Ksemaraja

AU COEUR DES TANTRAS
Introduction et commentaires Traduction et notes Par

David Dubois
Parmi eux se trouve Ksemaraja, élève et sans doute cousin du grand maître. Lui aussi est un maître : il compose des commentaires sur les textes sivaïtes les plus populaires, afin de montrer que leur sens véritable est celui enseigné par Abhinavagupta. Il a également pour tâche de rédiger des résumés introductifs pour les débutants ou les amateurs arrivés en cours de route. C'est que les enseignements, à l'instar des représentations théâtrales, peuvent s'étaler sur plusieurs journées. Mais, surtout, la philosophie d'Abhinavagupta, celle de la Reconnaissance, est à la fois accessible et hermétique. Elle se veut, en effet, ouverte à tous, sans restriction de sexe, de caste ni de religion. Une telle largeur d'esprit est d'ailleurs un danger pour l'ordre des castes défendu par les brahmanes orthodoxes, ceux qui suivent les Védas. De plus, l'auteur des Stances pour ici reconnaissance de [soi comme étant le] Seigneur9, texte fondamental de cette pensée, prétend présenter une «voie nouvelle », s'appuyant presque exclusivement sur l'expérience quotidienne et sur un examen rationnel ! Mais cette approche inédite est également hermétique par sa complexité. En effet, elle ne propose, pas une approche à l'emporte-pièce, ni un salut par le renoncement au monde. Attentive aux détails, soucieuse de rendre raison du quotidien, elle veut inclure et réconcilier ce que d'autres ont séparé ou exclu. Le monde n'est pas une simple illusion, la personne n'est pas seulement une construction imaginaire. En effet, tout est construit, mais construit par qui ou par quoi ? De plus, ajoute la Reconnaissance, les choses ne sont par de purs faux-semblants, car ce sont des expériences, des apparences ou des manifestations. Or, Siva est justement expérience et manifestation: Il est l'Apparence des choses, aussi bien de celles qui n'ont qu'une apparence imaginée que de celles qui sont réputées «réelles ». Il est la texture même du réel comme de l'irréel. Autrement dit, les bouddhistes ont raison, ou presque10... La Reconnaissance veut ainsi montrer ce qui manque aux philosophies existantes pour remplir leur promesse de bonheur ou de salut. D'où un discours sophistiqué qui dialogue avec les logiciens du bouddhisme et du brahmanisme. Ainsi donc, alors qu'il contemple son maître, Ksemarja se rend bien compte que cet enseignement, tel quel, reste hors de la portée du plus grand nombre. Certes, les foules se pressent pour l'entendre, les fils de ministres, les épouses des hauts fonctionnaires témoignent d'une dévotion sans borne pour Siva, emportés par le charisme d'Abhinavagupta. Seulement, Ksemarja pressent également que cet enthousiasme doit plus à ce charisme, justement, qu'à une véritable compréhension des enseignements prodigués. D'ailleurs, les escrocs et les charlatans pullulent, au Cachemire comme ailleurs, qui prennent dans les filets de leur

rhétorique les âmes en peine de réconfort. Les satiristes et moralistes de tous bords ne manquent pas de dénoncer les « maîtres» auto-proclamés, avec leur cour de dévots manipulés ou franchement déséquilibrés. La philosophie de la Reconnaissance ne sera-t-elle qu'une vogue tantrique de plus? Comment faire, donc, pour communiquer l'enseignement véritable de la Reconnaissance aux gens sincères, mais qui n'ont ni la possibilité ni les compétences pour étudier les textes complexes et ardus enseignés jusqu'ici? Ksemarâja reçoit de plus en plus de requêtes légitimes de la part d'adeptes enthousiastes, mais incapables de se confronter à la dialectique contournée des Stances pour la reconnaissance du Seigneur, composition poétique et dialectique du très subtil Utpaladeva. Les Méditations sur ces Stances, oeuvres de son maître Abhinavagupta, sont brillantes et pleines d'idées nouvelles. Mais cet être singulier est féru de logique et de grammaire et, de temps à autre, il ne cache pas son mépris pour ceux qui ne sont pas aussi érudits que lui. Malgré le respect qui lui est dû, l'on peut douter de ses talents de vulgarisateur. Dès lors, afin de répondre aux aspirations réelles du public, mais aussi pour que l'intention profonde de ses maîtres trouve son accomplissement, Kemarâja décide de composer une œuvre à la fois authentique et accessible qui résumerait l'enseignement d'Abhinavagupta sur la Reconnaissance. Tel est, du moins, le scénario que l'on peut librement conjecturer à partir des rares éléments dont nous disposons aujourd'hui, contexte qui a vu naître l'œuvre ici traduite sous le titre de Quintessence de ici Reconnaissance. Cet ouvrage est, d'abord, authentique, parce qu'il reflète fidèlement la pensée et les principaux arguments des philosophes de la Reconnaissance que sont Utpaladeva et Abhinavagupta. Et accessible aussi, parce que relativement bref et dépouillé des circonlocutions de la polémique en bonne et due forme. De plus, l'auteur choisit d'intégrer à sa présentation des éléments de yoga, alors que la Reconnaissance est surtout un discours qui s'adresse à l'intellect: il s'agit de comprendre pour éventuellement sentir Dieu, alors que le yoga propose plutôt la démarche inverse. De fait, le public exige un divin tangible, hier comme aujourd'hui. Il aspire à une vérification par l'expérience et par le ressenti des thèses inouïes professées par la Reconnaissance. La Quintessence de la Reconnaissance est le résultat de ce souci pédagogique. Selon ses propres termes, ce texte, formé de vingt aphorismes avec leur auto-commentaire, est la «quintessence extraite de ce vaste océan qu'est la Reconnaissance ». En dehors des Stances, le corpus de la Reconnaissance ne comprend en effet pas moins de deux auto- commentaires par Utpaladeva, auteur des Stances. Le premier auto-commentaire, concis, est en simple prose, tandis que le second propose une expliquation détaillée en plus de seize mille vers du sens des Stances. Abhinavagupta, quant à lui, a composé deux Méditations, l'une sur les Stances elles-mêmes, l'autre sur leur auto-commentaire en vers. Ce corpus s'avère donc fort volumineux. Traditionnellement, on le compare à un océan qu'il n'est pas aisé de traverser. C'est pourquoi Ksemarja compare son œuvre à l'extraction du nectar d'immortalité de l'océan de lait par les dieux et les démons de la mythologie indienne. De même, cette œuvre est l'essence de cette vaste étendue qu'est la Reconnaissance qui est ellemême l'essence de la connaissance révélée par Siva dans les tantras. Ce nectar est un remède apte à neutraliser les effets de cet autre océan - de poison - qu'est le sarnsara, c'est-àdire la condition humaine ordinaire. De notre point de vue, il accomplit fort bien sa tâche, car il réussit à demeurer fidèle aux idées essentielles de la Reconnaissance, tout en la présentant sous un jour plus digeste. Autrement dit, ce manuel n'est nullement une édulcoration, puisqu'il

conserve l'essentiel de la force de cette philosophie. Cette force, quelle est-elle ? Contrairement à d'autres spiritualités, la Reconnaissance ne propose pas de s'unir à Dieu, ni même de devenir Dieu. Elle affirme que nous sommes, purement et simplement, le Seigneur omniscient et omnipotent dont parlent les religions théistes de l'Inde. A en croire Utpaladeva, auteur des Stances pour la reconnaissance de [soi comme étant le] Seigneur, c'est même une évidence, tellement évidente qu'il ne saurait être question de la démontrer ou de la réfuter. Simplement, même si nous sommes Dieu et que tout est Dieu, nous ne nous en apercevons pas. Et - c'est le moins que l'on puisse dire - nous n'en sommes pas convaincus. Or, ce qui passe inaperçu est sans conséquences pratiques, nous dit Abhinavagupta. C'est bien là, mais cela pourrait aussi bien ne pas l'être, comme ces paysages que nous voyons en passant, sans les regarder ni les identifier, sans les savourer ni les prendre à cœur. Ce manque d'attention est bien regrettable, car depuis toujours nous sommes arrivés à destination. Mais nous n'avons jamais pris la peine de sérieusement inspecter les lieux. Il ne s'agit donc pas de mettre en oeuvre des méthodes pour arriver quelque part, ne serait-ce que figurativement. Le point décisif consiste plutôt à re-connaître' que ce que nous voulons vraiment est déjà là. La situation fantasmée est déjà présente, la porte n'a jamais été fermée. Il n'est donc pas question de faire, de pratiquer, mais simplement de connaître, ou plus exactement de re-connaître. Reconnaître, ce n'est pas rechercher une expérience nouvelle, inédite, un vécu du nirvàna, c'est bien plutôt voir ce qui est «ici et maintenant ». Non pas rechercher une extase ou provoquer un vide mental, mais plus ordinairement se laisser convaincre du caractère extraordinaire de la vie de tous les jours. Mais, dira-t-on, à quoi bon cette trouvaille si elle ne change rien à notre pitoyable condition? C'est là qu'est le paradoxe. En effet, en réalisant qu'il n'y a rien à change1, tout change. Ce n'est pas en cherchant Dieu qu'on le trouve, mais c'est en comprenant que toute expérience est toujours déjà expérience de Dieu que la Reconnaissance porte son fruit, qui est la liberté absolue. Car, bien évidemment, le propos de ces' philosophes radicaux n'est pas de spéculer pour spéculer, même si cette philosophie n'est pas non plus une simple carte en vue d'une pratique future. Il n'est pas question de se faire une idée du Souverain Bien, pour ensuite devoir se mettre en route pour l'atteindre ou bien le vérifier par une pratique de la méditation. Car tout est Dieu, tout est soi, depuis toujours et pour jamais. La pratique, ici, consiste uniquement à comprendre. Faire est vain puisque tout est indifféremment Dieu. La seule pratique nécessaire et suffisante consiste en l'observation et en la réflexion. Voir véritablement, c'est changer réellement. Ce n'est pas en cherchant à produire une expérience différente que notre expérience se transformera de manière durablement satisfaisante. En revanche, en prenant conscience de la réalité en son intégralité, la réalité s'en trouvera transfigurée spontanément. Prenez un dessin ambigu: imaginons que vous voyez une femme laide. Làdessus, on vous dit qu'il y a là une belle jeune fille. Plein de bonne volonté, vous pouvez alors fermer les yeux, ou décider que la vieille femme n'existe pas, ou projeter la jeune femme pardessus la vieille. Mais celle-ci continuera d'apparaître. La seule solution pour changer réellement le dessin sans changer de dessin, c'est de modifier notre manière de l'interpréter. Comment? En le regardant et en reconnaissant les traits de la jeune fille, qui sont déjà là. Ainsi, on change son monde sans changer de monde. Car voir, c'est déjà interpréter, juger, imaginer. Croyant naïvement que ce spectacle des êtres et des choses est donné, nous passons à côté du fait qu'il est constamment construit et reconstruit par -la conscience. Afin de susciter ce basculement de notre sensibilité à la fois affective et intellectuelle, depuis un regard fragmenté et comme absent vers une vision intégrale, la Reconnaissance offre un certain nombre de stratagèmes . Comme la conscience est une puissance aux aspects

Il cherche à montrer que la Reconnaissance est la vérité profonde des différentes traditions ivaïtes de l'époque: le Sivaïsme dualiste du Siddhnta. tous également formés sur des racines désignant l'acte de mettre en lumière. puis l'Apparence à la conscience. tout en s'adressant à un plus large public. voire induire en erreur. il ne fait guère de doute qu'elle a connu un immense succès. il faut compter dans la postérité anonyme de ce texte la tradition de la Srïvidya. dans le commentaire de chacun de ses aphorismes. car le discours de la Reconnaissance joue souvent sur elles pour s'exprimer de manière paradoxale. Utpaladeva dit que tout est « apparence». avec le culte de Kubjikâ au Népal.a de lui-même. Mais cette Illusion n'est pas un défaut. Or. Dans son exposé. pure existence et simple apparaître des choses. langage. c'est se révéler. Cette capacité de se méconnaître est l'Illusion (maya). elle est aussi Manifestation. elle est la connaissance incomplète que Siva . Siva. et qu'en particulier elle est en consonance avec la doctrine la plus profonde. désir. imagination. d'autres versions de l'œuvre sont apparues. Il importe de conserver à l'esprit ces ambiguïtés. sensations. comme leTrika et le Krarna. la doctrine de la «Vibration» (spanda). cette Illusion est aussi Apparence. le Cœur de la Yoginï.il montre que Siva n'est pas une réalité cachée derrière les choses ou les apparences. C'est justement ainsi qu'il se cache : partout et toujours présent. vont peu à peu disparaître. de plus. Ce culte érotique devint très répandu dans les milieux brahmaniques de l'Inde du Sud. Or on retrouve des passages de la Quintessence insérés dans le tantra fondamental de la Srividya. elle aussi.. Mémoire. De plus. 'celle du Krama. cite des textes de ces écoles afin de montrer que la Reconnaissance leur est conforme.l'Apparence des apparences . et qui sont comme autant d'allusions visant à rallier les différents courants du Sivaïsme à la théologie d'Abhinavagupta. Bien plutôt. Mais. Par conséquent. Kemaraja résume l'essentiel de ces arguments. Le Krama est. l'une des traditions tantriques non-dualistes qui connaîtra le plus grand succès jusqu'à nos jours. mais aussi «apparaître ». perception. selon Abhinavagupta. mais c'est aussi sembler. Ce mot est. il semble dès lors absent16. Alors que les traditions tantriques antérieures. Le génie d'Utpaladeva fut d'employer le terme prakaa pour désigner cette essence des choses. Ksemaraja a-t-il réussi son projet de vulgariser la Reconnaissance? A en juger par le nombre de manuscrits de la Quintessence que l'on trouve dans toute l'Inde. le culte le plus secret et le plus élevé. La Reconnaissance. il s'agit (vers le XI' siècle) d'un culte érotique rendu à la Déesse qui personnifie la connaissance que Dieu a de lui-même.l'Apparence . ennemie . sa racine verbale (ks<-) signifie littéralement « briller ». Apparaître. connaissance incomplète librement et gratuitement désirée. justement. en raison même de ce succès. en disant que Siva est la «lumière» des choses . Ainsi. plus ou moins adéquates. Elle est la souveraineté du Seigneur. Ou plutôt. qui consiste à se croire absent jusque dans sa propre Présence. les cultes de Bhairava. Cette ambivalence correspond au fait que Siva se connaît lui-même de multiples manières. connaissance qui n'est rien d'autre que notre conscience et notre souveraine liberté. Siva est pure manifestation. qui consiste à réduire les choses à l'Apparence. personnifiée par Siva-Bhairava. Ksemarja suit fidèlement la démarche de. «devenir visible ». modifiées pour s'adapter à différents contextes. et enfin la conscience à la liberté absolue. ce mot est aussi ambigu en sanskrit qu'en français. ces artifices sont également divers. si bien que la tradition hautement orthodoxe de 1'Advaïta Védânta. la Sffvidyâ sera. ainsi que les sectes ésotériques Trika et Krama. C'est pourquoi Ksemarja. Telle est la raison d'être des nombreuses citations qui émaillent l'auto-commentaire.multiples. D'autre part. émotions. Elle est donc. voisin de ceux employés usuellement pour désigner les apparences ou le fait d'apparaître. mais aussi évanouissement ou inconscience: la Reconnaissance voit en chacune de nos expériences une porte vers une transformation radicale de notre expérience. En effet. A l'origine.

plus littéralement. a composé un hymne à la Déesse dans lequel il insère la Quintessence sous une forme versifiée. C'est cette situation de conscience dépouillée que les textes du sivaïsme cachemirien nous indiquent comme autant de portes vers le Sans-accès. Cinq actes ou. un adepte du XVlle siècle. c'est librement et gratuitement qu'il s'imagine lui-même être une infinité d'êtres vivants dans d'innombrables univers. Il n'est pas une apparence en particulier. via l'oeuvre de Kemarja surtout. à un certain moment. comme étant un pur Apparaître. frappé de teneur ou d'émerveillement ou encore pris d'un incontrôlable éternuement. Mais avant cela. toutes les apparences sans exception .de tout ce qui apparaît. C'est aussi la situation d'un homme surpris. Et c'est exactement notre cas lorsque nous contemplons une scène avant de revenir sur elle et de la juger. par un débordement de sa nature qui est liberté absolue. il prend conscience de lui-même comme étant absolument tout ce qui apparaît. lesquels sont eux aussi des apparences. sans sujet qui regarde ni objet regardé. . fondée par l'ascète Safikara au ville siècle. tout apparaît à l'intérieur de lui. finit par incorporer une version édulcorée de ce culte pourtant situé aux antipodes de l'idéal de pureté brahmanique. entre soi et autrui. intitulé La Huitaine de Daksinamirti. Dans les traités contenant la gnose révélée par lui. S'il est omnipotent. Bien plutôt. l'auteur s'adresse à Siva lui-même. Ce dieu suprême est. Autrement dit. l'on découvre des fragments de la Quintessence dans des textes visnouïtes comme le Tantra de Laksmï ou bien le Recueil d 'Ahi rbudhnya. une lumière non délimitée par le contenu de ce qui apparaît.Mais ici. Il ne se dit même pas qu'il regarde une fresque: il est tout entier regard. Toujours dans le domaine tantrique. bouche bée. partie d'un tantra. En revanche.farouche des tantras. propose quant à lui la Quintessence. non brahmanique et donc condamnable. pur apparence. cette attribution n'a guère suscité de doute dans les milieux brahmaniques. cinq tâches à accomplir. c'est parce qu'il accomplit «les cinq actes» . a donné naissance à un court poème attribué à Saikara. étant le Grand Seigneur . vers l'Origine toujours présente. mais cette liturgie est à présent totalement expurgée de ses éléments tantriques. et il en prend conscience de manière indivise. plutôt qu'à ce fils de Siva. et par-delà toutes ces identifications. purement et simplement. un peu à la manière dont un petit enfant regarde une fresque d'un regard global. Ainsi. Spontanément. Mais Sankara étant aussi non-dualiste. sans discrimination. la philosophie de la Reconnaissance. n'ait aucun besoin à satisfaire. mais non sivaïte. entre «mon» corps et le reste du monde. Un autre texte anonyme du Cachemire. Il est. sans différenciation aucune. mais présente à l'état brut dans . la Srîvidyâ connut une certaine diffusion. Aujourd'hui. il est défini comme omniscient et omnipotent . et jusqu'à l'apparence de ce qui n'apparaît pas. il manifeste ces œuvres. Le Divertissement de la manifestation de la conscience. tel un acteur jouant divers personnages sur une scène de théâtre. Au Cachemire même.réelles comme imaginaires. Il est l'Apparaître. Mais de nombreux savants avaient conscience de sa nature tantrique. quels que soient le lieu et le moment. mais de plus en plus nécessaire dans une Inde où le puritanisme brahmanique était devenu la seule norme. sans doute heureux de trouver là une autorité pour justifier une forme moins austère de non-dualisme. la Présence de tout ce qui se présente. 111 est alors une prise de conscience indifférenciée sans préférences . mais sous une forme versifiée et avec une adresse à la Déesse qui laisse entendre que cette version fit. sans imaginer de différences entre « l'intérieur» et «l'extérieur». Dieu : le Seigneur. la Srividyâ connaît un succès grandissant dans les classes moyennes hindoues. bien que le Seigneur Siva. C'est une forme d'apologétique quelque peu déguisée. un certain Sahib Kaul. La plupart de ses adeptes n'hésitent pas à attribuer ce texte à leur maître.

est enfin .se ramènent ainsi au quatrième. Il faut ici noter un point capital: voir les choses dans leur réalité in-différente n'entraîne pas la disparition des différences entre ces choses. C'est lui qui apparaît à lui-même mais.ces intervalles. n'oublions pas que cette finitude est la conséquence d'un acte absolument libre. ces quatre actes ont pour sens profond ou dernier le cinquième et dernier acte: celui de la grâce ou révélation . dans la connaissance. les impressions «subjectives » .conscience et apparence indivises . en s'oubliant lui-même (en se retirant de la scène. au lieu d'interpréter la Manifestation (tout ce qui arrive au sens large) comme une réalité inerte. c'est la mise en lumière du fait que «Je suis la Manifestation indivise ». débouche sur une méprise. il est convaincu de n'avoir presque aucune liberté et d'être déterminé par les conséquences bonnes ou mauvaises de ses actes. Apparaître ou Présentation. de représentations de luimême. la fin.e-connaissance» désigne l'acte par lequel la Manifestation qu'est Siva cesse de se prendre pour telle apparence à l'exclusion des autres et se reconnaît enfin adéquatement comme étant toute apparence. L'Apparence ultime. étrange et étrangère. nous avons décrit les quatre premiers actes. Le regard juste. Et il adopte autant de points de vue différents. Librement par sa «Puissance de Liberté» . leur «vérité ultime ». qui. C'est librement que Siva . qu'il importe précisément de re-connaître à partir de ces indications. de s'oublier et de se prendre pour une apparence limitée dans le temps. dans ses désirs. comme un monde étranger dans lequel il se trouve. sans plus forger aucune différence entre elles. Siva est une libre Manifestation. les sensations. Les trois premiers actes émanation-apparition. Nous savons que le Seigneur est Manifestation. Il ne s'agit pas.. Il s'identifie ainsi à certaines apparences . II se manifeste donc . Cependant. contraction et fragmentation. dans laquelle «je suis un corps» ou une apparence parmi d'autres et à l'exclusion des autres. elles aussi. aussi bien. Toutefois. cette «Lumière ». C'est cette identité incroyable. se croit séparé de tout. puisque ces différences sont. cet oubli de soi ouvre lui-même sur une reconnaissance.. Et cette dualité du sujet et de l'objet engendre tous les maux dont souffrent les êtres vivants.prend conscience de luimême comme étant limité et souffrant. C'est un dévoilement de soi qui. c'est-à-dire dans cette Manifestation illimitée qu'il est. reconnaît que « je suis cette pure Manifestation indivise à l'intérieur de laquelle tout apparaît. marche et désire. Mais ensuite. il choisit de ne pas le reconnaître. à proprement parler. Toutefois. et sa résorption . La Reconnaissance va jusqu'à affirmer que c'est Dieu lui-même qui voit. et a l'impression de manquer de ceci ou de cela. il interprète cette manifestation. mais en se cachant.y compris la conviction tenace que l'on n'est pas lui et tout ce qui s'ensuit. de métaphysique. Cette Manifestation. celui d'occultation. c'est-à-dire l'infinité des choses en leurs détails infinis. scandaleuse ou inespérée. Cette expansion en d'infinies apparences est.il n'est que Manifestation -. Il fait des différences. qui est le fait même d'apparaître. dans l'espace. paradoxalement. paradoxalement. Apparence. De plus. Retenons que ce qui est vrai pour ces moments l'est aussi pour ceux qui les suivent: chaque expérience de l'individu ordinaire est l'analogue de l'expérience que Dieu a de lui-même. comme autant de reflets dans un miroir ». un peu à la manière dont le fils prodigue doit s'égarer pour ensuite retrouver son père. Tout est donc Siva.par opposition à un univers qui lui fait face. librement. l'élan de sa liberté pousse l'Etre à imaginer des différences au sein de luimême. dont les dieux et les hommes. et dans sa manière de penser les choses. Ce terme de «r. dernière de toutes ces manifestations. qu'il y a d'êtres vivants. . est une occultation de soi.le corps. persistance d'une apparence. Jusqu'ici. qui n'est autre que lui-même. sent.

ressaisie dans un acte de conscience globale, qui ne fait plus de différences, comme lorsqu'on regarde une ville depuis les hauteurs: on voit tous les détails, mais tous apparaissent en même temps, embrassés dans un seul et même regard. Cet Apparaître indivis est «notre propre Soi», notre vraie nature. Car tout ce qui apparaît, apparaît, subsiste et disparaît en elle, alors qu'elle-même demeure toujours présente, en tant qu'Apparaître de tout ce qui apparaît. Puisque tout dépend d'elle, mais qu'elle-même ne dépend de rien, elle est l'essence de tout. Or, ce dont une chose dépend est le «Seigneur» de cette chose, comme un royaume dépend de son roi. Notre «propre Soi» - la conscience qui est pur Apparaître - est donc « la divinité ». Elle est le Seigneur omnipotent et omniscient dont parlent les Ecritures, puisque rien ne peut être perçu, ni connu, ni fait en dehors de l'Acte d'apparaître. Notons que l'Apparaître qu'est Siva est inséparable de l'Acte qui prend conscience de cet Apparaître, et qui est personnifié par la Déesse. Tout ce qui est est Apparaître, et l'Apparaître est conscience. 11 y a donc toujours à la fois unité et dualité du sujet (la conscience) et de l'objet (l'Apparaître). On peut les distinguer dans un discours, mais pas en réalité. En outre, reconnaître que je suis pure Apparence indivise, c'est-à-dire apparence non délimitée par ce qui apparaît, c'est «rendre hommage ». Cet hommage est un autre nom de la conscience, de la Déesse perpétuellement et éternellement adonnée à l'amour de tout ce qui est, c'est-à-dire du Seigneur qui est Apparaître. La Déesse est oubli, dispersion et méprise, tout comme elle est reconnaissance, mémoire, dévotion et vérité. La «vérité ultime », c'est donc que même les apparences limitées et antagonistes, les apparences de finitude et de déréliction, sont la libre Manifestation. Siva est «mise en lumière », «illumination », «manifestation» ou « apparence ». Autant de termes pour rendre le sanskrit pra/&a - «mise en lumière» - qui désigne le fait que la Réalité n'est pas une essence cachée derrière les apparences, mais bien plutôt l'Apparence même. Toute expérience est l'Expérience infinie qu'est Siva. Ordinairement, elle se méprend librement sur elle-même. Elle se prend pour une expérience de finitude, celle du « je suis un corps, voué à la mort ». Parce que cette Apparence est indivise, elle est par ailleurs une «masse» que rien ne peut scinder réellement, sauf l'imagination. Mais cette imagination est la liberté de l'Apparence, de la Manifestation, la manière dont elle se méprend - librement - sur elle-même. Ce pouvoir de, s'absenter de soi au sein même de notre présence est notre liberté. Il désigné plus loin par le terme « conscience ». Cette Apparence sans restrictions, sans dualité, est également «félicité». Car, même si elle suppose méprise et souffrance d'un point de vue limité, elle est sans souffrance si on la considère en son intégralité, sans choisir. En effet, Siva est le Patient et l'Agent tout à la fois : il se perd dans ses propres créations pour ensuite pouvoir mieux se retrouver et goûter la satisfaction de cette réunion. Enfin, ces cinq actes peuvent être envisagés comme cinq phases de la Manifestation. Ce seraient alors les grandes étapes de chaque cycle d'activité cosmique: unité originelle, chute des créatures, puis retour à l'origine. Et c'est bien ainsi que la plupart des textes révélés par Siva l'envisagent, du moins ceux de la religion dualiste Siddhanta. Mais Ksemarja, suivant en cela les traditions reçues de ses propres maîtres, en donne une interprétation qui s'applique à chacune de nos expériences individuelles: chaque instant de nos existences, chaque perception et chaque réaction sont ces cinq actes. Ils sont cinq manières d'interpréter chaque événement, chaque apparence. Dès lors, l'intention de l'auteur apparaît clairement: chaque instant de notre vie quotidienne est, au sens le plus fort, un carrefour. De fait, selon la façon dont on l'envisage avec notre corps et notre âme -, il sera une occasion d'aliénation ou bien de délivrance. Mais

ce thème sera, comme tous les autres ici ébauchés, repris plus en détail dans le corps du texte279.

0.2. Seconde stance faste : la raison d'être de l'enseignement et son origine
«Afin d'apaiser le poison de la transmigration, J'ai extrait la quintessence du Vaste océan de la Reconnaissance,l'Essence de l'enseignement de Siva.» A présent, l'auteur explique le titre de son œuvre et définit le public auquel elle s'adresse. Selon la tradition indienne, tout texte doit avoir un but propre qui justifie son étude. Ici, il s'agit, selon une métaphore traditionnelle, «d'apaiser» - de neutraliser - les effets de ce « poison» qu'est le sarnsira. Sanzsara est le nom de la situation d'aliénation dans laquelle nous nous trouvons, décrite comme un cycle répétitif marqué par l'absence de commencement dans le temps. Chacun erre dans des mondes infiniment divers, mais en lesquels, à force de répétition, se révèle l'absurdité de cette condition. En effet, alors que chacun d'entre nous est, selon Kemarja, le Seigneur - et donc l'auteur de tout ce qui lui arrive -, cette Manifestation créatrice vire proprement au cauchemar, faute de reconnaître cette réalité pour ce qu'elle est. Comme un peintre qui serait effrayé par ses propres peintures, comme un tigre s'effrayant de son propre reflet, ou comme un esprit terrorisé par ses propres songes, nous nous égarons par suite même de notre liberté. Celle-ci est bien illimitée mais, précisément pour ce motif, elle est immature et confuse. Comme enivrée par l'absence de restrictions, elle est prise par le vertige de l'imagination sans restriction. Nous nous persuadons alors que nous sommes incomplets et foncièrement dépendants de toutes sortes de choses, faisant face au monde dans lequel nous sommes apparus. Nous nous estimons de plus conditionnés par les conséquences bonnes ou mauvaises de nos actes (le fameux karma). Dès lors, tout comme un esprit ensommeillé erre de rêve en rêve, le, Soi s'imagine tomber d'une existence à une autre, naissant pour mourir, et ne mourant que pour renaître, sans que jamais cela semble devoir finir. Remarquons que la condition humaine est ici décrite, certes, en termes négatifs, mais sans aucune connotation morale: la conscience ne subit pas les conséquences d'une faute morale, mais d'une erreur de jugement sans cesse répétée. Sa situation, tragique sans doute, n'a pas de signification morale. Les êtres sensibles ne vivent pas pour expier des péchés ou des fautes jugées par un autre qu'eux, mais sont bien plutôt les victimes de leur liberté infinie alliée à leur ignorance innée. D'ailleurs, on notera l'absence de conseils ou même de simples considérations morales dans les écrits de Ksemarja et de ses maîtres. La souffrance n'est pas une épreuve ni une punition: c'est, bien plutôt, le symptôme d'une pathologie, d'une sorte de «maladie de jeunesse» de la conscience Fascinée par ses possibilités, elle s'oublie et se perd. Bien sûr, cela rappelle les mythes gnostiques relatant la chute de 1 âme dans la Nature matérielle, ou encore les mythes platoniciens décrivant la vie comme un emprisonnement de l'âme dans le corps. Il est vrai que les mythes sivaïtes parlent également de la condition humaine comme d'une chute (la conscience est avaridha, « descendue »). Notre auteur utilisera lui-même ce langage. L'âme, dit-il, c'est la conscience contractée par les. «cuirasses» que sont, entre autres, le temps et la causalité. Cependant, ici - et il y a là un point décisif c'est la conscience souveraine elle-même qui se contracte elle-même librement. Autrement dit, même l'aliénation est une conséquence de la liberté. La conscience se contracte d'elle-même et elle se délivre d'elle-même. «Ici », dans cette pensée tantrique, on ne retrouvera aucun des paradigmes chers aux textes gnostiques ou chrétiens: l'âme n'est pas une «prostituée », le

corps n'est pas un «bordel ». Les modèles qui servent à penser ce devenir sont ici ceux du couple d'amants, ou celui de l'artiste face à l'œuvre qu'il improvise. La conscience est ainsi malade car elle se méprend sur elle-même, elle se méconnaît. Tout comme l'enseignement (dharma) du Bouddha, l'enseignement de la reconnaissance se présente donc comme un remède éthique, et non à la manière d'un redressement moral. Ceci nous amène à comprendre à qui s'adresse ce texte. Dans la société brahmanique, la culture en langue sanskrite est réservée à ceux qui peuvent s'en instruire, c'est-à-dire les brahmanes, membres de la plus haute caste, traditionnellement voués aux tâches intellectuelles. De plus, si un membre de la plèbe apprend par coeur ou entend des textes sacrés védiques récités en sanskrit, les textes de droit brahmanique enjoignent de lui verser du plomb (fondu) dans la bouche ! De fait, et même si d'autres textes sont, en droit, accessibles aux femmes et aux jeunes enfants, rares sont les discours qui s'adressent à tout être humain sans quelque restriction de classe, de sexe ou de religion. Dès lors, on ne s'étonnera pas de constater l'hermétisme qui règne dans la plupart des littératures de l'Inde. Pour lire un texte ou - plus souvent - pour l'entendre, il faut en avoir le droit. Or, on nous apprend ici que l'enseignement de la Reconnaissance s'adresse simplement aux êtres qui souffrent d'errer dans le cycle de la transmigration. Autrement dit, tous les êtres humains et, même, tous les êtres vivants. Ici encore, cette philosophie semble rejoindre l'enseignement du Bouddha. Cette interprétation est confirmée par les propos d'Utpaladeva, maître fondateur de la Reconnaissance. Au tout début de son poème des Stances pour la reconnaissance de (soi comme étant identique au) Seigneur, il déclare en effet: «Ayant atteint miraculeusement l'état de serviteur du Grand Seigneur, je vais justifier rationnellement sa re-connaissance, cause de l'obtention de toutes les perfections, car je désire aider également l'humanité. » Le but de Kemarja, assez fidèle, ici comme ailleurs, à la lettre de l'enseignement d'Utpaladeva, est également de venir en aide à tous, quelle que soit leur fortune aux yeux du monde. Pourquoi ? Utpaladeva s'en expliquait dans son autocommentaire: premièrement, il se sent «honteux» de cette «perfection solitaire ». Il décrit sa reconnaissance de soi comme étant identique au Seigneur à la manière d'un acte de grâce. Humble, il souhaite spontanément faire partager à autrui ce prodige. Deuxièmement, il admet chose assez étonnante et rare en Inde - que sa satisfaction ne saurait être complète tant que «toute l'humanité » n'aura pas bénéficié de cette même grâce. Bien évidemment, il convient de nuancer cette appréciation. Ce texte reste rédigé en sanskrit et se trouve ainsi, de fait, réservé à une élite. Toutefois, l'intention altruiste et la perspective universaliste du fondateur ne restèrent point tout à fait lettre morte, puisque ici Kemarja fait précisément un nouvel effort pour vulgariser la Reconnaissance, en «extrayant sa quintessence ». De plus, son maître Abhinavagupta, pourtant assez élitiste par son appel constant aux arcanes de la grammaire sanskrite, composa des stances résumant son enseignement en Kashmiri, langue commune de son pays. Quelques siècles plus tard encore, Mahevarnanda composera un exposé extrêmement détaillé de cette doctrine en langue marathe. Quoi qu'il en soit, notre auteur conçoit la composition de son œuvré,sur le modèle d'une opération culinaire d'inspiration mythique: le barattage de l'océan de lait. Durant cet épisode de la mythologie hindoue, les dieux et les titans barattèrent un océan de lait. Émergèrent alors divers êtres et substances aux pouvoirs merveilleux, dont le nectar d'immortalité. De même, après avoir médité l'ensemble des textes de la Reconnaissance, Kemaraja en extrait la quintessence capable de conférer l'immortalité ou, du moins, de convaincre les hommes que leur vraie nature ne connaît point de mort.

le sang et les sécrétions sexuelles. reconnaît que chaque acte de conscience est un acte d'amour pour l'Apparaître infini. qu'il sent.3. telles que la chair. dans son cadre artificiel particulier. pense et sent son Soi . C'est le cas du «style de 76 pratique des clans des Yoginï». tout est reconnaissance de soi et. la Puissance.sur les artifices des rituels et des pratiques yoguiques de l'inde est déjà présente dans les tantras de Bhairava les plus «ésotériques ». la reconnaissance de soi et de tout comme étant le Seigneur est l'amour même. le culte tend à s'intérioriser. l'acte conscience est fragmenté par mille préjugés qui l'empêchent de s'unir à l'Etre-Apparence en sa totalité indifférenciée. Introduction : précisions sur la raison d'être de l'œuvre «En ce monde. La Déesse. Mais) leur pensée délicate n'est pas aguerrie à l'âpre étude des traités de dialectique.qui consiste traditionnellement à adorer Dieu selon les manières qu'il a prescrites dans des textes liturgiques.0. En effet. . L'adepte. ordinairement. Tout est union de la Déesse et du Dieu. sans doute aussi anciennes que les traditions tantriques et élaborées dans ces mêmes milieux. en elle-même. Au-delà de l'apparence limitée . ni avoir récité (de mantra). au contraire. exprime symboliquement. le fondateur de la philosophie de la Reconnaissance. A chaque fois qu'il voit. Mais. dans ces systèmes. inséparable de tout ce qui apparaît. est amour et adoration de Dieu. Telle est la vérité que la liturgie. On leur présente (donc) brièvement l'essentiel de l'enseignement de la Reconnaissance du Seigneur. En fait. sauf que l'individu ordinaire n'en a pas conscience. grâce à une méditation philosophique guidée par les déclarations de Siva et des maîtres. il voit.c'est-à-dire de l'intuition . prescrivent à ceux qui désirent acquérir des pouvoirs extraordinaires un culte réglé de déesses féminines ambivalentes au moyen d'offrandes impures tirées du corps humain. mais sans le reconnaître comme tel et sans le savourer. et s'adressant à tout être humain quelle que soit son obédience religieuse. C'est la forme de participation la plus haute. et qu'elle prouve à travers maintes tribulations. » Bien que la Reconnaissance se présente comme une démonstration rationnelle débouchant sur une certitude du même ordre. du mythe par l'amour inconditionnel que la Déesse éprouve pour Siva. D'abord dans le corps de l'adepte et de sa partenaire puis dans l'imagination. qu'il pense. donc. de reconnaître que toute activité est déjà. ni avoir visualisé (la forme de la divinité) ! ». sans pourtant avoir suivi les injonctions rituelles. et aussi l'hommage et le rituel parfaits. Plus exactement. Ç'est pourquoi Utpaladeva. En d'autres termes. Cette prédominance de la dévotion spontanée . adoration rituelle et parfait amour. il y a des gens pieux qui aspirent à l'absorption complète en le suprême Seigneur. D'où la répétition à l'infini des désirs projetés vers tel objet ou telle situation. Ces traditions. Mais surtout. donc. et qui est lui-même. par exemple . il s'agit.est réinterprétée dans la perspective philosophique de la Reconnaissance. ceux dans lesquels Siva expose le culte de sa moitié.une pomme. Toute conscience est désir et adoration de l'Etre. amour de Dieu. C'est pourquoi la liturgie se condense. Mais cette attitude . Pour lui ou elle. Cette inséparabilité est personnifiée dans le registre.lui-même -. l'amour y joue un rôle central. toute expérience est conscience. tout ce que l'adepte effectue délibérément durant le rite s'accomplit spontanément durant les activités quotidiennes. (absorption) qui apparaît grâce à une irruption de la Puissance (de Grâce. au-delà de tout antagonisme entre soi et autrui. peut vouloir rendre «hommage à l'être orné d'amour qui brille de cette Lumière qu'est Siva. voire selon les injonctions du cœur (dans le cas de l'adepte qui a dépassé toutes les règles) .il goûte tout ce qui est.

«sans pratiques» ou «libre des règles» .' en effet. là est l'interdiction". Mahevarnanda cite en outre une ancienne Upaniad285. que doit-on faire. autorité ultime de la religion des brahmanes orthodoxes qui répugnent pourtant à admettre ce qu'elle autorise «En vérité. Mais ici la discrimination entre ce qui est à adopter et ce qui est à abandonner s'effectue spontanément à la lumière de la Reconnaissance. essence de la pratique "de droite". depuis toujours.? Le dieu répond plus loin : «Là où la pensée trouve satisfaction. pour des raisons sociologiques et historiques. Mahevarnanda se fait ainsi l'écho d'Utpaladeva lorsque ce dernier proclama «Toi seul est le Seigneur et le Soi de tous ! Et tous sont attachés à leur Soi. et non un simple élan d'exaltation mystique. le brahmanisme n'a pas pu faire justice à cette idée. pour l'adepte. Mais.lui aussi célébré en ces termes par Utpaladeva: «Hommage à toi. l'adepte de la Reconnaissance n'y voit que . que désire tout homme. le niracara . Après y avoir énuméré les principales pratiques d'accomplissement spirituelles. que l'essence de la suprême félicité se révèle pleinement 283» Et cette déclaration est bel et bien une prescription pratique ayant valeur de règle selon les adeptes de Bhairava. De sorte que. dans tous les cas. félicité. De sorte que les rituels extrêmement complexes prescrits ailleurs dans la plupart des tantras s'en trouvent dévalorisés. La raison. alors que celles de droite mettent en scène des liturgies violentes et effrayantes. Celles de gauche sont censées mettre l'accent sur des pratiques pacifiques et rassurantes . en sa vérité. nommé le « Cœur » dans cette stance. (prescrites) pour ceux dont l'intelligence n'est pas éveillée. 'comme le Vijfïana. Car ce. le Chasseur . c'est en ce lieu même qu'il faut river (cette) pensée . Plus encore. là est le précepte là où elle n'est pas. tels Mahevarnanda vers le XIIl siècle : "Où est l'inclination. Pour nous qui (considérons) les traités comme un simple épanchement du Cœur. On donne tout cela pour modèle à suivre en vue de l'activité mondaine (seulement)282. le narcissisme ne serait peut-être pas considéré comme pathologique en lui-même. deux « courants» ayant également leur source en Siva. c'est satisfaire ses sens . éclairée par ces éléments révélés. » En effet.y compris sa sensibilité esthétique .même devient adoration du Soi au motif qu'il est sa manifestation. Ainsi. dans cette perspective audacieuse. on est libre. Au-dessus de toute pratique il y a.a pour nature la félicité 286. Mais. faisant plutôt de la félicité en question une récompense du renoncement aux plaisirs des sens. dans lequel le plaisir lui. sachant que l'amour pour toi est naturellement présent. c'est ainsi que les adeptes se réclamant de la Reconnaissance l'interprétèrent. il est un agent naturel qui favorise la catalyse de la redécouverte de soi comme étant Siva au cours des activités quotidiennes. en effet. » Le rôle des traités est d'indiquer ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire pour atteindre ses buts. «satisfaire les déesses ». est alors à même de guider l'homme vers l'accomplissement. » Litt. lui aussi se trouve comme transmuté. c'est là. voilà la discrimination. Par l'alchimie de la re-connaissance. «Cette personne sera victorieuse ! » Comme on le voit. le Soi. l'être qui s'est défait de toute hésitation quant à ce qu'il faut adopter ou abandonner.de manière à mettre en valeur l'expression spontanée d'un état de possession divine. il les juge en ces termes : « Ces (pratiques) sont des épouvantails pour enfants.» Mais alors. Dans ce vers. défenseur de la pratique "de gauche". Cette mise en opposition du naturel et de l'artificiel est un thème récurrent de ces traditions <s du corps » (c'est un des autres sens du mot kaula) et se retrouve dans certains tantras révélés par Bhairava281. toi qui pratique toutes les pratiques et qui n'en pratique aucune 288!» Les pratiques de "gauche" et de "droite" désignent ici deux grandes catégories des Écritures sivaïtes. c'est. cette même Upanishad déclare que l'Absolu (brahman) est.libre ou asservi .en buvant et en chantant. Les adeptes des traditions Kaula choisirent un autre chemin. Du moins. la Révélation (védique) proclame que l'amour à l'égard de toute chose est pour l'amour du Soi. Siva. De ce fait le Soi .

Malgré les apparences. De même. Ces manifestations peuvent être déclenchées par d'autres moyens: récitation d'un mantra. qui est expérience . ou du moins par des tremblements. vénérer le plaisir. La possession divine doit alors se manifester par l'évanouissement du disciple. est celui où le maître tend au candidat une coupe. ingestion d'une pilule sacrée. dans l'Inde. mais très puissantes. Par conséquent. il sera un vrai disciple et le maître pourra lui octroyer l'initiation au titre de « fils spirituel» . De même. des larmes. D'où la description d'Abhinavagupta et de ses disciples .dans un décor luxueux et sensuel . ils pourraient obtenir d'elles ces bienfaits. aux instruments de musique. On peut raisonnablement penser que de nombreux textes «déclarés par Siva à la Déesse» ont ici leur• origine. est «déploiement de notre essence » Cependant. Et ce n'est évidemment pas un hasard si le commentateur du plus ancien et plus important traité des arts de la scène fut Abhinavagupta en personne. le maître initiateur. ces trois ingrédients sont les « trois Brahmans ». L'alcool et la viande ont pour vertu de mettre fin aux scrupules qui. aux onguents. tout ceci est assez cohérent: si l'absolu (brahman) est félicité. de manière générale. Lui-même s'identifie au dieu. Mais l'un des rites d'initiation parmi les plus puissants et les plus simples. Ils sont en effet réputés être les repaires de toutes sortes de créatures surnaturelles et redoutables. peut participer à la sexualité de Siva et de la Déesse. Durant l'initiation déjà. S'il se montre perplexe.moyens pour accéder à l'étonnement d'être.l'évidence même. On sait que la musique. bref à tout ce qui excite les sens. vision du mandala. il s'agissait essentiellement d'hommes de toutes origines en quête de pouvoirs et d'immortalité. Or. Les adeptes de ces idées constituèrent peu à peu ce que l'historien du tantrisme Alexis Sanderson appelle « la culture des champs de crémation ». tous deux sont censés devenir des possédés. Il n'appartient qu'à nous . selon le maître de Kemaraja. étant lui-même « possédé» par Siva. L'adepte.à Siva! .les « Déclarations » de Siva. Ou plutôt. le vin et la viande mènent à cette félicité et les sécrétions sexuelles en sont le résultat. une fois affranchi du doute.sur la tête du disciple. Si le candidat boit sans hésiter. l'adepte recourt au chant. mais encore tout ce qui vient du corps ou. tous les moyens sont bons ». et donc le type de pratique pour lequel il est qualifié.au premier rang desquels se trouve Kemarja . «L'absorption complète» désigne la libération qui. il s'agit de re-connaître l'Apparence. pose sa main celle de Siva donc . ce terme a son origine dans les milieux où furent élaborés les Écritures tantriques . la danse et les arts du théâtre s'élaborèrent en partie dans les milieux Sivaïtes. Ces symptômes permettent au maître de déterminer le degré de grâce dont l'impétrant bénéficie. les «trois absolus ». aussi ne reçoit-il que l'initiation la plus commune. nous . à la danse. tout ce qui sort de la bouche de l'adepte ou de sa partenaire. nous explique Abhinavagupta. etc. tout ce qui vient d'un ravissement.de reconnaître ou de méconnaître notre véritable visage. ou un crâne remplie de vin mélangé à du sperme et à du sang menstruel. il faut en déduire qu'il n'a reçu qu'une grâce faible. L'alcool favorise cette possession. au sens fort du terme. Ainsi. sont les principaux «barreaux de la prison du saiisiira ». mais aussi. Si l'on en croit le contenu de ces textes et les ?90ortraits qu'en forme çà et là la littérature profane de l'époque . sera regardé comme une grâce du Seigneur ou de la Déesse: non seulement les sécrétions sexuelles. nous dit Abhinavagupta. L'adepte recourt non seulement à la musique et à tout ce qui peut stimuler les sens. Bref. Ce sont ces lieux où. De nombreux éléments des rituels de la Reconnaissance. possession dont la réalité doit être vérifiée par le maître (guru) et sa parèdre. Leur croyance était qu'en satisfaisant des divinités féminines impures. et sa partenaire du moment est la Déesse. c'est vénérer l'absolu. « lorsqu'il s'agit de pénétrer dans/d'être possédé par Bhairava. d'un plaisir. on brûle sans tarder les corps des défunts.

et entre le pur et l'impur. mais les pratiques sur les champs de crémation sont abandonnées. il les vénère pour acquérir leurs pouvoirs. est ici conçue comme perfection de la vie dans le corps. parmi ces mouvements religieux fortement réprouvés par les brahmanistes orthodoxes. «Adopté » par une famille de yoginï toutes spirituelles. apparaissent au sein de ces mouvements des écrits qui présentent l'essentiel de cet enseignement sous un jour plus accessible au profane. Chacun connaît son corps. met l'accent sur leur beauté. Le but de tout cela est donc la possession de l'adepte par Bhairava. Puis. tant il est vrai que toute activité rituelle suppose une certaine dualité (dvaita). le destin de l'homme dépend. les Aphorismes de Siva . Autrement dit. Cette tradition. de même. Son disciple Kallata s'en inspire pour composer les Stances sur la Vibration. Somnanda présente cette gnose sous un jour plus . d'une reconnaissance. Mais. leur relative simplicité. entre celui qui adore et celui qui est adoré. Ce processus est bien entendu facilité par la relative sobriété des rituels kaulas. l'alcool ou des personnes de castes «intouchables ». au moyen de ses Puissances. la religion de Siva est. qui seront commentés par Ksemarja. c'est-àdire au «maître de maison» père de famille. elles sont asservissantes. mais pouvant posséder certaines femmes « ordinaires » lors des rituels. dans son ensemble. Les yoginï. Et cela se comprend fort bien. «le suprême Seigneur ». dont l'univers commun n'est qu'une extension. sont ses facultés sensorielles et mentales. la viande. les organes sont les dieux et la conscience est le suprême Seigneur. Les aspects érotiques sont conservés.. vers 850. connaissent une grande popularité et condensent l'enseignement non-dualiste contenu dans les Écritures kaulas. Mais. Siva ou Bhairava sont le plus souvent conçus comme séparés de l'adepte. En effet. elles libèrent l'adepte et le servent comme un roi. Un peu plus tard. selon Sanderson. entre Siva et ses Puissances. au contact avec les éléments impurs. à partir du VIIIe siècle apparaît un nouveau mouvement à l'intérieur du Sivaïsme. Le corps est l'univers. vers l'an 800 de notre ère. Si on les ignore. elle-même subdivisée en de nombreuses branches assez sectaires. reprend l'héritage des tantras de Bhairava et produit bientôt ses propres Écritures. la gnose Kaula permet à l'adepte de reconnaître ses facultés sensorielles et mentales comme autant de Puissances divines. il apparaît ici sous une forme relativement nouvelle. Par l'initiation. comme le sang. but des religions de l'Inde en général. un certain Vasugupta reçoit. Elle affirme en outre que le corps est le lieu privilégié de la manifestation de ces vérités. Seulement. perfection vécue comme vie cosmique. La libération.l'avons dit. Initié dans ces traditions. dans des rêves. le «champ de crémation» est la conscience de l'adepte. la tradition Kaula intériorise ces rituels. Mais. bien que cet héritage religieux conditionne fortement le discours de Kemarja. se fait jour la tradition Kula ou Kaula. Mais seul celui qui a reçu la gnose Kaula le re-connaît comme univers empli de ces Puissances. Les éléments transgressifs sont peu à peu intériorisés. c'est-à-dire les sorcières. Ces deux textes. une fois adorées comme il convient. déjà. d'orientation plutôt dualiste294. et sur la manifestation spontanée des signes de la possession divine. le candidat y devient le fils de Bhairava. Or. au IX siècle. Désormais. une certaine séparation. On a dit que les adeptes de Bhairava ayant fait le «vœu du crâne» fréquentaient les champs de crémation pour y adorer des hordes de yogini. C'est dans quelques textes des traditions kaula du Trika et du lçrama que l'on trouve des formulations de cette non-dualité entre Siva et la conscience. qui insiste sur la non-dualité entre soi et Siva. au Cachemire. De même que la gnose révélée par Bhairava devait permettre à l'adepte expert de «dompter » ces redoutables démones à son profit.

Et Ksemarâja est le disciple d'Abhinavagupta. dans les Stances pour la reconnaissance de (soi comme identique au) Seigneur. celle qui annule les effets de la Puissance d'Illusion. elles ne vont pas sans soulever d'importantes questions. Ce sont des débutants en ces matières austères. c'est l'ignorance. et qui a vu le jour tu Vllle siècle. II suffit de re-connaître cette réalité pour être délivré du cycle des renaissances. dont il développe la pensée dans deux auto-commentaires. C'est pourquoi Kemarâja compose cette œuvre: pour ceux qui ont de la dévotion. Alors que le brahmanisme n'accorde l'enseignement qu'aux brahmanes ou aux membres des classes supérieures. le Sivaïsme est plus ouvert. Mais ils ont reçu la grâce. Donc. toute l'expérience ordinaire va être comme transfigurée en un royaume dont la conscience est l' impératrice. rien n'est impur. De fait. rien n'est impur. Cependant. il s'inspire d'un philosophe brahmanique à la pensée géniale mais d'accès difficile. En effet. La grâce. Tous les initiés forment une seule caste. grâce à cette re-connaissance. il obéit à la tradition religieuse sivaïte qui veut que la dévotion. indépendamment de toute autre raison. et l'enseignement de la Reconnaissance de l'autre. Donc. Utpaladeva choisit de les justifier selon les règles de la logique. De plus. qui est le Seigneur incarné. ou l'amour. Or. Le maître peut observer les signes extérieurs de cette grâce et ainsi en mesurer le degré. il faut donc «prendre la peine d'étudier les difficiles traités de dialectique ». à quoi bon tous ces rituels d'adoration enseignés en des dizaines de milliers de vers révélés par Siva ? Pourquoi passer ses journées (et ses nuits) à engendrer une perfection qui est toujours déjà là ? Autrement dit. soit la principale qualité requise pour recevoir l'initiation libératrice. Sur cette œuvre. Abhinavagupta. Or le public auquel s'adresse ce texte n'a pas cette formation. les destinataires de notre texte «aspirent à l'absorption complète dans le suprême Seigneur ». car la véritable souillure. achève de composer lui aussi deux vastes commentaires. Utpaladeva. Il y critique méthodiquement les grandes philosophies de son époque et défend la thèse selon laquelle «tout est Siva ». Or. va de la dualité vers une non-dualité de plus en plus radicale. a précisément pour fonction de répondre à cette dévotion. nous apprend l'auteur. De même. Comme on l'a vu. si ces thèses centrales sont bien empruntées aux textes religieux kaulas. Or. Mais c'est surtout son disciple. vers 1014. l'auteur des Stances pour la reconnaissance insistait déjà sur le fait que cette enseignement est destiné à tout être humain. puisque tout est conscience. Par exemple. celle de Bhairava.philosophique dans la Vision de Siva . afin d'affronter ceux qui sont réputés être les meilleurs logiciens parmi les bouddhistes. c'est la Puissance de Science. Dans les traditions de Bhairava en particulier. la doctrine non-dualiste implique une certaine subordination du rituel à . sa caste de naissance lors des rituels collectifs. ils apparaissent « doués de dévotion ». En effet. mais qui n'ont pas les compétences pour étudier la Reconnaissance dans ses textes originaux. on a vu que la tendance qui aboutit à l'œuvre de Kemarja. la «pureté» qui qualifie le brahmane pour l'étude des Védas est considérée comme une impureté. Bhartrhari. Il défend la thèse selon laquelle la conscience est le Seigneur omniscient et omnipotent par une argumentation dialectique fort complexe. Elle «tombe » littéralement sur telle ou telle personne. Ignorance de quoi? Ignorance du fait que. En agissant ainsi. si l'adoré n'est point différent de l'adorateur. il faut également noter les différences entre la religion sivaïte des tantras kaulas enseignés par Bhairava d'une part. qui va donner à la Reconnaissance sa pleine expression philosophique. tout est Siva. C'est pourquoi l'initié promet de ne jamais mentionner. distinction d'aucune sorte. ou bien des personnes trop occupées. Autrement dit. Pour les étudier. ce nouveau corpus de la Reconnaissance est à la fois vaste et complexe. et non pas l'appartenance à la caste comme le veut le brahmanisme orthodoxe. le maître.

Kemarja interprète en effet chaque élément du rituel selon le langage de la Reconnaissance. nous pouvons à présent continuer notre lecture. mais que nous . Comme le précise Kemarja. mais ils en conservent les éléments sexuels et extatiques. la fréquentation des lieux impurs impliquait infailliblement une ostracisation de la caste. «elle est la cause de tout ». Ayant en tête ces problématiques et leurs enjeux. dès lors. ou «maîtres de maison» . il n'y a pas d'opposition brutale entre l'action rituelle d'un côté et la connaissance philosophique célébrée dans les textes de la Reconnaissance.. mais simplement cultiver un certain regard.même ». ou deux moments. Ce qui compte. Sans la connaissance.vont être intégrées à des traditions orthodoxes. La «divinité qu'est notre propre Soi » ou «que l'on est soi. on dit. Par ailleurs. Ce premier attribut définit notre condition présente. La seule manière pour eux de «pratiquer» le «vœu du crâne ».la connaissance. Or.. du moins si cette fréquentation venait à se savoir. d'un seul et même Acte. c'est dans cette perspective qu'Utpaladeva. Elle est la divinité parce que c'est elle qui rend tout possible. était de l'intérioriser ou de lui donner un sens purement symbolique. quant à lui. aucune technique n'est susceptible de nous permettre de goûter au plein accomplissement dès cette vie. Reste que la connaissance est supérieure aux activités rituelles et aux pratiques yoguiques. A partir du XII'. Kemarja introduit chaque aphorisme en quelques lignes destinées à expliquer leur raison d'être. une forme d'activité subtile. Or. l'on est ainsi passé au «connaître ». C'est principalement à ce public relativement nouveau de «maîtres de maison » ouverts d'esprit que s'adresse Kemarja. c'est la conscience. Ce n'est pas ce que souhaitaient Abhinavagupta et Kemarâja. Eux adaptent certes jusqu'à un certain point les pratiques transgressives des adeptes des champs de crémation. Des traditions . une pensée déployée en actes. comme nous le disions. Au fond. Premier aphorisme: la conscience est tout à la fois la réalité et le moyen de réaliser cette réalité «D'abord. est un rituel intériorisé. Abhinavagupta et surtout Kernarja vont réinterpréter tous les rituels. donc. en réalité. Même si cette tendance gnostique et intellectualiste était déjà présente dans certains tantras. et non ce qu'on fait. Et c'est là justement que se trouve la solution du problème selon Abhinavagupta. ce n'est plus passer à l'acte. Le rituel.. cette valorisation du connaître sur le faire répondait également aux attentes des laïcs. pour eux. elle était très minoritaire. n'est que l'expression réglée d'une façon de percevoir et de penser. La connaissance.. Pratiquer ce vœu. Il est un langage. c'est la manière dont on se représente les choses. Dans les commentaires qu'il rédigea à deux tantras parmi les plus populaires au sein de la communauté sivaïte de son temps.tantriques à contenu fortement sexuel . la méditation philosophique. cette forme d'interprétation deviendra dominante chez les brahmanes. 1. de l'Apparence totale et éternelle. car. temporelle.comme celle de la déesse Srividy . au prix d'une sévère édulcoration.» Suivant les règles du commentaire en Inde. par exemple. adeptes alors de plus en plus nombreux des révélations de Bhairava. connaissance et action se révèlent n'être que deux modes. exactement comme les mondes ne sont que l'apparition successive. afin d'établir distinctement que seule cette divinité qu'est notre Soi est cause de tout. celui de la conscience de soi. de l'autre. Du «faire ». qu'on peut l'atteindre par des moyens aisés et qu'elle est le Souverain Bien.

et de la résorption qui est repos (de l'objet) dans le suprême sujet connaissant. Elle est le pouvoir «du Seigneur ». seule la conscience peut se reconnaître elle-même. c'est un pouvoir. le feu a-t-il le pouvoir de chauffer. mais plutôt la manière dont' on se le représente. est toujours déjà présente. elle accueille tout cela en son sein. De même. de la production (de l'objet). la conscience-Apparence une fois reconnue en sa plénitude est le plus grand bien auquel on puisse aspirer. ces trois rubriques décrivent d'abord la réalité telle qu'elle est. etc. puis le moyen de la connaître. En second lieu. commune à tous les êtres. en premier lieu. en ce sens qu'il embrasse en lui-même tous les autres et qu'il est le véritable objet des désirs. Puissance suprême autonome. Il s'agit plutôt d' « établir distinctement » ses attributs. pas même le néant. l'acte grâce auquel telle chose devient une expérience. et qu'elle-même ne dépend de rien. autrement dit la conscience ellemême.ignorons encore. Mais qu'est-ce que la conscience ? Le texte la définit comme consistant en l'acte de prise de conscience. Autrement dit. En d'autres termes. Tout ce qu'on pourrait invoquer en termes de moyens ne serait qu'une manifestation. à ce propos. sans en être altérée. absolument rien n'est possible sans conscience. comme on ferait apparaître quelque chose de nouveau. comme nous le verrons. La réalité ne cesse jamais. de cuire. la conscience a certes de nombreux attributs qui peuvent servir à la définir. c'est-à-dire raison de l'accomplissement. elle se prend pour un être éphémère et impuissant. Mais cela. elle est le pouvoir «suprême ». comme la conscience est ce pouvoir sans lequel aucun autre pouvoir ne serait possible. Mais. la conscience est l'attribut principal de la Manifestation. l'Apparence . Enfin. Mais la conscience n'est pas seulement la réalité parfaite en elle-même. facile et naturel. Ainsi.est ressaisie en un acte de conscience.» La conscience est une «puissance» (sakti). En effet. En effet. Une puissance. lorsque des sensations ou des idées nous viennent. mais bien plutôt un acte. nous en recevrons des fruits illimités. Mais cet oubli est provisoire. accédant ainsi à l'existence. elle est aussi le moyen ou la voie vers cette réalité. Le miroir n'éprouve pas les reflets. Telle est la situation de départ. Notons. Ce moyen est donc «aisé». puisqu'elle est l'Apparaître même. appréciant la conscience à sà juste valeur. qui est prise de conscience insurpassable. et enfin le résultat qui s'ensuit. tout ce qui arrive est l'actualisation d'un pouvoir. alors que l'adepte accompli l'appréhende en sa globalité harmonieuse. la conscience est Manifestation illimitée. cette Apparence. d'éclairer. ce n'est pas ce qui se manifeste. ne comprenant pas cette Manifestation. Et comme tout dépend d'elle. Comme il n'y a que la conscience. de la mise en lumière qui est stabilité (de l'objet). Elle n'est pas «une chose ». de réchauffer. est cause de l'univers commençant par l'Éternel Siva et s'achevant par la Terre.tout ce qui est . comme l'affirmait la Brhad Aranyaka Upanisad que nous avons déjà citée. inséparable du Seigneur Siva. un miroir ou l'espace le font aussi. Alors. au moins en partie. La Conscience autonome est cause de l'accomplissement de l'univers La bienheureuse Conscience seule. qui est insurpassable. De même que le feu chauffe. que «la» conscience n'est pas véritablement une entité ni une substance. Apparaître indifférencié. Lorsque nous visualisons des images. Car ce qui est transformateur. elle est « autonome ». Or. Car celle-ci. par définition. La différence. ses qualités extraordinaires. Notons ici un point décisif: il ne s'agit pas de faire apparaître la réalité. Mais l'être ordinaire n'en apprécie que des fragments antagonistes. d'une puissance appartenant à une entité. pas plus que l'espace céleste ne . c'est que ni le miroir ni l'espace n'ont conscience des images ou des objets qu'ils accueillent.

la conscience n'est pas seulement une sorte de témoin indifférent des apparences. ni même possible. Cette fragmentation est à la fois l'expression de la liberté de la conscience et la condition des malheurs de l'homme ordinaire. L'essence d'une chose. l'enseignement de la Reconnaissance serait en effet inutile. Mais qu'est-ce que l'existence? C'est le fait d'apparaître. ou représentation de la manifestation. Ou bien c'est ce qui est commun à une catégorie de choses. De plus. comme lorsqu'on dit: «Je suis untel. à une «chose ». la chaleur. nous oublions l'Apparence infinie qui est pourtant l'objet auquel nous aspirons. Ainsi. Par exemple. ou manifestation. Elle le goûte. C'est cela. Tout le propos de la Reconnaissance est dès lors de défocaliser ou de défragmenter la conscience afin qu'elle embrasse tout sans préférence. surtout. Comme tous les attributs. sa nature et son essence. Autrement. abstraction faite de sa configuration propre. Toutefois. capacité infinie. comme l'illustre la métaphore de l'homme qui essaie de sauter pardessus sa propre ombre. Précisons ce point. Son être véritable. c'est Siva.savoure ni ne souffre les corps qu'il embrasse pourtant. de donner d'autres preuves de son existence. les sensations et leurs objets. De plus. vécues au sens affectif du terme. C'est son pouvoir'. l'apparence ne va jamais sans conscience. l'absence de telle ou telle chose apparaît aussi. ce qui est commun à tout sans exception. est non seulement espace d'accueil. Cet Apparaître. Il s'en expliquera davantage dans le commentaire du quatrième aphorisme. sont des pouvoirs du feu.objet et . indépassable. son essence la plus intime. d'être actuellement apparent. elle réagit à ce qui apparaît. est ici à prendre au sens le plus large possible. «Apparence». Elle est ressaisie dans une sorte d'étonnement: «Ah ! Il n'y a rien. c'est l'existence. Exister. l'eau et la terre ne pourraient exister sans l'espace. qu'on trouvera plus bas. lesquelles sont autant de facettes de l'amant qu'est Siva. Tout existe. Siva connaît. persuadés que seuls existent les pensées. Mais elle-même n'apparaît pas. c'est-à-dire. mais. Ce sont les deux versants . Bien plutôt. De même si l'on s'identifie à une apparence à l'exclusion des autres. c'est ce qui la rend possible. c'est donc apparaître. le savoure. plus que cela. c'est-à-dire toutes les apparences. Kemarja l'explique selon la Reconnaissance: Siva est l'essence de tout. même le non-être est une apparence. le propre de la conscience. Le feu éclaire. mais également à l'imagination. etc. etc. La conscience se connaît elle-même. ceux qui définissent la conscience renvoient à une entité. au contraire.sont connues et. Nous avons dit que ce pouvoir de connaître appartient à quelqu'un. Quand donc nous nous focalisons sur telle ou telle apparence. comme dans le non-dualisme de Sankara. il n'est pas besoin. Elle est évidente. Elle est toujours sujet connaissant et ne devient jamais objet connu. Ainsi. Or. la conscience est ce par quoi toutes choses . En outre. c'est l'Apparaître infini. mais habituellement nous n'y goûtons point. la conscience est un pouvoir de Siva. son amant. Cependant qu'est-ce que Siva? Le texte ne s'y attarde pas ici. immédiatement. La conscience. plutôt. l'argile pour les vases et autres ustensiles de la même espèce. cette apparence-là ». Bref. Cette conscience ouverte est en fait toujours présente. mais aussi l'amante passionnée des apparences. aussi.» Donc. Et comme elle se connaît elle-même par elle-même. C'est pourquoi elle est «insurpassable» ou. Cela englobe non seulement ce qui apparaît aux sens. indivis. avec ce corps. La lumière. Pelle est connaissance de ce qui apparaît. ailleurs aussi. comme un esthète ou comme un homme s'étonnant du spectacle qui s'offre à lui. du fait qu'elle ne peut apparaître comme une apparence définie.la «réalité» . De même. elle s'égare en raison même de sa liberté. Ce qui ne signifie pas qu'elle reconnaisse pour autant tous ses attributs dans leur plénitude.

apparaît toujours «pour» untel. une apparence. dans sa source qui est conscience. jugée. L'argument est simple: sans conscience. 3) et enfin. c'est la faire exister. les objets. les trois premiers sont ici interprétés comme désignant autant de « phases» de notre expérience humaine la plus ordinaire. avec ses perceptions. Être conscient. il y a encore les catégories de la Puissance et celle de Siva. Or. percevoir une chose. selon laquelle la conscience est cause universelle.sujet respectivement . C'est pourquoi la conscience est « inséparable du Seigneur Siva ». «cause de tout ». est la créativité de Siva. Et passer à autre chose par distraction. aucune expérience n'est possible. toute expérience a un contenu objectif. il s'éteint. L'acte de conscience est la condition de possibilité de tout. Ces catégories ne sont pas comptées au nombre de celles qui constituent l'univers. Le fait que toute manifestation soit ressaisie. car elles désignent précisément cette conscience dont il est question. etc. qui est également « subsistance » ou stabilisation dans l'existence. imaginé ou remémoré. .c'est la résorber en soi. ses jugements. porte sur une manifestation. l'auteur argumente en faveur de sa thèse. dualiste. Réciproquement. représentée.. c'est-à-dire tout. Ainsi. qui est le retour de l'effet dans sa cause. On a vu quels étaient ces cinq actes. Car telle est la thèse que l'auteur veut démontrer: le processus de l'expérience commune. Or. Au-dessus de cette catégorie. c'est être le Seigneur omniscient qui accomplit les cinq actes. L'auteur expliquera plus loin ce que sont ces catégories. Lorsque cesse Son jaillissement. vécue. par laquelle et en laquelle tout vient à l'être. ou cause universelle. En effet. déjà mentionnés dans la « stance faste ». ce qui arrive. Le témoin ici (de la validité de ces propositions) n'est autre que notre propre expérience. êtres et choses compris. qui vaut ici pour le terme traditionnel «émanation » . pensé. tout comme une vague «retourne» dans l'océan. c'est la conscience. Mais en quel sens la conscience est-elle «cause » ? Etre une cause. Pour l'heure. par exemple . lorsqu'Elle jaillit. et tout objet existe pour une conscience et en elle. Ce terme technique désigne. 2) la «manifestation» ou acte. Que fait ici Kemarja? Il offre une interprétation des «actes» que la théologie sivaïte (y compris celle. les choses. la forme de Siva qui a révélé les textes de la religion sivaïte Siddhanta. conçue. «En effet» annonce la raison validant la proposition précédente. c'est en être comme le souverain. Ce «tout» est défini d'abord comme constitué des trente-quatre catégories. et dont les pratiquants adorent cette forme particulière de Siva. est donc la souveraineté du Seigneur. du Siddhanta) attribue à Siva. rien n'existe en dehors de l'acte de conscience dans lequel il est perçu. la «résorption».de toute expérience. C'est la «danse de Siva». d'une chose. tout acte de conscience a un objet. Percevoir c’est aimer. c'est la faire durer dans son existence. premièrement. l'univers éclôt et se déploie. La conscience. Quels sont ces effets? C'est l'univers. de mise en lumière. c’est donner de l’atention «En effet. « de l'Éternel Siva jusqu'à la Terre ». interprétée. Ce qui se passe. Continuer à la percevoir. «suprême sujet connaissant ». ou établissement dans l'existence. celle-là même qui en ce moment prend conscience de ces mots. et celui-ci n'est autre que la conscience. Puis cet univers est défini selon les trois moments que sont: 1) « l'accomplissement ». L'univers. c'est-à-dire la cause. qui est dualiste.» A présent. ce qui apparaît. c'est produire des effets . notons simplement que «l'Éternel Siva» n'est pas Siva. être la condition de possibilité. qui est cause de l'univers.

goûts et odeurs) et les objets des facultés mentales (objets des sens imaginés. les choses sont le produit de nos propres facultés. au lieu d'être le jouet de nos puissances mentales et . C'est ce qui se passe lorsque l'on perd conscience ou lorsque l'on s'endort. en tant que conscience.apparaissent et disparaissent. il s'agit de tout «ce dont on prend conscience».ne disparaît quant à elle jamais. nous croyons que la lumière qu'est la conscience disparaît lorsque les objets qu'elle projetait jusque-là se résorbent en elle. nous redevenons de libres créateurs. c'est que. «d'ouverture » et de « fermeture» des «yeux ». Cette situation est largement due à notre ignorance de cette activité constructrice. lorsque ces dernières disparaissent. L'autre versant de toute expérience. D'où l'identification du sommeil et de la mort avec l'inconscience pure et simple. Tous ces éléments sont symbolisés par des dieux. aucun lieu. Ces puissances sensorielles et mentales sont symbolisées par des déesses. Nos sens et surtout le langage déterminent nos réactions «face» aux apparences. en deux grandes dimensions. des mots et des pensées signifiantes. ce qui est appréhendé. nous pouvons dire: «Je n'étais conscient de rien.. tels des dieux ou des déesses. bien qu'inaltérable et continuellement présente. Ou bien nous éprouvons une impression de vide. sons.De plus. de droit et de fait. seuls les objets . ce que les mots et les pensées signifient. c'est le versant subjectif: les facultés sensorielles. de fait. nous croyons que les choses existent indépendamment de nous. ne peut exister en dehors de la conscience. Elle «ferme les yeux ». images. nous avons l'impression de disparaître avec elles.qui est le vrai sujet connaissant de tous les objets . La conscience . Ce mouvement particulier. nous nous sommes accoutumés à la présence de certains objets. la conscience. Si. puisque. mentales. obsédés que nous sommes par les objets. sensations.» L'inconscience n'est donc qu'une illusion. décors ou personnes. tact. nous croyons que nous disparaissons lorsque les objets disparaissent. habitués que nous sommes à nos repères objectifs (corps. Ce sont ces actes-qui constituent «le sujet qui appréhende». Bref. et non un déplacement d'un lieu vers un autre. la dimension objective: les objets des sens (forme. Comme le déclarent les Stances sur la Vibration .. toujours et partout pleinement présente. Il s'agit de toutes les variétés de l'acte de conscience. elle possède. Mais.qui sont des effets. ces facultés conditionnent notre manière de percevoir les choses. Le phénomène est comparable à ce qui se passe lorsque nous disons: «Cette maison est vide!» En réalité. est désigné par le terme de « vibration». En réalité. couleur. le pouvoir de se nier partiellement. D'abord. sens des mots). le langage. Ordinairement. Le monde déployé par la conscience disparaît alors. une sorte de pulsation cyclique. c'est-à-dire un mouvement en soi. des représentations. Quoi qu'il en soit. Ce monde est divisé. la pensée. dont le schéma se retrouve à toutes les échelles temporelles. vers lequel elle puisse s'épancher. Ce qui se passe en réalité. Comme il n'y a rien en dehors d'elle-même. pensées. en effet. la conscience est toujours présente. mais à notre insu. nous re-connaissons cette activité dans l'instant. Cela est possible car alors qu'elle est. et que. ce qui apparaît. etc. des produits de la conscience . sans que nous le sachions. ce sont nos facultés mentales et sensorielles ainsi que nos organes d'action qui. de la perception que nous en avons. c'est plutôt à l'intérieur d'elle-même qu'elle se déploie. La plupart du temps. construisent un monde à chaque instant. Mais elle ne disparaît pas réellement. au contraire. remémorés ou apparaissant spontanément. selon la tradition kaula. de sorte que la conscience pour nous s'identifie à la «conscience de» ces choses. défini 92 par Abhinavagupta comme un mouvement subtil.). au sortir du sommeil. de les interpréter. est animée par un rythme. de tous les actes par lesquels on appréhende quelque objet. puisque rien. Ils mobilisent toute notre attention. alors que.

seule la Conscience en forme d'Apparence en est la cause et personne d'autre. comme le feu et sa chaleur. «je connais ». au sens où il n'accomplit pas la fonction attendue d'un miroir: un miroir. des points de vue subjectifs. Ce ne sont pas de simples accidents. inconscience. « je suis malheureux ». de l'apparence. c'est «ce dont l'expérience de chacun témoigne ». etc. rien de tout cela ne peut être cause de l'existence.» Au contraire (tu). Elles créent des représentations comme «je suis heureux ». ou le premier moyen de connaissance valide qui établit la thèse selon laquelle la conscience est cause de tout. Le désir. Ces deux-là sont inséparables.. Que tout dépende de notre «manière de voir» le monde. comme le miroir et ses reflets. une liberté sans borne qui. l'Illusion. pour ainsi dire nécessairement. Elles forgent pour nous un corps et un environnement. Connaître c’est aimer L'apparaître. idées. son image de la réalité [c'est-à-dire sa représentation] deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de glus en plus étendus de ses impressions sensibles. etc. «Au contraire. car. le langage et l'erreur même ne sont donc pas ici connotés négativement. Or. les objets. tout ce qui est séparé de l'Apparence et de la Conscience n'est cause de rien. Kemarja peut affirmer cela parce que la conscience est la condition de possibilité de toute expérience. Du moins. en même temps qu'elle est. c'est aussi être perçu. Einstein suggère une solution. nous avons vu qu'exister. c'est apparaître. la pensée. Car un miroir qui ne reflète pas ce qui est devant lui n'est pas un miroir. en même temps qu'il est lui-même réflexion. Le «etc. Or apparaître. c'est l'expérience. leur existence. leur lumière. nous devenons leurs objets de jeu à cause de notre. débouche sur l'aliénation et l'asservissement. «je sais ». purement et simplement. II n'y aurait plus que des représentations. la mise en lumière est donc le versant objectif de toute expérience. il serait certainement très difficile de vivre ensemble ainsi. tandis que la représentation. » traduit le sanskrit Cidi qui.sensorielles. Autrement dit. en réalité. Autrement dit.. cette liste est celle de toutes les choses qui ne sont pas conscientes par elles-mêmes. Devons-nous renoncer à l'idéal de l'objectivité? Cela serait impossible. situé à la fin d'un composé. auxquelles nous adhérons.» Comment . De même.). les impressions. n'étant pas actuellement apparent. etc. cela n'a pas d'existence. parce que cela ne consiste qu'en apparence. l'expérience. qui est également celle de la philosophie de la Reconnaissance: «Mais le chercheur croit certainement qu'à mesure que ses connaissances s'accroîtront. etc. des mots et des représentations auxquels nous nous identifions ou bien au contraire contre lesquels nous luttons. et maîtres de nos facultés. toute cette confusion n'est au fond qu'une manifestation de cette liberté qui est l'essence de la conscience. c'est-à-dire de notre conscience comme productrice des représentations. la conscience n'est pas séparée des choses : elle est leur vie même. souvenirs. « ce dont on a conscience ».) qui sont nos propres créations. c'est l'activité de refléter des objets. la Nature. les idées. c'est-à-dire les choses. Mais si cela est actuellement apparent. de même que l'on peut dire que le miroir est une surface qui rend possible d'innombrables reflets.. l'acte de conscience en est le versant subjectif. nous en venons à être persuadés du contraire: nous nous reconnaissons dans des objets (corps. et donc plus de moyen d'arbitrer entre eux. Jusqu'à présent. mais des expressions de notre nature la plus naturelle. Nous avons d'infinies possibilités. Ici. connu. alors que nous sommes. Sujets. Le monde et son existence dépendent de ces «divinités ». bref appréhendé en un acte de conscience (« je perçois ». la conscience dont toutes ces déesses dépendent. la première preuve.. de quoi que ce soit. indique le début d'une liste.

on explique plus de phénomènes. Mais tous n'ont pas effectivement eu lieu. Telle idée «cadre »-t-elle avec le reste? Ou bien fait-elle comme une tache dans l'ensemble ? Une idée fausse n'est rien d'autre qu'une fausse note. Mais nous pouvons comparer nos représentations entre elles. Faire plus avec moins. peu importe à la science que la vie ne soit qu'un songe. Je ne peux pas installer mon petit déjeuner sur le dos de l'éléphant: il est. plusieurs ensembles de représentations également cohérents sont généralement possibles pour expliquer un même phénomène. A elle seule. Disons du moins. pourvu qu'il soit cohérent. au XVIIIe siècle. comment choisir entre des explications différentes? Einstein répond: nos théories sont remplacées par d'autres. Et c'est bien ainsi que l'on procède dans la vie quotidienne. La théorie de Newton. plusieurs passés sont sans doute également possibles.qui n'est elle-même qu'une représentation assez vague . sans cohérence comparable. nous n'avons qu'à nous poser les bonnes questions. elles les expliqua de manière beaucoup plus simple. pratiques? Me permettent-elles d'opérer dans un monde en atteignant mes buts? Si oui. entre autres choses. La «connaissance objective» est un idéal sans doute pratique. Mais on peut les évaluer en relation avec d'autres. objectif. Même si tout n'est que représentation. on fait «comme si ». En effet. cela ne résout pas entièrement le problème. alors ces représentations sont «vraies ».celle de la gravité . la théorie cosmologique de Ptolémée expliquait les mouvements célestes et permettait de les prévenir pour élaborer des calendriers. et c'est aussi la raison pour laquelle les enquêteurs recoupent les témoignages. surtout. sontelles efficaces. En d'autres termes. Or les penseurs de la Reconnaissance adoptent ce même principe. car pour évaluer le degré de vérité d'une représentation. les images se succèdent sans ordre. une représentation ou une perception est toujours relativement vraie. trop grand pour cela. Mais ce ne sont là que des mots. celle des objets dont nous supposons qu'ils existent indépendamment de nos représentations. Ce sont ces incohérences entre les représentations elles-mêmes qui me permettent de conclure à la vérité d'une représentation relativement à d'autres. mais. Au lieu d'imaginer un système de lois complexes avec de nombreuses exceptions. vivre et inventer des théories vraies. nous n'avons pas besoin d'une réalité objective autre que la simple «idée» d'une telle réalité .savoir si nos représentations sont vraies? De fait. C'est le principe d'économie. qu'avec moins de représentations. expliqua non seulement plus de choses. c'est-à-dire cohérente avec quelques autres. ou un éléphant. on avait désormais une seule loi . Entre deux explications également cohérentes. il y a donc un critère pour distinguer le rêve de la réalité. D'ailleurs. Comme dit Leibniz. indépendamment de toutes les perceptions qu'on en peut avoir. à cohérence égale. Ainsi. dira-t-on. On fait comme s'il y avait un monde commun. on doit retenir la plus simple : c'est le fameux «rasoir d'Ockham ».pour tous les phénomènes. En quoi le sont-elles ? En ce qu'elles son)t plus simples. Elles forment un tout cohérent. Telle représentation que j'ai de la table est-elle cohérente avec celle que j'ai sous un autre angle? Ces données visuelles sont-elles congruentes avec les données fournies par les autres sens? Se reproduisent-elles à volonté? Autrement dit. Mais. Elles sont toutes également réelles puisque qu'elles sont toutes des apparences. alors que dans un rêve ou une hallucination. Pour rendre compte de notre présent.pour fonctionner. . aucune n'est vraie ni fausse. quand on perçoit une pomme. qui sont meilleures. Ainsi. Il s'agit donc d'une hallucination. Par conséquent. pouvons-nous faire autrement? Et est-ce si terrible? Sans doute pas. C'est pourquoi l'histoire n'est pas une science comme les autres. Mais. nous ne pouvons pas comparer la fidélité de nos représentations à la réalité « objective ». A la représentation de cette table succède par exemple une vache. par exemple. cette pomme existait de son propre côté.

nulle part ils ne viennent à l'être ni ne cessent d'exister» Entre les apparences et l'Apparence. la silhouette des choses « découpe» la conscience. Les limites. Par conséquent. Sa représentation serait un fragment de cette Représentation illimitée que l'on appelle. toutes les choses sont apparentes parce qu'elles ne sont rien d'autre qu'Apparaître. ce qui revient au même. Selon l'image proposée par Abhinavagupta : «Toutes choses existent en Siva à la manière dont les rayons bleus résident dans l'opale. puisque tout est apparence et conscience. l'Apparence indivise ne sont pas délimitées par la forme des objets qui apparaissent en leur sein. puisque la conscience est indivise. sont présentes. investit toute sa présence d'esprit sur tel ou tel objet. C'est pourquoi la conscience est en tous lieux et en tous temps « parfaitement» présente. dont on peut considérer qu'elle contredit l'unité de la conscience. en chaque chose. En effet. Par conséquent. toutes les autres choses. ici. l'apparence de cette table serait un fragment de l'Apparence illimitée. mais son aspect «manifeste » est. puis se fond en une autre. quant à lui. indépendamment de son contenu. mais bien plutôt la preuve constante de son absolue pureté et donc de son unité. Comme dit Abhinavagupta. Nous avons déjà mis en lumière cette étrange idée. Au contraire. qui façonnent les lieux et les moments. la présence ou l'absence de telle ou telle apparence seraient impossibles. lumière et conscience. parce que l'absence de cette présence est inconcevable. Car. tout n'a qu'une seule et même nature: l'Apparence. indivis. une présence émerge. Ici encore. L'Apparence est tout entière en chaque apparence. cette apparence se résorbe dans l'Apparence indifférenciée. en chaque apparence. même en imagination. A première vue. Donc.Tout est apparence. Ksemarja résume ainsi la clef de voûte de cette pensée. Lorsque. cet individu a l'illusion que l'absence d'objet défini. Seules apparaissent et disparaissent ses configurations lumineuses. la profusion des apparences n'est pas le signe d'une fragmentation réelle de la conscience. qu'elles sont. réelles. la conscience ou. elles aussi. cette présence est absolue. qui est leur «présence ». Ainsi. même la différence entre les reflets est un reflet. on pourrait penser que le contour. les différences. dans la conscience. «conscience ». Donc. et non un fragment. Donc. toutes les autres apparences. focalise toute son attention. est en fait la preuve de sa présence puisque. dont l'agencement même est une tendance à la contraction. Tout est reflet. à la manière dont l'eau est séparée en deux masses distinctes par un pot immergé en elle. De même. L'idée étant que rien n'apparaît séparément du fait d'apparaître!» Autrement dit. C'est pour cela qu'on en parie et que la question se pose. Mais il nous semble que seule la Reconnaissance en a tenté une justification rationnelle. y compris les choses limitées et différentes les unes des autres. existe. Un bout de table peut apparaître. tout apparaît. L'individu ordinaire. Mais il n'en est rien. dans son Commentaire aux stances sur la Vibration: «En fait. Mais expliquons-la à présent sous un angle différent. au sein de ce reflet indivis qu'on appelle miroir. leur existence. même les formes des choses. présente à la conscience. Or. plus le miroir est limpide. tout existe toujours. les divisions sont aussi la conscience. sont aussi Apparence et conscience. configurable. sans cela. qui est pourtant tout aussi lumineux. Tout . on peut comparer 1e rapport des apparences multiples à l'Apparence indivise qu'est Siva au rapport qu'il y a entre les reflets et le miroir. c'est parce qu'elles ne sont que cet Apparaître. En réalité. il faut aussi comprendre que chaque chose est la conscience au complet. est absence pure et simple. Ce n'est pas que les différences sont sans réalité. plus un miroir reflète les détails des choses en leur variété. le fait d'être manifeste. En réalité. Car même cette division est «manifeste ». la différence est elle-même une apparence. C'est là une thèse absolument centrale dans le tantrisme. qui est la seule réalité. à la façon dont on peut dire d'un arc-en-ciel lumineux qu'il «s'éteint» dans le ciel. La multiplicité des apparences. L'Apparence n'est pas découpée en deux par les objets qui apparaissent.

d'autre part. alors que les . autonomie. au même titre que les couleurs. la conscience qui est censée rendre toute expérience possible n'explique pas même les phénomènes les plus ordinaires La difficulté tient à ceci que la conscience est à la fois identique aux choses (elle est leur Apparaître. Elle ne dépend de rien d'autre pour cela. on affirme qu'ils ne sont pas séparés. alors il n'apparaît pas. Car la séparation implique l'absence de toute relation entre la conscience et la table. » «On objecte : "Assurément. par exemple ? Et. elle peut l'interpréter comme «cette table-ci» (on est alors un individu ordinaire) ou bien comme «cette Apparence indivise» (on est alors Siva). au sens où même l'inexistence des choses inexistantes «existe ». Mais si. bref la conscience: «L'inexistence (de tel ou tel phénomène) existe à l'intérieur de l'existence et n'en est pas différente. manifestation. la Manifestation. il n'y a que des différences de degrés. Néant absolu ou existence indifférenciée: dans les deux cas. une impasse. comment peut-on parler alors d'une relation de cause à effet?" (Réponse:) C'est la bienheureuse conscience Elle-même. d'abord. Car ces différences. qui s'illustre Elle-même en une multitude d'univers infinis. Il n'y aurait pas la conscience d'un côte et ses manifestations de l'autre. immanente et transcendante à la fois. La conscience. l'univers n'est rien indépendamment de la conscience . comment peut-on dire qu'elle est la souveraineté du Seigneur? L’amour existe que s’il y a indépendance. essence de tout. Pourquoi. on ne pourrait plus donner raison de rien. tout en étant différente d'elles (elle est «conscience de». donc. l'auteur élucide la relation entre la conscience et ses objets. relation qui est précisément ce qui rend possible nos expériences. En effet. manifestation indivise et dépourvue de toute silhouette particulière.ses manifestations. parfaitement limpide et autonome. A présent. disions-nous. mais une pure manifestation.est autre que la conscience. s'il n'est pas capable de devenir manifeste par luimême-. il n'existe pas.par exemple.apparaît donc en chaque apparence à chaque instant. si l'univers . l'Apparence. C'est dans cette mesure que l'on parle de cette relation de cause à effet. telle une lumière aspirée par un trou noir sans jamais pouvoir en rien refléter. eux aussi. sont. du genre «c'est une table ». l'indépendance. il n'y a aucune relation entre la conscience et. Entre les deux. dans la Présence. Dans ce cas. on ne peut en prendre conscience. En effet. alors l'apparence de la table et le fait d'apparaître qu'est la conscience sont identiques. au sens ultime. comme limpide . Mais cette formulation semble déboucher sur une aporie. en effet. à strictement parler. Dans ce cas. est présente. «Tout existe toujours ».à l'image d'un miroir . Lumière. en ce sens qu'elle est connue par elle-même. Le terme sanskrit désigne. la conscience étant aussi pouvoir de ressaisir et d'interpréter librement l'Apparence. dit-on que la conscience est la cause. La conscience se présente. mais s'il n'en est pas séparé. si elle n'est pas la cause de l'univers. qui est le fait même d'apparaître. alors. ces degrés.et autonome.le fait d'apparaître. tout ne devrait être que pure Apparence. l'apparence de la table . et l'univers son effet? Ne faut-il pas plutôt admettre que la conscience est simplement un aspect de notre expérience. car on n'en trouve pas trace en dehors d'elle. Autrement dit. est Apparence et Représentation. Ksemarâja répond à ce dilemme en invoquant la notion de liberté. mais une seule nature . Elle est tout et elle est audelà de tout. Cependant. Il n'existe pour personne et. La conscience est indépendante. Notion rarement invoquée dans l'Inde et pourtant au cœur de la philosophie de la Reconnaissance.

Son existence rend possible l'efficacité des autres preuves et les embrasse en elle-même. elle est indifférenciée. purement et simplement. de même la conscience est libre dans la mesure où elle n'est rien en particulier. Mais. Comme l'a fait remarquer Michel Hulin.» Puisque sans la conscience il est impossible de percevoir et de penser. entre autres. réflexion. Maître Eckhart reprendra.choses dépendent d'elle pour être connues et. Or. Ainsi en est-il de cette Puissance de Siva. c'est. c'est faire connaître quelque chose qui n'était pas déjà connu. svatantrya. (Le Seigneur) le dit dans L'Essence de la Triade . mais plutôt une absence de forme propre qui est pure disponibilité pour toutes les formes et dont l'autre nom est la liberté absolue. selon Rousseau. en réalité. Proclus définit l'homme comme une sorte de pure virtualité et. de l'apparence de l'univers fait des sujets connaissants. Pour manifester. ce jugement doit être nuancé. le miroir ne serait plus un miroir.• De même que si l'on s'efforce de poser Le pied sur l'ombre de sa tête. On peut les \ distinguer en raison. donc. ou une plaque photographique. mais bien plutôt capacité d'accueil pour tous les reflets. au moyen de l'inférence. la Reconnaissance ne place pas d'archétypes à l'origine des formes sensibles. Pour ce qui est des perceptions sensorielles. elle est cette lumière sans laquelle rien n'existe. est toujours déjà connue. dépourvue de toute limite et souverainement indépendante. Elle est «limpide» à l'image du miroir inaltérable. Par conséquent les misérables moyens de connaissance. exister. Le miroir n'est aucun reflet en particulier. A l'instar du bouddhisme. Kemarja répond que les moyens de . Il y a donc la même relation entre la conscience et ses apparences qu'entre le miroir et ses reflets. ils sont inséparables. plus tard. Mais ne peut-on pas. établir l'existence indépendante de ce monde commun à tous qu'est l'état de veille? A cela. dans la Reconnaissance. l'homme est perfectible dans la mesure où il n'a pas de nature innée sous la forme d'instincts. « De plus.» De même que. Elle est la preuve de toutes les preuves possibles. Ce qui rend possible la fluidité de l'expérience. elle se trouve ainsi libre de tout devenir. Car prouver. elle est évidente par soi. c'est mettre en lumière. De plus. la conscience. inconditionnée et dépourvue de nature propre. mais quelque chose comme un tableau.même.m(Celle-ci) ne sera jamais là où se pose le pied. il est évident qu'elles n'existent que pour la conscience. A l'image du miroir dépourvu de forme propre ou de l'oeil incolore. étant purement et simplement Apparence. Elle est. faire apparaître et déployer. Elle est la seule cause de l'existence. Contrairement aux traditions métaphysiques de l'Occident. comme un miroir. Si le miroir se reflétait lui-même. mais. mais. en effet. apparence et manifestation. l'exemple de l'œil pour illustrer la vacuité de l'âme dans laquelle l'homme peut découvrir la liberté divine). mais aussi et surtout être libre pour. c'est-à-dire qu'elle n'est pas un objet connaissable sur le mode du «ceci ». des moyens de connaissance et des objets connaissables. elle reflète. ce n'est pas seulement être libre de. ne sont ni dignes ni capables d'établir l'existence de Celle qui est apparente par soi. elle n'est ni ceci ni cela. Cela étant. Elle est. en elle-même. Et. ce terme est également à entendre dans une acception plus active. En ce sens. le tantrisme sivaïte admet que la conscience est dépourvue de toute nature propre: «Je célèbre cette conscience toujours présente. Aristote parle de l'intellect comme d'une pure puissance. sinon cette capacité de manifester n'importe quelle forme. qui sont une mise en lumière d'objets sans cesse nouveaux. (Nous pensons surtout aux traditions néoplatoniciennes. les preuves que sont la perception et l'inférence sont incapables de la valider. En outre. que la conscience n'est rien en elle.

l'autre dénonce une illusion. son existence.et irréfutable. eux aussi.dont parle ici Kant est sensiblement proche de celui de Ksemarja. C'est uniquement dans le cadre d'une relation pédagogique que l'on est inévitablement amené à discourir de «la conscience» à la troisième personne. n'a aucune possibilité d'existence . ce n'est pas une chaise. N'y a-t-il pas. valides dans la vie courante.connaissance valides tels que l'inférence sont. ne peut faire l'objet d'une négation délimitatrice valable du fait de son omniprésence. Toute négation suppose position. tout cela est du domaine de l'Apparence. animés par la conscience. Par définition. par définition. fût-ce sur le mode implicite. Pour la Reconnaissance. ou plus. à partir de la présence de la fumée qui est. De fait. Encore une fois. elle est évidente. Toute absence suppose la nécessaire Présence qu'est la conscience. la conscience est absente ». On peut certes inférer la présence d'un feu invisible. D'où la difficulté. visible. on triche lorsqu'on se la représente quand même. Et c'est ainsi que nous procédons durant la plupart de nos activités quotidiennes. quant à elle. De même. si le feu n'est en effet pas apparent. Perception et inférence ne sont que des actes conscients. il s'agit là d'une illusion. de nous la représenter.Blackmore. et concevoir dans un usage négatif de tels prédicats de moi-même (comme il advient de tous les verbes). une pomme. une illusion de la conscience claire et évidente? La conscience. c'est compléter une apparence présente (la fumée) par une apparence passée (le feu) remémorée. pas d'apparence sans conscience. L'inférence est de ce fait un type de raisonnement incapable de prouver l'existence de quoi que ce soit en dehors de la conscience. lorsque nous cherchons à vérifier la . On prouve donc ainsi l'existence de quelque chose qui n'est pas apparent à partir de ce qui l'est. c'est que l'autre doit y être aussi. comme le fait remarquer Kant. En réalité. La pensée: je ne suis pas. nier le sujet lui-même (celui-ci procédant alors à son propre anéantissement) est une contradiction 303. Seulement. On ne peut établir l'existence de l'inexistence de la conscience qu'en admettant. en effet. il reste «impossible de lever l'illusion: elle est dans la nature de la pensée prise comme langage que l'on tient à soi-même et sur soimême. inévitable. doit certes être présente pour que l'on puisse imaginer ou penser son absence. telle l'espace. pas d'inférence sans conscience. les moyens de connaissance. » Le discours sur soi sur la conscience . quand le mouvement de l'ombre est purement et simplement conditionné par le mouvement de l'homme. Il en va comme d'un homme qui voudrait aller plus vite que son ombre. en revanche. comme si elle était véritablement une chose. pour nous. Nous complétons. Mais la croyance en l'existence des choses indépendamment de la conscience est tenace. Nous avons vu du feu faire de la fumée. caché derrière une colline. nous en avons conclu que si l'un est présent. absence que l'on identifiera ensuite à la mort. la conscience est connaissable seulement par elle-même. naturelle. visible en ce moment. Comme la mort est absence de toute représentation. le lieu qui existe et où la conscience n'existe pas. c'est encore chercher à illuminer l'obscurité avec une lampe. Non pas que la conscience se dérobe aux mécanismes de la pensée: elle n'est tout simplement pas une chose. donc. Or. la conscience est comparable à une lumière. Une table. Celle-ci est. Autrement dit. Je peux bien dire: je ne suis pas bien portant. au contraire. Or la conscience. Selon la métaphore proposée par la psychologue Susan . par excellence. Pourtant. je ne peux non plus prendre conscience que je ne suis pas. etc. Mais. Bien que l'argument soit simple presque enfantin . un objet concret ou abstrait. vouloir déclarer: «Au-delà de cette limite. il l'a été par le passé. on peut se trouver perplexe face à de tels raisonnements. Autrement dit. Pour Kant. Cette concomitance du feu et de la fumée s'étant répétée. inséparable de l'existence. il ne nous persuade pas entièrement. inférer.si je ne suis pas. De plus. Donc. mais. parlant à la première personne. on ne peut éclairer l'obscurité. opèrent par négation de ce que la chose n'est pas pour déterminer ce qu'elle est. là où ce dernier voit un argument décisif.

surtout. la conscience apparaît. dépendante ou non.même qui vit. tout cela n'est qu'Apparence. y compris les raisonnements que l'on peut forger sur une réalité indépendante d'elle. le cauchemar devient un rêve lumineux. C'est alors Siva lui. On imagine de l'identique et du permanent là où il n'y a que de l'unique et de l'éphémère. se convertir à elle en pleine . un peu comme Hume en Occident. illusoire ou réelle.continuité de la présence de la conscience. La conscience est non seulement la réalité. toutes nos représentations du genre «ceci est une table ». » Lorsque l'on reconnaît que tout ce qui se déploie «à l'extérieur» de la conscience et comme face à elle se déploie en réalité à l'intérieur d'elle. le Soi. l'ampoule est allumée par le geste même d'ouvrir la porte. tout cela n'est conçu ou imaginé que dans et par la conscience. par conséquent. le cycle foncièrement douloureux des renaissances devient la manifestation de la liberté de la conscience. «la» conscience est faite d'une succession d'instants de conscience. elle demeure vraie.. c'est briller. D'où l'illusion d'une conscience continue. Car l'existence d'un monde en dehors de la conscience. D'où l'illusion d'une lumière constante. celle du sens commun sans doute et. De même. affranchi de toute limite et doté de tout ce qui est désirable. En réalité. Si la conscience se reconnaît comme productrice de tout. ne sont que des illusions et des erreurs. en disant qu'Elle est la cause de l'accomplissement de l'univers et de (sa) résorption qui est obtention de la suprême égalité de saveur non-duelle et que. Reconnue comme liberté absolue. c'est prendre conscience que l'on est déjà . Elle est la cause de tous les accomplissements (désirables). reçoit et donne. de la matière ou de la mort. Elle est absolument libre. puisque la reconnaissance des pouvoirs de la conscience parachève. La vie quotidienne est transfigurée par ce geste subtil. rien n'existe plus d'un instant. tout est infus de cet espace qu'est la conscience.toujours déjà délivré. etc. comme le simple fait d'apparaître. celle des principaux rivaux des penseurs de la Reconnaissance: l'école bouddhiste de Dharmakirti. Mais il y a également «jouissance». C'est cette «illusion naturelle» que le bouddhisme n'a de cesse de dénoncer et de pallier. même si la représentation selon laquelle la conscience englobe tout est une illusion. puisque la conscience ne dépend de rien. léger et jouissif. à chaque fois que nous cherchons à savoir si la conscience est présente. C'est cela l'Etre. «je suis untel ». lumière donc. en quelque sorte. définis comme délivrance (de toute limite) et jouissance affective. on doit d'abord reconnaître la conscience. éclairer. Selon eux. nous sommes comme l'enfant qui cherche à ouvrir à toute vitesse la porte d'un réfrigérateur pour savoir si. sa manifestation. on devient pour ainsi dire ce qu'on a toujours été: le Seigneur doué de conscience infaillible dont tout dépend. Tout apparaît. Autrement dit. l'auteur explique les conséquences de cette situation. le Réel. En outre. au motif qu'elle est une apparence. Mais Ksemaraja n'est sans doute guère perturbé par ce type d'argument. agit.. Plus précisément. le réel a été défini comme Apparence. Apparence extérieure ou intérieure. C'est ici la thèse de Kant. car ce geste de curiosité est précisément un acte de conscience. A présent. vraiment. mais également le moyen et le but de la démarche spirituelle proposée par la Reconnaissance: «On explique (maintenant) cet (aphorisme) dans l'ordre logique inverse. ouvre et ferme les yeux. pâtit et souffre. la petite lumière qui est à l'intérieur reste toujours allumée. revêtant ainsi un aspect sacré jusque sous son jour le plus banal. illuminer. Or ici. Reconnaître l'autonomie de la conscience. Le coup de génie de la Reconnaissance a consisté à prendre le mot « apparence» en un sens oublié: apparaître. Mais en réalité. Dès lors. II y a «délivrance» (moka). Tout comme aucun corps ne «quitte » l'espace.

l'absolue limpidité du miroir dissolvent les reflets. la manifestation de la conscience. va être rehaussée par cette reconnaissance. La pureté. le jeu et le repos. puisqu'il est le rythme naturel de la conscience. le plaisir. En cela on dit (qu'Elle) est un moyen aisé (pour atteindre le Souverain Bien). alors que les non-dualistes comme Sankara pensent que la réalité ne fait que prêter sa lumière à un univers adventice. L'illusion du monde disparaît alors. à elle seule. La pureté du miroir n'anéantit pas les reflets. dans un second moment. puisqu'elle reste faite de conscience et d'Apparence. C'est pour cela qu'il faut.de la véritable nature du miroir. Puis. la reconnaissance de la liberté absolue de la conscience rend les reflets plus lumineux encore. distinguer deux moments dans cette voie et dans les démarches tantriques en général. Premièrement. comme celui de Sankara. Elle réalise que les reflets ne sont ni des ennemis ni des étrangers. qui est . sensations. à savoir nos expériences quotidiennes. c'est alors la fin de toute expérience personnelle. mais possédé par sa vraie nature de « sujet connaissant ». Les deux s'expriment mutuellement. au lieu de s'identifier exclusivement à l'un des reflets (le corps. on réalise que l'asservissement a toujours été une forme de liberté. certes . la seule réalité. un retour à l'expérience ordinaire. C'est ce que dit (le Seigneur) dans le vénérable Tantra de l'expérience directe. La recherche de la vérité débouche sur la découverte du bonheur. avec leurs aléas. correspondant à un désengagement des modes d'expérience incomplets. bien plutôt le monde est en moi. faite de réconciliation de la conscience avec le monde. mais à partir de ce regard neuf. le corps. nos expériences quotidiennes. en progressant (vers lui) au moyen de preuves valides.). Simplement. au contraire. c'est le souffle. La délivrance. Cette compréhension. On se trouve alors comme «possédé ». dualistes. contrairement à ce que pensent les dualistes et le sens commun. » Pratiquement parlant. puisque tout découle d'elle et s'écoule en elle. bien que la réalité ne change pas. nous semble-t-il. Par une simple conversion du regard. mais sa propre oeuvre. Bien entendu. Connaître: Aimer La conscience du type sujet-objet Est commune à tous les êtres ordinaires. Puis. Elle est le moyen de connaître complètement cet (univers). etc. C'est une recréation du monde. ce mouvement d'aller et retour se reproduira ensuite indéfiniment. des idées. dont la forme propre est causée tout entière par l'ignorance de la réalité. L'univers est intégré de plein droit à la réalité ultime. Mais les adeptes portent une attention Particulière à la relation (entre sujet et objet).. la conscience se défocalise. Dans la pensée de notre auteur. l'univers. Son accomplissement. C'est cette seconde phase. exaltation et abattement sont alors remplacés par l'inspir et l'expir. Les reflets sont l'expression . l'émanation et la résorption. sont le meilleur moyen de recouvrer la liberté souveraine qui est notre vraie nature. qui distingue tout particulièrement la philosophie de la Reconnaissance des autres voies de salut de l'Inde. a le pouvoir de transformer ce mode de production: c'est «l'accomplissement » au sens ultime. celui de l'identification de notre vraie nature. c'est l'absorption dans le sujet connaissant fait de prise de conscience. Morts et renaissances. comme un cauchemar lors du réveil. Je ne suis plus dans le monde. il s'agit simplement de reconnaître que la conscience est l'Absolu. Pour cela. La (conscience) en est la cause suffisante. des. Dans d'autres systèmes non-dualistes. est inséparable de la vérité qu'est la conscience. etc. il suffit en effet de les reconnaître comme jeu de la conscience absolument libre. «En outre. le bleu. la perfection. des impressions. perdu et ballotté dans un univers indifférent. et il est le jeu de ma liberté. dans un second temps. pas plus que les reflets n'ont jamais obstrué le miroir. Le Cosmos.évanescente.connaissance de ses qualités.

précise également que cette activité constructrice dévie de son mode naturel. en amis et en ennemis. c'est-à-dire pure de toute dualité. de fait plutôt intellectualiste si on la compare aux autres pensées de l'Inde plus populaires et mieux connues. on l'a vu. La machinerie de la servitude redevient un enchaînement d'idées adéquates. Les idées vraies. du sujet et de l'objet . Pourtant. En d'autres termes. cela correspond au fait que la conscience s'aliène en divisant les apparences en soi et en autrui. au contraire. Pour comprendre comment cela est possible. intégrale et inclusive. ce sont deux choses séparées. Dès lors. ordinairement. C'est donc elle que je suis vraiment. le samsara. une représentation. A première vue. Dans la Reconnaissance. le Tantra de l'expérience directe. Il faut également avoir en tête que le mot vikalpa «construction (imaginaire)» . Cette perfection. et le «chemin pur ». Cette position est plutôt celle du yoga classique et surtout celle du bouddhisme. Grâce à eux et peu à peu. de toute étroitesse d'esprit. mais plutôt d'une compréhension incomplète de ces pouvoirs. «mon» corps et cette table. ce corps de chair tout comme cette table. incomplète. Le préfixe vi. Non pas que la Reconnaissance donne dans un intellectualisme aride. comme un examen attentif de la relation qui unit sujet et objet. La conscience est ce qui les met en relation après les avoir distingués l'un de l'autre. simplement. mais par des sortes d'expérimentations qui conduisent à une connaissance directe et consciente de la réalité ultime.«conscience ». l'accomplissement spirituel prend au contraire la forme d'une certitude validée par des preuves. Ce texte propose des méthodes de délivrance non par l'initiation ou quelque autre rituel. mais. elle le crée. La racine du mot désigne en effet toute activité qui produit par exclusion. il faut savoir que les idées fausses sont produites par un aspect de la Puissance de liberté nommé «Puissance d'illusion». Mais. c'est. Tout ce dont j'ai conscience est mon corps véritable. nous n'avons pas conscience de cette activité. à proprement parler. Notons qu'il n'est pas ici question de supprimer les pensées et les imaginations quelles qu'elles soient.à savoir. Cette stance-ci décrit la pratique yoguique. au contraire. Elle est ce qui unifie les fragments dont sont faites nos expériences éparses pour en faire «un» monde. par exemple. C'est elle l'élément qui anime toute chose. qui est atteinte au moyen de la pensée. la conscience. mais enveloppe également l'imagination et toutes les représentations. et qui sont l'apanage des êtres accomplis. de même que l'eau est l'élément dans lequel évoluent les poissons. prend elle-même la forme de la pensée. Ces deux manifestations de la liberté qu'est la conscience engendrent respectivement le « chemin impur ». Ici. les représentations fausses sont contrecarrées par les vraies. elle aussi. elle se dévoile . En ce sens. La délivrance est donc. Soit. Cette thèse. on remplace une croyance fausse par une certitude authentique. La servitude est une représentation fausse. «Pure ». Mais comment donc parvenir à cette certitude de la reconnaissance? Au moyen d'une «succession d'élévations» grâce à des preuves que sont les raisonnements proposés par les textes de la Reconnaissance. est justifiée dans ce texte par une citation d'un tantra en tout point singulier. celle de 1' «adepte ». L'adepte. prend conscience à l'occasion de chaque expérience du fait que la conscience est mise en relation de choses . Nous ne sommes pas. et peut s'exprimer sous la forme de pensées. c'est-à-dire les modes d'expérience où les idées limitées ont été déracinées. toutes deux apparaissent dans la conscience que j'en ai. La seule différence est qu'elle est plus complète.ne désigne pas seulement la pensée comme abstraction.et donc Vie de toute chose. sont inspirées par la Pure Science. Car le Seigneur. esclaves de notre imagination et de notre pensée. selon elle tout dépend de la manière dont on se représente les choses. la réalité ultime.

telle qu'elle devrait être. mieux connus sans doute. Selon ces brahmanes orthodoxes défenseurs du système des castes. Comme le remarque Rjnaka Rama dans son Explication des Stances sur la Vibration: «Si l'on pouvait. tout ce dont on a conscience. la conscience est la réalité telle qu'elle est. Pour le Vedanta. non pas seulement en ce sens qu'elle lui donnerait sa lumière. bien plutôt. moyen aisé et bien souverain -1» Ce passage est capital car il nous éclaire sur la différence entre le non-dualisme de la Reconnaissance et ceux. la souffrance est due à une connaissance incomplète. Elle dépasse donc la pensée et l'imagination. n'est rien d'autre que sa vie la plus propre. montrant la différence (entre notre enseignement et celui) des partisans d'un Absolu (inactif). infuse en toute expérience. lui-même dû à une sorte d'erreur qui accompagne chacune de nos pensées. Te concevoir à part du fait d'apparaître (qui est Toi). la conscience est seulement lumière. Le monde est donc une illusion. Ce n'est pas l'œuvre d'une énigmatique Ignorance. en quelque lieu.clairement comme cette souveraineté du Seigneur que nous sommes depuis toujours. l'existence en sa versatilité n'est pas un défaut. Il est autonome et souverainement libre. l'expression «cause de l'accomplissement de l'univers » signifie (que la conscience) est Puissance illimitée. Ainsi donc. Certes. existence pure. La conscience dépasse aussi tout ce qu'elle fonde. Le terme autonome. à l'instar des partisans des Upanishads. mais. La conscience est libre de se reconnaître elle-même complètement. C'est cela qu'il faut . mais surtout parce que la conscience est mouvement subtil (spanda) dont toutes les apparences réunies dans une expérience ordinaire sont un mouvement particulier. Pour le non-dualisme inspiré des tantras. son expression la plus naturelle. ou du moins sans cette conscience réflexive qui rend possible tant la liberté créatrice que l'aliénation selon la Reconnaissance. sans conscience. l'univers. c'est le mystère d'une liberté indomptable. Car c'est lui seul qui se déploie et il est à luimême l'instrument de son propre déploiement. mais c'est une illusion qui exprime une liberté et une vérité. En d'autres termes. mais un ornement de l'Absolu. dont le représentant le plus fameux est Saiikara. Et l'on ne peut même pas affirmer. (En résumé). à une forme d'ignorance donc. «Le singulier de "la" Conscience. ils sont. Il n'y a pas d'Etre sans conscience. ou bien seulement partiellement. en quelque temps ou de quelque façon que ce soit. bien qu'il ne soit jamais nommé dans le corpus de la Reconnaissance. mettant ainsi en évidence le caractère non fondé de toutes les théories dualistes. ils apparaissent «inséparables » d'elle. Les thèses du Brahman «passif» ou inactif sont celles des partisans des Upanishads. que les mondes innombrables viennent reposer dans la conscience sans affecter sa pureté native. Le monde n'est donc qu'une illusion qu'il convient d'éliminer par des raisonnements basés sur les Upanishads. elle est aussi une manifestation de la liberté qui constitue la nature de la conscience et notre attribut le plus intime. signifie (qu'Elle) n'est pas délimitée par temps et lieux. est cause de tout. qui est l'Etre. en plus d'être le moyen de l'açtualiser. tout n'est que fauxsemblant (maya). » La conscience est présente. cette masse de mouvements incessants. au fond. ni de conscience sans un objet. Elle ne peut être «prouvée » par un moyen de connaissance car elle est la connaissance elle-même. de même qu'il n'y a pas d'océan sans vagues ou de miroir sans reflets. au contraire. on pourrait alors dire que Ta diversité est due aux diverses conditions adventices telle (une lumière venant se refléter dans) un cristal (mais il n'en est rien). professés par les partisans des Upaniads (qu'on appelle aussi Vedanta). signifie que la conscience est essentiellement souveraineté totale.

chaque apparence est apparence de tout. lui correspondant. surtout. Après l'inspir et la résorption du monde dans la conscience en sa forme naturelle vient la phase de l'expir et. et puis un autre dans l'apparence de chaise qui lui succède. de toute contraction. et que la plume (n'est rien hors d'elles. l'émanation d'un monde transfiguré dans et par la conscience reconnue durant la première phase. précise en quoi son expérience de ces mêmes choses est spéciale. La conscience bouge en ellemême. Que la différenciation se maintienne bien au sein de cette unité est encore évoqué en ces termes par le maître de Ksemarâja: «(Les formes de conscience relatives aux phénomènes) telles que_ «ceci (existe) ». pure de toute solidification. Seulement. Mais alors. ou liberté. voient l'univers entier en tant que cette Apparence qu'est la conscience. (à ce niveau.) la perfection est la seule forme (de toutes les choses) et donc chacune est présente en toutes. est clairement évoquée dans un texte tardif apparenté à la Reconnaissance: «Ceux qui ont atteint la catégorie de la pure Science au-dessus de l'Illusion et l'ont dépassée. Or. pourquoi la table plutôt que la chaise et.) viennent d'ailleurs. Ce premier moment de la démarche philosophique et spirituelle.» Ce passage. oubli et manque. en un premier moment. ici. et donc aussi fragmentation.reconnaître à même la vie quotidienne. L'apparence de la table apparaît dans la conscience entière. en plus d'affirmer avec force que les choses ordinaires continuent de se présenter dans l'expérience du délivré-vivant. il s'agit cette fois d'une procession complètement épanouie. Dès lors que les choses et les êtres sont perçus dans la conscience. L'apparence de la table. car il ne peut rien y avoir de tel qu'un fragment ou une portion de conscience. de cette conscience qui produit ces apparences comme un rêveur engendre ses rêves. La possibilité d'une telle expérience de liberté. nées de la coloration (assumée par l'Apparence) du fait des délimitations engendrées par l'activité différenciatrice du Temps surgissent aussi dans la catégorie suprême. c'est-à. pour la simple raison que les notions de «fragment» comme de limite ne peuvent se présenter qu'à la conscience et en elle. etc. identifié ou reconnu comme étant sa vraie nature. (celle du Suprême Siva). Là. mais elle croit que ces mouvements (la table. comme la conscience contient potentiellement toutes les choses. on peut logiquement affirmer que toutes les choses sont présentes en chaque chose. la conscience est tout entière présente pour chaque apparence. Il n'y a pas un morceau de conscience pour cette table. Tout est donc baigné de conscience. Mais le fait que l'univers soit une expression de la liberté de la conscience autorise l'adepte à laisser sa vitalité procéder à nouveau à partir de ce qu'il a. Et. avec leur richesse de couleurs et de textures. expression. est pur Apparaître et conscience qui contient tout. celle du « délivré-vivant». de la conscience correspond donc dans la pratique à une phase de réintégration du dynamisme de la conscience en elle-même. que la philosophie de la Reconnaissance a en commun avec d'autres non-dualistes comme Safikara. de même. ne disparaît pas. Her purpose is Love L'autonomie. Autrement dit. ils ne sont plus perçus comme des . la totalité des phénomènes apparaît comme identique à l'Apparence elle-même.dire comme pur sujet connaissant réceptacle de toutes les connaissances possibles. pourquoi si peu plutôt que beaucoup? Nous avons déjà suggéré la seule réponse offerte par la Reconnaissance: les choses apparaissent ainsi parce c'est ainsi que la conscience se manifeste librement. Le délivré-vivant est celui qui reconnaît que tout est apparence dans la conscience. lorsque apparaît cette Apparence qu'est la conscience. Et la conscience est manifestation. est celui de la conversion du regard dé l'adepte: il se désengage des objets et re-connaît la conscience en sa forme propre. Tout comme les marques (sur une plume) ne sont rien hors de la plume.» Le fait à retenir ici est que la variété des choses.

lequel est son . ce sont surtout ces deux attributs que le fondateur Utpaladeva et. en particulier. il faut seulement compléter la connaissance de ce qui est toujours déjà là. Mais en quel sens la conscience est-elle «le moyen aisé» de sa propre réalisation? En ce sens que tout mouvement de l'expérience surgit de et s'achève naturellement en sa cause. etc. C'est pourquoi Kemarja la qualifie de «moyen aisé ». Les aphorismes suivants vont s'attacher seulement à détailler point par point tout cela.menaces. indivisibles. au sens spirituel. en définitive. Comme la conscience elle-même est évidente. Ksemarâja s'efforcent d'établir. C'est alors le cycle douloureux du devenir. Précisons qu'il s'agit bien de suivre le mouvement spontané. Si l'on dit. la «divinité qu'est notre propre Soi ».» Pour comprendre cette objection. 2. et parfait: la conscience et l'Apparence. la perspective dualiste ne peut être complètement écartée en (ce sens que le Seigneur) a besoin d'une cause matérielle. ainsi que du détail du processus de reconnaissance de ceux-ci par l'adepte comme étant l'expérience que l'Absolu fait de luimême. Il veut prouver que la conscience est omnisciente et omnipotente. vers les choses. Elles sont appelées «Puissance de connaître et d'agir» et elles sont les thèmes centraux des Stances pour la Reconnaissance composées par Utpaladeva.s'effectue. Tout est imagination ou liberté souveraine Avant d'expliquer le détail des choses et des êtres. discutant. à savoir la conscience infinie. librement. atténuée. des émotions. dans cette mesure. La différence entre l'expérience du profane et celle de l'adepte est déterminée par la discrimination entre ces deux types de relation: complète ou incomplète. l'adepte obtient le Souverain Bien: pour lui. le salut passe par l'humble observation de la vie de l'absolu telle qu'elle s'exprime dans les mouvements de l'expérience de chacun. La conscience est donc à la fois cause unique de l'accomplissement. En suivant cette pente naturelle. vimarsa) et l'objet s'exprime purement. en effet. toute relation entre le sujet (vacaka. Ce premier aphorisme dit. dans notre texte. Simplement. ou «que nous sommes nous. du mécanisme de la production des diverses sortes d'expérience (libre ou asservie) et de la cause du passage d'un mode à un autre. Ces deux aspects de la conscience sont la conscience pure et la conscience fragmentée.mêmes ». ou bien le surgissement des réactions. orienté vers notre nature véritable. indestructibles et contenant tout ce que l'on peut désirer. en une expansion parfaite en elle-même. de la production de toute expérience. Il suffit donc de suivre sciemment ce rythme pour se trouver guidé. il convient de restituer son contexte. et même la souffrance est. et cause de son accomplissement ultime. un aphorisme précise le sens de la «liberté absolue» qui est l'attribut le plus intime de la conscience et donc de chacun de nous : «Certes ! (Mais) si la conscience est cause. que la conscience est la cause de tout. Autrement dit. si cette perfection du dynamisme propre à la conscience n'est pas pleinement reconnue. vers l'extérieur. et qu'elle ne peut donc être que ce Seigneur omniscient et omnipotent dont parlent (presque) tous les textes religieux et philosophiques. produisant respectivement liberté et asservissement. Si la reconnaissance moyen simple et aisé . que tout est l'expression parfaite en elle-même d'une cause unique. c'est-à-dire de l'univers (vis< va). on parle de «procession» ou de manifestation impure car manquant d'harmonie. C'est l'expérience de la délivrance.

le sivaïsme dualiste du Saivasiddhanta considère que le monde est réel. la position de la Reconnaissance s'écarte d'un théisme pur et simple avec ce qu'il implique de dualité entre le Créateur et sa création. à partir de la glaise et à l'aide de son tour. en effet. ne retombe-t-il pas dans le dualisme? Pour comprendre cette interrogation. Or. etc. le désir et tout ce qui va avec est totalement exclu de la pureté de l'Absolu. n'est pas. et non pas en recourant à une cause matérielle ou autre. de sorte que jouissance et délivrance spirituelle sont conçues comme incompatibles et opposées. comme un rêve dans l'esprit d'un homme endormi. on dit: Elle fait éclore l'univers sur son propre écran selon son propre désir -2 Selon son propre désir. Dans les deux cas. Siva se sert de sa Puissance comme d'un instrument. Pour lui donner la forme des mondes. Ainsi dit-on que la présence de l'univers ne fait qu'un avec l'Apparence. (le Seigneur) ne pourrait même plus être tenu pour doué de conscience. exactement comme le Seigneur dont parlent les traditions «dualistes ». Elle est ainsi séparée de sa création. la conscience a pour seul instrument de création son propre désir. (Elle le fait apparaître) comme une cité dans un miroir qui. séparée de Siva et coexistant. sur ce point. Pour la Reconnaissance en revanche. que la Puissance soit réelle ou non. façonne un pot. sous l'effet de l'ignorance 3° . privé de souveraineté. le passage de la pure connaissance de l'Apparence indivise à la perception de tel objet limité. c'est-à-dire son propre élan qui est sa vie même. rien. Dès lors.» Ainsi. en affirmant que la conscience est cause de tout.» . à l'image du potier qui. avec lui pour l'éternité. (Dans ce cas). bien qu'inséparable (du miroir). Le monde est alors tout ce que l'Absolu. c'est-à-dire nous-mêmes. absolument rien. Pour prendre la juste mesure de l'originalité de la Reconnaissance sur ce point. matérielle. Elle fait éclore l'univers défini précédemment. n'est étranger à la conscience: « Sur elle-même. sans toutefois tomber dans le simplisme d'une identité absolue entre eux «Afin de prévenir cette (objection). selon le désir d'un autre. il faut savoir que pour la tradition théiste indienne celle qui affirme l'existence d'un dieu créateur . ou séparée en une pure conscience face à une matière inerte. elle se trouve de fait exclue du principe. en ce sens qu'il est une substance inconsciente en elle-même. C'est ce désir sans but défini qui déborde sous les formes de la vie psychique ordinaire. non pas comme l'Absolu (inactif du Vedanta). alors la conscience est autre chose que ce Tout. Et l'éclosion. à chaque instant. parce que la liberté absolue mentionnée précédemment disparaîtrait. C'est ce débordement du désir qui explique. il suffit de savoir que l'Absolu (brahman) «inactif» (tinta) professé par les partisans de 1'Advaita Vednta se voit surimposer les apparences comme un voile. Par ce (désir) seulement. Or. c'est seulement l'exhibition de ce qui est présent (dans l'Apparence).effet. A l'inverse. en paraît séparée. Autrement dit. l'auteur prétendait démontrer que le Seigneur est « notre propre Soi ». celles qui déclarent que le Seigneur est foncièrement différent de nous et du monde. dans l'introduction du premier aphorisme. mais non pas ailleurs.la notion de cause appliquée au Créateur implique toujours qu'il a besoin de matière première et d'un instrument pour produire son effet.

ja précise qu'il s'agit là d'un dévoilement plutôt que d'une création à partir de rien. c'est seulement une façon de dire que l'Apparence n'est jamais fragmentée par les apparences. Mais. c'est l'Apparence. Etre. puisque la densité limpide du miroir n' «engloutit» nullement les reflets. il ne peut y avoir de reflet sans lumière ni limpidité. De même. Un texte de l'école K1Tkrama.le sujet connaissant et le connaissable . en se fragmentant. etc. Il faut au contraire les penser chacun comme manifestant les qualités de l'autre. à savoir l'Apparence. nul ne dit que les reflets salissent le miroir! De sorte qu'il n'y a aucune incompatibilité entre eux. l'auteur recourt à l'image du miroir. engendre les apparences que nous connaissons. en effet. lorsqu'on affirme que le Soi ou Siva ou la conscience sont «au-delà» des apparences. Le miroir englobe et est infus a priori en tous les reflets qu'il embrasse et ceux-ci sont toujours. En revanche. cette doctrine est idéaliste. elle a pour nature d'enseigner. comme il n'y a aucun conflit dans la conscience entre les apparences limitées et l'Apparence illimitée. et ces formes ne cachent pas le miroir comme l'apparence erronée de l'argent cache la nacre ou la vision de cieux lunes. la conscience n'use pas de matière ou de substance. De fait. se faire connaître :aimer L'univers . Elle ne fait que découper. son propre état naturel. la Splendeur est la vaste intelligence. L'Apparition de l'empreinte des pieds (du Maître). Toute expérience n'est pas réelle si l'on entendait par là que les choses qu'on perçoit existent indépendamment de leurs apparences et de l'acte de conscience qui les appréhende. Tel est. des éléphants. et jusqu'à l'apparence du néant même. ce qui est possible. qui réunit les points essentiels de la nature de la réalité selon la Reconnaissance. D'autre part. identique à Siva.Lorsque l'auteur affirme ici que la conscience «fait éclore» l'univers. cela veut dire qu'elle prend conscience de l'Apparence. Quant à la relation entre le miroir comme fond et ses reflets. car ils sont comme des lumières dans la Lumière. comme le miroir. elle implique à la fois unité et différenciation . la lune unique. ce qui existe toujours. réelle ou irréelle. par la pensée et le langage. on se dit: ce miroir est pur et excellent» Au rebours de ce que le langage naïf nous fait croire. qui symbolise la liberté absolue de Siva. «l'expérience nous apprend qu'un clair miroir reçoit des milliers de formes comme des montagnes. C'est pourquoi Kemar. Le regard qu'est la Déesse divise et assemble des traits généraux potentiellement présents dans l'océan de l'Apparence. dans notre extrait. Car même si le miroir prend l'aspect de ces formes diverses. Par conséquent. à strictement parier. La vérité ultime. le sens du «réalisme» étrange professé par la Reconnaissance. qui de leur côté ne se surimposent pas au miroir. matrice de toutes choses. Pure conscience. Son seul objet. pour créer.brille en son fond tel le reflet d'une cité dans un miroir. toute . est que tout ce qui est conçu et perçu est la réalité ultime. Cette idée d'une réalité «cachée derrière» les apparences n'est au fond qu'un artifice pédagogique tout à fait erroné si on en fait une conclusion. Selon Abhinavagupta. c'est apparaître. son seul matériau possible. formule ainsi cette vérité: En vérité. nous semble-t-il. ce n'est pas la conscience qui fait apparaître les choses. En d'autres termes. Ils sont pure Apparence. la seule à parler en vérité vraie. les reflets sont l'expression du potentiel sans entrave qu'est la béance ouverte du miroir. un peu comme notre esprit fait spontanément «apparaître» des silhouettes dans les nuages. De plus. lumineux. Leur surgissement incessant ne fait que confirmer cette limpidité. le miroir et les reflets forment un seul et même continuum lumineux. sans que sa nature propre (qui consiste à pouvoir refléter les choses) s'en trouve brisée. En ce sens. Cet acte de conscience.

Tous les mystiques ont médité sur cette apparition qui est disparition de l'Apparence. en effet. cette table est aussi «réelle» qu'une table imaginée. tout est «réel ». celle de modes d'existence réels. « l'objet connu » . par exemple . Pour être présent en tant qu'individu. la conscience doit pour ainsi dire s'oublier. tout cela apparaît dans l'Apparence. si l'on voulait être un peu spécieux. La Reconnaissance l'admet pour la dépasser dans un second temps. La conscience et l'Apparence se conditionnent mutuellement Mais à tout ceci. je dois m'oublier en tant que Présence. hallucinée. ne pourrait-on pas objecter simplement que la dualité et la multiplicité des choses et des êtres sont établies par l'expérience quotidienne. chaque instant confirme que les genres d'expériences sont multiples à l'infini et évanescents. on ne peut rien lui ajouter ni lui retrancher . sur ce paradoxe du dévoilement par occultation au coeur même de l'Evident: «A l'objection suivante: comment le pur sujet pleinement conscient peut-il devenir ainsi objet connu et par là même inconscient. de la même manière qu'un individu se contemplant dans . alors qu'ils ne sont qu'un seul dynamisme ? Telle est la raison d'être de l'aphorisme suivant: «Maintenant. parce que toutes les choses sont des apparences inséparables de leur apparaître. tout destin se ramène à cette liberté sans entrave. Voir les choses.parfaitement incroyable il est vrai .Kemarja explique que subjectivité et objectivité se répondent et se correspondent comme un musicien improvisant sa mélodie. en vertu de sa pure liberté qui accomplit l'impossible. une vision plus dynamique de cette expérience. bien qu'utile. bien au contraire. La notion de liberté est donc la clef du système de la Reconnaissance. remémorée.expérience est réelle en ce sens qu'elle est l'authentique expression de la nature la plus intime du réel. vrai ou faux. afin d'établir dans le détail la forme propre de l'univers. Ce point est presque devenu un lieu commun de la psychologie moderne: la façon dont les choses nous apparaissent est le reflet de notre for intérieur. Comment donc rendre compte de cette diversité. Pour manifester quelque chose.. Réel ou irréel.est très loin d'être «une» apparence . avant de suggérer. il est répondu: en réalité la conscience de soi demeure essentiellement la même. de même que le changement. de sorte que l'on pourrait affirmer. à savoir l'Apparence justement! Autrement dit. que la seule chose permanente. c'est l'impermanence des choses.1. prise comme un tout. En ce sens. de sorte que la distinction entre un monde intérieur « privé» et un monde extérieur «public» n'est pas exacte. ce Seigneur est habile au jeu de cacher son propre Soi. s'effacer. C'est dans cette perspective .cette table et cette chaise. est selon des modes multiples. mais.. définie comme pouvoir d'accomplir l'impossible. Pourquoi? 3. à partir du dixième de ses vingt aphorismes. c'est-à-dire voir ses propres humeurs et projections. le temps et tout ce qui caractérise ce que la tradition philosophique contemporaine appelle la finitude? A quoi bon s'acharner à nier l'évidence des sens ? En effet. alors même que la présence de la chose ou de l'individu West rien d'autre que pure Présence. est divers. 3. En dernière analyse. c'est se voir soi-même. qu'un éléphant ou même que le nonêtre pur et simple. Tout est engendré par la relation entre la conscience et l'Apparence Afin d'élucider avec plus de précision le mode de formation des différents types d'expérience alors qu'il n'y a qu'une seule Lumière-Apparence . l'univers. l'univers. on dit Cela.que l'auteur va s'attacher à évoquer d'abord l'identité de l'individu à son expérience.

comme si elles nous étaient «données» de l'extérieur. Toute connaissance est connaissance de soi. L'objet «colore» le paysage intérieur. vérité que l'auteur répétera encore et encore. Le monde fait d'apparences est conditionné par la manière dont le sujet le considère. considéré en sa vérité. Or. divers registres d'expérience sont possibles. ou du moins comme faisant corps avec la lumière simple de l'Apparence qu'il est. Apparence. elle apparaîtra comme «capacité de contenir» à celui qui cherche avant tout un récipient. Le plus souvent. il y a aussi des apparences qui invitent à l'indifférenciation. C'est donc le degré de ressaisissement plus ou moins intégral de l'Apparence à travers chacun des actes de la conscience qui constitue un type de sujet. notre manière des voir les choses est. celui qui perçoit ainsi le monde et les autres sujets souhaitera peut-être s'en protéger en se cloîtrant. Tantôt l'Apparence est appréhendée en un acte indivis. conscience et Apparence se conditionnent mutuellement. le même «objet ».l'orbe d'un clair miroir. conscience. Le Cosmos apparaît alors à la fois comme toujours inconnu et comme source de menaces et donc d'angoisse. en effet. quant à lui. et ainsi de suite. mais bien plutôt le moyen de reconnaître qui nous sommes vraiment. bien entendu. la Reconnaissance souligne plutôt la relation entre sujet et objet. en essence. et souvent ennemies. Selon l'exemple proposé par Utpaladeva. chaque perception lui rappelle son identité à l'Apparence indivise. détermine un « monde » dont la structure lui est appropriée. de sorte que nous nous sentons étrangers en ce monde. tantôt on la réduit à une série d'apparences complètement limitées. Inversement. Pour qui a reconnu son identité à tout ce qui apparaît. une jarre apparaîtra d'abord comme «solide» à qui cherche un objet sur lequel s'appuyer. De sorte que le monde. dans la mesure où elle met en lumière des processus de construction de l'objet par le sujet. c'est une table. à l'instar des raga de la musique de l'Inde. la conscience est également claire et précise dans son activité. dont la cohérence interne a pour principe unique la conformité des deux pôles : sujet connaissant et objet connu. tantôt elle est perçue comme infusant les apparences. Cependant. Mieux encore. L'objet saisi est toujours. on peut certes trouver que la Reconnaissance apparaît plus idéaliste. Du point de vue spirituel. C'est la même réalité pourtant qui se donne toujours. il le considère comme lui-même. des objets qui nous ramènent vers le point de vue adéquat. De même. Sur le versant subjectif correspondant à ce « monde ». au contraire. Notons ici qu'il n'y a aucune prédominance de l'objet sur le sujet ou du sujet sur l'objet. alors que la comparaison avec le rêve et les hallucinations suggère fortement la place active que le sujet joue dans l'élaboration de son expérience. lesquels passent ordinairement inaperçus. n'est pas un obstacle. Elle peut être articulée: «C'est cela. Quoi qu'il perçoive ou connaisse. Le commentaire montre que la variable qui commande le type de relation produisant l'expérience est le rapport plus ou moins opposé entre conscience de soi et conscience de l'autre. De fait. nous sommes passifs face aux choses. ou conscience et Apparence. lequel à son tour et. » Mais . simultanément. de l'objet. un peu comme la profusion des reflets confirme la pureté du miroir. le monde apparaît comme son propre corps. animée de subtiles boucles de rétroaction. conditionnée aussi par les choses. le monde semble exister indépendamment de la conscience pour ceux qui ignorent leur vraie nature. à l'épanouissement et à la détente. Ni réalisme ni idéalisme. Le sujet qui saisit cet objet est. A côté des choses qui nous angoissent. mais appréhendé différemment. l'interdépendance entre eux et leur interaction permanente. Les choses et les êtres semblent s'imposer face à nous comme des étrangers faisant irruption. par rapport au sens commun le plus naïf. à l'infini.

là où il n'y a qu'un Etre immuable (le brahman évoqué plus haut). mais comme des apparences de choses séparées dans l'espace et le temps. le fameux samsara. d'un ressaisissement illimité pareil à l'espace. et non pas une absence totale de connaissance. car sans objet . du fait même de son désir . celle qui nous fait voir une multiplicité d'apparences changeantes. et c'est pourquoi nos expériences sont du type impur ». cette illusion a pour seule cause l'ignorance (avidyti). justement. et surtout comme n'ayant pas la même valeur. mais partiellement. II s'agit toujours d'une relation créatrice entre la conscience et l'Apparence. De sorte qu'un jugement négatif y inclut aussi une affirmation.de se connaître. l'Apparence en vient à se connaître imparfaitement.dire du corps. notamment Vihnu et Brahma. Quand cette ignorance est détruite par la connaissance de 1'Etre.3. Pour la Reconnaissance. Les expériences impures. comme dans les Purânas. mais sur le mode «impur ». et qu'il n'y a rien d'autre qu'Apparence. Dans les expériences pures. La différence essentielle avec le Vedanta est que cette ignorance a elle-même pour cause une libre initiative de l'Etre. la Màyâ est la personnification d'un . Le monde et soi-même semblent relever d'apparences séparées : l'apparence de l'objet et l'apparence du sujet. Cette notion de Màyâ. celui de la trompeuse enveloppe non seulement les humains et les animaux. 3. Selon le Vedanta. ou quand la dualité veut se donner libre cours Lorsque. ne sont plus appréhendées comme une seule et même Apparence indivise. qui sont vénérés comme Etre suprême dans d'autres religions de l'Inde. mais aussi les dieux. alors la tradition scripturaire sivaïte parle de registre d'expérience impure. lorsque les apparences ne sont plus perçues que comme «autres» que l'Apparence. De sorte que le monde disparaît aux yeux de qui le perçoit en sa vérité. Dans le Sivaïsme dualiste. Maya est la personnification de la puissance dont Dieu dispose pour créer. En effet.innocent. mtiyi'i désigne la matière dont le Seigneur se sert pour créer les mondes. par une sorte de renversement dialectique. en revanche. dans le même temps qu'on le conçoit comme faisant face aux autres choses. Les actes de conscience différenciés ne contredisent nullement l'Acte de conscience indivis «je ». Dans 1'Advaita Vedanta. N'oublions pas que ce domaine. Par conséquent. l'erreur innée qui nous fait prendre ce qui n'est pas le Soi pour le Soi. l'ignorance est une connaissance incomplète de l'Etre. la pensée et le langage commencent à fonctionner principalement sur le mode de l'exclusion. terme qui littéralement désigne la magie ou tout spectacle de prestidigitation. et qu'adopter un point de vue y revient à acquiescer implicitement à tous les points de vue possibles. le Soi. d'ailleurs. toujours le cas. Ce domaine est celui des modes d'expérience structurés autour du cycle de la transmigration. n'est pas propre à la Reconnaissance. Mais. c'est-à-dire incomplet en ce qu'il est privé de prise de conscience globale de soi. la Mâyâ disparaît comme une brume au lever du soleil. l'on s'identifie aux apparences du «corps» à l'exclusion des autres apparences. puisque le Soi est Apparence. c'est-à.cette précision n'exclut pas que cet acte de conscience enveloppe en lui-même tous les autres actes de conscience. Dans la plupart des philosophies théistes. en revanche. Nous connaissons la réalité. morts et renaissances s'y succédant depuis des temps sans commencement. Cela est. la multitude des apparences est ressaisie comme une seule et même Apparence: tout objet perçu est alors le sujet lui-même. Màyà devient l'illusion cosmique. obnubilés que nous sommes par la seule dualité. Sauf qu'ordinairement nous n'y prêtons nulle attention.

et plus profondément. dans les rituels enseignés par Siva.à ne pas confondre avec les homonymes désignant l'Apparence et la conscience). mais une apparence du Soi. toute prise de conscience qui tend à élargir notre vision de l'Etre est un mantra. Entre les processions pure et impure se trouve une sorte d'expérience particulière. Si je vois alors une table. car ils agissent. je la reconnais comme étant indifférente des autres apparences . une apparence inséparable de l'Apparence. selon leur rang. elles visent toutes clairement l'Etre. Dans la procession impure. les Mantras. Comme le dira un auteur de 1'Advaita tardif. Telle est. Ces «délivrés» peuvent alors.aspect de la liberté de I'Etre. Sur le versant subjectif. ne disparaît donc pas. etc. mais plutôt un ornement de l'Etre.n'est que pure connaissance. deux traditions philosophiques brahmaniques fort anciennes. Mayâ a ici un sens positif. avec ce que cela suppose (le dualité. le monde en sa diversité bariolée. cela correspond à l'expérience de la «délivrance en cette vie même» . Ce type de correspondance entre l'expérience de l'Etre à l'échelle cosmique et à l'échelle humaine est caractéristique des pensées pré-modernes et du tantrisme en particulier. c'est-à-dire dualité du sujet et de l'objet . soit il meurt dès qu'il l'atteint. accomplir certains offices pour le bien de ceux qui sont encore asservis : il y a ainsi. la table est l'apparence d'une chose. telle qu'elle est redéfinie dans les Stances pour la reconnaissance. c'est-à-dire de formules sonores. Cependant. Dans les deux cas. dans les deux catégories les plus hautes (Siva et Sakti . entre Dieu et la Déesse -. S'il y a bien encore une certaine dualité .la pièce. Autrement dit. mais non point séparation. c'est un état de conscience neutre. Autrement dit. En revanche. . la différence entre la procession pure et la procession impure. Màyà est certes perçue comme une Apparence distincte. et «mon» corps est l'apparence d'autre chose. les Seigneurs des Mantras et les Grands Seigneurs des Mantras. Notons. ils ont pour tâche d'octroyer aux êtres des processions impures une connaissance plus parfaite d'eux-mêmes. sous la forme de mantras. dans l'ordre de liberté croissante.notre vraie nature . L'homme est en effet un univers en miniature. Maya n'est pas un défaut. Celles-ci affirment que le Soi . toutes les pensées apparaissent comme synonymes: au-delà de leur contenu particulier. Ainsi. la Maya. Mais cette dualité demeure subordonnée à une claire conscience de l'unité : les choses apparaissent clairement. non impliqué dans l'évaluation ou la manipulation d'aucun objet. C'est cette conscience pure que les adeptes atteignent en cultivant l'attitude d'un pur «témoin» face aux événements. Il y a distinction du sujet et de l'objet. mais comme obombrées par la parfaite reconnaissance de soi. celle de l'individu «isolé dans la [pure] conscience ». Ce ne sont pas deux apparences de la même réalité. les correspondances entre les différents types de relations au plan macrocosmique et microcosmique. enfin. Pour dont s'accroît et s'élargit la connaissance de l'Etre. dans la procession pure. il y a à la fois liberté et expérience. les catégories «pures» correspondent aux différentes sortes d'expériences de la délivrance des liens du samsara. précisément. cette dualité n'est toutefois pas même suffisante pour permettre une existence individuelle: soit un individu ne peut atteindre cette condition qu'après la mort.et donc ignorance. Bien plutôt. dépourvue de toute activité. Sous la direction d'une émanation de Siva. au contraire. On les nomme «Mantra ». mes sensations internes.entre 1'Etre et la conscience qu'il a de lui-même. mon corps. Dans les trois dernières catégories. liberté de se méconnaître et d'apparaître à soi-même comme autre. il y a bien Maya. il n'y a plus qu'unité : 1'Etre en sa totalité prend parfaitement conscience de lui-même. Cette catégorie enveloppe les adeptes des démarches spirituelles de l'Advaita Vedanta et du Samkhya. il y a dualité. Au plan individuel. Toutefois. mais dualité baignant dans l'unité. elle se trouve transfigurée.

la première catégorie . Or. les tempêtes de la relation sujet-objet ne peuvent être neutralisées qu'au prix d'un effort d'abstraction exceptionnel et. Tel une flamme à l'abri des vents. Mais ici. sans aucune unité entre ces deux sortes d'apparences. il peut alors discriminer le Soi de tout «non-soi ». Certaines apparences renvoient à des objets. Il se heurte donc au dilemme suivant: soit il demeure dans la pure conscience. La connaissance complète inclut tout. c'est-à-dire à l'absence d'objets. elles reviennent. état absolu. La raison de ce dilemme. il suffirait alors de le fuir pour se réfugier dans cet état de vide . Après s'être isolé physiquement. si la conscience est comparable à un océan.Utpaladeva. du samsara. y compris l'action. le souffle. Cependant. tels que l'évanouissement. mais également action. Autrement dit. c'est-à-dire affranchi de toute relation. l'état qui en résulte. par ses mouvements. Les deux catégories suivantes décrivent les deux expériences possibles au plan où Mâyâ règne sans partage dans un oubli presque total de l'unité. Or. les vagues du devenir. cet état n'est pas la délivrance vraie. ces états sont vides de puisque le corps et tous les objets disparaissent en eux. la première catégorie d'expérience relevant de Màyâ est définie comme absence pure et simple de toute apparence! En effet. nous explique Abhinavagupta. la parole et les émotions. «colorée ». Tel est bien le cas de l'adepte plongé dans une contemplation affranchie de toute opération mentale. mais au «vide ». il correspond à l'expérience du sommeil profond.ne peut manquer de frapper l'esprit du lecteur attentif. Voilà pourquoi. c'est-à-dire des choses auxquelles s'identifie l'homme ordinaire. Cette stase suspend la machinerie du devenir. En effet. images.. Sans objets. considère que cette condition est un état encore limité. partant. Sa connaissance est incomplète: il est encore ignorant. cet adepte de la stase yoguique prônée par ces systèmes brahmaniques croira perdre sa liberté dans cette action.. mais alors sa conscience n'est plus «pure» : elle lui apparaît conditionnée. Pour échapper au samsara. La parfaite liberté consiste à reconnaître que le Soi n'est pas seulement connaissance ou conscience muette. le sens de l'adjectif qui définit cet état: kevala littéralement «isolement >. cet état est celui de l'intervalle entre deux cycles de création cosmique. comment pourrait-il y avoir dualité? On pourrait ainsi penser qu'ils sont vides de dualité. soit il agit. le sujet connaissant s'identifie alors non pas au corps ou à ses idées. Au plan microcosmique. en effet. selon Utpaladeva. L'individu demeure affranchi de leur influence: il est libre de la causalité et donc délivré du devenir. tandis que d'autres (les corps. de cette impasse. sans rêves. de l'Etre. cet océan ne peut demeurer sans vagues: tôt ou tard. son souffle et son esprit. le coma et autres états d'inconscience. Comme le souligne Abhinavagupta. A l'échelle macrocosmique. cet individu est seulement libre aussi longtemps qu'il n'agit pas. qu'il ne rentre pas de nouveau en relation avec les phénomènes. La libération dont jouit cet individu est gagnée.celle des sujets «isolés dans la dissolution [cosmique]» . les sensations. les souvenirs) désignent le sujet. ne peut être que provisoire. au prix d'une exclusion de tous les phénomènes. l'adepte de cette démarche immobilise peu à peu son corps.) et extérieures. mais il n'est pratiquement rien. lui aussi. dans ses Stances pour la reconnaissance. lorsque la pensée et l'action en général ressurgiront. est que cet individu ne connaît qu'une partie du Réel. Mais ici encore. d'ailleurs. même interne. de l'Apparence infinie et de ses propres Puissances. Tel est. la pensée. Myi est habituellement définie comme l'apparence de dualité du sujet et de l'objet. attendu qu'elle est le résultat d'un isolement. mais au prix de la liberté d'agir: il est alors. mais n'y remédie point. Par conséquent. d'une élimination de tous les objets par la pratique de la concentration yoguique. il s'agit d'une liberté purement négative. par la succession des apparences intérieures (pensées. Il aura le sentiment d'être «distrait» par ses pensées. ou à ses autres équivalents.

la Reconnaissance affirme ici le contraire de ce que professent la plupart des métaphysiques. Cependant.puisqu'on y appréhende l'Apparence d'une manière indifférenciée -' et aussi infiniment éloigné de la reconnaissance de soi comme étant le Seigneur. en effet. tout entier à l'état chimiquement pur. dans sa suprême liberté. Croyant percevoir une absence totale d'objets. l'on perçoit une esquisse de tous les objets possibles. mais ressaisie comme Absence pure et altérité. mais encore il y a altérité entre dépassement dialectique des contraires. Ils ne s'agit pas seulement de se satisfaire de l'idée que les choses sont parfaites. celle de l'altérité à tous égards: non seulement il y a dualité entre le sujet et l'objet. en effet. retenons que le préalable à toutes les manifestations de la dualité . L'expression des différents registres possibles de la manifestation est décrite comme une «solidification» de la conscience. mais bien plutôt de découvrir le point de vue duquel ces points de vue apparaissent comme constituant différents aspects d'une unité plus vaste. mais d'un Etre désormais appréhendé comme autre que soi. définie comme état indifférencié de l'Etre. à la fois très proche de la parfaite connaissance de soi . il se méconnaît souverainement.qui nous est familier puisque nous l'expérimentons chaque soir lorsque nous nous endormons .car il n'y a rien d'autre -' mais sur le mode de l'absence pure et simple et de l'altérité. au moment même où l'on est parfaitement Apparent? Dès lors. la plus grande liberté que celle de pouvoir s'oublier absolument. le sujet appréhende toujours l'Apparence. Siva est là. En Occident comme en Orient. comme nous l'expliquera plus loin l'auteur. Tel est le moment qui inaugure la confusion cosmique.est lui aussi la manifestation de l'absolue liberté de l'Etre. Le résultat objectif de cette ignorance est défini comme un vide absolu comme si le sommeil et l'oubli de soi étaient le préalable nécessaire à l'apparition de l'expérience de la finitude.la plus parfaite inconscience au moment même de la pleine révélation. Aristote décrit Dieu comme un «Moteur . à l'inverse. emporté par Son élan souverain. opposée à soi. 4. le drame du devenir . ni. donc. un pur «ceci» indéfini. de même cet «évanouissement» à soi est le terrain d'avènement des fantasmagories de Maya l'Enchanteresse. De même que l'endormissement est le prélude à l'émergence des songes. C'est l'Apparence pure. Mais cet état . L'eau et la glace : vacuité et solidification Dans sa narration du passage de l'état de Siva à l'état individuel.inconscient. le terrain est préparé pour la dualité en sa multiplicité. puis une immobilisation graduelle.est précisément l'oubli de l'unité de la conscience et de l'Apparence. de se forger une transcendance au prix d'un anéantissement méthodique de tout. En d'autres termes. qui constitue comme la matière première de tous les objets distincts qui apparaîtront par la suite au réveil ou durant les rêves. en effet. Cet état intermédiaire est donc hautement paradoxal: il est. un peu comme l'on se sert des marches inférieures pour accéder à celles qui sont au-dessus. à valoriser le vide et l'immobilité pour caractériser l'Absolu. C'est bien pourquoi cette étape correspond à la catégorie de la Nature. pour une absence de Soi.pure ou impure . la pure Présence .mais comme inconscience et inertie. Siva se perçoit lui-même de manière indifférenciée . En fait. puisque cette Apparence indifférenciée est alors prise pour un Autre. cet état d'inconscience est bien plutôt celui de la dualité à l'état pur. Platon oppose ainsi l'immuabilité du monde intelligible à la versatilité du monde sensible. D'abord un vide.réitéré chaque jour et à chaque instant . Et c'est l'expérience suivante. celle de la dualité redoublée. cet état dramatique . N'est-ce pas. En réalité.2. l'on a plutôt tendance. mais.n'est vide qu'en apparence. C'est d'ailleurs la voie prescrite par certains textes du sivaïsme.

De fait.immobile». il n'y a nulle différence essentielle entre ce que j'appelle à présent «mon » corps.3. tout comme l'arbre est pré-contenu dans sa graine. maître de l'auteur et génie de l'interprétation. attendu que le corps est. en particulier dans ses exégèses tantriques. le symptôme d'un amoindrissement de cette liberté sauvage qu'est la conscience. Bien plus. l'on ne s'étonnera pas que notre texte ne définisse nullement l'idéal de l'adepte comme «arrêt du mental ». caractéristique de la Màyâ. avec ses dieux et ses éléments. affirmation. l'un au Siddhanta. en réalité. apparemment extravagante. Mais les auteurs des textes cités. le sivaisme «dualiste ». cette idée tantrique selon laquelle «tout est dans le corps » est une conséquence de l'idée pan-indienne selon laquelle «tout est dans tout» . l'Absolu est décrit dans les textes du sivaïsme cachemirien comme vibration. de même. là où le Siddhanta . mais propose bien plutôt de découvrir les moments de la vie quotidienne . l'état de vide est synonyme d'inconscience et d'ignorance massive. Dès lors. avant d'éventuellement procéder à un culte extérieur (dans un linga. sans pour autant provoquer l'inconscience. etc. C'est Ksemaraja qui les interprète ainsi. elle est. Le yoga classique formulé par Patafijali définit le but de sa pratique comme « arrêt des fonctions mentales Si un tel arrêt est cependant parfois jugé utile par la Reconnaissance. en Inde. C'est que cette représentation est mise en œuvre dans tous les rituels. valorisent le vide comme absence des phénomènes et dépassement de la souffrance. je suis à la mesure de ce que je perçois. même le Siddhanta déclare que «seul Siva peut adorer Siva ». En effet. doit d'abord s'identifier au Dieu. Or. et cette table. l'adepte doit imaginer dans son corps tout l'univers.). Quoi qu'il en soit.dualistes» révélés par Bhairava. puisque «Siva a tout l'univers pour corps ». «le corps est [en réalité. c'est seulement parce qu'il nous permet de redécouvrir notre plénitude native. Tout est dans tout Selon les Aphorismes de Siva. puisque tout est essentiellement Apparence. Les deux ne sont qu'Apparence. parce qu'il perçoit tout. tout] ce que l'on perçoit. de leur côté. et que rien n'existe qu'à l'intérieur de l'Apparence. Abhinavagupta. une icône. elle aussi. revient souvent sur cette thèse. c'est-àdire mon propre Soi. Le bouddhisme et les autres spiritualités de l'Inde. autant de termes dénotant le mouvement et la vie davantage que l'immobilité et le vide. le Srhkhya et 1'Advaita Vedinta soulignent l'opposition entre l'Absolu immobile et le mouvement. tout se passe comme si la Reconnaissance refusait cette dévalorisation du mouvement. l'Apparence. Il n'est pas anodin de relever que les deux textes cités appartiennent. Quant à l'absence de mouvement. Et encore. n'ont sans doute pas ce sens à l'esprit. Ksemaraja expose aussi une thèse tantrique. De même que Siva est tout ce qui est. et même de tous les enseignements de toutes les religions. C'est que les philosophes de la Reconnaissance aimeraient nous persuader que leur point de vue exprime la véritable intention de toute la révélation sivaïte. Cette. les tantras. 4. Du moins cette interprétation est-elle possible. signifie d'abord que «l'effet préexiste dans sa cause» . Ici.où cet arrêt se produit naturellement. selon laquelle «tout existe dans le corps » Ce qui n'est pas dans le corps n'est nulle part. L'adorateur de Siva. et l'autre au corpus des tantras «non. Cependant. bâillement et scintillement. se démarquant ainsi des tendances les plus communes .comme l'éternuement ou bien l'orgasme . nous verrons que cette méthode ne préconise pas de rechercher un arrêt délibéré des fonctions mentales et vitales pour atteindre un état de vide. au contraire. » En effet. Seulement. de même. condition reconnue comme une impasse dans tous les textes du sivaïsme cachemirien.

alors seule demeure l'Apparence. nous sommes en proie à d'innombrables pensées qui sont autant de dichotomies. 4. en effet. l'auteur va jusqu'au bout de la logique qu'il poursuit depuis le début: la finitude n'est qu'Apparence lorsqu’enfin on l'examine. Raisonnement aussi simple qu'imparable. enfin. si elle n'apparaît pas. par définition. Ce sens-là est presque celui du non-dualisme illusionniste commun.ne voit qu'une oeuvre de l'imagination (ka1pani). à l'Apparaître pur. qui est la véritable Idée de tout le Sivaïsme: La «contraction ». constitué d'impressions sensorielles. qui n'apparaît que jusqu'au moment où l'on se décide à aller l'examiner de plus près.et donc n'existe . au mieux. Cette idée est. ne se réduit-il pas à ces constructions mentales? Et ces pensées le conditionnent. Autrement dit. dans ces conditions. cette finitude n'apparaît . est la connaissance complète de cette vérité selon laquelle tout est Apparence. alors elle n'est qu'Apparence . Elle n'est que le moyen d'en établir une autre. la Reconnaissance perçoit une réalité: car tout apparaît bel est bien dans la conscience! L'imagination est ici une force qui évoque ce qui est réel. en effet. conforme au yoga sivaïte. Comment? Grâce au raisonnement fondamental de la Reconnaissance exposé dès le premier aphorisme: si la finitude apparaît. Comment. Par conséquent. elle n'est qu'une apparence car elle surgit d'un manque de sagacité de notre part. Il est. et non de simples constructions provisoires. que le facteur suffisant à dissiper la funeste confusion qui nous retient dans l'erreur selon laquelle nous sommes réellement limités est la réflexion. si finitude il y a. Même les limites sont Apparence Mais là n'est pas l'intention ultime de cette thèse. A vrai dire. rien ne saurait exister qui ne soit Apparence. le Soi. 5. elle aussi. Que ce soit en Siva infini ou en l'individu fini. Mais ensuite. comparée à une hache bien aiguisée qui tranche à leur racine les liens du devenir. Notre servitude est donc à la mesure de notre défaut de connaissance et d'attention à ce qui est.est pas l'idée propre de la Reconnaissance. que procurer une délivrance post mortem. que l'on peut également rendre par «âme ». peut-on sérieusement affirmer qu'il est Siva? Le psychisme. Remarquons. Au moyen de cette analyse disjonctive. Toutes les autres méthodes (rituels ou yoga) ne sont qu'autant de marches vers la raison. le sujet connaissant. Ce n'. il n'y a donc que l'Apparence infinie. Car la finitude n'est qu'une apparence en deux sens bien distincts D'abord. la méthode suprême. Ces autres pratiques ne peuvent. La vraie délivrance. de doutes en forme de dilemmes qui nous déchirent constamment. tout est Siva. n'est qu'une apparence. limité et divisé en parties antagonistes. La vraie nature du psychisme Seulement. c'est-à-dire la finitude qui est notre lot. Elle ne peut donc réellement limiter l'Apparence-conscience. celle qui a lieu ici-bas. que . l'Apparence est indivise. selon le maître de l'auteur. Mais attention! L'auteur ne fait pas que répéter cette affirmation ressassée partout par les tenants indiens de la non-dualité. pas plus que les murs d'une pièce ne «découpent» réellement l'espace dans lequel elle s'étend. est.4. Elle est un faux-semblant pareil à un mirage. celle qui permet d'obtenir la délivrance dès cette vie. La réflexion est. Elles sont la marque de sa finitude et elles font de lui une âme transmigrant sans cesse entre les alternatives qu'elle forge. pour fascinante qu'elle paraisse.que dans et par la conscience qu'on en a. dira-t-on.

c'est le samsara. ou par celle de cette même table. ou bien comme une infinité de phénomènes distincts. en nature. De plus. en ce sens que le . car une prise de conscience globale y prédomine de concert avec l'Apparence indifférenciée. peut-être. des traces inconscientes laissées dans le psychisme par ces réactions. la perception présente de la table réveille les traces laissées par d'autres expériences de tables. dès que le désir. toutes ces expériences. .comme sa souveraineté. à la mesure de cette subtile dualité. n'estce pas la preuve que. on la qualifie alors de «naturelle». en ce sens qu'il y a suffisamment de différenciation entre soi et soi pour que l'on puisse parler d'expérience et de manifestation. pourquoi affirme-t-on que l'on est Siva omniscient et omnipotent ? La conscience est peut-être identique. car la conscience peut connaître l'Apparence comme indivise. l'Apparence est présente de manière indifférenciée dans l'état de sujet «isolé dans la pure conscience ». à celle de Siva. enfin. ne faut-il pas plutôt admettre que. Dès lors. et la conscience . c'est l'acte d'appréhender l'Apparence. toutes sortes de pensées continuent de surgir. délimités par des préférences et toutes sortes de pulsions? En effet. C'est l'amoindrissement de la prise de conscience qui caractérise les processions impures : même si. mais on ne connaît pas tout. Mais surtout. la manifestation est alors «pure ». comme nous l'avons vu. le sujet se croit entravé par elles. dont le cours est double: Tantôt la contraction apparaît. encore une fois. On n'est pas omniscient comme Siva peut l'être. la pensée et l'activité réapparaissent. cette manifestation devient «pure» . il y a dualité.génèrent par exemple les couleurs et les formes. Dans le chemin «pur ». s'il n'y a qu'Apparence indivise sans reconnaissance que cette apparence est le Soi. La thèse : l'âme est la Déesse La réponse de la Reconnaissance consiste. au motif qu'il n'a pas reconnu en elles ses propres Puissances. alors c'est l'état de sujet «isolé dans la pure conscience ».avec la pensée. Cet acte est libre. n'est pas la vraie délivrance puisque. La conscience se «contracte» quelque peu. La conscience. même si celleci se fragmente en objets distincts. à ne voir dans l'individu et ses limites que des manières pour l'Apparence illimitée de se méconnaître librement. l'expérience semble bien confirmer que. De sorte qu'on est loin d'être omnipotent. Dans chacun de ces cas. Traces qui seront réactivées à l'occasion de telle ou telle expérience: par exemple. notre vraie nature est Siva. Mais ensuite. on ne lui est pas identique? 5. selon le degré de cette contraction. avec ses diverses espèces. Cette procession. finalement. On peut bien connaître la table et beaucoup d'autres choses. etc. mais sans déchoir en une finitude cyclique. par exemple. constitue la procession pure. ces réactions et ces traces inconscientes sont limitées. même si l'on ressemble à lui.1. Tout cela n'est qu'un unique dynamisme (personnifié par «la Bienheureuse» Déesse). Dès lors. nos jugements et nos réactions présentes sont déterminés par nos jugements et nos réactions passés. Cet état. S'il reconnaît l'Apparence comme le Soi. mais que notre psychisme .nous empêche de nous identifier complètement à lui? Et.c'est le nirvana – ou '« impure» . mais la présence de tous ces conditionnements que l'on appelle le « psychisme» ne doit-elle pas nous amener à admettre que nous ne sommes pas Siva. même si l'on admet que «je suis Siva ».cet agrégat de conditionnements . comme étant le Soi. mais bien des êtres finis. de représentations imaginées qui sont autant de jugements et de réactions face aux impressions sensorielles et.

semblable au sommeil profond.harmonieux. quoi qu'il arrive. comme engourdies. à trois mouvements psychologiques: plaisir. qu'est. Apparences pure et impure sont également liberté Cependant. Mais n'a-t-on pas dit que les détails du connaissable se faisaient aussi jour dans le mode d'être pur ? Quelle est alors la différence entre les deux registres ? En d'autres termes. d'où surgiront ensuite la multiplicité des apparences de la veille. voire redoutables. Mais lorsque prédomine l'Apparence indivise «acquise par une pratique assidue» . on s'identifie alors à un état de vide en lequel Apparence et conscience. Cette prise de conscience devenant de plus en plus vaste. puisqu'il n'y a rien en dehors d'elle. de l'agitation et de l'inertie. inconsciente et hostile. constituée par un mouvement dis. 5. Or. lesquelles deviennent des impulsions en apparence indépendantes du sujet et incontrôlables. Pour ce sujet. douleur et inconscience. la souffrance. de prise de: conscience. Savoir que liberté et servitude sont également des . telle que la pratique assidue d'une contemplation intériorisée. cela ne change rien à ce fait.sujet n'a pas pleinement conscience que l'Apparence. la scission entre le sujet et les objets devient une relation harmonieuse car embrassée par la conscience de la nonséparation du sujet et de l'objet. c'està-dire grâce à une contemplation dotée de représentation. En effet. alors toutes les expériences réintègrent un mode d'être pur. la suite du commentaire explique qu'au sortir de ce quasi-évanouissement «le connaissable tel que le bleu. Cet état est l'analogue imparfait de l'état de «Siva-sans-relation »: seule la structure sujet-objet s'y fait jour.ce qui distingue l'expérience d'un «éveillé» de celle d'un être ordinaire? Ksemaraja répond que l'excès de «contraction» est à l'origine de la transmigration et de ses souffrances. Mais il n'y a pas eu reconnaissance. ni être limitée par le temps et l'espace. les angoisses ou les dilemmes. tout est Apparence et conscience. c'est l'Apparence s'appréhendant uniquement comme Nature inerte. En effet. l'Apparence indivise prédomine seulement en raison de circonstances particulières et provisoires. etc. de même que le sommeil prélude aux rêves. Que nous soyons en proie aux troubles psychiques que sont les pensées obsessionnelles. ce dernier apparaissant alors comme une simple extension du corps : «les expériences sont ses propres membres. sous les modes de la légèreté. ou plutôt que celle-ci se fait d'elle-même. La contraction est avant tout contraction de la représentation que l'on a de l'Apparence. Il y a comme une rupture d'équilibre qui bouleverse le visage de l'Apparence et de ses Puissances (sakti). «degré par degré» . c'està-dire prise de conscience profonde de la nature des expériences comme étant le fruit de la relation entre le Dieu et la Déesse. et non pas la contraction en elle-même. Mais si. pure ou impure. cette contraction outrepasse une juste proportion qui distingue la procession pure (nirvâna) des cycles de la transmigration (samsara). en gros. produisent une expérience d'extrême obscurité. c'est la qualité de l'acte de conscience qui décide de la liberté ou de l'asservissement chez tel ou tel sujet. On comprend alors pourquoi le moyen de la libération est la reconnaissance : puisque seule varie la représentation de l'Apparence. Hérités de la philosophie du Samhkhya. Il apparaît donc que la différence ne tient pas tant à l'Apparence qu'à la conscience. l'état d'expérimentateur de la procession pure s'étend. ne peut réellement être autre chose que lui-même.2. depuis l'état de Mantra jusqu'à celui de Siva. le plaisir. ils ne sont pénibles que parce qu'il y a en eux contraction extrême : lorsque celle-ci se relâche. au contraire. » apparaît de nouveau comme séparé de soi. ces trois modes correspondent. A partir d'un certain seuil. la contraction de la prise de conscience s'accroît.

l'intellect et le «vide ». ce sont ces facultés elles-mêmes qui. avec ses conditionnements. Par exemple. attendu qu'elles ne semblent pas s'y manifester. chacun expérimente chaque nuit cet état de vide.conditionné . comme le fait ici Ksemaraja . selon la Reconnaissance. Le sujet «soumis à l'Illusion > de la dualité (maya) est de quatre sortes. ou bien lors de la sortie de l'état de vide. Le sujet soumis à l'Illusion est ce psychisme qui est essentiellement identique au Soi Le «psychisme » est la conscience fragmentée et identifiée à ces fragments. De sorte que. telle table est le résultat visible d'une expérience passée. Bien au contraire.) mettent en lumière notre essence lumineuse. il est inutile de chercher à provoquer délibérément un arrêt des facultés mentales. Il est donc vain de le rechercher par la méditation ou le yoga. De plus.qu'ils y étaient entrés. en particulier pour ceux qui adhéraient aux préceptes de certains tantras sivaïtes. L'état dépourvu de pensées et de sensations n'a donc pas de vertu libératrice. elles surgissent de façon manifeste. et que ses réactions subjectives limitées ne sont que le jeu de sa liberté illimitée. soumis à l'Illusion. on pourrait se demander si l'état de sommeil profond de même que tous les états de «vide» ne sont pas affranchis de l'influence de ces prédispositions. et qui en sortent exactement dans le même état . véritable automate spirituel qui est à la fois le résultat de l'ignorance et qui la perpétue. l'auteur fait remarquer que les prédispositions redeviennent manifestes lors du réveil. Le psychisme n'est que le nom donné. A ce sujet. le maître de l'auteur.qui suscitent l'ignorance consciente.dont on peut inférer l'existence. attendu qu'il sait que rien. tant il est vrai que cette ignorance n'est qu'une connaissance incomplète. car il est le produit d'opérations de synthèse et d'exclusions complexes: moi contre l'autre. En effet. Or. Ce «je» qui ne désigne ainsi qu'un fragment de l'Apparence est appelé «je factice ». toutes nos expériences sont dues au fonctionnement du psychisme. est de deux sortes: consciente et inconsciente. Quand les circonstances s'y prêtent. Cette ignorance. Cette objection pouvait avoir un sens pour certains auditeurs de Kemarja. Bien plutôt. dans l'état de veille ou durant le rêve. même dans l'état de servitude. le mien contre . absorbés durant des années dans un état sans pensées. de même que la profusion des reflets dans un miroir n'occulte en rien sa limpidité. Jeu de l’amour Tel est le sens de la citation de l'Hymne à la Matrice des Catégories: même si un flot de pensées surgit. absolument rien. l'on cite souvent les cas d'adeptes du yoga. cette profusion est la preuve de sa pureté. nous délivre de tout dilemme. selon lesquels l'état de vide est la délivrance ultime. quand bien même nous serions toujours dotés d'un psychisme. c'est-à-dire les représentations telles que «je suis (seulement) ce corps ». lors du sommeil profond. dit Ksemaraja. Il n'est qu'une absence provisoire des conditionnements. nous apprend Abhinavagupta. Cependant. L'ignorance inconsciente est faite des traces inconscientes . bien comprises. 6. Autrement dit. selon le type d'objet qui prédomine . notre vraie nature demeure apparente. quand le sujet s'identifie au corps ou au souffle.manifestations de notre souveraine liberté. le psychisme «prédomine ». Ksemaraja commence par rappeler que. ne peut voiler l'Apparence qu'il est vraiment. tout comme il y a deux sortes de connaissance. l'adepte de la Reconnaissance est réellement délivré. C'est pourquoi. la sensation interne (ou «souffle »).à l'ensemble des prédispositions inconscientes qui déterminent l'expérience du sujet limité.le corps. notre expérience n'est que la maturation de ces traces laissées par les expériences antérieures.

Si le Soi . Ces deux sortes de subjectivité sont. qui revêt plusieurs visages . non seulement ces gens ont la même opinion que «les femmes. c'est toujours la même réalité .selon qu'il se reconnaît parfaitement ou non. cette liberté. ils cherchent à la . s'ignore ou se divise. ceux qui s'identifient au corps sont les «beaux parleurs».l'Apparence lumineuse . de la même façon les différentes manières dont Siva se connaît lui-même sont des visages factices. Il y a donc un seul Soi.le tien. La métaphore théâtrale L'aphorisme suivant illustre le rapport entre Dieu et la connaissance qu'il a de lui-même à l'aide de la métaphore de l'acteur . cette «contraction ». même si cette doctrine est nouvelle. Autrement.nirvana ou samsara . Ces perspectives que Siva adopte sur son être sont ici envisagées sous deux angles différents. certes. Cette fragmentation. c'est la «conscience libre» du premier aphorisme de Siva cité dans ce commentaire. si l'on reconnaît cette diversité comme Puissance du Soi. l'un doxographique. 8. l'autre empirique. mais universellement méprisée. Autrement dit. etc. complet. le «psychisme » et la «conscience ». cette ignorance. mais imparfaitement. puisque tout ce qui est. ces hiérarchies expriment ses Puissances. 8. respectivement.l'Apparence . ses possibilités. si le Soi n'appréhende que des fragments de lui-même dans la dualité. cette illusion. « le sujet soumis à l'Illusion» n'est rien d'autre que le Soi se connaissant lui-même. De même qu'un acteur se présente sous différents personnages qu'il assume librement. tout en montrant que. Un ou multiple. sensation interne/souffle. Par là. Ou plutôt.1. Cette double interprétation permet à l'auteur d'affirmer la supériorité de la Reconnaissance. nous dit Abhinavagupta. La conscience indivise de l'Apparence indivise est le «je parfait ». mais librement endossés. Séries et hiérarchies : le Soi dans tous ses états C'est précisément afin de montrer cela que l'auteur récapitule plusieurs listes de catégories dont les éléments sont en nombre croissant. Autrement dit. elle est fondée sur la tradition tantrique éternelle la plus ésotérique et la plus profonde. les enfants et les débiles ». L'auteur s'appuie d'abord sur la hiérarchie des quatre «soi» corps. en plus. tout comme l'on s'effraie de ses propres songes. il s'agit aussi de montrer que les multitudes de manières d'envisager la réalité ne sont rien d'autre que les manières dont Siva lui-même se connaît.qui s'envisage elle-même sous différents rapports. ce pouvoir devient alors libérateur. terme péjoratif désignant une tradition philosophique de l'Inde peu connue. c'est le «psychisme ». En effet. mais. Hiérarchie des opinions La première explication consiste à faire correspondre une ou plusieurs écoles philosophiques à chacune des trente-six catégories de la tradition sivaïte commune et aux autres hiérarchies mentionnées dans l'explication de l'aphorisme précédent. Ce sont deux points de vue que le Soi adopte sur lui-même. est Apparence. intellect/corps subtil/psychisme (désigné traditionnellement par l'expression allégorique «octuple cité ») et vide/sommeil profond.s'appréhende en sa totalité. par son excès même. En commençant par le bas de l'échelle. est la cause des souffrances du devenir. Sinon. 7. ont pour seule origine la liberté de l'Apparence.

une connaissance incomplète. Trois écoles sont situées dans cette catégorie: d'abord les réalistes du Nyâya. Mais.justifier par des preuves ! Bref. révélée par Viu grand concurrent de Siva . représentants du nihilisme par excellence aux yeux des autres écoles. ils prennent la Nature pour la réalité ultime.à ses adeptes. Cependant. Parmi ceux qui s'identifient à la sensation interne ou au souffle. à anéantir les phénomènes. en effet. ils ont en commun avec le tantrisme une valorisation du corps comme moyen d'accès au Souverain Bien. Pourtant.ne semble guère prendre au sérieux le mysticisme indien. les matérialistes sont vilipendés. Ces «Exégètes » n'admettent pas l'existence d'un Dieu créateur et leur discours . Ce n'est. le Madhyamaka n'est nullement nihiliste. Ils partagent avec la Reconnaissance la thèse selon laquelle tout n'est qu'apparence pour la conscience. ils ne reconnaissent pas l'existence d'une conscience transcendante. l'état d'absence de pensées. sans plus de précision. qui s'identifient à l'intellect. à cause de l'importance de cette expérience du vide qui. C'est. avec ses rituels et leur interprétation. enfin. En revanche. aux caricatures dont il n'a cessé d'être l'objet dans la littérature brahmanique jusqu'à aujourd'hui. selon eux. du monde commun. encore. Ensuite viennent certains adeptes non identifiés du Vedanta et. ces matérialistes entretenaient des vues assez pessimistes sur le corps comme sur le bonheur. alors que la Reconnaissance soutient que toutes les consciences individuelles se réduisent en réalité à une seule conscience transpersonnelle. tout n'est qu'imagination. Cependant. recherché avidement par les adeptes du yoga et par certains adeptes de la non-dualité védântique. séparées à jamais. la seule chose digne d'intérêt. Autrement dit. mais plutôt à les intégrer. ceux qui sont censés s'identifier au vide sont plus clairement identifiés. Théistes .bien que très sophistiqué . alors que la Nature (ici appelée le «Non manifesté ») n'est qu'une sorte de matière première du cosmos. on note la méfiance constante des philosophes de la Reconnaissance à l'égard des expériences de vide. selon la Reconnaissance. La question de savoir comment alors l'illusion d'un monde commun est produite ne reçoit guère de réponse détaillée dans ce système. en Inde comme ailleurs. ce sont les Vedas et l'accomplissement des rites qu'ils enjoignent. terme qui désigne ici l'ensemble des opérations mentales. figurent seulement certains adeptes du Vedanta. il est vrai. mais aussi les apparences! Chercher à les supprimer. En effet. il semblerait que l'impression de monde «public» y soit considérée comme le résultat d'une sorte d'interaction télépathique entre les consciences individuelles. c'est donc encore être dans la dualité. Par conséquent. L'autre grande tradition qui se contenterait de s'identifier à l'intellect est celle des adeptes exclusifs de l'ancienne religion védique. Au-dessus de l'état de vide est situé la première tradition tantrique. ressemble beaucoup à la conscience souveraine. Ensuite viennent les partisans de l'idéalisme bouddhique. Pour eux. Mais. L'adepte qui se reconnaît comme identique au Seigneur ne cherche pas. en se reconnaissant comme source de la présence de ces phénomènes. ils considèrent que le Soi (ici désigné par le terme d'âme) est une transformation du Seigneur. Mais sa formulation radicale prête le flanc. Au contraire. Tout est Apparence: l'absence d'apparence. autrement dit. ces bouddhistes soutiennent qu'il n'y a que des séries psychiques individuelles. les bouddhistes madhyamika. comme de leur absence. pour ce que nous en savons. alors que Siva est Apparence non-duelle jusque dans l'apparence de dualité.et sans doute sivaïtes à l'origine -. la séparation. Bien sûr. Elle est l'équivalent cosmique du psychisme . il veut éviter les extrêmes de l'éternalisme et du nihilisme. n'est ici nullement mis en valeur: c'est encore un état conditionné. qu'une façon pour l'absolu de se connaître luimême.

de mauvaise foi à leur égard. Siva est réduit à un phénomène (le corps. il cite encore cette stance anonyme: Pour les uns le déploiement phénoménal est irréel. Seuls le trika et le krama . L'immanence est de plus en plus complète. est d'abord une pensée de l'unité-dans-la-dualité: ni un ni multiple. ici et là. Ce mouvement est dialectique: on voit bien que chaque point de vue passe d'un extrême à un autre. unité et multiplicité: chacun de ces points de vue est une manière dont Siva se connaît lui-même. Ainsi. tant il est vrai que c'est par ses saktis que l'on connaît Siva. entre l'inclusivisme généreux et la transcendance radicale. ce qui diffère de la dualité. donc. les phénomènes en leur diversité sont exclus et la liberté s'en trouve amoindrie. c'est-à-dire la totalité des phénomènes. La Reconnaissance.individuel. ou Non-être. soit l'on met l'accent sur la transcendance de Siva. Immanence et transcendance. pour les autres il est l'effet (d'une cause et donc réel). se ï trouve séparé et opposé. Allons donc! On aboutit à la conclusion que ce bavardage à l'intérieur (même) de la dualité procède d'une connaissance erronée. plus qu'une simple doctrine du «tout est un ». samsara et nirvana. entre la conscience et le monde. mais relation harmonieuse entre le sujet et l'objet'. et des partisans du non-être. ordinairement et universellement. Tandis que les ritualistes védiques. l'auteur ne se contente pas d' « empiler» les points de vue de manière arbitraire. Mais alors. La hiérarchie des catégories et des points de vue correspond donc à un mouvement en spirale. une véritable problématique anime de l'intérieur cette hiérarchisation. « au-delà du Tout ». jusqu'à inclure la totalité des phénomènes vénérée par les Tantriques. nous découvrons la même idée. les Sàikhya comme les partisans d'un Absolu neutre ou identifié au Non-être posent la transcendance de façon exclusive. traditions ésotériques . de son côté. Bien qu'il fasse preuve. entre l'action et la contemplation.le Soi est à la fois transcendant et immanent. «identique au Tout ». Ici encore. sur la manifestation de Siva comme étant Siva.sans mélange et libre d'inertie d'un Indicible et d'une Indicible. Autrement dit. entre Siva et Sakti. enseignons la non-dualité . De même que les traces inconscientes. Puis. pure Lumière infinie. d'où ces deux (théories) tirent leur origine. La transcendance. le souffle.à savoir le trika et le krama . Le dilemme est alors le suivant: soit l'on met l'accent sur l'immanence. les partisans d'un Absolu-souffle et les Grammairiens ont tendance à réduire le principe à une pure activité sans poser le fondement effectuant la synthèse de cette activité. entre l'expérience affective et la liberté. Siva est alors conçu comme pure Apparence illimitée.. la pensée..).. dans l'auto-commentaire du verset 59 de son Florilège. tend à exclure de plus en plus largement l'univers. C'est cette synthèse qu'évoque en ces termes Mahevarnanda dans Le Déploiement de la Conscience: Les uns nient ce qui n'est pas la dualité et les autres. les adeptes de l'idéalisme bouddhique. ou vide. autrement dit une Sakti.dont la Reconnaissance se veut l'expression philosophiqqe . l'être comme «Parole». Il y a des partisans de la fragmentation ou du multiple. Par contre nous. ce mouvement visant à une réconciliation harmonieuse de ces extrêmes.réalisent la parfaite synthèse entre le sujet et l'objet. O Siva. et alors on objective la conscience. qui consiste à vouloir réconcilier ce qui. Seigneur suprême (ces théoriciens) n'effleurent pas même Ton existence .

alors que la réalité est partout évidente. au karman. se reconnaît adéquatement. leur seul acteur et auteur. chaque sensation. au fond. Les individus sont donc. qu'une seule Connaissance. toutes ces entités sont. et que nous pouvons la réformer. puisqu'il a été affirmé d'emblée que Siva est le seul Auteur de tous les actes et de toutes les pensées. ou connu imparfaitement. et l'autre inconsciente et liée à des prédispositions passées. l'on peut affirmer que toutes ces connaissances limitées en sont des fragments. Chacun de nos instants est. les opinions des hommes à la «science limitée». En effet. vers la parfaite reconnaissance de l'Etre. qui professent qu'il existe deux sortes d'ignorance. qui procède de la catégorie de la «science limitée ». chaque pensée est le moyen par lequel se dévoile notre vraie nature. Cela est d'ailleurs cohérent. le discours de la Reconnaissance n'aurait aucun sens s'il s'adressait à de simples marionnettes! C'est parce que notre façon de penser peut faire toute la différence. en effet. de ces croyances. Mieux même.2. En tous les cas. D'ailleurs. Seule cette illusion positive. que Ksemaraja tente de nous persuader que nous pensons mal. selon le Traité de l'Essence: Le Souverain des dieux lui-même se lie et lui-même se libère. Une précision importante: les hommes ne sont pas entièrement responsables des doctrines qu'ils professent La suite du commentaire montre que les adeptes de ces philosophies ne sont pas responsables de leurs opinions. Or. dans l'ordre des trente-six catégories. Qu'il s'examine (donc) lui-même. au «désir limité» et finalement à l'Illusion. Les individus qui professent ces doctrines n'en sont pas responsables en tant qu'individus. c'est toujours le même être. du . Chaque expérience est l'être se reconnaissant lui-même Tel est. antérieures à la catégorie de l'intellect. vers la parfaite fusion de Siva et Sakti. Dès lors. en effet. De toute façon. 8. Au fond.8. comme nous l'avons vu: l'une consciente et liée à la pensée . la même Personne qui se méprend ou se comprend dans chacune de ces philosophies. au moins en partie. Comme il n'y a. Sur le plan psychologique. de son énergie d'illusion ou de «voilement». cette occultation est négation de la plénitude de l'Apparence. du moins. Les raisons profondes qui nous font préférer tel point de vue à tel autre sont donc préconscientes. chaque expérience au sens large. elles sont antérieures à l'existence même de l'intellect. est Siva. chaque perception. en effet. est à même de rendre compte des convictions communes. Mais il est vrai aussi que la façon dont nous pensons détermine en retour nos prédispositions inconscientes. Il est lui-même le sujet qui éprouve (jouissance et douleur) et n'est autre que le sujet connaissant. En effet. C'est. Elles attribuent. après s'être librement méconnu. la « grâce» est la manière dont Siva. puisque sans elle rien ne pourrait être évident! Le seul agent de toutes ces représentations. Et telle est bien la thèse des Écritures sivaïtes. responsables de ce qu'ils affirment et croient. le message de l'auteur dans la seconde explication qu'il fournit de son aphorisme.3. Ksemarâja veut dire que chaque expérience que nous faisons est un pas vers la connaissance absolue. les individus sont en effet sous le pouvoir du dynamisme trompeur de Siva. chaque instant est une étape vers la parfaite reconnaissance de soi. mouvement analogue à la non-prise en considération de la totalité qui prélude à la manifestation des mondes. Dès lors. ce que semblent dire les trois citations qui suivent.

chacun peut vérifier par lui-même que l'apparition de l'objet (« le bleu. c'est-à-dire à chaque fois que nous le percevons. puisqu'elle ne peut disparaître. les sensations et les pensées ne sont pas en elles-mêmes des obstacles à la manifestation du Soi. avec ses images érotiques ou morbides (la Déesse est «émaciée» et donc «vide »).c'est son aspect immanent . de lumière nue. Elle engendre le temps et le dévore en l'identifiant à ellemême. C'est pourquoi Kemarâja décrit en détail comment chaque type d'expérience est une porte vers la délivrance et la liberté. toute connaissance. plus profondément. le monde apparaît à chaque instant. il y a un moment de pure intériorité. puisque le Seigneur est celui en qui tout apparaît. Kemarâja emploie ici le vocabulaire de la tradition sivaïte la plus ésotérique. Tout se rapporte à un aspect de . la conscience demeure identique à elle-même et aux apparences qui ne sont. les univers innombrables sont créés tout entiers au début de chacun des cycles cosmiques. En effet. ce qui est assez logique. dans une perspective phénoménologique.en même temps qu'elle « conserve sa ligne» . Toutes les expériences sont en fait sériées dans cet espace de conscience pure comme autant de perles sur un fil. tout comme un miroir n'est pas modifié par les reflets qu'il accueille. De plus. ») «à l'extérieur » n'enlève rien à la limpidité de la conscience. mémoire. cette tradition tantrique prescrit à ses initiés le culte de séries d'aspects de la Déesse (ici Kàlfl. ni même dépourvue de ces deux aspects. Plus précisément. De plus. emploie ici le fameux « tétralemme» de Nâijuna sous une forme adaptée: la Déesse n'est ni vide ni pleine. demeure à la fois «grosse» des phénomènes . n'existe que comme apparence dans la conscience.. jugement. à condition que nous sachions le reconnaître. Que ce soit dans l'apparition. les phénomènes sont un obstacle seulement si on ne les reconnaît pas. Le Kilikrama. que pure Apparence. Chacune est également adoration ptj) et amour pour le Dieu qui est toutes les apparences. Cette perception. Elle est à la fois «pleine» et «vide» des choses. La conscience vide-pleine est identique à toutes les paires d'opposés. résorption. Chaque perception est donc une opportunité pour se reconnaître comme Seigneur.moins. Tel est son «quatrième » état (à ne pas confondre avec le quatrième état dont parle l'Advaita Vedanta). personnifiée par la Déesse. etc. Qui pourrait être témoin d'une telle disparition ? Elle est donc la source du changement temporel. tout en demeurant inaltérée par leurs changements. la résorption de cette apparence « à l'intérieur» n'ajoute rien à la conscience. influencé sur ce point par le bouddhisme indhyamika. comme toute perception. de même que les vagues surgies de l'océan y retournent.) en même temps qu'il exprime l'identité foncière de chacun de ces moments entre eux et avec l'aspect transcendant de la conscience. si l'on sait examiner cette Enchanteresse. finalement. La conscience. en même temps qu'elle en est affranchie. Comme son nom l'indique.. C'est bien pourquoi celui qui s'identifie pleinement à elle expérimente les choses tout en n'étant pas conditionné par elles (moka). c'est-à-dire si l'on ne les connaît pas totalement. celle du Kàlïkrama. elle s'avère être le prélude à la libre souveraineté. depuis des temps sans commencement. témoigne de la passion de la Déesse pour le Dieu. Quand une perception cesse et que nous passons à la perception suivante. Elle est une avec les apparences. ni une simple combinaison des deux aspects. Ici. l'on voit nettement comment les philosophes de la Reconnaissance réinterprètent une liturgie tantrique. elle apparaît «sans succession ». l'occasion d'une possible révélation. Mais. I Liberté ou servitude: tout est une question de contexte. le jaune.et c'est son aspect transcendant. De même. en même temps qu'elle est éternelle. Toute expérience. Elle est à la fois et au même instant expérience affective et liberté souveraine(nirvana). Chacun de ces aspects symbolise un moment de l'expérience (perception. dans leur globalité. dans la perception continue ou dans le changement. Désir amour De fait. Car la souffrance due à Maya n'est qu'un interlude passager et.

si nous sommes Siva. Il semble signifier que la conscience se nourrit des objets en les identifiant à ellemême. Et il ne se contente pas de connaître: il agit. l'être ne se contente pas d'être: il existe. sans doute celle que nous ferions nous-mêmes: Si nous sommes omniscients et dotés de pouvoirs illimités. Quoi qu'il en soit. La transmigration est due à l'auto-limitation de l'omnipotence et de l'omniscience divine Un auditeur fait l'objection suivante. ce sens phénoménologique était déjà présent dans les textes anciens de la tradition Kailïkrama. la finitude de nos capacités est antérieure a l'apparition de notre conscience finie si l'on en croit la métaphysique du sivaïsme. c'est-à-dire qu'il se connaît lui-même par étapes successives. comme le rappelle aussi la stance d'un ancien tantra citée ici. des Puissances illimitées. On peut également comprendre: «elle fait percevoir directement notre propre Soi ». De fait. Mais les «signes de reconnaissance» énumérés par l'auteur démontrent une analogie entre Siva et l'individu plus qu'une identification. quoique de façon concise l'essentiel des textes étant consacré à la description des rituels.la thèse selon laquelle . Il n'est pas seulement éternel. Ksemaraja souligne au passage que cette activité attribuée à Dieu est ce qui distingue la Reconnaissance de l'Advaita Vedanta. n'est-ce pas aussi contredire la doctrine même enseignée par Siva? L'auteur répond simplement en rappelant que cette finitude est librement assumée par Siva. privé en quelque sorte de souffrances (même si son vécu a quelque chose d'universel. Sur le plan de la voie à suivre. En raison de sa liberté innombrables. dont l'autorité est reconnue par tous les sivaïtes. Cette nuance est significative : l'auteur affirme en effet explicitement que la conscience limitée (« l'être transmigrant ») ne crée que son univers. Kemarja renforce le prestige de sa philosophie au sein des cercles sivaïtes. attendu qu'il n'est pas le seul à connaître ce sort).l'expérience commune. C'est sans doute pour montrer ce lien étroit que Kemarja cite un passage perdu de l'un des commentaires qu'Utpaladeva a composés sur ses Stances sur la reconnaissance du Seigneur. recouvrant ainsi sa propre souveraineté. Parmi ces pouvoirs figurent les «cinq actes » déjà mentionnés dans la stance faste qui inaugure le Cœur de la Reconnaissance. Mais l'auteur reviendra sur cette tradition du kZilïkrama dans les aphorismes 11 et 12. Cependant. ailleurs. qui affirme que ces limites sont le résultat des trois « souillures» échues à. En montrant que la Reconnaissance est fondée sur la partie la plus secrète de la Révélation sivàïte. c'est d'ailleurs cela qui permet de réconcilier le gradualisme et le subitisme qui. C'est le solipsisme . ressort essentiel de la spiritualité sivaïte. Dès lors. de notre «être au monde ». l'âme depuis toujours. mais plutôt une sorte de «conversion intime et continue » à la conscience qui vibre en chacun de nous comme «je ». mais aussi temporel. 9. Mais l'aphorisme suivant ne laissera aucun doute quant à l'inspiration nettement ésotérique de la doctrine. Ces Puissances seraient alors le signe de reconnaissance qui permettrait à notre conscience limitée de reconnaître l'Apparence illimitée. nous devons avoir les mêmes pouvoirs que lui. affirmer que nous sommes Siva. De même. semblent devoir s'opposer irrémédiablement. l'auteur n'évoque aucune discipline méditative formalisée. On voit ici reparaître le concept d'amour. pourquoi alors sommes-nous condamnés à la transmigration avec son cortège de souffrances ? Ce rêve cosmique du Seigneur n'est-il pas plutôt le cauchemar absurde d'un ivrogne ? Ce jeu n'est-il pas celui d'un psychopathe? En outre. De la même façon. la conscience assimile à elle-même les êtres pleins d'amour pour elle.

à la manière chrétienne. les tantras ésotériques présentent deux «ambiances» esthétiques distinctes. qui conviennent à la représentation. La perception du contenu de l'apparence (bleu. il nous « possède ». De plus. L'homme. Pour l'aspect créatif de la conscience. «émission et résorption ». Ainsi. Quant à la grâce. mais le fait de toute conscience limitée. C'est pourquoi. Dans la synthèse des traditions sivaïtes effectuée par le maître de Kemarja. Le fait que cette apparence soit considérée comme séparée des autres apparences et que son contenu existe indépendamment d'elles est le « voilement» (vilaya). mais sous une forme «contractée ». jaune. elle correspond au fait que toute.qui se trouve ainsi rejeté. L'expérience comme liturgie et célébration du Soi Cette liturgie consiste à adorer successivement douze formes de la déesse Kali. chacun de nous «crée» son monde par sa façon de le voir. les deux traditions les plus secrètes servent à exprimer ces deux «climats ». Chacun des cinq actes correspond à l'un des aspects de chacune de nos perceptions. C'est l'acte de «résorption ». il y a le culte de la déesse Suprême (Para) . abrégée. c'est une façon dont Dieu . marquée à la fois par la finitude et par la liberté. comme autant d'aspects de cette personnification effrayante de la conscience. Le monde ordinaire est donc un rêve à l'intérieur d'un Rêve. expir et inspir. Ksemarâja déclare ouvertement que la tradition kiilïkrama est la source ésotérique et initiatique de la philosophie de la Reconnaissance. dans la liturgie. Ou. De sorte qu'à chaque fois que nous percevons une chose. De plus. notre souffle et notre pensée: cela ne pose aucune difficulté particulière puisque ici Siva est défini comme Apparence ou pure manifestation. liées respectivement à la sexualité et à la mort: l'érotique et le terrifiant. après avoir décrit la quintuple activité en usant des termes du Sivaïsme exotérique et commun. c'est en s'appuyant sur la création cosmique que nous exerçons nos «pouvoirs ». humaine ou divine. animale. mais bien de la seule conscience infinie. Ce que dit ici Ksemarja est tout à fait fidèle à la pensée du fondateur de la Reconnaissance: notre libre activité. Certes. une création seconde. l'apparition d'une apparence. Toutefois. et ainsi de suite.choisit de se connaître luimême. nous effectuons par là même la totalité des actes divins. littéralement. c'est la cessation d'une autre. vie et mort. Il imprègne notre corps. Ksemaraja fait allusion au fait qu'il a développé ce point capital dans une oeuvre courte mais d'une richesse philosophique incroyable: L'Extraction de la quintessence des Stances sur la Vibration. car tout change et les apparences se succèdent et s'annulent sans cesse. A chaque perception. cette participation n'est nullement un privilège humain. c'est pareil . Ou bien la Reconnaissance pourrait affirmer. l'homme dispose. s'insère dans un cadre qui n'est la création délibérée d'aucune conscience limitée. il y a donc à la fois création et destruction ou.«moi seul existe» . l'homme n'est pas ici créé à partir de rien. notre action. plus exactement. En effet. Dieu ne nous crée pas. que l'homme participe à la création divine. Dans cette analyse de l'expérience qui vise toujours une conversion libératrice du regard du lecteur.) correspond à son existence prolongée. à Siva. etc. il décrit à nouveau les «cinq actes » à l'aide du vocabulaire si particulier à la liturgie des Kâlis. Cependant. des deux grands aspects de l'activité divine: création et destruction. et donc à l'Apparence.ou l'Etre. Dieu propose. 11. le second des «cinq actes ». chose est identique à son apparence. c'est Dieu déguisé en l'homme. percevoir une table équivaut à la créer. Abhinavagupta.

sans aucune sorte d'effort réglé. celle qui engendre tout à travers le temps. de notre pensée. Dans cette version résolument «phénoménologique» de la quintuple activité. Belle. transparente comme le cristal. quotidienne. elles nous élèvent au rang de souverain universel. au Cachemire. Et ces reconnaissances. chaque moment de notre existence la plus banale devient extase et acte d'amour: tel est le secret de la liberté-dans-la-vie selon la strophe citée à l'appui de cette idée étonnante selon laquelle le devenir . Autrement dit. Cela fait écho au principe tantrique selon lequel «ce qui asservit l'ignorant délivre le sage ». Dès lors. aux yeux injectés de sang. Elle est visualisée comme une ogresse émaciée. est expérience esthétique et divine. il y a la déesse Kalï. elle fait les gestes du don et de l'absence de peur. Ou encore: O Souverain ! Tu es le Soi de tout être et tout être est attaché au Soi. etc. de notre mémoire. le devenir douloureux du sams?ira est engendré par des groupes de déesses.est percé à jour par les êtres attentifs à lui. Mais si l'on ne se connaît pas soi-même. De plus. Utpaladeva dit lui-même dans ses Hymnes de louange à Siva: Les activités ordinaires associées à Ton adoration confèrent les accomplissements . Ksemaraja affirme que les instructions d'un maître sont indispensables pour comprendre pleinement ce dont il s'agit. Alors que. symboles de nos facultés sensorielles et mentales (les cinq sens plus les trois organes internes). ce qui est une façon de rappeler l'immense valeur que revêt à ses yeux la tradition du Kailïkrama. lumineuse telle une lune. chaque mouvement de l'âme et des sens devient un acte de fusion harmonieuse entre la conscience et le monde. nous reconnaissons que ces puissances sont nôtres. et qui enfin engloutit le temps lui-même. ce qui est à vrai dire plus conforme aux principes du tantrisme. Il «maîtrise» donc spontanément l'ensemble de tout ce qu'il vit. Connaître son corps. L'amour pour Toi se réalise donc de lui-même Après avoir expliqué de manière remarquablement détaillée ce processus. de nos réactions. également appelée «doctrine de la vérité intégrale » au motif qu'elle récapitule toutes les vérités contenues dans les autres systèmes. ces réactions et ces jugements sont autant d'aspects de la Déesse. chaque expérience. pour l'adepte du yoga classique. Nos réactions sont les manières innombrables dont Siva se reconnaît lui-même. entre l'esprit et la matière. se juge. la «résorption» correspond au moment où nous réagissons mentalement ou émotionnellement à ce que nous avons d'abord perçu. la tradition kalïkrcima a totalement délaissé cet aspect anthropomorphe pour se vouer exclusivement au culte de son mantra. Ici. Dès lors. Car l'amour dont il est ici question n'est pas une foi aveugle. bienveillante. mais une observation attentive et une familiarisation constante avec les choses telles qu'elles apparaissent. un effort et des méthodes artificielles sont nécessaires pour mettre un terme provisoire à l'activité sensorielle et mentale. de sa formule sonore. c'est devenir soi-même divin.enseigné par le Trika. au contraire. Ce moment de réaction est «délectation émerveillée». alors on devient la «victime sacrificielle» de ces divinités.autrement indestructible en son innocence sauvage . les «dieux» sont le corps. il n'y a pas qu'un peu d'ironie à affirmer que cette expérience à la fois . nous devenons l'esclave de nos possibilités: de notre corps. des sortes d'escadrons de fées. hurlante. Si. le yogin de la Reconnaissance n'a qu'à se familiariser avec cette activité profane pour aboutir naturellement à l'intériorité sacrée. Selon cette doctrine. entre le sujet et l'objet. le reconnaître comme divin. Pour symboliser l'aspect destructeur de la conscience. puis qui dévore ce qu'elle a engendré. Mais. En effet. mais également à la formule upanishadique qui suggère que l'homme qui se connaît lui-même n'est plus le jouet des dieux. l'expérience ordinaire.

qui est aussi apparence et manifestation. c'est se trouver paralysé par les angoisses suscitées par les innombrables discours et opinions. comme Heidegger nous l'a fait redécouvrir. Rappelons également que. ellemême suscitée par les discours humains. qui lui-même est composé de phonèmes. ce sont nos possibilités illimitées qui nous égarent. Siva est l'Apparence toujours cachée (abhinavagupta). selon le maître de l'auteur. et qu'une seule «connaissance» (le Veda). De même que. mais qu'il faut l'aide d'un autre pour la comprendre! Cela rappelle l'histoire védântique du «dixième homme ». selon Rousseau. Or. selon les Indiens de cette époque. selon la Reconnaissance. Elle recroqueville seulement son omniprésence en une sphère subjective limitée.même non verbale. ce qui est éternel et parfait. la souffrance est engendrée par la peur. mais considéré cette fois sous l'angle subjectif. Mais. toute pensée . Nous retrouvons là une idée très ancienne en Inde: la Parole est le plus grand des pouvoirs. Là où l'Occident souligne la pensée . comme toujours. et dont toutes les autres connaissances sont dérivées par un processus d'ignorance graduelle. C'est pourquoi Kemarja cite un tantra ésotérique qui affirme que la vie et la mort dépendent du langage. il n'y a qu'une seule langue. la grande évidence secrète. 1'Etre est ce qui est à la fois le plus manifeste et le plus caché. Mais cette confusion n'a pas une cause totalement étrangère à celui qui en est la victime. la liberté sans limite de l'état de nature aboutit rapidement à l'asservissement des plus faibles. comme tout ce qui apparaît. Autrement dit. notre propre liberté incomprise nous a conduits à notre propre asservissement. ne disparaît pas.est avant tout Parole. la langue «parfaite». De fait. ce n'est pas la langue sanskrite. et tout particulièrement par les discours religieux. Ce qui est hors de cette sphère du « moi» . sont des apparences et sont par conséquent identiques à Siva. L'ignorance est ici la «contraction» elle-même. puis à la parole articulée? Voilà ce que décrit le commentaire. à l'Apparence.le logos -. Toute expérience. est décrite comme Puissance de la Parole. Toutes les autres langues et toutes les autres connaissances ne peuvent en être que des dérivés imparfaits. C'est que. de même. C'est pourquoi sa maîtrise est exclusivement réservée aux êtres les plus purs selon le système des castes: les brahmanes. 12. mais plutôt les phonèmes composant l'alphabet sanskrit. qui demeure connaissance même si elle devient incomplète. Autrement dit. ni seulement les Vedas. Notons que la conscience. qui est la connaissance absolue. cette contraction est elle-même librement assumée. Comment passe-t-on de la conscience intuitive à la pensée. ainsi que la conscience. Puis l'auteur explique ce processus. Cet état d'égarement est ici glosé de manière significative: être égaré par nos pouvoirs. le raisonnement de la Reconnaissance consiste à ramener cet égarement et cette souffrance à la félicité divine. c'est-à-dire comme processus de la conscience. en s'appuyant sur la théorie traditionnelle des «quatre plans de la Parole ». l'Inde ne voit que la Parole. mystique ou animale . c'est-à-dire grâce gratuite. Toutefois. par nos facultés naturelles. Cette négligence se continue parce qu'il n'y a pas «tombée de la Puissance». Les aphorismes 12 et 13 expliquent les conséquences respectivement de l'ignorance et de la connaissance de cette «quintuple activité ».esthétique et mystique est toujours à portée de main. C'est dire que la Lumière-conscience. Tel est le présupposé du présent commentaire. Le samsâra est la connaissance incomplète de notre liberté Le devenir douloureux n'est que la conséquence d'un état de confusion. les phonèmes.

Cet écho perverti de la pulsation naturelle qui anime la conscience aboutit au cycle de la naissance et de la mort. du type «Faut-il préférer l'action ou la contemplation? Les rituels ou la connaissance? Le sivàïsme ou le visnouïsrne ? ». II y a ici une analogie évidente entre les êtres qui s'installent en différents degrés d'intériorité et la perception qui est enfouie dans la mémoire inconsciente sans être entièrement identifiée à la conscience. en effet. Ces deux niveaux se caractérisent en effet par leur inachèvement. personnifiées par des démons.apparaît alors extérieur au sujet. Ces peurs engendrent les systèmes de pensées qui. Le cycle de la transmigration n'est finalement qu'un développement du cercle vicieux des expériences qui ne trouvent pas de terme par ellesmêmes. Une fois accoutumé à la présence des causes de peur (la mort.visualisés dans ce cadre contrôlé qu'est le rituel. il n'y a pas véritablement d'individu qui transmigre dans le saitistira. Certains textes dressent des listes de ces angoisses. Le terme «héros » est ici significatif. l'adepte va pouvoir transposer cette conviction qu'il est le Seigneur même en dehors du rituel. qui nourrit le samsara. Ce sont. peut-elle ainsi engendrer tromperie et souffrance ? Comment en venons-nous à souffrir de nos propres Puissances ? En d'autres termes. L'ignorance de la vraie nature de soi et des choses. mais seulement des idées qui se répliquent sans trouver leur accomplissement sous la forme du «Je suis le Seigneur omniscient et omnipotent ». c'est-à-dire délivré des peurs qui littéralement paralysent les profanes. durant ses interactions quotidiennes. regroupés en courants religieux et philosophiques. Le Souverain de tous les héros. Mais comment la pensée.) symbolisées par l'apparence effrayante des dieux et des déesses. ne font que nourrir l'incomplétude de ceux qui viennent y chercher refuge. qui entravent l'existence de l'hindou orthodoxe. forment les «nombreux traités mondains ». l'inspir et l'expir. De fait. un peu comme dans une thérapie comportementale. jusqu'à pouvoir demeurer parfaitement serein jusqu'au cœur d'une bataille. Kemarja s'appuie de nouveau sur les riches traditions du . constitué par l'alternance des contraires tels que le jour et la nuit. comme on l'a vu dans l'aphorisme. Selon Abhinavagupta. qui de substance ultime semble n'être plus que la propriété de certains objets que sont les êtres vivants. Dès lors naissent toutes sortes de représentations discursives qui sont comme des icebergs errant dans l'océan de la conscience ce sont les peurs qui nous paralysent et qui déterminent les conduites profanes. qui n'est jamais que l'expression de la conscience infinie. Ceux-là. situation alimentée de doutes et d'hésitations débouchant sur des certitudes artificielles et provisoires vouées à engendrer de nouvelles alternatives à l'infini. pourquoi devenons-nous les victimes de notre imagination? Afin de décrire ce processus. ainsi que tous les tabous.. Les «émissions et résorptions» de la citation du tantra sont le mouvement des élaborations discursives dont le jeu anime le psychisme. extérieur à la conscience elle-même. engendre la peur. comme l'affirme la citation tirée d'un tantra de Bhairava. la maladie. ils sont des entraves dans la mesure où ils sont autant d'arrêts ou d'impasses sur le chemin menant à l'intériorité absolue. c'est pour remédier à ces peurs que les rituels tantriques proposent à l'initié de s'y confronter de manière répétée. car l'adepte des tantras se veut héroïque. la peur de fréquenter des lieux ou des personnes impures.. les fantômes. la réussite et l'échec. et qui doivent donc être consommées l'une après l'autre dans la douleur. tout comme un cheval d'abord entraîné dans un enclos est progressivement accoutumé à divers environnements. fort nombreux. entre autres. la vieillesse. Les «doutes» qu'ils engendrent sont relatifs aux alternatives limitées qu'ils proposent chacun de façon unilatérale. nés de la finitude. On pourrait presque dire que la pensée ou l'expérience se trouvent dans une impasse.

En premier lieu. Ksemarja. la 'Suprême ». La plénitude de la conscience se scinde à cet instant en une conscience limitée face à un espace qui lui semble totalement extérieur. Ces énergies produisent en conséquence des représentations discursives impures au lieu des intuitions de l'adepte de la Reconnaissance. où se trouvent aussi les consonnes qui déploient l'activité discursive. quant à lui. donne en effet à go son sens ancien de «parole ». contenant en soi toutes les représentations qui vont ensuite s'extérioriser. en effet. correspondant au stade de la parole Médiane. toutes les choses semblent se référer . «La Puissance qu'est la Parole. «L'activité discursive » est plus particulièrement le produit de l'organe mental (manas). Dik signifie en effet «direction » de l'espace. «Mais dans la condition de l'être libéré ». ce qui apparaissait comme entrave opère maintenant dans le sens du véritable mode d'être des choses. «Parole» est ici synonyme de représentation. personnifiée par une jeune femme transparente comme le cristal et surtout par son mantra. En effet. « le fait d'être égaré par ses propres Puissances» est expliqué en termes de souffle. sauz (prononcé «ssaouhou »). dont une stance est citée juste avant. or il existe traditionnellement dix points cardinaux. La roue de «celle qui se meut dans l'espace (de la conscience)» correspond alors au premier instant de la Voyante et au vide extrême. la réponse de l'auteur introduit la théorie des niveaux de la Parole et de l« phonématique» développée particulièrement par son maître Abhinavagupta dans le cadre de la tradition Trika. L'infatuation . On parle alors d'un état de disharmonie. Elle est la connaissance absolue de l'Absolu . dans un de ses commentaires. Cette Parole est «suprême» (parti) parce qu'elle est ressaisissement intégral de soi. si les souffles inspirés et expirés (les « canaux » de droite et de gauche) se dissolvent consciemment (par une pratique d'attention aux intervalles naturellement présents entre eux) dans le souffle . regroupe le cercle des déesses des cinq éléments subtils et grossiers qui apparaissent alors comme autant de substances solides et totalement étrangères à la conscience qui les perçoit. l'analogue sur le plan du souffle des alternatives incessantes de l'activité de la pensée. L'alternance de l'inspir et de l'expir est. acte de conscience qui ressaisit l'être en son intégralité comme «je ».à des substances étrangères les unes aux autres. allant de vains scrupules en certitudes illusoires. Bhicarï enfin. prend des décisions en forme de résolutions. la réalité ultime. c'est-à-dire pour celui qui a reconnu que tout est une seule et même Apparence. cette parole est alors pensée hésitante et confuse.le fait de tout rapporter à une subjectivité limitée . Enfin.cet ensemble de toutes les perceptions et connaissances possibles est symbolisé par les lettres fragments du fi-marnent de la conscience. La roue suivante est celle de l'organe interne.Trika et du Krama. Dans les deux cas. L'intellect. Comme nous l'avons déjà vu à plusieurs reprises. personnifiées par des déesses à l'aspect redoutable. Le « domaine du centre» est celui du souffle du «canal central» dont il sera question dans les aphorismes 17 et 18. il s'agit de décrire la fragmentation et la cristallisation graduelle des énergies conscientes en les facultés mentales et sensorielles.est le fait de l'ego artificiel . « celle qui hante la surface de la Terre ». c'est la conscience. acte de ressaisissement qui anime tout signifiant relevant de la pensée comme du langage. Les énergies du cercle de Dikcarï sont pour Kemarja celles qui animent les dix organes de connaissance et d'action. Au lieu de percevoir les choses et son corps comme se mouvant au sein d'un espace unique et conscient. Le corps est alors «tout ce qui est perçu» sans exception ni distinction.

au souffle. grâce à l'état qui se trouve en leur centre. depuis l'aphorisme 10. correspondant en partie à la fameuse kui'zçlali. En cela. Kemarja suit d'ailleurs la progression des Stances pour la reconnaissance du Seigneur. Concrètement. ce souffle «égal» est l'intervalle. alors que le début de l'œuvre insiste avant tout sur la limitation comme contraction de l'Apparence elle-même. L'on voit ici l'analogie profonde qui existe entre la voie du yoga sivaïte et la «voie nouvelle ».«égal» . De ces explications. jusque-là inaperçues. Avec cette dernière explication. cette fois encore. on parle de souffle «diffus ». les souffles. les pensées et leurs objets sont parfaitement intégrés à l'espace de la conscience. Comme il le remarque lui-même. la réalisation s'épanouit totalement . ne s'écarte jamais de sa nature d'Apparence lumineuse. le centre entre les respirations. Attention à la vie quotidienne. car il ne fait aucun doute que la stance attribuée à un certain Damodara relève de cette tradition. afin d'élargir son regard au-delà des conflits qui font la condition humaine. les mouvements respiratoires et discursifs viennent s'y abolir. alors le souffle ascendant (u&ina. La «Puissance ». Cette dernière vise à mettre en évidence notre omniscience et notre omnipotence. Ce processus peut être aidé par diverses visualisations. puis celle de la Puissance d'action (ou omnipotence). En réapparaissant. c'est-à-dire universellement infus. offerte par la Reconnaissance. qui s'attachent dans un premier temps à établir la reconnaissance de la Puissance de connaissance (ou omniscience). Ksemarja nous a donc fourni trois schémas du dynamisme de la conscience. alors qu'avec le souffle « diffus ». L'expérience du souffle ascendant. Remarquons que. II correspond à la Vibration universelle. Il ne s'agit donc pas simplement de . celui de la conscience globale qui embrasse et dépasse les trois autres états de veille. On peut repérer dans cette façon de procéder les deux catégories fondamentales dans la Reconnaissance: Apparence et conscience. aux sensations. où la «Puissance» s'épanouit peu à peu. brûlées par le «feu» du souffle ascendant qui s'éveille à ce moment. La fin du commentaire ne fait que confirmer cette idée essentielle de la Reconnaissance: la libération dépend du regard jeté sur l'expérience qui. Quand l'adepte ne quitte plus ce quatrième état au cours des trois autres. de rêve et de sommeil profond. il s'attache à rendre raison de la transmigration du point de vue de la contraction qui peut survenir dans le dynamisme de la conscience. L'adepte s'y trouve donc vraiment libre. philosophique. il ressort clairement que ce sivaïsme là est une voie du corps et de la vie incarnée. elle. espace limpide et frémissant à la fois au sein duquel les différents souffles particuliers pourront désormais jouer en harmonie. de même que le yogin fait s'épanouir ces mêmes Puissances par la méthode de l'attention au souffle. toutes les prédispositions et les diverses structures formant la «contraction» commencent à se dissoudre. c'est l'omniscience et l'omnipotence. on dit qu'il «dépasse» le quatrième état dans la mesure où ce dernier était focalisé sur la conscience vide de tout objet. Lorsque ce processus de dé-contraction est parvenu à son terme.z s'éveille. correspond également au «quatrième» état. les pensées et leurs objets sont encore potentiellement une source de distraction pour l'adepte. Alors. Kernarja illustre une idée de la Reconnaissance en s'appuyant sur la tradition krama. Selon le Tantra de l'expérience directe de Bhairava Que la conscience qui vient de quitter un état soit suspendue et ne s'oriente pas vers un autre état. Si l'on recueille son attention sur cet interstice analogue à celui qui se fait jour entre deux pensées. toutes les sensations. Lorsque l'on prolonge cet intervalle.

Rajanaka Rama. la conscience n'est ni à l'intérieur ni à l'extérieur. Cet «épanouissement» passe par une conversion du mode d'être ordinaire . A travers cet acte d'incarnation et de travestissement. Nous sommes toujours déjà omniscients . Comment.caractérisé par la distraction vers des apparences multiples .le Seigneur . lorsque la perception de la table est accompagnée de l'aperception du Soi. Pourquoi un fragment seulement? Parce que l'acte qui l'appréhende est fragmenté.en la «modalité intériorisée ». Il dit de façon concise comment le psychisme. la Reconnaissance utilise ces expressions en un sens particulier.il s'agit seulement de le reconnaître et de se détendre .à l'occasion de chaque perception ou pensée.. se libère en se dé-contractant. même la perception limitée serait impossible si elle n'était pas fondée sur une connaissance infinie et omnisciente. même. Kemarâja expose le processus de la libération et les moyens de sa mise en oeuvre. L'état introverti consiste simplement à se reconnaître soi-même . c'est percevoir Dieu ou. Or c'est précisément la Puissance du Seigneur qui est ainsi nommée. ou plutôt transfiguration.même. Dieu joue à s'adorer lui. si bien qu'il peut affirmer que «tout est dans tout ». lumière sans aucune séparation entre «intérieur » et «extérieur ». c'est-à. Lorsque l'activité des facultés internes et externes cesse durant le sommeil profond. Plutôt que de se focaliser sur «l'intérieur ». 13. Il s'agit. seule demeure cette (même Puissance). Le terme mukha signifie à la fois «visage ». cet aphorisme expose l'involution de l'évolution qui avait été présentée dans l'aphorisme 5. Cependant. Autrement dit. pour ainsi laisser sa conscience s'épanouir et sa connaissance redevenir intégrale. etc. «ouverture (vers) » et «moyen d'accès à ». en d'autres termes. orientée uniquement vers son propre Soi. tout est contenu dans chaque acte de conscience. l'adepte a l'intuition que l'apparence de la table enveloppe en elle-même toutes les autres apparences possibles. Mais cette condition est librement assumée par le Seigneur. L'adepte est par conséquent invité à reconnaître que la perception de la table est un fragment de la connaissance que Dieu a de lui.Siva. Plus qu'une simple image de la divinité. une seule et même Apparence. on l'appelle «modalité intériorisée ». En conséquence. Faire cela. en tant seulement que Puissance de connaissance. adoration personnifiée encore par la Déesse. car l'individu est véritablement « le Seigneur incarné ». disciple d'Utpaladeva. Evidemment. Encore une fois. c'est dépasser le sujet limité auquel on s'identifie ordinairement. De plus. Mieux encore. le corps est le temple où s'accomplit l'adoration. ou «état introverti ». II y a donc destruction de la «contraction ». car pour qui sait y voir la totalité des catégories. Bien évidemment. percevoir cette table. on s'en libère sans pour autant l'abandonner A partir de cet aphorisme.dire de cette identité limitée et factice. s'exprime ainsi dans son Commentaire des Stances sur la Vibration: «La Puissance du Soi a deux aspects : connaissance et action. La Puissance divine est la connaissance que Dieu a de lui-même. fût-ce un acte limité à un contenu déterminé. plus exactement. de reconnaître que tout est une seule et même existence. il est ici question de se tourner vers le fait que tout est Apparence. Comme il l'indique lui-même. On peut expliquer cette affirmation étrange par le versant sujet: puisque tout est dans la conscience et que la conscience est tout entière présente en chaque acte. qui est contraction. la table sera toujours la table tant que la conscience demeure individualisée dans un corps.viser une conscience «cosmique» abstraite. le corps est l'être dans sa totalité . après s'être égaré soi-même dans sa propre manifestation. le corps lui-même est Siva. un fragment de Dieu.

en revanche. Le ressaisissement est donc une assimilation de l'objet au sujet.» Dévorer. qui sont incapables d'agir sans perdre leur sereine omniscience. existence indifférenciée. suivi aussitôt d'une autre «conscience de» telle ou telle chose. Les résidus encore perçus comme étrangers à soi demeurent dans le psychisme à l'état latent. il faudrait parvenir à concilier libre activité et omniscience. Cette « omnipotence» est ici la quintuple activité. s'il oriente plus que d'habitude son attention vers sa propre conscience. quoi qu'il arrive Si l'on se demande comment s'identifier à cette conscience épanouie. ce retour au vrai Soi infini ne dure qu'un instant. à l'aide de la métaphore du feu. d'autre part plus rien ne semble séparé de lui. comme une vague «retourne» dans l'océan.dans cette vision. C'est que l'on accède toujours à l'être à travers sa Puissance. c'est-à-dire à l'acte de conscience. de même que l'oignon n'a point de «noyau» en plus de ses couches successives. d'un ami. d'une part il ne quitte plus cet arrière-plan. En effet. à savoir la conscience globale. Dépouillée d'eux. les mouvements des organes externes et internes qu'il s'agit de reconnaître comme inséparables du sujet déjà reconnu. Cette pratique est aussi bien celle de la dévotion et de l'offrande des expériences dans le feu de la conscience (un hymne à la déesse Klï s'intitule ainsi L'Offrande des expériences -. mûrissant jusqu'au . elle reprend aussi l'objet. si l'objet n'est pas reconnu comme étant Apparence pure et illimitée. puisqu'elle est intériorité absolue. Si l'on décrit le même processus plutôt du côté objet. assimiler à soi. la chose s'avère dépourvue de tout «en soi ».qui avait déjà été abordé dans le commentaire de l'aphorisme 11. à savoir l'ensemble des activités de la conscience en rapport avec les objets. on dira que l'apparence de telle chose redevient Apparence pure. 14. Tout s'achève en la conscience. c'est-à-dire où elle reprend conscience d'elle-même comme pur sujet. d'un parent. toute perception ou pensée a un terme. les deux aphorismes suivants insistent sur la propriété qu'a la conscience d'identifier naturellement ses objets à elle-même. Si. tandis que. c'est-à-dire comme étant le Soi ou soi-même. Cette propriété de la conscience d'engloutir ses objets est «établie par l'expérience de chacun ». pour que cette activité ne soit plus source d'entrave. à l'image de la Déesse. En d'autres termes. Sinon. l'adepte développe la «modalité intérieure» grâce aux arguments avancés jusqu'ici. de même que l'on connaît une chose seulement à travers ses effets. Par ce même mouvement qui la fait revenir à elle-même. c'est consommer en reconnaissant que l'objet consommé est identique à la pure Apparence que nous sommes et qui est tout. on s'envolera avec la Vierge du Ciel. De fait. selon le langage des tantras : «O Déesse.même. toute perception s'achève précisément au moment où la conscience se ressaisit. que le processus d'intériorisation est limité dans le sujet limité. Or. Autrement. Mais ordinairement. Mais elle ne laisse pas l'objet en dehors d'elle-même. aspect . l'adepte doit tout «dévorer ». par suite de la reconnaissance. l'intériorisation devient totale. un peu comme la flamme d'une bougie consume l'huile en lumière par l'acte même d'illuminer . en dévorant le corps de la bien-aimée. d'un bienfaiteur ou d'un être cher. Engloutir et brûler signifient ici intérioriser. c'est-à-dire si l'on était indéfiniment absorbé dans l'objet. Ce nouvel aphorisme dit. contrairement aux adeptes des spiritualités indiennes classiques. l'on deviendrait inconscient comme lui et tout viendrait à cesser. alors sa connaissance est incomplète.

Concrètement. elle-même inséparable de la Parole. «avec dévotion ». exprimé de façon plus concise: «Je ». en comparaison de la versatilité extravertie ordinaire. Si l'inconscient existe pour la Reconnaissance. Il commence donc par interrompre le cours de l'expérience impure en inversant son regard. Afin de mettre un terme à la contraction. tout est Apparence. . La chorégraphie des vagues. 15. tout comme les braises qui couvent sous la cendre. il n'y a pas vraiment d'inconscient qui puisse exister en dehors de l'Apparence. l'adepte «s'absorbe dans la pratique de l'observation assidue des cycles d'émissions et résorptions ». Tout est Apparence inséparable de la conscience. Toute expérience n'est que l'absolu jouant à se méprendre et à se comprendre. il reconnaît que rien n'existe en dehors de la conscience qu'il en a. c'est à même les activités conscientes. passe pour être une «rétraction vers l'intérieur ». ce qui. Cependant.moment où des circonstances favorables permettront son apparition claire et distincte sous la forme d'une expérience agréable ou douloureuse. imaginé ou ignoré L'auteur continue. en attente d'apparaître comme objets ou bien d'être pour de bon assimilés à la conscience par l'acte de reconnaissance de l'adepte. l'adepte parachève d'abord la « pratique de la contraction du flot des Souveraines des organes ». tissé dans la pensée et le langage. jusqu'à l'aphorisme 19. il s'adonne à une sorte d'absorption en soi-même assez proche de la concentration prônée par le yoga classique. y compris l'apparente inconscience du sommeil profond. C'est tout l'être sans exception. et par cela réintègre cette activité en sa perfection. jusqu'à ce que cette proposition «je suis gros» se parachève en l'acte de conscience parfait: «Je suis le Seigneur omniscient et omnipotent ». La Reconnaissance semble admettre l'existence d'un inconscient psychique pour expliquer la continuité de nos volitions entre l'endormissement d'un individu et son réveil. jusqu'à susciter une nouvelle apparence. ou encore. L'univers apparaît alors comme l'émotion même de l'être se reconnaissant lui-même de façon infiniment variée. Le Soi . C'est pourquoi. il commence par «contracter » l'activité de ses organes «comme une tortue effrayée rétracte ses membres ». il reconnaît maintenant l'activité de ses organes à la lumière de la philosophie de la Reconnaissance. la prédisposition à s'identifier à son corps peut s'exprimer sous la forme du «je suis gros ». de même qu'il n'y a pas de matière indépendante ni d'atomes. Lorsque l'àdepte observe attentivement. Par exemple. il demeure à l'arrière-plan sous la forme d'une «prédisposition inconsciente» qui évoluera dans l'ombre.même. Cette prédisposition continuera de conditionner la manière dont l'adepte perçoit le monde et lui. Autrement dit. la pensée ou l'imagination. de décrire la voie proposée dans la Reconnaissance. son expérience la plus ordinaire. Par conséquent. tant que cet objet n'a pas été entièrement «englouti ». plus ou moins harmonieuse. bien qu'en réalité l'hyper-espace de la conscience n'ait ni extérieur ni intérieur. des contenus implicites. est désormais perçue comme mouvement total de l'océan. Ces prédispositions ont un statut intermédiaire entre la claire objectivité et 1à pure conscience. En effet. L'adepte se reconnaît comme identique à tout ce qui est perçu. dans un second temps. exactement comme les expériences faites à l'état de veille ressurgissent dans les rêves. personnifiée par «les danses cycliques des déesses des facultés (sensorielles et mentales) ». etc. L'on peut donc avancer que les «prédispositions inconscientes» relèvent également du langage: ce sont des non-dits. de la torpeur ou de l'évanouissement.c'est-à-dire aussi bien «moi» -' ce n'est plus seulement le corps. Autrement dit.

C'est d'ailleurs un texte de la Reconnaissance que Ksemaraja cite juste après. intérieure ou extérieure. Loin d'être le simple fait de ne plus renaître dans le samsara. C'est ce que suggère la citation suivante. de le renouveler par une argumentation rationnelle faisant appel à l'expérience commune. C'est ce qu'on peut lire dans les Stances pour la reconnaissance du Seigneur : le temps n'est rien d'autre que le changement des formes ou la succession plus ou moins régulière des apparences du soleil. Car l'identification au corps et aux pensées réapparaît aussitôt que l'adepte sort de son absorption méditative. faite d'apparitions et de disparitions successives. La réponse de la Reconnaissance consiste. Par conséquent. Si les pensées et les sensations voilaient véritablement l'Apparence. c'est apparaître. Comme un feu ancien peut être rallumé par un surcroît de souffle et achever de brûler tout son combustible. D'ailleurs. aucune apparence. à rappeler que tout n'existe que comme Apparence plus ou moins déformée par la liberté souveraine de cette même Apparence. «une succession suppose une différenciation. tirée des Aphorismes sur ici farandole des Kàlïs. comme toujours. de même que si d'aventure les reflets venaient à s'imprimer sur la face du miroir. Le propos de la Reconnaissance n'est donc pas de nous convertir à des pratiques méditatives de type yoguique. elles se voileraient elles-mêmes car elles occulteraient le fondement même sur lequel elles reposent. La succession temporelle elle-même. de même le psychisme peut être réveillé par la reconnaissance. Elles ne l'entravent plus d'aucune manière. le temps aussi est activité divine et reconnaissance de soi.Il obtient alors « sa propre force » ou « la force du Soi» : il regagne sa capacité innée à «calciner » intégralement toute expérience. à l'appréhender comme se déployant en lui et non plus face à lui. Or. ils cesseraient d'exister comme reflets. c'est justement le Soi. et une apparence suscitée par une méprise librement désirée. la délivrance est souveraineté et victoire sur la mort. dont on aura compris qu'elle a exercé l'influence la plus décisive sur la pensée de la Reconnaissance. Notre texte est le seul à avoir préservé deux fragments de cette œuvre de la tradition du Kilïkranwi. Les activités mentales et corporelles sont autant d'actes d'amour de la Déesse pour le Dieu unique. la présence ou l'absence d'une apparences c'est cette Apparence bariolée qui est l'oeuvre du Suprême Seigneur 3 61» Autrement dit. 16. mais bien de convertir notre regard quotidien. L'objecteur se demande comment cet état d'absorption peut perdurer à travers les différents états de veille. ne peut le faire disparaître. Mais cela ne contredit pas le fait qu'il se connaît également de façon atemporelle et simultanée. Plus exactement. le temps est ce pouvoir qu'a l'être de se connaître luimême par étapes successives. etc. s'auto-consumer et par là s'auto-libérer. puisque chaque apparence successive est Apparence et que l'Apparence pré-contient toutes les apparences possibles.l'état d'intégration des expériences dans le feu de la conscience. C'est que le sivaïsme a d'emblée doté la délivrance d'une valeur positive. pour répondre à une objection possible au sujet de la permanence de . Exister. et apparaître. Même si lorsque l'on s'identifie exclusivement au corps cette Apparence apparaît déformée. à savoir notre propre nature. etc. n'est qu'Apparence. des plantes. La différenciation suppose à son tour l'absence ou la présence de (telle ou telle) apparence. la gnose qui permet de «tricher avec la mort» est un thème classique des tantras sivaïtes comme de leurs dérivés bouddhistes. . Or. L'expérience paradoxale du « délivré-vivant » Vivre sans limite dans les limites de ce corps: tel est le paradoxe du «délivré-vivant ». il reste que cette apparence de déformation est une apparence.

C'est en fait un exposé du «corps subtil ». avec ses hauts et ses bas. 17. la Reconnaissance? demandera-t-on. la relation entre moyen et fin perdrait toute signification. Mais comment. lorsque la dualité extrême caractérisant ce mode d'être perverti vient à être rétablie en son état naturel. C'est justement pour souligner ses conséquences pratiques que Ksemaraja introduit à présent la notion de félicité qui constitue le signe distinctif de l'adepte accompli. il existe une double vitalité: surabondance de bonheur dans le cycle des renaissances. telle est la vraie liberté offerte par la Reconnaissance. où il était question de la manière dont le Seigneur s'incarne en l'homme. En effet. Vivre sans être esclave de la vie. à quoi bon. . a été exposée brièvement vers la fin de l'auto-commentaire de l'aphorismel2. «l'entière masse des entraves ». entre la Déesse et le Dieu. Le symptôme manifeste de cette déviation est la souffrance. Selon Mahevarnanda: Merveille ! Pour ceux qui sont identiques à Siva et dont les derniers vestiges de peur sont détruits. Par conséquent. tout en conservant sa souveraineté jusque dans cette finitude humaine. si la reconnaissance ne s'accompagnait d'aucune modification dans l'expérience. Le présent aphorisme présente l'arrière-plan des méthodes qui vont être l'objet d'élucidations dans la suite du texte. mettre en œuvre cette re-connaissance ? Et y a-t-il des méthodes qui facilitent cette conversion de la sensibilité? Les trois aphorismes qui suivent s'attachent précisément à détailler les moyens de se ressaisir à travers les différentes facultés de l'individu. Représentations spatiales de la réintégration des vagues dans la conscience océane Bien que la reconnaissance des attributs du Soi suffise à atteindre le Souverain Bien. autrement dit la plénitude de la conscience. le symptôme cesse et la félicité. redevient harmonieuse. l'expérience ordinaire. alors même que l'expérience quotidienne se poursuit dans toute sa diversité. Mais si rien n'est changé. C'est bien pourquoi celui qui est délivré en cette vie continue de vivre. même si elle est une expression de la conscience. Or. la maladie et la mort. «est obtenue ». Car l'activité corporelle est la libre expression du couple primordial. l'ensemble des doutes et peurs gisant à l'état de prédispositions subconscientes et constituant le psychisme est consumé par un ressaisissement intégral de l'Apparence. qui sont autant de Puissances divines. Le commentaire insiste bien sur le fait que le jaillissement des phénomènes intérieurs et extérieurs ne cesse pas. La relation entre la conscience et le monde. La libération serait la simple acquisition d'une connaissance intellectuelle sans aucune contrepartie existentielle. cette philosophie propose également de s'appuyer sur une représentation du corps «vécu» afin de lui faire réintégrer le «firmament» de la conscience.Du point de vue de celui qui la vit. il jaillit dans l'intériorité absolue de la conscience étroitement unie à l'Apparence indivise. Autrement dit. Simplement. notion essentielle du tantrisme. Cette approche. concrètement. Depuis les Upanishads. au lieu de jaillir dans la confrontation au sujet. félicité aisée à obtenir sur le chemin de la liberté. l'Inde affirme que l'Immense (brahman) est « félicité ». vers la vieillesse. la libération alors même que «l'on conserve les souffles vitaux» est la claire perception de l'unité de soi-même avec toutes les apparences. en est aussi une forme pervertie. basée sur les «souffles ».

rien n'indique que ces méthodes renvoient à des voies distinctes. autrement dit sur les cinq sens. Le simple fait de demeurer dans cette découverte émerveillée de l'Apparence non-duelle. ainsi que leurs inscriptions corporelles correspondantes.La conscience se transforme en un vide inconscient. Or. C'est pourquoi la structure de ces canaux reflète la structure du psychisme. de même le corps subtil est fondé sur deux canaux fondamentaux. L'auteur ne précise pas la disposition exacte de ces canaux. Celui-ci véhicule les sensations et les idées. Le corps est décrit comme un paysage. une sorte de jardin parcouru par des canaux dans lesquels circule le fluide vital. Mais. en corps. c'est-à-dire la conscience en tant que vie. à la manière «d'un enfant regardant une fresque ». Ce canal se déploie du haut vers le bas. Un même cheminement fait appel à plusieurs méthodes. Ces deux canaux sont les contreparties. sans juger.des névroses. subtil. le souffle et la «puissance ». Ce terme désigne ici la conscience en tant qu'elle met en mouvement les corps. La conscience est d'abord un mouvement pur. il est réputé se fondre en le Brahman338. dans le champ perceptif. moins rationnelles. dans son état actuel. sans préoccupation. Le canal de la non-dualité des contraires est comme contracté et engourdi.1. le canal central est comme la colonne vertébrale à partir de laquelle se déploie l'arbre du système nerveux. De même que la pensée fonctionne par oppositions du type «chaud-froid ». l'être est appréhendé sur le mode correspondant. A présent. pourrait-on dire —. l'image des nervures d'une feuille d'arbre. comme l'a précisé l'aphorisme 3. Plutôt que de comprendre.) relèvent de préoccupations et d'angoisses animées par l'idée . le « souffle ». puis elle se cristallise peu à peu dans les rythmes de la vie courante. C'est une image de ce que le sujet ressent. sans aucune discrimination. jamais altérée par les conflits psychiques ou moteurs. ceux de la dualité . Ces moyens portent sur les représentations discursives. sont au contraire sur-actifs. Demeurer naturellement. Cependant. il s'agit désormais d'éliminer les pensées ou les sensations. de même qu'il n'y a pas de dualité sans unité. Mais avant tout cela. Cette évolution cyclique est ici représentée dans l'espace perceptif. image évidemment influencée par la culture de l'Inde. ce canal central est «obstrué» par des noeuds formés autour de lui par les canaux de la dualité. L'ouverture supérieure est dite «du Brahman ».. ou bien d'utiliser certaines circonstances favorables à la reconnaissance. alors que les canaux latéraux. Ksemaraja décrit d'autres méthodes. car. Ce « corps subtil» n'est pas un corps objectif. «bon-mauvais ». c'est-à-dire en la pure conscience infinie. mudraL. puis en la faculté mentale et. De fait. Parallèlement. enfin. s'enracinent dans un canal «central» qui correspond à la conscience en sa pureté native. si le psychisme quitte le corps par cette «porte» au moment de la mort. toutes les autres pratiques enseignées d'ordinaire (mantra. « Ne se soucier de rien » Le premier moyen est le ressaisissement immédiat de soi. Il nous offre seulement une image de l'agencement de l'ensemble. ces deux canaux. comme nous allons le voir. «la conscience se transforme en souffle ». suffit à dissoudre les représentations dualistes et autres soucis. 18. de la dualité psychique. du sommet de la tête vers les organes génitaux. ainsi que les innombrables canaux secondaires qui s'y rattachent. Ainsi. «plaisir-douleur ».

nombreux sont les passages où Abhinavagupta critique les différentes formes de focalisation de l'attention décrites dans les littératures de l'Inde. «L'attitude de Bhairava» consiste à demeurer détendu tel qu'on est. si bien qu'il n'est plus besoin de «ne penser à rien ». de sorte que la conscience n'y trouve nulle occasion de s'y reconnaître. . C'est «l'absorption-les-yeux-fermés». Mantra parfait.. celles-ci n'ont pas le pouvoir de le faire taire. et un versant positif. silence à la source de tous les discours. ensuite. déracinée. 18. Le seul effort requis est de demeurer dans «la perception de sa propre subjectivité ». comme l'affirme clairement le Tantra de l'expérience directe341. puis il la perd de vue lorsque l'activité mentale reprend son cours normal. pas plus que les reflets ne peuvent obstruer le miroir. de même que l'adepte effrayé par la perspective de la mort se retire en lui-même pour y rencontrer l'immortalité. se ressourcer au contact du Mouvement originel sous-jacent. Elle rétracte ses membres quand elle est effrayée.Cette reconnaissance entraîne une rapide réintégration du dynamisme de la conscience en son état naturel. En dissolvant à la source tout ce processus. La contraction du «flot des Puissances ». L'exemple de la tortue est d'ailleurs mentionné. toute autre pratique devient superflue. la ré-harmonisation du mode d'être est. stopper d'abord le pseudo-mouvement de la vie ordinaire pour. La détente et le regard panoramique «L'épanouissement» est une pratique de relaxation lucide de tous les sens. Comme nous l'avons dit. c'est-à-dire de l'espace infini de l'Apparence indifférenciée. quant à elle. dans laquelle ne résonne qu'un «je suis-je 342» informulé. cette activité est dispersée. En effet. mais plutôt de l'élan vers l'infini qui constitue notre vraie nature et l'univers tout entier. graduelle. paradoxalement. prend le relais. 18. Il faut donc. mais une succession d'effets. «ne penser à rien ». Par conséquent. la source de toutes les autres pensées et paroles. Cependant. le corps ordinaire et ses activités sont le résultat d'un engourdissement de l'Acte qu'est la conscience.. C'est le Mantra suprême.3. l'adepte identifie la conscience pure lorsqu'il cesse de penser. Quoi qu'il en soit. Il s'agit d'une pure conscience de soi. afin de laisser la place à un épanouissement des organes du corps et de l'esprit. regagne ainsi sa nature spatiale. Ce mouvement unique de ressaisissement de soi par soi a un aspect négatif. Il ne s'agit pas vraiment d'un effort. les yeux ouverts «émerveillé» et la . même engourdie. bien que la prise de conscience soit globale et instantanée. D'abord. Cette orientation de toute l'attention vers tout l'être est aussi amour de la Déesse pour le Dieu. Puis la conscience de soi. ce qui signifie que. Cela semble correspondre quelque peu à la rétraction des sens prônée dans les célèbres Aphorismes sur le yoga de Patafijali. il s'agit ici de «contracter» la contraction elle-même. la perception du «Cœur ». Il n'y a donc qu'une seule attitude.2. Introversion et concentration Ksemaraja prescrit ensuite une pratique surprenante dans le contexte de la Reconnaissance: la concentration.qu'il faut obtenir ceci et abandonner cela. L'attention se libère alors de toute focalisation et. c'est l'introversion de l'attention mentale et sensorielle afin de contrecarrer son cours habituel. A l'image du fond sonore entretenu par la tampurâ dans la musique hindoustanie. elle s'impose d'elle-même et semble prendre possession de l'activité mentale.

resplendit le suprême Siva. Dès qu'elles sont satisfaites. repose dans le Cœur 345. jour-nuit.4. éclore et s'épanouir jusqu'à ce regard panoramique. que l'on atteint à l'immortalité. regard pareil au spectacle d'une cité contemplée depuis le sommet d'une colline. cette pratique peut-être accomplie seul ou bien en couple. conformément à la parole de la Katha Upanishad citée plus haut. Selon les indices que l'on peut glaner ici et là dans l'œuvre d'Abhinavagupta. d'autant plus que cette œuvre est perdue : «On réalise cela ». » Selon Abhinavagupta: «Lorsque toutes les choses sont déposées dans le feu (digestif) de cet estomac qu'est notre propre conscience. Lorsque la diversité qui divise les choses est (ainsi) dissoute par une consommation invincible. Comme toutes les pratiques de yoga tantriques. qui est la plénitude de notre propre nature et le Ciel de la Conscience qui. qui est celui de la conscience parfaite de l'infini. en goûtant au Soi. elle s'appuie sur les cycles de la vie (inspirexpir. la lune symbolise le monde et le corps.) pour favoriser une prise de conscience soudaine du Coeur. flottant dans l'espace de la conscience. Quand donc le Feu de la reconnaissance fait fusionner toutes les choses en une seule Apparence. le soleil se délecte du nectar blanc contenu dans la lune. C'est ainsi qu'on explique la décroissance progressive de l'astre sélénite. inextinguible et d'un intense éclat. Ici.bouche béant. Dans son Florilège de la plus haute vérité 344. les trois mondes perçus par les fenêtres des sens apparaissent sans distinction. elles abandonnent soudainement toutes distinctions et elles la nourrissent de leur propre énergie. il ajoute: Les Déesses des organes irradient dans le sanctuaire de notre propre corps identique à l'univers et. C'est ainsi. » Dans ce passage. Il fait allusion à des pratiques considérées par Abhinavagupta comme secrètes: les rituels sexuels. unies au Dieu Bhairava. dit-il. 18. Dans la version solitaire de cette méthode. de laisser les «portes» de la perception s'ouvrir. celles-ci deviennent le nectar lunaire qui confère l'immortalité et dont se nourrit ce soleil qu'est la conscience que Siva a de lui-même. réceptacle de la Connaissance. au milieu d'Elles. sans préférence. les Déesses de la conscience (les organes des sens) dévorent l'univers transformé (par ce processus) en nectar d'immortalité. le Soi ou Bhairava est comparé au soleil. elles reposent. métaphore de l'étreinte harmonieuse du Dieu et de la Déesse. solitaire. Pratiques de yoga sexuel Le passage qui suit «sur la contraction et l'épanouissement de la Puissance» est lui aussi obscur relativement au reste du texte. La citation d'une œuvre perdue de Kallata est fort concise et difficile à interpréter. «contraction» et «épanouissement» sont alors les deux phases d'un même processus de . Dans la cosmogonie indienne. etc. Il est donc question de se détendre. on s'identifie au Seigneur «à partir de la transformation qui a lieu dans les formes et autres (perceptions). Cette attitude essentielle est évoquée en ces termes par Mahevarnanda dans la Manifestation de la conscience: Lorsque flamboie dans l'esprit la torche auspicieuse.

19. Autrement dit. 18. la perception vécue depuis son origine apparaîtra non plus comme une contraction de la conscience. la contractionintroversion correspond à la dissolution des souffles inspirés et expirés dans l'intervalle qui les sépare. elle neutralise peu à peu les prédispositions profanes pour laisser la place à une vision totalement nouvelle du monde. puis prend à nouveau conscience des choses. De plus. résorbe les mondes.7. au spectacle de l'écume océane. dans la stance finale.expansion. Concrètement. Puis à ta guise. dissimule et illumine (leur nature). Nous avons vu avec l'aphorisme 17 que l'expansion de la conscience à l'infini est inséparable d'un sentiment de félicité et de plénitude. puis il considère à nouveau les reflets. Il répète ce mouvement jusqu'à ce que les pensées et les perceptions ne soient plus des distractions. puis. En d'autres termes. La structure du processus est toujours la même introversion-contraction puis épanouissement. à la façon des reflets pour le miroir. mais sans perdre de vue le miroir. D'abord. Ce sont ces différentes circonstances qui sont évoquées par les versets du Vijninabhairava auxquels fait écho un verset anonyme cité dans l'autocommentaire du Florilège: Détruis ce qui se manifeste comme non-plénitude en t'absorbant fermement dans ce qui se manifeste comme plénitude. que Ksemarja compare à un nuage dans le ciel. le surgissement de chaque perception n'est pas différent de la naissance de l'univers pour Siva. puisque tout part de la paroi de la conscience-miroir. l'adepte se concentre sur de la conscience avant qu'elle ne se cristallise en un certain objet. Ce précieux fragment décrit l'attitude concrète qui conduit à la réconciliation des contraires. et ceci à la lumière d'une seconde citation des Aphorismes du cycle des KcJlïs. l'absorption dans la conscience de soi devient elle aussi une habitude.à la contemplation ininterrompue (« audelà du quatrième »). c'est-à-dire du psychisme. stabilise. mais au contraire comme une ornementation de sa nature. Cultiver les plaisirs naturels et les arts Viennent enfin d'autres pratiques liées à l'épanouissement de la conscience. est « dévorée» et digérée . En discernant ce premier instant on reprend contact avec la réalité ultime telle qu'en son origine. la félicité est la mesure de la nondualité. Par conséquent. mais à la lumière de cette conscience et de cette Apparence indivise. ce cycle se réitère jusqu'à l'intégration totale de la conscience et de son dynamisme l'un en l'autre. il reconnaît le miroir. émets. Opposée à la contraction.réintégration au Centre. Il expose en détail la façon dont l'adepte passe de la contemplation provisoire (le « quatrième état ») . espace limpide qu'est la conscience infinie. on peut supposer qu'à l'inverse. On retrouve dans cette explication la terminologie propre à la tradition Kalïkrama la totalité des objets. L'adepte se convertit vers la conscience indivise. En ce sens. A partir d'un certain point.même si ce caractère éphémère est dû à l'absolue liberté divine . mais au contraire des célébrations de l'Illimité. les états de bien-être et de satisfaction forment des circonstances favorables à la reconnaissance et à l'évocation de l'omniprésence de la conscience. Comment l'adepte progresse et comment sa reconnaissance devient permanente Mais comment ce bien-être devient-il permanent? De même que l'ignorance laisse des inscriptions subconscientes.

par son attention et . brillant des rayons de (sa propre) conscience pleinement épanouie. j'arrête là. Sans cette pulsation cyclique. à l'image d'une pierre. elle s'épanche dans l'espace qu'est la conscience pleinement reconnue.intégralement. finalement. ne sont jamais que des combinaisons particulières de phonèmes extraits de la «Totalité des sons». (C'est) le surgissement évident d'une expérience libre des liens mondains. absorber. parce que la conscience «a pour nature d'apparaître sous la forme de ces cycles ». L'expérience continue donc bien de se produire en tous ses détails pour l'individu qui s'est libéré en cette vie.ce qui revient au même . ressaisie en chacun de ses actes. Si tu veux lire encore. Son discours sera alors apte à libérer autrui et. Mais l'adepte. Cette créativité des sens et de l'esprit est alors perçue adéquatement. il s'agirait d'une unité purement abstraite. dans les traditions spirituelles du monde entier. les sens internes qui l'accompagnent. Les mantras dépourvus du phonème initial (A) et du phonème final (HA) sont (stériles) comme un nuage d'automne. l'Apparence . L'agent de cette immersion est la reconnaissance de la conscience et de son dynamisme. éclosions et résorptions étant les effets de son libre élan et non pas de simples accidents. comme l'affirment les Aphorismes de Siva. Va. mais au contraire elles jailliront comme autant de prises de conscience de sa vraie nature. directeur du ballet des sens. pour lui-même.sa dévotion.» . Cette expérience paradoxale répond à la description qu'en fait Abhinavagupta dans La Lumière des tantras: Digne d'être obtenue est cette réalité en laquelle est établi le yogin. cette pulsation d'émanation et de résorption se produit à chaque instant. se ramène à unir. (Elle prend place) alors même que le Soi. agent de ces activités cycliques. puis «vomie ». ses pensées ne lui apparaîtront plus comme causes de distraction. le groupe des sens externes qui en dépendent pour leur activité. le goût et les autres objets des sens sont (tous) pleinement actifs". dans cette perspective.autrement dit l'être -. Bien entendu. «cette intelligence qui s'orne de la succession de connaissances multiples ». tout le yoga. La fin du commentaire résume tout ce qui a été développé au cours du texte et explique en quel sens le yogin devient le «maître de la roue» de ses organes. En définitive. Si donc le yogin reprend radicalement contact avec cette Puissance qu'est la Parole. assimiler et immerger toute expérience dans ce «firmament qu'est la conscience». participe à ce mouvement tant et si bien qu'il se reconnaît comme identique au Seigneur. alors tous les mantras seront pour lui pleins de sa vitalité et. Au mieux. deux images correspondant à la contraction et à l'épanouissement de la conscience. comme l'affirme Le Souverain de tous les héros cité dans l'auto-commentaire de l'aphorisme 12. le rayonnement de notre propre conscience. de conclure une œuvre en invitant le lecteur à la poursuivre par sa vie même. en effet. comme nous le rappelle l'Ange de Silésie «Ami. Les mantras. toutes ses paroles et pensées surgiront comme autant de paroles sacrées efficaces. faire pénétrer. même unie et pure de toute division. Conclusion en forme d'ouverture Il n'est pas inhabituel. serait dépourvue de liberté d'action et donc de souveraineté. toi-même deviens l'écriture et l'essence .

ne trouvant plus ni fin. Mais du moins peut-on espérer que cette vision dilatée et dilatante ne restera pas pour nous lettre morte. ni comparaison qui puisse justifier les paroles. ni commencement. . Mais pour autant. en effet. Bien plutôt. Dans l'une de ses plus impressionnantes exégèses tantriques. Bien au contraire. il prédit que d'autres. est. il ne clôt jamais définitivement le dialogue ouvert avec son auditoire et avec l'Etre. «la plus éminente part du yoga ». plus tard. il nous invite à le poursuivre dans notre vie quotidienne. il ne prétend pas avoir le dernier mot sur ces questions. J'abandonne le thème à ceux qui le vivent: si pure pensée blesserait la langue de qui voulut en parler. pourront voir d'autres choses que lui n'avait pas vues 357. Sans doute ne pensait-il pas à l'Occident ni à la Modernité.» De même. laquelle.Il se fait ainsi l'écho du Libre-Esprit qui souffla aux alentours du Rhin peu avant l'avènement de la «mystique rhénane» : «Et ici je m'arrête. il n'est pas rare d'entendre Abhinavagupta interrompre brutalement son discours dans un bel effort pour éveiller par là son lecteur à sa faculté de juger. selon la Reconnaissance.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful