 Commerce inéquitable
fili ère. Entre les deux, le gouvernement, qUI a besoi n de
remplir les caisses de l' Ëtat.
Une réorganisation à la hussarde
Très vite, Achi comprend que la disparition d' un inter-
locuteur de référence, un interlocuteur unique capable de
garantir à la fois les livraisons de cacao et leur paiement, est
une catastrophe. Peu importe le nom de l'institution. Mais,
pour assurer aux paysans un revenu régulier prévisible. il faut
pouvoir vendre les fèves à l'avance. Or, seule une institution
adossée à l' État ou dotée d'un capital très important est en
mesure de certifier aux exportateurs, aux acheteurs interna-
tionaux qu' ils pourront s' approvisionner. Patrick Achi sait
que tOut retour en arrière vers une stabilisation publique est
excl u. Même la solution privée est difficilement réalisable.
Sans un capital de 300 millions de francs français, la structure
à laquelle il pense ne sera pas crédible sur le marché mondial.
Pour inspirer confiance, il faut confier la gestion des fonds
de la filière à une banque internationale. Mais comment
réunir rapidement ces 300 millions de francs? HSBC,
la banque de Hong Kong, songe un moment à avancer
les fonds. Face aux obstacles et à l' instabilité politique,
elle recule. Reste une seule soludon : faire cotiser les paysans.
Leur expl iquer la situation, les convaincre. Patrick Achi prend
son bâton de pèlerin. De bourgade en bourgade. de village
en village, de campement en campement, de plantation
en plantation, il argumente. Et partout la réponse des paysans
est la même : pas question! Pas question de donner de l'ar-
gent!
Finalement, l'État impose son point de vue. Une Auto-
rité de régulation du café et du cacao est mise en place. Elle
sera financée par un prélèvement sur chaque kilo de cacao
sortant de brousse. Une Bourse du café et du cacao sera
GelO 1 39
chargée d'organiser la commercialisation extérieure. Encore
faut-il dissoudre la Nouvelle Caistab, cet organisme croupion
qui maintient des emploi s inutiles. Les actionnaires, dont des
représentants paysans, comme le personnel fon t de la résis-
tance. Gueï se fâche. Les fonctionnaires de la Caistab ont
volé l'État, détruit les documents comptables qui auraient
permis de retracer l' histoi re financière de la Caisse. Achi a
chi ffré les détournements à 600 millions de francs sur les
trois dernières années. Pour en finir, le général-président fajt
convoquer les dirigeants de la Caistab à la présidence de la
République. La porte de la salle de réunion est gardée par des
bérets rouges de l'armée ivoi rienne.« C'est pour assurer votre
sécurité », dit-on aux « invités .. qui ont un quart d' heure
pour convoquer un conseil d'administradon. Il se tiendra
trois jours plus tard dans un chahm indescriptible et entéri-
nera la disparition de la Nouvelle Caistab. Paral lèlement,
afin d'associer les paysans à la gestion du cacao, Patrick Achi
demande aux dirigeants des coopératives, dans les trente-
deux départements du pays, d'organiser l'élection de leurs
représentants. Ainsi naîtra l'ANAPROCI, l'Association
nationale des producteurs de cacao de Côte-d' Ivoire. Son
président, Henri Amouzou, se veut le principal porte-parole
des paysans ivoiriens producteurs de cacao. Or, les coopéra-
tives ivoi riennes ne fédèrent que le quart des producteurs.
Les trois quarts des planteurs, indépendants, sont livrés à
eux-mêmes. Sans qu' ils aient été consultés, l'ANAPROCI
parle en leur nom.
Il faudra cependant plus d' un an et demi pour menre
en place les nouvelles structures imaginées par Patrick Achi.
Entre-temps, le général Gueï disparaît de la scène polirique.
JI perd les élections présidenrielles du 22 octobre 2000.
Malgré ses efforts pour se maintenir à tout prix, malgré les
violences commises dans Abidjan, la rue le force à se retirer.
Les affrontements paralysent le pays. Les exportations de
40 1 Commerce inéquitable
cacao sont interrompues. Au large de San Pedro, un cargo
attend de pouvoir embarquer 8 000 tonnes de fèves. Peine
perdue. Plus rien ne descend de brousse. Pourtant, à Londres,
sur le marché mondial, personne ne s'affole. Loin de faire
exploser les cours, la Bourse internationale du cacao rourne
aussi au ralenti. La raison en est simple. Les industriels Ont
fait leurs comptes. Ils Ont dans leurs entrepôts de Rorrerdam,
de Genève ou de New York l'équivalent de onze mois de
consommation de cacao. Largement de quoi tenir en atten-
dant que les paysans ivoi ri ens quittent 1( leur arbre à pa-
labres se remenent au travail et recommencent à livrer leur
précieuse marchandise.
En brousse, on ne fait pas qué palabrer. Les violences
inter-ethniques ont refait leur apparition. À la tête d'exploi-
tations maintenant revendiquées par les Ivoiriens, les paysans
d'origine burkinabé sont pourchassés, parfois massacrés. La
haine est à rous les carrefours. 1( On les chasse et il n'y a plus
personne pour faire le travail )l, se lamenre Sylvain Orebi,
l'un des exportateurs français inscallés à Abidjan. De son
bureau parisien du quartier de l' Opéra, roUt de boiseries et
de cui r, Orebi enregistre la dégradation de la si tuation ivoi-
rienne. Il constate à quel poi nt la concurrence des Américains
a rendu les achats difficiles en brousse. Après des décennies
de présence, la maison Orebi se retire donc peu à peu de
Côte-d' Ivoire. Au lieu des 40 000 tonnes exportées tradition-
nellement par sa compagnie, à peine 4000 le seront pendant
la saison 1999-2000. Et Sylvain Orebi jure ses grands dieux
que plus jamais il n' investira un centime en Côte-d' Ivoire.
Il fusionne, bon gré, mal gré, l' association française du cacao
qu' il préside avec sa sœur jumelle britannique et se retire
totalement du négoce du cacao. Il rachètera un peCÎt torré-
facteur de café au Havre, commerce assurément moi ns
«sportif » que d'acheter du cacao en Côte-d' Ivoire. Fin 2004,
Cacao 1 41
à une ou deux exceptions près, plus aucune entreprise fran-
çaise de négoce ?u cacao n'opère en .Côre-d' Ivoire.,.
Sur le terraiO, la flambée des pnx, dopés par 1 iOstalla-
tion des multinationales, se révèle finalement assC7. relative
et surtout très passagère. Les prix ne semblent élevés que par
rapport aux cours mondiaux. Mais pour les paysans, '.es
revenus baissent. 1( En 1987, calcule un exportateur françaiS,
il fallait à un paysan ivoirien deux années de travail sur une
plantation de cacao de dix heccares Peu-
geot 404. À l'orée du XXI' siècle, pour s offnr une vOiture de
même valeur, le planteur devra travai ller dix ans sur une
plantation de cent cinquante hectares. li C'est ce qu'en lan-
gage savant on appelle « la des de
l' échange ». Un négociant international estlme que la dispa-
rition de la Caisse de stabilisation a fait baisser le prix
mondial de la tonne de cacao de 450 euros en moyenne. 1( À
niveau de stock égal, dit-il, les courbes sur les trente dernières
années sont implacables. Il y a une chute manifeste des cours
depuis 1998. C'est que les producteurs ivoiriens sont comme
le marchand de poisson le vendredi soir quand il n'a pas
vendu grand-chose dans la journée, poursuit ce familier de
la Côte-d' Ivoire. Il doit se débarrasser de son stock ou bien
le poisson va pourrir. Sur le marché du cacao, tout le monde
sait dorénavant que le octobre de chaque année, la Côte-
d' Ivoire a un million de tonnes à vendre et qu'elle ne peut
pas les stocker. Elle est en position de grande faiblesse. »
L'argent du cacao, nerf de la guerre
Mais, face à cette difficile réalité. Lucien Tape Doh,
Henri Amou1..ou et quelques autres, les nouveaux dirigeants
de la filière cacao, élus par les planteurs au terme du processus
imaginé par Patrick Achi. n'ont souvent ni les
ni l'expérience qui leur permettraient d'assumer le rôle qUI
42 1 Commerce inéquirable
est le leur. Par exemple. ils imaginent qu'en barrant les roures
pour empêcher le cacao de sonir, ils feront monter les cours
intermaionaux. Tour jusœ feront-ils monter la tension arté-
rielle de quelques exponateurs. Couranr 200 1, les dirigeants
du pays tentent de menre sur pied un plan de réœntion et de
destruction des fèves de cacao. De concert avec le Cameroun
et le Nigeria, les Ivoi ri ens veulent procéder à l'éli mination
de 250000 tonnes de fèves. Toujours la volonté de faire
remonter les cours, de ne pas s'en laisser compter par le
marché mondial. par les estimations des traders de Londres!
On y réfléchit quelques mois, le temps de réunir deux
conclaves intergouvernementaux qui ne débouchent final e-
ment sur ri en : pour détruire 250 000 tonnes de fèves. il faut
d'abord les acheter aux p a y s a n ~ . Cela revient cher et le
rés ultat n'est pas assuré. L' idée est abandonnée aussi vite
qu'elle avait surgi. D'amant qu'elle ne semble plus corres-
pondre aux intérêcs des dirigeants paysans.
En août 200 l , ces leaders touchent en effet au bm. Le
nouveau président, le socialiste Laurent Gbagbo, est aux
affaires depuis dix mois. Officiellement, il suit les pistes tra-
cées par Patrick Achi. Des structures privées, dirigées par
les représentants des paysans et par ceux des exponateurs,
organiseront le travail, octroieront les licences d'exportation,
géreront les taxes parafiscales. Le 2 août 200 l, à l' heure du
déjeuner, tout ce petit monde se réunit dans un des grands
hôtels de Yamoussoukro, capitale officielle du pays et ville
natale de l'ancien président Houphouët-Boigny, pour la pre-
mi ère assemblée générale de la Bourse du café et du cacao.
L'enj eu est d' imponance. Il s'agit d'organiser la principale
fili ère économique du pays, de savoir qui la dirigera, qui
gérera les fonds, qui signera les chèques. Un peu de l'avenir
de la Côte-d'Ivoire se joue ce jour-là !
Deux ans après la dissolution de la Caisse de stabili-
sation, c'est l'acte deux de la refondation d' une économie
Cacao 1 43
libéralisée. Le gouvernement entend cependant placer ses
hommes aux postes clés. Personne d'autre que le gouverne-
ment ne doit contrôler les ressources du cacao, estime-t-on
autour de Laurent Gbagbo. Aussi le directeur de cabinet du
ministre de l'Agriculture est-il dépêché à Yamoussoukro, avec
pour mission de se fuire élire directeur général de la Bourse
du café et du cacao. Il fait stipuler que la BCC sera d'office
dirigée par le directeur de cabinet du ministre de l'Agri cul-
ture. Côté paysans, c'est le tollé. Les insultes fusent. Le
directeur de cabinet du ministre de l'Agriculture SOrt sous
les huées. Il ne reviendra plus. Le gouvernement ivoirien n' a
pas réussi à prendre le contrôle de la fili ère. Dès lors, dans
la salle de réunion de l' hôte! Prés ident de Yamoussoukro, ne
restent que deux camps: les planteurs et les exportateurs.
Pour les planteurs, c'est le jour de gloire. Eux qui n'ont jamais
eu voix au chapitre, eux qui, par leur travail, am enrichi les
intermédiaires libanais et la bourgeoisie d'Abidjan, ils SOnt
aujourd' hui aux portes du pouvoi r économique. Hier
ignorés, méprisés, bafoués, ils seront demain des hommes de
pouvoir, des notables, des personnalités influentes. Ils seront
syndicalistes et géreront aussi les fonds prélevés auprès des
paysans. Ils seront inconeournables.
Encore faut- il compter avec les grands exportateurs pré-
sents dans cette salle de Yamoussoukro. Ils sone huit. Huit
Blancs qui, aux yeux des paysans ivoiriens, représentent
le monde extérieur, cel ui des grandes entreprises, de la Bourse
de Londres ou de New York, des financiers. L' affronte-
ment est inévitable. Les représentants paysans exposent leurs
exigences. Ils veulent tout le pouvoir! Sans panage! Pour
les exponateurs, c'est inacceptable. Il s se concenem et d' un
bond se lèvem, sortent, daquent la porte. Pas question de
céder aux objurgations des planteurs. Il faudra plusieurs
heures pour les ramener à la table de négociation. Mais les
planteurs ont gagné. Ils contrôlent les postes dés, désignent

44 1 Commerce inéquitable
le prés ident, le direcœur général de la Bourse du café et du
cacao. Ils règncnc sans partage. Pourtant, ri en n'est réglé. Au
fil des mois, les incidents entre paysans et exporcarcurs se
muhiplient. Les paysans veulem par exemple fixer un prix
d'achat du cacao qui s' imposerait à tous. Les exportareurs ne
veulem pas en entendre parler. Seul le marché doit fixer les
cours. Les exportateurs concèdem cependant la création d' un
prix indicarif. Encore faut-il que les dirigeants de Cargill ou
d'ADM le jugent raisonnable.
De son côté, le gouvernement n'a pas renoncé à menre
la main sur les taxes parafiscales, soit des dizaines de milliards
de francs CFA, des cemaines de millions d'euros. Un Fonds
de régulation et de contrôle, le FReJ doit être créé parallè-
lemem à la BCC. Pas question pour Laurem Gbagbo de se
laisser piéger une nouvelle fois. Le conseil d'administration
de cette nouvelle Structure est donc constitué à la hussarde.
Il n'y aura pas d'assemblée constÜuame. Désignés par le
gouvernemem, les administrateurs som convoqués indivi·
duellemem au cabinet du ministre de l'Agriculture afin
d'entériner la nomination des dirigeants, de si mples hommes
de paille. Pour donner le change, le gérant d'une petite coo-
pérative de l'est du pays est associé à la nouvelle équipe.
La géographie du cacao ivoirien est donc structurelle-
ment conflicmelle. Chacun des pôles de pouvoir, l'ttat, les
paysans, a sa structure et le carnet de chèques qui va avec.
Les sommes qui circulent SOnt très importantes. Cela permet
de caser des amis, d'avoi r de beaux salaires et de belles voi-
tures, de voyager. La libéralisacion de la filière, voulue par la
Banque mondi ale, a débouché sur un chaos organisationnel.
Les paysans ne SOnt pas mieux rémunérés qu'avant: avec les
taxes prélevées par l'ftac et par les organismes professionnels
nouvellement créés, plus de la moitié des revenus générés par
la production de cacao est ponctionnée. Fin 2003, les impôts
et les taxes SOnt supéri eurs à ce que perçoivent les paysans.
Cacao 1 45
Les prix internationaux ont en effet baissé mais pas le mon-
tant des taxes. Ce n'est plus la Caistab, organisme central ,
qui pille le pays et les paysans. Chacun le fait à sa mesure,
à sa manière, pour servir ses imérêts du moment. À l'occasion
d' une nouvelle période de tension politique, les vi llageois
fidèles au prés ident Gbagbo Ont installé des barrages sur les
routes qui relient les zones de production à Abidj an et San
Pedro. Armés de péroires ct de bâtons, ils arrêtent les camions
chargés de fèves et rackettent les chauffeurs. Pour se prémunir
contre la disparition de marchandise, les exportateurs orga-
nisent des convois de camions. Les barrages se multiplient.
Les maîtres du bitume font évol uer le monrant de leurs
le prélèvemems " en fonction de l'évol ution des cours mon-
diaux du cacao. Quand une journée suffisait pour ralli er
les ports, il en faut désormais trois ou quatre. L'économi e
ivoirienne est désorganisée. Bien sûr, dans cette ambiance
délétère, on dénonce la corruption chez les autres. Des tor-
rents de boue circulent, salissant l' image que les citoyens
ivoiriens se fom de leurs dirigeants et de la démocratie dans
leur pays. C'est en permanence Règlement de comptes à OK
Con-al.
Dès j uillet 2002, un an après la création des nouveaux
organismes de gestion des revenus du cacao, un rapport
d'audit met en lumière les malversations qui ont cours à
l'ANAPROCI, l'association des producteurs. Le rapporteur,
haut fonctionnaire ivoirien du Contrôle d' ttar, l'équivalent
des inspecteurs des Finances français, a rédigé ce rapport à
la demande du président Laurent Gbagbo. Celui·ci, sous la
pression des bailleurs de fonds internationaux, veut faire
taire les critiques adressées à son pays pour la mauvaise
gestion de ses finances. Malheureusement, les conclusions
du rapporteur, François Kouadio, SOnt loin de répondre aux
attentes du pouvoir politique. Dressant la longue liste des
46 1 Commerct: inéquitable
organismes publics, privés ou semi-publics créés en trois ans,
le rapporteur constare que leurs rôles ont été mal défi nis,
que leurs compétences s'enchevêtrent. Ajouré à l'absence de
véritable SHucture représentative du monde agricole, ce flou
a rendu possibles les pires dérives. Henri Amouzou, président
de l'ANAPROCI, a fait main basse sur les ressources de la
filière afin de racheter une entreprise d'exportation de cacao.
La filière café-cacao du pays est passée sous la coupe d' un
groupe de rrente-deux personnes, les trente-deux délégués
départementaux inventés par Patrick Achi qui se partagent
les posres au sei n des divers organismes de gestion du cacao.
Le rapport ne recevra pas le sceau officiel de l'frat.
Le document est pourtant communiqué aux ambas-
sades occidentales par le consultant Guy-André Kieffer, en
principe chargé à Abidjan d'aider les autorités à réformer la
fili ère cacao dont il est un spécialiste. Ancien journaliste du
quotidien économique parisien La Tribune, d' origine cana-
dienne, Guy-André Ki effer est indigné par les malversations
dans la fili ère. Il en fait une affaire personnelle. Enquêteur-né,
il dispose d'informations explosives glanées dans les cercles
dirigeants ivoiriens. À Paris, les rédactions font la sourde
oreille: les tensions encre Washington er Bagdad, puis bien-
tôt la guerre, focalisent l'attention. Kieffer fait , paraître ses
informations dans la presse d'Abidjan. Souvent, elles déran-
gent. Quand le climat devienc trop tendu, il se réfugie au
Ghana voisin ... jusqu' au 16 avril 2004, date à laquelle cet
amoureux de la Côte-d' Ivoire disparaît après un rendez-vous
avec un proche de la famille du président ivoirien. De son
côté, le contrôleur François Kouadio n'est pas en resre. Il a
droit à une bastonnade en règle et doi t pendant de longs
mois se terrer, changeant de domi cile chaque soir, pour
échapper aux menaces de mort. Les dérournements n'en SOnt
pourtant qu'à leurs débuts.
Cacao 1 47
Le magot a disparu
En juin 2003, alors que les cours du cacao s'effondrent
sur les marchés mondiaux, que la fili ère récl ame à cor et à
cri la compensation des baisses de revenus des producteurs,
le FRC, qui en a la charge, peut rour juste débloquer 30 petits
millions d'euros, sur les 200 millions collectés jusque-là. Le
reste, 170 millions d'euros, s'est évaporé ! Personne ne saura
jamais où ils sont passés. Quelques semaines plus tard, les
dirigeants de la fili ère ivoi ri enne du cacao, rous représentants
théoriques des paysans, reconnaissent sans vergogne qu'une
partie des capitaux du FRC, 15 millions d'euros, a été versée
à la prés idence de la République pour participer au maintien
de la sécurité dans le pays. En clair, les fonds théoriquement
destinés à maintenir la vie des paysans ont permis au prési-
dent Gbagbo d'acheter des armes afin de luner contre la
rébellion installée au nord du pays. ,Ce n'est cependant
qu' une goune d'eau dans l'océan. Entre janvier 2001 et
juillet 2003, les divers organismes de gestion du cacao ivoi-
rien, touS contrôlés par les associations de planteurs, ont
drainé la bagatelle de 450 millions d'euros. Alors 15 millions,
quelle importance ?
Cette affaire entraînera pourtant en juillet 2003 un
nouvel audit internarional des comptes. Soucieux de voir
bien géré ce secteur clé de l' économie ivoirienne, la Banque
mondiale, le Fonds monétaire international, l'Union euro-
péenne ne pourront que constater les dégâts. Comptabilités
incomplètes, pièces manquantes, registres non renus, écri-
tures doureuses ! Bien mieux: ! Cene enquête, réclamée offi-
ciellement par le ministère de J'Économie et des Finances de
Côre-d' Ivoire, aura à surmonter d'innombrables obstades.
Les enquêreurs, spécialistes issus des grands cabinets inter-
nationaux, trouveront souvent porre close. Ils ne pourront
pas pénétrer dans les bâtiments hébergeant les institutions
48 1 Commerce inéqui [able
du cacao ivoirien. « Ce n'est pas parce que les producteurs
ivoiriens om remis une imponante somme d' argent au pré-
sident de la République pour défendre les braves populations
ivoiriennes qu'on doit nous imposer un audit! )) explique en
août 2003 le présidem de la Bourse du café et du cacao,
Lucien Tape Doh.
En revanche, les fournisseurs d'armes ne se cachent
guère. En février 2003, une mystérieuse société d'origine
luxembourgeoise, Gambir, fait son apparition sous les traits
d'un Français au long et sinueux parcours africain, Christian
Garnier. Sans cesse entre l'Mrique et l'Europe à bord d'un
Falcon affrété par sa compagnie, il prétend vouloir acheter
à rerme 80 % de la récolte ivoirienne ! D'ores et déjà, Gar-
nier aurait signé quelques contrats avec une poignée de
coopératives. Elles s'engagent à lui livrer l'intégralité de leur
production. En échange, Garnier et Gambit leur assurenr
des revenus trois foi s supérieurs à ce que rapportent les
ventes aux grandes multinationales. Une proposition de
rêve, mais totalement irréaliste. Peu impone. Garnier ne se
cachait pas de vouloir acheter ainsi un droit d'entrée dans
le pays. Son objectif avoué était de fournir des armes au
président Gbagbo. Mystérieusement, le tour de piste de
Gambit et de son représentant africain Christian Garnier
fait long feu. Ce petit monde interlope disparaît rapidement
de la scène ivoi ri enne. Mais cette tentative illustre bien l'é[at
du pays.
Un peu plus tard, une trentai ne de millions d'euros
venus de Côte-d' Ivoire sont repérés aux ftats-Unis. Très
exactement à Fulron, petite ville de l't,tat de New York,
qui traverse une sérieuse crise économique. Il y a pénurie
d'emplois, les délocalisations font des ravages. Nesdé est l'une
des dernières enrreprises à avoi r mis la dé sous le paillasson.
Depuis 1902, elle broyait des fèves de cacao dans une grande
usine blanche. Au-dessus de la pone d'entrée, un énorme
,
Cacao 1 49
panneau rouge signale la présence de la multinationale suisse.
Mais les locaux SOnt vides: les dirigeants de Nesdé ont estimé
que ce site industriel ne correspondait plus aux impératifs
du marché moderne. Trop loin des ports, il exige de trans-
porter les fèves par camion ou par train. C'est un coût qu' il
faut éviter. Fulton a aussi le tort d' être trop éloigné des grands
centres de consommation. Le rythme d'activi té de l'usine
baisse peu à peu. Dans les parages, les odeurs de chocolat
sont de plus en plus discrètes. Le nombre d'employés fond
à vue d'œil. Nesdé cherche un repreneur. Toutes les grandes
compagnies chocolatières installées aux t,tats-Unis viennent
faire le rour du propriétaire. Leur jugement est sans appel.
Nesrl é a raison de panir. De plus, les équipements de l'usi ne
sont vieillots et obsolètes. Finalement, plurôt que de traîner
ce boulet, Nesdé cède les locaux pour 100 dollars symbo-
liques à la municipaliré de Fulton. Coup de chance: le patron
d' un fonds d'i nvestissement californien a vent de l'histoire.
Coïncidence: ce capitaliste est d'origi ne ivoirienne. Il prend
comact avec les autorités d'Abidjan qui flairent la bonne
affaire. Le ministre des Finances ivoirien et le conseiller aux
affai res industrielles du président Gbagbo se rendent sur
place et décident de foncer. Le conseiller du président s'i ns-
talle à Fulwn où il deviem le patron d' une nouvelle entre-
prise : «New York Chocolate Confections Company)).
L'objectif affiché est des plus ambitieux. 11 s'agit de broyer
sur place 150 000 tonnes de fèves de cacao. Plus de 10 %
de la production ivoirienne!
Selon j ean-Claude Amon, le conseiller présidentiel,
cct ÎnvestÎssemem va « rompre le cercle vicieux du sous-
développement ». Autrement dit, en instal lant une usine sur
le terriwire américain, les producteurs ivoi riens de cacao vont
réaliser une magnifique affai re. Non contents de suivre l' an-
tienne de nombreux économistes qui conseillent aux pays du
tiers monde de transformer les matières premières avant de
50 1 Commerce inéqui table
les exponer, pour accroître leurs gains, les Ivoiriens vOnt le
fuire sur le terriroire de l' adversaire. Ils VOnt investir au cœur
de la grande puissance impérialiste! Peu impone que
les sommes utilisées son ent des caisses du Fonds de régula-
tion et de contrôle qui n'a pas du tOUt cet objectif! Peu
importe que le conseil d' administration et la direction de ce
FRC soient à la solde du gouvernement et ne disposent
d' aucune légitimité! « Rompre le cercle vicieux du sous-
développement ~ ne suppose-t-il pas quelques sacrifices?
Quant aux dirigeants américai ns de l'Agence de déve-
loppement industriel du comté d'Oswego qui se trouvent au
cœur de la manœuvre, ils SOnt trop heureux de voir quelques
dizaines d'emplois sonir de la hotte de ces Pères Noël ivoi-
riens. Le sénateur démocrate de l'État de New York, Charles
Schumer, n'a-t-il pas promis des subventions? Un million
de dollars toU( de suite, seize si les quatre cents emplois sont
réellement créés. Hillary Clinton elle-même s'est réjouie de
cene installation. Et qui, dans une Côte-d'Ivoire au bord de
la guerre civi le. irait se soucier du rapatriement éventuel des
bénéfices? Pourquoi faudrait-il rendre des comptes aux pay-
sans ivoiriens dont les cotisations SOnt urilisées pour réduire
le chômage américain?
Épilogue
Six ans après avoir poussé à la réforme, les dirigeants
de la Banque mondiale dressent un constat accablant de la
situation. Comme au premier jour, ils cominuent à dénoncer
la mainmise de l't.tat et d' une petite élite paysanne sur la
manne cacaoyère, à travers « une multitude d' insrÎtutions
inuti les qui abusent des prélèvements parafi scaux )). Pour eux,
la libéralisation reste à faire. Les mesures adoptées de 1998
à 2004 n'om pas amélioré le niveau de vie des paysans. Ils
cominuent à percevoi r une parr infime du prix mondial du
Cacao 1 51
cacao. La corruption atteint des niveaux inégalés. En sep-
tembre 2004, on semble toucher le fond. Les innombrables
détournements auxquels se sont livrés les dirigeants de la
fi lière ont vidé les caisses. Les paysans attendent en vain
les quelques dizaines de milliards de francs CFA, fruits de
leurs cotisations, qui auraient dû permettre de préfinancet
la récolte. Les producteurs se rebellenc, manifestem, refwent
de livrer leur production. Non plus pour protester comre
la baisse des cours mondiaux mais pour obtenir de leurs
dirigeants le versemenc des aides qui leur étaient dues. Mais
l'argenc a servi à acheter les avions de chasse gouvernemen-
taux qui , début novembre 2004, partent en fumée, détruits
par l'armée française après la mon de neuf soldats de la force
Licorne, censée s'interposer encre les rebelles et les fo rces
gouvernementales.
La disparicion de la Caisse de stabilisation a donc
introduit un élément supplémentaire de déstabilisation dans
un pays peu à peu conduit par ses dirigeants vers une si ma-
t ion explosive, comme en témoignent les graves événements
du début de novembre 2004, avec le départ de pl wieurs
milliers de ressortissants français et la paral ysie, une fois de
plw, des exporrations de cacao. Dans ce sombre panorama,
un seul élément positif : même aux pires moments de la vie
politique du pays, le cacao a continué à sortir de brousse.
Mieux encore, la production devrait continuer à augmenter,
signe selon les agronomes d' une .: révolution verte)l dans le
secteur du cacao ivoirien. C'est que six ans de désordre n'ont
pas encore rayé de la carre la classe moyenne paysanne ivoi-
rienne. Héritage des années Houphouët- Boigny, elle est bien
éduquée. Ses compétences agri coles sont réelles. Malgré les
aléas, elle parvient encore à faire tourner la principale fil ière
économique du pays . Cela ne durera pas éternellement, Pen-
dant ce temps, de l' autre côré de la fronti ère, au Ghana où
la situation politique est stable, où la production de cacao
52 1 Commerce inéquitable
augmente également de manière considérable année après
année, on se prépare à prendre le relais pour le jour où, à
force d' incompétence, de malversations et de divisions, la
aura réussi à détruire la belle machine à pro-
dune du cacao et des richesses mise au point au début des
années 1950.
2.
CAFÉ
Par une froide soirée hivernale, réunies pour une fête
familiale, Francine et Nicole, deux alertes septuagénaires
parisiennes, en vinrent, entre mille autres sujets brûlants, à
déplorer la quali té du café qu'elles consommaient depuis
quelque temps. « L'aune jour, commenta Francine, j'en ai
été réduite à jerer un paquet de café de grande marque. Il
n'avait aucun goût. » Nicole opina du chef. Plus portée sur
les cafés solubles, elle cons[atait elle aussi que ses petits
sachets ne dégageaient plus la saveur d'antan. Sylvie se mêla
à la conversation. Les • petits noirs lt servis dans son restau-
rant favori n'avaient plus leur arôme habituel. Pourtant, le
restaurateur jurait ses grands dieux n'y être pour rien. Son
fournisseur n'avai t pas changé et ses percolateurs éraient régu-
lièrement entretenus. Toures nois avaient raison. En Europe,
de nombreux consommateurs font le même constat ct rédui-
sent leurs achats de café. En Allemagne, la consommation
a baissé de 3 % en 2003. Les grandes multinationales de
la torréfaction, les organisations de pays producteurs et
consommateurs sonr conscientes du problème ct tentent d'y
54 1 Commerce inéquitable
faire face. Cependant, la princi pale raison de la dégradation
de la qualité du café produit ces derniers temps est diffici le·
ment maîtrisable: c'est la baisse des cours mondiaux du café.
Au début des années 2000, le prix international du café
attei nt des niveaux jamais égalés auparavant. À la Bourse des
matières premières de New York, où l'on cote les cafés les
plus fins, les arabicas d'Amérique latine, le kilo ne vaut pas
plus de 50 cents de dollar, la moitié du coût de production.
À Londres, où l'on COte les robustas d'Afrique et d'Asie, la
tonne atteint la barre des 400 dollars: inctoyable quand on
sai t que les cultivateurs ne gagnent leur vie qu'au·dessus des
1 200 dollars. Dans un premier temps, les experts de l'Orga-
nisation internationale du café déclarent que les prix SOnt à
leur plus bas niveau depuis trente ans. Puis ils reprennent
leurs calculettes et constatent qu'en dollars constants, les prix
sont les plus faibl es depuis un siècle. En clair, depuis qu' on
tient une comptabilité plus ou moins exacte de l'évolution
de ces prix, ils n'ont cessé de décliner. Le graphique repré·
sentant ce déclin tient moins de la courbe que de la di agonale
partant du coin supérieur gauche d' un rectangle vers le coin
inférieur droit. En dollars constants, l'appauvrissement est
également constant. Produire du café ruine les paysans.
Chaque grain de café récolté est un pas de plus vers la faillite
et la misère. Dans ces condjrions, pas question d' investir le
moindre sou dans l'achat d'engrais ou de pesticides! Pas
question de passer des heures à arracher les mauvaises herbes
au pied des arbustes! Pas question de se banre pour obtenir
un bon produit ! On travaille mal le ventre vide. Arrive un
moment où l' on cesse de travailler et, à Paris, sans le savoir,
Francine et Nicole subissent le contrecoup de cette crise
mondiale des cours du café.
Alors que le monde financier et les médias n'ont d'yeux
que pour la flambée de la nouvelle économie et ses goldm
boys, dans la plus grande discrétion, la crise du café a frappé
Café 1 55
partout. En novembre 2002, les producteurs du Kilimand-
jaro au Kenya voient leurs revenus chuter de plus de 50 %.
En Ëthiopie où, selon la légende, au XIII' siècle, quelques
moines intri gués par l' agi tation qui s'était emparée de leurs
chèvres après qu'el les avaient croqué quelques baies rouges
et vertes, découvrirent les vertus dopantes de cerre nouvelle
plante, les caféiculteurs ont perdu 40 % d' un pouvoir d'achat
déjà ridiculement faibl e. Au lendemain d' une guerre avec
l'Ërythrée qui a saigné les finances publiques des deux pays,
J'Ëthiopie a donc vu ses revenus à J'exportation, ses recerres
en devises chuter de moitié: voilà de quoi confoner la place
de choix qu'elle a toujours occupée au hit-parade des pays
les plus misérables de la planète. En Asie, les productions
indonésienne et indienne souffrent de la même manière. On
en parle moins car l'économi e de ces pays ne dépend pas des
seules exponations de café.
Amérique centrale: la catastrophe
Nulle pan, cependant, la crise n'a été aussi manifeste,
aussi brutale qu'en Amérique centrale. La baisse des cours
du café y a généré chômage et misère, faillites et drames. Car
la production de café joue un rôle central dans la vie éco-
nomique de cette région. En décembre 2002, tout au long
de l' isthme centraméricain, du Chiapas mexicain - où, en
1989, lors de la précédenre crise. la chute des cours avait fait
basculer de nombreux paysans vers la guérilla zapatiste -
jusqu'à Panama, les ouvriers agricoles om entamé leur lente
pérégrination sur les pentes douces des régions caféières.
D'octobre à janvier, ils t ravaillent sous la ligne des mille
mètres. C'est là qu'on trouve les arabicas de qualité moyenne.
Il faut attendre janvier pour voir l' armée des péones passer
au-dessus des mille mètres et arracher les cerises de haute
qualité de leurs arbustes.
56 1 Commerce inéquitable
Mais ces ouvri ers agricoles sOnt de moins en moins
nombreux dans les plantations. Au Honduras, le café faisait
traditionnellement vivre une cenraine de mill iers de produc-
teurs. Comme les cours ne couvrent plus les coûtS de pro-
duction, gros producteurs surendenés ou salariés agricoles au
statut par défi nition précai re, (Out le tissu social est déstabi-
lisé. La situation pousse beaucoup de jeunes à fuir vers les
vill es, vers la capi cale, Tegucigalpa, où lis vont grossir les
rangs des crève-la-fai m. Certains ne s'arrêtent pas là er, de
bus brinquebalams en camionnenes poussives, rentent de
passer les frontières vers le nord, vers l'eldorado américain.
Certains d'entre eux réussiront leur migration. D'autres,
moins chanceux, seront arrêtés ou, .pi re encore, mourront de
soif et de faim en traversant le terrible désert de l'Ari zona.
Au Nicaragua voisi n, les ouvriers agri coles SOnt chassés
des terres où ils étaient installés. Les plantations tombent
à l'abandon et plusieurs dizaines de milliers de pauvres
hères bourl inguent misérablemem le long de la route pan-
américaine, bloquant parfois la ci rculat ion dans un geste de
désespoir vain. Au Salvador, la situation n'est pas plus bril-
lante. Les exploitations agricoles, oufincas, n'emploient plus
que 50 000 ouvriers agricoles. Il y en avait 160 000 à la fin
des années 1990. En 2003, la production et les exportations
chutent de 40 %. Pour tenter de survivre, la fili ère doit
s'endetter à hauteur de 340 millions de dollars, soit quatre
fois les recettes générées par la récolte 2002. Au total , selon
les données des agences internationales, en ces années de
crise, un million de personnes en Amérique centrale SOnt au
bord de la famine.
À peine sorri de quarante années d'une guerre civile
qu i a laissé 200 000 morts sur le carreau, le Guatemala
n'échappe pas à la règle. Pri nci pal pays d'Amérique cen-
trale, si l'on excepte le Mexique, le Guacemala a, de tout
temps, fourni aux connaisseurs un café d' une grande fi nesse.
Café 1 57
D'Antigua, l'ancienne capitale, ou des bords du lac Atidi n,
le café guarémalrèque est toujours aussi demandé. Jamais les
exportations n'om cessé. Au plus fore des régimes militaires,
pendant que l' armée traquait la guérilla et répri mait les popu-
lations indiennes, les afFaires conrinuaiem. La culture du café
joue un rôle clé dans la structuration politique, économique
et sociale du pays. Présider la Fédération des producteurs de
café du pays peut ouvrir la voie à une carrière politique de
haut vol. Le président Berger, élu à la magistrature suprême
en 2003, n'a pas eu à passer par là. Grand propri étaire cerrien,
gros producteur de café, pour échapper à la crise, il a fait
arracher touS ses arbustes. Là où croissaient touS les ans des
cerises de café, se dressem mainrenam dans un ri goureux
alignement des rangées d' hévéas ou de bananiers. D' une acti -
vité traditionnelle, faite de main-d'œuvre et de travail méti-
culeux, il est passé à une agriculture qui exige de gros moyens.
Malheureusemem, la frange des producteurs de café guaté-
maltèques capables d' un te! reviremem, d' un tel investisse-
ment, est très rédui te. Ils sone à peine 200 sur les 60 000 à
posséder les capitaux nécessaires. Les autres, tOuS les autres,
sont obl igés de subir la crise.
Commem faire quand on est aux abois, à l'exempl e
de TItO Morales, producteur de café de père en fiJs depuis
si longtemps que l'arbre généalogique semble avoi r pris racine
dans les plantations? La quarantaine harassée, fourbue,
Morales, à la tête d' une exploitation d' une quarantaine d' hec-
tares, doi t, comme beaucoup d'autres, supporter un endet-
temem colossal. Pour faire murner l'exploitation quand les
cours du café ne suivent pas, quand il faut continuer à payer
les ouvri ers afin d'entretenir les terres, l'emprunt est inévi-
table. Les banques se fom de plus en plus tirer l'oreill e.
Elles savent le métier de moi ns en moi ns rémunérateur,
et ces clients-là de moi ns en moins solvables. Souvent
les planteurs ne sont même plus reçus par les directeurs des
58 1 Commerce inéquitable
succursales. Alors, pour sauvegarder l'exploitation familiaJe,
pour conserver le statut de patron, pour préserver un mode
de vie qui fur celui de son père et de son grand·père, Tito
MoraJes va et vient en permanence eorre ses terres et Gua·
temaJa Ciudad, la capitaJe, où résident ses créanciers.
Le principal d'entre eux opère au fond d' une bicoque
des beaux quarriers de la grande ville. Rançon de l' insécurité
ambiante, un garde armé d' un fusil à pompe au canon scié
est posté dans une casemate à l'entrée du jardinet qui entoure
la maison. Président de l'Association des exportateurs de café
dans les années 1980, don Lorenw occupe une vaste pièce
climatisée meublée de quelques canapés usés par les ans et
d' un fàureuil à bascule, dans leq.uel il passe le plus clair de
ses journées. Sur le bureau, l'ordinateur relie don Lorenzo
au monde extérieur. L'abonnement aux informations écono-
miques de l'agence Reurers lui permet de suivre en temps
réell'évolucion des cours du café à la Bourse de New York.
La cinquantaine affable et volubile, don Lorenw, aJi as Lau-
rent Vidal, guatémaJtèque d'origi ne française, exporre du café
d'Amérique centrale depuis plusieurs décennies. Son métier:
acheter le moins cher poss ible, revendre avec le bénéfi ce
maximum pour le compte d'une petite multinadonale d'ori-
gine salvadorienne, Coex. Acheter à bas prix ne pose guère
de problèmes par les temps qui courent. Les producteurs
auxquels il achète habituellement leur café sont lessivés par
plusieurs années de crise. Leurs comptes bancai res som dans
le rouge. Les crédits inaccessibles. Alors, don Lorenzo prête,
avance les fonds pour payer les engrais, les saJariés, l'école
des enfants, l'essence de la voiture.
Courant 2002, la poignée de planteurs qui le fournis-
sem lui doivent la bagatelle de 14 millions de dollars. Parce
que la crise du café se poursuit, parce que les cours restent
trop bas pour en vivre décemment, Tito Morales et ses
coll ègues ne peuvent rembourser. Régulièrement, comme on
C,[, 1 59
va au supplice, ils passem donc devam la casemate d'où
émerge le fusil à pompe, traversent le jardinet qui ceinture
la maison et viennem s'effondrer dans les canapés au tissu
élimé. Installés là comme pour approcher le bourreau,
ils commemem leur situation critique pendant que don
Lorenzo pianote sur les touches de son ordinateur. On sirote
un café. Dans la pièce, tout le monde connaîc les règles du
jeu, leur violence et leur inéluctabilité. « Si tu ne paies pas,
tu es saisi $, menace don Lorenzo. On peut ai nsi croiser aux
terrasses des bistrots chics de Guatemala Ciudad les anges
déchus de grandes fàmilles du café. La crise précédente ou
l'antépénultième a ruiné le clan. Les terres sont parties,
vendues par la banque ou par un créancier vorace. Ne restent
plus que les souvenirs de grandeur, quand on pouvait
prendre l'avion pour passer la fin de la semaine à Miami,
et l'envie de tâter encore du café, d'aJler là-bas dans une
finca, à l' autre bout du pays peut·êcre, acheter quelques sacs
qui seront sûrement les meilleurs qu'ait vus l'exponateur
auquel on les a promis.
Le son des péones, des ouvriers agricoles, est bien plus
misérable. Souvent payés à la tâche, au panier, ils ne gagnent
guère pl us de 2 dollars la journée. Pour aBer plus vite, pour
fai re plus de paniers, on emmène les enfants aux champs et
on les fait travailler. Parfois, une rébelli on éclate. Renouant
avec la grande tradition latino·américaine des occupa-
tions de terres, une centaine de familles s'empara à la fin
de l'année 2001 d' une finca, en Alta Verapaz, au centre
du GuacemaJa. Paraphrasant sans le savoir le Mirabeau de la
Révolution française - ~ Nous ne sortirons que par la force
des baïonnettes» -, ils procl amaient: ~ Nous ne sortirons
d' ici que mortS.)I Mais vivants, l' étaient· il s encore à leur
arrivée, ces modesces journaliers dont les parents ec les
grands·parents avaient retourné pour le compte du patron
les mêmes terres depuis des décennies? L'éraient·i1s encore,
60 1 Commerce inéquitable
ces enfants sous-alimentés et mal scolarisés, puisqu'on les
chassait, puisqu'on les licenciait au motif que là-bas, à New
York, les cours du café s'étaient effondrés ?
N'avaient-ils pas raison de se révolter, eux qui en avaient
la possibilité, puisque leurs frères, leurs cousins, leurs voisins
descendus comme tous les ans avec femmes er enfants vers
les exploitations du sud du pays pour gagner quelques quer-
zals, quelques dollars, qui permerrraient à grand-peine de
survivre le reste de l' année, s'en étaient retournés Gros Jean
comme devant et condamnés au silence ? À l'arrivée du bus
qui les amenair de leur village natal vers la plantation,
après vingt-quatre heures de roure, le patron leur avait fait
comprendre qu'il n'y avait pas dç café à récolter, pas de tra-
vail, pas d'argent. Comment comprendre, puisque les cerises
étaient sur les arbres à porrée de main? Alors, plutôt que de
s'en retourner vers une misère assurée, certains proposaient
de rester sans paie, avec la nourriture et le gîte assurés. Mais
même cela, c'était trop pour le patron. Comment nourrir
deux cents ouvriers, plus leurs familles, quand les banquiers
étaient à la porte de l'exploitation prêts à la saisir?
Même au Costa Rica, réputé pays le plus riche, le plus
stable, le plus européen de la région - bien qu'il soit en
réalité très américain -, la crise du café provoque d'énormes
dégâts. Dans un univers régional fait de coups d't.rat, de
rébellions et de massacres, le pays a fondé son développement
relatif, son incomestable stabilité politique, sur le dévelop-
pement du café. Les premiers arbustes apparaissent dès les
années 1830 puis se multiplient grâce au succès des expor-
tations. Pour faciliter le transport des sacs de café vers les
ports, depuis des zones de plus en plus reculées, de plus en
plus éloignées des pisres carrossables, le gouvernement de San
José favorise l'imporration de charrerres à quatre roues.
Toutes les familles paysannes se lancent dans le café. Dès
1840, grâce à la richesse générée par les exporrations, la
Café 1 61
capitale, San José, se développe. Apparaissent une université,
un théâtre municipal. l' hôpital San Juan de Dios et un palais
présidentiel, symbole de la République du Costa Rica.
Achille Bigaud, peintre français, devient le portraitiste des
barons du café. La construction du chemin de fer démarre
en 1890. En 1933, les Costaricains créent leur première
agence de régulation de l'activité caféière.
La Seconde Guerre mondiale met un coup d'arrêt à cet
élan. Privés de leurs marchés européens, les exportateurs de
San José sont prisonniers de leurs clients nord-américains.
Le quintal de café, soixante kilos dans le monde anglo-saxon,
vaut 15 dollars pendant tout le conAit alors que les coûts de
production et de commercialisation sont largement supé-
rieurs. Partour où l'on produit du café en Amérique latine,
la situation économique se détériore. Les pays larino-
américains protestent officiellement auprès des autorités
américaines qui leur opposent une fin de non-recevoi r. Après
la guerre, seul le plan Marshall mis sur pied par les Améri-
cains pour redresser l'économie européenne en ruine, en
améliorant le niveau de vie, permettra une augmentation de
la consommation européenne de café et une hausse du niveau
des prix chez les producteurs. Mais le répit sera de courte
durée. En 1958, les cours s'effondrent de nouveau en raison
d'un excès de production.
Don Fernando Felipe Teran est l'héritier de certe his-
toire. Il en témoigne derrière les grilles de la finca, la propriété
familiale. Une fois passé un garde armé d'un pistolet bien
en évidence, on grimpe doucement un chemin bordé d'une
pelouse soigneusement tondue. Un peu plus haut, le long de
l'allée, les maisons du personnel sont toutes de bleu et de
blanc, les couleurs du domaine. Encore quelques pas : voilà
le beneficio, le centre d'usinage du café. C'est là que le café
est trié, lavé, séché, ensaché et srocké, jusqu'à l'exportation,
dans des hangars aux taux d'humidité stri ctement contrôlés.
62 1 Commerce inéqui table
Ici sont produits (Ous les ans envi ron 10 000 sacs de café,
peu de chose en réali té, qui panent aux quatre coi ns du
monde. Grâce à leur quali té universellement reconnue. grâce
aux talents de négociateur du maÎ[re des lieux, les arabicas
de don Fernando se vendent deux fois le prix de la Bourse
de New York.
Pounant, malgré ces prix de vente exceptionnels, en
ces années de crise, les COÛtS de production ne SOnt pas cou-
verts. Don Fernando est obligé de réduire les dépenses. Afi n
de limiter les frais, on a donc espacé les épandages d'engrais.
On économise l'eau: on arrose le sol , pas les arbustes.
Contrai rement à la tradition locale, on laisse pousser des
arbres pour protéger les plantations du soleil. À l'ombre des
branches, il y a moins de herbes et les coûts de
main-d'œuvre SOnt réduits. Les maisons du personnel, pro-
tégé par une législation sociale très avancée pour la région,
ne SOnt plus aussi fréquemment repeintes. En ourre, don
Fernando a été obligé de disperser certai nes des terres de la
propriété familiale. Les plus proches de la capirale Ont été
transformées en lotissements immobiliers. Car, tour autour
de San José, la pression démographique fai t monter les prix
du foncier. Le béton rappone plus que le café. Mais sous le
béton, le café ne repousse pl us.
Tout au long de l' isthme centraméri cai n, les problèmes
économiques nés de la baisse des cours du café menacent
la stabilité politique de ces démocraties fragiles. Au Costa
Rica, les citoyens, les responsables politiques s' inquiètent de
la pérennité du système démocratique en place. Le méca-
nisme de répartjtion des richesses entre les différentes cl asses
sociales, fondemenr de cetre stabil ité politique, pourrait ne
pas survivre à l'effondrement des cours du café. Au Guate-
mala, en quelques années de crise, les pires inquiétudes som
devenues réal ité. Le pays se remet à pei ne de quatre décennies
de guerre civile. Les régimes mili tai res les plus brutaux se
Café 1 63
sont succédé sans discontinuer, oppri mant les populations
indiennes, majoritai res dans le pays, traquant les groupes de
guérill a d' extrême gauche, réprimant sans pitié les défenseurs
des droits de l' homme. Prix Nobel de la paix, Rigoberta
Menchu a encore fort à fai re. La violence gangrène toujours
la société. Privés de revenus, souvent à cause de la crise du
café, les plus misérables des Guatémal tèques basculent dans
la délinquance. Les touristes, nombreux: dans ce beau pays.
sont les cibles privilégiées des gangs. Le gouvernemem s'en
inquiète, met des forces de police en nombre croissant sur
les itinéraires touristiques. Mais aucun cordon policier
n'empêchera jamais la pauvreté et la misère de trouver un
exutoire. Jadis république bananière. dictature abonnée aux
régimes mili taires les plus sanglants, le pays n'est pas encore
devenu démocratie caféière.
Le hold-up vietnamien
Fin 2004, à New York, les cours du café commencent
à remonrer. Pourrant, ils restent inférieurs aux cOÛtS de pro-
duction. Les paysans d'Améri que centrale n'om donc
cenainemem pas fi ni de souffri r. Les entrepôts débordent en
effet de grains de café. Les stocks sont assurés pour de nom-
breux mois de consommation. Ils permettent aux grandes
entreprises torréfactrices de gérer leurs achats au jour le jour
et de fa ire baisser les prix. Et pourquoi les stocks sont-ils si
bien garnis? La réponse est si mple: parce que la production
est pléthorique.
Les princi paux producteurs et exportateurs mondi aux.
les Brés ili ens, récoltent de plus en plus de cerises de café. En
2002, leur cueillette atteint un niveau inégalé : 50 mill ions
de sacs. C'est près de la moitié de la production mondiale.
Le Brési l est au café ce que la Côte-d' Ivoire est au cacao !
Mais quand les producteurs ivoiriens installent leurs planta-
64 1 Commerce inéquil:tble
ri ons dans des zones gagnées illégalement sur la forêt, quand
leur stratégie eS[ guidée par des impératifs de survie, les
Brési liens agissent méthodiquement, scienüfiquement. Ce ne
som pas des groupes de paysans sans terre partis créer de
nouvelles zones de culture. Ce sont des chefs d'entreprise
soutenus par des banques, parfois par l'État, en contact avec
les organisations professionnelles, tenus au courant des évo-
lmions du marché mondial et qui procèdent à des investis-
sements massifs. Bref, les producteurs de café brésil iens som
au cœur d' une vaste organisation, dom l'objectif est d' assurer
leur suprématie sur le marché mondial. Au cours des
années 1980, lassés de subir les vagues de gel qui s'abattaiem
sur leurs plantations, ces exploi tants en som venus à la
conclusion qu' il leur fallait déplacer les zones de culture de
l't.tat du Parana, au sud du pays, vers les Érats de Minas
Gerais et de Sao Paulo, plus au nord. Ainsi, ils échappent au
froid intense, responsable à de nombreuses teprises de la
destruction de leurs récoltes. De plus, le recours aux techni-
ques agronomiques les plus sophistiquées augmente les
rendements. Les niveaux de production SOnt plus stables, les
quantités disponi bles pour l'exportation plus prévisi bles, ce
qui n'exclut pas les variations dues aux caprices de la narure.
L' un dans l'aurre, les changements de stratégie des produc-
teurs brésil iens Ont apporté au marché du café d' impres-
sionnames quantités de sacs. Cette abondance a placé l'offre
mondiale de café largement au-dessus d' une demande qui a.
elle, pl môt tendance à stagner. Les progrès des Brés iliens ne
surprennent ni ne choquent grand monde. Intégrés depuis
toujours à l' univers du café, ils ne sont pas cons idérés comme
responsables de la crise.
Pour fOUS les producteurs d'Amérique centrale, c'est
beaucoup plus loi n, hors du conti nent, qu' il faut aller cher-
cher le principal responsable de l'effondremem des cours. Au
Costa Ri ca, comme au Guatemala ou au Nicaragua, un seul
Café 1 65
nom est sur toutes les lèvres: le Vietnam. Au Guatemala,
producteurs et exportateurs se réunissent de temps à autre
dans les locaux de l'Institut national du café, un bâtiment
en brique rouge, au centre de la capitale guatémaltèque. Une
petite unité de torréfaction est installée au rez-de-chaussée.
Tout l' édifice embaume en permanence le café. Au cours de
ces soirées, les convives évoquent les difficultés du temps
présent. Entre une empanada, un de ces peties pains fourrés
de viande consommés dans toure l'Amérique latine, et un
verre de whisky, invariablement on maudit les lointains Viet-
namiens et leurs anciens colonisateurs français, accusés, avec
la Banque mondiale, d'avoir financé la percée vietnamienne
sur le marché du café. Peu importe que cela soit inexact! Le
chamboulement est si important qu' il faut bien trouver quel-
ques boucs émissaires. La Banque mondiale en a vu bien
d'autres. Quant aux Français, ils se défendent comme de
beaux diables d'avoir joué le moindre rôle dans la percée
vietnamienne. Rien n'y fait ! Les légendes Ont la vie dure.
Nul doute, en tout cas, que l'épopée vietnamienne du
café fi gurera, un jour, au catalogue des épopées agricoles. En
l'espace de quelques années, les paysans des hauts plateaux
vietnamiens Ont en effet bousculé l'ordre établi sur le marché
mondial du café. Dans ce monde-là, il était entendu, depuis
toujours, que le Brésil et la Colombie occupaient les deux
premiers rangs avec leurs arabicas. Pour ce qui es t du robusta,
l'Indonésie et la Côre-d' Ivoire jouaient les premiers rôles.
Sans oublier les fameux mokas d't.thiopie ou les arabicas
lavés d'Amérique centrale. Telle était la hi érarchie j usqu'à la
fracassanre arrivée des Vietnamiens. Rarement irruption aura
été auss i tonitruante. Loin de se borner à détrôner, à la fin
des années 1990, les Indonés iens sur le marché du robusta,
les Vietnamiens réussissent à disputer à la Colombie le titre
de deuxième producteur mondial. Seul le Brésil reste intou-
chable. Certes, la Banque mondiale a donné un coup de
66 1 Commerce inéquirable
main aux Vietnamiens en octroyant quelques financements.
Mais cen e inrervention n'explique pas à elle seule l'émer-
gence vietnamienne. Celle-ci est avam tout le fr uit de la
volonté des dirigeants de Hanoi. À l' origine, leur objectif
était de fixer les populations dans les campagnes. C'est une
politique d'occupation de l' espace.
Lancée dans les années 1980, l' aventure caféière viet-
namienne se déroule sur les hauts plateaux du centre du pays,
dans les provinces de Oak Lak, Larn Dong, Gia Lai et Kon
Tum. SurtOut dans celle de Oak Lak. Avant d'y planter les
baies de café, on en expulse les groupes ethniques minori-
taires: ces populations ont le tO([ d'ên e jugées inaptes à
l'agri culture intensive dom rêvent les dirigeams communistes
de Hanoi. Elles sone repoussées vers ies régions les plus recu-
lées du pays, vers la fromi ère laotienne, là où la terre est
moins ri che. là où ces agriculteurs ne gêneront pas le déve-
loppement des plantations de café. À leur place. par centai nes
de mill iers, venus des plaines côtières surpeuplées et des
régions du nord du pays, on installe de fi vrais paysans 10. On
leur attribue des lopins de cerre. On leur fixe des objectifs
de rendement. S' ils ne font pas les deux tonnes à l' hectare
exigées, ils sont chassés sans pitié. Cela explique le succès
phénoménal. En 1990, le Vietnam produisait à peine dix
mille [Onnes de robusta. En 1995, lorsqu' une vague de gel
inarrendue s'abat sur les plantations brés iliennes et que les
cours du café explosent très momentanément, les Vietna-
miens SOnt déjà là pour en profiter. Chance supplémentaire,
les Américains viennent de lever l'embargo commercial
contre les produi ts vietnamiens. Les entreprises de négoce
imernational qui, comme la britannique ED & F Man,
exponaient le café vietnami en en le faisant transiter par Si n-
gapour afin de l'estampiller « indonésien )) ne som plus
obligées de recourir à ce procédé. Un t roisième facceur favo-
rise à son tour la production vietnamienne: la dévaluation
Café 1 67
en 1997 du dông, la monnaie nationale. Pour chaque tonne
de café, les paysans reçoivent davantage. L'aubaine les incite
à pousser encore la vapeur.
Trois ans plus tard, le monde du café a la berlue. Les
Vietnamiens assommem le marché sous des vol umes de pro-
duction jamais vus dans cette région: près d' un mill ion de
tonnes de café. Les paysans de Oak Lak ont attei nt un ren-
dement record: deux tonnes à l'hectare. Au Cameroun,
pendant ce temps-là, les producteurs de café stagnent à
600 kilos l' hectare! Mais ce développement ne va pas sans
problèmes. Les groupes minoritaires encaissent difficilement
leur marginalisation. Ils temem eux aussi de profiter du
boom du café. Habitués à une agri culture extensive sur brûlis,
ils ont appris les méthodes intensives. Mais ils se trouvent à
la périphérie de la zone principale de culture. Les circuits
commerciaux les plus sophistiqués. les plus rapides, les plus
rémunérateurs ne SOnt pas pour eux. Alors, quand. sous le
poids des tombereaux de café qui se déversent sur le port de
Saigon, les cours mondiaux s'effondrent, ils sont les premiers
à en faire les frais. Et ils se révol tent. En janvier-févri er 200 l ,
ils bloquent les routeS, tentent de s'emparer de la préfecture
locale. L'armée boucl e la zone, des hélicoptères intervien-
nent. Les étrangers SOnt bannis de la province de Oak Lak
d'où vient 60 % du café vietnamien. Et l'émeute es t répri -
mée. Ce geste de colère se renouvellera. Mais il ne gênera en
ri en le développement de la culture du café. Dans un pays
pounant réputé communiste, les petits paysans viets se
retrouvent, comme leurs collègues d'Amérique cemrale,
grevés de dettes, cernés par les créanciers. souvent chinois,
par les négociants locaux ou internationaux leur ayant avancé
les engrais et les fonds nécessaires à la récolte qui vient. Dans
ce système hybride, c'est parfois à des sociétés purement
vietnamiennes, émanations des comités populaires de la ville
voisi ne, que les producteurs de café ont affaire. Et les comptes
68 1 Commerce inéquitable
de ces entreprises SOnt si opaques qu'il est diffi cile de s'y
repérer. À Londres, cependant, les grands négociants inter-
nationaux se fronent les mains. Pour eux, le Viemam est le
paradis des affaires. Tout fonctionne vite et bien. Les délais
SOnt respectés. Le gouvernement de Hanoi est aux petits soins
pour les investisseurs étrangers. Un pays communiste comme
celui-là, les traders londoniens en redemanderaient presque!
L'agonie des accords internationalL"X
Mais il serait trop simple d' imputer au seul Vietnam la
responsabilité de la crise du café. Les Vietnamiens n'ont
réussi leur percée sur le marché mOfldial que grâce aux divi-
sions des autres pays producteurs. Ces divergences, maintes
fois répétées, Ont abouti à la disparition des accords interna-
tionaux li mitant la production de café, attribuant des qUOtas,
des plafonds d'exportation à chaque pays producteur, des
plafonds d' importation à chaque pays consommateur. Si cet
accord avait survécu, jamais les Vietnamiens n' auraient pu
commettre leur hold-up sur le marché mondial du café.
L' histoire de ces accords remonte aux années 1960. En 1962,
soixante-quinze pays, producteurs et consommateurs, adhè-
rent au premier accord international du café. Une orga-
nisation est créée, chargée de veiller au respect des décisions
prises: l'Organisation internationale du café. L' objectif est
de maintenir les prix à un niveau rémunérateur pour les
producteurs et acceptable pour les consommateurs. Les pays
du bloc communiste SOnt absentS de l'accord. La guerre
froide bat alors son plein. L' intérêt des pays occidentaux est
d'offrir un prix correct aux paysans cultivateurs de café pour
prévenir la (( contagion marxiste II. les années 1960 sont aussi
l'âge d'or d' un monde où États et organisations internatio-
nales SOnt censés pouvoir réguler l'économie, au nom de la
politique et des intérêts supérieurs des nations. l 'Europe des
Café 1 69
Six développe sa politique agricole commune. La volonté
collective est supposée omnipotente. Sur le plan agricole, le
sucre et le cacao Ont leur structure de régulation, avec des
stocks internationaux. Le café aussi. Tant bien que mal , ces
accords atteignent leurs objectifs. Malgré les à-coups, pen-
dant les années 1960-1970, les cours du café évoluent à des
niveaux très respectables: environ 120 centS la livte anglo-
saxonne (456 grammes). Cela tient du miracle, tant il est
difficile de concilier l'intérêt des producteurs et celui des
consommateurs, tant sont nombreuses les sociétés de négoce
et de courtage qui s'échinent à contourner les accords.
Très vite, cependant, le mécanisme, laborieusement mis
au point, se dérègle. Tous les deux ans, les quoras d'expor-
tation et d' importation SOnt renouvelés. Croire que chaque
camp s'assied de manière très civilisée autour d' une table
pour établi r les volumes du commerce inrernational du café
au mieux des inrérêrs communs serait naïf. Chaque négocia-
tion est une bataille de chiffonniers! Les producteurs veulent
contingenrer leurs exportations afin de maintenir des prix
élevés. Les consommateurs veulent au contrai re le volume
d'exponation le plus important possible pour faire baisser les
prix. Fin juiUe( 1985, Sam Mizrahi, un (rader français
qui, grâce à une jolie plume, adressait très régulièrement
à sa clientèle un bulletin d'analyse du marché, constate
ainsi l'effondrement des cours du café. Ils SOnt à leur plus
bas niveau depuis trois ans. À Londres, la tonne a perdu
600 livres sterli ng en six semai nes. +( Le fond de l'affaire,
écrit-il, c'est qu' il existe trop de café dans le qUOta global de
l'accord. ,. Il y a trop de café sur le marché.
l 'année précédenre, en 1984, les pays consommateurs
se sont inquiétés d'une possible vague de gel au-dessus des
plantations brésiliennes. La récol te suivante, craignent-ils,
sera trop faible. Le Brésil ne pourra pas exporter les volumes
prévus. Par conséquent, les cours mondiaux risquent de
70 1 Commerce inéqui table
s'envoler. Forts de cette conviction, les pays consommateurs
prennent les devants et tentent d' imposer des quotas d'expor-
tation très élevés, pour approvisionner le marché. Les
Brésiliens et les Colombiens rés istent. « Quoi qu'il arrive, il y
aura assez de marchandi se », affirment-ils. Les événements
leur donnent raison. Les stocks de café des années précé-
dentes SOnt largement suffisants. L'augmentation des qUOtas
d'exportation met donc le marché en état de surapprovi-
sionnement ! Les cours s'effondrent! La réaction est immé-
diate. Quelques mois plus tard, en septembre 1985, les pays
membres se mettent d'accord pour réduire les quotas de
3 millions de sacs. On redescend à 58 millions de sacs. Un
nouveau mécanisme de régulation .plus souple est mis au
point. Il permet de réagir en deux ou trois semaines à l'évo-
lution des cours. Quand l' évolution à la hausse est excessive,
on injecte 500 000 sacs de café sur le marché mondial.
Quand la baisse est trop forte, on en retire autant. Mais la
nature fai t parfois mieux les choses. Ses évolutions SOnt impa-
rables. Ainsi, fin 1985, quelques semai nes seulement après
l'annonce de la baisse des qUOtas, une vague de sécheresse
s' abat sur le Brés il. L'ét.1.t d' urgence est proclamé dans deux
des principales régions caféières. La production brésilienne
de café est en chute libre. Au lieu des 25 millions de sacs
annoncés, les Brésiliens n'en produisent que 11. La récolte
baisse de 66 % ! Panique sur les marchés! Les cours fl ambent.
À Londres, la tonne de robusta passe de 1 500 à
2 600 dollars.
En Colombie, les paysans voient le prix de leurs sacs
augmenter comme jamais. Entre deux attaques de la guérilla
guévariste, alors que le pays est plongé dans une guerre civile
depui s 1948, le président colombi en, Belisario Betancour.
trouve le remps d'écrire à quinze de ses collègues, tous à
la tête de pays producreurs. II leur propose de supprimer
immédiatement les qUOtas. L'objecti f n'est pas d'ali menter
Café 1 71
le marché, pour fai re baisser les cours. mais de profi rer de leur
envolée, pour vendre autant que possi ble en fai sant fi des
quotas. Si les Brésiliens n'om ri en à vendre, les autres pays
de la région peuvent fourni r. Pas autant que nécessaire,
cependant. La hausse des prix du café est phénoménale !
Début 1986, la [Cnne d'arabica se vend aux alentours de
3 000 dollars. Mais c'est excessi f. Les acheteurs n'arrivent
plus à suivre et cessent progress ivement leurs achats. À la
mi-mai, faute d'i mportateurs, les cours chutent de près de
50 %.
Guatémaltèques, Brésiliens, Indonés iens, Européens,
Améri cains. tout ce beau monde se réunit une nouvel le fois
en septembre 1986. Personne ne sait comment gérer l' affaire
des quotas. Car la règle théorique impose de les fixer en
fonction des exponations passées de chacun des pays pro-
ducreurs. En clair, le Brésil, traditionnellement principal
fournisseur du marché mondial, victi me d' une vague de
sécheresse qui ne se répétera pas de sitôt, devrait se voir
proposer une porrion infi me des volumes échangés. Les Bré-
siliens, qui Ont même éré obligés en 1986 d' importer du café
pour satisfaire leur consommation intérieure, ne veulent
donc pas entendre parler de quotas. Les Colombiens non
plus. Ils ont fourni près du tiers des besoins mondiaux et,
au nom de règles tatillonnes, on voudrait les cantonner de
nouveau à leur habituelle seconde position! Pas question.
En Asie, les Indonés iens sont sur la même ligne. Principaux
producteurs de robusta au monde, jls Ont profiré à plein de
l'aubaine brésilienne: leurs ventes Ont quadruplé. Tout le
monde se satisfait donc de la si tuation. Seuls les Afri cains
défendent l' idée d' un rerour aux règles, aux quotas. Car ils
ne cessent de perdre du rerrain. Lors d' un passage à Bujum-
bura, capitale du Burundi, le secrétai re général de l' Or-
ganisation internationale du café signale qu' en dix ans,
depuis le début des années 1970. l'Afrique est passée de 30
72 1 Commerce inéquitable
à 23 % du rotai mondial des exportati ons. Une expli cation
s' impose: l' instabilité politique. Rébell ions, guerres civiles et
coups d' État réduisent à néant les efforts des paysans africains
quand leurs concurrents d'Amérique latine et d'Asie conti-
nuent à progresser.
Les intérêts américains l'emportent
Fin 1988, un nouvel accord international sur le café est
en cours de négociat ion. Les Brésiliens en SOnt. Leur pro-
duction a retrouvé son étiage habituel et bat des records. Ils
ont tout intérêt à li miter les exportations de la concurrence
par des quotas. Mais les Américains, les principaux impor-
tateurs de café de la planète, ne sont plus très favorables à
ce genre de gesticulation. Jusqu'alors, ils avaient défendu
l'idée d' un contrôle international du commerce du café.
L'économie latino-américaine, arrière-cour des États-Unis,
dépendait en partie de ces exportations. La stabilité de la
région passait par un encadrement des prix. Au début des
années 1980, l'Amérique latine se retrouve surendettée. Le
café lui permet de rembourser quelques-uns des innombra-
bles emprunts internationaux contractés au fil des années.
Pour la Chase Manhattan Bank, pour la Bank of Ameri ca et
pour toutes les autres, principales créancières des États
d'Amérique latine, il importe que les caisses du Trésor, à
Mexico ou à Brasilia, soient remplies, du moins le temps de
rembourser les échéances.
Mais la mise au point par le secrétaire américain au
Trésor d' un plan qui permet d' alléger le fardeau de la dette,
en la rééchelonnant, réduit l' intérêt des États-Unis pour les
ressources générées par le café. À leurs yeux, le secteur du
café deviem accessoi re. Il ne joue plus qu' un rôle mineur
dans la politique économique des pays latino-américains qui
comptent. C'est d'autant plus vrai que ces nations se déve-
Café 1 73
Joppent et se diversifient. Sorti de l'ère des dictatures, le Brésil
s' industrialise. Il construir des avions. Il accède au statut de
grande pui ssance régionale. Les exportations de café étaient,
naguère. l' une des principales ressources du pays ; elles ne
représentent plus, désormais, que 7 % des recettes en devises.
Elles rapportent 2 milliards de dollars par an. C'est moins
d' un mois du [Otal des exportations du pays. Du nord au
sud du continent américain, la production et les exportations
de café, qui fournissent roujours l'essentiel de leurs revenus
à des millions de paysans, cessent d'être considérées comme
stratégiques.
À Washington, le virage est d'autant plus marqué qu'en
garantissant une srabilité des prix, l' accord sur le café conso-
lide des régimes contre lesquels la Maison Blanche ferraille,
en particul ier le régime sandiniste du Nicaragua. L'économie
nicaraguayenne est essentiel lement agricole. La culture du
café y occupe les péones par centaines de milliers. Maintenir
l'accord en l'état, c'est faire une fl eur au clan Ortega au
pouvoir à Managua, avec lequel l'administration Reagan est
en guerre ouverte. Pour la Maison Blanche, renoncer à
l'accord sur le café permettrait d' ébranler un peu plus le
gouvernement de Managua. Les autorités américaines ont
encore bien d' autres gri efs contre la politique des quotas
sur le marché du café. Parmi eux, et pas des moindres:
en payant leur café un prix honorable, les consommateurs
américains subventionnent les achars bon marché des pays
du bloc soviétique. Les pays communistes ne SOnt en effet
pas partie prenante aux accords internationaux sur le café.
Pas concernés par les quotas, ils achètent ce qu' ils veulent et
paient leur café moins cher. Paradoxe des paradoxes: les pays
communistes bénéfici ent d' un marché li bre! Pas les pays
capitalistes ! Toutefois, pour les exportateurs d'Amérique
centrale, c'est une compli cation. Il faut prévoir des sacs de
café pour les pays de l'accord international. D'autres sacs
74 1 Commerce inéquitable
pour les pays communistes, hors de l'accord. Chaque sac
doi t être clairement identifié. Outre des frais supplémentai res
et des complications logistiques, il faut une double compta-
bilité. C'est une perte de temps considérable. À l'arrivée, rous
les trafics sont possibles. Nombreux SOnt les sacs, partis bon
marché vers les pays du bloc communiste, qu'on retrouve,
mystérieusement, de l'autre côté du mur de Berlin, où ils se
négocient bien sûr au prix fort, celui du marché encadré
par les qUotas internationaux. Les importateurs allemands
ne rechignent jamais à ces petics détournements qui font
aujourd'hui sourire. Quelques-uns d'entre eux y gagnent des
fortunes. De leur côté, les pays communistes économisem
quelques dizaines de millions de dollars par rappon à leurs
rivaux de la zone capitaliste.
Pour les Américains, la coupe est pleine ! Dès
février 1989, lors du congrès de l'Association américaine du
café, à Boca Raton, en Floride, c'est j'offensive. Les torréfac-
teurs américains rejettent catégoriquement l'hypothèse d'un
renouvellement de l'accord sur le café. Ils ne veuJent de
quotas que s'ils SOnt conformes à leurs souhaics. Plus question
de négocier avec les producteurs. Le marché, rien que le
marché! Les théories libérales initiées par le président Reagan
et par Margaret Thatcher emportent le monde du café dans
leur murbiIJon. Le 3 juillet 1989, quatre mois seulement
avant la chute du mur de Berlin, l' Organisation internatio-
nale du café décide d'abroger le système des qUotas tout en
maintenant l'accord international pour deux ans. L'Ole
n'est plus qu' une coquille vide, une machine à produire des
statistiques et à payer des fonctionnaires internationaux pour
pas grand-chose.
Côté producteurs, la réaction est immédiate. Les
Brési liens passent à l'offensive. Ils lèvem toute restriction à
l' exportation. Ils Ont 17 millions de sacs en réserve et stocker
coûte cher. Ils veulem donc vendre, quel qu'en soi t le prix.
Café 1 75
Les Indonésiens font de même. Comme les Brésiliens, ils om
bien d'autres richesses agricoles ou mi nérales. Ils tentent éga-
Iement le pari de la diversificarion industri elle. Les deux pays
sont finalement sur la même longueur d'onde. Peu importe
l' impact sur les prix. 11 faut prendre des parts de marché,
réduire la concurrence à la ponion congrue, la laminer!
Naturellement, les cours s'effondrent. En deux semaines, le
café perd le tiers de sa valeur sur le marché mondial.
La rupture de l' accord provoque un véritable cataclysme
économique. Hormis les Brésiliens et les Indonésiens, les
autres producteurs sont sidérés! On viem de les priver du
seul instrument de contrôle dont ils pensaient disposer. À
Bogota, en Colombie, deuxième producteur mondial de café,
Virgilio Barco, pâle successeur d'un Belisario Betancour dont
les efforts n'ont pas réussi à ramener la paix civile, fait les
comptes. La chute des cours du café ruine l' économie natio-
nale. Sur la saison 1989, le chef de l' t,tat colombien chiffre
à 300 millions de dollars la perte de revenus des quelque
500 000 planteurs de son pays. La Colombie perd 2 millions
de dollars par jour. Le marché, les politiques se sont habitués
à considérer les exportations de café comme secondaires dans
les recettes des pays producteurs latino-américains. Mais en
Colombie, c'est loin d'être le cas. Partout, la baisse du prix
international du café ruine des pans entiers des sociétés pay-
sannes. Même au Brésil, où les revenus chutenc de 8 %
malgré une progression des ventes de 18 % ! En dollars cou-
rants, le prix du café a été divisé par deux en dix ans. Au
Cameroun, un décret prés identiel réduit des deux tiers le
prix du kilo de café payé aux paysans. L' Indonésie exporte,
cette année-là, 350000 tonnes de robusta au lieu de
270 000, un an plus tôt. Mais les recetces stagnent à 500 mil-
lions de dollars.
Globalement, en 1987, les revenus générés par la pro-
duction de café atteignaient les 14 milliards de dollars. Trois
76 1 Commerce inéquitable
ans plus tard, en 1990, ils retombent à leur niveau de 1980,
soit 9 milliards de doUars. Et rien n'y fait, les prix du café
continuent inexorablement à chuter. En avril 1992, alors que
l'arabica est à son plus bas niveau historique, le Brésil accepte
d'étudier un éventuel retour à une poli üque de contingen-
tement des exportacions. Les Brés iliens ont raté leur objeccif :
la concurrence n'a pas été éliminée. Elle est toujours là. Mais
contrôler le commerce du café n'est plus d' actualité. En Amé-
rique du Nord, un accord de libre-échange est en pleine
négociation. L'ALENA (Accord de libre-échange nord-
améri cain) vise à faire disparaître les barri ères commerciales
entre le Mexique, les I:.tats-Unis et le Canada. Or le Mexique
est un gros producteur. C o m m e n ~ imagi ner dans ces condi-
tions le retour à des stratégies du passé? Courant 1993, les
Américains enterrent définicivement les politiques d'encadre-
ment du marché du café.
Un monde cruel
Pour les producteurs, c'est un monde nouveau qui
s'annonce. C'en est terminé des accords qui obligeaient
les I:.tats à mettre sur pied des organismes capables de par-
Ier en leur nom lors des négociations internationales. Ces
organismes avaient pour mission de stocker le café afin de
respecter les plafonds d'exportaCÎon fixés à Londres par
l' Organisation. Face aux grandes sociétés exportatrices, face
aux rorréfacteuIs, les I:.tats contribuaient à canaliser les forces
du marché. Cette garantie s'envole avec la dispariCÎon des
accords internationaux. Du jour au lendemain, d' un trait de
plume, les organismes publics des pays producteurs SOnt rayés
de la carte. Ils peuvent cerces continuer à stocker, à surpayer
le café à leurs paysans s' ils en Ont les moyens, ce qui est rare,
et si la Banque mondi31e et le FMI ne viennent pas interdire
pareille politique d' un froncement de sourcils.
Cafl 1 77
À l'autre bout de la chaîne, du côté des importateurs,
le bouleversement n'est pas moindre. En France, à l' embou-
chure de la Seine, Le Havre est le grand port français d' im-
portation du café. Cela ne date pas d' hier. Robert Le Fur,
octogénaire alerte, se souvient qu'au début du xx' siècle, à
l'époque où officiait son père, courtier en café, il fallai t trois
mois pour 31ler au Brésil et en revenir avec des sacs de café.
Les messages aux exportateurs brésiliens étaient t ransmis par
câble après avoir été codés pour empêcher la concurrence de
les déchiffrer. Les négociants, les courtiers étaient les seuls à
détenir les informations stratégiques: prix internationaux et
niveau des récoltes, problèmes climatiques et crises politi-
ques. Les cl ients savaient ce qu'on voulai t bien leur dire.
te Les affaires étaient facil es », dit Robert Le Fur.
C'est au Havre, en 1883, que la première Bourse du café,
le premier marché à terme fait son apparition. Le port nor-
mand s'affirme comme la principale place de négoce du café
en Europe. La Première Guerre mondiale perturbe à peine les
affaires. Mais lors de la deuxième guerre mondi31e, Le Havre
écanr fermé par l' occupant allemand en 1940 et détruir par les
bombardements 31liés en 1944, cette Bourse du café ne
reprendra jamais véritablement son envol. À Paris, elle n'i nté-
resse plus personne. Le volume des transactions dimi nue. Les
chargements de café continuent, certes, à arriver par cargos
entiers car les rorréfacteurs Ont installé là leurs brûleries. Jadis
centre financier, Le Havre n'est plus qu'un centre de passage
et de transformation du café. Pour garantir le prix de vente de
leurs sacs de café par l'achat de lots virtuels - une méthode
mise au point dès les années 1850 par les céréaliers améri-
cains -, les négociants et les courtiers du Havre devront en
passer par le marché de Londres, confortant le leadership
européen de la Ciry. C'est donc de Londres ou de New York,
en ces années 1990, que proviennent les informations faisant
érat de la ch ure abyssale des cours.
78 1 Commerce inéqui[able
Robert Le Fur et tous ses collègues importateurs SOnt
pétrifiés! Eux qui avaiem l' habitude de travailler avec des
arabicas à 1 dollar au minimum, les voilà à 40 cents le 22 août
1992! Aujourd' hui à la têce d'une grosse structure importa-
trice de café en France, l'une des dernières entreprises
hexagonales, Patrick Masson a, à l'époque, la trentaine.
Grande baraque, grande gueule, le contact facile, le poil ras
et la moustache généreuse, une gouaille qui serait très pari-
sienne s'il n'était natif du Havre, c'est alors un des jeunes
loups du secteur. Recruté par hasard, encore étudiant,
ses premières années dans la carrière se déroulent sur fond
de marché organisé, rythmé par l'arrivée des sacs. Chaque
livraison de café est accompagnée de timbres validés par
l'Organisation internationale dù café, recensés par les
douanes françaises, puisque la France est signataire de
l'accord internadonal du café. Ce qui permet de s'assurer du
respect des quotas. Mais le système a des failles: il n'empêche
pas les sacs de café de passer de main en main, d'intermédiaire
en intermédiaire. Un négociant peur acheter et vendre, en
fonction de ses besoins du jour, deux fois ou plus la même
marchandise, que les documents douaniers permettent aisé-
ment d'identifier: de la marchandise ou des liquidités.
On triche d'autant plus volontiers que j'accord interna-
tional n'a pas que des partisans. Certains opérateurs sont
convaincus qu'en stabilisant les cours, il favorise la surpro-
duction. Et qu'une foi s l' accord disparu. les cours remon-
teront d'eux-mêmes car, victimes de l'instabilité du marché,
les producteurs seront obligés de réduire leur récolte.
La résistance des producteurs
C'est malles connaître. On ne renonce pas si facilement
à un commerce régulé et à des prix élevés. Quatre ans après
l'enterrement de la politique des quotas, déclarations et
Café 1 79
réunions aboutissent à la création de l'Association des pays
producteurs de café (ACPC). Bien sûr, les consommateurs
en sont exclus. Portée sur les fonts baptismaux en 1993,
l'AC PC est modestement installée dans l'immeuble londo-
nien de l' OIC, tout près d'Oxford Street. Elle commence
par ronronner. 11 faudra attendre sept ans et l'effondrement
cominuel des prix du café pour que les délégués des pays
producteurs passent à l'offensive! L'idée est de réduire de
20 % les exportations de café. Quelques années plus tÔt, la
Banque mondiale avait apporté son soutien à cette politique
en estimant, sans le confirmer absolument, que ce genre de
décision permettrait de relever le niveau des cours d'environ
40 %. Si l' idée avait été bonne plus tÔt, pourquoi ne le
serait-elle donc pas de nouveau? Aussi, le 1 er juin 2000, la
décision est-elle prise de passer à l'acte. On doit commencer
à réduire les ventes le 1
er
septembre.
Cette politique semble si crédible à certains que le
groupe Louis-Dreyfus, l'un des fl eurons français du négoce
agricole international, s'interroge sur l'i ntérêt qu' il aurait à
aider les producteurs. Mais l' idée, un temps caressée par le
groupe de l'avenue de la Grande-Armée à Paris, est bien vite
enterrée. À vrai dire, pas grand monde parmi les profession-
nels ne croit à la réussite d' une telle stratégie. La mise en
place réelle du plan de rétention semble improbable. Partout
ou presque, en raison de l'abandon de la politique des quotas,
les organismes de gestion publique des filières ont été déman-
telés. Il n'y a plus personne pour jouer les gendarmes, plus
personne pour stocker. Décider de bloquer les exportations
est bien beau, encore faut-il en avoir les moyens. Or, les pays
les plus pauvres n' ont pas les reins assez solides pour appli-
quer de relies décisions. Il leur est impossible de financer
ce plan. Personne n'imagine une seul e seconde que les pays
africains auront les ressources financières suffisantes pour
acheter leurs sacs de café aux paysans et les stocker dans des
80 1 Commerce inéquitable
emrepôrs d'où ils ne devront sorti r, à aucun prix, avant une
évemuelle remontée des cours. Bien sûr, les budgets natio-
naux ne sont pas assez fournis pour dégager les dizaines de
millions de dollars nécessaires à une telle politique. Quant
aux banques commerciales qui auraient pu prêter de telles
sommes, leurs dirigeants sont bien conscients des énormes
risques encourus. Faire remonter les cours du café en le
stockanr, c'est engager un combat sans merci avec la formi-
dable puissance des fonds de pension qui VOnt et vienneor,
de plus en plus massivemem, sur les marchés des matières
premières. Peu iméressés par le produit en lui -même, les
gestionnaires de ces fonds spéculem, souvent à la baisse. II
FaU[ les convaincre que le pl an de rétention est hermét ique,
que pas un sac de café de plus que 'ce qui est prévu ne sortira.
Hélas, pour les producteurs, cela se révèle vite mission
impossible ! Deux des principaux producteurs, le Vietnam
et l' Indonésie, n'om jamais sincèrement adhéré au plan
de Londres. Les Indonésiens prometrem pourtaor, maiores
foi s, de se plier à la politique de cartel de l'ACPe. En
janvier 2001, le président \'(Iahid lui-même en prend l'enga-
gement à l' issue d'une rencontre à Djakarta avec son
homologue brésilien, Fernando Henrique Cardoso. Le ton
de la rencontre est bien sùr très diplomatique. Plus explicites
som, par contre, les explications venues de Brasilia, où les
officiels se font menaçants. Ils avertissent que si la politique
de l'ACpe n'est pas appliquée par toUS, le Brés il enverra rout
voler et laissera les autres producteurs affronter, seuls, la
tourmente qui s'est abanue sur le marché du café. Les Bré-
sil iens, premiers producteurs mondi aux, veulent bien diriger
la manœuvre mais pas se retrouver seuls au front. Ils Ont
quelques raisons de se fâcher ! Au cours des premiers mois
d'exécution du plan de rétention, leurs exportations Ont vrai-
ment baissé. Ils estiment avoir ainsi perdu 400 millions de
dollars de recenes. Mais il ne leur semble pas observer la
Café 1 81
même retenue de la part de leurs concurrents d'Amérique
cenrrale, du Pérou, d' Inde ou d' Indonésie. Or l'effort doit
s'inscri re dans la durée. Les experts brésiliens estiment qu' il
faudra patienter deux ans avant de voir les premiers résultats
du plan de rétention, deux ans avant que les cours ne remon-
cent significativement.
Mais la situation a tellement échappé au contrôle des
pays producteurs qu' au cours de l' année 2000, les importa-
teurs améri cains Ont pu acheter tOut ce qu' ils ont voulu. Leurs
stocks de café ont doublé ! Chez les producteurs, la récolte
2000-2001 s'annonce comme la plus importante depuis
trente-ci nq ans. Tour le monde s'est donc ptécipité pour
vendre avant la date fatidique du 1 el' septembre, à partir de
laquelle les possibilités d'exporter seront limitées. Cene ruée
cont ribue. bien sûr, à la chute des cours et donne une marge
de manœuvre très importante aux torréfacteurs. Ils n' ont
aucune raison de paniquer sous prétexte que les producteurs
réduisent leurs ventes. Ils ont tout ce qu' il faut dans les entre-
pÔts de New York! Les torréfacteurs américains ou hollandais
peuvent dormir d'autant plus tranquill es que, au sein du
cartel, la méfiance est généralisée. Chacun suspecte le voisi n
de tricher, de continuer à vendre dans l'espoit de profi ter du
sacrifice des concurrents. Les Brés ili ens eux-mêmes sont
soupçonnés de vouloir la rétention pour éli miner les rivaux
d'Amérique centrale. Du Nicaragua au Guatemala, ces pays
pauvres n'ont pas les tessources dont dispose le Brésil , grande
puissance régionale, qui peut supporter quelques centaines de
millions de dollars de revenus en moins. À l' inverse, la perte
de quelques dizaines de millions de dollars est de toute évi-
dence un drame pour les petits pays de l' isthme. Les Brésiliens
SOnt accusés, à mots couverts, de chercher à réduire la pro-
duction d'arabicas lavés d'Amérique centrale qui rivalise
directement avec la leur. Tant de sous-entendus, de soupçons,
de faiblesses finissent par brouiller le message que les
82 1 Commerce inéquitable
producteurs voulaient adresser aux acheteurs. À peine lancé,
le plan de rétention n' impressionne plus. Après un petit sur-
saut, les cours du café recommencent à churer.
Quinze mois après son enrrée en vigueur, le plan est
officiellemenr enterré. Il n'a donné aucun résultat. Les cours
du café continuent à sombrer. Début février 2002, les pays
membres de l'Association des pays producteurs de café déci-
dent donc d'en finir une bonne fois pour toures. Non seu-
lement ils menent un point final à leur tentative de contrôle
des exportations, mais en plus ils sabordent leur organisa-
don! Les quatre employés permanents de Londres sont
licenciés, les bureaux rendus à l'Organisation internationale
du c.1fé.
La bataille de la qualité
De nouvelles initiatives SOnt lancées. À San José du
Costa Rica, les dirigeants de la fil ière SOnt conscients des pro-
blèmes de qualité qui se posent. Ils veulent détruire les cerises
de café de mauvaise qual ité. Elles concerneraient 5 % de la
técolte. L' avantage serait double. D'abord, ccla réduirait ipso
facto les volumes exportés. Ensuite, cela conforterait l' image
de la production nationale. L' un dans l'autre, les sacs de café
du Costa Rica vaudraient plus cher. Le café est donc brûlé
dans de grandes chaudières. Les pays voisins s' intéressent à
l' initiative. À Londres, l'Organisation internationale du café,
du moins ce qu' il en reste, fait de la recherche de la qualité
l'un des thèmes centraux de son action. Puisqu'on ne peur
pas agir sur les prix, agissons sur leurs conséquences ! On
ne peut ri en contre le mal, trairons ses symptômes! Le plus
ardent défenseur de cette politique est le directeur général de '
l'OIC, Nestor Osorio. Ce diplomate colombien, à la frêle
silhouette, a fai t toure sa carrière dans les milieux du café, à
Bogod puis à Londres. Nestor Osorio connaît le prix des
Café 1 83
efforts fournis par les paysans pour remplir les sacs des cerises
de café épargnées par le gel et les intempéries, l'œil fixé sur le
chemin poussiéreux qu'empruntent les intermédiai res ou les
acheteurs pour arriver jusqu'à leur lopin de terre. Il en connaît
le prix parce que, enfant de la région de Medell in, il a gam-
badé sur les pentes douces de la propriété familiale au milieu
des plantations de café. li a côtoyé les paysans aux chapeaux
de paille penchés sur les branches des arbustes et a gardé le
souvenir de cette jeunesse. Et bien qu' il soi t excessif d'affirmer
qu' il a le café dans le sang, il est évident que sa carrière au
service des intérêts du système colombien de production du
café y trouve en partie sa raison d'être.
Devenu le héraut des efforts sur la qualité, Osorio, en
ce mois de septembre 2004, préside à la présentati on, devant
l'assemblée générale de l'OIC, à Londres, d' un nouveau code
du café. Uschi Eid, allemande et secrétaire d' État parlemen-
taire au miniscère fédéral de la Coopération économique et
du Développement, est à la tribune pour exposer ce projet.
11 s'agit d'assurer la pérennité de la culture du café et
de ses 25 millions de producteurs dans le monde. t( C'est un
texte réaliste, assure la ministre allemande. Il excl ut toutes
les pratiques inacceptables sur le plan social et environ-
nemental JI, comme le travail forcé ou la déforestation. Le
document s'i mposera à tous. Il devrait garanti r aux consom-
mateurs une qualité standard et donc permettre un déve-
loppemem important de la consommation. t( Il est vrai ,
souligne l'ambassadeur colombien, sous sa barbe (rès
IW République. que l'effondrement des cours du café pen-
dam les dernières années a eu un impact très négatif sur le
niveau de vic des populations. Le travail dans les planta-
tions s'en est ressenti et la qualité du café a baissé. » La
ministre allemande confirme et explique qu' un proj et pilote
est déjà en cours au Salvador: la compagnie allemande Neu-
mann, l' un des géants du négoce mondial du café, a reçu
84 1 Commerce inéquitable
400 000 euros pour aider un groupe de paysans salvadoriens
à travailler selon les normes prévues par ce code. Tout le
monde pourrait donc s'en satisfaire.
Hélas! pour la ministre, c'est la déconvenue. À part le
représentant colombien, dans l'hémicycle de ces Nations
uni es du café, le projet de code ne trouve grâce aux yeux de
personne. Du représentant de la
à cel ui du Brésil en passant par le africai n, c'est
une véritable levée de boucliers. Les représentants de ces pays
producreurs ne voient là qu' une source de paperasseries et de
frai s supplémentaires pour un bénéfi ce incertain. 4( Ce nou-
veau texte, s'exclame le représentant brésilien, ne changera
ri en au niveau de l'offre et de la demande et donc au niveau
mondial des prix du café! ,) La m'iniscre allemande se fait
alors plus explicire: 4( En AJlemagne, dit-elle, nous recevons
un café de mauvaise qualité. Il n'est pas aussi bon que par
le passé. On ne discute pas des pri x mais de la qualité.
Cerrains pe[Îts producreurs devront quitter la production, se
diversi fi er parce qu' iJs ne couvrent pas leurs coûts et ne vivent
pas. » Une nouvelle foi s donc, les intérêts des producreurs et
des consommateurs divergent. Les premiers veulent un meil-
leur niveau de vie. Les seconds veulent un meilleur café.
Les Américains sont sur la même longueur d'onde que
les AJlemands. Ils avaient, dix ans plus tôt, claqué la porte
de l'Organisation internationale du café parce que ses prin-
cipes de l'époque ne cadraient pas avec leur vision de
l'économi e de marché. Ils sont aujourd' hui de retour après
une longue campagne de lobbying de Nestor Osori o et des
chefs d' Ëtat d'Amérique latine. À Washi ngton, les Congres-
sistes ont approuvé une résol ution invitant le gouvernement
fédéral à se saisi r d' un doss ier qui « a de graves répercussions
économiques et environnementales, en Amérique latine, en
Afrique, en Asie Il . Le cexte des parl ementai res améri cains
rappelle la mort de six immigrants illégaux dans le déserr de
Cafl 1 85
l'Arizona au mois de mai 2001. Tous éraient de petits pro-
ducteurs de café. Venus de la région de Veracruz., au sud-est
du Mexique, ils fuyaient, comme beaucoup d'autres, la
misère qui s'était abattue sur eux avec la chute des cours. Les
parlementai res américains signalent, de plus, combien la crise
du café peut inciter les paysans du Pérou et de Colombie à
se tourner vers des cultures iIlicires. Ils concl uent en invitant
les Ëtats-Unis à rejoindre l' Organisation internationale du
café dont Nestor OsorÎo a déjà pris la rête. L' administration
Bush entend ces inquiétudes et, après avoir hésité, opère
son retour. Elle pourra y avoir un œil sur ce qui s'y fait . Les
torréfacteurs américains, préoccupés de la dégradation de
la qualité de leur café, pourront y impulser des poli tiques
correspondant à leurs intérêts. Les Américains jugent leur
retour au sein de 1'0rganisadon internationale du café « his-
torique ». Leur présence doir aider les producteurs à retrouver
leur compétitiviré. Pas question, cependant, pour le gouver-
nement américain, de renouer, d' une manière ou d' une aurre,
avec un quelconque dirigisme.
La victoire des multinationales
Les années de crise ont bouleversé la répartition des
gai ns au sein de l'industrie du café pour le plus grand bénéfice
des industriels des pays développés. En 2002, Nestor Osorio
calculait que les producteurs de son pays, la Colombie, pour-
tant supposés protégés par un système de compensation mis
au point depuis pl usieurs décennies, ne percevaient que 1 %
de la somme qu' il venait de débourser pour boire une tasse
de café sur une des grandes artères de Londres. L'une des
organisations non gouvernementales les plus engagées dans
la défense des producteurs sur le long terme, l'une des moins
encl ines aux effets de manche démagogiques, la britannique
Oxfam, était plus optimiste, si l' on peut dire. Elle calculait
86 1 Commc=rcc= inéquitable
que les paysans éthi opiens percevaient 2 % du prix total d' un
paquet de café. De son côté, le ministre colombien des
Finances, Juan Manuel Santos, estimait que, dans l'industrie
mondiale du café, le pourcentage des gains revenant aux
producteurs avai t été divisé par quatre en dix ans. Au début
des années 1990, les pays producteurs percevaient 40 % du
prix du paquet de café vendu dans le commerce de détail.
Dix ans plus tard, ils n'en percevaient plus que 9 %. Or,
simultanément, les gains générés par la vente des paquets de
café avaient doubl é et rapportaient 65 milliards de dollars.
Plus l'enveloppe globale augmente. plus la part des Tiro
Morales du Guatemala et d'ailleurs fond. L' argent ne s'éva-
porant pas, force est de conclure qu:il est ponctionné par les
grandes compagnies qui achètent le café dans les pays pro-
ducteurs et par les grands torréfacteurs internationaux qui
revendent les paquets au détail ai nsi que par les bistrotiers
américains ou parisiens.
À Paris, la valeur d' un bistrot est ainsi calée sut le
nombre de cafés vendus dans la journée. Un paquet d'un
kilo permet au patron de vendre cent 1( petits noirs ,.. Ce qui
fait une moyenne de 150 euros par kilo quand les produc-
teurs à l'origine sont obligés de vendre ce kilo à peine plus
de 1 euro! Cenes, les bistrotiers parisiens paient des salaires,
des taxes, supportent des frai s de fonctionnement impor-
tants. Certes, ils doivent acheter le café. Certes, les torré-
facteurs, qu'ils vendent en gros aux bistrotiers ou au détail
dans le petit commerce ou dans les supermarchés, englou-
tissent des fortunes dans le conditionnement du café et dans
les campagnes de promotion destinées à populariser cette
boisson. La matière première finit par ne représenter qu' une
partie minime des coûts induits par cette profusion d'effons
de vente. Mais, au final, dans cette industrie, tout le monde
gagne sa vie: les exportateurs, les négociants, les torréfac-
teurs, les commerçants, les bisuotÎers, les Ëtats qui prélèvent
Café 1 87
des impôts. Tour le monde, sauf les producteurs! Les pays
producteurs transfèrent donc de la richesse vers les pays
consommateurs qui sont souvent des pays développés. Cette
sirua[Îon est le résultat du grand chamboulement provoqué
sur le marché mondial du café par le démantèlement des
accords internationaux, en 1989.
la disparition des organismes d'Ëtat.l a liberté reuouvée
d' acheter et de vendre provoquent, en effet, non seulement
l'effondrement des prix mais aussi leur oscillation permanente
en fonction des mille et une informations dont SOnt quoti-
diennement abreuvés les traders sur les marchés à terme de
New York et de Londres. Ce vent de liberté attira des fonds
d' investissement. Dans un article qui fit date à l'époque de sa
publi cation, le chercheur italien Stefano Pome relevait qu'en
1980, le volume de café négocié sur les marchés à terme était
quatre foi s supérieur au volume physique qui s'échangeait réel-
lement. Onze ans plus tard, en 1991, les fonds d' investisse-
ment avaient triplé leur mise. Pour les paysans, pour les Ëtau,
la prise de pouvoir des fonds de pension fur une catastrophe.
Comment gérer une économie pour laquelle les revenus du
café SOnt fondamentaux quand ces revenus sont imprévi-
sibles? Bien sûr, dans ce contexte, les grandes entreprises
privées SOnt en position de force. Leur logique est celle du
marché. EUes Ont, parmi leur personnel , des financiers et des
mathématiciens de haute volée capables de meure au point
les modélisations qui suffiront à déterminer quand vendre et
surtOut quand acheter pour faire baisser les cours. Les grandes
entreprises SOnt sans piti é. Sur le terrain, elles concurrencent
les coopératives et les petits exportateurs locaux.
Ainsi, en cene année 2002, au Costa Ri ca, don Edwin
Acuna ne décolère pas. Bientôt septuagénaire, il ne tardera
pas à passer le relais à de plus jeunes; il est depuis trente-
quatre ans le directeur général de la très importante coopé-
rative de Naranjo, à quelques kilomètres seulement de la
88 1 Commerce inéquitable
capitale San José, tour près d'un gros bourg agricole qui ne
vit que du café. Tous les ans, ils sont plusieurs milliers à
venir livrer leur café au bénéficia, le centre d'usinage de la
coopérative. Entre novembre et février, au plus fort de la
période de récolte, les camions succèdent aux camions pour
déverser le contenu multicolore de leurs bennes dans de
grandes cuves qui sépareront les cerises de café les plus légères
des plus lourdes et feront suivre à chacune d'entre elles un
circuit différent dans le complexe. Traditionnellement, la
coopérative de don Edwin met 130000 sacs sur le marché
mondial. Mais depuis le débm de la décennie, ce volume
fond comme neige au soleil. En 2002, il Y a presque 40 %
de cerises de café en moins. Bi en .sûr, la chute des cours
mondiaux a réduit les rendements. Il y a moins d'argent,
moins d'engrais, moins d'ardeur au travail. Il ya moins de
fruits sur les arbres. C'est la rançon de la crise.
Pourtant, la fureur de don Edwin ne vise pas le compor-
tement des fonds spéculatifs qui font et défont les prix à New
York. Tambourinant sur sa sacoche noire qui a vécu bien des
bourrasques, bien des colères, bien des crises du café, don
Edwin s'en prend à deux multinationales implantées à San
José. La suisse Volcafé et l'allemande Neumann SOnt deux des
plus gros négociants de café au monde. Ces deux euro-
péennes-là Ont des bureaux partout où il ya du café. Au Costa
Rica, elles exportent le gros de la récolte locale. Leur surface
financière est importante. Elles Ont le soutien de banques
internationales, qui leur ouvrent des lignes de crédit sans fin
à des taux qui font rêver- ou pleurer-les producteurs locaux.
Grâce à ces taux d'intérêt ultracompétitifs, grâce à leur réseau
international de vendeurs, elles disposent d'une force de
frappe contre laquelle don Edwin ne peut rien. La crise a beau
être là, malgré la baisse de la récolte, les deux compagnies
veulent exporter les mêmes volumes que les années précé-
dentes. Leurs acheteurs s'en vont donc trouver les petits
Caf, 1 89
producteurs, membres de la coopérative à laquelle don Edwin
a voué sa vie. Ils mettem sur la table des sommes avec les-
quelles la coopérative, leur coopérative, ne peut rivaliser. Le
café part donc vers ces grands exportateurs. Don Edwin
comprend que ses adhérents soient appâtés par les sommes
rondelettes qu'on leur offre. Mais il s'emporte contre cette
attitude à courte vue, contre ces petits producteurs qui, s'ils
savent compter, ne savent pas calculer, qui n'ont pas compris
que l'union fai t la force, qu' il vaut mieux recevoir moins
d'argent et continuer à bénéficier des services d'assistance
technique de la coopérative. De sa serviette noire, don Edwin
Acuna sort sans discontinuer des liasses de papiers, des
colonnes de chiffres, des documents bancaires. II vitupère
contre ces grandes maisons qui cherchent à les détruire, lui et
sa coopérative. Ce que veulent ces grandes entreprises, il en
est convaincu, c'est se débarrasset des organisations de pro-
ducteurs qui leur tiennent la dragée haute, qui n'acceptent de
leur vendre que la moitié de la récolte et cherchent à accéder
par elles-mêmes aux marchés extérieurs pour obtenir les meil-
leurs prix possibles en évitant les intermédiaires.
Malgré la colère de don Edwin. les mastodontes ont
réussi leur prise de contrôle de l' industrie du café. À l..t fill
des années 1990, les six principales compagnies de lIégocl.
contrôlaient la moitié des approvisionnements internat io-
naux. Ces négociants sont bien naïfs! La décision américaine
et la fin de l'époque des qUOtas, que certains d'entre eux
appelaient de leurs vœux, metrent un point final et définitif
à leur âge d'or. Ils disparaîtront tOUS les uns après les autres,
victimes de la baisse des prix et de l'intégration verticale des
filières. Les grands torréfacteurs internati onaux ont de moi ns
en moins recours aux intermédiaires. De moins en moins
nombreux, couniers, négociants, imponateurs ne résisteront
qu'en se regroupant, en fusionnant. À ce jeu-là. les Français
seront anéantis. Ne resterOnt que quelques entreprises
90 1 Commerce inéquitable
britanniques, allemandes et suisses. On les compte sur les
doigts des deux mains. En France, c'est la Berezina. À Paris,
les négociants en café om touS disparu. Les frères Bertrand
et Bruno Bouvery, agronome de formation pour l'un, mathé-
maticien pour l'autre, Ont résisté jusqu'en 2004. Laminés,
fo rcés de concentrer leur activité sur de petits créneaux, pour
réduire leurs frais, ils Ont licencié leurs derniers collaborateurs
et se SOnt réfugiés dans une propriété familiale, en Nor-
mandie. Dans l'une des ai les de cet ancien haras, la bauerie
d'ordinateurs et de téléphones trône entre une table de billard
et une cheminée. Le feu crépite et ne gêne pas les conversa-
tions avec les interlocuteurs vietnamiens ou brésiliens: deux
pays, deux ori gines, dont les f r è r e ~ Bouvery SOnt des spécia-
lisres reconnus. C'est une retrai te en bon ordre. Les dirigeants
des compagnies de négoce qui survivent se défendent de
pousser les prix du café à la baisse. Ils ne sont après tout que
des intermédiaires, et renvoient la responsabilité de la chute
des cours à l'étage supérieur, responsable de tous les maux,
sur les géants de l'industrie mondiale du café qui concentrent
dans leurs mains un pouvoir croissant. Les compagnies
Nesrlé, Philip Morris, Sara Lee, Procter & Gambie torréfient
en effet à eUes seules plus de la moitié des volumes de café
vendus dans le monde.
Nesrl é produit ainsi 56 % du café soluble consommé sur
la planète, grâce en particulier au robusta vietnamien dont la
multinationale suisse est un des principaux acheteurs. Ce
robusta vietnamien, réputé de mauvaise qualité, est donc
meilleur marché que les autres origines: les paysans des hauts
plateaux n'ont pas encore le métier ni le doigté de leurs
concurrents. Officiellement, la compagnie suisse déplore cette
situation et la faiblesse des cours sur les marchés mondiaux.
Elle se dit ouvertement favorable à la création d'un méca-
nisme qui assurerait la stabilité des prix de manière à garantir
aux producteurs un niveau de rémunération satisfaisant et aux
c,ré 1 91
torréfacteurs des débouchés croissants. Nesrlé se défend éga-
lement de tirer les prix du café vers le bas. La compagnie, dont
le siège est à Vevey, n'achète pas plus de 12 % de la production
mondiale de café. 1( C'est insuffisant pour faire évoluer les
cours du marché à la hausse ou à la baisse ,., affirment ses
dirigeants dans un communiqué de presse de juill et 2002. Et
de renvoyer, à leur tour, la responsabilité vers les grandes
chaînes de supermarchés, \X7almart, Tesco, Carrefour, Ahold,
accusées d' imposer leurs prix aux torréfacteurs.
Nestlé enfonce le clou
Bien sûr, il serait excessif d' imputer à Nestlé la seule res-
ponsabilité de la situation qui prévaut sur le marché mondial
du café. Pourtant, ce grand torréfacteur ne peut s'exonérer
de ses responsabilités. Les traders de Nestlé Ont ainsi mis au
point, ces dernières années, un mécanisme d'achat qui s'appa-
rente à un système très sophistiqué de torture économique.
Le système en question se trouve sur Internet. C'est un site
d'enchères. Tous les mois, les achercurs ·de Nesrlé fixent
rendez-vous aux négociants, petits ou grands, pour des séances
de vente particulièrement barbares. N'accède pas au site qui
veut. Il faut d'abord connaître le /ogin et le mot de passe. Donc
être inviré. Nestlé affiche les volumes dont ses usines ont
besoin. Ces besoins sont bien sûr exprimés en dizaines, voire
centaines, de milliers de sacs et les li vraisons s'étalent parfois
sur une année entière. Tour négociant qui se respecte se doit
de participer aux appels d'offres s' il veut réellement exister,
Nestlé étant l' un des principaux acheteurs. S'engager à li vrer
sur une année, c'est prendre un risque colossal, puisque per-
sonne ne sait ce que donneront les récoltes à venir. Ne pas
répondre présent est parfois pire. C'est se condamner à la
margi nalité puis à la disparition. L'appel d'offres n'est donc
pas banal. Il devient ici tour à fait exceptionnel car la
92 1 Commerce inéquirable
multinationale a - un peu - corsé l'affaire. Dès que les pro-
positions des négociams, des courtiers som enregistrées, elles
sont classées par ordre de prix décroissam. le négociant pro-
posant la marchandise au prix le plus faible est numéro un.
Ce n'est pourtant là que le début du jeu du chat et de la souris.
Tous les concurrents SOnt individuellement avisés de leur clas-
sement : « Vous êtes numéro deux, trois, quatre, etc. Si vous
voulez l'emporter, baissez votre prix. JI Parfois, un participant
peu enclin à baisser son offre reçoit un coup de fil d' incitation.
L' important sur ce marché étant de faire du chiffre, la plupart
des négociants entrent dans le jeu et revoient leur prix à la
baisse. Il peut ainsi y avoir un, deux, trois rounds d'une demi-
heure chacun, pas une minure de plus, jusqu'à ce que Nesrlé
obtienne le prix voulu par ses managers.
Début septembre 2004, la multinationale suisse a de
cette manière acheté en quelques heures 120000 ronnes de
robusta, l'équivaJem de ses besoins pour 2005. La vente s'est
concl ue par un différemiel de - 145 dollars pour la produc-
tion vietnamienne, de - 170 pour la production ivoi ri enne.
C'est-à-dire que Nestlé s'est assuré de gros volumes de café
145 ou 170 dollars moins chers que le prix officiel affiché
sur le marché à terme de Londres, la référence pour le
robusta. 1{ J'en pleurais)), dit un négociant londonien, qui a
passé quelques momems douloureux face à son ordinateur.
Ce négociam, jadis fier de son métier, capable d'équilibrer
le marché, de jouer entre l'offre et la demande, d'acheter en
prévision de hausses de prix à venir génératrices de marges
importantes, au risque tout aussi important de se tromper et
de prendre une gamelle magistrale, s'est vu dépouillé des
attributs de sa profession. Il en veut à Nesrlé de supprimer
ainsi le facteur humain, de tout laisser faire à une machine
avec seulemem trois traders aux commandes. Chez Nestlé,
le recours aux enchères inversées a en effet, là aussi, comribué
à réduire les effecti fs. D'une vingtaine de traders répartis sur
Café 1 93
(Out le continent européen seul un trio subsiste à Croydon,
dans les faubourgs de Londres. L'inventeur du système, Paco
Jurado, est un Espagnol issu de la bourgeoisie madrilène.
Autrefois à la tête d'une entreprise familiale de torréfaction
cédée à Nestlé en raison de bagarres emre actionnaires, il est
le premier à utiliser le système des enchères inversées sur le
marché espagnol, à la demande des di rigeants de Nesdé à
Vevey. Puis, en octobre 2003, le système est étendu. Depuis
son bureau de Croydon, Paco Jurado cemral ise les achats de
Nestlé pour l'Europe, l'Afrique, l'Océanie et le Japon.
La machine ainsi mise au poim, très sophistiquée,
permet de rédui re les coûts. Pour les négociants, pactiser avec
Nesdé, c'est se passer la corde au cou et resserrer soi-même
le nœud coulant. La seule solution pour s'en sortir, c'est de
répercuter la baisse aux origines. La conséquence ultime des
ventes aux enchères de Nesdé est donc d'exercer une pression
supplémentaire sur les prix du café versés aux producteurs.
Une baisse d'autant plus forte et générale, qui s'impose à tous
les acteurs du marché, que Nestlé, dès la vente réalisée,
expédie ses escouades de traders sur les marchés à terme de
Londres et de New York avec ordre de faire baisser les cours
au niveau de ce qui a été conclu sur le site des enchères inver-
sées. Il ne faudrait pas en effet que les économies réalisées sur
le café physique soient annulées par des pertes sur le marché
à terme où tout professionnel qui se respecte et veut survivre
doit aller « s'arbitrer ». De leur côté, une fois la vente scellée,
les malheureux négociants n'en om pas fini avec Nesdé qui
impose des rythmes et des délais de livraison modulables en
fonction de ses intérêts propres. Nesdé oblige à recourir aux
compagnies de transport maritime et aux transitaires par elle
choisis. Ainsi les négociants deviennent-ils de simples instru-
ments de réduction des coûts et des cours aux mains de l' une
des plus puissantes multinationales qui soient.
94 1 Commerce inéquitable
Épilogue
Au mois de mars 2004, quelques mois avant que les
cours du café ne commencent à se rétablir, début 2005, ils
avai ent retrouvé leur niveau de 1999, la Banque mondiale
confirmait les dégâts provoqués par la disparition de la
tique des quotas. La baisse historique des cours a abouti à la
mise en place d' un système commercial qui contribue par sa
Structure même à la ruine des producteurs. La surproduction
et la chute des prix ont conduit à la concentraCÎon de la
production. Trois pays, le Brésil , la Colombie et le Viemam,
fou rnissent aujourd'hui 66 % de la producrion mondiale de
café. Ils n'en produisaient que 44 % en 1992. Malgré leurs
effores, malgré leurs tentatives désespérées pour survivre, les
autres producteurs en Afrique ou en Amérique centrale SOnt
marginalisés. Du côté des torréfacteurs, constatent encore les
experes de la Banque mondiale, l'abondance de l'offre a
permis de menre en place de nouvelles stratégies. On achète
ce dont on a besoin au prix le plus bas. C'est ce qu'on appelle
le flux tendu. Par ailleurs, les torréfacteurs Ont modifié la
technologie de leurs usines pour pouvoir utiliser les cerises
de café les moins chères. C'est ainsi que l'accent a été mis
sur les cafés solubles qui permettent d' utiliser les robustas de
la pire qualité, ceux produits par le Vietnam par exemple.
Dans cette dynamique-là, TitO Morales du Guatemala,
don Fernando Felipe Teran du Costa Rica, les petits produc-
teurs du Cameroun ou du Vietnam ne pèsent pas lourd. À
New York, les cours de l'arabica Ont beau avoir amorcé un
net redressement fin 2004, Francine et Nicole, les alertes
septuagénai res des beaux quartiers parisiens, peuvent encore
attendre longtemps l'amélioration de leur tasse de café.
3.
COTON
Loin de l' image de douceur et de confore qu' il suggère,
le coton est depuis 200 1 l' enjeu d' un conflit planétaire. Cette
guerre du coton oppose des producteurs répartis sur les ci nq
continents. De l'Europe à "Australie, des États-Unis à
l'Afrique, chacun défend son pré carré avec la dernière
énergie. Début 2005, les Américains dégainaient en écrasant
le marché mondial sous une product ion jamais vue: 20
lions de balles de coton de 220 kilos chacune. C'était la
réponse à tous ceux, Brés iliens ou Africains, qui , accrochés
à leurs basques, tenraient de paralyser l'économie cotonnière
américaine, voulaient la démanteler, l'effacer de la carte
nomique internationale. Fin 2004, à la demande des Brési-
liens, l'Organisation mondiale du commerce condamnait en
effet les pratiques commerciales américaines. Quant aux
cains de l'Ouest, relayés par quelques ONG, ils ont décroché
le beau rôle dans le scénario qui se joue depuis 2001. Un
rôle dans lequel ils excellent: cel ui de la victime méritante.
Tout a commencé en 2001. Les cours du coton ne
cessent de chuter. Sous les habituelles courbes de volatilité
96 1 Commerce inéquitable
se dissimulait une tendance lourde, très lourde, apparemment
inexorable, à la baisse. D'un côté, J' industrie textile a de plus
en plus recours aux déri vés pétrol iers, aux tissus synthétiques
et la consommation de coton n'en finit pas de décliner.
En Asie, d'énormes investissements Ont été conselHis pour
démultiplier la production de polyesters et autres Nylons.
Ignorant ce mouvemenr, de l' autre côté, la production de
cocon ne cesse d' augmenrer. Des vasteS plaines d'Asie centrale
à celles d'Australie, des nouveaux champs de cmon de la
région du Mato Grosso brésilien à ceux, hiscoriques, du Mis·
sissippi américai n, de la production t ransgénique d' Inde à
celle de Chine, au nord comme au sud de l'équateur, dans
les deux hémisphères, dans les pays pauvres comme dans les
pays ri ches, partout, on plante du' coton. À cout moment de
l'année, du août au 30 juillet suivant, dates offi cielles de
la saison cotonnière pour les statisticiens, on récolte les petites
boules blanches. lei, en Ouzbékistan, les étudiams sont auto-
ritai rement envoyés aux champs par le tyran local pour remer
de respecter les objectifs assignés par le plan, derni ère rémi-
niscence d' un soviétisme caricatural et agonisam. Là-bas, au
Brésil, aux t.rats·Unis, les moissonneuses s'ébranlent pour
avaler de longues rangées d'arbustes et recracher une cascade
de coton qui sera plus tard compactée avant l'égrenage.
Dans ce contexte mondial, où la course au gigamisme
et à la mécanisation ne connait pas de limites, les Africains
boxent dans une autre catégorie, Leurs exploitations dépas-
sent rarement les cinq hectares. Ainsi au Burkina Faso.
Enclavé, tout comme le Tchad, le Burkina Faso cultive essen-
tiellement le coton dans la région de Bobo·Dioulasso. À
l' approche de la ville, de grands panneaux publicitaires exal-
tem l' importance du coton, « l'or blanc» local. L'or ne coule
pourtant pas à flots dans la région. L'électricité est réservée
aux principales agglomérations. Dans les villages, on va cher·
cher l'eau au puits communal. Les chèvres errem en coute
Coton 1 97
tranquillité au milieu des habitations. Et dans les champs,
les paysans n'offrent qu' une très vague ressemblance avec
l' idée qu'on peut se faire de Crésus.
Samou \Varadou, paysan burkinabé de la région de
Bobo-Dioulasso, une cinquantaine d'années, est à la tête
d' une petire exploitation de cinq hectares morcelée en trois
lots dans la plaine de la Koumbia. Père de sept enfants, dont
les plus âgés travaillent déjà la terre, il constate la dégradation
de son niveau de vie. fi Une foi s qu'on a remboursé ce qu'on
devait pour les engrais, les insecticides, les pesticides, il ne
reste presque plus rien pour dit-il. Ses difficultés,
Samou Waradou les date de l'année 2000. Assis sur un petit
tabouret de bois, au pied d' un arbre qui dispense une ombre
bienvenue, entre un champ de coton et un autre de maïs,
près d' une cahute de terre au sol jonché d' un modeste tapis
qui sere de refuge nocturne en période de travail, Samou
Waradou est accablé mais silencieux. Debout, en retrait, son
épouse Boukien se montre plus loquace. fi Il y a moins
à manger. On ne peut plus s'acheter de vêtements. Avam,
quand je voulais, je pouvais m' acheter les ustensiles dont
j'avais besoin pour la cuisine. Maintenant, c' est fini . On ne
produit du coton que pour payer les engrais. Je regrette,
ajoute-t-ell e, qu' on continue à en produire.» Samou, son
mari , voudrait bien arrêter. fi Mais, dit- il , si on ne fait que
du maïs, qui nous l'achètera? ,.
Le maïs abonde en effet dans la région. C'est une
culture purement vivrière qui ne procure guère d'espèces
sonnantes et trébuchantes, pas plus que le sésame qu'on
cuJtive alentour. Il n'y a pas J e marché. C'est pourquoi,
année après année depuis qu'il a l' âge d' homme, Samou
continue à semer le coton, Au mois de mai , son champ
est déjà cou vere des premi ères feuill es de cotonnier. Il faut
surveiller leur croissance, éliminer les pousses trop vivaces
qui s'enchevêtrent et mettent en péril les plants qui les
98 1 Commerce inéquitable
portent, espérer un minimum d'eau. À l'approche du
mois de janvier, il fau t embaucher une main-d'œuvre
très nombreuse, plusieurs dizaines d' hommes par hectare,
pour récolter en une ou deux journées et anendre le verdict
des acheteurs de la Sofitex, la société nationale comnnière
du Burkina Faso. Pour rous les paysans producteurs de
coron, l'anente de ce verdict est une angoisse. En effet, si
le comn ne correspond pas aux normes de qualité mini-
males, il ne sera pas payé.
C'est la situation catastrophi que que vit, en ce prin-
temps 2003, le paysan Onitias. Quelques kilomètres d' une
piste de terre sèche le séparent de Samou et de Boukien
Waradou. Mais Onirias est au fond du gouffre. Un gouffre
de déprime. ( Plurôt la mort que la honte », explique-t-il au
dirigeant du village qui l'écoure. C'est que son coron a été
jugé impropre à la transformation. II ne sera pas égrené,
pas payé. Comme mus ses collègues, Onitias comptait sur
l'argent de la récolte pour payer les engrais et les insecticides
fournis par la société nationale cotonnière, au moment des
semis. Sans coton, sans revenus, endené jusqu' au cou, il n' a
pas le choix: pour rembourser, il doit vendre ses maigres
biens, quelques têtes de bétail. Jusqu'à la prochaine récolte,
il ne pourra plus nourrir sa famille. C'est la ruine, c' est la
honte. Onitias parle de se suicider. Tout le monde sait qu' il
pourra compter sur les villageois et ses menaces ne sont guère
prises au séri eux. Dans quelques jours, Onitias aura retrouvé
le chemi n de ses terres. II lui faudra rapidement brûler ce
qui res œ de ses cotonniers, minces brindill es qui disent la
fragilité de ceue vie. Déjà, dans la plaine de la Koumbia, les
champs sone verdoyants. Pliés en deux, femmes et enfanes
sarclent la terre pcndam que les hommes creusent les sillons,
penchés, pour les plus fonunés d'entre eux, sur une charrue
que tire un zébu.
Coton 1 99
Mallown, le pèlerin du coton
L' un des principaux porte-parole des paysans africains,
l'un des rares à pouvoir s'adresser aux dirigeants politiques
comme aux milieux d' affaires, lbrahim Malloum eSt le
représentant de la Compagnie cotonnière tchadienne, la
Corontchad, à Paris. Ce quinquagénai re longiligne compœ
parmi les premiers à avoir osé imaginer que le Tchad pourrai t
s'en prendre à la principale puissance mondiale. Comment
un pays aussi pauvre, dont la population vi t d'agriculture et
d'élevage, -se dresserai t-il contre les maîtres du monde, par
ailleurs grands producœurs et exportateurs de coton? Ce
déséquilibre aurait pu réduire à néant toute velléi té de contes-
tation. Les Tchadiens et les autres pays africains auraient pu
se contenter des miettes du festin, prendre ce qu'on voulait
bien leur laisser, au prix fixé par le marché. Mais s' il est un
marché sur lequel les Mricains jouent un rôle de premier
plan et peuvent parler haut et fon, c'est cel ui du coton. Ne
sont-ils pas, ensemble, au troisième rang des producteurs et
exportateurs de coton, derrière les Chi nois et les Américains ?
Cela ne s'est pas fait du jour au lendemain. Ibrahim
Malloum est bien placé pour le savoi r. Ce fil s d' un notable
local se souviem qu' enfant, dans les années 1950, sa famille,
comme toutes celles du sud de son Tchad natal , se devait
d'avoir sa f( corde,., son demi-hectare de coton. C'était la loi.
Les Français espéraient introduire un peu de modernité
dans une économie essentiellement faire de troc. La mesure
n'était pas dési ntéressée. Fournir des ressources monétaires
à la population, c'était aussi pouvoi r lever l'i mpôt. Dans
ces années·là, à Bongor, ville natale d' Ibrahim Malloum, (our
près de la fromière camerounaise, environ soixante-dix
Blancs expatriés contrôlaient l'activité de la fili ère coron de
la région. Ils occupaient les postes de direction, étaient aussi
comptables, mécaniciens, responsables des pièces détachées,
100 1 Commerce inéquitable
agronomes. Ils dirigeaient, conseillaient, pilotaient. Ils éraient
français ou belges. Pl us tard, après l'indépendance de
l'Angola et du Mozambique, viennent s'ajouter quelques Por-
tugais. ToU[ ce petit monde vit dans un quartier protégé à
prox..imité immédiaœ de l'usine d'égrenage. Chaque famille
a sa villa et son jardin. Un peu plus loin vivent les contre-
maÎ[res africains regroupés dans des cases et, plus à J'écart,
encore les ouvriers de l' usine. Quand vient l' époque de la
récolte, Ibrahim Malloum et ses copai ns vont volontiers aux
champs pour participer à la récolte. Le uavail semble léger
à cette jeunesse qui n'a pas J'obligat ion d'aller courber le dos
des journées entières sans discontinuer.
Un demi-siècl e plus rard, Ibrah,i m Malloum s'active au
rez-de-chaussée d' un banal immeuble de bureaux de la rue
de Monceau, dans le 8
C
arrondissement parisi en. C'est là qu' il
s'i ngénie à commercial iser la récolte de coton de son pays
natal . L'œil rivé sur l'écran d'ordinateur qui lui donne les
cotations internationales, au téléphone avec un acheteur
indien, le représentant d' un grand négociant américai n ass is
en face de lui , Malloum tente d'esquiver les pi èges du
marché. C'est le métier et, qu'on soit un trader isolé ou
qu'on travaille au sei n d'une équipe, il est rare de ne pas
u éhucher.
Effectuant souvent l'aller-retour Paris-N' Djamena pour
rendre des comptes à la direction de son entreprise, Malloum,
président de J'Association cotonnière africaine depuis 2002,
trimballe aussi sa longiligne silhouette dans tous les cénacles
internationaux qui rassemblent régulièrement les profession-
nels du coton. À Deauville, où l'Association française du
coton réuni t tous les ans à la mi-octobre ses membres et
invités, en Auseralie ou aux tues-Unis, en boubou blanc ou
bleu, Ibrahim Malloum entonne alors un refrain qui lui est
devenu famili er : cel ui de la contesration de l'ordre cotonnier
établi. «Comment admettre, tonne-t- il, que les paysans
Coron 1 101
africains, les sociétés coton nières africaines et leurs gouver-
nements soienr obligés de faire face à un marché truqué, où
les cartes SOnt biaisées? » Comment admettre, explique-t-il
conclave après conclave, conférence après conférence, que les
producteurs américains et européens, dont les coûts de pro-
ducti on SOnt très supérieurs à leurs concurrents africai ns,
puissent inonder le marché mondial grâce à d'énormes aides
gouvernemenrales? Comment l'admen re quand, au même
moment, face à un marché mondial dépressif, les paysans
africains Ont de plus en plus de mal à survivre, privés de
toute subvencion publique, leurs gouvernements n'en ayant
pas les moyens? Puis MaJloum décrit les conséquences catas-
trophiques du marasme du prix du coton sur les économi es
africaines. Les pertes accumulées par les sociétés cotonnières,
par les entreprises publiques qui gèrent la production et la
commercialisation, ne peuvent pas être compensées par les
finances publiques. Les t.tats africains sont en effet engagés
dans des plans d'aj ustement structurels sous la houl ette
du FMI et de la Banque mondiale. Ainsi encadrés, les gou-
vernements de ces t.tats ne peuvent jamais veni r en aide
aux producteurs ni aux sociétés cotonnières. Celles-ci cessent
d'entretenir les pistes qui mènent aux zones de production
les plus reculées. Peu à peu, ces dernières deviennent inac-
cessibles et le coton s'y fait de plus en plus rare. Parfois, la
recherche agronomique n'est plus financée. À terme, la survie
du coron africain s'en voit menacée. Et, plus généralement,
la santé sociale, économique et financière de ces contrées.
Car au Bénin , au Burkina Faso, au Mali, au Tchad, le coton
est l' une des principales ressources, l' un des principaux vec-
teurs de développement.
Ibrahi m Malloum a même été invi té en 2002 à
s'exprimer à Liverpool. Bien que la grande ville britannique
ne soit plus la capitale industrielle qu'elle fur naguère, elle
reste l' une des références du monde cotonnier. Héritage des
102 1 Commerce inéquitable
heures grandioses, où le cliquetis des métiers à tisser s'enten-
dait d'un bour à l'autre de la ville, Liverpool est wujours le
siège d'une I( Liverpool Cotton Association », gardienne
du règlement imernarional du cown. Ce sont les Tables de
la Loi. Ce document régit 90 % des échanges mondiaux de
coton. Les normes qu'il édicte SOnt universellement respec-
tées. En cas de désaccord encre acheteurs et vendeurs, que ce
soi t en France, en Inde ou aux États-Unis, un arbitrage est
rendu à Liverpool. Chacun est tenu de s'y plier. Les récalci-
trants s'exposent à figurer sur une liste noire diffusée urbi et
orbi. Ce qui équivaut à un arrêt de mort commercial.
C'est aussi à Liverpool que se concocte l'une des prin-
cipales références du marché du cotçm: 1'« indice Corlook ).
Tous les jours, les représentants de l'honorable maison
Codook joignent les traders américains, les négociants
suisses, les filateurs cures, les courtiers espagnols et quelques
autres pour connaitre le prix réel des transactions. Puis une
moyenne générale est faire: il s'agi t de l'indice Cotlook A,
la boussole des traders sur le marché du coton. C'est le prix
du coton sur le marché physique, une photo de la réalité
quotidienne là où le marché à terme new-yorkais est pure-
menr spéculatif. À peine 1 % des contrats échangés sur ce
marché débouche en effet sur une transaction physique. On
n'y achète et n'y vend que du papier. Cotlook produit aussi
un indice exclusivemenr africain qui donne le la aux tracta-
tions entre les producteurs africains et leurs clients. Enfin,
derniers vestiges de la puissance coloniale britannique, quel-
ques négociants sonr wujours installés dans ce qui fut le
berceau de l'industrie textile européenne.
Cette tradition préservée fait de Liverpool l'une des
Mecque du coton, l'endroit vers lequel converge tous les ans,
début octobre, quelques jours avanr le dîner français de
Deauville, le gratin des traders, des négocianrs, des filateurs
et des producteurs. Banquiers intéressés dans le commerce
Coton 1 103
du coton, assureurs et armateurs ne rateraienr pour rien au
monde cene grand- messe. Après quelques réunions destinées
à faire le poinr sur l'état du marché mondial et sur les prin-
cipales perspectives économiques internationales, le millier
de participants abonnés à ces agapes se retrouve dans une
dépendance de l'hôtel de ville pour un dîner en grande tenue.
Les hommes som en smoking ou en habit traditionnel, les
femmes en robe de soirée, en sari ou en boubou. Après avoir
salué chacun des mille invités à leur arrivée, suivant la plus
pure tradition classique britannique, le président de la Liver-
pool Conon Association est solennellemenc escorté vers sa
table par des huissiers sur leur trente et un. Le dîner est
régulièrement interrompu par des toasts à la nation, à Sa
Majesté la reine d'Angleterre ou au maire de Liverpool.
Chacun, debout, doit trinquer. Le rituel est surprenant la
première fois, pesant la deux.ième. Mais il faut être là pour
capter l'ambiance, le climat du marché, glaner une informa-
tion ou un contan nouveau qui, demain, donnera lieu à une
affaire. E[ l'Afrique partici pe de ces discussions, de ces
échanges, de ces contacts bilatéraux discrets dans des cham-
bres d'hôtel. Car l'Afrique fait partie intégrante du vaste
chantier de la mondialisation coronnière. Elle se plaint, elle
trépigne, elle hurle. Mais elle existe car elle produit et vend.
Dans la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest, les
exportations de coton assurent en effet une part non négli-
geable du produit intérieur brut et plus encore des rentrées
en devises étrangères. C'est le résultat d'un long effort,
d'une volonté politique inscrite dans le temps. En 1950,
à l'époque où Ibrahim Malloum était enfant, l'Afrique
francophone n'affichait qu'une production symbolique:
28 000 tonnes! Trente ans plus tard, en 1980, la récolte est
de 216 000 tonnes. Depuis, les Africains n'ont cessé d'accé-
lérer la cadence. Au début du XX1' siècle, les Africains fran-
cophones récoltent environ un milJion de tonnes de coron
104 1 Commerce inéquitable
par an. Ils font aussi bien que les pays d'Asie centrale, mieux
que les Indiens ou les Australiens. Ils sont, selon les années,
sur la deuxième ou la troisième marche du podium des expor-
tateurs de coton. Ce n'est pas une mince réussite.
Le cOlOn africain est français
Bien sûr dû au labeur des paysans et des cadres africains,
ce succès a été orchestré par la Compagnie française des
textiles. Bras séculier des autorités françaises dans la filière
cotonnière africaine depuis l'époque coloniale, la Compagnie
française pour le développemem des fibres et des texti les
(CFDn, aujourd' hui rebaptisée Dagris, garde encore d' Îm-
porrames parricipations au capital des sociétés cotonnières
africai nes: de 19 à 50 % selon les cas. Au Mali , les Français
contrôlent toujours 40 % du capital de la CMDT, la prin-
cipale société cotonnière de la région. Le Mali produit en
effet à lui seul la moitié du million de tonnes récol té tOuS
les ans dans cette zone. Mais panout, la conceprion françai se
de l' organisation de la fili ère, une centralisation totale des
opérations agricoles et commerciales, est en perte de vitesse.
C'est la conséquence des press ions exercées sur les États afri-
cains par les organismes financiers internationaux. Comme
dans les autres secteurs économiques, ces institutions n' om
cessé de pousser les gouvernements de Coronou, de Bamako,
de Yaoundé, d'Abidjan à privatiser leur fili ère coton. Le
succès a été mitigé. Comme toujours, la Côte-d' Ivoire a été
la première à céder aux pressions. Les usines d'égrenage - le
principal actif de cette industrie - Ont été cédées à deux
entrepreneurs pri vés, dont l'Agha Khan. Ailleurs, au Bénin,
près de la moi tié des dix-huit usines d'égrenage ont été
remises à des investisseurs privés. Mais la fili ère cotonnière
de ce petit pays est l'une des plus mal gérées qui soient. Le
potentiel cotonnier du pays est faible. Cela n'a pas empêché
Coton 1 105
l' État d' aider quelques industriels amis à mettre sur pied un
appareil industriel largement surdimensionné.
Encore limité. le mouvement de privatisation des filières
cotonnières ouest-africaines est routefoi s inexorable. Même
les Français de Dagris y partici pent. En 2004, ils obtiennent
la gestion d' une zone encore peu exploitée. au nord-est du
Burkina Faso. lis sont désormais les seuls à pouvoir acheter
leur coton aux paysans de cette région, à l'égrener et à
l'exporter. La chose peut sembler curi euse. Les dirigeants de
la CFDT-Dagris ont été à la pointe du combat contre la
privatisation de ces entreprises, soutenue par le FMI et la
Banque mondiale. Aujourd' hui ils s'adaptent et se fondent
dans le moule libéral. Passant cependant d' une bataille à
l' autre, les dirigeants de cene entreprise publique fr ançaise
ont joué un rôle clé dans le déclenchement de la bagarre
contre les subventions versées par leurs gouvernemencs aux
producteurs de coton américains.
Les premières salves publiques sont tirées au mois
d'octobre 2001, à l'occasion de la réunion annuelle à Deau-
ville de l'Association française du coton. Leur auteur: Dov
Zerah, qui préside, depuis quatorze mois, aux destinées de
Dagris. Ce haut fonctionnaire, passé par le cabinet d' Édith
Cresson à la Commission européenne de Bruxelles puis par
celui de Corinne Lepage au ministère de l' Environnement,
s' interroge publiquement sur les capacités de survie de la
filière africaine face à des productions archi-subvenrionnées.
«Aux s' insurge+il en ce mois d' octobre 2001
devant plusieurs centaines de convives, pour chaque livre
de coton, les producteurs reçoivent 52 cents de leur
fédéral. )) Cette ardeur tiers-mondiste ne laissait pas de
surprendre. Quelle mouche le piquait donc? Pourquoi
se lancer ainsi à l' assaut de la fort eresse améri cai ne? Ah !
certes, l'idée était généreuse que de panir en campagne
pour défendre les protégés africains ! Après tout, n' était-ce
106 Commerce inéquitable
pas le rôle de la société. mère et tutrice des cotonniers
africains. que de les prémunir contre le danger ? N'était-ce
pas là incarner à sa manière la grandeur de la patrie des
droits de "homme?
Dav Zerah ne fait alors que reprendre les positions
de son prédécesseur à la tête de la CFDT. En 1999, l'homme
qui lui cède les manettes, Michel Fichet, est un protégé de
Jacques Chirac dont il a assuré la communicacion dans les
années 1980. Ancien responsable du service t( contentieux,.
de la direction des ressources humaines du groupe Peugeot, il
prés ide la CFDT pendant douze ans. Il s'y illustre par sa clair-
voyance politique comme par son inaction. Hostile au
démantèlement des fili ères africaines, il dénonce
les subventions américaines et passe les dernières années de
son mandat à guerroyer contre la Banque mondiale et le FMI,
allant jusqu'à refuser de s'exprimer en anglais. C'est une
guerre secrète, dont personne ne perçoit les échos. Pas de
déclaration publique, pas de tribune dans la presse! Les
convictions de la CFDT et de son président ne sortent pas
des cercles africanistes les plus restreints. Quelle utilité?
Fichet est animé d'un pessimisme absolu. Il est convaincu de
l'inexorabilité de la défaite des positions qu' il défend face à la
Banque mondiale, de la disparition à terme de la société qu'il
préside. Il s'enferme dans sa tour d'ivoire et laisse faire. Pen-
dant douze ans, la CFDT, présente aux conseils d' adminis-
tration des sociétés cotonnières africaines, ne lève pas le petit
doigt face alL'( dérives qui les gangrènent. La gestion y est
parfois apocalyptique. La trésorerie sert de caisse noire aux
gouvernements en place, en particulier au Mali où la corrup-
tion est général isée. Les accifs de ces sociétés SOnt ridicules,
leur passif impressionnant. Ce qui obère grandement les
résultats de la CFDT, actionnaire essentiel de ces entreprises.
Patron d'une entreprise à capitaux publics mais opérant
sur un marché mondial très concurrentiel, Dov Zerah a le
Coton 1 107
sentiment d'être pris dans un étau. Ses filiales ne contrôlent
ni le prix d'achat de leur coton aux paysans - cel ui-ci est fixé
par les gouvernements africai ns -, ni le prix de vente sur le
marché mondial, dérerminé par la Bourse de New York. La
centralisation de la filière, telle qu'elle existe, telle qu'elle a
été conçue et appliquée par ses nombreux prédécesseurs, lui
semble la solution idéale pour réduire les coûts de revient ;
mais la Banque mondiale n'en veut plus. Alors que, par-
tout, la mondialisation aboutit à des regroupements et à des
concentrations d'entreprises, en Afrique, la Banque mondiale
veut au comraire démanteler les rares entreprises cotonnières
subsistantes, quand les fonctionnaires et les politiques ne les
pillent pas ou quand les cours mondiaux du coton ne SOnt
pas trop faibles.
Dov Zerah a besoin de marges de manœuvre finan-
cières. 11 charge les experts de Dagris de détecter les distor-
sions du marché, le moyen de grappiller quelques cents de
dollar par livre de coton. Les subventions américaines font
problème, c'est une évidence. Le patron de Dagris cherche
à vendre l'idée aux aurorités françaises et européennes.
L' accueil est plutôt frais. Pourquoi aller chercher des poux
dans la tête des Américains? Les Européens eux-mêmes
ne subventionnent-ils pas les producteurs de coton grecs et
espagnols? Car si les Américains distribuent de généreuses
subvemions à leurs producteurs, certains d'emre eux pouvam
recevoir jusqu'à 150000 dollars par an, les Européens sont
à l' époque encore mieux lotis. Au total, les Européens pro-
duisem beaucoup moins que les Américains. Le budget
« COton de l'Union européenne est minime. Mais, pour
chaque li vre de coton produite, les Grecs et les Espagnols
sont assurés de toucher près de 1 dollar. L'Ëtat fédéral amé-
ricain garamit 82 cems minimum à ses planteurs. Quant aux
Africains. ils doivent se contenter de ce qu'offre le marché:
30 cents en 2001 ! Comment les Français pourraient-ils
lOB 1 Commt:rc(: inéquilable
convai ncre Bruxelles de s'en prendre aux subventions amé-
ricaines sans meu re en cause les subventions européennes?
À Paris comme à Bruxelles, les effons de lobbyi ng de Zerah
semblenr vains. Le son des cultivateurs de coron africains
n'i ntéresse personne et on ne veut sunout pas se trouver
embri ngué dans une nouvelle bagarre avec les Américai ns.
Pounant, Dov Zerah s'acharne. L'offensive sur les
subventions lui permet de jecer un voile pudique sur les
diffi cultés de l'entreprise et de sa fil iale américaine, ACSI.
Rachetée dans les années 1980, ACSI est une société de
négoce. Elle pourrai t permettre aux Français de s'i mplanter
aux Ëtats-Unis, d'y prendre des parts de marché. de moins
dépendre des fili ales africai nes. Hélas ! le mauvais son qui
s'acharne contre les sociétés françaises aux Ëtats-Unis frappe
encore. Cinq ans après l'achar, incapable de faire face aux
appels de fonds du marché à terme de New York, ACSI
est liquidée. La poule aux œufs d'or se révèle un gouffre. Les
actionnaires français doivent assumer une ardoise de 16 mil-
lions de dollars. Celle-ci aurai t normaJement dû conduire au
dépôt de bilan de la CFDT. Mais on ne laisse pas disparaître
comme cela un des bras de la politique française en Afri que.
Le ministère des Finances paie. L'ardoise américaine est
effacée.
Curi eux retournement de situation ! Actionnaire majori-
taire d' une entreprise américaine de négoce du cocon, Dagris
aurai t pu, indirectement, bénéficier du système des subven-
tions qu'elle combat dorénavant. ACSI en bonne sancé, Dagris
et ses dirigeants ne se seraient pas lancés avec autant de fougue
dans la bataille! L'aventure cerminée, rejetés vers les seuls
rivages afri cains, les voilà boucefeux, hardis pourfendeurs de la
poli tique américai ne, lancés à l'assaut d' une place qui a toutes
les apparences d'une inexpugnable ci tadelle. La mécanique des
subventions mise au point par les lobbies agricoles américains
est sans faille. Rares sont les brèches par lesquelles le marché
Coron 1 109
peut s'engouffrer. Tous les problèmes, toures les avanies écono-
miques sont prévus. Toutes les branches de la filière peuvent
œuvrer, rassurées, à l'abri d' une muraille de dol lars : 4 mil liards
de dollars, que quelques coups de fil, quelques simples docu-
ments administratifs suffisent à débloquer ! 4 mi lliards de
dollars ! Excusez du peu! Le Burki na Faso ou le Tchad aime-
raient bien avoi r cette seule enveloppe comme budget annuel.
Ils en sont loin.
Le coton améri cain est ... universel
C'est de Memphis, capitale de l'Ëtat du Tennessee, que
partent beaucoup des initi atives en faveur des coconnicrs
améri cai ns. La plupart des grands négociants américains et
nombre d'organisarions de producteurs y Ont leur siège.
C'est aussi là que viennent se fo rmer, en quelques mois, à
l' Université du coton, les traders américai ns qui abordent ce
marché. En quelques semai nes, on y apprend ce qu'est une
fibre, comment l'analyser, comment en tirer le meilleur parti,
comment la vendre au mieux. À l' esr de Memphis se trouvent
les plantations à l'ancienne, celles où subsiste un peu du
parfum d'antan. De la Caroline du Sud à la Géorgie en
passant par l'Alabama, les exploitations arreignent en
moyenne les deux: cents hectares.
À l' ouesr de Memphis, c'est le règne du gigantisme. La
moindre plantation se mesure en dizaines de milliers d'acres.
Le Texas, grand comme la France, est un monde en soi et
cel ui des producteurs de coton un univers fermé. Sur une de
ces routes rectilignes qui longent les champs, on peut parfois
croiser une Cadillac blanche décapotable qui avance à vive
allure. En lieu et place de la plaque d' immatriculation, un
1( Z It, encadré du vieux drapeau confédéré. Jadis, on mar-
quait les bêtes au fer rouge; aujourd' hui , on marque les
voitures. Perdus dans l' immensi té de leurs champs, ces
110 1 Commerce inéquitable
producteurs ignorem le monde extérieur. Ce qui prime avam
roure chose, c'esr la météo: il s'agit roujours de savoir quels
volumes d'eau vom tomber sur leurs plamations. Car la
récoIre de coron dépend essemiellemem de la pluie. Qu'elle
ne vienne pas, que la récolte s'annonce décevante, la qualité
insuffisante, er rout sera décruir. Mais, récolre ou pas, les
subventions fédérales assureront les fins de mois. 11 n'y a
aucun risque à produire ou pas.
En Californie, c'esr encore un autre scénario qui se
joue. L'eau y abonde; l' irrigation va donc de soi. La main-
d'œuvre y esr rare, la mécanisation totale. Les champs de
coton s'étendent à perte de vue. Les rangées de plams s'al i-
gnent sans imerruption sur des kil?mètres. Impossible dans
un champ de coton d'apercevoir à l'horizon la couleur d'une
autre culeure! L'œil humain ne voit pas assez loin. Les épan-
dages d'engrais se font bien sûr par voie aérienne. Et quand
vient le temps de la récolte, d'énormes machines se déploient
sur quatre rangées de COton à la fois. Aspirés par de gros
rouleaux, coron et branchages disparaissent pêle-mêle avant
d'êrre triés. Les propriétaires de ces plantations n'om plus
grand-chose à voir avec le paysan traditionnel, encore moins
avec les cmonniers de l'est de Memphis. Ce SOnt des hommes
d'affaires, rompus aux techniques agronomiques ou finan-
cières. Aussi souvent en costume-cravate qu'en bleu de tra-
vail, ils produisent aujourd'hui du coton sur la foi des savants
calculs auxquels se SOnt livrés leurs experts. On leur a promis
de la rentabilité. Mais que la rentabilité baisse et ils passeront
au sop.
Regroupés au sein de puissants lobbies, finançant les
campagnes électorales locales ou fédérales, de la Caroli ne du
Sud à la Californie, les quelque rrente mille producteurs
américains de coron Ont recours à des argumems chocs pour
emporter la conviction de leurs élus. 4( 11 ne faudrait pas que
nous venions à dépendre de l'extérieur pour notre coton
Coton 1 I II
comme nous le faisons pour le pétrole >l, martèlent-ils au
cours de la campagne qui a précédé la rédaction de la loi
agricole, le 4( Farm Bill >l, en 2002. Acharnés à convaincre les
Congressistes de la nécessi té de renouveler le généreux pro-
gramme d'aide à la production de coton, ils insistent sur
l'importance de leur activité dans l'économie américaine.
Plus de trois cem mille emplois directs dans les plantations
et bien davantage au niveau national; J'industrie du coron
emploierait un Américain sur treize! et générerait la bagatelle
de 40 milliards de dollars de revenus, pour le pays, tous les
ans! Conséquence, les producteurs sont assurés d'avoir
l'oreille des politiques et d'obtenir le renouvellement des
subventions. ~ On est obligé de financer toutes les régions
du pays de manière égale. On ne peut pas faci liter la vie
des céréaliers du Middle West et négliger les cotonniers
d'Alabama », expliquent les négociateurs américains à leurs
interlocuteurs européens pour justifier l'importance des
aides. Assuram une récolte élevée qui pèse sur les prix mon-
diaux et les tire vers le bas, ce système fait aussi des heureux
au-delà des frontières américaines. La venre, à bas prix, de
la production de coton américaine sur le marché mondial
fournit une matière première peu onéreuse aux filatures
chinoises - et demain indiennes -, leur permettam de se
développer à un rythme accéléré. Les contribuables améri-
cains financent la filature asiatique!
De plus en plus, le coton américain part vers l'étranger.
En 2004, pour la troisième année consécutive, les Américains
om exporté deux millions et demi de tonnes, plus de la
moitié de leur production de cotOn. En 2005, la proportion
s'annonçait plus impocrame encore: vingt millions de balles
produires, le quart transformé sur place, le reste largement
subventionné, partam vers les usines chinoises et indiennes,
où une main-d'œuvre, pour l'instant peu rémunérée, produit
pantalons et chemises qui sont ensuite réexportés vers les
112 1 Commerce inéquitable
.ttats-Unis ou l'Europe, anéantissant l' industrie de la filature
dans les pays développés. Le système américain de subven-
tions aux producteurs de coton est une arme à plusieurs
tranchants. Il fai t le bonheur des cultivateurs américains en
leur garantissant un revenu régulier. n permet à quelques
pays asiatiques, d'un niveau de développement intermédiaire,
de poursuivre leur industrialisation. Mais il organise une
répartiti on mondiale du travail dans l'industrie textile au sein
de laquelle les pays africains ne peuvem occuper qu' une place
très marginale.
Volant au renfort de ces petits pays producteurs, de
nombreux instituts et de nombreux économistes ont apporté,
ces dernières années, chiffres à l'appui, la preuve de la nocivi té
de l' impact des subventions sur les èours mondiaux du cmOI1.
Entre 2002 et 2004, sept études Ont été rendues publiques,
dont deux par le Comité international consultatif du coron
(ou lCAC). Sis à Washingron, ce Comité regroupe pays pro-
ducteurs et consommateurs. Sa neutralité, son objectivité ne
sauraient être mises en cause. Grâce aux modèles mathéma-
tiques utilisés, l'lCAC a estimé que la disparition des aides
publiques à la production aurai t abouti à une hausse de 70 %
des cours mondiaux du coton durant la saison 2001-
2002 et de 15 % pour la récolte suivante, pour le plus grand
bénéfice des producteurs africains. Plus généralement, les
chercheurs tablent tous sur des hausses de cours évoluant,
selon les méthodes de calcul retenues et les années choisies,
entre 12 et 30 %. On comprend l'intensité de la bagarre
déclenchée, au début des années 2000, contre les subventions
améri caines et européen nes !
La polémique a commencé à enfler à ce moment-là,
d'abord timidement, plus spectaculairement ensuite, parce
que les cours mondiaux s'effondraient. À New York, ils attei-
gnirent leur plus bas niveau hi storique, 28 cents la livre. Une
misère. À ce niveau de prix, personne ne gagne sa vie. Seuls
Coton 1 113
les producteurs américains et européens réussissent, grâce aux
subventions qui leur SOnt versées, à tirer leur épingle du jeu.
Théoriquement conçu pour rémunérer la production et flXer
un prix résultant de l'équilibre de l'offre et de la demande,
le marché libre ne fonctionne plus de manière satisfai-
sante. Certes, en 200 l , la produccion dépassait largement la
consommation, créant un déséquilibre qu' il était logique de
retrouver dans les cours. Mais, outre le rôle des subventions
américaines, l' intervention des fonds de pension sur le
marché new-yorkais fausse de plus en plus le jeu. t.chaudés
par leurs mésaventures sur les marchés boursiers, par l'im-
plosion de la bulle des nouvelles technologies, appâtés par
l'envolée des cours des grands métaux industriels ou du
pétrole sous l'influence de la très fone demande chinoise, ces
fonds misent maintenant sur les marchés à terme des matières
premières. Ils y sont devenus dominants. Plus de la moi ti é
des contrats virtuels de livraison ou d'achat de coton conclus
à New York le sont par ces insti tutions, ce qui contribue à
accélérer et à amplifi er les mouvementS boursiers déclenchés
en fonction des données de base du marché: niveaux de
production, de consommation et de stocks. Les hausses des
cours SOnt plus brutales, les baisses aussi. Qu' un seuil soi t
franchi et l'ordinateur, programmé en ce sens, déclenche
achats ou ventes. Mass ifs, répondant à des intérêts finan-
ciers, ces mouvements entraînent souvent, dans leur sill age,
des producteurs auxquels la volatilité des cours complique
sacrément la vie. Les cours baissent ? Allons-y! Accélérons le
mouvement! Ne nous laissons pas balader par les fonds !
Fixons une bonne fois pour toutes un prix, cel ui garanri par
l't.rat fédéral! En cas de fone baisse des cours, les produc-
teurs encouragent donc la tendance. Leur intérêt est que la
dynamique soit suffisammenr fone pour atteindre, rapide-
ment, le seuil d'allocation des subventions. Une rémunéra-
114 1 Commerce inéquirable
tion de 80 cents par livre de cown produiœ leur est alors
assurée.
Cependant, le petit jeu spéculatif peut être dangereux,
même pour de grosses maisons américaines. La chute de la
maison Hohenberg en janvier 1990 est encore dans wutes
les mémoires. Après avoir dirigé la compagnie familiale,
fondée par son en 1879, Julien Hohenberg décide
en 1985 de la céder à la multinationale de l'agroalimentaire,
Cargill, et de créer sa propre entreprise de négoce du coron,
la « Julien Company lt . Julien Hohenberg a appris les métiers
du coton aux côtés de son père, avam d'aller se former dans
les plus prestigieuses universités de la côte est, à la T ufts
University de Boston ainsi qu'à Yale. Militant des droits
de l' homme, amiségrégationniste, p'roche de certains mou-
vemems noirs américains, élu par ses pairs « Homme de
l'année Il en 1967, Hohenberg a bonne presse. En quelques
années d'une impressionnanee croissance, la Julien Company
devient le numéro deux mondial du négoce du coton.
heureusemene, en janvier 1990, tout s'écroule. Les banques
estimcm que Hohenberg s'est laissé griser par le succès, que
ses prises de position spéculatives sur le marché à terme
sont hasardeuses et dépassem de très loi n les engagements
phys iques de la société. 11 a joué beaucoup plus gros que ce
qu' il avait en magasin. C'est la banqueroute! 11 manque
500 millions de dollars. Les biens personnels de Hohenberg
som saisis. À l'annonce de l'éli mination brutale d'une des
vedettes du métier, les cours du coton à la Bourse de New
York chutent soudainemem, semant la panique sur les cinq
continents. occasionnant des pertes estimées à 100 millions
de dollars.
New York étend ainsi son ombre tutélaire sur le marché
mondial du coron, sans que rien s'y oppose. Aucune
autre place boursière ne vient contester sa domination! Ni
les Chinois, ni les Australiens, ni les Ouzbeks, gros
Coton 1 115
producteurs de coton, n'one leur marché! Dans la compéti-
tion inrernationale à laquel le se livrent les producteurs, c'est
un indéniable avantage, probablement aussi considérable que
l'impact des subveneions contre lesquelles la rébellion est sur
le point d'éclater.
Les Africains se soulèvent
Pourtam, curi eusemem, en 200 l , lorsque les Africains
commencèrem à se révolter, ils n'avaiene pas touché le
fond. Certes, en 2001 -2002, les courS mondiaux étaient à
leur plus bas niveau depuis trente ans. Dans toutes les
organisations non gouvernememales, dans toutes les offi-
cines les bonnes âmes s'apprêtaient à sortir
leurs mouchoirs et à marteler le revendicatif. Sur
le terrain cependant, la tonalité n'étai t pas au drame.
L'année s'annonçait même plutôt bonne. Cela ne tenait en
rien du miracle et s'expliquait, tout simplement, par une
série de coïncidences. D'abord. la production était en train
de battre des records. Pour la première fois, l'Afrique fran-
cophone passait la barre du million de tonnes. Preuve d' un
remarquable savoir-faire, résultat d'un large accès aux
engrais et d'un climat idéal, les rendements étaient
maux. En dollars, vu le niveau des cours mondiaux, c'était
la catastrophe. Mais le franc CFA, très faible cette
par rapport au dollar, rétablissait l'équilibre. Chaque tonne
de coton vendue rapportait largement de quoi vivre aux
sociétés cotonnières. Surtout, les gouvernements afri cains
avaient fixé le prix d'achat du coton aux paysans, avant la
débâcle. Et ces prix étaient bons. Au Burkina Faso comme
au Mali, principal producteur de la région, on était en
période préélectorale. Les dirigeants tenaient à être réélus.
Ils soignaient donc le portefeuille des producteurs qui
avaient semé à tout-va, en particulier au Mali où, l'année
116 1 Commerce inéquitable
précédente, conséquence de prix aux planteurs trop faibles,
la récolœ de coton avai t été quasi rayée de la cane. En
200 1, les paysans n'auraient pas à subir le cataclysme qui
, .
S annonçaIt.
Cene conviction était confortée par l'anieude des
sociétés cotonnières. Fidèles aux règles de bonne gestion, elles
avaient vendu à l'avance une panie de leur récolœ. De cene
manière, elles avaient évi té la baisse des cours. Les dégâts
avaienr pu être li mités. La récolte entamée, ces précautions
ne suffisaient plus. Il fallait vendre. Les cours avaient amorcé
leur descente aux enfers. Peu impone, il fallait se dépêcher
de vendre avant qu'à New York la situation n'empire!
Fin décembre 200 1, au Mali, au B ~ n i n , au Burkina Faso,
en Côte-d' Ivoi re, la moitié de la récolte était déjà vendue.
Vendue? Plutôt donnée. bradée à des pri x extraordinai-
rement bas, sous le prix de revient, amenant une pene de
430 dollars par tonne! Pis encore, aggravant la situation, le
dollar se mit à décl iner. Pour chaque dollar, moins d'euros.
Pour chaque euro, moins de francs CFA. C'en était fait
de l'ultime filet de protection des producteurs africains!
En monnaie locale, la baisse des revenus devint insoutenable.
Avec un prix du coton si faible, comment financer l'achat
des produits agricoles de base? Avec un dollar si bas,
comment financer la scolarité des enfants? Comment se
nourrir? Telles éraient les questions soulevées, dans les cam-
pagnes africaines, par la politique américaine.
Les premiers à brandir l'éœndard de la révolte fu rent les
Burkinabés. Rien d'éronnant: c'est au Burkina Faso que la
filière est la mieux structurée, la mieux gérée, que les paysans
y SOnt le mieux représentés. Ne possèdent-ils pas près du tiers
du capital de la société cownnière nationale depuis 1999 ? Ne
détiennent-ils pas depuis 2000 une large majorité de sièges
au conseil de gestion, responsable du lancement des appels
d'offres?
Coton 1 11 7
Au début, ces néophytes assaillaient de questions les
di rigeants de la Sofitex. Puis. les questions se firent plus rares.
En l'espace de quelques années, ces cultivateurs accédèrent
à la maîtrise financière et industrielle de leur outil de travail.
Ce qu'ils découvrirent ne les enthousiasma guère. Le pano-
rama du marché mondial leur apparaissait dans sa cruelle
limpidi té. C'est un choc! Le 21 novembre 2001, l'Union
des producœurs de coton du Burkina Faso lance pour la
première fois un Il appel aux producteurs de coton d'Afrique
de l' Ouest ». Cosigné par les organisations maliennes et béni-
noises, le texte met en cause les effets pervers des subventions
américaines et européennes: elles stimulent anificiellement
la production et entraînent une surproduct ion et donc la
chute des cours sur le marché mondial. «Nous en arrivons
à nous interroger, écrivent les signataires, quant à la volonté
réelle des pays riches de fai re reculer la pauvreté en Afrique.
Les producteurs de coton d'Afrique de l'Ouest ont comptis
que ce n'est qu'au prix de leurs efforts qu' ils peuvent venir
à bout de cette pauvreté. Ils se SOnt mis à la tâche et, au
moment où ils obtiennenr un nouveau record de production,
voilà que. subitement. les cours du coton s'effondrent . ,.
Qui diable va consulter les sites des producteurs de
coton burkinabés? Les grandes foules d' internautes ne s'y
pressent pas. Il en faut pl us pour faire trembler la puissante
Amérique. Les réseaux catholiques de solidarité se mettent
donc en branle. Ëmus par la menace qui pèse sur les pro-
ducteurs de coton africains, quelques prêtres français sonnent
le rappel de leurs contacts européens. Ils font circuler des
textes soul ignant l'iniquité de la situation. Au Burkina Faso,
ils peuvent compter sur la figure emblématique de François
Traoré, le président de l'Union des producteurs de coton du
Burki na Faso. En quelques années, il est devenu un habitué
des forums internationaux où, souvent habillé d' un boubou
ocre tout de coton, il promène son imposante silhouette.
11 8 1 Commerce inéquirable
Issu d' une famille de cultivateurs, installée à quatre centS
kilomètres à l'ouest de Ouagadougou, la capitale du pays,
François Traoré est à la tête d' une petite exploitation où il
subit comme tout le monde les aléas du marché mondial.
En 2003, il calcule qu'au niveau où en SOnt les cours mon·
diaux, son exploitation ne rapportera rien mais perdra envi-
ron 3300 euros dans l'année. Peu encl in à s'enflammer,
encore moins à s'épancher, mais fort de la puissance de son
organisation et de ses solides convictions, il est la caution
des innombrables organisations humanitai res et organismes
de coopération qui Ont trouvé là une grande cause à défendre.
L' appel de François Traoré, l'agitation des ONG, le lobbying
de Dov Zerah, le président de Dagris, finissent par créer un
appel d' air. Les médias commencenc à s' intéresser au dossier.
Pourtant, de nombreuses embûches se dressent encore
sur la route de ces croisés du COton. Et les obstacles purement
africains ne sont pas les moindres. Si les Européens renâclent
à l' idée de partir en guerre contre les subventions américaines,
les Africains aussi. De nombreux dirigeants africains ont
peur de s' opposer à la puissante Amérique, qui multiplie les
pressions sur eux. Les t tats-Unis ont manifesté une attention
croissante au continent noir. Du Tchad au golfe de Guinée,
rares SOnt les zones du continent ignorées par la Maison
Blanche, le Département d'ttat ou par les grandes compa-
gnies pét rolières. C'est que l'Afrique a du pétrole. L'Amé-
rique s'y intéresse, qui veut réduire sa dépendance à l'égard
des fournisseurs du golfe Persique. Sous la houlette du
président Clinton puis de George W. Bush, les t.racs-Unis
développent ainsi un programme, l'AGOA. C'est une loi sur
la croissance et les possibilités économiques en Afrique qui
octroie une série de préférences commerciales aux t.tats
sélectionnés par Washington. En contrepartie, ces pays doi-
vent s'engager à mettre sur pied une économie de marché.
Ils doivent aussi permettre l'entrée de biens et de capitaux
Comn 1 119
améri cains sur leurs territoires. Aucun chef d'État afri cai n ne
peut trai ter un tel marchandage par Je dédain. S'opposer à
ia politique anléricaine de subventions aux producteurs de
coron pourrait s'apparenter à un casu.s belli. Dans la petite
communauté des chefs d'État afri cains, c'est la panique. Le
prés ident sénégalais Wade comme son homologue malien
Amadou Toumani Touré rechignent à se lancer dans la
bataille. Côté sénégalais, où la production de coton est
minime, on peut comprendre l'hésitation à prendre des coups
pour un bénéfice relativement réduit. Côté malien, cette
prudence est moins compréhensible. Le Mali est en effet le
principal producteur de coton de la région et il aurait beau-
coup à gagner d' une hausse des prix du coton sur le marché
mondial.
Les Brésiliens à la manœuvre
Finalement, malgré ces réticences, sous la pression des
dirigeants de leurs sociétés coconnières, de celle des orga·
nisations paysannes et de deux organisat ions non gouver·
nementales, la britannique Oxfam et Enda Tiers-Monde
- installée à Dakar -, les gouvernements africains franchis-
sent le Rubicon. Le Bénin et le Tchad SOnt les premiers à
tâter le terrain de la rébellion. Ils s'associent comme « tierce
partie» à la plainte déposée par les Brés iliens devant l'OMC
contre les pratiques américai nes. Néophytes de ces procé-
dures, sans moyens pour financer l' imervention à l' OMC
auprès de laquelle ils sont représentés par des ambassadeurs
souvem en poste à Bruxelles qui ont aussi dans leur escarcelle
diplomatique la France et la Grande-Bretagne, ces deux pays
africains peuvent apporter de l'eau au moulin des Brési liens,
souteni r leur position, l' étayer en li vrant des documents.
Mais, au cas où les arbitres de l' OMC donneraient raison à
Brasil ia, les producteurs béninois et tchadiens n'en profire-
120 1 Commerce inéquitable
raient pas à coup sûr. Tout au plus pourraient-ils utiliser certe
jurisprudence pour défendre leur propre cause ultérieure-
mell(. Pour le géant brésilien, le soutien de ces deux peries
pays africains, éclaireurs d'une zone qui met sur le marché
mondial près de deux fois le volume des exponations brési-
li ennes, es t un renfon de poids.
À l'origine concentrés dans les t.tars de Sâo Paulo er du
Parana, dans le sud du pays, les producteurs brésiliens, sou-
vent descendanes d'immigrants allemands ou japonais, SOnt
aJlés défricher les savanes du MatO Grosso. Ces terres, ache-
tées jadis pour une bouchée de pain par les familles de ces
nouveaux pionniers, servaient de rerrain de chasse. Elles sont
vierges. Pourquoi ne pas y faire du. cotOn? Au début, les
concurrems étrangers sourient, dubitatifs. Des études som
menées. Les Brésiliens croient à leur bonne émile. SurtOut,
le prix de la terre au Brésil augmente. Produire du café
ou du soja n'est pas assez rentable. Le coron rapporte plus.
Il s' impose. Les investissements SOnt énormes, les propriétés
gigantesques: l'unité de base est le millier d'hectares! Prin-
cipaJ producteur de coron du pays, Eduardo Silva Logeman,
patron d'une holding familiale qui donne aussi dans l'agro-
alimentaire et dans l'outillage agricole, est à la têce de
trente-deux mille hectares de cotOn répanis sur quatre trats
du pays. Ses semblables se comptent par milliers. Résul-
tat, en quelques années, les Brésiliens, qui imponaiem leur
COton, commencent à l'exponer: en 200 1, 100000 tOnnes
de coton soncnr du pays par les grands pons brésiliens.
L'objectif est au million de tonnes exponées.
L'ttat n' intervient pas, ne subventionne pas et se montre
très réticent quand ces agro-exponatcurs commencent, à leur
tour, à s'irriter de la politique américaine. À Brasilia, comme
à Dakar ou à Bamako, le gouvernement hésite avant de croiser
le fer avec \'Vashington. Déjà, Brésiliens et Américains sont
engagés dans une guerre économique féroce et sans répit pour
Coton 1 121
la domination des marchés mondiaux du soja, du jus d'orange,
du bétail. Ces affrontements SOnt la clé du succès économique.
Exporter du soja, du bétail ou du cotOn, c'est assurer le déve·
loppement économique et politique de vastes régions,
confoner le rang du pays sur l'échiquier international. Les
enj eux sont majeurs. Il faut choi sir le terrain de bataille avec
précaution. Engager le fer sur le terrain juridique à Genève,
c'est mobiliser toute la diplomatie brésilienne. Les juristes
devront décortiquer les textes américains à la virgule près. Les
dépenses se chiffreront en millions de dollars avant d'aboutir
au moindre résultat.
Alors, Brasilia tente de pousser les Africains sur le devant
de la scène, de les instrumentaliser. En avant, vaillants sup-
plétifs! Lorsque les producteurs se réunissent en juillet 2002
à Washington au siège de la Banque mondiale, les diplo-
mates brésiliens font fl èche de tout bois. Ils encouragent
leurs homologues africains à se saisir du dossier. Cependant,
au Brési l, les producteurs ne se satisfont pas de demi-mesures.
Ils recrutent eux-mêmes des juristes internationaux, à Wash-
ingtOn et à Genève, pour bâtir des dossiers solides contre la
politique américaine. Il en coûtera 2 millions de dollars à
l'association brésilienne des producteurs de coton. Mais, en
sepcembre 2002, Brasilia dépose une requête officielle à
Genève contre le gouvernement américain.
Encouragés par l' adhésion croissante à leur cause,
stimulés par l'iniüacive brésilienne, les dirigeants africains
achèvent de déterrer la hache de guerre. Au mois de
mai 2003, quatre pays, le Bénin, le Burkina Faso, le Mali et
le Tchad, déposent une . soumission » (que le mot convient
mal à la situarion !) au secrétariat de l'OMC à Genève. Ce
n'eS{ pas une plainte qui entraînera une bataille juridique.
C'est une requête dom on parlera. Les quatre pays deman-
dent, exigent la dispariti on progressive des subventions
versées aux producteurs de coton en Europe et aux ttaes-
122 1 Commerce inéquirable
Unis. Conscients des délais de la procédure, ils réclament,
en attendam mieux, des indemnités pour compenser les
dommages qui leur Ollt été causés. Le président burlcinabé,
Blaise Compaoré, se rend à Genève pour donner plus de
solennité au moment. Pour la première fois en effet, un
groupe de pays africains se rebelle contre l'ordre commercial
inrernational! Pas grand monde n'y prête attention! Les
Européens SOnt au mieux indifférents, au pire irrités par
la position africaine. Les Français sont très embarrassés.
Remettre en cause les subventions versées aux producteurs
grecs et espagnols, c'est prendre le risque de faire voler en
éclats le fragile équilibre de la politique agricole commune
alors en pleine renégociation à quelques mois de l'arrivée de
dix nouveaux pays. Pourtant, les Mricains se mobilisent de
plus belle et multiplient les réunions. De Cownou à Abidjan,
de Lomé à Dakar, peu de capitales échappent au rituel de la
contestation cotonnière.
Ouagadougou. la capitale du Burkina Faso, a droit à
son happening au mois de juin 2003. Plusieurs dizaines de
spécialistes se retrouvent au centre de conférence « Ouaga
2000 Il, à la périphérie de la ville. Il y a là, bien sûr, les
ministres africains du Commerce ou de l'Agriculture, les
commerciaux des sociétés cownnières, formés à l'université
de Memphis et revenus au pays vendre le coton pour le
compte de la compagnie nationale, les représentants des
producteurs avec à leur tête François Traoré. Et encore
d'autres syndicalistes agricoles. Toutes les organisations
internationales concernées som là. Du Comité consultatif
international du coton à la Banque mondiale. Même rOMC
a délégué un porte-parole. Les enjeux som d'importance.
L'Afrique doit choisir sa stratégie. Deux camps s'affrontent
ouvertement. Les partisans d'une action juridique devant
les instances arbitrales de l'Organisation mondiale du
commerce SOnt emmenés par l'ancien ministre des Affaires
Coton 1 123
étrangères du Burkina Faso Ablassé Ouedraogo. Celui-ci a
l'immense avantage d'avoir occupé le pOSte de directeur
général adjoint de l'OMe. Les rouages de la procédure n'ont
pas de secret pour lui. Auteur d'un rapport préparatoire à
la réunion de Ouagadougou, il estime qu'un débat pure-
ment politique au sein de l'OMC, initié par la 11 soumis-
sion ~ remise le mois précédent. prendra des années et
n'apportera rien de concret pour les pays africains. Au
contraire, une plainte en bonne et due forme doit obliga-
toirement être examinée dans les mois qui suivent son dépôt.
«Six mois » au plus, assure Ablassé Ouedraogo. L'ancien
ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso tient à son
idée. Dans l'une des salles longues et étroites du complexe
Ouaga 2000, une quarantaine de participants om pris place.
La réunion est précédée d'un long monologue d'Ablassé
Ouedraogo. Autoritaire et manipulateur, ne supportant pas
la contradiction, il doit cependant subir l'intervention du
représemant du Comité consultatif international du coton,
le Français Gérald Estur. Travaillant à \'Vashington, au plus
près des lobbies cotonniers américains, il assure qu'une
démarche purement juridique des Africains échouera, que
les Américains Ont préparé une «défense de fer ». « Ils
démontreront », dit-il, qu'en réalité, « ils sont importateurs
nets de coton, que leur politique de soutien favorise la
production mondiale ».
Un diplomate suisse, Nicolas Imboden, portera les
coups les plus durs à la position d'Ablassé Ouedraogo. À la
tête d'Ideas. association financée par la coopération helvé-
tique, Imboden, depuis toujours au cœur de la ba[aille contre
les subventions américaines, est à l'origine de la visite à
Genève du président burkinabé Blaise Compaoré, quelques
semaines plus tôt . Sous ses airs de garçon paisible, il cache
une rare force de conviction. Ablassé Ouedraogo en fait
les frais, lorsque, après une brève interruption de séance,
122 1 Commerce inéquitable
Unis. Conscients des délais de la procédure. ils réclament,
en attendant mieux, des indemnités pour compenser les
dommages qui leur Ont été causés. Le président burkinabé,
Blaise Compaoré, se rend à Genève pour donner plus de
solennité au moment. Pour la première fois en effet, un
groupe de pays africains se rebelle conrre l'ordre commercial
international! Pas grand monde n'y prête attention! Les
Européens SOnt au mieux indifférents. au pire irrités par
la position africaine. Les Français SOnt très embarrassés.
Remettre en cause les subventions versées aux producteurs
grecs et espagnols, c'est prendre le risque de faire voler en
éclats le fragile équilibre de la politique agricole commune
alors en pleine renégociation à quelques mois de l'arrivée de
dix nouveaux pays. Pourtant, les Africains se mobilisent de
plus belle et multiplient les réunions. De Coconou à Abidjan,
de Lomé à Dakar, peu de capitales échappent au rituel de la
contestation coronnière.
Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, a droit à
son happening au mois de juin 2003. Plusieurs dizaines de
spécialistes se retrouvent au centre de conférence te Ouaga
2000 " à la périphérie de la ville. Il y a là, bien sûr, les
ministres africains du Commerce ou de l'Agriculture, les
commerciaux des sociétés coconnières, formés à l'université
de Memphis et revenus au pays vendre le coton pour le
compte de la compagnie nationale, les représentants des
producteurs avec à leur tête François Traoré. Et encore
d'autres syndicalistes agricoles. Toutes les organisations
internationales concernées SOnt là. Du Comité consultatif
international du coron à la Banque mondiale. Même rOMC
a délégué un porte-parole. Les enjeux sont d' importance.
L'Afrique doit choisi r sa stratégie. Deux camps s'affrontent
ouvertement. Les partisans d' une action juridique devant
les instances arbitrales de l'Organisation mondiale du
commerce SOnt emmenés par l'ancien ministre des Affaires
Cown 1 123
étrangères du Burkina Faso Ablassé Ouedraogo. Celui-ci a
J'immense avantage d'avoir occupé le poste de directeur
général adjoint de l' OMe. Les rouages de la procédure n'ont
pas de secret pour lui. Auteur d' un rappore préparatoire à
la réunion de Ouagadougou, il estime qu'un débat pure-
ment politique au sei n de rOMC, initi é par la te soumis-
sion,. remise le mois précédent, prendra des années et
n'apporeera rien de concret pour les pays africains. Au
contraire. une plainte en bonne et due forme doit obliga-
toirement être examinée dans les mois qui suivent son dépôt.
te Six mois)) au plus, assure Ablassé Ouedraogo. L'ancien
ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso tient à son
idée. Dans l' une des salles longues et étroites du complexe
Ouaga 2000, une quarantaine de pareicipants Ont pris place.
La réunion est précédée d' un long monologue d'Ablassé
Ouedraogo. Autoritaire et manipulateur, ne supportant pas
la contradiction, il doit cependant subir l' intervention du
représentant du Comité consultatif international du coton,
le Français Gérald Estur. Travaillant à WashingtOn. au plus
près des lobbies cotonniers américains. il assure qu'une
démarche purement juridique des Africains échouera, que
les Américains ont préparé une te défense de fer ,.. tt Ils
démontreront)l. dit-il, qu'en réalité, .c ils SOnt importateurs
nets de coton, que leur politique de soutien favorise la
production mondiale ».
Un diplomate suisse, Nicolas 1mboden, portera les
coups les pl us durs à la position d'Ablassé Ouedraogo. À la
tête d' ldeas, association financée par la coopération helvé-
tique, 1mboden, depuis toujours au cœur de la bataille contre
les subventions américaines, est à l'origine de la visite à
Genève du président burkinabé Blaise Compaoré. quelques
semaines plus tÔt. Sous ses airs de garçon paisible. il cache
une rare force de conviction. Ablassé Ouedraogo en fait
les frais, lorsque, après une brève interruption de séance.
124 1 Commerce inéqui table
Je diplomate suisse prend la parole. Là où il fallait tendre
l'oreille pour entendre les autres participants ânonner leurs
interventions, la voix est forte, puissante. L'argumentation
est imparable. Imboden démontre, pied à pied, que la
démarche juridique est vouée à l'échec. « Face à la réglemen-
tation de l'OMC, vous n'arriverez pas à prouver, assène-c-iJ,
que les subventions américaines et européennes SOnt illégaJes.
L'Afrique, maintient Nicolas Imboden, doir porter le fer sur
le plan politique. Elle doit démontrer que ceue politique
des pays développés ruine l'aide au développement qu'elle
apporte par ail1eurs à l'Afrique. ,. Pour Imboden, il importe
de ne pas disperser les efforts et, surtOut, de ne pas perdre
de temps, avant la réunion de Cancun, station balnéaire
mexicaine où doit se tenir une conférence décisive de l'OMe.
/( Nous sommes en juin, dic Imboden aux Africains qui
l'écoutent. La réunion de Cancun est en septembre. Cela fait
à peine trois mois pour mobiliser les opinions et les dirigeants
occidentaux. Nos chances SOnt minimes, reconnaît Imboden,
mais elles n 'ont jamais été aussi grandes. Ne les gâchons
pas. ,.
Quand il se rassied, la salle, qui hésitait auparavant sous
les coups de massue de Ouedraogo, a basculé. La messe est
dire. Ablassé, comme tour le monde l'appelle, a perdu la
parti e. C'est une évidence. Mais l' homme ne supporte pas
l'échec. Il se laisse emporter par une des colères qui lui Ont
déjà coûté son poste de ministre des Affaires étrangères.
« Nous n' avons pas besoi n de vous, les Blancs », lance-t-il
à Nicolas Imboden. /( Il m'a traité de colonialiste! ,. s'étrangle
Nicolas Imboden, auquel on n'enlèvera pas sa victoire. MaJ-
gré un baroud d' honneur lors de la rédaction du commu-
niqué final , l'idée d' une plainte africaine devant l'Organisme
de règlement des différends de l'OMC est remise aux
calendes grecques.
Coton 1 125
Cancun, amère victoire ...
Nicolas Imboden, le diplomate suisse reconverti dans
J'action non gouvernementaJe, a vu juste. À Cancun, les pays
africains producteurs de coron fon t un triomphe. Soutenus
par les militants des ONG présents sur place, bénéficiant
d' une exceptionnelle couverture médiatique, les mini stres
africains réussissent à imposer leur dossier. En violant les
habitudes qui régissent les négociations internationales de ce
genre, ils transforment la réunion de Cancun en happening
cotonnier. Le ministre burkinabé du Commerce remet une
pétition signée par des milliers de paysans de son pays. Lors
des conférences de presse des mi nist res africains, les salles
sont trop exiguës pour recevoir toutes les caméras de télévi-
sion. L'Afrique cotonnière fait recette.
Du côté des pays développés, personne n'a vu venir le
coup. Tout le monde est pris par surpri se. On est obligé
d'i mproviser. Les Français sont divisés. Après Cancun, les
réunions de debri efi ng à Paris seront orageuses. Au mini stère
de j'Agriculture, on a déjà assez de mal à défendre les paysans
français à Bruxelles. Toute menace sur les subventions est
une attaque contre la politique agricole commune. Aussi
enrage-t-on de voir les collègues du ministère des Affaires
étrangères manifester un peu de sympath ie pour ces contes-
tataires africains. Les hauts fonctionnaires de l'Agriculture
éructent contre les « boy-scouts,. de l'Agence française de
développement. À Paris, au mois d'octobre 2003. l' ambiance
est tOrride. Sur le fond, cependant, l'accord est général au
sein de l'administration française, comme à Bruxelles: les
demandes africaines sont impossibles il satisfaire. Il faut, dou-
cement, ramener les brebis égarées vers le bercail qu'elles
n'auraient jamais dû abandonner. Français et Allemands
avancent main dans la main. En déplacement à Bamako
au MaJi, en octobre 2003, le président Chirac prononce
126 1 Commerce inéquitable
quelques-unes des paroles définitives dont il a l'habitude de
bercer ses interlocuteurs. « Nous savons, s'exclame-t-il, que
les producteurs africains de cOton ne touchent pas le juste
prix de leur labeur. Les mécanismes établis notamment par
les pays développés producteurs de coton déstabilisent les
cours, s'indigne-t-il. Les producteurs sahéliens en SOnt les
premières victimes ... J'ai convaincu mes partenaires euro-
péens d'y remédier et nous comptions sur la conférence de
Canctin pour enregistrer des avancées sur ce point. Cela n'a
pas été le cas, mais il ne FaU( pas baisser les bras. Plus que
jamais une action volontariste est nécessaire II, conclut le chef
de l'Ëmt français.
Les Européens SOnt au pied, du mur. À Cancûn, le
diable est sorti de la boîte. Ils SOnt obl igés de faire face aux
demandes africaines. Ils commencent par réformer le mode
de subvention des producteurs grecs et espagnols de coton.
Plusieurs mois d'i ntense travail, à Paris et à Bruxelles, abou-
tissent à la mise sur pied d'un partenariat euro-africain sur
le coton. Cette initiative est présentée début juillet 2004
lors d'une réunion à Paris. Le commissaire européen Pascal
Lamy, les ministres français et hollandais de la Coopération
insistenr sur la volonté européenne d'accorder un soutien
structurel aux producteurs de coton africai ns. Il faut que les
Africains puissent développer, moderniser leur système de
production. Les Européens veulent aussi les aider à organiser
une concertation régionale, pour être plus fortS face au
marché mondial.
Mais l'Afrique a pris du retard. Convaincus que le seul
problème est celui des subventions, les gouvernements afri-
cains n'ont pas déterminé les schémas de développement
qui permettraient la mise en œuvre des aides européennes.
Surtout, leur principal argument ne tient plus. En 200 1
encore, leurs coûtS de producrion éraient largement infé-
rieurs à ceux des concurrentS. C'émit le fondement de la
ColOn 1 127
contestation. « Nous produisons bon marché parce que nous
sommes pauvres. Et on nous empêche de profiter de cet
atout. » Oui, mais voilà, les Africains ne SOnt plus compé-
t itifs! Certes, les récol tes n'ont cessé de croître entre 1994
et 2004. Tous les dirigeants de la région en font des gorges
chaudes. Il s oublient que la qualité a baissé. Engagés dans
le combat politique, négligeant la gestion de leurs compa-
gnies productrices de coton, contrôlant de moins en moins
la qualité de leurs semences et donc de leur coton, laissant
de nouveaux cultivateurs sans formation s' improviser pro-
ducteurs, les responsables africains n'ont pas vu les progrès
effectués ailleurs. Malgré le prix dérisoire de la main-d'œuvre
familiale africaine, les coûtS de production dans la région
sont, maintenant, supérieurs à ceux du Brésil. À 50 cents
la livre de coton sur le marché mondial , les Africains deman-
dent grâce quand les Brés iliens engrangent des bénéfices. Le
coton africain est, désormais, 20 % plus cher que son
concurrent brésilien. Et, une nouvelle fois, la situation sur
le marché des changes rend leur position encore plus difficile.
Fin 2004, alors que la récolte 2004-2005 doit être commer-
cialisée, le dollar subit une décote de 30 % par rapport à
l'euro et donc au franc CFA. Les pertes totales de la fili ère
en Afrique de l'Ouest et centrale sont est imées à 300 millions
d'euros. Ni les paysans, ni les sociétés cotonnières, ni les
Ërats producteurs ne peuvent supporter un tel déficit. « On
crève », constate Ibrahim Malloum, conscient de la situation
insoutenable de la filière.
Épilogue
L1 situation des producteurs de coton africains est
d'autant plus insoutenable que les espoirs nés lors du sommet
de Cancun, en septembre 2003, s'envolent rapidement.
Moins d'un an plus tard, en juillet 2004, l'OMe se réunit
128 1 Commerce inéquitable
à Genève. Les ministres du Commerce SOnt à la recherche
d'un compromis qui permette de poursuivre les négociarions
commerciales internationales. Les ONG ne sont pas là.
Les médias sont moins nombreux. Le 31 juillet, la question
est réglée. Le problème des subventions américaines et euro-
péennes aux producteurs de coton ne sera pas traité à parr,
comme l'exigeait l'Afrique. Ce sera un dossier parmi mille
autres. On le négociera, des années durant. On troquera un
peu moins de subventions sur le coton contre un peu moins
de ci ou de ça. Les Africains devront vivre encore longtemps
avec les subvenrions. Pendant ce temps, à Brasilia, on sable
le champagne de la victoire. Les Brésiliens ont obtenu la
condamnation des subventions américaines. Washington
a fait appel et sera obligé, tôt ou ta;d, de leur offrir quelques
compensations. Ils savent que la réélection de George
W Bush ne facilitera pas leur combat et qu'ils devront
attendre quelques années pour qu'à Washington, le Congrès
bouleverse la donne cotonnière américaine. Entre-temps,
dans les plaines du Mato Grosso, la production aura continué
à augmenter. Les producteurs brés iliens et leurs milliers
d'hectares de coton, de soja, de mais, de café peuvent
patienter. Les cultivateurs africains et leurs quelques hectares
ne le peuvent pas. D'échecs politiques en échecs économi-
ques, ils sont voués à la disparition.
4.
RIZ
(( Le riz, ce n'est pas pour manger, c'est pour vendre. ))
Voilà ce que s'entendit répondre, un beau jour de 1980, un
jeune trader parisien que son patron, installé à New York,
appelait quotidiennement par téléphone. Le jeune homme
venait d'informer son puissant interlocuteur qu'un cargo de
riz, acheté et vendu par ses soins, arrivait au large des côtes
africaines à l'heure dite. Mais, dans les soutes mal réfrigérées
où, quand elles SOnt mal surveillées par l'équipage, la tempé-
rature peur monter jusqu'à 70 oC, la cargaison avait pris un
sérieux coup de chaud. Quelques sacs probablement en mau-
vais état étaient passés inaperçus à l'embarquement. Ils avaient
contaminé l'ensemble du chargement. Le riz était infesté de
vermine. Il y avait autant de (( viande)) que de céréales.
Crainte, la réponse se fit anendre. Le silence sembla durer des
heures; puis, le grand manitou lâcha ces mots: « Le riz, ce
n'est pas pour manger, c'est pour vendre. )) A Paris, ce fur un
peu le soulagement: pas de critiques, pas de remontrances.
Seulement ce commentaire laconique. Que voulait-i l bien
dire? Que voulait-il bien dire, sinon qu'en affaires, il y a
130 1 Commerce inéquitable
toujours une solution. Que l'essentiel n'est pas de livrer la
marchandise en bon état mais de se faire payer. À chacun,
ensuire, de se débrouiller avec son paquet d'ennuis. Aux tra-
ders de fournir le ri z. Aux acheteurs, aux convoyeurs, aux
assureurs de s'arranger d' une marchandise en mauvais état. Le
rrader doit être sans pidé avec les fourni sseurs et les clients.
N'a-t-on pas coutume de dire que, dans le riz, les seuls à gagner
leur vie som ceux qui chargenr le bateau, l'assurent et, enfin,
ceux qui prêtenr l'argent aux précédents: les banquiers?
Dans son genre, bi en des années plus tard, Kassim Tad-
dj edine aurait pu formul er une remarque du même genre, en
la fai sant évoluer: f( Le riz, aurait-il pu dire, ce n'est pas pour
vendre, c'est pour blanchir. »Au mois de juin 2003, les portes
de la prison d'Anvers se referment sur cet homme d' affaires
d'origine libanaise. En quelques années, parti d' une petite
échoppe d'épicier à Luanda, la capitale angolaise, il a fait une
percée très remarquée, ct jugée tout aussi mystérieuse, sur le
marché du riz africain. Dès 2002, il figure au hic-parade des
dix principaux fournisseurs de riz de la rone subsaharienne,
avec des livraisons approchant les trois cent mille tonnes.
Taddjedine a l' une de ses principales têtes de pOnt en Répu-
blique démocratique du Congo, à Kinshasa. Au mois de
mai 2003, le siège de la filiale locale. Congo Futur, est per-
quisitionné sur ordre d' Interpol, et l'entrepôt fermé pendant
quelques jours. Le même scénario se produit à Maputo, au
Mozambique, où Taddj edine est également implanté. Outre
le Mozambique, le Congo et l'Angola, le mystéri eux commer-
çant libanais est très actif dans des pays désertés par les
entreprises traditionnelles de négoce inrernational du riz: la
Sierra Leone ou le Liberia, il ya encore peu de temps ravagés
par les guerres civiles, et où l'État de droit a bien du mal à êrre
réinstauré. Souvent, dans ces pays où les liquidités sont denrée
rare, Taddjedine importe du riz et exporte des di amants. Des
cailloux contre lesquels l'Organisation des Nations unies a
Riz 1 131
lancé un embargo inrernational puisque ces pierres ont financé
l'effort de guerre des factions en présence. Plus curieux encore,
Taddjedine revend ses cargaisons de riz à perte, moins cher
qu' il ne les a achetées. C'est un mécanisme de blanchiment
assez classique. L' important est de revendre la marchandise
quel qu'en soit le prix pour récupérer des fonds dont l'origine
sera dorénavant officiellement f( propre ».
Tour cela sent si mauvais que les principaux armateurs
internationaux, spécialisés dans le transport du riz, refusent
de rravailler avec Taddjedine et sa holding anversoise, la
Soafrimex. Bien sûr, pendant des mois, le petit monde du
négoce du riz a observé l'essor des affaires de Taddjedine en
silence. En silence, ces commerçants se SOnt inquiétés de ses
agissements. Ils n'évoquent son nom qu'à mots couverts. Le
sujet leur semble particulièrement sensible, explosif même.
1( C'est très dangereux d' en parler », explique-t-on. En Bel-
gique, paniqué, un des anciens collaborateurs de Taddjedine
interrompt la conversation téléphonique dès que le nom de
son ex-patron est prononcé. Interpol ne limite d'ailleurs pas
ses interventions aux entreprises africaines de Taddjedine. Le
siège anversois de la holding, Soafrimex, est perquisitionné.
L'épouse de Kass im Taddjedine et un comptable sont incar-
cérés. Dans les locaux désertés de l'emreprise, les téléphones
sonnent dans le vide. Taddjedine se livrera à la police une
semaine plus tard. Les charges qui pèsent contre lui sont
lourdes: faux en écriture, fraude fi scale, recel, blanchiment.
organisation criminelle. Ses comptes bancaires sont gelés.
Pourtant, malgré ces chefs d'i nculpation, il est libéré quelques
mois plus tard et reprend ses activités depuis le Liban. Mais,
pour touS les professionnels du négoce du riz, la longueur
de l'enquête menée par Interpol, deux ans au (Otal, n'a
qu' une raison: Taddjedine ne blanchissait pas de capitaux,
il ne trafiquait pas les diamants du Liberia et de la Sierra
Leone pour son compte propre mais pour celui du réseau
132 1 Commerce inéquimble
terroriste aJ-Qaida. L'accusat ion est grave. Mais ce n'est pas
la seule fois que l'on retrouve le marché du riz en Afrique
mêlé au nom de l'organisation de Ben Laden.
Madagascar blancltit aussi.. .
Une autre affaire avait éclaté deux ans plus tôt à Mada-
gascar. Quelques semaines avant les attentats du Il sep-
tembre 2001 à New York, une agence de presse indienne
affirmait que les réseaux Ben Laden utilisaient le commerce
du riz à Madagascar pour des opéraüons de blanchiment.
Sans confirmer les informations venues d' Inde, le secrétaire
d' t.tat malgache à la Sécurité publiql}e confiait à la Remit de
l'od an Indien, journallocaJ , combien il était surpris d' avoir
vu les ventes de riz exploser dans le pays en peu de temps.
Surprise d'autant plus grande que, de notoriété publique,
beaucoup de ces ventes se faisaient à perte, certains impor-
tateurs vendant le riz sous le prix d' achat. Ëlément aggravant,
ces opérateurs, à l'origine du boom des importations malga-
ches en 2001, n'avaient auparavant, pour la plupan, jamais
acheté un grain de riz. Confortant la thèse selon laquelle Ben
Laden n'était pas étranger à ces affaires, beaucoup d'entre
eux étaient d'ori gine pakistanaise, ou avaient des liens étroits
avec ce pays. Et l'on connait la solidité de l'implantation des
réseaux aJ-Qaida dans ce grand pays musulman.
La révélaüon de ces éléments, sur les antennes de RFI,
deux semaines à peine après les attentats contre les tours
du \Vorld Trade Center et contre le Pentagone, provoqua un
branle-bas de combat dans la capitale malgache. La presse
locale en fit sa une. Le président Didier Ratsiraka, encore
au pouvoir à cene époque, repoussa de vingt-quatre heures
une conférence de presse programmée de longue date. Le len-
demain, il présenta sa défense: .. Oui, on avait bien suspecté
des liens entre le négoce du ri z à Madagascar et le terrorisme
Riz 1 133
international. Des interpellations avaient même eu lieu, en
rel ation étroite avec les services améri cains de la CIA. Mais les
personnes interrogées avaient été lavées de tout soupçon. ,. En
d'autres termes, le présidem malgache démentait toute
immixtion de Ben Laden et de ses affidés sur le territoire de
la Grande lie. Il écartait par la même occasion, d' un revers de
main, les accusations de maJversations liées au commerce du
riz dans son pays. Il était pourtam de notoriété publique que
plusieurs sociétés ayant pignon sur rue à Antananarivo, et
livrant une moyenne de cent vingt mille à cent cinquante
mille tOnnes de riz par an, grâce aux contacts avec l'exportateur
pakistanais Hassan Ali, utilisaient des procédés assez grossiers
pour capter le marché malgache et pour frauder les douanes.
Prix à la tonne inférieurs de 5 à 6 doll ars à ceux de la concur-
rence, alors que la plupan des cargaisons livrées à Madagascar
provenaient des mêmes origines; sacs pesant quarante-huit
kilos au lieu des ci nquante habituels, ce qui facilitait la baisse
des prix de vente au détail ; fournirure d' un riz de qualité
inférieure à ce qui était annoncé sur les documents officiels.
De semblables affaires Ont éclaté, partout en Mrique,
où le commerce du ri z échappe aux struccures commerciales
traditionnelles, aux grandes compagn ies multinationales, aux
sociétés de négoce, dont les prédécesseurs, déjà au début
du XVII' siècle, géraient les flux commerciaux internatio-
naux. Des commerçants d'origine indienne ou pakistanaise
placent des parents dans les pOrtS africains. Les ventes se font
directement des exportateurs aux grossistes et parfois même
aux détaillants africains. Pour surveiller le déchargement d' un
cargo de riz, pour faire face à la myriade de dockers qui
débarquem les sacs, pour s'assurer que route la marchandise
atterrit bien dans les entrepôts et qu'el le est payée par les
acheteurs, rien de mieux qu'un fil s ou qu' un neveu en qui
on aura toure confiance. Cette émergence d'une économie
capitaJisre familiaJe international e renforce aussi le caractère
134 1 Commerce inéquitable
hermétique et opaque du commerce du ri z. L'affaire
frimex esr emblématique des dérives auxquelles s'expose ce
marché. Cependant, au débuc des années 2000, les familles
asiariques opèrent essentiellement sur la côre est du continent
africain. Du Pakistan ou de l'Inde jusqu'à Mombasa, grand
port kenyan, la distance est minime. Les coûtS SOnt moindres.
En revanche, la côte est encore sous la coupe
des grands fauves, les compagnies internarionales de négoce.
de plus en plus rares, om leur siège à Paris.
Une autre à Hong Kong. Une nouvelle venue est américaine.
Leur capitale est Genève, en Suisse.
Attirées par des taux d' imposition relari vemem faibles
et par la possibilité de faire de l'argent en route tranquillité,
la plupart des sociétés de négoce qui comptent sur le marché
inrernational - pas plus d'une dizaine - Ont él u domicile sur
les rives du lac Léman. Elles empl oient une vingtaine de
riés au maximum. Dirigeants ou simples traders, ce SOnt pour
la majorité des quadragénaires. Ils SOnt français, britanniques
ou pakistanais, er s'expriment indifféremment dans la langue
de Molière ou dans celle de Shakespeare, avec souvent si peu
d'accem que seul leur patronyme renseigne sur leur lieu
de naissance. Avec déjà une vingraine d'années dans les eaux
turbulentes du commerce internarional, ce sont de vieux
briscards rompus à touces les ficelles, à routes les entour-
loupes, à touces les bagarres pour emporter un marché ou
faire baisser un prix d'achat chez le fournisseur. Prêts à sauter
dans un avion pour boucler une affaire, ils sont cependant
beaucoup plus sédenraires que leurs aînés: le réléphone et
Internet évitent bien des voyages. Ils gagnent confortable-
ment leur vie. Le temps des golden boys roulant en Ferrari,
un cigare au bec et une jolie blonde au bras, est, malgré toUC,
terminé depuis longtemps. Désormais, plus que jamais,
« trader» rime avec« discrétion ». Ce n' est jamais sans réserve
qu' ils confient leurs démêlés avec un acheteur ou relatent
leur premier contrat sur le marché mondial du riz.
L'un d'entre eux remonte le temps jusqu'à la fin
des années 1970. D' origine française, une petite vingtaine
d'années, et aucun diplôme en poche, le hasard lui fit ren-
contrer un marchand sud-afri cain. Le voilà découvram
cu ne des facenes de ce métier, du choix de la marchandise à
l'expédition en passant par la fi xation du prix. Peu à peu, le
métier rentre. Recruté par une multinationale du commerce
céréalier, il se voi t enfin confier l'exécution d'un contrat. Il est
jeune et mince, rapide et audacieux. À vingt-trois ans, l'âge
ou certains sortent à peine des écoles de commerce, lui est déjà
à la manœuvre. Le chargement de riz qu'il a acheté et revendu
doit arriver sur le port de Coronou. Pendanr trois jours et trois
nuits, immobile, anxieux, le nez au vent et les yeux rivés sur
l'horizon, ce Rastignac du marché du ri z anendra que le cargo
pointe sa proue au-dessus des Aots. L'enjeu est d' importance.
Un cargo de 10 000 tonnes de riz vauc la bagatelle d'une ving-
taine de millions de dollars. Alors, une fois le cargo à quai , le
jeune homme se préci pite à bord, inspecte la cargaison, vérifie
son bon érat, harcèle les dockers qui déchargent le cargo:
aucun sac ne doit être percé. Dans la fourmilière de ce pOrt
africain, il faut éviter les vols et petits larcins. Vingt ans après,
ce souvenir le fait sourire. C'est devenu de la routine. Sauf
exception, l'idée ne viendrait pas à ce rrader, désormais che-
vronné, d'aller surveiller le débarquemenr d' un cargo. Comme
lui , tous les traders installés derrière leurs écrans d' ordinateur,
sur les bords du lac Léman à Genève, ont appris l'importance
du bateau sans lequel rien ne peut se faire.
Pas de riz sans bateaux
C'est pourquoi, au printemps 2002, tout ce petit
monde a les yeux tournés vers l' océan Indien. Au beau
136 1 Commerce inéquitable
milieu des flots, à mi-parcours emre la Chine quinée en
novembre 2001 et les côtes africaines qui sont sa destination
finale, un cargo chargé de 22000 connes de riz prend feu.
L'incendie a démarré dans la salle des machines et s'est pro-
pagé à l'ensemble du bâtimem. Le château arrière est CO[a-
lemem détruiL Les grues du bord sont paralysées. L'alerte
donnée, l'équipage est évacué, et le navire dérive pendant
quatre jours en plein océan Indien, survolé de temps à autre
par les appareils de l'US Navy basés à Diego Garcia, non
loin de là. Puis. le feu éteint, le Lissom est remorqué sur
2000 milles marins, jusqu'au pOrt le plus proche: Mapuco,
au Mozambique, où l'arrivée de ce chargement imprévu pro-
voque un branle-bas de combat. Les importateurs locaux ne
veulent pas entendre parler du déchargement sur place de
ces 22 000 tonnes! Encore moins de leur vente au Mozam-
bique! Inévitablement, cet affiux subit de marchandises ferait
chuter les prix sur le marché national. Malgré les difficultés
de ravitaillement que connaît le pays, le gouvernement
mozambicain obtempère et interdit la vente sur le marché
local. Le riz est alors transféré sur un autre navire. À dos
d'hommes, à raison de 750 tonnes par jour, il faut presque
un mois pour transborder les sacs. Pas touS cependant, car
le cargo est, en partie, pillé par une population affamée, et
qui n'est pas très regardante sur la qualité de la denrée. Car,
malgré les affirmations du propriétaire du chargement, la
société Rustal Trading de Genève, le riz est bel et bien
endommagé. Stocké pendant de longues semaines à fond de
cale, il sent le brûlé et est à peine propre à la consommation
humaine.
Voilà pourtant ces milliers de [Onnes de riz, ces dizaines
de milliers de sacs rechargés à bord d'un autre cargo qui fait
route vers l'Afrique du Sud. À Durban, nouveau transbor-
dement. Cette fois-ci, ce qui reste de la cargaison est réparti
à bord de deux navires qui iront faire du cabotage le long
Ilj, 1 137
des côteS ouest-africaines et qui, de Cotonou à Abidjan, de
Dakar à Lomé, proposeront leur marchandise aux importa-
teurs locaux. À Genève, la concurrence de Rustal Trading
tente tant bien que mal de suivre, déchargement après
déchargement, mouvement d'hélice après mouvement
d'hélice, les allées et venues de cene marchandise. Où qu'elle
aille, elle ne pourra se vendre sans une décote. Les négociants
genevois font le même calcul que les importateurs mozam-
bicains: où qu'ils soient débarqués, ces sacs de riz bon
marché fetont immanquablement baisser les prix. Il importe
donc, avant [Out, de les traquer, de prévenir les acheteurs,
de gêner au maximum la venre de ces milliers de tonnes de
riz, inidalement chargés dans un port chinois à bord du
Lissom. Paradoxalement, les moins inquiets sont les dirigeants
de Rustal Trading. Le risque financier est couvert par l'assu-
rance. Et le Lissom n'est que l'un des quarante à cinquante
cargos que la firme genevoise expédie, tous les ans, vers
l'Afrique. Perdre le cargo, ce ne serait donc perdre que 2 %
de la marchandise annuelle. L'impact sur le chiffre d'affaires
ne peut être que limité. Cela fait panie des risques du métier.
La plupart des navires affrétés pour transporter du
riz sont d' aill eurs souvent à la limite de la flottaison. Ce
sont de vieux rafiots brinquebalams, de plus de vingt ans
d'âge, rouillés, dont la peinture s'écaille. Les capitaines n'ont
qu'un souvenir lointain de la dernière mise en cale sèche de
leur bateau. Car transporter du riz, cela ne paie pas! La
rotation prend des mois et des mois. Il faut d'abord charger
à Bangkok, Hanoi ou au large de Rangoon. Avec un peu de
chance, les sacs de riz attendent à quai et les coolies SOnt là,
en file indienne, prêts au travail. Mais il ya souvent du recard
à l' embarquement et ce sont des frais supplémentaires. Puis
le chargement des sacs est long. Plus longs encore, la traversée
de l'océan Indien vers les côtes africai nes, le contournement
par le cap de Bonne-Espérance et la remontée, pOrt après
138 1 Commerce inéqui[able
port, de la côre ouesr, ot'! se fair un bon quart du commerce
mondial du riz. Bien pis, la destination finale exacte n'est
souvem connue qu'au cours de la navigation, en fonction
des ordres d'achats reçus par les imermédiaires qui om affrété
le cargo. Enfin, le déchargemem est parfois soumis à quelques
impondérables. En avril 2003, les douanes nigérianes, à
Lagos, bloquem les arrivages de riz un mois duram. Un mois
pendam lequel une vingtaine de cargos, leurs équipages et
leurs chargemems devrom patiemer au large. Un mois pen-
dam lequel les imponateurs devrom payer l'affrètemem des
cargos. Une addition supplémemaire de 240 000 dollars par
navire. Les douanes nigérianes ont détecté une vaste fraude.
Les imponareurs minoraiem systématiquemem le prix de
leur riz dans les déclarations d' imponation pour réduire les
prélèvements douaniers. Finalement, après quarre semaines
de palabres, les imponateurs serom contraims d'accepter des
redressements importants, l'un d'emre eux jusqu'à 10 mil-
lions de dollars, pour pouvoir débarquer leur demi-million
de tonnes de riz.
Chabert invente le • fiz flottant »
Cette incertitude quant aux délais de déchargemem
des cargaisons de riz dans les pons africains, le cabotage
auquel sont obligés de se livrer les capitaines de ces navires
s'expliquent par la nature très paniculière du commerce
imernational du riz. sunout vers l'Afrique. La plupart des
chargements ne som en effet pas vendus au moment de
leur embarquement. Quand les coolies vietnamiens chargent
les sacs, le négociant genevois n'est pas sûr de la veme. C'est
ce qu'on appelle du « riz flottam ». Une trouvaille qui
remome aux années 1970, et dom la paternité reviem à l'un
de ceux que les professionnels du riz considèrem unanime-
ment comme une légende vivante: Boris Chabert. Avec un
Riz 139
tel nom d'usage, hérité d'un personnage de Balzac, il faut
avoir de l'emregent et du bagour, de l'autorité et du culot.
Sinon, on fri se le ridicule. Ce n' est pas le cas de Chabert.
L'homme a de l'influence, de la culture et de l'imelligence
à revendre. Il déguise rour cela sous une mauvaise humeur
permanente. Sa rudesse dans les affaires, la grossièreté cal-
culée et la violence de son langage ont fait rougir tous ceux,
nombreux, qui l'om côtoyé pendant plusieurs décennies.
Né peu avant la Seconde Guerre mondiale, Cha ben
s'est officiellement reti ré du grand jeu du commerce mondial
en l'an 2000. Pourtant, en juillet 2004, de son petit bureau
des beaux quartiers parisiens, il continue malgré tour à tra-
vailler. Au téléphone, il s' inquiète de la difficulté à obtenir
le paiemem d'un chargement de 1 000 tonnes de riz arrivé
à Alger depuis quelques jours. Une erreur d'écriture s'est
glissée dans un document. Les banques refusent de régler la
lettre de crédit. Er 1000 tonnes de riz, ce n'est pas rien:
environ 220 000 dollars. Peu de chose pourtant en compa-
raison du million de tonnes que le Chabert de la grande
époque avait l'habitude d'achercr et de vendre. Qu'il est
difficile de décrocher quand on a voué sa vie à saurer d'un
avion à l'aurre, d'un cominent à l'autre, d'un palais officiel
à l'autre, signant contrat sur contrat, brassant des millions
de dollars ! Naguère assis sur un pactole, il est aujourd'hui à
la recherche d'un paradis perdu. C'est ce qui fait son charme.
Sous la rudesse du personnage, sous le cynisme, sous la nos-
talgie de l'homme d'âge avancé pour le beau gosse qu'il fut,
percent une faiblesse et une fragilité qui lui évi tent les juge-
ments trop sévères de ses pairs. « C'est un fou génial )), dit
l' un d'entre eux. Un fou génial qui a imaginé le commerce
international du riz tel qu'il est aujourd'hui. «Le riz Aottant,
c'est moi qui l'ai inventé ,), revendique d'ailleurs l'intéressé.
Rien ne l' y prédestinait. Né dans un milieu modeste,
docteur en droit, condisciple de Michel Rocard et de Jacques
140 1 Commerce inéquitable
Chirac à Sciences· Po, la voie semble toure tracée: l'Ëcole
nationale d'administration. Il a beau réussir le concours, il
s'arrête là et fait un grand bras d' honneur à l'école dont est
issue une bonne partie de l'élite française. Pas question
de devenir fonctionnaire! Pas question non plus de ft faire
l'économiste )l . Encore moins l'avocat! Embauché chez IBM,
il ne tarde pas à s'ennuyer. Surtour, la rémunération ne le
satisfait guère. Un ami le fait entrer chez Continental Grain,
l' une des multinationales du négoce des céréales fondée à la
fin du XIX' siècle. Voilà Chabert au Canada, à Winnipeg, où
il est responsable d' une station d'achat de blé. Les années
passent, les emreprises aussi . Les céréales occupent le plus
clair de son temps. Partour, le riz e,s t considéré comme une
denrée mineure. ft On prenait les jeunes cons ou les vieux un
peu amortis, on les mettait dans un coin et on leur disait:
"Occupe-toi du riz." )1 Personne ne s'y intéresse vraiment.
C'est que le commerce international du riz est une
nouveauté. Entre les deux guerres mondiales, 5 millions de
tonnes seulement SOnt échangés, pour l'essentiel entre pays
asiatiques. 20 % partent vers l'Europe. Ce négoce est aux
mains de quelques grandes compagnies coloniales qui s'effon·
drent pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Ëtats·Unis
voient s'évanouir leurs clients étrangers. Pour soutenir la
production, le gouvernement fédéral subventionne les
rizières. Entre 1940 et 1945, la récolte de riz aux Ëtats-Unis
double. En 1946, les affaires reprennent timidement. 2 mil-
lions de tonnes de riz seulement font l'objet de contrats
internationaux. Et la machine met un temps fou à repartir.
Il faut attendre les an nées 1970 pour retrouver le niveau
d'avant·guerre: 5 millions de tonnes. Pendant cerre longue
période de léthargie du marché international du riz, deux
pays, la Thaïlande et la Birmanie, fournissent l'essentiel des
besoins. La Corée et les pays de la péninsule indochinoise
SOnt éliminés en raison des conflits qui les divisent.
Ri, 1 141
Les années 1970 marquent un tournant avec l'irruption
du continent africain sur le marché du riz. Le riz a été
implanré en Afrique de l'Ouest par les colonisateurs français.
On l'y cultive. On l'y importe. Entre l' Indochine et l'Afrique
occidentale française, c'est un petit marché intérieur
qui fonctionne d'abord de colonie à colonie. Les tirailleurs
sénégalais et autres soldats donnés par l'Afrique à la patrie
française ramènent des guerres d' Indochine le goût de cet
aliment. Les consommateurs africains préfèrem le riz thaï-
landais ou chinois à celui produit localement. L'urbanisation
croissante du continent accélère la demande. En ville, il est
plus facile de cui re du ri z que du millet ou du sorgho. Les
cultures locales suffisent, un temps, à répondre à la demande.
Bien vice, cependant, elles sont dépassées. Comme en Côte-
d' Ivoire, l'agri culture est orientée vers l'exportation, non vers
la satisfaction des besoins alimentaires. De plus, bien sou-
vent, les problèmes d' infrastructures pri vent les productions
locales de toute compétitivité. Une tonne de riz débarquée
par cargo transocéanique dans le port de Dakar est moins
chère que celle acheminée de l'autre bout du pays à bord
de camions aux moteurs crachotants sur des pistes parfois
infranchissables. L'explosion des importations africaines de
riz s'explique par des faneurs structurels mais aussi par le
choix de la facil ité. II est plus facile de prélever l'impôt sur
quelques compagnies internationales ayant pignon sur rue,
quand leur marchandise SOrt du bateau ec est aisément sai·
sissable, que de collecter quelques centaines de francs CFA
auprès de petits producteurs. Importer du riz en quantité,
c'est donc aussi remplir les caisses de l'.ttac.
Dans ce contexte, Chabert sent qu'une place est à
prendre, qu'en mettant le riz au cœur de l'activité, il y a de
l' argent à gagner. À la fin des an nées 1960, Goldschmidt, la
compagnie parisienne dont il est un des ténors, exporte aussi
du cacao et du café africains pour les vendre aux Européens.
142 1 Commerce inéquitable
Chabert est multicarte. À ce [Ître, il connaît [Ous les dirigeants
africains. Il est le seul. Il dispose aussi d'un quasi-monopole
sur le marché africain du riz. La vingtaine de cargos qui trans-
portent alors du riz autour du monde som les siens. Chabert
est le premier à comprendre que fournir du riz aux organisa-
tions imernationales d'aide humanitaire peut être très rému-
nérateur. 1( Je me suis vite rendu compte, dit-il, qu'il y avait
plus d'argent à gagner dans le riz que dans le café ou dans le
cacao. Vendre 500 [Onnes de café prenait une heure. Dans le
même laps de temps, on vendait 12 000 [Onnes de riz. ~ Et
puis un autre aspect séduit Boris Chabert. « Les Européens
éraient des acheteurs très difficiles. Ils pinaillaient sur la qua-
li té, ils regardaient tOut. En gros, .i ls fai saient leur boulot
d'importateur. li Chez les AFricains, rien de pareil! Le laxisme
est généralisé. Les acheteurs ne sont pas des entrepreneurs mais
des fonctionnaires placés à la tête des entreprises publiques. À
peine savent-ils Faire un bilan! Encore moins la différence
entre un riz haut de gamme et un riz bas de gamme.
Chabert fait donc le grand saut. Le 1 cr janvier 1970, il
installe sa nouvelle société. 1( Action S.A. )1 au 82 de J'avenue
Marceau dans le IGt arrondissement de Paris. Il n'a pas un
sou devant lui . Mais une renommée internationale dans son
secteur et une cote de confiance inégalée. Ne se flatte-t-i1 pas
d'avoir été pendant douze ans le conseiller du gouvernement
chinois pour le riz? La Chi ne n'a pas encore atteint le mil-
liard d'habitants. Les rizières y occupent les paysans depuis
des millénaires. Et il faut aller chercher un Français pour se
faire expliquer le marché mondial du riz! C'est que le monde
communiste a besoin d'antennes extérieures. Chabert adresse
tous les mois un rapport sur les échanges internationaux à
Pélcin. Une foi s par an, le min istre chi nois du Commerce le
reçoit. Les entretiens se déroulent en russe, langue que Cha-
bert maîtrise à la perfection. On lui déroule le tapis rouge.
t( J'y allais pour un échange de points de vue. La première
R;, 1 143
fois, j'ai parlé pendant quatre heures. Le ministre m'a dit
merci et est parti. J'ai demandé quand aurait lieu l'échange
de points de vue. On m'a répondu qu' il venait de se dérou-
1er! )1
Chabert est estomaqué. Les informarions qu'il livre ne
SOnt pas payées en espèces sonnantes er trébuchantes. Pas
ingrat - il est leur plus gros acheteur de riz - les Chi nois lui
consentenr, quand même, des ristournes intéressantes. La
tonne de riz lui est vendue moins cher qu'à la concurrence.
Cela permet de trouver des marchés plus facilement et
d'engranger des marges plus confortables. SurtOut, cela faci-
li te la prise de risques. Car Chabert achète « à découvert »,
c'est-à-dire sans client assuré. Il y est obligé par la nécessité
absolue d'anticiper: «Je pense que le Brésil va avoir besoin
de 1 00 000 (Onnes. Je les achète aux Chinois ou aux Pakis-
tanais parce que je suis haussier, parce que je pense que le
chargement vaudra plus cher dès que les Brésiliens se met-
tront en quête de ces volumes-là. li Souvent les prévisions se
révèlent fondées. Souvent aussi, les Brésiliens ou les Ivoiriens
ne répondent pas à ses attentes. Cependant, Chabert est
homme d'affaires. Il lui faut des clients mais également des
fournisseurs fidèles. Les clients font défauc ? Ils ne SOnt pas là
où il les attendait? Qu'à cela ne [Îenne. L'embarquement
des 100 000 tonnes de ri z doit, malgré (Our, se fa ire. Le cargo
prend donc la mer pendant que Chabert er son équipe
se mettent à la recherche d' acheteurs. Ce .. riz Aottant,. fera
la fortune de Chabert. C'est ainsi que le «fou géniaJ ~
deviendra pour de longues années le principal marchand de
riz au monde, essentiellement en vendant du riz asiatique
aux Africains.
En Afrique, plus les années passent, plus le ri z es t consi-
déré par les gouvernements locaux comme une denrée
stratégique, indispensable à l'alimentation de la population
et à la stabi lité politique régionale. Qu'elle vienne à manquer
144 1 Commerce inéquitable
et d'Abidjan à Dakar planera une menace de diserte, avec
des troubles sodaux à la dé. Les organismes publics d'achat
doivenc fournir les quamités nécessaires pour remplir
l'estomac des dtadins africains et assurer le mai mien de
l'ordre public. Les dirigeants de ces organismes ne som pas
très regardants sur la qualité. Ils livrent aux consommateurs
africains ce qui, ailleurs, est considéré comme impropre à la
consommation humaine.« On leur donnait ce qu'on n'aurait
pas donné au bétail", dit un trader en activité dans les
années 1970-1980.
Les gestionnaires de l'argem public africain confondem
aussi leur intérêt et cel ui du pays. Les volumes achetés som
souvent fonction des enveloppes sénéreusemem octroyées
par les négodams internationaux. Qu'un besoin personnel
surgisse et un contrat d'importation de riz peut fort bien être
signé! Les fournisseurs ne som pas difficiles à trouver. Cha-
bert et quelques autres se partagent l'Mrique. Un accord a
ainsi éré passé avec Maurice Varsano, patron et fondateur de
Sucden 1. À Chabert le riz, à Varsano le sucre ivoirien. Aucun
des deux n'empiète sur le territoire de l'autre, faure de quoi
une guerre fratridde menacerait les intérêts communs.
Le riz, c'est Dallas!
Bien vire, pourtam, Chabert connait de gros problèmes.
Ses adjoints le trahissent. Après trois ans passés à ses côtés,
quelques-uns de ses collaborateurs s'en VOnt créer 4( Riz et
Denrées », qui occupera une place croissame sur le marché
africain. La nouvelle compagnie est dirigée par Clémem
Palacci qui n' hésite jamais à se présemer, quel que soit
son interlocureur, comme « le plus grand trader au monde ».
Chabert et l'équipe Palacci entretiennenc des rapports gla-
1. Voir le chapitre 1 sur le 000, el plu! les p. 24·25.
Riz 1 145
daux. Pour Chabert, Palaai et son équipe som 4( des petits
cons ». II ne les qualifie jamais autremenc. Entre les deux
sodétés, le combat est sans pitié. Les hommes de Riz et
Denrées n'hésitent pas à aller voir les achctcurs pour
• débiner 1> la marchandise de Chabert. Clément Palacd
trouve un renfort de poids en la personne de Raphaël Totah,
l'homme de Continental Grain en Asie.
Continental est l'une des plus puissances multinatio-
nales céréal ières du moment. Présente sur tous les marchés
depuis un siècle, la société a ses bureaux à New York, Buenos
Aires, Paris, et ses entrées partout. D'origine belge, la famille
Fribourg, fondatrice de la société, possède des rés idences par-
ti culières dans les beaux quartiers des grandes capitales - à
Paris, rue Octave-Feuillet dans le arrondissement. La puis-
sance de Continental est quasi sans limites. En 1963, quand
le président Kennedy étudie de poss ibles ventes de céréales
américaines à j'Union soviétique, les diri geants de Il Conti »,
comme on appelle l'entreprise dans le métier, som associés à
la réAexion. En 1974, le gouvernement chinois consent à
vendre du riz à Conti, officiellement pour l' exporter vers
Hong Kong. À Pékin, on sait pertinemment que ces charge-
mems seront embarqués sur des cargos qui feront route vers
Djakarta. L'Indonésie a alors un besoin criant de riz. Bien que
les relations entre les deux capitales n' aient guère connu de
progrès, depuis 1965 et l'assassi nat par les autorités indoné-
siennes de centaines de militants communistes, souvent
cl' origine chinoise, Pékin décide de fermer les yeux sur la des-
tination finale de ce riz. Continenral devient, en faisant des
affaires, l'instrument d' un rapprochement politique entre
deux grands pays asiatiques. La mulrinationale cn profitera
pour fournir d'autres produits agricoles à la Chine commu-
ni ste, avec laquelle, contrairement à ce qu'il croi t, Chabert
n'est pas le seul à entretenir des contacts étroits. Pour Clément
146 1 Commerce inéquirable
Palacci. avoir la carte Conrinemal dans son jeu est un atour
maître.
En unissant leurs forces, en jouant sur les marchés asia-
t ique et africain. Palacci et Totah peuvent déplacer de très
gros volumes. C'est un avamage commercial indéniable. Ils
peuvent moduler les prix, réduire les coûts, en un mot, dicter
leur loi au marché. Et surtOut à Boris Chabert. Ils lui coupem
ainsi l' herbe sous le pied. Disposant d'un quasi-monopole
sur la côte ouest-afri caine, Chabert croyait pouvoir, éternel-
lement, se permettre d'achecer cher et de revendre encore
plus cher. Il fi xe un prix plancher, élevé, que les fourni sseurs
renâclem, par la suite, à réduire pour d'autres clients, moins
fidèles, moins importants. Il élimine ~ i n s i la concurrence. Ce
calcul est réduit il néam par la forte implantation asiatique
de Continental. La multinationale et ceux que Chabert
appelle « les pet its cons », ses anciens collaborateurs passés à
l'ennemi, aurom gai n de cause. Chabert a la bosse d u
commerce, l' intelligence des situations, le génie des coups.
Il a ouvert la voie, tracé un chemin. Il a compris et enseigné
aux autres que le commerce mondial du riz. est une activité
à part emière, qu'on peut y gagner de l'argent, beaucoup
d' argenr, si on est prêt il corrompre les élites. Cela ne suffit
plus. Il faUt désormais parler de puissance à puissance, de
puissance commerciale à puissance politique. Et, s'il faut
opérer sur le marché africain, il faut aussi commercer en Asie.
Il est impossible d' ignorer les plus gros importateurs de ri z.
de la planète, les Philippins ou les Indonésiens, quand on
prétend avoi r une envergure imernationale. C'est une erreur
que Chabert paiera cher.
Il la paiera d'autant plus cher que le commerce du ri z.,
en Asie, est en pleine expansion. Avec une récolte à peine
suffisante, dans les années 1960, pour satisfaire les besoins
des grands pays de la région, seules les importations de blé
permettaient d'aneindre un équilibre alimentai re précaire.
Ri z 1 147
Peu à peu, les politiques très volontaristes des pouvoirs en
place débouchent sur des excédents. En Chine ou en lnde,
ces énormes tonnages SOnt stockés d' une année sur l'autre
pour parer au moindre problème, pour faire face à une mau-
vaise récolte, à une catastrophe climatique. Quand, faute de
place, il faut vider les silos, on se résout à exporter. En
Tha'Llande ou au Viemam, au contrai re, c'est une industrie
exportatrice qui se met en place. Les politiques de soutien
visem à répondre il la demande locale et auss i à dégager des
surplus destinés aux marchés extérieurs.
Le marché des « faux nez )t
Officiellement, les accords commerciaux se font d' t.tat
à t.Ut, les négociants internationaux n'étant que de si mples
intermédiai res. En réaliré, ils sont beaucoup plus. À Bangkok,
à Karachi, à Djakarra, la configuration est la même: des
organismes publics, dirigés par des fonctionnaires véreux, se
chargent des achats et des ventes, des importations et des
exporrations. fi Tour le monde touchait, confie un vieux rou-
tier, les hauts fonctionnaires comme les pol itiques .• Plus
tard, d'autres systèmes de corruption se mettent en place. Au
Pakistan, par exemple, il est interdit de vendre il des entre-
prises de négoce international. On ne traire que d' t rat à t.tat,
que de puissance publique à puissance publique. Ce n' est
pas ce qui arrêtera les acheteurs internationaux. Plutôt que
de renoncer à des affaires juteuses, ils font appel il des minis·
tres africains, mauritaniens, libériens ou malgaches. Chaque
compagnie internationale a son il représentant )t africain. On
lui demande, moyennant rémunération, de jouer à l' acheteur,
de feindre un besoin de ri z. chez lui . Une fois le comrae signé,
la marchandise est payée et chargée par les grandes sociétés
de négoce qui en font leur affaire. C'est ce qu'on appelle la
stratégie des (( faux nez. _. Les Pakistanais ne sont qu'à demi
148 1 Commerce inéquitable
dupes. Au sommer des organismes publics, te on avait des
compl icirés intellecruelles', dit pudiquement un ancien
acheteur, sans chiffrer le montant de la te complicité Întel-
lecruelle ». Des agents locaux se chargent d'orchesrrer la
manœuvre, de surveiller discrètement les embarquemenrs.
Mais les traders, dans le cynisme de leur activité quotidienne,
cherchent toujours des circonstances arrénuantes. te Signer ces
contrats avec les faux nez, poursuit ce brillam srrarège, cela
permenait aux Pakistanais de savoir au début de leur récolte
qu'elle était vendue. Ils y gagnaiem en sécurité ...
Partout, de l'Afrique à l'Asie, le commerce du riz enri-
chit négociants et foncrionnaires. Les paysans, eux, ne pro-
fitent guère de la croissance des échanges. Au-delà de l' image,
bucolique et exotique, qui circule souvent dans les pays occi-
dentaux, travailler dans les rizières est l'une des accivités les
plus pénibles qui soient. Sous le chapeau de paille au large
rebord, sous l'échi ne courbée, malgré l'habitude millénaire,
c'est la souffrance. Hommes ou femmes, les jambes plongées
jusqu'aux genoux dans l'eau et la boue souvent mêlées d'urée,
pendant des journées entières, sarclent la terre avant d'y
planter les germes de riz venus des petites plantations voi-
sines. Avoir les jambes dans l'eau, c'est aussi bien sûr s'exposer
aux morsures de serpencs. Voilà pourquoi les jeunes femmes
thaïlandaises préfèrenr fuir les campagnes pour les usines
textiles. Mieux vaut être enchainée à une machine que
dévorée par la cerre, supposée nourricière. Plus loin, fait
remarquer un exportateur habitué de ces contrées, te les coolies
qui chargent les sacs de cinquante kilos des quais vers la
soure n'en pèsent que quarante-cinq Il. Il:; sont maigres
comme des clous. Pour résister aux alleés et venues inces-
sames entre les quais et la soure, nombre d'entre eux se
dopent à la caféine - te ce que prennem les prostituées quand
elles doivent travailler jusqu'à minuit ».
De l'avis général, la Birmanie est le pays où la situation
Ri, 1 149
des paysans esr la pire. Payés au lance-pierres, un dollar par
jour au plus, contraints de livrer une partie de leur récolte à
1'I:'(ar, ils vivent une situation de quasi-esclavage. Pourtanr, la
Birmanie n'est plus le grand exportateur de riz qu'elle était
jusqu'au milieu du xx' siècle. Rangoon était alors le premier
fournisseur du marché mondial. L'isolement du régime mili-
tai re, sa répudiation par la communauté imernationale Ont
contribué à sa disparition du marché mondial du riz. Privé de
ressources, le gouvernement birman n'a pas pu financer l'amé-
nagement d'un port en eau profonde à proximité de Rangoon.
Impossible pour un cargo de plus de 12 000 tonnes d'appro-
cher des quais. Pour de gros volumes, une noria de
petites embarcations fait la navene entre les docks et le navi re,
mouill é au large. Les embarquemencs sont lenrs et chers.
Pounant, au cours des années 1990, des négociants
enrreprennent de commercer, à nouveau, avec la dictature bi r-
mane. Les pionniers sont les gens de Sucden, enrreprise
dirigée par Serge Varsano, le responsable de l'échec de la
société en Côte-d' Ivoire 1. À leurs yeux, Rangoon est un for-
midable gisement de bénéfices. À l'époque, la capitale bir-
mane semble abandonnée des Occidentaux. Les grandes
sociétés asiatiques SOnt absentes. La ville est mone. Les traders
de Sucden descendent dans des hôtels dont ils gardent
un souvenir te dégueulasse ». Bâtimencs vieillocs, pas d'eau,
impossible de téléphoner ou de faxer. Par contre, la 4( sécu-
rité. est maximale. Les visiteurs sont surveillés vingr-
quatre heures sur vingt-quatre par la police locale, qui interdir
tOut contact avec les Birmans. Mais le gouvernement tient à
la présence de ces acheteurs potentiels. li organise quelques
fescivités, des visites de temples, un dîner officiel. C'est que
les dirigeants birmans veulent vendre du riz. Ils Ont de gros
besoins sanitaires. Un mécanisme de [roc est donc mis sur
1. Voir p. 24-25 ct p. 144.
150 1 Commerce inéquitable
pied. Paul Dijoud, ancien secrétaire d'État au Développement
pour les départements et territoires d' directeur de
Sucden entre 1982 et 1987, et Bernard Goury, un proche
d'Édith Cresson entré chez Sucden, sont à la manœuvre. Ils
échangent 30 000 tonnes de riz contre la fourniture d'un
tème d'épurati on de l'eau et contre des médicaments.
Dans les campagnes birmanes, les installations de trai-
tement du riz, de grands moulins aux mécanismes
ment sommaires, sont à l'image du pays: désuètes. Une fois
récoltés, les grains de ri z SOnt décortiqués. Reste encore une
pellicule de son. C'est le «riz cargo », qu' il faut gratter pour
obtenir du riz blanc. Les chargements proposés à l' exporta-
tion sont de mauvaise qualité. Les négociateurs birmans ne
peuvent en obtenir de bons prix. De plus, isolés du monde,
mal informés, ils ne sont jamais au courant des cours inter-
nationaux du riz. La négociation n'est donc pas très difficile.
Pour les acheteurs européens, les affaires birmanes sont, à
tous les coups, très jureuses. Bien des années plus tard, ayant
quitté Sucden mais continuant à acheter du riz aux Birmans
pour le revendre aux Mricains, l' un des animateurs de ce
marché décrit ses interlocuteurs comme des (( ânes bâtés,
toujours en retard sur les prix mondiaux mais jamais d'une
petite gratification)). Ces derniers temps, les militaires
mans prélevaient environ un dollar pat tonne de riz exportée.
On peut ainsi évaluer la cagnotte des dirigeants birmans
contrôlant les exportations de riz aux alentours du million
de dollars pour les bonnes années. Une misère qui ferait
sûrement s'écrouler de rire le moindre dirigeant africain
habitué aux enveloppes des compagnies pétrolières.
Le choc des enveloppes
La distribution de prébendes est incontournable, dans
ces années où les offices publics contrôlent, en principe du
Rj, 1 151
moins, achats et ventes. Dans l'univers du commerce inter-
national, c'est d'une rare banalité. Attirée par des contrats de
plusieurs centaines de milliers de tonnes et par le dévelop-
pement progressif de la consommation du ri z en Afrique,
une autre multinationale pointe le bout du nez: Glencore.
La multinationale a fait parler d'elle en 2003 avec la désas-
treuse gestion sociale de sa filiale Metaleurop dans le nord
de la France, avec les centaines de chômeurs mis sur le carreau
et avec le cynisme dont ses dirigeants Ont fait preuve. Elle a
été créée par un génie de la finance et du commerce des
matières premières, l'Américai n Mark Rich, qui, au lende-
main du premier choc pétrolier de 1973, lorsque les pays
producteurs du golfe Persique décidèrent de prendre le
contrôle de leurs puits et de gérer eux-mêmes leurs exporta-
tions, fit fortune en inventant le marché mondial du pétrole
tel qu'on le connaît aujourd'hui. La compagnie et ses
taines de traders n'ont cessé de prospérer sur le marché du
pétrole comme sur celui des métaux ou des céréales, malgré
le départ du fondateur. Partout, de Madrid à Londres, de
Zoug en Suisse à Amsterdam, la confidentialité est la règle.
Glencore n'est pas une société où l'on fait carri ère. On y est
coopté. On y fait de l'argent, fonune si possible. On en
repart pour d'autres aventures. Parfois, lorsqu'un secteur
n'est pas jugé assez rentable, il ferme. Celui du riz s'arrêtera
en 2002, après une vingtaine d'années d'activité.
Glencore met le pied sur ce marché dans les
années 1980. La société est attirée par la facilité avec laquelle
on peut négocier de gros volumes avec les Érats africains. À
la tête de Glencore riz, un Français d'origine égyptienne,
Charley Pinto. Sous ses faux airs de Groucho Marx, c'est un
transfuge de Continental, où il apprit le métier en faisant
le commerce des céréales aux côtés de Raphaël Torah. Si Cha-
bert esr grossier, lui est réputé pour sa violence. Ses colères
sont terrifiantes. Dans les bureaux de Glencore, près des
152 1 Commerce inéqui[ablc
Champs.Ëlysées, à Paris, les meubles volent parfois. Plus
encore que la concurrence, Glencore prodigue des enveloppes
de touS côtés. 11 Les marchés asiatiques ne SOnt pas plus dif-
fi ciles que les marchés africains, il suffit de distribuer des
enveloppes », dit un ancien commercial. Grâce à ces fidélités
chèrement acquises, Glencore est systématiquement au cou-
rane des marchés avane les concurrents. L'entretien de ces
contacts asiatiques est de la responsabilité d' une jeune femme
d' origine vietnamienne qui, après douze ans à travailler dans
les couli sses, au service administratif de Glencore, accéda à
la fonction plus lucrative de tradet, à Paris puis pendant deux
ans à Hong Kong. Éduquée en France depuis sa fuite du
Vietnam dans les bOllt people, Bich Hoan Trahn manie avec
aisance le mandarin et le viernamien. C'est une bagarreuse.
Partout, elle dispose de ses honorables correspondants. Un
million de tonnes à vendre ici ou à acheter là, et elle s'envole
pour Djakarta ou Pékin.
Les relations avec les di rigeants de l'agence publique
indonésienne, Bulog, SOnt érroites. Quant aux dirigeants chi·
nois, ils SOnt remerciés par ce que les gens de Glencore
considèrent comme des 11 cadeaux insignifiants ». Pour
communistes et révolutionnaires qu' ils soient, ces fonction-
naires acceptent sans difficulté de passer une semaine à Paris,
aux frai s de Glencore. Ils logent dans les grands hôtels, sont
escortés sur les bateaux-mouches, accompagnés dans les bons
restaurants. Ils SOnt bichonnés. Tout cela pour obtenir, le
jour venu, avant les autres, le renseignement qui permenra
d' acheter, et donc de vendre. Faire des affaires avec les Chi-
nois exige en effet de resœr aux aguets. La Chine produit du
ri z pour sa consommation interne, pas pour exporter. Elle
n' exporte que les excédents quand il s'agit de vider les silos
pour engranger la prochai ne récolte. Les ventes sont donc
irrégulières et peuvent surveni r à tout moment, prenane le
marché à contre·pied. Avoir l'information avant la concur-
Rjz 1 153
rence est d' une importance vitale. D'où la nécessité d' un bon
réseau d'information.
« Le métier de rrader, dit l' un d'entre eux, c'est un métier
:le fli c, d'enquêteur. Il faut savoi r écouter ce que dit l' inter-
locmeur, détecter l'information, la tendance, savoir l' analyser
et prendre les décisions très rapidement. » Réussir à acheter le
ri z chinois, c'est aussi s' assurer des marges confortables et des
bonus très importants pour les salariés et les associés. Mais les
enveloppes fonctionnent dans touS les sens. Il y en a pour les
cl ients, pour les fournisseurs, comme pour le personnel. À
Paris, où s'active la poignée de traders de Glencore spécialistes
du marché du riz, les bonus des employés SOnt payés en liquide
grâce à des mallettes qui arrivent régulièremem de Genève.
De leur côté, les traders possèdent un compte en banque en
Suisse. Charley Pinto se retirera des affaires fortune faite. Il
abandonnera l'équipe qu' il avait recrutée et Glencore mettra
rapidement tout le monde sur le carreau: les affaires ne SOnt
plus assez rentables.
La désertion des multinationales
L'Afrique a beau acheter de plus en plus de riz, les
marges ne sont plus suffisantes. La concurrence est trop nom·
breuse, trop vive. Et, surtOut, les carnets d'adresses poli tiques,
les enveloppes glissées au bon interlocuteur pour décrocher le
contrat tant recherché ne suffisent plus. Avant même la libé-
ralisation des secteurs agri coles exportateurs, café, cacao,
coton, le riz échappe aux ttats. Dès la fin des années 1980,
les caisses de péréquation ou de stabil isation n'ont plus
leur mot à dire. Il n' appartient plus aux États, aux gouverne-
ments, aux fonctionnaires, de jouer les intermédiai res. Place
aux seuls négociants, aux commerçants. C'est une manne
considérable qui passe sous le nez des amateurs de prébendes
diverses. Si la Côte·d' lvoire achète jusqu'à 500 000 [onnes
154 1 Commerce inéquitable
par an, le Sénégal en est à 700 000 tonnes, le Nigeria au mil-
lion de tonnes et la Guinée-Conakry à 300 000 tonnes. Dans
tous ces pays, les achats sont maintenant le fait d'une myriade
de petits importateurs. Ils achètent quelques milliers de
tonnes par-ci , quelques milliers de tonnes par-là. Pour les
grandes multinationales, pour les fami liers des contrats
exprimés en centaines de milliers de tonnes, l'intérêt est quasi
nul. Ces maisons ont l'habitude des contrats sur le blé ou sur
le pétrole. Du Moyen-Orient aux Ëtats-Unis, d'Europe en
Asie, ce sont des centaines de millions de dollars qui circulent
sous forme de matières premières. Les affaires se font au télé-
phone, par Internet. On se déplace_ peu. On ne connaît pas
souvent le terrain. Imagine-t-on l' un de ces gaillards arpenter
le marché de MBour, le grand port de pêche du sud du
Sénégal, pour rencontrer les commerçants qui empilent
toutes les semaines, dans leur arrière-boutique, quelques
dizaines de sacs de 50 kilos, venus de Thaïlande ou du
Vietnam? lmagine-t-on ces habitués des contrats géants
partir à la découverte du terrain? Certainement pas. Ces
négociants-là ne traitent avec leurs clients et fournisseurs que
de loin.
La finance est prioritaire. Acheter un chargement de
blé, pour une livraison trois mois plus tard, n'est pas envi-
sageable sans une couverture, une protection, sur le marché
à terme. Le contrat stipule que le prix de la marchandise sera
fixé à la livraison, sur la base de la valeur de la tonne de blé
à la Bourse des matières premières de Chicago. Rien de
comparable pour le riz! C'est un marché de gré à gré. Il n'y
a pas de marché à terme, pas de Bourse, pas de gendarmes!
D'ailleurs, les traders qui opèrent sur le marché du riz n'en
veulent pas. On les comprend! Ils préfèrent continuer leurs
opérations loin d'une autorité financière quelconque. Cela a
un double avantage. Ils peuvent continuer à fri coter dans
l'opacité la plus totale. Ils évincent du même coup certaines
Ri, 1 155
des multinationaJes, américaines en particulier, accoutumées
à travailler sur les marchés à terme des matières premières et
qui ne conçoivent pas leur fonctionnement sans appel aux
marchés financiers. Exit donc, ces mastodontes! Le mano a
mano entre grandes entreprises et gouvernements a cédé la
place à une partie à {Cois, entre exportateurs asiatiques, tra-
ders genevois et clients africains.
Les États bougent encore!
Les gouvernements asiatiques, pour lesquels le riz reste
une denrée stratégique - il s'agit de nourrir quelques milliards
d'habitants -, ne se font pas à ce libéraJisme à tous crins.
Aussi, courant 2000, les dirigeants des principaux: pays pro-
ducteurs tentent-ils de mettre sur pied une aJliance pour
contrer la baisse continuelle des cours sur les marchés mon-
diaux. Thaïlandais et Vietnamiens, les deux principaux
exportateurs de riz du marché, mais aussi Pakistanais et Chi-
nois veulent échanger des informations, constituer des stocks
afi n de maîtriser les volumes disponibles sur le marché
mondiaJ et contrôler l'évoluüon des prix. Mine de rien,
il s'agit d'instaurer une poliüque des quotas, dont seuls les
producteurs auraient le contrôle. L'affaire fera long feu!
Chacun continuera à vendre ce qu'il a de disponible, à tenter
d'arracher le meilleur cours possible, fût-ce au détriment des
concurrents régionaux.
À l'autre boU( de la chaîne, en Afrique. maJheur aux
hommes politiques qui voudraient intervenir. Au printemps
2004, le président guinéen Lansana Conté s'emporte contre
les négociants internarionaux et les importateurs locaux: les
prix du riz ont énormément augmenté au cours des dernières
semaines. Certains signes de lassirude émergent au sein de
la popularion. Elle a du maJ à suivre la hausse. Lansana
Conté est persuadé que les marchands Ont spéculé, qu'ils
156 1 Commerce inéquitable
s'engraissent sur le dos des consommateurs. Il feint d'ignorer
le contexte internationaL Sous la pression de la demande
chinoise en matières premières de toUS genres, les tarifs du
fret maritime ont explosé. Quand on a la chance de mettre
la main sur un navire disponible, le fret est si onéreux que
le transport du moindre grain de riz vaut désormais une
fortune. Par ailleurs, la récolte de riz chinoise a été faible.
Elle ne suffit pas à répondre à la demande interne. Les Chi-
nois n'exportent pas. Ils importent! Les prix sur leur marché
intérieur som si intéressants, les besoins som si grands qu'au
Vietnam, par milliers, des barges chargées de riz sont trans-
férées en contrebande vers la Chine, réduisant d'autant les
di sponibilités pour les destinations . plus lointaines. Quand
on en trouve, le riz est plus cher.
Lansana Comé n'en a cure. Au printemps 2004, il
ordonne l'achat de deux cargos de riz sur les deniers de l'ttac
guinéen. Bien sûr, l'affaire est menée à vitesse administrative,
c'est-à-dire lentement. Sur le port de Conakry, que tous les
affréteurs recommandent d'éviter tant les prestations y sont
de mauvaise qualité. le déchargement des sacs prend du
retard. Les navires sont immobilisés à quai plus longtemps
que prévu. Le coût additionnel pour les finances guinéennes
se monte à un million de dollars. Le riz est vendu à un prix
imposé par le pouvoir politique. C'est de la vente à perre,
subventionnée par l'ttat, qui entre en concurrence directe
avec les commerçants traditionnels, obligés de baisser leurs
prix de vente au détail pour écouler leurs stocks. L'opération
pourrait paraître des plus ascucieuses. Mais elle ne l' est pas.
Car, bien sûr, une fois vendu le comenu des deux cargos
acheminés sur l'ordre de Lansana Conré, le marché revient
à sa sicuation de tension initiale. Pis encore ! Malgré les
promesses de compensation, grossistes et détaillants ne par-
viennent pas à se faire payer par la puissance publique. Ils
se retournenr donc vers les consommateurs: les prix du riz
repartent en {(ès forre hausse. L'opération de Lansana Concé
aura été un coup d'épée dans le riz.
Épilogue
Le monde a changé. La libéralisation a écarté les ttats
et les mastodontes commerciaux. Excepté la Birmanie, aucun
gouvernement ne se charge de vendre directement du riz.
Hormis une ou deux grandes multinationales, au premier
rang desquelles le groupe français Louis-Dreyfus, le négoce
international du riz est, désormais, l' affaire de structures
légères. Elles fournissent une marchandise souvent plus
adaptée à la demande de la clientèle. De Genève à Anvers
en passant par Karachi et Abidjan, elles engrangent les béné-
fices, pendant qu'une main-d'œuvre asiatique misérable
conrinue à nourrir des consommateurs africains qui le sont
tour autant.
5.
PQNRE
On se bouscule nettement moins sur le marché du
poivre. À Marseille, loin de l'i nsatiable appétit des compa-
gnies genevoises, à mille lieues du vacarme des salles de
marché, Claude Cuvillier a transformé le garage de la maison
familiale en bureau. Du fond d'un banal lotissement de villas
de la classe moyenne, qumidiennement, il comribue à ravi-
tailler les industriels français en chargements de poivre.
e' est à lui , et à quelques rares autres, que les consommateurs
français et européens doivent de trouver au rayon « épicerie ))
de leur supermarché, puisque les épiciers Ont disparu corps
et biens. de perits flacons de poivre entier ou moulu. Profil
modeste, légère pointe d'accent méridional, Claude Cuvillier
a épinglé au mur, derrière son écran cl' ordinateur, un gra-
phique résumant l'évolution des cours du poivre ces dernières
années. Seule cette courbe zigzagante rappeUe la violence des
vanatlons.
Car les épices n'échappent pas à la règle générale: elles
SOnt l'objet de vastes mouvements spéculatifs. Derrière les
petirs pOtS remplis de grains noi rs qui trônent sur les étagères
160 1 Commerce inéquitable
des cuisines, partout dans le monde, se cachem en effet
d' importants flux commerciaux. L'aurions-nous oublié, pau-
vres amnésiques que nous sommes, que ressurgirait de nos
mémoires le souvenir des grands anciens, explorateurs, aven-
turiers, navigateurs, Marco Polo, Christophe Colomb, Vasco
de Gama, tous partis à la recherche de la Roure des épices!
En ces temps lointains, la Rome menait vers les Indes.
Portugais, Hollandais et Britanniques se livrèrem une lune
acharnée pour renter de garder le monopole de la production
et de la commercialisation du poivre ou du girofle. Déjà, on
détruisait des stocks pour éviter de faire baisser les cours ou
pour spéculer à la hausse. La Compagnie hollandaise des
Grandes Indes engrangea d'énormes bénéfices au détriment
des cultivateurs et des consommateurs. Plus tard, Français et
Américains se mêlem au pugilat.
Claude Cuvi lli er est l'un des successeurs des aventuriers
jadis partis à la conquête du monde. Son itinéraire est moins
ham en coul eur, ses voyages moins héroïques, ses chambres
d' hôtel de catégorie internationale plus confortables que
les cabines des grands précurseurs. N'empêche! Quand il
se penche sur son parcours, quand revient le souvenir des
hommes rencomrés, Claude Cuvill ier ne pem retenir un :
« Que d'aventures! ,. Paraphrasant le Cid de Corneille, il
pourrait s'exclamer: «Nous partîmes cent ! ~ Mais, au
comraire de Rodrigue, quand il se retourne, Cuvillier ne voit
pas trois mille compagnons. Il n'en aperçoit que quinze. Les
troupes om fondu. À la fin des années 1970, lorsque Cuvi llier
se met à son compte avec un collègue, le marché du poivre
fait encore vivre une cenraine d'entreprises. Elles som dans le
négoce, l'i mportation, l'industrie. Tous les jours, il faut parler
avec leurs dirigeants. Certains SOnt convaincus que le poivre
va se faire rare, que les Indi ens, alors premiers producteurs
mondiaux, n'aurom pas assez de pluie, que la mousson sera
tardive. Les prix vont monter. On verra ce qu'on verra! Il
Poivre 1 161
faut se dépêcher d'acheter. Ils sont haussiers. D'autres au
contraire SOnt baissiers, persuadés que la production, en
Indonésie et au Brésil, compensera largement le déficit
indien. La Berezina est assurée. Il faut se débarrasser au plus
vite des stocks, attendre pour acheter. Tout le monde aux
abris! Entre les tenants des deux opinions, eorre les témé-
raires et les prudents, entre les catégoriques et les dubitatifs,
négociants et couniers, Încomournables intermédiaires, pou-
vaient jongler, arbitrer, grappiller quelques dollars par tonne,
en un mot gagner confortablement leur vie. Ils prenaient des
risques et un pourcentage au passage mais ils mettaient de
l'huile dans les rouages, assuraient la fluidité du marché.
Le « physique », par opposit ion au 1( papier », était au
cœur des débats. n l'est toujours. Car, à l' inverse des grands
produits tels que le café, le cacao, le coton, mais à l'i nstar du
ri z, le poivre s'échange de gré à gré, d'homme à homme, de
téléphone à téléphone, d.e-mail à e-mail. Les quantités en jeu
ne SOnt en effet pas suffisar.res pour justifier la créati on, au
sein des Bourses des marchandises, de comrats sur le poivre.
La spéculation financière,les fonds de pension sont donc hors
jeu, privés de leurs habituels instruments de travail. Ne se
produisent et ne s'échangent dans le monde, bon an mal an,
que deux cent mille tonnes de poivre. Excusez du peu! C'est
quand même assez pour faire bouger le marché de manière
importance, pour créer des espaces où les plus casse-cou se
risquem. Parfois, à leur plus grand bénéfice. D' aurres fois,
quand le risque est mal calculé. la chute esc assurée.
C'est ainsi qu'en 1992 disparut du panorama européen
du marché des épices celui qui en fut l'un des plus brillams
animateurs: Gilbert Ducros. Son nom est célèbre car ses
petits flacons sont partout dans le commerce. Mais l'homme
a pris une retraire forcée après avoir été contraint de vendre
sa compagnie aux Italiens de Ferruzzi. Gagné, ainsi que beau-
coup de traders auxquels la réussite sourit. par une bonne
162 1 Commerce:: inéquitable
dose de mégalomanie, Ducros n'a pas su s'arrêter. Il n'a pas
su voir que le monde changeai t, que la conception des affaires
évoluait. Il ne suffisait plus que f( monsieur Gilbert)l soit
connu comme le loup blanc, dans tout le Maghreb et en
Europe, par les acheteurs locaux pour réussir ses coups.
bert Ducros avait pourtant déjà senti passer le vent du boulet.
Vingt ans plus tÔt, le marché s'était pour la première fois
rewurné contre lui. Sa société au bord de la cessation de
paiement, son éternel cahier d'écolier à la main, Ducros avait
fait le wur de ses fournisseurs, de ses créanciers. f( Soit vous
me forcez au dépôt de bilan, je disparai s et vous ne récupérez
qu'une toute perite partie de ce que je vous dois, leur avait-il
expliqué, soit vous m'aidez, je me reqresse et je vous paie. »
Les créanciers choisirent la seconde solution, pour leur plus
grande satisfaction.
Bien qu'auwdidacte et discret, Ducros a le goût de
l' aventure. Les marchés internationaux l'arrirent. S'il a besoi n
de trois mille tonnes pour ses usines françaises, il en achète
quatre fois plus et spécule sur neuf mille. D'industriel , Gil-
bert Ducros deviem négociant. Imperator des épices, il
contraint Claude Cuvillier à s' intéresser au Brésil, gros pro-
ducteur de poivre . .. Ou vous y allez, lui dit-il, et on fera des
affaires ensemble. ou je me passerai de vous. )1 Chaque année
pendant dix ans, Ducros et Cuvillier, l'i ndustriel devenu
négociant et le courtier, affréteront des cargos entiers à des-
tination de la France, de l'Algérie, du Maroc. Ducros fera
fortune mais pas Cuvillier.
f( Monsieur Gilbert)l évincé, les concurrents ayant dis-
paru, discret mais tenace, de son bureau marsei llais, Claude
Cuvill ier continue cependant à (( faire» ses quelques milliers
de tonnes de poivre par an, l'équivalent de la consommation
françai se. À son grand désespoir, le nombre de ses
cuteurs a diminué. Les mutations ne se SOnt pas arrêtées là.
Leur qualité aussi a changé. L'époque n'est plus à la convi-
Poivre 1 163
vialité. Trop de bavardage ruinerait l'entreprise. Même le
prix, jadis au cœur du métier et des contacts, n'intéresse
plus! Qu'une tonne de poivre vaille 1 000 ou 1 500 dollars
ne changera rien au taux de rentabilité. La hausse est réper-
cutée aux consommateurs. Plus que des acheteurs, Cuvillier
a en face de lui des spécial istes de tOxicologie, occupés à
chasser l'ochratOxine, une moisissure potentiellement cancé-
reuse contre laquelle les autorités bruxelloises SOnt parties en
guerre. Que le seuil maximum autorisé soi t dépassé et le
contrat est à l'eau. D' un monde haut en couleur peuplé
d'aventuriers, de spéculateurs où la séduction, le contact
humain jouaient un rôle imponant, voilà Cuvillier plongé
dans un univers d'éprouvenes où le directeur de laboratoire
a un pouvoir discrétionnaire sur les achats. On ne parle pl us
finance, on parle santé. On s'assure en permanence de la
conformité aux normes sanitaires. Pour un malheureux char-
gement de poivre, ce sont des heures à vérifier des check-lim.
C'est un nouveau métier.
L' irruption viemamienne
Spectateur impuissant de bouleversements qui lui
échappent, Claude Cuvillier a également vu le panorama des
fournisseurs totalement chamboulé, par l'irruption d'un nou-
veau venu: le Vietnam. Car les Vietnamiens Ont récidivé.
Non contents de s'être hissés parmi les principaux
teurs mondiaux de café et de riz, les voilà au firmamem du
marché du poivre. En quelques années, ils Ont brouillé les
cartes. Alors que, depuis des décennies, lndiens, lndonésiens,
Malaisiens et Brésiliens se partageaient tranquillement le
marché, grâce à l'exceptionnelle fertilité de leurs terres les
Vietnamiens ont réalisé un véritable hold-up. Laissant tous
les autres sur place, ils sont désormais les maîtres incontestés
du marché du poivre, les premiers producteurs et premiers
164 1 Commerce inéquitable
exportaceurs au monde. Leur récolte annuelle approche les
cent mille tonnes, soit la moitié du total mondial des expor-
tations. À partir du mois de février, les paysans vietnamiens
récoltent les grappes de baies. De loin, on pourrait confondre
celles-ci avec de petits grains de raisi n. Mais ces grappes sont
accrochées à des lianes, suspendues elltre des piquees de deux
mètres de hauteur. Selon qu' on veut du poivre vert, noi r ou
blanc. ces petites boules VOnt mûrir un peu, beaucoup, à la
folie. Plongées dans un bain de saumure ou au fil de l'eau,
elles sont ensuite séchées, convoyées, traitées, exportées. La
position des Vietnamiens est d'autant plus forte que les
Indiens consomment de plus en plus, exportent de moins en
moins. C'est le résultat du développen;lent de ce pays, le plus
important au monde, du changement des habitudes alimen-
taires des couches les plus aisées de la population qui font
de plus en plus appel à l'industrie agroalimentaire pour se
nourrir. Les Vietnamiens Ont donc le champ libre. Ils peuvent
s'ébrouer sur le marché mondial. Sauf pour les quelques
milliers de tonnes de poivre blanc dont l'île indonésienne de
Bangka détient le quasi-monopole mondial, Indonésiens,
MaJaisiens et Brésiliens font figure de fournisseurs d'appoint.
La position vietnamienne est d'autant plus solide
que Vinacofa, l'organisme vietnamien chargé de réguler
la politique agricole à l'exportation, n'a pas réédité les
erreurs commises sur le marché du café. La leçon a été
retenue. Pour massive qu'elle soit, la production vietna-
mienne n'a pas cassé le marché. Hanoi a su raison garder.
Bien sûr, le prix du poivre n'est plus ce qu' il était. Les
soubresauts sont devenus rarcs. Finie, la volatilité! Car, avec
les énormes volumes disponibles en Asie, les acheteurs n'om
plus de raison de s' inqui éter, de spéculer, de pousser à
la hausse ou à la baisse, de jouer avec le feu. Jadis, les négo-
ciants, les traders pouvaient appeler leurs cliems et fanfa-
ronner. fi J'achète 100 dollars sous le cours du jour»,
Poivre 1 165
affirmaient-ils. Deux ou trois coups de fil plus tard, l' infor-
mation commençait à circuler et le marché se mettait à
baisser. Souvent, le propagateur de l'information ne croyait
pas un mot de ce qu' il raconrait, convaincu au contraire
d'une hausse à court terme. Mais la baisse, qu' il avait
orchestrée, lui permettait d'acheter de grosses quantités à
bon compte et de les revendre avec de confortables béné-
fi ces quelques jours, quelques semai nes plus tard. À ce petit
jeu, de tous les inrervenanrs, les plus lésés étaient, bien sûr,
les producteurs, d' aurant plus vulnérables et faibles qu'ils
étaient mal informés. Les Indiens ne passaient pas leur
temps au téléphone avec les Indonés iens, encore moins avec
les Brés ili ens. Ils n' en avaient ni le temps ni le souci. Les
négociants européens ou américains étaient, eux, au centre
du monde. Téléphoner, rassembler les informations ec les
exploiter, tel était leur méder. Ainsi pouvaient-ils mener
le marché à leur convenance, provoquer l'effondrement
des cours ou, au contraire, leur envolée sur un simpl e appel
téléphonique. Tôt ou tard, la réalité s' imposait: soit il y
avait du poivre en pagaille, soit il n' yen avait pas. Habitués
à ce genre de manœuvre depuis les temps anci ens, quand,
au XVII' siècle, leur Compagnie des Indes tentait d' imposer
son monopole sur le commerce des épi ces en général et du
poivre en particulier, les Hollandais furent aussi les derniers
en date à s'y brûler les doigts.
Grands commerçants devant l'Ëternel , présents dans
toutes les filières d'approvisionnement du marché mondial
des matières premières - d'où l'importance du port de Roc-
terdam -, les Hollandais occupent aujourd' hui encore une
position centrale sur l'échiquier mondial du poivre.
Deux grands négociants se partagent le gâteau: Katz et Man
Producten. L' habitude qui est la leur de jouer un rôle déter-
minant dans l' établissement des prix les a amenés à des heurts
frontaux avec les Vietnamiens. Depuis quatre ans, la seule
166 1 Commerce inéquitable
spécularion possible concerne en effet l' importance de la
récolœ de poivre vietnamienne. Qu'elle soit conséquente et
les cours chuteront. Qu'elle soit faible et les cours se redres-
serOnt. Vouloir faire baisser les cours, c'est nuire sciemment
à l'économi e vietnamienne. Les hostilités démarrent en 2002.
Cette année-là, les estimations des experts de Man Producten
divergent de celles des Vietnamiens. Entre les statistiques des
négociants de Rotterdam et celles des fonctionnaires de
Hanoi, la différence est d'environ dix mille tonnes. Diver-
gence importante puisque la récolte vietnamienne tourne
alors autour des soixante mille tonnes. Les chiffres hollandais
sont d'autant plus crédibles que Man Producten est installé
au cœUf du système de production vietnamien grâce à une
usine de transformati on du poivre qui fonctionne toute
l'année. Pout les Vietnamiens, cependant, il est clair qu'en
annonçam une récolte record, en disqualifiant les projections
viernamiennes au motif que la sécheresse annoncée n'aura
pas les conséquences prévues, les Hollandais veulent faire
baisser les cours, pour approvisionner leur usine à bon
compœ.
tvénement rare dans ces méders, le président de l'asso-
ciation viernamienne du poivre rend alors publique une
longue lettre de dénonciation de l'anitude hollandaise. Il s'en
prend à "attitude 4( à la Dickens)l des ~ riches éliœs hollan-
daises )l auxquelles il reproche une feinte objectivité, un
égoïsme et un manque de compassion susceptibles de rendre
les paysans pauvres du Vietnam encore plus pauvres. Vive la
lune des classes! Haro sur les exploÎœurs ! La vigueur de la
réaction vietnamienne est aisément compréhensible. Accor-
dant plus de crédit aux estimations hollandaises qu'à celles
martelées par les Viernamiens. les acheteurs offraient des prix
en nene baisse. Le marché s'effondrait.
Hanoi n'en reste cependant pas aux simples protesta-
tions et sollicite le soucien de l' International Pepper
Poivre 1 167
Communiry. Ce club des producteurs de poivre, sis à Dja-
karta en Indonésie, organise tous les ans un colloque consacré
au marché du poivre et publie régulièrement des stat istiques.
Celles-ci Ont valeur officielle et constituent l'une des réfé-
rences des professionnels. Fin avril 2002, le président de
l'International Pepper Communiry SOrt donc de sa wrpeur
et confirme les estimations de Hanoi: la récolte de poivre
vietnamienne sera inférieure de 20 % aux esti mations ini-
tiales. Les Hollandais s'en éwuffenr. Ils tenrenr de disqualifiet
le président de l' IPC. 4( Ses déclarations, affirmèrenr-ils,
s'expliquenr par sa volonré de voir le Vietnam rejoindre le
giron de son organisarion.» Selon les Hollandais, seul le
clientélisme motiverait la position du parron de l'IPC. Peut-
être érait-ce vrai. Peur-êue ceux qui doutaient de la véracité
des esri mations vietnamiennes avaient-ils raison. Tout le
monde avait en tête les chiffres records des récoltes de café.
Il n'y avait pas de raison qu' il en aille autrement pour le
poivre. Quant à la confiance à accorder aux Vietnamiens
eux-mêmes, elle était à la mesure des innombrables entour-
loupes auxquelles ils avaiem habirué le négoce inrernational
lors de l'exécution ou de la non-exécution des conuats sur
le café ou sur le riz. La suspicion était donc de rigueur.
Toutefois, la prise de position du président de l'Inter-
national Pepper Community fut plus forre que tout. Pour
les traders, pour les courtiers. pour les industriels, pour les
acheteurs quels qu'ils soient, il était clair que la récolte viet-
namienne de poivre ne serait pas aussi importante que prévu.
On allait manquer de poivre! Les prix allaient monter. il
fallait se dépêcher d'acheter. Tout le monde se rua sur son
téléphone pour contacter les fournisseurs vietnami ens. indo-
nésiens ou malaisiens. Naturellement, ceux-ci avaient aug-
menté leurs prix. Les cours se redressaient. Ils sortaiem du
marasme dans lequel ils étaient plongés depuis l'irruption
vietnamienne sur le marché du poivre en l'an 2000. Forts
168 1 Commerce inéquÎ[able
de leur expérience, les Vietnamiens n'en restèrent pas là.
Puisque rout le monde voulait de leur poivre, puisque rout
le monde se précipitait chez eux, ils pouvaient teni r la dragée
haute aux acheteurs. Au lieu de vendre à tout-va leur récolte,
ils se mirent l'écouler au compte-gouttes. Ils serraienr le
garrot. Ils prenaient leur revanche. En quelques jours, les
prix du poivre doublèrent, passant de 900 dollars la tonne
à près de 2 000 dollars. Les Vietnamiens triomphaient. Les
Hollandais et ceux qui les avaient suivis buvaient la tasse.
Car. naturellement, en commerçants cohérents, puisqu'ils
avaient annoncé une ptoduction vietnamienne et des prix en
baisse, ils s'étaient engagés à vendre à ces niveaux très faibles,
environ 1 000 dollars la tonne, un dollar le kilo. Les lois du
commerce sont impi royables. Ils durent s'exécuter: vendre
au prix convenu. Mais acheter au prix dicté par les Vietna-
miens. C'est-à-di re subir des pertes financières d'autant plus
importantes que le marché du poivre ne connaît pas les
douceurs des marchés à terme et qu'il est imposs ible de se
prémunir contre de telles contrariétés. On ne peut récupérer
sur « le terme » ce qu' on perd sur « le physique».
l 'échec hollandais
La panie n'était pourtant pas terminée. En jan-
vier 2003, les Hollandais de Man Producten reproduisirent
le même scénario. Rédigé sous la direction de Han Herweijer,
trader expérimenté mais répuré mauvais coucheur, leur bul-
letin annuel annonçait, de nouveau, une surproduction
mondi ale de poivre. Avec une récolte de quatre-vingt mille
tonnes, le Vietnam confirmait sa position de premier
producteur mondial. Cette fois-ci, la prévision n'était pas
inexacte. Les hangars vietnamiens regorgeaient de petites
baies noires. Il était évident que les cours du poivre allaient
s'effondrer. Pourtant, phénomène inexplicable dans un
Poivre 1 169
monde où l'offre et la demande règnent en maîtres, rien ne
vint. Herweijer dans son bureau de Rotterdam avait beau
prédire une chute des prix, s'arc-bouter sur ses convictions,
enrager, les Vietnamiens semblaient bénéficier d'une chance
insolente. Les prix se maintenaient ! «Tôt ou tard, assuraient
les Hollandais, les Vietnamiens seront obligés de baisser leurs
prix. Ou ils ne trouveront pas preneur. » Mais à Hanoi, les
organismes exportaceurs de poivre connaissaient toutes les
ficelles du métier. Ils ne tombaient plus dans le panneau.
Certes, ils avaient du poivre. Mais rien ne les obligeait à tOut
vendre, tout de suÎce. Assis sur leurs stocks, les entrepôts
verrouillés, ils laissèrenr les acheteurs hollandais s'épou-
moner. La consommation européenne et américaine allait
bon train. Au mois de juin 2003, du côté des consomma-
teurs, les stocks éraient au plus bas. Un mouvement de
panique allait se déclencher. De nouveau, les Vietnamiens
dictaient leur loi. Les prix montaient. Sans pitié, les Vietna-
miens retenaient les cargos. Rien ne sortait. À Djakarta, les
dirigeants de l'International Pepper Communi ry étaient pli és
en deux de rire. Quelle sati sfaction de voir les Vietnamiens
tenir tête aux Hollandais! Quel plaisir de les observer
prendre le pouvoir sur le marché du poivre!
À Rotterdam, on tenait bon. On jugeait le poivre viet-
namien trop cher. On décidait d'attendre la récolte brési-
lienne du mois d'octobre suivant. Quarante mille tonnes
allaient sorti r des plantations brésiliennes. Cela ferait baisser
les prix. Cela ramènerait les Vietnamiens à plus de sagesse.
Ils allaient voir ce qu' ils allaient voir! Ils virent en effet. Mais
ce n'était pas ce que prévoyaient les Hollandais. Car les Bré-
siliens avaient compris la leçon vietnamienne. Ils s'empres-
sèrent de ne pas vendre. Alors qu' Européens et Américains
se préparaient à une avalanche de poivre brésilien, il n'y eut
qu'un goutte-à-goutte. Les prix ne bougèrent pas. Ils en
170 1 Commerce inéquitable
restèrem là où les Vietnamiens avaient décidé qu'ils devaiem
être.
Côté hollandais, cene nouvelle douche froide eut quel-
ques conséquences. Contrairement aux habitudes solidement
établies, en janvier 2004, Man Producten ne ,publia aucune
estimation de la récolte vietnamienne à veni r. Les échecs des
années précédemes avaient fait trop mal. Han Herweij er,
accusé d'être le principal responsable des mauvais résultats
enregistrés, prit une retraiœ fo rcée. Et les financiers britan-
niques se débarrassèrent de Man Producten, laissant la
compagnie à ses principaux dirigeants. À Djakarta, à la fin
du mois de sepœmbre 2004, les Vietnamiens annoncèrent
leur intention de rejoi ndre l' International Pepper Commu-
niry. Certains y vi rent la confirmation de ce qu'ils pressen-
taient: un cartel des producteurs de poivre était en train
de naître. Ceux-là allaient un peu vi te. Dicter leur loi aux
acheœurs ne suffisait pas aux exportateurs vietnamiens. Ils
voulaient aussi asseoir définitivement leur domination sur le
camp des producteurs, éliminant certains d'entre eux, si
besoin était. Les paysans malaisiens de la région de Sarawak
furent les premières victimes. Avec un COÛt de production
égal au prix du marché, ils ne gagnaient plus d' argent.
Le gouvernement de Kuala Lumpur les incita à se regrouper
pour réduire leurs frais, en attendant que l' orage passe.
Passera-t- il ? On peut en douter.
6.
LE MIRAGE ÉQUITABLE
Début mars 2005, à la recherche d' une image plus
moderne pour faciliter le processus de privatisation de leur
entreprise, les dirigeants de Dagri s, la société cotonnière
française, convoquaient la presse. Après de longs mois de
préparation, avec l'appui de l'ftat, associés à quelques indus-
triels hexagonaux du textile et aux habituelles ONG, ils
annonçaient, à grand renfort de roulements de tambours, le
lancement d'une filière de « coton équitable)) en Mrique de
"Ouest. Alors que la production mondiale dépasse largement
les vingt millions de tonnes, dont un mill ion venu d'Afrique
de l' Ouest, les dirigeants de Dagris et leurs acolytes s'enga-
geaient à commercialiser selon des procédures dites « équi-
tables )) ... quelques dizaines de tonnes de coron. L'affaire était
présentée comme porteuse d'avenir. Ce n'était en réalité que
le dernier avatar d'une idée très prisée par quelques secteurs
de l'opinion publ ique des pays développés à laquelle on pro-
pose de marier l'utile et l'agréable: lutter contre le sous-
développement en faisant ses courses.
Lancé dans les années 1960 par des milieux proches
172 1 Comml::rcl:: inéquitabll::
de l'tglise catholique, le mouvement équitable ou solidaire a
démarré en diffusant l'artisanat des pays du Il
s'appuie sur la notion d'équité théorisée de manière très floue
par le philosophe américain John Rawls. Mais il n'émerge
réellement qu'au cours des années 1980 avec les soubresauts
du marché du café. Depuis, ce phénomène n'a cessé de
prendre de l'ampleur. Le principe en est limpide: demander
au consommateur de payer plus cher son paquet de café ou
sa plaque de chocolat de manière à mieux rémunérer le paysan
qui se trouve au début de la chaîne de production.
peut ainsi vivre décemment. Le mouvement est porté par
de nombreuses organisations non gouvernementales. En
Europe, l'une des plus actives est d'origine hollandaise.
Empruntant son nom à un héros de la littérature colonial e
batave, l'association Max Havelaar a beaucoup fajt pour la
médiatisation du commerce équitable. Implantée dans de
nombreux pays européens, elle certifie le caractère équitable
ou solidaire des paquets de café, de riz ou de chocolat
qui aboutissent sur les présentoirs des grandes surfaces. Elle
s'assure que l'exportateur paie le paysan au prix fIXé.
La différence avec les cours du marché mondial n'est
pas mince. Alors que les cours du café à la Bourse de New
York oscillaient en 2004 autour de 70 cents la livre, au
Nicaragua ou au Guatemala, comme dans toute l'Amérique
!atine, ici et là, des associations américaines ou européennes
enlevaient le café de quelques coopératives ou communautés
paysannes à des prix deux fois supérieurs, permerrant à
ces groupes de population de vivre plus confortablement,
de développer leurs réseaux de transport, leurs entrepôts,
de construire écoles et dispensaires, d'installer électricité
ou eau courante. Au Mexique, dans l'ttat d'Oaxaca, l'une
des coopératives affiliées aux réseaux équitables regroupe
16 000 producteurs. Même en Haùi , où la production de
café n'a cessé de reculer, le commerce équitable est à l' œuvre:
u mirage équitable 1 173
neuf coopératives de la région de au nord du
pays, réussissent tant bien que mal à exporter tous les ans
quelques conteneurs d'un arabica lavé que les connaisseurs
décrivent comme de grande qualité. Les fonds générés par
ces ventes ont permis aux villageois de construire un pOnt
sur une rivière, d' installer quelques salles de classe dans une
école et quelques toits en dur sur la place du marché, pour
abriter les commerçants locaux. Autant d'améliorations de la
vie quotidienne qui auraient été impossibles si le café avait
été payé sur la base des cours mondiaux. Pour les hommes
et les femmes qui en bénéficient, c'est le sentiment de gagner
en considération sur la scène internationale. En conrrepartie,
les acheteurs équitables imposent à leurs fournisseu rs le
peC{ d' un cahier des charges très précis. Le travail des enfants,
le travail forcé, les violations des droits de l'homme SOnt
bannis. Les coopérarives, intermédiaires obligés entre les
petits producteurs et le marché, doivent êrre correctement et
honnêtement gérées. Pour grappiller quelques cenrs de plus
qui viendront s'ajourer au prix 1( équitable _, il est également
conseillé de cultiver son café ou son cacao, ses bananes ou
son riz selon les règles de l'agriculture biologique donc les
consommareurs des grandes métropoles du monde développé
se montrent friands.
Les médias se font largement l'écho de cene vogue.
Reportages télévisés, articles de presse narrent à satiété les
retombées positives de ce commerce d' un nouveau genre.
Rares SOnt les étalages de grandes surfaces à ne pas offrir aux
consommateurs généreux des paquets de café ou de chocolat
équitables. Pas moins de 35000 supermarchés européens pro-
posent du café équitable à leurs clients! Au cel1[re des grandes
villes, à Londres comme à Paris, à Los Angeles comme à
Berlin, fl eurissent les bistrots équitabl es. Confortablement
installé dans un fauteuil en cuir, le chaland ne peut ignorer
ce qu'il boit. Rue à Paris. quelques
174 1 Commerce inéquitable
panonceaux judicieusement placés détaillent les méri tes du
lieu, décrivent les avantages qu'en retirent les perits produc-
teurs du Guatemala ou du Rwanda. D'ailleurs, leur café est
exposé dans de grands bocaux transparents qui trônent sur les
comproirs. Boire ce café, voir les grains [Orréfi és, lire leur his-
toire, c'est déjà toucber du doigt la réali té paysanne et
apporter son petit grain de sable à la dénonciarion du
commerce libéral qui ruine les petits paysans. C'est contribuer
à l'émergence d' une alternative économique viable.
De tous les pays européens, l'Allemagne et les Pays-Bas
sont ceux où le café équitable a fait la plus importante percée.
La Grande- Bretagne n'est pas en reste. Mais, globalement.
c'est en Suisse que le commerce équitable enregistre ses plus
grandes réussites. L'une des deux principales chaînes de super-
marchés du pays, Coop, y adhère pleinement. Près de la moitié
des bananes consommées en Suisse SOnt équitables. Qu' une
multinationale de la banane comme Chiquira, célèbre pour la
brutalité de ses pratiques sociales et écologiques, perde des
paIts de marché ne fera pas pleurer grand monde. On notera
cependant que les quelques dizaines de milliers de [Onnes de
bananes consommées en Suisse ne pèsent pas lourd par rapport
aux quatre millions de tonnes du marché européen, pour ne
parler que de lui seul. En définitive, on pourra nouver para-
doxal que le commerce équitable trouve le meilleur accueil
dans le pays européen le plus conservateur. l' un des plus atta-
chés qui soient aux règles du capitalisme libéraI et au secret
bancaire. celui, enfin, où beaucoup de mulrinacionales du
négoce des matières premières, de la torréfaction du café, du
broyage des fèves de cacao ont trouvé refuge.
Équitables questions
Le moment est donc venu de commettre un crime:
imerroger le commerce équitable, cesser de le considérer
Le mirage équirable 1 175
béatement comme la panacée. Car, noyé sous les actions
de communication en sa faveur, régul ièrement soumis à des
« semaines du commerce équitable )0, abreuvé de reportages
télévisés vantant les mérites de telle ou telle associati on, décri-
vant sur un ton compatissanc le désespoir des peties
producteurs et leur soulagemenr face aux bons prix qui leur
som offerts, aveuglé par les campagnes de promotion des
grandes surfaces qui affirmem vendre les paquets de café
équitable par centaines de milli ers, on en viendrai t à oublier
les faits: sur l'échelle mondiale du commerce, le créneau
~ équitable. ne représente rien. En 2003, le produi t le plus
« travaillé" par le commerce équi table était le café: 19 000
tonnes avaiem été portées sur les étalages des pays consom-
mateurs via le commerce équitable. Mais ce n'était que 0,3 %
de la récolte annuelle de café, qui tourne autour des 6,5 mil-
lions de tonnes. Quant aux supermarchés français. leurs
~ centaines de milliers de paquets " se résumem à quelques
centaines de tonnes. Cela n' empêche pas les milirants équi-
tables de se gargariser des dizaines de millions de dollars
générés par leur activité. « Au détai l, on fait 500 millions de
dollars ", déclarent certains d'entre eux. Mais un rapide calcul
permet de mieux cerner la réalité de l'opération. En fait, les
19000 tonnes vendues par les fili ères équitables ne rappor-
tent que 40 millions de dollars de plus aux paysans que ce
qu'ils auraient gagné dans les circuits normaux. Si, comme
nous le rabâchent les militants équitables, leur géniale idée
concerne 550 000 paysans, cela fa it 72 dollars par tête et par
an. 6 dollars ou 5 euros par mois! Fabuleux résultat!
Les quantités de café traitées par le commerce équitable
Ont beau être insignifiantes, sans rapport avec le battage qui
les entoure, ses promoteurs cherchell( à tout prix à convai ncre
de l'i mportance de ce couram. « Si nous ne nous battions
pas en laissant entrevoi r une marge phénoménale de
croissance, les supermarchés ne nous prendraient pas en
176 1 Commerce inéquilable
considération >t, se défendent les dirigeants du commerce
équitable. Peut·être. Mais l'énorme bulle médiarique qui
entoure ce phénomène de mode a une autre conséquence:
c'est de laisser accroire que le commerce équitable est une
alternative au commerce mondial acwel, que les circuits
commerciaux qui prévalent aujourd'hui pourront être rem·
placés, demain, par les circuits solidaires. En clair, que Nesdé,
Kraft Jacob Suchard, Sara Lee, Neumann, Rothfos, Ed & F
Man, puissantes multinationales de la torréfaction et du
négoce du café, sont vouées à la disparition, laminées qu'elles
seraient par les perits distributeurs qui s'abritent aujourd'hui
sous la bannière de l' équité.
C'est là un bien gros mensonge. II est inimaginable,
vu le rapport des forces en vigueur aujourd'hui, qu' un tel
boul eversement se produise dans un avenir prévisible.
D'abord parce que nous sommes dans un monde où la
course aux prix les plus bas ne connaît pas de limites. Le
succès des centres 1( hard discount,. le prouve. Dans cene
ruée vers le bon marché, comment imaginer que les produits
équitables, plus chers, soient promis à un brillant avenir?
C'est oublier que l' économie internationale est une guerre,
une baraille de tranchées dans laquelle tous les coups SOnt
permis. Les gigantesques forces qui s'y déchaînent ne seront
jamais tenues en respect par quelques dizaines de sociétés
ou d'associations défendant le «fair trotU >t. La notion
d'équité est si floue, les travaux de recherche théoriques si
rares, que producteurs et acheteurs des circuits équitables
n'ont pas la même interprétation de la portée Ct du sens de
cette initiative. Récemment, affolé par l'explosion des béné·
fices que ses fournisseurs latino·américains tiraient de la
dévaluation du dollar par rapport à l'euco, un entrepreneur
équitable décida, unilatéralement, de payer ces coopératives
en dollars et non plus en monnaie européenne. Payées en
euros, une fois l'opération de change effectuée, les ccopé·
Le mirage équi table 1 177
ratives paysannes se tcouvaient en effet rémunérées bien
au·delà de ce qui était prévu. La baisse brurale de la rému·
nération provoqua bien sûr la protestati on des dirigeants des
coopératives concernées qui durent, cependant, s'i ncliner.
Car, comme toujours, et le commerce équitable n'y peut
ri en, en période de surabondance de l'offre, le consom-
mateur est maître du jeu. Les tensions entre fournisseurs
et acheteurs équitables sont donc patentes. Pour les pre-
miers, il s'agit avant tout de trouver de nouveaux débouchés
sur les marchés mondiaux, quels qu'iJs soient. Pour les
seconds, il s'agit de contribuer au développement des pays
du tiers- monde.
Là encore, le bât blesse car, contrairement à ce qu'on
veut nous faire croire, ce ne SOnt pas les plus pauvres, les
plus misérables des producteurs qui profitent du «fair
trade ». la plupart du cemps, les bénéficiaires en SOnt les
communautés paysannes les plus soudées. les plus dynami-
ques. celles où le niveau d'éducation est déjà le plus élevé.
Elles seules sont capables de mainteni r le contact avec les
ONG qui soutiennent le commerce équitable, d'affronter les
questions commerciales et les contrôles techniques qui SOnt
imposés. Le commerce équitable contribue donc, bien invo-
lontairement, à marginaliser encore les plus misérables. Par
ailleurs, la logique de pouvoi r inhérente à toute struc[Ure
humaine pousse les coopératives à retenir une parc croissante
du prix équitable. Cerces, cela contribue au renforcement de
l'organisation et à l'édification d' infrastructures collectives.
Mais, en bout de chaîne, le petit paysan ne reçoit, comme
d' habitude, que ce qu'on veut bien lui donner. En moyenne,
sur 140 cents de prix officiel pour chaque livre de café,
environ 50 sont ponctionnés par la coopérative. Ce filtrage
explique les réticences de certains paysans, constatées sur le
terrain par les chercheurs, en parciculier au Chiapas, dans le
sud du Mexique.
178 1 Commerce inéquitable
Contrairement à l'idée subliminalement propagée
par ses promoteurs, le commerce équüable n'a donc rien
de révolutionnaire. Il ne subvenit pas l'ordre économique
international. En achetant un paquet de café labellisé Max
Havelaar, on ne participe pas à l'édification, demain ou
après.demain. d'un monde meilleur, d'un autre monde.
CeHe présentation des choses est une véritable escroqueri e
intellectuelle. Non seulement le commerce équitable n'est
pas capable de concurrencer les ci rcuits commerciaux habi·
tuels; mais, en plus, il s'appuie sur eux, en ne remCHant que
très partiellement en cause la chaîne des intermédiaires qui
contribue à acheminer les grains de café des produceeurs vers
les consommareurs.
Cerres, l'activité des ~ coyoees» . cenrraméricains qui
convoient les sacs de café produits par les petits cultivareurs
du bout du chemin vers les centres de regroupemenr est
réduite. Mais un nouvel acteur a fait son apparition du côté
des consommateurs. C'est le ~ certificareur », rôle joué par
des associations du type Max Havelaar. Comme souvent dans
le monde associatif, ceHe organisation est à la fois juge et
partie. Elle encourage le développement du commerce é ~ u i .
table. Elle organise de nombreuses campagnes de promotion
en s'appuyant sur la présence de petits paysans producceurs.
En même cemps, elle vit de la certification. Les experts qu'elle
envoie auditer les coopéracives aux quatre coi ns du monde
sont rémunérés. Il faut assurer leurs frais. Ce volume finan·
cier eS( dégagé par un prélèvement sur chaque paquet de
produit équitable vendu dans le commerce sous le label Max
Havelaar. Quand il le faut, les subventions publiques vien-
nent combler les déficits. Le commerce équitable opère donc
un véritable tour de passe·passe, substituant un intermédiaire
à un autre, ne bouJeversant que très modestement la chaîne
des échanges internationaux. On retrouve toujours l'expor.
tateur, le négociant, le torréfacteur et le vendeur final. 1< On
Le: mirage équitable 1 179
s'cst mis à fai re un peu d'équitable, confiait un négociant
européen fin 2004. Il Y a du beurre à faire en ce moment. ,.
Et pour cause: les marges des uns et des autres sont tOujours
aussi confortables.
Les multinationales aussi
De plus en plus nombreuses SOnt d'ailleurs les grandes
compagnies à la recherche d' un supplément d'âme à chasser
sur le territoire équitable. La première approche se fait parfois
timidement, sans tambour ni trompeHe. À la mi·2003, le
quotidien Sud·Ouest se faisait l'écho de l'ini tiative sympa·
thique d' un chocolatier bordelais: il commençait à vendre
des tablenes de chocolat équitable. Un détail clochait, qui
ne pouvait qu'échapper aux consommaceurs. Ce chocolatier,
excell ent professionnel au demeurant, s'approvisionnait en
masse et en beurre - les deux dérivés du cacao qui permenent
de fabriquer le chocolat - auprès du numéro un mondial de
la spécialité, le suisse Barry Callebaur. Interrogé à Londres,
un (rader en tombait à la renverse. Pour lui, Barry Callebaur
au royaume du commerce équimble, c'était Al Capone chez
les bonnes sœurs. L'émoi de ce professionnel chevronné,
ayant traîné ses guêtres sur tOuS les marchés et ayant vécu
dans toutes les zones de production, s'expliquait ainsi: selon
lui la multinationale suisse avait les pratiques les plus agres·
sives imaginables sur le marché du cacao. Elle joua.it systé-
matiquement la baisse au détriment des producteurs. de
Côte·d' Ivoire en particulier. Alors, que cene société·là se
donne le beau rôle en jouant la carre équitable, il y avait de
quoi s'étouffer! Les exemples de ce genre de manipulation
pullulent. La multinationale Procter & Gambie, l'un des
grands less iviers de la planète. par ailleurs l'un des principaux
acteurs du marché du café, via sa filiale Philip Morris, a ainsi
discrètement lancé en 2003 quelques marques de café
180 1 Commerce inéquitable
équitable sous l'étiquette Millstone. Dans un premier cemps
disponibles sur Internet seulement, ces paquets de café
commencent aujourd'hui à être distribués dans le commerce.
Mais on ne fera croire à person ne que les dirigeants de la
multinationale ont changé leur fusil d'épaule et s'apprêtent
à basculer toute leur production de café dans le créneau de
l'équitable.
On aura pu trouver un autre exemple de dérive dans
les colonnes du journal du dimanche du 9 sepcembre 2004.
Les lecteurs y découvraient les bontés du chocolatier français
Cémoi qui, di sait-on, lançait dans les hypermarchés de
l' Hexagone des plaquettes «équitables». Le cacao venai t
d' Équateur où, depuis une dizaine d'années, les équipes de
Cémoi rravaillaiem en collaboration étroite avec les cher-
cheurs du Cirad, le Centre de coopération internationale en
recherche agronomique pour le développement. Phows à
l' appui, on apprenait que la société françai se payait bien,
300 dollars par mois pour les petits producteurs, ce qui leur
permettait de financer la scolarité et la santé de leurs famill es.
La vente de tablettes de chocolat équitable Cémoi explosa.
En 2004, Cémoi aurait acheté 25 % de cacao en plus aux
producteurs équatoriens de la région de San José de Tambo,
non loin de Guayaquil, grand port et capitale économique
de l'Ëquateur. Ce qui devrait porter les achats pour 2004 au
fabuleux total de 812 ronnes ! Le lecteur pouvait s'esbaudir
à bon compte. Voilà donc une société commerciale françai se
qui ne se revendique pas de l'association Max Havelaar et
qui fait du commerce équitable. Oui, on pouvait croire à la
lecture de l'article que le commerce équitable prenait une
véritable ampleur. Mais pour être complets, les dirigeants de
Cémoi auraient dû signaler que, s' ils achetaient 800 tonnes
de fèves de cacao à un prix équitable, c'est parce qu' ils en
prenaient 40000 au prix du marché en Côte-d' Ivoire. Autre-
ment dit, l' opération équatorienne de Cémoi, pour sympa-
Le mirage équi table 1 181
thique, pour utile qu'elle soit à quelques dizaines de culti-
vateurs équatoriens, servait avant tout la publicité et l'image
de la société française, qui «oubliait » de s'appesantir sur le
jeu très classique qu'elle jouait à Abidjan - qui ne méri te
certes pas de condamnation, mais certainement pas non plus
de louanges.
Pis encore, quand il est pratiqué de manière sauvage,
le commerce équitable peut servir de prétexte à de véritables
escroqueries et provoquer de graves dégâts. Courant 2003,
un importateur françai s se rendit au Laos, dans une zone de
production de café qui avai t 450 tonnes de café à vendre.
L' homme promit monts et merveilles. Les paysans laotiens
le crurent. Ils refusèrent de vendre aux autres exportateurs
qui offraient simplement les prix du marché, c'est-à-dire
beaucoup moins. Le généreux acheteur revint quelques
semaines plus tard. Des 450 tonnes, il n'en prit que 5 ! Le
reste dut être bradé. Entre- temps, les cours mondiaux avai ent
chuté et la qualité des cerises de café s'était détériorée.
On comprend donc que, du côté des producteurs. le
commerce équitable ne fasse pas l'unanimité. Au sein de
l'Organisation internationale du café, le langage officiel se
veut prudent. L' Organisation a fait siennes les fumeuses
théories du développement durable. Il lui est donc difficile
de se dresser officiellement contre le commerce équitable.
Son directeur exécuti f, Nestor Osorio, prouve sur ce sujet
qu' il maîtrise à la perfection la langue de bois. Il suffit
cependant de gratter un peu pour trouver chez certains
délégués une opposi ti on des plus virulentes au commerce
équitable. C'est le cas du représentant de la Papouasie-
Nouvelle-Guinée. Partageant l'essentiel de son terriroire avec
l' Irian Jaya indonésien, la Papouasie-Nouvelle-Guinée est un
pays pauvre au développement inachevé. La population vit
essentiellement de l' agriculture. La vanille et le cacao
commencent à s'y développer de manière significat ive. Le
182 1 Commerce inéquirable
pays exporte aussi touS les ans envi ron 60 000 tonnes de
café. Cel ui-ci est produit dans de petites exploitations sur
lesquelles les paysans peinent à gagner correctement leur vie.
Mais ce n'est pas la misère et on ne meurt pas de faim. Les
paysans sans terre SOnt rares. Les systèmes d'entraide SOnt
relativement développés; ils permettent de se nourrir mais
pas d'accéder aux biens de consommation courants, aux bons
hôpitaux. Moins encore à des études poussées pour les
enfants. On pourrait donc penser que le représentant de
Papouasie-Nouvelle-Guinée auprès de l'Organisation inter-
nationale du café à Londres, Mick Wheeler, se féliciterait
chaudement des initiatives du commerce équitable, qu'il se
réjoui rait de voir, un jour, certains de st=s compatriotes amé-
liorer leur niveau de vie grâce à l'action méritante de militants
bénévoles ou d'ONG bien établies. Pourtant c'est tout le
contrai re. Interroger Mick Wheeler sur le sujet, c'est susciter
une irritadon immédiate. Aux yeux de Wheeler, le commetce
équitable est terriblement nuisible aux intérêts des produc-
teurs de son pays. «Voyez, dit-il, ces campagnes de publicité
faites par les défenseurs du foir trade. L'affiche présente un
buveur de café en train de faire la grimace. Sous-entendu
parce que le prix payé aux producteurs est trOp bas. Et qu'il
ne faut donc pas en acheter. Ces campagnes, poursuit
Wheeler, contribuent à donner une image négative du café. »
Rien d'étonnant à ce que la consommation régresse comme
en ce moment. En Grande-Bretagne en effet, ou en Alle-
magne, la consommation de café recule. Il est certainement
excessif d'en attribuer l'entière responsabilité aux campagnes
du commerce équi table. Mais la colère de Mick Wheeler ne
s'arrête pas là. Il constate qu'Oxfam, la grande ONG bri-
tannique, aide, d' un côté, à détériorer l'image du café vendu
dans le commerce courant en soutenant très activement les
campagnes du commerce équitable. De l'autre, cette même
Oxfam cherche à tirer profi t de l'image positive des produits
Le mirage équitable 1 183
équitables en lançant fin 2004, dans le sud de Londres et en
Écosse, une chaî ne de coffee shops où l' on peut déguster du
café labellisé foir trade venu du Honduras, d'Éthiopie et
d'Indonésie. Pour Mick \'<Iheeler, Oxfam se comporte tout
bonnement en commerçant, jouant à fond la concurrence,
dénigrant un produit pour en favoriser un aut re, allant en
quelque sorre bien au-delà de son rôle humanitaire.
Le doigt qui cache la forêt
En fin de compte, le commerce équitable améliore
l'ordinaire d' une poignée de producteurs pauvres. Mais le
vacarme fai t par ailleurs autour de ce phénomène dans les
pays consommateurs contribue à occulter les vrais pro-
blèmes: ceux posés par la disparition des grands accords
internationaux et des caisses nationales de péréquation là où
elles existaient. SOnt également passées sous silence la redis-
tri bution des cartes entre pays producteurs - au bénéfice
du Brésil et du Vietnam mais au détriment des Afri cains et
des Centraméricains - comme la baisse significative de la
consommation dans les grands pays européens. Par le dis-
cours lénifiant et charitable qui est le leur, les partisans du
commerce équi table se font les complices des grandes mul-
tinationales qui profitent de la situation. L'hypocrisie a même
gagné les couloirs du Palais-Bourbon à Paris: l'Assemblée
nationale française n'achère que du café équitable. Entre deux
débats, entre deux commissions, les députés sirotent un café
au goût de compassion, ce qui est certainement plus facile
que de chercher à régler le problème par des voies politiques !
On le constate, le mariage de l'idéalisme et de l' empirisme
n'a pas permis, bien au contraire, de faire émerger les grandes
questions politiques qui auraient probablement pu secouer,
un peu, les dirigeants politiques et économiques de la pla-
nète. Seul le dossier du coton a été véritablement abordé.
184 1 Commerce inéquitable
Mais c'est parce que les dirigeants des pays africains
concernés se sont dressés contre les ttats-Unis et l'Europe et
qu'ils ont bénéficié de l'efficace relais des ONG engagées
dans ceue bagarre. Concernant la situation sur le marché du
café. les responsables des organisations équitables sont trop
occupés à faire fructifier leurs petites affai res pour s'occuper
des dossiers de fond. En jouanr les boy-scouts, ils ont desservi
l'immense majorité des 25 millions de producteurs de café.
Restez-en là! a-[-on envie de leur crier.
Cela ne veut pas dire qu' il faille laisser les producteurs
de café, de cacao, de coton des pays tropicaux seuls face au
marché. La dérégularion à laquelle on a assisté depuis le début
des années 1980 concribue à ruiner les paysans et les États
nationaux. À l'autre bout de la chaîne, les consommateurs
achètent moins, parce que la qualité du produit qui leur est
proposé baisse. Le système en vigueur est donc inefficace
parce que mal régulé. L'asymétrie des pouvoirs entre consom-
mateurs et producteurs, à laquelle ne s'attaque pas le
commerce équitable, ne permet pas un bon fonctionnement
du marché. La crise ne fai t cependant que commencer. Au
cours des prochaines années, le poids des fonds d' investisse-
ment spéculatifs étant appelé à se renforcer de manière très
significative, l'instabilité des cours sera croissante. Le prix de
ces denrées aura de moins en moins à voir avec les besoins
des producteurs, de plus en plus avec les impératifs des ges-
tionnaires des fonds et de leurs actionnaires. Il serait suici-
daire de laisser le système évoluer ainsi. JI faut d'urgence
meure en place une série de mesures pour protéger les pay-
sans. Le retour au système des quotas semble néanmoins
impossible dans la configuration politique internationale
actuelle.
Alors, pourquoi ne pas exiger que les paysans produc-
teurs de café soient associés aux bénéfices réalisés dans les
pays développés par les grandes multinationales? Pourquoi
Le mirage équitable 1 185
ne pas exiger qu'une partie des ta.xes perçues par les trats
importateurs à raison de la consommation de café, de cacao
ou de coton soit affectée à un fonds, une caisse mondiale
de péréquation ? L' organisme en ques tion existe d'ailleurs
déjà. Créé par les Nations unies en 1980 pour coordonner
l'action des fonds de régulation qui ont depuis lors disparu,
le Fonds commun des produits de base, auquel la plupart
des grands pays développés avaient alors adhéré, trouverait
là un second sou me. Ses statuts resteraient en l' état.
L'article 3 du chapitre II de l'Accord portant création du
Fonds commun des produits de base ne stipul e-t-i l pas que
son objectif est de «contribuer au financement des stocks
régulateurs internationaux ou de financer des mesures autres
que le swckage dans le domaine des produits de base » ? Ce
Fonds ne détiendrait aucun stock, n'assurerait aucun rôle
régulateur de l'offre et de la demande. Les capitaux seraienc
répartis tous les ans encre divers pays producteurs en fonction
de leurs exportations passées sous le contrôle des ONG, dont
l'intervention aurait alors pour but de vérifier la destination
finale de ces sommes. 11 n'est pas interdit de rêver qu'une
pareille architecture internationale permettrait d'assurer des
revenus décents aux producteurs sans remettre en selle les
caisses de stabilisation dom les bailleurs de fonds internatio-
naux ne veulent plus entendre parler. Il n'est pas question
de prendre de front le libéralisme ambiant. La tâche semble
impossible tant est puissante la vague qui déferl e. Mais il
s'agit de l'aménager de manière que les retombées de l'activité
économique internationale profitent même à ceux que la
géographie et la naissance Ont mis en si tuation de faiblesse.

BŒUOGRAPHlE
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l'américain par Paul Chemla, Paris, Fayard, 2003.

REMERCIEMENTS
Ce livre a été voulu ct inventé par Thierry Perret. Il n' aurait
pas vu le jour sans le soutien constant Ct la lecture impitoyable
de ma femme. Sylvie. Innombrables sont les négociants, courtiers,
banquiers, armateurs, affréteurs, assureurs, qui Ont concouru à cet
ouvrage en tenant à l'anonymat. Michel Boris fut un archiviste
indispensable. Ginette Poli mène a revu certai ns passages.
· ,
TABLE DES MATIÈRES
Introduction ...................... .
1. Cacao ......................... .
Les mutins veulent le cacao, p. 15 - Vie et mort de la
« Caistab II, p. 20 - Les ardeurs de la Banque mondiale,
p. 26 - Les Américains prennent le pouvoir, p. 33 -
Une réorganisation à la hussarde, p. 38 - L'argent du
cacao, nerf de la guerre, p. 41 - Le magot a disparu,
p. 47 - .t.pilogue, p. 50.
2. Café .............. .
Amérique centrale: la catastrophe, p. 55 - Le h o l d ~ u p
vietnamien, p. 63 - L'agonie des accords internatio-
naux, p. 68 - Les intérêts américains l'emportent,
p. 72 - Un monde cruel, p. 76 - La résistance des
producteurs, p. 78 - La bataille de la qualité, p. 82 -
La victoire des multinationales, p. 85 - Nestlé enfonce
le clou, p. 91 - .Ëpilogue, p. 94.
3. Coton ................... .
Malloum, le pèleri n du coton, p. 99 - Le coton africain
est français, p. 104 - Le coton américain est ... universel,
p. 109 - Les Africains se soulèvent, p. 115 - Les
9
13
53
95
Brésiliens à la manœuvre, p. 119 - Cancun, amère
victoi re ... , p. 125 - .tpilogue, p. 127.
4. Riz ...................... .
Madagascar blanchit aussi ... , p. 132 - Pas de riz sans
bateaux, p. 135 - Chabert invente le « riz
p. 138 - Le ri z, c'est Dallas !, p. 144 - Le marché des
.. faux nez ", p. 147 - Le choc des enveloppes, p. 150
- La désertion des multinationales, p. 153 - Les .ttats
bougent encore !, p. 155 - .Ëpilogue, p. 157.
5, Poivre ......................... .
L'i rruption vietnamienne, p. 163 - L'échec hollandais,
p. 168.
6. Le mirage équitable ........ , 171
.Ëquitables questions, p. 174 - Les multinationales
aussi, p. 179 - Le doigt qui cache la forêt, p. 183.
Bibliographie ...
Remerciements ..
Û w/,,"', Il hl ttlmptnt
ptt, IGS-CP
U Rehni Jïm, .. "," ttt IIl";/2005
pttr Bomihr
4 (CM)
/'DOl. û rompit dHDr#n., Lmlnuurn
31, n<' tU Fûu"", 75006 PIlNs
N° d'édilion: 64916-01_ N° : 05 156214
Do!pôc l.!pl : mai 200S
ISBN: 2-(12).5781-4

129
159
187
189

Jean-Pierre Boris

COMMERCE INÉQUITABLE
Le roman noir des matières premières

HACHETIE

Littératures

lIIl

Ot ouvrage est publit en coédition avec
Radio France Inlcrn:nionale.

www.rfi.fr

À la mémoire de johanne SUJton u de Jean Hi/hIe.

Pour Sylvie et Adrien.

C Hachette Lint'r:l.lures, 2005.

Leur qualité. il suffit de frotter. So ulevez l'emballage de votre tablette de chocolat. leur prix dépendent du climat au-dessus des zones de production. de l'utilisation d'engrais. de gratte r un peu pour que surgissent mille et une histoires. Des produits importants pour la vie quotidienne. un paquet de café ou de riz.• INTRODUCTION Nous avons tous sur nos étagères une rablcnc de chocolat ou un flacon de poivre. le principal producteur mondial de cacao dont la richesse et la stabilité semblent apparrenir au passé. De la Côte-d' Ivoire au Vietnam en passant par le Guatemala et la Birmanie où ce livre vous entraînera. dom les paysans ont damé le pion à tous les autres producteurs de la planète et se sont em parés de ce lucratif marché. Vous voilà au Vietnam. exhumés par les publicitaires pour pousser le client à la co nsommation. Vous voilà en Côte-d'Ivoire. ôtez-en le papier d'aluminium. Ces objets de consommation courante SOnt. avam tout. Ces denrées de base SOnt devenues banales. des produits agricoles. . Ouvrez le flacon de poivre. du soin apporté par l'agriculteur à l'entretien de son champ. évoquent les origines. Pourtant. comme la lampe d'Aladin. dom seuls les clichés exotiques.

ailleurs. aujourd'hui reprise de la manière la plus caricaturale qui soit par la mouvance altermondialiste. mais aussi politique. de transporteurs. échapper aux mutations de ce qu'o n appelle la globalisation~. à leur évolution au fil des dernières décennies qu'est consacré cet ouvrage. la déréglementation des marchés pose problème quand elle s'i mpose. Mais. Entre le moment où fèves de cacao et cerises de café. paradoxalement. en vivem. la prévarication . Mais l'organisation du marché pétrolier n'a pas su bi de modifi cations substantielles depuis le choc de 1973. On se bat parfois pour la maîtrise de ces champs et des hommes qui les labourent. cultivées dans des pays en développement. Les techniques ultramodernes utilisées pour aller chercher des hydrocarbures au fond des océans à des profondeurs de plus en plus éloignées de la surface du globe. ils SO nt cependant à l'origine de puissants circuits écon0r11iques. les enjeux pétroliers n'i ncarnent pas autant 1( . aux paysans les moins formés! Il faudrait être aveugle pour le nier. fait des pays développés. Il peut opposer l'Ëtat à une multinationale venue d 'ailleurs. des agences financières internationales les seuls responsables des malheu rs qui accablent les paysans producteurs de café ou de cacao. de traders. c'est contrôler la population. L'enjeu n'est pas mince. Mais tous les maux ne viennent pas de là. ni même de cornger. ces planteurs. des grandes entreprises qui en proviennent. ces producteurs. parfois le pays qui va avec. On parlera donc éco nomie. Des pays en dépendent. sans précaution . d'importateurs. par dizaines de millions. provoquent tout aussi souvent des dégâts irréparables que la miiveté de militants charitables ayant fait du comm erce équitable ou solidai re la dernière panacée à la mode est tout à fait incapable d'enrayer. L'inco mpétence. C'est au décryptage de ces circuitS écono miques et commerciaux. tOut bien pesé.• 10 1 Commerce inéquitable Imroduction 1 Il les acteurs principaux du Roman noir d~s matihes pr~mihes demeurent ces paysans. la paresse des dirigeants. la pérennité de la ressource pétrolière paraît de moins en moins assurée. aux administrations les moins bien préparées. de coto n ou de riz. de transformateurs. la reprise en main de leur producti on par les pays du golfe Persique et la prise de pouvoir de l'OPEP. Bien sûr. la région. n'ont pas bouleversé les rapports de force entre pays producteurs et consommateurs. L'affrontement peut opposer des compatriotes. Outre que l'on a déjà abondamm ent décrit et commenté. provoqués par la présence d'importants gisements pétroliers dans le so us-sol des nations impliquéesf l'organisation du marché pétrolier semble. guerres civiles ou internationales. La vulgate tiers-mondiste des années 1960. de co mmerciaux serOnt intervenus. Contrôler ces cultures. Il pourra s'étonner qu'on ne parle pas du pétrole. La facilité veut que ces étrangers soient souvent accablés de tous les maux. le pouvoir économique et politique. les modèles mathématiques archi-sophistiqués employés pour assu rer le financement des opérations. l'absence de cohésion nationale. sacs de riz et balles de coton quinem leu rs champs et leurs villages. Sous la charrue. voire régionale. Certes. le rôle croissant des fonds d'investissement dans le process us de fIXation des prix du brut. et l'instant où ils viennent s'empiler sur les rayonnages des supermarchés. La culture de ces produits occupe des régions entières. Appelez-les com me vous voudrez! Anonymes. d'exportateurs. Cela pourra donc sembler d'u ne folle incongruité. Des familles. Bien sûr. le tsunami libéral qui se propage dans le monde fait des ravages. aux économies les plus faibles. Le lecteut pourra s' interroger sur la pertinence du choix de ces cinq matières premières agricoles. une foultitude d'intermédiaires. les cataclysmes politiques.

les deux grands ports d'exportation. principale ressource du pays. Dans leurs bureaux d'Ab idj an. les dirigeants des grandes co mpagnies américaines et européennes qui dominaient le secteur avaient un œil sur les cours du cacao à Londres et à New York De . le mois de septembre 2002 venait de . l'antagonisme entre pays développés et pays en voie de développement. depuis cinquante ans. à peine trois cents tonnes par jour. D'est en ouest. Mais les tonnages n'allaient pas tarder à augmenter et toute la fili ère s'y préparait. du riz et du poivre. Ni manuel d'éco no mie ni pamphlet altermondialiste. mène des quantités croissa ntes de cacao ivoirien vers les m archés mondiaux. D 'un coup de machette. parfois. Au fil de six années de chroniques quotidiennes consacrées aux marchés des matières premières sur les antennes de RFl . archaïsmes et modernité. l. Les fèves sécheraient pendant plusieurs jours au soleil avant d'être chargées sur les camionnettes des pisteurs. comme [ous les ans à pareille époque. l'inexorable m arginalisation de la France en Mrique et l'imparable percée des pays asiatiques . il m'est apparu que chacun de ces produits incarnait à sa manière les mutations du monde moderne. des millions de mains avaient commencé à récupérer les cabosses sur les arbres. Pas grand-chose. L'armée des paysans s'était mise au travail. du coton.• 12 1 Commerce inéquitable les défis du monde moderne que ne le font les ques[Îons posées par les dysfonctio nnements des marchés du cacao et du café. dans les planta[Îons gagnées au fil des années su r la forêt. Quelques chargements avaient déjà aneint les usines d 'Abidjan et de San Pedro. premiers des intermédiaires dans la chaîne qui.narquer le coup d'envoi de la récolre de cacao. CACAO En Côte-d'Ivoire. ce livre se veut donc un reportage au sei n d'une éco no mie mondiale qui mêle encore. elles seraient ouvertes puis évidées.

fait le cons[at de la paralysie: te On n'achète plus rien. de financer sa guerre. Le 24 décembre 1999. les succursaJes bancaires financent les intermédiaires. Ils avaient raiso n d'êrre inquiets. d'où so rt la moitié du cacao ivoirien. Plus le moindre camion ne circule sur les routes. centre nerveux du cacao ivoirien et donc mondial . ces bourgades SOnt ignorées de J'actuaJiré internationale. les rebelles mettent d'abord le cap vers le sud. L'a meur du putsch. Cela ne rassu rait malgré (Out qu'à moitié les investisseurs étrangers qui craignaient de voir leurs activités perturbées par la situation politique. Les mutins menacent de marcher sur Abidjan où le pouvoir du président Laurent Gbagbo semble fragile. un coup d'ttat avait renversé le président Henri Konan Bédié. Mais le mouvement insurrectionnel prend de l'ampleur. De son antre (Out de ciment et d'antennes satellites. aux mains des rebelles? Les paysans restent terrés chez eux. Le 15 octobre. cap itales: Elles se trouvent en effet au cœur des zo nes de production de cacao du numéro un mondiaJ. les usines de broyage des fèves sont paraJysées. . au contraire. l'une des grandes villes du pays. se bricolent les moros qui permettront. L'activité des exportateurs est au point mort. Dans les entrepôts s'amoncellent des milliers de sacs. à majorité musulmane. n'avait pourtant pas réussi à remporter les élections présidentielles du mois d'octobre suivant. Les paysans y cultivent du coton. leurs boutiques aux murs en bois ou en dur. un des innombrables intermédiaires libanais de la filière. de contourner les fondrières des pistes s'enfonçant dans la brousse. Dans un climat insurrectionnel. malheureusement. relié à Abidjan par une autoroute de trois cent cinquante kilomètres. di stribuent les liquidi tés nécessaires aux achats quotidiens de cacao. Avec leurs grandes rues au bitume mangé de nids-de-poule. Dans la géopo litique du cacao. Prendre Daloa. son pOrt en ea u profonde au milieu des coll ines verdoyantes couvertes de cacaoyers et de caféiers. le général Gueï. tout comme les intermédiaires. vieux briscard de la politique ivoirienne. Jadis havre de stab ilité. San Pedro. Les succursales bancaires SOnt fermées. Vavoua. tombe aux mains des mutins. C'est priver l'État de l'une de ses principales ressources. )t l'autre œil. Dans les Les mutins veulent le cacao Les rumeurs les plus folles circulent . Cependant. San Pedro. avait été élu président de la République. Laurent Gbagbo. Cel u. Les sols SO nt trop arides pour qu'on y [fouve du cacao. Le principal producteur mondial : aux abonnés absents ! Que vo nt devenir les producteurs de chocolat d'Europe ou des ttats-Unis? Comment s'approvisionneront les Mars. En ce mois de septembre 2002. Tout est paralysé. elles SOnt. Ils font route vers DaJoa.. Plus le moindre kilo de cacao ne quitte la Cô te-d' Ivoire. une insurrection était en effet annoncée à Bouaké. Nasser. par temps de pluie.• J4 1 Commc=rcc= inéquitable Cacao 1 15 ateliers se réparent les camions qui achemineront ensuite la marchandise vers le sud. ils suivaient avec angoisse les aléas de la vie politique ivoirienne. de s'enrichir. c'est être en mesure de prélever des taxes.i-ci avait dû fuir le pays. Daloa. A priori. en short et maiIJot de co rps. naguère très roulante mais dont les quatre-vingts derniers kilomètres SOnt désormais si endo mmagés qu' il faut près de trois heu res pour les parcourir. la Côte-d' Ivoire avait en effet. Là. Des éléments avancés des mutins seraient déjà dans les faubourgs de San Pedro où des coups de feu auraient été entendus ! San Pedro. Gagnoa. À un kilomètre du port de San Pedro. rien de très inquiétant pour les exportateurs de fèves: cene région du nord de la Côte-d'Ivoi re est pauvre. Toutes les entreprises exportatrices y Ont un bureau et des entrepôts. exemple pour (Out le continent africain. fini par se menre au diapason du reste de la région.

Il ignore tout des commodities . non loin de Piccadilly Street. aux yeux bleus.)) Et les analyses de Ward sont plurôt percutantes.16 1 Commerce inéquitable Cacao 1 17 Cadbury. fils de militaire. 1 800. les faü scier et les vend comme bacs à fleurs. Ses études ont pris fin alo rs qu'il avait dix-huit ans et déjà un petit bagage de commerçant. Au début des années 2000. Anrhony Ward a ains i quarre cent miIJe ton nes entre les mains. Anthony Ward. corrige l'intéressé. irremplaçable. Son fondateur. vers le port de San Pedro et ses trois quais. \X'ard stocke donc des d iza ines de milliers de [O nnes de fèves de cacao dans des entrepôts européens. il est convaincu que le marché va se trouver en déficit. Un consei ller profess ionnel l'oriente vers le négoce des matières premières. raconte-t~il. « l'avais dix-sept ans. la bon ne société londonienne venait danser ici. aux chemises roses. Le succès est déjà au rendez~vous. li projette aussi un bon coup. Jadis. Mais ce genre de bricolage n'est pas du gOÛt de la famille Ward. dans les nouveaux quartiers peu à peu grignotés par la Ciry londonienne. Nesdé qui SOnt les grands du business? Ce que fournissent les Ghanéens et alltres producteurs d'Afrique de l'Ouest. a eu du nez. Un mouvement de panique se déclenche alors su r les marchés boursiers de Londres et de New York où s'émblissent les cou rs mondiaux du cacao. Cet homme au visage rond . Mon mérier est d'analyser les rappons de fo rce su r le marché et de prendre des risques financiers en fonction des conclusions auxquelles j'aboutis. Elle est incontournable. quand l'Amirauté britannique a cessé de distribuer des rations de rhum à ses matelots. Tradition et modernité se mêlent là de façon su rprename. Les cours explosent : 1 600. Si les exportateurs font d'abord grise mine. Armajaro. ce so nt les millions de livres sterling et de dollars qui y valsent sous l'autorité d'Amhony Ward. rablant sur les difficultés politiques de la Côte~d' lvoire. . en septembre 2002. c'est à qui se porte acheteur de lots de cacao. Pour répondre à la demande future de ses dients. Encre les fonds spéculatifs toujours à l'affût d'une bonne affaire et les professionnels qui veulent se protéger en achetant du cacao « papier ». » Ward les rachète par centaines. grand amateur des pistes de ski alpines. ce qui permet de flXer le prix plusieurs mois avant sa livraiso n pour éviter des hausses trop imporrantes. ce que cu ltivent les paysans indonésiens de l'île de Sulawesi. On s'arrache les contrats. ces mouvements à la hausse assurent la fortun e d'un des principaux négociancs britanniques. Lorsque l'insurrection de Bouaké éclate. environ un million deux cent mille tonnes. et s'est retrouvée avec sur les bras des mnneaux dom elle ne savait que faire. acquiert toutefois très vite les bons réflexes. Aujourd'hui. Il y gagnera le surno m de chocolate fingers. la Côte~d' Ivoire produit en effet 40 % de la récolte mondi ale. « Je suis narurellement optimiste. les dizaines de traders officient dans une salle au plafond haut de cinq mètres dont les moulures SO nt couverres de feuilles d 'or et d'où dégringo lent des lustres en cristal dignes de Versailles. Ward a installé sa compagnie dans un luxueux hôtel particulier des déburs du XVlJI< siècle. 2 400 euros la tonne ! Plus les rebelles progressent vers les zones de productio n. On va manquer de cacao. Devam leurs écrans d'ordinateur et leuts termi~ naux télép honiques. II les lâche au moment où les cou rs SO nt les plus élevés. plus les cours montent. <1 les doigts de chocolat 1). ceux de Papouas ie~Nouvelle-Guin ée ou les Latino~Américains ne suffirait pas. empochant un bonus considérable. Considéré comme l'un des meilleurs traders de sa génération . dit-on de lui à Londres. Il Il est naturellement enclin à penser que les cours vom monter )). Né en 1960. En cene année 2002.le mot anglais. Ward n'a rien de ces crânes d'œuf issus des meilleures universités britanniques ou amén callles qui peup lent les gratte~c iel de la finance internationale.

D 'autres en perdent parce qu'ils n'ont pas su prévoir l'évolution de la situation agronomique et politique dans les plantations ivoiriennes. Si l'on perd sur un tableau. Sur les bords du lac de Genève. dans une moindre mesure. Pourtant. les usines de Nesclé risquent la rupture d'approvisionnement. on cherche à co mprendre la situation ivoirienne. Que la Côte-d'Ivoire bascule dans le désordre et c'est rouee l'Afrique francophone qui serait déstab ilisée! Les troupes françaises viennent prêter mainforre au président ivoirien. siège du ministère des Affaires étrangères.18 1 Commerce inéqui(able Cacao 1 19 quoique réduir par l'obligation de couvrir son jeu sur le marché physique par une posi tion inverse sur le marché à eerme. de son cacao? En un mois. les plameurs dont les revenus augmenteront d'un tiers cene an née-là. Tout le monde y trouvera son compee. La multinationale suisse a beau avoir des yeux partout. Une étude esr confiée à un groupe d'universi taires français. Pas question de laisser ces rebelles faire main basse sur la manne financière du cacao. Une des règles de base de ces mériers est en effet de se protéger co ntre les revers de fortune. le travail est donc bouclé! Et la conclusion est sans appel : « Les réformes libérales à courre vue imposées à la Côte-d' Ivoire au cours des dernières années n'ont con tribué ni à l'améliora[Îon des cond itions de vic des ruraux ni à l'endiguement de la crise urbaine. Ward et ses associés seront accusés par la presse d'Abidjan d'avoir financé la rébellion pour faire grimper les cours du cacao et empocher les dividendes. Ne connaissent-ils pas le pays depuis longtemps déjà? Ne sont. Les FANCI. Offusqués. on gagnera sur l'aurre. À force d'attendre. lis som repoussés vers Bouaké. Force leur sera d'acheter au pire moment. Pourquoi ce \< protectorat » français échappe-t-il à rout contrôle? Pourquoi cene oasis de stabilité tombe-t-elJe dans les pires travers africains. au Quai d'Orsay. contre les erreu rs d'analyse. Daloa ne reste pas longtemps aux mains des insurgés. Pendant ce temps. AJors que la situation ivoirienne commence à se détériorer. les autorités et. On leur demande d'expliquer pourquoi la Côte-d'Ivoire en est arrivée là. ils démentiront carégo riquemem. c'est 20 % de la richesse nationale produite toUS les ans. Renouant avec une tradition abando nnée par le socialiste Lionel Jospin. à Vevey. Grâce à l'affaire ivoirien ne. Rapidement. mais pas celle de cacao. les équipes du siège social de Nesrlé. de son agriculture. C'est l'éternelle histoire du retournement de eendance qui ne vient pas. La récolte 2002-2003 rapportera un milliard sept cents millions d'euros au pays. Elles prennent position à Abidjan mais aussi en brousse. Ne fournir-elle pas un emploi aux trois quans de la population économique active du pays? Le cacao. Fait symptomaüque de l'ambiance délétère qui règne en Côte-d'Ivoi re. le président C hirac n'hésite en effet pas à intervenir. C'est en particulier le cas de Nesclé. les traders préfèrent attendre pour acheter. . Laurent Gbagbo reçoit le soutien du gouvernement français. Les rebelles so nt chassés des zones de production du cacao. les Forces armées de Côte-d'Ivoire. ne cro ient pas à la Aambée. dans les pires déchirements? Les diplomates français bo usculent les universitaires. trop imponante pour l'économie du pays. Mais les Ivoiri ens profiteront eux aussi de la Aambée des cou rs du cacao à Londres. Rien ne viendra d'ailleurs jamais étayer ces th èses diffamatoires. elle n'a pas su interpréter les informations dont elle dispose. que les cours commencent à monter. à Paris. Ward gagne de l'argent. Ces réformes libérales ont co ntribué à délégitimer le rôle de l' État. en procédant sur le marché financi er à des investissements complémentaires. La production de coton ivoirienne peut bien tomber aux mains des rebelles. dessinant une ligne de démarcation entre le nord et le sud du pays.ils pas en particulier des spécialistes de so n économie. reprennent vite le contrôle de la ville.

vicrimes des pires exactions. quand les cours mondiaux tombent sous la ligne de flottaison. Ces réformes. Grâce à la Caisse de stabilisation qui voit 4( 4( . Félix Houphouët. Venus de plus loin. principalem ent la privatisation des grands secreurs de l'économie ivoirienne. Héritière du centralisme à la française.. le vieux li . c'est la Caisse de stabilisation ». arrribuer des tonnages aux exportateurs. Puis ils se mettront à leur comp te. Elles ont fourni des arguments de combat à ceux qui voulaient en découdre. Pour les détracteurs de ce mécanisme de sourien.. la forêt primaire ivoirien ne est en lambeaux:. . les Libanais aideront à mettre sur pied la chaine d'intermédiaires qui convoient. Des cenmines de milliers de paysans venus du Burkina Faso voisin s' installent en Côte-d'Ivoire. La parole de l'Ërar ivoirien est engagée. marginal lors de sa création. Ils travaillent d'abord pour le compre des Baoulés ou des Bétés. Elle deviem l'une des institutions majeu res de la vie politique et économique de Côte-d' Ivoire. Aussi. la Caisse en prélève-t-elle une partie. cependant. Dans les campagnes un niveau de vie satisfaisant est assuré.20 1 Commerce inéqui[able Cacao 1 21 Elles Ont laissé le champ libre aux frustratio ns sociales qui constituent un [Crreau favorable pour les dérives ethnonationalistes des années 1990. On évite ainsi des fl uccuadons trOp brutales des cours qui seraient diffi ciles à gérer. c'esr la t< Caistab. Au som met de cer édifice. encore aujourd'hui.. Dans les clairières.. que les paysans burkinabés. le pouvoir ivoirien a favorisé l'installation de la population locale mais aussi de très nombreux immigrés. c'est un revenu minimum qui ne tient pas compte du COÛt de product ion. jouant un rôle fondam ental dans le développement écono mique du pays. Mais c'est ce mélange de popuJarions d 'origines diverses qui assurera la réuss ire du modèle paysan ivoirien. Félix Houphouët-Bo igny s'appuie sur un organisme qui contrôle roure l'activité cacaoyère de Côre-d' Ivoire. neuf mois avant la récolte entre exportateurs er industriels seront respecrés. Le rôle de la Caistab. Vie et mort de la 1: Caistab . n'ont certainement pas provoqué l'effondrement de la Côte-d'Ivoire. souvent 4( considérés comme les profiteurs du sysrème. Tant et si bien que.Boigny a dirigé le pays sans partage. date de l'indépendance du pays. comme on le surnomme. en 2000. Son intervention permet d'échelonner les ventes et d'assurer un approvisionnement régulier du marché. Moins. la Côte-d' Ivoire a bâti un Émt fort. six. rouges et orangées des cacaoyers. Pour {ous les Ivoiriens. la Caisse fait des chèques. Su r le marché international. quand les co urs mondiaux procurent de gros bénéfices aux exportateurs. Ces Libanais. Mais elles Ont accompagné. jusqu 'à sa mort en 1993. C'esr un prix politique ». De 1960. Sa justification économique esr nulle. En sens inverse. ne cesse pourtam de prendre de l'ampleur. les chargements de cacao de l' intérieur du pays vers les pOrts. deux des ethnies du sud de la Côre-d' Ivoire. elle garantir que les contrats de livraison co nclus trois. prélever les taxes. Défricher encore et toujours. À la tête d'une organisation de planteurs de cacao dans ses jeunes années. avec de solides insritutions. feront parfois les frais des tensions sociales et éco nomiques qui se déclencheront à la fin des années 1990. Son rôle? Maintenir J'équilibre financier de la filière. ses poumons . rythmé la marche vers le gouffre. des cabosses jaunes. Cela permet aux exportateurs de rester à flor et aux paysans de toucher le prix fixé avant la récolte pour chaque kilo de cacao. Les paysans sont encouragés à défricher des clairières dans la forêt. des fèves qui en SOnt extraites. son sang. Héritée de la colonisation française. n'aura de cesse de faire de J'agriculture exportatrice la colo nne vertébrale de l'économie de son pays.

c'est sur une bâche au bord du chemin ou de la route. Ces fèves macèrent quelques jours puis on les fait sécher. aux étages supéri eurs. transformé en beurre de cacao et en masse . Parfois. les cours chancellem. tenir le pays. directement ou pas. En 1985. les fèves calibrées et de nouveau ensachées pour l'exportation vers Londres. On bénéficie alors d'un quOta)l de cacao. C'est ce qu'on appelle une rente de situation. elle devrait verser des milliards de francs CFA pour assurer les revenus des exporcateurs et des producreurs. au solei l. Son poids dans l'économie ivoirienne est prépondéram. Tous les ans. Les clairières de cu lture se multiplient. Rotterdam ou New York. coupées à la machette. Là. il suffit d'un coup de fil aux exportateurs pour revendre ce quota. Co mme toutes les usines de la planète. Tous les ans. il n'est en effet pas nécessaire de travailler pour profiter du cacao. les industriels. Si nécessaire. soupesés. au milieu des cases. Encore ceux-là travaillent-ils! Dans le système éd ifié par Félix Houphouët-Boigny. tout le monde s'est servi! Les revenus du cacao Ont été utilisés pour arroser le pays. Malheur à qui livrerait un cacao trop humide ! La marchandise serai t rejetée. Souvent. celles de Côte-d' Ivoire font se cô toyer deux mondes. quinze. La récolte venue. un tonnage est attribué aux favoris. la Caistab se révèle impuissante à remplir sa miss ion. À Londres. Au tOtal . les cadres ivoi riens ou les expatriés européens. habitués 1( 1( 1( 1( des vo ls Abidjan. promènent leur élégance et leur distinction. ses récoltes dépassent les demandes du marché mondial. Les heureux bénéfi ciai res peuvent alors vivre en Europe sans se préoccuper de lendemains diffici les. les intermédiaires. Et quand la bise vient.22 1 Commerce inéquirable Cac. les impuretés élim inées. Les cadeaux aux am is so nt sans importance. Puis les sacs SO nt vidés. là même où les hommes se retrouvent pour parler.les ingrédients de base du chocolat -. il peut arroser» tel ou tel groupe de population afi n de cal mer les impatiences. En un mot. Mais le trésor de guerre s'est évanoui ! Petits ou grands.1970. les cabosses de cacao SO nt récoltées. on devient un quotataire ~. Le cacao devient une monocu lture. Normalemem. au prix fixé par la Caisrab. le systè me semble parfaitement fonctionner. le président HouphouëtBoigny peut quadriller le terriroi re national de ses réseaux. vidées de leurs fèves enco re gluantes. Il suffit d'être bien en cour. en un mot le marché. Achetés bord-champ ~. co mme on dit dans le jargon local. contrôle (oUt. À moins que ce cacao ne soit immédiatement broyé dans les usi nes d'Abidjan et de San Pedro où. vingt mille tonnes ou plus. Mais la Côte-d'Ivoire produit trop. Jusqu'en 1985. se chargent d'acheminer la marchandise vers les usines de la capitale. à partir du mois de septembre. les ouvriers travai llent dans le vacarme et la poussière. grâce au parti unique qui recrute parmi les cadres paysans. mais peut-être plus qu'ailleurs. Dans les années 1960. le chef de J'Ëtat ivoirien est hors de lui. c'est sur la place du village. gère rout. om été abondamment garnies. les sacs SO nt pesés.tat. qui . Les coupables SOnt tout trouvés. Les caisses noires de n :.Paris ou Abidjan-Genève. Félix Houphouët-Boigny ne supporte pas de voir baisser la rémunération internationale du cacao. la cigale ivo irienne est prise au dépourvu. Il sai t que c'est là que 1( 1( . par des pisteurs ». les affa ires tournent à merveille.1o 1 23 tout. les traders. celles du prés idem HouphouëtBoigny. selon le degré de faveur dont ils jouissent auprès des autorités. entourés à distance d'enfants intimidés par leurs aînés. L'action de la Caistab est efficace. Dix. Ils som à l'ex térieur: ce son t les exportateurs. deux à trois cent mille ronnes SOnt ainsi distribuées. souvent libanais. les sacs de cacao sont envoyés vers les magas ins des traitants Il. À partir de 1983. il sera conditionné avant de rejoi ndre les grandes unités de production de chocolat dans les pays développés. Dans les ateliers du rez-de-chaussée. Dans so n palais d'Ab idjan.

À l'époque. Des co urs du cac.ble Cacao 1 25 se joue l'équilibre fi nancier. en 1988. Il Une vraie bagarre de mégalo manes 1) . Si o n pri ve les industriels de deux cent mille tonnes de fèves. en pleine crise des fusées. quinze ans après. Il emporte l'affaire face à de puissants concurrents anglo-saxons. le tiers des approvisionnements ivoiriens. semaine après semai ne. Maurice Varsano. il a su s'artirer les bo nnes grâces de Fidel Castro: il a proposé au lider maxima de lui acheter son sucre à un prix supérieur à celui du marché mo ndi al et a ainsi m is la main sur les expo rtations cubaines. il n'y a . rendre la situatio n intenable ~ la fois pour les Ivoiriens et pour les Français de Sucden ? C'est ce qui se passe. aider un vieil ami dans une mauvaise passe. économ ique et politique du pays . l' héritier de l'empire. La réaction du marché est aux antipodes de ce qui était prévu. arc-bouté sur ses convictions. en 1988. ils continuem à baisser. Hélas.guère de doutes : on a bien une carte à jouer. Voi là po urquoi. il ne po urra plus tenir les campagnes. Tôt o u tard. c'est un mauvais calcul. Pour Sucden. d'organiser la pénurie. En 1962. Po ur la Cô te-d 'Ivoire. Il connaît bien le marché du sucre où l'on raisonne en dizain es de millions de tonnes. quand les plus puissants d'entre eux SOnt prêts à patienter des heures enti ères dans l'antichambre présidentielle. Une ligne de crédit de 400 millions de fran cs est débloquée po ur finan cer le coûteux stockage des deux cent mille to nnes de fèves. L'argument officiel est bien connu: contribuer à reStaurer les fin ances ivo iriennes. à Sucden. la panique les gagnera er les co urs exploseront. raconte l'affaire en détail. les deux cent mille tonnes stockées valent un mill iard de francs de l'époque. So n fo ndateur. Quant à Serge Varsano. quand touS les négociants et intermédiaires internatio naux se déchirent et vous mangent dans la mai n pour avoir vos fèves. certains des acceurs de cen e aventure. plus connu sous l'acro nyme te Sucden ». Vingt-ci nq ans plus tard . en cette année 1988. a fuit fonune avec le sucre cubain. il faudrait qu'il en sorte. Félix Ho upho uët-Bo igny n'a plus la baraka. Les traders n'entrent pas dan s le peÜt jeu du palais présidentiel et de Sucden. . veut renouveler l'exploit paternel. Sur déc ision de Franço is M in errand . Le prés ident ivoirien décide donc d'assécher le marché. Pourquoi ne pas attendre po ur acheter. mais pas celui du cacao o ù des transactions sur quelques dizaines de milliers de to nn es peuvent to ut faire basculer. Un livre. il n'a ni le talent ni la compétence de so n père. soit les deux tiers de la récolte ivoirienne. Le plus inexpérimenté des courtiers au rai t d'ailleurs pu expliquer aux deux joueurs de poker ce qui all ait se passer : le cacao était dans les hangars. Le raisonnement est si mple. Varsano en vend la moitié et stocke le reste pour fuire remo nter les cours. publié dès 1990 par trois journalistes fran çais. Ils li vrent le cacao au prix qu'en veut le marché. mais. Un fo rm idable coup de poker! Malgré la déprime des cours du cacao. C'est un homm e vieillissam. Si les cours baissent tro p et d urablement.24 1 Commerce inéq uita. le patron de Sucden. c'est le début de la fin. l't. Ho uphouët-Boigny et son supplétif rendent les armes. Sa stabili té. Non seulement les cours du cacao ne remontent pas. de manière à fai re baisser les cours. commentent. Quand on produit le tiers de la récolte mo ndiale grâce à un o rganisme de contrô le aussi puissant que la C aistab. La Gue"edu cacao. Félix Ho uphouët.'10 dépend l'aven ir de la Côte-d' Ivo ire. Instruct ion est don née à la C aistab de livrer quatre cent mille tonnes de fèves.Boigny déclare la guerre au ma rché du cacao. mois après mois. H ouphouëtBoigny s'allie au groupe français Sucres et Denrées. L'activité dans les villes s'en ressentira. _ Serge Varsano. Ignorant les exportateurs installés de lo ngue date à Abidj an. c'est l'un des Reurons du négoce intern ational des denrées de base.rat français prête son co ncours à la manœuvre.

En Cô te-d' Ivo ire. Hershey. ils découvrent un excédent de 230 millions! 260 millions de fran cs se SO nt donc envolés ve rs des comp tes en banque privés. En un mot. surtout après la disparition de Félix Houphouët-Boigny en 1993. les sommes ainsi détournées étaiem réparties entre trois bénéficiaires: un tiers pour le patron de la Caisse de )j )j . avoir versé cinq millions de dollars de pots-de-vin aux gens de la Caistab. Parmi eux. Et voyez le nombre incroyable de luxueuses Mercedes qui en sortem à la fin de la journée de travai l. Cadbury. l'un des fleurons de la filière ivoirienne. la compagnie la plus secrète qui soit. les experts de la société d'audit international Andersen passent la comptabilité de la Caisse au crible. ce qu'on appellera plus tard « la bonne gouvernance ». c'étaient autant de milliers de dollars qui n'allaiene pas dans les poches des paysans. Le système était vicié à la base puisque l'État ivoi rien s'était fait cleptomane et que les fonct ionnai res se servaient au lieu de servir ! En fait. c'es t la réform e de la principale filière du pays: le cacao. affirme-t-il publiquement. Les ennui s fran çais en Côte-d' Ivo ire commencent. prend alors conscience de l'intérêt de contrôler directement le cacao ivo irien. « Postez-vous à la sortie du parking de l'immeuble de la Caistab. Mars. recommandaiem-ils fin 1998.française. Comme en Argentine. La corruptio n des fon ctionnaires et des di rigeants ivoiriens est une donnée de base du système. l'une des principales muldnationales de l'industrie agroalimentaire mondiale. puis des importations de riz. plus d'ouverture. La si cuation économique de la Côte-d'Ivoire se dégradant. ( On gagn ait un fr ic monumental grâce à la Caisse de stabilisatio n. l'emprise de la Banque mondiale et du FMI est chaque jour plus grande. elles veu lene éliminer la Caistab ! Les plus pugnaces des adversaires de la Caistab travaillent à la Banq ue mondiale. est à vendre.26 1 Commerce inéquitable Cacao 1 27 Les ardeurs de la Banque mondiale C'est surtOUt un tournant hisrorique. pour le premier trimestre de l'ann ée en cours. Cargill souhaite s'installer sur le marché ivoirien du cacao. Mais ce que veulem avam tout les deux sœu rs de Washington. Un moneage financier est mis au poi nt avec le Crédit Lyonnais et la Société générale. Au lieu d'un déficit annoncé de 30 millions de francs français. Parallèlement. Abidjan ayam un besoin croissant des grands créanciers internationaux pour bouder ses fins de mois. Les Américains voiene dans la partici pation de la Société générale au rachat de jAG par des ineérêts français un « geste inamical ». L'ambassadeu r américain à Paris ne s'en cache pas : « Nous voulons le cacao ivoirien ». Coïncidence. probablement numérotés. L'opérati on échoue. Mais on a beau être une banque . Le~ hom~ es de la Banque mondiale voyaient dans ce défi lé de i1mousllles la preuve éclatame des dérives du système. jAG. dit encore ce négociant. Ces Mercedes. l'américaine Cargill. comme au Mexique. d it un trader très présent en Côte-d 'Ivoire à l'époque. Les Français temene de s'en em parer. le système étai t d'une prodigieuse opacité. Ils veulent la pousser vers plus de transparence. les gros clients so ne prioritaires. avec la co mplicité des fonctionnaires de la Caisse. « je me rappelle. ces institutions exigen t des réformes pour assaini r les finances publiques. On pouvait parfaitement trafiquer les dates des documents d'achat du cacao. » En règle générale. la Banque mondiale et le Fonds monétaire ineernational font monter la pression sur la Caistab. elles ob tiennent d'abord la libéralisation d u secteu r de l'énergie. Car l'industrie américaine du chocolat. Les dirigeants de la banque française se retirene donc du montage finan cier. La Caistab n'avait pas moins de cinquante-h uit comptes en banque ! En 1999. Cela permettait d'empocher des marges énormes. en fonction des cours mondiaux.

Aux côtés des représentants de la Banque mo ndiale. Les fèves de cacao exponées SOnt en réalité de grade 1. En réalité. Sans l'argent de la Banque et du Fonds. c'est une mach ine à fab riquer des pots-de-vin. so us la pression des baillews de fond . le démantèlement de la Caisse de stabilisation est officiellement proposé par les dirigeants de la Banque mondiale. on trouve certains exportateurs étrangers installés à Abidjan. Mais aucune provocation ne leu r est évitée. écouté à Abidjan. Ils éraient toujours en retard. » Mais rapidement. Les économies réalisées aux dépens de l' Ëtat ivoirien VOnt directement dans la poche des d irigeants de Sifca et de la douane. Théoriquement.les bureaux du Premier min istre . Sifca. Les fraudes sont innombrab les. La fraud e sur la qualité y est minutieusement décrite.28 1 Commerce inéquitable Caoao 1 29 stabilisati on. raconte un des négociateurs. un tiers pour le négociant. c'est un homme influent. le point de vue des équipes de la Banque mondiale et du FM I et à envenimer le climat des négociations. un système d'enchères négociées se met en place. Son anticonformisme comme son libé ra~ . c'est-à-dire de basse qual ité. Il n'ignore aucu ne des ficelles du méti er. Ils ne com prenaient pas tour et se vexaient quand on leur faisai t remarquer qu' ils avaient raté un trai n. Fontiet est un métis né au Congo-Kinshasa. un tiers pour le président de la République. présente des bordereaux d'exportation ponant sur plusieurs dizaines de milliers de ton nes. Ils veulent la mort de la Caistab ? Quoi de surprenant ? Se passer du carcan de la Caistab. la Cô re-d' Ivoi re donne so n accord à la réforme vou lue par la Banque mondiale. La dernière est celle du ministre des Matières premières. La situation a de quoi irriter les éco nomistes de la Banque mondiale et du FMI soucieux du respect des règles de bonne gesti on.. l'imponance de ses stocks. Ainsi. Alors âgé d'une quarantaine d 'années. Le président de la République. patro n de Tropival. si beso in en est. Henri Konan Bédié. avaient la mauvaise habitude de nous co nvier à des réunions vers 18 h 30. filiale locale du puissant groupe britannique ED & F Man. À partir de 1994. il procède lui-même à routeS les opérations d'achat et d'expédition des fèves. Les Ivoiriens réagissent mal. cède aux pressions des bailleurs de fonds qui le tiennent. très lié au président Henri Konan Bédié. il doit perm ettre plus de transparence. En mai 1997. O r le prés ident ivoirien a besoin de fonds pour préparer la campagne élec~ torale présidentielle. pouvoi r commercer librement: le rêve ! C'est ce que pense Jean Fontier. au moment précis où démarrent les négociations entre la Banque mondiale et le gouvernement ivoirien. Cen aÎnes co mpagnies utilisent la même marchandise pour garantir plusieurs emprunts bancaires ! L'une d'entre elles obtient ainsi un emprunt de 200 millions de francs français en surévaluant . dès le mois de juillet. il fa ut fournir un formulaire officiel. Pour débloquer la marchandise. Guy Alain Gauze. Ce cacao est déclaré de grade 2. le principal exponateur du pays. l'ancien Premier ministre Ouattara. Les taxes douanières en sont réduites d'autant. la Côte-d' Ivo ire est asphyxiée. Certains d'entre eux n'étaient pas très au co urant des dossiers. Mais une main anonyme adresse une volumineuse liasse de documents aux négociateurs de la Banque et du FMI. 41 Les Ivoiriens. Il ne sait pas alors que cene concession sera vaine et qu 'il n'en ti rera pas profit. lors d'une réunion à la Primature . Il veut battre par touS les moyens son adversaire de toujours. ponant plusieurs signatures. Cette affaire contribue à radicaliser. Bédié troque donc le son de la pri ncipale filière économique du pays contre quelques picaillons qui lui permettront de mener campagne. Les négoc iations entre les représentants des baill eurs de fonds et ceux de la Côte-d' Ivoire se déroulent parfois dans un cl imat très houleux. Expert en cacao. À l'époque p résident du Groupement des exportateurs.

il semble évident aux yeux des Européens qu 'il faut continuer à pouvoir échelonner les ventes [O m au long de l'année. Londres ou New York pour s'engager à acheter des milliers de connes de cacao au mois de mai.qui ont travaillé très étroi tement. Courant 1999. Il émane de gens . aux mains d'un organisme privé assez fiable pour inspirer confiance aux acheteurs. Cela passe par la centralisation des info rmations et des décisions. C'est la garanti e d'une harmonie sociale. cout redeviendrait possible. il reçoi t la même rém unération pou r sa récolte. ce bonheur de vivre sont en partie le résultat du système éco nomique en vigueur. Qui serait assez fou à Paris. SOnt convaincus que le cacao est le ciment de la Côte-d' Ivo ire. Grand. discrètement. malgré les dérives. de mettre au point un plan de retour à la stabilisation. tel est leur raisonnement. Et on pourrait indiquer à l'avance aux paysans ce que sera leur rémunératio n. les représentants européens cririquent tom aussi sévèrement que leurs collègues de la Banque mondiale les dérives du système. ils veulent supprimer les Structures co rrompues er écarter les hommes qui les dirigem. l'accueil extraordinaire qu'ils y reçoivent. Hélas! ce combat sera vai n co mme seront vaines les dernières manœ uvres ivoi riennes. beau parleur. Installés au Plateau . les pisteurs. tenter de contrôler le marché.ressource.30 1 Commerce inéquirable Cacao 1 31 lisme affiché le disringuent de beaucoup de ses coll ègues exportateurs. mais gardez les struc(U res. est aux co mmandes.pour la plupart des Français . à quelques pas de l'ambassade de France. affirment ces hommes d'affaires. sans le repère des prix garamis fixés à l'avance? Co mment seront-ils in formés des cours du cacao? Qui les approvisio nnera en engrais? Qu'en sera-t-il des relations avec les imermédiaires. Mais l'Europe souhaite malgré [Om mainten ir un système de garan tie des prix pour les paysans. Com me beaucoup. quand la marchandise ne sera disponib le qu'en octobre. Guy Alain Gauze. souvent français. Vu l'importance politique et éco nomique du cacao pour la Côte-d'Ivoire. \( Il Y a des dérives? Changez les hom mes. Genève. Que le paysan producteur se trouve à cent ou à six cents kilomètres de l'usine de broyage ou du port d'embarquement. trouve un appui in ternation al. autant dire dans le vide. Ces négociants. Ils en SO nt les compagnons de route. le quartier des affaires d'Abidjan. On évite ainsi la baisse des prix au moment de la récolte. Mais cette posi tion se heurte au mur de la Banque mondiale. Le coût du transport n'est pas discriminant. ce discours mesuré. D'où l'importance de le maintenir malgré les perversions. Pourtant. sans une confian ce cotale dans les vendeurs? Avec la confiance. une assurance économ ique et pol itique. C'est celui de l'Union européenne. il s' in terroge sur les modali tés du passage au nouveau système et prend la mesu re de ses conséq uences. Co mment VOnt réagir les paysans. On pourrait continuer à planifier les ventes. À leurs yeux. Il n'a pas d'impact économique. «On nous accusait de vou loir préserver une chasse gardée. le tutoiement facile. pendant des décennies. certains secteurs du gouvernement tentent. Nous parlions à l'océan !J. arborant montre et bracelet en or. No mbreux en effe t SOnt ceux qui plaident pour le mai mi en du système de stabilisatio n. le ministre ivoirien des Matières premières. Elles som indispensables à la Côte-d 'Ivo ire !J . Les problèmes que pose la disparition program mée de la Caistab SOnt diablement concrets. les traitants? Le ministre Gauze est pourtant . Ils apprécient la douceur de vivre de ce pays. Ron erdam. mélangeant harmonieusement vie privée et professionnelle. Mais ce discours ne passe pas. le système de stabilisation semble effectivement. loin du radicalisme de la Banque mondiale. Ils y passent so uvent leurs vacances. Com me eux. aveç les Ivoi riens. Nous étions face à des idéologues. cene harmonie. Pou r un pays dont la production agricole est la prin cipal e .

En brousse. quand le producteur doit absolument vendre. La Caistab est morte. Les Américains prennent le pouvoir Les paysans ivoiriens abo rdent cette nouvelle phase dans un état proche de la panique. au plus fort de la période de récolte et d'exportation. où les con trats se négocient quand la denrée est disponible. Prison nière de son rôl e. À raiso n d'un million de tonn es. chacun va pouvoir dicter son prix: les traders aux exportateurs. La tradi[Îonnelle autOrité de la Caistab est bafouée. donner les agréments aux sociétés exportatrices. celui du marché mondial. Dans coure la boude du cacao. Ils ont raiso n d'avoir peur. Pour stopper l'hémo rragie. Londres et New York achèteront au fur et à mesure de l'arrivée de la marchandise dans les usines. juridique. la récolte est abondante. les fonctionnaires ivoiriens ne vo ient qu 'une parade: ils bloquent les exportations de cacao. Banzio Dagobert. La Caistab disparue. a annoncé pour la saiso n des prix d'achar confortables. Conséquence. pire. près des portS d'Abidjan et de San Pedro. Ils n'accordent plus de cert ificats d'exportation. ainsi appelle-t-on la principale zone de productio n. les cours du cacao se SOnt effo ndrés. Les entrepôts des zones portuai res d'Abidjan et de San Pedro explosent de cacao! Il ne s'agit plus comme à l'époque d' Houphouët-Boigny de faire monter les cours. mais où la politique éco nomique n'a plus guère de place. Au Pl ateau. les exportaœurs aux interméd iaires et les intermédiaires aux paysans. quand les files de camions avec leurs chargements de fèves s'allongent à l'enrrée des usi nes. on compte les points. Car ils serOnt les premiers à payer les pOtS cassés de la transition d'une économie agricole ad ministrée ve rs une économie libérale.. le prix garanti n'est plus qu'une fiction. comme un boxeur sonné. Fin alement. dans les bureaux de la Caisse. Les traders ont eu sa peau! Dès le mois de janvier 1999. on va passer à un marché « spot ». Les dirigeants de la Caistab n'ont pas vu venir le coup. Un froncemenr de sourci ls de la Banque mondiale et du FMI suffit à faire rentrer le récalcitranr dans le rang. Reste un organisme croupio n censé enregistrer les venres.. Une fonction normative. s'écrou le avant la fin du combat. En août 1999. Les hangars regorgent de marchandise. il n'y a plus aucun frein à la logique de marché. puisqu'elle esr toujours en pl ace pour quelques mois et co ntrainte d'assurer aux paysans com me aux exporraceurs un revenu garanti. dans . Les élections présidemielles SO nt dans deux ans et le pouvoir veut continu er à faire com me si . ou dans les villages. Et encore plus vite que prévu. il enterre définitivement près d 'un demi-siècle d'histoire économ ique et politique. On cherche JUSte à sauver ce qui peur l'être. La Caistab disparaîtra. Or. La disparition annoncée de la Caistab élimine un élémenr de stabi lité. Les traders anticipent la libéral isation des exportations de cacao. finit par s'y so umettre. C'est la fi Nouvelle Caisrab )J. les traders réduisent de manière drastique les cours. Tout se fait dans la plus grande précipimtion. avec une récolte abondante et un organisme de régulation co ndamné. Mais la Caistab. Les exportateurs imposell[ leur prix. en cene saison 1998-1 999. pâle successeur de Félix Houphouët-Bo igny. où achats et venres sont pla'nifiés des mois à l'avance. Cacao 1 33 la Caistab vend donc moins cher qu'elle n'achète! Elle est obligée de débourser 800 francs français de l'époque pour chaque tonne de cacao exportée. faute de pouvoir changer la réalité. Elle ne fera plus la pluie et le beau temps dans les campagnes ivoiriennes. La si tuation n'est pas tenable. le directeur général de l'époque.32 1 Commerce inéquitable obligé de reculer. cela fait cher la politique de soutien agricole! Ni la Caisse ni le Trésor ivoirien n'en ont les moyens. c'est pour occobre 1999. En principe. le présidenr Konan Bédié. D'u n marché à terme.

Quand il vaut 2. Parmi les 'élèves présents. Il n'en a ni le courage ni l'envi e. Ancien instituteur. dans le Minnesota. les huissiers qui le harcèlent car il ne peut payet les engrais . entreprise ivoirien ne de 10 000 salariés et principal expo rtateur de cacao dans les années 1990. Ils se rendent directement dans les champs. Aujourd'hui. À vrai dire. Et. le masrodonte ivoirien. du coton n'ont pas de secret pour les équipes de Minneapolis. Les acheteurs de Cargill ne restent pas claquemurés dans leurs bureaux à air conditionné. Dans beaucoup d'écoles de campagne.so nt bien jolies. Plus personne ne veut vendre en dessous de ces prix. La brousse Aambe lt. l'entreprise est formidablement puissante aux Ëtats-Unis.80 francs voire 3 francs. Les marchés mondiaux du blé. dans une so ixantaine de pays au rotal. les salles de classe SOnt à moitié vides. Une bagatelle pour un pareil monstre. s'installent séance tenante. on gravit les échelons un à un . une autre compagnie américaine. Ils auendront là que les cours remontent un peu. Les prix de vente du cacao montent brutalement. Chez Cargill. les dirigeants sont 4( . les ressources lui manquent pour payer la main-d'œuvre. un paysan de la région de Gagnoa. au milieu des anciens. Deux fois moins qu'un an auparavant.50 francs le kilo. L'effet est imm édiat. ils surpaient le cacao. Jérôme N'Gorankro a repris les quelques hectares de l'exploitation familiale à la mort de son père. la chute des cours a été très brutale.. « Si j'en avais les moyens. elles. profitera des pratiques déstabilisantes de sa rivale Cargill. je brûlerais mes sacs de cacao. Cargill est un géant du négoce des céréales et de la transformation des oléagineux.50 francs par kilo de cacao vendu. Assis sur la place du village. Par crainte d'une explosion sociale. Si les paysans font grise mine. dès la récolte de septembre 2000. AJors. une autre dans les faubourgs d'Abidjan. Encore faudrait-il que le prix mondial so it rém unérareur ! Or. Les paysans se sentent lâchés. Forte de ses 100 000 salariés. où la compagnie a son siège.« Vous recevrez un plus grand pourcentage du prix mondial » . le gouvernement ivoirien rente de dissimuler la situation et rabroue les journalistes qui en font état. première année de la libéralisation. le sentiment d'être abandonné du gouvernement. Les promesses de la Banque mondiale . rares sont ceux qui Ont cahiers et livres. cet actio nnaire minoritaire de Sifca. au cœur des zones de plantation..34 1 Commerce inéquirable l'improvisation. La communicatio n externe y est si contrôlée que ses détracteurs accusenr l'entreprise de fonctionnement sectai re. Bien vite. dit Jérôme N'Gorankro. les plameurs ivoiriens perçoivent 2. Comment détruire le résu ltat de plusieurs mois de labeur? Comment se résoudre à les voir partir en fumée? Et dans quel but? Le dépit n'est pas le meilleur conseiller. les grandes compagnies étrangères. ~ Que la Banque mondiale envoie ses représentants dans toutes les régions du pays pour constarer les dégâts! » s'exclame-t-il.. s'invite au festin . Aucune organisation sérieuse n'a été mise su r pied. (ant leurs parents sont démunis. Le début de la récolte coïncide en effet avec la rentrée scolaire. Cargill arrive la première avec une usine à San Pedro. comme nombre de ses collègues Cmo 1 35 planteurs de la région de Gagnoa. Mais Jérôme N'Gorankro ne détruira pas ses sacs de cacao. en C hine ou en Amérique latine. Chez Sifca. N'Gorankro fait le récit des avanies subies ces dern iers temps: la baisse des prix. Jérôme N'Gorankro entaSse ses sacs dans un petit appentis. à trois heures de roUte d'Abidjan. ils en offre nt 2. du maïs. soit 50 millions de dollars d'investissement. Ils n'om eu droit qu'à des bribes d'informations sur les changements à venir. Contrôlée depuis sa fondation à la fi n du XIX' siècle par la famille Cargill. Ses équipes sont aussi implamées en Europe. Fin 1999. Archer Daniel Middland (ADM). Plutôt les brûler que de les vendre à ce prix-là! . du soja. également puissante sur les marchés céréaliers et oléagineux.

En réalité. impossible de suivre les prix imposés par C argill et ADM. Diplômé de Supélec à Pari s. à mettre la main sur des réseaux d' intermédiaires qui achemineront le cacao vers leurs usines. Cela n'arrêtera pas la flambée des prix en brousse. Mais maintenant ? Comment être sûr que les peti tes coopératives o u les entreprises ivoiriennes seront à même de livrer le cacao et de rembo urser les banques? Le charme est rompu. Ces enrreprises américaines ne SOnt pas de simples chargeurs. 11 s'anaque maintenant au cacao. L'objectif initial de l'État ivoirien était de transform er le maximum de cacao possible sur place.36 1 Commerce inéq uitable Cacao 1 37 panagés entre l'aigreur et la fureur. Pas question de laisser les équipements tourner à vide. Les grandes banques fran çaises install ées à Abidjan depuis toujours et qui étaient les fin anciers traditionnels du système de réguladon renâclent de plus en plus à prêter aux petites structures locales. en Côte-d 'Ivoire même. L'actionnaire américain mino ~ita ire. D e gros investissements Ont été consentis. Les emplois créés SOnt peu nombreux. Cargill et ADM sont en effet des entreprises industrielles. trois cent mille tonnes. Finie la confiance. sur un prix d'achat en brousse relativement faible. sans accès à un crédit bon marché. La partie est d'autant plus inégale que les deux grandes multinationales américaines bénéficient d'un atout de taille. les contrats étaient honorés. est à l'agonie. Pour les co ncurrents locaux. En revanche. Elles ne se contentent pas d'exponer des fèves à l'état brut. Parce qu'elles exportent du cacao à l'état brut. les multinationales assoi ent chaque jour un peu plus leur contrôle sur la fili ère ivoirienne du cacao. Rares som les exportateurs ivoiriens qui résisteront. d'économie à Stanford. Conséquence. bénéfi cient de très imponames risto urnes fiscal es. Elles vont s'employer à acheter des fidélirés en brousse. une cinquantaine par usine de broyage. sans maîtrise des techniques fin ancières et boursières les plus sophistiquées. Renversé. en Califo rnie. Au niveau où en sont les cours mondiaux. les interlocuteurs trop fragiles. la Banque mondiale tient à sa libéralisation. suivant leur habitude. Comment acheter 400 fran cs CFA un kilo de cacao qu'on a déjà vendu à 350 ? Les banques refusent de suivre une telle politique. comme (ou[ le système de co mmercialisation ivoirien. Sifca. cela devait générer de l'emploi et des plus-values dans le pays. c'est une politique de la terre brûlée. De l'autre. le général Gueï. quoi qu' il arrive. D 'un côté. Il a déjà réformé le march é ivoirien de l'électricité. n'aura qu 'à rafler la mise et à s'emparer de l'entreprise. Ils ont vendu par anticipation plusieurs gros tonnages de fèves à des industriels américains ou européens. les deux compagnies. Elles en transfo rment aussi une partie sur place. des leaders paysans auroproclamés veulent contrôler les ressources de la . Ils ne peuvent pas suivre la polidque des Américains. En principe. libéralisation et belle récolte obligent. Le climat est trop incertain . elles avaient confiance : l'État garantissait les livraiso ns de cacao. cela fournit à ces multinatio nal es des ressources supplémentaires po ur acheter le cacao en brousse. Patrick Achi vient de passer dix ans chez le consultant international Andersen. au détriment de toutes les entreprises concurrentes. ADM. nomme un « mo nsieur Cacao ». en tablant. les entreprises exportatrices purement ivoiriennes disparaissent. entreprise très proche du pouvo ir ivoirien (le président H enri Konan Bédié en était l' un des principaux actionnaires). n'est pas en mesure de réagir. ai nsi que la suisse Barry Callebaur. Au temps de la C aistab. Sifca. il part pour la France. l'investissement trop hasardeux. sans le soutien d'une mulrinationale. mais surtoU[ parce qu'ell es en transform ent. La partie est difficile. son successeur. Une fois aux affaires. Mais H enri Ko nan Bédié n'aura pas le temps de constater les effets de la libéralisatio n sur la situatio n économique du pays.

de village en village. qUI a besoi n de remplir les caisses de l'Ëtat. Pour en finir. Les exportations de . Achi co mprend que la disparition d'un interlocuteur de référence. pour assurer aux paysans un revenu régulier prévisible. Une Bourse du café et du cacao sera chargée d'o rganiser la commercialisation extérieu re. la rue le force à se retirer. indépendants. Henri Amouzou . Patrick Achi prend so n bâton de pèlerin . Reste une seule soludo n : faire cotiser les paysans. malgré les violences commises dans Abidjan . De bourgade en bourgade. Une réorganisation à la hussarde Très vite. Il se tiend ra trois jours plus tard dans un chahm indescrip tible et entérinera la disparition de la Nouvelle Caistab.« C'est pour assurer votre sécurité ». Achi a chi ffré les déto urnements à 600 millions de francs sur les trois dernières années. Et partout la réponse des paysans est la même : pas question! Pas question de donner de l'argent! Finalement. Sans qu'ils aient été consultés. Mais. le général Gueï disparaît de la scène polirique. JI perd les élections présidenrielles du 22 octobre 2000. afin d'associer les paysans à la gestion du cacao. qui ont un quart d'heure pour convoquer un conseil d'administradon. dans les trentedeux départements du pays. Les trois quarts des planteurs. Encore faut-il dissoudre la Nouvelle Ca istab. Leur expl iquer la situation. cet organisme croupion qu i maintient des emplois inutiles. les coopératives ivoi riennes ne fédèrent que le quart des producteu rs. Gueï se fâche. il faut pouvoir vendre les fèves à l'avance. Or. comme le personnel fon t de la résistance. l'Association nationale des producteurs de cacao de Côte-d' Ivoire. est une catastrophe. Elle sera financée par un prélèvement sur chaque kilo de cacao sortant de brousse. un interlocuteu r unique capable de garantir à la fois les livraisons de cacao et leur paiement. Les fonctionnaires de la Caistab ont volé l'État. aux acheteurs internationaux qu' ils pourront s'approvisionn er. Ainsi naîtra l'ANAPROCI. Son président. il argumente. Les affrontements paralysent le pays. de campement en campement. Or. Malgré ses efforts pour se maintenir à tout prix. Paral lèlement. sont livrés à eux-mêmes. Sans un capital de 300 millions de francs français. Une Autorité de régulation du café et du cacao est mise en place. les co nvaincre. l'ANAPROC I parle en leur nom. se veut le principal porte-parole des paysans ivoiriens producteurs de cacao. elle recule. Entre-temps. détruit les documents comptables qui auraient permis de retracer l'histoi re financière de la Caisse.. Entre les deux. Il faudra cependant plus d'un an et demi pour menre en place les nouvelles structures imaginées par Patrick Achi. dit-on aux « invités . Peu importe le nom de l'institution.38 1 Commerce inéquitable GelO 1 39 filière. Patrick Achi demande aux dirigeants des coopératives. dont des représentants paysans. il faut co nfier la gestion des fonds de la filière à un e banque internationale. Face aux obstacles et à l'instabilité politique. Patrick Achi sait que tOut retour en arrière vers une stabilisation publique est excl u. Pour inspirer confiance. le général-président fajt co nvoquer les dirigeants de la Ca istab à la présidence de la République. de plantation en plantation. le go uvernement. l'État impose so n po int de vue. Les actionnaires. seule une institution adossée à l'État ou dotée d'un capital très important est en mesure de certifier aux exportateurs. d'organ iser l'élection de leu rs représentants. la structure à laquelle il pense ne sera pas créd ible sur le marché mondial. so nge un moment à avancer les fonds. la banque de Hong Kong. La porte de la salle de réunion est gardée par des bérets rouges de l'armée ivoi rien ne. Mais comment réunir rapidement ces 300 millions de fran cs? HSBC. Même la solution privée est difficilement réalisable.

La raison en est simple. Il fu sionne. C'est que les producteurs ivo iriens sont com me le marchand de poisson le ve ndredi so ir quand il n'a pas vendu grand-chose dans la journée. Au large de San Pedro. Orebi enregistre la dégradation de la si tuation ivoirienne. à Londres. Su r le marché du cacao. Mais pour les paysans. En 1987. Les vio lences inter-ethniques ont refait leur apparition. dit-il. nerf de la guerre M ais.. calcule un exportateur fran çaiS. parfois massac rés. se remenent au travail et recommencent à livrer leur précieuse marchandise. face à cette difficile réalité. la flambée des pnx.. De son bureau parisien du quartier de l' O péra. le planteur devra travai ller dix ans sur une plantation de cent cinquante hectares. )l. à une o u deux exceptions près. o n ne fait pas qué palabrer. Fin 2004. Il rachètera un peCÎt torréfacteur de café au H avre. li C'est ce qu'en lan gage sava nt on appelle « la dévalorisario ~ des term~ de l'échange ».. À niveau de stock égal. Il y a une chute manifeste des cou rs depu is 1998. dopés par 1 iOstallation des multinatio nales . sur le marché mondial. à peine 4000 le sero nt pendant la saison 1999-2000. poursu it ce familier de la Côte-d' Ivoire. élus par les planteurs au terme du processus imaginé par Patrick Achi. À la tête d'exploitatio ns maintenant revendiquées par les Ivoiriens. la Bo urse internationale du cacao rourne aussi au ralenti. Peine perdue.ou et quelques autres. tout le monde sait dorénavant que le 1 ~' octob re de chaque année. bon gré. H enri Amou1. Un négociant international estlme que la disparition de la Caisse de stabilisation a fait baisser le prix mondial de la to nne de cacao de 450 euros en moyenne. Les industriels Ont fait leurs com ptes. roUt de boiseries et de cui r. les nouveaux dirigeants de la filière cacao. un cargo attend de pouvoir embarquer 8 000 tonnes de fèves. les paysans d'origine burkinabé so nt pourchassés. Loin de faire exploser les cours. Au lieu des 40 000 tonnes exportées traditionnellement par sa co mpagnie.40 1 Commerce inéquitable Cacao 1 41 cacao sont interromp ues. relative et surtout très passagère. co mm erce assurément moi ns «sportif » que d'acheter du cacao en Côte-d'Ivoire. person ne ne s'affole. po ur s offnr une vOiture de même valeur. 1( On les chasse et il n'y a plus personne pour faire le travail se lamenre Sylvain O rebi. La haine est à rous les carrefo urs.es revenus baissent. l'association fran çaise du cacao qu 'il préside avec sa sœur jumelle britan nique et se retire totalement du négoce du cacao.Côre-d' Ivoire. Après des décennies de présence. plus aucune entreprise française de négoce ?u cacao n'opère en . Largemen t de quoi tenir en attendant que les paysans ivoi riens quittent 1( leur arbre à palabres ~ . Ils Ont dans leurs entrepôts de Rorrerdam . En brousse. de Genève o u de New York l'équivalent de onze mois de co nsom mation de cacao. Et Sylvain Orebi jure ses grands dieux que plus jamais il n' investira un centime en Côte-d' Ivoire. Pourtant. Su r le terraiO. Les prix ne semblent élevés que par rapport aux cou rs mondiaux. Lucien Tape D oh. mal gré. n'o nt souvent ni les compétence~ ni l'expérience qui leur permettraient d'assumer le rôle qUI . la Côted'Ivoire a un millio n de tonnes à vendre et qu'elle ne peut pas les stocker. Il doit se débarrasser de so n stock ou bien le poisson va pourrir. les courbes sur les trente dern ières années sont implacables. À l'o rée du XXI' siècle. Plus rien ne descend de brousse. l'u n des exportateurs français inscallés à Abidjan. la maiso n Orebi se retire donc peu à peu de Côte-d'Ivoire. Il constate à quel poi nt la co ncurrence des Américains a rendu les achats difficiles en brousse. il fallait à un paysan ivoirien deux années de travail sur une plantatio n de cacao de dix heccares po~r s'~cheter u~e Peugeot 404. '. se révèle finalement assC7. Elle est en position de grande faib lesse. » 1( 1( L'argent du cacao.

Un peu de l'avenir de la Côte-d'Ivoire se joue ce jour-là ! Deux ans après la dissolution de la Caisse de stabilisation. Eux qui n'ont jamais eu voix au chapitre. c'est inacceptable. ces leaders touchent en effet au bm. De concert avec le Cameroun et le Nigeria. méprisés. Toujours la volonté de faire remonter les cours. des personnalités influentes. Le gouvernement ivoirien n'a pas réussi à prendre le contrôle de la filière. à l'heure du déjeuner. pour la premi ère assemblée générale de la Bourse du café et du cacao. so rtent.il compter avec les grands exportateurs présents dans cette salle de Yamoussoukro. am enrich i les intermédiaires libanais et la bourgeois ie d'Abidjan. ils imaginent qu'en barrant les roures pour empêcher le cacao de sonir. Ils sero nt inconeournables. Le directeur de cab inet du ministre de l'Agriculture SOrt sous les huées. Ils seront syndicalistes et géreront aussi les fonds prélevés auprès des paysans. Les représentants paysans exposent leurs exigences. avec pour mission de se fuire élire directeu r général de la Bourse du café et du cacao. organiseront le travail. Le 2 août 200 l. Pas question de céder aux objurgations des planteurs. Officiellement. eux qui. Il ne reviendra plus. représe ntent le monde extérieur. Aussi le directeur de cabinet du ministre de l'Agriculture est-il dépêché à Yamoussoukro. Pour les planteurs. Il s se co ncenem et d'un bond se lèvem. par les estimatio ns des traders de Londres! On y réfléch it quelques mois. Ils contrôlent les postes dés. Co uranr 200 1. de ne pas s'en laisser compter par le marché mondial. géreront les taxes parafiscales. L' idée est abandonnée aussi vite qu'elle avait surgi. le temps de réunir deux co nclaves intergouvernementaux qui ne débouchent finalement sur ri en : pour détruire 250 000 tonnes de fèves. Il faudra plusieurs heures pour les ramener à la table de négociation. il faut d 'abord les acheter aux paysan~. désignent . ne restent que deux camps: les planteurs et les exportateurs. ils SOnt aujourd 'hui aux portes du pouvoi r économique. Ils sone huit. Encore faut. des financiers. Il s'agit d'o rganiser la principale filière économique du pays. est aux affaires depuis dix mois. Par exemple. capitale officielle du pays et ville natale de l'ancien président Houphouët-Boigny. les Ivoi riens veulent procéder à l'éli mination de 250000 tonnes de fèves. En août 200 l . qui gérera les fonds. ils feront monter les cours intermaionaux. il suit les pistes tracées par Patrick Achi. Hier ignorés. estime-t-o n autour de Laurent Gbagbo. Mais les planteurs ont gagné. par leur travail. Les insultes fusent. Huit Blancs qui.42 1 Commerce inéquirable Cacao 1 43 est le leur. Il fait stipuler que la BCC sera d'office dirigée par le directeur de cabinet du ministre de l'Agriculture. aux yeux des paysans ivoiriens. c'est l'acte deux de la refondation d'une économie libéralisée. des notables. bafoués. dirigées par les représentants des paysans et par ceux des exponateurs. Le nouveau président. Des structures privées. ils seront demain des hom mes de pouvoir. Le gouvernement entend cependant placer ses hommes aux postes clés. cel ui des grandes entrep rises. Tour jusœ feront-ils monter la tension artérielle de quelques expon ateurs. dans la salle de réun ion de l'hôte! Prés ident de Yamoussoukro. tout ce petit monde se réunit dans un des grands hôtels de Yamoussoukro. c'est le jour de gloire. le socialiste Laurent Gbagbo. Côté paysans. Ils veulent tout le pouvoir! Sans panage! Pour les exponateurs. Cela revient cher et le rés ultat n'es t pas assuré. Perso nne d'autre que le gouvernement ne doit co ntrôler les ressources du cacao. les dirigeants du pays tentent de menre sur pied un plan de réœntion et de destruction des fèves de cacao. L'enj eu est d 'imponance. L'affrontement est inévitable. Dès lors. c'est le tollé. octroieront les licences d'exportation. daquent la porte. D'amant qu'elle ne semble plus co rrespondre aux intérêcs des dirigeants paysans. de savoir qui la dirigera . qui signera les chèques. de la Bourse de Londres ou de New York.

Les paysans veulem par exemple fixer un prix d'achat du cacao qui s' imposerait à tous. dans cette ambiance délétère. les paysans. le gouvernement n'a pas renoncé à menre la main sur les taxes parafiscales. de voyager. Cela permet de caser des amis. de si mples ho mmes de paille. qui pille le pays et les paysans. un rapport d'audit met en lumière les malversations qui ont cours à l'ANAPROC I. SOnt lo in de répondre aux attentes du pouvoir politique.• 44 1 Commerce inéquitable Cacao 1 45 le prés id ent. Les sommes qui circu lent SO nt très importantes. l'associatio n des producteurs. Ce n'est plus la Caistab. C hacun le fait à sa mesure. les vi llageois fid èles au prés ident Gbagbo Ont installé des barrages sur les routes qui relient les zones de production à Ab idj an et San Pedro. o n dénonce la corruptio n chez les au tres. François Kouadio. Pas question pour Laurem Gbagbo de se laisser piéger une nouvelle fois. Fin 2003. voulue par la Banque mondi ale. le géran t d 'une petite coopérative de l'est du pays est associé à la nouvelle équipe. Bien sûr. les incidents entre paysans et exporcarcurs se muhiplient. plus de la moitié des revenus générés par la production de cacao est ponctionnée. Dressant la lo ngue liste des . Les paysans ne SOnt pas mieux rémunérés qu'avant: avec les taxes prélevées par l'ftac et par les organismes professionn els nouvellement créés. Pourtant. soit des dizaines de milliards de fran cs C FA. les conclusions du rapporteur. il en faut déso rmais trois o u qu atre. organ isme central . Encore faut-il que les dirigeants de Cargill ou d'ADM le jugent raisonnable. Celui·ci. C hacu n des pôles de pouvoir. Un Fonds de régulation et de co ntrôle. des cemaines de millions d'euros. veut faire taire les critiques adressées à son pays pour la mauvaise gestion de ses finan ces. Les expo rtateurs concèdem cependant la création d'un prix indicarif. Seul le marché doit fixer les cours. Au fil des mois. D ésignés par le gouvernemem. Po ur se prém unir contre la disparition de marchand ise. d'avoi r de beaux salaires et de belles voitures. l'équivalent des inspecteurs des Finances fran çais. La géographie du cacao ivoirien est donc structurellement con flicmelle. le FReJ doit être créé parallèlemem à la BCC. un an après la création des nouveaux organismes de gestion des revenus du cacao. pour servir ses imérêts du m oment. a débouché sur un chaos organisationnel. Des torrents de boue circulent. à sa manière. Armés de péroires ct de bâtons. Il n'y aura pas d'assemblée constÜuame. a sa structure et le carnet de chèques qui va avec. Les barrages se multiplient. Pour donner le change. Les prix internationaux ont en effet baissé mais pas le montant des taxes. l'ttat. De son côté. ils arrêtent les camions chargés de fèves et rackettent les chauffeurs. salissant l' image que les citoyens ivoiriens se fom de leurs dirigeants et de la démocratie dans leur pays. C'est en permanence Règlement de comptes à OK Con-al. À l'occasio n d'une nouvelle période de tension politiq ue. a rédigé ce rappo rt à la demande du président Laurent Gbagbo. La libéralisacion de la filière. le direcœur général de la Bourse du café et du cacao. so us la pression des bailleurs de fonds internatio naux. haut fon ctionnaire ivoirien du Contrôle d'ttar. Malheureusement. Dès juillet 2002. les exportateurs organisent des co nvois de camions. Les exportareurs ne veulem pas en entendre parler. Les maîtres du bitume font évol uer le monrant de leurs le prélève mem s " en fonction de l'évol utio n des cou rs mond iaux du cacao. L'éco nomi e ivoirienne est déso rganisée. Quand une jo urnée suffisa it po ur ralli er les ports. Ils règncnc sans partage. les administrateurs som convoqués indivi· duellemem au cabinet du ministre de l'Agriculture afin d'entériner la nomination des dirigeants. Le rapporteur. rien n'est réglé. Le conseil d'administration de cette nouvelle Structure est donc constitué à la hussarde. les impôts et les taxes SOnt supéri eurs à ce que perçoivent les paysans.

Comptabilités incomplètes. Il a droit à une baston nade en règle et doi t pendant de longs mois se terrer.46 1 Commerct: inéquitable Cacao 1 47 organismes publics. réclamée officiellement par le ministère de J'Économ ie et des Finances de Côre-d'Ivo ire. Le reste. puis bientôt la guerre. pièces manquantes. quelle importance ? Cette affaire entraînera pourtant en juillet 2003 un nouvel audit internarional des comptes. il dispose d'informatio ns explosives glanées dans les cercles dirigeants ivoiriens. il se réfugie au Ghana vo isin . 170 millions d'euros. président de l'ANAPROCI. paraître ses informations dans la presse d'Abidjan. Ils ne pourront pas pénétrer dans les bâtiments hébergeant les institutions . 15 millions d'euros. les divers organismes de gestion du cacao ivoirien. ce flou a rendu possibles les pires dérives. Entre janvier 2001 et juillet 2003. jusqu'au 16 avril 2004. pour échapper aux menaces de mort. elles dérangent. De son côté. Le magot a disparu En juin 2003. changeant de domi cile chaque soir. s'est évaporé ! Personne ne saura jamais où ils sont passés . sur les 200 millions collectés jusque-là. en principe chargé à Abidjan d'aider les au torités à réform er la fili ère cacao dont il est un spécialiste. les fonds théoriquement destinés à maintenir la vie des paysans ont permis au président Gbagbo d'acheter des armes afin de luner co ntre la rébellion installée au nord du pays. focalisent l'attention. l'Union européenne ne pourront que co nstater les dégâts. La filière café-cacao du pays est passée sous la coupe d'un groupe de rrente-deux personnes.Ce n'est cependant qu' une goune d'eau dans l'océan. reconnaissent sans vergogne qu'une partie des cap itaux du FRC. le Fonds monétaire international. le rapporteur constare que leurs rô les ont été mal défi nis. le contrôleu r François Kouadio n'est pas en resre. Les dérournements n'en SOnt pourtant qu'à leurs débuts. H enri Amouzou. Kieffer fait. Soucieux de voir bien géré ce secteur clé de l'économ ie ivo irien ne. les rédactions font la sourde oreille: les tensions encre Washington er Bagdad. que la fili ère récl ame à cor et à cri la compensation des baisses de reven us des producteurs. alo rs que les cours du cacao s'effondrent sur les marchés mondiaux. a été versée à la prés idence de la République pour participer au maintien de la sécurité dans le pays . spécialistes issus des grands cabinets internationaux. Quand le climat devienc trop tend u. aura à surmonter d'innombrables obstad es. rous représentants théoriques des paysans. que leurs compétences s'enchevêtrent. En clair. date à laquelle cet amoureux de la Côte-d'Ivoire disparaît après un rendez-vous avec un proche de la famille du président ivoirien. trouvero nt souvent porre close. registres non renus. Souvent. Quelques semaines plus tard. peut rour juste débloquer 30 petits millions d'euros. le FRC. les trente-deux délégués départementaux inventés par Patrick Achi qui se partagent les posres au sei n des divers organismes de gestion du cacao. Ancien journaliste du quotidien économique parisien La Tribune. Le rapport ne recevra pas le sceau officiel de l'frat.. . Enquêteur-né. Il en fait une affaire personnelle. ont drainé la bagatelle de 450 millions d 'euros. À Paris. touS contrôlés par les associations de planteurs. Les enquêreurs. Le document est po urtant communiqué aux ambassades occidentales par le consultant Guy-André Kieffer. d'origine canadienne. écritures doureuses ! Bien mieux: ! Cen e enquête. les dirigeants de la fili ère ivoi rienne du cacao. privés ou sem i-publics créés en trois ans. a fait main basse sur les ressources de la filière afin de racheter une entreprise d'exportation de cacao. qui en a la charge. Ajouré à l'absence de véritable SHucture représentative du monde agrico le.. la Banque mondiale. Alors 15 millions. Guy-André Ki effer est indigné par les malversations dans la fili ère.

Co up de chance: le patron d'un fonds d'i nvestissement californien a vent de l'histo ire. une mystérieuse société d'origine luxembourgeoise. Lucien Tape Doh. le tour de piste de Gambit et de son représentant africain Christian Garnier fait long feu. Coïncidence: ce capitaliste est d'origi ne ivoirienne. Leur jugement est sans appel. un énorme panneau rouge signale la présence de la multinationale suisse. les odeurs de chocolat sont de plus en plus disc rètes. en instal lant un e usine sur le terriwire américain . Non contents de suivre l'antienne de nombreux économistes qui conseillent aux pays du tiers monde de transformer les matières premières avant de . Le nombre d'employés fond à vue d 'œil. Elles s'engagent à lui livrer l'intégralité de leu r production. Finalement. Plus de 10 % de la production ivoirienne! Selon j ean-Claude Amon. Christian Garnier. plurôt que de traîner ce boulet. Le conseiller du président s'i nstalle à Fulwn où il deviem le patron d'une no uvelle entreprise : «New York C hocolate Confections Co mpany)). Fulton a aussi le to rt d'être trop éloigné des grands centres de consommation . Trop loin des ports. les équipements de l'usi ne sont vieillots et obsolètes. Dans les parages. Nesdé cède les locaux pour 100 dollars symboliques à la municipaliré de Fulton. Il y a pénurie d'emp lois. Un peu plus tard.tat de New York. Toutes les grandes compagn ies chocolatières installées aux t. elle broyait des fèves de cacao dans une grande usine blanche. L'objectif affiché est des plus ambitieux. En échange. De plus. Son objectif avoué était de fournir des armes au président Gbagbo. Il prend comact avec les autorités d'Abidjan qui flairent la bonne affaire. En revanche. les délocalisations font des ravages. Autrement dit. qui traverse une sérieuse crise économique. . les producteurs ivoi riens de cacao vont réaliser une magnifique affai re. Au-dessus de la pone d'entrée. C'est un coût qu'il faut éviter. Garnier ne se cachait pas de vouloir acheter ainsi un droit d'entrée dans le pays. les fournisseurs d'armes ne se cachent guère. Gambir.tats-Unis viennent faire le rour du propriétaire. Mais les locaux S vides: les dirigeants de Nesdé ont estimé Ont que ce site industriel ne correspondait plus aux impératifs du marché modern e. il prétend vouloir acheter à rerme 80 % de la récolte ivoirienne ! D 'o res et déjà. N esrlé a raison de panir. Depuis 1902. Garnier et Gambit leur assu renr des revenus trois foi s supérieurs à ce que rapportent les ventes aux grandes multinationales. Garnier aurait signé quelques contrats avec une poignée de coopératives. Une proposition de rêve. une trentai ne de millions d'euros venus de Côte-d 'Ivoire so nt repérés aux ftats-Unis. Nesdé cherche un repreneur. Ce petit monde interlope disparaît rapidement de la scène ivoi rien ne. Nesdé est l'une des dernières enrreprises à avoi r mis la dé sous le paillasson. Sans cesse entre l'Mrique et l'Europe à bord d'un Falcon affrété par sa compagnie. En février 2003. mais totalement irréaliste. Mystérieusement. Très exactement à Fulro n. le conseiller présidentiel. petite ville de l't. « Ce n'est pas parce que les producteurs ivoiriens om remis une imponante somme d'argent au président de la République pour défendre les braves populations ivoiriennes qu'on doit nous imposer un audit! )) explique en août 2003 le présidem de la Bourse du café et du cacao. 11 s'agit de broyer sur place 150 000 tonnes de fèves de cacao.48 1 Com merce inéqui [able Cacao 1 49 du cacao ivoirien. Le rythme d'activité de l'usine baisse peu à peu. cct ÎnvestÎssemem va « rompre le cercle vicieux du sousdéveloppement » . Mais cette tentative illustre bien l'é[at du pays. il exige de transporter les fèves par camion ou par train. Peu impone. fait son apparition sous les traits d'un Français au long et sinueux parcours africain. Le ministre des Finances ivoirien et le conseiller aux affai res industrielles du président Gbagbo se rendent sur place et décident de foncer.

refwent de livrer leur production. irait se soucier du rapatriement éventuel des bénéfices? Po urquoi faudrait-il rendre des comptes aux paysans ivoiriens dont les cotisations SO nt urilisées pour réd uire le chômage américain? Épilogue Six ans après avoir poussé à la réform e. comme en témo ignent les graves événements du déb ut de novembre 2004. la production devrait co ntinuer à augmenter. Cela ne durera pas éternellement. Pendant ce temps. le cacao a continué à sortir de brousse. C'est que six ans de désordre n'o nt pas encore rayé de la carre la classe moyen ne paysanne ivoirienne. Ses compétences agricoles sont réelles. Le sénateur démocrate de l'État de New Yo rk.tat et d' une petite élite paysanne su r la ma nne cacaoyère. partent en fumée. seize si les quatre cents emplois sont réellement créés. un seul élément positif : même aux pires moments de la vie politique du pays. Les paysans attendent en vain les quelques dizaines de milliards de francs CFA. les Ivoiriens vOnt le fuire sur le terriroire de l'adversaire. Hillary C linton elle-même s'est réjouie de cene installatio n. fruits de leurs cotisations.: révolutio n verte)l dans le secteur du cacao ivo irien. elle est bien éduquée. Les mesu res adoptées de 1998 à 2004 n'o m pas amélioré le niveau de vie des paysa ns. Non plus pour protester comre la baisse des cours mondiaux mais po ur obtenir de leurs d irigeants le versemenc des aides qui leur étaie nt dues. des exporrations de cacao. Comme au premier jour. avec le départ de pl wieurs milliers de ressortissants fran çais et la paralysie. Et qui. où la production de cacao . au Ghana où la situation politique est stab le. Mieux encore. Charles Schumer. Ils co minu ent à percevoi r une parr infime du prix mondial du cacao. En septembre 2004. La disparicion de la C aisse de stabilisation a donc introduit un élément supplémentaire de déstabilisation dans un pays peu à peu conduit par ses dirigeants vers une si mat ion explos ive. les dirigeants de la Banque mo ndiale dressent un constat accablant de la situation. censée s'interposer encre les rebelles et les fo rces gouvernementales. Mais l'argenc a servi à acheter les avions de chasse gouvernementaux qui . ils SO nt trop heureux de voir quelques dizaines d'emplois sonir de la hotte de ces Pères Noël ivoiriens. La corruption atteint des niveaux inégalés. qui auraient dû permettre de préfinancet la réco lte. une fois de plw. dans un e Côte-d'Ivoire au bord de la guerre civi le. Pou r eux.50 1 Commerce inéqui table Cacao 1 51 les expone r. manifestem . ils cominuent à déno ncer la mainmise de l't. on semble toucher le fond. de l'autre côré de la fronti ère. H éritage des années Houphouët. début novembre 2004 . Les innombrables détournements auxquels se so nt livrés les dirigeants de la fi lière ont vidé les caisses. elle parvient encore à faire tourner la principale fil ière éco nomique du pays . pour accroître leurs gains. Malgré les aléas.Boigny. Ils VOnt investir au cœur de la grande puissance impérialiste! Peu impone que les sommes utilisées son ent des caisses du Fonds de régulation et de co ntrôle qui n'a pas du tOUt cet o bjectif! Peu importe que le co nseil d'administration et la direction de ce FRC soient à la solde du gouvernement et ne d isposent d'aucune légitimité! « Rompre le cercle vicieux du sousdéveloppement ~ ne suppose-t-il pas quelques sacrifices? Quant aux dirigeants américai ns de l'Agence de développement industriel du comté d'O swego qui se trouvent au cœur de la manœ uvre. détruits par l'armée française après la mon de neuf soldats de la force Licorne. D ans ce so mbre panorama. Les producteurs se rebellenc. n'a-t-il pas promis des su bventions? Un million de dollars toU( de su ite. à travers « une multitude d 'insrÎtutions inuti les qui abu sen t des prélèvements parafiscaux )). signe selo n les agronomes d'une . la libéralisatio n reste à faire.

elle cons[atait elle aussi que ses petits sachets ne dégageaient plus la saveur d'antan. à déplorer la quali té du café qu'elles consommaient depuis quelque temps. deux alertes septuagénaires parisiennes. le restaurateur jurait ses grands dieux n'y être pour rien. entre mille autres sujets brûlants. Il n'avait aucun goû t. CAFÉ Par une froide soirée hivernale. Plus portée sur les cafés solubles. » Nicole opina du chef. la consommation a baissé de 3 % en 2003. en vinrent. réunies pour une fête familiale.52 1 Commerce inéquitable augmente également de manière considérable année après année. on se prépare à prendre le relais pour le jour où. commenta Francine. Francine et Nicole. la C~te-d'Ivoire aura réussi à détruire la belle machine à produne du cacao et des richesses mise au point au déb ut des années 1950. à force d'incompétence. Les • petits noirs lt servis dans son restaurant favori n'avaient plus leur arôme habituel. Les grandes multinationales de la torréfaction. j'en ai été réd uite à jerer un paquet de café de grande marque. Sylvie se mêla à la co nversation. Son fournisseur n'avai t pas changé et ses percolateurs éraient régulièrement entretenus. 2. En Europe. les organisations de pays producteurs et consommateurs son r conscientes du problème ct tentent d'y . Pourtant. En Allemagne. Toures nois avaient raison. de nombreux co nsommateurs font le même constat ct réduisent leurs achats de café. « L'aune jour. de malversations et de divisions.

où. Dans ces condjrions. la moitié du coût de production. les ouvriers agricoles om entamé leur lente pérégrination sur les pentes douces des régio ns caféières. J'Ëthiopie a donc vu ses revenus à J'exportation . La baisse des cours du café y a généré chômage et misère. Alors que le monde finan cier et les médias n'o nt d'yeux que pour la flambée de la nouvelle éco nomie et ses goldm boys. Le graphique repré· sentant ce déclin tient moins de la courbe que de la di agonale partant du coin supérieur gauche d'un rectangle vers le coin inférieur droit. les prix sont les plus faibles depuis un siècle. En Ëthiopie où. Cependant. En clair. en 1989. aussi brutale qu'en Amérique ce ntrale. pas question d 'investir le moindre sou dans l'achat d'engrais ou de pesticides! Pas question de passer des heures à arracher les mauvaises herbes au pied des arbustes! Pas question de se banre pour obtenir un bon produit ! On travaille mal le ventre vide. On en parle moins car l'économi e de ces pays ne dépend pas des seules exponations de café. découvrirent les vertus dopantes de cerre nouvelle plante. où l'on cote les cafés les plus fins. Arrive un moment où l'on cesse de travailler et. les caféiculteurs ont perdu 40 % d'un pouvoir d'achat déjà ridiculement faible. lors de la précédenre crise. cependant. la tonne atteint la barre des 400 dollars: inctoyable quand on sai t que les cultivateurs ne gagnent leur vie qu 'au·dessus des 1 200 dollars. depuis qu'on tient une comptabilité plus ou moins exacte de l'évolution de ces prix. Chaque grain de café récolté est un pas de plus vers la faillite et la misère. du Chiapas mexicain . Il faut attendre janvier pour voir l'armée des péones passer au-dessus des mille mètres et arracher les cerises de haute qualité de leurs arbustes. l'appauvrissement est également constant. Produire du café ruine les paysans. ses recerres en devises chuter de moitié: voilà de quoi confoner la place de choix qu'elle a toujours occupée au hit-parade des pays les plus misérables de la planète. les productions indonésienne et indienne souffrent de la même manière. les arabicas d'Amérique latine. la chute des cours avait fait basculer de nombreux paysans vers la guérilla zapatiste jusqu 'à Panama. En novembre 2002. les experts de l'Organisation internationale du café déclarent que les prix SOnt à leur plus bas niveau depuis trente ans. à Paris. . Au lendemain d'une guerre avec l'Ërythrée qui a saigné les finances publiques des deux pays. les producteurs du Kilimandjaro au Kenya voient leurs revenus chuter de plus de 50 %. Car la produ ction de café joue un rôle central dans la vie économique de cette région. quelques moines intri gués par l'agi tation qui s'était emparée de leurs chèvres après qu'el les avaient croqué quelques baies rouges et vertes. tout au long de l'isthme centraméricain. où l'on COte les robustas d 'Afrique et d 'As ie. En dollars constants. En Asie. À la Bourse des matières premières de New York. D'octobre à janvier. Francine et Nicole subissent le contrecoup de cette crise mondiale des cours du café. faillites et dram es. le prix international du café attei nt des niveaux jamais égalés auparavant. sans le savoir. au XIII' siècle. Puis ils reprennent leurs calculettes et constatent qu'en dollars co nstants. C'est là qu'on trouve les arabicas de qualité moyenne. ils travaillent sous la ligne des mille mètres. Dans un premier temps. ils n'ont cessé de décliner.54 1 Commerce inéquitable Café 1 55 faire face. la crise du café a frappé partout. selo n la légende. En décembre 2002. Amérique centrale: la catastrophe Nulle pan. dans la plus grande discrétio n. la princi pale raison de la dégradation de la qualité du café prod uit ces derniers temps est diffici le· ment maîtrisable: c'est la baisse des cours mondiaux du café. la crise n'a été aussi manifeste. Au début des années 2000. À Londres. le kilo ne vaut pas plus de 50 cents de dollar.

gros producteur de café. moins chanceux. fourb ue. Le président Berger. Les exploitatio ns agricoles. pour échapper à la crise. se dressem mainrenam dans un rigoureux alignement des ran gées d 'hévéas o u de bananiers. Elles savent le métier de moi ns en moi ns rém unérateur. Là où croissaient to uS les ans des cerises de café. la situatio n n'est pas plus brillante. Au H onduras. les afFaires conrinuaiem . le Guacemala a. Au N icaragua voisi n. Ils so ne à peine 200 sur les 60 000 à posséder les capitaux nécessaires. sero nt arrêtés o u. Certains ne s'arrêtent pas là er. le Guatemala n'échappe pas à la règle. tOuS les autres. et ces clients-là de moi ns en moins solvab les. Au to tal . vers l'eldorado américain. élu à la magistrature suprême en 2003. rentent de passe r les frontières vers le nord. quand il fa ut co ntinuer à payer les ouvriers afin d'entretenir les terres. pendant que l'armée traquait la guérilla et répri mait les populations indiennes. de tout temps. un m illion de perso nnes en Amérique centrale SOnt au bord de la fa mine. Café 1 57 D 'Antigua. suppo rter un endettemem colossal. selon les do nnées des agences internatio nales. à la tête d'une exploitation d' une quarantaine d'hectares. D'autres. n'emplo ient plus q ue 50 000 o uvriers agricoles. producteu r de café de père en fiJs depuis si longtemps que l'arbre généalogique semble avoi r pris racine dans les plantations? La quarantaine harassée. les o uvriers agri coles SOnt chassés des terres où ils étaient installés. vers la capi cale. (Out le tissu social est déstabilisé. est très rédui te. la frange des producteurs de café guatémaltèques capables d'un te! reviremem . Souvent les planteurs ne sont même plus reçus par les d irecteurs des . Grand prop riétaire cerrien. il a fait arracher touS ses arbustes. ou fincas. La situation pousse bea ucoup de jeunes à fuir vers les vill es. C om mem fa ire quand on est aux abois. Jamais les exportations n'o m cessé. doi t.pi re encore. Les au tres. bloquant parfois la ci rculat ion dans un geste de désespoir vain . si l'o n excepte le Mexique. mo urront de soif et de fa im en traversa nt le te rrib le désert de l'A rizo na. Mo rales. la fili ère doit s'endetter à hauteur de 340 millio ns de do llars. Les plantatio ns tombent à l'abandon et plusieu rs diza ines de milliers de pauvres hères bourl inguent m isérablemem le long de la ro ute panaméricaine. à l'exe mpl e de TItO Mo rales. comme beaucoup d'autres. l'emprunt est inévitable. soit quatre fois les recettes générées par la récolte 2002. d'un tel investissement. gros prod ucteurs su renden és o u sala riés agricoles au statut par défi nition précai re. À peine so rri de quarante an nées d'une guerre civile qu i a laissé 200 000 morts sur le carreau. Certains d 'entre eux réussiro nt leu r migration. Po ur tenter de survivre. Tegucigalpa. fou rni aux co nnaisseurs un café d'une gra nde fi nesse. Malheureusemem . Po ur faire murner l'exp loitatio n quand les cours du café ne su ivent pas. il est passé à une agriculture qui ex ige de gros moyens. faite de main-d'œuvre et de travail méticuleux. en ces années de crise. économique et sociale du pays. En 2003. Au plus fore des régim es militaires. le café guarémalrèque est toujo urs aussi demandé. D 'une acti vité traditio nnelle. sont obl igés de subir la crise. Pri nci pal pays d'Am érique centrale. Comm e les cours ne couvrent plus les coûtS de production. l'ancienne capitale. . ou des bo rds du lac Atidi n.56 1 Commerce inéquitable Mais ces ouvriers agrico les sO nt de moins en moins no mbreux dans les plantatio ns. Au Salvado r. Les banques se fom de plus en plus tirer l'oreill e. de bus brinquebalams en cam ionnenes po ussives. n'a pas eu à passer par là. la production et les expo rtatio ns chu tent de 40 %. où lis vo nt grossir les rangs des crève-la-fai m . La culture du café joue un rôle clé dans la structuration politique. le ca fé faisait trad itio nnellement vivre une cenrain e de mill iers de producteurs. Présider la Fédération des producteurs de café du pays peut o uvrir la vo ie à une carrière po litique de haut vol. Il y en avait 160 000 à la fin des années 1990.

Président de l'Association des exportateurs de café dans les années 1980. tout le monde connaîc les règles du jeu. On sirote un café. Sur le bureau. Parfois. Tito Morales et ses co ll ègues ne peuvent rembourser. acheter quelques sacs qui sero nt sû rement les meilleurs qu'ait vus l'exponateur auquel on les a promis. Rançon de l'insécurité ambiante.58 1 Commerce inéquitable succursales. l'école des enfants.uel il passe le plus cla ir de ses journées. des ouvriers agricoles. la capitaJe. Paraphrasant sans le savoir le Mirabeau de la Révolutio n française . pour préserver un mode de vie qui fur celu i de so n père et de son grand·père. tu es saisi $. Tito MoraJes va et vient en permanence eorre ses terres et Gua· temaJa Ciudad. au centre du GuacemaJa. pour fai re plus de paniers. guaté maJtèque d'origi ne française. Le principal d'entre eux opère au fond d'une bicoque des beaux quarriers de la grande ville. revendre avec le bénéfice maximum pour le co mpte d'une petite multinadonale d'origine salvadorienne. don Lorenw occupe une vaste pièce climatisée meublée de quelques canapés usés par les ans et d'un fàureuil à bascule. La cinquantaine affable et volubile. est bien plus misérable.[. Parce que la crise du café se poursu it. on emmè ne les enfan ts aux champs et on les fait travailler. comme on C. aJias Laurent Vidal. Le son des péones. parce que les cours restent trop bas pour en vivre décem ment. L'abonnement aux informatio ns économiques de l'agence Reurers lui permet de suivre en temps réell'évolucion des cours du café à la Bourse de New York. Alors. à l'autre bout du pays peut·êcre. « Si tu ne paies pas. Dans la pièce. Installés là com me pour approcher le bourreau. avance les fonds pour payer les engrais. un garde armé d'un fusil à pompe au canon scié est posté dans une casemate à l'entrée du jardinet qui entoure la maison. Ne restent plus que les souven irs de grandeur. . vendues par la banque ou par un créancier vorace. So uvent payés à la tâche. quand on pouvait prendre l'avion pour passer la fin de la semaine à Miami. pour sauvegarder l'exploitation fam iliaJe. menace don Lorenzo. Les créd its inaccessibles. la poignée de planteurs qui le fournissem lui doivent la bagatelle de 14 millions de dollars. leur violence et leur in éluctabilité. au panier. Renouant avec la grande tradition latino·américaine des occupations de terres.)I Mais vivants. l'o rdinateur relie don Lorenzo au monde extérieur. dans leq. Pour aBer plus vite. d'aJ ler là-bas dans une finca. Acheter à bas prix ne pose guère de problèmes par les temps qui courent. ils ne gagnent guère pl us de 2 dollars la journée. exporre du café d'Amérique centrale depuis plusieurs décennies. On peut ai nsi croiser aux terrasses des bistrots ch ics de G uatemala C iudad les anges déchus de grandes fàmilles du café. traversent le jardinet qui ceinture la maison et viennem s'effondrer dans les canapés au tissu élimé. ces modesces journaliers dont les parents ec les grands·parents avaient retourné pour le compte du patro n les mêmes terres depuis des décennies? L'éraient·i1s enco re. ils commemem leu r situation critique pendant que don Lorenzo pianote sur les touches de so n ord inateur. où résident ses créanciers. Régulièrement. Leu rs comptes bancai res som dans le rouge. 1 59 va au su pplice. don Lorenzo prête. pour conserver le statut de patron. en Alta Verapaz. Les terres sont parties. l'essence de la voiture. une centaine de familles s'empara à la fin de l'an née 2001 d'une finca.~ Nous ne sortirons que par la force des baïonnettes» -. l'étaient· il s encore à leur arrivée. Alors. une rébelli on éclate. et l'envie de tâter enco re du café. don Lorenw. Les producteurs auxquels il achète habituellement leur café so nt lessivés par plusieurs années de crise. ils passem do nc devam la casemate d'où émerge le fusil à pompe. La crise précédente ou l'antépénultième a ruiné le clan. les saJariés. ils procl amaient: ~ Nous ne sortirons d' ici que mortS. Coex. Son métier: acheter le moins cher poss ible. Courant 2002.

. l'hôpital San Juan de Dios et un palais présidentiel. permettra une augmentation de la consommation européenne de café et une hausse du niveau des prix chez les producteurs. vaut 15 dollars pendant tout le conAit alors que les coûts de production et de commercialisation sont largement supérieurs. En 1933. Le quintal de café. Dans un univers régional fait de coups d't. on grimpe doucement un chemin bordé d'une pelouse soigneusement tondue. Don Fernando Felipe Teran est l'héritier de certe histoire. depuis des zones de plus en plus reculées. la situation économique se détériore. le long de l'allée. la capitale. Comment comprendre. puisqu'o n les chassait. les Costaricains créent leur première agence de régulation de l'activité caféière. Apparaissent une université. plutôt que de s'en retourner vers une misère assurée. soixante kilos dans le monde anglo-saxon. les cours du café s'étaien t effondrés ? N'avaient-ils pas raison de se révolter. c'était trop pour le patron. seul le plan Marshall mis sur pied par les Américains pour redresser l'économie européenne en ruine. peintre français.bien qu'il soit en réalité très américain -. puisqu'on les licenciait au motif que là-bas. Il en témoigne derrière les grilles de la finca. se développe. avec la nourriture et le gîte assurés. ensaché et srocké. plus leurs familles. les cours s'effondrent de nouveau en raison d'un excès de production. la crise du café provoque d'énormes dégâts. certains proposaient de rester sans paie. à New York. jusqu'à l'ex portation. pas d'argent. San José. La Seconde Guerre mondiale met un coup d'arrêt à cet élan. s'en étaient retournés Gros Jean comme devant et condamnés au silence ? À l'arrivée du bus qui les amenair de leur village natal vers la plantation. quelques dollars. C'est là que le café est trié. leurs voisins descendus comme tous les ans avec femm es er enfants vers les exploitations du sud du pays pour gagner quelques querzals. de rébellions et de massacres. grâce à la richesse générée par les exporrations. Les pays larinoaméricains protestent officiellement auprès des autorités américaines qui leur opposent une fin de non-recevoi r. Comment nourrir deux cents ouvriers. dans des hangars aux taux d'humidité strictem ent contrôlés. lavé. En 1958. le centre d'usinage du café. le plus européen de la région . séché.rat. puisque les cerises étaient sur les arbres à porrée de main? Alors. qui permerrraient à grand-peine de survivre le reste de l'année. Toutes les familles paysannes se lancent dans le café. de plus en plus éloignées des pisres carrossables. sur le développement du café. le pays a fondé son développement relatif. le gouvernement de San José favorise l'imporration de charrerres à quatre roues. La construction du chem in de fer démarre en 1890. Encore quelques pas : voilà le beneficio. réputé pays le plus riche. le patron leur avait fait comprendre qu'il n'y avait pas dç café à récolter. symbole de la République du Costa Rica. Un peu plus haut. Mais même cela. les couleurs du domain e. Privés de leurs marchés européens. leurs cousins. la propriété familiale. pas de travail. après vingt-quatre heures de roure. Achille Bigaud. le plus stable. Mais le répit sera de courte durée. un théâtre municipal. Pour faciliter le transport des sacs de café vers les ports. les exportateurs de San José sont prisonniers de leurs clients nord-américain s. les maisons du personnel sont toutes de bleu et de blanc. so n incomestable stabilité politique. Dès 1840. Les premiers arbustes apparaissent dès les années 1830 puis se multiplient grâce au succès des exportations. Après la guerre. puisque leurs frères.60 1 Commerce inéquitable Café 1 61 ces enfants sous-alimentés et mal scolarisés. Une fois passé un garde armé d'un pistolet bien en évidence. quand les banquiers étaient à la porte de l'exploitation prêts à la saisir? Même au Costa Rica. en améliorant le niveau de vie. eux qui en avaient la possibilité. Partour où l'on produit du café en Amérique latine. devient le portraitiste des barons du café.

les citoyens. en ces an nées de crise. Au Costa Rica. il y a moins de mauv~ises herbes et les coûts de main-d'œuvre SOnt réduits. Les entrepôts débordent en effet de grains de café. La violence gangrène toujours la soc iété. pas les arb ustes. les pires inquiétudes som deven ues réal ité. Pourrant. Don Fernando est obligé de réduire les dépenses. les responsables politiques s'inqu iètent de la pérennité du système démocratique en place. leur cueillette atteint un niveau inégalé : 50 mill io ns de sacs. Afi n de limiter les frais. les cours d u café co mmencent à remonrer. C'est près de la moitié de la production mondiale. Les maisons du person nel. les COÛtS de production ne SO nt pas couve rts. traquan t les grou pes de guérill a d'extrême gauche. Et pourquoi les stocks sont-ils si bien garn is? La réponse est si mple: parce que la production est pléthorique. no mbreux: dans ce beau pays. Le gouvernemem s'en inquiète. O n écono mise l'eau: on arrose le sol. grâce aux talents de négociateur du maÎ[re des lieux. fo ndemenr de cetre stabil ité politique. Mais so us le béton. Les régimes mili tai res les plus brutaux se sont succédé sans disco ntinuer. pourrait ne pas survivre à l'effondrement des cours du café. le pays n'est pas encore deven u démocratie caféière. d ictature abonnée aux régimes mili taires les plus sanglants. En ourre. les Brés ili ens. Contrai rement à la tradition locale. sont les cibles privilégiées des gangs. À l'ombre des branches. Les princi paux producteu rs et exportateurs mondi aux. Les stocks sont assurés pour de nombreux mois de conso mmation. Les plus proches de la capirale Ont été transformées en lotissements immobiliers. Le béton rappon e plus que le café. oppri mant les populations indiennes. Prix Nobel de la paix. Privés de revenus. on laisse pousser des arbres pou r protéger les plantations du soleil. à New Yo rk. en quelques an nées de crise. Le pays se remet à pei ne de quatre décenn ies de guerre civile. Mais aucun cordon policier n'empêchera jamais la pauvreté et la misère de trouve r un exutoire. récoltent de plus en plus de cerises de café. rép rimant sans pitié les défenseurs des dro its de l'homme. ne SO nt plus aussi fréquemment repeintes. les arabicas de don Fernando se vendent deux fois le prix de la Bourse de New Y ork.62 1 Commerce inéqui table Café 1 63 Ici so nt prod uits (Ous les ans envi ron 10 000 sacs de café. on a donc espacé les épandages d'engrais. peu de chose en réali té. le café ne repousse pl us. malgré ces prix de vente exceptionnels. Au G uatemala. majoritai res dans le pays. Car. don Fernando a été obligé de disperser certai nes des terres de la propriété fam iliale. Jadis république bananière. Ils permettent aux grandes entreprises torréfactrices de gérer leurs achats au jour le jour et de fa ire baisser les prix. Grâce à leur quali té universellement reconnue. les plus misérables des G uatémal tèques basculent dans la délinquance. Tout au long de l' isth me centraméricai n. ils restent inférie urs aux cOÛtS de productio n. Le hold-up vietnamien Fin 2004. les problèmes écono miques nés de la baisse des cours du café menacent la stab ilité politique de ces démocraties fragiles. En 2002. Rigoberta Menchu a encore fort à fai re. met des forces de police en nombre croissant sur les itinéraires touristiques. Le mécanisme de répartjtion des richesses entre les différentes cl asses sociales. Le Brési l est au café ce que la Côte-d' Ivoire est au cacao ! Mais qua nd les producteurs ivo iriens installent leurs planta- . tour autour de San José. souvent à cause de la crise du café. Les touristes. la pressio n démographique fai t monter les prix du foncier. Les paysans d'Amérique centrale n'o m donc cen ainemem pas fi ni de souffri r. Pounant. qu i pan ent aux quatre coi ns d u monde. protégé par une législation sociale très avancée pour la région.

les Indonés iens sur le marché du robusta.thiopie ou les arabicas lavés d'Amériq ue centrale. et un verre de whisky. un de ces peties pains fo urrés de viande co nsommés dans toure l'Amérique latine. les co nvives évoquent les difficultés du temps présen t. parfois par l'État. Nul do ute. plus au nord. Au cours de ces soirées. To ut l'édifice embaume en permanence le café. les changements de stratégie des prod ucteurs brésil iens Ont appo rté au marché du café d 'im pressionnames quantités de sacs. le recours aux techniques agro no miques les plus sophistiquées augmente les rendements. Une petite un ité de torréfaction est installée au rez-de-chaussée. qua nd leu r stratégie eS[ gu idée par des impératifs de survie. Seul le Brésil reste into uchable. Ce son t des chefs d'e ntreprise soutenus par des banques. Telle était la hi érarchie jusqu'à la fracassan re arrivée des Vietnamiens. à la fin des années 1990. Pour fO US les p rod ucteurs d'Amérique centrale. Rarement irruptio n aura été auss i ton itruante. il était entend u. Entre une empanada. les prod ucteurs de café brésil iens som au cœur d'une vaste o rganisation. au catalogue des épopées agricoles. Ce ne som pas des groupes de paysans sans terre partis créer de nouvelles zones de culture. De plus. Quant aux Français. l'Indo nésie et la Côre-d'Ivoire jouaient les premiers rôles. Peu impo rte que cela so it inexact! Le chambo ulement est si impo rtant qu' il faut bien trouver quelques bo ucs émissaires. D ans ce mo nde-là. hors du co nti nent. en tout cas. les Vietnamiens réussissent à disputer à la Colombie le titre de deuxième producteur mondial. Sans ou blier les fameux mokas d't. au centre de la capitale guatémaltèque. les Brési liens agissent méthod iquement. en co ntact avec les organisations profess ion nelles. co mme au Guatemala ou au Nicaragua. Au Costa Ri ca. que l'épopée vietnamienne d u café fi gurera. au sud du pays. Au G uatemala. pl môt tendance à stagner. ce qu i n'exclut pas les variatio ns dues aux caprices de la narure. accusés. Les niveaux de prod uction SOnt plus stables. responsable à de nomb reuses teprises de la destruction de leurs récoltes. vers les Érats de M inas Gerais et de Sao Paulo. q u'il faut aller chercher le prin cipal respo nsable de l'effo nd remem des cours. dom l'o bjectif est d'assurer leur suprématie su r le marché mondial. lassés de su bir les vagues de gel q ui s'abattaiem sur leu rs plantations. Po ur ce q ui es t du robusta. Les progrès des Brés iliens ne surprennent ni ne choq uent grand mo nde. d'avoir fin ancé la percée vietn amienne sur le marché du café. les paysans des hauts plateaux vietnamiens Ont en effet bo usculé l'o rdre établi sur le marché mondial d u café. un bâtiment en brique rouge. Rien n'y fa it ! Les légendes Ont la vie d ure. c'est beaucoup plus loi n. ils se défendent com me de beaux d iables d'avoir joué le moindre rôle dans la percée vietnamien ne. ten us au courant des évolmions du marché mo ndial et qui procèdent à des investissements massifs. Ainsi. invariablemen t on maudit les lointains Vietnamiens et leurs anciens colonisateurs français. un jo ur. les quantités dispo ni bles pou r l'expo rtation plus prévisi bles.64 1 Commerce inéquil:tble Café 1 65 nom est su r tou tes les lèvres: le Vietnam. L'un dans l'aurre. depuis toujou rs. avec la Banque mondiale. ils ne so nt pas cons idérés com me respo nsables de la crise. Loin de se bo rner à détrôner. Bref. ces ex ploi tants en so m venus à la conclusion qu'il leur falla it déplacer les zo nes de culture de l't. scienüfiq uemen t.tat d u Parana. Certes. En l'espace de quelques années. elle. la Banque mo ndiale a donné un coup de ri ons dans des zones gagnées illégalement sur la forêt. La Banque mo ndiale en a vu bien d 'autres. Intégrés depuis toujo urs à l'univers du café. ils échappen t au froid intense. que le Brésil et la Colo mbie occu paient les deux premiers rangs avec leurs arabicas. un seul . Au co urs des années 1980. Cette abondance a placé l'offre mo nd iale de café largement au-dessus d'une demande qui a. prod ucteurs et exportateurs se réun issent de temps à au tre dans les locaux de l'Institut national d u café.

Cela exp lique le succès phénoménal. sous le poids des tombereaux de café qu i se déversent sur le port de Saigon. Et l'émeute es t répri mée. Larn Dong. les plus rap ides. par centai nes de mill iers. que les producteurs de café ont affaire. le Vietnam produisait à peine dix mille [Onnes de robusta. Elles sone repoussées vers ies régions les plus reculées du pays. En 1995. ils ont appris les méthodes intensives. les cours mondiaux s'effondrent. quand. c'est parfois à des sociétés purement vietnamiennes. En janvier-févri er 200 l . exponaient le café vietnami en en le faisant transiter par Si ngapour afin de l'estampiller « indonésien )) ne som plus ob ligées de recourir à ce procédé. grevés de dettes. C'est une politique d 'occupation de l'espace. des hélicoptères interviennent. En 1990. Les circuits commerciaux les plus soph istiqués. Alors. Pour chaque tonne de café. Les Vietnamiens assommem le marché so us des vol umes de productio n jamais vus dans cette région: près d'un mill ion de tonnes de café. Habitués à une agriculture extensive sur brû lis. Mais ils se trouvent à la périphérie de la zone principale de culture. là où ces agriculteurs ne gêneront pas le développement des plantations de café. Mais cen e inrervention n'explique pas à elle seu le l'émergence vietnamienne. co mme la britannique ED & F Man. ils sont les premiers à en faire les frais. les Américains viennent de lever l'embargo commercial contre les produi ts vietnamiens. Mais il ne gênera en rien le développement de la cu lture du café. on installe de fi vrais paysans 10. par les négociants locaux ou internationaux leur ayant avancé les engrais et les fonds nécessaires à la récolte qui vient. venus des plaines côtières surpeuplées et des régions du nord du pays. S'ils ne font pas les deux tonnes à l'hectare exigées. comme leu rs collègues d'Amérique cemrale. Lancée dans les années 1980. lorsqu'une vague de gel inarrendue s'abat sur les plantatio ns brés iliennes et que les cours du café explosent très momentanément. ils sont chassés sans pitié. Et les comptes . souvent ch inois. le monde du café a la berlue. les paysans reçoivent davantage. Avant d'y planter les baies de café. Les étrangers SOnt bannis de la province de Oak Lak d 'où vient 60 % du café vietnam ien. les producteurs de café stagnent à 600 kilos l'hectare! Mais ce développement ne va pas sans problèmes. Et ils se révol tent. Celle-ci est avam tout le fr uit de la volonté des dirigeants de Hanoi. On leur fixe des objectifs de rendement. Un troisième facceur favorise à son tour la prod uction vietnam ienne: la dévaluatio n en 1997 du dông. À leur place. les Vietnamiens SOnt déjà là pour en profiter. À l'origine. Ce geste de colère se renouvellera. Gia Lai et Kon Tum. Chance supplémentaire. Dans ce système hybride. la monnaie nationale. émanations des com ités populaires de la ville voisi ne. L'aubaine les incite à pousser encore la vapeur. On leur attribue des lopins de cerre. pendant ce temps-là. ils bloquen t les routeS. tentent de s'e mparer de la préfectu re locale. les petits paysans viets se retrouvent. on en ex pulse les groupes ethniques minoritaires: ces populations ont le tO([ d'ên e jugées inaptes à l'agriculture intensive dom rêvent les dirigeams co mmunistes de Hanoi. là où la terre est moins riche. Dans un pays pou nant réputé communiste. cernés par les créanciers. Trois ans plus tard. vers la fromi ère laotienne.66 1 Commerce inéquirable Café 1 67 main aux Vietnamiens en octroyant quelques finan cements. Les groupes minoritaires encaissent difficilement leur marginalisation. Ils temem eux auss i de profiter du boom du café. les plus rémunérateurs ne SOnt pas pour eux . L'a rmée boucl e la zone. Les paysans de Oak Lak ont attei nt un rendement record: deux tonnes à l'hectare. Les entreprises de négoce imernational qui. leur objectif était de fixer les populations dans les campagnes. l'aventure caféière vietnamienne se déroule sur les hauts plateaux du centre du pays. dans les provinces de Oak Lak. SurtOut dans celle de Oak Lak. Au Cameroun .

Le gouvernement de Hanoi est aux petits soins pour les investisseurs étrangers. cependant. en 1984. un (rader français qui. c'est qu 'il existe trop de café dans le qUOta global de l'accord. tant il est difficile de concilier l'intérêt des producteurs et celui des consommateurs. Les pays du bloc communiste SOnt absentS de l'accord. les années 1960 sont aussi l'âge d'or d 'un monde où États et organ isations internationales SOnt censés pouvoir réguler l'économie. Ils SOnt à leur plus bas niveau depuis trois ans. les cours mondiaux risquent de +( . écrit-il. Ces divergences. Tant bien que mal . L'intérêt des pays occidentaux est d 'offrir un prix co rrect aux paysans cultivateurs de café pour préven ir la (( contagio n marxiste II. Ont abouti à la disparition des accords internationaux li mitant la production de café. au nom de la politique et des intérêts su périeurs des nations. Les Vietnamiens n'ont réussi leur percée sur le marché mOfld ial que grâce aux divisio ns des autres pays producteurs. l 'année précédenre. Chaque négociation est une bataille de chiffonniers! Les producteurs veulent contingenrer leurs exportations afin de maintenir des prix élevés. L'objectif est de maintenir les prix à un niveau rémunérateur pour les producteurs et acceptable pour les consommateurs. L'histoire de ces accords remonte aux an nées 1960. Les conso mmateurs veulent au contrai re le volume d'exponation le plus important possible pour faire baisser les prix. Le café aussi. Tous les deux ans. Par conséquent. le sucre et le cacao Ont leur structure de régulation. Sur le plan agricole. des plafonds d'exportation à chaque pays producteur. craignent-ils. Tout fonctionne vite et bien. Le fond de l'affaire. Si cet accord avait survécu.68 1 Commerce inéquitable Café 1 69 de ces entreprises SO nt si opaques qu'il est diffi cile de s'y repérer. des plafonds d'importation à chaque pays consommateur. adressait très régulièrement à sa clientèle un bulletin d'analyse du marché. Croire que chaque camp s'assied de man ière très civilisée autou r d'une table pour établi r les volumes du commerce inrernatio nal du café au mieux des inrérêrs communs serait naïf. La récol te suivante. chargée de veiller au respect des décisions prises: l'Organ isation internationale du café. La volonté collective est su pposée om nipotente. Très vite. Le Brésil ne pourra pas exporter les volumes prévus. La guerre froide bat alors son plein. soixante-quinze pays. Malgré les à-coups. le Viemam est le paradis des affaires. les gra nds négociants internationaux se fronent les mains. En 1962.. pendant les années 1960-1970. ces accords atteignent leurs objectifs. Les délais SOnt respectés. les cours du café évoluent à des niveaux très respectables: environ 120 centS la livte anglosaxonne (456 grammes). . grâce à une jolie plume. Sam Mizrahi. Une organisation est créée. les quoras d'exportation et d'importation SO nt renouvelés. les traders londo niens en redemanderaient presque! L'agonie des accords internationalL"X Mais il serait trop simple d' imputer au seul Vietnam la responsabilité de la crise du café. tant sont nombreuses les sociétés de négoce et de courtage qui s'échinent à co ntourner les accords. attribuant des qUOtas. Il y a trop de café sur le marché. le mécanisme. Un pays communiste co mme celui-là. À Londres. constate ainsi l'effondrement des co urs du café. À Londres. se dérègle. Pour eux. jamais les Vietnamiens n'auraient pu commettre leu r hold-up sur le marché mondial du café. Cela tient du miracle. la tonne a perdu 600 livres sterli ng en six semai nes. cependant. maintes fois répétées. producteurs et consommateurs. les pays consommateurs se sont inquiétés d'u ne possible vague de gel au-dessus des plantations brésiliennes. l 'Europe des Six développe sa politique agricole commune. adhèrent au premier accord international du café. sera trop faible. avec des stocks internationaux. laborieusement mis au point. Fin juiUe( 1985.

Les Brésiliens et les Colombiens rés istent. tous à la tête de pays producreurs. pour vendre autant que possi ble en faisant fi des quotas. pour approvisionner le marché. À Londres. qui Ont même éré obligés en 1986 d' importer du café pour satisfaire leur co nso mmation intérieure. « Quoi qu'il arrive. le Brésil. tout ce beau monde se réunit une nouvel le fois en septembre 1986. affirm ent-ils. Ils ont fourni près du tiers des besoins mondiaux et. L'ét. aux quotas. jls Ont profiré à plein de l'aubaine brésilienne: leurs ventes Ont quad ruplé. Les stocks de café des années précédentes SOnt largement suffisants. une vague de sécheresse s'abat sur le Brés il. en septembre 1985. la [Cnne d'arabica se ve nd aux alentours de 3 000 dollars. Quand l'évolution à la hausse est excess ive. on en retire autant. Brésiliens.1. Indo nés iens. alors que le pays est plongé dans une guerre civile depuis 1948. Quand la baisse est trop forte. Quelques mois plus tard. Ses évolutions SOnt imparables. Car la règle théo rique impose de les fixer en fon ction des exponations passées de chacun des pays producreurs.plus souple est mis au point. Les Colombiens non plus. La récolte baisse de 66 % ! Panique sur les marchés! Les cours flambent. Lors d'un passage à Bujumbura. Au lieu des 25 millions de sacs annoncés. Un nouveau mécanisme de régulation . América ins. Les Brésiliens. cependant. Il permet de réagir en deux ou trois semaines à l'évolution des cours. devrait se vo ir proposer une porrion infi me des volumes échangés. mais de profi rer de leu r envolée. l'Afrique est passée de 30 . Tout le monde se satisfait donc de la si tuation. L'augmentation des qUOtas d'exportation met donc le marché en état de surapprovision nement ! Les cours s'effondrent! La réaction est immédiate. L'objecti f n'est pas d'ali menter le marché.t d 'urge nce est proclamé dans deux des principales régions caféières. traditionnellement prin cipal fournisseur du marché mondial. le secrétai re général de l'Organisation internationale du café signale qu'en dix ans. Ainsi. Personne ne sait comment gérer l'affaire des quotas. depuis le début des années 1970. Principaux producteurs de robusta au monde. fa ute d'i mportateurs. capitale du Buru ndi. les cours chutent de près de 50 %. Belisario Betancour. trouve le remps d'écrire à quinze de ses co llègues. Entre deux attaques de la guérilla guévariste. On redescend à 58 millions de sacs. les Indonés iens so nt sur la même ligne. Pas autant que nécessaire. Européens. les paysans voient le prix de leurs sacs augmenter comme jamais. Les acheteurs n'arrivent plus à suivre et cessent progress ive ment leurs achats. on vo udrait les cantonner de nouveau à leur habituelle seconde position! Pas question. les autres pays de la région peuvent fourni r. La hausse des prix du café est phénoménale ! D ébut 1986. Car ils ne cessent de perdre du rerrain . Les événements leur donnent raison. À la mi-mai. quelques semai nes seulement après l'annonce de la baisse des qUOtas. En Asie. fin 1985.70 1 Commerce inéq uitable Café 1 7 1 s'e nvoler. on injecte 500 000 sacs de café sur le marché mond ial. G uatémaltèques. pour fai re baisser les cours. La production brésilienn e de café est en chute libre. Forts de cette convictio n. ne veulent donc pas entendre parler de quotas. il y au ra assez de marchandi se ». Si les Brésiliens n'o m rien à vendre. II leu r propose de supprimer immédiatement les qUOtas. Mais la nature fai t parfois mieux les choses. En clair. le président colombi en. les pays consommateurs prennent les devants et tentent d 'imposer des quotas d'exportation très élevés. En Colombie. Seuls les Afri cains défendent l'idée d'un rerour aux règles. la tonne de robusta passe de 1 500 à 2 600 dollars. au nom de règles tatillon nes. Mais c'est excessi f. les pays membres se mettent d'accord pour réduire les quotas de 3 millions de sacs. victi me d'une vague de sécheresse qui ne se répétera pas de sitôt. les Brésiliens n'en produisent que 11.

naguère. le Brésil s' industrialise. avec lequel l'administration Reagan est en guerre o uverte. Pas concernés par les quotas. que 7 % des recettes en devises. L'éco nomie latino-américaine. dépendait en partie de ces expo rtations. c'est une compli catio n. soient remplies. Elles rapportent 2 milliards de dollars par an. la production et les expo rtations de café. pour la Bank of America et pour toutes les autres. À Washington. l'un e des principales ressou rces du pays . l'accord su r le café consolide des régimes contre lesquels la Maison Blanche ferraille. Pour la Maison Blanche. principales créancières des États d 'Amérique latine. Paradoxe des paradoxes: les pays communistes bénéfici ent d'un marché li bre! Pas les pays capitalistes ! Toutefo is. Parmi eux. Mais la m ise au point par le secrétaire américain au Tréso r d' un plan qui permet d'allége r le fardeau de la dette. Du nord au sud du continent américain. Les pays communistes ne SOnt en effet pas partie prenante aux accords intern ationaux sur le café. à Mexico ou à Brasilia. La culture du café y occupe les péones par centaines de milliers. les co nso mmateurs américains subventionnent les achars bo n marché des pays du bloc soviétique. guerres civiles et coups d 'État réduise nt à néant les effo rts des paysans africains quand leurs concurrents d'Amérique latine et d'Asie co ntinuent à progresser. les principaux impo rtateurs de café de la planète. Il fau t prévo ir des sacs de café pour les pays de l'accord international. Une expli catio n s'impose: l' instabilité politiq ue. ils achètent ce qu'ils veule nt et paient leur café moins cher. Mais les Américains . Il accède au statut de grande pui ssance régionale. Il construir des avions. Les Brésiliens en SOnt. Les expo rtatio ns de café étaient. le secteur du café deviem accessoi re. C 'est d'autant plus vrai que ces nations se déve- Joppent et se diversifient. du moins le temps de rembourser les échéances. Il ne joue plus qu 'un rôle mineur dans la politiq ue éco nomique des pays latino-américains qui comptent. La stabilité de la régio n passait par un encadrement des prix. désormais. Le café lui permet de rembo urser quelques-uns des in nombrables emprunts internationaux contractés au fil des années. arrière-cour des États-Unis. en particul ier le régime sandin iste du Nicaragua.72 1 Commerce inéquitable Café 1 73 à 23 % du rotai mondial des expo rtati ons. ils avaient défendu l'idée d'un co ntrôle internatio nal du commerce du café. Rébell io ns. c'est faire une fleur au clan Ortega au pouvoir à Managua. elles ne représentent plus. ne sont plus très favorables à ce genre de gesticulation. À leurs yeux. il importe que les caisses du Trésor. po ur les exportateu rs d'Amériqu e centrale. l'Amérique latine se retro uve surendettée. Sorti de l'ère des dictatures. cessent d 'être co nsidérées co mme stratégiques. Leur productio n a retrouvé so n étiage habituel et bat des records. rédu it l' intérêt des États-Unis pour les ressources générées par le café. Ils ont tout intérêt à li miter les exportations de la concurrence par d es quo tas. Jusqu'alors. C 'est moins d'un mois du [Otal des expo rtatio ns du pays. et pas des moindres: en payant leur café un prix hono rable. en la rééchelonn ant. le virage est d'au tant plus marqué qu'en garantissant une srabilité des prix. D'autres sacs . Les intérêts américains l'emportent Fin 1988. Maintenir l'accord en l'état. Au début des années 1980. qui fournisse nt roujours l'essentiel de leurs revenus à des millio ns de paysan s. Les autorités américaines ont encore bien d'autres griefs contre la politique des quotas sur le marché du café. reno ncer à l'accord sur le café permettrait d'ébranler un peu plus le gouvernement de Managua. L'économie nicaraguayenne est essentiel lement agricole. un nouvel accord international sur le café est en co urs de négociat ion. Pour la C hase Manhattan Bank.

74 1 Commerce inéquitable pour les pays co mmunistes. en Floride. le prix du café a été divisé par deux en dix ans. un décret prés identiel réduit des deux tiers le prix du kilo de café payé aux paysans. la baisse du prix international du café ruine des pans entiers des sociétés paysan nes. en 1987. Mais les recetces stagnent à 500 millions de dollars. Les torréfacteurs américains rejettent catégoriquement l'hypothèse d'un renouvellement de l'accord sur le café. Ils tentent égaIement le pari de la diversificarion industrielle. Côté producteurs. les politiques se sont hab itués à considérer les exportations de café comme secondaires dans les recettes des pays producteurs latino-américains. À l'arrivée. Les Brési liens passent à l'offensive. Comme les Brésiliens. Virgilio Barco. Le marché. qu'on retrouve. 350000 tonnes de robusta au lieu de 270 000. Les importateurs allemands ne rechignent jamais à ces petics détournements qui font aujourd'h ui so urire. où ils se négocie nt bien sûr au prix fort. L'O le n'est plus qu 'une coquille vide. Quelques-uns d'entre eux y gagnent des fortunes. Su r la saison 1989. Le marché. L' Indonésie exporte. le café perd le tiers de sa valeur su r le marché mondial. un an plus tôt. quel qu'en soi t le prix. Nombreux SOnt les sacs. 11 faut prendre des parts de marché. pâle successeur d'u n Belisario Betancour dont les efforts n'ont pas réuss i à ramener la paix civile. Ils veulem donc vendre. rous les trafics sont possibles. lors du congrès de l'Association américaine du café. Café 1 75 Les Indonésiens font de même. La rupture de l'accord provoque un véritable cataclysme économique. Pour les Américains. de l'autre côté du mur de Berlin. Mais en Colombie. cette année-là. quatre mois seulement avant la chute du mur de Berlin. c'est loin d'être le cas. celui du marché encad ré par les qUotas internationaux. Ils ne veuJent de quotas que s'ils SOnt co nform es à leurs souhaics. l'Organisation internationale du café décide d'abroger le système des qUotas tout en maintenant l'accord international pour deux ans. deuxième producteur mondial de café. les autres producteurs sont sidérés! On viem de les priver du seul instrument de contrôle dont ils pensaient disposer. les cours s'effond rent. Chaque sac doi t être clairement identifié. ils om bien d'autres richesses agricoles ou mi nérales. hors de l'accord. le chef de l' t. il faut une double comptabilité. la coupe est pleine ! Dès février 1989.tat colombien ch iffre à 300 millions de dollars la perte de revenus des quelque 500 000 planteurs de son pays. C'est une perte de temps considérable. Ils Ont 17 millions de sacs en réserve et stocker coûte cher. à Boca Raton. la lam iner! Naturellement. en Colombie. les pays communistes économ isem quelques dizain es de millions de dollars par rappon à leurs rivaux de la zone capitaliste. Au Cameroun. les revenus générés par la production de café atteignaient les 14 milliards de dollars. fait les comptes. Partout. partis bon marché vers les pays du bloc co mmuniste. Ils lèvem toute restriction à l'exportation . mystérieusement. De leu r côté. La Colo mbie perd 2 millions de dollars par jour. Le 3 juillet 1989. Trois . Hormis les Brésiliens et les Indonésiens. où les revenus chutenc de 8 % malgré une progression des ventes de 18 % ! En dollars courants. Peu importe l' impact sur les prix. une machine à produire des statistiques et à payer des fonction naires internationaux pour pas grand-chose. Les deux pays sont finalement sur la même longueur d'onde. réduire la concurrence à la ponion co ngrue. Plus question de négocier avec les producteurs. En deux semaines. c'est j'offensive. Même au Brésil. rien que le marché! Les théories libérales initiées par le président Reagan et par Margaret Thatcher emportent le monde du café dans leur murbiIJon. Outre des frais supplémentai res et des complications logistiques. la réaction est immédiate. G lobalement. À Bogota. La ch ute des cours du café ruine l'éco nomie nationale.

elle n'i ntéresse plus personne. L'ALENA (Accord de libre-échange nordaméricain) vise à faire disparaître les barri ères comm erciales entre le Mexique. octogénaire alerte. en ces an nées 1990. et si la Banque mondi31e et le FM I ne viennent pas interdire pareille politique d 'un fron cement de sou rcils. En avril 1992. les I:. du côté des importateurs. Les messages aux exportateurs brésiliens étaient transmis par câble après avoir été codés pour empêcher la concurrence de les déchiffrer. problèmes climatiques et crises politiques. les courtiers étaient les seuls à détenir les informations stratégiques: prix internationaux et niveau des récoltes. C'est au Havre. un accord de libre-échange est en pleine négociation. à l'époque où officiait son père. Ils peuven t ce rces continuer à stocker. alo rs que l'arabica est à son plus bas niveau historique. Et rien n'y fait. que la première Bourse du café. cette Bourse du café ne reprendra jamais véritablement so n envol. À l'autre bout de la chaîne.une méthode mise au point dès les années 1850 par les céréaliers américains -. Robert Le Fur. face aux rorréfacteuIs. Pour garantir le prix de vente de leu rs sacs de café par l'achat de lots virtuels . Les chargements de café continuent.tats-Un is et le Canada. que proviennent les informations faisant érat de la ch ure abyssale des cou rs. le bouleve rsement n'est pas moindre. À Paris. En France. Jadis centre fin ancier. les prix du café continuent inexo rablement à chuter. te Les affaires étaient faciles ». Face aux grandes sociétés exportatrices. à surpayer le café à leurs paysans s'ils en Ont les moyens. La Première Guerre mond iale perturbe à peine les affaires. Mais lors de la deuxième guerre mondi31e. les Américains enterren t définicivement les politiques d'encadrement du marché du café. le Brésil accepte d'étudier un éventuel retour à une poli üque de co ntin gentement des exportacions. le premier marché à terme fait son apparition. en 1883. Cette garantie s'envole avec la dispariCÎon des acco rds internationaux.tats contribuaient à canaliser les forces du marché. soit 9 milliards de doUars.tats à mettre sur pied des organismes capables de parIer en leur nom lors des négociations internationales. en 1990. Le port normand s'affirm e comme la principale place de négoce du café en Europe. se souvient qu'au déb ut du xx' siècle. dit Robert Le Fur.76 1 Commerce inéquitable Cafl 1 77 ans plus tard. Co m men~ imagi ner dans ces conditions le retour à des stratégies du passé? Courant 1993. En Amériq ue du Nord. Le H avre est le gra nd port frança is d 'importation du café. Un monde cruel Pour les producteurs. Cela ne date pas d' hier. ils retombent à leur niveau de 1980. Les négociants. c'est un monde nouveau qui s'annonce. Ces organismes avaient pour mission de stocker le café afin de respecter les plafonds d'exportaCÎon fixés à Londres par l'Organisation. Le Havre n'est plus qu'un centre de passage et de transformation du café. Du jour au lendemain. Les cl ients savaient ce qu'on voulai t bien leur dire. Le Havre écanr fe rmé par l'occupant allemand en 1940 et détruir par les bombardements 31liés en 1944. les I:. certes. co nfortant le leadership européen de la C iry. Les Brés iliens ont raté leur objeccif : la concurrence n'a pas été éliminée. . C'est donc de Londres ou de New York. Le volum e des transactions dimi nue. C'en est terminé des accords qui ob ligeaient les I:. ce qui est rare. les négociants et les co urtiers du Havre devro nt en passer par le marché de Londres. Or le Mexique est un gros producteur. d'un trait de plume. les organismes publics des pays producteurs SO nt rayés de la carte. à arriver par cargos entiers car les rorréfacteurs Ont installé là leurs brûleries. Elle est toujours là. il fallait trois mois pour 31ler au Brésil et en revenir avec des sacs de café. à l'embouchure de la Seine. Mais contrôler le commerce du café n'est plus d'actualité. courtie r en café.

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Robert Le Fur et tous ses collègues importateurs SOnt pétrifiés! Eux qui avaiem l'habitude de travailler avec des arabicas à 1 dollar au minimum, les voilà à 40 cents le 22 août 1992! Aujourd'hui à la têce d'u ne grosse structure importatrice de café en France, l'une des dernières entreprises hexagonales, Patrick Masson a, à l'époque, la trentaine. Grande baraque, grande gueule, le contact facile, le poil ras et la moustache généreuse, une gouaille qui serait très parisienne s'il n'était natif du Havre, c'est alors un des jeunes loups du secteur. Recruté par hasard, encore étudiant, ses premières années dans la carrière se déroulent sur fond de marché organisé, rythmé par l'arrivée des sacs. Chaque livraison de café est accompagnée de timbres validés par l'Organisation internatio nale dù café, recensés par les douanes françaises, puisque la France est signataire de l'accord internadonal du café. Ce qui permet de s'assurer du respect des quotas. Mais le système a des failles: il n'empêche pas les sacs de café de passer de main en main, d'intermédiaire en intermédiaire. Un négociant peur acheter et vendre, en fonction de ses besoins du jour, deux fois ou plus la même marchandise, que les documents douaniers permettent aisément d 'identifier: de la marchandise ou des liquidités. On triche d'autant plus volontiers que j'accord international n'a pas que des partisans. Certains opérateurs sont convaincus qu'en stabilisant les cours, il favorise la surproduction. Et qu'une fois l'accord disparu. les cours remonteront d'eux-mêmes car, victimes de l'instabilité du marché, les producteurs seront obligés de réduire leur récolte.

La résistance des producteurs
C'est malles co nn aître. On ne renonce pas si facilement à un co mmerce régulé et à des prix élevés. Quatre ans après l'enterrement de la politique des quotas, déclarations et

réunions aboutissent à la création de l'Assoc iation des pays prod ucteurs de café (ACPC). Bien sûr, les consommateurs en sont exclus. Portée sur les fonts baptismaux en 1993, l'AC PC est modestement installée dans l'immeuble londonien de l'OIC, tout près d 'Oxford Street. Elle commence par ronronner. 11 faudra attendre sept ans et l'effondrement cominuel des prix du café pour que les délégués des pays producteurs passent à l'offensive! L'idée est de réduire de 20 % les exportations de café. Quelques années plus tÔt, la Banque mondiale avait apporté son soutien à cette politique en estimant, sans le confirmer absolument, que ce genre de décisio n permettrait de relever le niveau des cours d'environ 40 %. Si l'idée avait été bonne plus tÔt, pourquoi ne le serait-elle donc pas de nouveau? Aussi, le 1er juin 2000, la décis ion est-elle prise de passer à l'acte. On doit commencer à réduire les ventes le 1er septembre. Cette politique semble si crédible à certains que le groupe Louis-Dreyfus, l'un des fleurons français du négoce agricole international, s'interroge sur l'i ntérêt qu 'il aurait à aider les producteurs. Mais l' idée, un temps caressée par le groupe de l'avenue de la Grande-Armée à Paris, est bien vite enterrée. À vrai dire, pas grand monde parmi les professionnels ne croit à la réussite d' une telle stratégie. La mise en place réelle du plan de rétention semble improbable. Partout ou presque, en raison de l'abandon de la politique des quotas, les organismes de gestion publique des filières ont été démantelés. Il n'y a plus personne pour jouer les gendarmes, plus personne pour stocker. Décider de bloquer les exportatio ns est bien beau, encore faut-il en avoir les moyens. O r, les pays les plus pauvres n'ont pas les reins assez so lides pour appliquer de relies décisions. Il leur est impossible de financer ce plan. Personne n'imagine une seul e seconde que les pays africa ins auront les ressou rces finan cières suffisantes pour acheter leurs sacs de café aux paysans et les stocker dans des

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même retenue de la part de leurs co ncurrents d'Amérique cenrrale, du Pérou, d' Inde o u d' Indo nésie. Or l'effort doit s'inscri re dans la durée. Les experts brésiliens estiment qu' il faud ra patienter deux ans avant de voir les premiers résu ltats du plan de rétention, deux ans avant que les cours ne remoncent sign ificativement. Mais la situation a tellement échappé au co ntrôle des pays producteurs qu'au co urs de l'année 2000, les importateurs américains Ont pu acheter tOut ce qu 'ils ont voulu. Leurs stocks de café o nt doublé ! C hez les producteurs, la récolte 2000-2001 s'an nonce comme la plus importante depuis trente-ci nq ans. Tour le monde s'est donc ptécipité pour vendre avant la date fatidiqu e du 1el' septembre, à partir de laquelle les poss ibilités d'exporter sero nt limitées. Cene ruée cont ribue. bien sûr, à la chute des cours et don ne une marge de manœuvre très importante aux torréfacteurs. Ils n'ont aucune raison de paniquer sous prétexte que les producteurs réduise nt leurs ventes. Ils ont tout ce qu'il faut dans les entrepÔts de New York! Les torréfacteurs américains ou ho llandais peuvent do rmir d'autant plus tranquill es que, au sein du cartel, la méfiance est généralisée. C hacun suspecte le voisi n de tricher, de co ntinuer à vendre dans l'espoit de profi ter du sacrifice des concurrents. Les Brés ili ens eux-mêmes so nt soupço nnés de vouloir la rétention pour éli miner les rivaux d'Amérique centrale. Du Nicaragua au Guatemala, ces pays pauvres n'ont pas les tessou rces dont dispose le Brésil , grande puissance régionale, qui peut supporter quelques centaines de millio ns de dollars de reve nus en moins. À l'inverse, la perte de quelques dizaines de millions de dollars est de toute évidence un d rame po ur les petits pays de l' isthme. Les Brésiliens SO nt accusés, à mots couverts, de chercher à réduire la production d'arabicas lavés d'Amérique centrale qui rivalise directement avec la leu r. Tant de sous-entendus, de soupço ns, de faiblesses finissent par brouiller le message que les

emrepôrs d 'où ils ne devront so rti r, à aucu n prix , avant une évemuelle remontée des co urs. Bien sûr, les budgets nationaux ne sont pas assez fournis pour dégager les dizaines de millio ns de dollars nécessaires à une telle politique. Quant aux banques commerciales qui auraient pu prêter de telles sommes, leurs dirigeants so nt bien conscients des énormes risques encourus. Faire remonter les cours du café en le stockanr, c'est engager un combat sans merci avec la formidable puissance des fonds de pension qui VO nt et vienneor, de plus en plus massivemem, sur les marchés des matières premières. Peu iméressés par le produit en lui -même, les gestion naires de ces fonds spéculem, souvent à la baisse. II FaU[ les convaincre que le pl an de rétention est hermét ique, que pas un sac de café de plus que 'ce qui est prévu ne sortira. Hélas, pour les producteurs, cela se révèle vite m ission impossible ! Deux des principaux producteurs, le Vietnam et l' Indonésie, n'om jamais sincèrement adhéré au plan de Londres. Les Indo nésiens prometrem pourtaor, maiores foi s, de se plier à la politique de cartel de l'AC Pe. En janvier 2001, le président \'(Iahid lui-même en prend l'engagement à l' issue d'une rencontre à Djakarta avec so n homologue brésilien, Fernando Henrique Cardoso. Le ton de la rencontre est bien sùr très diplomatique. Plus explicites som, par contre, les explications venues de Brasilia, où les officiels se font menaçants. Ils avertissent que si la politique de l'ACpe n'est pas appliquée par toUS, le Brés il enverra rout voler et laissera les autres producteurs affronter, seuls, la to urmente qui s'est abanue sur le marché du café. Les Brésil iens, premiers producteurs mo ndi aux, veulent bien diriger la manœuvre mais pas se retrouver seuls au front. Ils Ont quelques raisons de se fâcher ! Au cours des premiers mois d'exécutio n du plan de rétentio n, leurs exportations Ont vraiment baissé. Ils estiment avoir ainsi perdu 400 millions de dollars de recen es. Mais il ne leu r semble pas observer la

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producteurs voulaient adresser aux acheteurs. À peine lancé, le plan de rétentio n n' impression ne plus. Après un petit sursaut, les co urs d u café recommencent à churer. Quinze mois après son enrrée en vigueur, le plan est officiellemenr enterré. Il n'a donné aucun résultat. Les co urs du café co ntinuent à somb rer. Déb ut février 2002, les pays membres de l'Association des pays producteurs de café décident donc d'en finir une bonne fois pour toures. No n seulement ils men ent un point final à leur tentative de co ntrôle des exportatio ns, mais en plus ils sabordent leur organisadon! Les quatre employés permanents de Londres so nt licenciés, les bureaux rendus à l'Organisation internationale du c.1fé.

La bataille de la qualité
De nouvelles initiatives SOnt lancées. À San José du Costa Rica, les dirigeants de la fil ière SOnt co nscients des problèmes de qualité qui se posent. Ils veulent détruire les cerises de café de mauvaise qual ité. Elles concerneraient 5 % de la técolte. L'avantage serait double. D'abord, ccla réd uirait ipso facto les volumes exportés. Ensu ite, cela co nforterait l' image de la production nationale. L'un dans l'autre, les sacs de café du Costa Rica vaudraient plus cher. Le café est donc brûlé dans de grandes chaudières. Les pays vo isins s' intéressent à l'initiative. À Londres, l'Organisation internationale du café, du moins ce qu'il en reste, fait de la recherche de la qualité l'u n des thèmes centraux de son action. Puisqu'on ne peur pas agir su r les prix, agisso ns sur leurs conséquences ! O n ne peu t ri en contre le mal, trairons ses symptômes! Le plus ardent défenseur de cette politique est le directeur général de ' l'O IC, Nestor Osorio. Ce diplomate colombien, à la frêle silhouette, a fai t toure sa carrière dans les milieux du café, à Bogod puis à Londres. Nestor Osorio connaît le prix des

efforts fournis par les paysans pour remplir les sacs des cerises de café épargnées par le gel et les intempéries, l'œil fixé sur le chemin poussiéreux qu'empruntent les interméd iai res ou les acheteurs pour arriver jusqu'à leur lopin de terre. Il en connaît le prix parce que, enfant de la régio n de Medell in, il a gambadé sur les pentes douces de la propriété familiale au milieu des plantatio ns de café. li a côtoyé les paysans aux chapeaux de paille penchés sur les branches des arbustes et a gardé le souvenir de cette jeunesse. Et bien qu'il soi t excessif d'affirmer qu' il a le café dans le sang, il est évident que sa carrière au serv ice des intérêts du système colombien de production du café y trouve en partie sa raison d'être. Devenu le héraut des efforts sur la qualité, Osorio, en ce mois de septembre 2004, préside à la présentati on, devant l'assemblée générale de l'O IC, à Londres, d'un nouveau code du café. Usch i Eid, allemande et secrétaire d'État parlementaire au miniscère fédéral de la Coopération économique et du Développement, est à la tribune pour exposer ce projet. 11 s'agit d'assurer la pérenn ité de la culture du café et de ses 25 millions de producteurs dans le monde. C'est un texte réaliste, assure la ministre allemande. Il excl ut toutes les pratiques inacceptables sur le plan social et environnemental JI, comme le travail forcé ou la déforestation. Le document s'i mposera à tous. Il devrait garanti r aux consommateurs une qualité standard et donc permettre un développemem important de la consommation. Il est vrai , souligne l'ambassadeur colombien, sous sa barbe (rès IW République. que l'effondrement des cours du café pendam les dernières années a eu un impact très négatif sur le niveau de vic des populations. Le travail dans les plantations s'en est ressenti et la qualité du café a baissé. » La ministre allemande confirme et explique qu'un proj et pilote est déjà en cours au Salvador: la co mpagnie allemande Neumann, l'un des géants du négoce mondial du café, a reçu
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dans l'hémicycle de ces Nations uni es du café. Leur présence doir aider les producteurs à retrouver leur compétitiviré. en Am érique latine. les Congressistes ont approuvé un e résol ution invitant le go uvernement fédéral à se saisi r d' un doss ier qui « a de graves répercussions économiques et environnementales. Ils avaient. L'administration Bush entend ces inquiétudes et. c'est une véritable levée de boucliers. les intérêts des producreurs et des consommateu rs divergent. pour le gouvernement américain. avec un quelconque dirigisme. s'exclame le représentant brésilien. préoccupés de la dégradatio n de la qualité de leur café. dix ans plus tôt. Les Américains sont sur la même longueur d 'o nde que les AJlemands. On ne discute pas des prix mais de la qualité. ne percevaient que 1 % de la so mme qu'il venait de débourser pour boire un e tasse de café sur une des grandes artères de Londres.84 1 Commerce inéquitable Cafl 1 85 400 000 euros pour aider un groupe de paysans salvado riens à travailler selo n les normes prévues par ce code. l'une des moins encl ines aux effets de manche démagogiques. Ils co ncl uent en invitant les Ëtats-Unis à rejoindre l'Organisation internationale du café dont Nestor OsorÎo a déjà pris la rête. pourront y impulser des poli tiques correspondant à leurs intérêts. était plus optimiste. la britannique Oxfam. opère son retour. se diversi fier parce qu 'iJs ne couvrent pas leurs coûts et ne vivent pas. L'une des organisations non gouvernementales les plus engagées dans la défense des producteurs sur le long terme. le projet de code ne trouve grâce aux yeux de personne. en Afrique.. au sud-est du Mexique. ne cha ngera rien au niveau de l'offre et de la demande et donc au niveau mondial des prix du café! . ils fuyaient. en Asie Il . claqué la porte de l'Organisation internationale du café parce que ses principes de l'époque ne cadraient pas avec leur vision de l'éco nomi e de marché. la Colombie. Les torréfacteurs américains. pourtant su pposés protégés par un système de compensation mis au point depuis pl usieurs décen nies. nous recevons un café de mauvaise qualité. » Une nouvelle fois donc. Cerrains pe[Îts producreu rs devront quitter la production. Du représentant de la Papou asi e~Nouve ll e~G ui née à cel ui du Brésil en passant par le po rre~ parol e africai n. dit-elle. Les parlementai res américains signalent. co mbien la crise du café peut inciter les paysans du Pérou et de Colo mbie à se tourner vers des cultures iIlicires. À Washi ngton. Elle pourra y avoir un œil sur ce qui s'y fait. Ils so nt aujourd'hui de retour ap rès une longue campagne de lobbying de Nesto r Oso rio et des chefs d' Ëtat d 'Amérique latine. Tout le monde pourrait donc s'en satisfaire. Les représentants de ces pays producreurs ne voient là qu'une source de paperasseries et de frais supplémentaires pour un bénéfice incertain. Il n'est pas aussi bon que par le passé. si l'on peut dire. En 2002. Venus de la régio n de Veracruz. Les prem iers veulent un meilleu r niveau de vie. À part le rep résentant colombien. Le cexte des parl ementai res américains rappelle la mort de six immigrants illégaux dans le déserr de 4( 4( l'Arizo na au mois de mai 2001. La victoire des multinatio nales Les années de crise ont bouleversé la répartition des gai ns au sein de l'industrie du café pour le plus grand bénéfice des industriels des pays développés. la misère qui s'était abattue sur eux avec la chute des cours. Pas question. Ce nouveau texte. Tous éraient de petits producteurs de café. cependant. de plus.) La m'iniscre allemande se fait alors plus explicire: En AJlemagne. Nesto r O so rio calculait que les producteurs de son pays. de renouer. c'est la déco nvenue. co mme beaucoup d'autres. Les Américains jugent leur retour au sein de 1'0rganisadon internationale du café « historique ». Elle calculait . Hélas! pour la ministre. après avoir hésité. Les seconds veulent un meilleur ca fé. d' une manière ou d'une aurre.

les bisuotÎers. Dix ans plus tard. il est depuis trentequatre ans le directeur général de la très importante coopérative de Naranjo. la disparition des organismes d'Ëtat. les commerçants. Ainsi. dans ce contexte. Tour le monde. Onze ans plus tard. les torréfacteurs. Au début des années 1990. Pour les paysans. le ministre colombien des Finances. Cette sirua[Îon est le résultat du gra nd chamboulement provoqué sur le marché mondial du café par le démantèlement des accords internationaux. supportent des frais de fon ctionnement importants. en cene année 2002. sauf les producteurs! Les pays producteurs transfèrent donc de la richesse vers les pays consommateurs qui sont souvent des pays développés.86 1 Commc=rcc= inéquitable Café 1 87 que les paysans éthi opiens percevaient 2 % du prix total d' un paquet de café. engloutissent des fortunes dans le conditionnement du café et dans les campagnes de promotion destinées à populariser cette boisson. dans l'industrie mondiale du café.l a liberté reuouvée d'acheter et de vendre provoquent. Leur logique est celle du marché. La matière première finit par ne représenter qu' une partie minime des co ûts induits par cette profusion d'effons de vente. pour les Ëtau. les torréfacteurs. EUes Ont. À Paris. qu'ils vendent en gros aux bistrotiers ou au détail dans le petit commerce ou dans les supermarchés. Juan Manuel Sa ntos. ils doivent acheter le café. Sur le terrain . Certes. en effet. le pource ntage des gains revenant aux producteurs avai t été divisé par quatre en dix ans. des finan ciers et des mathématiciens de haute volée capables de meure au point les modélisations qui suffiront à déterminer quand vendre et surtOut quand acheter pour faire baisser les cours. il ne tardera pas à passer le relais à de plus jeunes. au Costa Ri ca. au final. les négociants. les pays producteurs percevaient 40 % du prix du paquet de café vendu dans le commerce de détail. à quelques kilomètres seulement de la . les fonds d 'investissement avaient triplé leur mise. Dans un article qui fit date à l'époque de sa publi cation . en 1989. le volume de café négocié sur les marchés à terme était quatre fois supérieur au volume physique qui s'échangeait réellement. non seulement l'effondrement des prix mais aussi leur oscillation permanente en fon ction des mille et une informations dont SOnt quotidiennement abreuvés les traders sur les marchés à terme de New York et de Londres. la prise de pouvoir des fonds de pension fur une catastrophe. Bientôt septuagénaire. ils n'en percevaient plus que 9 %.. le chercheur italien Stefano Pome relevait qu'en 1980.. des taxes. en 1991. force est de conclure qu:il est ponctionné par les grandes co mpagnies qui achètent le café dans les pays producteurs et par les grands torréfacteurs internationaux qui revendent les paquets au détail ai nsi que par les bistrotiers américains ou parisiens. L'argent ne s'évaporant pas. Or. dans cette industrie. De so n côté. Ce vent de liberté attira des fonds d'investissement. estimait que. les gains générés par la vente des paquets de café avaient doubl é et rapportaient 65 milliards de dollars. Un paquet d'un kilo permet au patron de vendre cent petits noirs . les grandes entreprises privées SOnt en position de force. Certes. parmi leur personnel . Comment gérer une économie pour laquelle les reven us du café SOnt fondamentaux quand ces reven us so nt imprévisibles? Bien sûr. Ce qui fait une moyenne de 150 euros par kilo quand les producteurs à l'origine sont obligés de vendre ce kilo à peine plus de 1 euro! Cenes. les bistrotiers parisiens paient des salaires. les Ëtats qui prélèvent 1( des impôts. Plus l'enveloppe globale augmente. Les grandes entreprises SOnt sans piti é. don Edwin Acuna ne décolère pas. simultanément. tout le monde gagne sa vie: les expo rtateurs. elles concurrencent les coopératives et les petits exportateurs locaux. la valeur d' un bistrot est ainsi calée sut le nombre de cafés vendus dans la journée. plus la part des Tiro Morales du Guatemala et d'ailleurs fond. Mais.

La crise a beau être là. À ce jeu-là. qu' il vaut mieux recevoir moins d 'argent et continuer à bénéficier des services d'assistance technique de la coopérative. lui et sa coopérative. victimes de la baisse des prix et de l'intégration verticale des filières. En 2002.88 1 Commerce inéquitable Caf. la fureur de don Edwin ne vise pas le comportement des fonds spéculatifs qui font et défont les prix à New York. les Français seront anéantis. les d eux compagnies veu lent exporter les mêmes volumes que les années précédentes. Traditionnellement. des documents bancaires. Ils disparaîtront tOUS les uns après les autres. moins d'engrais. Ces négociants sont bien naïfs! La décision américaine et la fin de l'époque des qUOtas. ne savent pas calculer. don Edwin Acuna sort sans discontinuer des liasses de papiers. Malgré la colère de don Edwin. ce volume fond comme neige au soleil. moins d 'ard eur au travail. des colonnes d e ch iffres. qui leur ouvrent des lignes de crédit sans fin à des taux qui font rêver. Tambou rinant sur sa sacoche noire qui a vécu bien des bourrasques. C'est la rançon de la crise. grâce à leur réseau international de vendeurs. qui n'ont pas compris que l'unio n fai t la force. il en est convaincu. Ils mettem sur la table des som mes avec lesquelles la coopérative. Mais il s'emporte contre cette attitude à courte vue. ne peut rivaliser. Il y a moins d'argent. couniers. Pourtant. les six principales compagnies de lIégocl. La suisse Volcafé et l'allemande Neumann SOnt d eux des plus gros négociants de café au monde. Don Edwin comprend que ses adhérents soient appâtés par les sommes rondelettes qu'on leur offre. À l. bien des crises du café. c'est se débarrasset des organisations de producteurs qui leur tiennent la dragée h aute. Leur su rface financière est importante. leur coopérative. que certains d 'entre eux appelaient de leurs vœux. s'ils savent compter. Elles Ont le soutien de banques internationales. négociants. Mais depuis le débm de la décennie. Grâce à ces taux d'intérêt u ltracompétitifs. Le café part donc ve rs ces grands expo rtateurs.ou pleurer-les producteurs locaux. les camions succèdent aux camions pour déverser le contenu multicolore de leurs bennes dans de grandes cuves qui sépa reront les cerises de café les plus légères des plus lourdes et feront suivre à chacune d'entre elles un circu it différent dans le comp lexe. Les grands torréfacteurs internati onaux ont de m oi ns en mo ins recours aux intermédiaires. Ne resterOnt que quelques entrep rises . elles exportent le gros de la récolte locale. co ntre ces petits producteurs qui. il Y a presque 40 % de cerises de café en moins. tour près d'un gros bourg agricole qui ne vit que du café. 1 89 capitale San José. ils sont plusieurs milliers à venir livrer leur café au bénéficia. la coopérative d e don Edwin met 130000 sacs sur le marché mondial. bien des colères.t fill des années 1990. Ces deux européennes-là Ont des bureaux partout où il ya du café. qui n'acceptent de leur vendre que la moitié de la récolte et cherchent à accéder par elles-mêmes aux marchés extérieurs pour obten ir les meilleurs prix poss ibles en évitant les interméd iaires. membres de la coopérative à laquelle don Edwin a voué sa vie. imponateurs ne résisteront qu'en se regroupant. Entre novembre et févrie r. en fusionnant.sûr. le centre d 'usinage de la coopérative. don Edwin s'en prend à deux multinationales implantées à San José. II vitupère contre ces grandes maisons qui cherchent à les détruire. malgré la baisse de la récolte. Leurs acheteurs s'en vont donc trouver les petits producteurs. De sa serviette noire. metrent un point final et définitif à leur âge d 'or. au plus fort de la période de récolte. Bi en . Il ya moins de fruits sur les arbres. Ce que veulent ces grandes entreprises. la chute des cours mondiaux a réduit les rendements. Tous les ans.. les mastodontes ont réussi leur prise de contrôle de l' industrie du café. elles disposent d'une force de frappe co ntre laquelle do n Edwin ne peut rien. Au Costa Rica. De moins en moins nombreux. contrôlaient la moitié des approvisio nnements internat ionaux.

petits ou grands. mathématicien pour l'autre. Procter & Gambie torréfient en effet à eUes seules plus de la moitié des volumes de café vendus dans le monde. C'est insuffisant pour faire évoluer les cours du marché à la hausse ou à la baisse . puisque personne ne sait ce que donneront les récoltes à venir. Les frères Bertrand et Bruno Bouvery. Ces besoins sont bien sû r exprimés en dizaines. Philip Morris. Les traders de Nestlé Ont ainsi mis au point. Carrefou r. Sara Lee. C'est une retrai te en bon ordre. Tour négociant qui se respecte se doit de participer aux appels d'offres s' il veut réellement exister. Nesrl é produit ainsi 56 % du café soluble consommé sur la planète.ré 1 91 britanniques. accusées d'imposer leurs prix aux torréfacteurs. n'achète pas plus de 12 % de la production mondiale de café. Nestlé étant l'un des principaux acheteurs.. \X7almart. Le système en question se trouve sur Internet. la com pagnie suisse déplore cette situation et la faiblesse des co urs sur les marchés mondiaux. On les compte sur les doigts des deux mains. allemandes et suisses. pour réduire leu rs frais. Laminés. agronome de formation pour l'un. Dans l'une des ai les de cet ancien haras. la responsabilité vers les grandes chaînes de supermarchés. N'accède pas au site qui veut. Ils ne so nt après tout que des intermédiaires. La compagnie. En France. ils Ont licencié leurs derniers collaborateurs et se SOnt réfugiés dans une propriété familiale. et renvoient la responsabilité de la chute des cours à l'étage supérieur.. de milliers de sacs et les livraisons s'étalent parfois sur une année entière. il serait excessif d' imputer à Nestlé la seule respon sabilité de la situation qui prévaut sur le marché mondial du café. la bauerie d'ordinateurs et de téléphones trône entre une table de billard et une chemin ée. S'engager à livrer sur une année. Donc être inviré. réputé de mauvaise qualité. Officiellement. les achercurs ·de Nesrlé fixent rendez-vous aux négociants. Ne pas répondre présent est parfois pire. affirment ses dirigeants dans un communiqué de presse de juill et 2002. 1( Nestlé enfonce le clou Bien sûr. Nesrlé se défend également de tirer les prix du café vers le bas.90 1 Commerce inéquitable c. Ont résisté jusqu'en 2004. pour des séances de vente particulièrement barbares. dont le siège est à Vevey. Les dirigeants des co mpagnies de négoce qui survivent se défendent de pousser les prix du café à la baisse. c'est prendre un risque colossal. voire centaines. C'est se condamner à la margi nalité puis à la disparition. Tesco. Elle se dit ouvertement favorable à la créatio n d'un mécanisme qui assurerait la stabilité des prix de manière à garantir aux producteurs un niveau de rémunération satisfaisant et aux torréfacteurs des débouchés croissants. c'est la Berezina. fo rcés de concentrer leur activité su r de petits créneaux. ces dernières années. Il devient ici tour à fait exceptio nnel car la . à leur tour. Les compagnies Nesrlé. les négociants en café om touS disparu. Pourtant. un mécanisme d'achat qui s'apparente à un système très sophistiqué de torture écono mique. responsable de tous les maux. deux origines. Nestlé affiche les volumes dont ses usines ont besoin. Et de renvoyer. À Paris. grâce en particulier au robusta vietnamien dont la multinationale su isse est un des principaux acheteurs. C'est un site d'e nchères. dont les frère~ Bouvery SOnt des spécialisres reconnus. Tous les mois. Ce robusta vietnamien. est donc meilleu r marché que les autres origines: les paysans des hauts plateaux n'ont pas encore le métier ni le doigté de leu rs co ncurrents. ce grand torréfacteur ne peut s'exonérer de ses responsab ilités. L'appel d'offres n'est donc pas banal. en Normandie. sur les géants de l'industrie mondiale du café qui concentrent dans leurs mains un pouvoir croissant. Ahold. Il faut d'abord connaître le /ogin et le mot de passe. Le feu crép ite et ne gêne pas les conversations avec les interlocuteurs vietnamiens ou brésiliens: deux pays.

c'est de répercuter la baisse aux origines. Si vous voulez l'emporter. capable d 'équilibrer le marché. très sophistiquée. est un Espagnol issu de la bourgeoisie madrilène. La machine ainsi mise au poim. la multinationale suisse a de cette manière acheté en quelques heures 120000 ronnes de robusta. Ainsi les négociants devienn ent-ils de simp les instruments de réd uctio n des coûts et des cours aux m ains de l'une des plus puissantes multinationales qui soient. Il ne faudrait pas en effet que les écono mies réalisées sur le café physique soient annulées par des pertes sur le marché à terme où tout professionnel qui se respecte et veut survivre doit aller « s'arbitrer ». comribué à réduire les effecti fs. La co nséquence ultime des ventes aux enchères de Nesdé est donc d'exerce r une pression supplémentaire sur les prix du café versés aux producteurs. en octobre 2003. permet de rédui re les coûts. c'est se passer la corde au cou et resserrer soi-même le nœud coulant.un peu . s'est vu dépouillé des attrib uts de sa profession. Il en veut à Nesrlé de supp rimer ainsi le facteur humain . Ce négociam. au risq ue tout aussi important de se tromper et de prendre une gamelle magistrale. trois rounds d'une demiheure chacun . D'une vingtaine de traders répartis sur 1{ (Out le contin ent europée n seul un trio subsiste à Croydon . Depuis son bureau de Croydon. l'équivaJem de ses besoins pour 2005. les malheureux négociants n'en om pas fini avec Nesdé qui impose des rythmes et des délais de livraison modulables en fonction de ses intérêts propres. de tout laisser faire à une machine avec seu lemem trois traders aux commandes. Pour les négociants. elles sont classées par ordre de prix décroissam. quatre. l'Océanie et le Japon. C'est-à-dire que Nestlé s'est assuré de gros volumes de café 145 o u 170 dollars moins chers que le prix officiel affiché sur le marché à terme de Londres. Il peut ainsi y avoir un . C hez Nestlé. Puis. deux. JI Parfois. jusqu'à ce que Nesrlé obtienne le prix voulu par ses managers. trois. il est le premier à utiliser le système des enchères inversées sur le marché espagnol. le système est étendu. D ès que les propositions des négociam s. qui s'impose à tous les acteurs du marché. Ce n'est pourtant là que le début du jeu du chat et de la souris. d'acheter en prévision de hausses de prix à venir génératrices de marges importantes. Une baisse d'autant plus forte et générale. que Nestlé. jadis fier de son métier. L'important sur ce marché étant de faire du chiffre. baissez votre prix. dans les faubourgs de Londres. pactiser avec Nesdé.145 dollars pour la production vietnamienne. qui a passé quelques momem s douloureux face à son ordinateur. le recours aux enchères inversées a en effet. D e leu r côté. le négociant proposant la marchandise au prix le plus faible est numéro un. un participant peu enclin à baisser son offre reçoit un coup de fil d' incitation. Paco Jurado. Nesdé oblige à reco urir aux compagn ies de transport maritime et aux transitaires par elle choisis. l'Afrique. des courtiers som enregistrées. La vente s'est concl ue par un différemiel de . une fois la vente scellée. La seule solutio n po ur s'en so rtir. dit un négociant londonien.170 pour la prod uction ivoi rienne.92 1 Commerce inéquirable Café 1 93 multinationale a . pas une minure de plus. D ébut septembre 2004. Tous les concurrents SOnt individuellement avisés de leur classement : « Vous êtes numéro deux. de . dès la ven te réalisée. la référence pour le robusta.co rsé l'affaire. là aussi. expédie ses esco uades de traders sur les marchés à terme de Londres et de New York avec ordre de faire baisser les cours au niveau de ce qui a été conclu sur le site des enchères inversées. à la demande des di rigeants de Nesdé à Vevey. L'inventeur du système. J'en pleurais)). . Autrefois à la tête d'une entreprise familiale de torréfaction cédée à Nestlé en raison de bagarres emre actionnaires. de jouer entre l'offre et la demande. etc. la plupart des négociants entrent dans le jeu et revo ient leur prix à la baisse. Paco Jurado cemral ise les achats de Nestlé pour l'Europe.

Cette guerre du coton oppose des producteu rs répartis sur les ci nq continents. les torréfacteurs Ont modifié la technologie de leurs usin es pour pouvoir utiliser les cerises de café les moins chères. ils avai ent retrouvé leu r niveau de 1999. malgré leu rs tentatives désespérées pour survivre. l'abondance de l'offre a permis de menre en place de nouvelles stratégies. les Américains dégainaient en écrasant le marché mondial sous une product ion jamais vue: 20 mil~ lions de balles de coton de 220 kilos chacune. La surproduction et la chute des prix ont conduit à la co ncentraCÎon de la production. Du côté des torréfacteurs. tenraient de paralyse r l'économie coto nnière américaine. chacu n défend son pré carré avec la dernière énergie. peuvent encore attendre longtemps l'amélioratio n de leur tasse de café. À New York. relayés par quelques ONG. La baisse historique des cou rs a abouti à la mise en place d'un système commercial qu i contribue par sa Structure même à la ruine des producteurs. Sous les habituelles courbes de volatilité . ceux produits par le Vietnam par exemple. Fin 2004. les alertes sep tuagénai res des beaux quartiers parisiens. ils ont décroché le beau rôle dans le scénario qui se joue depuis 2001. COTON Loin de l' image de douceur et de confore qu 'il suggère. la Co lombie et le Viemam. quelques mois avant que les cours du café ne commencent à se rétablir. l'effacer de la carte éco ~ nom ique intern ationale. Ils n'en produisaient que 44 % en 1992. don Fernando Felipe Teran du Costa Rica. Trois pays. voulaient la démanteler. débu t 2005. le coto n est depuis 200 1 l'enjeu d'un conflit planétaire. Brés iliens ou Africains. TitO Morales du Guatemala. Fran cine et Nicole. 3. C'était la réponse à tous ceux. constatent encore les experes de la Banque mondiale. accrochés à leurs basques. Par ailleurs. les cours de l'arabica Ont beau avoir amorcé un net red ressement fin 2004. Malgré leurs effores. Tout a commencé en 2001. à la demande des Brésiliens. fou rn issent aujourd'hui 66 % de la producrion mondiale de café. les petits producteurs du Cameroun ou du Vietnam ne pèsent pas lourd. Quant aux Afri~ cains de l'Ouest. Un rôle dans lequel ils excellent: cel ui de la victime méritante. le Brésil. la Banque mondiale co nfirmait les dégâts provoqués par la disparition de la poli~ tique des quotas. des États-Unis à l'Afrique. Les cours du coton ne cessent de chuter. Dans cette dynamique-là.94 1 Commerce inéquitable Épilogue Au mois de mars 2004. C'est ainsi que l'accent a été mis sur les cafés solubles qui permettent d'utiliser les robustas de la pire qualité. qui . C'est ce qu'on appelle le flux tendu. Début 2005. l'Organisation mondiale du com merce co ndam nait en effet les pratiques commerciales américaines. O n achète ce dont on a besoin au prix le plus bas. les au tres producteurs en Afrique ou en Amérique centrale SOnt marginalisés. De l'Europe à "Australie.

à la baisse. on plante du' co ton. je pouvais m'acheter les ustensiles do nt j'avais beso in po ur la cuisine.. fi Il y a moins à manger. Au mois de mai . Père de sept enfants. Il n'y a pas J e marché. Samo u \Varadou. le Burkina Faso cultive essentiellement le coton dans la régio n de Bobo·Dio ulasso. dit. L'électricité est réservée aux principales agglomératio ns. Leurs exploitations dépassent rarement les cinq hectares. dit-il. qui nous l'achètera? . Samou continue à semer le coton. Il fa ut surveiller leur croissance. est à la tête d'une petire exploitation de cinq hectares morcelée en trois lots dans la plaine de la Koumbia. On ne peut plus s'acheter de vêtements. en retrait. Assis sur un petit tabou ret de bois. de la production t ransgénique d' Inde à celle de Ch ine. très lourde. D'un côté. partout. Là-bas. pas plus que le sésame qu'on cuJtive alento ur. Le maïs abonde en effet dans la régio n. dans les pays pauvres comme dans les pays riches. aux t.rats·Un is. À cout moment de l'année. il ne reste presque plus rien pour nous~. où la course au gigamisme et à la mécanisation ne connait pas de limites. Samou Waradou les date de l'année 2000. À l'ap proche de la ville. paysan burkinabé de la région de Bobo-Diou lasso. la production de coco n ne cesse d'augmenrer. qu'on continue à en produire. il co nstate la dégradation de son niveau de vie. son mari . on va cher· cher l'eau au puits co mmu nal. En Asie. tout comme le T chad. fi Mais. aux tissus synthétiques et la co nsommation de co ton n'en finit pas de décliner. Je regrette. dans les deux hémisphères.96 1 Commerce inéquitable Coton 1 97 se dissimulait une tendance lourde. du Mis· sissippi américai n.il . On ne produit du coton que pour payer les engrais. Avam. près d'un e cahute de terre au so l jonché d'un modeste tapis qui sere de refuge nocturne en période de travail. les insecticides. entre un champ de coton et un autre de maïs. Dans ce contexte mo ndial. voudrait bien arrêter. au Brésil. d'énormes investissements Ont été conselHis pour démultiplier la production de polyesters et autres Nylons. si on ne fait que du maïs. les paysans n'offrent qu' une très vague ressemblance avec l'idée qu'on peut se faire de C résus. hiscoriques. derni ère réminiscence d'un soviétisme caricatural et agonisam. Ses difficultés. au pied d'un arbre qui dispense une o mbre bienve nue. de l'autre cô té. J' industrie textile a de plus en plus recou rs aux dérivés pétrol iers. lei. les pesticides. quand je voulais. Maintenant. les Africains boxent dans une autre catégorie. au nord comme au sud de l'éq uateur. année après année depuis qu'il a l' âge d'homme. Ainsi au Burkina Faso. Samou Waradou est accablé mais silencieux. Et dans les champs. les moisso nneuses s'ébranlent pour avaler de longues rangées d'arbustes et recracher une cascade de coton qui sera plus tard co mpactée avant l'égrenage. fi Une fois qu'on a remboursé ce qu 'o n devait pour les engrais. apparemm ent inexorable. C'est pourquo i. Igno rant ce mouvemenr. une cinquantaine d 'années. son épouse Boukien se mo ntre plus loquace. « l'or blanc» local. Enclavé. de grands panneaux publicitaires exaltem l' importance du co ton . dont les plus âgés travaillent déjà la terre.» Samou. du 1 ~' août au 30 juillet suivant. son champ est déjà cou vere des premi ères feuill es de cotonnier. les étudiams so nt autoritai rement envoyés aux champs par le tyran local pour remer de respecter les objectifs assignés par le plan . éliminer les pousses trop vivaces qui s'enchevêtrent et mettent en péril les plants qui les . en Ouzbékistan. C'est une culture purement vivrière qui ne procure guère d'espèces sonnantes et trébuchantes. Dans les villages. Les chèvres errem en coute tranquillité au milieu des habitatio ns. ajoute-t-ell e. L'o r ne co ule pourtant pas à flo ts dans la région. dates offi cielles de la saison coto nn ière po ur les statisticiens. on récolte les petites boules blanches. Debout. des nouveaux champs de cmon de la régio n du Mato Grosso brésilien à ceux. c'est fini . Des vasteS plaines d'Asie centrale à celles d'Australie.

étaient aussi comptables. lbrah im Malloum eSt le représentant de la Compagnie coton nière tchadienne. il fau t embaucher une main-d'œuvre très nombreuse. Dans ces années·là. do nt la populatio n vi t d'agriculture et d'élevage. Sans coton. Dans quelques jours. Fournir des ressources monétaires à la population. Les Français espéraient introduire un peu de modernité dans une économie essentiellement faire de troc. Mais s' il est un marché sur lequel les Mricains jo uent un rôle de premier plan et peuvent parler haut et fo n. sans revenus. à Bongor. derrière les Chi nois et les Amé ricains ? Cela ne s'est pas fait du jour au lendemain. -se dresserai t-il contre les maîtres du mo nde. f( . En effet. (our près de la fro mière camerounaise. Onitias comptait sur l'arge nt de la récolte po ur payer les engrais et les insecticides fo urnis par la société nationale cotonnière. Comment un pays aussi pauvre. les champs sone ve rdoya nts.98 1 Commerce inéq uitable Coton 1 99 portent. ( Plurôt la mort que la honte ». la Corontchad. Pliés en deux. À l'approche du mois de janvier. au prix fixé par le marché. sa famille. pour récolter en une ou deux journées et anendre le verd ict des acheteurs de la Sofitex. pour les plus fonun és d'entre eux. Mais Onirias est au fond du gouffre. il n'a pas le choix: pour rembourser. Onitias parle de se suicider. à Paris. si le comn ne correspond pas aux normes de qualité m in imales. pas payé. C'était la loi. Ce fils d'un notable local se souviem qu'enfant. Pour rous les paysans producteurs de coron . femmes et enfanes sa rclent la terre pcndam que les hom mes creusent les sillo ns. mécan iciens. environ soixante-dix Blancs expatriés contrôlaient l'activité de la fili ère co ron de la région. dans la plaine de la Ko umbia. La mesure n'était pas dési ntéressée.. il ne sera pas payé. Un gou ffre de déprime. co mme toutes celles du sud de so n T chad natal . son demi-hectare de coton. Co mme m us ses collègues. il do it vendre ses maigres biens. au troisième rang des producteurs et exportateurs de coto n. C'est la ruine. Ils occupaient les postes de direction. l'an ente de ce verdict est une angoisse. responsables des pièces détachées. Mallown. il ne pourra plus no urrir sa fam ille. Quelques kilomètres d 'une piste de terre sèche le séparent de Samou et de Boukien Waradou. ensemble. C'est la situatio n catastrophi que que vit. plusieurs dizaines d'ho mmes par hectare. To ut le monde sait qu'il pourra compter sur les villageo is et ses menaces ne so nt guère prises au sérieux. II lui faudra rap idement brûler ce qui res œ de ses coto nniers. ville natale d' Ibrahim Malloum. Ce quinquagénai re longiligne compœ parm i les premiers à avoir osé imaginer que le Tchad po urrait s'en prendre à la principale puissance mondiale. prend re ce qu 'o n voulait bien leur laisser. Déjà. sur une charrue que tire un zébu. Les Tchadiens et les autres pays africains auraient pu se contenter des miettes du festin . l'u n des rares à pouvoir s'adresser aux dirigeants politiques comme aux milieux d'affaires. c'est la honte. C'est que so n coron a été jugé impropre à la transfo rmatio n. Onitias aura retro uvé le chemi n de ses terres. c'était aussi po uvoi r lever l'i mpôt. espérer un minimum d'ea u. la société nationale comnnière du Burkina Faso. le p èlerin du coton L'un des principaux porte-parole des paysans africains. par ailleurs grands producœurs et ex portateurs de coton? Ce déséquilibre aurait pu réduire à néant toute velléi té de co ntestation.. quelques têtes de bétail. Ne so nt-ils pas. c'est cel ui du coto n. Ibrahim Malloum est bien placé pour le savoi r. dans les années 1950. en ce printemps 2003. le paysan Onitias. penchés. explique-t-il au dirigeant du village qui l'écoure. min ces brindill es q ui disent la fragilité de ceu e vie. Jusqu 'à la prochaine récolte. II ne sera pas égrené. endené jusqu'au cou. au mo ment des semis. se devait d'avoir sa corde.

Malloum tente d 'esquiver les pi èges du marché. privés de toute subvencion publique. puissen t inonder le marché mondial grâce à d'énormes aides gouvernemenrales? Com ment l'admen re quand. les gouvernements de ces t. Peu à peu. il est rare de ne pas u éhucher. Les t. Bien que la grande ville britannique ne soit plus la capitale industrielle qu'elle fur naguère. Ain si encadrés. qu'o n so it un trader isolé ou qu'o n travaille au sei n d'une équipe. où les cartes SOnt biaisées? » Com ment admettre. que les paysans africa ins. après l'indépendance de l'Angola et du Mozambique. écono mique et finan cière de ces contrées. ne peuvent pas être compensées par les finances publiques. par les entreprises publiques qui gèrent la production et la commercialisation.100 1 Commerce inéquitable Coron 1 101 agro nomes. au Mali. conseillaient.il. explique-t-il conclave après co nclave. au Burkina Faso. en Auseralie ou aux tues-Un is. que les producteurs américains et européens. le représentant d'un grand négociant américai n ass is en face de lui . ces dernières deviennent inaccessibles et le coton s'y fait de plus en plus rare. À terme. Ibrahim Malloum entonne alors un refrain qui lui est devenu famili er : cel ui de la co ntesration de l'ordre cotonnier établi. la recherche agro no miqu e n'est plus finan cée. Chaque famille a sa villa et so n jardin. trimballe aussi sa longiligne silho uette dans tous les cénacles internationaux qui rassemblent régulièrement les profess ionnels du coton. au même moment. président de J'Association coton nière africaine depuis 2002.tats ne peuvent jamais veni r en aide aux producteurs ni aux sociétés cotonnières. leurs gouvernements n'en ayant pas les moyens? Puis MaJloum décrit les co nséquences catastrophiq ues du marasme du prix du coton sur les économi es africaines. en boubou blanc ou bleu. pilotaient. Malloum. H éritage des . «Com ment admettre. Ils dirigeaient. À Deauville.. où l'Association fran çaise du coton réuni t tous les ans à la mi-octobre ses membres et invités. Parfois. Car au Bénin . dont les coûts de prod ucti on SOnt très supérieurs à leurs concurrents africai ns. la survie du coron africain s'en vo it menacée. plus à J'écart. Effectuant souvent l'aller-reto ur Paris-N ' Djam ena po ur rend re des comptes à la direction de son entreprise. Un peu plus loin vivent les contremaÎ[res africains regro upés dans des cases et. au téléphone avec un acheteur indien. confé rence après co nférence. le coton est l' une des principales ressources. Ibrahim Malloum et ses copai ns vont volontiers aux champs pour participer à la récolte. viennent s'ajouter quelques Portugais. plus gé néralement. les sociétés coton nières africaines et leurs gouvernements soienr obligés de faire face à un marché truqué. Ibrahi m Malloum a même été invi té en 2002 à s'exprimer à Liverpoo l. tonne-t. Les pertes accumulées par les sociétés cotonnières. Ibrah. l'un des principaux vecteurs de développement. C'est le métier et. ToU[ ce petit monde vit dans un quartier protégé à prox. elle reste l'une des références du monde cotonnier. au Tchad. Le uavail semble léger à cette jeunesse qui n'a pas J'obligat ion d'aller courber le dos des journées entiè res sans disco ntinuer. les paysans africains Ont de plus en plus de mal à survivre. la santé sociale. dans le 8C arrondissement parisi en. Et. Un demi-s iècl e plus rard.tats africains so nt en effet engagés dans des plans d'aj ustement structurels sous la houl ette du FMI et de la Banque mond iale.i m Malloum s'active au rez-de-chaussée d' un banal immeuble de bureaux de la rue de Monceau.imité immédiaœ de l'usine d'égrenage. Ils éraient français ou belges. C elles-ci cessent d'entretenir les pistes qui mènent aux zones de production les plus reculées. C'est là qu' il s'i ngénie à commercial iser la récolte de coto n de son pays natal . Quand vient l'époque de la récolte. Pl us tard . face à un marché mondial dépressif. encore les ouvriers de l'usine. L'œil rivé sur l'écran d'ordinateu r qui lui donne les cotations internationales.

Enfin. quelques jours avanr le dîner français de Deauville. les Africains francophones récoltent environ un milJion de tonnes de coron . début octobre. pesant la deux. de ces échanges. un arbitrage est rendu à Liverpool. le climat du marché. en sari ou en boubou. demain. Cette tradition préservée fait de Liverpool l'une des Mecque du coton. Banquiers intéressés dans le commerce du coton. les cou rtiers espagnols et quelques autres pour connaitre le prix réel des transactions. Chacun est tenu de s'y plier. En 1950. Les récalcitrants s'exposent à figurer sur une liste noire diffusée urbi et orbi. Après quelques réunions destinées à faire le poinr sur l'état du marché mondial et sur les principales perspectives éco nomiques internationales. l'Afrique francophone n'affichait qu'une production symbolique: 28 000 tonnes! Trente ans plus tard. À peine 1 % des contrats échangés sur ce marché débouche en effet sur une transaction physique. Elle se plaint. elle trépigne. les filateu rs cures. Les hommes som en smoking ou en habit traditionnel. Cotlook produit aussi un indice exclusivemenr africain qui donne le la aux tractations entre les producteurs africains et leurs clients. de ces contacts bilatéraux discrets dans des chambres d'hôtel. Chacun. Mais il faut être là pour capter l'ambiance. des filateurs et des producteurs. les expo rtations de coton assurent en effet une part non négligeable du produit intérieur brut et plus enco re des rentrées en devises étrangères. elle hurle. En cas de désaccord encre acheteurs et vendeurs. où le cliquetis des métiers à tisser s'entendait d'un bour à l'autre de la ville.messe. donnera lieu à une affaire. la boussole des traders sur le marché du coto n. Car l'Afrique fait partie intégrante du vaste chantier de la mondialisation coronnière. C'est le résultat d'un long effort. gardienne du règlement imernarional du cown. à Sa Majesté la reine d'Angleterre ou au maire de Liverpool. les Africains n'ont cessé d'accélérer la cadence. Au début du XX1' siècle. Dans la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest. glaner une information ou un contan nouveau qui. d'une volonté politique inscrite dans le temps. que ce soi t en France. une photo de la réalité quotidienne là o ù le marché à terme new-yorkais est puremenr spéculatif. Liverpool est wujours le siège d'une I( Liverpool Cotton Association ». suivant la plus pure tradition classique britannique. derniers vestiges de la puissance coloniale britannique. C'est le prix du coto n sur le marché physique. Après avoir salué chacun des mille invités à leur arrivée.102 1 Commerce inéquitable Coton 1 103 heures grandioses. Ce sont les Tables de la Loi. doit trinquer. Puis une moyenne générale est faire: il s'agi t de l'indice Cotlook A. Depuis. Mais elle existe car elle produit et vend. le gratin des traders. Ce qui équivaut à un arrêt de mort com mercial. quelques négociants sonr wujours installés dans ce qui fut le berceau de l'industrie textile européenne. Ce document régit 90 % des échanges mondiaux de coton. le millier de participants abonnés à ces agapes se retrouve dans une dépendance de l'hôtel de ville pour un dîner en grande tenue. à l'époque o ù Ibrahim Malloum était enfant. les négociants suisses. en 1980. Le dîner est régulièrement interrompu par des toasts à la nation. Les normes qu'il édicte SO nt universellement respectées. E[ l'Afrique partici pe de ces discussions.ième. la récolte est de 216 000 tonnes. les représentants de l'honorable maison Codook joignent les traders américains. Le rituel est surprenant la première fois. C'est aussi à Liverpool que se concocte l'une des principales références du marché du co tçm: 1'« indice Corlook ). le président de la Liverpool Conon Association est solen nellemenc escorté vers sa table par des huissiers sur leur trente et un. les femmes en robe de soirée. assureurs et armateurs ne rateraienr pour rien au monde cen e grand. l'endroit vers lequel converge tous les ans. debout. en Inde ou aux États-Unis. On n'y achète et n'y vend que du papier. Tous les jours. des négocianrs.

à l'occasion de la réunion annuelle à Deauville de l'Association française du coto n. pour chaque livre de coton.le principal actif de cette industrie . Les usines d'égrenage . la Compagnie frança ise pour le développemem des fibres et des texti les (CFDn . Le succès a été mitigé. près de la moi tié des dix-huit usines d'égrenage ont été remises à des investisseurs privés. Ce haut fonctionnaire. n'était-ce . Ils fon t aussi bien que les pays d'Asie centrale. depuis quatorze mois. la principale soc iété cotonnière de la région. Aujourd'hui ils s'adaptent et se fondent dans le moule libéral. s' interroge publiquement sur les capacités de survie de la filière africa ine face à des productions archi-subvenrion nées. passé par le cabinet d' Édith Cresson à la Commission europée nne de Bruxelles puis par celui de Corinne Lepage au ministère de l' Environnement. Les dirigean ts de la CFDT-Dagris ont été à la pointe du co mbat co ntre la privatisation de ces entreprises. Leur auteur: Dov Zerah. Le cOlOn africain est français Bien sûr dû au labeur des paysans et des cadres africains. Au Mali. Quelle mouche le piquait donc? Pourquoi se lancer ainsi à l'assaut de la fort eresse américai ne? Ah ! certes. la conceprion française de l'organisation de la filière. Ailleurs. à l'égrener et à l'exporter. les Français contrôlent toujours 40 % du capital de la CMDT. aujourd 'hui rebaptisée Dagris. Ce n'est pas une mince réussite. d'Abidjan à privatiser leur filière coton. ces institutions n'om cessé de pousse r les gouvernements de Coronou. Les premières salves publiques sont tirées au mois d'octobre 2001.104 1 Commerce inéquitable Coton 1 105 par an. Même les Français de Dagris y partici pent. Cela n'a pas empêché l' État d'aider quelques industriels amis à mettre sur pied un appareil industriel largement surd imensionné. lis so nt désormais les seu ls à pouvoir acheter leu r coton aux paysans de cette régio n. Le Mali produit en effet à lui seul la moitié du million de tonnes récol té tOuS les ans dans cette zo ne. de Bamako. Comme dans les autres secteurs économiques. s' insurge+ il en ce mois d'octobre 2001 devant plusieurs centaines de co nvives. qui préside. les producteurs reçoivent 52 cents de leur ~tat fédéral. La chose peut sembler curi euse. le mouvement de privatisation des filières cotonnières ouest-africaines est routefoi s inexorable. )) Cette ardeur tiers-mondiste ne laissait pas de su rprendre. Le potentiel cotonnier du pays est faible. Encore limité. est en perte de vitesse. Passant cependant d'une bataille à l'autre. Ils sont. ce succès a été orchestré par la Compagnie française des textiles. « Aux ~tats-Unjs. au Bénin. une centralisatio n totale des opérations agricoles et commerciales. Mais la filière cotonn ière de ce petit pays est l'une des plus mal gérées qui soient. sur la deuxième ou la troisième marche du podium des exportateurs de coto n. dont l'Agha Khan. garde encore d'Împorrames parricipations au cap ital des sociétés cotonnières africai nes: de 19 à 50 % selo n les cas. mieux que les Indiens ou les Australiens. de Yaoundé. la Côte-d'Ivoire a été la première à céder aux pressions.Ont été cédées à deux entrepreneurs privés. Bras séculier des autorités françaises dans la filière cotonnière africaine depuis l'époque coloniale. ils obtiennent la gestion d'une zone encore peu exploitée. Mais panout. soutenue par le FMI et la Banque mondiale. C'est la conséquence des press ions exercées sur les États africains par les organismes financiers internationaux. Comme toujours. l'idée était généreuse que de panir en campagne pour défendre les protégés africains ! Après tout. au nord-est du Burkina Faso. selon les années. aux destinées de Dagris. les dirigeants de cen e entreprise publique frança ise ont joué un rôle clé dans le déclenchement de la bagarre co ntre les subventions versées par leurs gouvernemencs aux producteurs de coto n américains. En 2004.

Les accifs de ces sociétés SOnt ridicules. telle qu'elle existe. les Européens sont à l'époque encore mieux lotis. de la disparition à terme de la société qu'il préside. la mondialisation aboutit à des regroupements et à des concentrations d'entreprises. Au total. pas de tribune dans la presse! Les co nvictions de la CFDT et de son président ne sortent pas des cercles african istes les plus restreints. L'Ëtat fédéral américain garamit 82 cems minimum à ses planteurs. Dov Zerah a beso in de marges de manœuvre financières. Le patron de Dagris cherche à vend re l'idée aux aurorités françaises et européennes. il prés ide la C FDT pendant douze ans. Alors que. que de les prémunir contre le danger ? N'était-ce pas là incarner à sa manière la grandeur de la patrie des droits de "homme? Dav Zerah ne fait alo rs que reprendre les positions de so n prédécesseur à la tête de la C FDT. dérerminé par la Bourse de New York. 11 charge les experts de Dagris de détecter les distorsions du marché. En 1999. lui semble la solution idéale pour réduire les coûts de revient . les Européens produisem beaucoup moins que les Américains. ni le prix de vente sur le marché mondial. dont personne ne perçoit les échos. est un protégé de Jacques Chirac dont il a assuré la communicacion dans les années 1980. il déno nce les subventions américaines et passe les dernières an nées de so n mandat à guerroyer co ntre la Banque mondiale et le FMI. en Afrique. mais la Banque mondiale n'en veut plus. l'homme qui lui cède les manettes. mère et tutrice des coton niers africa ins. le moyen de grappiller quelques cents de dollar par livre de coton. Mais. Michel Fichet. présente aux conseils d'adm in istration des sociétés cotonnières africaines. Ses filiales ne contrôlent ni le prix d'achat de leur coton aux paysans . Les subventions américaines font problème. Hostile au démantèlement des fili ères cotonni~res africaines. L'accueil est plutôt frais. pour chaque livre de co ton produ ite. Il s'y illustre par sa clairvoyance politique comme par son inaction. actionnaire essentiel de ces entreprises. Pendant douze ans. Dov Zerah a le t( sentiment d'être pris dans un étau. partout. Pas de déclaration publique. leur passif impressio nnant. la CFDT. les Grecs et les Espagnols sont assurés de toucher près de 1 dollar. quand les fonctionnaires et les politiques ne les pillen t pas ou quand les cours mondiaux du coton ne SO nt pas trop faib les. C'est une guerre secrète. Ce qui obère grandement les résu ltats de la CF DT. Quelle utilité? Fichet est animé d'un pessimisme absolu. certains d'emre eux pouvam recevoir jusqu'à 150000 dollars par an. ils doivent se contenter de ce qu'offre le marché: 30 cents en 2001 ! Comment les Français pourraient-ils . Il s'enferme dans sa tour d'ivoire et laisse faire. telle qu'elle a été co nçue et appliquée par ses nombreux prédécesseurs.. Ancien responsable du service co ntentieux. Quant aux Africains. La centralisation de la filière. en particulier au Mali o ù la corruption est général isée. Le budget « COton ~ de l'Union européenne est minime. la Banque mondiale veut au comraire démanteler les rares entreprises coton nières subsistantes. Patro n d'une entreprise à capitaux publics mais opérant sur un marché mondial très concurrentiel. Pou rquoi aller chercher des poux dans la tête des Américains? Les Européens eux-mêmes ne subventio nnent-ils pas les prod ucteurs de coton grecs et espagnols? Car si les Am érica ins distribuent de gé néreuses subvemio ns à leurs producteurs.cel ui-ci est fixé par les gouvernements africai ns -. La gestion y est parfois apocalyptique. La trésorerie sert de caisse noire aux gouvernements en place. allant jusqu'à refuser de s'exprimer en anglais. Il est convaincu de l'inexorabilité de la défaite des positions qu' il défend face à la Banque m ondiale.106 Commerce inéquitable Coton 1 107 pas le rôle de la société. ne lève pas le petit doigt face alL'( dérives qui les gangrènent. de la direction des ressources humaines du groupe Peugeot. c'est une évidence.

Jadis.lOB 1 Commt:rc(: inéquilable Coron 1 109 co nvai ncre Bruxelles de s'en prendre aux subventions américaines sans meu re en cause les subventions européennes? À Paris comme à Bruxelles. Toutes les bra nches de la filiè re peuvent œuvrer. les explo itations arreignent en moyenne les deux: cents hectares. Dagris et ses dirigeants ne se seraient pas lancés avec autant de fougue dans la bataille! L'aventure cerminée. C uri eux retou rnement de situation ! Actionnaire majoritaire d'une entreprise américaine de négoce du coco n. que quelques coups de fil. C inq ans après l'achar. Le so n des cultivateurs de coron africains n'i ntéresse person ne et on ne veut sunout pas se trouver embri ngué dans une nouvelle bagarre avec les Américai ns. Tous les problèmes. Perdus dans l'im mensi té de leurs champs. ces 1( . bénéficier d u système des subventions qu'elle combat dorénavant. on marque les voitu res. capitale de l'Ëtat du Tennessee. comment l'a nalyser. Celle-ci aurai t normaJe ment dû conduire au dépôt de bilan de la CF DT. encadré d u vieux drapeau confédéré. Les actio nnaires français doivent assumer une ardoise de 16 millions de dollars. Ils en so nt loin. d'y prendre des parts de marché. universel C'est de Memphis. incapable de fa ire face aux appels de fo nds du marché à terme de New Y ork.. est un monde en soi et cel ui des producteurs de coton un un ivers fe rmé. hardis pourfende urs de la poli tiq ue américai ne. ACS I. rejetés vers les seuls rivages afri cains. Dagris aurai t pu. Dov Zerah s'acharne. quelques simples documents adm inistratifs suffisent à débloquer ! 4 mi lliards de dollars ! Excusez du peu! Le Burki na Faso ou le Tchad aimeraient bien avoi r cette seu le enveloppe comme budget annuel. les vo ilà boucefeux. Le Texas. celles où subs iste un peu du parfum d'antan. grand comm e la France. De la Caroline du Sud à la Géo rgie en passant par l'Alabama. Mais on ne laisse pas disparaître comme cela un des bras de la politique française en Afrique. En lieu et place de la plaque d'imm atriculation. que partent beaucou p des initi atives en faveur des cocon nicrs américai ns. Hélas ! le mauvais so n qui s'acharne contre les sociétés françaises aux Ëtats-Unis frappe encore. Rares sont les brèches par lesquelles le marché peut s'e ngouffrer. À l'ouesr de Memphis. comment en tirer le meilleu r parti. lan cés à l'assaut d'une place qu i a tou tes les apparences d'u ne inex pugnable ci tadelle. toures les ava nies économiques sont prévus. à l'abri d' une muraille de dol lars : 4 mil liards de dollars. Sur une de ces routes rectilignes qui longent les champs. ACS I en bonne sancé. les traders américai ns qui abordent ce marché. Elle pou rrai t permettre aux Français de s'i mplanter aux Ëtats-Unis. en quelques mois. on marquait les bêtes au fer rouge. c'est le règne du gigantisme. indirectement. rassurées. Le coto n amé ri cain est . on y apprend ce qu'est une fibre. de moins dépendre des filiales africai nes. La plupart des grands négocian ts américains et nombre d'organisario ns de prod ucteu rs y Ont leur siège. La mécanique des subventions mise au point par les lobbies agricoles américains est sans faille. comment la vend re au mieux. L'ardoise américaine est effacée. Pounant. on peut parfo is croiser une Cad illac blanche décapotable qui avance à vive allure. aujourd'hui . C'est auss i là que viennent se fo rmer. En quelques semai nes. La poule aux œufs d'o r se révèle un gouffre. La moindre plantation se mesure en dizaines de milliers d 'acres. ACSI est une société de négoce. les effon s de lobbyi ng de Zerah semblenr vains. ACS I est liqu idée. un Z It. à l' Un iversité du co ton . À l'esr de Memphis se trouvent les plantatio ns à l'ancienne.. L'offe nsive sur les subventions lui permet de jecer un voile pudique sur les difficultés de l'entreprise et de sa fil iale américaine. Le min istère des Finances paie. Rachetée dans les ann ées 1980.

exp liquent les négociateurs américains à leurs interlocuteurs européens pour justifier l'importance des aides. Les épandages d'engrais se font bien sûr par voie aérienne. Acharnés à convaincre les Congressistes de la nécessi té de renouveler le généreux programme d'aide à la production de coton. que la récolte s'annonce décevante. produit pantalons et chem ises qui sont ensuite réexportés vers les 4( . Mais que la rentabilité baisse et ils passeront au sop. Et quand vient le temps de la récolte. c'esr la météo: il s'agit roujours de savoir quels volumes d'eau vom tomber sur leurs plamations. Les contribuables américains financent la filature asiatique! De plus en plus. Les rangées de plams s'al ignent sans imerruption sur des kil?mètres. pour l'instant peu rémunérée. On leur a promis de la rentabilité. La venre. finançant les campagnes électorales locales ou fédérales. Aussi souvent en costume-cravate qu'en bleu de travail. l'irrigation va donc de soi. ils insistent sur l'im portance de leur activité dans l'économie américaine. pour le pays. de la production de coton américaine sur le marché mondial fournit une matière première peu onéreuse aux filatures chinoises . le quart transformé sur place. le reste largement subventionné. Mais. Impossible dans un champ de coto n d'apercevoir à l'horizon la couleur d'une autre culeure! L'œil humain ne vo it pas assez loin. 11 n'y a aucun risque à produire ou pas. en 2002. la proportion s'annonçait plus impocrame encore: vingt millions de balles produires. la mécanisation totale. Les propriétaires de ces plantations n'om plus grand-chose à voir avec le paysan traditionnel. à bas prix. les producteurs sont assurés d'avoir l'oreille des politiques et d'obtenir le renouvellement des subventions. Plus de trois cem mille emplois directs dans les plantations et bien davantage au niveau national. er rout sera décruir. Ce qui prime avam roure chose. leur permettam de se développer à un rythme accéléré. les subventions fédérales assureront les fins de mois. pour la troisième année consécutive. En 2004. Aspirés par de gros rouleaux. plus de la moitié de leur production de cotO n.110 1 Commerce inéquitable Coton 1 I II producteurs ignorem le monde extérieur. coron et branchages disparaissent pêle-mêle avant d 'êrre triés.et demain indienn es -. les Américains om exporté deux millions et demi de tonnes. La maind'œuvre y esr rare. En 2005. Car la réco Ire de coron dépend essemiellemem de la pluie. 11 ne faudrait pas que nous venions à dépendre de l'extérieur pour notre coto n 4( comme nous le faisons pour le pétrole >l. tous les ans! Conséquence. Regroupés au sein de puissants lobbies. de la Caroli ne du Sud à la Californie. c'esr encore un autre scénario qui se joue. ils produisent aujourd'hui du coton sur la foi des savants calculs auxquels se SOnt livrés leurs experts. Qu'elle ne vienne pas. la qualité insuffisante. où une main-d'œuvre. Assuram une récolte élevée qui pèse su r les prix mondiaux et les tire vers le bas. L'eau y abonde. J'industrie du coron emploierait un Américain sur treize! et générerait la bagatelle de 40 milliards de dollars de revenus. le coton américain part vers l'étranger. Les champs de coton s'étendent à perte de vue. martèlent-ils au cours de la campagne qui a précédé la rédaction de la loi agricole. d'énormes machines se déploient sur quatre rangées de COton à la fois. En Californie. On ne peut pas faci liter la vie des céréaliers du Middle West et négliger les cotonn iers d'Alabama ». les quelque rrente mille producteu rs américains de coron Ont recours à des argumems chocs pour emporter la conviction de leurs élus. ce système fait aussi des heureux au-delà des frontières américaines. Ce SOnt des hommes d'affaires. rompus aux techniques agronomiques ou financières. ~ On est obligé de financer toutes les régio ns du pays de manière égale. partam vers les usines chinoises et indiennes. récolre ou pas. encore moins avec les cmonniers de l'est de Memphis. le Farm Bill >l.

Mais. à tirer leur épingle du jeu. l'lCAC a estimé que la disparitio n des aides publiques à la production aurai t abouti à une hausse de 70 % des co urs mo ndiaux du coto n durant la saiso n 200 12002 et de 15 % po ur la récolte suivante. À ce niveau de prix. ils atteignirent leur plus bas niveau hi storique. le seuil d'allocation des subventio ns. anéantissant l' ind ustrie de la filature dans les pays développés. en 200 l . Théoriquement conçu pour rémunérer la production et flXer un prix résultant de l'équilibre de l'offre et de la demande. d'u n niveau de développement intermédiaire. créant un déséquilibre qu'il était logique de retrouver dans les cours. Ils y sont devenus dom inants. de conso mmation et de stocks. ces dernières années.chaudés par leurs mésaventures sur les marchés boursiers. o utre le rôle des subventio ns américaines. Qu 'un seu il soi t franchi et l'ordinateur. plus spectaculairement ensuite. Plus de la moi ti é des co ntrats virtuels de livraison ou d'achat de co ton conclus à New York le so nt par ces insti tution s. ces fond s misent maintenant sur les marchés à terme des matières premières. Sis à Washingron. Mais il o rganise une répartiti on mo ndiale du travail dans l'ind ustrie textile au sein de laquelle les pays africains ne peuvem occuper qu 'une place très marginale. ces mouvements entraînent souvent. répondant à des intérêts financiers. ce Comité regroupe pays producteurs et consom mateurs. sept études Ont été rendues publiques. cel ui garanri par l't. Mass ifs. Une misère. Une rémun éra- . Il fai t le bonheur des cultivateurs américains en leur ga rantissant un reven u régulier. Les hausses des cours SO nt plus brutales. les baisses aussi. Seuls les producteurs américains et européens réussissent. les producteurs encouragent don c la tendance. pour le plus grand bénéfice des producteurs africains. parce que les cours mo ndiaux s'effo ndraient. au début des an nées 2000. de nombreux instituts et de nomb reux éco nomistes o nt apporté. Sa neutralité. selon les méthodes de calcul retenues et les années choisies. On co mprend l'intensité de la bagarre déclenchée. son objectivité ne sauraient être mises en cause. Entre 2002 et 2004. Certes. personne ne gagne sa vie. programmé en ce sens.ttats-Unis ou l'Europe. n permet à quelques pays asiatiques. par l'implosion de la bulle des nouvelles technologies. Leur intérêt est que la dynamique so it suffisammenr fone pour atteindre. Plus généralement. le marché libre ne fonctionne plus de man ière satisfaisante. Le système américain de subventions aux producteurs de coton est une arme à plusieurs tranchants. déclenche achats ou ventes.rat fédéral! En cas de fone baisse des cou rs. des producteurs auxquels la volatilité des cours complique sacrément la vie. Volant au renfort de ces petits pays producteurs. d'abord timidement. les chercheurs tablent tous sur des hausses de cours évoluant.112 1 Commerce inéquitable Coton 1 113 . la preuve de la nocivi té de l'impact des subventio ns sur les èou rs mondiaux du cmOI1. ce qui contribue à accélérer et à amplifi er les mouvementS boursiers déclenchés en fonction des données de base du marché: niveaux de prod uction. Les cours baisse nt ? Allons-y! Accélérons le mouvement! Ne nous laisso ns pas balader par les fond s ! Fixons une bonne fois pour toutes un prix. entre 12 et 30 %. chiffres à l'appui. grâce aux subventions qui leur SOnt versées. la produccion dépassait largement la consommation. t. 28 cents la livre. dans leur sill age. rapidement. de poursuivre leur industrialisation. appâtés par l'envo lée des cours des grands métaux industriels ou du pétrole sous l'influence de la très fone demande chin oise. l'intervention des fonds de pension su r le marché new-yorkais fausse de plus en plus le jeu. G râce aux modèles mathématiques utilisés. dont deux par le Comité international consultatif du co ron (ou lCAC). À New York. contre les subventions américaines et européen nes ! La polémique a comm encé à enfler à ce moment-là.

les gouvernements africains avaient fixé le prix d'achat du coton aux paysans. l'année . ils n'avaiene pas touché le fond. 11 a joué beaucoup plus gros que ce qu'il avait en magasin. élu par ses pairs « Homme de l'ann ée Il en 1967. ni les Australiens. et de créer sa propre entreprise de négoce du coro n. ni les Ouzbeks. L'année s'an nonçait même plutôt bonne. fond ée par son grand~pè re en 1879. p'roche de certains mouvemems noirs américains. en 2001 -2002. on était en période préélectorale. tout simplement. en particulier au Mali où. principal producteur de la région. sans que rien s'y oppose. le petit jeu spéculatif peut être dangereux. cu rieusemem. Julien Hohenberg décide en 1985 de la céder à la multinationale de l'agroalimentaire. Les Africains se soulèvent Pourtam. gros producteurs de coton. les cours du coton à la Bourse de New York chutent souda inemem . en janvier 1990. vu le niveau des cours mondiaux. l'Afrique francophone passait la barre du million de tonnes. probablement aussi considérable que l'impact des subveneions contre lesquelles la rébellion est sur le point d'éclater. Après avoir dirigé la com pagnie familiale. par une série de coïncidences. Les biens perso nnels de Hohenberg som saisis. même pour de grosses maisons américaines. la tonalité n'étai t pas au drame. résultat d'un large accès aux engrais et d'un climat idéal. Julien Hohenberg a appris les métiers du coton aux côtés de so n père.114 1 Commerce inéquirable Coton 1 115 tion de 80 cents par livre de cown produiœ leur est alors assurée. les courS mondiaux étaient à leur plus bas niveau depuis trente ans. La chute de la maiso n Hohen berg en janvier 1990 est encore dans wutes les mémoires. Hohenberg a bonne presse. tout s'écrou le. Su r le terrain cependant. occas ionnant des pertes estimées à 100 millions de dollars. Les banques estimcm que Hohenberg s'est laissé griser par le succès. New York étend ainsi son omb re tutélaire sur le marché mondial du coron. la « Julien Company lt . la production était en train de battre des records. Et ces prix étaient bons. Cargill. rétablissait l'équilibre. En quelques années d'une impressionnanee croissance. n'one leur marché! Dans la co mpétition inrernationale à laquel le se livrent les producteurs. semant la panique sur les cinq co ntinents. très faible cette an née~ là par rapport au dollar. amiségrégationniste. c'est un indéniable avantage. les rendements étaient opti~ maux. avant la débâcle. Aucune autre place boursière ne vient contester sa domination! Ni les Ch inois. D'abord. que ses prises de position spéculatives sur le marché à terme sont hasardeuses et dépassem de très loi n les engagements phys iques de la société. à la T ufts University de Boston ainsi qu'à Yale. Certes. Su rtout. Chaque tonne de coto n vendue rapportait largement de quoi vivre aux sociétés cotonnières. Militant des droits de l'homme. Mais le franc CFA. C'est la banqueroute! 11 manq ue 500 millions de dollars. En dollars. Les dirigeants tenaient à être réélus. Cela ne tenait en rien du miracle et s'expliquait. les bonnes âmes s'apprêtaient à sortir leurs mouchoirs et à marteler le tam~tam revendicatif. en 200 l . Ils soignaient donc le portefeuille des producteurs qui avaient semé à tout-va. Preuve d'un remarquable savo ir-faire. la Julien Company devient le numéro deux mondial du négoce du coton. Cependa nt. À l'annonce de l'éli mination brutale d'une des vedettes du métier. c'était la catastrophe. lorsque les Africains commencèrem à se révolter. avam d'aller se former dans les plus prestigieuses universités de la côte est. Pour la première fois. dans toutes les officines tiers~mondistes. Ma1~ heureusemene. Dans toutes les organisations non gouvernememales. Au Burkina Faso co mme au Mali.

conséquence de prix aux planteurs trop faibles. la mieux gérée. Puis. Il fallait vendre. S annonçaIt. ces néophytes assaillaient de questions les di rigeants de la Sofitex. dans les campagnes africaines. Les premiers à brandir l'éœndard de la révolte fu rent les Burkinabés. Fidèles aux règles de bonne gestion. Cosigné par les o rganisations maliennes et béninoises. la baisse des revenus devint insoutenable. quelques prêtres français sonnent le rappel de leurs contacts européens. l'Union des producœurs de coton du Burkina Faso lance pour la première fois un Il appel aux producteurs de co ton d'Afrique de l'Ouest ». sous le prix de revient. De cene manière. voilà que. ils peuvent compter su r la figure emb lématique de François Traoré. Avec un prix du coto n si faible. Ils se SO nt m is à la tâche et. les cours du coton s'effondrent. Vendue? Plutôt donnée. Les dégâts avaienr pu être li mités. que les paysans y SOnt le mieux représentés. bradée à des prix extraordinairement bas. il est devenu un habitué des forums internationaux où. ces précautions ne suffisaient plus. Le panorama du marché mondial leur apparaissait dans sa cruelle limpidi té. . Qui diable va consulter les sites des producteurs de coton burkinabés? Les grandes foules d' internautes ne s'y presse nt pas. la moitié de la réco lte était déjà vendue. au Burkina Faso. souvent habillé d'un boubou ocre tout de coton. Peu impone. En quelques années. C'e n était fait de l'ultime filet de protection des producteurs africains! En monnaie locale. comment finan cer l'achat des produits agricoles de base? Avec un dollar si bas. en Côte-d' Ivoi re. au Mali. comment fin ancer la scolarité des enfants? Comment se nourrir? Telles éraient les questions soulevées. Les cours avaient amorcé leu r descente aux enfers. Les réseaux catholiques de solidarité se mettent donc en branle. les questions se firent plus rares. elles avaient vendu à l'avance une panie de leur récolœ..116 1 Commerce inéquitable précédente. amenant une pene de 430 dollars par tonne! Pis encore. Ils font circuler des textes soul ignant l'iniquité de la situatio n. Rien d'éronnant: c'est au Burkina Faso que la filière est la mieux structurée. Cene conviction était confortée par l'anieude des sociétés cotonnières. «Nous en arrivo ns à nous interroger. aggravant la situation. au moment où ils obtiennenr un no uveau record de production. . écrivent les signataires. il fallait se dépêcher de vendre avant qu'à New York la situation n'empire! Fin décembre 200 1. le président de l'Un ion des producteurs de coton du Burki na Faso. il promène son imposante silhouette. C'est un choc! Le 2 1 novembre 2001. le dollar se mit à décl iner. les paysans n'auraient pas à su bir le cataclysme qui . Les producteurs de coton d'Afrique de l'Ouest o nt comp tis que ce n'est qu'au prix de leurs efforts qu' ils peuvent venir à bo ut de cette pauvreté. moins de fran cs CFA. la récolœ de coton avai t été quasi rayée de la cane. En 200 1. Il en faut pl us pour faire trembler la puissante Amérique. Pour chaque euro. En l'espace de quelques années. quant à la volonté réelle des pays riches de fai re reculer la pauvreté en Afrique. au B~ nin. Pour chaque dollar. le texte met en cause les effets pervers des subventions américaines et européennes: elles stimulent anificiellement la production et entraînent une surproduct ion et do nc la chute des cours sur le marché mondial. par la politique américaine. Ne possèdent-ils pas près du tie rs du capital de la société cownnière nationale depuis 1999 ? Ne détiennent-ils pas dep uis 2000 une large majorité de sièges au conseil de gestion. Ëmus par la menace qui pèse sur les producteurs de coto n africains. Ce qu'ils découvrirent ne les enthousiasma guère. elles ava ient évi té la baisse des cours. La récolte entamée. ces cultivateurs accédèrent à la maîtrise financière et industrielle de leur outil de travail. . subitement. responsab le du lancement des appels d'offres? Coton 1 11 7 Au début. Au Burkina Faso. mo ins d'euros.

racs-Unis développent ainsi un programme. au cas où les arbitres de l'OMC donneraient raiso n à Brasilia. malgré ces réticences. Côté malien. encore moins à s'épancher. Bush. Néophytes de ces procédures. Les médias co mmencenc à s' intéresser au dossier. les Africains aussi. installée à quatre centS kilomètres à l'ouest de Ouagadougo u. les t. C'est que l'Afrique a du pétrole. Sous la houlette du président C linton puis de George W. De nombreux dirigeants africains ont peur de s'opposer à la puissante Amériq ue. S'opposer à ia politique anléricaine de subventions aux producteurs de coro n pourrait s'apparenter à un casu. qui veut réduire sa dépendance à l'égard des fournisseurs du golfe Persique. où la production de coton est minime. Le Mali est en effet le principal producteur de coton de la région et il aurait beaucoup à gagner d'une hausse des prix du coton su r le marché mond ial. on peut comprendre l'hésitation à prendre des coups pour un bénéfice relativement réduit. En 2003. Mais. l'agitation des ONG. le président de Dagris. le Département d'ttat ou par les grandes compagnies pét rolières. il calcule qu'a u niveau où en SO nt les cours mo n· diaux. Ils s'associent comme « tierce partie» à la plainte déposée par les Brés iliens devant l'OMC co ntre les pratiques américai nes. Le Bénin et le Tchad SOnt les premiers à tâter le terrain de la rébellion. L'appel de François Traoré. Les t tats-Unis ont manifesté une attention croissante au continent noir. Si les Européens renâclent à l' idée de partir en guerre contre les subventions américaines. ces deux pays africains peuvent apporter de l'eau au moulin des Brési liens. les gouvernements africains fran ch issent le Rubicon. rares SOnt les zones du continent ignorées par la Maison Blanche. Pourtant. la capitale du pays. c'est la panique. Côté sénégalais. L'Amérique s'y intéresse. de celle des orga· nisations paysa nn es et de deux orga nisat ions non gouver· nementales. Peu encl in à s'enflammer. François Traoré est à la tête d'une petite explo itation où il subit comme tout le monde les aléas du marché mondial. les producteurs béninois et tchadiens n'en profire- . Le prés ident sénégalais Wade comme son homologue malien Amadou Toumani Touré rechignent à se lance r dans la bataille. la britan nique Oxfam et Enda Tiers-Monde . C'est une loi sur la croissance et les possibilités éco nom iques en Afrique qui octroie une série de préférences commerciales aux t.11 8 1 Commerce inéquirable Comn 1 119 Issu d'une famille de cultivateurs.s belli. l'AGOA. Et les obstacles purement africains ne sont pas les moindres. qui multiplie les pressions su r eux. cette prudence est moins co mpréhensible. so uteni r leur position. Du T chad au golfe de Guinée. Aucun chef d'État africai n ne peut trai ter un tel marchandage par Je dédain. son exploitation ne rappo rtera rien mais perdra environ 3300 euros dans l'année. sans moyens pour financer l'imervention à l'OMC auprès de laquelle ils sont représentés par des ambassadeurs souvem en poste à Bruxelles qui ont aussi dans leur escarcelle diplomatique la France et la Grande-Bretagne. de nombreuses embûches se dressent encore sur la route de ces croisés du COton. En co ntrepartie.tats sélectio nnés par Washington . ces pays doive nt s'engager à mettre sur pied une économie de marché. le lobbying de Dov Zerah. Ils doivent aussi permettre l'entrée de biens et de capitaux américains sur leurs territo ires. Les Brésiliens à la manœuvre Finalement. Dans la petite comm unau té des chefs d'État africains. finissent par créer un appel d'air. sous la pression des dirigeants de leurs sociétés coconnières.installée à Dakar -. l'étayer en livrant des docu ments. mais fort de la puissance de son organisatio n et de ses so lides convictions. il est la caution des innombrables organisations humanitai res et organismes de coopération qui Ont trouvé là une grande cause à défendre.

à leur tour. Les dépenses se chiffreront en millions de dollars avant d'aboutir au moindre résultat. le Mali et le Tchad. Ses semblables se comptent par milliers. Elles sont vierges. les concurrems étrangers sourient. éclaireurs d'une zone qui met sur le marché mondial près de deux fois le volume des exponations brésili ennes. 100000 tOnnes de coton soncnr du pays par les grands pons brésiliens. Déjà. les producteurs ne se satisfon t pas de demi-mesu res. le gouvernement hésite avant de croiser le fer avec \'Vashington. Des études som menées. c'est assurer le déve· loppement économique et politique de vastes régions. Pour le géant brésilien. à WashingtOn et à Genève. stimulés par l'iniüacive brésilienne. le prix de la terre au Brésil augmente. pour bâtir des dossiers solides contre la politique américaine. les dirigeants africains achèvent de déterrer la hache de gue rre. du jus d'orange. Brasilia tente de pousser les Africains sur le devant de la scène. cotOn? Au début. c'est mobiliser toute la diplomatie brésilienne. Ils recrutent eux-mêmes des juristes internationaux. les propriétés gigantesques: l'unité de base est le millier d'hectares! PrincipaJ producteur de coron du pays. À Brasilia. en sepcembre 2002. est à la têce de trente-deux mille hectares de cotOn répanis sur quatre trats du pays. au Brési l. Les Brésiliens croient à leur bonne émile. qui imponaiem leur COton. les diplomates brésiliens font flèche de tout bois. quatre pays. le Bénin. Résultat. Les quatre pays demandent. Alors. Au mois de mai 2003. confoner le rang du pays sur l'échiquier international. Ces affrontements SOnt la clé du succès économique. Ces terres.tars de Sâo Paulo er du Parana. en quelques années. du bétail. Ils encouragent leurs homologues africains à se sais ir du dossier. Il s'impose. Pourquoi ne pas y faire du. SurtOut. les Brésiliens. Tout au plus pourraient-ils utiliser certe jurisprudence pour défendre leur propre cause ultérieuremell(. Il faut choi sir le terrain de bataille avec précaution. Le coron rapporte plus. Produire du café ou du soja n'est pas assez rentable. es t un renfon de poids. à s'irriter de la politique américaine.120 1 Commerce inéquitable Coton 1 121 raient pas à coup sûr. Il en coûtera 2 millions de dollars à l'assoc iation brésilienne des producteurs de coton. co mme à Dakar ou à Bamako. Encouragés par l'adhésio n croissante à leur cause. patron d'une holding familiale qui donne aussi dans l'agroalimentaire et dans l'outillage agricole. le soutie n de ces deux peries pays africains. les producteurs brésiliens. Cependant. com mencent à l'exponer: en 200 1. L'objectif est au million de tonnes exponées. Eduardo Silva Logeman. ne subventionn e pas et se montre très réticent quand ces agro-exponatcurs commencent. dubitatifs. Engager le fer sur le terrain juridique à Genève. achetées jadis pour une bouchée de pain par les familles de ces nouveaux pionniers. C'est une requête dom on parlera. déposent une . Brésiliens et Américains sont engagés dans une guerre économique féroce et sans répit pour la domination des marchés mondiaux du soja. Les juristes devront décortiquer les textes américains à la virgule près. L'ttat n'intervient pas. de les instrumentaliser. servaient de rerrain de chasse. Ce n'eS{ pas une plainte qui entraînera une bataille juridique. Les investissements SO nt énormes. SOnt aJlés défricher les savanes du MatO Grosso. du bétail ou du cotOn. En avant. vaillants supplétifs! Lorsque les producteurs se réunissent en juillet 2002 à Washington au siège de la Banque mondiale. souvent descendanes d'immigrants allemands ou japonais. À l'origine concentrés dans les t. sou missio n » (que le mot convient mal à la situarion !) au secrétariat de l'OMC à Genève. Mais. exigent la dispa riti on progressive des subventions versées aux producteurs de coto n en Europe et aux ttaes- . dans le sud du pays. Exporter du soja. Brasilia dépose une requête officielle à Genève contre le gouvernement américain. Les enj eux sont majeurs. le Burkina Faso.

formés à l'université de Memphis et revenus au pays vendre le coton pour le compte de la compagnie nationale. au pire irrités par la position africaine. que leur politique de soutien favorise la production mondiale ». portera les coups les plus durs à la position d'Ablassé Ouedraogo. il estime qu'un débat purement politique au sein de l'OMC. Il y a là. à la périphérie de la ville. les commerciaux des sociétés cownnières. Sous ses airs de garçon paisible. Les enjeux som d'importance. Ouagadougou. qu'en réalité. Blaise Compaoré. Les Français sont très embarrassés. Pour la première fois en effet. au plus près des lobbies cotonniers américains. initié par la 11 soumission ~ remise le mois précédent. Dans l'une des salles longues et étroites du complexe Ouaga 2000. c'est prendre le risque de faire voler en éclats le fragile équilibre de la politique agricole commune alors en pleine renégociatio n à quelques mois de l'arrivée de dix nouveaux pays. que les Américains Ont préparé une «défense de fer ». en attendam mieux. Pourtant. . une plainte en bonne et due forme doit obligatoirement être examinée dans les mois qui suivent son dépôt. Conscients des délais de la procédure. Remettre en cause les subventions versées aux producteurs grecs et espagnols. il doit cependant sub ir l'intervention du représemant du Comité consultatif international du coton. Ablassé Ouedraogo en fait les frais. quelques semaines plus tôt . il assure qu'une démarche purement juridique des Africains échouera. dit-il.122 1 Commerce inéquirable Coton 1 123 Un is. De Cownou à Abidjan. Autoritaire et manipulateur. Un diplomate suisse. Nicolas Imboden. une quarantaine de participants om pris place. Les partisans d'une action juridique devant les instances arbitrales de l'Organisation mondiale du com merce SOnt emmenés par l'ancien ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso Ablassé Ouedraogo. «Six mois » au plus. prendra des années et n'apportera rien de concret pour les pays africains. Du Comité consultatif international du coton à la Banque mondiale. Et encore d'autres syndicalistes agricoles. À la tête d'Ideas. « ils sont importateurs nets de coton. Imboden. Les rouages de la procédure n'ont pas de secret pour lui. La réunion est précédée d'u n long monologue d'Ablassé Ouedraogo. L'ancien ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso tient à son idée. les représentants des producteurs avec à leur tête François Traoré. L'Afrique doit choisir sa stratégie. Même rOMC a délégué un porte-parole. Toutes les organisations internationales concernées som là. un groupe de pays africains se rebelle contre l'ordre commercial inrernational! Pas grand monde n'y prête attention! Les Européens SOnt au mieux indifférents. les ministres africains du Commerce ou de l'Agriculture. « Ils démo ntreront ». des indemnités pour co mpenser les dommages qui leur Ollt été causés. assure Ablassé Ouedraogo. Deux camps s'affrontent ouvertement. association financée par la coopération helvétique. les Mricains se mobilisent de plus belle et multiplient les réunions. le Français Gérald Estur. Le président burlcinabé. il cache une rare force de conviction. après une brève interruption de séance. se rend à Genève pour donner plus de solennité au moment. Celui-ci a l'immense avantage d'avoir occupé le pOSte de directeur général adjoint de l'OMe. Travaillant à \'Vashington. bien sûr. la capitale du Burkina Faso. Au contraire. est à l'origine de la visite à Genève du président burkinabé Blaise Compaoré. depuis toujours au cœur de la ba[aille contre les subventions américaines. ne supportant pas la contradiction. Auteur d'un rapport préparatoire à la réunion de Ouagadougou. peu de capitales échappent au rituel de la co ntestation cotonnière. Plusieurs dizaines de spécialistes se retrouvent au centre de conférence « Ouaga 2000 Il. a droit à son happening au mois de juin 2003. de Lomé à Dakar. lorsque. ils réclament.

te Six mois)) au plus. Un diplomate su isse. a droit à son happening au mois de juin 2003. Toutes les organisations internationales concernées SOnt là. La réunion est précédée d'un long monologue d 'Ablassé O uedraogo. Même rOM C a délégué un porte-parole. il estime qu'u n débat purement politique au sei n de rOMC. Les Français SOnt très embarrassés. lorsque. prendra des années et n'apporeera rien de concret pour les pays africains. en attendant mieux. . dit-il. Au co ntraire. portera les coups les pl us durs à la position d'Ablassé Ouedraogo. 1mboden. le Français Gérald Estur.. une quarantaine de pareicipants Ont pris place. Du Comité consultatif international du coron à la Banque mondiale. que leur politique de soutien favorise la production mondiale ». est à l'origine de la visite à Genève du président burkinabé Blaise Compao ré.c ils SO nt importateurs nets de coton. il assu re qu'une démarche purement juridique des Africains écho uera. les représentants des producteurs avec à leur tête François Traoré.. Ouagadougou. Ablassé Ouedraogo en fa it les frais. quelques semaines plus tÔt.122 1 Commerce inéquitable Cown 1 123 Unis. Plusieurs dizaines de spécialistes se retrouvent au centre de conférence te Ouaga 2000 " à la périphérie de la ville. que les Américains ont préparé une te défense de fer . Autoritaire et manipulateur. Dans l'une des salles longues et étroites du comp lexe Ouaga 2000. Travaillant à WashingtOn. la capitale du Burkina Faso. À la tête d' ldeas. Auteur d'un rappore préparatoire à la réunion de Ouagadougou. So us ses airs de garçon paisible. après une brève interruption de séance. Conscients des délais de la procédure. les Africains se mobilisent de plus belle et multiplient les réu nions. ils réclament. Et encore d'a utres syndicalistes agricoles. . qu'en réalité. initi é par la te soumission. L'Afrique doit choisi r sa stratégie. L'ancien ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso tient à son idée. Les rouages de la procédure n'ont pas de secret pour lui. au pire irrités par la position africaine. depuis toujours au cœur de la bataille contre les subventions américaines. c'est prendre le risque de faire voler en éclats le fragile équilibre de la politique agricole commune alors en pleine renégociation à quelques mois de l'arrivée de dix nouveaux pays. un groupe de pays africains se rebelle conrre l'ordre commercial international! Pas grand monde n'y prête attention! Les Européens SOnt au mieux indifférents. de Lomé à Dakar. Deux camps s'affrontent ouvertement. une plainte en bonne et due forme doit obligatoirement être examinée dans les mois qui suivent son dépôt.. les commerciaux des sociétés coconnières. De Coconou à Abidjan. association financée par la coopération helvétique. assure Ablassé Ouedraogo. ne supportant pas la contradictio n. Blaise Compaoré. au plus près des lobbies cotonniers américain s. Les enjeux sont d'importance. remise le mois précédent. Pourtant. Remettre en cause les subventions versées aux producteurs grecs et espagnols. des indemnités pour compenser les dommages qui leur Ont été causés. Nicolas 1mboden. Le président burkinabé. formés à l'université de Memphis et revenus au pays vendre le coton pour le compte de la compagnie nationale. Il y a là. Les partisans d'une action juridique devant les instances arbitrales de l'O rganisation mondiale du co mmerce SOnt emmenés par l'ancien ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso Ablassé Ouedraogo. bien sûr. les ministres africains du Commerce ou de l'Agriculture. Pour la première fois en effet. Celui-ci a J'immense avantage d'avo ir occupé le poste de directeur général adjoint de l'OMe. peu de capitales échappent au rituel de la contestation coronn ière. se rend à Genève pour donner plus de solennité au moment. il cache une rare force de co nviction. tt Ils démontreront)l. il doit cependant subir l'intervention du représentant du Comité co nsultatif international du coton.

. Après Cancun. a perdu la partie. À Paris. ramener les brebis égarées vers le berca il qu'elles n'auraient jamais dû abandonner. Lors des co nférences de presse des mi nist res africains. Du cô té des pays développés. amère victoire . Il se laisse emporter par une des colères qui lui Ont déjà co ûté son poste de ministre des Affaires étrangères. Tout le monde est pris par surpri se. Pour Imboden. L'Afrique. /( Nous sommes en juin. les Blancs ». les salles sont trop exiguës pour recevoir toutes les caméras de télévision. La messe est dire. Quand il se rassied.. comme tour le monde l'appelle. Les Français so nt divisés. il importe de ne pas disperser les effo rts et. au mois d'octobre 2003. Nos chances SOnt minimes..124 1 Commerce inéqui table Coton 1 125 Je diplomate suisse prend la parole. que la démarche juridique est vouée à l'échec. Nicolas Imboden. Elle doit démontrer que ceue politique des pays développés ruine l'aide au développement qu 'elle apporte par ail1eurs à l'Afrique. Mais l'homme ne supporte pas l'échec. la salle. en octobre 2003. Cancun. lance-t-il à Nicolas Imboden. qui hésitait auparavant sous les coups de massue de Ouedraogo. les réunions de deb riefi ng à Paris seront orageuses. . MaJgré un baroud d'honneur lors de la rédaction du comm uniqué final . a vu juste. L'argumentation est imparable. « Nous n'avons pas besoi n de vous. l'acco rd est général au sein de l'administration fran çaise. cependant. puissante. assène-c-iJ. L'Afrique cotonnière fait recette. Ablassé. C'est une évidence. Cela fait à peine trois mois pour mobiliser les opinions et les dirigeants occidentaux. les pays africains prod ucteurs de coron fon t un triomphe.. reconnaît Imboden. de l'Agence française de développement. Il faut. que les subventions américaines et européennes SOnt illégaJes. surtOut. Là où il fallait tendre l'oreille pour entendre les autres participants ânonner leurs interventions. /( Il m'a traité de colonialiste! . comme à Bruxelles: les demandes africaines sont impossibles il satisfaire. on a déjà assez de mal à défendre les paysans français à Bruxelles. En violant les habitudes qui régissent les négociations internationales de ce genre. perso nne n'a vu venir le coup. ils transfo rment la réunion de Cancun en happening cotonn ier. So utenus par les militants des ONG prése nts sur place. le président Chirac prononce . Toute menace sur les subventions est une attaque contre la politique agricole commune. On est obligé d'i mproviser.. a basculé. Les hauts fonctionnaires de l'Agriculture éructent contre les « boy-scouts. « Face à la réglementation de l'OMC. l'idée d'une plainte africaine devant l'Organisme de règlement des différends de l'O MC est remise aux calendes grecques. Sur le fond. mais elles n 'ont jamais été aussi grandes. avant la réunion de Cancun. auquel on n'enlèvera pas sa victoire. Le ministre burkinabé du Co mmerce remet une pétition signée par des milliers de paysans de so n pays. doucement. doir porter le fer su r le plan politique. La réunion de Cancun est en septembre. s'étrangle Nico las Imboden. bénéficia nt d'un e exceptionnelle couverture médiatique. maintient Nicolas Im boden. Auss i enrage-t-on de voir les collègues du min istère des Affaires étrangères manifester un peu de sympath ie pour ces co ntestataires africains. . À Cancun .. de ne pas perdre de temps. Imboden démontre. le diplomate suisse reconverti dans J'action non gouvernementaJe. la voix est forte. dic Imboden aux Africains qui l'écoutent. En déplacement à Bamako au MaJi. les mini stres africains réussissent à imposer leu r dossier. Français et Allemands avancent main dans la main. l'ambiance est tOrride. vous n'arriverez pas à prouver. Au mini stère de j'Agriculture. Ne les gâchons pas. pied à pied. station balnéaire mexicaine où doit se ten ir une conférence décisive de l'OMe.

En 200 1 encore. « On crève ». Plusieurs mois d'i ntense travail. les responsables africains n'ont pas vu les progrès effectués ailleurs. les Africains ne SOnt plus compét itifs! Certes. mais il ne FaU( pas baisser les bras. J'ai co nvaincu mes partenaires européens d'y remédier et nous co mptions sur la conférence de Canctin pour enregistrer des avancées sur ce point. 20 % plus cher que so n concurrent brésilien. en septembre 2003. le dollar subit une décote de 30 % par rapport à l'euro et donc au franc CFA. les ministres français et hollandais de la Coopération insistenr sur la volonté européenne d'accorder un soutien structurel aux producteurs de coton africai ns. » Oui. une nouvelle fois. les gouvernements africains n'ont pas déterminé les schémas de développement qu i permettraient la m ise en œuvre des aides européennes. Les Européens veulent aussi les aider à organiser une concertation régionale. aboutissent à la mise sur pied d'un partenariat euro-africain sur le coton. Et. Engagés dans le combat politique. en juillet 2004. Surtout. Moins d'un an plus tard . désormais. à Paris et à Bruxelles. que les producteurs africains de cOton ne touchent pas le juste prix de leur labeur. Épilogue L1 situation des producteurs de coton africains est d 'autan t plus insoutenable que les espoirs nés lors du sommet de Cancun. co nstate Ibrahim Malloum. Convaincus que le seul problème est celui des subventions. ni les sociétés cotonnières. Ils commencent par réformer le mode de subvention des producteurs grecs et espagnols de coton. Ni les paysans. les coûtS de production dans la région sont. l'OMe se réunit . Le coton africain est. pour être plus fortS face au marché mondial. Et on nous empêche de profiter de cet atout. C'émit le fond ement de la contestation. négligean t la gestion de leurs compagnies productrices de coton. Tous les dirigeants de la régio n en font des gorges chaudes. les récol tes n'ont cessé de croître entre 1994 et 2004. À Cancûn.. Il faut que les Africains puissent développer. laissant de nouveaux cultivateurs sans formation s' improviser producteurs. conscient de la situation insoutenable de la filière. leurs coûtS de producrion éraient largement inférieurs à ceux des concurrentS. « Nous produisons bon marché parce que nous sommes pauvres. À 50 cents la livre de coton sur le ma rché mondial .. Les mécanismes établis notamment par les pays développés producteurs de coton déstabilisent les cours. s'envolent rapidement. leur principal argument ne tient plus. Malgré le prix dérisoire de la main-d'œuvre familiale africaine. contrôlant de moins en moins la qualité de leurs semences et donc de leur coton. Fin 2004.126 1 Commerce inéquitable ColOn 1 127 quelques-unes des paroles définitives dont il a l'habitude de bercer ses interlocuteurs. supérieurs à ceux du Brésil. Plus que jamais une action volontariste est nécessaire II. Le commissaire européen Pascal Lamy. le diable est sorti de la boîte. Cela n'a pas été le cas. Les Européens SO nt au pied . la situation sur le marché des changes rend leur position encore plus difficile. du mur. Les producteu rs sahéliens en SOnt les premières victimes . s'exclame-t-il. les Africains demandent grâce quand les Brés iliens engrangent des bén éfices. conclut le chef de l'Ëmt français. alors que la récolte 2004-2005 doit être commercialisée. moderniser leur système de production. Cette initiative est présentée début juillet 2004 lors d'une réunion à Paris. Ils SOnt obl igés de faire face aux demandes africaines. s'indigne-t-il. maintenant. Mais l'Afrique a pris du retard. « Nous savons. Les pertes totales de la fili ère en Afrique de l'Ouest et centrale so nt est imées à 300 millions d'euros. Il s oublient que la qualité a baissé. mais voilà. ni les Ërats producteurs ne peuvent su pporter un tel déficit.

Mais. ils sont voués à la disparition. de café peuvent patienter. c'est pour vendre. Quelques sacs probablement en mauvais état étaient passés inaperçus à l'embarquement. le grand manitou lâcha ces mots: « Le riz. Les Africains devront vivre encore longtemps avec les subvenrions. ce n'est pas pour manger.d. un beau jour de 1980. il y a . Pendant ce temps. dans les soutes mal réfrigérées où. c'est pour vendre. Les ONG ne sont pas là. Ils savent que la réélection de George W Bush ne facilitera pas leur combat et qu'ils devront attendre quelques années pour qu'à Washington. un jeune trader parisien que so n patron. la réponse se fit an endre. le Congrès bouleverse la donne cotonnière américaine. Le 31 juillet. la température peur monter jusqu 'à 70 oC. ce fur un peu le soulagement: pas de critiques. 4. dans les plaines du Mato Grosso. sino n qu'en affaires. la question est réglée. Ce sera un dossier parmi mille autres. acheté et vendu par ses soins. Le silence sembla durer des heures. Washington a fait appel et sera obligé. comme l'exigeait l'Afrique. Les Brésiliens ont obtenu la condamnation des subventions américaines. pas de remontrances. appelait quotidiennement par téléphone. Les médias sont moins nombreux. à Brasilia. Les cultivateurs africains et leurs quelques hectares ne le peuvent pas. quand elles SOnt mal surveillées par l'équipage. des années durant. Les producteurs brés iliens et leurs milliers d'hectares de coton. Crainte. ce n'est pas pour manger. Le jeune homme venait d'informer so n puissant interlocuteur qu'un cargo de riz. installé à New York. Le problème des subventions américaines et européennes aux producteurs de coton ne sera pas traité à parr. )) Voilà ce que s'entendit répondre. Les ministres du Commerce SOnt à la recherche d'un compromis qui permette de poursuivre les négociarions commerciales internationales. arrivait au large des côtes africaines à l'heure dite. la production aura continué à augmenter. D'échecs politiques en échecs écono miques. On troquera un peu moins de subventions sur le coton contre un peu moins de ci ou de ça. Il y avait autant de (( viande)) que de céréales. On le négociera. la ca rgaison avait pris un sé rieux coup de chaud. on sable le champagne de la victoire. de leur offrir quelques compensations.128 1 Commerce inéquitable à Genève. Ils avaient contaminé l'ensemble du chargement. puis. Que voulait-i l bien dire? Que voulait-il bien dire. Le riz était infesté de vermine. Entre-temps. )) A Paris. de soja. Seulement ce commentaire laconique. RIZ (( Le riz. de mais. tôt ou ta.

est perquisitionné. un des anciens collaborateurs de Taddjedine interrompt la conversation téléphon ique dès que le nom de son ex-patro n est prononcé. Pourtant. » Au mois de juin 2003. Ils n'évoquent son nom qu'à mots couverts. En quelques années. En silence. il ne trafiquait pas les diamants du Liberia et de la Sierra Leone pour son compte propre mais pour celui du réseau f( 1( . Dès 2002. À chacun. malgré ces chefs d'i nculpation. la Soafrimex. en la faisant évoluer: Le riz. enfin . Taddjedine importe du riz et exporte des di amants. ce n'est pas pour vendre. ensuire. et où l'État de droit a bien du mal à êrre réinstauré. moins cher qu'il ne les a achetées. n'a qu'une raison: Taddjedine ne blanchissait pas de capitaux. spécialisés dans le transport du riz. Taddjedin e a l' une de ses principales têtes de pOnt en République démocratique du Congo. aux assureurs de s'arranger d'un e marchandise en mauvais état. bi en des années plus tard. les seuls à gagner leur vie som ceux qui chargenr le bateau. pendant des mois. parti d'une petite échoppe d 'épicier à Luanda. explosif même. Que l'esse ntiel n'est pas de livrer la marchandise en bon état mais de se faire payer.130 1 Commerce inéquitable Riz 1 13 1 toujours une solution. et l'entrepôt fermé pendant quelques jours. ct jugée tout aussi mystérieuse. la lo ngueur de l'enquête menée par Interpol. L'épouse de Kass im Taddjedine et un comptable so nt incarcérés. aurait-il pu dire. Outre le Mozambique. Bien sûr. explique-t-on. le petit monde du négoce du riz a observé l'essor des affaires de Taddjedine en silence. Les charges qui pèsent contre lui sont lourdes: faux en écriture. Interpol ne limite d'ailleurs pas ses interventions aux entreprises africaines de Taddjed ine. pour touS les professionnels du négoce du riz. Des cailloux contre lesquels l'Organisation des Natio ns unies a f( sur lancé un embargo inrernational puisque ces pierres ont financé l'effort de guerre des factions en présence. l'assurent et. le siège de la filiale locale. Dans les locaux désertés de l'emreprise. Ses comptes bancaires sont gelés. C'est très dangereux d'en parler ». En Belgique. dans le riz. Aux acheteurs. Taddjedine revend ses cargaisons de riz à perte. il ya encore peu de temps ravagés par les guerres civiles. dans ces pays où les liquidités so nt den rée rare. le Congo et l'Angola. organisation criminelle. de se débrouiller avec son paquet d'ennuis. Aux traders de fournir le riz. il est libéré quelques mois plus tard et reprend ses activités depuis le Liban. est perquisitionné sur ordre d' Interpol. Plus curieux encore. fraude fiscale. Le sujet leur semble particulièrement sensible. les téléphones sonnent dans le vide. refusent de rravailler avec Taddjedine et sa holding anversoise. la capitale angolaise. paniqué. il figure au hic-parade des dix principaux fournisseurs de riz de la rone subsaharienne. Le même scénario se produit à Maputo. deux ans au (Otal. Au mois de mai 2003. L' important est de revendre la marchandise quel qu'en soit le prix pour récupérer des fonds dont l'origine sera dorénavant officiellement propre ». ces commerçants se S Ont inquiétés de ses agissements. Kassim Taddj edine aurait pu formul er une remarque du même genre. ceux qui prêtenr l'argent aux précédents: les banquiers? Dans son genre. sur le marché du riz africain. Le siège anversois de la holding. blanchiment. où Taddj edine est également implanté. il a fait une percée très remarquée. à Kinshasa. aux convoyeurs. Congo Futur. le mystérieux commerçant libanais est très actif dans des pays désertés par les entreprises traditionnelles de négoce inrernational du riz: la Sierra Leone ou le Liberia. N 'a-t-on pas coutume de dire que. au Mozambique. Le rrader doit être sans pidé avec les fourni sseurs et les clients. So uvent. les portes de la prison d'Anvers se referment cet homme d'affaires d'origine libanaise. avec des livraisons approchant les trois cent mille tonnes. Tour cela sent si mauvais que les principaux armateurs intern ationaux. recel. Mais. Taddjedine se livrera à la police une semaine plus tard. Soafrim ex. C'est un mécanisme de blanchiment assez classique. c'est pour blanchir.

. Oui. Confortant la thèse selon laquelle Ben Laden n'était pas étranger à ces affaires. Les ventes se font directement des exportateurs aux grossistes et parfois même aux détaillants africains. L'accusat ion est grave. journallocaJ . combien il était surpris d'avoir vu les ventes de riz exploser dans le pays en peu de temps. le secrétaire d't. encore au pouvoir à cene époque. provoqua un branle-bas de combat dans la capitale malgache. aux grandes compagn ies multinationales. Ëlément aggravant. alors que la plupan des cargaiso ns livrées à Madagascar provenaient des mêmes origines. sur les antennes de RFI. Il était pourtam de notoriété publique que plusieurs sociétés ayant pignon sur rue à Antananarivo. et livrant un e moyenne de cent vingt mille à cent cinquante mille tOnnes de riz par an. Sans con firm er les informations venues d'Inde. Des interpellations avaient même eu lieu. où le commerce du riz échappe aux struccures commerciales traditionnelles. grâce aux co ntacts avec l'exportateur pakistanais Hassan Ali. utilisaient des procédés assez grossiers pour capter le marché malgache et pour frauder les douanes. La révélaüon de ces éléments. Le président Didier Ratsiraka. Prix à la tonne inférieurs de 5 à 6 doll ars à ceux de la concurrence. ou avaient des liens étroits avec ce pays. en rel ation étroite avec les services américains de la CIA. Mais les personnes interrogées avaient été lavées de tout soupço n. une agence de presse indienne affirmait que les réseaux Ben Laden utilisaien t le co mmerce du riz à Madagascar pour des opéraüons de blanchiment. Mais ce n'est pas la seule fois que l'on retrouve le marché du riz en Afrique mêlé au nom de l'o rganisation de Ben Laden. Et l'on connait la solidité de l'implantation des réseaux aJ-Qaida dans ce grand pays musulman.132 1 Commerce inéquimble Riz 1 133 terroriste aJ-Qaida. Pour surveiller le déchargement d'un cargo de riz. ces opérateurs. pour s'ass urer que route la marchandise atterrit bien dans les entrepôts et qu'el le est payée par les acheteurs. pour la plupan. Une autre affaire avait éclaté deux ans plus tôt à Madagascar. Il écartait par la même occasion. La presse locale en fit sa une. à l'origine du boom des importations malgaches en 2001. rien de mieux qu'un fils ou qu'un neveu en qui on aura toure confiance. déjà au début du XVII' siècle. Cette émergence d'une éco nomie capitaJisre familiaJe international e renforce aussi le caractère .tat malgache à la Sécurité publiql}e con fiait à la Remit de l'od an Indien . Le lendemain .. jamais acheté un grain de riz. fournirure d'un riz de qualité inférieure à ce qui était annoncé sur les documents officiels. pour faire face à la myriade de dockers qui débarquem les sacs. dont les prédécesseurs. d'un revers de main. le présidem malgache démentait toute immixtion de Ben Laden et de ses affidés sur le territoire de la Grande lie.. De se mblables affaires Ont éclaté. En d'autres termes. on avait bien suspecté des liens entre le négoce du riz à Madagascar et le terrorisme international. Quelques semaines avant les attentats du Il septembre 2001 à New York. Surprise d'autant plus grande que. aux sociétés de négoce. n'avaient auparavant. ce qui facilitait la baisse des prix de vente au détail . géraient les flux co mmerciaux internationaux. . partout en Mrique. beaucoup d'e ntre eux étaient d'o rigine pakistanaise. beaucoup de ces ventes se faisaient à perte. certains importateurs vendant le riz sous le prix d'achat. deux semaines à peine après les attentats contre les tours du \Vorld Trade Center et contre le Pentago ne. il présenta sa défense: . de notoriété publique. repoussa de vingt-quatre heures une co nférence de presse programmée de longue date.. Des co mmerçants d'origine indienne ou pakistanaise placent des parents dans les pOrtS africains. Madagascar blancltit aussi. sacs pesant quarante-huit kilos au lieu des ci nquante habituels. les accusations de maJversations liées au co mmerce du riz dans so n pays.

Prêts à sauter dans un avion pour boucler une affaire. Recruté par une multinationale du commerce céréalier. Ils gagnent confortablement leur vie. Attirées par des taux d' impos ition relarivemem faibles et par la possibilité de faire de l'argent en route tranquillité. à touces les bagarres pour emporter un marché ou faire baisser un prix d'achat chez le fournisseur. une fois le cargo à quai . « trader» rime avec« discrétion ». Elles empl oient une vingtaine de sala~ riés au maximum. sur les bords du lac Léman à Genève. Co mme lui. Le chargement de riz qu'il a acheté et revendu doit arriver sur le port de Coro nou. Alors. immob ile. L'affaire Soa~ frimex esr emblématique des dérives auxquelles s'expose ce marché. désormais chevronné. la distance est minime. les compagnies internarionales de négoce. d'aller surveiller le débarquemenr d'un cargo. Du Pakistan ou de l'Inde jusqu'à Mombasa. Ce n'est jamais sans réserve qu'ils confient leu rs démêlés avec un acheteur ou relatent leur premier contrat sur le marché mondial du riz. Sauf exception. Vingt ans après. Peu à peu. L'enjeu est d'importance. britanniques ou pakistanais. le nez au vent et les yeux rivés sur l'horizon. au printem ps 2002. Pendanr trois jours et trois nuits. et aucun diplôme en poche. un cigare au bec et une jolie blonde au bras. Pas de riz sans bateaux C'est pourquoi. l'âge ou certains so rtent à peine des écoles de co mmerce. harcèle les dockers qui décharge nt le cargo: aucun sac ne doit être percé. anxieux. D'origine français e. une petite vingtaine d'années. le hasard lui fit renco ntrer un marchand sud-africain. Le tem ps des golden boys roulant en Ferrari. Avec déjà une vingraine d'années dans les eaux turbulentes du commerce internarional. En revanche. Quelques~unes. ils so nt cependant beauco up plus sédenraires que leurs aînés: le réléphone et Internet évitent bien des voyages. la plupart des sociétés de négoce qui comptent sur le marché inrernational . en Suisse. Il est jeune et mince. Leur capitale est Genève. rapide et audacieux. Dans la fourmilière de ce pOrt africain. terminé depuis longtemps. vérifie son bon érat. tous les traders installés derrière leurs écrans d'ordinateur. Une nouvelle venue est américaine. malgré toUC. Dirigeants ou simples traders. la côte ouest~africain e est encore sous la coupe des grands fauves. tout ce petit monde a les yeux tournés vers l'océan Indien. L'un d'entre eux remonte le temps jusqu'à la fin des années 1970. er s'expriment indifféremment dans la langue de Molière ou dans celle de Shakespeare. de plus en plus rares. om leur siège à Paris. Au beau . ce Rastignac du marché du riz anendra que le cargo pointe sa proue au-dess us des Aots.134 1 Commerce inéquitable hermétique et opaque du com merce du riz. C'est devenu de la routine. avec so uvent si peu d'accem que seul leur patronyme renseigne sur leur lieu de naissance. ce souvenir le fait sourire. il faut éviter les vols et petits larcins. ce SO nt pour la majorité des quadragénaires. l'idée ne viendrait pas à ce rrader. Une autre à Hong Kong. Désormais. Un cargo de 10 000 tonnes de riz vauc la bagatelle d'une vingtaine de millions de dollars. au débuc des années 2000. lui est déjà à la manœuvre. à routes les entourloupes. ont appris l'importance du bateau sans lequel rien ne peut se faire. Les coûtS SOnt moindres. le jeune homme se préci pite à bord. Ils SOnt français. grand port kenyan. Cependant. les familles asiariques opèrent essentiellement sur la côre est du continent africain. À vingt-trois ans.pas plus d'une dizaine . plus que jamais. du choix de la marchandise à l'expéd ition en passant par la fi xation du prix. est. ce sont de vieux briscards rompus à touces les ficelles. il se voi t enfin confier l'exécution d'u n contrat. inspecte la cargaison. Le vo ilà découvram cha~ cu ne des facenes de ce métier.Ont él u domicile sur les rives du lac Léman. le métier rentre.

ce qui reste de la cargaison est réparti à bord de deux navires qui iront faire du cabotage le long des côteS ouest-africaines et qui. Cela fait panie des risques du métier. Stocké pendant de longues semain es à fond de cale. non loin de là. il faut presque un mois pour transborder les sacs. Mais il ya souvent du recard à l'embarquement et ce sont des frais supplémentaires. L'alerte donnée. L'impact sur le chiffre d'affaires ne peut être que limité. où l'arrivée de ce chargement imprévu provoque un branle-bas de combat. Paradoxalement. prêts au travail. et qui n'est pas très regardante sur la qualité de la denrée. de les traquer. ces dizaines de milliers de sacs rechargés à bord d'un autre cargo qui fait route vers l'Afrique du Sud. À dos d'hommes. le gouvernement mozambicain obtempère et interdit la vente sur le marché local. avant [Out. survolé de temps à autre par les appareils de l'US Navy basés à Diego Garcia. à raison de 750 tonnes par jour. Où qu'elle aille. le riz est bel et bien endommagé. et le navire dérive pendant quatre jours en plein océan Indien. dont la peinture s'écaille. cet affiux subit de marchandises ferait chuter les prix sur le marché national. Avec un peu de chance. Malgré les difficultés de ravitaillement que connaît le pays. ces sacs de riz bon marché fetont immanquableme nt baisser les prix. tous les ans. les allées et venues de cene marchandise. Voilà pourtant ces milliers de [Onnes de riz. Car. les sacs de riz attendent à quai et les coolies SOnt là. de gêner au maximum la venre de ces milliers de tonnes de riz. Les importateurs locaux ne veulent pas entendre parler du déchargem ent sur place de ces 22 000 tonnes! Encore moins de leur vente au Mozambique! Inévitablement. Et le Lissom n'est que l'un des quarante à cinquante cargos que la firme genevo ise expédie. elle ne pourra se vendre sans une décote. un cargo chargé de 22000 connes de riz prend feu. Il faut d'abord charger à Bangkok. Les capitaines n'ont qu'un souvenir lointain de la dernière mise en cale sèche de leur bateau. mouvement d'hélice après mouvement d'hélice. le Lissom est remorqué sur 2000 milles marins. Il importe donc. il sent le brûlé et est à peine propre à la consom mation humaine. no uveau transbo rdement. Le riz est alors transféré sur un autre navire. pillé par une population affamée. Le château arrière est CO[alemem détruiL Les grues du bord sont paralysées. ce ne serait donc perdre que 2 % de la marchandise annuelle. pOrt après . L'incendie a démarré dans la salle des machines et s'est propagé à l'ensemble du bâtimem. Perdre le cargo. Plus longs encore. La plupart des navires affrétés pour transporter du riz sont d'aill eurs souvent à la limite de la flottaison. le feu éteint. jusqu'au pOrt le plus proche: Mapuco. à mi-parcours emre la Chine quinée en novembre 2001 et les côtes africaines qui sont sa destination finale. 1 137 milieu des flots. la concurrence de Rustal Trading tente tant bien que mal de suivre. la société Rustal Trad ing de Genève. Puis. le contournement par le cap de Bonne-Espérance et la remontée. les moins inquiets sont les dirigeants de Rustal Trading. Car transporter du riz. H ano i ou au large de Rangoon. cela ne paie pas! La rotation prend des mois et des mois. Les négociants genevois font le même calcul que les importateurs mozambicains: où qu'ils soient débarqués. Cette fois-ci. car le cargo est. vers l'Afrique.136 1 Commerce inéquitable Ilj. Pas touS cependant. de prévenir les acheteurs. au Mozambique. déchargement après déchargement. de plus de vingt ans d'âge. de Coto nou à Abidjan. malgré les affirmations du propriétaire du chargement. rouillés. À Durban. À Genève. en file indienne. Puis le chargement des sacs est long. en partie. l'équipage est évacué. inidalement chargés dans un port chinois à bord du Lissom. de Dakar à Lomé. Ce sont de vieux rafiots brinquebalams. proposeront leur marchandise aux importateurs locaux. Le risque financie r est couvert par l'assurance. la traversée de l'océan Indien vers les côtes africai nes.

Né dans un milieu modeste. revendique d'ailleurs l'intéressé. La plupart des chargements ne so m en effet pas vendus au moment de leur embarquement. brassant des millions de dollars ! Naguère assis sur un pactole. Un fou génial qui a imaginé le commerce international du riz tel qu'il est aujou rd'hui. Enfin. sous le cynisme.138 1 Commerce inéqui[able Riz 139 port. Sa rudesse dans les affaires. ce n'est pas rien: environ 220 000 dollars. Quand les coolies vietnamiens chargent les sacs. et dom la paternité reviem à l'un de ceux que les professionnels du riz considèrem unanimement comme une légende vivante: Boris Chabert. à Lagos. pour pouvoir débarquer leur demi-million de tonnes de riz. Les douanes nigérianes ont détecté une vaste fraude. Chabert invente le • fiz flottant » Cette incertitude quant aux délais de déchargemem des cargaisons de riz dans les pons africains. Il déguise rour cela sous une mauvaise humeur permanente. Bien pis. les douanes nigérianes. de l'autorité et du culot. la destination finale exacte n'est souvem connue qu'au cours de la navigation. Peu de chose pourtant en comparaison du million de tonnes que le Chabert de la grande époque avait l'habitude d'achercr et de vendre. Er 1000 tonnes de riz. après quarre semaines de palabres. d'un palais officiel à l'autre. la grossièreté calculée et la violence de son langage ont fait rougir tous ceux. Qu'il est difficile de décrocher quand on a voué sa vie à saurer d'un avion à l'aurre. Avec un tel nom d'usage. Finalement. En avril 2003. il est aujourd'hui à la recherche d'un paradis perdu. il continue malgré tour à travailler. c'est moi qui l'ai inventé . Une addition su pplémemaire de 240 000 dollars par navire. Une trouvaille qui remome aux années 1970. «Le riz Aottant. qui l'om côtoyé pendant plusieurs décennies. Ce n'est pas le cas de Chabert. Au téléphone. en fonction des ordres d'achats reçus par les imermédiaires qui om affrété le cargo. percent une faiblesse et une fragilité qui lui évi tent les jugements trop sévères de ses pairs. d'un cominent à l'autre. Un mois pendam lequel une vingtaine de cargos. « C'est un fou génial )). Sous la rudesse du personnage. Né peu avant la Seconde Guerre mondiale. de la culture et de l'imelligence à revendre. le déchargemem est parfois soumis à quelques impondérables. Une erreur d'écriture s'est glissée dans un document.). en juillet 2004. sous la nostalgie de l'homme d'âge avancé pour le beau gosse qu'il fut. Les banques refusent de régler la lettre de crédit. Un mois pendam lequel les imponateurs devrom payer l'affrètemem des cargos. de la côre ouesr. le cabotage auquel so nt obligés de se livrer les capitaines de ces navires s'expliquent par la nature très paniculière du commerce imernational du riz. les imponateurs serom contraims d'accepter des redressements importants. L'homme a de l'influence. C'est ce qui fait son charme. de so n petit bureau des beaux quartiers parisiens. leurs équ ipages et leurs chargemems devrom patiemer au large. Sinon. il s'inquiète de la difficulté à obtenir le paiemem d'un chargement de 1 000 tonnes de riz arrivé à Alger depuis quelques jours. Les imponareurs minoraiem systématiquemem le prix de leur riz dans les déclarations d'imponation pour réduire les prélèvements douaniers. on frise le ridicule. hérité d'un personnage de Balzac. Cha ben s'est officiellement reti ré du grand jeu du commerce mondial en l'an 2000. l'un d'emre eux jusqu'à 10 millions de dollars. il faut avoir de l'emregent et du bagour. ot'! se fair un bon quart du commerce mondial du riz. nombreux. condisciple de Michel Rocard et de Jacq ues . dit l' un d'entre eux. Pourtant. signant contrat sur co ntrat. le négociant genevois n'est pas sûr de la veme. Rien ne l'y prédestinait. bloquem les arrivages de riz un mois duram. docteur en droit. C'est ce qu'on appelle du « riz flottam ». sunout vers l'Afrique.

elles sont dépassées. il ne tarde pas à s'ennuyer. II est plus facile de prélever l'impôt sur quelques compagnies internationales ayant pignon su r rue. La Corée et les pays de la péninsule indochinoise SOnt élim inés en raison des conflits qui les divisent. ft O n prenait les jeunes cons ou les vieux un peu amortis. Dans ce contexte. Les cultures locales suffisent. Il faut attendre les an nées 1970 pour retrouver le niveau d'avant·guerre: 5 millions de to nnes. le gouvernement fédéral subventionne les rizières. On l'y importe. 1 141 Chirac à Sciences· Po. Un ami le fait entrer chez Continental Grain. En 1946. Une tonne de riz débarquée par cargo transocéanique dans le port de Dakar est moins chère que celle acheminée de l'autre bout du pays à bord de camions aux moteurs crachotants sur des pistes parfois infranchissables. Ce négoce est aux mains de quelques grandes compagnies coloniales qui s'effon· drent pendant la Seconde Guerre mondiale. à répondre à la demande. quand leur marchandise SOrt du bateau ec est aisément sai· sissab le. Comme en Côted'Ivoire. Il a beau réussir le concours.ttac. )1 Les années 1970 marquent un tournant avec l'irruption du co ntinent africain sur le marché du riz. 5 millions de tonnes seulement SOnt échangés. L'urba nisation croissante du continent accélère la demande. Le riz a été implanré en Afrique de l'Ouest par les co lonisateurs français. 20 % partent vers l'Europe. Surtour. Bien vice. Entre 1940 et 1945. L'explosion des importations africaines de riz s'explique par des faneurs structurels mais aussi par le choix de la facil ité. la compagnie parisienne dont il est un des ténors. Pas question de devenir fon ctionnaire! Pas question non plus de ft faire l'économiste )l. Partour.140 1 Commerce inéquitable Ri. Voilà Chabert au Canada. deux pays. pour l'essentiel entre pays asiatiques. la Thaïlande et la Birmanie. il y a de l'argent à gagner. Go ldschmidt. Les céréales occupent le plus clair de son temps. cependant. le riz e. Encore moins l'avocat! Embauché chez IBM. la rémunération ne le satisfait guère. En ville. non vers la satisfaction des besoins alimentaires. Et la machine met un temps fou à repartir. que de collecter quelques centaines de francs CFA auprès de petits producteurs. Pendant cerre longue période de léthargie du marché international du riz. un temps. fournissent l'essentiel des besoins. C'est que le commerce international du riz est une nouveauté. les problèmes d' infrastructures privent les productions locales de toute compétitivité. Les consom mateurs africains préfèrem le riz thaïlandais ou chinois à celui produit localement.st considéré comme une denrée mineure. qu'en mettant le riz au cœur de l'activité. bien souvent. On l'y cultive. À la fin des an nées 1960. les emreprises aussi. la voie semble toure tracée: l'Ëcole nationale d'ad ministration. où il est responsable d' une station d'achat de blé. De plus. c'est un petit marché intérieur qui fonctionne d'abord de colonie à colonie. . Chabert sent qu'une place est à prendre. il s'arrête là et fait un grand bras d'honneur à l'école dont est issue une bonne partie de l'élite française. Entre les deux guerres mondiales. l'une des multinationales du négoce des céréales fondée à la fin du XIX' siècle. il est plus facile de cui re du riz que du millet ou du sorgho. Entre l' Indochine et l'Afrique occidentale française. on les mettait dans un coin et on leur disait: "Occupe-toi du riz. les affaires reprennent timidement. Les Ëtats·Unis voient s'évanouir leurs clients étrangers. la récolte de riz aux Ëtats-Unis double. 2 millions de tonnes de riz seulement font l'objet de contrats internationaux. Importer du riz en quantité. à Win nipeg. c'est donc aussi remplir les caisses de l'. l'agriculture est orientée vers l'exportation." Person ne ne s'y intéresse vraiment. exporte auss i du cacao et du café africains pour les vendre aux Européens. Les années passent. Pour soutenir la production. Les tirailleurs sénégalais et autres soldats donnés par l'Afrique à la patrie française ramènent des guerres d'Indochine le goût de cet aliment.

il installe sa nouvelle société. Les acheteurs ne so nt pas des entrepreneurs mais des fonctionnaires placés à la tête des entrep rises publiques. langue que Chabert maîtrise à la perfection. . L'embarquement des 100 000 tonnes de riz doit. En Afrique. Ils pinaillaient sur la quali té.il est leur plus gros acheteur de riz . Le 1cr janvier 1970. Action S. j'ai parlé pendant quatre heures. Il est le seul. Les informarions qu'il livre ne SOnt pas payées en espèces sonnantes er trébuchantes. li C hez les AFricains. Le ministre m'a dit merci et est parti. Les entretiens se déroulent en russe. Une fois par an. qu'il y avait plus d'argent à gagner dans le riz que dans le café ou dans le cacao. J'y allais pour un échange de points de vue. Je les achète aux C hinois ou aux Pakistanais parce que je suis haussier. Ce . le min istre chi nois du Co mmerce le reçoit. fera la fortune de Chabert. La première 1( 1( )1 t( fois. On m'a répondu qu' il venait de se dérou1 er! Chabert est estomaqué. les Brésiliens ou les Ivoiriens ne répondent pas à ses attentes.142 1 Commerce inéquitable R. Pas ingrat . Il n'a pas un sou devant lui. Ne se flatte-t-i1 pas d'avoir été pendant douze ans le conseiller du gouvernement chinois pour le riz? La Chi ne n'a pas encore atteint le milliard d'habitants. Il y est obligé par la nécess ité abso lue d'anticiper: « Je pense que le Brésil va avoir beso in de 100 000 (Onnes. ils regardaient tOut. Chabert adresse tous les mois un rappo rt sur les échanges internatio naux à Pélcin. Vendre 500 [Onnes de café prenait une heure. La tonne de riz lui est vendue moins cher qu'à la concurrence. Je me suis vite rend u co mpte. on vendait 12 000 [Onnes de riz. rien de pareil! Le laxisme est généralisé.A. Chabert fait donc le grand saut. 1 143 Chabert est multicarte. plus les années passent. En gros. À ce [Ître.. il connaît [Ous les dirigeants africains.. Il dispose aussi d'un quasi-monopole sur le marché africain du riz. cela fac ili te la prise de risques. indispensable à l'alimentation de la popu lation et à la stabi lité politique régionale. Souvent aussi. essentiellement en vendant du riz asia tique aux Africains. Les rizières y occupent les paysans depuis des millénaires. Il lui faut des clients mais également des fournisseurs fidèles. Car Chabert achète « à découvert ». Cela permet de trouver des marchés plus facilement et d'engranger des marges plus confortables. Chabert est le premier à comprendre que fournir du riz aux organisations imernationales d'aide humanitaire peut être très rémunérateur. dit-il. c'est-à-dire sans client assuré. « Les Européens éraient des acheteurs très difficiles.les Chi nois lui co nsentenr. au 82 de J'aven ue Marceau dans le IGt arrond issement de Paris. riz Aottant. Et il faut aller chercher un Français pour se faire exp liquer le marché mondial du riz! C'est que le monde communiste a besoin d'antennes extérieures. SurtOut. li Souvent les prévisions se révèlent fondées. Dans le même laps de temps. ~ Et puis un autre aspect séd uit Boris Chabert. Qu'elle vienne à manquer )1 . La vingtaine de cargos qui transportent alors du riz autour du monde som les siens. Le cargo prend donc la mer pendant que Chabert er son équipe se mettent à la recherche d'acheteurs. quand même. malgré (Our. plus le riz es t considéré par les go uvernements locaux co mm e une denrée stratégique. Mais une renommée internationale dans so n secteu r et une cote de confiance inégalée. À peine savent-ils Faire un bilan! Encore moins la différence entre un riz haut de gamme et un riz bas de gamme. Cependant. des ristournes intéressantes. J'ai demandé quand aurait lieu l'échange de points de vue.ils faisaient leur boulot d'importateur. Les clients font défauc ? Ils ne SOnt pas là où il les attendait? Qu'à cela ne [Îenne. se fa ire.. C'est ainsi que le «fou géniaJ ~ deviendra pour de longues années le principal marchand de riz au monde. C habert est homme d'affaires. parce que je pense que le chargement vaudra plus cher dès que les Brésiliens se mettront en quête de ces volumes-là. On lui déroule le tapis rouge.

Les organismes publics d'achat doivenc fournir les quamités nécessaires pour remplir l'estomac des dtad ins africains et assurer le mai mien de l'ordre public. faure de quoi une guerre fratridde menacerait les intérêts communs. Voir le chapitre 1 sur le 000. en faisant des affaires. Après trois ans passés à ses côtés. Chabert n'est pas le seul à entretenir des co ntacts étroits. À C habert le riz. Chabert et quelques autres se partagent l'Mrique. quelques-uns de ses collaborateurs s'en VOnt créer Riz et Denrées ». l'instrument d' un rapprochement politique entre deux grands pays asiatiques. La mulrinationale cn profite ra po ur fournir d'autres produits agricoles à la Chine communi ste. officiellement pour l'exporter vers Hong Kong. c'est Dallas! Bien vire. Bien que les relations entre les deux cap itales n'aient guère co nnu de progrès. fondatrice de la société. on sait pertinemment que ces chargemems sero nt embarqués sur des ca rgos qui feront route vers Djakarta. quand le président Ken nedy étudie de poss ibles ventes de céréales américaines à j'Union soviétique. Présente sur tous les marchés depuis un siècle. 24·25. Pour Clément 4( .à Paris. pourtam. L'Indonésie a alors un beso in criant de riz. Les gestionnaires de l'argem public africain confondem aussi leur intérêt et cel ui du pays. Pékin décide de fermer les yeux sur la destination finale de ce riz. Entre les deux sodétés. Buenos Aires. dit un trader en activité dans les années 1970-1980. avec laquelle. C lément Palacd trouve un renfort de poids en la personne de Raphaël Totah . patron et fondateur de Sucden 1. La nouvelle co mpagnie est dirigée par Clémem Palacci qui n'hésite jamais à se présemer. Un accord a ainsi éré passé avec Maurice Varsano. Continenral devient. Chabert connait de gros problèmes. depuis 1965 et l'assassi nat par les autorités indonésiennes de centaines de militants co mmunistes.rticuli~rcmeni les p. daux. II ne les qualifie jamais autremenc. l'homme de Continental Grain en Asie. Les volumes achetés som souvent fo nction des enveloppes sénéreusemem octroyées par les négodams internationaux.J. Pour Chabert. Qu'un besoin personnel surgisse et un contrat d'importation de riz peut fort bien être signé! Les fournisseurs ne so m pas difficiles à trouver. Ils livrent aux consommateurs africains ce qui. Ses adjoints le trahissent. En 1974. est cons idéré comme impropre à la consom mation humaine.144 1 Commerce inéquitable Riz 1 145 et d'Abidjan à Dakar planera une menace de diserte. quel que soit son interlocureur. ailleurs. som associés à la réAexion. Chabert et l'équipe Palacci entretiennenc des rapports gla4( 1. Les dirigeants de ces organismes ne som pas très regardants sur la qualité. les diri geants de Il Co nti ». qui occupera une place croissame sur le marché africain. le gouvernement ch inois consent à vendre du riz à Conti. La puissa nce de Continental est quasi sans limites. avec des tro ubles sodaux à la dé. comme on appelle l'entreprise dans le métier. Palaai et son équipe som des petits cons ».« On leur donnait ce qu 'on n'aurait pas donné au bétail". Les hommes de Riz et Denrées n'hésitent pas à aller voir les achctcurs pour • débiner 1> la marchandise de Chabert. et ses entrées partout. À Pékin. Le riz. co mme « le plus grand trader au monde ». En 1963. possède des rés idences parti culières dans les beaux quartiers des grandes capitales . la famille Fribourg. le combat est sans pitié. la société a ses bureaux à New York. souvent cl' origine chinoise. contrairement à ce qu'il croi t. Continental est l'une des plus puissances multinationales céréal ières du moment. el plu! p:. Paris. Aucun des deux n'empiète sur le territoire de l'autre. à Varsano le sucre ivoirien. D 'origine belge. rue Octave-Feuillet dans le 16~ arrondissement.

Palacci et Totah peuvent déplacer de très gros volumes. On lui demande. se chargent des achats et des ventes. ils font ap pel il des minis· tres africain s.• Plus tard . Ils peuvent moduler les prix. chez lui. beaucoup d'argenr. En Ch ine o u en lnde. de puissance commerciale à puissance politique. fi Tour le monde touchait. à Djakarra. Disposant d'un quasi-monopole sur la côte o uest-afri cain e. Le marché des « faux nez )t Officiellement. C habert croyait po uvoir. Chaque co mpagnie internationale a son il représe ntant )t africain. pour faire face à une mauvaise récolte. s'il faut opérer su r le marché africain . Chabert a la bosse d u commerce. avo ir la carte Conrin emal dans son jeu est un atour maître. qu 'o n peut y gagner de l'argent. la marchand ise est payée et chargée par les grandes sociétés de négoce qui en font leur affaire. moins importants. dirigés par des fonctionnaires véreux. Cela ne suffit plus. La multinationale et ceux que Chabert appelle « les pet its cons ». C'est une erreur que C habert paiera cher. Une fois le comrae signé. il faut aussi co mmercer en Asie. libériens ou malgaches. éternellement. que de puissance publique à puissance publique. en un mot. En unissant leurs forces. po ur satisfaire les beso ins des grands pays de la région. les hauts fon ctionnaires comme les pol itiques . Ce n'est pas ce qui arrêtera les acheteu rs internatio naux. des importatio ns et des expo rrations. l' intelligence des situations. le génie des coups.Ut. les négociants internationaux n'étant que de si mples interméd iai res. Ce calcul est réduit il néam par la forte implantation asiatique de Continental. À Bangkok. Riz 1 147 Peu à peu. si on est prêt il corrompre les élites. En Tha'L lande ou au Viemam. à une catastrophe climatique. les Philippins ou les Indonésiens. de feindre un besoin de riz.146 1 Commerce inéquirable Palacci. Et.tat à t. Il fi xe un prix plan cher. ils so nt beauco up plus. les politiques très volonta ristes des pouvoirs en place débouchent sur des excédents. ses anciens collaborateurs passés à l'ennemi. dans les années 1960. élevé.. Quand. est en pleine expansion. se permettre d'achecer cher et de revendre enco re plus cher. c'est une industrie exportatrice qui se met en place. Il la paiera d'autant plus cher que le commerce du riz. les accords commerciaux se font d' t. d'autres systèmes de co rruption se mettent en place. mauritaniens. moyennant rémunératio n. quand on prétend avoi r une enve rgure imernationale. _. à Karachi. la configuration est la même: des organismes publics. seules les impo rtatio ns de blé permettaient d'an eindre un équilibre alimentai re préca ire. Plutôt que de renoncer à des affaires juteuses. que les fourni sseurs renâclem. C'est ce qu 'on appelle la stratégie des (( faux nez. faute de place. on se réso ut à exporte r.tat. au contrai re. il est interd it de vendre il des entreprises de négoce international. En réaliré. est une activité à part emière. Les politiques de soutien visem à répondre il la demande locale et auss i à dégager des surplus destinés aux marchés extérieu rs. réduire les coûts. Il est impossible d'ignorer les plus gros importateurs de riz. Il faUt désormais parler de puissance à puissance. Les Pakistanais ne so nt qu 'à demi . tracé un chemin . Ils lui coupem ainsi l'herbe sous le pied. C'est un avamage commercial indéniable. moins fidèles. aurom gai n de cause. de la planète. Il a compris et enseigné aux autres que le com merce mondial du riz. à réduire pour d'autres clien ts. dicter leur loi au marché. il faut vider les silos. de jouer à l'acheteu r. Avec une récolte à peine suffisante. en Asie. Il élimine ~in si la concurrence. Et surtOut à Boris Chabert. par la suite. co nfie un vieux routier. par exemple. Au Pakistan. Il a ouvert la voie. en jouant sur les marchés asiat ique et africain . On ne traire que d 't rat à t. ces énormes tonnages SOnt stockés d'une année sur l'autre pour parer au moindre problème.

enrreprise dirigée par Serge Varsano. sous l'échi ne courbée. contraints de livrer une partie de leur récolte à 1'I:'(ar. de surveiller discrètement les embarquemenrs. ne profitent guère de la cro issance des échanges. supposée nourricière. la Birmanie est le pays où la situation Ri. bucolique et exotique. Mais les traders. Payés au lance-pierres. Partout. Ils y gagnaiem en sécurité. une noria de petites embarcations fait la navene entre les docks et le navi re. travailler dans les rizières est l'une des accivités les plus pénibles qui soient. Les visiteurs sont surveillés vingrquatre heures sur vingt-quatre par la police locale. 1 149 des paysans esr la pire. À leurs yeux. pou rsuit ce brillam srrarège. eux. sont maigres com me des clous. Pourtanr. fait remarquer un expo rtateur habitué de ces contrées. dit pudiquement un ancien acheteu r. de l'Afrique à l'Asie. un dîner officiel. Rangoon est un formidable gisement de bénéfices. Bâtimencs vieillocs. 144. Voir p. est maximale. Plus lo in . la sécurité. Privé de ressources. Les traders de Sucden descendent dans des hôtels dont ils gardent un so uvenir te dégueulasse ». 24-25 ct p. Un mécan isme de [roc est donc mis su r 4( 1. le commerce du riz enrichit négociants et foncrionnaires. Au sommer des organismes publics. Pounant. avec la dictature bi rmane. sarclent la terre avant d'y planter les germes de riz venus des petites plantations vo isines. L'isolement du régime militai re. cherchent toujours des circonstances arrénuantes. pas d'eau. Hommes ou femmes. li organise quelques fescivités.. à nouveau. des négociants enrreprennent de commercer. Rangoon était alors le premier fournisseur du marché mondial. te on avait des compl icirés intellecruelles'. le responsable de l'échec de la société en Côte-d' Ivoire 1. . pendant des journées entières. Des agents locaux se chargent d'orchesrrer la manœuvre. De l'avis général. Au-delà de l' image. c'est aussi bien sûr s'exposer aux morsures de serpencs. ils vivent une situation de quasi-esclavage. cela permenait aux Pakistanais de savoir au début de leur récolte qu'elle était vendue. au cours des années 1990. la capitale birmane semble abandonnée des Occidentaux. À l'époque. Les pionniers sont les gens de Sucden. Mieux vaut être enchainée à une machine que dévorée par la cerre. dans le cynisme de leur activité quotidienne. c'est la souffrance. te Signer ces contrats avec les faux nez. mouill é au large. impossib le de téléphoner ou de faxer. qui interdir tOut contact avec les Birmans. un dollar par jour au plus. sa répudiation par la com munauté imernationale Ont contribué à sa disparition du marché mondial du riz. Voilà pourquoi les jeunes femmes thaïlandaises préfèrenr fuir les campagnes pour les usines textiles.. Les embarquemencs sont lenrs et chers. Sous le chapeau de paille au large rebord. nombre d'entre eux se dopent à la café ine . les jambes plongées jusqu'aux genoux dans l'eau et la boue souvent mêlées d'urée. Il:. Avoir les jambes dans l'eau. la Birmanie n'est plus le grand exportateur de riz qu'elle éta it jusqu'au milieu du xx' siècle. malgré l'habitude millénaire. Pour résister aux alleés et venues incessames entre les quais et la soure. sans chiffrer le montant de la te complicité Întellecruelle ». Par co ntre. Mais le gouvernement tient à la présence de ces acheteurs potentiels. Les grandes sociétés asiatiques SOnt absentes.148 1 Commerce inéquitable dupes. La ville est mone. des visites de temples. le gouvernement birman n'a pas pu financer l'aménagement d'un port en eau profonde à proximité de Rangoon. Pour de gros volumes. Ils Ont de gros besoins sa nitaires. te les coolies qui chargent les sacs de cinquante kilos des quais vers la soure n'en pèsent que quarante-cinq Il. C'est que les dirigeants birmans veu lent vendre du riz.te ce que prennem les prostituées quand elles doivent travailler jusqu'à minuit ». Impossible pour un cargo de plus de 12 000 tonnes d'approcher des quais. qui circule souvent dans les pays occidentaux. Les paysans.

Ils échangent 30 000 tonnes de riz contre la fourniture d'un sys~ tème d'ép urati on de l'eau et contre des médicaments. Ses colères so nt terrifiantes. les grains de riz SOnt décortiqués. De plus. On en repart po ur d'autres aventures. Si Chabert esr grossier. fonune si possible. à tous les coups. en principe du moins. très jureuses. achats et ventes. qui. so nt à l'image du pays: désuètes. La compagnie et ses cen~ taines de traders n'ont cessé de prospérer sur le marché du pétrole comme su r celui des métaux ou des céréales. Dans les bureaux de Glencore. l'un des animateurs de ce marché décrit ses interlocuteurs comme des (( ânes bâtés. Glencore met le pied sur ce marché dans les années 1980. lui est répu té pour sa violence. C'est le «riz cargo ». les installations de traitement du riz. Ces derniers temps. La société est attirée par la facilité avec laquelle on peut négocier de gros volumes avec les Érats africains. de Zoug en Suisse à Amsterdam. un proche d'Édith Cresson entré chez Sucden. malgré le départ du fondateur. c'est un transfuge de Continental. La multin ationale a fait parler d'elle en 2003 avec la désastreuse gestion sociale de sa filiale Metaleurop dans le nord de la France. après une vingtaine d'années d'activité. ancien secrétaire d'État au Développement pour les départements et territoires d' outre~mer. Les chargements proposés à l'exportation sont de mauvaise qualité. lorsque les pays producteurs du golfe Persique décidèrent de prendre le contrô le de leurs puits et de gérer eux-mêmes leurs exportations. Celui du riz s'arrêtera en 2002. avec les centaines de chômeurs mis sur le carreau et avec le cynisme dont ses dirigeants Ont fait preuve. On peut ainsi évaluer la cagnotte des dirigeants birmans contrôlant les exportations de riz aux alentours du million de dollars pour les bonnes années. Le choc des enveloppes La distribution de prébendes est incontournable. À la tête de Glencore riz. où il apprit le métier en faisant le commerce des céréales aux côtés de Raphaël Torah. ils ne sont jamais au courant des cours internationaux du riz. Attirée par des contrats de plusieurs centaines de milliers de tonnes et par le développement progressif de la co nsommation du riz en Afrique. un Français d'origine égyptienne. ayant quitté Sucden mais contin uant à acheter du riz aux Birmans pour le revendre aux Mricains. 1 151 pied. Une misère qui ferait sû rement s'écrouler de rire le moindre dirigeant africain habitué aux enveloppes des compagnies pétrolières. les affaires birm anes sont. une autre multinationale pointe le bout du nez: Glencore. les militaires bir~ mans prélevaient environ un dollar pat tonne de riz exportée. l'Américai n Mark Rich. Elle a été créée par un gén ie de la finance et du commerce des matières premières. la confidentialité est la règle. dans ces années où les offices publics contrôlent. qu'il faut gratter pour obtenir du riz blanc. Dans l'univers du commerce international. de Madrid à Londres. Glencore n'est pas une société où l'on fait carrière. Partout. mal informés. Paul Dijoud.150 1 Commerce inéquitable Rj. isolés du monde. Sous ses faux airs de Groucho Marx. il ferme. La négociation n'est donc pas très difficile. Bien des années plus tard . toujours en retard su r les prix mondiaux mais jamais d'u ne petite gratification)). Parfois. Une fois récoltés. au lendemain du premier choc pétrolier de 1973. près des . de grands moulins aux mécanismes relative~ ment sommaires. C harley Pinto. Dans les campagnes birmanes. On y fait de l'argent. On y est coopté. c'est d'une rare banalité. Reste encore une pellicule de so n. Les négociateurs birmans ne peuvent en obtenir de bons prix. Pour les acheteurs européens. directeur de Sucden entre 1982 et 1987. fit fortune en inventant le marché mondial du pétrole tel qu'on le connaît aujourd'hui. et Bernard Goury. lorsqu'un secteur n'est pas jugé assez rentable. sont à la manœuvre.

La concurrence est trop nom· breuse. aux gouvernements. Il y en a pour les cl ients. Éduquée en France depuis sa fuite du Vietnam dans les bOllt people. aux frais de Glenco re. Ils SOnt bichonnés. Tout cela pour obtenir. Un million de tonnes à vend re ici ou à acheter là. Quant aux dirigeants chi· nois. Mais les enveloppes fonctionnent dans touS les sens. D'où la nécessité d'un bon réseau d'information. Glencore prodigue des enveloppes de touS côtés. après douze an s à travailler dans les couli sses. aux co mmerçants. » Réussir à acheter le riz chinois. et elle s'envole pour Djakarta ou Pékin. Avant même la libéralisation des secteurs agricoles exportateurs. c'est aussi s'assurer des marges confortables et des bonus très importants pour les salariés et les associés. ils SO nt remerciés par ce que les gens de Glencore considèrent comme des 11 cadeaux insignifiants ». trop vive. C harley Pinto se retirera des affaires fortune faite. c'est un métier :le flic. les marges ne sont plus suffisantes. Glencore est systématiquement au courane des marchés ava ne les concu rrents. Faire des affaires avec les Chinois exige en effet de resœr aux aguets. dit un ancien com mercial. C'est une mann e co nsidérable qui passe sous le nez des amateurs de prébendes diverses. les meubles volent parfois. Avoir l'information avant la concur- Rjz 1 153 rence est d'une importance vitale. Les ventes so nt donc irrégu lières et peuvent surveni r à tout moment. cacao. Si la Côte·d'lvoire achète jusqu'à 500 000 [on nes .Ëlysées. le riz échappe aux ttats. comme pour le personnel. Dès la fin des années 1980. et donc de vendre. les bonus des employés SOnt payés en liquide grâce à des mallettes qui arrivent régulièremem de Genève. Plus encore que la concu rrence. prenane le marché à con tre·pied. De leur côté. Bich Hoan Trahn manie avec aisance le mand arin et le viernam ien. La désertion des multinationales L'Afrique a beau acheter de plus en plus de riz. accéda à la fonctio n plus lucrative de tradet. Elle n'exporte que les excédents quand il s'agit de vider les silos pour engranger la prochai ne récolte. sont esco rtés sur les bateaux-mouches.152 1 Commerce inéqui[ablc Champs. les traders possèdent un compte en banque en Suisse. accompagnés dans les bons restaurants. À Paris. elle dispose de ses honorables correspondants. aux fonctionnaires. pour les fournisseurs. Bulog. Ils logent dans les grands hôtels. pas pour exporter. ava nt les autres. le renseignement qui permenra d'acheter. le jour venu. Grâce à ces fidélités chèrement acquises. surtOut. détecter l'information. les carnets d'adresses poli tiques. les enveloppes glissées au bon interlocuteur pour décrocher le contrat tant recherché ne suffisent plus. café. à Paris. « Le métier de rrader. savo ir l'analyser et prendre les décisions très rapidement. ces fonctionnaires acceptent sans difficulté de passer une semaine à Paris. Il n'appartient plus aux États. les caisses de péréquation ou de stab il isation n'ont plus leur mot à dire. Il faut savoi r écouter ce que dit l' interlocmeur. à Paris puis pendant deux ans à Hong Kong. 11 Les marchés asiatiques ne SOnt pas plus difficiles que les marchés africains. Partout. L'entretien de ces contacts asiatiques est de la responsabilité d'une jeu ne femme d'origine vietnamienne qui. il suffit de distribuer des enveloppes ». coton. au service administratif de Glencore. C'est une bagarreuse. Et. Place aux seuls négociants. d'enquêteur. de jouer les in te rméd iai res. Il abandonnera l'équipe qu' il avait recrutée et Glenco re mettra rapidement tout le monde sur le carreau: les affaires ne SO nt plus assez rentables. SOnt érroites. dit l'un d'entre eux. Les relations avec les di rigeants de l'agence publique indonés ienne. La Chine produit du riz pour sa conso mmation interne. la tendance. Pour communistes et révolu tionnaires qu'ils soient. où s'active la poign ée de traders de Glenco re spécialistes du marché du riz.

le grand port de pêche du sud du Sénégal. ce sont des centaines de millions de dollars qui circulent sous forme de matières premières. ne se font pas à ce libéraJisme à tous crins. La finance est prioritaire. Rien de comparable pour le riz! C'est un marché de gré à gré. sur la base de la valeur de la tonne de blé à la Bourse des matières premières de Chicago. les dirigeants des principaux: pays producteurs tentent-ils de mettre sur pied une aJliance pour contrer la baisse continuelle des cours sur les marchés mondiaux. maJheur aux hommes politiques qui voudraient intervenir. dont seu ls les producteurs auraient le contrôle. le Sénégal en est à 700 000 tonnes. une protection. On se dép lace_peu.154 1 Commerce inéquitable Ri. pas de Bourse. Aussi. Il n'y a pas de marché à terme. L'affaire fera long feu! Chacun continuera à vendre ce qu'il a de disponible. d'Europe en Asie. en Afrique. sur le marché à terme. Le contrat stipule que le prix de la marchandise sera fixé à la livraison. à tenter d'arracher le meilleur cours possible. Les États bougent encore! Les gouvernements asiatiques. le président guinéen Lansana Conté s'empo rte contre les négociants internarionaux et les importateurs locaux: les prix du riz ont énormément augmenté au co urs des dernières semaines. courant 2000. Imagine-t-on l'un de ces gaillards arpenter le marché de MBour. l'intérêt est quasi nul. mais aussi Pakistanais et Chinois veulent échanger des informations. Cela a un doub le avantage. 1 155 par an. quelques milliers de tonnes par-là. Acheter un chargement de blé. ces mastodontes! Le mano a mano entre grandes entreprises et gouvernements a cédé la place à une partie à {Cois. traders genevois et clients africains. Ces maisons ont l'habitude des contrats sur le blé ou sur le pétrole. dans leur arrière-boutique. les trade rs qui opèrent sur le marché du riz n'en veulent pas. fût-ce au détriment des concurrents régionaux. il s'agit d'instaurer une poliüque des quotas. les achats sont maintenant le fait d'une myriade de petits importateurs. venus de Thaïlande ou du Vietnam? lmagine-t-on ces habitués des contrats géants partir à la découverte du terrain? Certainement pas. Les affaires se font au téléphone. le Nigeria au million de tonnes et la Guinée-Conakry à 300 000 tonnes. Au printemps 2004. Elle a du maJ à suivre la hausse. À l'autre boU( de la chaîne. Dans tous ces pays. On ne co nnaît pas souvent le terrain. Exit donc. les deux principaux exportateu rs de riz du marché. Ils évincent du même coup certaines des multinationaJes. On les comprend! Ils préfèrent continuer leurs opérations loin d'une autorité financière quelconque. n'est pas envisageable sans une couverture. entre exportateurs asiatiques. Ils achètent quelques milliers de tonnes par-ci. Ils peuvent continuer à fri coter dans l'opacité la plus totale. pour lesquels le riz reste une denrée stratégique . Lansana Conté est persuadé que les marchands Ont spéculé. qu'ils . américaines en particulier. Pour les grandes multinationales. accoutumées à travailler sur les marchés à terme des matières premières et qui ne co nçoivent pas leur fonctionnement sans appel aux marchés financiers. Thaïlandais et Vietnamiens.il s'agit de nourrir quelques milliards d'habitants -. Mine de rien. pas de gendarmes! D'ailleurs. Ces négociants-là ne traitent avec leurs clients et fournisseurs que de loin. par Internet. pour les fami liers des contrats exprimés en centaines de milliers de tonnes. pour une livraison trois mois plus tard. quelques dizaines de sacs de 50 kilos. Du Moyen-Orient aux Ëtats-Unis. pour rencontrer les commerçants qui empilent toutes les semaines. Certains signes de lassirude émergent au sein de la popularion. constituer des stocks afi n de maîtriser les volumes disponibles sur le marché mondiaJ et contrôler l'évoluüon des prix.

le déchargement des sacs prend du retard. des barges chargées de riz sont transférées en con trebande vers la Ch ine. réduisant d'autant les di sponibilités pour les destinations . Quand on en trouve. le fret est si onéreux que le transpo rt du moindre grain de riz vaut désormais une fortune. c'est-à-dire lentement. plus lointaines. l'affaire de structures légères. Car. obligés de baisser leurs prix de vente au détail pour écouler leurs stocks. Excepté la Birmanie. De Genève à Anvers en passant par Karachi et Abidjan. pendant qu'une main-d'œuvre asiatique misérable conrinue à nourrir des co nsommateurs africains qui le sont tour autant. Les navires sont immobilisés à quai plus longtemps que prévu.156 1 Commerce inéquitable s'engraissent sur le dos des consommateurs. aucun gouvernement ne se charge de vendre directement du riz. Au printemps 2004. la récolte de riz chinoise a été faible. C'est de la vente à perre. Mais elle ne l'est pas. Il feint d'ignorer le contexte internationaL Sous la pression de la demande ch inoise en m atières premières de toUS genres. Elles fournissent une marchandise souvent plus adaptée à la demande de la clientèle. Ils importent! Les prix sur leur marché intérieur som si intéressants. les tarifs du fret maritime ont explosé. désormais. l'affaire est menée à vitesse administrative. grossistes et détaillants ne parviennent pas à se faire payer par la puissance publique. Par ailleurs. L'opération pourrait paraître des plus ascucieuses. elles engrangent les bénéfices. le marché revient à sa sicuation de tension initiale. Le riz est vendu à un prix imposé par le pouvoir politique. que tous les affréteurs recommandent d'éviter tant les prestations y sont de mauvaise qualité. Elle ne suffit pas à répondre à la demande interne. Lansana Comé n'en a cure. le négoce international du riz est. au premier rang desquelles le groupe français Louis-Dreyfus. bien sûr. qui entre en concurrence directe avec les commerçants traditionnels. une fois vendu le comenu des deux cargos acheminés sur l'ordre de Lansana Conré. Hormis une ou deux grandes multinationales. Sur le port de Conakry. Bien sûr. le riz est plus cher. La libéralisation a écarté les ttats et les mastodontes co mmerciaux. Épilogue Le monde a changé. subventionnée par l'ttat. L'opération de Lansana Concé aura été un coup d'épée dans le riz. Pis encore ! Malgré les promesses de compensation. Les Chinois n'exportent pas. il ordonne l'achat de deux cargos de riz sur les deniers de l'ttac guinéen. les besoins som si grands qu'au Vietnam. par milliers. Quand on a la chance de mettre la main sur un navire disponible. . Ils se retournenr donc vers les consom mateurs: les prix du riz repartent en {(ès forre hausse. Le coût additionnel pour les finances guinéennes se monte à un million de dollars.

5. Seule cette courbe zigzagante rappeUe la violence des vanatlons. et à quelques rares autres. Du fond d'un banal lotissement de villas de la classe moyenne. derrière son écran cl' ordinateur. puisque les épiciers Ont disparu corps et biens. Claude Cuvillier a épinglé au mur. de perits flacons de poivre entier ou moulu. qumidiennement. à mille lieues du vacarme des salles de marché. que les consommateurs français et européens doivent d e trouver au rayo n « épicerie )) de leur supermarché. Profil modeste. Derrière les petirs pOtS remplis de grains noi rs qui trônent sur les étagères . e' est à lui . il comribue à ravitailler les industriels français en chargements de poivre. un graphique résumant l'évolution des cours du poivre ces dernières années. légère pointe d'accent méridional. PQNRE On se bouscule nettement moins sur le marché du poivre. Car les épices n'échappent pas à la règle gé nérale: elles SOnt l'objet de vastes mouvements spéculatifs. À Marseille. loin de l'i nsatiable appétit des compagnies genevoises. Claude Cuvillier a transformé le garage de la maison familiale en bureau.

alors premiers producteurs mond iaux . Ch ristophe Colomb. lorsq ue Cuvi llier se met à son compte avec un collègue.res pour justifier la créa ti on. se cachem en effet d'importants flux co mmerciaux. à leur plus grand bénéfice. Déjà. Ne se produisent et ne s'échangent dans le monde. que deux cent mille tonnes de poivre. eorre les téméraires et les prudents. le marché du poivre fait enco re vivre une cenraine d'entreprises. Tous les jours. ses voyages moins héroïques. assuraient la fluidité du marché. persuadés que la production. Ils prenaient des risques et un pourcentage au passage mais ils mettaien t de l'huile dans les rouages. La Compagnie hollandaise des Grandes Indes engrangea d'énormes bénéfices au détrim ent des cultivateurs et des consom mateurs. attendre pour acheter. le coton. privés de leurs habituels instrum ents de travail. l'i mpo rtation.e-mail à e-mail. Certa ins SOnt convaincus que le poivre va se faire rare. aventuriers. en Indonésie et au Brésil. Plus tard. pouvaient jongler. l'industrie. Le « physique ». Excusez du peu! C'est quand même assez pour faire bouger le marché de manière importance. par opposit ion au pap ier ». le cacao. quand le risque est mal calculé. quand il se retourne. au comraire de Rodrigue. de comrats sur le poivre. bon an mal an. L'aurions-nous oublié. On verra ce qu'on verra! Il faut se dépêcher d'acheter.. par une bonne 1( . Parfois. Tout le monde aux abris! Entre les tenants des deux opinions. ainsi que beaucoup de traders auxquels la réussite sourit. Car. le po ivre s'échange de gré à gré. Mais l'homme a pris une retraire forcée après avoir été contra int de vendre sa com pagnie aux Italiens de Ferruzzi. quand revient le souvenir des hommes rencomrés. au sein des Bourses des marchandises. Français et Américains se mêlem au pugilat. Portugais. Hollandais et Britanniques se livrèrem une lune acharnée pour renter de garder le monopole de la production et de la commercialisation du poivre ou du girofle. Il faut se débarrasser au plus vite des stocks. Paraphrasant le Cid de Corneille. C'est ainsi qu'en 1992 disparut du panorama eu ropéen du marché des épices celui qui en fut l'un des plus brillams animateurs: Gilbert Ducros. Claude Cuvi lli er est l'un des successeurs des aventuriers jadis partis à la co nquête du monde. N 'empêche! Quand il se penche sur son parcours. D'aurres fois. d'homme à homme. C laude Cuvill ier ne pem retenir un : « Que d'aventures! . Les quantités en jeu ne SOnt en effet pas suffisar. Les prix vont monter.160 1 Commerce inéquitable Poivre 1 161 des cuisines. Gagné. Ils so nt haussiers. à l'inverse des grands produits tels que le café. que la mousson sera tardive. Son itinéraire est moins ham en co ul eur. Son no m est célèbre car ses petits flacons sont partout dans le co mm erce. Vasco de Gama. À la fin des années 1970. Les troupes om fondu. n l'est toujours. La Berezina est assu rée. d. la Rome menait vers les Indes. en un mot gagner confortablement leur vie. Elles som dans le négoce. explo rateurs. La spéculation financière. Cuvillier ne voit pas trois mille compagnons. D'autres au contraire SOnt baissiers. n'aurom pas assez de pluie. entre les catégoriques et les dubitatifs. Încomournables intermédiaires. partout dans le monde. arbitrer. négociants et couniers. navigateurs. était au cœur des débats. compensera largement le déficit indien. pour créer des espaces où les plus casse-cou se risquem. que ressurgirait de nos mémo ires le souvenir des grands anciens.les fonds de pension sont donc hors jeu. que les Indi ens. il pourrait s'exclamer: «Nous partîmes cent ! ~ Mais. Marco Polo. ses chambres d' hôtel de catégorie internationale plus confortables que les cabines des grands précurseurs. on détruisait des stocks pour év iter de faire baisser les cours ou pour spéculer à la hausse. grappiller quelques dollars par tonne. il faut parler avec leurs dirigeants. de téléphone à téléphone. mais à l'i nsta r du riz. tous partis à la recherche de la Roure des épices! En ces temps lointains. Il n'en aperçoit que quinze. la chute esc assurée. pauvres amnésiques que nous sommes.

La hausse est répercutée aux consommateurs. Même le prix. so it vous m'aidez. Ou vous y allez. D'industriel . les prem iers producteurs et premiers . grâce à l'exceptionnelle fertilité de leurs terres les Vietnamiens ont réalisé un véritable hold-up. par l'irruption d'u n nouveau venu: le Vietnam. On s'ass ure en permanence de la conformité aux normes san itaires. le nombre de ses interlo~ cuteurs a diminué. D'un monde haut en couleu r peuplé d'ave nturiers. Claude Cuvillier a également vu le panorama des fournisseurs totalement chamboulé. Laissant tous les autres sur place. C'est un nouveau métier. Ducros et Cuvillier. ce sont des heures à vérifier des check-lim. n'intéresse plus! Qu'une tonne de poivre vaille 1 000 ou 1 500 dollars ne changera rien au taux de rentabilité. Bien qu'auwdidacte et discret. Gilbert Ducros deviem négociant. lndonésiens.162 1 Commerce:: inéquitable Poivre 1 163 dose de mégalomanie. le contact humain jouaient un rôle imponant. Il ne suffisait plus que mon sieur Gilbert)l soit connu comme le loup blanc. Ducros n'a pas su s'arrêter. Claude Cuvillier continue cependant à (( faire» ses quelques milliers de tonnes de poivre par an. GiI~ bert Ducros avait pourtant déjà senti passer le vent du boulet. de son bureau marsei llais. son éternel cahier d'écolier à la main . Sa société au bord de la cessation de paiement. Que le seuil maximum autorisé soi t dépassé et le contrat est à l'eau. Il n'a pas su voir que le monde changeai t. Ducros a le goût de l'aventure. Les mutations ne se SO nt pas arrêtées là. Pour un malheureux chargement de poivre. discret mais tenace. . voilà Cuv illier plongé dans un un ivers d'éprouvenes où le directeur de laboratoire a un pouvoir discrétio nnaire sur les achats. le marché s'était pour la première fois rewurné contre lui. Ducros avait fait le wur de ses fournisseurs. Alors que. lndiens. les co ncurrents ayant disparu. je me reqresse et je vous paie. Non contents de s'être hissés parmi les principaux produc~ teurs mondiaux de café et de riz. les voilà au firmamem du marché du poivre. Soit vous me forcez au dépôt de bilan. jadis au cœur du métier et des contacts. l'i ndustriel deven u négociant et le courtier. lui dit-il. Cuvillier a en face de lui des spécialistes de tOxicologie. pour leur plus grande satisfaction. et on fera des affaires ensemble. Plus que des acheteurs. Imperator des épices. Vingt ans plus tÔt. de spéculateurs où la sédu ction . ils sont désormais les maîtres incontestés du marché du poivre. leur avait-il expliqué. il contraint Claude Cuvillier à s' intéresser au Brésil. ils Ont brouillé les cartes. L'irruption viemamienne Spectateur impuissant de bouleversements qui lui échappent. gros producteur de poivre .. on parle santé. du Maroc. Trop de bavardage ruinerait l'entreprise. affréteront des cargos entiers à destination de la France. que la conception des affaires évoluait. l'équivalent de la consommation françai se. L'époque n'est plus à la convif( f( )1 f( vialité. » Les créanciers choisirent la seco nde solution. Malaisiens et Brésiliens se partageaient tranquillement le marché. de ses créanciers. En quelques années. une moisissure potentiellement cancéreuse contre laquelle les autorités bruxelloises SO nt parties en guerre. ou je me passerai de vous. Ducros fera fortune mais pas Cuvillier. je disparais et vous ne récupérez qu'une toute perite partie de ce que je vous dois. par les acheteurs locaux pour réussir ses coups. dans tout le Maghreb et en Europe. depuis des décennies. Car les Vietnamiens Ont récid ivé. il en achète quatre fois plus et spécu le sur neuf mille. À son gran d désespoir. Leur qualité aussi a changé. occupés à chasser l'ochratOxine. S'il a besoi n de trois mille tonnes pour ses usines françaises. de l'Algérie. On ne parle pl us finance. Monsieur Gilbert)l évincé. Les marchés internationaux l'arrirent. Chaque année pendant dix ans.

Habitués à ce genre de manœuvre dep uis les temps anci ens. la seu le . d'aurant plus vulnérables et faibles qu'ils étaient mal informés. À partir du mois de fév rier. Leur récolte annuelle approche les cent mille tonnes. les négociants. À ce petit jeu. tel était leur méder.164 1 Commerce inéquitable Poivre 1 165 exportaceurs au monde. Téléphoner. les producteu rs. leur Compagnie des Indes tentait d' imposer son monopole sur le commerce des épi ces en général et du poivre en particulier. les acheteurs n'o m plus de raiso n de s' inqui éter. Indonés iens. l'information commençait à circuler et le marché se mettait à baisser. fi J'achète 100 dollars sous le cou rs du jour». Jadis. leur envolée sur un simpl e appel téléphonique. le prix du poivre n'est plus ce qu'il éta it.lent de ce pays. de spéculer. l'organisme vietnamien chargé de réguler la politique agricole à l'exportation. Les négociants européens ou américains étaient. du changement des habitudes alim entaires des couches les plus aisées de la population qui font de plus en plus appel à l'industrie agroalimentaire pour se nourrir. co nvaincu au contraire d 'une hausse à court terme. La position des Vietnamiens est d'autant plus forte que les Indiens co nsomment de plus en plus. suspendues elltre des piquees de deux mètres de hauteur. la production vietnamien ne n'a pas cassé le marché. elles sont ensuite séchées. exportent de moins en moins. de pousser à la hausse ou à la baisse. Deux ou trois co ups de fil plus tard. beaucoup. eux. Sauf pour les quelques milliers de tonnes de poivre blanc dont l'île indonésienne de Bangka détient le quasi-monopole mondial. MaJaisiens et Brésiliens font figure de fournisseurs d'appo int. Tôt ou tard . Les Vietnamiens Ont donc le champ libre. le propagateur de l'information ne croyait pas un mot de ce qu 'il raconrait. au co ntraire. qu'il avait orchestrée. Mais la baisse. le plus important au monde. on pourrait confondre celles-ci avec de petits grains de raisi n. présents dans toutes les filières d'approvisio nnement du marché mondial des matières premières . à la folie. Ainsi pouvaient-ils mener le marché à leur convenance. Souvent. so it il n'yen avait pas. les Hollandais occupent aujourd'hui encore une position centrale sur l'échiquier mondial du poivre. les Hollandais furent aussi les derniers en date à s'y brûler les doigts. traitées. au centre du monde. bien sûr. provoquer l'effondrement des cours ou. Finie. encore moins avec les Brés ili ens. Grands commerçants devant l'Ëternel. rassembler les informations ec les exploiter. convoyées. au XVII' siècle. affirmaient-ils. Deux grands négociants se partage nt le gâteau: Katz et Man Producten. noi r ou blanc. De loin. Plongées dans un bain de saumure ou au fil de l'eau. La position vietnamienne est d 'autant plus solide que Vinacofa. Ils peuvent s'ébrouer sur le marché mondial. de jouer avec le feu. les traders pouvaient appeler leurs cliems et fanfaronner. soit la moitié du total mondial des exportations. la réalité s'imposait: so it il y avait du poivre en pagaille. lui permettait d'acheter de grosses quantités à bon comp te et de les revendre avec de co nfortables bénéfi ces quelques jours.d'où l'importance du port de Rocterdam -. les plus lésés étaient. Depuis quatre ans. L'habitude qui est la leur de jouer un rôle déterminant dans l'établissement des prix les a amenés à des heurts frontaux avec les Vietnamiens. Mais ces grappes sont accrochées à des lianes. de tous les inrervenanrs. Ils n'en avaient ni le temps ni le so uci. Bien sû r. Les soubresauts so nt devenus rarcs. quelques semai nes plus tard. exportées. quand. C'est le résultat du développen. ces petites boules VOnt mûrir un peu. Selon qu'on veu t du poivre vert. Les Indiens ne passaient pas leur temps au téléphone avec les Indonés iens. Hanoi a su raison garder. La leçon a été retenue. la volatilité! Car. avec les éno rmes volumes dispon ibles en Asie. Pour massive qu'elle so it. n'a pas réédité les erreurs co mmises sur le marché du café. les paysans vietnamiens récoltent les grappes de baies.

Entre les statistiques des négociants de Rotterdam et celles des fonctionnaires de H anoi. organise tous les ans un colloque consacré au marché du poivre et publie régulièrement des stat istiques. cependant. Accordant plus de crédit aux estimatio ns hollandaises qu'à celles martelées par les Viernamiens.» Selon les Hollandais. il fallait se dépêcher d'acheter. Ses déclarations. La suspicio n était don c de rigueur. Tout le monde avait en tête les chiffres records des récoltes de café. Les cou rs se redressaient. Vive la lune des classes! H aro sur les exploÎœurs ! La vigueur de la réactio n vietnamienne est aisément compréhensible. Forts 4( . Peu r-êue ceux qui doutaient de la véracité des esri matio ns vietnamiennes avaient-ils raison. pour les acheteurs quels qu'ils soient. elle était à la mesure des innombrables entourloupes auxquelles ils avaiem habirué le négoce inrernational lors de l'exécution ou de la non-exécution des conuats sur le café ou sur le riz. Le marché s'effondrait. sis à Djakarta en Indonésie. le président de l'association viernamienne du poivre rend alors publique une longue lettre de dénonciation de l'anitude hollandaise. Tout le monde se rua sur son télépho ne pour co ntacter les fournisseurs vietnami ens. seul le clientélisme motiverait la position du parron de l'IPC. tvénement rare dans ces méders. Quant à la confiance à accorder aux Vietnamiens eux-mêmes. Ils tenrenr de disqualifiet le président de l'IPC. Hanoi n'en reste cependant pas aux simples protestations et sollicite le soucien de l' International Pepper 4( Communiry. il est clair qu'en annonçam une récolte record. Qu'elle soit conséquente et les cours chutero nt. Vouloir faire baisser les co urs. Celles-ci Ont valeur officielle et co nstituent l'u ne des références des professionnels. Qu'elle soit faible et les cours se redresserOnt. Les Hollandais s'en éwuffenr. Il s'en prend à "attitude à la Dickens)l des ~ riches éliœs hollandaises )l auxquelles il reproche une feinte objectivité. affirmèrenr-ils. la différence est d'environ dix mille tonnes. les acheteurs offraient des prix en nene baisse. pour les courtiers. la prise de position du président de l'International Pepper Commu nity fut plus forre que tout. Ce club des producteurs de poivre. un égoïsme et un manque de compassio n susceptibles de rendre les paysans pauvres du Vietnam encore plus pauvres. les Hollandais veulent faire baisser les cours. Divergence importante puisque la récolte vietnamienne tourne alors autour des soixante mille tonnes. Les hostilités démarrent en 2002. pour approvisionner leur usine à bon compœ. il était clair que la récolte vietnamienne de poivre ne serait pas aussi importante que prévu. Pour les traders. c'est nuire sciemment à l'éco nomi e vietnamienne. les estimations des experts de Man Producten divergent de celles des Vietnamiens. en disqualifiant les projections viernamiennes au motif que la sécheresse annoncée n'aura pas les co nséquences prévues. Po ut les Vietnamiens. s'expliquenr par sa volonré de voir le Vietnam rejoindre le giron de son organisarion. Toutefois. Naturellement. ceux-ci avaient augmenté leu rs prix. Cette année-là. On allait manquer de poivre! Les prix allaient monter. Ils sortaiem du marasme dans lequel ils étaient plongés depuis l'irruption vietnamienne sur le marché du poivre en l'an 2000. Il n'y avait pas de raison qu' il en aille autrement pour le poivre. Fin avril 2002. indonésiens ou malaisiens.166 1 Commerce inéquitable Poivre 1 167 spécu larion possible concerne en effet l' importance de la récolœ de poivre vietnamienne. Les chiffres hollandais sont d'autant plus crédibles que Man Producten est installé au cœUf du système de production vietnamien grâce à une usine de transfo rmati on du poivre qui fonctionne toute l'année. pour les industriels. Peutêtre érait-ce vrai. le président de l'International Pepper Communiry SOrt donc de sa wrpeur et confirme les estimations de Hanoi: la récolte de poivre vietnamienne sera inférieure de 20 % aux esti mations in itiales.

ils pouvaient teni r la dragée haute aux acheteurs. » Mais à Hanoi.168 1 Commerce inéquÎ[able de leur expérience. On décidait d'attendre la récolte brésilienne du mois d'octobre suivant. un dollar le kilo. les Vietnamiens semblaient bénéficier d'une chance inso lente. Sans pitié. Car. ils s'étaient engagés à vendre à ces niveaux très faibles. les Vietnamiens retenaient les cargos. Cela ferait baisser les prix. Ils s'empressèrent de ne pas vendre. on tenait bon. Ils en l 'échec hollandais La panie n'était pourtant pas terminée. On ne peut récupérer sur « le terme » ce qu'on perd sur « le physique». Rédigé sous la direction de Han H erweijer. il n'y eut qu'un goutte-à-goutte. Les Vietnamiens triomp haient. phénom ène inexplicable dans un . Alors qu' Européens et Américains se préparaient à une avalanche de poivre brésilien. environ 1 000 dollars la tonne. Ils serraienr le garrot. Assis sur leurs stocks. leur bulletin annuel annonçait. Quelle sati sfaction de voir les Vietnamiens tenir tête aux Hollandais! Quel plaisir de les observer prendre le pouvo ir sur le marché du poivre! À Rotterdam. Les prix ne bougèrent pas. ils laissèrenr les acheteu rs hollandais s'époumoner. Quarante mille tonnes allaient sorti r des plantations brésiliennes. une surproduction mondi ale de poivre. Ou ils ne trouveront pas preneur. Poivre 1 169 monde où l'offre et la demande règnent en maîtres. Les Hollandais et ceux qui les avaient suivis buvaient la tasse. passant de 900 dollars la tonne à près de 2 000 dollars. Avec une récolte de quatre-vingt mille tonnes. les dirigeants de l'International Pepper Comm uni ry étaient pli és en deux de rire. Au lieu de vendre à tout-va leur récolte. Cela ramènerait les Vietnamiens à plus de sagesse. Les prix se mainten aient ! « T ôt ou tard. les Hollandais de Man Producten reproduisirent le même scénario. puisque rout le monde se précipitait chez eux. les organismes exportaceurs de poivre connaissaient toutes les ficelles du métier. les Vietnamiens dictaient leur loi. Les prix montaient. Les hangars vietnamiens regorgeaient de petites baies noires. enrage r. ils avaient du poivre. En janvier 2003. les Vietnamiens seront obligés de baisser leurs prix. les prix du poivre doublèrent. les Vietnamiens n'e n restèrent pas là. Il était évident que les cours du poivre allaient s'effo ndrer. les entrepôts verrouillés. De nouveau. Ils ne tombaient plus dans le panneau. la prévision n'était pas inexacte. Mais acheter au prix dicté par les Vietnamiens. Mais rien ne les obligeait à tOut vendre. tout de suÎce. Herweijer dans son bureau de Rotterdam avait beau prédire une chute des prix. Puisque rout le monde voulait de leur poivre. assuraient les Hollandais. Ils allaient voir ce qu'ils allaient voir! Ils virent en effet. En quelques jours. Mais ce n'était pas ce que prévoyaient les Hollandais. naturellement. du côté des conso mmateurs. Ils durent s'exécuter: vendre au prix convenu. le Vietnam confirmait sa position de premier producteur mondial. Car les Brésiliens avaient compris la leçon vietnamienne. Ils prenaient leur revanche. La conso mmation européenne et américaine allait bon train. On jugeait le poivre vietnamien trop cher. les stocks éraient au plus bas. ils se mirent l'écouler au compte-gouttes. s'arc-bouter sur ses convictions. en commerçants cohérents. rien ne vint. de nouveau. C'est-à-di re subir des pertes financières d'autant plus importantes que le marché du poivre ne con naît pas les douceurs des marchés à te rme et qu'il est imposs ible de se prémunir contre de telles co ntrariétés. À Djakarta. Cette fois-ci. Pourtant. Rien ne sortait. Un mouvement de panique allait se déclencher. Certes. trader expérim enté mais répuré mauvais coucheur. puisqu'ils avaient annoncé une ptoduction vietnamienne et des prix en baisse. Au mois de juin 2003. Les lois du commerce sont impi royables.

Le gouvernement de Kuala Lumpur les incita à se regrouper pour réduire leurs frais. laissant la compagnie à ses principaux dirigeants. le lancement d'une filière de « coton équitable)) en M rique de "Ouest. les Vietnamiens an noncèrent leur intention de rejoi ndre l'International Pepper Communiry. Certains y vi rent la confirmation de ce qu'ils pressentaient: un cartel des producteurs de poivre était en train de naître. prit une retraiœ fo rcée. cene nouvelle douche froide eut quelques conséquences. 6. ils ne gagnaient plus d'argent. à la fin du mois de sepœmbre 2004. Dicter leur loi aux acheœurs ne suffisait pas aux exportateu rs vietnam iens. Les paysans malaisiens de la région de Sarawak furent les premières victimes. dont un m ill ion venu d'Afrique de l'Ouest. Man Producten ne . en attendant que l'orage passe. Ce n'était en réalité que le dern ier avatar d'une idée très prisée par quelques secteurs de l'opinion publ ique des pays développés à laquelle on propose de marier l'utile et l'agréable: lutter contre le sousdéveloppement en faisant ses courses.il ? On peut en douter.publia aucune estimation de la récolte vietnamienne à veni r. Après de longs mois de préparation. en janvier 2004. si besoin était. Et les financiers britanniques se débarrassèrent de Man Producten. Alors que la production mondiale dépasse largement les vingt millions de ton nes. à la recherche d' une image plus moderne pour faciliter le processus de privatisation de leur entreprise. H an Herweij er. Côté hollandais. Contrairement aux habitudes solidement établies. Ils voulaient aussi asseo ir définitivement leur domination su r le camp des producteu rs. ils annonçaient. avec l'appui de l'ftat. À Djakarta. quelques dizaines de tonnes de coron.170 1 Commerce inéquitable restèrem là où les Vietnamiens avaient décidé qu'ils devaiem être. accusé d'être le principal responsable des mauvais résultats enregistrés. Ceux-là allaient un peu vite. à grand renfo rt de roulements de tambours. L'affaire était présentée comme po rteuse d'avenir. la société cotonnière française. éliminant certains d'entre eux.. les dirigeants de Dagris et leurs acolytes s'engageaient à commercialiser selon des procédures dites « équitables )) . Les échecs des an nées précédemes avaient fait trop m al. Lancé dans les années 1960 par des milieux proches . LE MIRAGE ÉQUITABLE Début mars 2005. Passe ra-t. convoquaient la presse. Avec un COÛt de production égal au prix du marché. les dirigeants de Dagri s. associés à quelques industriels hexagonaux du textile et aux habituelles ONG..

Les médias se font largement l'écho de cene vogue. comme dans toute l'Amérique !atine. de riz ou de chocolat qui aboutissent sur les présentoirs des grandes surfaces. elle certifie le caractère équitable ou so lidaire des paquets de café. Pou r les hommes et les femmes qui en bénéficient. réussissent tant bien que mal à exporter tous les ans quelques conteneurs d'un arabica lavé que les connaisseurs décrivent comme de grande qualité. ce phénomène n'a cessé de prendre de l'ampleur. En conrrepartie. d' installer quelques salles de classe dans une école et quelques toits en dur sur la place du marché. c'est le sentiment de gagner en considération sur la scène internationale. Pour grappiller quelques cenrs de plus qui viendront s'ajourer au prix équitable _. Implantée dans de nombreux pays européens. articles de presse narrent à satiété les retombées positives de ce commerce d'un nouveau genre. au Nicaragua ou au Guatemala. de construire écoles et dispensaires. doivent êrre co rrectement et honnêtement gérées. Co nfortablement installé dans un fauteuil en cuir. fleurissent les bistrots équ itabl es. Pas moins de 35000 su permarchés européens proposent du café équitable à leurs clients! Au cel1[re des grandes villes. ici et là. Autant d'améliorations de la vie quotidienne qui auraient été impossibles si le café avait été payé su r la base des cours mondiaux. des associations américaines ou européennes en levaient le café de quelques coopératives ou communautés paysan nes à des prix deux fois supérieurs. Le mouvement est porté par de nombreuses organisations non gouvernementales. d'installer électricité ou eau courante. intermédiaires obligés entre les petits producteurs et le marché. Empruntant son nom à un héros de la littérature co lon ial e batave. La différence avec les cours du marché mondial n'est pas mince. En Europe. Au Mexique. Depuis. Reportages télévisés. Les coopérarives. il est éga lement conseillé de cultiver son café ou son cacao. ses bananes ou son riz selon les règles de l'agriculture biologique donc les consommareurs des grandes métropoles du monde développé se montrent friands. quelques 1( . Rares SOnt les étalages de grandes surfaces à ne pas offrir aux consom mateurs généreux des paq uets de café ou de chocolat équ itables. leurs entrepôts. le travail forcé. de développer leurs réseaux de transport. Rue Saint-André~des~Arts à Paris. pour abriter les com merçants locaux. Elle s'assure que l'exportateur paie le paysan au prix fIXé. Les fonds générés par ces ventes ont permis aux villageois de co nstruire un pOnt sur une rivière. le mouvement équitable ou solidaire a démarré en diffusant l'artisanat des pays du tiers~monde.172 1 Comml::rcl:: inéquitabll:: u mirage équitable 1 173 de l'tglise catholique. Il s'appuie sur la notion d'équité théorisée de manière très floue par le philosophe américain John Rawls. Mais il n'émerge réellem ent qu'au cours des années 1980 avec les soub resauts du marché du café. l'association Max Havelaar a beaucoup fajt pour la médiatisation du commerce équitable. permerran t à ces groupes de population de vivre plus confortablement. Celui~ci peut ainsi vivre décemment. les acheteurs équitables imposent à leurs fournisseu rs le res~ peC{ d'un cahier des charges très précis. dans l'ttat d'Oaxaca. l'une des coopératives affiliées aux réseaux équitables regroupe 16 000 producteurs. Le trava il des enfants. au nord du pays. les violations des droits de l'homme SO nt bannis. à Los Angeles comme à Berlin. le chaland ne peut ignorer ce qu'il boit. l'une des plus actives est d'o rigine hollandaise. Le principe en est limpide: demander au consommateur de payer plus cher son paquet de café ou sa plaque de chocolat de manière à mieux rémunérer le paysan qui se trouve au début de la chaîne de production. Alors que les cours du café à la Bourse de New York oscillaient en 2004 autour de 70 cents la livre. où la production de café n'a cessé de reculer. à Londres com me à Paris. le co mmerce équitable est à l'œuvre: neuf coopératives de la région de Cap~Haïtien. Même en Haùi.

y adhère pleinement. aveuglé par les ca mpagnes de promotion des grandes surfaces qui affirmem vendre les paquets de café équitable par centaines de milli ers. D'ailleurs.5 millions de tonnes. celui. Équitables questions Le moment est donc ven u de co mmettre un crime: imerroger le commerce équitable. globalement. l'un des plus attachés qui soient aux règles du capitalisme libéraI et au secret bancaire. comme nous le rabâchent les militants équ itables. on fait 500 millions de dollars ". Si. Car. c'est déjà toucber du doigt la réali té paysanne et apporter son petit grain de sable à la dénonciarion du co mm erce libéral qui ruine les petits paysans. ne rep résente rien. Mais. leur géniale idée concerne 550 000 paysans. Qu'une multinationale de la banane co mme Ch iquira. c'est en Suisse que le commerce équitable enregistre ses plus grandes réussites. les supermarchés ne nous prendraient pas en )0. 6 dollars ou 5 euros par mois! Fabuleux résultat! Les quantités de café traitées par le commerce équitable Ont beau être insignifiantes. le produi t le plus « travaillé" par le com merce équi table était le café: 19 000 tonnes avaiem été portées sur les étalages des pays consommateurs via le com merce équitable. En fait. C'est contribuer à l'émergence d 'une alternative économique viable. La Grande. L'une des deux prin cipales chaînes de supermarch és du pays. où beaucoup de mulrinacionales du négoce des matières premières. déclarent certains d'entre eux. Près de la moitié des bananes consom mées en Suisse SO nt équitables. cesser de le considérer . noyé sous les actions de com munication en sa faveur. de la torréfaction du café. voir les grains [Orréfi és. Mais un rapide calcul permet de mieux cern er la réalité de l'opératio n. sans rapport avec le battage qui les ento ure. De tous les pays européens. on pourra n ouver paradoxal que le commerce équitable trouve le meilleur accueil dans le pays européen le plus conservateur. « Au détai l. ses promoteurs cherchell( à tout prix à co nvai ncre de l'i mportance de ce co uram. Mais ce n'était que 0. En définitive. pour ne parler que de lui seul. Quant aux supermarchés français. leurs ~ centaines de milliers de paquets " se résu mem à quelques centaines de tonnes. lire leu r histoire. l'Allemagne et les Pays-Bas sont ceux où le café équitable a fait la plus importante percée. on en viendrai t à oublier les faits: sur l'échelle mondiale du commerce. Boire ce café. enfin.Bretagne n'est pas en reste. célèbre pou r la brutalité de ses pratiques sociales et écologiques. du broyage des fèves de cacao ont trouvé refuge. Cela n'empêche pas les milirants équ itables de se gargariser des dizain es de millions de dollars générés par leur activité. qui tourne autour des 6.174 1 Commerce inéquitable Le mirage équirable 1 175 béatement comme la panacée. cela fa it 72 dollars par tête et par an. panonceaux judicieusement placés détaillent les méri tes du lieu. Coop.3 % de la récolte annuelle de café. perde des paIts de marché ne fera pas pleurer grand monde. le créneau ~ équitab le. On notera cependant que les quelques dizaines de milliers de [Onnes de bananes co nsommées en Suisse ne pèsent pas lourd par rapport aux quatre millions de tonnes du marché européen. les 19000 tonnes vendues par les filières équitables ne rapportent que 40 millions de dollars de plus aux paysans que ce qu 'ils auraient gagné dans les circuits normaux. décrivent les avantages qu'en retirent les perits producteurs du Guatemala ou du Rwanda. « Si nous ne nous battions pas en laissant entrevoi r une marge phénom énale de croissance. leur café est exposé dans de grands bocaux transparents qui trônent sur les com proirs. décrivant sur un ton co mpatissanc le désespoir des peties produ cteurs et leur soulagemenr face aux bons prix qui leur som offerts. En 2003. régul ièrement soumis à des « semaines du commerce équitab le ab reuvé de reportages télévisés vantant les mérites de telle ou telle associa ti on.

ce ne SOnt pas les plus pauvres. Ro thfos. Kraft Jacob Suchard. co nstatées su r le terrain par les chercheurs. les plus misérables des producteurs qui profitent du «fair trade ». que ce qu'on veut bien lui donner. unilatéralement. quels qu'iJs so ient. En moyenne. soient promis à un brillant avenir? C'est oublier que l'éco nomie internationale est une guerre. Le succès des centres hard discount. environ 50 sont ponctionnés pa r la coopérative. en parcicu lier au Chiapas. demain. il s'agit de contribuer au développement des pays du tiers. C'est là un bien gros mensonge. de payer ces coopératives en dollars et non plus en monnaie européenne. une baraille de tranchées dans laquelle tous les coups SOnt permis. les bénéficiaires en SOnt les commun autés paysannes les plus soudées. Elles seules so nt capables de mainteni r le contact avec les ONG qui sou tiennent le commerce équitable. Cerces. Le comme rce équitab le co ntribue donc. que producteurs et acheteurs des circuits équitables n'ont pas la même interprétation de la portée Ct du sens de cette initiative.176 1 Commerce inéquilable Le mirage équi table 1 177 considération >t. Car. Là encore. laminées qu'elles seraient par les perits distributeurs qui s'abritent aujourd'hui sous la bannière de l'équité. D ans cene ruée vers le bon marché. les ccopé· 1( ratives paysannes se tcouvaient en effet rémunérées bien au·delà de ce qui était prévu. plus chers. Les gigantesques forces qui s'y déchaînent ne sero nt jamais tenues en respect par quelques dizaines de sociétés ou d'associations défendant le «fair trotU >t. Par ailleurs. le prouve. le co nso mmateur est maître du jeu. co mme d'habitude. que les circuits commerciaux qui prévalent aujourd'hui po urront être rem· placés. En clair. sont vouées à la disparition . vu le rapport des forces en vigueur aujourd'hui. Ed & F Man. par les circuits solidaires. celles où le niveau d'éducation est déjà le plus élevé. cela contribue au renforcement de l'organisation et à l'édification d'infrastructures collectives. les plus dynamiques. cependant. La baisse brurale de la rému· nération provoqua bien sûr la protestati on des dirigeants des coopératives concernées qui durent. il s'agit avant tout de trouver de nouveaux débouchés sur les marchés mondiaux. en bout de chaîne. Payées en euros. la plupart du cemps. La notion d'équité est si floue. Neumann. comme toujours. Peut·être. sur 140 cents de prix officiel pour chaque livre de ca fé. Les tensions entre fournisseurs et acheteurs équitables sont donc patentes. Po ur les seco nds. Sara Lee. un entrepreneur équitable décida. et le co mmerce équitab le n'y peut rien. II est inimaginable. Mais l'énorme bulle médiarique qui entoure ce phénomène de mode a une autre conséquence: c'est de laisse r accroire que le commerce équitable est une altern ative au commerce mondial acwel. la logique de po uvoi r inhérente à toute struc[Ure hum aine po usse les coopératives à retenir une parc croissante du prix équitable. le petit paysan ne reçoit. com ment imaginer que les produits équitables. que Nesdé.monde. le bât blesse car. Pour les premiers. à marginaliser encore les plus misé rables. D'abord parce que nous sommes dans un monde où la course aux prix les plus bas ne con naît pas de limites. se défendent les dirigeants du co mmerce équitable. bien involontairement. une fois l'opération de change effectuée. dans le sud du Mexique. s'i ncliner. Ce filtrage explique les réticences de certains paysans. qu'un tel boul eversement se produise dans un avenir prévisible. Mais. d 'affro nter les questions commerciales et les co ntrôles techniques qui SOnt imposés. affolé par l'explosio n des béné· fices que ses fournisseurs latino·américains tiraient de la dévalu ation du dollar par rapport à l'euco . les travaux de recherche théoriques si rares. .. co ntrairement à ce qu'on veut nous faire croire. en période de surabondance de l'offre. Récemment. puissantes multinationales de la torréfaction et du négoce du café.

CeHe présentation des choses est une véritable escroquerie intellectuelle. Ce volume finan· cier eS( dégagé par un prélèvement su r chaque paquet de produit équ itable vendu dans le commerce sous le label Max H avelaar. Ce chocolatier. Le co mmerce équitable opère donc un véritable tour de passe·passe. ceHe o rganisation est à la fois juge et partie. s'expliquait ainsi: selo n lui la multinationale suisse avait les pratiques les plus agres· sives imaginables sur le marché du cacao. en ne remCHant que très partiellement en cause la chaîne des intermédiaires qui contribue à achemine r les grains de café des produceeurs vers les conso mmareurs. Et pour cause: les marges des uns et des autres so nt tOujours aussi confortables. Les experts qu'elle envoie auditer les coopéracives aux quatre coi ns du monde sont rémunérés. Pour lui. sans tambour ni trompeHe. s'approvisionnait en masse et en beurre . par ailleurs l'un des principaux acteurs du marché du café. Non seulement le com merce équitable n'est pas capable de concurrence r les ci rcuits commerciaux habi· tuels. de Côte·d' Ivoire en particulier.it systématiquement la baisse au détriment des producteurs. Il Y a du beurre à faire en ce moment. Mais un nouvel acteur a fait son apparition du côté des consommateurs. d'un autre monde. mais. que cene société·là se donne le beau rôle en jo uant la carre équitable. Il ne subvenit pas l'ordre économique international. d'un monde meilleur. tateur. le négociant. 1< On Les multinationales aussi De plus en plus nombreuses SOnt d'ailleurs les grandes compagnies à la recherche d'un supplément d'âme à chasser sur le territoire équitable. rôle joué par des associations du type Max Havelaar. le commerce équüable n'a donc rien de révolutionnaire.auprès du numéro un mondial de la spécialité. Contrairement à l'idée subliminalement propagée par ses promoteurs. il y avait de quoi s'étouffer! Les exemp les de ce genre de manipulation pullulent.demain. Comme souvent dans le monde associatif. l'un des grands less iviers de la planète. ne bouJeversant que très modestement la chaîne des échanges internationaux. le suisse Barry Callebaur.. le quotidien Sud·Ouest se faisait l'écho de l'ini tiative sym pa· thique d'un chocolatier bordelais: il commençait à vendre des tablenes de chocolat équ itable. demain ou après. excell ent professionnel au demeurant. en plus. ayant traîné ses guêtres sur tOuS les marchés et ayant vécu dans toutes les zones de production. Alors. substituan t un intermédiaire à un autre. C'est le ~ certificareur ». table.178 1 Commerce inéquitable Le: mirage équitable 1 179 s'cst mis à fai re un peu d'équitable. co nfiait un négociant européen fin 2004. En même cemps. . Elle joua. La multinationale Procter & Gambie. il s'appuie su r eux. Il faut assurer leurs frais. un (rader en tombait à la renverse. Interrogé à Londres. qui ne pouvait qu'échapper aux consommaceurs. Elle organise de nombreuses campagnes de promotion en s'ap puya nt sur la présence de petits paysans producceurs. Barry Callebaur au royaume du com merce équimble. le torréfacteur et le vendeur final. c'était Al Capone chez les bonnes sœu rs. a ainsi discrètement lancé en 2003 quelques marques de café . L'émoi de ce professionnel chevronné. cenrraméricains qui convoient les sacs de café produits par les petits cultivareurs du bout du chemin vers les centres de regroupemenr est réduite. Quand il le faut. via sa filiale Philip Morris. les subventions publiques viennent combler les déficits. En achetant un paquet de café labellisé Max Havelaar. l'activité des ~ coyoees» . Cerres. Elle encourage le développement du comm erce é~ui. on ne participe pas à l'édification.les deux dérivés du cacao qui permenent de fabriquer le chocolat . Un détail clochait. À la mi·2003. On retrouve toujours l'expor. La première approche se fait parfois timidement. elle vit de la certification.

Phows à l'appui. ce qui leur permettait de finan cer la scolarité et la santé de leurs familles. Cémoi aurait acheté 25 % de cacao en plus aux producteurs équatoriens de la région de San José de Tambo. di sait-on.180 1 Commerce inéquitable Le mirage équi table 1 18 1 équitable sous l'étiquette Millstone. L'Organisation a fait siennes les fumeuses théories du développement durable. Son directeur exécuti f. qui «oubliait » de s'appesantir sur le jeu très classique qu'elle jouait à Abidjan . Le . ces paquets de café commencent aujourd'hui à être distribués dans le co mmerce. Ce qui devrait porter les achats pour 2004 au fabuleux total de 812 ronnes ! Le lecteur pouvait s'esbaudir à bon co mpte. Entre. s' ils achetaient 800 tonnes de fèves de cacao à un prix équitable. La population vit essentiellement de l'agriculture. Des 450 tonnes. le com merce équ itable peut servir de prétexte à de véritab les escroqueries et provoquer de graves dégâts. on apprenait que la société française payait bien. pour utile qu'elle soit à quelques dizaines de cultivateurs équatoriens. le commerce équitable ne fasse pas l'un animité. mais certainement pas non plus de louanges. servait avant tout la publicité et l'image de la société française. Voilà donc une société commerciale française qui ne se revendique pas de l'association Max Havelaar et qui fait du commerce équitable. Partageant l'essentiel de so n te rriroire avec l'Irian Jaya indonésien. dans une zone de productio n de café qui avait 450 tonnes de café à vendre. La vanille et le cacao com mencent à s'y développer de manière sign ificative. Autrement dit. le langage officiel se veut prudent. En 2004. Mais on ne fera croire à person ne que les dirigeants de la multinationale ont changé leur fusil d'épaule et s'apprêtent à basculer toute leur production de café dans le créneau de l'équitable. Mais pour être complets. depuis une dizaine d 'années. pour sympa- thique. les équipes de Cémoi rravaillaiem en collaboratio n étroite avec les chercheurs du Cirad. du côté des producteurs. non loin de Guayaquil. la Papouasie-Nouvelle-G uinée est un pays pauvre au développement inachevé. Il lui est donc difficile de se dresser officiellement contre le co mmerce équitable. lançait dans les hypermarchés de l'Hexagone des plaquettes «équitables». c'est parce qu 'ils en prenaient 40000 au prix du marché en Côte-d'Ivoire. C'est le cas du représentant de la PapouasieNouvelle-Guinée. grand port et capitale économique de l'Ëquateur. un importateur français se rendit au Laos.temps. on pouvait croire à la lecture de l'article que le commerce équitable prenait une véritable ampleur. Au se in de l'Organisation internationale du café. il n'en prit que 5 ! Le reste dut être bradé. les dirigeants de Cémoi auraient dû signaler que. Pis encore. La vente de tablettes de chocolat équitable Cémoi explosa. Ils refusèrent de vendre aux autres expo rtateu rs qui offraient simp lement les prix du marché. Dans un prem ier cemps disponibles sur Internet seulement. Les lecteurs y découvraient les bontés du chocolatier français Cémoi qui. 300 dollars par mois pour les petits producteurs. le Centre de coopération internationale en recherche agronom ique pour le développement. l'opératio n équatorienne de Cémoi. Il suffit cependant de gratter un peu pour trouver chez certains délégués une opposi ti on des plus virulentes au commerce équ itable. qua nd il est pratiqué de manière sauvage. prouve sur ce sujet qu'il maîtrise à la perfection la langue de bois. Courant 2003.qui ne méri te certes pas de condamnation. Nestor Oso rio. Oui. Les paysans laotiens le crurent. Le généreux acheteu r revint quelques semaines plus tard. les cours mondiaux avai ent chuté et la qualité des cerises de café s'était détériorée. c'est-à-dire beaucoup moins. Le cacao ven ait d' Équateur où. On comprend donc que. On aura pu trouver un autre exemple de dérive dans les colonn es du journal du dimanche du 9 sepcembre 2004. L'homme promit monts et merveilles.

Oxfam se comporte tout bonnement en com merçant. Ces campagnes. se féliciterait chaudem ent des initiatives d u commerce équitab le. De l'autre. c'est susciter une irritadon immédiate. contribuent à donner une image négative du café. Les paysans sans terre SOnt rares. L'hypocrisie a même gagné les couloirs du Palais-Bourbon à Paris: l'Asse mblée nationale française n'achère que du café équitable. aux bons hô pitaux. «Voyez. On pourrait donc penser que le rep résentant de Papouasie-Nouvelle-G uinée auprès de l'O rgan isatio n internationale du café à Londres. SOnt également passées so us silence la redistribu tion des cartes entre pays producteurs . les dirigeants politiques et économiques de la planète.co mme la baisse significa tive de la consom mation dans les grands pays européens. de faire émerger les grandes questions politiques qui auraient probablement pu secouer. Mais le vacarme fai t par ailleurs autour de ce phénomène dans les pays consommateurs contribue à occulter les vrais problèmes: ceux posés par la disparition des grands accords internationaux et des caisses nationales de péréquation là où elles existaient. Seul le dossier du coton a été véritablement abo rdé. d'Éthiopie et d'Indonésie. Les systèmes d'entraide SOnt relativement développés. ces campagnes de publicité faites par les défenseurs du foir trade. certains de st=s compatriotes améliorer leur niveau de vie grâce à l'action méritante de militants bénévoles ou d'ONG bien établies. à détériorer l'image du café vendu dans le commerce courant en soute nant très activement les campagnes du commerce équitable. ils permettent de se nourrir mais pas d'accéder aux biens de consom mation courants. Et qu'il ne faut donc pas en acheter. Cel ui-ci est produit dans de petites exploitations sur lesquelles les paysans peinent à gagner correctement leur vie. » Rien d'éto nnant à ce que la consommation régresse comme en ce moment. jouant à fond la concurrence. Le doigt qui cache la forêt En fin de compte. le commerce équitable améliore l'ordinaire d' une poignée de producteurs pauvres. le m ariage de l'idéalisme et de l'empirisme n'a pas permis. ou en Allemagne. la consommation de café recule. les députés sirotent un café au goût de compassion. entre deux com missions. allant en quelque sorre bien au-delà de son rôle hu man itaire. poursuit Wheeler. Moins enco re à des études poussées pour les enfants. Aux yeux de W heeler. Interroger Mick Wheeler sur le sujet. Pourtant c'est tout le contrai re. qu'il se réjo ui rait de vo ir. le co mmetce équitable est terriblement nuisible aux intérêts des producteurs de son pays. une chaî ne de coffee shops où l' on peut déguster du café labellisé foir trade venu d u Honduras. dans le sud de Londres et en Écosse. Mais la colère de Mick Wheeler ne s'arrête pas là. dit-il. cette même Oxfam cherche à tirer profit de l'image positive des produits équitables en lançant fin 2004. ce qui est certainement plus facile que de chercher à régler le problème par des voies politiques ! On le constate. Il constate qu'Oxfam. un jour. Sous-entendu parce que le prix payé aux producteurs est trOp bas. aide. Mick Wheeler. d' un côté.182 1 Commerce inéquirable Le mirage équitable 1 183 pays exporte aussi to uS les ans envi ron 60 000 tonnes de café. Il est certainement excessif d'en attribuer l'entière responsabilité aux campagnes du commerce équi table. En Grande-Bretagne en effet. . Pour Mick \'<Iheeler. la grande ONG britannique.au bénéfice du Brésil et du Vietnam mais au détriment des Afri cains et des Centraméricains . les partisans du co mmerce équi table se font les complices des grandes multinationales qui profitent de la situation. Entre deux débats. Mais ce n'est pas la misère et on ne meurt pas de faim. bien au contraire. un peu. Par le discou rs lén ifiant et charitable qui est le leur. L'affiche présente un buveur de café en train de faire la grimace. dénigrant un produit pour en favoriser un aut re.

de cacao. une ca isse mondiale de péréquatio n ? L'organisme en ques tion existe d'ailleurs déjà. Restez-en là! a-[-on envie de leur crier. Le prix de ces denrées aura de moins en moins à vo ir avec les besoins des producteurs. les responsables des organisations éq uitables sont trop occupés à faire fructifier leu rs petites affai res pour s'occuper des dossiers de fond. L'asymétrie des pouvoirs entre consommateurs et producteurs. . trouverait là un second sou m e. de coton des pays tropicaux seuls face au marché.xes perçues par les trats importateurs à raison de la consommation de café. ils ont desservi l'immense majorité des 25 millions de producteurs de café. le Fonds com mun des produits de base. Il n'est pas question de prendre de front le libéralisme ambiant. de plus en plus avec les impératifs des gestionnaires des fonds et de leurs actionnaires. Alors. les conso mmateurs achètent moins . ne permet pas un bon fonctionnement du m arché. Créé par les Nations unies en 1980 pour coordonn er l'actio n des fonds de régulation qui ont depuis lors disparu. La crise ne fai t cependant que commencer. Il serait suicidaire de laisser le système évoluer ainsi. pourquoi ne pas exiger que les paysans producteurs de café soient associés aux bénéfices réalisés dans les pays dévelop pés pa r les grandes multinationales? Pourquoi ne pas exiger qu'une partie des ta. Les cap itaux seraienc répartis tous les ans encre divers pays producteurs en fonction de leurs exportations passées sous le contrôle des ONG. Le système en vigueur est donc inefficace parce que mal régulé.184 1 Commerce inéquitable Le mirage équitable 1 185 M ais c'est parce que les dirigeants des pays africains co ncernés se so nt dressés contre les ttats-Unis et l'Europe et qu'ils ont bénéficié de l'efficace relais des ONG engagées dans ceue bagarre. Ses statuts resteraient en l'état. La tâche sem ble impossible tant est puissante la vague qui déferle. 11 n'est pas interdit de rêver qu'une pareille architecture internationale permettrait d'assurer des reven us décents aux producteurs sans remettre en selle les caisses de stabilisation dom les bailleurs de fonds internationaux ne veu lent plus entendre parler. à laquelle ne s'attaque pas le co mm erce équitable. Au cours des prochaines années. L'article 3 du chapitre II de l'Accord portant créatio n du Fonds comm un des produits de base ne stipul e-t-i l pas que son objectif est de «contribuer au finan cement des stocks régulateurs internationaux ou de finan cer des mesures autres que le swckage dans le domain e des produits de base » ? Ce Fonds ne détiendrait aucun stock. auquel la plupart des grands pays développés avaient alors adhéré. JI faut d'urgence meure en place une série de mesures pour protéger les paysans. La dérégu larion à laquelle on a assisté depuis le début des années 1980 concribue à ruiner les paysans et les États nationaux. le poids des fond s d'investissement spéculatifs étant appelé à se renforcer de manière très significative. À l'autre bout de la chaîne. Le retour au système des quotas semble néanmoins impossible dans la configuration politique internationale actuelle. parce que la qualité du produit qui leur est proposé baisse. dont l'interventio n aurait alors pour but de vérifier la destination finale de ces som mes. l'instabilité des cours sera croissante. Mais il s'agit de l'aménager de manière que les retombées de l'activité économique internationale profitent même à ceux que la géographie et la naissance Ont mis en si tuation de faiblesse. de cacao ou de coton soit affectée à un fonds. n'assu rerait aucun rôle régulateur de l'offre et de la demande. Concernant la situation sur le marché du café. En jouanr les boy-scouts. Cela ne veut pas dire qu'il faille laisse r les producteurs de café.

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par Paul Chemla, Paris, Fayard. 2002. STIGUTZ Joseph E., Quand l~ capfralimu perd la tiu, trad. de l'américain par Paul Chemla, Paris, Fayard , 2003.

Ce livre a été voulu ct inventé par Thierry Perret. Il n'aurait pas vu le jour sans le soutien constant Ct la lecture impitoyable de ma femme. Sylvie. Innombrables sont les négociants, courtiers, banquiers, armateurs, affréteurs, assureurs, qui Ont concouru à cet ouvrage en tenant à l'anonymat. Michel Boris fut un archiviste indispensable. Ginette Poli mène a revu certai ns passages.

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TABLE DES MATIÈRES

Introduction ...................... .
1. C acao . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les mutins veulent le cacao, p. 15 - Vie et mort de la « Caistab II, p. 20 - Les ardeurs de la Banque mondiale, p. 26 - Les Américains prennent le pouvoir, p. 33 Une réorganisation à la hussarde, p. 38 - L'argent du cacao, nerf de la guerre, p. 41 - Le magot a disparu, p. 47 - .t.pilogue, p. 50.

9

13

2. Café .............. .
Amérique centrale: la catastrophe, p. 55 - Le hold~up vietnamien, p. 63 - L'agonie des accords internationaux, p. 68 - Les intérêts américains l'emportent, p. 72 - Un monde cruel, p. 76 - La résistance des producteurs, p. 78 - La bataille de la qualité, p. 82 La victoire des multinationales, p. 85 - Nestlé enfonce le clou, p. 91 - .Ëpilogue, p. 94 .

53

3. Coton ................... .
Malloum, le pèleri n du coton, p. 99 - Le coton africain est français, p. 104 - Le coton américain est ... universel, p. 109 - Les Africains se soulèvent, p. 115 - Les

95

!pl : mai 200S ISBN: 2-(12). p. p. 138 . Remerciements . p.Les . ... 159 L'i rruption vietnamienne.." ttt IIl". . . 155 .tpilogue. . 135 .Chabert invente le « riz flonant ~.Cancun. Il hl ttlmptnt ptt.Le riz. . 150 ..i~t·A_nJ-MDm""tll (CM) /'DOl. . 153 .. . 4.. .Les multinationales aussi.. IGS-CP Rehni Jïm.. p. 129 Madagasca r blanchit aussi . p."'. 75006 PIlNs N° d'édilion: 64916-01_ N° d'im?~ion : 05 156214 Do!pôc l. . Bibliographie .. .. . Le mirage équitable .. . p.. 163 ..Ëqu itables questions. 171 . . p.. p. p. . 119 . n<' tU Fûu"".. . Poivre . .• Brésiliens à la manœuvre. Lmlnuurn 31.La désertion des multinationales.Pas de riz sa ns bateaux. ./2005 pttr Bomihr 4 S. .. p. 125 . 6. . 174 .".. . Riz . amère victoi re. 5. p. .Ëpilogue. p. . p. p. 168. . 132 . .... 157.5781-4 ..L'échec hollandais. . ........ p.... .. p..Le choc des enveloppes. 144 . . 179 .. c'est Dallas !.. . 147 .Le doigt qui cache la forêt.. û rompit dHDr#n... . faux nez ".Le marché des .. 187 189 Û U w/.ttats bougent encore !. p.. 183.. 127.

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