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UN

VOYAGE D'ÉTUDES JUIVES

EN AFRIQUE

PAR VI. N. SLOUSCHZ

extrait

des mémoires présentés par divers savants à l'académie des inscriptions et belles -lettres

tome xii, partie

PARIS

IMPRIMERIE NATIONALE

LIBRAIRIE G. KLINCKSIECK, RUE DE LILLE, Il

MDCGCCIX

TIH AGES À PART

DES

miMmm de l-acabébe des «r.h.on S et beues-iettbes

EN VENTE

A LA LIBRAIRIE C. KLINCKSIECK, RUE DE LILLE, H, A PARIS.

I

LMBLINEAD (E.

coptes ae la Bibliothèque nationale renfermant

textes

bilingues du Nouveau Testament avec

9 5)

,

|.

M

des

MX planches (l8

Schïil?

Notices des manuscrits

BABiN(C). Rapport furies fouilles' de'k

mann a Hissarlik (Troie), avec deux planches

BABELON (E.]; La" W.éorie* féodale' de'

1 1 QOo j ' \liTi.KI KMV ( A . ,E . Note sur'lWigine d, l!, rir

iamonnaî

3

p

naît- tournois 1806]

,,r,.

o.

'^.Ph.p.fn.oh^sin-lag^nd^insclvioT;

dedicatoire et sur plusieurs antres inscriptions

neo-punicrues du temple d'Hathor-Miskar Maktar (1899)

,

f] .

- Mémoire sur les inscriptions de'

temple dEsmoun à Sidon (1902)

fondation du

20

. 3 fr

liKRGlCR (S.) Notice sur quelques textes

ineililsdel Ancien Testament (i8o3).

latins

1 fr 70

1 •' an.

.en texte latin des Actes des

trouve dans un manuscrit provenant de Peroi-

gnan (i8g5)

v

Apôtres,'

re-

Les préfaces jointes aux livres de la Bible dans

les manuscrits de la

hume , 1002

Vulgale

(mémoire

post-

,'.

DLLUlORDE (H,F .). Les inventaires dn Trésor «*

Chartes

(I 9°°)

dressés par Gérard de Moolaigu

îfhl

DELBLE (L./. Notice sur un

OU xii

psautier

latin-francais

siècle (ms. latin 1670 des Nouvelles

acqu,s,t,ons de

fac-similé (.891)

la Bibliothèque nationale .avec

H

~

,'g

- Anciennes traductions françaises du traite de

remedes de l ' uue et l ' mtre r -

SS^ÇÎ)'™"

-Notice sur la chromée ' dun '

Bettune du temps

anonyme'' de Philippe Auguste

- Fragments inédits de

PhistoVre 'de Louis XI X

manuscrit de G*

9 3)

.

.

\ frl

d'Adémar'a

Ihomas Bas.n, tirés d'un

tmgue , avec trois planches (i8

- Notice sur les manusc, ifs originaux

-

Notice

Parme

Notice sur un livre annote par

atin 2201 de la

labannes, avec six pl;,nches(i8 9 6). 6 ft V

sur

la

chronique d'un dominicain ' de

(1S96I

,

\

avec fac-similé

Pétrarque (ms'

*

J>avec

c

Bibliothèque national)

ale

deux planches (1896)

< AGNAT (R.). Les Bibliothèques municipales dans

^ 1 empire romain (1906)

deux camps la légion m« '1 apns les fouilles récentes (1908I

2 fr 10

de Lambèse,

fr

CARRA DE VAUX (Baron). Le livre des appareils

pneumatiques et des machines hydrauliques

par l'hil.m de Byzance, édité d'après les

Mons arabes d'Oxford et de Constanlinople et

ver,

CARTON D). Le théâtre

romain de Dougga, avec

I0 f,

du-huil planches (1902)

>anctuaire de Tanit à El-Kénissia

CIIABOT AbbéJ.-B.). Synodicon oriental,

.,,07)

9 fr. 20

m

lie-

de Synodes nestoriens

"W; M s

(ioo3

3o fr.

Ed.). Dix inscriptions

plions chinoises de

,1,

I centrale, daprès les estampages de

U

Ch.

•E. Bomn 190

r,

fr

-La théologie solaire du

'909

paganisme

, fr.»

' ' MMN

r°'" ai "

1 (Éd. Ed.

'"

L colonal partiaire dans l'Afrique ro-

' d a P r ''» l'inscription dUenchir Mettich

;

I,

Notice sur 1, s ,,.,,, |lslIlmes aU^orisésde'chr/,

tme de Pisan (1896)

Notice sur un manuscrit de

temps de Charlemagne

('898)

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.

l'église

"'"

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de IvJ,'f

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dn

-

<vec trois planchés

Nolic

à

Notice su,

la Rhétorique d s Cicéron'

trS

t.;; m,,,,, .tean d'Antre, a vecd;u^

Notice sur un registre

des procès-vérW ^"!°

d/ffî. pendant

i^Mant

|

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es

Faculté de thjologie

années l5o5-l 533 (1899)

Notice sur les manuscrits du

composé

de Saint-Omer (1906)

Liber Floririn,

f

DEW ^^)|«nt-RemydeProven' C e'au ffi0 !!'

âge, avec deux cartes

De la signification des mots dut

les monnaies béarnaises e IZs jetons de souverains du BearuM

(1892)

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et

'(1893).

Voirlamit, à h page 3 de la e ,

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in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/unvoyagedtudesOOslou

UN

VOYAGE D'ÉTUDES JUIVES

EN AFRIQUE

UN

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yuJi %*u»*u K ,

VOYAGE D'ÉTUDES JUIVES

EN AFRIQUE

TVH M. N. SLOUSCHZ

EXTRAIT DES MÉMOIRES PRÉSENTÉS PAR DIVERS SAVANTS À L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES

TOME XII, II* PARTIE

PARIS

IMPRIMERIE NATIONALE

LIBRAIRIE C. KLINCKSIECK, RUE DE LILLE, II

MDCCCCIX

Ds

lis-

UN VOYAGE D'ÉTUDES JUIVES

EN AFRIQUE.

J

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

Les historiens arabes signalent, à l'époque de l'invasion

arabe, la présence en Afrique de tribus berbères professant la

religion juive. Voici comment M. Monceaux, le savant histo-

rien de l'Afrique chrétienne, explique ce fait :

« Les persécutions de Justinien avaient une conséquence

imprévue; elles avaient contribué à l'expansion du judaïsme

africain. Traqués dans les pays romains ou même expulses,

beaucoup de Juifs s'étaient réfugiés chez les Berbères des

massifs montagneux ou du désert, et là ils avaient repris leur

propagande, si bien qu'à l'arrivée des Arabes, nombre de

tribus berbères étaient plus ou moins gagnées au judaïsme,

surtout en Tripolitaine, dans l'Aurès et dans les ksours du

Sahara (1) . »

Ibn-Khaldoun, le grand historien des Berbères, auquel nous

devons la connaissance de ce fait, méconnu des historiens

juifs, précise la distribution géographique et le caractère de

ces tribus judéo-berbères, de la façon suivante :

En Ifriqia, dit-il (c'est-à-dire dans l'Afrique Proconsu- ,

;l) Revue des Eludes juives, t. XLIV, ]>. 22.

d ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES LETTRES. [482]

laire), ce furent les Nefoussa, la branche aînée des Loua ta, les

Lybiens de l'antiquité, qui professaient le judaïsme.

Dans l'Oranie actuelle, et particulièrement dans la région de

Tlemcen, ce furent les Mediouna. Dans le Maghreb el-Akça, le judaïsme comptait parmi ses

adhérents les tribus suivantes : les Behloula, les Rhiata, les

Fazaz et les Fendeloua (1)

.

Ces renseignements semblent être confirmés par les textes

concordants du Roudk cI-Kartas et d'El-Bekri, qui traitent de

l'existence au Maroc des populations juives indépendantes,

vers la fin du vm c siècle.

Cependant, parmi toutes ces tribus ayant professé le ju-

daïsme, [bn-Khaldoun réserve une place à part aux Djeraoua;

cette population, selon lui, formait une grande nation com- posée de nombreuses tribus qui continuaient à habiter l'Ifrikia

et le Maghreb dans une indépendance presque « Longtemps avant la première apparition de l'Islam en Afrique

nous dit l'historien des Berbères, les Djeraoua se distinguèrent

par leur puissance et par le nombre de leurs guerriers. Ils té-

moignèrent aux Francs établis dans les villes une soumission

apparente, et pour rester maîtres du pays ouvert ils prêtèrent

chaque réquisi-

à ceux-ci l'appui de leurs

armes lors de

tion. »

Et pour accentuer davantage le rôle prédominant de ce peuple mystérieux, Ibn-Khaldoun affirme ailleurs «que ce

lurent les Djeraoua qui fournissaient des dynasties royales à

toutes les tribus berbères de la branche des Branés (2) ».

Dans l'histoire des luttes des Africains contre les Arabes, les

Ci

Histoire des Berbères, trad. de Slane,

Y- '9 2 -

t.

II,

[>. 483 et suiv. < 5)

Ihid. ,

t.

III,

[483]

MÉMOIRES PRÉSENTÉS PAR DIVERS SAVANTS.

5

Djeraoua figurent en tête de la résistance acharnée opposée par

les Berbères aux Asiatiques. Ces luttes sont illustrées par l'épo-

pée de la Cahena, la Jeanne d'Arc du Folklore africain, qui est

un personnage héroïque; son historicité a été démontrée par

Fournel (1) , dont l'autorité en la matière fait loi. D'ailleurs, Ibn-

Khaldoun, qui sait faire remonter les ancêtres de la Cahena

jusqu'à huit générations en arrière, nous précise par cela même la date, sinon de la fondation du peuple même des Dje- raoua, du moins celle de la formation de la dynastie qui devait lui imposer son nom. Le nom du fondateur, à moins qu'il ne

figure dans la liste d'Ihn-Khaldoun comme un éponyme, est

écrit par l'historien arabe de la façon suivante : Guera. Or il

n'est pas besoin de posséder des connaissances approfondies

de l'arabe pour admettre qu'il s'agit du nom ethnique des Dje-

raoua, en tenant compte de l'adoucissement de la lettre : en

Dj, sous l'influence de l'arabe. L'origine du nom de Djeraoua

serait par conséquent antérieure à l'Islam.

Ce Guera aurait donc vécu environ deux siècles avant la

Cahena, c'est-à-dire vers le V e siècle, en pleine domination van-

dale. Le fait que l'Aurès s'était déclaré indépendant en 48i (

'

J '

nous permet de placer vers cette époque la constitution pre-

mière des Djeraoua, peuple dont les origines se perdent dans

les ténèbres qui entourent la disparition des guerriers juifs de

la Cyrénaïque, après la révolte de ii5-ii8 (3) . Les Djeraoua

étaient-ils un peuple d'origine purement juive, ou bien une

agglomération de judaïsants, à l'instar de ceux que les Pères

de l'Église africaine nous signalent maintes fois ^? Professaient-

ils le judaïsme traditionnel, ou bien un monothéisme primitif?

Cette dernière hypothèse semblerait ressortir de la descrip-

(,) Les Derbers,t. I, p. 217. M Cf. notre Elude sur l'histoire des Juifs au Maroc,

t. I, p. 38-39. (3)

Pour les détails, cf. ibid. (4) Monceaux, ibid.

6

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. [484]

tion que les historiens arabes nous donnent des mœurs de ce

peuple semi-nomade et, comme on pourrait le conclure aussi,

du terme même de Cahena (prêtresse), titre, peu juif, à moins

prêtre, et non pas

de supposer qu'il s'agisse de la lille d'un

d'une prêtresse.

Ce problème nous a préoccupé dans nos recherches sur les origines des Juifs au Maroc; son élucidation s'impose impé-

rieusement à celui qui entreprendrait d'écrire une histoire du

judaïsme et des Juifs de l'Afrique. En présence du silence sur l'existence des Juifs berbères en

Afrique, gardé par les sources juives ou rabbiniques, on serait

amené à admettre qu'il s'agirait de populations juives non

orthodoxes, dans lesquelles les rabbins se refusaient à voir des

Juifs, envisagés au sens talmudique du mot. En procédant à

une révision des rares textes rabbiniques qui peuvent avoir

trait à ce fait, nous nous sommes convaincu qu'en réalité

l'existence de populations juives indépendantes et primitives,

en Afrique, ne devait pas être ignorée des auteurs rabbi-

niques.

Déjà au iv c siècle, un docteur du Talmud affirme que les

dix tribus disparues d'Israël se trouveraient reléguées en

Afrique (1) . Or, dans cette catégorie des dix tribus, il faut com-

prendre les Juifs indépendants et non soumis à l'autorité de la Synagogue.

Un autre passage émanant de Rab, docteur du m e siècle, et

qui a trait au judaïsme orthodoxe, par opposition aux éléments

dissidents, signale Carthage la Romaine comme le foyer de la Synagogue à l'exclusion de l'Afrique orientale, dont les Juifs

hellénisés ou berbères se trouveraient ainsi en dehors de la

M Talmud de Babyl., traité Sanhédrin, f. gd°; Mechilta, B6, cliap. 17; Deutevon.

Rabba , V, 1 i , etc.

[485]

,

MÉMOIRES PRÉSENTÉS PAR DIVERS SAVANTS.

7

Synagogue rabbinique (1) . Quant à l'existence des communautés

juives sur tous les points de la Maurétanie africaine, elle

est signalée par saint Jérôme (

2) et confirmée par de nom-

breuses données, épigraphiques et historiques, exposées plus

loin.

'

Laissons de côté les renseignements problématiques fournis

par Eldad le Danite, le Marco Polo juif du IX e siècle, dont la

réhabilitation est encore à faire, ainsi que d'autres textes ayant

trait à l'existence d'un «pays juif» en Afrique (3) . Arrivons à l'époque rabbinique, qui s'ouvre en Afrique avec la fondation

de la célèbre école de Kairouan au x e siècle (4) . A cette époque,

les Caraïtes ces antagonistes du Talmud, qui sont eux-

rabbinisme

mêmes un produit,

il est vrai négatif, du

entrent en scène, à titre de secte distincte.

L'importance réelle prise par cette secte, qui possède dès

ses débuts sa littérature, est telle que jusqu'à nos jours les

historiens juifs continuent souvent à considérer comme ca-

raïtes tous les groupements dissidents, sans distinction. En

fait, ces derniers, en Afrique comme en Asie, sur le bassin

de la mer Noire comme au Sahara, n'étaient que des Juifs

primitifs, n'ayant jamais connu le Talmud, ni par conséquent

le caraïsme son antithèse (5)

.

En réalité, il faudrait se garder de confondre les Proto-Juifs,

ou descendants des Juifs ayant quitté la Palestine avant la ré-

(,) Les commentateurs du Coran pré- tendent que la Soura VII, v. 101, s'ap-

plique à une tribu pareille , située au Ma-

ghreb; Bâcher, Die Aggada der Tanaiteit

t.

I, p. 298; Epstein, Eldad Ha-dani, p. i5; cf. notre Etude précitée, p. 29-30,

et

le passage du Talmud de Babyl. , tr.

Menahot, f. 1 n>\

(2) Epislola 122, A, ad Dardanum.

(3) Voir notre Etude précitée, chap. ix.

I.

II.

( "> Graetz, Geschichte der Juden, t. V,

p.

298 et

passim.

suiv.;

notre

Etude précitée,

5) Cf. notre, élude : Hébréo-Pkéniciens et J udéu-Berbères (Arcli . marocaines, t. XIV).

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. [486]
8

daeti

lu Talmud, avec les Caraïtes dont l'origine est la

1M ,,e quenelle de tons les Juifs de la Diaspora

Zr\e qui

,,bbiniques

concerne l'Afrique, noua possédons des textes

qui nous parlent nettement des populatous jmves

primitives, ou des Judéo-Berbères.

Une lettre attribuée à Maïmonide et en tout cas fort an-

des gens qui habitent Djerba et le Djebe .£

cienne parie

feussa,

soit

tout le pays s étendant an delà de Ton» etjusqua

Alexandrie. Elle s'exprime à cet égard dans les te. mes su,

qu'ils soient très attachés à la croyance de Dieu, ils

mêmes superstitions et les mêmes pratiques que les

^Biln

les

ont Berbères musulmans. Ainsi, ils détournent leurs regards de a

et n'arrêtent leur vue, m sur sa taie, m sur

et ds se font

femme impure

es habits

ils

Tcrupule de

ne lui adressent point la parole

fouler le sol que son pied a touché. De même, ds ne

mangeut pas le quartier de derrière des ammaux abattus, etc.

ils ne sont ni Caraïtes ni Orthodoxes.

Bref

Abraham lbn-Ezra, dans son commentaire sur 1 Exode , si-

d'Ouargla qui font un pèlerinage en pas-

Pâques dans le désert, en commémoration

gnale les hérétiques

sant la journée de

de l'Exode.

Abraham

mer

lbn-Daoud, dans sa chromque^ semble confir-

,,,

,

,

p

l'existence en Afrique comme en Espagne des hérétiques

1,1

«™ P ™' ed

'

r, ri, tWlin

m TrWme commentan-e, chap. xn

tate

hap «.

commémorent 1 Exode de 1 Egypte de la

façon suivante : ces égares quittent tous s le ,5 du mois delfcsan, pour fêter ['Exode au désert à l'instar des Is-

,,.„,

«aélites sous Moïse. » Cet usage est propre

^^

aux hérétiques du Sahara, qui

1

persistèrent

_

'^

<> H.3 n ÏDD,

précitée, II, 1. 1».

H ^

^

Étmh

!

[487]

MÉMOIRES PRÉSENTÉS PAR DIVERS SAVANTS.

,

9

ignorants ayant fini mais de son temps seulement par

se rapprocher des Caraïtes.

Enfin, la persistance en Abyssinie des Phalachas, tribu mo-

saïste primitive, industrielle et guerrière, qui a continué à

lutter pour son indépendance jusqu'en plein xvn c siècle, comme le savant M. Halévy vient de le démontrer d'une façon déci-

sive (1) , n'est-elle pas de nature à faire réfléchir sur l'analogie que

présente cette population, composée d'exilés, avec les Djeraoua

et les autres tribus de l'Afrique? M. Halévy, en effet, a fait res-

sortir que les Phalachas sont demeurés fidèles à l'institution des

Nécirim (ascètes, moines), comme aux prescriptions concer-

nant les sacrifices, l'impureté, etc., prescriptions mosaïques

que le Talmud avait abolies.

Il serait aisé de multiplier les exemples et les textes qui, tous,

tendent à démontrer que les affirmations d'Ibn-Rhaldoun ne

sont pas aussi isolées, aussi surprenantes qu'on le croirait de

prime abord; si bien que, déjà a priori, on pourrait admettre l'hypothèse de la présence en Afrique , et sur une vaste échelle

de populations juives primitives. Combien cette opinion au-

rait gagné de terrain , si l'archéologie et l'épigraphie , ces deux

témoins irréfutables du passé, venaient à leur tour lui apporter

leur appui ! L'admirable découverte de la nécropole juive de Gamart

que nous devons aux efforts du Père Delattre, la persistance

en Afrique de traditions, de cultes et de groupes ethniques

ayant des sanctuaires d'origine juive antérieurs à l'Islam,

m'ont amené à entreprendre un voyage d'études à travers

l'Afrique du Nord, afin de me livrer à une enquête sur place

(1) Revue sémitique, 1907, 1. H; cf. Idem., Excursion chez les Phnlachas (Bull, de lu

Soc. de Géoyr. de Paris , mars avril, 1869).

m. slousch?

3

EHIE NATIONALE.

10

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. [488]

partout des populations juives primitives ont été signalées

par les historiens arabes. Celte expédition a pu être organisée sous les auspices de la Mission scientifique du Maroc, grâce

à la bienveillante initiative de son délégué, M. Le Chatelier.

Orienté vers l'étude des problèmes musulmans et africains par

ce profond connaisseur de l'Orient, j'ai pu publier dans les

Archives marocaines un exposé de premier jet des idées que j'étais

appelé à aller contrôler surplace. Mon éminent maître, M. Phi-

lippe Berger, m'avait muni non seulement de ses précieux conseils, mais encore de lettres d'introduction auprès des

savants et des autorités françaises, pour faciliter la tâche que je m'étais proposée. L'Alliance Israélite universelle, fidèle à ses

traditions, n'a pas laissé de son côté de contribuer au succès de mon voyage.

Je quittai Paris le 10 juillet 1906 pour me rendre directe- ment à Tripoli. Le Gouverneur général de la Tripolitaine S. E. Redjeb Pacha, en signe de particulière bienveillance,

m'autorisa à faire un voyage à travers le Djebel Nefoussa et

dans l'intérieur de la Tripolitaine, région rigoureusement in-

terdite aux Européens, depuis plusieurs années surtout; si bien

que j'ai pu visiter les oasis de la côte,

le Djebel Gharian, le

Djebel Ilfren, une partie du Djebel Nefoussa et de la Cyré-

naïque.

Après avoir étudié des groupements juifs de la Tripolitaine, je me suis rendu à Djerba, île riche en traditions juives, au

Kef, des douars de Juifs nomades subsistent encore, à Khenchela et dans la région des anciens Djeraoua, à Nedroma

et dans la région des Mediouna.

L'insuffisance des moyens, le peu de temps dont je dispo-

sais et une cruelle maladie qui m'a retenu à Tanger, m'avaient empêché de poursuivre mon enquête dans le Piiff et dans les

.

[489]

MÉMOIRES PRÉSENTÉS PAR DIVERS SAVANTS.

J

]

autres régions du Maroc, des réminiscences judéo-berbères

subsistent encore.

Néanmoins, j'ai réussi à réunir, pendant les quatre mois et

demi qu'a duré mon voyage (l) , un certain nombre de docu-

ments et de données touchant les points suivants (

'

2)

:

a. Traditions locales et survivances se rattachant aux ori- gines anté-islamiques des Juifs de l'Afrique.

b. Mœurs et usages propres aux Juifs africains et qui les

distinguent du reste du judaïsme, notamment des Juifs espa-

gnols et italiens, dont l'arrivée par masses en Afrique ne pré-

cède pas la fin du xiv e siècle.

c. Observations linguistiques et philologiques.

d. Documents épigraphiques et monuments archéologiques. Avant d'exposer les résultats de mes recherches, je me per- mettrai de faire valoir au préalable les réflexions suivantes, non

sans utilité pour les thèses qui sont défendues ici.

LES JUIFS AFRICAINS.

Il faut bien se garder de considérer les Juifs africains comme

formant un seul bloc, une entité ethnique ou linguistique

homogène.

Ceux de l'Afrique du Nord proviennent de deux origines

distinctes.

Si les uns y sont venus de l'Europe,

les autres

forment certainement une race relativement autochtone. Les

premiers sont presque toujours d'origine espagnole dans le

(1) Sa partie anecdotique vient de pa- raître en anglais, sous le titre de Across

Unknown Jewish Africa et partiellement en

hébreu [Ha-Olam, 1907, etc.).

(2) Malheureusement le feu qui s'est

déclaré dans mon hôtel à Tanger, pen-

dant que j'étais à l'hôpital, en a détruit

une partie, ainsi que lo journal de mon

voyage. C'est une perte que je ne saurais

assez déplorer.

2

12 ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES LETTRES. [490]

nord de l'Algérie et du Maroc, d'origine italienne à Tunis et sur

quelques autres points du littoral tunisien. Ceux-ci parlent un idiome européen, et font remonter leurs origines à l'Espagne

ou à l'Italie; ils ne diffèrent pas sensiblement de leurs coreli-

gionnaires de la Méditerranée européenne.

Quant aux groupes des Juifs indigènes, ils se subdivisent à leur tour en :

i° Judéo-Arabes, Juifs de race et Arabes de mœurs, qui

forment la totalité de la population urbaine des grands centres

barbaresques éloignés du littoral. C'est le cas des Juifs de Mar-

rakech, du Maroc du Sud, de ceux de la plupart des villes al-

gériennes et tunisiennes, et partiellement aussi des Juifs tripo-

litains. A plusieurs reprises, ces Judéo-Arabes ont été mélangés

d'éléments venus d'Asie ou d'Europe. Néanmoins, comme

l'indiquent leur type, leurs noms, leurs usages, leurs mœurs

et leurs traditions, le noyau primitif des Judéo-Arabes a été

constitué par des Juifs autochtones. Certains d'entre eux qui' k

un moment donné, comme c'est le cas pour Tunis, pour Marrakech et pour Tlemcen, ont reçu des colonies euro-

péennes importantes, même ceux-là ont gardé leur caractère

africain, grâce à la poussée des Judéo-Berbères venus de l'in-

térieur.

Ainsi, à Tunis, plus de la moitié de ces Juifs porte des noms

ethniques des tribus ou des villes berbères de l'intérieur (1) . A

Tripoli, la proportion des noms d'origine berbère ou saha- rienne est encore plus accentuée.

Cette constatation s'applique surtout aux groupes que

j'appellerais volontiers du nom de Jndéo-Berbères. Ces derniers

se divisent à leur tour en nomades, sédentaires et troglodytes.

o Cf. CazÉS, Histoire des Juifs de Tunisie, note.

[491]

MÉMOIRES PRÉSENTES PAR DIVERS SAVANTS.

13

Ils possèdent tous