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University of Toronto

littp://www.arcliive.org/details/oeuvrescomplt13augu

OEUVRES COMPLETES
DE

SAINT AUGUSTIN
TOME TREIZIEME

f-^

^

Cette traduction est la propiiété des Editeurs, qui se réseivent tous leurs droits. Toute contrefaçon

ou reproduction, quelle que
ment, conformément aux

soit la

forme sous laquelle

elle se présente, sera

poursuivie rigoureuse-

lois.

L

ŒUVRES COMPLÈTES
DE

SAINT AUGUSTIN
TRADUITES POUK LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS

SOUS LA DIRECTION DE M. RAULX
Doyen de Vancouleurs

TOME' TREIZIÈME

ŒUVRES POLÉMIQUES

:

La

Cité de

Dieu

Les Donatistes

Je voudrais joindre ensemble saint

Augustin
l'un

Chrysostome aux grandes considérations; l'autre le ramène à la capacité du peuple.
et saint
:

élève

l'esprit

{Boss.

Ed. de Bar,

xi, 441.)

BAR-LE-DUC,

L.

GUERIN ^ C\ EDITEURS
1860

%

THE mSTlTUTE OF MEOIAEVAL
10

S1UD;LS

ELftlSLEV
5,

TORONTO

FLACÛ CANADA.

DEC »3

1^31

L

ŒUVRES

DE SAINT AUGUSTIN.

LA CITÉ DE DIEU.

LIVRE PEEMIEE.
Argument.
de de

— Saint Augusliu combat
par les Goths à

celte erreur des païens qui attribuaient les

malheurs du monde
Il

et surtout la prise

récente

Rome
la vie

la religion

chrétienne et à Tinterdictioa du culle des dieux.
et

fait

voir que les biens et les

maux

ont été de tout lemps
le

communs aux bons

aux mécbants. Enlin

il

châtie l'impudence de ceux qui ne rougissaient

pas de triompber contre

cbristianisme du viol que des

femmes chrétiennes

avaient eu à subir.

En

écrivant cet ouvrage dont vous m'avez
la

appui

'.

Aussi bien de quelle force n'aurai-je

première pensée, Marcellinus ', mon très-cher fils, et que je vous ai promis d'exécuter, je viens défendVe la Cité de Uieu contre ceux qui préfèrent à sou fondateur leurs fausses divinités je viens montrer cette cité toujours glorieuse, soit qu'on la considère dans son pèlerinage à travers le temps, vivant de foi au milieu des incrédules -, soit qu'on la c(Thtemple dans la stabilité du séjour éternel, qu'elle attend présentement avec patience* jusqu'à ce que la patience se change en fcftce * au jour de la victoire suprême et de la parfaite paix '. Celte entreprise est, à la vérité, grande et difficile, mais Dieu est notre
suggéré
; * Marcellinus était uq personnage considérable à la cour de l'empereur Honorms. U fat envoyé en Afrique en -lll, pour connaître de l'aflaire des Donalistes, qui parvinrent par leurs intrigues à le

pas besoin pour persuader aux superbes que
l'humilité possède

une vertu supérieure qui

nous élève, non par une insolence toute humaine, mais par une grâce divine, au-dessus des grandeurs terrestres toujours mobiles et chancelantes ? C'est le sens de ces paroles de l'Ecriture, où le roi et le fondateur de la cité que nous célébrons, découvrant aux hommes sa loi, déclare que «Dieu résiste aux superbes «et donne sa grâce aux humbles- ». Cette
conduite toute divine, l'orgueil humain prétend l'imiter, et il aime à s'entendre donner
cet éloge
«
:

Tu

sais

pardonner aux humbles

et

dompter

les

superbes'».

C'est

parler dans cet ouvrage,

faire

condamner au dernier

aamts
lettres

supplice. L'Eglise le compte parmi ses et ses martyrs. Voyez sur Marcellinus {saint Marcellin) les de saint Augustin, notamment la 136i!, n. 3, la 138e, n. 20, et

la 239e.
'

Habac.

Il,

1.


;

'

Rom. vm,

pourquoi nous aurons plus d'une fois à autant que notre plan le comportera, de cette cité terrestre dévorée du désir de dominer et qui est ellemême esclave de sa convoitise, tandis qu'elle
croit être la maîtresse des nations.
'

23.

empruntés au Psalmiste, dans le sens indiqué par saint Augustin lui-même en divers écrits. Voyez De Tt-in,,
* J'ai

traduit ces mots,

lib. HT, cap.
'

13

De

yen.

ad

litt., lib. ir,

cap. 22.

Psal.

Lxi, 9.

Jac. IV,

;

I

Petr. v,

r>.

'

Enéide,

liv. vi,

Psal. xciii, 13.

vers 831.

S.

AuG.

Tome

XII

1.

LA CITÉ DE DIEU.

CHAPITRE PREMIER.
BEAUCOUF d'adversaires DU CHRIST ÉPARGNÉS PAR LES BARBARES, A LA PRISE DE ROME, PAR RESPECT POUR LE CHRIST.
C'est contre cet esprit d'orgueil

même

quelquefois à exercer par ces sortes

d'afflictions la patience des

gens de bien, afin

qu'étant éprouvés et purifiés, elle les fasse passer à une meilleure vie, ou les laisse en-

que

j'entre-

core sur la terre pour l'accomplissement de ses fins? Ne devraient-ils pas reconnaître

prends de défendre la Cité de Dieu. Parmi ses ennemis, plusieurs, il est vrai, abandonnant leur erreur impie, deviennent ses citoyens mais un grand nombre sont enflammés contre elle d'une si grande liaine et poussent si loin l'ingratitude pour les bienfaits signalés de son
;

comme un

des fruits

du christianisme

cette

modération inouïe des barbares,
contre la
loi

d'ailleurs

cruels et sanguinaires, qui les ont épargnés

de

la

guerre en considération du
semblaient avoir

Christ, soit dans les lieux profanes, soit dans
les lieux consacrés, lesquels

Rédempteur,

qu'ils

qu'il leur serait

ne se souviennent plus impossible de se servir pour
s'ils

été choisis à dessein vastes et spacieux

pour

étendre lamiséricordeàun plus grand nombre?
Et dès lors, que ne rendent-ils grâce à Dieu,

l'attaquer de leur langue sacrilège,

n'aasile

vaient trouvé dans les saints lieux

im

pour échapper au
vie dont
ils

fer
folie

ennemi

et

sauver une
'.

ont la

de s'enorgueillir

Ne

sont-ce pas ces

mêmes Romains, que

les

barbares ont épargnés par respect pour le Christ, qui sont aujourd'hui les adversaires
déclarés

du nom du Christ?

J'en puis attester

martyrs et les basiliques des Apôtres qui, dans cet horrible désastre de Rome, ont également ouvert leurs portes aux
les sépulcres des

enfants de l'Eglise et aux païens. C'est là que

venait expirer la fureur des meurtriers ; c'est là

que n'adorent-ils sincèrement son nom pour éviter le feu éternel, eux qui se sont faussement servis de ce nom sacré pour éviter une mort temporelle? Tout au contraire, parmi ceux que vous voyez aujourd'hui insulter avec tant d'insolence aux serviteurs du Christ, il en est plusieurs qui n'auraient jamais échappé au carnage, s'ils ne s'étaient déguisés en serviteurs du Christ. Et maintenant, dans leur superbe ingratitude et leur démence impie, ces cœurs pervers s'élèvent contre le nom de chrétien, au risque d'être ensevelis dans
et

que

les

victimes qu'ils voulaient sauver étaient
la

des ténèbres éternelles, après s'être

fait

de ce

conduites pour être à couvert de

violence

nom une
gers.

protection frauduleuse pour con-

d'ennemis
chés de
la

|tlus

féroces, qui n'étaient pas tou-

server la jouissance de quelques jours passa-

même

compassion ^ En

effet, lors-

que ces furieux, qui partout ailleurs s'étaient montrés impitoyables, arrivaient à ces lieux sacrés, où ce qui leur était permis autre
part par le droit de la guerre leur avait été

CHAPITRE
IL

II.

EST SANS EXEMPLE DANS LES GUERRES ANTÉRIEURES QUE LES VAINQUEURS AIENT ÉPARGNÉ

défendu % l'on voyait se ralentir cette ardeur brutale de répandre le sang et ce désir avare de faire des prisonniers. Et c'est ainsi que plusieurs ont échappé à la mort, qui maintenant se font les détracteurs de la religion chrétienne, imputant au Christ les maux que

LE VAINCU PAR RESPECT POUR LES DIEUX.

On

a écrit l'histoire d'un grand
faites

nombre de
fondation

guerres qui se sont
et

avant

la

Rome
dont

a soufferts, et n'attribuant qu'à leur
la

depuis son origine at ses conde Rome quêtes; eh bienl qu'on en trouve une seule où les ennemis, après la prise d'ui« ville,
aient épargné ceux qui

bonne fortune
ils

conservation de leur vie,
le Christ.

avaient cherclié
' !

un

sont pourtant redevables au respect
étaient

des barbares pour

pas plutôt,

s'ils

Ne devraient-ils un peu raisonnables,

maux qu'ils ont éprouvés à cette Providence divine qui a coutume de châtier les méchants pour les amender, et qui se plaît
attribuer les
*
'

qu'on temple de leurs dieux cite un seul chef des barbares qui ait ordonné à ses soldats de ne frapper aucun homme Enée ne réfugié dans tel ou tel lieu sacré
refuge dans
le
I

vit-il

pas Priam traîné au pied des autels et

'

Allusion à la prise récente de

Rome

par Alaric

(UO

après J.-C).

tredire, la
la
fit

Nous savons, par une lettre de saint Jérôme [ad Principiam CLn}, qu'une dame romaiDe, Marcella et sa fille, Principia, trouvèrent un
'sur
*

Les bénédictins citent deux exemples qui atténuent, sans la conl'exemple d'Agésilas, après remarque de saint Augustin la prise de Tyr, victoire de Coronée, et celui d'Alexandre, qui, à grâce à tous ceux qui s'étaient réfugiés dans le temple d'Hercule.
:

asile

dans la basilique de saint Paul. Par Alaric. Voyez Orose, liv. vii, ch. 39.

Voyez Plutarque, Vie
Alex.,
lib. Il,

d'Ayêsilas, ch. 19; et Arrien,

De

reb. (/est.

cap. 24.

,

LIVRE
« SouillaiU
(le

I.

LES GOTHS A HOME.
Lisez Virgile, et vous le verrez introduire Ju-

son sang
'

les aulels et les feux qu'il avait lui-

mCme

consacrés

? »

non
Est-ce

,

que Diomcde
les

cl

Ulysse, après avoir
la

mer
n

l'ennemie des Troyens, qui pour anicontre eux Eole, roi des vents, s'écrie
:

massacré
sèrent pas

gardiens de

citadelle,

n'o-

Une nation qui m'est odieuse navigue sur
Italie

la

mer

Tyrrlié».

nienne, portant en
sacrée de Pallas, et de leurs niairs ensanla

Troie et ses Pénates vaincus

« Saisir l'effigie

glantées profaner les bandelettes virginales de

déesse ? »

Des hommes sages devaient-ils mettre Rome sous la protection de ces Pénates vaincus,

Ce qu'ajoute Virgile n'est pas vrai
« Dés ce Grecs ^.

:

moment

disparut

sans

retour

l'espérance

des

C'est depuis lors,

en

effet, qu'ils

furent vain-

queurs;
qu'ils

c'est

Troie par le

depuis lors qu'ils détruisirent fer et par le feu c'est depuis lors
;

pour l'empêcher d'être vaincue à sou tour? dira que Junon parle ainsi comme une femme en colère, qui ne sait trop ce qu'elle dit. Soit mais Enée, tant de fois appelé le Pieux, ne s'exprime-t-il pas en ces termes

On

;

:

«

Panthus,

fils

d'Otlirys,
les

prêlre

de

Pallas
et ses

et

d'Apollon,

tenant dans ses mains
entraine

vases

sacrés
et

égorgèrent Priam abrité près des aulels. La perte de Minerve ne fut donc pas la cause de la chute de Troie. Minerve elle-

dieux vaincus,

avec

lui

son

petit-fils

court

éperdu vers

mon

palais 2 ».

même, pour

Ces dieux, qu'il n'hésite pas à appeler vaincus, ne paraissent-ils pas tion d'Enée, bien plus

périr,

n'avait-elle rien

perdu?

perdu ses gardes. Il est vrai, c'est après le massacre de ses gardes qu'elle fut enlevée par les Grecs. Preuve évidente que ce n'étaient pas les Troyens qui étaient prolégés par la statue, mais la statue
qui était protégée par les Troyens.

Elle avait, dira-t-on,

mis sous la protecqu'Enée sous la leur,

lorsque Hector lui dit
« Troie

:

commet
».

à ta garde les

objets

de son culte et ses

Pénales

'

Comment
qui n'a

donc l'adorait-on pour qu'elle

fût la sauveelle

garde de Troie et de ses enfants, pas su défendre ses défenseurs ?

Si donc Virgile ne fait point difficulté en parlant de pareils dieux, de les appeler vaincus et de les montrer prolégés par un homme qui les sauve du mieux qu'il peut, n'y a-t-il
,

pas de la
fait

démence

à croire qu'on ait

sagement

CHAPITRE

III.

de confier

Rome

à de tels défenseurs, et à

LES ROSrAINS S'iMAGlNANT QUE LES DIEUX PÉNATES

QUI n'avaient pu protéger TROIE LEUR SERAIENT d'efficaces protecteurs.

s'imaginer qu'elle n'aurait pu être saccagée si elle ne les eûl perdus? Que dis-je adorer des dieux vaincus comme des gardiens et des
!

protecteurs, n'est-ce
tient,

pas déclarer qu'on les

dieux à qui les Romains s'estimaient heureux d'avoir confié la protection de leur ville. Pitoyable renversement d'ess'emportent contre nous, quand nous parlons ainsi de leurs dieux, et ils s'emportent si peu contre leurs écrivains, qui pourtant en parlent de même, qu'ils les font ap!

Voilà les

non pour des divinités bienfaisantes, mais pour des présages de malheur ' ? N'est-il
effet,

pas plus sage, en
eiit

de penser qu'ils ausi

prit

Ils

raient péri depuis longlemps,

Rome

ne

les

conservés de tout son pouvoir, que de s'imaginer que Rome n'eût point été prise, s'ils
n'eussent auparavant péri
tant, et
?

Pensez-y un ins-

prendre à prix d'argent et prodiguent les plus magnifiques honneurs aux maîtres que l'Etat
salarie pour les enseigner. Ouvrez Virgile qu'on fait lire aux petits enfants comme un grand poète, le plus illustre et le plus excel-

vous verrez combien il est ridicule de prétendre qu'on eût été invincible sous la garde de défenseurs vaincus. La ruine des dieux, disent-ils, a fait celle de Rome n'est:

il

pas plus croyable qu'il a

suffi

pour perdre

dont on fait couler les vers dans ces jeunes âmes, pour qu'elles n'en perdent jamais le souvenir, suivant le précepte d'Horace
;
:

lent qui existe

Virgile,

Rome d'avoir adopté pour protecteurs des dieux condamnés à périr?
Qu'on ne vienne donc pas nous dire que
jtoiUes ont parlé
les
fait

par fiction, quand

ils

ont

paraître dans leurs chants des dieux vaincus.
«

rn vase garde longlemps
'

l'odeur de

la

qu'on y a versée

».

première liqueur ^
' Enéide, liv. i, vers 71, Enéide, liv. ii, vers 293.

7:2.

=

Enéide,

liv.

n, vers .T19-:321.

'Enéide,

liv. II,

vers 501, 502.

_

'

=

Enéide,

liv.

il,

EpUres,

vers 16G-170

*

.Te

lis

liv.

omina avec
ont

l'édition

bénédictine, et non

pas numinu ou

l,

ép. 2, vers 69, 70.

BQ

nomina,

comme

fait

divers interprètes.

J

i

LA CITÉ DE DIEU.
c'est la force

Non,

de

la vérité
foi.

qui a arraché
surplus, nous
je re-

teurs insolents, décidés à vous rendre esclaves;

cet aveu à leur

bonne

Au

traiterons ce sujet ailleurs plus à propos et

avec

le

soin et l'étendue convenables

;

on était conduit par des ennemis pleins d'humanité, décidés à vous laisser libres. En un mot, du côté de ces Grecs fameux par leur
ici,

viens maintenant à ces

hommes

ingrats et

politesse, l'avarice et la

blasphémateurs qui imputent au Christ les maux qu'ils souffrent en juste punition de leur perversité. Ils ne daignent pas se souvenir qu'on leur a fait grâce par respect pour le

avoir choisi pour

demeure

superbe semblaient le temi»le de Jula

non

;

du côté des grossiers barbares,

misé-

ricorde et l'humilité habitaient les basiliques

du

Christ.
les

On

dira peut-être que, dans la réa-

que la langue dont ils se servent dans leur démence sacrilège pour insulter son nom, ils l'ont employée à faire un mensonge pour conserver leur vie. Ils savaient bien la retenir, cette langue, quand réfugiés dans nos lieux sacrés, ils devaient leur salut au nom de chrétiens et maintenant, échappés au fer
Christ, et
;

les temples des dieux troyens, qui étaient aussi leurs dieux, et qu'ils n'eurent pas la cruauté de frapper ou de rendre captifs les malheureux vaincus qui se réfugiaient dans ces lieux sacrés. A ce
lité,

Grecs épargnèrent

compte, Virgile aurait
fantaisie, à la

fait

un tableau de pure
;

manière des poêles
le

mais point

de l'ennemi, ils lancent contre haine et la malédiction
1

le Christ la

du

tout,

il

a décrit

sac de Troie selon les

véritables

mœurs

de l'antiquité païenne.
V.

CHAPITRE

iv.

CHAPITRE

LE TEMPLE DE JUNON AU SAC DE TROIE, ET LES BASILIQUES DES APÔTRES PENDANT LE SAC DE

SENTIMENT DE CÉSAR TOUCHANT LA COUTUME UNI-

VERSELLE DE PILLER LES TEMPLES DANS LES
VILLES PRISES d'ASSALT.

ROME.
Troie elle-même, cette

mère du peuple

ro-

main, ne put,
couvert dans
qui

comme

je l'ai déjà dit,

mettre à

Au rapport de Salluste, qui a la réputation d'un historien véridique, César dépeignait
ainsi le sort réservé
force,

les

temples de ses dieux ses propourtant
:

aux

villes prises

de vive
«

pres habitants contre le fer et le feu des Grecs,

quand

il

donna son

avis dans le sénat
:

adoraient

les

mêmes

dieux.

sur
«

le sort

des complices de Catilina

On
on
;

Ecoutez Virgile
Dans
le

« ravit les

vierges et les jeunes garçons;

temple de Junon, deux gardiens choisis, Phénix
veillaient à la garde

arrache

les

enfants des bras de leurs parents

el le terrible Ulysse,

du butin

;

on voyait

entassés çà et là les trésors dérobés aux temples incendiés des

Troyens

et les tables

des dieux et les cratères d'or et les riches
se presse

vêtements.

A

l'entour, debout,

une longue troupe

d'enfants et de mères tremblantes' ».

mères de famille sont livrées aux outrages « des vainqueurs on pille les temples et les «maisons; partout le meurtre et l'incendie; « tout est plein d'armes, de cadavres, de sang et
« les
;

Ce lieu consacré à une si grande déesse fut évidemment choisi pour servir aux Troyens,

«

de

cris plaintifs

'

». Si

César n'eût point parlé

des temples, nous croirions que la coutume
était d'épargner les demeures des dieux or, remarquez bien que les temples des Romains avaient à craindre ces profanations, non pas d'un peuple étranger, mais de Catilina et de ses complices, c'est-à-dire de citoyens romains mais on et des sénateurs les plus illustres dira peut-être que c'étaient des hommes per;
;

mais de prison. Comparez maintenant, je vous prie, ce temple qui n'était pas consacré à un petit dieu, au premier venu du peuple des dieux, mais à la reine des dieux, sœur et femme de Jupiter, comparez ce temple avec les basiliques de nos apôtres. Là, on portait les dépouilles des dieux dont on avait brûlé les temples, non pour les rendre aux vaincus, mais pour les partager entre les vainqueurs ici, tout ce qui a été reconnu, même
d'asile,
;

non

dus

et

des parricides.

CHAPITRE

VI.

en des lieux profanes, pour appartenir à ces y a été rapporté religieusement, avec honneur et avec respect. Là, on perdait sa liberté ici, on la conservait. Là, on s'asasiles sacrés,
;

LES ROMAINS EUX-MÊMES, QUAND ILS PRENAIENT

UNE VILLE d'assaut, n'AVAIENT POINT COU-

TUME DE FAIRE GRACE AUX VAINCUS RÉFUGIÉS
DANS LES TEMPLES DES DIEUX.
Laissons donc de côté cette infinité de peuples

surait de ses prisonniers

;

ici, il était

défendu

d'en faire. Là, on était traîné par des domina*

qui se sont
'

fait

la

guerre

et

n'ont jamais
M.

Enéide,

liv.

II,

vers 761-767,

Salluste,

De

la

conjuration de Catitmay ch.

,

LIVHE

I.

LES GOTHS A ROME.
chaste compassion
tion spirituelle
ils

5

épargné les vaincus qui se sauvaient dans les temples de leurs dieux parlons des Romains, de ces Romains dont le plus magnifique éloge
:

du premier et la modéradu second, comment auraientsi

gardé
l'on

le

silence,

est
«

renfermé dans
Tu
sais

le

vers fameux du poète
et

:

avaient ordonné de

que
pardonner aux humbles

ne

fit

quelques généraux tel de leurs dieux dans son temple ni victimes ni
tel

ou

dompter

les

superbes ».

prisonniers?

Considérons ce peuple à qui un auteur a rendu ce témoignage, qu'il aimait mieux pardonner une injure que d'en tirer vengeance '. Quand
ils

CHAPITRE

VII.

LES CRUAUTÉS QUI ONT ACCOMPAGNÉ LA PRISE DE

ont pris et saccagé tant de grandes villes
avaient

pour étendre leur domination, qu'on nous dise
quels temples
ils

ROME DOIVENT ÊTRE ATTRIBUÉES AUX USAGES DE LA GUERRE, TANDIS QUE LA CLÉMENCE DONT LES
BARBARES ONT FAIT PREUVE VIENT DE LA PUISSANCE DU NOM DU CHRIST.
Ainsi

coutume d'excepter

pour servir d'asile aux vaincus. S'ils en avaient usé de la sorte, est-ce que leurs historiens en auraient fait mystère? Mais quelle apparence que des écrivains qui cherchaient avidement

donc, toutes les calamités qui ont

frappé

Rome

dans cette récente catastrophe,

Romains eussent passé l'occasion de louer sous silence des marques si éclatantes et à leurs yeux si admirables de respect envers leurs dieux Marcus Marcellus, l'honneur du nom
les
!

dévastation, meurtre, pillage, incendie, violences, tout doit être

coutumes de

la

guerre

imputé aux terribles mais ce qui est
;

romain, qui

la pleura, dit-on,

de Syracuse, avant de la saccager, et répandit des larmes pour elle avant que de
prit la célèbre ville

répandre le sang de ses habitants-. Il fit plus: persuadé que les lois de la pudeur doivent être respectées même à l'égard d'un ennemi, violer il donna l'ordre avant l'assaut de ne aucune personne libre. La ville néanmoins fut saccagée avec toutes les horreurs de la guerre, et l'on ne lit nulle part qu'un capitaine si chaste et si clément ait commandé que ceux qui se réfugieraient dans tel ou tel temple eussent la vie sauve. Et certes,
si

nouveau, c'est que des barbares se soient adoucis au point de choisir les plus grandes églises pour préserver un plus grand nombre de malheureux, d'ordonner qu'on n'y tuât personne, qu'on n'en fît sortir personne, d'y conduire même plusieurs prisonniers pour les arracher à la mort et à l'esclavage; et voilà ce qui ne peut être attribué qu'au nom du
Christ et à l'influence de la religion nouvelle.

Qui ne

voit pas

une chose

si

évidente est

aveugle; qui la voit et n'en loue pas Dieu
est ingrat
;

qui s'oppose à ces louanges est

insensé. Loin de

moi

l'idée

qu'aucun

homme

un

pareil

sage puisse faire honneur de cette clémence

commandement

eût été donné, les historiens ne l'auraient point passé sous silence, eux qui
n'ont oublié ni les larmes de Marcellus, ni ses

aux barbares. Celui qui a jeté l'épouvante dans ces âmes farouches et inhumaines qui les a contenues, qui les a miraculeuse-

ordres pour protéger la chasteté. Fabius ', le vainqueur de Tarente, est loué pour s'être abstenu de toucher aux images des dieux. Un

ment adoucies
«Je
« et
«

,

est celui-là

même

qui a

dit,
:

dès longtemps, par la bouche
visiterai

du Prophète

de ses secrétaires lui ayant demandé ce qu'il fallait faire d'un grand nombre de statues

avec ma verge leurs iniquités, leurs péchés avec mes fléaux ; mais je

ne leur retirerai point

ma

miséricorde

'

».

tombées sous

la

main des vainqueurs,
la

il

fit

une réponse dont
de fine ironie.
«

modération

est relevée

CHAPITRE
LES BIENS ET LES

VIII.

Comment

sont-elles? » defit,
:

manda-t-il. Et sur la réponse qu'on lui
qu'elles étaient fort grandes et
« a

Laissons,

dit-il,

même armées aux Tarentins leurs dieux
les historiens ro-

MAUX DE LA VIE SONT GÉNÉR.^LEMENT COMMUNS AUX BONS ET AUX MÉCHANTS.
Quelqu'un dira
:

Pourquoi

cette

miséri-

irrités». Puis

donc que

corde divine
parce qu'elle

a-t-elle fait aussi sentir ses effets

mains n'ont pas manqué de nous dire
larmes de celui-ci
' *

les
la

à des impies et à des ingrats ?

et le rire

de celui-là,
ch. 21.
liv.

émane de

celui

«

Salluste, Ibid., ch. 9.

Voyez Tite-Live liv. x.w, Q. Fabius Maximus Verrucosus. Voyez Tile-Ljvc,
=
;

«jour lever son soleil sur les « méchants, et tomber sa pluie sur
'

Pourquoi ? c'est qui fait chaque bons et sur les
les justes

xxvii,
Psal. LXXJVVUl, 33, 31.

ch. 16

et l'iularque, Vrë

de Fabius,

ch. 23.

LA CITÉ DE DIEU.
« et

sur

les injustes

'

».

Si

quelques-uns de

vue de ces récompenses,
piété,

et le culte

ces impies, se rendant attentifs à ces

marques

lui rendrions n'entretiendrait pas

que nous en nous la

de bonté, viennent à se repentir et à se détourner des sentiers de l'impiété, il en est
d'autres qui, suivant la parole de l'Apôtre,
a

« « a « « «

méprisant les trésors de la bonté et de la longanimité divines, s'amassent par leur dureté et l'impénitence de leur cœur un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste châtiment de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres
-

mais l'avarice et l'intérêt. Or, puisqu'il il ne faut point s'imaginer, quand les bons et les méchants sont également affligés, qu'il n'y ait point entre eux de difféen
est ainsi,

rence parce que leur affliction est commune. La différence de ceux qui sont frappés de-

meure dans
tourments,
ler l'or et

la

ressemblance des
le vice

frappent; et pour être exposés aux
la

maux qui les mêmes

vertu et

ne se confon-

Et cependant, il est toujours vrai de dire que la patience de Dieu invite les méchants au repentir, comme ses châtiments
».

dent pas. Car,

comme un même feu fait brilnoircir la paille, comme un même
chaume
le et purifie le

fléau écrase le

froment,

exercent les bons à la résignation, et que sa

ou encore, comme
le

marc ne
tiré

se

mêle pas
l'olive

miséricorde

protège doucement les

bons
les

,

avec l'huile, quoiqu'il soit

de

par

comme
chants.

sa justice frappe

durement

mé-

même
à

pressoir, ainsi

Il a plu, en effet, à la divine Providence de préparer aux bons, pour la vie future, des biens dont les méchants ne jouiront pas, et aux méchants des maux dont les bons mais quant aux n'auront point à souffrir cette vie, elle a voulu biens et aux maux de
;

venant

tomber sur

les

un même malheur, bons et sur les mé-

chants, éprouve, purifle et fait resplendir les

uns, tandis qu'il damne, écrase et anéantit les
autres. C'est
tion, les
les

pour cela qu'en une même afflicméchants blasphèment contre Dieu, bons, au contraire, le prient et le bénis:

qu'ils fussent

communs aux uns et aux autres,

sent

tant

il

qu'on ne désirât point avec trop d'ardeur des biens dont on entre eu partage avec les méchants, et qu'on n'évitât point comme honteux des maux qui souvent éprouvent les
afin

maux qu'on
on de
les subit; la. boue

souffre,

importe de considérer, non les mais l'esprit dans lequel

car le

même mouvement qui tire
fétide,

une odeur

imprimé

à

un

vase de parfums, en
exhalaisons.

fait sortir les

plus douces

bons.
Il

y a pourtant une très-grande différence

CHAPITRE

IX.

dans l'usage que les uns et les autres font de ces biens et de ces maux car l'homme bon ne se laisse point enivrer par les biens de cette vie, ni abattre par ses disgrâces le méchant, au contraire, considère la mauvaise fortune
;
:

DES SUJETS DE RÉPRIMANDE POUR LESQUELS LES GENS DE BIEN SONT CHÂTIÉS AVEC LES MÉ-

comme une

très-grande peine, parce qu'il

s'est laissé corrompre par la bonne. Plus d'une fois cependant Dieu fait paraître plus clairement sa main dans cette distribution des

biens et des

maux

;

et véritablement,

si

tout

Quels maux ont donc souffert les chrétiens, dans ces temps de désolation universelle, qui ne leur soient avantageux, s'ils savent les accepter dans l'esprit de la foi ? Qu'ils considèrent d'abord, en pensant humblement aux péchés qui ont allumé la colère de Dieu et at-

d'une punition manifeste, l'on croirait qu'il ne reste plus rien à faire au dernier jugement toutcomme
;

péché

était frappé dès cette vie

si

Dieu

n'infligeait à

aucun péché un

châti-

on croirait qu'il n'y a point de Providence. Il en est de môme des biens temporels. Si Dieu, par une libéralité toute évidente, ne les accordait à quelques-uns de ceux qui les lui demandent, nous penserions qu'ils ne dépendent |ioint de sa volonté et s'il les donnait â tous ceux qui les lui demandent, nous nous accoutumerions à ne le servir qu'en Mai-t. V, 15. — 5 et rïom.
visible,
;
*

ment

de calamités sur le monde, que si est meilleure que celle des grands pécheurs et des impies, ils ne sont pas néanmoins tellement purs de toutes fautes qu'ils n'aient besoin, pour les expier, de queltiré tant

leur conduite

ques peines temporelles. En
n'y a personne,
si

effet,

outre qu'il

louable que soit sa vie, qui
l'attrait

ne cède quelquefois à
concupiscence,
les

charnel de la

et qui, sans se précipiter

dans

derniers excès

du

vice et dans le gouffre

=

li,

1,

fi.

de l'impiété, parvienne à se garantir de quelques péchés, ou rares, ou d'autant plus fréquents qu'ils sont plus légers quel est celui
;

LIVRE
qui se conduit aujourd'hui
l'avarice, les

I.

LES GOTHS A ROME.
des serviteurs, de toutes celles enfin à qui l'Apôtre s'adresse, quand il donne des préceptes sur la manière dont vent vivre avec leurs maris
les

comme

il

le de-

vrait à l'égard de ces mcclianis dont l'orgueil,

débauches

et les impiétés,

ont par
ar-

femmes

doi-

décidé Dieu à répandre la désolation sur la
terre, ainsi qu'il
la

en menace
'

les
?

hommes
effet,
il

leurs femmes,

sur les

maris avec devoirs mutuels des
et les

bouche de

ses prophètes

En

pères et des enfants, des maîtres et des serviteurs
'

rive souvent que, par une dangereuse dissimulation, nous feignons de ne pas voir leurs
fautes,

;

ces personnes, dis-je, ne sont pas

les seules qui soient très-aises d'acquérir plu-

truire

,

pour n'être point obligés de les insde les avertir, de les reprendre et

sieurs biens temporels et très-fâchées de les

perdre, et qui n'osent par cette raison cho-

quelquefois
soit

même

de les corriger, et cela,

parce que notre paresse ne veut pas s'en

donner le soin, soit parce que nous n'avons le courage de leur rompre en visière, soit enfm parce que nous craignons de les offenser et par suite de compromettre des biens temporels que notre convoitise veut acquérir ou que notre faiblesse a peur de perdre. Et de la sorte bien que les gens honnêtes aient en horreur la vie des méchants, et qu'à cause de cela ils ne tombent pas dans la damnation réservée aux pécheurs après cette vie toutefois, de cela seul qu'ils se sont montrés indulgents pour les vices damuables dont les méchants
pas
;

dont elles détestent les de celles qui font profession d'une vie plus parfaite, qui ne sont point engagées dans le mariage et se contentent de peu pour leur subsistance ; je dis que celles-là même ne peuvent souvent se résoudre

quer des

hommes

mœurs;

je parle aussi

à reprendre les méchants, parce qu'elles crai-

gnent de hasarder contre eux leur réputation
et

leur vie, et redoutent leurs embûches et
n'aillent pas jus-

leurs violences. Et quoique cette crainte et les

menaces mêmes des impies

qu'à décider ces personnes timides à imiter
leurs exemples, c'est cependant

une chose dé-

plorable qu'elles n'aient point le courage, en

sont souillés, par la seule crainte de perdre

présence de désordres dont
ferait

des biens

passagers,

c'est

justement

qu'ils

horreur, de

les

la complicité leur frapper d'un blâme qui

sont châtiés avec eux dans le temps, sans être

punis

comme eux

dans

l'éternité; c'est juste-

pour plusieurs une correction salutaire. Pourquoi cette réserve? est-ce afin de conserait

ment qu'ils sentent l'amertume de la vie, pour en avoir trop aimé la douceur et s'être montrés trop doux envers les méchants. Je ne blâme pourtant pas la conduite de ceux qui ne reprennent pas et ne corrigent pas les pécheurs, parce qu'ils attendent une occasion plus favorable, ou parce qu'ils craignent, soit de
les

server leur considération et leur vie
l'utilité

pour

du prochain? Non,

c'est

par

amour

pour leur considération même et pour leur c'est par celte complaisance dans les paroles flatteuses et dans les opinions du jour, qui fait redouter le jugement du vulgaire, les tourments et la mort de la chair; en un mot,
vie
;

rendre pires,

soit

de les por-

tera mettre obstacle à la bonne éducation des faibles et aux progrès de la foi car alors c'est
;

subit,

plutôt

d'une charité prudente que d'un calcul intéressé. Mais le mal est que ceux qui
l'effet

vivent tout autrement que les impies et qui abhorrent leur conduite, leur sont indulgents

au

lieu de leur être sévères, de

peur de s'en

faire des

ennemis

et

d'en être traversés dans

de l'intérêt personnel qu'on au lieu de s'affranchir par la charité. Voilà donc, ce me semble, une raison d'assez grand poids pour que les bons soient châtiés avec les méchants, lorsqu'il plaît à Dieu de punir par de simples maux temporels les mœurs corrompues des pécheurs. Ils sont châtiés ensemble, non pour mener avec eux une mauvaise vie, mais pour être comme eux,
c'est l'esclavage

la possession

de biens fort légitimes, il est vrai, mais auxquels devraient être moins attachés des chrétiens, voyageurs en ce monde el qui font profession de regarder le ciel comme leur patrie. Je ne parle pas seulement de ces personnes naturellement i)lus faibles, qui sont

cette vie temporelle

moins qu'eux cependant, attachés à la vie, à que les bons devraient
méchants blâmés
vie
ainsi des
et corrigés

mépriser, afin d'entraîner sur leurs pas les

au séjour de

la

éternelle. Perd-on l'espoir de s'en faire

compagnons? qu'on

se résigne alors

engagées dans le mariage, ont des enfants ou veulent en avoir, et possèdent des maisons et
l&a.

à les avoir pour ennemis et à les aimer conune
tels
'

;

car, tant qu'ils vivent,
m,
18-2'2.

on ne peut savoir

XXIV

et ailleurs.

Colos.

-'7"
'4-

8
s'ils

LA CITÉ DE DIEU.
ne viendront pas à se convertir. Et ceuxsont encore plus coupables dont parle ainsi
:

« et
«

pernicieux qui précipitent les

hommes

là le

Prophète « Cet homme mourra dans son péché ; mais je demanderai compte de sa ». Car ceux o vie à qui dut veiller sur lui qui veillent, c'est-à-dire ceux qui ont dans l'Eglise la conduite des peuples, sont établis pour faire au péché une guerre implacable. Et il ne faut pas croire cependant que celui-là soit exempt de toute faute, qui, n'ayant pas le caractère de pasteur, se montre indifférent pour la conduite des personnes que le commerce de la vie rapproche de lui, et néglige de les reprendre de peur d'encourir leur disgrâce et de compromettre des intérêts peutêtre légitimes, mais dont il est charmé plus
'

dans l'abîme de la perdition et de la damnation. Car l'amour des richesses est la « racine de tous les maux, et quelques-uns, « pour en avoir été possédés, se sont détournés « de la foi et embarrassés eu une infinité d'afflictions et de peines ». Ceux donc qui dans le sac de Rome ont perdu les richesses de la terre , s'ils les possédaient de la façon que recommande l'Apôtre , pauvres au dehors riches au dedans c'est-àdire s'ils en usaient comme n'en usant pas %
(( '
,

,

,

,

ils

ont pu dire avec
,

un homme fortement
:

éprouvé
«sorti

mais nullement vaincu

«

Je suis

ne convient. 11 y a là une faiblesse répréhensible et que Dieu punit justement par des maux temporels. .le signalerai une derqu'il

nière explication de ces épreuves subies par
les justes; c'est

mère, et je re« terre. Le Seigneur «m'avait tout donné, le Seigneur m'a tout « ôté. Il n'est arrivé que ce qui lui a plu « que le nom du Seigneur soit béni ' » Job pensait donc que la volonté du Seigneur était
;
1

nu du ventre de tournerai nu dans la

ma

Job qui

me

la

fournit

:

il

est

sa

richesse

,

la

richesse de son

âme

,

et

il

bon que l'âme humaine s'estime
pour Dieu un amour désintéressé ^

à fond ce
si

ne

s'affligeait

point de perdre pendant la vie
faibles, qui, sans pré-

qu'elle vaut, et qu'elle sache bien

elle a

ce qu'il faut nécessairement perdre à la mort.

Quant aux âmes plus

CHAPITRE X.
LES SAINTS NE PERDENT RIEN EN PERDANT
LES CHOSES TEMPORELLES.

férer ces biens terrestres au Christ, avaient

Pesez bien toutes ces raisons,
s'il

et

dites-moi

pour eux quelque attachement profane, elles ont senti dans la douleur de les perdre le péché de les avoir aimés. Suivant la parole de l'Apôtre, que je rappelais tout à l'heure, elles
ont d'autant plus
souffert

peut arriver aucun mal aux

hommes

de

qu'elles

avaient

foi et

de piété qui ne se tourne en bien pour

donné plus de
temps fermé
divine,
il

prise à la douleur en s'embarsi

eux. Serait-elle vaine, par hasard, cette parole de l'Apôtre « Nous savons que tout concourt
:

rassant dans ses voies. Après avoir
l'oreille

long-

aux leçons de
qu'elles fussent

la parole

au bien de ceux qui aiment Dieu ' ? » Mais ont perdu tout ce qu'ils avaient. Ont-ils perdu la foi, la piété? Ont-ils perdu les biens de l'homme intérieur, riche devant Dieu ?
«
ils
'*

était

bon
«

rendues

attentives à celles de l'expérience; car lorsque

l'Apôtre a dit
«

:

Ceux qui veulent devenir
pas de
;

riches tombent dans la tentation, etc. », ce

Voilà l'opulence des chrétiens,
très-opulent apôtre
«
:

comme

parle le

qu'il
les

blâme dans

les richesses, ce n'est
les

«

C'est

une grande

richesse

posséder,

mais de

convoiter

aussi
:

que

« «

« a «

«

modération d'un esprit qui se contente de ce qui sufût. Car nous n'avons rien apporté en ce monde, et il est sans aucun doute que nous ne pouvons aussi en rien emporter. Ayant donc de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons être contents. Mais ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans le piège du diable, et en divers désirs inutiles
la piété
et la

donne-t-il ailleurs des règles pour leur usage
« «

Recommandez », dit-il à Timothée, « aux riches de ce monde de n'être point orgueilde ne mettre point leur confiance dans
richesses incertaines et périssables, mais

« leux,
« les

« « a

dans

le Dieu vivant qui nous fournit avec abondance tout ce qui est nécessaire à la vie;

a sants, «

ordonnez-leur d'être charitables et bienfaide se rendre riches en bonnes œuvres, de donner l'aumône de bon cœur, de faire

Ezech. xxxni, 6. ' Comparez avec ce chapitre de saint Augustin l'homélie de saint Chrysostome au peuple d'Anlioche, où il explique, par huit raisons
'

« part
.

«

un fondement
'

de leurs biens, de se faire un trésor et solide pour l'avenir, afin d'ar-

tirées et seq.
'

de l'Ecriture, les afflictions des justes ici-bas {Eom. u, p. 10 de la nouvelle édition).
Tlll, 28.

Rom.

*

I

Pelr.,

m,

1.

1

Tim.

VI,

6-10.

=

1

Cor. VU, 31.

'

Job.

i,

21.

LIVRE
,

I.

LES GOTHS A ROME.
qui
ait

9

Ceux qui

faisaient

prévenu leur perte, mais par l'expél'a

un
(le ils

usage de leurs biens ont été consolés pertes légères par de grands bénéfices, et
tel

rience qui

suivie.

ont

tiré plus

de satisfaction des biens qu'ils

Mais, dit-on, parmi les bons, il s'en est trouvé plusieurs, même chrétiens , qu'on a

ont mis en sùrelé, en les employant en aumônes qu'ils n'ont ressenti de tris-tcsse de
,

mis

à la torture

biens. Je réponds

ceux qu'ils ont perdus en voulant les retenir par avarice. Tout ce qu'ils n'ont pas eu la force
d'enlever à la terre, la terre
jamais.
le

bons,
S'ils

ils

pour leur faire livrer leurs que le bien qui les rendait n'ont pu ni le livrer, ni le perdre.

leur a ravi pour

ont préféré supporter les tourments que de livrer ces richesses, tristes gages d'iniquité,
je dis qu'ils n'étaient pas

vraiment bons.
fait

Ils

autrement de ceux qui ont écouté ce commandement de leur Seigneur « Ne vous faites point des trésors dans la terre, « où la rouille et les vers les dévorent, et où «les voleurs les déterrent et les dérobent; a mais faites-vous des trésors dans le ciel, où «les voleurs ne peuvent les dérober, ni la car, où « rouille et les vers les corrompre
Il

en

est tout

avaient donc besoin d'être avertis par les souf-

:

frances que l'amour de l'or leur a

subir,

de celles que l'amour du Christ doit nous faire surmonter, afin d'apprendre ainsi à aimer
celui qui enrichit d'une félicité éternelle les
fidèles qui souffrent
l'or et à l'argent,

pour

lui,

de préférence à

biens misérables qui ne sont

;

« est

votre trésor, là est aussi votre
cette voix ont

cœur

^

».

pas dignes qu'on souffre pour eux, soit qu'on les conserve par un mensonge, soit qu'on les

Ceux qui ont écoulé
dans
les

jours d'affliction, combien

ils

éprouvé, ont été
puissant
s'ont

sages de ne point mépriser le conseil d'un

maître

si

véridique et d'un gardien

si

et si fidèle

de leur trésor. Si plusieurs se

applaudis d'avoir caché leurs richesses

en

des lieux que le hasard a préservés pour un jour des atteintes de l'ennemi, quelle joie plus
solide et plus sûre d'elle-même ont

perde en avouant la vérité. Au surplus, nul dans les tortures n'a perdu le Christ en le confessant; nul n'a conservé sa fortune qu'en la niant. Aussi, je dirai que les tourments leur étaient peut-être plus utiles, en leur apprenant à aimer un bien qui ne se corrompt pas, que ces biens temporels, dont l'amour ne servait qu'à tourmenter leurs possesseurs
d'agitations sans fruit. Mais, dit-on encore, quelques-uns, qui n'avaient aucun trésor à livrer, n'ont pas laissé d'être mis à la torture, parce qu'on ne les en croyait pas sur parole. Je réponds que, s'ils n'avaient rien, ils désiraient

dû éprou-

ver ceux qui, fidèles à l'avertissement de leur Dieu, oui cherché un asile à jamais inviolable
à toutes les atteintes
C'est ainsi
!

que notre cher Paulin, évèque de Noie, de très-riche qu'il était, devenu volontairement très-pauvre,
et d'autant plus

peut-être avoir;

ils

n'étaient point saintement

en sainteté, quand

il

fut fait

opulent prisonnier des
l'a

pauvres dans leur volonté;
leur montrer

il a donc fallu que ce ne sont point les ri-

barbares, à la prise de Noie', adressait en son

chesses, mais la passion d'en avoir, qui ren-

cœur
« «

(c'est

lui-même qui nous
:

confié) cette

prière à Dieu

Seigneur, ne permettez pas que je sois torturé pour de l'or et de l'ar«

dent dignes de pareils châtiments. En est-il maintenant qui, ayant embrassé une vie meilleure, ne possédant ni or ni argent cachés,
aient été torturés à cause des Iréso-rs qu'on leur supposait? Je n'en sais rien, mais en
serait-il ainsi, je dirais

gent

;

car où sont toutes
»
.

mes
en

richesses, vous

aux lieux où nous recommande de les recueillir et de thésauriser le Prophète qui avait prédit au
« le

savez

Elles étaient,

efl'et,

encore que celui qui, au milieu des tourments, confessait la pau-

monde

toutes ces calamités. Ainsi, ceux qui

avaient obéi à leur Seigneur et thésaurisé suivant ses conseils, n'ont pas môme perdu leurs
richesses terrestres dans cette invasion des bar-

vreté sainte, celui-là, certes, confessait JésusChrist. Or, un confesseur de la pauvreté sainte
a bien
il

n'a

pu être méconnu par les barbares, mais pu soufi'rir sans recevoir du ciel le prix

bares; et pour ceux qui ont eu à se repentir

de sa vertu.
J'entends dire que plusieurs chrétiens ont

de leur désobéissance, ils ont appris le véritable usage de ces biens, non par une sagesse
Malt. \1, 19-21. peu après le sac de Rome, Sur l'hécoique résignation de saint Paulin, voyez Montaigne, Essais, liv. i,
>

I

Tim.

VI, 17-19.

'

^

Noie

fat prise par

Alaric,

ch. 38.

eu à subir une longue famine. Mais c'est encore une épreuve que les vrais fidèles ont tournée à leur avantage en la souffrant pieusement. Pour ceux, en olîet, que la faim a

\0
lues, elle les a délivrés des

LA CITE DE DIEU.

maux

de

la
;

vie,

comme
ceux

aurait

pu

faire

une maladie

pour

(ju'elle n'a

pas lues, elle leur a appris à

mener une
plus longs.

vie plus sobre et à faire des

jeûnes

est-ce un si grand pour des hommes de foi, qui ont appris de l'Evangile que la dent des bêtes féroces n'empêchera pas la résurrection des

être ensevelis.

Eh bien

!

sujet de crainte

corps, et qu'il n'y a pas

un

seul cheveu de

CHAPITRE
s'il

XI.

leur tète qui doive périr

'

? Si les

traitements

que l'ennemi
importe que la vie TEiMPOKELLE DCRE
IN
PEL'
:

fait

subir à nos cadavres pou-

vaient faire obstacle à la vie future, la vérité

PLIS OU UN PEU MOINS.

nous

On

ajoute

Plusieurs chrétiens ont été mas-

dirait-elle « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et ne peuvent tuer l'âme ^?»
:

sacrés, plusieurs ont été

emportés par divers
Si c'est là

A moins
triers
la

qu'il

ne

se

rencontre

un homme
si

genres de morts alîreuses.
lieur,
il
,

est

conmiun

à tous les

un malhommes; du
mort per:

assez insensé pour prétendre

que

les

meur-

du corps ne sont point

à redouter avant

moins

suis-je assuré qu'il n'est

sonne qui ne dût mourir un jour. Or, la mort égale la jtlus longue vie à la plus courte car,
ce qui n'est plus n'est ni pire, ni meilleur, ni plus court, ni plus long. Et qu'importe le

mort, ils deviennent redoutables après la mort, en ce qu'ils peuvent priver le corps de sépulture. A ce compte, elle serait fausse cette
parole
« «

du

Christ
le

:

«

Ne craignez point ceux
'

qui tuent

corps et ne peuvent rien faire
»
;

genre de mort, puisqu'on ne meurt pas deux fois ? Puisqu'il n'est point de mortel que le cours des choses de ce monde ne menace d'un

de plus contre vous

car

il

resterait à

sévir contre nos cadavres. Mais loin de

nous

nombre

infini

de morts, je demande

si,

dans

de soupçonner de mensonge la parole de vérité S'il est dit, en effet, que les meurtriers
1

où l'on est de celle qu'il faudra endurer, il ne vaut pas mieux en souffrir une seule et mourir que de vivre en les craignant toutes. Je sais que notre lâcheté préfère vivre sous la crainte de tant de morts que de mourir une fois pour n'en plus redouter aucune mais autre chose est l'aveugle horreur de
l'incertitude
;

font quelque chose lorsqu'ils tuent, c'est
le

que
;

corps ressent le coup dont
fois

il

est frappé

une
lui,

mort,
vrai

il

n'y a plus rien à faire contre
Il

parce qu'il a perdu tout sentiment.

notre chair infirme et la conviction éclairée de notre raison. Il n'y a pas de mauvaise

que la terre n'a pas recouvert le corps d'un grand nombre de chrétiens; mais aucune puissance n'a pu leur ravir le ciel, ni cette terre elle-même que rempht de sa préest

donc

sence le maître de la création et de la résurrection des
role
a a
«

mort après une bonne vie; ce qui rend la mort mauvaise, c'est l'événement qui la suit. Ainsi donc qu'une créature faite pour la mort
vienne à mourir,
la question. Or,
il

hommes. On m'opposera cette padu Psalmiste « Ils ont exposé les corps
:

ne faut pas s'en mettre en
la

peine; mais où va-t-elle après

mort? Voilà

puisque

les

chrétiens savent

«
«

morts de vos serviteurs pour servir de nourriture aux oiseaux du ciel et les chairs de vos saints pour être la proie des bêtes de la terre. Ils ont répandu leur sang comme l'eau
autour de Jérusalem,
et
il

que

la

mort du bon pauvre de l'Evangile % au

n'y avait personne

milieu des chiens qui léchaient ses plaies, est meilleure que celle du mauvais riche dans la
pourpre, je

demande en quoi
?

ces horribles

trépas ont pu nuire à ceux qui sont morts,
s'ils

avaient bien vécu

«qui leur donnât la sépulture' ». Mais le Prophète a plutôt pour but de faire ressortir la cruauté des meurtriers que les souffrances des victimes. Ce tableau de la mort paraît horrible aux yeux des hommes « mais elle « est précieuse aux yeux du Seigneur, la mort
;

CHAPITRE

XII.

«

des saints

'*».

Ainsi donc, toute cette

pompe

LE DÉFAUT DE SÉPULTURE NE CAUSE AUX CHRÉTIENS

des funérailles, sépulture choisie, cortège funèbre, ce sont là des consolations pour les
vivants,

AUCUN DOMMAGE
Je sais

^.

mais non un soulagement véritable
morts. Autrement,
si

que dans

cet épouvantable entasse-

pour
il

les

une riche
obstacle
.vii,

sé-

ment de cadavres
'
-

plusieurs chrétiens n'ont pu

pulture était de quelque secours aux impurs,
faudrait croire
'

que
x,

c'est

Luc. x\t, 19-31.

un
'

à la

Les idées de ce chapitre et du suivant sout plus développées dans le petit traité de saint Augustin De cura pro mortiiU tjercmla. Voir tome xir.
:

Luc.

.\xr,

18.
'

'

Matt.

28,

Luc.

Lxxvm,

2-3.

1,

Psal.

cxv, 15.

LIVRE
gloire

1.

LES GOTHS A ROME.
ces

H

du

juste d'être enseveli

simplement ou

de ne pas l'être du tout. Certes, cette multitude do serviteurs qui suivait le corps du riche voluptueux de l'Evangile composait aux yeux des hommes une pompe magnifique, mais elles furent bien autrement éclatantes aux

yeux de Dieu les funérailles de ce pauvre couvert d'ulcères que les anges portèrent, non dans un tombeau de marbre, mais dans le
sein

d'Abraham

'.

Je vois sourire les adversaires contre qui
j'ai

entrepris de défendre la Cité de Dieu. Et cependant leurs philosophes ont souvent marqué du mépris pour les soins de la sépulture ^ Plus d'une fois aussi, des armées entières,

suprêmes devoirs de piété, qu'on a célébré pourvu à leur sépulture ', et qu'eux-mêmes durant leur vie ont donné des ordres à leurs enfants pour l'aire ensevelir ou transférer leurs dépouilles ^. Je citerai Tobie qui s'est rendu agréable à Dieu, au témoignage de l'ange, en faisant ensevelir les morts ^ Notre-Seigneur lui-même, qui devait ressusciter au troisième jour, approuve hautement et veut qu'on loue l'action de celte sainte femme qui répand sur lui un parfum précieux, comme pour l'ensevelir par avance '.
leurs funérailles et

L'Evangile parle aussi avec éloge de ces fidèles

qui reçurent
la croix, le

le

corps de Jésus à la descente de
le

couvrirent d'un linceul et

dépoqu'il

décidées à mourir pour leur patrie terrestre,
se sont mises peu en peine de ce

sèrent avec respect dans

un tombeau. Ce

que devienils

faut conclure de tous ces exemples,

ce n'est

draient leurs corps
ce vers d'un poêle

et

ix

quelles bêtes

ser-

viraient de pâture. C'est ce qui fait applaudir
'
:

pas que le corps garde après la mort aucun sentiment, mfiis c'est que la providence de

« Le ciel couvre celui qui n'a point de lomlieau ».

Pourquoi donc
N'a-t-il pas été

tirer

un
'

sujet

d'insulte

Dieu s'étend jusque sur les restes des morts, et que ces devoirs de piété lui sont agréables comme témoignages de foi dans la résurrection. Nous en pouvons tirer aussi cet enseigne-

contre les chrétiens de ces corps non ensevelis?

ment

salutaire,

que

si

les soins

pieux donnés

promis
et

aux

fidèles

que tous

à la dépouille inanimée de nos frères

leurs

membres

leur propre chair sortiront

ne sont point perdus devant Dieu, l'aumône qui sou-

un jour de

la terre et

du plus profond abîme

des éléments, pour leur être rendus dans leur

hommes pleins de vie doit nous créer des droits bien autrement puissants à la rémulage des
nérfition céleste.

première intégrité?

que

les saints patriarches

CHAPITRE
POURQUOI
IL

XIII.

enfants pour la

y a encore sous ces ordres donnaient à leurs sépulture ou la translation de
Il

FAUT E>SEVELIR LES CORPS
DES FIDÈLES.

leurs derniers restes, des choses mystérieuses

Toutefois

il

ne faut pas négliger

et

abandon-

ner

la

dépouille des morts, surtout les corps
et

dans un sens prophétique; mais ce n'est pas ici le lieu de les approfondir, et nous en avons assez dit sur cette matière. Si donc la privation soudaine des choses les
qu'il faut entendre
la vie, comme la nourriture vêtement, ne triomphe pas de la patience des hommes de bien, et, loin d'ébranler leur

des justes et des fidèles qui ont servi d'instru-

plus nécessaires à

d'organe au Saint-Esprit pour toutes sortes de bonnes œuvres. Si la robe d'un père

ment

et le

ou son anneau ou

telle

autre chose semblable

sont d'autant plus précieux à ses enfants que leur affection est plus grande, à plus forte rai-

piété, ne sert qu'à l'éprouver et à la rendre plus féconde, pouvons-nous croire que l'ab-

son devons-nous prendre soin du corps de

sence des honneurs funèbres soit capable de troubler le repos des saints dans l'invisible
séjour de l'éternité? Concluons que si les derniers devoirs n'ont pas été rendus aux chrétiens lors

ceux que nous aimons, car le corps est uni à l'homme d'une façon plus étroite et plus intime qu'aucun vêtement; ce n'est point un secours ou un ornement étranger, c'est un élément de notre nature. Aussi voyons-nous qu'on a rendu aux justes des premiers temps
Luc. XVI, 19 et seq. ^ Notamment les philosophes de l'école cyniqtte et ceu^ç de l'école stoïcienne. Voyez Séoêque, Bc irunqmll. un., cap. M, et Epist. 92; et Cicéron, Tusc. <ju., hb. i, cap. 12 et seq. ' LucaiD, Pharsale, hv. vu, vers 819. * I Cor. iv, 52.
*

du désastre de Rome ou à

la prise

d'autres villes, ni les vivants n'ont

commis un
ni les
,

crime, puisqu'ils n'ont rien pu morts n'ont éprouvé une peine
n'ont rien pu sentir.

faire,

puisqu'ils

*
.,

2t.

Gen. XXV, 9 • Tob.

;

XXXV, 29;
9.

Il,

L, 2-13, etc.

'

Gen. XL va, 29, 30

;

*

Matt. x.\vi, 10-13.

12

LA CITÉ DE DIEU.
CHAPITRE XIV.
que par sa parole, il reprend volontairement le chemin de sa prison. Là, les Carthaginois
lui réservaient d'afTreux supjilices et la

LES COSSOLATIONS DIVINES n'ONT JAMAIS AUX SAINTS DANS LA CAPTIVITÉ.

MANQUÉ

On l'enferma dans un
se tenir
frir

coffre de bois garni

On se plaint que des chrétiens aient été emmenés captifs. Affreux mallieur, en effet,
si les barbares avaient pu les enmiener quelque part où ils n'eussent point trouvé leur

pointes aiguës, de sorte qu'il était

mort. de obligé de

debout, ou,
le

s'il

se penchait, de souf;

des douleurs atroces

ce fut ainsi qu'ils le

tuèrent en
voilà
trer plus

privant de tout sommeil. Certes,

Dieu

!

Ouvrez

les

saintes

Ecritures, vous y

dans de ap])rendrez pareilles extrémités. Les trois enfants de Baby-

comment on

se console

lone furent captifs; Daniel comme lui d'autres prophètes
lateur leur
eut-il
a-t-il

le fut aussi,
;

et

le

divin conso-

jamais

fait

défaut?

Comment
la

abandonné

ses fidèles

tombés sous

domination des hommes, celui qui n'abandonne pas le Prophète jusque dans les entrailles de la baleine ? Nos adversaires aiment
'

une vertu admirable et qui a su se mongrande que la plus grande infortune Et cependant quels dieux avait pris à témoin Régulus, sinon ces mêmes dieux dont on s'imagine que le culte aboli est la cause de tous les malheurs du monde? Si ces dieux qu'on servait pour être heureux en cette vie ont/ voulu ou permis le supplice d'un si religieux observateur de son serment, que pouvait faire
!

1

de plus leur colère contre
je

un parjure? Mais

rire de ce miracle que ; cependant ils croient sur le témoignage de leurs auteurs qu'Arion de Méthymne, le célèbre joueur de lyre, jeté de son vaisseau dans la mer, fut reçu et porté au rivage sur le dos d'un dauphin -. Mais, diront-ils, l'histoire de

mieux
et

d'y ajouter

foi

veux

tirer
:

démon raisonnement une double

conclusion
le respect

Jonas est plus incroyable. Soit, elle est plus incroyable, parce qu'elle est plus merveilleuse, et elle est plus merveilleuse, parce
qu'elle trahit

un bras

plus puissant.

CHAPITRE XV.
LA PIÉTÉ DE RÉGULUS, SOUFFRANT VOLONTAIREMENT LA CAPTIVITÉ POUR TENIR SA PAROLE NE LE PRÉSERVA PAS DE ENVERS LES DIEUX
,

LA MORT.

Les païens ont parmi leurs hommes illustres un exemple fameux de captivité volontairement subie par esprit de religion. Marcus
Attilius

Régulus,

général romain, avait été

nous avons vu que Régulus porta pour les dieux jusqu'à croire qu'un serment ne lui permettait pas de rester dans sa patrie, ni de se réfugier ailleurs, mais lui faisait une loi de retourner chez ses plus cruels ennemis. Or, s'il croyait qu'une telle conduite lui fût avantageuse pour la vie présente, il était évidemment dans l'illusion, puisqu'il n'en recueillit qu'une affreuse mort. Voilà donc un homme dévoué au culte des dieux qui est vaincu et fait prisonnier; le voilà qui, pour ne pas violer un serment prêté en leur nom, périt dans le plus affreux et le plus inouï des supplices Preuve certaine que le culte des dieux ne sert de rien pour le bonheur temporel. Si vous dites maintenant qu'il nous donne après la vie la félicité pour récompense, je vous demanderai alors pourquoi vous calomniez le christianisme, pourquoi vous prétendez que le désastre de Rome vient
!

j

I

pris par les Carthaginois \ Ceux-ci, tenant moins à conserver leurs prisonniers qu'à re-

de ce qu'elle a déserté les autels de ses dieux,
puisque, malgré le culte
aurait pu Régulus ?
être aussi
Il

le

plus assidu, elle
le fut

couvrer ceux qui leur avaient été Romains, envoyèrent Régulus à

faits

par

les

malheureuse que

Rome

avec

leurs ambassadeurs, après qu'il se fut engagé par serment à revenir à Carthage, s'il n'obtenait pas ce qu'ils désiraient. Il part, et convaincu que l'échange des captifs n'était pas

ne resterait plus qu'à pousser l'aveuglement et la démence jusqu'à prétendre que si un individu a pu, quoique fidèle au
culte des dieux, être accablé par l'infortune,
il

n'en saurait être de

même

d'une

cité tout

avantageux à
sénat
;

en dissuade le puis, sans y être contraint autrement
la

république,

il

entière, la puissance des dieux étant
faite

moins pour se déployer sur un individu que sur un grand nombre. Comme si la multitude ne
se

• = '

Jon. u.

Hérodote, l, ch. 23, 24; Ovide, Fasinr., lib. ii, vers 80 Voyez Polybe, i, 29; Cicéron, De offc.ylib. i, cap. 13, et

et sq.
lib. ui,

Dira-t-on

composait pas d'individus que Régulus, au miheu de sa
!

cap. 26.

captivité et

de ses tourments, a pu trouver

le

LIVRE

I.


'

LES GOTHS A ROME.
Que
Etat
la piété, ni la chasteté,
ici

13

bonlieiir dans le senliment de sa vertu
l'on se

?

comme

vertu, ne sont
;

mette alors à

la

recherche de cette

vertu véritable qui seule peut rendre

un

moins du monde intéressées le seul embarras que nous éprouvions, c'est démettre
le

heureux. Car le bonheur d'un Etat et celui d'un individu viennent de la même source, un Etat n'étant qu'un assemblage d'individus
vivant dans un certain accord. Au surplus, je ne discute pas encore la vertu de Régulus
;

d'accord avec la raison ce sentiment qu'on nomme pudeur. Aussi, ce que nous dirons

sur ce sujet aura moins pour but de répondre à nos adversaires que de consoler des cœurs
amis. Posons d'abord ce principe inébranlable

qu'il

d'un
vie

me suffise, homme qui

par l'exemple mémorable

que

la

vertu qui

fait la

bonne

vie a

pour siège

aime mieux renoncer

à la

l'àme, d'où elle
porels, et

commande aux

organes cor-

que

d'offenser les dieux, d'avoir forcé

mes

que

le

corps tire sa sainteté du se-

adversaires de convenir que la conservation

cours qu'il prête à une volonté sainte. Tant

des biens corporels et de tous les avantages
extérieurs de la vie n'est pas le véritable objet

que

arrive au corps parle

Mais que peut-on attendre d'esaveuglés qui se glorifient d'un semblable citoyen et qui craignent d'avoir un Etat qui

de

la religion.

prits

tout ce qui d'une volonté étrangère, sans qu'on puisse l'éviter autrement que par un péché, tout cela n'altère en rien notre
cette volonté
faiblit pas,
fait

ne

innocence. Mais, dira-t-on, outre

les

traite-

ressemble? S'ils ne le craignent pas, qu'ils avouent donc que le malheur de Régulus a pu arriver à une ville aussi fidèle que lui au culte des dieux, et qu'ils cessent de calomnier le christianisme. Mais puisque nous avons soulevé ces questions au sujet des chrétiens emlui

ments douloureux que peut
il

souffrir le corps,

d'une autre nature, celles accomplir. Si une chasteté ferme et sûre d'elle-même eu sort triomphante, la pudeur en souffre cependant, et on
est des violences

que

le libertinage fait

a lieu de craindre qu'un outrage qui ne peut
être subi sans
se soit pas

menés en

captivité, je dirai à ces
et

hommes

qui

quelque

plaisir

de

la

chair ne

sans pudeur

sans

prudence prodiguent
:

consommé

sans quelque adhésion

l'insulte à notre sainte religion
!

Que l'exemple

de

la volonté.

Car si ce n'est de Régulus vous confonde point une chose honteuse à vos dieux qu'un de
leurs plus fervents"^admirateurs, pour garder

CHAPITRE

XVII.

dû renoncer à sa patrie terrestre, sans espoir d'en trouver une autre, et mourir lentement dans les tortures d'un
la foi

du serment,

ait

DU SUICIDE PAR CRAINTE DU CHATIMENT ET DU DÉSHONNEUR.
S'il

est

quelques-unes de ces vierges qu'un
ait

supplice inou'i,

tourner à
vité

la

de quel droit viendrait-on honte du nom chrétien la captisur la céleste

de nos

fidèles, qui, l'œil fixé

patrie, se savent étrangers

jusque dans leurs

propres foyers

\

portées à se donner la mort, ayant un cœur leur refuserait le pardon? Quant à celles qui n'ont pas voulu se tuer, de peur de devenir criminelles en épargnant un crime à leurs ravisseurs, quiconque
tel

scrupule

quel

homme

les croira

coupables ne
folle

sera-t-il

pas coupable
pas percri-

CHAPITRE XVI.
LE VIOL SUBI PAR LES VIERGES CHRÉTIENNES DANS LA CAPTIVITÉ, SANS QUE LEl'R VOLONTÉ Y FUT

lui-même de
mis, en
effet,

légèreté ?

S'il n'est

de tuer un
il

homme, même
que

minel, de son autorité privée, parce qu'aucune
loi

POUR RIEN, A LEUR AME ?

T-IL

PU SOUILLER LA VERTU DE

n'y autorise,

s'ensuit

celui qui se tue

est

homicide

;

d'autant plus coupable en cela

qu'il est d'ailleurs plus innocent

du motif qui

On s'imagine couvrir

les chrétiens

de honte,

le

porte à s'ôter la vie. Pourquoi détestons-

quand pour rendre plus horrible le tableau do leur captivité, on nous montre les barbares violant les femmes, les filles et même les
vierges consacrées à Dieu
'\

Mais ni

la foi, ni

* C'est, en effet, ce que soutient Séûèque, en bon stoïcien, Prov., cap. 3, et Epist. Lxvii,

f/-'

'I Petr.

II,

11.

Sur cette

même

question, voyez saiat Jérôme, Epist. Ml, ad

He-

liod.j Epiit, vui,

ad Demetriadcm.

nous le suicide de Judas ? Pourquoi la Vérité elle-même a-t-elle déclare qu'en se pendant il a plutôt accru qu'expié le crime de son infâme trahison ? C'est qu'en désespérant de la miséricorde de Dieu, il s'est fermé la voie à un repentir salutaire -. A combien plus forte raison faut-il donc rejeter la tentation du suicide — Maltli. x.wiii, Act.
'

'

I.

'

.1.

n
quand on
n'a

LA CITE DE DIEU.
aucun crime à expier! En
se

car la volonté de s'en servir saintement persévère,
et,

cependant il lui sera demandé compte, non-seulement de la vie duChrist, mais do sa propre \ie, parce (|u'cn il s'est se tuant à cause d'un premier crime chargé d'un crime nouveau. Pouniuoi donc
tuant; Judas tua
et
,

un coupable,

autant qu'il dépend de

lui,

il

nous en

laisse la faculté.

La

sainteté

du corps ne
:

consiste pas à pré-

server nos

membres de

toute altération et de

tout contact

mille accidents peuvent occaet

un homme

qui n'a point

fait

de mal à autrui

sionner de graves blessures,

souvent, pour

s'en ferait-il à

lui-même

innocent dans sa

donc un propre personne, pour em? Il tuerait

nous sauver
soit

la vie, les

chirurgiens nous font

subir d'horribles opérations.
malveillance,
soit

Une sage-femme,

pêcher un coupable de consommer son dessein, et il attenterait criminellement à sa vie, de

hasard, détruit la

maladresse, soit pur virginité d'une jeune flUe

peur qu'elle ne
ger
!

fût l'objet

d'un attentat étran-

CHAPITRE XVin.
DES VIOLENCES QIE l'iMPURETÉ d'AITRI'I PEUT
SL'BIR A NOTRE CORPS, SANS QUE NOTRE VOLONTÉ Y PARTICIPE.

en voulant la constater, y a-t-il un esprit assez mal fait pour s'imaginer que cette jeune fille par l'altération d'un de ses organes, ait perdu

FAIRE

On

alléguera la crainte qu'on éprouve d'être

souillé par l'impureté d'autrui. Je
Si l'impureté reste le fait
elle

réponds

:

quelque chose de la pureté de son corps ? Ainsi donc, tant que l'âme garde ce ferme propos qui fait la sainteté du corps, la brutalité d'une convoitise étrangère ne saurait ôter au corps le caractère sacré que lui imprime une continence persévérante. Voici une femme au cœur
perverti qui
,

d'un autre que vous,
;

trahissant les

vœux

contractés

ne vous souillera pas

si

elle

c'est qu'elle est aussi votre fait.

vous souille, La pureté est

devant Dieu, court se livrer à son amant.
Direz-vous que pendant
le

chemin

elle est en-

pour compagne la qui nous rend capables de supporter les force plus grands maux plutôt que de consentir au mal. Or, l'homme le plus pur et le plus ferme est maître, sans doute, du consentement et du refus de sa volonté, mais il ne l'est pas des accidents que sa chair peut subir; comment donc pourrait-il croire, s'il a l'esprit sain, qu'il a perdu la pureté parce que son corps violemment saisi aura servi à assouvir une impureté dont il n'est pas complice ? Si la pureté peut être perdue de la sorte , elle n'est plus une il faut cesser de la compter vertu de l'âme au nombre des biens qui sont le principe de la bonne vie, et le ranger parmi les biens du

une vertu de l'àme

;

elle a

core pure de corps, après avoir perdu la pureté de l'âme, source de l'autre pureté ? Loin

de nous cette erreur

!

Disons plutôt qu'avec

une âme pure,
les

la sainteté

être altérée, alors

même
;

du corps ne saurait que le corps subirait
qu'une

derniers outrages
fait

et pareillement,

âme corrompue
teté, alors

perdre au corps sa sain-

même qu'il n'aurait éprouvé aucune souillure matérielle. Concluons qu'une femme n'a rien à punir en soi par une mort
volontaire, cjuand elle a été victime passive

du péché d'autrui
l'outrage
:

;

à plus forte raison, avant

;

car alors elle se charge d'un ho-

micide certain pour empêcher un crime encore incertain.

corps, avec la vigueur, la beauté, la santé et

CHAPITRE XIX.
DE LUCRÈCE, QUI SE DONNA LA MORT POUR AVOIR ÉTÉ OUTRAGÉE.

tous ces avantages qui peuvent souffrir des altérations, sans que la justice et la vertu en
soient
n'est rien de

aucunement altérées. Or, si la pureté mieux que cela, pourquoi s'en

Nous soutenons que lorsqu'une femme, décidée à rester chaste
,

mettre si fort en peine au péril même de la vie ? Rendez-vous à cette vertu de l'âme son vrai caractère, elle ne peut plus être détruite par
s'il

est victime

d'un viol

la

violence

faite

au corps. Je

dirai plus

:

aucun consentement de sa volonté, il n'y a de coupable que l'oppresseur. Oseront-ils nous contredire, ceux contre qui nous détensans

qu'en faisant des efforts pour ne pas céder à l'attrait des concupiscences charnelles, la sainte continence sanctifie le corps
est vrai

dons

la

pureté spirituelle et aussi la pureté

corporelle des vierges chrétiennes outragées

dans leur captivité

?

Nous leur demanderons

lui-même, j'en conclus que tant que l'intention de leur résister se maintient ferme et
inébranlable, le corps ne perd pas sa sainteté,

pourquoi la pudeur de Lucrèce, cette noble dame de l'ancienne Rome, est en si grand honneur auprès d'eux ? Quand le fils de Tar-

.

LIVRE
c|iiin

I.

LES GOTHS A ROME.
Mais peut-être
s'est-clle tuée

45
pas

iiiiâuie, Lucrèce crime à son mari, Collatin, et à son parent, Brutus, tous deux illustres par leur rang et par leur courage, et leur fit prêter serment de la venger puis, l'âme brisée de douleur et ne voulant pas supporter un tel affront, elle se tua '. Dirons-nous qu'elle est morte chaste ou adultère ? Poser cette question c'est la résoudre. J'admire beaucoup cette parole d'un rhéteur qui déclamait sur Lu« Chose admirable » s'écriait-il « ils crèce

eut assouvi sa passiou
le

n'est-elle

;

peut-être

déuonra

parce qu'elle se sentait coupable;

peut-être (car qui sait, elle exceptée, ce qui se
passait

en son âme), touchée en secret par

la

;

volupté, a-t-elle consenti au crime, et puis, regrettant sa faute, s'est-ellc tuée pour l'expier,

mais, dans ce cas

même,

son devoir
surplus,

était,

non

de se tuer, mais

d'offrir à ses faux

dieux une
choses
:

pénitence salutaire.
« Ils étaient

Au

si les

se sont passées ainsi, si

on ne peut pas dire
;

:

!

;

«

étaient deux, et

possible de dire

un seul fut adultère !» Immieux et plus vrai. Ce rhé-

im seul fut adultère » si tous deux ont commis le crime, l'un par une brutalité ouverte, l'autre par un secret condeux,

teur

a

parfaitement distingué dans l'union
brutale, l'autre fidèle à la

sentement,
tué une

il

n'est pas vrai alors ([u'elle ait

des corps la diiférence des âmes, l'une souillée par une passion
chasteté, et exprimant à la fois cette

femme

innocente, et ses savants dé-

fenseurs fortunés
«

peuvent soutenir qu'elle n'habite
« qui,

union
il

point cette partie des enfers réservée à ces in-

toute matérielle et celte différence morale,

purs de tout crime, se sont
il y a veut-on

a dit excellemment:
«

«

Us étaient deux, un

arraché la vie ». Mais
inévitables
:

ici

deux extré-

seul fut adultère

»

mités
dultère

l'absoudre
écarté ?

du
faut

Mais d'où vient que la vengeance est tombée
plus terrible sur la tète innocente que sur la

crime d'homicide
;

?

on

la

rend coupable d'ail

l'adultère

est-il
;

coupable ? Car Sextus n'eut à souffrir que l'exil avec son père, et Lucrèce perdit la vie.
tête
S'il

qu'elle soit

homicide

de sorte qu'on ne peut
:

éviter cette alternative

si

elle est adultère,

n'y a pas impudicité à subir la violence,
la chasteté ?

pourquoi

la célébrer ?

si

elle est restée chaste,

y a-til justice à punir

C'est à
!

vous que j'en appelle, lois et juges de Rome Vous ne voulez pas que l'on puisse impunément faire mourir un criminel, s'il n'a été condamné. Eh bien supposons qu'on porte une femme a été ce crime à votre tribunal tuée non-seulement elle n'avait pas été condamnée, mais elle était chaste et innocente ne punirez-vous pas sévèrement cet assas1 :

pourquoi s'est-elle donné la mort ? Quant à nous, pour réfuter ces

hommes

étrangers à toute idée de sainteté qui osent insulter les vierges chrétiennes outragées dans
la

captivité, qu'il

nous

suffise

de recueillir
:

cet éloge
«

;

étaient

donné à l'illustre Romaine « Ils deux, un seul fut adultère ». On n'a

:

pas voulu croire, tant la confiance était grande

dans
par

la

vertu de Lucrèce, qu'elle se fût souillée

sinat ? Or,
cette

ici,

l'assassin c'est Lucrèce. Oui,
la chaste,

Lucrèce tant célébrée a tué

moindre complaisance adultère. Preuve certaine que, si elle s'est tuée pour avoir subi
la

l'innocente Lucrèce, l'infortunée victime de
Sextus. Prononcez maintenant.

Que

si

vous ne

un outrage auquel elle n'avait pas consenti, ce n'est pas l'amour de la chasteté qui a armé
son bras, mais bien la faiblesse de la honte. Oui, elle a senti la honte d'un crime commis
bien que sans elle. Elle a craint, la Romaine, dans sa passion pour la gloire, qu'on ne pût dire, en la voyant survivre à

le faites point, parce que la coupable s'est dérobée à votre sentence, pourquoi tant célébrer la meurtrière d'une femme chaste et innocente ? Aussi bien ne pourriez-vous la défendre

sur

elle,

fière

devant

les

juges d'enfer,
,

tels

que vos poètes

nous

les

représentent

puisqu'elle est parmi

ces infortunés
« Qui se sont

donné

la

mort de leur propre main,

et

sans

avoir

commis aucun crime, en haine de

l'existence, ont jeté

son affront, qu'elle y avait consenti. A défaut de l'invisible secret de sa conscience, elle a voulu que sa mort fût un témoignage éclatant de sa pureté, persuadée que la jjatience
serait contre elle

leurs àiiics au loin... »

un aveu de

complicité.

Veut-elle revenir au jour ?
« Le destin s'y oppose et elle du marais qu'on ne traverse pas
'

Telle n'a point été la conduite des
lugubre

femmes

est arrêtée par l'oude
^

».

chrétiennes qui ont subi la même violence. Elles ont voulu vivre, |iour ne point venger
le crime d'autrui, pour ne point commettre un crime de plus, pour ne point

sur elles
Tite-Live,
lib.
I,

cap. 57, 58.

Virgile, Enéide, liv. VI, vers 431 à -439.

LA CITÉ DE DIEl
ajouter l'iiomicide à radullère c'est en ellesmêmes qu'elles possèdent l'honneur de la
;

dans le témoignage de leur conscience devant Dieu, il leur suffit d'être assuplus rées qu'elles ne i)Ouvaient rien faire de mal faire, résolues avant tout à ne pas sans
chasteté,
;

et par conséquent elles peuvent mourir, et même, quand la violence s'en mêle, être tuées. C'est ainsi que l'Apôtre, parlant des semences, dit : « Ce que tu sèmes « ne peut vivre, s'il ne meurt auparavant ' », « Il a tué leurs vignes par la et le Psalmiste

de dire qu'elles vivent,

:

de Dieu, au risque même de n'éviter qu'à grand'peine les soupçons blessants de l'humaine malignité.
s'écarter

de

la loi

a

grêle
:

*

». Est-ce

à dire qu'en vertu

du pré-

cepte

«

Tu ne

tueras point

»

,

ce soit

un

CHAPITRE XX.
LA LOI CHRÉTIENNE NE PERMET EN ACCUN CAS LA MORT VOLONTAIRE.

crime d'arracher un arbrisseau, et serons-nous assez fous pour souscrire, en cette rencontre, aux erreurs des Manichéens ^ ? Laissons de
côlé ces rêveries, et lorsque
a

ne tueras point

», si

nous lisons a Tu nous ne l'entendons
:

pas des plantes, parce qu'elles n'ont point de

Ce n'est point sans raison que dans les livres saints on ne saurait trouver aucun passage oîi Dieu nous commande ou nous permette, soit pour éviter quelque mal, soit même pour gagner la vie éternelle, de nous donner volontairement la mort. Au contraire, cela nous
est interdit par le précepte
« «
:

sentiment, ni des bêtes brutes, qu'elles volent dans l'air, nagent

dans l'eau, marchent
,

ou rampent sur

terre

parce qu'elles sont

privées de raison et ne

l'homme une

société, d'où

forment point avec il suit que par une
vie et

disposition très-juste

du Créateur, leur

«

Tu ne

tueras
:

leur mort sont également faites pour notre
usage,
seul
il

point ».

Remarquez que
le

la loi n'ajoute pas

reste

Ton prochain

», ainsi qu'elle le fait
:

quand

ce

précepte

« Tu ne porfaux témoignage elle défend « teras point faux témoignage contre ton pro». Cela ne veut pas dire néanmoins s chain que celui qui porte faux témoignage contre
'

c'esl-à-dire,

que nous entendions de l'homme « Tu ne tueras point », tu ne tueras ni un autre ni toi:

même,

car celui qui se tue, tue

un homme.

CHAPITRE XXL
DES MEURTRES QUI, PAR EXCEPTION, N'iMPLIQCENT POINT CRIME d'homicide.

soit exempt de crime; car c'est de l'amour de soi-même que la règle de l'amour du prochain tire sa lumière, ainsi qu'il est « Tu aimeras ton prochain comme toiécrit «même ^ ». Si donc celui qui porte faux té-

soi-même

:

la

moignage contre soi-même u'est pas moins coupable que s'il le portait contre son prochain, bien qu'en cette défense il ne soit parlé que du prochain et qu'il puisse paraître qu'il
n'est pas

Dieu lui-même a fait quelques exceptions à défense de tuer l'homme, tantôt par un commandement général , tantôt par un ordre

défendu d'être faux témoin contre
forte raison faut-il

temporaire tt personnel. En pareil cas, celui qui tue ne fait que prêter son ministère à uu ordre supérieur ; il est comme un glaive entre les mains de celui qui frappe, et par

soi-même, à combien plus
regarder
a

conséquent

il

ne faut

[las
:

croire que ceux-là

comme
,

interdit

de
:

mort, puisque ces termes
point
»

«

donner la Tu ne tueras
se

aient violé le préceiite

«

Tu ne

tueras point

»,

rien qui

les limite;

sont absolus, et que la loi n'y ajoute d'où il suit que la défense

qui ont entrepris des guerres par l'inspiration de Dieu, ou qui, revêtus du caractère de la puissance publique et obéissant aux lois de
l'Etat, c'est-à-dire à

est générale, et

commandé

que celui-là même à qui il est de ne pas tuer ne s'en trouve pas

raisonnables, ont
teurs. L'Ecriture

puni de mort
est si loin

des lois très-justes et trèsles malfaid'accuser Abra-

excepté. Aussi plusieurs cherchent-ils à étendre ce précepte jusqu'aux bêtes mêmes, s'i-

ham

maginant qu'il n'est pas permis de les tuer Mais que ne l'étendent-ils donc aussi aux arbres et aux plantes ? car, bien que les plantes n'aient point de sentiment, on ne laisse pas
= Matt., ixll, 39. MaLicbeens. secte des Marcionites et à celle des AuVoyez sur la première, Epiphane, Bœr. 42, et 6ur la seconde, gustin, Contr. Fausl., lib. \T, cap. 6, 8.

'.

d'une cruauté coupable pour s'être déterminé, par pur esprit d'obéissance, à tuer sou flls, qu'elle loue sa piété '. Et l'on a raison de se demander si l'on peut considérer Jephté comme obéissant à un ordre de Dieu,
I

Exode, XX,
Allusion à

13, 16.

Cor. iT, 3G.
le


de

Psal. lxxnti, 17.
saint Augustin,

la

Voyez

traité

De

morib. Munich., n. 51.

Gen. XXII.

LIVRE
(|uaiui,

I.

LES GOTHS A ROME.
prendre que cette action, loin d'être permise, expressément défendue '.
Mais, dit-on, plusieurs se sont tués pour ne

voyant sa
il

lille

(jui

venait à sa ren-

contre,

avait fait

pour être fidèle au vœu qu'il d'immoler le premier être vivant
la tue

doit être

qui

s'offrirait à ses
'.

regards à son retour après
justifie- t-on

pas tomber en la puissance des ennemis. Je

la victoire

De même, comment
s'être enseveli

Samson de
obéissait

avec les ennemis

? en disant qu'il au commandement intérieur de l'Esprit, qui se servait de lui pour faire des miracles *. Ainsi donc, sauf les deux cas exceptionnels d'une loi générale et juste ou d'un ordre particulier de celui qui est la source de toute justice quiconque tue un liomme,
,

sous les ruines d'un édifice

réponds qu'il ne s'agit pas de ce qui a été fait, mais de ce qu'on doit faire. La raison est audessus des exemples, et les exemples eux-

mêmes

s'accordent avec la raison,

quand on

sait choisir

ceux qui sont le plus dignes d'être imités, ceux qui viennent de la plus haute
les

piété. Ni les Patriarches, ni les Prophètes, ni

Apôtres ne nous ont donné l'exemple du
ses disciples,
ville

suicide. Jésus-Christ, Notre-Seigneur, qui aver-

soi-même ou son prochain,
micide.

est

coupable d'ho-

CHAPITRE XXIL
LA MORT VOLONTAIRE n'eST JAMAIS LNE PREUVE

DE GRANDEUR d'AME.

en cas de persécution, de fuir ne pouvait-il pas leur conseiller de se donner la mort, plutôt que de tomber dans les mains de leurs persécuteurs? Si donc il ne leur a donné ni le conseil, ni l'ordre de quitter la vie, lui qui leur prépare,
tit

de

en

ville

-,

On peut admirer la grandeur d'âme de ceux qui ont attenté sur eux-mêmes, mais, à coup sûr, on ne saurait louer leur sagesse. Et même, à examiner les choses de plus près et de l'œil de la raison, est-il juste d'appeler grandeur d'âme cette faiblesse qui rend impuissant k supporter son propre mal ou les fautes
d'autrui? Rien ne marque mieux une âme sans énergie que de ne pouvoir se résigner à

suivant ses promesses, les demeures de l'éternité',
il

s'ensuit

par

les Gentils,

que les exemples invoqués dans leur ignorance de Dieu,
les

ne prouvent rien pour Dieu véritable.

adorateurs du seul

CHAPITRE

XXIII.

du corps et à la folie de l'opinion. y a plus de force à endurer une vie misérable qu'à la fuir, et les lueurs douteuses de l'opinion, surtout de l'opinion vulgaire, ne
l'esclavage
Il

de l'exemple de caton, qui s'est donné la MORT POUR n'avoir PU SUPPORTER LA VICTOIRE DE CÉSAR.

la

doivent pas prévaloir sur les pures clartés de conscience. Certes, s'il y a' quelque grandeur d'âme à se tuer, personne n'a un meilleur droit à la revendiquer que Cléombrote, dont on raconte qu'ayant lu le livre où Platon discute l'immortalité de l'âme,
il

Après l'exemple de Lucrèce, dont nous avons assez parlé plus haut, nos adversaires ont beaucoup de peine à trouver une antre
autorité

mort

à Utique'

attenté

de Caton, qui se donna la non qu'il soit le seul qui ait sur lui-même mais il semble que
celle
:

que

,

l'exemple d'un

tel

homme, dont

les

se précipita

du
n'y

et la vertu sont incontestées, justifie

lumières complè-

haut d'un

mur pour

passer de cette vie dans
'

une autre

qu'il croyait meilleure

;

car

il

crime faussement ou justement imputé dont le j)oids pût lui paraître insupportable; si donc il se donna k mort, s'il brisa ces liens si doux de la vie, ce fut par pure grandeur d'âme. Eh bien je dis que si l'action de Cléombrote est grande, elle n'est du moins pas bonne et j'en atteste Platon lui-même, Platon, qui n'aurait pas manqué de se donner la mort et de prescrire, le suicide aux autres, si ce môme génie qui lui révélait l'immortalité de l'âme, ne lui avait fait com
!

avait ni calamité, ni

;

tement ses imitateurs. Pour nous, que pouvons-nous dire de mieux sur l'action de Caton, sinon que ses propres amis, hommes éclairés tout autant que lui, s'efforcèrent de l'en dissuader, ce qui prouve bien qu'ils voyaient plus de faiblesse que de force d'âme dans cette résolution, et l'attribuaient moins à un principe d'honneur qui porte à éviter l'infamie qu'à un sentiment de pusillanimité qui rend le malheur insupportable. Au surplus, Caton
*

En

effet,

dans

le

Pkêdon même, Platon

se prononce formelle-

ment contre
la
'

le suicide, soit au

nom

de

la religion, soit
fr.,

au nom de

philosophie.
*

Voyez

' '

Jug. XI.


S.

Matt. X, 23.

le

Phédon,

trad.

tome

l,

p. 194 et suiv.

'

'

Ibid. xvi, 30.
T'use, qu., lib.
l,

Voyez

Tite-Live,

Voyez Cicérou,

Joan. xiv, 2. lib. cxiv, Epitome, et Cicéron,
cap. 30.

De

oflic, lib.

i,

cap. 31.

cap. 3], et TuscuLj

lib. l,

Alg.

— Tome

XllI.

18
lui

LA CITÉ DE DIEU.
de Rome, une de ces victoires qui, loin de contrister les bons citoyens, arrachent des

même s'est trahi par le conseil donné en mourant à son fils bien-aimé. Si en effet c'était une chose honteuse de vivre sous la dominalion de César, pourquoi le père conseille-t-il

louanges à l'ennemi lui-même. Vaincu à son
tour,
(|iie
il

aima mieux

se résigner et rester captif

au fils de subir cette honte, en lui recommandant de tout espérer de la clémence du vainqueur? Pourquoi ne pas l'obliger plutôt à périr avec lui? Si Tonjuatus a mérité des
éloges pour avoir
fait

s'affranchir et devenir meurtrier de lui-

mourir son

fils,

quoique

vainqueur, parce qu'il avait combattu contre SCS ordres ', pourquoi Caton épargne-t-il son fils, comme lui vaincu, alors qu'il ne s'épargne
pas

Inébranlable dans sa patience à subir joug de Carthage, et dans sa fidélité à aimer Rome, il ne consentit pas plus à dérober son corps vaincu aux ennemis, qu'à sa patrie son cœur invincible. S'il ne se donna pas la mort, ce ne fut point par amour pour la vie. La preuve, c'est que pour garder la foi de son
le

même.

lui-même? Y

avait-il plus

de honte à être

serment,

il

n'hésita point à retourner à Car-

\ainqueur en violant la discipline, qu'à reconnaître un vainqueur en subissant l'humiliation? Ainsi donc Caton n'a point pensé qu'il fût honteux de vivre sous laJoi de César triomphant, puisque autrement il se serait servi, pour sauver l'honneur de son fils, du même fer dont il per(,a sa poitrine. Mais la
vérité est qu'autant
ses
il

thage, plus irritée contre lui de son discours

au sénat romain que de ses victoires.

Si

donc

un homme qui tenait si peu à la vie a mieux aimé périr dans les plus cruels tourments que se donner la mort, il fallait donc que le suicide fût à ses yeux un très-grand crime. Or,
parmi
citer
les citoyens

de

Rome

les

plus vertueux

aima son

fils,

sur qui

et les plus

dignes d'admiration, en peut-on
le

vœux

et sa volonté appelaient la

clémence

un

seul qui soit supérieur à Régulus?

de César, autant il envia à César (comme César l'a dit lui-même, à ce qu'on assure -), la gloire de lui pardonner; et si ce ne fut pas de
l'envie, disons,

en lermes plus doux, que ce

corrompre, puisil resta pauvre ni l'adversité ne put le briser, puisqu'en face de si terribles supplices il accourut intréNi la prospérité ne put
si

qu'après de
'

grandes victoires

;

fut de la honte.

pide. Ainsi donc, ces

courageux

et illiTstres

personnages, mais qui n'ont après tout servi

CHAPITRE XXIV.
LA VERTU DES CHRÉTIENS l'eMPORTE SUR CELLE DE RÉGULUS, SUPÉRIEURE ELLE-MÊME A CELLE DE
CATON.

que leur

patrie terrestre, ces religieux obser-

Nos adversaires ne veulent pas que nous
préférions à Caton le saint

honuue

Job, qui
les plus

aima mieux

souffrir

dans sa chair

cruelles douleurs,

que de

s'en délivrer par la

mort, sans parler des autres saints que l'Ecriture, ce livre éminemment digne d'inspirer
confiance et de faire autorité, nous montre
résolus à supporter la captivité et la domination des

jours.
et

Eh

ennemis plutôt que d'attenter à leurs bien! prenons leurs propres livres,
:

foi jurée, mais qui n'attestaient que de faux dieux, ces hommes qui pouvaient, au nom de la coutume et du droit de la guerre, frapper leurs ennemis vaincus n'ont pas voulu, même vaincus par leurs ennemis, se frapper de leur propre main; sans craindre la mort, ils ont préféré subir la domination du vainijueur que s'y soustraire par le suicide. Quelle leçon pour les chrétiens, adorateurs du avec vrai Dieu et amants de la céleste pairie quelle énergie ne doivent-ils pas repousser l'idée du suicide, quand la Providence divine, pour les éprouver ou les châtier, les soumet Qu'ils ne pour un lemjJS au joug ennemi

vateurs de la

,

!

I

nous y trouverons des motifs de préférer c'est Marcus Réquelqu'un à Marcus Caton gulus. Caton, en effet, n'avait jamais vaincu
dédaigna de se soumettre et préféra se donner la mort. Régulus, au contraire, avait vaincu les Carlhsginois.
César
;

craignent point, dans cetle humiliation passagère
,

d'être

voulu naître
Très-Haut
;

abandonnés par humble, bien qu'il

celui

qui a

s'appelle le

vaincu par

lui,

il

et qu'ils se

souviennent enfin qu'il
les autorise

n'y a plus pour eux de discipline militaire, ni

de droit de

la

guerre qui

Général l'omain,

il

avait remporté, à la gloire
Aulu-Gelle,

conunande

la

mort du vaincu.

Si

ou leur donc un vrai

Voyez Tite-Live,

lib. viii,

cap.

7

;

lib. ix,

cap. 13;

Valère Maxime, lib. II, cap. 7, § 8. ' Pkuarque, Yie de Catott, ch. 72,

* Sur la pauvreté de Régulus, voyez Tite-Live, lib. xvill, epit.; Sénèque, Cunsol. ad hdv., Valère Maxime, lib. iv, cap. 4, § G
;

cap. 12.

Livr.E
clirotien

I.

LES GOTHS A ROME.

19

ne doit pas frapper mêiiicnn ennemi
(|ui est

CHAPITRE XXVI.
II,

qni a attonto ou

sur

le iioint d'attenter la

contre

lui,

quelle peut donc être

source de
petit se

n'est point permis de suivre l'exemple des

cette détestable erreur

que l'iiomme

SAINTS EN CERTAINS CAS OU LA FOI NOUS ASSURE
qu'ils

tuer, soit parce qu'on a péché, soit de

peur

ont agi PAR DES MOTIFS PARTICULIERS.
plusieurs saintes
persécution, pour
violence,

qu'on ne pèche

à

son détriment?

On objecte l'exemple de femmes qui, au temps de la
soustraire leur
se précipitèrent

CHAPITRE XXV.
IL

NE FAUT POINT ÉVITER UN PÉCHÉ PAK UN AUTRE.
Mais
il

est à craindre, dit-on,

que soumis à

elles devaient infailliblement être entraînées et périr. L'Eglise catholique, dit-on, célèbre leur mar-

pudeur à une brutale dans un fleuve où

un outrage
par
le \if

brutal, le corps n'entraîne l'àmej

tyre avec

aiguillon de la volupté, à donner au
;

dois

me

une solennelle vénération '. Ici je défendre tout jugement téméraire.

péché un coupable contentement et dès lors, doit se tuer, non pour éviter le péché à autrui, mais pour s'en préserver luimême. Je réponds que celui-là ne laissera point son âme céder à l'excitation d'une sensualité étrangère qui vit soumis à Dieu et à la divine sagesse, et non à la concupiscence de la chair. De plus, s'il est vrai et évident que c'est un crime détestable et digne de la damnation de se donnerlamorf,ya-t-il un homme assez insensé pour parler de la sorte Péchons maintenant, de crainte que nous ne venions à pécher plus tard. Soyons homicides, de crainte
le chrétien
:

L'Eglise a-t-elle obéi à

une

inspiration divine,

manifestée par des signes certains, en honorant ainsi la mémoire de ces saintes femmes ? Je
l'ignore; mais cela peut être. Qui dira si ces vertueuses femmes, loin d'agir humainement, n'ont pas été divinement inspirées, et si, loin
d'être égarées par le délire, elles n'ont pas

exécuté

un ordre
il

d'en haut,

comme

fit

Sam-

permis de croire qu'il ait agi autrement-? Lorsque Dieu parle et intime
n'est pas

son, dont

d'èlre plus tard adultères.

Quoi donc si l'inigrande qu'il n'y ait plus à choisir entre le crîme et l'innocence, mais o opter entre deux crimes, ne vaut-il pas mieux pré!

un commandement précis, qui oserait faire un crime de l'obéissance et accuser la piété de se montrer trop docile? Ce n'est point à dire maintenant que le premier venu ait le
droit

quité est

si

d'immoler son

fils

à Dieu, sous prétexte

d'imiter l'exemple d'Abraham.

En

effet,

quand

un
rité

soldat tue

un
,

homme
n'est
loi

pour obéir

à l'auto-

férer

un

adultère incertain et à venir à
et certain
la
;

un

homicide actuel

et le

péché, qui

peut être expié par

pénitence n'est-il point

aucune place pour ces fidèles qui se croient obligés à se donner la mort, non pour épargner un crime à leur prochain, mais de peur que la brutalité qu'ils subissent n'arrache h leur volonté un consentement criminel. Mais loin de moi, loin de toute âme chrétienne, qui, ayant mis sa confiance en Dieu, y trouve son appui loin de nous tous cette crainte de céder à l'attrait honteux de la volupté de la chair Et si cet esprit de révolte
au repentir? Ceci
soit dit
,
!

préférable à celui qui ne laisse

coupable d'homicide au contraire, s'il n'obéit pas, il est coupable de désertion et de révolte '. Supposez, au contraire, qu'il eût agi de son autorité privée, il eût été responsable du sang versé de sorte que, pour une même
il

légitime

devant aucune

civile;

;

action, ce soldat est
il

justement

j)uni, soit

quand

sans ordre, soit quand ayant ordre de la faire, il ne la fait pas. Or, si l'ordre d'un
la fait

général a une si grande autorité, que dire d'un commandement du Créateur? Ainsi donc,

permis à celui qui
obéir à celui dont
priser les ordres
;

sait qu'il est

défendu
si c'est

d'at-

tenter sur soi-même, de se tuer,
il

pour

sensuelle, qui reste attaché à nos

membres,

même
par sa

loi

aux approches de la mort, agit comme propre en dehors de la loi de notre

permis de méprenne garde que l'ordre ne soit pas douteux. Nous ne pénétrons, nous, dans les secrets de la conscience
n'est pas

mais

qu'il

volonté, peut-il y avoir faute, quand la volonté refuse, puisqu'il n'y en a pas, quand elle est

d'autrui que

par ce qui est confié à notre

suspendue par

le

sommeil

?

^ On peut citer, parmi ces saintes femmes, Pélagie, sa mère et ses sœurs, louées par saint Ambroise, De Virgin.^ lib. m, et Episl. vu. Voyez aussi, sur la mortiiéroique des deux vierges, Bernice et Proadocc, le discours de saint Jean Chrysostome, t. II, p. 756 et suiv. de la nouvelle édition.

'
'

Voyez plus haut, ch. 21. Comparez saint Augustin, De

lib.

arb.,

lib.

i,

n. Il et 12.

20
oreille, et

LA CITÉ DE DIEU.
talions,

nous ne protendons pas an jugement « Nul ne sait ce qui se a passe dans l'homme, si ce n'est l'esprit de ». Ce que nous di« l'homme qui est en lui sons, ce que nous affirmons, ce que nous approuvons en toutes manières, c'est que personne n'a le droit de se doimcr la mort, ni pour éviter les misères du temps, car il riscjue de tomber dans celles de l'éternité, ni à cause des péchés d'autrui, car, pour éviter un péché qui ne le souillait pas, il commence par se charger lui-même d'un péché qui lui est propre, ni pour ses péchés passés, car, s'il a péché, il a d'autant plus besoin de vivre pour
des choses cachées
: *

de ces

mêmes

tentations
la

aurait à craindre sous

que l'on domination d'un
sont insépara-

maître, et de mille autres

([ui

bles de noire condition mortelle? à ce compte,

pourquoi perdrions-nous notre temps à enllammer le zèle des nouveaux baptisés par de vives exhortations, à leur inspirer famour de la pureté virginale, de la continence dans le veuvage, de la fidélité au lit conjugal, quand nous avons à leur indiquer un moyen de salut beaucoup plus sûr et à l'abri de tout péril, c'est de se donner la mort aussitôt après la rémission de leurs péchés, afin de paraître
ainsi plus sains et plus purs
s'il

devant Dieu? Or,

faire pénitence, ni enlin, par le désir

d'une vie meilleure, car il n'y a point de vie meilleure pour ceux qui sont coupables de leur mort.

y a quelqu'un qui s'avise de donner un pareil conseil, je ne dirai pas Il déraisonne
: :

;

je dirai

II

est fou.

Comment donc

serait-il

CHAPITRE XXVII.
SI

LA MORT VOLONTAIRE EST DÉSIKA-BLE COMME

UN REFUGE CONTRE LE PÉCHÉ.
Reste
et

un

dernier motif dont
la crainte

j'ai

déjà parlé,

de se donner qu'on éprouve d'être entraîné au péché par les caresses de la volupté ou par les tortures de la douleur. Admettez ce motif comme légitime, vous serez qui consiste à fonder
le droit

la

mort sur

conduits par
conseiller

le

aux

hommes

progrès du raisonnement à de se donner la mort

trice

au moment où, purifiés par l'eau régénéradu baptême, ils ont reçu la rémission de tous leurs péchés. Le vrai moment, en effet,
c'est

permis de tenir à un homme le langage que « Tuez-vous, de crainte que, vivant « sous la domination d'un maître impudique, « vous n'ajoutiez à vos fautes vénielles quelque plus grand péché », si c'est évidemment un crime abominable de lui dire: «Tuez-vous, « aussitôt après l'absolution de vos péchés, de « crainte que vous ne veniez par la suite à en « commettre d'autres et de plus grands, vivant « dans un monde plein de voluptés attrayantes, « de cruautés furieuses, d'illusions et de ter«reurs». Puisqu'un tel langage serait criminel, c'est donc aussi une chose criminelle de se tuer. On ne saurait, en effet, invoquer aucun motif qui fût plus légitime ; celui-là ne l'étant pas, nul ne saurait l'être.
voici
: ce

de se mettre à couvert des péchés futurs,

quand tous les anciens sont effacés. Or, si la mort volontaire est légitime, pourquoi ne pas
choisir ce

CHAPITRE XXVIII.
POURQUOI
AIENT
DIEU A PERMIS QUE LES BARBARES ATTENTÉ A LA PUDEUR DES FEMMES

moment

de préférence

?

quel motif

peut retenir un nouveau baptisé? pourquoi exposerait-il encore son âme purifiée à tous les périls de la vie, quand il lui est si facile « Celui qui d'y échapper, selon ce i)réceple a aime le péril y tombera^? » pourquoi aimer tant et de si grands périls, ou, si on ne les
:

CHRÉTIENNES.
Ainsi donc, fidèles servantes de Jésus-Christ,

ne vous soit point à charge parce ennemis se sont fait un jeu de votre chasteté. Vous avez une grande et solide con-

que que

la vie

les

aime pas, pourquoi s'y exposer en conservant une vie dont on a le droit de s'affranchir? estpervers et il possible d'avoir le cœur assez l'esprit assez aveuglé pour se créer ces deux obligations contradictoires l'une, de se donner la mort, de peur que la domination d'un maître ne nous fasse tomber dans le péché; afin de supporter une de vivre l'autre existence pleine à chaque heure de ten:

solation,

si

votre conscience vous rend ce té-

moignage que vous n'avez point consenti au
derez-vous pourquoi

péché qui a été permis contre vous. Demanpermis? qu'il il a été
suffise
le

vous

de savoir que
et qui le

a créé

monde

,

,

fonde en ses conseils; « «ses jugements et insondables ses voies'

la Providence, qui gouverne, est proimpénétrables sont
».

Toutefois descendez au fond de votre cons•

'

I

Cor.

IJ,

11.—

Eccle3.

m,

27.

Rom.

xr, 33.

LIVRE

I.


si

LES GOTHS A ROME.
ces

21

cience, et demandez-vous sincèrement

volonté

•,

ces

femmes ont perdu l'honneur par
que
la prospérité

dons de pureté, de continence, de chasteté n'ont pas enflé votre orgueil, si, trop charmées par les louanges des hommes, vous n'avez point enviéàque!(iues-unesde vos compagnes ces mêmes vertus. Je n'accuse point, ne sachant rien, et je ne puis entendre la réponse de votre conscience mais si elle est telle que je le crains, ne vous étonnez plus d'avoir perdu ce qui vous faisait espérer les empressements des hommes, et d'avoir conservé ce qui échappe à leurs regards. Si vous n'avez pas consenti au mal, c'est qu'un secours d'en haut est venu fortiûer la grâce divine que vous
;

la violence, afin

ne pervertît

pas leur modestie. Ainsi donc, ni celles qui
étaient trop flères de

leur pureté, ni celles

que

le

malheur

seul a préservées de l'orgueil,
;

n'ont perdu la chasteté seulement elles ont gagné l'humilité celles-là ont été guéries d'un mal présent, celles-ci préservées d'un mal à
;

venir.

Ajoutons enfin que, parmi ces victimes de violence des barbares, plus d'une peut-être s'était imaginée que la continence est un bien corporel que l'on conserve tant que le corps
la

alliez perdre, et l'opprobre

subi devant les
cette gloire

n'est pas souillé, tandis qu'elle est un bien du corps et de l'âme tout ensemble, lequel réside

hommes
Ames
côté,

a remplacé

pour vous

dans

humaine que vous

risquiez de trop aimer.

timides, soyez deux fois consolées; d'un

la force de la volonté, soutenue par la grâce divine, et ne peut se perdre contre le gré de son possesseur. Les voilà maintenant

l'autre, un châtiment; une épreuve qui vous justifie, un châtiment qui vous corrige. Quant à celles d'entre vous dont la conscience ne leiu' reproche pas de s'être enorgueillies de posséder la pureté des vierges, la continence des veuves, la chasteté

une épreuve, de

délivrées de ce faux préjugé; et quand leur conscience les assure du zèle dont elles ont servi Dieu, quand leur solide foi les persuade

que ce Dieu ne peut abandonner qui

le sert et

l'invoque de tout sou cœur, sachant du reste, de science certaine, combien la chasteté lui
est agréable, elles doivent nécessairement conclure qu'il n'eût jamais permis l'outrage souffert

des épouses, qui,

le

cœur

plein d'humilité

',

se sont réjouies avec crainte de posséder le

don de Dieu % sans porter aucune envie à leurs émules en sainteté, qui dédaignant enfin l'estime dus hommes, d'autant ])Ius grande pour l'ordinaire que la vertu qui les obtient
est

par des

âmes
le

saintes,

si

cet outrage eût

pu leur ravir
et

don

qu'il leur a fait

lui-même

qui

les lui

rend aimables,

la sainteté.

plus rare,

ont souhaité l'accroissement
saintes

du nombre des

âmes

CHAPITRE XXIX.
RÉPONSE QUE LES ENFANTS DU CHRIST DOIVENT
F.ilRE AUX INFIDÈLES, QU.\ND CEUX-CI LEUR REPROCHENT QUE LE CHRIST NE LES A PAS MIS A COUVERT DE LA FUREUR DES ENNEMIS.

plutôt

que

sa di-

minution qui les eût fait paraître davantage; quant à celles-là, qu'elles ne se plaignent pas
d'avoir
souffert
la

brutalité

des barbares

,

qu'elles n'accusent point Dieu de l'avoir per-

mise, qu'elles ne doutent point de sa providence, qui laisse faire ce que nul ne commet

Toute

la

famille

du Dieu

véritable et souve-

impunément. 11 est en effet certains [lenchants mauvais qui pèsent secrètement sur l'âme, et
auxquels
la justice

rain a donc

un

solide motif de consolation

de Dieu lâche

les

rênes à

établi sur un meilleur fondement que l'espérance de biens chancelants et périssables; elle

un certain jour pour en réserver la punition au dernier jugement. Or, qui sait si ces saintes femmes, dont la conscience est pure de tout orgueil et qui ont eu à subir dans leur corps
la violence des barbares,

doit accepter

sans regret la vie temporelle
s'y

elle-même, puisqu'elle
s'y attacher,

prépare à la vie

éternelle, usant des biens de ce

monde

sans

qui

sait si elles

ne

comme fait un voyageur, et subissant les maux terrestres comme une épreuve
ou un châtiment. Si on insulte à sa résignation, si on vient lui dire, aux jours d'infortune «Où est ton Dieu-?» qu'elle demande à son tour à ceux qui l'interrogent, où sont
:

nourrissaient pas quelque secrète faiblesse,

qui i)ouvait dégénérer en faste ou en superbe, au cas où, dans le désordre universel, cette

humiliation leur eût été épargnée? De même que plusieurs ont été emportés par la mort,
afin
'

que

l'esprit
Ifi.

du mal ne
ir,

pervertît pas leur

leurs dieux, alors qu'ils endurent ces niénies souffrances dont la crainte est le seul principe
'

Rom. xu,

Psal.

II.

Sap. IV, 11.

Psal. iLI, i.

LA CITÉ DE DIEU.
de leur piété '. Pour nous, enfants du Clirist, nous répondrons Notre Dieu est partout présent et tout entier partout; exempt de limites,
:

cette rivale

l'avis contraire

de l'empire romain, et combattait de Caton '. Il prévoyait les

suites d'une sécurité fatale à des
et

âmes énervées

peut être présent en restant invisible et s'absenter sans se mouvoir. Quand ce Dieu
il

voulait qu'elles fussent protégées par la

crainte,

comme

des pupilles par

un

tuteur.

II

m'afflige,

c'est

pour

cliàtier

pour éprouver ma vertu ou mes péchés et en échange de
;

voyait juste, et l'événement prouva qu'il avait
raison. Carthage

une

fois détruite, la

répunaI

maux
il

temporels,
réserve

si

je les

souffre avec piété,
éternelle. Mais

blique romaine fut délivrée sans doute d'une

me

une récompense

grande terreur; mais combien de
concorde entre
par
les

maux

vous, dignes à peine qu'on vous parle de vos
dieux, qui êtes-vous en face du mien
« «
,

quirent successivement de cette prospérité

la

«

plus

citoyens affaiblie et dé-

redoutable que tous les dieux; car tous les

truite, bientôt des séditions sanglantes, puis,

dieux des nations sont des démons, et

le

un enchaînement de
civile

causes funestes, la
flots

«

Seigneur a

fait les

cieux

-

? »

guerre
tel

avec ses massacres, ses
;

de

sang, ses proscriptions, ses rapines

enfin,

un

CHAPITRE XXX.
CEUX QUI s'Élèvent contre la religion chrétienne NE SONT AVIDES QUE DE HONTEUSES
PROSPÉRITÉS.
Si cet illustre Scipion Nasica, autrefois votre souverain Pontife, qui dans la terreur de la guerre punique fut choisi d'une voix unanime

déluge de calamités que ces Romains, qui, au temps de leur vertu, n'avaient rien à redouter que de l'ennemi, eurent beaucoup
plus à souffrir, après l'avoir perdue,

de

la

main de

leurs propres concitoyens. La fureur

de dominer, passion plus effrénée chez le peuple romain que tous les autres vices de notre nature, ayant triomphé dans un petit

meilleur citoyen de Rome, pour aller recevoir de Phrygie l'image
par
le sénat,

comme

le

nombre de

citoyens puissants, tout lé reste,
le

abattu et lassé, se courba sous

joug-.

de la mère des dieux % si dont vous n'oseriez affronter

ce grand homme,
l'aspect,

pouvait

CHAPITRE XXXI.
PAR QUELS DEGRÉS
S'eST

revenir à la vie, c'est lui qui se chargerait de
rabattre votre impudence. Car enfin, qu'est-ce

ACCRUE CHEZ LES ROMAINS

les

qui vous pousse à imputer au christianisme maux que vous souffrez ? C'est le désir de
la sécurité

LA PASSION DE LA DOMINATION.

Comment, en effet,

cette passion se serait-elle

trouver
vos

dans

le vice, et

de vous

apaisée dans ces esprits superbes, avant

que

livrer sans obstacle à tout le

dérèglement de

mœurs. Si vous souhaitez la paix et l'abondance, ce n'est pas pour en user honnêtement, c'est-à-dire avec mesure, tempérance et piété, mais pour vous procurer, au prix de folles prodigalités, une variété infinie de vomœurs, au milieu de la prospérité apparente, une corruption mille fois plus désastreuse que toute
luptés, et répandre ainsi dans les
la

de s'élever par des honneurs incessamment renouvelés jusqu'à la puissance royale? Or,

pour obtenir le renouvellement de ces honneurs, la brigue était indispensable; et la brigue elle-même ne pouvait prévaloir que chez un peuple corrompu par l'avarice et la
débauclie. Or,
périté dont

comment
si

le

peujile devint-il

cruauté des ennemis. C'est ce que craignait
et,

Scipion, votre grand pontife,

au jugement

de tout

le sénat, le
il

meilleur citoyen de Rome,

quand
*

s'opposait à la ruine de Carthage,
d'usage

de cette prosjustement Scipion, quand il s'opposait avec une prévoyance admirable à la ruine de la plus redoutable et de la plus opulente ennemie de Rome. II aurait voulu que la crainte servit de frein à la lieilet

avare et débauché? par un
s'alarmait

cence, que la licence
dans l'ancienne république de mais il est bon faire des prières publiques, aux jours de grand péril de rappeler ici qu'au moment où Alaric parut devant Rome, cette vieille coutume fut encore mise en pratique par le sénat romain.
sait assez qu'il était
;

comprimée
pour

arrêtât l'essor
et qu'ainsi la
le satut
1

On

de

la

débauche
iiût

et

de l'avurice,

vertu

croître et fleurir

de

la

Voyez Sozomène,
'

lib.

ix,
-v,

cap.

6;

Nicéphore,

AnnoL,

lib.

xiir,

république, et avec la vertu, la liberté

Ce fut
senti-

cap. 35, et Zozime, lib.
Psal.

cap. 11.

par
*

le

même principe
Vie
tle

et

dans un
^

même

xcv,

4, 5.

'C'est à Pessinonte, en Phrygie, qu'on alla chercher la statue de Cybèle. L'oracle de Delphes avait prescrit d'envoyer à sa rencontre le meilleur citoyen de liome. Voyez Cicéron, De aru&p. l'csp., cap. 13; Tite-Live, lib. xxix, cap. M.

Voyez Plutarque, Voyez
Snlluste
lilj. il,
,

Caton V ancien

et Tite-Live, lib. j£li,\,

epit,

de Belïo Jiujurth., cap. 41 et

sq., et Velleius

Paterculus,

init.

LIVRE
ment de
je parle

I.

LES GOTHS A ROME.

23

patriotique prévoyance que Scipion,

moi qui vous devez honorer, de Scipion ou de
vos dieux.

toujours de l'illustre pontife que le

Au

surplus,

si

la peste vint à cesser,

sénat proclama par

un choix unanime le meilleur citoyen de Rome, détourna ses collèy;ues du dessein qu'ils avaient formé de construire un ampliiiliéàire. Dans un discours
plein d'autorité,
il

ce ne fut point parce que la folle passion des

jeux plus raffinés de

la

scène s'empara d'un

peuple belliqueux
lors

leur persuada de ne pas

connu jusqu'aque les jeux du cirque mais ces démons méchants et astucieux, prévoyant que la peste
(jui

n'avait
;

souffrir

que

la

mollesse des Grecs vînt cordes antiques

allait

bientôt finir,

saisirent cette

occasion

rompre

la virile austérité

mœurs

vertu romaine de la contagion d'une corruption étrangère. Le sénat fut si touché par cette grave éloquence qu'il défendit l'usage des sièges qu'on avait coutume de porter aux représentations scèiiiqnes. Avec
et souiller la

pour en répandre une autre beaucoup plus dangereuse et qui fait leur joie parce qu'elle s'attaque, non point au corps, mais aux

mœurs. Et de

fait,

elle

aveugla

et

corrompit

tellement l'esprit des Romains que dans ces derniers temps (la postérité aura peine à le
croire),

quelle ardeur ce grand
pris d'abolir les jeux
sister

homme

eùt-il entre-

parmi
et

les

malheureux échappés au sac

mêmes,

s'il

eût osé ré-

de

Rome

qui ont pu trouver

un

asile à

à
!

l'autorité

de ce qu'il appelait des

Carthage, on en a vu plusieurs tellement possédés de cette étrange maladie qu'ils couraient

dieux

car

il

ne savait pas que ces prétendus

dieux ne sont que de mauvais démons, ou s'il le savait, il croyait qu'on devait les apaiser
plutôt

chaque jour au théâtre s'enivrer follement du
spectacle des histrions.

que de

les

mépriser. La doctrine céleste

annoncée aux Gentils, pour purifier leur cœur par la foi, transformer en eux la nature humaine par une humble
n'avait pas encore été
piété, les et les

CHAPITRE XXXllI.
LA RUINE DE ROME n'a PAS CORRIGÉ LES VICES DES

ROMAINS.

rendre capables des choses divines délivrer enfin de la domination des es-

Quelle est donc votre erreur, insensés, ou

prits superbes.

CHAPITRE XXXII.
DE l'Établissement des jeux scéniques.

Sachez donc, vous qui l'ignorez,

et

vous

aussi qui feignez l'ignorance, n'oubliez pas,

au milieu de vos murmures contre votre libérateur, que ces jeux scéniques, spectacles de turpitude, œuvres de licence et de vanité, ont
été établis a

vous transporte Quoi en croit les récils des voyageurs, le désastre de Rome fait jeter un cri de douleur jusque chez les peuples de rOrient ', au moment où les cités les plus illustres dans les plus lointains pays font de votre malheur un deuil public, c'est alors que vous recherchez les théâtres, que vous y courez, que vous les remplissez, que vous en enveniplutôt, quelle fureur
! !

au moment où,

si

l'on

mez encore
cette

le poison.

C'est cette souillure et

Rome, non par
le

la

corruption des

perte

des âmes,

ce

renversement de

hommes, mais par

commandement

de vos

toute probité et de

tout sentiment honnête

dieux. Mieux eût valu accorder les honneurs divins à Scipion que de rendre un culte à des

dieux de cette sorte, qui n'étaient certes pas meilleurs que leur pontife. Ecoutez-moi un instant avec attention, si toutefois votre esprit, longtemps enivré d'erreurs, est capable
d'entendre
la

que Scipion redoutait pour vous, quand il s'opposait à la construction d'un amphithéâtre, quand il prévoyait que vous pourriez aisément vous laisser corrompre par la bonne fortune, quand il ne voulait pas qu'il ne vous
restât plus

d'ennemis à redouter. H n'estimait

voix de la raison

:

Les dieux

commandaient que

l'on célébrât des

jeux de
*,

pas qu'une cité fût fiorissante, quand ses murailles sont debout et ses mœurs ruinées. Mais
le

théâtre pour guérir la peste des corps

et

Scipion, pour prévenir la peste des âmes, ne

voulait pas que le théâtre
S'il

même fût construit.

séducteur des démons a eu plus de pouvoir sur TOUS que la prévoyance des sages. De là vient que vous ne voulez pas qu'on vous impute
le

vous reste encore quelque lueur d'intelligence pour préférer l'âme au corps, dites'

mal que vous

faites et

que vous impu-

et

Voyez THe-Live, lib. vu, cap. 2; Val. TertuUien, Dr Spcctac, cap. 5.

Ma.x., lib.ll,cai).

I,

§

2,

' Les témoignages de cette douleur immense et universelle abondent dans les historiens. Voyez les lettres de saint Jérôme, notamment £i»sl.xvi, ad Principiani, et LX-x-Vli, adMarccll. et Anapsychiam.

24
tez

LA CITE DE DIEU.
aux chrétiens celui que vous
souffrez. Cor-

rompus par la bonne fortune, incapables d'être
corrigés par la mauvaise, vous ne cherchez

pendant du moins qu'elle accomplit son voyage à travers ce monde, plus d'un qui est uni à ses frères par la communion des mêmes
sacrements, sera banni un jour de la société des saints. De ces faux amis, les uns se tien-

pas dans la paix la tranquillité de l'Etat, mais
rim|)unité de vos vices. Scipion vous souhaitait la crainte de l'ennemi pour vous retenir
vous, écrasés par l'ennemi, vous ne pouvez pas même contenir
la

sur

pente de

la licence, et

\os dérèglements

;

tout l'avantage de votre
;

calamité, vous l'avez perdu

vous êtes devenus

misérables, et vous êtes restés vicieux.

CHAPITRE XXXIV.
LA CLÉMENCE DE DIEU A ADOUCI LE DÉSASTRE DE

ROME.

nent dans l'ombre, les autres osent mêler ouvertement leur voix à celle de nos adversaires, I)Our murmurer contre le Dieu dont ils portent la marque sacrée, jouant ainsi deux rôles contraires et fréquentant également les théâtres et les lieux saints. Faut-il cependant désespérer de leur conversion? Non, certes, puisque parmi nos ennemis les plus déclarés, nous avons des amis prédestinés encore inconnus à eux-mêmes. Les deux cités, en effet, sont mêlées et confondues ensemble pendant
cette vie terrestre jusqu'à ce qu'elles se sépa-

]

vous vivez, vous le devez à Dieu, à ce Dieu qui ne vous épargne que pour vous avertir de vous corriger et de faire pénitence, à ce Dieu qui a permis que malgré votre ingratitude vous ayez évité la fureur des ennemis, soit en vous couvrant du nom de ses serviteurs, soit en vous réfugiant dans
Et cependant
si

'

rent au dernier jugement. Exposer leur naissance, leur progrès et leur fin, c'est ce que
je vais essayer
ciel et

avec l'assistance du de Dieu, qui tirera de ce contraste un plus vif éclat.

de

faire,

pour

la gloire

de

la cité

les églises

de ses martyrs.

CHAPITRE XXXVI.
DES SUJETS qu'il CONVIENDRA DE TRAITER DANS
LES LIVRES SUIVANTS.

On

dit

que Rémus

pler leur ville,

Romulus, pour peuétablirent un asile où les plus
et

grands criminels étaient assurés de l'impunité '. Exemple remarquable et qui s'est renouvelé de nos jours à l'honneur du Christ 1 Ce qu'avaient ordonné les fondateurs de

Mais avant d'aborder cette entreprise,
rejettent les

j'ai

encore quelque chose à répondre à ceux qui

malheurs de l'empire romain sur
'.

Rome,
fait

ses destructeurs l'ont

également or-

notre religion, sous prétexte qu'elle défend de
sacrifier

donné. Mais quelle merveille que ceux-là aient pour augmenter le nombre de leurs ci-

aux dieux

Il

faut

pour cela que
le

je

rapporte (autant du moins que
et le

ma mémoire
permettront)

toyens ce que ceux-ci ont fait pour augmenter le nombre de leurs ennemis ?

besoin de

mon

sujet

tous les

maux

qui sont arrivés à l'empire ou
calamités qu'ils

aux provinces qui en dépendent avant que

CHAPITRE XXXV.
l'église a DES ENFANTS CACHÉS PARMI SES ENNEMIS

cette défense n'eût été faite

:

ET DE ÎALX AMIS PABMI SES ENFANTS. y en a que nous pouvons opposer à nos ennemis, nous enfants du Seigneur Jésus, rachetés de son sang et
(et il

Tels sont les

moyens de défense

peut-être de plus puissants encore)

ne manqueraient pas de nous attribuer, si notre religion eût paru dès ce temps-là et interdit leurs sacrifices impies. Je montrerai ensuite pourquoi le vrai Dieu, qui tient en sa main tous les royaumes de la terre, a daigné accroître le leur, et je ferai voir que leurs
prétendus dieux, loin d'y avoir contribué, y ont plutôt nui, au contraire, par leurs fourberies et leurs prestiges. Je

membres de la cité

ici-bas étrangère,

de

la cité

royale du Christ. N'oublions pas toutefois qu'au miheu de ces ennemis mêmes se cache plus d'un concitoyen futur, ce qui doit nous

terminerai en réfu-

tant ceux qui, convaincus sur ce dernier point

par des preuves

si

claires, se

retranchent à

pas sans avantage de supporter patiemment comme adversaire de notre foi celui qui peut en devenir confesqu'il

faire

voir

n'est

soutenir qu'il faut servir les dieux^
'

uou pour

La

prohibitiou

seur.
'

De même, au
parait
ici

suivie par ValenliQien et
Vit.

du culte païen date de Constautin. Elle fut pourconsommée par Théodose. Voyez Eusèbe,
11,

sein de la cité de Dieu.
Mom.,
cap. 9.

Comt.,
cap.

lib.
115
;

cap.

43,

-11,

et lib. IT, cap.
llb.

23;

Nicéphore,

Siim Augustm

lib.vil
suivre Plutar.iue, Vit.

Augustin,

De

Théodore!, Mist. £ccl., Cons. Evang., lib. i, n. -12.

v,

cap. 21, et saint

LIVRE
les biens

1.

LES GOTHS A ROME.

25

de

la vie présente,

de

la vie

future. Ici la question

mais pour ceux si je ne
,

me

trompe, devient plus

diflicile et

monte

vers les régions sublimes. Nous avons affaire à des philosophes,

non pas aux premiers venus

d'entre eux, mais aux plus illustres et aux

ils ont aussi beaucoup d'opinions contraires aux nôtres, nous devons les réfuter et nous ne faillirons pas à ce devoir. Nous combattrons donc leurs assertions impies dans toute la force qu'il plaira à Dieu de nous départir, pour l'affermissement de la cité sainte, de la

plus excellents, lesquels sont d'accord avec

nous sur plusieurs choses puisqu'ils reconnaissent rame immortelle et le vrai Dieu, auteur et providence de l'univers. Mais comme
,

du culte de Dieu, sans lequel on ne saurait parvenir à la félicité promise. Je termine ici ce livre, afin de passer au nouveau sujet que je me propose de traiter.
vraie piété et

LIVRE DEUXIÈME.
Arffumenf.

maux que les nomains ont eu à subir avant Jésus-Clirisl pendant que norissail le deuionire que loin d'avoir élc préservée par ses dieux, Rome en a reçu les seuls maux véritables ou du moins les plus grands de tous, à savoir les vices de l'àine et la corruption des mœurs.
,

Saint Augustin traile des
; il

culte des faux dieux

CHAPITRE PREMIER.
IL EST

pour juges de
Marcellinus,

cet

ouvrage
fils,

,

ni

NÉCESSAIRE DE NE POINT PROLONGER LES DISCUSSIONS AU-DELA d'UNE CERTAINE MESURE.
Si le faible esprit

mon

cher

ni

vous-même, aucun de ceux
,

à qui je l'adresse
utile

et loyale et
fallait

dans un esprit de discussion de charité chrétienne s'il
j'aurais

de l'homme, au lieu de résister à l'évidence de la vérité, voulait se soumettre aux enseignements de la saine doctrine,

vous

toujours des réponses, dès que vous

verriez paraître

un argument nouveau

;

trop peur alors
blables
à
ces
,

comme un malade aux soins du

médecin,

jusqu'à ce qu'il obtînt de Dieu par sa foi et sa piété la grâce nécessaire pour se guérir, ceux qui ont des idées justes et qui savent les expri-

parle l'Apôtre
«

que vous ne devinssiez semmalheureuses femmes dont « qui incessamment apprenla vérité
'

nent sans jamais savoir

».

mer convenablement n'auraient pas besoin d'un long discours pour réfuter l'erreur. Mais comme l'infirmité dont nous parlons est aujourd'hui plus grande que jamais, à ce point
que
l'on

CHAPITRE

II.

RÉCAPITULATION DE CE QUI A ÉTÉ TRAITÉ

DANS LE PREMIER LIVRE.

voit

mouvements

des insensés s'attacher aux déréglés de leur esprit comme

Ayant commencé, dans

le livre

précédent,
j'ai

de traiter de la Cité de Dieu, à laquelle
tout cet ouvrage,

à la raison et à la vérité

même,

tantôt par

résolu, avec l'assistance d'en haut, de consacrer

l'effet d'un aveuglement qui leur dérobe la lumière, tantôt par suite d'une opiniâtreté

qui

la

leur

fait

repousser,

on

est

souvent

obligé, après leur avoir déduit ses raisons autant qu'un homme le doit attendre de son

mon premier soin a été de répondre à ceux qui imjiulent les guerres dont l'univers est en ce moment désolé et surtout le dernier malheur de Rome, à la reli,

gion chrétienne, sous prétexte qu'elle interdit
les

semblable de s'étendre beaucoup sur des choses très-claires, non pour les montrer à
,

sacrifices

faire

ceux qui les regardent, mais pour les faire toucher à ceux qui ferment les yeux de peur de les voir. Et cependant, si on se croyait tenu de répondre toujours aux réponses qu'on re-

abominables qu'ils voudraient aux démons. J'ai donc fait voir qu'ils

devraient bien plutôt attribuer à l'influence

du Christ le respect que les barbares ont montré pour son nom, en leur laissant, contre l'usage de la guerre, de vastes églises pour
lieu de refuge, et

quand finiraient les discussions ? Ceux qui ne peuvent comprendre ce qu'on dit, ou qui, le comprenant, ont l'esprit trop dur et trop rebelle pour y souscrire, répondent
çoit,

en honorant à

tel

point leur

toujours
«

;

mais,

comme
le

dit

l'Ecriture

:

« Ils
'

ne parlent que

langage de l'iniquité
est

»

;

et leur opiniâtreté infatigable

vaine.

Si

fois qu'ils

donc nous consentions à les réfuter autant de prennent avec un front d'airain la résolution de ne pas se mettre en peine de ce qu'ils disent, pourvu qu'ils nous contredisent
n'importe

comment

de ne se sont pas cru permis contre eux ce que leur permet contre tous le droit de la victoire. De là s'est élevée une question nouvelle pourquoi cette faveur divine s'est-elle étendue à des impies et à des ingrats, et |)ourqiioi, d'un autre côté, les désastres de la guerre ont-ils également frappé les impies et les hommes pieux? Je me suis quelque peu arce que cette arrêté sur ce point, d'abord
religion (celle
qu'ils feignaient

du moins

professer), qu'ils

:

|

,

vous

voyez

combien

répartition ordinaire des bienfaits de la Provi-

C'est
'

notre labeur serait pénible, infini et stérile. pourquoi je ne souhaiterais pas avoir
Psal. xcxii,
1.

dence

et

des misères de l'humanité tombant inles

difleremment sur
'

bons

et

sur les méchants,

11

ïim. m,

7.

,

LIVRE
porte
puis
le

II.

ROME ET SES FAUX DIEUX.
;

27
libérales,

trouble dans plus d'une conscience

le sais,

qui,

munis d'études
connaissent

voulu, et c'a été mon principal objet, consoler de saintes femmes, cbastes et pieuses
j'ai

l'histoire et

les faits

aiment que j'ai dessein

de rappeler; mais afin de nous rendre odieux
à la foule ignorante,
ils

victimes d'une violence qui a

[lU attrister

leur

feignent de ne pas les

pudeur, mais non souiller leur pureté, de peur qu'elles ne se repentent de vivre , elles qui
n'ont rien dans leur vie dont elles aient à se
repentir. J'ai ajouté ensuite quelques réflexions

savoir et s'efforcent de faire croire au vulgaire

que

les

désastres

qui, selon l'ordre de
les

la

nature,

afthgent

hommes

à

certaines

contre ceux
ces

(|ui

osent insulter aux infortunes

époques et dans certains lieux, n'arrivent présentement qu'à cause des progrès du christianisme qui se répand partout avec un éclat et une réputation incroyables, au détriment

subies par les chrétiens et en particulier par

malheureuses femmes restées chastes et saintes dans l'humiliation de leur pudeur; adversaires sans bonne foi et sans conscience
,

indignes enfants
tant de

de

ces

Romains

renommés par

belles

actions dont

l'histoire conservera le souvenir, mais qui ont trouvé dans leurs descendants dégénérés les

donc combien de calamités Rome a été accablée avant que Jésus-Christ ne se fût incarné, avant que son nom n'eût brillé parmi les peuples de cette gloire dont ils sont
avec nous de

du

culte des dieux. Qu'ils se souviennent

vainement jaloux. Comment

justifieront-ils

plus grands ennemis de leur gloire. Piome, en
effet,

leurs dieux sur ce point, puisque, de

leur

fondée par leurs aïeux et portée à un si haut point de grandeur, ils l'avaient plus
abaissée par leurs vices qu'elle ne
sa chute
;

propre aveu, ils ne les servent que pour se mettre à couvert de ces calamités qu'il leur

l'a

été par

tomber que des pierres et du bois, au lieu que leurs vices avaient ruiné leurs mœurs, fondement et ornement des empires, et allumé dans les âmes des passions mille fois plus dévorantes que les feux qui ont consumé les palais de Rome. C'est par là que j'ai terminé le premier livre. Mon dessein maintenant est d'exposer les maux que Rome a soufferts depuis sa naiscar cette chute n'a
fait

maintenant de nous imputer ? Je les prie dire pourquoi ces dieux ont permis que de si grands désastres arrivassent à leurs adorateurs avant que le nom de Jésus-Christ partout proclamé, ne vînt offenser leur orgueil et mettre un terme à leurs sacrifices.
plaît

de

me

CHAPITRE

IV.

LES IDOLATRES N'ONT JAMAIS REÇU DE LEURS DIEUX

sance, soit dans l'intérieur de l'empire, soit

dans

les

provinces soumises

;

longue suite de

AUCUN PRÉCEPTE DE VERTU, ET LEUR CULTE A ÉTÉ SOUILLÉ DE TOUTES SOUTES d'INFAMIES.
Et d'abord pourquoi ces dieux ne se sont-ils
point mis en peine d'empêcher le dérèglement des mœurs ? Que le Dieu véritable se soit dé-

calamités que nos adversaires ne manqueraient pas d'attribuer à la religion chrétienne, si,
dès ce temps-là, la doctrine de l'Evangile eût
fait

librement retentir sa voix contre leurs

fausses et trompeuses divinités.

CHAPITRE m.
IL

tourné des peuples qui ne le servaient pas, c'a été justice ; mais d'où vient que les dieux, dont on regrette que le culte soit aujourd'hui interdit, n'ont établi aucune loi pour porter

SUFFIT DE CONSULTER l'hISTOIRE POUR VOIR

QUELS MAUX SONT ARRIVÉS AUX ROMAINS PENDANT qu'ils ADORAIENT LES DIEUX ET AVANT
l'Établissement de la religion chrétienne.

En

lisant le récit

se souvenir

que je vais tracer, il faut que parmi les adversaires à qui je
:

La justice aurait pour les actions des hommes, en échange de ceux que les hommes rendaient à leurs autels. On dira que nul n'est méchant que par le fait de sa volonté propre. Qui le nie ? mais ce n'en était pas moins l'offlce des dieux de ne pas laisser
?

leurs adorateurs à la vertu

voulu

qu'ils eussent des soins

m'adresse il y a des ignorants qui ont fait naître ce proverbe « La pluie manque, c'est « la faute des chrétiens ' ». Il en est d'autres -, je
'

ignorer à leurs adorateurs les préceptes d'une
vie honnête, de les

promulguer au contraire

avec

le

plus grand éclat, de dénoncer les pé-

cheurs par la bouche des devins et des oracles,
Ce
cap.
-10.

dicton paien est également rapporté par Tertullien, Apoloij., Voyez aussi ce que répond Arnobe sur ce point aux adver-

saires

du

christianisme, Contr. Gent.,

lib. i,

p. 3 et sq.

de rédition
qui, dans

Stewech.
=

cusait les chrétiens des malheurs de l'empire.
ici

Saint Augustin semble

faire allusion à

Symmaque,

son fameux mémoire adressé, en 381, à l'empereur Valentinien, acVoyez Paul Orose et la préface de sou livre adressée à saint Augustin.

LA CITÉ DE DIEU.
d'accuser, de
et

menacer hautement les méchants

CHAPITRE
l'honneur de
Je voudrais avoir

V.

de promettre des récompenses aux bons. Or, a-t-on jamais entendu rien prêcher de semblable dans leurs temples ? Quand j'étais jeune , je me souviens d'y être allé plus

des cérémonies obscènes qu'on célébrait en
l.\

mère des dieux.
pour juges, non ces

ici

d'une fois ; j'assistais à ces spectacles et à ces jeux sacrilèges ; je contemplais les prêtres en proie à leur délire démonia(|ue, j'écoutais les musiciens, je prenais plaisir à ces jeux honteux qu'on célébrait en l'honneur des dieux, des déesses, de la vierge Célestis \ de Cybèle, mère de tous les dieux. Le jour où on lavait solennellement dans un fleuve cette dernière divinité -, de misérables bouffons chantaient devant son char des vers tellement infâmes qu'il n'eût pas été convenable, je ne dis pas à la mère des dieux, mais à la mère d'un sénateur, d'un honnête homme, d'un de ces bouffons même, de prêter l'oreille à ces turpi-

hommes corrompus qui aiment mieux prendre
du plaisir à des coutumes infâmes, que se donner de la peine pour les combattre, mais
cet illustre Scipion Nasica, autrefois choisi par
le sénat,

comme

le

meilleur citoyen de Rome,

pour aller recevoir Cybèle, et promener solennellement dans la ville la statue de ce démon. Je lui demanderais s'il ne souhaiterait pas que sa mère eût assez bien mérité de la réi)ublique pour qu'on lui décernât les honneurs divins, comme à ces mortels privilégiés, devenus immortels et rangés au nombre des
dieux par l'admiration et la reconnaissance des Grecs, des Romains et d'autres peuples'. Sans aucun doute, il souhaiterait un pareil

homme a un sentiment de respect pour ses parents que la vie la plus dégradante ne saurait étoulTer. Ainsi ces baladins auraient rougi de répéter chez eux et devant leurs mères, ne fût-ce que pour s'exercer, ces paroles et ces gestes obscènes dont ils honoraient la mère des dieux, en présence d'une multitude immense où les deux sexes étaient confondus. Et je ne doute pas que ces
tudes. Car enfin tout

bonheur à sa mère, si la chose était possible mais supposons qu'on lui demande après cela s'il voudrait que parmi ces honneurs divins on mêlât les chants obscènes de Cybèle. Ne s'écriera-t-il pas qu'il aimerait mieux pour sa mère qu'elle fût morte et privée de tout sentiment que d'être déesse pour se complaire
;

à ces infamies? Quelle apparence, en
(ju'un sénateur romain, assez sévère de

effet,

spectateurs qui s'empressaient à

la fête, attirés

mœurs

par la curiosité, ne rentrassent à la maison,
révoltés par l'infamie. Si ce sont là des choses

sacrées

,

qu'appellerons-nous

choses

sacrisi c'est

lèges ? et qu'est-ce qu'une souillure,

une

purification ?

fêtes le

nom

Ne donnait-on pas à ces de Services [Feraila], comme si

on eût célébré un festin où les démons pussent venir se repaître de leurs mets favoris ? Chacun
sait,

en

effet,

combien

ces esprits
;

immondes
il

sont avides de telles obscénités

faudrait,

pour en douter, ignorer l'existence de ces démons qui trompent les hommes en se faisant passer pour des dieux, ou bien vivre de telle sorte que leur protection parût plus à désirer que celle du vrai Dieu, et leur colère plus à
craindre.
* Cette déesse-vierge Célestis était principalement adorée en Afrique, au témoignage de Tertullien (Apolog., cap. 24). .Saint Augustin en parle encore au chap. 23 de ce même livre n, et ailleurs

xcvill, n. 14, et Scnn. cv, savons pas sur quel fondement le docte Vives a avec Cybèle, mère des dieux. ' Chaque année, la veille des ides d'avril, la statue de Cybèle était conduite eu grande pompe par les prêtres de la déesse au fleuve Almon, qui se jette dans le Tibre, prés de Rome, et là, au confluent des deux eaux, se faisait l'ablution sacrée, souvenir de celle qui eut lieu le jour oii la statue arriva d'Asie pour la première fois, Voyez Ovide, Fastes, lib. iv, v. 337 et sq., et Lucain, lib. s, v. 600.

(Enarr,.
n. 12).

in Psal. LXil, n. 7, et in Psai.

— Nous ne

confondu

la vierge Célestis

pour avoir empêché qu'on ne bâtît un théâtre dans une ville qu'il voulait peuplée d'hommes forts, souhaitât pour sa mère un culte qui fait accueillir avec faveur par une déesse des paroles dont une matrone se regarderait comme offensée ? Assurément il ne croirait point qu'une femme d'honneur, en devenant déesse, eût perdu à ce point la modestie, ni qu'elle pût écouter avec plaisir, de la bouche de ses adorateurs, des mots tellement impurs que si elle en eût entendu de pareils de son vivant, sans se boucher les oreilles et se retirer, ses proches, son mari et ses enfants eussent été obligés d'en rougir pour elle. Ainsi cette mère des dieux, que le dernier des hommes refuserait d'avouer pour sa mère, voulant capter l'esprit des Romains, désigna pour venir au-devant d'elle le premier des citoyens, non pour le confirmer dans sa vertu par ses conseils et son assistance, mais pour le tromper par ses artifices, semblable à cette femme dont
,

*

cation que cap. 2, et

Saint Augustin s'appuie peut-être ici mentalement sur l'explidonne Cicéron des apothéoses : De Nai. rleor, lib. u,
lib. ui,

cap. 11.

LIVRE
il

II.

ROME ET SES FAUX DIEUX.
ulilo

29
qui
sied à l'honnêle

est écrit

:

«

Elle s'efforce de dérober aux
le jihis

de l'argent,
la le

la

générosité
placé

homme

«

iioinmes leur bien

précieux, qui est

envers dans

patrie et ses proches, enfin ce
oii

que chacun doit être

poste

Dieu

l'a

'

».

«leur âme' ». Que désirait-elle autre chose, en effet, en désignant Scipion, si ce n'est que ce grand bomme, exalté par le témoignage d'une déesse, et se croyant arrivé au comble de la perfection, \înt à négliger désormais la
vraie piété et la vraie religion, sans lesquelles

Qu'on nous dise en quels lieux on faisait entendre ces préceptes comme émanés de la bouche des dieux, en quels lieux on habituait
peuple à les écouter, comme cela se l'ait dans nos églises partout où la religion chréle

pourtant

le jilus

noble caractère tombe dans

tienne a pénétré.

l'orgueil et se perd? Et

comment ne

pas attri-

buer

le

choix
à

fait

insidieux,
ses fêtes

quand on

par cette déesseàun dessein la voit se complaire dans
les

CHAPITRE

VII.

LES MAXIMES INVENTÉES PAR LES PHILOSOPHES NE

des obscénités que

honnêtes

gens auraient horreur de supporter dans leurs
festins?

POUVAIENT SERVIR A RIEN, ÉTANT DÉPOURVUES d'autorité DIVINE ET «'ADRESSANT A UN PEUPLE
PLUS PORTÉ A SUIVRE LES EXEMPLES DES DIEUX QUE LES MAXIMES DES RAISONNEURS.

CHAPITRE
LES

VI.

DIEUX

DES

PAÏENS

NE

LEUR ONT JAMAIS

ENSEIGNÉ LES PRÉCEPTES d'UNE VIE HONNÊTE.

On nous

alléguera peut-être les systèmes et

les controverses des philosophes. Je

pour cela que ces divinités n'ont pris aucun soin pour régler les mœurs des cités et des peuples i]ui les adoraient, ni pour les préC'est

répondrai d'abord que ce n'est point Rome, mais la Grèce qui leur a donné naissance et si l'on persiste
;

server par de terribles et salutaires défenses

de ces maux effroyables qui ont leur siège, non dans les champs et les vignes, non dans les maisons et les trésors, non dans le corps, qui est soumis à l'esprit; mais dans l'esprit même qui gouverne le corps. Dira-t-on que les dieux défendaient de mal vivre ? Qu'on le montre,

Rome, sous préGrèce a été réduite en province romaine, je dirai alors que les systèmes philosophiques ne sont point l'ouvrage des dieux, mais de quelques hommes doués d'un esprit rare et pénétrant, qui ont entrepris de découvrir par la raison la nature des choses , la
à vouloir en faire
texte

honneur

à

que

la

règle des

mœurs,

enfin les conditions de l'ula

qu'on le prouve. Et il ne s'agit pas ici de nous vanter je ne sais quelles traditions secrètes murmurées à l'oreille d'un peht nombre d'initiés

sage régulier de

raison elle-même, tantôt

fidèle et tantôt infidèle à ses propres lois.

Aussi

bien, parmi ces philosophes, quelques-uns ont

par une religion mystérieuse, amie prétendue de la chasteté et de la vertu qu'on nous cite, qu'on désigne les lieux, les assemblées, où, à la place de ces fêtes impudiques, de ces chants et de ces postures d'histrions obscènes, à la place de ces Fugalies - honteuses (vraiment faites pour mettre en fuite la pudeur et l'honnêteté), en un niot,àla place de toutes ces turpitudes, on ait enseigné au peuple, au nom des dieux, à réprimer l'avarice, à contenir
;

découvert de grandes choses, soutenus qu'ils étaient par l'appui divin mais, arrêtés dans leur essor par la faiblesse humaine, ils sont tombés dans l'erreur juste répression de la divine Providence, qui a voulu surtout punir leur orgueil, et montrer, par l'exemple de ces
;

;

esprits puissants,

que la véritable voie pour monter aux régions supérieures, c'est l'humiMais
le

lité.

moment

viendra plus tard,

s'il

l'ambition, à brider l'iinpudicité, à suivre
enfin tous les préceptes
ces vers énergiques
:

que rappelle Perse en

« Instruisez-vouf, misérables morlels, et apprenez

les

rai-

nous sommes, le but de la vie et sa loi, la peme glissante qui nous entraine au mal, la modéraliou dans l'amour des rrcbesses, les désirs légitimes, l'usage
sons des choses,
ce que

'
'

Prov. V!,26.

au vrai Dieu notre Seigneur, de traiter cette matière et de la discuter à fond ^ Quoi qu'il en soit, s'il est vrai que les philosophes aient découvert des vérités capables de donner là l'homme la vertu et le bonheur, n'est-ce point eux qu'il eût fallu, i)0ur être plus juste, décerner les honneurs divins?Combien serait-il plus convenable et plus honnête de lire les livres de Platon, dans un temple consacré à
plaît

• '

faut-il penser de ces Fugalia ? SoDt-ce les fêtes instituées en souvenir de l'expulsion des rois, comme le conjecture un commentateur, ou bien faut-il croire à quelque méprise de saint Au-

Que

Satires,

lit,

v. 66-72.
viii,

Voyez

plus bas les livres

ix et ï, particulièrement destinés à

gUBtÎQ t

combattre les philosophes.

m
ce philosophe, que
bèle
'

LA CITÉ DE DIEU.
île

voir des prêtres de (]y-

sacrées
crits

|)ar

la religion,
lois

qu'aux préceptes insils

se mutiler dans le temple des

démons,

dans

les

par une sagesse toute proont menti, quand

des efféminés s'y faire consacrer, des insensés

fane? Si

les poètes

ont

cérémonies cruelles, honteuses, cruellement honteuses, honteusement cruelles, qui sont chaque jour célébrées en
s'y inciser le corps,

représenté Jupiter adullcre, des dieux vrai-

l'honneur des dieux
de
lire

?

Combien

aussi serait-il

plus utile, pour former la jeunesse à la vertu,

publiquement de bonnes lois, au nom des dieux, que de louer vainement celles des
ancêtres!

En

effet,

tous les adorateurs de dieux

pareils, lorsque

le

sion,

comme

dit Perse-,

poison brûlant de la pass'est insinué dans

leur âme, peu leur importe ce qu'enseignait Platon ou ce que Platon censurait, ils regar-

ment chastes auraient dii se courroucer et se venger d'un pareil scandale, au lieu de l'encourager et de le prescrire. Et cependant, ce qu'il y a de plus supportable dans ces jeux scéniques, ce sont les comédies et les tragédies, c'est-à-dire ces pièces imaginées par les poètes, où l'immoralité des actions n'est pas du moins aggravée par l'obscénité des paroles', ce qui fait comprendre qu'on leur donne jdace dans l'étude des belles-lettres, et que des personnes d'âge en imposent la lecture aux enfants.

dent ce que faisait Jupiter. De là ce jeune débauché de Térence qui, jetant les yeux sur le mur de la salle, et y voyant une peinture oîi Jupiter fait couler une pluie d'or dans le
sein de Danaé, se sert d'un
si

CHAPITRE

IX.

grand exemple

LES ANCIENS ROMAINS JUGEAIENT NÉCESSAIRE DE RÉPRIMER LA LICENCE DES POETES, A LA DIFFÉ-

pour autoriser miter Dieu
:

ses désordres, et se vante d'i-

RENCE DES GRECS QUI NE LEUR IMPOSAIENT AUCUNE LIMITE, SE CONFORM.\NT EN CE POINT A LA

VOLONTÉ DES DIEUX.
Si l'on veut savoir ce

o Et quel Dieu ? Celui qui ébranle de son tonnerre les temples du ciel. Certes, je n'en ferais pas autant, moi, cliélif
mortel, mais, pour le reste, je
l'ai faii,

que pensaient à cet
il

et

de grand cœur

^ ».

égard les anciens Romains,
Cicéron qui, dans son traité
fait

faut consulter

)

De la Béptil/lique -,
:

CHAPITRE
LES JEUX SCÉNIQIES,

YIII.

OU SONT ÉTALÉES TOUTES

« Jamais la parler Scipion ^ en ces termes «comédie, si l'habitude des mœurs publiques « ne l'avait autorisée, n'aurait pu faire goûter

LES TURPITUDES DES DIEUX, LOIN DE LEUR DÉPLAIRE, SERVENT A LES APAISER.

« les

infamies qu'elle étalait sur

le

théâtre

'

».

Mais, dira-t-on, ce sont là des inventions

Les Grecs du moins étaient conséquents dans leur extrême licence, puisque leurs lois permettaient à la comédie de tout dire sur tout citoyen et en l'appelant par son nom. Aussi,

de poètes, et non les enseignements de la religion. Je ne veux pas répondre que ces enseignements sont encore plus scandaleux je me contente de prouver, l'histoire à la main, que
;

comme
vrage
«
:

dit

encore Scipion dans
n'a-t-elle pas atteint?

le

même
iilulôt,

ouqui

«

Qui

Ou

ces jeux solennels, oii l'on représente les lielions des poètes, n'ont pas été introduits dans
les fêtes des
stition des

n'a-telle pas déchiré?

A

qui

fit-elle

grâce?

« Qu'elle ait blessé
B

des ifatleurs populaires, des

dieux par l'ignorance

et la

super-

Romains, mais que ce sont les dieux eux-mêmes, comme je l'ai indiqué au livre précédent, qui ont prescrit de les célébrer, et les ont pour ainsi dire violemment imposés par la menace. C'est, en effet, au milieu des ravages croissants d'une i>este que les jeux scéniques furent institués à Rome pour la première
fois

«
c(

citoyens malfaisants, séditieux, Cléon, Cléoiihon, Hyperbolus', à la bonne heure bien
;

que, pour de

tels

« gistrat vaille
«

hommes, la censure du mamieux que celle du poète. Mais
gouvernant
le

que

Périclès,

la

république de-

«

puis tant d'années avec

plus absolu crédit,

«
B

dans la paix ou dans la guerre, soit outragé par des vers, et qu'on les récite sur la scène,

par l'aulorilé des pontifes. Or, quel

est celui qui, pour la conduite de sa vie, ne se conformera pas de i)référence aux exemples

donnés par
'

les

dieux dans

les

cérémonies con-

' Comme par exemple dans les Atellanes, pièces populaires et bouffonnes dont les anciens eux-mêmes ont blâmé l'obscénité. • On sait que ce grand ouvrage est perdu auî trois quarts, même après les découvertes d'Angelo Maio. Le quatrième livre, cité ici par saint Augustin, est un de ceux dont il nous reste le moins de

débris.

liv.
« •

Sur ces prêtres nommé vn, ch. 25 et 26.
Perse, Saiires,

Galles, voyez plus loin, U?. vi, ch. 7, et

'

Le Scipion de
et

de Numance
*

m,

v. 37. se. 5, v.

Térence, Eunuque, act. ni,

36 et 37,

-12

et 43.

'

la République est Scipion Emilien, le destructeur de Carthage. Cicéron, De la République, livre iv, trad. de M. Villemain. Voyez les comédies d'Aristophane.

LIVRE
«

11.


si,

ROME ET SES FAUX DIEUX.
parmi

31
cette attaque n'est-

cela n'est pas

moins étrange que

honorablement son pays,
ellc

«
«

nous, Plante et Névius se fussent avisés de médire de Piiblius et de Cnéns-Scipion, ou Géde Caton». Et
il

pas d'autant plus inexcusable qu'elle est plus éloignée de la vérité? QueJ supplice ne
atroce et
éclatante

« ciliiis

ajoute

un peu après
si

:

méritent donc pas ceux qui font à Dieu une
injure
esprits
si si
!

«Nos lois des douze
« lentives à
<(

Tables, au contraire,
la

at-

Au

reste, ces

ne porter

peine de mort que pour
faits,

un bien

petit

nombre de
le délit

ont compris

B

danscclte classe

d'avoir récité publi-

«

qucment ou
mie;

d'avoir

reraient sur autrui le
« et elles

composé des vers qui attidéshonneur et l'infaont sagement décidé; car notre
la

« vie doit être « «
« «

soumise à

sentence des tribu-

prennent pour des dieux, n'ont d'autre but, en se laissant attribuer de faux crimes, que de prendre les âmes dans ces fictions comme dans des filets, et "de les entraîner avec eux dans le supplice où ils sont prédestinés; soit que des hommes qu'ils se plaisent à faire passer pour des dieux,

du mal, que

les païens

naux, à l'examen légitime des magistrats, et non pas aux fantaisies des poètes; et nous ne devons être exposés à entendre une injure
qu'avec
le droit d'y

afin de recevoir à leur place par mille artifices
effet comqu'aucun homme n'en étant coupable, ils prennent plaisir à les voir imputer aux dieux, pour donner ainsi aux actions les plus méchantes et les plus honteuses l'autorité du ciel. C'est ainsi que les

les

adorations des mortels, aient en
soit

mis ces crime«,

répondre
»
.

et

de nous déde voir

«

fendre devant la justice
tout ce passage

Il

est aisé

combien

du quatrième livre de la République de Cicéron, que je viens de citer textuellement (sauf (|uelques mots omis ou modifiés), se

Grecs, esclaves de ces fausses divinités, n'ont

rattache étroitement à la question

pas cru que les poètes dussent les épargner

queje veuxéclaircir. Cicéron ajoute beaucoup d'autres réflexions, et conclut en montrant fort bien que les anciens Romains ne pouvaient souffrir qu'on louât ou qu'on blâmât sur la scène un citoyen vivant. Quant aux Grecs, qui autorisèrent cette licence, je répète, tout en la flétrissant, qu'on y trouve une sorte d'excuse, quand on considère qu'ils voyaient leurs dieux prendre plaisir au spectacle de l'infamie des hommes et de leur propre infamie, soit que les actions qu'on leur attribuait fussent de
l'invention des poètes
véritables
;

eux-mêmes sur
rendi'e

la scène, ou par le désir de se en cela semblables à leurs dieux, ou

par

la crainte

de les offenser,

s'ils

se

mon-

traient jaloux d'avoir

une renommée meilleure
XI.

que

la leur.

CHAPITRE
des

LES GRECS ADMETTAIENT LES COMÉDIENS A l'eXERcice

fonctions publiques

,

convaincus

qu'il y avait de l'injustice a mépriser des

nOMMES DONT
DIEUX.

l'ART APAISAIT LA COLÈRE DES

,

soit qu'elles

fussent

et plût à

n'eussent

fait

Dieu que les spectateurs qu'en rire, au lieu de les imiter!

Au

fait,

c'eût été

un peu

trop superbe d'é[)arla ville

Les Grecs furent encore très-conséquents avec eux-mêmes quand ils jugèrent les comédiens dignes des plus hautes charges de l'Elat.

gner

la

réputation des principaux de

et des simples citoyens,

pendant que

les

dieux

Nous apprenons, en effet, par Cicéron, dans ce même traité De la République, que l'athénien Eschine,
la

sacrifiaient la leur de si

bonne grâce.
X.

homme

très-éloquent, après

avoir joué la tragédie dans sa jeunesse, brigua

GHAPITRE
c'est

un trait de la profonde malice des dé-

mons, DE VOULOIR qu'on LEUR ATTRIBUE DES
CRIMES, SOIT VÉRITABLES, SOIT SUPPOSÉS.

suprême magistrature, et que les Athéniens le comédien Aristodème en ambassade vers Philiiipe, pour traiter les
envoyèrent souvent
affaires les plus
la

importantes de

la paix et

de

guerre. Voyant leurs dieux accueillir avec
les pièces

On

allègue pour excuse que ces actions

complaisance

de théâtre,

il

aux dieux ne sont pas véritables, mais supposées. Le crime alors n'en serait que plus énorme, si l'on consulte les notions de la
attribuées vraie piété et de la vraie religion
;

paraissait pas raisonnable de mettre

ne leur au rang

les représenter.

des personnes infâmes ceux qui servaient à Nul doute que tous ces usages des Grecs ne fussent très-scandaleux, mais nul

et

si

l'on

considère
diffame

la

malice des démons, quel art pro-

fond pour tromper les

hommes

!

Quand on
sert

doute aussi qu'ils ne fussent en harmonie avec le caractère de leurs dieux; car comment
auraient-ils

un

des

premiers de

l'Etat qui

empêché

les poètes et les acteurs

32

LA CITE DE DIEU.
duite toute différente,

de déchirer les citoyens, quand ils les entendaient diffamer leurs dieux avec l'approbation de ces dieux mômes? Et comment auraient-ils

comme

s'en

glorifie

Scipion dans
blique. Loin

le

dialogue déjà cité De la Répu-

de consentir à ce que leur vie et
]>oëtes, ils

méprisé

ou plutôt comment n'auraient-ils pas élevé aux premiers emplois ceux qui
,

leur réputation lussent exposées aux injures et

aux médisances des
la

prononcèrent

représentaient sur

le

théâtre des pièces qu'ils

peine capitale contre ceux qui oseraient

savaient agréables aux dieux? Eût-il été rai-

sonnable

,

tandis qu'on avait les prêtres en

composer des vers diffamatoires. C'était pourvoir à merveille au soin de leur honneur, mais
c'était aussi se conduire envers les dieux d'une façon bien superbe et bien impie car enfin
;

lîonneur, parce qu'ils arttirent sur les
la protection des

hommes

dieux en leur immolant des

victimes

,

de noter d'infamie les comédiens

ils

voyaient ces dieux supporter avec patience
les
et,

qui, en jouant des pièces de théâtre, ne faisaient autre chose

que

satisfaire

dieux et prévenir

l'effet

au désir des de leurs menaces,
prêtres
',

même écouter volontiers les injures et sarcasmes que leur adressaient les poètes,
et

malgré cet exemple,
reilles
;

ils

ne crurent pas de leur
lois

d'après la déclaration

expresse des

dignité de supporter des insultes toutes pa-

eux-mêmes? Car nous savons que Labéon
dont l'érudition
vaises, et veut
fait

de sorte qu'ils établirent des

pour
per-

autorité en cette matière,

s'en garantir au

moment même
fît
I

oîi [ils

distingue les bonnes divinités d'avec les

mau-

mettaient que l'outrage

partie des solen-

qu'on leur rende un culte différent, conseillant d'apaiser les mauvaises par
des sacrifices sanglants et par
offrandes joyeuses et agréables

des

prières

nités religieuses. Scipion comment pouvez-vous louer les Romains d'avoir défendu aux poètes d'offenser aucun citoyen, quand

funèbres, et de se concilier les bonnes par des
,

comme
Nous

les

jeux, les festins et les lectisternes*.

dis-

vous voyez que ces mêmes poètes n'ont épargné aucun de vos dieux Avez-vous estimé si haut la gloire du sénat comparée à
!

cuterons plus tard,
tinction de

s'il
;

plaît à Dieu, cette dis-

celle

du dieu du

Capitole

,

que

dis-je ?

la

Labéon mais, pour n'en dire en ce moment que ce qui touche à notre sujet, soit que l'on offre indifféremment toutes
choses à tous les dieux comme étant tous bons (car des dieux ne sauraient être mauvais,
et

gloire de

Rome seule mise en

balance avec celle

le ciel, que vous ayez lié par une loi expresse la langue médisante des poètes, si elle

de tout

était dirigé

econtre

un de vos

concitoyens, tan-

dis

que vous

la laissiez libre

de lancer l'insulte

ceux des païens ne sont

tels

que parce

qu'ils

à son gré contre tous vos dieux, sans

que per-

sont tous des esprits immondes), soit que l'on

mette quelque différence comme le veut Labéon, dans les offrandes qu'on présente aux différents dieux, c'est toujours avec raison que les Grecs honorent les comédiens qui célèbrent les jeux, à l'égal des prêtres qui offrent des victimes, de peur de faire injure à tous les dieux, si tous aiment les jeux du théâtre, ou, ce qui serait plus grave encore aux dieux réputés bons, s'il n'y a que ceux-là qui les voient avec plaisir.
, ,

sonne, ni sénateur, ni censeur, ni prince du sénat, ni pontife, eût le droit de s'y opposer ? Quoi il vous a paru scandaleux que Plaute ou Névius pussent attaquer les Scipions, ou que
!

Galon fût insulté par Cécilius, et vous avez trouvé bon que votre Térence ' excitât les jeunes gens au libertinage par l'exemple du

grand Jupiter

!

CHAPITRE Xni.
LES ROMAINS AURAIENT DU COMPRENDRE QUE DES

CHAPITRE

XII.

LES ROMAINS, EN INTERDISANT AUX POIÎTES d'uSER

DIEUX CAPABLES DE SE COMPLAIRE A DES JEUX INFAMES n'Étaient pas dignes des honneurs
DIVINS.

CONTRE LES HOMMES d'UNE LIBERTÉ QU'lLS LEUR DONNAIENT CONTRE LES DIEUX, ONT EU MOINS BONNE OPINION DES DIEUX QUE d'EUX-MÈMES.
Les Romains ont tenu à cet égard une con*

Scipion, s'U vivait,

me

répondrait peut-être:
pas

Comment ne
des injures
pies de petits

laisserions-nous
les

impunies

que

dieux eux-mêmes ont

On

civil.

Celui que cite
et

connaît trois Labéons, tous célèbres par leur science en droit ici saint Augustin est le plus célèbre de tous,

Antistius Labéon, qui vivait
cU. 54
'
;

du temps d'Auguste. Voyez Suétone, Aulu-Gelle, liv. l, ch. 12, et liv. ,\m, ch. 10 et 12. Lectisti'rnia. Cette cérémonie consistait à dresser dans les tem-

lits, sur lesquels on plaçait toutes sortes de viandes avec les images des dieux. * Bien que Térence fût Africain par sa naissance, saint Augustin le considère ici comme tout Romain par son éducation et ses amitiés, comme par ses ouvrages.

LIVRE

II.

ROME ET SES FAUX DIEUX.
où on
non, ce sont
célébrer.
les

33-

consacrées, puisque ces jeux scéniques,
les fait agir et parler

dieux qui ont ordonné de
flétrir le
? et

les

il

'

d'une manière si honteuse, ont été institues en leur honneur et sont entrés dans les mœurs de Rome par leur commandement formel? A quoi je répliiiue en demandant à mon tour comment cette conduite des dieux n'a pas fait comprendre aux Romains (|u'ils n'avaient point affaire à

Comment donc
le

comédien

par qui l'on honore
l'on

dieu

de quel droit
Voilà donc la
les

noter d'infamie l'acteur d'une scène honteuse
si

en adore

le

promoteur

?

dispute engagée entre les Grecs et

Romains.

Les Grecs croient qu'ils ontraison d'honorer les comédiens, puisqu'ils adorent des dieux avides de comédies
;

des dieux vérit.iblos. mais à des

démons

in-

les

Romains, au contraire,
et

dignes de recevoir d'une

honneurs divins
toire

?

république les Assurément, il n'eût point
telle

pensent que

la

présence d'un comédien serait

une

injiu'e

pour une tribu de plébéiens,

été convenable, ni le

moins du monde obligas'ils

à plus forte raison pour le sénat.
tion ainsi posée, voici

La quester-

de leur rendre un culte,

eussent
prie,

un syllogisme qui

exigé des cérémonies injurieuses à la gloire

des Romains
a-t-on

;

comment dès lors,

je

vous

pu juger dignes d'adoration ces esprits de mensonge dont la méprisable impudence allait jusqu'à demander que le tableau de leurs crimes fît partie de leurs honneurs ? Aussi, quoique assez aveuglés par la superstition pour adorer ces divinités étranges qui prétendaient donner un caractère sacré aux infamies du théâtre, les Romains, par un sentiment de pudeur et de dignité, refusèrent aux comédiens les honneurs que leur accordaient les Grecs. C'est ce que déclare Cicéron par la bouche de Scipion « Regardant, dit-il, l'art des comé« diensetlethéâtreen généralcomme infâmes, « les Romains ont interdit aux gens de cette
:

en fournissent la majeure si l'on doit adorer de tels dieux, il faut honorer de tels hommes. La mineure est or, il ne faut point posée par les Romains honorer de tels hommes. Les chrétiens tirent
tout. Les Grecs
:
:

mine

la

conclusion
tels

:

donc,

il

ne faut point adorer

dieux.

CHAPITRE XIV.
PLATON, EN EXCLUANT LES POETES d'UNE CITÉ BIEN GOUVERNÉE, s'EST MONTRÉ SUPÉRIEUR A CES DIEUX QUI VEULENT ÊTRE HONORÉS PAR DES
JEUX SCÉNIQUES.
Je

demande encore pourquoi

les

auteurs de

pièces de théâtre, à qui la loi des douze Tables

«

« plus, ils les «

espèce l'honneur des emplois publics bien ont fait exclure de leur tribu par
; '

défend de porter atteinte à la réputation des citoyens et qui se permettent de lancer l'outrage aux dieux, ne partagent point l'infamie des comédiens. Quelle raison et quelle justice y
a-t-il,

une note du censeur «.Voilà, certes, un règlement digne de la sagesse des Romains; mais j'aurais voulu que tout le reste y eût répondu
et

quand on couvre d'opprobre

les

acteurs

qu'ils

mêmes. du moment qu'il se faisait comédien, fût exclu de tout honneur public, que le censeur ne
souffrît

eussent été conséquents avec euxQu'un citoyen romain, quel qu'il fût,

de ces pièces honteuses et impies, à en honorer les auteurs ? C'est
ici qu'il faut donner la palme à un Grec, à Platon, qui, traçant le modèle idéal d'une république parfaite, en a chassé les poêles '. comme des ennemis de la

même

pas qu'il demeurât dans

sa

tribu, cela est admirable, cela est digne

d'un

vérité.

Ce philosophe ne pouvait souffrir ni

les

peuple dont la grande âme adorait la gloire, cela est vraiment romain Mais qu'on me dise
!

injures qu'ils osenl prodiguer aux dieux, ni
le

y avait quelque raison et quelque conséquence à exclure les comédiens de tout honneur, tandis que les comédies faisaient partie des honneurs des dieux. Longtemps la vertu romaine n'avait pas connu ces jeux du
s'il

dommage que leurs fictions causent aux mœurs. Comparez maintenant Platon , qui

théâtre', et s'ils eussent été recherchés par goût du plaisir, on aurait pu en expliquer l'usage par le relâchement des mœurs mais
; '

n'était qu'un homme, chassant les poètes de sa république pour la préserver de l'erreur, avec ces dieux, dont la divinité menteuse voulait être honorée par des jeux scéniques. Celui-là s'efforce, quoique inutilement de détourner
,

livres

Comparez

iTite-Live, lib. xlv, cap. 15,

et TertuUien,

De SpeVoyez

ctac.f cap. 22.

'Us ne
Tite-Llve,

furent, eo effet, iDStitués que l'an de
lib, \ii,

Rome

392.

Bépublique de Platon, livres il et m, et les Lois, Platon s'y élève en effet avec une force admirable divinité, contre les travestissements que les poètes font subir à la mais il ne bannit expressément de la république idéale que la poésie dramatique, et dans la république réelle des Lois, il se contente de
'

Voyez
II

la

et

vu.

cap.

2.

la

soumettre à la censure.

S, AuG. —

Tome

XIII.

34
les

LA CITÉ DE DIEU.
Grecs légers
et

voluptueux de
;

la

composi-

ceux-là en de ces honteux ouvrages extorquent la représentation à la pudeur des graves Romains. Et il n'a pas suffi aux dieux
tion

du paganisme que les
représentées,
il

pièces

du

théâtre tussent

ici le fond de notre pensée, nous ne croyons pas que Platon soit un dieu ni un demidieu; nous ne le com[)aronsà aucun des saints anges ou des vrais prophètes de Dieu, ni à aucun apôtre ou martyr de Jésus-Christ, ni

faut dire

a

fallu les

leur dédier, les
je

même

à

aucun chrétien

;

et

nous dirons

ail-

leur consacrer, les célébrer solennellement en

leurs, avec la grâce de Dieu, sur quoi se fonde

leur honneur.
serait-il

A

qui donc

,

vous prie,

notre sentiment; mais puisqu'on en veut faire
volontiers que nous le croyons supérieur, sinon à Hercule et à Romulus(bien qu'il n'ait pas tué son frère et qu'aucun poète ou historien ne lui impute aucun autre crime), du moins à Priape, ou à quelque Cynocéphale % ou enfin à la Fièvre ', divinités ridicules que les Romains ont reçues des étrangers ou dont le culte est leur propre ouvrage. Comment donc de pareils dieux seraient-ils capables de détourner ou de guérir les maux qui souillent les âmes et corrompent les mœurs, eux qui prennent soin de répandre et de cultiver la semence de tous les désordres en ordonnant de représenter sur la scène leurs crimes véritables ou supposés, comme pour enflammer à plaisir les passions mauvaises et les autoriser de l'exemple du ciel
I

plus convenable de décerner les hon:

un demi-dieu', nous déclarons

neurs divins

à Platon, qui s'est opposé

au

scandale, ou aux démons qui l'ont voulu, abusant ainsi les hommes que Platon s'efforça vainement de détromper ? Labéon a cru devoir inscrire ce philosophe au rang des demi-dieux, avec Hercule et Ro-

mulus. Or,

les

demi-dieux sont supérieurs aux

héros, bien que les uns et les autres soient au

nombre des

divinités.

Pour moi,

je n'hésite

pas à pilacer celui qu'il appelle

un demi-dieu

non-seulement au-dessus des héros, mais audessus des dieux mêmes. Quoi qu'il en soit, les lois romaines approchent assez des sentiments de Platon si, en effet, Platon condamne les
;

poètes et toutes leurs Actions, les

Romains leur
la cité,

ôtent

du moins
;

la

liberté
les

de médire des

hommes

si

celui-là

bannit de

C'est

ce qui

fait

dire à Cicéron, déplorant

ceux-ci excluent

du nombre des citoyens ceux
s'ils

vainement
a
« « « «

la licence

des poètes

:

«

Ajoutez à

qui représentent leurs pièces, et les chasseraient probablement tout à fait

l'exemple des dieux les cris d'approbation
peuple,
ce

du

ne

crai-

gnaient

la colère les

de leurs dieux. Je conclus de

que

Romains ne peuvent recevoir de

pareilles divinités ni

même en

espérer des lois
et à cor-

grand maître de vertu et de sagesse, quelles ténèbres vont se répandre dans les âmes quelles frayeurs les agiter quelles passions s'y allumer ' »
!

I

!

propres à former les bonnes
qu'ils ont établies

mœurs

riger les mauvaises, puisque les institutions

CHAPITRE XV.
LES

par une sagesse tout huet

ROMAINS SE SONT DONNÉ CERTAINS DIEUX,

maine surpassent
Les dieux, en
tout
tations théâtrales

accusent celle des dieux.

effet,
:

demandent des représenles Romains excluent de
les

NON PAR RAISON, MAIS PAR VANITÉ.
Mais n'est-il pas évident que
plutôt
c'est la vanité

de théâtre. Ceux-là commandent qu'on étale sur la scène leur propre infamie : ceux-ci défendent de

honneur

civil

hommes

que

la raison

qui les a guidés dans le

porter atteinte à la réputation des citoyens.

Quant à Platon,

il

paraît

ici

comme un

vrai

demi-dieu, puisqu'il s'oppose au caprice insensé des divinités païennes et fait voir en
leurs lois

? Ce grand dont ils font un demi-dieu, qui a consacré de si importants ouvrages à combattre les maux les plus funestes, ceux de l'âme qui corrompent les mœurs, Platon n'a pas été jugé digne d'une simple chapelle ;

choix de leurs fausses divinités
Platon,

temps aux Romains ce qui manquait à convaincu, en effet, que les poètes ne pouvaient être que dangereux, soit en défigurant la vérité dans leurs fictions soit en
; ,

même

mais pour leur Romulus, ils n'ont pas manqué de le mieux traiter que les dieux, bien
* Selon Varron, les demi-dieux, nés d'une divinité et d'un être mortel, tiennent un rang intermédiaire entre les dieux immortels et

proposant à l'imitation des faibles humains les plus détestables exemples donnés par les dieux, il déclara qu'il fallait les bannir sans
exception d'un Etat réglé selon la sagesse.
S'il

les héros.
'

une
'

Les Cynocéphales sont des dieux égyptiens, représentés avec tête de chien.

La Fièvre

avait à

Rome

trois temples.

Voyez Cicéron, De Nat.
lib.

deor., lib. lu, cap. 25; et Valère * Cicéron, De republ., lib. v.

— Comp.

Maxime,

n, cap. 5,
s.

§

6.

Tusculanes,

n, 2.

,

LIVRE

II.

ROME ET SES FAUX DIEUX.

35

que leur doctrine secrète le place au simple rang de demi-dieu. Us sont ailés jusqu'à lui donner un flamine, c'est-à-dire un de ces prêtres tellement considérés cliez les Romains, comme le marquait le signe particulier de leur coiffure ', que trois divinités seulement en avaient le privilège, savoir Jupiter, Mars
:

ne croient pas qu'un Etat y puisse résister, même quand les villes restent debout ', pour tous les maux de ce genre, les dieux n'ont pris aucun souci d'en préserver leurs adorateurs bien au contraire , comme nous l'avons établi plus haut, ils ont tout fait pour
;

les

aggraver.

et

Romulus ou Quirinus, car ce fut le nom que donnèrent à Romulus ses concitoyens quand ils lui ouvrirent en quelque façon la
porte

CHAPITRE

XVII.

du

ciel.

Ainsi, ce fondateur de

Rome

a

DE L ENLEVEMENT DES SABINES, ET DES AUTRES INIQUITÉS COMMISES PAR LES ROMAINS AUX
TEMPS LES PLUS VANTÉS DE LA RÉPUBLIQUE.

été préféré à

Neptune

et à

Pluton, frères de

Jupiter, et

même
lui a

à Saturne, père de ces trois

On
« «

dira peut-être
lois

que

si

les

dieux n'ont pas
c'est

dieux

;

on
c'est

décerné

le

même honneur
a été étendu à
qu'il
était

donné de

aux Romains,

que

« le

qu'à Jupiter;

et si cet

honneur

caractère de ce peuple, autant que ses lois,

Mars

,

probablement parce

comme
table
^

dit Salluste, le
.

rendait bon et équi,

père de Romulus.

«

»

Un

trait

de ce caractère

ce fut

j'imagine

CHAPITRE XVI.
SI

a-t-il,

l'enlèvement des Sabines. Qu'y en effet, de plus équitable et de meil,

LES DIEL'X AVAIENT EU LE MOINDRE SOUCI DE

leur que de ravir par force, au gré de chacun,
des
filles

FAIRE RÉGNER LA JUSTICE, ILS AURAIENT DONNÉ

étrangères, après les avoir attirées

AUX ROMAINS DES PRÉCEPTES ET DES LOIS, AU LIEU DE LES LEUR LAISSER EMPRUNTER AUX
NATIONS ÉTRANGÈRES.
Si les

par l'appât trompeur d'un spectacle ? Parlons sérieusement si les Sabins étaient injustes
:

en refusant leurs

filles,

combien
en
les

les

Romains

étaient-ils plus injustes
lois

prenant sans

Romains avaient pu recevoir des

de leurs dieux, auraient-ils emprunté aux Athéniens celles de Solon, quelques années après la fondation de Rome? Et encore ne les
'^

observèrent-ils

pas telles qu'ils les avaient
s'efforcèrent de les rendre

reçues, mais

ils

qu'on les leur accordât? Il eût été plus juste de faire la guerre au peuple voisin pour avoir refusé d'accorder ses filles, que pour avoir redemandé ses filles ravies. Mieux eût donc valu que Romulus se fût conduit de la sorte car il n'est pas douteux que Mars n'eût aidé
;

meilleures. Je sais que Lycurgue avait feint
d'avoir reçu les siennes d'Apollon, pour leur

son

fils

à venger

un

refus injurieux et à parfins.

venir ainsi à ses

La guerre

lui

eût

donner plus d'autorité sur l'esiirit des S()artiates ^ mais les Romains eurent la sagesse
;

donné une
filles

sorte de droit de s'emparer des

de n'en rien croire et de ne point puiser à cette source. On rapporte à Numa Pompilius,
successeur de Romulus, l'établissement de

parmi lesquelles un certain nombre qui réglaient beaucoup de choses religieuses mais ces. lois étaient loin de suffire à la conduite de l'Etat, et d'ailleurs on ne dit pas que Numa les eût reçues des dieux. Ainsi donc, pour ce qui regarde les maux de l'âme, les maux de la conduite humaine, les maux qui corrompent les mœurs, maux si graves que les plus éclairés parmi les païens
plusieurs
lois,
;

qu'on lui refusait injustement, au lieu que la paix ne lui en laissait aucun de mettre la main sur des filles qu'on ne lui accordait pas et ce fut une injustice de faire la guerre à des parents justement irrités. Heureusement pour eux, les Romains, tout en consacrant par les jeux du cirque ^ le souvenir de l'enlèvement des Sabines, ne pensèrent pas que ce fût un bon exemple à proposer à la répu;

blique.

Ils firent,

à la vérité, la faute d'élever

au rang des dieux Romulus, l'auteur de cette grande iniquité; mais on ne peut leur reprocher de l'avoir autorisée par leurs lois ou
par leurs mœurs.

signe était Vapex, baguette environnée de laine que les flabonnet. Voyez Servius, ad yEnrid., lib. Il, v. 683, et lib. viii, v. 654. Valère Maxime raconte (lib. I, cap. 1, § 4), que le flamine Sulpicius perdit sa dignité
*

Ce

rnines

portaient à rextrémilé de leur

'

Saint Augustin
act. IV, se.

fait

peut-être allusion au beau passage de Plante
v.

[Persu,
'

4,

11-14).

pour avoir ' Ce ne
Tite-Live,
*

laissé fat

Vapex tomber de
trois cents

sa tête
la

penddnt

le

sacriâce.

Salluste, Catilina, ch. 9.

que

ans après

fondation de

Rome,

selon

lib.

m,

cap. 33, 34.

Voyez Xénophon, De

repubî. Laced., cap. 8.

Ces jeux annuels, consacrés à Neptune, s'appelaient Consualia^ de Cousus, nom de Neptune équestre. Voyez Tite-Live, lib. i, cap. 9, et Varron, De ling. lai., lib. vi, § 20.

.

36

LA CITÉ DE DIEU.
à l'équité et à la bonté naturelles
s'ils

de donnèrent une preuve après l'exil de Tarquin. Ce roi, dont le fils avait violé Lucrèce, ayant été chassé de Rome avec ses enfants, le consul Junius Brutus força le mari de Lucrèce, Tarquin Collatin, qui était son collègue et l'homme le plus excellent et le plus innocent du monde, à se démettre de sa cTiarge et même à quitter la ville, par cela seul qu'il était parent des Tarquins et en portait le nom. Et le peuple favorisa ou souffrit cette injustice, quoique ce fût lui qui eût fait Collatin consul aussi bien que Brutus '. Je demanderai encore si les Romains montrèrent cette équité et cette bonté tant vantées dans leur conduite à l'égard de Camille. Après avoir vaincu les Véïens, les plus redoutables ennemis de Rome, ce héros qui termina, après dix ans, par la prise de la capitale ennemie, une guerre sanglante où Rome avait été mise à deux doigts de sa perte, fut appelé en justice par la haine de ses envieux et par l'insolence des tribuns du peuple, et trouva tant d'ingratitude chez ses concitoyens qu'il s'en alla volontairement en exil, et fut même condamné en son absence à dix mille as d'amende, lui qui allait devenir bientôt pour la seconde fois, en chassant les

Uuanl

leur caractère, je demanderai

en

d'années d'incroyables accroissements et cependant il ne laisse pas d'avouer, dès le commencement du premier livre de son Histoire \ que dans ce même temps, quand l'autorité
,

pa?sa des rois aux consuls, les patriciens ne

tardèrent pas à opprimer

le

jieuple, ce qui
et

occasionna
et

la séparation

du peuple

du sénat

une

foule de dissensions civiles.

En

effet,

après avoir rappelé qu'entre la seconde et la
troisième guerre ]iuniquc, les bonnes
et la

mœurs

concorde régnaient parmi le peuple romain, heureux état de choses qu'il attribue, non à l'amour de la justice, mais à cette crainte salutaire de l'ennemi que Scipion
Nasica voulait entretenir en s'opposant à la ruine de Carthage, l'historien ajoute ces paroles
:

B

Mais, Carthage prise, la discorde, la

a cupidité, «
«

l'ambition, et tous les vices qui

naissent d'ordinaire de la prospérité se dé-

veloppèrent rapidement
ils

».

D'où

l'on

doit

conclure qu'auparavant

avaient

commencé

de paraître

et de grandir. Salluste ajoute, pour appuyer son sentiment « Car les violences ((des citoyens puissants, qui amenèrent la
:

«
((

séparation
foule

du peuple
le

et

du

sénat, et
,

une

de
dès

dissensions civiles

troublèrent

«
((

Rome
la

principe, et l'on n'y vit fleurir
et

Gaulois, le vengeur de son ingrate patrie

-.

long de ra[)porter ici toutes dont Rome fut le théâtre, à cette époque de discorde, où les patriciens s'efforçaut de dominer sur le
il

Mais

serait trop

les injustices et toutes les bassesses

peuple, et le peuple s'agilant pour secouer le joug, les chefs des deux partis étaient assu-

rément beaucoup plus animés par le de vaincre que par l'amour du bien
l'équité.

désir
et

de

CHAPITRE

XVIII.

TÉMOIGNAGE DE SALLUSTE SUR LES MCEURS DU PEUPLE ROMAIN, TOUR A TOUR CONTENUES PAR LA CRAINTE ET RELÂCHÉES PAR LA SÉCURITÉ.

Au

lieu

donc de poursuivre, j'aime mieux

rapporter le témoignage de ce
disant

même

Salluste,

qui m'a donné occasion d'aborder ce sujet en

du peuple romain « que son caractère, « autant que ses lois, le rendait bon et équi« table » Salluste veut ici glorifier ce temps où Rome, après la chute des rois, prit en très-peu
. ' '

qu'au temps où qu'on redoutait les Tarquins et la guerre avec l'Etrurie» On voit ici Salluste chercher la cause de cette modération et de cette équité qui régnèrent à Rome pendant un court espace de temps après l'expulsion des Tarquins. Cette cause, à ses yeux, c'est la crainte on redoutait, en efTet, la guerre terrible que le roi Tarquin, appuyé sur ses alliés d'Etrurie, faisait au peuple qui Tavait chassé de son trône et de ses Etats. Mais ce qu'ajoute l'historien mérite une attention particulière « Après cette époque, dit-il, « les patriciens traitèrent les gens du peuple « en esclaves, condamnant celui-ci à mort et « celui-là aux verges, comme avaient fait les « rois, chassant le petit propriétaire de son champ, et imposant à celui qui n'avait rien « la plus dure tyrannie. Accablé de ces vexalions, écrasé surtout par l'usure, le bas « peuple, sur qui des guerres continuelles
l'équité
« les

modération

rois furent expulsés, alors

('

;

:

((

((

« faisaient
M

peser avec le service militaire les

plus lourds impôts, prit les armes et se re*

Voyez Tite-Live, Voyez Tite-Live,

lib. i,

cap. 6, et lib. n, cap. 2.

Salluste avait écrit l'histoire

de

Rome

pendant

la période

de

lib. v,

cap. 32

;

Valère Maxime,

lib. v,

cap. 3

;

et Plutarqiie,

Vie de Camille.

quatorze ans environ comprise entre 78 avant J. -G. et 65 après. Cet ouvrage est perdu ; il n'en reste que des fragments.

LIVRE II.- ROME ET SES FAUX DIEUX.
« tira

37
autorité divine ces dan-

sur

le

mont Sacré

et sur l'Aventin

'
;

ce

condamnant par une
humain,
retire

« fut ainsi ([u'il
«

oblint ses tribuns ot d'autres
et les

gereuses et criminelles convoitises du cœur

prérogatives. Mais la lutte

dissensions

ne furent entièrement éteintes qu'à la se« conde guerre punique». Voilà ce que devinrent, au bout de quelque temps, peu après l'expulsion des rois, ces Romains dont Sal«

peu à peu sa famille d'un et qui tombe, pour établir, non sur les applaudissements de la vanité, mais sur le jugement de la vérité même, son

monde corrompu

éternelle et glorieuse cité

!

luste
«

nous

dit

:

«

Que leur
les

caractère, autant

que leurs

lois,

rendait justes et équia été la république ro-

CHAPITRE XIX.
DE LA COnUUPTION OU ÉTAIT TOMBÉE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE AVANT QUE LE CHRIST VÎNT ABOLIR LE CULTE DES DIEUX.
Voilà donc comment la république romaine, changeant peu à peu, de belle et vertueuse

a tables ».

Or,

si telle

maine aux jours de sa vertu et de sa beauté, que dirons-nous du temps qui a suivi, où, « Changeant peu à peu, connne dit Salluste
:

« «
il

elle de belle et vertueuse qu'elle était devint laide et corrompue », et cela, comme a soin de le remarquer, depuis la ruine de
,

«

Carthage? On peut voir, dans son Histoire, le tableau rapide qu'il trace de ces tristes temps, et par quels degrés la corruption, née des prospérités de Rome, aboutit enfin à la guerre « Depuis celte époque, dit-il, les ancivile « tiques mœurs, au lieu de s'altérer insensi:

«qu'elle était, devint laide et corrompue », Et ce n'est pas moi qui le dis le premier;
leurs auteurs, dont nous l'avons appris pour notre argent, l'ont dit longtemps avant l'avé-

nement du
« lieu « «

ruine de Carthage,

de

comment depuis la antiques mœurs, au s'altérer insensiblement s'écouChrist. Voilà
« les
,

B

blement, s'écoulèrent

comme un

torrent

;

lèrcnt

comme un

torrent

:

tant le luxe et la
la

« « «

car le luxe et la cupidité avaient tellement

cupidité avaient

corrompu

jeunesse

I

»

dépravé

la

jeunesse que nul ne pouvait plus

conserver son propre patrimoine ni souffrir
conservation de celui d'autrui ». Salluste
la

Où sont les préceptes donnés au peuple romain par ses dieux contre le luxe et la cupidité? et plût au ciel qu'ils se fussent contentés de se taire sur la chasteté et la modestie, au
lieu d'exiger des pratiques indécentes et

« la

parle ensuite avec quelque étendue des vices

de Sylla et des autres hontes de
et tous les historiens sont
lui, quoiqu'ils n'aient pas
ici

république,

d'accord avec

teuses auxquelles

ils

hondonnaient une autorité
I

son éloquence.

Voilà, ce
fisants

me

semble, des témoignages suf-

pour faire voir à quiconque voudra y prendre garde dans quel abîme de corruption Rome était tombée avant l'avènement de
,

pernicieuse par leur fausse divinité Qu'on hse nos Ecritures, on y verra cette multitude de préceptes sublimes et divins contre l'avarice et l'impureté, partout

Prophètes,

dit

le

saint Evangile,

répandus dans dans

les

les

Notre-Seigneur car tous ces désordres avaient éclaté, non-seulement avant que Jésus-Christ
revêtu d'un corps eût commencé à enseigner sa doctrine, mais avant qu'il fût né d'une
vierge.
Si

Actes et les Epîtres des Apôtres, et qui font éclater à Toreille des peuples assemblés non pas le vain bruit des disputes philosophiques,

mais

donc
les

les

païens n'osent imputer à leurs
ces

le tonnerre des divins oracles roulant dans les nuées du ciel. Les païens n'ont garde d'imputer à leurs dieux le luxe, la cupidité, les

dieux

maux de

temps antérieurs,

tolé-

mœurs

cruelles et dissolues qui avaient

si

rables avant la ruine de

Carthage, intolé-

rables depuis, bien que leurs dieux seuls, dans leur méchanceté et leur astuce, en jetassent la semence dans l'esprit des hommes
I

profondément corrompu la république avant la venue de Jésus-Christ et ils osent reprocher
;

à

la

que

religion chrétienne toutes les afflictions leur orgueil et leurs débauches attirent
elle.

par les folles opinions qu'ils y répandaient, pourquoi imputent-ils les maux i>réseiits à
Jésus Christ, dont la doctrine salutaire défend d'adorer ces dieux faux et trompeurs, et qui,
*

aujourd'hui sur
et les peuples,
si

Et pourtant,

si les

rois

tous les princes et les juges

de

la terre, si les

jeunes

hommes et

les

jeunes

filles,

les

vieillards

et les enfants,

tous les

Ce

fut dix-sept ans après l'expulsion

des Tarquins
lib.

qiiu le
il,

peuple
'i2,

se retira sur le
lib.

mont

Sacré.

Voyez Tite-Live,

cap.

âges, tous les sexes, sans oublier ceux à qui s'adresse saint Jean-Baptiste ', publicains et
*

et

m,

cap. 30.

Lue. in,

12.

38

LA CITE DE DIEU.
sentant pour eux, à
cère,
la place
;

soldats, avaient soin d'écouter et d'observer
les préceptes

d'un respect sin-

de

la vie

chrétienne, la républi-

que

serait ici-bas éclatante

de prospérité
éternel

et s'é-

lèverait sans effort au

comble de
;

la félicité

promise dans

le

royaume

mais l'un

que les lois veillent plutôt à conserver à chacun sa vigne que son innocence; que l'on n'appelle en justice que ceux qui entreprennent sur le bien ou sur la
crainte servile
il soit permis de librement tout ce qu'on veut des siens ou avec les siens, ou avec tous ceux qui veulent y consentir; que les prostituées abondent dans les rues pour quiconque désire en jouir,

une

écoute et l'autre méprise, et comme il s'en trouve plus qui préfèrent la douceur mortelle

vie d'autrui, et qu'au reste
faire

vertus',

des vices à l'amertume salutaire des serviteurs de il faut bien que les

Jésus-Christ, quelle

que

soit leur

condition,

rois, princes, juges, soldats, provinciaux, ri-

surtout pour ceux qui n'ont pas
d'entretenir
et

le

moyen

ches et pauvres, libres ou esclaves de l'un ou de l'autre sexe, supportent cette république terrestre, fùt-elle avilie, fût-elle au dernier

une concubine

;

partout de vastes

degré de la corruption, pour mériter par leur patience un rang glorieux dans la sainte et auguste cour des anges, dans cette république céleste où la volonté de Dieu est l'unique loi.

CHAPITRE XX.
DE l'espèce de félicité ET DU GENRE DE VIE QUI PLAIRAIENT LE PLUS AUX ENNEMIS DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.

magnifiques maisons, des festins somptueux, où chacun, pourvu qu'il le veuille ou qu'il le puisse, trouve jour et nuit le jeu, le vin, le vomitoire, la volupté; qu'on entende ]iarlout le bruit de la danse; que le théâtre frémisse des transports d'une joie dissolue et des émotions qu'excitent les plaisirs les plus honteux et les plus cruels. Qu'il soit déclaré ennemi public celui qui osera blâmer ce genre de félicité et si quelqu'un veut y mettre obstacle, qu'on ne l'écoute pas, que le peuple l'arrache de sa place et le supprime du nom;

Mais qu'importe aux adorateurs de ces méprisables divinités, aux ardents imitateurs de

bre des vivants

;

que ceux-là seuls soient re-

leurs crimes et de leurs débauches, que la

de vrais dieux qui ont procuré au peuple ce bonheur et qui le lui conservent ;
gardés

comme

république soit vicieuse et corrom pue ? Qu'elle demeure debout, disent-ils que l'abondance y règne qu'elle soit victorieuse pleine de gloire, ou mieux encore, tranquille au sein de
; ; ,

qu'on

les

adore suivant leurs désirs; qu'ils

exigent les jeux qui leur plaisent et les reçoi-

vent de leurs adorateurs ou avec eux; qu'ils
fassent seulement
peste, ni

la paix

;

que nous
c'est

fait

tout le reste

?

Ce qui

que ni la guerre, ni la aucune autre calamité, ne troublent
prospère
!

nous importe,

les jours ses richesses

que chacun accroisse tous pour suffire à ses prola

un

état

si

Est-ce

là,

je le

demande

fusions continuelles et s'assujélir les faibles.

cour aux riches pour jouir d'une oisiveté tranquille à l'ombre de leur protection que les riches fassent des pauvres les

Que

les

pauvres fassent

en possession de sa raison, estce là l'empire romain? ou plutôt, n'est-ce pas la maison de Sardanapale, de ce prince livré
à tout

homme

pour avoir de quoi vivre,

et

aux voluptés, qui
qu'il

;

instruments de leur vanité
patronage.
intérêts,
;

et

de leur fastueux

tombeau mort que ce que les plaisirs avaient déjà consumé de lui ])endant sa vie? Si nos adversaires avaient un
fit

écrire sur son

ne

lui restait plus après la

Que

les

peuples saluent de leurs
les

roi

comme
et

celui-là,

applaudissements, non
sirs

tuteurs de leurs

débauche

complaisant pour toute désarmé contre tout excès, ils lui

mais les pourvoyeurs de leurs plaique rien de pénible ne soit commandé, rien d'impur défendu que les rois s'inquiètent de trouver dans leurs sujets, non la vertu, mais la docihté que les sujets obéissent aux non comme aux directeurs de leurs rois mœurs, mais comme aux arbitres de leur fortune et aux intendants de leurs voluptés, res;
;

consacreraient, je n'en doute pas, et de plus

grand cœur que les anciens Romains à Romulus, un temple et un flamine.

CHAPITRE XXI.
SENTIMENT DE ClCÉRON SUR LA RÉPUBLIQUE ROMAINE.

,

*

Saint Augustin parait

ici

faire allusion

au passage célèbre d'Hé-

siode sur les deux voies contraires du vice et de la vfertu. Voyez les Comp. Xéiiophoii^ dans les Œuvres et les Jours^ vers 2B5 et seq.

Mémorables^

livre

il;

ch. 2, § 21,

où se trouve la fable de Prodicus.

nos adversaires récusent le témoignage de l'historien qui nous a dépeint la ré|)ublique romaine comme déchue de sa beauté et de sa
Si

LIVRE
vertu,
s'ils

II— ROME ET

SES FAUX DIEUX.
il

39

s'inquiètent
les

peu d'y voir abonder

ce problème, et

ajoute qu'à son avis tout ce

les crimes,

désordres et les souillures de

qu'on a dit sur

la

toute espèce, pourvu qu'elle se maintienne et
subsiste, qu'ils écoutent Cicéron, qui

qu'il est impossible

république n'est rien et de passer outre, si on n'a
sans injustice,

ne

dit

pas établi, norr^eulement qu'il n'est pas impossible de gouverner
qu'il est impossible

plus seulement,

comme

Salluste,

que
Il

la ré-

mais
'

'

publique

était

déchue, mais qu'elle avait cessé
introle

d'être et qu'il n'en restait plus rien.

duit Scipion,

destructeur de Cartbage, dis-

courant sur la république en un temps où la corruption décrite par Salluste faisait pressenqui tir sa ruine prochaine. C'est le moment suivit la mort de l'aîné des Gracques, le pre'

même Salluste, qui de grandes séditions et il est question de sa fin tragique, dans la suite du dialogue. Or, sur la fm du second livre, Scipion
mier, au témoignage du
ait excité
;

s'exprime en ces termes
«

-

:

« Si

dans un con-

cert

il

faut maintenir

un

certain accord en-

« tre les « « a « « «

de

la

sons différents qui sortent de la flûte, lyre et des voix humaines, sous peine
la
si

de blesser par

moindre discordance

les

oreilles exercées,

ce parfait accord ne peut

s'obtenir qu'en soumettant les accents les

de gouverner sans prenpour règle souveraine'. Cette question, remise au lendemain, est agitée avec grande chaleur et fait le sujet du troisième livre. Philus prend le parti de ceux qui soutiennent qu'une république ne peut être gouvernée sans injustice, après avoir déclaré toutefois que ce sentiment n'est pas le sien. Il plaide de son mieux pour l'injustice contre la justice, tâchant de montrer par des raisons vraisemblables et par des exemples que la première est aussi avantageuse à la république que la seconde lui est inutile. Alors Lélius, sur la prière de tous, entreprend la défense de la justice et fait tous ses efforts pour démontrer qu'il n'y a rien de plus contraire à un Etat que l'injustice, et que sans une justice sévère il n'y a ni gouvernement, ni sécudre
la justice

plus divers à une même mesure, de même, dans l'Etat, un certain équilibre est nécessaire
entre les diverses classes
,

rité possibles.

Celte question paraissant suffisamment traitée,

a
«

hautes

,

basses et

Scipion reprend son discours et recomcette courte définition qu'il avait
c'est la

« «

moyennes, et l'harmonie résulte ici, comme dans la musique, d'un accord entre des éléments très-divers; celte harmonie, dans
c'est la

mande
née
ple
:

don-

La république,
le
,

chose du peu-

« l'Etat,

concorde,

le

plus fort et

le

blage d'individus

«meilleur gage du salut public, mais qui, Scipion « sans la justice, ne peut exister ^ » développe quelque temps cette thèse, pour montrer combien la justice est avantageuse à
.

un pur assemmais une société fondée sur des droits reconnus et sur la communauté
^ Or,
peuple n'est point
des intérêts. Ensuite
il fait

voir combien

une

bonne
il

définition est utile dans tout débat, et

un Etat , quand elle
que
la

et

combien

tout est

compromis

conclut de la sienne que la république, la chose du peuple, n'existe etTectivement que

disparaît. Alors l'un des interlocu-

lorsqu'elle est administrée selon le bien et la
justice, soit par

teurs, Philus

\ prend

la

parole et

demande
et

un

roi, soit par
le

un

petit

nom-

question soit traitée plus à fond,

juste,

par de nouvelles recherches sur la on fixe la valeur de cette maxime qui
alors

que nature du
qu'il
est

bre de grands, soit par

quand un

peuple entier. Mais roi est injuste et devient un tyran,

comme
quand
aussi,
tre

disent les Grecs,

commençait
injustice.

à se répandre

:

injustes et deviennent
le

quand les grands sont une faction, ou enfin

impossible de gouverner

la république sans Scipion consent que l'on discute

un

peuple est injuste et devient, lui tyran, car Scipion ne voit pas d'aului est

*

Le dialogue de Cicéron

sur la B^pubtù/ue est censé avoir eu lieu

de Rooie 625^ sous le consulat de Tuditanus et d'Aquillius. Cette citation de la République de Cicéroo est tirée du second livre qu'Aogelo Maio a retrouvé presque tout entier. Voyez ie chap. 42. * Montesquieu s'est servi de la même comparaison a Ce que l'on appelle union, dans un corps politique, dit-il, est une chose fort équivoque. La vraie est une union d'harcûooie qui fait que toutes les parties, quelque opposées qu'elles nous paraissent, concourent au bien général, comme des dissonances dans la musique, qui concourent à l'accord total n [Grandeur et décadence des Romains^ cb. 10.) * Ce personnage est, avec L. Furius Pbilus, consul en 618. Scipion et Lélius, un des principaux interlocuteurs du dialogue de
l'an
'
; .

donner, alors, non-seulement la corrompue, comme on l'avait reconnu la veille, mais, aux termes de la définition établie, la république n'est plus, puisqu'elle a cessé d'être la chose du peuple pour devenir celle d'un tyran ou d'une faction, le
république
peuple lui-même, du
*

nom à

moment
le

(ju'il

devient
de
la

Cette démonstration formait

chap. 43 du livre
23.

ii

Répu-

blique.
'

Cicéron.

Voyez De Republ.,

lib. l, cap.

40

LA CITE DE DIEU.
Jésus-Christ. Certes,
si

injuste, cessant d'être le peuple, c'est-à-dire

un

pareil état de choses

une
sur

société fondée sur des droits

reconnus

et

eût existé et

eiit

été signalé depuis l'établisse-

la communauté des intérêts. Lors donc que la république romaine

ment de
était

que la décrit Salluste, elle n'était pas seulement déchue de sa beauté et de sa \ertu, comme le dit l'historien, mais elle avait cessé d'être, suivant le raisonnement de ces grands hommes. C'est ce que Cicéron prouve au commencement du cinquième livre où il ne parle plus au nom de Scipion, mais en son propre nom. Après avoir rappelé ce vers d'Ennius :
telle
,

la religion du Christ, quel est celui de nos adversaires qui ne l'eût imputé à son influence? Je demande donc pounjuoi leurs

dieux ne se sont pas mis en peine de prévenir
cette ruine

de

la

république romaine que Cisi

céron, bien longtemps avant l'incarnation de
Jésus-Christ, déplore avec de

pathétiques
d'exa-

accents? Maintenant antiques

c'est

aux admirateurs des

mœurs
est

et

de

la vieille

Rome

miner

s'il

bien vrai que la justice régnât

Rome
«
te

a

pour seul appui ses mœurs

et ses

grands hommes,

vivante réalité,

dans ce temps-là; peut-être, à la place d'une n'y avait-il qu'une surface
ornée de couleurs brillantes, suivant l'expression échappée à Cicéron. Mais nous discute-'

Ce vers,
cision,

dit-il,

par

la vérité

comme par la prê-

« « «

oracle émané du sanchommes, en effet, si l'Etat n'atuaire.Ni vaiteude telles mœurs, ni les mœurs publiques, s'il ne s'était montré de tels hommes,
les

me semble un

« si

n'auraient pu fonder ou maintenir pendant longtemps une si vaste domination. Aussi

« voyait-on, a
a « a
« «

avant notre siècle

,

la force des

mœurs héréditaires appeler naturellement les hommes supérieurs, et ces hommes éminents retenir les vieilles coutumes et
les insti-

tutions des aïeux. Notre siècle, au contraire, recevant la république comme un clief-d'œu-

rons ailleurs cette question, s'il plaît à Dieu'. Car je m'efforcerai de prouver, en temps et lieu, que selon les définitions de la république et du peuple, données par Scipion avec l'assentiment de ses amis, jamais il n'y a eu à Rome de république, parce que jamais il n'y a eu de vraie justice. Si l'on veut se relâcher de cette sévérité et prendre des définitions plus généralement admises, je veux bien convenir que la république romaine a existé, surtout à mesure qu'on s'enfonce dans les temps primitifs mais il n'en demeure pas
;

vre d'un autre âge, qui déjà commençait à « vieillir et à s'effacer, non-seulement anégligé « de renouveler les couleurs du tableau pri« mitif,

moins établi que la véritable justice n'existe que dans celte république dont le Christ est
gouverneur. Je pixis, en effet, de républi(|ue, puisqu'elle est incontestablement la chose du peuple ; mais si ce mot, pris ailleurs dans un autre sens, s'écarte trop ici de notre langage accoutumé, il faut au moins reconnaître que le seul siège de la vraie justice, c'est cette cité dont « On a publié il est dit dans l'Ecriture sainte de toi des choses glorieuses, ô cité de Dieu-! »
le

fondateur

et le

«

«
vc

mais ne s'est pas même occupé d'en conserver au moins le dessin et comme les derniers contours ». « Que reste-t-il, en effet, de ces mœurs antiques, sur lesquelles le poète appuyait la république romaine? Elles sont tellement surannées et mises en oubli, que, loin de les pratiquer, on ne les connaît même [)lus. Parlerai-je des hommes? Les mœurs elles-

lui

donner

le

nom

«

:

c<

«

« « « a « «

mêmes

n'ont péri que par le

manque de

CHAPITRE

XXII,

grands hommes;
d'expliquer,
et

désastre qu'il ne suffit pas

dont nous aurions besoin de nous faire absoudre, comme d'un crime car c'est grâce à nos vices, et non capital par quelque coup du sort que, conservant encore la république de nom, nous en avons
;

LES DIEUX DES ROMAINS n'oNT JAMAIS PRIS SOIN

d'empêcher que les MCEURS
LA RÉPUBLIQUE.
Mais,

ISE

FISSENT PÉRIR

pour revenir à
telle qu'elle

la

question, qu'on
telle qu'elle est,
|)lus

célèbre tant qu'on voudra la république ro-

«

dès longtemps perdu la réalité ' ». Voilà quels étaient les sentiments de Cicéron,
il

maine,
il

a été ou

est certain que,

selon leurs

savants
l'avé-

longtemps,
l'Africain
* ^

est vrai, a[)rès la

mort de Scipion

écrivains, elle était

déchue bien avant

*,

mais enfin avant l'avènement de
République,
liv.

dix ans après que Cicéron écrivit le dialogue de la Réimhlique, c'està-dire soixante ans avant Jésus-Cbnst.
" =

lyicéron^

De

la

v, trad.

de M. Villemain.

Voyez plus bas

le livre

iix, ch. 21 et 21.

Scipiou l'Africain mourut l'ao de Rome 624. C'est environ soisante-

Psal. LXXXTl, 3.

LIVRE

11.

ROME ET SES FAUX DIEUX.
rieurs
([ui se

-il

nementdu Christ; que dis-je? n'ayant plus de mœurs, elle n'était déjà plus. Pour l'empêcher
de périr, qu'auraient dû faire les dieux protecteurs? lui donner les préceptes (|ui règlent la \ie et forment les mœurs, en échange de tant do prêtres, de temples, de sacrifices, de céré-

rapportent au corps plutôt qu'à

l'esprit et

qui ont pour cause la guerre ou
;

tout autre fléau

je ne parle que de la décadence des mœurs, d'abord insensiblement al-

térées,

puis s'écoulant
si

comme un
la
i)his,

torrent et

entraînant

rapidement

république dans

monies, de
intérêt, se

fêtes et

de jeux solennels. Mais en
qu'cà leur

leur ruine qu'il n'en restait

au jugement

tout cela les

démons ne songeaient

mettant fort peu en peine de la manière dont le peuple vivait, le portant au contraire à mal vivre, pourvu qu'asservi par la crainte il continuât de les honorer. Si on répond qu'ils lui ont donné des préceptes, qu'on les cite, qu'on les montre; qu'on nous
à quel commandement des dieux ont désobéi les Gracques en troublant l'Etat par
dise

de graves esprits, que les murailles et les maisons. Certes, les dieux auraient eu raison de se retirer d'elle pour
la

laisser périr, et,

comme

d'abandonner leurs temples et leurs autels, si elle eût méprisé leurs préceptes de vertu et de justice; mais que dire de ces dieux, qui ne veulent plus vivre avec un peuple qui les adore, sous prétexte qu'il vit mal, quand ils ne lui ont pas appris
dit Virgile,

leurs séditions; Marins, Cinna et Carbon, en allumant des guerres civiles injustes dans leurs

à bien vivre?

commencements,

cruelles dans leur proLES

CHAPITRE

XXIII.

grès, sanglantes dans leur terme; Sylla enfin,

dont on ne saurait lire la vie, les mœurs, les actions dans Salluste et dans les autres historiens, sans frémir d'horreur. Qui n'avouera qu'une telle république avait cessé d'exister? Dira-t-on, pour la défense de ces dieux, qu'ils
ont abandonné

VICISSITUDES DES CHOSES TEMPORELLES NE DÉPENDENT POINT DE LA FAVEUR OU DE l'iNIMITIÉ DES DÉMONS, MAIS DU CONSEIL DU VlUI

DIEU.
J'irai plus loin je dirai que les dieux ont paru aider leurs adorateurs à contenter leurs convoitises, et n'ont jamais rien fait pour les contenir. C'est en effet par leur assistance que
;

Rome

ruption

même,

de cette corselon ces vers de Virgile
à cause
' :

« Les dieux protecteurs de cet empire
leurs temples et leurs autels ».

ont

tous

aLaadonné

Marius,
païens n'ont
la religion

homme nouveau

et

obscur, fauteur

cruel de guerres civiles, fut porté sept fois au

Mais d'abord,
pas
le

s'il

en est ainsi,
ait fait

les

consulat et mourut, chargé d'années, échap-

droit de se plaindre

que

chrétienne leur

perdre

la protection

pant aux mains de Sylla vainqueur; pourquoi donc cette même assistance ne l'a-t-elle pas

de leurs dieux, puisque déjà les mœurs corrompues de leurs ancêtres avaient chassé des
autels de
cet essaim

empêché d'accomplir

tant de cruautés? Si nos

adversaires répondent que les dieux ne sont

leurs

Rome, comme des mouches, tout de petites divinités. Où était d'ailcette armée de dieux, lorsque Rome,
la

pour rien dans sa fortune, ils nous font une car ils nous accordent grande concession qu'on peut se passer des dieux pour jouir de
;

longtemps avant
S'ils étaient là, ils

corruption des

mœurs
;

antiques, fut prise et brûlée par les Gaulois?

dormaient sans doute car de toute la ville tombée au pouvoir de l'ennemi, il ne restait aux Romains que le Capitole, qui aurait été pris comme tout le reste,
si

dont ils sont si épris, qu'on peut avoir force, richesses, honneurs, santé, grandeur, longue vie, comme Marius, tout en ayant les dieux contraires, et qu'on peut souffrir, comme Régulus, la captivité,
cette prospérité terrestre

l'esclavage, la misère, les veilles, les douleurs,
les tortures et la

les oies n'eussent veillé jiendant le
*.

sommeil
la fête

mort

enfin, tout

en ayant

les

des dieux

Et de
fit

là,

l'institution

de

dieux propices. Si on accorde cela, on avoue

des oies, qui

presque tomber

Rome

dans

les superstitions des Egyptiens,

adorateurs des

bêtes et des oiseaux

'\ Mais mon dessein n'est de parler présentement de ces maux extépas

en somme que les dieux ne servent à rien et que c'est en vain qu'on les adore. Si les dieux, en effet, loin de former les hommes à ces vertus de l'âme et à cette vie honnête qui les autorise à espérer le bonheur ai)rès la mort,
leur donnent des leçons toutes contraires, et
si

• -

Enéide,

liv. II, V.

351, 352.
cap.
-17,

'

Voyez Tiie-Live, lib. v, cap. 38 et seq., et Voyez Plutarque, De fort. Boman,, § 12.

18.

d'ailleurs,

quand

il

s'agit

des biens passagers

,

42
et

LA CITÉ DE DIEU.
temporels,
ils

ne peuvent nuire à ceux

qu'ils détestent, ni être utiles à ceux qu'ils

aiment, pourquoi les adorer? pourquoi s'empresser autour de leurs autels? [>ourijuoi

témoignage des historiens, plus atroce et plus impitoyable que ne l'eût été le plus barbare ennemi. Mais encore une fois, je laisse cela
de côté, et je n'attribue point cette sanglante félicité de Marins à je ne sais quelle Marica,

dans
eux,

les

mauvais jours, murmurer contre
s'ils

comme

avaient par colère retiré leur

protection?. et pourquoi en prendre occasion

pour outrager

et

maudire

la religion

chré-

mais à une secrète providence de Dieu, qui a voulu par là fermer la bouche à nos ennemis et retirer de l'erreur ceux qui, au lieu d'agir
par passion, réfléchissent sérieusement sur
faits.

tienne? Si, au contraire, dans l'ordre des choses temporelles, ils peuvent nuire ou servir,

les

pourquoi ont-ils accordé au détestable

Marins leur protection, et l'onl-ils refusée au vertueux Régulus? Cela ne fait-il pas voir
qu'ils sont

pervers

?

eux-mêmes très-injustes et trèsQue si, par cette raison même, on

Car bien que les démons aient quelque puissance en ces sortes d'événements, ils n'en ont qu'à condition de la recevoir du Toutd'aPuissant, et cela pour plusieurs raisons bord pour que nous n'estimions pas à un trop
:

haut prix
est

la

félicité

temporelle, puisqu'elle

craindre et à les adorer, on se trompe, puisque rien ne prouve que Régulus les ait moins adorés que Marins. Et qu'on ne
est porté à les

souvent accordée aux méchants, témoin Marins puis, pour que nous ne la considérions pas non plus comme un mal, puisque
;

s'imagine pas non plus qu'il
vie criminelle à cause

faille

mener une

nous en voyons également jouir un grand

que

les

dieux semblent

nombre de bons
vrai Dieu,

et

pieux serviteurs du seul et

avoir favorisé Marins plutôt que Régulus. Je
rappellerais alors

malgré

les

dénions

;

enfin pour

que

que Méfellus ', un des plus excellents hommes parmi les Romains, qui eut cinq fils consulaires, fut un homme très-heureux, au lieu que Catilina, vrai scélérat, périt misérablement dans la guerre criminelle qu'il
avait excitée. Enfin, la véritable et certaine féli-

nous ne soyons pas tentés de craindre ces esprits immondes ou de chercher à nous les rendre propices, comme arbitres souverains
des biens et des
est des

maux

temporels, puisqu'il en
ce

démons comme des méchants en
faire
les

monde, qui ne peuvent
est

cité n'appartient
le

qu'aux gens de bien adorant Dieu qui seul peut la donner. Lors donc que cette république périssait par ses mauvaises mœurs, les dieux ne firent rien pour l'empêcher de périr , en réglant ses mœurs ou en les corrigeant au contraire, ils travaillaient à la faire périr en accroissant la décadence et la corruption des mœurs. Et qu'ils ne viennent pas se faire passer pour
;

permis par celui dont

que ce qui leur jugements sont

aussi justes qu'incompréhensibles.

CHAPITRE XXIV.
DES PROSCRIPTIONS

DOIONS

SE

DE VANTENT

SYLL.i

d' AVOIR

AUXQUELLES LES PRÊTÉ LEUR

ASSISTANCE.
Il est certain que lorsque Sylla, dont le gouvernement fut si atroce qu'en se portant le vengeur des cruautés de Marins il le fit regret-

bons, sous prétexte qu'ils

abandonnèreutRome
;

en punition de ses iniquités. Non, ils restèrent leur imposture est manifeste ils n'ont pu là ni aider les hommes par de bons conseils, ni se cacher par leur silence. Je ne rappellerai pas que les habitants deMinturnes, touchés de
;

ter, se fût

approché de
les entrailles

Rome pour

combattre
',

son rival,
si

des victimes parurent

favorables, suivant le rapport de Tite-Live

que

l'aruspice Postumius, convaincu qu'avec

l'infortune de Marins, le
la déesse

recommandèrent à

l'aide des

dieux Sylla ne pouvait

manquer de

Marica ^ et que cet homme cruel, sauvé contre toute espérance, rentra à Rome plus puissant que jamais à la tête d'hommes

réussir dans ses desseins,

répondit du succès

sur sa

tête.

Vous voyez bien que

s'étaient point retirés

les dieux ne de leurs temples et de

non moins cruels que
* Il

lui et

se

montra, au

leurs autels, puisqu'ils

prédisaient l'avenir,

s'agit

tellus. Saint

de Méteïlus le Numidique, petit-fils du pontife L. MéAugustin commet ici une légère inesaclitude en donnant

sans se mettre en peine du reste de rendre Sylla meilleur. Ils avaient des présages pour
lui

cinq enfants à Méteïlus, au lieu de quatre.
lib. Vj
"

Voyez Cicéron, De
cap.
1.

y?/i.,

promettre une grande

félicité et

n'avaient

cap. 27 et 28

;

et Valère

Maxime,

lib. vii,

Marica est le nom d'une déesse qu'on adorait à Minturnes, et <iui n'était autre que Circé, au témoignage de Lactance, lustit., lib. i, cap. 21. Comp. Servius, ad j^neid., lib. vu, vers. 47, et lib, xil,
vers. 161.

point de menaces pour réprimer son ambition
'

partie

Le passage que désigne ici saint Augustin faisait probablement du livre Lxxviie, un de ceux qui sont perdus.

LIVRE
coupable. Ce n'est pas tout:

II.

ROME ET SES FAUX DIEUX,
il

43

comme

faisait

vrer de la domination des démons. Cet
s'écria
,

homme

la guerre en Asie contre Mithridate, .Kipiter lui fit dire par Lucius Tilius qu'il serait vainqueur, ce qui arriva. Plus tard, quand Sylla méditait de retourner à Rome pour venger par les armes ses injures et celle de ses amis, le même Jupiter lui fit dire par un soldat de la sixième légion que, lui ayant déjà présagé

comme
pour
il

inspiré

:

La victoire

est à toi,

Sylla

!

et

faire croire qu'il était

l'esprit divin,

annonça

comme

animé de prochain un
j

événement qui s'accomplit en effet, tout éloigné qu'il fût de celui qui le prédisait mais
ne cria point Sylla, garde-toi d'être cruel de manière à prévenir les horribles cruautés que commit à Rome cet illustre vainqueur à qui fut annoncé son triomphe par une couronne d'or empreinte sur le foie d'un veau
il
: ! !

sa victoire contre Mithridate,

il

lui

promettait

encore de lui donner la puissance nécessaire pour s'emparer de la république, non toutefois sans répandre beaucoup de sang. Sylla
voulut savoir du soldat sous quelle forme il avait vu Jupiter, et reconnut que c'était la même que le dieu avait déjà revêtue pour lui
faire

Certes,

si

c'étaient des dieux justes et
fissent paraître

non des
tels pré-

démons impies qui
sages,
ils

de

auraient bien plutôt révélé à Sylla,

par l'inspection des entrailles, les
sa
victoire

maux que

annoncer une première

l'ois

qu'il serait

devait causer à l'Etal et à lui-

vainqueur.

Comment

justifier

les

dieux du

soin qu'ils ont pris de prédire à Sylla le succès de ses entreprises, et de leur négligence à lui donner d'utiles avertissements pour détour-

même. Car il est certain qu'elle ne fut pas si avantageuse à sa gloire que fatale à son ambition, puisque enivré par la prospérité, il lâcha
la

bride à ses passions et
la

fit

plus de

mal

à son
fit

ner

les

maux
11

qu'allait déchaîner sur
et

Rome
répuje l'ai

âme en
ses

perdant de

mœurs

qu'il n'en

à

une guerre impie, honte
blique?
dit plusieurs fois et

ruine de

la

faut conclure de là,

comme
le

comme

les saintes Ecri-

tures et l'expérience

même
démons

nous

font assez

connaître, que les

n'ont d'autre but
se faire adorer

que de passer pour dieux, de

comme
offrir

tels,

et

de porter

les

hommes

à leur

un
ils

culte qui les associe à leurs crimes,

ennemis en les tuant. Cependant ces malheurs si réels et si lamentables, les dieux ne les lui annoncèrent ni par les entrailles des victimes, ni par des augures, ni par quelque songe ou quelque prophétie. Ils n'appréhendaient pas qu'il fût vaincu, mais qu'il se vainquît lui-même ou plutôt ils travaillaient à faire que ce vainqueur de ses concitoyens
;

afin qu'étant

unis avec eux dans une

même

devînt esclave de ses vices et d'autant plus
asservi, par là

condamnés comme eux par un même jugement de Dieu. Quelque temps après, Sylla vint à Tarente, et ayant sacrifié, il aperçut au haut du foie de la victime la forme d'une couronne d'or. Sur
cause,
soient

même, au joug

des démons.

CHAPITRE XXV.
LES DÉMONS ONT TOL'JOIRS EXCITÉ LES

HOMMES

ce présage, l'aruspice Postumius lui promit

une grande mangeât de
l'esclave

victoire et

ordonna que Sylla seul

AU MAL EN DONNANT AUX CRIMES l'AUTORITÉ DE LEUR EXEMPLE.

ce foie. Presque au

même

instant
s'écria,

Qui ne reconnaît donc par
celui qui

là, si

ce n'est

d'un certain Lucius Pontius
:

aime mieux imiter de

tels

dieux que

d'un ton inspiré

Je suis le
toi,

lone, la victoire est à

Sylla

messager de BelPuis il ajouta
I

d'être préservé de leur

du

vrai Dieu, qui ne sent et ne

commerce par la grâce comprend que

que
sorti

le

Capitole serait brûlé. Là-dessus étant

tout leur effort est de donner au crime par

du camp, il revint le lendemain encore plus ému, et s'écria Le Capitole est brûlé et, en effet ', il l'était. On sait qu'il est facile à un démon de prévoir un tel événement et d'en
: !

une autorité divine? On les a vus se battre les uns contre les autres dans une grande plaine de la Campanie, où peu après se donna une bataille entre les deux
leur exemple

même

apporter Irès-prompfement la nouvelle mais considérez ici, ce qui importe fort à notre sujet, sous quels dieux veulent vivre ceux qui
;

blasphèment
*

le

Sauveur venu pour

les déli-

Cet incendie eut lieu l'an de Borne 670, le 7 juillet. Les historiens l'attribuent à diverses causes, par exemple à la négligence d'un
gardien.
avait sons les

partis qui divisaient la république. Un bruit formidable se fit d'abord entendre ', et plusieurs rapportèrent bientôt qu'ils avaient vu pendant quelques jours deux armées qui étaient aux prises. Le combat fini, on trouva
'

Voyez sur yeus

ces prédictions le
les

De

Commentaires de Sylla

àwîiuitione de Cicéron, qui (lib. i, cap. 33).

Voyez

Tite-Live,

lib.

lxxix; Valère Maxime,

lib, v,

cap. 5, § 1,

et Orose, Bist., lib. v, cap. 19.

44

LA CITÉ DE DIEU.
cation des
vices, et
et contre la corruption des n'accusent point leurs dieux, qui, loin de préserver par de semblables préceptes
ils

des espèces de vestiges d'hommes et de chevaux, autant qu'il pouvait en rester après une telle mêlée. Si donc les dieux se sont voriia-

mœurs

blement battus ensemble, il n'en faut pas davantage pour excuser les guerres civiles;
et,

le

peuple qui

les servait,

ont

fait

tous leurs
le

efforts

pour

le précipiter plus
et

avant dans

dans cette hypothèse,
dieux;
si,

sidérer quelle est la

vous prie de conméchanceté ou la misère
je

mal par leur exemple
donc
qu'il

leur autorité. J'espère

ne se rencontrera plus personne
A'irgile

de ces
n'était

au

contraire, ce

combat

qui ose exjdiquer la chute de l'empire romain

qu'une vaine apparence, quel autre dessein ont-ils pu avoir que de justifier les
guerres civiles des Romains
et

en disant avec

:

de leur faire

« Tous les dieux se sont abandonné leurs autels ».

retirés

de

leurs

temples

et ont

croire qu'elles étaient innocentes, puisque les

dieux

les autorisaient par leur
effet,

exemple? Ces

Comme
Non
;

si

ces dieux étaient des amis de la

guerres, en

avaient déjà

commencé,

et

vertu, irrités contre les vices des

hommes

!

déjà elles étaient signalées par des événements tragiques ; on se racontait avec émotion l'histoire de ce soldat qui, vouJant dépouiller un mort, après la bataille, reconnut son frère et se tua sur son cadavre, en maudissant les discordes civiles. De peur donc qu'on ne tût trop affligé de ces malheurs, et afin que l'ar-

car ces présages tirés des entrailles des victimes, ces augures, ces prédictions, par
lesquelles les dieux païens se complaisaient à
faire

croire

qu'ils

connaissaient l'avenir et

influaient sur le destin des combats, tout cela

témoigne
la

qu'ils n'avaient pas cessé d'être pré-

sents. Et plût à

Dieu qu'ils se fussent retirés

!

deur criminelle des partis allât toujours croissant, ces démons, qui se faisaient passer pour des dieux et adorer comme tels, eurent l'idée de se montrer aux hommes en état de guerre les uns contre les autres, afin que l'autorité d'un exemple divin étouffât dans les âmes les restes de l'affection patriotique. C'est par une ruse pareille qu'ils ont fait instituer ces jeux scéniques dont j'ai déjà beaucoup parlé, et où le drame et le chant attribuent aux dieux de qu'il suffit de les en croire telles infamies capables ou de penser qu'ils les voient représenter avec plaisir pour les imiter en toute sécurité. Or, de crainte qu'on ne vînt à révoquer en doute ces combats entre les dieux, que nous lisons dans les poêles, et à les regarder comme d'injurieuses fictions, les dieux ne
,

fureur des guerres civiles eût été moins excitée par les passions romaines qu'elle ne
le fut

par leurs instigations détestables.

CHAPITRE XXVI.
LES FAUX DIEUX DONNAIENT EN SECRET DES PRÉ-

CEPTES POUR LES BONNES MCEURS, ET EN PUBLIC

DES EXEMPLES d'iMPUDICITÉ.

Après avoir mis au grand jour
et les

les

cruautés

turpitudes des dieux, lesquelles, feintes

ou véritables, sont proposées en exemple au
public, et consacrées dans des fêtes solennelles

se sont pas bornés à les faire représenter sur
le théâtre, ils

ont voulu se donner eux-mêmes en représentation sur un champ de bataille.
J'ai

qu'on a établies sur leur demande et par crainte d'encourir leur vengeance en cas de refus, la question est de savoir comment il se fait que ces mêmes démons, qui confessent assez par là leur caractère d'esprits iimnondes, partisans de tous ces crimes dont ils demandent la représentation à Fimpudicité des uns
et à la faiblesse des autres,


que

insister sur ce point, parce
fait difficulté

que

les

comment,

dis-je,

auteurs païens n'ont pas
clarer
la

de dérépublique romaine était morte

de corruption, et qu'il n'en restait déjà plus rien avant l'avènement de Nutre-Seigneur Jésus-Christ. Or, cette corruption, nos adversaires

amis d'une vie criminelle et souillée passent pour donner dans le secret de leurs sanctuaires quelques préceptes de vertu à un
ces

certain

nombre

d'initiés. Si le fait est vrai, je

n'y vois qu'une preuve de plus de l'excès de

ne l'imputent point à leurs dieux, et cependant ils prétendent imputer à notre Sauveur ces maux passagers qui ne sauraient perdre les bons, ni dans cette vie, ni dans l'autre. Chose étrange Ils accusent le Christ, qui a donné tant de préceptes pour la purifi!

leur malice. Car

tel est

l'ascendant de la droi,

qu'il n'est presque personne qui ne soit bien aise d'être loué pour ces vertus, dont le sentiment ne se perd jamais dans les natures les plus corrompues.
Si

ture et de la chasteté

donc

les

démons ne

se

transformaient pas

,

LIVRE
quelquefois,

II.

ROME ET SES FAUX DIEUX.
liberté à des actions enseignées
et

4S

dit l'Ecrilure, en anges ne pourraient pas séduire les hommes. Ainsi l'impudicité s'étale à grand bruit devant la foule, et la chasteté murnuu'e à peine quelques par(des hypocrites à l'oreille d'un petit nombre d'initiés. On expose en

comme
ils

parlarehgion,

de lumière

',

dont

la

représentation était

môme prescrite,
le

sous peine d'irriter les dieux. Et maintenant,

quel est cet esprit qui agit sur

cœur des

public ce qui est honteux, et on tient secret
ce qui est honnête; la vertu se cache et
s'affiche; le
le vice

méchants par des impressions secrètes, qui les pousse à commettre des adultères, et y trouve, pendant qu'on les commet, un spectacle agréable, sinon le

même qui

se

complaît

mal

a des spectateurs par milliers,

à ces l'eprésentations impures, qui consacre

et le bien trouve à peine

quelques disciples,
qui
est

dans

comme

si

l'on devait

rougir de ce

sourit dans les jeux aux

honnête et faire gloire de ce qui ne l'est pas. Mais où enseigne-t-on ces beaux préceptes? où donc, sinon dans les temples des démons, dans les retraites de l'imposture? C'est (|ue les préceptes secrets sont pour surprendre la bonne foi des honnêtes gens, qui sont toujours en petit nombre, et les spectacles publics pour empêcher les méchants, qui sont toujours en grand nombre, de se corriger. Quant à nous, si on nous demandait où et

images des démons, et images des vices, qui murmure en secret quelques paroles de justice pour surprendre le petit nombre des bons, et étale en public les appâts du vice pour attirer sous son joug le nombre infini des méchants?
les

temples

les

CHAPITRE XXVII.
QUELLE
LES

MŒURS

FUNESTE INFLUENCE ONT EXERCÉE SUR PUBLIQUES LES JEUX OBSCÈNES QUE
CONSACRAIENT A
LEURS DIEUX

quand

les initiés

de

LES ROMAINS

la

déesse Célestis
,

"-

enten-

nous ne mais ce que nous savons, c'est que, lorsque nous étions devant son temple, en présence de sa statue, au milieu d'une foule de spectateurs qui ne savaient où trouver place, nous regardions les jeux avec une attention extrême considérant tour à tour, d'un côté, le cortège des courtisanes, de l'autre, la déesse vierge, devant laquelle on jouait des scènes infâmes en manière d'adoration. Pas un mime qui ne fût obscène, pas une comédienne qui ne fût impudique chacun remplissait de son mieux son office d'imdaient des préceptes de chasteté
le dire
;

POUR LES APAISER.

pourrions

Un

grave personnage, et qui se piquait de

philosophie, Cicéron, sur le point d'être édile,
criait à qui voulait l'entendre', qu'entre autres

devoirs de sa magistrature,
la

il

avait à apaiser

,

déesse Flore par des jeux solennels. Or, ces jeux marquaient d'autant plus de dévotion
qu'ils étaient |)lus obscènes.
11

dit ailleurs

(et

alors
le

il

était consul, et la

république courait

;

plus grand danger) que l'on avait célébré des jeux pendant dix jours et que rien n'avait été négligé pour apaiser les dieux-; comme
s'il

pureté.

On

savait très-bien

ce qui était

fait

pour plaire à cette divinité virginale, et la matrone qui assistait à ces exhibitions retournait du temple à sa demeure plus savante qu'elle n'était venue. Les plus sages détournaient
la

n'eût pas mieux valu irriter de tels dieux par la tempérance, que les apaiser par la luxure, et provoquer même leur inimitié par
effet, les partisi

la

pudeur que leur agréer. En sans de Catilina ne pouvaient,

cruels qu'ils

vue des postures

lascives des

comé-

diens, mais
l'art

un

furtif

regard leur apprenait

mal aux Romains que leur en faisaient les dieux en leur imposant ces jeux sacrilèges. Pour détourner le
fussent, causer autant de

de faire le mal. Elles n'osaient pas devant des hommes, regarder d'un œil libre des gestes impudiques mais elles osaient moins encore condamner d'un cœur chaste
,

dommage dont l'ennemi menaçait les corps, on recourait à des moyens mortellement pernicieux pour les âmes, elles dieux ne consentaient à se porter au secours des murailles de

un

spectacle réputé divin. Et pourtant, ce qui

Rome
ses

qu'après avoir travaillé à
ces
si

temple, on n'osait le faire qu'en secret dans la maison, comme si un reste de pudeur eût empêché les hommes de se livrer en toute
s'enseignait ainsi
le
'
'

publiquement dans

mœurs. Cependant,
si

effrontées et

imjiures,

la ruine de cérémonies si impudentes et si

criminelles, ces scènes tellement

que
^
'

l'instinctive honnêteté des

immondes Romains les

n

Sur

Cor. XI, U. la déesse Célestis, voyez plus haut,

liv.

n, ch. !.

Allusion à un passage du 6e discours contre Verres (cap. 8). AUusioQ à un passage du 3a discours contre Catilina (cap. 8).

46
porta à en mépriser de toute dignité, à
les

LA CITÉ DE DIEU.
les acteurs, à les exclure
les

CHAPITRE XXIX.
EXHORTATION AUX ROMAINS POUR QU'iLS REJETTENT LE CULTE DES DIEUX.
Voilà la religion digne de tes désirs, race

chasser de

la tribu,

à

déclarer infâmes, ces fables scandaleuses

et

impies qui flattaient
et

les

dieux en
si

les

déshoelles

norant, ces actions honteuses,
réelles,

elles étaient
si

non moins honteuses,

glorieuse des Romains, race des Régulus, des
Scévola, des Scipions, des Fabricius
culte digne de toi et
1

étaient imaginaires, tout cela composait l'en-

voilà le

seignement public de la cité. Le peuple voyait les dieux se complaire à ces turpitudes, et il en concluait qu'il était bon, non-seulement de les représenter, mais aussi de les imiter, de préférence à ces prétendus préceptes de vertu qui enseignaient à si peu d'élus (supposé qu'on les enseignât) et avec tant de mystère, comme si on eût craint beaucoup plus de les voir divulgués que mal pratiqués.

que tu ne peux mettre en balance avec les vanités impures et les pernicieux mensonges des démons S'il est en
1

ton

âme un

principe naturel de vertu, songe

que

la véritable piété et le

peut seule

le

maintenir
fait

dans sa pureté

porter à sa perfection,

tandis que l'impiété le corrompt et en

une

nouvelle cause des châtiments. Choisis donc la route que tu veux suivre, afin de conquérir

une

CHAPITRE XXVIII.
DE LA SAINTETÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.
II

ne mais qui remontent jusqu'à Dieu. Tu étais jadis en possession de la gloire humaine, mais par un secret conseil de
gloire sans illusion et des éloges qui
s'arrêtent pas à toi,
la

n'y a donc que des méchants, des ingrats

Providence, tu n'avais pas su choisir
il

la

vé-

et des esprits

obsédés
le

et

tyrannisés par le
ce

ritable religion. Réveille-toi,
fais
les

est

démon, qui murmurent de
ont été délivrés par

que

les

hommes

comme

quelques-uns de

tes

grand jour; enfants dont
sont l'hon-

nom

de Jésus-Christ du

souffrances pour la vraie foi

joug infernal de ces puissances impures et de la solidarité de leur châtiment; eux seuls peuvent se plaindre de voir succéder aux ténèbres de l'erreur l'éclatante lumière de la
vérité
;

eux seuls ne sauraient

souH'rir

que

les

peuples courent avec
les

le zèle le

plus pur vers

neur de l'Eglise, combattants intrépides qui, en triomphant au prix de leur vie des puissances infernales, nous ont enfanté par leur sang une nouvelle patrie. C'est à cette patrie que nous te convions; viens grossir le nombre de ses citoyens, viens y chercher l'asile où les
fautes sont véritablement effacées
'.

des églises où de chastes barrières séparent

N'écoute
la

deux sexes, où l'on apprend ce qu'il faut faire pour bien vivre dans ce inonde, afin d'être éternellement heureux dans l'autre, et où l'Ecriture sainte, cette doctrine de justice, est annoncée d'un lieu éminent en présence de tout le monde, afin que ceux qui observent ses enseignements l'entendent pour leur salut, et ceux qui les violent, pour leur condamnation. Que si quelques moqueurs viennent se mêler aux fidèles, ou bien leur légèreté impie tombe par un changement soudain, ou bien

point ceux des tiens qui, dégénérés de

vertu

de leurs pères, calomnient le Christ et les chrétiens, et leur imputent toutes les agitations de notre temps ; ce qu'il leur faut à eux, ce n'est pas le repos d'une vie douce, c'est la sécurité d'une vie mauvaise. Mais Rome n'a jamais convoité un pareil loisir, même en vue

du

seul
,

bonheur de
c'est vers
;

la vie présente.
la

Or main-

tenant

vie

future qu'il faut

victoire

tenue en respect par la crainte et par effet, rien d'impur ne s'olTre au regard, rien de déshonnête n'est proposé en exemple on enseigne les préceptes du vrai Dieu, on raconte ses miracles, on le loue de
elle est la

honte. Là, en

la conquête en sera plus aisée et la y sera sans illusion et sans terme. Tu n'y honoreras ni le feu de Vesta, ni la pierre duCapitoIe % mais le Dieu unique et véritable,

marcher

« Qui ne te mesurant

m

l'espace ni la durée, te donnera un

;

empire sans

tin ' ».

ses dons,

on

lui

demande

ses grâces.

Ne cours plus après des dieux faux
peurs;
'

et

trom-

mais plutôt
Voyez

rejette-les,
fut

méprise-les,

Allusion à l'origine de

Rome, qui
plus bas à
la

tous les vagabonds.
'

la fin

d'abord un asile ouvert à du chap. 17 du livre v.

fameuse statue de pierre élevée Saint Augustin veut parler de à Jupiter, au Capitole. Voyez Aulu-Gelle, lib. i, cap, 21. Virgile, Enéide, livre i.
'

LIVRE
et

II.

ROME ET SES FAUX DIEUX.

47

prends Ion essor vers la liberté véritable. Ces dieiixnesontpasdesdieux, maisdesesprilsmalfaisants dont ton bonheur éternel sera le sup-

du momentque tu refusesde mettre les acteurs de ces jeux au nombre des derniers membres de la cité ? N'y a-t-il pas une cité incomparable-

Junon n'a jamais tant envié auxTroyens, dont tu es la fille selon la chair, la gloire de la cité romaine, que ces démons, que tu prends encore pour des dieux, n'envient à tous les hommes la gloire de réternelle cité. Toimême, tu as jugé selon leur mérite les objets de ton culte, lorsqu'en leur conservant des jeuxde théâtre pour les rendre propices, tu as
plice.

ment supérieure
donne pour
la sainteté,

à.

toutes les autres, celle qui

condamné

les

acteurs à l'infamie.
la

Souffre

pour honneurs pour paix la félicité, pour vie l'éternité ? Elle ne peut compter de tels dieux parmi ses enfants puisque tu as refusé de compter parmi les tiens de tels hommes. Si donc tu veux parvenir à celte cité bienheureuse, évite la société des démons. Ils ne peuvent être servis par d'honnêtes gens, ceux
victoire la vérité,
,

domination de ces esprits impurs qui t'ont imposé comme un joug la consécration de leur propre ignominie. Tu as éloigné de tes honneurs ceux qui reprie le présentaient les crimes des dieux vrai Dieu d'éloigner de toi ces dieux qui se complaisent dans le spectacle de leurs crimes, spectacle honteux, si ces crimes sont réels, spectacle perfide, si ces crimes sont imaginaires. Tu as exclu spontanément de la cité les comédiens et les histrions, c'est bien, mais achève d'ouvrir les yeux, et songe que la majesté divine ne saurait être honorée par tes fêtes, quand la dignité humaine en est avilie. Comment peux-tu croire que des dieux qui prennent plaisir à un culte et à des jeux obscènes soient au nombre des puissancesduciel,
qu'on t'affranchisse de
;

qui se laissent apaiser par des infâmes. Que la
sainteté

du

christianisme
,

retranche à ces

comme la sévérité dieux tes hommages du censeur retranchait à ces hommes tes dignités.

Quant aux biens et aux maux de l'ordre charaux seuls biens dont les méchants désirent jouir et aux seuls maux qu'ils ne veuillent pas supporter, nous montrerons dans le livre suivant que les démons n'en disposent pas aussi souverainement qu'on se l'imagine et quand il serait vrai qu'ils disnel, c'est-à-dire
;

tribuent à leur gré les vains avantages de la
terre, ce
et

ne

serait pas
les

une raison de
les

les

adorer

de perdre en

adorant

biens réels que

leur malice nous envie.

,

LIVRE TROISIEME.
Argument. Après avoir parlé, dans le ici les maux qui regardent le corps et
cette dernière sorte de

livre précédent, des
les les

maux
il

qui regardent
fait

Tâme
les

et les

mœurs,

saint Augustin considère

clioses extèiieurcs;

maux, sans que

faux dieux, qu'ils

Romains, dès l'origine, ont eu à endurer adoraient librement avant l'avènement du Christ, aient été en
voir que

rien capables de les en préserver.

CHAPITRE PREMIER.
DES SEULS

romain, par
les

ori

j'entends

Rome

elle-même

et

MAUX QUE REDOUTENT LES MÉCHANTS ET DONT LE CULTE DES DIEUX N'A JAMAIS PRÉSERVÉ LE MONDE.
Je crois

provinces qui, réunies par alliance ou par
la

soumission avant
saient déjà partie

naissance du Christ,
l'Etat.

fai-

du corps de
II.

en avoir assez

dit

sur

les

maux

qui
SI

CHAPITRE

sont le plus à redouter, c'est-à-dire sur ceux qui regardent les mœurs et les âmes, et je
tiens

pour

établi

que

les faux dieux, loin d'en

LES DIEUX QUE SERVAIENT EN COMMUN LES ROMAINS ET LES GRECS ONT EU DES RAISONS POUR

alléger le poids à leurs adorateurs, ont servi

PERMETTRE LA RUINE DE TROIE.
Et d'abord pourquoi Troie ou Ilion, berceau

au contraire à l'aggraver. Je vais parler maintenant des seuls maux que les idolâtres ne veulent point souffrir, tels que la faim, les
maladies,
les
la

du peuple l'omain (car il n'y a plus rien à taire ou à dissimuler sur celte question, déjà
touchée' dans
Troie
le

guerre,

le pillage, la

captivité,

premier livre), pourquoi

massacres, et autres drjà énumérés au
livre.

premier rang des

Car
et

le

méchant ne met au

dont

maux que

l'homme mauvais,

ceux qui ne rendent pas il ne rougit pas, au mi-

brûlée parles Grecs, dieux étaient ses dieux? C'est, dit-on, que Priam a expié le parjure de son père
a-t-elle été prise et

les

Laomédon

lieu des biens qu'il loue, d'être

mauvais

lui-

en les louant, il est plus peiné d'avoir une mauvaise villa qu'une mauvaise vie comme si le plus grand bien de l'homme était d'avoir tout bon hormis soi-même. Or, je ne vois pas que les dieux du paganisme, au temps où leur culte florissait en toute li; ,

même

-. Il est donc vrai qu'Apollon et Neptune louèrent leurs bras à Laomédon pour bâtir les murailles de Troie, sur la promesse qu'il leur fit, et qu'il ne tint pas, de les payer

berté, aient garanti leurs adorateurs de ces

maux
avant

qu'ils redoutent

uniquement. En

effet,

de leurs journées. J'admire qu'Apollon, surnommé le divin ait entrepris une si grande besogne sans prévoir qu'il n'en serait point payé. Et l'ignorance de Neptune, son oncle, frère de Jupiter et roi de la mer, n'est pas moins surprenante car Homère (qui vivait,
,

;

l'avènement de notre Rédempteur quand le genre humain s'est vu affligé en divers temps et en divers lieux d'une infinité de calamités dont quelques-unes même sont presque incroyables, quels autres dieux adorait-il que les faux dieux ? à l'exception toutefois du peuple juif et d'un petit nombre d'âmes d'élite qui, en vertu d'un jugement de Dieu, aussi juste qu'impénétrable , ont été dignes, en quelque lieu que ce fût, de recevoir sa grâce '. Je passe, pour abréger, les grands désastres survenus chez les autres peuples et ne veux parler ici que de l'empire
,

suivant l'opinion

commune, avant

la nais-

sance de Rome) lui fait faire au sujet des enfants d'Enée, fondateurs de cette ville ', les
prédictions les plus magnifiques.
Il

ajoute

même

que Neptune couvrit Enée d'un nuage

pour la dérober à la fureur d'Achille, bien que ce Dieu désirât, comme il l'avoue dans
Virgile
:

« Renverser

de

fond

en comble ces murailles de
le

Troie
* ».

construites de ses propres mains pour

parjure

Laomédon

Voilà donc des dieux aussi considérables que

Neptune
'

et

Apollon qui, ne prévoyant pas que

Chap.

rr.

*

Voyez

sur ce point le sentiment développé

dans son

livre

De prœdest,

sanct., n. 19.

— Comp.

de

saint

Augustin Epist. en ad

" '

Iliade,

Deo

gratiaS; n. 15.

*

Virgile, Georg., lib. i, vers. 502. chant xs, vers 302, 305. Enéide, livre v, vers 810, 811.

Voyez

LIVRE
Laomédon
faits

111.

LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX.
se

49

retiendrait leur salaire,

sont

à plus forte raison,
titre,

ou tout au moins au

constructeurs de murailles gratuitement

même
la

et

pour des ingrats. Prenez garde, car c'est une chose plus grave d'adorer des dieux si crédules que de leur manquer de parole. Homère lui-même n'a pas l'air de s'en rapporter à la fable, puisqu'en faisant de Neptune l'ennemi des Troyens, il leur donne pour
peut-être

étendre leur vengeance sur les Romains, puisque cet adultère fut l'œuvre de

mère d'Enée. Mais

pouvaient-ils détester

ami Apollon, que
,

le grief

commun
Si

mettre dans l'autre parti.

aurait dû donc vous croyez

rougissez d'adorer de pareils aux fables dieux si vous n'y croyez pas, ne parlez plus du parjure Laomédon ou bien alors expliquez-nous pourquoi ces dieux si sévères pour les parjures de Troie sont si indulgents pour ceux de Rome; car autrement comment la conjuration de Catilina, même dans une ville
;
;

dans Paris un crime qu'ils ne détestaient point dans sa complice Vénus, devenue d'ailleurs mère d'Enée par son union adultère avec Anchise? On dira peut-être que Ménélas fut indigné de la trahison de sa femme, au lieu que Vénus avait affaire à un mari complaisant. Je conviens que les dieux ne sont
point jaloux de leurs femmes, à ce point
qu'ils

même

daignent en partager

la

possession avec

aussi vaste et aussi
eût-elle trouvé

corrompue que Rome,

grand nombre de partisans nourris de parjures et de sang romain '? Que faisaient chaque jour dans les jugements les sénateurs vendus, que faisait le peuple dans ses comices et dans les causes plaidées devant lui, que se parjurer sans cesse? On avait conservé l'antique usage du serment au milieu de la corruption des mœurs, mais c'était moins pour arrêter les scélérats par une crainte religieuse que pour ajouter le parjure

un

si

de la terre. Mais, pour qu'on ne m'accuse pas de tourner la mythologie en ridicule et de ne pas discuter assez gravement une matière de si grande importance, je veux bien ne pas voir dans Enée le fils de Vénus. Je demande seulement que Romulus ne soit pas le fils de Mars. Si nous admettons l'un de ces récits, pourquoi rejeter l'autre? Quoi! il
les habitants

serait

avec des

permis aux dieux d'avoir commerce femmes, et il serait défendu aux hommes d'avoir commerce avec les déesses ? En vérité, ce serait faire à Vénus une condition trop dure que de lui interdire en fait d'amour ce qui est permis au dieu Mars. D'ailleurs, les deux traditions ont également
de Rome, et César s'est de Vénus ' tout autant que cru descendant Romulus s'est cru fils du dieu de la guerre.

à tous les autres crimes.

pour

elles l'autorité

CHAPITRE m.
LES DIEUX n'ont PU s'OFFENSER DE
PARIS, CE CRIME ÉTANT
C'est
l' ADULTÈRE

DE

CHAPITRE

IV.

COMMUN PARMI EUX.
la

donc mal expliquer
les

ruine de Troie

que de supposer
roi

dieux indignés contre un
est

SENTIMENT DE VARRON SUR l'uTILITÉ DES MENSONGES QUI FONT NAÎTRE CERTAINS HOMMES DU
SANG DES DIEUX.

parjure,
,

puistiu'il
la

prouvé que ces
avait jusque-là
^

dieux

dont

protection

maintenu l'empire troyen, à ce que Virgile assure, n'ont pu la défendre contre les Grecs
victorieux.

L'explication

tirée

de l'adultère

de Paris n'est pas plus soutenable ; car les dieux sont trop habitués à conseiller et à enseigner le crime pour s'en être faits les vengeurs.
«

Quelqu'un me dira Est-ce que vous croyez à ces légendes? Non, vraiment, je n'y crois et Varron même, le plus docte des Ropas mains, n'est pas loin d'en reconnaître la fausseté, bien qu'il hésite à se prononcer nettement, n dit que c'est une chose avantageuse à l'Etat que les hommes d'un grand cœur se
:

;

La

ville

de Rome, dit Salluste, eut,

croient

du sang des dieux. Exaltée par
si

le sen-

la tradition , pour fondateurs et pour premiers habitants des Troyens fugitifs qui « erraient çà et là sous la conduite d'Enée ' ». Je conclus de là que si les dieux avaient cru devoir punir l'adultère de Paris, ils auraient

selon

a

*

Saint Augustin rappelle les propres expressions de Salluste,

De

timent d'une origine avec plus d'audace de grands desseins, les exécute avec plus d'énergie et les conduit à leur terme avec plus de succès. Cette opinion de Varron, que j'exprime de mon mieux en d'autres termes que les siens, vous voyez
quelle large porte elle ouvre au mensonge,
>

haute, l'âme conçoit

Caiil. conj., cap. 14.
'
*

Enéide,

livre n, v. 352.

De

CtitiL co?ij.f cap. G.

Voyez

sur ce point

la vie

de César dans Suétone.

S.

AuG.

Tome

XIII.

50
et

LA CITÉ DE DIEU.
saient tellement aux dieux qu'ils eussent abandonné Troie au carnage et à l'incendie pour punir radultère de Paris, le meurtre du frère de Romulus aurait dû les irriter beaucoup plus contre les Romains que ne l'avait fait contre les Troyens l'injure d'un mari grec, et ils se seraient montrés plus sensibles

il est aisé de comprendre qu'il a dû se fabriquer bien des faussetés touchant les choses religieuses, puisqu'on a jugé que le men-

songe,
utilité.

même

appliqué aux dieux, avait son

CHAPITRE
IL n'est

V,

point croyable que les dieux aient VOULU PUNIR l'adultère DANS PARIS, l' AYANT LAISSÉ IMPUNI DANS LA MÈRE DE ROMULUS.

Quant à savoir

si

Vénus a pu avoir Enée

de son commerce avec Anchise, et Mars avoir Romulus de son commerce avec la fille de Numitor, c'est ce que je ne veux point présentement discuter; car une difficulté analogue

au fratricide d'une ville naissante qu'à l'adultère d'un empire florissant. Et peu importe à la question que Romulus ait seulement donné l'ordre de tuer son frère, ou qu'il l'ait massacré de sa propre main, violence que les uns
nient

impudemment,

tandis

que d'autres

la

dans nos saintes Ecritures d'examiner si en effet les anges prévaricateurs se sont unis avec les filles des hommes et en ont eu ces géants, c'est-à-dire ces hommes prodigieusement grands et foris
se

rencontre
il

,

quand

s'agit

dont
la

la terre fut alors

remplie
:

'.

Je

me

bor-

mettent en doute par pudeur, ou par douleur la dissimulent. Sans discuter sur ce point les témoignages de l'histoire', toujours est-il que le frère de Romulus fut tué, et ne le fut point par les ennemis, ni par des étrangers. C'est Romulus qui commit ce crime ou qui le commanda, et Romulus était bien plus le chef des Romains que Paris ne l'était des Troyens. D'où
vient donc que le ravisseur provoque la colère

nerai donc à ce
vrai,

dilemme Si ce qu'on dit de mère d'Enée et du père de Romulus est

comment

l'adultère chez les

hommes
le

des dieux contre les Troyens, au lieu que le fratricide attire sur les Romains la faveur de
ces

peut-il déplaire

aux dieux, puisqu'ils

souf-

frent chez eux avec tant de facilité ? Si cela
est faux,
il

commis,
ne
le
;

mêmes dieux ? Que si Romulus n'a ni ni commandé le crime, c'est toute

est

également impossible que

les

dieux soient

irrités des adultères véritables,

puisqu'ils se plaisent au récit de leurs pro-

pres adultères supposés. Ajoutez que si l'on supprime l'adultère de Mars, afin de retrancher

qui en est coupable, puisqu'en vengeant pas elle a manqué à son devoir le crime est même plus grand encore car ce n'est plus un frère, mais un père qu'elle a tué, Rémus étant un de ses fondala ville alors
;

du même coup celui de Vénus, voilà l'honneur de lanière de Romulus bien compromis; car elle était vestale, et les dieux ont dû venger plus sévèrement sur les Romains le crime de sacrilège que celui de parjure sur les Troyens. Les anciens Romains allaient

même jusqu'à
lieu

enterrer vives les vestales con-

vaincues d'avoir

manqué

à la chasteté

que
il

les

femmes

adultères subissaient

peine toujours plus douce
tant
est vrai qu'ils étaient

que

la

au une mort ^
,

;

plus sévères pour

la profanation des lieux sacrés

que pour

celle

du

lit

conjugal.

qu'une main criminelle l'ait empêché d'être un de ses rois. Je ne vois donc pas ce que Troie a fait de mal pour être abandonnée parles dieux et livrée à la destruction, ni ce que Rome a fait de bien pour devenir le séjour des dieux et la capitale d'un empire puissant, et il faut dire que les dieux, vaincus avec les Troyens, se sont réfugiés chez les Romains, afin de les tromper à leur tour, ou plutôt ils sont demeurés à Troie pour en séduire les nouveaux habitants, tout en abusant les habitants de Rome par de plus grands prestiges pour en tirer de plus grands honteurs, bien

neurs.

CHAPITRE
ROMULUS.

VI.

CHAPITRE Vn.
DE LA SECONDE DESTRUCTION DE TROIE PAR FIMBRIA, UN DES LIEUTENANTS DE MARIUS.

LES DIEUX n'ont PAS VENGÉ LE FRATRICIDE DE

H y a plus
*

:

si

les

crimes des

hommes
livre

déplai23.

Quel nouveau crime en
'

effet avait

commis

Comp.
'

Saint AugastiQ traitera celle question au Quœtit. in Gen.y n. 3. Voyez Tite-Live, liv. x, ch. 31.

xv, ch.

Voyez Tile-Live
lib.
I,

(lib.

i,

eau.

17);

87); Plutarque (Vie de céron (De o/fic, lib. in, cap. 10).

Boni.,

cap.

Denys d'Haiicarnasse (An(. Romulus, cap. 10), et Ci-

,

LIVRE

III.

LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX.
écla-

51

Troie pour mériter qu'au
partisans

moment où
fit

tèrent les guerres civiles, le plus féroce des

de Marins, Fimbria, lui

subir

déplaisait aux dieux, d'où vient qu'ils lui promettaient tant de prospérités ? cela ne prouvet-il point qu'ils sont les flatteurs de ceux à

une destruction plus sanglante encore et plus cruelle que celle des Grecs? Du temps de la première ruine, un grand nombre de Troyens trouva son salut dans la fuite, et d'autres en perdant la liberté conservèrent la vie mais Fimbria ordonna de n'épargner personne, et
;

qui sourit

la

fortune plutôt que les défenseurs
?

des malheureux

Ce n'est donc pas pour

avoir été délaissée par les dieux que Troie a

succombé. Les démons, toujours vigilants à tromper, firent ce qu'ils purent car au mi;

lieu des statues des dieux renversées et con-

brûla

la ville

avec tous ses habitants. Voilà
les

comment

Troie fut traitée, non par les Grecs

indignés de sa perfidie, mais par

Romains
dieux

nés de son malheur, sans que
qu'elle

les

sumées, nous savons par Tite-Live qu'on trouva celle de Minerve intacte dans les ruines de son temple; non sans doute afin qu'on pût dire à leur louange
'
:

adorait en

commun

avec ses bour-

« Dieux de

la patrie,

dont

la

protection veille

toujours

sur

reaux, se missent en peine de la secourir, ou

Troie

-

!

»

pour mieux dire sans qu'ils en eussent le poudonc vrai que pour la seconde fois ils s'éloignèrent tous de leurs sanctuaires, et désertèrent leurs autels ', ces dieux dont la protection maintenait une cité relevée de ses
voir. Est-il

mais afla qu'on ne
«
Ils

dît pas à leur

décharge

:

ont tous abandonné leurs sanctuaires et délaissé leurs

autels ».

Ainsi,
dige,

il

leur a été permis de faire ce pro-

ruines? Si cela

est, j'en

demande

la
ici

raison

;

car la cause des dieux

me

paraît

d'autant

non comme une consécration de leur pouvoir, mais comme une preuve de leur présence.

plus mauvaise que je trouve meilleure celle des Troyens. Pour conserver leur ville à Sylla,
ils
I

CHAPITRE
ROME DEVAIT-ELLE
SE

VIII.

avaient fermé leurs portes à Fimbria, qui,

!

dans sa fureur, incendia et renversa tout. Or, à ce moment de la guerre civile, le meilleur parti était celui de Sylla; car Sylla s'efforçait de délivi-er la république opprimée. Les commencements de son entreprise étaient légitimes et ses suites malheureuses n'avaient point encore paru. Qu'est-ce donc que les Troyens pouvaient faire de mieux, quelle conduite plus honnête, plus Adèle, plus convenable à leur parenté avec les Romains, que de conserver leur ville au meilleur parti, et de fermer leurs portes à celui qui portait sur la république ses mains parricides? On sait ce que leur coûta cette fidélité que les défenseurs des dieux expliquent cela comme ils le pourront. Je veux que les dieux aient dé,
;

METTRE SOUS LA PROTECTION

DES DIEUX DE TROIE?
Confier la protection de

troyens après

le désastre
!

Rome aux dieux de Troie, quelle sin-

gulière prudence

On

dira peut-être que, lorsles

laissé des adultères,

et

flammes des Grecs,
pourquoi
ont-ils

afin

abandonné Troie aux que Rome, plus
cette

coups de Fimbria, depuis longtemps à habiter Rome. D'où vient donc que la statue de Minerve était restée debout dans les ruines d'Ilion? Et puis, si les dieux étaient à Rome pendant que Fimbria détruisait Troie, ils étaient sans doute à Troie pendant que les Gaulois prenaient et brûlaient Rome; mais comme ils ont l'ouïe très-fine et les mouvements pleins d'agilité, ils accoururent au cri des oies, pour protéger du moins le Capitole; quant à sauver le reste de la ville, ils ne le
les dieux s'étaient habitués

que Troie tomba sous

purent, ayant été avertis trop tard.

chaste, naquît de ses cendres; mais depuis,

abandonné
et
fille,

même

ville,

CHAPITRE
FAUT-IL ATTRIBUER

IX.

mère de Rome,
contre sa noble
parti
le

qui, loin de se révolter
gardait au contraire au
sainte
et

AUX DIEUX LA PAIX DONT

plus juste

une

JOUIRENT LES ROMAINS SOUS LE RÈGNE DE NUMA?

inviolable

en proie, non pas aux Grecs généreux, mais au plus vil des
l'ont-ils laissée

Qdélité? pourquoi

On
lius,
*

s'imagine encore que

si

Numa Pompila

successeur de Romulus, jouit de
récit devait se trouver

paix
livres

Romains? Que
*

de Sylla, à qui ces infortunés avaient voulu conserver leur ville,
si

le parti

Ce

dans

le livre LXZXlll,

uo des

perdus de Tite-Lîve. Voyez, sur

la tradition

du palladium, Servius

ad
Euéide, livre
il,

^-^neid.,

liv. ii, liv.

vers 166.

vers 351.

'

Enéide,

n, vers 702, 703.

S2

LA CITÉ DE DIEU.
CHAPITRE X.
s'il

pendant tout son règne et ferma les portes du temple de Janus qu'on a coutume de tenir ouvertes en temps de guerre, il dut cet avantage à la protection des dieux, en récompense
des institutions religieuses qu'il avait établies chez les Romains. Et, sans doute, il y aurait à féliciter ce personnage d'avoir obtenu un si grand loisir, s'il avait su l'employer à des choses utiles et sacrifier une curiosité pernicieuse à la recherche et à l'amour du vrai Dieu
;

était désirable que l'empire romain s'accrut PAR de grandes et TERRIBLES GUERRES, alors qu'il SUFFISAIT, POUR LUI DONNER LE REPOS ET LA SÉCURITÉ, DE LA MÊME PROTECTION QUI l'avait fait FLEURIR SOUS NUMA.

mais, outre que ce ne sont point les dieux

qui lui procurèrent ce
raient

loisir, je dis qu'ils l'au-

moins trompé, s'ils l'avaient trouvé moins oisif; car moins ils le trouvèrent occupé,
plus
ils

s'emparèrent de lui. C'est ce qui rérévélations de Varron, qui nous a donné la clef des institutions de Numa et des
sulte des

Répondra-t-on que l'empire romain, sans de guerres, n'aurait pu étendre si loin sa puissance et sa gloire? Mais quoi un empire ne saurait-il être grand sans être agité? ne voyons-nous pas dans le corps humain qu'il vaut mieux n'avoir qu'une stature médiocre avec la santé que d'atteindre à la taille d'un géant avec des souffrances continuelles qui ne laissent plus un instant de repos et sont d'autant plus fortes qu'on a des
cette suite continuelle
!

pour établir une Mais nous sujet en son traiterons plus amplement ce lieu ', s'il plaît au Seigneur. Pour revenir aux
pratiques dont entre
il

se servit

membres

plus grands

société

Rome

et les dieux.

plutôt quel

? quel mal y aurait-il, ou bien n'y aurait-il pas à ce qu'un

État demeurât toujours au

temps heureux
il

dont parle Salluste, quand
«

dit

:

a

Au com-

prétendus bienfaits de ces divinités, je conviens que la paix est
bienfait

mencement,

les rois

(c'est le

premier

nom

un

bienfait,
il

mais
d'elle

c'est

un

«
« a
« a

de l'autorité sur

la terre)
:

avaient des incli-

du

vrai Dieu, et
la pluie et

en est

comme

nations différentes

les

uns s'adonnaient aux

du
de
et

soleil,

de

des autres avantages

exercices de l'esprit, les autres à ceux
corps. Alors la vie des

du du

la vie,

qui tombent souvent sur les ingrats

hommes
était

s'écoulait

les

pervers. Supposez d'ailleurs

que

les

sans

ambition

;

chacun

content

effet procuré à Rome et à Numa grand bien, pourquoi ne l'ont-ils jamais accordé depuis à l'empire romain, même dans les meilleures époques? est-ce que les rites sacrés de Numa avaient de l'influence, quand

dieux aient en
si

a sien' ». Fallait-il

donc, pour porter l'empire
,

un

arrivât ce
«

romain à ce haut degré de puissance que déplore Virgile
:

qu'il

Peu

à peu le siècle se corrompt et
la

se

décolore
l'or
'^

;

bientôt
».

surviennent

fureur de

la

guerre et l'amour de

il

les instituait, et cessaient d'en avoir,

quand

on les célébrait après leur institution? Mais au temps de Numa, ils n'existaient pas encore, et c'est lui qui les fit ajouter au culte; après Numa, ils existaient depuis longtemps, et on ne les conservait qu'en vue de leur utilité. Comment se fait-il donc que ces quarantetrois ans, ou selon d'autres, ces trente-neuf ans du règne de Numa * se soient passés dans une paix continuelle, et qu'ensuite, une fois les
dieux invoqués comme tuteurs et chefs de l'empire, il ne se soit trouvé, depuis la fondation de Rome jusqu'à Auguste,
rites établis elles

On
tant

dit,
fait

pour excuser

les

Romains

d'avoir

la guerre, qu'ils

étaient obligés de

aux attaques de leurs ennemis et qu'ils combattaient, non pour acquérir de la gloire, mais pour défendre leur vie et leur liberté.
résister

Eh
«

bien

I

soit; car,

comme dit Salluste

:

a

Lors-

que l'Etat, par le développement des lois, «des mœurs et du territoire, eut atteint un
a a

certain degré de puissance, la

prospérité,

selon l'ordinaire
naître

loi

des choses humaines,

a fit a

l'envie.

voisins de

Rome

lui déclarent la

Les rois et les peuples guerre
;

1

qu'une seule année, celle qui suivit la première guerre punique, où les Romains, car le fait est rapporté comme une grande merveille, aient pu fermer les portes du temple de Janus^?
* '

a ses alliés lui a « a 8

donnent peu de secours la plupart saisis de crainte et ne cherchant qu'à écarter de soi le danger. Mais les Romains, attentifs au dehors comme au de,

Voyez plus bas le livre vri, ch. 34. Le règne de Numa dura quarante-trois ans
Ce
fut l'an

selon

Tite-Live,

et

«

dans, se hâtunt, s'apprêtent, s'encouragent, vont au-devant de l'ennemi ; liberté, patrie,
'
'

trente-neuf selon Polybe.
'

de

Rome

519,

sous
lib. i,

le consulat

de G. Âtilius

et de

Salluste, Catilina, ch. 2.

T- Manlius. Voyez Tite-Live,

cap. 19.

Virgi\e,Enéide,

liv. viii,

vers 326, 327.

LIVRE m.
« famille, ils «

les

LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX:
armes à
la

53

défendent tout
,

main. Puis

quand
ils

le

péril

a été écarté

«

par leur courage,
et se font

portent secours à leurs

« alliés,

plus d'amis à rendre des

qu'on jetât la statue dans la mer; mais de Cumes s'y opposèrent, disant que le même prodige avait éclaté pendant les guerres contre Antiochus et contre Persée, et
d'avis
les vieillards

«services qu'à en recevoir'». Voilà sans doute une noble manière de s'agrandir; mais je serais bien aise de savoir si, sous le règne de Numa, où l'on jouit d'une si longue paix, les voisins de Rome venaient l'attaquer, ou s'ils demeuraient en repos, de manière à ne
point troubler cet état pacifique; car
alors était provoquée, et
si

que, la fortune ayant été favorable aux Romains, il avait été décrété par sénatus-consulle

si

Rome

elle trouvait

moyen,

sans repousser les armes par les armes, sans déployer son impétuosité guerrière contre les

ennemis, de les faire reculer, rien ne l'emiicchait d'employer toujours le même moyen, et de régner en paix, les portes de Janus toujours closes. Que si cela n'a pas été en son pouvoir,
il

que des présents seraient envoyés à Apollon. Alors on fit venir d'autres aruspices plus habiles, qui déclarèrent que les larmes d'Apollon étaient de bon augure pour les Romains, parce que, Cumes étant une colonie grecque, ces larmes présageaient malheur au pays d'où elle tirait son origine. Peu de temps après on annonça que le roi Aristonicus avait été vaincu catastrophe évidemment contraire à et pris
:

la

volonté d'Apollon, puisqu'il

la

déplorait

d'avance et en marquait son déplaisir par les

s'ensuit qu'elle n'est pas restée en paix tant
ses

que

dieux l'ont voulu, mais tant
la laisser

qu'il a

en repos; à moins que de tels dieux ne poussent l'impudence jusqu'à se faire un mérite de ce qui ne dépend
plu à ses voisins de

que de

la

volonté des

a été permis aux

hommes. Il est vrai qu'il démons d'exciter ou de re-

tenir les esprits pervers et de les faire agir par

perversité; mais ce n'est point d'une telle influence qu'il est question [)rcsentement; d'ailleurs, si les démons avaient toujours ce pouvoir, s'ils n'étaient pas souvent

leur propre

larmes de sa statue. On voit par là que les récits des poétes,tout fabuleux qu'ils sont, nous donnent des mœurs du démon une image qui ressemble assez à la vérité. Ainsi, dans Virgile, Diane plaint Camille', et Hercule pleure la mort prochaine de Pallas^. C'est peut-être aussi pour cette raison que Numa, qui jouissait d'une paix profonde, mais sans savoir de qui il la tenait et sans se mettre en peine de le savoir, s'étant demandé dans son loisir à quels dieux il confierait le salut de Rome, Numa, dis-je, dans l'ignorance où il était du Dieu véritable et tout-puissant qui tient le

arrêtés par
crète,
ils

une

force supérieure et plus se-

seraient toujours les arbitres de la

paix et de la guerre,
dant,
ver,

qui ont toujours leur

cause dans les passions des
il

hommes.

Et cepenle

n'en est rien,

comme on

peut

prou-

gouvernement du monde, et se souvenant que les dieux des Troyens apportés par Énée n'avaient pas longtemps conservé le royaume de Troie ni celui de Lavinium qu'Énée lui-même avait fondé, Numa crut
d'ailleurs
,

non-seulement par la fable, qui ment souvent et où l'on rencontre à peine quelque trace de vérité, mais aussi par l'histoire de l'empire romain.

devoir ajouter d'autres dieux à ceux qui avaient déjà passé à Rome avec Romulus, comme on

donne des gardes aux
impuissants.

fugitifs et

des aides aux

CHAPITRE

XI.

CHAPITRE

XII.

DE LA STATUE D APOLLON DE CUMES , DONT ON PRÉTEND QUE LES LARMES PRÉSAGÈRENT LA DÉFAITE DES GRECS QUE LE DIEU NE POUVAIT
SECOURIR.
Il

QUELLE MULTITUDE DE DIEUX LES ROMAINS ONT AJOUTÉE A CEUX DE NUMA, SANS QUE CETTE ABONDANCE LEUR AIT SERVI DE RIEN.
Et pourtant

Rome ne daigna passe contenter
si

n'y a d'autre raison que cette impuissance

des divinités déjà

nombreuses

instituées par

des dieux pour expliquer les larmes que versa pendant quatre jours Apollon de Cumes, au

Numa.

Jupiter n'avait pas encore son temple

temps de

la

guerre contre

les

Achéens

et le

roi Aristonicus'. Les aruspices effrayés furent
' '

Salluste, Conj. de Calil., ch. 6.

La guerre dont

il

s'agit

ici

est

évidemment

celle qui fut suscitée

par la succession d'Attale, roi de Pergame, succession que son neveu Aristonicus disputait aux Romains. (Voyez Tite-Live, lib. lix )C'est par inadvertance que saint Augustin nomme les Achéens qui étaient alors entièrement vaincus et soumis. ' Enéide, liv. XI, vers 836-819. Enéide, liv. x, vers 464, 465.

51

LA CITE DE DIEU.
qu'elles furent depuis, ne suffisaient plus dé-

principal, et ce fut le roi Tarquin qui bâtit le

Capitole'. Esculape passa d'Épidaure à
afin sans doute d'exercer sur

Rome,

un

plus brillant

théâtre ses talents d'habile médecin'-. Quant à la mère des dieux, elle vint je ne sais d'où, de

Pessiuunte

'.

Aussi bien

il

n'était pas

conve-

sormais à soutenir le poids de sa grandeur. Déjà en effet, sous ses rois mêmes, à l'exception de Niima dont j'ai parlé plus haut, il faut que l'esprit de discorde eût fait bien des ravages, puisqu'il poussa Romulus au meurtre de son
frère.

.'

nable qu'elle continuât d'habiter un lieu obscur, tandis que son fils dominait sur la
colline

CHAPITRE

Xlll.

du Capitole. S'il est vrai du reste qu'elle soit la mère de tous les dieux, on peut dire tout ensemble qu'elle a suivi à Rome certains de ses enfants et qu'elle en a précédé quelques
autres. Je serais étonné pourtant qu'elle fût la

PAR QUEL MOYEN LES ROMAINS SE PROCURÈRENT POUR LA PREMIÈRE FOIS DES ÉPOUSES.

Comment
lors,
« Couvrait

se fait-il

que

ni

Junon, qui dès

d'accord avec son Jupiter,
de sa protection les peuple vêtu de la toge

mère de Cynocéphale, qui n'est venu d'Egypte que très-tardivement*. A-t-elle aussi donné le
jour à la Fièvre? c'est à son petit-fils Esculape de le décider; mais quelle que soit l'origine de la Fièvre, je ne pense pas que des dieux étrangers osent regarder comme de basse condition une déesse citoyenne de Rome. Voilà donc Rome sous la protection d'une
foule de dieux; car qui pourrait les compter?

Romains dominateurs du
'

monde

et le

»,

indigènes
ce n'est
les

terre, de la

étrangers, dieux du ciel, delà mer, des fontaines et des fleuves; pas tout, et il faut avec Varron y ajouter
et
les les espèces, les

ni Vénus même, protectrice des enfants de son cher Énée, n'aient pu leur procurer de bons et honnêtes mariages? car ils furent obligés d'enlever des filles pour les épouser, et de faire ensuite à leurs beaux-pères une guerre où ces malheureuses femmes, à peine réconciliées avec leurs maris, reçurent en dot
le

dieux incertains, dieux uns mâles, les autres femelles, comme chez les animaux. Eh bien avec tant de dieux, Rome devait-elle être en butte aux effroyables calamités qu'elle a éprouvées et dont je ne veux rapporter qu'un petit nombre? Élevant dans les airs l'orgueilleuse
dieux certains et

de toutes

1

sang de leurs parents ? Les Romains, dit-on, du combat; mais à combien de proches et d'alliés celte victoire coûtât-elle la vie, et de part et d'autre quel nombre de blessés La guerre de César et de Pompée n'était que la lutte d'un seul beau-père contre
sortirent vainqueurs
!

fumée de

ses

sacrifices

,

elle

avait

appelé,

et encore, quand elle éclata, de César, l'épouse de Pompée n'était plus; et cependant, c'est avec un trop juste sentiment de douleur que Lucain s'écrie

un seul gendre,

la fille

:

comme

par un signaP, cette multitude de

dieux à son secours, leur prodiguant
ples, les autels, les victimes et les

temprêtres, au
les

« Je chante cette guerre plus que civile, terminée aux

champs

de l'Emathie et où le crime fut justilié par

la victoire ^ ».

mépris du Dieu véritable
a droit à ces

et

souverain qui seul

hommages. Et pourtant elle était plus heureuse quand elle avait moins de dieux; mais à mesure qu'elle s'est accrue, elle a pensé qu'elle avait besoin d'un plus grand nombre de dieux, comme un plus vaste navire de-

Les Romains vainquirent donc, et ils purent dès lors, les mains encore toutes sanglantes du meurtre de leurs beaux-pères, obliger leurs filles à souffrir de funestes embrasse-

mande

plus de matelots, s'imaginant sans doute que ces premiers dieux, sous lesquels ses mœurs étaient pures en comparaison de ce
commença le temple de Jupiter-CapiTarquin le Superbe qui le continua; le monument ne fut achevé que trois ans après l'institution du consulat. ' Voyez Tite-Live, lib. x, cap. 47; lib. xxix, cap. 11. * Voyez Tite-Live, hb. xxix, cap. 11 et 14. ' Saint Augustin veut parler ici du culte d'Aoubis, qui ne fut reconnu à Rome que sous les empereurs. On dit que Commode, aux fêtes d'isis, porta lui-même la statue du dieu à la tête de chien. Sur Cynocéphale et la Fièvre^ voyez plus haut, liv. ii, ch. 14. ' Allusion à l'usage ancien des signaux, formés par des feux
'

ments, tandis que celles-ci, qui pendant le combat ne savaient pour qui elles devaient faire des vœux, n'osaient pleurer leurs pères
morts, de crainte d'off'enser leurs maris victorieux. Ce ne fut pas Vénus qui présida à ces noces, mais Bellone, ou plutôt Alecton, cette
furie d'enter qui fil ce jour-là plus de mal aux Romains, en dépit de la protection que déjà leur accordait Junon, que lorsqu'elle fut déchaînée contre eux par cette déesse '. La cap'

C'est Tarquin l'ADcieQ qui

tolin, et

Virgile, Enéide, v. 281, 282.

'
'

Lucain, Pharsate, v.

qu'on allumait sur les montagnes.

Voyez

1 et 2. Virgile, Enéide, liv. vu, vers 323 et suiv.

LIVRE
tivité

111.


'

LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX.
dessus,
si

55

d'Andromaque

fut plus

heureuse que
;

mon

sujet

ne m'entraînait vers

ces premiers mariages romains

car, depuis

d'autres discours.

que Pyrrhus fut devenu son époux, il ne fit plus périr aucun Troyen, au lieu que les Romains tuaient sur le champ de bataille ceux
dont ils embrassaient les filles dans leurs lits. AndronuKiue, sous la puissance du vainqueur, avait sans doute à déplorer la mort de ses parents,

CHAPITRE

XIV.

DE LA GUERRE IMPIE QUE ROME FIT AUX ALBAINS ET DU SUCCÈS QUE LUI VALUT SON AMBITION.
Qu'arriva-t-il ensuite après

Numa, sous
la

les

mais elle n'avait plus à la craindre; ces pauvres femmes, au contraire, craignaient la mort de leurs pères, quand leurs maris allaient au combat, et la déploraient en les
voyant revenir, ou plutôt
elles n'avaient ni la

autres rois, et quels

maux ne causa point, aux
guerre proqui s'ennuyaient sans

Albains

comme aux Romains,
ceux-ci,

liberté de leur crainte ni celle de leur

dou-

voquée par doute de la longue paix de Numa? Que de sang répandu par les deux armées rivales, au Albe, qui grand dommage des deux Etats
1

leur.

Comment, en

effet,

voir sans douleur la

avait été fondée par Ascagne,

fils

d'Enée, et

mort de leurs concitoyens, de leurs parents,
de leurs frères, de leurs pères ? Et comment se réjouir sans cruauté de la victoire de leurs maris? Ajoutez que la fortune des armes est journalière et que plusieurs perdirent en

qui

de plus près que Troie la mère de Rome, fut attaquée par Tullus Hostilius; mais si elle reçut du mal des Romains, elle ne leur en fit pas moins, au point qu'après plusieurs combats les deux partis, lassés de
était

même
les

temps leurs époux

et leurs pères

;

car

Romains ne furent

pas

sans éprouver

leurs pertes, furent d'avis de terminer leurs différends par le combat singulier de trois ju-

quelques revers. Ou les assiégea dans leur ville, et après quelque résistance, les assaillants ayant trouvé

meaux de chaque

parti.

Les trois Horaces

gagea dans mêlée entre
/

le

moyen d'y pénétrer, il s'enForum même une horrible
beaux-pères et les gendres.
leurs maisons, souillant

les

ayant été choisis du côté des Romains et les trois Curiaces du côté des Albains, deux Horaces furent tués d'abord par les trois Curiaces mais ceux-ci furent tués à leur tour
;

Les ravisseurs avaient le dessous et se sauvaient
à tous

par

le

seul Horace survivant. Ainsi

Rome

de-

moments dans

I

meura
tout,

victorieuse, mais à quel prix? sur six

1

ainsi par leur lâcheté d'une honte nouvelle

i

leur premier exploit déjà
plorable. Ce fut

1

honteux et si déalors que Romulus, désespési

'

rant de

arrêter, ce qui

valeur des siens, pria Jupiter de les fit donner depuis à ce dieu le surnom de Stator. Mais cela n'aurait encore
la
si

un seul revint du combat. Après pour qui fut le deuil et le dommage, si ce n'est pour les descendants d'Enée, pour la postérité d'Ascagne, pour la race de Vénus, pour les petits-fils de Jupiter? Cette guerre ne fut-elle pas plus que civile, puisque la cité
combattants,

servi de rien,

les

femmes ne

se

fussent

jetées aux

genoux de

leurs pères, les

cheveux

épars, et n'eussent apaisé leur juste colère par

d'humbles supplications \ Enfin, Romulus, qui n'avait pu souffrir à côté de lui son proi)re frère, et un frère jumeau, fut contraint de
partager
la

y combattit contre la cité mère? Ajoutez un autre crime horrible et atroce qui suivit ce combat des jumeaux. Comme les deux peuples étaient auparavant amis, à cause
fille

à cela

du voisinage

et

de

la parenté, la

sœur des Ho-

royauté avec Tatius, roi des Sail

races avait été fiancée à l'un des Curiaces; or, cette fille ayant aperçu son frère qui revenait

bins; à la vérité

s'en défit bientôt, et de-

meura

seul maître, afin d'être

un jour un

plus grand dieu. Voilà d'étranges contrats de

chargé des dépouilles de son mari, ne put retenir ses larmes, et, pour avoir pleuré, son frère la tua. Je trouve qu'en cette rencontre

noces, féconds en luttes sanglantes, et de singuliers actes de fraternité, d'alliance, de parenté, de religion
voilà les mœurs d'une patronage de tant de dieux
!

cité
1

placée sous

le

On
là-

devine assez tout ce que je pourrais dire
'

Oq

sait

qa'Androraaque, veuve d'Hector,
Tite-Live,
lib. i,

fut

emmenée

captive

par
'

le fils d'Achille, F'yrrhus, qui l'épousa.

Voyez

cap. 10-13.

montra plus humaine que tout le et je ne vois pas qu'on la puisse blâmer d'avoir pleuré celui à qui elle avait déjà donné sa foi, que dis-je ? d'avoir pleuré peut-être sur un frère couvert du sang de l'homme à qui il avait promis sa sœur. On applaudit aux larmes que verse Enée, dans Virgile, sur son ennemi qu'il a tué de sa procette fille se

peuple romain,

56
pre main
'
;

LA CITÉ DE DIEU,
et c'est

encore ainsi que Marcellus,

voir juger nettement les choses.

Que personne

sur

le

point de détruire Syracuse, au souvenir

ne
car

me
il

dise

:

Celui-là est

de la splendeur où cette ville était parvenue avant de tomber sous ses coups, laissa couler des larmes de compassion. A mon tour, je demande au nom de l'humanité qu'on ne fasse point un crime à une femme d'avoir pleuré son mari, tué par son frère, alorsque d'autres ont mérité des éloges pour avoir pleuré leurs

s'est

battu

un contre un

vaillant
tel et
l'a

homme,
vaincu.

Les gladiateurs combattent aussi et triomphent, et leur cruauté trouve des applaudissements; mais j'estime qu'il vaut mieux être (axé de lâcheté que de mériter de pareilles récompenses. Cependant, si dans ces combats de gladiateurs l'on voyait descendre dans l'arène le père contre le fils, qui pourrait souffrir un tel spectacle? qui n'en aurait horreur? Comment donc ce combat de la mère et de la fille, d'Albe et de Rome, a-t-il pu être glo? Dira-t-on que la comparaison n'est pas juste, parce qu'Albe et Rome ne combattaient pas dans une arène? 11 est vrai mais au lieu de l'arène, c'était un vaste champ où l'on ne voyait pas deux gladiateurs, mais des armées entières joncher la terre de leurs corps. Ce combat n'était pas renfermé dans un amphithéâtre, mais il avait pour spectateurs l'univers entier et tous ceux qui dans la suite des temps devaient entendre parler de ce spectacle impie. Cependant ces dieux tutélaires de l'empire romain, spectateurs de théâtre à ces sanglants combats, n'étaient pas complètement satisfaits; et ils ne furent contents que lorsque la sœur des Horaces, tuée par son frère, fut allée rejoindre les trois Curiaces, afin sans doute que Rome victorieuse n'eût pas moins de morts qu'Albe vaincue. Quelque temps après, pour fruit de cette victoire, Albe fut ruinée, Albe, où ces dieux avaient trouvé leur troisième asile depuis qu'ils étaient sortis de Troie ruinée par les Grecs, et de Lavinium, où le roi Lalinus avait reçu Enée étranger et

ennemis par eux-mêmes vaincus. Dans le temps que cette fille pleurait la mort de son fiancé, que son frère avait tué, Rome se réjouissait d'avoir combattu avec tant de rage contre la cité sa mère, au prix de torrents de sang répandus de part et d'autre par des mains
parricides.

rieux à l'une et à l'autre

j

quoi bon m'alléguer ces beaux noms de et de triomphe? 11 faut écarter ces vains préjugés, il faut regarder, peser, juger
gloire

A

;

ces actions en elles-mêmes. Qu'on nous cite
le

crime d'Albe comme on nous parle de l'adultère de Troie, on ne trouvera rien de pareil, rien d'approchant. Si Albe est attaquée,

c'est

uniquement parce que

« Tullus veut réveiller les courages endormis des bataillons romains, qui se désaccoutumaient de la victoire ^ ».

Il

minelle

n'y eut donc qu'un motif à cette guerre criet parricide, ce fut l'ambition, vice

Salluste ne manque pas de flétrir eu passant, quand après avoir célébré les

énorme que
temps

où les hommes vivaient sans où chacun était content du sien, il ajoute « Mais depuis que Cyrus en Asie, « les Lacédémonienset les AtliéniensenGrèce, « commencèrent à s'emparer des villes et des « nations, à prendre pour un motif de guerre
primitifs,

convoitise et
:

« «

l'ambition de s'agrandir, à mettre la gloire de l'Etat dans son étendue... ^ », et tout ce
j'aie

fugitif.

Mais peut-être étaient-ils sortis d'Albe,

qui suit sans que
citation.

besoin de prolonger la

11 faut avouer que cette passion de dominer cause d'étranges désordres parmi les

et voilà sans doute pourquoi Albe succomba. Vous verrez qu'il faudra dire encore

suivant leur coutume,

:

vaincue par elle quand elle se vantait d'avoir vaincu Albe et donnait le nom de gloire à l'heureux succès de son crime. Car, comme dit l'Ecriture a On loue le pécheur de ses mauvaises conétait
,
:

hommes.

Rome

«

Tous

les

dieui protecteurs de cet empire se sont
et leurs aulels
'

retirés,

abandonnant leurs temples

».

Vous verrez qu'ils ont quitté leur séjour pour la troisième fois, afin qu'une quatrième

Rome
raît,

fût

très-sagement confiée à leur pro-

a voitises,
« est

et celui
'

qui

consomme

l'iniquité

tection. Albe leur avait déplu, à ce qu'il pa-

béni

».

Ecartons donc ces déguisements

artificieux et ces fausses couleurs, afin
* '
* '

de pou-

trône, avait chassé son frère, et
déplaisait pas,

parce qu'Amuiius, pour s'emparer du Rome ne leur

Enéide, Enéide,

liv.

x, vers 821 et seq.

quoique Romulus eût tué

le

livre vi, vers 814, 815.

Salluste, Conjur, de CatiL, ch. 2.

sien. Mais, dit-on, avant de ruiner Albe,
'

on

Psal. I, 3.

Enéide,

liv. il,

veie 351, 352.

'

LIVRE

III.

LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX.
son. Cicéron témoigne aussi

b7

en avait transporté les habitants à Rome pour ne faire qu'une ville des deux. Je le veux bien, mais cela n'empêche pas que la ville d'Ascagne,
troisième retraite des dieux de Troie, n'ait été

Romulus parmi
que
te

les

que l'entrée de dieux est plutôt imaginaire

ruinée par sa

fille.

Et puis, pour unir en

un

seul corps les débris

de ces deux peuples, combien de sang en coûta-t-il à l'vm et à l'autre ? Est-il besoin que je rapporte en détail

comment

ces guerres, qui semblaient termi-

nées par tant de victoires, ont été renouvelées après tant sous les autres rois, et comment de traités conclus entre les gendres et les beaux-pères, leurs descendants ne laissèrent
,

pas de reprendre les armes et de se battre avec
plus de rage que jamais ? Ce n'est pas une médiocre preuve de ces calamités qu'aucun des rois de Rome n'ait fermé les portes du temple de Janus, et cela fait assez voir qu'avec tant de dieux tutélaires aucun d'eux n'a pu régner en paix.

réelle, lorsque le faisant louer par Scipion dans ses livres De la Répuôlif/iie, il dit: « Romulus laissa de lui une telle idée, qu'étant a disparu tout d'un coup pendant une éclipse « de soleil on crut qu'il avait été enlevé a parmi les dieux opinion qu'on n'a jamais B eue d'un mortel sans qu'il n'ait déployé une « vertu extraordinaire ». Et quant à ce que dit Cicéron que Romulus disparut tout d'un coup, ces paroles marquent ou la violence de la tempête qui le fit périr, ou le secret de l'assassinat: attendu que, suivant d'autres his, :
'

toriens

%

l'éclipse

nerres qui, sans doute, favorisèrent

ou

même

accompagnée de tonle crime consumèrent Romulus. En effet,
fut

Cicéron, dans l'ouvrage cité plus haut, dit, à propos de Tullus Hostilius, troisième roi de Rome, tué aussi d'un coup de foudre, qu'on

CHAPITRE XV.
QUELLE A ÉTÉ LA VIE ET LA MORT DES ROIS DE ROME.
Et quelle fut la fin de ces rois

ne crut pas pour cela qu'il eût été reçu parmi les dieux, comme on le croyait de Romulus, afin peut-être de ne pas avilir cet honneur en
rendant trop commun. Il dit encore ouvertement dans ses harangues « Le fondateur « de cette cité, Romulus, nous l'avons, par « notre bienveillance et l'autorité de la re« nommée, élevé au rang des dieux immor« tels ' ». Par où il veut faire entendre que la
le
:

Une
ciel,

fable adulatrice place

eux-mêmes ? Romulus dans le

mais plusieurs historiens rapportent au

contraire qu'il fut mis en pièces par

le sénat à cause de sa cruauté, et que l'on suborna un

certain Julius Proculus pour faire croire

que

Romulus

lui était apparu et l'avait chargé d'ordonner de sa part au peuple romain de l'honorer comme un dieu, expédientqui apaisa le peuple sur le point de se soulever contre le sénat. Une éclipse de soleil survint alors fort à propos pour confirmer cette opinion car le peuple, peu instruit des secrets de la nature, ne manqua pas de l'attribuer à la vertu de
;

Romulus
astre,

:

comme

si

la

défaillance de cet

à l'interpréter en signe de deuil, ne

devait pas plutôt faire croire que
avait été assassiné et

Romulus

que

le

soleil se cachait

de Romulus n'est point une chose! mais une tradition ré()andueàlafaveur de l'admiration et de la reconnaissance qu'inspiraient ses grands services. Enfin, dans son/ Hortensiiis, il dit, au sujet des éclipses régulières du soleil « Pour produire les mêmes « ténèbres qui couvrirent la mort de Romulus, « arrivée pendant une éclipse... » Certes, dans ce passage, il n'hésite point à parler de Romulus comme d'un homme réellement mort; et pourquoi cela ? parce qu'il n'en parle plus en panégyriste, mais en philosophe. ^ Quant aux autres rois de Rome, si l'on ex-^ cepte Numa et Ancus, qui moururent de madivinité
réelle,
:

qu'il arriva

pour ne pas voir un si grand crime, ainsi en effet lorsque la cruauté et l'impiété des Juifs attachèrent en croix Notre-Seigneur. Pour montrer que l'obscurcissement du soleil, lors de ce dernier événement, n'arsuffit

ladie,

combien
?

la

fin

des autres a-t-elle été

funeste

Tullus Hostilius, ce destructeur de

la ville d'Albe, fut

consumé,

comme

j'ai

dit,

avec toute sa maison. Tarquin l'Ancien fut tué par les enfants de son
par
le

feu

du

ciel,

riva pas suivant le cours ordinaire des astres,
il

prédécesseur, et Servius Tullius par son gendre

alors la

de considérer que les Juifs célébraient pàque, ce qui n'a lieu que dans la
:

Tarquin
' ^

le

Superbe, qui lui succéda. Gepenlib.
ii,

Cicéron,
Uj ch. 56

De SepubL,
;

cap. 10,
j

pleine lune

or, les éclipses

de

soleil n'arrivent

Voyez Tite-Live,

liv. i,

ch. 26

Denys d'Halycarnasse, Antûjuit.f

liv.

jamais naturellement

qu'cà la fin

de

la lunai-

*

Plutarque, Vie de Romulus, ch, 28, 29. Cicéron, Troisième discom-s contre Catitinaj ch. 3.

58
dant, après

LA CITÉ DE DIEU.
un
tel assassinat,

un

si

bon

roi,

les

commis contre dieux ne quittèrent point

Romains en
phes et
les

les

séduisant par de vains triom~

accablant par des guerres sanrois,

leurs temples et leurs autels, eux qui, pour
l'adullcre de Paris, sortirent de Troie et aban-

glantes. Voilà quelle fut la fortune des

mains sous leurs
le

dans

les plus

donnèrent cette ville à la fureur des Grecs. Bien loin de là, Tarquin succéda à Tullius, qu'il avait tué, et les dieux, au lieu de se retirer, eurent bien le courage de voir ce meurtrier de son beau-père monter sur le trône, remporter plusieurs victoires éclatantes sur ses ennemis et de leurs dépouilles bâtir le

jours de l'empire, et jusqu'à
,

l'exil

Robeaux de Tarquin

j

même que Jupiter, du haut de ce superbe temple, ouvrage d'une main parricide car Tarquin n'était pas innocent quand il construisit le Capitole, puisqu'il ne parvint à la couronne
Capitole
;

ils

souffrirent

c'est-à-dire l'espace d'environ Superbe deux cent quarante-trois ans, pendant lesquels toutes ces victoires, achetées au prix de tant de sang et de calamités, étendirent à peine cet empire jusqu'à vingt milles de Rome, territoire qui n'est pas comparable à celui de la moindre ville de Gétulie.

leur roi, régnât

;

CHAPITRE
DE ROME sous SES

XVI.
CONSULS
,

PREMIERS

DONT

que par un borrible assassinat. Quand plus Romains le chassèrent du trône et de leur ville, ce ne fut qu'à cause du crime de son fils, et ce crime fut commis non-seulement
tard les

l'un EXILA l'autre ET FUT TUÉ LUI-MÊME PAR

UN ENNEMI qu'il AVaIT BLESSÉ, APRÈS S'ÉTRE
SOUILLÉ DES PLUS HORRIBLES PARRICIDES.

Ajoutons à cette époque celle où Salluste
assure que Rome se gouverna avec justice et

à son insu, mais en son absence. Il assiégeait il combattait pour le alors la ville d'Ardée ne peut savoir ce qu'il eût peuple romain. On fait si on se fût plaint à lui de l'attentat de son
;

mo-

dération, etquiduratantqu'elle eut à redouter
le

rétablissement de Tarquin et les armes des

Étrusques.

En

effet, la

situation de
les

Rome

fut

mais, sans attendre son opinion et son fils jugement à cet égard, le peuple lui ôta la royauté, ordonna aux troupes d'Ardée de re;

venir à

Rome,

et

en ferma

les

portes au roi
1

déchu. Celui-ci , après avoir soulevé contre eux leurs voisins et leur avoir fait beaucoup de mal, forcé de renoncer à son royaume par la trahison des amis en qui il s'était confié, se retira à Tusculum, petite ville voisine de

1

Étrusques se liguèrent avec le roi déchu. Et c'est ce qui fait dire à Salluste que si la république fut alors gouvernée avec justice et modération, la crainte des ennemis y contribua plus que
très-critique
si

au

moment où

'l'amour du bien. Dans ce temps

court,

combien
!

fut désastreuse

l'année où les pre-

Rome,

femme
jours
'

où il vécut de la vie privée avec sa l'espace de quatorze ans, et finit ses d'une manière plus heureuse que son

beau-père, qui fut tué par le crime d'un gendre et d'une fille. Cependant les Romains ne l'appelèrent point le Cruel ou le Tyran, mais le Superbe, et cela peut-être parce qu'ils étaient trop orgueilleux pour souffrir son orgueil.

miers consuls furent créés après l'expulsion Ils n'achevèrent pas seulement le des rois temps de leur magistrature, puisque Junius Brutus força son collègue Tarquin Collatin à se démettre de sa charge et à sortir de Rome. et que lui-même fut tué à peu de temps de là dans un combat où il s'enferra avec l'un des
de Tarquin ', après avoir fait mourir ses propres enfants et les frères de sa femme comme coupables d'intelligence avec l'ancien
fils

En

effet, ils

crime

qu'il avait

tinrent si peu compte du commis en tuant son beau-

roi.

Virgile ne peut se détendre de détester

cette action, tout

en
:

lui

donnant des éloges.

père, qu'ils relevèrent à la

royauté

;

en quoi

je

A

peine

a-t-il dit

me

trompe

fort si la

récompense

ainsi accor-

dée à un crime ne fut pas un crime plus énorme. Malgré tout, les dieux ne quittèrent point leurs temples et leurs autels. A moins qu'on ne veuille dire pour les défendre qu'ils ne demeurèrent à Rome que pour punir les
quelques années à Selon Tite-Live, Tarquin séjourna en effet mais il mourut Tusculum, auprès de son gendre Octavius Mamilius àCumcs, chei le tyran Anstodéme. (Voyez lib. i, cap. 16.)
'
;

« Voilà ce père, qni, pour sauver la sainte liberté romaine, envoie au supplice ses enfants convaincus de trahison »,

qu'il s'écrie aussitôt
« Infortuné, quelque

:

jugement que porte sur

toi l'avenir

!

»

C'est-à-dire,

malheureux père en dépit des
lib.

'

Arons. (Voyez Tite-Live,

u, cap. 2-8.)

LIVRE m.
louanges de
coiisoler,
« Mais
gloire
il

LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX.

59

la postérité.

Et,

comme pour

le

CHAPITRE
DES

XVII.

ajoute
la

:

l'amour de

patrie
'

et

une immense passion de

MAIX QUE LA RÉPtBUQUE ROMAINE EUT A SOUFFRIR APRÈS LES COMMENCEMENTS DU POUVOIR CONSULAIRE, SANS QUE LES DIEUX SE MISSENT EN DEVOIR DE LA SECOURIR.

triomphent de ton cœur

».

Cette destinée de Brutus, meurtrier de ses enfants, tué par le fils de Tarquin qu'il \ient

de frapper à mort, ne pouvant survivre au fils et voyant le père lui survivre, ne semble-t-elle pas venger rinnocence de son collègue Collatin, citoyen vertueux, qui, après l'expulsion de Tarquin, fut
tyran lui-même
traité aussi
?

paiser,

Quand la crainte de l'étranger vint à s'aquand la guerre, sans être interrom-

pue, pesa d'un poids moins lourd sur la répu-

durement que le Remarquez en effet que

Brutus était, lui aussi, à ce qu'on assure, parent de Tarquin ; seulement il n'en portait
pas le
patrie

que le temps de la justice modération atteignit son terme, pour faire place à celui que Salluste décrit en ce peu de mois « Les patriciens se mirent à traiter «les gens du peuple en esclaves, condamnant « celui-ci à mort, et celui-là aux verges, comme
blique, ce fut alors
et de la
:

nom comme
;

CoUatin.

l'obliger à quitter son
il

On devait donc nom^ mais non pas sa

«

avaient

fait les rois,

chassant
et

le petit pro-

« priétaire «
«
((

de son

champ

perte d'un

Lucius CoUatin, et la touché que très-faiblement; mais ce n'était pas le compte de Brutus,
se fût appelé

qui n'avait rien la

imposant à celui plus dure tyrannie. Accablé

mot ne

l'eût

de ces vexations, écrasé surtout par l'usure, le bas peuple, sur qui des guerres continuelles
faisaient peser, avec le service militaire, les

qui voulait lui porter un coup i>lus sensible en privant l'État de son premier consul et la patrie d'un bon citoyen. Fera-t-on cette fois encore un titre d'honneur à Brutus d'une
action aussi révoltante et aussi inutile à la ré-

c(

« «

plus lourds impôts, prit les armes et se retira

sur le

mont Sacré et sur l'Aventin

;

ce fut ainsi

« qu'il

obtint ses tribuns et d'autres prérogati-

publique
«

? Dira-t-on
la patrie et

que

:

«
passion de gloire ont

ves. Mais la lutte et les discordes ne furent enfièrement éteintes qu'à la seconde guerre pu.

L'amour de

une^mmense

triomphé de son cœur ? »

Après qu'on eut chassé Tarquin le Superbe, Tarquin CoUatin, mari de Lucrèce, fut créé consul avec Brutus. Combien le peuple romain se montra équitable, en regardant au nom d'un tel citoyen moins qu'à ses mœurs, et combien, au contraire, Brutus fut injuste, en ôtant à son collègue sa charge et sa patrie, quand il pouvait se borner à lui ôter son nom,
si

nique » Mais à quoi bon arrêter mes lecteurs m'arrêter moi-même au détail de tant de maux ? Salluste ne nous a-t-il pas appris en peu de paroles combien, durant cette longue suite d'années qui se sont écoulées jusqu'à la
«

et

ce

nom

le

choquait

!

Voilà les crimes, voilà

les

malheurs de Rome au temps même qu'elle était gouvernée avec quelque justice et quelque modération. Lucrétius, qui avait été subrogé en la place de Brutus, mourut aussi
avant
de l'année. Ainsi, Publius Valérius, qui avait succédé à CoUatin, et Marcus Horatius, qui avait pris la place de Lucrétius, achevèrent cette année funeste et lugubre qui
la
fin

seconde guerre punique, Rome a été malheureuse, tourmentée au dehors par des guerres, agilée au dedans par des séditions ? Les victoires qu'elle a remportées dans cet intervalle ne lui ont point donné de joies solides; elles n'ont été que de vaines consolations pour ses infortunes, et des amorces trompeuses à des esprits inquiets qu'elles engageaient de plus en plus dans des malheurs inutiles. Que les

bons
ils,

et sages

Romains ne

s'offensent point de

notre langage; et

comment s'en

offenseraient-

compta cinq consuls
la

:

triste
I

inauguration de

puisque nous ne disons rien de plus fort que leurs propres auteurs, qui nous laissent loin derrière eux par l'éclat de leurs tableaux composés à loisir, et dont les ouvrages sont la
lecture habituelle des

puissance consulaire
Enéide,
livre v], vers 820-823.

Romains

et

de leurs encontre
ils

fants?A ceux qui viendraient à

s'irriter

moi, je demanderais
traiteraient,
si

comment donc
lit

me

'

je disais ce qu'on

dans Sal-

luste
a et a

:

«Les querelles,

les séditions s'élevèrent

enfin les guerres civiles, tandis qu'un petit
tenaient la

nombre d'hommes puissants, qui

60
«

LA CITE DE DIEU.
Quintius d'affecter la royauté et tué par Servilius, général de la cavalerie, au milieu du
plus effroyable tumulte qui ait jamais alarmé

a affectaient la
«

plupart des autres dans leur dépendance, domination sous le spécieux
prétexte

« l'on

du bien du peuple et du sénat; et appelait bons citoyens, non ceux qui ser-

« valent les intérêts de la république (car tous

également corrompus), mais ceux qui a par leur richesse et leur crédit maintenaient a l'état présent des choses'». Si donc ces historiens ont cru iju'il leur était permis de rapporter les désordres de leur patrie, à laquelle ils donnent d'ailleurs tant de louanges,
«

étaient

république? Où étaient-ils, quand Rome, envahie par une terrible peste après avoir employé tous les moyens de salut et imploré longtemps en vain le secours des dieux, s'ala
,

visa enfin de leur

dresser des

lits

dans

les

temples, chose qui n'avait jamais été
qu'alors, et qui
fit

faite jus-

donner

le

nom

de Lectis-

ternes

faute de connaître cette autre patrie plus véritable qui sera
tels,

composée de citoyens immorque ne devons-nous point faire, nous qui pouvons parler avec d'autant plus de liberté que notre espérance en Dieu est meilleure et plus certaine, et que nos adversaires imputent
plus injustement à Jésus-Christ
affligent
les

ou plutôt armées romaines, épuisées par leurs défaites dans une
'

à ces cérémonies sacrées

sacrilèges?

étaient-ils,

quand

les

guerre de dix ans contre

les Véiens, allaient

succomber sans

damné

de Camille, condepuis par son ingrate patrie ? Où
l'assistance

étaient-ils,

quand

les

Gaulois prirent

Rome,

maux

qui

la pillèrent, la brûlèrent, la

mirent à sac?

maintenant le monde, afin d'éloigner les personnes faibles et ignorantes de la seule cité où l'on puisse vivre éternellement heureux? Au reste, nous ne racontons pas de leurs dieux plus d'horreurs que ne font leurs écrivains les plus vantés et les plus répandus c'est dans ces écrivains mêmes que nous puisons nos témoignages et encore ne pouvonsnous pas tout dire, ni dire les choses comme
;

étaient-ils,

quand une furieuse

peste la rava-

et enleva ce généreux Camille, vainqueur des Véiens et des Gaulois ? Ce fut durant cette

gea

peste qu'on introduisit à
corps,

Rome

les

jeux de
les

théâtre, autre peste plus fatale,

non pour

,

eux.

âmes. Où étaient-ils, quand un autre fléau se déclara dans la cité, je veux parler de ces emiioisonnements imputés aux dames romaines des plus illustres familles -, et qui révélèrent dans les mœurs

mais pour

les

Où étaient donc ces dieux que l'on croit qui peuvent servir pour la chétive et trompeuse félicité de ce monde, lorsque les Romains, dont ils se faisaient adorer par leurs prestiges et leurs impostures, souffraient de si grandes
calamités? où étaient-ils, quand Valérius fut
le Capitole incendié par une troupe d'esclaves et de bannis? Il fut plus aisé à ce consul de secourir le temple qu'à cette armée de dieux et à leur roi très-grand et trèsexcellent, Jupiter, de venir au secours de leur

un désordre

pire

que tous
,

les fléaux ?

Et

quand

l'armée romaine
fut
et

assiégée par les Samnites

avec ses deux consuls, aux Fourches-Caudines,

obhgce de subir des conditions honteuses le joug, après avoir donné en otage six cents chevaliers? Et quand, au
de passer sous milieu des horreurs de
la peste, la

tué en défendant

foudre vint

tomber sur

le

camp

Rome,

affligée

Romains? Et quand d'une autre peste non moins
des

effroyable, fut contrainte de faire venir d'Epi-

libérateur.

étaient-ils,

quand Rome,

fati-

guée de tant de séditions et qui attendait dans un état assez calme le retour des députés qu'elle avait envoyés à Athènes pour en emprunter des lois, fut désolée par une famine et par une peste épouvantables? Où étaient-ils, quand le peuple, affligé de nouveau par la disette, créa pour la première fois un préfet et quand Spurius Mélius, pour des vivres avoir distribué du blé au peuple affamé, fut
;

daure Esculape à titre de médecin, faute de pouvoir réclamer les soins de Jupiter, qui depuis longtemps toutefois faisait sa demeure au Capitole, mais qui, ayant eu une jeunesse fort dissipée, n'avait probablement pas trouvé le temps d'apprendre la médecine? Et quand les Laconiens, les Rrutiens, les Samnites et les Toscans ligués avec les Gaulois Sénonais contre Rome, firent d'abord mourir ses ambassadeurs mirent ensuite son armée en déroute et taillèrent en pièces treize mille
, ,

accusé par ce préfet devant

le

vieux dictateur

hommes, avec
' ^

le

préteur et sept tribuns mili-

* Ce passage a été emprunté sans nul doute par saint Augustin à la grande histoire de Salluste, et probablement au livre I. [Voyez plus

Lectisleniium, de lectus, lit, et sterno, étendre , dresser. Suivant Ttte-Live (livre vm, ch. 18), il y eut 178 matrones conlesquelles les

damnées pour crime d'empoisonnement, parmi
patriciennes Corneiia et Sergia.

deux

liaut le ch, 18

du

livre

ii.)

LIVRE

III.

LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX.
sibyllins, espèces d'oracles

61

taires? Et quand enfin le peuple, après de longues et fâcheuses séditions, s'étant retiré sur le mont Aventin, on fut obligé d'avoir

pour lesquels,

sui-

recours à une magistrature instituée pour
périls extrêmes et de

les

vant Cicéron, dans ses livres sur la divination ', on s'en rapporte aux conjectures de ceux qui les interprètent comme ils peuvent

nommer
le

dictateur Ilor-

peuple à Rome et mourut dans l'exercice de ses fonctions : chose singulière, qui ne s'était pas encore vue
tensius,

qui

ramena

ou comme ils veulent? Les interprètes dirent donc alors que la peste venait de ce que plusieurs particuliers occupaient des lieux sacrés,
fort à propos pour sauver Esculape du reproche d'impéritie honteuse ou de négligence. Or, comment ne s'élait-il trouvé personne qui s'opposât à l'occupation de ces lieux sacrés, sinon parce que tous étaient également las de s'adressersi longtemps
et

réponse qui vint

et qui constitua

un

grief d'autant plus grave

contre les dieux, que le médecin Esculape
était alors

présent dans la cité? Tant de guerres éclatèrent alors de toutes parts que, faute de soldats, on fut obligé d'enprolétaires,

rôler les

c'est-à-dire
les

trop

pauvres pour porter

ceux qui, armes, ne ser-

sans fruit à cette foule de divinités? Ainsi

vaient qu'à donner des enfants à la république.
les

Les Tarentins appelèrentà leur secours contre Romains Pyrrhus, roi d'Epire, alors si

abandonnés par ceux qui les fréquentaient, afin qu'au moins, devenus vacants, ils pussent servir à l'usage
des

ces lieux étaient peu à peu

hommes. Les

édifices

mêmes qu'on rendit
la peste,

fameux. Ce fut à ce roi qu'Apollon, consulté par lui sur le succès de son entreprise, répondit assez

alors à leur destination

pour arrêter

agréablement par un oracle

si

ambigu

que
en

dieu, quoi qu'il arrivât, ne pouvait manquer d'avoir été bon prophète. Cet oracle,
le
effet,

furent encore depuis négligés et usurpés par les particuliers, sans quoi on ne louerait pas tantVarron de sa grande érudition pour avoir, dans ses recherches sur les édifices sacrés,

signifiait

vaincrait les

Romains ou

également que Pyrrhus qu'il en serait

exhumé
qu'en

tant de

monuments inconnus.

C'est

vaincu

',

de sorte qu'Apollon n'avait qu'à

attendre l'événement en sécurité. Quel horrible carnage n'y eut-il point alors dans l'une
et l'autre

on se servait alors de ce moyen plutôt pour procurer aux dieux une excuse spécieuse qu'à la peste un remède efficace.
effet

armée? Pyrrhus

toutefois

demeura
DES MALHEDRS

CHAPITRE

XVIII.

vainqueur, et il aurait pu dès lors expli(|uer à son avantage la réponse d'Apollon, si, peu de temps après, dans un autre combat, les

Romains n'avaient eu le dessus. A tant de massacres succéda une étrange maladie qui enlevait les femmes enceintes avant le moment de leur délivrance. Esculape, sans doute, s'exmédecin et non sage-femme. Le mal s'étendait même au bétail, qui périssait en si grand nombre qu'il semcusait alors sur ce qu'il était
blait

ARRIVÉS AUX ROMAINS PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE SANS Qu'iLS AIENT PU OBTENIR l'ASSISTANCE DES DIEUX.
Et durant les guerres puniques, lorsque la

victoire

que

la

race allait s'en éteindre.

Que dirai-

je de cet hiver

mémorable où
les neiges

le froid fut si

rigoureux que
l'espace

demeurèrent prodiles
et

gieusement hautes dans
de quinze jours

rues de
le

Rome

que

Tibre fut

glacé?

que ne diraient point nos adversaires contre les chrétiens? Parlerai-je encore de cette peste mémorable qui emporta tant de monde, et qui, prenant d'une année à l'autre plus d'intensité, sans que la présence d'Esculape servit de rien, obligea d'avoir recours aux livres
si

cela était arrivé de notre temps,

si longtemps en balance, où deux peuples belliqueux déployaient toute leur énergie, t-ombien de petits Etats détruits, combien de villes dévastées, de provinces mises au pillage, d'armées défaites, de flottes submergées, de sang répandu Si nous voulions raconter ou seulement rappeler tous ces désastres, nous referions l'histoire de Rome. Ce fut alors que les esprits effrayés eurent recours à des remèdes vains et ridicules. Sur la foi des livres sibyllins, on recommença les jeux séculaires, dont l'usage s'était perdu en des temps plus heu-

demeura
lutte

dans cette

!

'

reux. Les pontifes rétablirent
rité avait

aussi les jeux consacrés aux dieux infernaux, que la prospé-

également

fait

négliger. Aussi bien

je crois qu'en ce temps-là la joie devait être

' Saint Augustin cite Jiomanos vincere poase.

l'oracle

en ces termes

:

Dieu

le.

Pyrrhe,

grande aux enfers, d'y voir arriver tant de
*

Livre

II,

ch. 54.

62

LA CITE DE DIEU.
et
il

monde,

faut convenir

que

les

guerres
des

nels et

furieuses et les

sanglantes animosités

qu'ainsi,

non les gages des biens terrestres, et quand ces symboles viennent à périr,
les

fournissaient alors aux démons de beaux spectacles et de riches festins. Mais ce qu'il y eut de plus déplorable dans celte preIf mière guerre punique, ce fut cette défaite des Romains dont nous avons parlé dans les deux livres précédents et où fut prisRégulus grand homme auquel il ne manqua, pour mettre fin à la guerre, après avoir vaincu les Carthaginois, que de résister à un désir immodéré de gloire, qui lui fil imposer des conditions trop dures à un peuple déjà épuisé. Si la captivité imprévue de cet homme héroïque, si l'indignité de sa servitude, si sa fidélité à garder son serment, si sa mort cruelle et inhumaine ne forcent point les dieux à rougir, il faut dire
;

hommes

comme toutes
l'objet
riel

choses visibles etcorporelles,

du

culte subsiste et le

dommage maté;

peut toujours être réparé

mais, par un

aveuglement déplorable, on s'imagine que des idoles passagères peuvent assurer à une ville une félicité éternelle, et quand nous prouvons à nos adversaires que le maintien même des idoles n'a pu les garantir d'aucune calamité,
ils

rougissent de confesser une erreur qu'ils

sont incapables de soutenir.

CHAPITRE XIX.
état déplorable de la

république romaine

qu'ils sont

d'airain

comme

leurs statues et

la seconde guerre punique , ou s'Épuisèrent les forces des deux peuples

pendant

n'ont point de sang dans les veines. Au reste, durant ce temps, les calamités ne

ENNEMIS.

Quant à

la

seconde guerre punique, il serait

manquèrent pas à Rome au dedans de ses murailles. Un débordement extraordinaire du
Tibre ruina presque toutes les parties basses de la ville plusieurs maisons furent renver;

trop long de rapporter tous les désastres des

sées tout d'abord par la violence
les autres

du

fleuve, et

tombèrent ensuite à cause du long séjour des eaux. Ce déluge fut suivi d'un incendie plus terrible encore; le feu, qui

deux peuples dont la lutte se développait sur de si vastes espaces, puisque, de l'aveu même de ceux qui n'ont pas tant entrepris de décrire les guerres de Rome que de les célébrer, le peuple à qui resta l'avantage parut moins vainqueur que vaincu. Quand Annibal, sorti
d'Espagne, se fut jeté sur
l'Italie

commença

comme un

par les plus hauts édifices

du Forum, n'épargna

torrent impétueux, après avoir passé les Pyrénées, traversé les Gaules, franchi les Alpes
et toujours accru ses forces dans une si longue marche en saccageant ou subjuguant tout, combien la guerre devint sanglante! que de combats, d'armées romaines vaincues, de villes prises, forcées ou détachées du parti ennemi Que dirai-je de celte journée de Cannes où la
!

son propre sanctuaire, le temple de où des vierges choisies pour cet honneur, ou plutôt pour ce supplice, étaient chargées d'aVesla,

même pas

limenter sa vie perpétuellement. Mais alors il ne se contentait pas de vivre, il sévissait, et
les vestales épouvantées ne pouvaient sauver de l'embrasement celle divinité fatale qui avait

déjà

fait

périr trois villes

'

elle était adorée.

rage d'Annibal, tout cruel qu'il

était, fut tel-

Alors le pontife Métellus, sans s'inquiéter de

son propre salut, se jeta à travers
et parvint à

en

tirer l'idole, étant

flammes lui-même à
les

*

le feu ne sut pas le reconnaître. Etrange divinité, qui n'a seulement pas la force de s'enfuir, de sorte qu'un homme se montre plus capable de courir au secours d'une déesse que la déesse ne l'est d'aller au sien. Aussi bien si ces dieux ne savaient pas se défendre eux-mêmes du feu, comment en

demi brûlé, car

lement assouvie, qu'il ordonna la fin du carnage ? et de ces trois boisseaux d'anneaux d'or qu'il envoya aux Carthaginois après la bataille, pour faire entendre qu'il y était mort tant de chevaliers romains, que la perte était plus facile à mesurer qu'à compter, et pour laisser à penser quelle épouvantable boucherie on avait dû faire de combattants sans anneaux
d'or? Aussi
le

manque de

soldats contraignit

auraient-ils garanti la ville placée sous leur

protection? et en

effet il parut bien qu'ils n'y pouvaient rien du tout. Nous ne parlerions pas ainsi à nos adversaires, s'ils disaient que leurs idoles sont les symboles des biens éter*

Truie, Lavioie et Albe,

les Romains à promettre l'impunité aux criminels et à donner la liberté aux esclaves, moins pour recruter leur armée, que pour former une armée nouvelle avec ces soldats les armes mêmes infâmes. Ce n'est pas tout manquèrent à ces esclaves, ou, pour les appeler d'un nom moins flétrissant, à ces nouveaux
:

LIVRE

111.

LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX.
la

63

affranchis enrôlés pour la défense de la répu-

donc dans les temples, comme si les Romains eussent dit à leurs Quittez ces armes que vous avez si dieux longtemps portées en vain, pour voir si nos
blique.
prit
:

On en

habitants furent obligés
sortes

famine que, suivant quelques historiens, les de se repaître de
de misères

cadavres humains; ensuite, accablés de toutes
et ne voulant pas tomber mains d'Annibal, ils dressèrent un grand bûcher où ils s'entr'égorgèrent, eux et leurs enfants, au milieu des flammes. Je de-

entre

les

esclaves n'en feront point

— Cependant

le

trésor public

un meilleur usage. manquant d'ar-

gent pour payer les troupes, les particuliers y contribuèrent de leurs propres deniers avec tant de zèle, qu'à l'exception de l'anneau et de la bulle ", misérables marques de leur
dignité, lessénateurs,

mande

si

les dieux, ces

débauchés, ces gour-

mands, avides à humer le parfum des sacrifices , et qui ne savent que tromper les hommes par leurs oracles ambigus, ne devaient pas faire quelque chose en faveur d'une
ville
si

etàplus

forte raison les

autres ordres et les tribuns, ne se réservèrent
rien de précieux. Quels reproches les païens

frir qu'elle pérît

dévouée aux Romains, et ne pas soufpour leur avoir gardé une
unissait

ne nous

feraient-ils

pas, s'ils

venaient à être

inviolable fidélité, d'autant plus qu'ils avaient
été les médiateurs de l'alliance qui
les

réduits à cette indigence, eux qui ne nous les

épargnent pas dnns ce temps où l'on donne plus aux comédiens pour un vain plaisir qu'on ne donnait autrefois aux légions pour tirer la république d'un péril extrême ?

deux

cités.

Et pourtant Sagonte, fidèle à la

parole qu'elle avait donnée en présence des

CHAPITRE XX.
DE LA RUINE DE SAG0NTE,QUI PÉRIT POURN'aVOIR POINT VOULU QUITTER l'ALLH,NCE DES ROMAINS,
SANS QUE LES DIEUX DES ROMAINS VINSSENT A

opprimée, saccagée par pour n'avoir pas voulu se rendre coupable de parjure. S'il est vrai que ces dieux épouvantèrent plus tard Annibal par
dieux, fut assiégée,

un

perfide,

des foudres et des tempêtes, quand il était sous les murs de Rome, d'où ils le forcèrent cà

SON SECOURS.

Mais de tous les malheurs qui arrivèrent pendant cette seconde guerre punique, il n'y eut rien de plus digne de compassion que la prise de Sagonte \ Cette ville d'Espagne, si attachée au peuple romain, tut en effet détruite

pour

lui

être

demeurée trop

fidèle.

Annibal, après avoir rompu la paix, uniquement occupé de trouver des occasions de pousser les Romains à la guerre, vint assiéger Sagonte avec une puissante armée. Dès que
nouvelle en parvint à Rome, on envoya des ambassadeurs à Annibal pour l'obliger à lever
la le siège, et

que n'en faisaient-ils autant pour Sagonte? J'ose dire qu'il y aurait eu pour eux plus d'honneur à se déclarer en faveur des alliés de Rome, attaqués à cause de leur fidélité et dénués de tout secours, qu'à secourir Rome elle-même, qui combattait pour son propre intérêt et était en état de tenir tête à Annibal. S'ils étaient donc véritablement les protecteurs de la félicité et de la gloire de Rome, ils lui auraient épargné la honte ineffaçable de la ruine de Sagonte. Et maintenant, n'est-ce pas une folie de croire qu'on leur doit d'avoir sauvé Rome des mains d'Annibal vicse retirer,

sur son refus, ceux-ci passèrent à
ils

Carthage, où
tion

se plaignirent
;

de cette infrac-

mais ils s'en retournèrent sans avoir rien pu obtenir. Cependant cette

aux

traités

ville opulente,

si

chère à toute

la

contrée

et à

la république romaine, fut ruinée par les Carthaginois après huit ou neuf mois de siège. On

n'en saurait lire

le récit

sans horreur, encore

moins l'écrire; j'y insisterai pourtant en quelques mots, parce que cela importe à mon
sujet.

D'abord
était

elle fut

tellement désolée par

*

La buUa
les

une petite boule d'or ou d'argent que porlaieUL au
lib.

cou
'

jeunes patriciens.
Tite-Live,

Voyez

xxi, cap. 6-13.

torieux, quand ils n'ont pas su garanlirde ses coups une ville si fidèle aux Romains? Si le peuple de Sagonte eût été chrétien, s'il eût souffert pour la foi de l'Evangile, sans toutefois se tuer et se brûler lui-même, il eût souffert du moins avec cette espérance que donne la foi et dont l'objet n'est pas une félicité passagère, mais une éternité bienheureuse au lieu que ces dieux que l'on doit, dit-on, servir et honorer afin de s'assurer la jouissance des biens périssables de cette vie, que pourront alléguer leurs défenseurs pour les excuser de la ruine de Sagonte ? à moins qu'ils ne reproduisent les arguments déjà invoqués à l'occasion de la mort de Régulus; il n'y a d'autre différence, en effet, sinon que Régulus
;

04
n'est

LA CITÉ DE DIEU.
On y
fois

qu'un seul lionime, et que Sagonte est entière; mais ni Régulus, ni les Sagontins ne sont morts que pour avoir gardé leur foi. C'est pour le même motif que l'un voulut retourner aux ennemis et que les autres refusèrent de s'y joindre. Est-ce donc que la fldélité irrite les dieux, ou que l'on peut avoir les dieux favorables et ne pas laisser de périr, soit villes, soit particuliers? Que nos

vil alors

pour

la

première
;

fois

des

lits

une

ville

d'airain et de riches tapis

pour la première des chanteuses parurent dans les festins,
ouverte à toutes sortes de disso-

et la porte fut

lutions. Mais je passe tout cela sous silence,

ayant entrepris de parler des

maux que
il

les

hommes

souffrent malgré eux, et

non de ceux
con-

qu'ils font avec plaisir. C'est

pourquoi

venait beaucoup plus à

mon

sujet d'insister
j

adversaires choisissent. Si ces dieux s'offensent contre ceux qui gardent la foi jurée, qu'ils

sur l'exemple de Scipion, qui mourut victime

cherchent des perfides qui les adorent mais si avec toute leur faveur, villes et particuliers peuvent périr après avoir souffert une infinité de maux, alors certes c'est en vain qu'on les
;

de la rage de ses ennemis, loin de sa patrie dont il avait été le libérateur, et abandonné de
ces dieux qu'on ne sert
la vie

(

que pour

la félicité

de

.

présente, lui qui avait protégé leurs
la

.

temples contre

fureur

d'Annibal. Mais

adore en vue de la félicité terrestre. Que ceux donc qui se croient malheureux parce qu'il leur est interdit d'adorer de pareilles divinités, cessent de se courroucer contre nous, puisque enfin ils pourraient avoir leurs dieux présents,
et

comme

même favorables, et ne pas laisser nonseulement d'être malheureux, mais de souffrir les

plus horribles tortures

comme Régulus

que c'était le temps oii bonnes mœurs, j'ai cru devoir toucher un mot de l'invasion des délices de l'Asie, i)Our montrer que le témoignage de cet historien n'est vrai que par comparaison avec les autres épociues où les mœurs furent beaucoup plus dépravées et les factions plus redoutables. Vers ce moment, en effet, entre
Salluste assure
florissaient les
la

et les Sagontins.

seconde

et la troisième

guerre punique, fut

CHAPITRE XXI.
DE l'ingratitude DE ROME ENVERS SCIPION, SON LIBÉRATEUR, ET DE SES MOEURS A l'ÉPOQUE

publiée

la loi

Voconia, qui défendait d'insti-

tuer pour héritière une

femme, pas

même

une

unique. Or, je ne vois pas qu'il se puisse rien imaginer de plus injuste que cette
fille

RÉPUTÉE PAR SALLUSTE LA PLUS VERTUEUSE.
J'abrège afin de ne pas excéder les bornes

loi. Il est vrai

que dans

l'intervalle des

deux
était

guerres, les malheurs de la république furent

que
qui

je

me

suis prescrites, et je viens
la

au temps
dernière

un peu plus supportables

;

car

si

Rome

s'est

écoulé entre

seconde

et la

occupée de guerres au dehors,

elle avait

pour

que

guerre contre Carthage, et où Salluste prétend les bonnes mœurs et la concorde florissaient parmi les Romains. Or, en ces jours de vertu et d'harmonie, le grand Scipion, le libérateur de Rome et de l'Italie, qui avait achevé
la

se consoler, outre ses victoires, la tranquillité

seconde guerre punique,

si

funeste et

si

dangereuse, vaincu Annibal, dompté Carthage, et dont toute la vie avait été consacrée au service des dieux, Scipion se vit obligé, après le

intérieure dont elle n'avait pas joui depuis longtemps. Mais après la dernière guerre ff punique la rivale de l'empire ayant été rui- ' née de fond en comble par un autre Scipion, qui en prit le surnom d'Africain, Rome, qui n'avait plus d'ennemis à craindre, fut tellement corrompue par la prospérité, et cette
, ,

corruption fut suivie de calamités
treuses,

si

désas-

triomphe le plus éclatant, de céder aux accusations de ses ennemis, et de quitter sa patrie,
qu'il avait

sauvée

et affranchie

pour passer
ville

le reste

par sa valeur, de ses jours dans la petite

de Literne, si indifférent à son rappel qu'on dit qu'il ne voulut pas même qu'après sa mort on l'ensevelît dans celte ingrate cité.

que l'on peut dire que Carthage lui fit plus de mal par sa chute qu'elle ne lui en avait fait par ses armes au temps de sa plus grande puissance. Je ne dirai rien des revers et des malheurs sans nombre qui accablèrent les Romains depuis celte époque jusqu'à Auguste, qui leur ôta la liberté, mais,
le

comme ils

Ce fut dans ce
porta à
elle
*

même

temps que
de

le

proconsul
ap'.

reconnaissent eux-mêmes, une liberté ma-

Manlius, après avoir subjugé

les Galates,

lade et languissante, querelltjuse et pleine de
périls, et qui faisant tout plier sous
rité

Rome
les

les délices

l'Asie, pires

pour

une auto-

que

ennemis
,lib.

les

plus redoutables
6.

toute royale,

communiqua une
vieillissant. Je

Voyez Tite-Live

xxxix, cap.

velle à cet

empire

vie noune dirai rien

LIVRE m.

LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX.

65

non plus du traité ignominieux fait avec Numance; les poulets sacrés, dit-on, s'étaient
envolés de leurs cages, ce qui était de fort

CHAPITRE

XXIII.

mauvais augure pour le consul Mancinus si, pendant cette longue suite d'années où Numance tint en échec les armées romaines
;

DES MAUX INTÉRIEURS QUI AFFLIGÈRENT LA RÉPUBLIQUE ROMAINE A LA SUITE d'UNE RAGE

comme
et

SOUDAINE

DONT FURENT ATTEINTS TOUS ANIMAUX DOMESTIQUES.
Rapportons maintenant
le

LES

devint la terreur de

la

république, les

plus succincte-

autres généraux ne l'eussent attaquée que sous

ment

possible des

maux

d'autant plus pro-

des auspices défavorables

!

CHAPITRE XXII.
DE

fonds qu'ils furent plus intérieurs, je veux parler des discordes qu'on a tort d'appeler civiles, puisqu'elles sont mortelles pour la
cité.

PAR MITHRIDATE DE Tl'ER TOUS LES CITOYENS ROMAINS QU'ON TROUVERAIT EN ASIE.
l'ordre donné
Je passe, dis-je, tout cela sous silence;

véritables guerres

Ce n'étaient plus des séditions, mais de où l'on ne s'amusait pas à

répondre à un discours par un autre, mais où l'on repoussait le fer par le fer. Guerres civiles,

mais

guerres des

alliés,

guerres des esclaves,

donné par Mithridate, roi de Pont, de mettre à mort le même jour tous les citoyens romains qui se trouveraient en Asie, où un si grand nombre séjournaient
puis-je taire l'ordre

que de sang romnin répandu parmi tant de combats quelle désolation dans l'Italie, chaque jour dépeuplée On dit qu'avant la guerre des alliés tous les animaux domestiques ,
1

1

pour leurs affaires privées, ce qui fut exécuté ? Quel épouvantable spectacle Partout où se rencontre un Romain à la campagne, par les chemins, à la ville, dans les maisons, dans les rues, sur les places publiques, au lit,
'
1 ,

chiens, chevaux, ânes, bœufs, devinrent tout
à

coup tellement farouches

qu'ils sortirent
là,

de

leurs étîibles et s'enfuirent çh et

sans que

à table, partout, à l'instant,

il

est

impitoyable-

ment massacré
peut-être

1

Quelles

furent les plaintes
quelle

des mourants, les larmes des spectateurs ou

même

des

bourreaux

I

et

cruelle nécessité imposée aux hôtes de ces in-

personne piit les approcher autrement qu'au risque de la vie '. Quel mal ne présageait pas un tel prodige, qui était déjà un grand mal, même s'il n'était pas un présage Supposez qu'un pareil accident arrivât de nos jours; vous verriez les païens plus enragés contre nous que ne l'étaient contre eux leurs ani1

fortunés

,

non-seulement de voir commettre

maux.

chez eux tant d'assassinats, mais encore d'en être eux-mêmes les exécuteurs, de quitter brusquement le sourire de la politesse et de la bienveillance
le terrible

CHAPITRE XXIV.
DE LA DISCORDE CIVILE QU'ALLUMA l'eSPRIT SÉDITIEUX DES GRACQUES.

pour exercer au milieu de
le

la

paix

devoir de la guerre et recevoir in-

térieurement

contre-coup

des

blessures
!

Le signal des guerres

civiles fut

donné par
l'oc-

mortelles qu'ils portaient à leurs victimes

les séditions qu'excitèrent les

Gracques à

Tous ces Romains avaient-ils donc méprisé les augures? n'avaient-ils pas des dieux publics et des dieux domestiques à consulter avant que d'entreprendre un voyage si funeste ? S'ils ne l'ont pas
fait,

casion des lois agraires. Ces lois avaient pour objet de partager au peuple les terres que la

noblesse possédait injustement mais vouloir extirper une injustice si ancienne, c'était une
;

nos adversaires
elle les
:

n'ont pas

sujet de se plaindre de la religion
,

entreprise non-seulement périlleuse, mais encore, comme l'événement l'a prouvé, des plus

chrétienne

puisque longtemps avant

Romains méprisaient
alors

ces vaines prédictions

pernicieuses pour la république. Quelles funérailles suivirent la mort violente du pre-

et s'ils l'ont fait, quel profit en ont-ils retiré

que

les lois,

du moins

les lois

humai-

mier des Gracques, et, peu après celle du second! Au mépris des lois et de la hiérarchie
,

nes, autorisaient ces superstitions?
'

Voyez Appien,cap. 22
Otose,
liist., lib. vi,

et seq., Cicéron,

De

leqe Manil,, cap. 3^

t;t

cap. 2.

des pouvoirs, c'étaient la violence et les armes qui frappaient tour à tour les plébéiens et les patriciens. On dit qu'après la mort du second des Gracques, le consul Lucius Opimus,
Voyez Orose,
Hitl-,
lib.

v, cap. 18.

S.

AuG.

Tome

XIII.

S

66

LA CITÉ DE DIEU.
Thétis, mit la division entre les trois déesses ', en jetant dans l'assemblée la fameuse pomme
d'or, d'où prit naissance le différend de ces divinités, la victoire de Vénus, le ravissement

qui avait soulevé la ville contre lui et entassé les cadavres autour du tribun immolé, poursuivit les restes de son parti selon les formes

de

la justice et fit

condamner
:

à

mort jusqu'à
peut juger

trois mille

hommes

d'oîi

l'on

combien de victimes avaient succombé dans la chaleur de la sédition, puisqu'un si grand

d'Hélène et enfin la destruction de Troie. C'est pourquoi si elle s'était offensée de ce que Rome
n'avait

pas daigné

lui

donner

un temple

nombre fut atteint par l'instruction régulière du magistrat. Le meurtrier deCaïusGracchus
vendit sa tète au
c'était le prix fixé

comme
fut
et

elle avait fait à tant d'autres, et si ce

consul son pesant d'or

;

avant ce massacre, où périt

aussi le consulaire Marcus Fulvius avec ses
enfants.

pour cela qu'elle y excita tant de troubles de désordres, son indignation dut encore s'accroître quand elle vit que dans le lieu même où le massacre était arrivé c'est-àdire dans le lieu où elle avait montré de ses œuvres, on avait construit un temple à son
,

CHAPITRE XXV.
DU TEMPLE ÉLEVÉ A LA CONCORDE PAR DÉCRET DD SÉNAT, DANS LE LIEU MÊME SIGNALÉ PAR
LA SÉDITION ET LE CARNAGE.

ennemie. Les savants et les sages s'irritent contre nous quand nous tournons en ridicule
toutes ces
superstitions;
et toutefois,

tant

qu'ils resteront les adorateurs des

mauvaises

comme

des bonnes divinités,

ils

n'auront rien
la

Ce fut assurément une noble pensée du sénat que le décret qui ordonna l'érection d'un temple à la Concorde dans le lieu même où
sédition sanglante avait fait périr tant de citoyens de toute condition, afin que ce monument du supplice des Gracques parlât aux

à répondre à notre
et la Discorde.

dilemme sur

De deux choses
le

ou

ils

ont négligé

Concorde en effet culte de ces deux déesses,
l'une,
:

une

et leur

ont préféré la Fièvre et la Guerre, qui

ont eu des temples à

Rome

de toute antiquité;

yeux et à la mémoire des orateurs. Et cependant n'était-ce pas se moquer des dieux que de construire un temple à une déesse qui, si
eût été présente à Rome, l'eût empêchée de périr par les dissensions? à moins qu'on ne dise que la Concorde, coupable de ces tumultes pour avoir abandonné
elle

ou ils les ont honorées, et alors je demande pourquoi ils ont été abandonnés par la Concorde et poussés par la Discorde jusqu'à la fureur des guerres civiles.

de

se déchirer et

CHAPITRE XXVI.
DES

le

cœur des

citoyens, méritait bien d'être en-

GUERRES QUI SUIVIRENT LA CONSTRUCTION DU TEMPLE DE LA CONCORDE.

fermée dans ce temple comme dans une prison. Si l'on voulait faire quelque chose qui eût du rapport à ce qui s'était passé, pourquoi ne bâtissait-on pas plutôt un temple à la Discorde? Y a-t-il des raisons pour que la Concorde soit

Ils crurent donc, en mettant devant les yeux des orateurs un monument de la fin tragique des Gracques, avoir un merveilleux obstacle contre les séditions; mais les événements qui suivirent, plus déplorables encore,

une

déesse, et la Discorde

non ?

celle-là

bonne

firent paraître l'inutilité

de cet expédient.

A

mauvaise, selon la distinction de Labéon ', suggérée sans doute par la vue du temple que les Romains avaient érigé à la Fièvre aussi bien qu'à la Santé. Pour être conet celle-ci

partir de cette époque, en effet, les orateurs,

loin de songer à éviter l'exemple desGracques,

s'étudièrent à les surpasser. C'est ainsi

que SaMarcus

turninus, tribun du peujile,

le

préteur Caïus

séquents,

ment
Ils

ils devaient en dédier un non-seuleà la Concorde, mais aussi à la Discorde. s'exposaient à de trop grands périls en

Servilius, et, quelques années après,

Drusus, excitèrent d'horribles séditions, d'où naquirent les guerres sociales qui désolèrent
l'Italie et la

négligeant d'apaiser la colère d'une si méchante déesse, et ils ne se souvenaient plus que son indignation avait été le principe de la ruine de Troie. Ce fut elle, en effet, qui, pour se venger de ce qu'on ne l'avait point invitée avec les autres dieux aux noces de Pelée et de
*

réduisirent à

un

état déplorable.

Puis vint la guerre des esclaves, suivie elle-

même
il

des guerres civiles pendant lesquelles

se

livra tant

de combats

et

qui coûtèrent

tant de sang.
d'Italie,
*

On

eût dit que tous ces peuples
la principale force

dont se composait

Voyez plus

haut, livre u, ch. Il,

Juoon, Pallas et Vénus.

,

LIVRE

III.

LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX.

<;"

de l'empire romain, étaient des barbares à dompter. Rappellerai-je que soixante-dix gladiateurs
et

que

cette

commencèrent la guerre des esclaves, poignée d'hommes, croissant en

nombre et en fureur, en vint à triompher des généraux du peuple romain? Comment citer
toutes les villes qu'ils ont ruinées,

toutes les
iiis-

contrées qu'ils ont dévastées?

A

peine les

toriens suffisent-ils à décrire toutes ces cala-

mités. Et cette guerre ne fut pas la seule faite
les esclaves; ils avaient auparavant ravagé Macédoine, la Sicile et toute la côte. Enfin qui pourrait raconter toutes les atrocités de ces pirates, qui, après avoir commencé par des brigandages, finirent par soutenir contre
la

Fimbria tués dans leurs maisons, les deux Crassus, le père et le fils, égorgés sous les yeux l'un de l'autre, Bébius et Numitorius traînés par les rues et mis en pièces, Catulus forcé de recourir au poison pour se sauver des mainsdeses ennemis Mérula, flamine de Jupiter, s'ouvrant les veines et faisant au dieu une libation de son propre sang; enfin on massacrait sous les yeux de Marius tous ceux à qui il ne donnait pas la main quand ils le
;

par

saluaient

•.

CHAPITRE

XXVIII.

COMMENT SYLLA VICTORIEUX TIRA VENGEANCE
DES CRUAUTÉS DE MARIUS.

Rome des

guerres redoutables?

CHAPITRE XXVII.
DE LA GUERRE CIVILE ENTRE MARItS ET SYLLA.

tés

vengeance de ces cruauau prix de tant de sang, mit fin à la guerre mais comme sa victoire n'avait pas détruit les
;

Sylla, qui vint tirer

inimitiés,

elle

rendit

la

paix encore plus

Marius, encore tout sanglant du massacre

de ses concitoyens, ayant été vaincu à son tour et obligé de s'enfuir, Rome commençait un peu à respirer, quand Cinna et lui y rentrèrent
|)lus

meurtrière. Marius, son

A

toutes les atrocités

du premier
Carbon en

fils

Marius

le

Jeune

et

ajoutèrent de nouvelles.

puissants que jamais.

«

Ce fut alors

»

,

me

servir des expressions de Cicéron, «

pour que

de l'approche de Sylla et désespérant de remporter la victoire, et même de sauver leurs têtes, ils remplirent Rome de massacres où leurs amis
Instruits

« l'on vit,

par le massacre des plus illustres

n'étaient pas plus épargnés
saires.
la ville

a citoyens, s'éteindre les
«

flambeaux de

la ré-

que leurs adverCe ne fut pas assez pour eux de décimer
;

publique. Sylla vengea depuis une victoire
cruelle
;

ils

assiégèrent le sénat et tirèrent

du

mais à combien de citoyens il en « coûta la vie, et que de pertes sensibles pour « l'Etat M » En effet, la vengeance de Sylla fut plus funeste à Rome que n'eût été l'impunité, et comme dit Lucain
« si
:

« Le remède passa toute mesure, et l'on porta des parties malades où
périrent, mais
il

la

main sur

d'une prison, un grand nombre de sénateurs qu'ils firent égorger en leur présence. Le pontife Mucius Scévola fut tué au pied de l'autel de Vesta, où il s'était réfugié comme dans un asile inviolable , et il s'en fallut de peu qu'il n'éteignît de son sang le
feu sacré entretenu par les vestales. Bientôt Sylla entra victorieux à Rome, après avoir fait

palais,

comme

ne

fallait

pas toucher. Les coupables

quand
la

il

pables.
libre

Alors

baine

ne pouvait survivre que des couse donna carrière, et la vengeance,
fureurs
-

du joug des

lois, précipita ses

».

Dans cette lutte de Marius et de Sylla, outre ceux qui furent tués sur le champ de bataille, tous les quartiers de la ville, les places, les marchés, les théâtres , les temples même étaient remplis de cadavres, à ce point qu'on
avant ou après la victoire qu'il était tombé plus de victimes. De retour de son exil, Marius eut à peine
n'aurait
si

égorger dans une ferme publique sept mille hommes désarmés et sans défense '. Ce n'était plus la guerre qui tuait, c'était la paix on ne se battait plus contre ses ennemis, un mot suffisait pour les exterminer. Dans la ville, les partisans de Sylla massacrèrent qui bon leur sembla les morts ne se comptaient plus, jus; ;

pu

dire

c'était

qu'cà ce

qu'enfin on conseilla à Sylla de laisser vivre quelques citoyens, afin que les vainqueurs eussent à qui commander. Alors s'arrêta cette effroyable liberté
Voyez Appien, De bell. civil., lib. Marins et de Sylla, passim.

domination , qu'on vit, sans parler d'innombrables assassinats qui se commirent de tous côtés, la tête du consul Octavius exposée sur la tribune aux harangues. César et
rétabli sa
'
'

du meurtre,

et

on

'

i,

cap. 71 seq.; et Plutarque,

Vies de
^

les

Voyez

Cicéron, 38 Caiilin., ch. 10, § 21. Lucain, Pharsale, livre n, vers 142-146.

Les historiens ne sont pas d'accord sur le chiffre des morts, que uns fixent au-dessus de sept mille et les autres au-dessous. Saint Augustin parait avoir adopté le récit de Velleius Paterculus (livre ii,

ch, 28).

,

68
accueillit avec

LA CITÉ DE DIEU.
reconnaissance
étaient
la

table

de

qui

deux mille noms de sénateurs et de chevaliers. Ce nombre, si attristant qu'il pût être, avait au moins
proscription où
portés
cela de consolant qu'il mettait fin au carnage

formaient avec eux les membres d'un corps ? Il est vrai que les Gaulois égorgèrent tout ce qu'ils trouvèrent de sénateurs

même

universel, et on s'affligeait moins de la perte

de tant de proscrits qu'on ne se réjouissait de
ce que le reste des citoyens n'avait rien à
craindre. Mais malgré cette cruelle sécurité,

on ne laissa pas de gémir des divers genres de supplices qu'une férocité ingénieuse faisait souffrir à quelques-unes des victimes dévouées à la mort. Il y en eut un que l'on déchira à
belles mains, et

dans Rome, mais au moins permirent-ils à ceux qui s'étaient sauvés dans le Capitole, et qu'ils pouvaient faire périr par un long siège, de racheter leur vie à prix d'argent. Quant aux Goths, ils épargnèrent un si grand nombre de sénateurs, qu'on ne saurait affirmer s'ils en tuèrent en effet quelques-uns. Mais Sylla, du vivant même de Marins, entra dans le Capitole,

qu'avaient respecté les Gaulois, et ce

fut de là qu'il dicta

on

vit des

hommes plus cruels

pour un homme vivant que les bêtes farouches ne le sont pour un cadavre '. On arracha les yeux à un autre et on lui coupa tous les membres par morceaux puis on le laissa vivre ou plutôt mourir lentement au milieu On mit des villes de tortures effroyables célèbres à l'encan, comme on aurait fait d'une ferme il y en eut même une dont on condamna à mort tous les habitants, comme s'il
,

en vainqueur ses arrêts de mort et de confiscation, qu'il fit autoriser par un sénatus-consulte. Et quand Marius, qui
avait pris la fuite, rentra dans Rome en l'absence de Sylla, plus féroce et plus sanguinaire que jamais, y eut-il rien de sacré qui échappât

"-.

à sa fureur puisqu'il n'épargna pas même Mucius Scévola, citoyen, sénateur et pontife, qui embrassait l'autel où on croyait les destins
,

;

de

Rome

attachés ? Enfin, cette dernière pros-

cription de Sylla, pour ne point parler d'une
infinité d'autres massacres,

se fût agi

d'un seul criminel. Toutes ces hor-

ne

fit-elle

point

reurs se passèrent en pleine paix, non pour
le fruit. Il

périr plus de sénateurs que les Goths n'en

hâter une victoire, mais pour n'en pas perdre y eut entre la paix et la guerre une

ont pu

même

dépouiller ?

de cruauté, et ce fut la paix qui l'emcar la guerre n'attaquait que des gens armés , au lieu que la paix immolait des hommes sans défense. La guerre laissait à l'homme attaqué la faculté de rendre blessure
lutte

CHAPITRE XXX.
DE l'enchaînement DES GUERRES NOMHREUSES ET CRUELLES QUI PRÉCIÎDÈRENT l'AVÉNEMENT DE
JÉSUS-CURIST.

porta

;

pour blessure la paix ne laissait au vaincu, à la place du droit de vivre, que la nécessité de mourir sans résistance.
;

Quelle est donc l'effronterie des païens
quelle

audace à eux

,

quelle dérfiison
,

,

ou

de ne pas imputer leurs anciennes calamités h leurs dieux et
plutôt quelle

démence

CHAPITRE XXIX.
ROME EUT MOINS A SOUFFRIR DES INVASIONS DES
GAULOIS ET DES GOTHS QUE DES GUERRES
VILES.
CI-

Ces de l'aveu de leurs propres historiens , que les guerres étrangères, et qui n'ont pas seulement agité,

d'imputer

les

nouvelles à Jésus-Christ
,

I

guerres civiles

plus cruelles

,

Quel acte cruel des nations barbares et //étrangères peut être comparé à ces victoires de citoyens sur des citoyens, et Rome a-t-elle jamais rien vu de plus funeste, de plus hideux, de plus déplorable ? Y a-t-il à mettre en balance l'ancienne irruption des Gaulois, ou l'invasion récente des Goths, avec ces atrocités
inouïes exercées par Marius, par Sylla, par tant d'autres chefs renom més^ sur des hommes
Voyez FloruSj lib. m, cap. 21. ' L'homme qui subit ce sort cruel fut le préteur Marcus Marias, patent du rival de Sylla. Voyez Florus, lib. m, cap. 21, et Valère Maxime, lib. IS, cap. 2, g 1.
*

mais détruit la république sont arrivées longtemps avant Jésus-Christ, et par un enchaînement de crimes, se rattachent de Marius et Sylla à Sertorius et Catilina, le premier proscritet l'autre formé par Sylla. Vint ensuite la guerre de Lépide et de Catulus, dont l'un
,

voulait abroger ce qu'avait
le

fait

Sylla et l'autre

maintenir; puis la lutte de

Pompée

et

de

César, celui-là partisan de Sylla qu'il égala

en puissance celui-ci, grandeur de son rival et la voulut dépasser encore après l'avoir vaincu puis enfin, nous arrivons à ce grand César,
surpassa
;

même
la

ou qui ne

put souffrir

;

,

LIVRE m.

LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX.
cius Scévola n'y avait pas évité la mort,
lieu qu'aujourd'hui

69

qui fut depuis appelé Auguste, et sous l'empire duquel naquit le Christ. Or, Auguste, lui
aussi, prit part à plusieurs guerres civiles

au
le

ceux qui s'emportent

périrent beaucoup

d'illustres

personnages
si

plus violemment contre le christianisme ont dû la vie à des lieux consacrés au Christ, soit
qu'ils aient

entre autres cet
Cicéron.

homme

d'Etat

éloquent,

couru

s'y réfugier, soit les

que

les

Quant à Jules César, après avoir vaincu Pompée, et usé avec tant de modéralion de sa victoire, qu'il pardonna à ses adversaires et leur rendit leurs dignités,
il

barbares eux-mêmes
les sauver.

y aient conduits pour

Et maintenant j'ose affirmer, cersi le

tain de n'être contredit par
partial,

fut

que

aucun esprit imgenre humain avait reçu le

poignardé dans
ciens, prétendus

le sénat

par quelques patrivengeurs de la liberté ro-

christianisme avant les guerres puniques, et si les mêmes malheurs qui ont désolé l'Eu-

maine, sous prétexte qu'il aspirait à la royauté. Après sa mort, un homme d'un caractère bien différent et tout perdu de vice, Marc-Antoine, affecta la même puissance, mais Cicéron lui résista vigoureusement, toujours au nom de ce fantôme de liberté. On vit alors s'élever cet autre César, fils adoptif de .Iules, qui depuis, comme je l'ai dit, fut nommé Auguste. Cicéron le soutenait contre Antoine , espérant qu'il renverserait cet ennemi de la république et rendrait ensuite la liberté aux Romains. Chimère d'un esprit aveuglé et imprévoyant peu après ce jeune homme dont il avait caressé l'ambition, livra sa tête à Antoine comme un gage de réconciliation, et confisqua à son profit cette liberté de la république pour laquelle Cicéron avait fait tant de beaux dis! , ,

rope et l'Afrique avaient suivi l'établissement du culte nouveau, il n'est pas un seul de nos adversaires qui ne les lui eût imputés. Que ne
diraient-ils point, surtout
si la religion chrétienne eût précédé l'invasion gauloise, ou le débordement du Tibre, ou l'embrasement de
]

Rome,

ou, ce qui surpasse tous ces

maux,

la

fureur des guerres civiles? et tant d'autres calamités si étranges qu'on les a mises au

cours.

CHAPITRE XXXI.
IL Y

A DE l'impudence AUX GENTILS A IMPUTER

LES MALHEURS PRÉSENTS AU CHRISTIANISME ET

A l'interdiction du CULTE DES DIEUX, PUISQU'IL EST

CE CULTE,

AVÉRÉ qu'a l'ÉPOQUE OU FLORISSAIT ILS ONT EU A SUBIR LES PLUS HOR-

rang des prodiges à qui les imputeraient-ils, sinon aux chrétiens, si elles étaient arrivées au temps du christianisme? Je ne parle point d'une foule d'autres événements qui ont causé plus de surprise que de dommage; et en effet que des bœufs parlent, que des enfants articulent quelques mots dans le ventre de leurs mères, que l'on voie des serpents voler, des femmes devenir hommes et des poules se changer en coqs, tous ces prodiges, vrais ou faux, qui se lisent, non dans leurs poêles, mais dans leurs historiens, étonnent plus les hommes qu'ils ne leur font de mal. Mais quand il pleut de la terre, ou de la craie, ou même des pierres, je parle sans métaphore, voilà des accidents qui peuvent causer de grands dégâts.
,

RIBLES CALAMITÉS.
Qu'ils accusent

Nous

lisons aussi

que

la lave

enflammée du
le

maux,
si
'

ces

donc leurs dieux de tant de mêmes hommes qui se montrent
le

mont Etna

se répandit

jusque sur

rivage

peu reconnaissants envers
ces

Christ

!

Certes,

quand

maux

sont arrivés, la

flamme des
;

sacrifices bridait sur l'autel des dieux

l'en-

de la mer, au point de briser les rochers et de fondre la poix des navires, phénomène désastreux, à coup sûr, quoique singulièrement incroyable '. Une éruption toute semblable
jeta,

cens de l'Arabie
fleurs nouvelles'
;

s'y

mêlait au parfum des

dit-on,

sur la Sicile entière une

telle

les prêtres étaient

entourés

quantité de cendres que les maisons de Gatane

d'honneurs,

les

temples étincelaient de

ma-

gnificence; partout des victimes, des jeux,

des transports prophétiques, et dans le

même

temps

sang des citoyens coulait partout, versé par des citoyens jusqu'aux pieds des autels. Cicéron n'essaya pas de chercher un asile dans un temple, parce qu'avant lui Mule
'

en furent écrasées et ensevelies, ce qui toucha les Romains de pitié et les décida à faire remise aux Siciliens du tribut de cette année '. Enfin, on rapporte encore que l'Afrique, déjà
* Cette éruption de l'Etna est probablement celle dont parle Orosa (Bist-i lib. V, cap. 6) et qui se produisit l'an de Rome 617. = Ce désastre eut lieu l'an de Rome 637. Voyez Orose, lib. v,

Allusion à un passage de VÊnêidf^ livre

I,

vers 116,

U7.

cap. 13.

70

LA CITÉ DE

DIEli.

réduite en ce temps-là en province romaine, fut couverte d'une prodigieuse quantité de
sauterelles qui, après avoir dévoré les feuilles
et les fruits des arbres, vinrent se jeter
la

garnison'. Est-il une seule de ces calamités

mer comme une
mortes par
l'air

épaisse et effroyable

dans nuée
;

rejetées

les flots, elles infectèrent
le seul

tellement
Massinissa,

que, dans
peste
fit

royaume de

mourir quatre-vingt mille hommes, et, sur les côtes, beaucoup plus encore. A Utique, il ne resta que dix soldats de trente mille qui composaient la
la

que les insensés qui nous attaquent, et à qui nous sommes forcés de répondre, n'imputassent au christianisme, si elles étaient arrivées du temps des chrétiens? Et cependant ils ne les imputent point à leurs dieux, et, pour éviter des maux de beaucoup moindres que ceux du passé, ils appellent le retour de ce même
culte qui n'a pas su protéger leurs ancêtres.
*

Voyez

Orose,

lib.

v, cap.

U,

et

Julius Ohsequeas, d'après Tite-

Live, tap, 30.

LIVRE QUATRIÈME
Argument.
qu'il

.

Il

est

prouvé dans ce

livre
la

que

la

grandeur

et la

des autres dieux du paganisme, dont
décrets souverains de sa sagesse.

puissance est restreinte

durée de l'empire romain ne sont point l'ouvrage de Jupiter ni à des objets particuliers cl à des fonctions secondaires mais
félicité, qui

en faut faire honneur au seul vrai Dieu, principe de toute

forme et maintient

les

royaumes de

la terre

par les

CHAPITRE PREMIER.
RÉCAPITULATION DES LIVRES PRÉCÉDENTS.

rite,

non pour leur

faire injure,

mais dans

l'intention de les honorer. Ainsi Varron, ce

ouvrage de la Cité de Dieu, il m'a paru à propos d« répondre d'abord à ses ennemis, lesquels, épris des biens de la terre et passionnés pour des objets qui passent,
cet

En commençant

personnage si docte et dont l'autorité est si grande parmi les païens, traitant des choses

humaines et des choses divines qu'il sépare en deux classes distinctes et distribue selon
l'ordre de leur importance, Varron met les jeux scéniques au rang des choses divines, tandis qu'on ne devrait seulement pas les placer au rang des choses humaines dans

attribuent à la religion chrétienne, la seule
salutaire et véritable, tout ce qui traverse la

jouissance de leurs plaisirs, bien que

les

maux

dont

la

plutôt

main de Dieu les frappe soient bien un avertissement de sa miséricorde
sa justice. Et

une

qu'un châtiment de
a parmi eux

comme

il

y

société qui ne serait composée que d'honnêtes gens. Et ce n'est pas de son autorité privée que Varron fait cette classification;

une foule ignorante qui se laisse animer contre nous par l'autorité des savants et se persuade que les malheurs de notre temps sont sans exemple dans les siècles
passés (illusion grossière dont les habiles ne

mais,
tenant,

étant

Romain,

il

s'est

conformé aux

préjugés de son éducation

et à l'usage. .Main-

comme à la fin du livre premier, j'ai annoncé en quelques mots les questions que
j'avais à résoudre,
il suffit de se souvenir de dans le second livre et dans le troisième pour savoir ce qu'il me reste à trai-

sont pas dupes, mais qu'ils entretiennent soigneusement pour alimenter les murmures

ce

que

j'ai dit

du

vulgaire), j'ai dû, en conséquence, faire

ter.

voir par les historiens
fallu aussi

mêmes

des gentils que

CHAPITRE
LIVRE.

II.

les choses se sont passées tout

autrement.

Il

a

montrer que ces faux dieux qu'ils adoraient autrefois publiquement et qu'ils adorent encore aujourd'hui en secret, ne sont que des esprits immondes, des démons artificieux et pervers au point de se complaire dans des crimes qui, véritables ou supposés, n'en sont toujours pas moins leurs crimes, puisqu'ils
fêtes,

RÉCAPITULATION DU SECOND ET DU TROISIÈME

J'avais donc promis de réfuter ceux qui imputent à notre religion les calamités de l'empire romain, en rappelant tous les malheurs qui ont affligé Rome et les provinces soumises

à sa domination avant l'interdiction des sacri-

en ont exigé
alin

la

représentation dans leurs

naturellement faibles ne pussent se défendre d'imiter ces scandales, les voyant autorisés par l'exemple des dieux. Nos preuves à cet égard ne reposent pas sur de simples conjectures, mais en partie sur ce qui s'est passé de notre temps,
les

que

hommes

du paganisme, malheurs qu'ils ne manqueraient pas de nous attribuer, si notre reliflces

gion eût, dès ce temps-là, éclairé le monde et aboli leur culte sacrilège. C'est ce que je crois
avoir suffisamment développé au second livre et au troisième. Dans l'un j'ai considéré les

maux

ayant vu nous-mêmes célébrer ces jeux, et en partie sur les livres de nos adversaires, qui
ont transmis
'

du moins

les

crimes des dieux à
lettre

la

postéud Evod.^

maux véritables, ou grands de tous, et dans l'autre j'ai parlé de ces maux extérieurs et corporels, communs aux bons et aux méde l'àme,
les seuls les plus

Nous savoos par une
1

de

s;iint

Augusriii {cLXix,

n.

et Kt),

que

le livre iv

et le livre

v âe

la Cite

de

ilicu ont été

chants, qui sont les seuls que ces derniers appréhendent, tandis qu'ils acceptent, je ne dis

écrhs l'an 415.

pas avec indiUérence, mais avec plaisir, les

72
autres

LA CITÉ DE DIEU.
CHAPITRE
SI

maux qui les rendent méchants. Et cependant combien peu ai-je parlé de Rome et de son empire, à ne prendre que ce qui s'est passé jusqu'au temps d'Auguste Que serait-ce si j'avais voulu rapporter et accumuler non1

III.

UN ÉTAT gri NE s'accroît que par la guerre DOIT ÊTRE ESTIMÉ SAGE ET HEUREUX.

Voyons donc maintenant sur quel fonde-

seulement les dévastations, les carnages de la guerre et tous les maux que se font les hommes, mais encore ceux qui proviennent
de la discorde des éléments, comme tous ces bouleversements naturels qu'Apulée indique en passant dans son livre Du monde, pour montrer que toutes les choses terrestres sont sujettes à une infmité de changements et de en propres termes que les par d'effroyables tremblements de terre, que des déluges ont noyé des régions entières, que des continents ont été changés en îles par l'envahissement des eaux, et les mers en continent par leur
révolutions.
11

ment

les

païens osent attribuer l'étendue et la

dit

'

villes

ont

été

englouties

que des tourbillons de vent ont rendu ciel a consumé en Orient certaines contrées et que d'autres pays en Occident ont été ravagés par des inondations. Ainsi on a vu quelquefois le volcan de l'Etna rompre ses barrières et vomir dans la plaine des torrents de feu. Si j'avais voulu
retraite,

versé des villes, que le feu

durée de l'empire romain à ces dieux qu'ils prétendent avoir pieusement honorés par des scènes infâmes jouées par d'infâmes comédiens. Mais avant d'aller plus loin, je voudrais bien savoir s'ils ont le droit de se glorifier de la grandeur et de l'étendue de leur empire, avant d'avoir prouvé que ceux qui l'ont possédé ont été véritablement heureux. Nous les voyons en effet toujours tourmentés de guerres civiles ou étrangères, toujours parmi le sang et le carnage, toujours en proie aux noires pensées delà crainte ou aux sanglantes cupidités de l'ambition, de sorte que s'ils ont eu quelque joie, on peut la comparer au verre, dont tout l'éclat ne sert qu'à faire plus appréhender sa fragilité. Pour en mieux juger, ne nous laissons point surprendre à ces termes vains et pompeux de peuples, de royaumes, de provinces mais puisque chaque homme, con;

sidéré individuellement, est l'élément

comtout

recueillir tous ces désastres et tant d'autres

posant d'un Etat,

si

grand

qu'il

soit,

dont
ter

l'histoire fait foi,
le

au temps où
les

quand serais-je arrivé nom du Christ est venu arrêl'ido-

comme chaque lettre

est l'élément

composant

pernicieuses superstitions de

d'un discours, représentons-nousdeux hommes dont l'un soit pauvre, ou plutôt dans une
condition médiocre, et l'autre extrêmement riche, mais sans cesse agité de craintes, rongé

lâtrie ? J'avais encore promis de montrer pourquoi le vrai Dieu, arbitre souverain de tous les empires, a daigné favoriser celui des Romains, et de prouver du même coup que les faux dieux, loin de contribuer en rien à la prospérité de Rome, y ont nui au contraire par leurs artifices et leurs mensonges. C'est ce dont j'ai maintenant à parler, et surtout de la grandeur de l'empire romain car pour ce qui est de la pernicieuse influence des démons sur les mœurs, je l'ai déjà fait ressortir trèsamplement dans le second livre. Je n'ai pas
;

de soucis, tourmenté de convoitises, jamais en repos, toujours dans les querelles et les
dissensions,

accroissant toutefois prodigieu-

sement ses richesses au sein de tant de misères, mais augmentant du même coup ses soins et ses inquiétudes que d'autre part l'homme d'une condition médiocre se con;

tente de son petit bien, qu'il soit chéri de ses
parents,
jouisse d'une

de ses voisins, de ses amis, qu'il agréable tranquillité d'esprit,
bienveillant, sain de corps,

manqué non

plus,

chaque

fois

que

j'en

ai

qu'il soit pieux,

trouvé l'occasion dans le cours de ces trois premiers livres, de signaler toutes les consolations dont les

sobre d'habitudes, chaste de
assez fou

mœurs

et

calme

méchants

comme

les

bons, au

dans sa conscience, je ne sais s'il y a un esprit pour hésiter à qui des deux il doit
la préférence. Or,
il

de la guerre, ont été redede Jésus-Christ, selon l'ordre de cette providence « qui fait lever son soleil B et tomber sa pluie sur les justes et sur les milieu des
vables au

maux

donner

est certain

nom

même

règle qui nous sert à juger

que la"l du bonheur

«
*

injustes ?
Voyez

*

»
d'Elmenhorsl, page 73.

l'édition

Matt. V, 45.

de ces deux hommes, doit nous servir pour celui de deux familles, de deux peuples, de deux empires, et que si nous voulons mettre de côté nos préjugés et faire une juste application de cette règle, nous démêlerons aisé-

y

LIVRE

IV.

A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS.
fort bien lui dire

73

ment ce qui est la chimère du bonheur et ce qui en est la réalité. C'est pourquoi, quand la religion du vrai Dieu est établie sur la terre, quand fleurit avec le culte légitime la pureté
que les bons régnent au loin et maintiennent longtemps leur empire, non pas tant pour leur avantage que dans l'intérêt de ceux à qui ils commandent. Quant à eux, leur piété et leur innocence, qui sont les grands dons de Dieu, suffisent pour les rendre véritablement heudes

avec beaucoup de raison et

d'esprit.
il

Le
«

roi lui

ayant demandé pourquoi
il

troublait ainsi la mer,
:

lui repartit fière-

ment
« « «

mœurs,

alors

il

est avantajteux

que tu troubles la terre. Mais comme je n'ai qu'un petit navire, on m'appelle pirate, et parce que tu as une grande flotte, on t'appelle conquérant »,
droit
'

Du même

CHAPITRE

V.

LA PUISSANCE DES GLADIATEURS FUGITIFS

reux dans celle vie et dans l'autre. Mais il en va tout autrement des méchants. La puissance, loin de leur être avantageuse, leur est extrêmement nuisible, parce qu'elle ne leur sert qu'à faire plus de mal. Quant à ceux qui la subissent, ce qui leur est avant tout préjudiciable, ce
n'est pas
la

FUT PRESQUE ÉGALE A CELLE DES ROIS.

tyrannie d'autrui,
;

mais leur propre corruption car tout ce que les gens de bien souffrent de l'injuste domination de leurs maîtres n'est pas la peine de leurs fautes, mais l'épreuve de leur vertu. C'est pourquoi l'homme de bien dans les fers est libre, tandis que le méchant est esclave jusque sur le trône; et il n'est pas esclave d'un seul homme, mais il a autant de maîtres que de vices '. L'Ecriture veut parler de ces
maîtres,
«

ne veux point examiner Romulus pour composer sa ville car aussitôt que le droit de cité dont il les gratifia les eut mis à couvert des supplices qu'ils méritaient et dont la crainte pouvait les porter à des crimes nouveaux et plus grands encore, ils devinrent plus doux et plus humains. Je veux seulement rappeler ici un événement qui causa de graves difficultés à l'empire romain et le mit à deux doigts de sa perte, dans un temps où il était

En conséquence,
;

je

quelle espèce de gens ramassa

déjà très-puissant et redoutable à tous les

autres peuples. Ce fut

quand un

petit

nombre

quand

elle dit

:

«
-

Chacun
».

est esclave

de celui qui

l'a

vaincu

de gladiateurs de la Campanie, désertant les jeux de l'amphithéâtre, levèrent une armée considérable sous la conduite de trois chefs et ravagèrent cruellement toute l'Italie. Qu'on

CHAPITRE

IV.

Ces empires, sans la justice, ne sont que

DES ramas de brigands.

En
tice,

effet,

que sont

les

empires sans

la jus-

sinon de grandes réunions de brigands ? Aussi bien, une réunion de brigands est-elle
autre chose qu'un petit empire, puisqu'elle

forme une espèce de
chef, liée par

société

gouvernée par un

un

contrat, et

le

partage du

butin se

tait

suivant certaines règles conve-

nues? Que cette troupe malfaisante vienne à augmenter en se recrutant d'hommes perdus, qu'elle s'empare de places pour y fixer sa domination, qu'elle prenne des villes, qu'elle subjugue des peuples, la voilà qui reçoit le nom de royaume, non parce qu'elle a déj/ouillé sa cupidité, mais parce qu'elle a su accroître son impunité. C'est ce qu'un pirate, tombé au pouvoir d'Alexandre le Grand, sut
'

de quelle divinité, obscur et si misérable brigandage ils parvinrent à une puissance capable de tenir en échec toutes les forces de l'empire Conclura-t-on de la courte durée de leurs victoires que les dieux ne les ont point assistés ? Comme si la vie de l'homme, quelle qu'elle soit, était jamais de longue durée A ce compte, les dieux n'aideraient personne à s'emparer du pouvoir, personne n'en jouissant que peu de temi)s, et on ne devrait point tenir pour un bienfait ce qui dans chaque homme et successivement dans tous les hommes s'évanouit comme une vapeur. Qu'importe à ceux qui ont servi les dieux sous Romulus et qui sont morts dejiuis longues années, qu'après eux l'empire se soit élevé au comble de la grandeur, loj-squ'ils sont réduits pour leur propre compte à défendre leur cause dans les enfers? Qu'elle soit bonne ou mauvaise, cela ne fait rien à la question ; mais enfin, tous tant qu'ils
dise par le secours
si
!
1 ' Cette anecdote de la est probablement empruntée au livre République de Cicéron. Voyez Nonius Marcellus, page 318, \i, et page 534, 15.

nous d'un

le

Saint Augustin prend ici le plus pur de la morale stoïcienne pour combiner avec l'esprit chrélien,, Comp. Cicéron, paradoxe v.
Il Pelr.,

m

'

n, 19.

1

74
sontj après avoir

LA CITÉ DE DIEU.
il y a des historiens plus exacts qui les ont convaincus plus d'une fois d'infidélité, toujours est-il qu'on tombe d'accord que Ninus

vécu sous cet empire pendant une longue suite de siècles , ils ont proniptement achevé leur vie et ont passé comme un éclair après quoi ils ont disparu,
;

étendit

beaucoup l'empire des Assyriens. Et
j

chargés du poids de leurs actions. Que si au contraire il faut attribuer à la faveur des dieux
tous les biens,
les gladiateurs
si

quant à
celle

courte qu'en soit la durée,

la durée de cet empire, elle excède de l'empire romain, puisiiue les chronologistes comptent douze cent quarante ans

|

;

dont je parle ne leur sont pas médiocrement redevables, puisque nous les voyons briser leurs fers, s'enfuir, assembler une puissante armée, et, sous la conduite et le gouvernement de leurs chefs, faire trembler l'empire romain, battre ses armées, prendre
s'emparer de tout, jouir de tout,

depuis la première année du règne de Ninus jusqu'au temps de la domination des Mèdes '. Or, faire la guerre à ses voisins, attaquer des peuples de qui on n'a reçu aucune offense et seulement pour satisfaire son ambition, qu'estce autre chose que du brigandage en grand ?

|
!

v

ses villes,

j

/

I

contenter tous leurs caprices, vivre en un mot comme des princes et des rois, jusqu'au jour où ils ont été vaincus et domptés, ce qui ne s'est pas fait aisément '. Mais passons à des

CHAPITRE
s'il

VII.

faut ATTRIBUER A l'ASSISTANCE OU A l' ABANDON DES DIEUX LA PROSPÉRITÉ OU LA DÉCADENCE DES EMPIRES.

exemples d'un ordre plus relevé.

CHAPITRE

VI.
,

cette

DE l'ambition du ROI NINUS QDI LE PREMIER, DÉCLARA LA GLERRE A SES VOISINS AFIN d'ÉTENDRE SON EMPIRE.
Justin, qui a écrit

en

latin l'histoire

de

la

Grèce, ou plutôt l'histoire des peuples étrangers, et abrégé

ainsi son
M

«
M

Trogue-Pompée, commence « Dans le principe, les ouvrage peuples étaient gouvernés par des rois qui étaient redevables de cette dignité suprême, non à la faveur populaire, mais à leur vertu
:

«
« « M

«
« «

consacrée par l'estime des gens de bien. 11 n'y avait point alors d'autres lois que la volonté du prince. Les rois songeaient plutôt à conserver leurs Etats qu'à les accroître, et chacun d'eux se contenait dans les bornes

eu cette grandeur et durée sans l'assistance des dieux, pourquoi donc attribuer aux dieux de Rome la grandeur et la durée de l'empire romain? Quelle que soit la cause qui a fait prospérer! les deux empires, elle est la même dans les deux cas. D'ailleurs si l'on prétend que l'em- / pire d'Assyrie a prospéré par l'assistance des de quels dieux ? car dieux, je demanderai les peuples subjugués par Ninus n'adoraient point d'autres dieux que les siens. Dira-t-on que les Assyriens avaient des dieux particuliers, plus habiles ouvriers dans l'art de bâtir je demanderai et de conserver des empires alors si ces dieux étaient morts quand l'emSi l'empire d'Assyrie a
:

\

;

pire d'Assyrie s'est écroulé ?

Ou

bien serait-ce

a « « « M
« « « «

de son empire. Ninus fut le premier qui, poussé par l'ambition, s'écarta de cette ancienne coutume. 11 porta la guerre chez ses voisins, et comme il avait alTaire à des peupies encore neufs dans le métier des armes, de la il assujétit tout jusqu'aux frontières
Lybie ». Et un peu après « Ninus affermit ses grandes conquêtes par une longue possession. Après avoir vaincu ses voisins et accru ses forces par celles des peuples soumis, il fit servir ses premières victoires à en remporter de nouvelles et soumit tout
:

que faute d'avoir été payés de leur salaire, ou sur la promesse d'une plus forte récompense, ils ont mieux aimé passer aux Mèdes, pour se tourner ensuite du côté des Perses, en faveur
de Cyrus qui
les appelait et

leur faisait espérer
?

une condition plus avantageuse

En

effet,

ce

dernier peuple, depuis la domination, vaste en étendue, mais courte en durée, d'Alexan-

Grand, a toujours conservé son ancien il occupe aujourd'hui dans l'Orient une vaste étendue de pays *. Or, s'il en est ainsi, ou bien les dieux sont coupables d'infidélité, puisqu'ils abandonnent leurs amis pour
dre
le

Etat, et

«
((

Quelque opinion qu'on ait sur la véracité de Justin ou de Trogue-Pompée, car
l'Orient ».
* La guerre des gladiateurs fut terminée, au bout de L. Crassus.

* Ici, comme plus bas (livre xvi, ch. 17), saint Augustin suit la chronologie d'Eusèbe. ^ L'empire des Perses, renversé par Alexandre (331 ans avant J.-C.) , fut reconstitué par Arsace, chef des Parthes (2IB ans avant

trois ans,

par

J.-C), pour reprendre une forme nouvelle sous Artaxerce, vainnucur des Parthes, vers 226 après J.-C.

LIVRE

IV.

A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS.

75

passer du côté de leurs ennemis, et font ce que Camille, qui n'était qu'un homme, ne

quand, après avoir vaincu les ennemis les plus redoutables de Rome, il éprouva l'ingratitude de sa patrie, ut qu'au lieu d'en conserver du ressentiment, il sauva une seconde fois ses concitoyens en les délivrant des mains des Gaulois; ou bien ces dieux ne sont pas aussi puissants qu'il conviendrait à leur divinité, puisqu'ils peuvent être vaincus par la prudence ou par la force
voulut pas
faire,
;

ou
il

enfln,

s'il

n'est pas vrai qu'ils soient vain-

cus par des hommes, mais par d'autres dieux,

y a donc entre ces esprits célestes des inimitiés et des luttes, suivant que chacun se range de
tel

multitude de dieux qu'adoraient les Romains, quel est celui ou quels sont ceux à qui ils se croient particulièrement redevables de la grandeur et de la conservation de leur empire ? Je ne pense pas qu'ils osent attribuer quelque part dans un si grand et si glorieux ouvrage à la déesse de Cloacina',ou à Volupia, qui tire son nom de la volupté, ou à Libentina, qui prend le sien du libertinage, ou à Vaticanus, qui préside aux vagissements des enfants, ou à Cunina^, qui veille sur leur berceau. Je ne puis ici rappeler en quelques lignes tous ces noms de dieux et de déesses qui peuvent à peine tenir dans de gros volumes, où l'on attache chaque divinité à son
objet particulier, suivant la fonction qui lui

ou

tel parti, et alors

pourquoi un

Etat adorerait-il ses dieux propres de préfé-

rence à d'autres dieux que ceux-ci peuvent appeler comme auxiliaires? Quoi qu'il en soit

Par exemple, on n'a pas jugé à propos de confier à un seul dieu le soin des
est propre.

campagnes
le

;

on a donné

la

plaine à Rusina

%

au surplus de ce passage, de cette fuite, de cette migration ou de cette défection des dieux, il est certain qu'on ne connaissait point encore Jésus-Christ quand ces monarchies ont été détruites ou transformées. Car lorsque, après une durée de douze cents ans et plus, l'empire des Assyriens s'est écroulé,
ligion chrétienne eût
si

des montagnes à Jugatinus, la colline à Collatina, la vallée à Vallonia. On n'a
pas trouvé une divinité assez vigilante pour lui donner exclusivement la direction des moissons on a recommandé à Séia les semences, pendant qu'elles sont encore en
:

sommet

même

déjà la re-

terre

;

à Segetia, les blés

quand

ils

sont levés;

annoncé

le

royaume

à TutiUna, la tutelle des récoltes et des grains,

éternel et fait interdire le culte sacrilège des

faux dieux, les Assyriens n'auraient pas manqué de dire que leur empire ne succombait,

quand ils sont recueillis dans les greniers. Evidemment Segetia n'a pas été jugée suffisante pour soigner les moissons depuis leur

après avoir duré

si

longtemps

,

que pour

naissance jusqu'à leur maturité. Mais
si

comme

avoir abandonné la religion des ancêtres et embrassé celle de Jésus-Christ. Que la vanité

ce n'était pas encore assez de cette foule de

divinités à ces idolâtres insatiables dont l'âme

manifeste de ces plaintes soit comme un miroir où nos adversaires pourront reconnaître
l'injustice des leurs, et qu'ils rougissent

produire,

s'il

de les leur reste encore quelque pu-

deur. Mais je
syrie
il

me

trompe

:

l'empire romain
l'a

corrompue dédaignait les chastes enibrassements de son dieu pour se prostituer à une troupe infâme de démons, ils ont fait présider Proserpine aux germes des blés, le dieu Nodatus aux nœuds du tuyau, la déesse Volutina
à l'enveloppe de l'épi; vient ensuite Patelana*,

n'est pas détruit,
;

comme

été celui d'As-

n'est
il

tianisme,

qu'éprouvé. Bien avant le chrisa connu ces dures épreuves et il

quand
fleur
;

et l'épi sont

s'en est relevé.

Ne désespérons pas aujourd'hui
;

Hostilina, quand la barbe de niveau; Flora, quand il est en Lacturnus, quand il est en lait ; Matuta,
l'épi

s'ouvre

;

qu'il se relève encore

car en cela qui sait la
* Il est clair que saint Augustin cite ici Cloacina comme la déesse des cloaques, se fondant sur une tradition qui a été également suivie par Tertullien {De PalL, cap. 4, p. 22, édit. de Saumaise) et par saint Cyprien [De Idol. van.). Est-il vrai maintenant qu'il y eut à Rome une déesse des cloaques? c'est fort douteux. Cloacina n'était

volonté de Dieu?

CHAPITRE
LES ROMAINS NE

Vlll.

SAURAIENT DIRE QUELS SONT PARMI LEURS DIEUX CEUX A QUI ILS CROIENT DEVOIR l'accroissement ET LA CONSERVATION DE LEUR EMPIRE, CHAQUE DIEU EN PARTICULIER ÉTANT CAPABLE TOUT AC PLUS DE VEILLER A SA
FONCTION PARTICULIÈRE.
Mais cherchons, je vous prie, parmi cette

peut-être qu'un surnom de trix, a cluendo).
*

Vénus (Vénus Cloacina^ purgatnx,

e.xpia-

Cuiiina de cunrPy berceau. * Ces rapports étymologiques sont souvent intraduisibles en français. Hiisina vient de rus (champs), et Jugatina de juyuin (crête, cime des montagnes).
*

Paielana de patere^

s'ouvrir

;

saint

Augustin aurait

même pu

distinguer Patelana ou Patellana de Patella, Suivant Arnobe {Contr. gent., lib. IV, p. 124), on invoquait Patella pour les choses ouvertes et Patellina pour les choses à ouvrir.

76

LA CITE DE DIEU.
;

quand il mûrit Runcina, quand on le coupe '.
Je ne dis pas tout, car je nie lasse de

nommer
qu'il
,

ce qu'ils n'ont pas honte d'adorer; mais le

l'a respecté assez peu à pour le représenter par une statue? Superstition blâmée expressément par

est,

d'où vient qu'on
et ailleurs

Rome

peu que
progrès

j'en ai dit suffit

pour montrer
l'origine

est déraisonnable

d'attribuer

les

Varron, qui, tout entraîné qu'il pût cire par le torrent de la coutume et par l'autorité de

et la conservation de l'empire romain à des divinités tellement appliquées à leur

Rome,

n'a pas laissé de dire et d'écrire qu'en

élevant des statues aux dieux, on avait banni
la crainte

office particulier

qu'aucune lâche générale ne

pour introduire

l'erreur.

pouvait leur être confiée.
fût-elle

Comment

Segetiase

mêlée du gouvernement de l'empire, il n'était pas permis d'avoir soin à la fois des arbres et des moissons? comment Cunina eût-elle pensé à la guerre, lorsque sa charge ne s'étendait pas au-delà du berceau des enfants? que pouvait-on attendre de Nodatus dans les combats, puisque son pouvoir, borné aux nœuds du tuyau, ne s'élevait pas jusqu'à la barbe de l'épi ? On se contente d'un portier pour garder l'entrée de sa maison , et
elle à

CHAPITRE X.
DES SYSTÈMES QUI ATTACHENT DES DIEUX DIFFÉ-

qui

RENTS AUX DIFFÉRENTES PARTIES DE l'UNIVERS.

Pourquoi avoir marié Jupiter avec Junon qu'on nous donne pour être à la fois « et sa
«

sœur

et sa

femme

'

? »

C'est

,

dit-on
l'air,

,

Jupiter occupe l'éther, Junon,
ces rieur, sont

et

que que
si

deux éléments, l'un supérieur,
la

l'autre infé-

étroitement unis. Mais alors,

ce portier suffit parfaitement, c'est

un homme

;

Junon remplit

moitié du monde, elle ôte de
:

nos idolâtres y ont mis trois dieux : Forculus, Cardea, aux gonds Limentinus, au seuil en sorte que Forculus ne pouvait garder à la fois le seuil et les gonds ^
à la porte
; ; ;

sa place à ce dieu dont le poëte a dit
«

Tout

est pleiu

de Jupiter

»,

CHAPITRE
si

IX.

l'on doit attribuer la grandeur et la DURÉE DE l'empire ROMAIN A JUPITER, QUE SES ADORATEURS REGARDENT COMME LE PREMIER

DES DIEUX.

Mais laissons là, pour quelque temps du moins, la foule des petits dieux et cherchons quel a été le rôle de ces grandes divinités par qui Rome est devenue la dominatrice des nations. Voilà sans doute une œuvre digne de Jupiter, de ce dieu qui passe pour le roi de tous les dieux et de toutes les déesses, ainsi que le marquent et le sceptre dont il est armé, et ce Capitole construit en son honneur au sommet d'une haute colline.
« Tout est plein de Jupiter
'

deux divinités remplissent deux éléments et qu'elles sont ensemble chacun d'eux? Je demanderai pourquoi l'on assigne particulièrement l'éther à Jupiter et l'air à Junon? D'ailleurs, s'il suffit de ces deux divinités pour tout remplir, à quoi sert d'avoir donné la mer à Neptune et la terre à Pluton? Et qui plus est, de peur de laisser ces dieux sans femmes, on a marié Neptune avec Salacie et Pluton avec Proserpine. C'est, dit-on, que Proserpine occupe la
Dira-t-on
les

que

l'une et l'autre les

région inférieure de la terre, comme Salacie la région inférieure de la mer, et Junon la région inférieure du ciel, qui est l'air. Voilà

comment
fables;

les païens essaient
ils

de coudre leurs
si

mais

n'y parviennent pas. Car
ils

les

choses étaient

comme

le disent, leurs

an-

ciens sages admettraient trois éléments et

non

»,

pas quatre, afin d'en accorder le nombre avec celui des couples divins. Or, ils distinguent po-

mot, quoique d'un poëte, exactement vrai. Suivant Varron, c'est Jupiter qu'adorent en réalité ceux qui ne veulent adorer qu'un dieu sans image auquel ils donnent un autre nom *. Si cela
s'écrie Virgile, et ce
est cité

comme

sitivement l'éther d'avec l'air. Quant à l'eau, supposé que l'eau supérieure diffère en quelque
façon de l'eau inférieure, en haut ou en bas,
c'est

toujours de l'eau. De même pour la terre; la différence du lieu peut bien changer

* Proserpina de proserpere, germer Volutina de involumeittumy j enveloppe Bofitilina (suivant saiDt Augustin) de hostire pour œqufire^ égaler, être de niveau Buncitta. de runcarp^ rimcmare, sarcler. ^ Forculus de foràj porte Cardea de cardo, gond Limentinus de limen, seuil.
; ; ; ;

ses qualités,

mais non sa nature. Maintenant,

avec ces trois ou ces quatre éléments, voilà le
résulter de divers autres passages de saint Augustin. et le traité De cons. Evimgel., lib. l, n. 30.
'

Voyez plus bas,

'

Virgile,

Edon-,

lu, vers 60.

cil. .11,

*

Varron

voulait-il parler

du Jéhovah des Juifs?

c'est ce qui

semble

Virgile, Enéide, livre

i,

vers 17.

LIVRE
:

IV.

A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS.

77

partie

monde complet où donc sera Minerve? quelle du monde aura-t-elle à remplir, quel
mettre

contre les poètes, puisque voilà les livres sacrés

Car on s'est aviso de la an Capitole' avec.Iupileret.lunori, Ijiun qu'elle ne soit pas le fruit de leur mariage. Si on dit qu'elle habite la plus haute région de l'air et
lieu à habiter?

qui font de Junon, non-seulement la sœur et la femme, mais aussi la mère de Jupiter. On

veut encore que

la terre

soit

Cérès ou Vesla,

quoique
cité

le

plus souvent Vesta ne soit que le

feu, la divinité des foyers, sans lesquels

une

que

c'est

pour cela que

les

poètes la font

naître

du cerveau de Jupiter, je demande pourquoi on ne l'a pas mise à la tète des dieux, puisqu'elle est située au-dessus de Jupiter. Serait-ce qu'il n'eût pas été juste de mettre la fille au-dessus du père? mais alors pourquoi

ne peut exister. Et c'est pour cela que l'on consacre des vierges au service de Vesta, le
feu ayant cette analogie avec les vierges, que, comme elles, il n'enfante rien. Mais tous ces
vains

fantômes devaient s'évanouir
effet,

devant
at-

celui qui a voulu naître d'une vierge. Et qui

n'a-t-on pas gardé la

même justice

entre Ju-

pourrait souffrir, en
sorte de chasteté,

qu'après avoir
si

piter et Saturne? C'est, dira-t-on,

a été vaincu par Jupiter.

que Saturne Ces deux dieux se
;

tribué au feu une dignité
ils

grande

et

une
d'i-

ne rougissent point
si

sont donc battus

!

Point du tout, s'écrie-t-on

dentifier quelquefois Vesta avec Vénus,

afin

ce sont là des bavardages de la fable.
;

Eh

bieni

sans doute que la virginité,
vestales,

révérée dans les
Si

soit ne croyons pas à la fable et ayons meilleure opinion des dieux. Puis donc que l'on n'a pas mis Saturne au-dessus de Jupiter, que

ne

soit plus

qu'un vain nom?

Vesta

ne plaçait-on

le

père et

le fils

sur

le

même

rang? C'est, dit-on, que Saturne est l'image du temps -. A ce compte, ceux qui adorent Saturne adorent le temps et voilà Jupiter, le roi des dieux, qui est issu du temps. Aussi bien, quelle injure fait-on à Jupiter et à Junon de dire qu'ils sont issus du temps, s'il est vrai que Jupiter soit le ciel et Junon la terre % le ciel et la terre ayant été créés dans le temps?
,

que Vénus, comment des vierges la servi raient-elle en s'abstenant des œuvres de Vénus? Y aurait-il par hasard deux Vénus, l'une vierge et l'autre épouse? ou plutôt trois, la Vénus des vierges ou Vesta, la Vénus des femmes, et la Vénus des courtisanes, à qui les
n'est autre

Phéniciens offraient
de leurs
filles

le

prix de la prostitution
les

avant que de

marier
la

'? La-

quelle de ces trois

Vénus
la

est

femme de
soit la
flls

Vulcain? Ce n'est pas

la vierge,

puisqu'elle a

un mari. Loin de moi

pensée que ce

C'est la doctrine qu'on trouve dans les livres

courtisane! ce serait faire trop d'injure au

de leurs savants

et

de leurs sages;

et Virgile

s'inspire, non des fictions de la poésie, mais des systèmes des philosophes, quand il dit
:

de Junon, à l'émule de Minerve. C'est donc la Vénus des épouses; mais alors que les épouses prennent garde d'imiter leur patronne dans
ce qu'elle a fait avec Mars.

Vous en revenez

Père tout-puissant, l'Elher, descend au sein de son épouse et la réjouit par des pluies fécondes * ».
le

« Alors

c'est-à-dire qu'il

de

descend au sein de Tellus ou ici, on veut voir des différences et soutenir qu'autre chose est la Terre, autre chose Tellus, autre chose enfin Tellumo \ Chacune de ces trois divinités a son nom, ses fonctions, son culte et ses autels. On donne encore à la terre le nom de mère des dieux, en sorte qu'il n'y a pas tant à se récrier
la

Terre

;

car encore

; mais, en vénos adversaires de s'emporter contre nous, quand nous parlons ainsi de leurs dieux, et de ne pas s'emporter contre eux-mêmes, quand ils assistent avec tant de plaisir au spectacle des crimes de ces dieux, et, chose incroyable si le fait n'était

encore aux fables,
rité,

me

dira-t-on

est la justice à

pas avéré,

quand

ils

veulent faire tourner à

l'honneur de scandaleuses?

la divinité ces représentations

'

Minerve

fut placée

au Capitole sou3 Tarquin
iv, cap. 62.
lib.

le

Superbe. Voyez

Denys d'HalycarDasse, Antiq.y iJb. * Voyez CicéroD, (7e Nat, deor.,
*

CHAPITRE

XI.

u, cap. 25.

JuDOD,

citée

ici

figurant
tion.

l'air.

U

comme figurant la terre, est citée plus haut comme n'y a pas là proprement inexactitude, ni contradicJupiter, c'est

Junon. par rapport à l'élément inférieur par rapport à l'élément supérieur. Quand Jupiter figure l'éther, Junon figure l'air ; quand Jupiter désigne le ciel, Junon désigne la terre.

DE CETTE OPINION DES SAVANTS DU PAGANISME QUE TOIS LES DIEUX NE SONT QU'UN SEUL ET
MÈ51E DIEU, SAVOIR
Qu'ils
* :

JUPITER.

Voyez Varron, De
*
'

lin(/, lat,, lib. v,
il,

cap. 27.

Virgile, Georg., liv.

vers 325, 326.

apportent donc autant

de raisons
j

Terra désignait 1 "élément terrestre dans son unité, Tellus, la capacité passive de la terre, Tellumo, son énergie active et fécondante.

Au

témoignage d'Busèbe, d'après SanchoniatUoD
lib. i,

voyez Prœp.

Voyez

plus bas, livre Vil, ch. 23.

Evang,

cap. 10.

,

LA CITÉ DE DIEU.
physiques
et

autant de raisonnements qu'il
et

qui prophétisent
'

les destinées, et

qu'on appelle

leur plaira pour établir tantôt que Jupiter est

l'âme du monde, laquelle pénètre
toute cette masse iiniucnse

meut

composée de quatre éléments ou d'un plus grand nombre; tantôt qu'il donne une part de sa puissance à sa sœur
et à ses frères; tantôt qu'il est l'étlier et qu'il

embrasse Junon, qui
dessous de lui
le ciel, et
il
;

est

l'air

répandu auil

Carmentes qu'il préside, sous le nom de Fortune, aux événements fortuits; qu'il soit Rumina, quand il présente aux enfants la mamelle, par la raison que le vieux langage nomme la mamelle riima; qu'il soit Potina pour leur donner à boire, et Educa ' pour leur donner à manger; qu'il doive à la peur
;

tantôt qu'avec l'air

est tout

que, par ses pluies et ses semences,
la terre, et sa

féconde

qui se trouve être à

la fois

sa

femme

inère^ car cela n'a rien

de

nom de Paventin à l'espérance qui vient celui de Venilia; à la volupté celui de Volupia à l'action celui d'Agenoria aux stimulants qui poussent l'action jusqu'à
enfantine le
;

;

;

déshonnête entre dieux; tantôt enfin, pour n'avoir pas à voyager dans toute la nature, qu'il est le dieu unique, celui dont a voulu parler, au sentiment de plusieurs, le grand poète qui a dit
:

l'excès,

celui

de Stimula

;

qu'on

l'appelle

Strenia, parce qu'il excite le courage;
ria,
;

Nume-

comme enseignant à nombrer Camena, comme apprenant à chanter; qu'il soit le dieu
Cousus, pour les conseils qu'il donne, et la déesse Sentia pour les sentiments qu'il inspire qu'il veille, sous le nom de Juventa, au passage de l'enfance à la jeunesse qu'il soit encore la
; ;

« Dieu circule à travers toutes les
toutes les profondeurs des cieux
'

terres,

toutes

les

mers,

».

dans dans la région supérieure de la l'air, Junon mer, Neptune, et Salacie dans la région inférieure Pluton au haut de la terre, et au bas, Proserpine dans les foyers domestiques parmi les Vesta dans les forges Vulcain astres, le Soleil, la Lune et les Etoiles parmi les devins, Apollon dans le commerce, Meren tout ce qui commence, Janus, et cure Terminus en tout ce qui finit dans le temps, Mars et Bellone Saturne dans la guerre dans les fruits de la vigne, Liber dans les moissons, Cérès; dans les forêts, Diane dans les arts, Minerve enfin, qu'il soit encore cette pour ainsi dire pléfoule de petits dieux béiens qu'il préside, sous le nom de Liber,
il

Qu'ainsi, dans l'éther,
;

soit Jupiter

,

Fortune Barbue, qui donne de la barbe aux adultes, et qu'on aurait dû, pour leur faire honneur, appeler du nom nicâle deFortunius,
plutôt

;

que d'un

nom

femelle, à

moins qu'on

;

n'eût préféré, selon l'analogie qui a tiré le

;

,

;

dieu Nodatus des
la

;

;

la tige, donner à de Barbatus, puisqu'elle a les barbes dans son domaine; que ce soit en-

nœuds de

Fortune
le
il

le

nom

;

core

même

dieu qu'on appelle Jugatinus,

;

quand
il

joint les

époux
la

;

Virginiensis,

quand

;

,

;

détache du sein de
;

jeune mariée

la cein-

;

ture virginale

qu'il soit
le

;

point de honte,

même, s'il n'en a dieu Mutunus ou Tutunus',
j'ai dit et

;

que

les

Grecs appellent Priape

,

qu'il soit tout ce

que

:

n'ai pas dit, car je n'ai

en un mot, que je pas eu dessein de tout
;

tout ce

à la vertu génératrice des

nom

qu'il soit de Libéra à celle des ; Diespiter% qui conduit les accouchements à terme Mona, qui veille au flux menstruel
; ;

hommes, femmes

et

sous

le

dire

;

que tous

ces dieux et toutes ces déesses \\
et

forment un seul
le

même

Jupiter, ou

que

toutes ces divinités soient ses parties,

comme

Lucina, qu'on invoque au moment de la délivrance que sous le nom d'Opis ' il assiste les
;

l'oitinion

pensent quelques-uns, ou ses vertus, selon qui fait de lui l'âme du monde;
'

nouveau-nés
terre
;

et les recueille

sur

le sein

de

la

ouvre la bouche à leurs premiers vagissements et soit alors le dieu Vaticanus; qu'il devienne Levana pour les souet Cunina pour les soigner lever de terre dans leur berceau qu'il réside en ces déesses
qu'il leur
, ;

admettons enfin celle de ces alternatives qu'on voudra, sans examiner en ce moment ce qu'il en est, je demande ce que perdraient les
païens à faire

un

calcul plus court et plus

sage, et à n'adorer qu'un seul

priserait-on de lui, eu

effet,

Dieu? Que méen l'adorant lui-

même?

Si l'on a

eu à craindre que quelques
il

parties de sa divinité omises ou négligées ne
'

Virgile, Georg., lib. iv,Ters. 221, 222. Diespiter signifie probablement père du jour {diei pater).
lib.

vinssent à s'en irriter,
Voyez
'

n'est

donc pas

vrai

Aulu-Gelle,

Opis, de ops, force, secours.

v, cap. 12, et Varron, Ile ling. lat., lib. v, § 66. La déesse Opis ne doit pas être con-

^

fondue

avec Ops ou Rhéa, femme Virg. /En-, lib. xi, vers 532.

de Saturne.

Voyez Servius ad

Sur le rôle de ces déesses, voyez Aulu-Gelle, lib. xvi, cap. 16. Potina de potare^ boire Educa de educarfi, nourrir. Sur le dieu Mutunus ou Tutunus, voyez Aroobe, Contr. gent.j
;

ib, IV, p. 134, et

Lactance, Insti!.,

lib. i,

cap. 20.

,

LIVRE
qu'il soit,

IV.
le

A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS.

79

comme on

prétend, la vie uni-

embrassant dans son unité tous les dieux connue ses vertus, ses membres ou ses parties; et il faut croire alors que chaque partie a sa vie propre, séparée de la vie des
verselle

autres parties, puisque l'une d'elles peut s'irriter, s'apaiser, s'émouvoir sans l'autre. Dira-

ensemble, c'est-àsi chaque partie n'était point particulièrement adorée ? Ce serait dire une absurdité; car aucune partie ne serait négligée, du moment qu'on servirait celui qui
t-on

que toutes

ses parties

masse tout entière soit la substance commune d'où naissent chacune à son tour les âmes de tous les vivants, il suit de là qu'il n'y a aucun être qui ne soit une jiartie de Dieu. Or, qui ne voit que les conséquences de ce système sont impies et irréligieuses au suprême degré, puisqu'il s'ensuit qu'en marchant sur un corps, je marche sur une partie de Dieu, et
qu'en tuant un animal, c'est une partie de Dieu que je tue? Mais je ne veux pas dire tout ce que peut ici suggérer la pensée, sans

dire tout Jupiter s'offenserait,

que

le

langage puisse décemment l'exprimer.

les
ici

comprend

toutes. D'ailleurs, sans entrer

dans des détails infinis, quand les païens soutiennent que tous les astres sont des parties de Jupiter, qu'ils ont la vie et des âmes raisonnables, et qu'à ce titre
ils

CHAPITRE

XIII.

sont

évidemment

DU SYSTÈME QUI N'aDMET COMME PARTIES DE DIEU QUE LES SEULS ANIMAUX RAISONNABLES.
Dira-t-on qu'il n'y a

ne s'aperçoivent pas qu'à ce compte il y a une infinité de dieux qu'ils n'adorent pas et à qui ils n'élèvent ni temples,
des dieux,
ils

sonnables,

comme

les

que les animaux raihommes, par exemple,
si

1

|

qui soient des parties de Dieu? Mais

lel

ni autels, puisqu'il y a très-peu d'astres qui aient un culte et des sacrifices particuhers. Si

monde

tout entier est Dieu, je ne vois pas de

donc

les

dieux s'offensent quand

ils

ne sont

pas singulièment adorés,

comment

les païens

quel droit on retrancherait aux bêtes leur portion de divinité. Au surplus, à quoi bon insister? ne parlons que de l'animal raisonnable, de l'homme. Quoi de plus tristement absurde que de croire qu'en donnant le fouet à un enfant, on le donne aune partie de Dieu? Que dire de ces parties de Dieu qui deviennent injustes, impudiques, impies, damnables enfin, si ce n'est que pour supporter de pareilles conséquences, il faut avoir perdu le sens? Je demanderai enfin pourquoi Dieu s'irrite contre ceux qui ne l'adorent pas, puisque c'est s'irriter contre des parties de soi-même. Il ne reste donc qu'une chose à dire, c'est que chacun des dieux a sa vie propre, qu'il vit pour soi, sans faire partie d'un autre que soi, et qu'il faut adorer, sinon tous les dieux, car ilSj

ne craignaient-ils pas, pour quelques dieux qu'ils se rendent propices, d'avoir contre eux tout le reste du ciel? Que s'ils pensent adorer
toutes les étoiles en adorant Jupiter qui les embrasse toutes, ils pourraient donc aussi résumer dans le culte de Jupiter celui de tous les dieux. Ce serait le moyen de les contenter tous; au lieu que le culte rendu à quelquesuns doit mécontenter le nombre beaucoup plus grand de ceux qu'on néglige, surtout

quand

ils

se voient préférer

un Priape
ciel.

étalant

sa nudité obscène, eux qui resplendissent de

i

lumière dans

les

hauteurs du

CHAPITRE

XII.

sont tellement
sible,

DU SYSTÈME QUI FAIT DE DIEU l'AME DU MONDE ET

nombreux que cela est imposdu moins tous ceux que l'on peut con-

DU MONDE LE COUPS DE DIEU.

naître et servir. Ainsi,
roi des dieux, j'imagine

comme
que
et

Jupiter est le

c'est à lui

qu'on

maintenant de cette doctrine d'un Dieu partout répandu ? ne doit-elle pas soulever tout homme intelligent ou plutôt
dirai-je

Que

attribue la fondation

l'accroissement de
n'était pas l'auteur

l'empire romain. Car

s'il

tout

homme

quel qu'il soit? Certes
sagacité,

il

n'est

pas

besoin d'une grande

à

qui-

conque sait se dégager de l'esprit de contention, pour reconnaître que si Dieu est l'ùme du monde et le monde le corps de cette âme, si ce Dieu réside en quelque façon au sein de la nature, contenant toutes choses en soi, de telle sorte que l'âme universelle qui vivifie la

grand ouvrage, à quel autre dieu en pourrait-on faire honneur, chacun ayant son emploi distinct qui l'occupe assez et ne lui laisse pas le temps d'entreprendre sur la charge des autres? H n'y a donc sans contredit que le roi des dieux qui ait pu travailler à l'accroissement et à la grandeur du roi des peuples.
d'un
si

80

LA CITÉ DE DIEU.

CHAPITRE XIV.
os A TORT DE CROIRE QUE C'EST JUPITER QUI VEILLE A LA PROSPÉRITÉ DES EMPIRES, ATTENDU QUE LA VICTOIRE, SI ELLE EST UNE DÉESSE, COMME LE VEILENT LES PAÏENS, A PU SEULE SUFFIRE A
CET EMPLOI.
Je

guer un mauvais. Car
souhaiter
n'est

il

est

d'un méchant de

un sujet de haine ou de crainte pour avoir un sujet de victoire. Si donc ce
que par des guerres justes
et légitimes

que
si

les

Romains sont parvenus
:

à posséder

un

vaste empire, je leur propose

une nouvelle
des nations

déesse à adorer

c'est l'Injustice
si

demanderai

ici

tout d'abord pourquoi on

étrangères, qui a

fort contribué à leur

gran-

n'a pas fait de l'empire

un

dieu.

On n'en peut

deur par

le

soin qu'elle a pris de leur susciter

donner aucune raison, puisqu'on a fait de la victoire une déesse. Qu'est-il même besoin dans
cette affaire

de recourir à Jupiter,

si si

la victoire a

ses faveurs et ses préférences, et

elle

va tou-

jours trouver ceux qu'elle veut rendre vain-

d'injustes ennemis, à qui ils pouvaient faire justement et avantageusement la guerre. Et pourquoi l'Injustice ne serait-elle pas une déesse, et une déesse étrangère, puisque la Crainte, la Pâleur et la Fièvre sont au rang

queurs? Avec

la

protection de cette déesse,

des divinités romaines? C'est donc à ces deux
déesses
,

quand même Jupiter resterait les bras croisés ou s'occuperait d'autre chose, de quelles nations, de quels royaumes ne viendrait-on pas à bout? On dira que les gens de bien sont
arrêtés

l'Injustice

étrangère et la Victoire,

qu'il convient d'attribuer la

grandeur des Ro-

par

la

crainte

d'entreprendre des

guerres injustes qui n'ont d'autre objet que de s'agrandir aux dépens de voisins pacifiques
et inoûensifs. Voilcà

de beaux sentiments;
adversaires, je

si

ce sont ceux de
jouis et je

mes

m'en

ré-

mains, l'une pour leur avoir donné des sujets de guerres, l'autre pour les avoir heureusement terminées sans que Jupiter ait eu la peine de s'en mêler. Quelle part en effet pourrait-on lui attribuer, du moment où les faveurs qui seraient réputées venir de lui sont elles-mêmes prises pour des divinités, et sont honorées et
s'appelait

m'en

félicite.

invoquées comme telles? II y aurait part s'il Empire, comme l'autre s'appelle Victoire. Or, si l'on dit

CHAPITRE XV.
s'il

que l'empire

est

un pré-

sent de Jupiter, pourquoi la victoire n'en se-

convient a un peuple VERTUEUX DE SOUHAITER DE s'AGRANDIR.

rait-elle pas

un en

Mais il y a dès lors une nouvelle question qui s'élève c'est de savoir s'il convient à un peuple vertueux de se réjouir de l'agrandisse:

aussi? Et certes elle en serait au lieu d'adorer une pierre au Capitole, on reconnaissait et on adorait le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs'.
effet, si

un

ment de son empire. La cause, en
sins qui

effet,

ne

CHAPITRE XVI.
POURQUOI LES ROMAINS, QUI ATTACHAIENT UNE DIVINITÉ A TOUS LES OBJETS EXTÉRIEURS ET A TOUTES LES PASSIONS DE l'aME AVAIENT PLACÉ HORS DE LA VILLE LE TEMPLE DU REPOS.
,

saurait en être que dans l'injustice de ses voi-

en l'attaquant sans raison lui ont donné occasion de s'agrandir justement par la guerre. Supposez, en effet, qu'entre tous les
peuples voisins régnassent
paix, tout État serait
la

justice

et

la

de peu d'étendue, et au sein de cette médiocrité et de ce repos universels les divers États seraient dans le monde ce

Je suis

affectaient

que à

que les Romains, qui une divinité à chaque objet et preschaque mouvement de l'âme, et qui
fort surpris

que sont

les

diverses

familles

dans

la cité.

Ainsi la guerre et les conquêtes, qui sont
,

un

avaient bâti des temples dans la ville à la déesse Agenoria, qui nous fait agir, à la déesse

bonheur pour les méchants sont pour les bons une nécessité. Toutefois, comme le mal serait plus grand si les auteurs d'une agression injuste réussissaient à subjuguer ceux qui ont eu à la subir, on a raison de regarder la victoire des bons comme une chose heureuse; mais cela n'empêche pas que le bonheur ne soit plus grand de vivre en paix avec

Stimula, qui nous stimule aux actions excessives, à la déesse

Murcia, qui, fout au contraire,
exciter,

au

lieu de

nous

nous rend,

dit
la

Pom-

ponius,

mous

et

languissants

%

à

déesse

nous donne de la résolution; je m'étonne, dis-je, qu'ils n'aient pas voulu
Strenia, qui
Apoc. XIX, 16. Il y a ici un rapport intraduisible dans les mots. La déesse AliirAugustin d'après Poraponius, rend l'homme murcidus c'est-à-dire mou et languissant. Quel est ce Pomponius ? on l'ignore.
* '

cia, dit saint

un bon

voisin

que

d'être obligé d'en subju-

.

LIV
admettre
le

RE

IV.

A QUI EST DUE LA GRANUELIK DES ROMAINS.

81

Repos aux honneurs publics de Rome et l'aient laissé hors de la porte Colline'. Etait-ce un signe de leur esprit ennemi du repos, ou plutôt n'était-ce pas une preuve que les adorateurs obstinés de cette troupe de divinités on plutôt de démons ne peuvent jouir de ce repos auquel le vrai Médecin nous convie, quand il dit «Apprenez de moi à être « doux et hundjles de cœur, et vous trouverez « dans vos âmes le repos ^ »
:

CHAPITRE
SI

XVIII.

LES PAÏENS ONT EU QUELQUE RAISON DE FAIRE DEUX DÉESSES DE LA FÉLICITÉ ET DE LA FOR-

TUNE.
N'a- 1- on pas fait aussi

une déesse de

la Féli-

cité? ne lui a-t-on

pas construit

un temple,

un autel, offert des sacrifices? Il fallait au moins s'en tenir à elle car où elle se trouve,
dressé
;

quel bien peut manquer? Mais non, la Fortune a obtenu comme elle le rang et les hon-

CHAPITRE
SI,

XVII.

EN SUPPOSANT JUPITER TOUT-PCISSANT,

LA VICTOIRE DOIT ÊTRE TENUE POUR DÉESSE.
Dira-t-on que c'est Jupiter qui envoie la
Victoire, et

que
et se

cette déesse, étant

obligée

d'obéir au roi des dieux, va trouver ceux qu'il
lui

range de leur côté? Cela aurait si, au lieu de Jupiter, roi tout imaginaire, il s'agissait du véritable Roi des siècles, lequel envoie son ange (et non la Victoire, qui n'est pas un être réel) pour distribuer à qui il lui plaît le triom])he ou le revers selon les conseils quelquefois mystérieux, jamais injustes, de sa Providence. Mais si l'on voit dans la Victoire une déesse, pourquoi le Triomphe ne serait-il pas un dieu et que n'en fait-on le mari de la Victoire, ou son frère, ou son fils? En général, les idées que les païens se sont formées des dieux sont telles que si je les trouvais dans les poètes et si je voulais les discuter sérieusement, mes adversaires ne manqueraient pas de me dire que ce sont là des fictions poétiques dont il faut rire au lieu de les prendre au pied de la lettre; et cependant ils ne riaient pas d'eux-mêmes, quand ils allaient, non pas lire dans les poêles, mais consacrer dans les temples ces traditions
désigne

neurs divins. Y a-t-il donc quelque différence entre la Fortune et la Félicité? On dira que la fortune peut être mauvaise, tandis que la félicité, si elle était mauvaise, ne serait plus la félicité. Mais tous les dieux, de quelque sexe qu'ils soient, si toutefois ils ont un sexe, ne doivent-ils pas être réputés également bons? C'était du moins le sentiment de Platon' et
des autres philosophes, aussi bien que des

un sens raisonnable

Comment donc se que la Fortune soit tantôt bonne et tantôt mauvaise? Serait-ce par hasard que,
plus excellents législateurs.
fait-il

lorsqu'elle devient mauvaise, elle cesse d'être

change tout d'un coup en un perdémon? Combien y a-t-il donc de Fortunes? Si vous considérez un certain nombre d'hommes fortunés, voilà l'ouvrage de la
déesse, et se

nicieux

;

bonne fortune, et puisqu'il existe en même temps plusieurs hommes infortunés, c'est évidemment le fait de la mauvaise fortune; or, comment une seule et même fortune seraitelle à la fois bonne et mauvaise, bonne pour ceux-ci, mauvaise pour ceux-là? La question
de savoir si celle qui est déesse est toujours bonne. Si vous dites oui, elle se confond avec
est
la Félicité.

Pourquoi

alors lui

donner deux
il

noms

différents? Mais passons sur cela, car

n'est pas fort

extraordinaire qu'une

même

insensées. C'est

donc à

Ju|)iter qu'ils devaient

demander
soit
roi,

toutes choses, c'est à lui seul qu'il
;

chose porte deux noms. Je me borne à demander pourquoi deux temples, deux cultes,

fallait s'adresser

car, supposez

que

la Victoire

deux autels? Cela vient,
la Félicité est la déesse

déesse, mais une déesse soumise à un de quelque côté qu'il l'eût envoyée, on ne peut admettre qu'elle eût osé lui désobéir.

une

disent-ils de ce que qui se donne à ceux
,

qui l'ont méritée, tandis que la Fortune arrive aux bons et aux méchants d'une manière fortuite, et c'est

de

là la

même qu'elle

tire

son nom.

Mais
* Le temple du Kepos était situé sur la voie Lavicana, qai commençait à la porte EaquîliDa. Voyez Tite-Live, lib. iv, cap. 41. '

Matt. XI, 29.

Fortune est-elle bonne, si sans elle se donne aux bons et aux méchants pour(|Uoi la servir, si elle discernement; et aveugle s'offre à tous, se jetant comme une premier venu, et souvent même abansur le

comment

donnant ceux qui

la servent
il

pour s'attacher à
G

Voyez

la

Bcpublique, livre

et ailleurs.

S. At'G.

Tome

XIll.

82 ceux qui
rent se
la

LA CITÉ DE DIEU.
méprisent? Que
si ceux qui l'adopar leurs hommages, de fixer s'il

existait

une

telle

divinité,

je

conviens
;

flattent,

qu'elle serait préférable à

son attention et ses faveurs, elle a donc égard aux mérites et n'arrive pas fortuitement. Mais
alors
et"

mais

comme

la vertu

est

beaucoup d'autres un don de Dieu, et

que devient

la définition

de

la

Fortune,

comment peut-on
:

dire qu'elle se

nomme

non une déesse, ne la demandons qu'à Celui qui seul peut la donner, et toute la tourbe des faux dieux s'évanouira. Pourquoi aussi
ont-ils fait de la Foi une déesse, et lui ont-ils consacré un temple et un autel ? L'autel de
'

ainsi parce qu'elle

arrive

fortuitement? De

deux choses l'une ou il est inutile de la servir, si elle est vraiment la Fortune ou si elle sait discerner ceux qui l'adorent, elle n'est
;

plus la Fortune. Est-il vrai aussi que Jupiter
l'envoie

il

lui plaît? Si cela est,

qu'on ne

serve donc que Jupiter, la Fortune étant incapable de résistera ses ordres et devant aller

dans le cœur de quiconque est assez pour la posséder. D'où savent-ils d'ailleurs ce que c'est que la Foi, dont le meilleur et le principal ouvrage est de faire croire au vrai Dieu ? Et puis le culte de la Vertu ne
la Foi est

éclairé

ou du moins qu'elle n'ait pour adorateurs que les méchants et ceux qui ne
il

l'envoie

;

veulent rien faire pour mériter et obtenir les

dons de

la Félicité.

CHAPITRE XIX.
DE LA FORTUNE FÉMININE.
Les païens ont tant de respect pour cette prétendue déesse Fortune, qu'ils ont très-soigneusement conservé une tradition suivant
laquelle la statue, érigée en son
les

honneur par

de Forliaie féminine, aurait parlé et dit plusieurs fois que
le

matrones romaines sous

nom

sufflsait-il pas? La Foi n'est-elle pas où est la Vertu ? Eux-mêmes n'ont-ils pas divisé la Vertu en quatre espèces la prudence, la justice, la force et la tempérance -? Or, la foi fait partie de la justice, surtout parmi nous qui savons que « le juste vit de la foi ^ ». Mais je m'étonne que des gens si disposés à multiplier les dieux, et qui faisaient une déesse de la Foi, aient cruellement offensé plusieurs déesses en négligeant de diviniser toutes les autres vertus. La Tempérance, par exemple, n'a-t-elle pas mérité d'être une déesse, ayant procuré tant de gloire à quelques-uns des plus illustres
:

Romains? Pourquoi
autels,
elle
'

cet
il

hommage
il

lui était agréable.

Le

fait serait-

la Force n'a-t-elle pas des qui assura la main de Mucius

on ne devrait pas être fort surpris, aux démons de tromper les hommes. Mais ce qui aurait dû ouvrir les yeux aux païens, c'est que la déesse qui a parlé est celle qui se donne au hasard, et non celle qui a égard aux mérites. La Fortune a
vrai,

Scévola

sur le brasier ardent, elle qui préci-

car

est facile

pita Curtius^

dans un gouffre pour

le

bien delà

muette vous prie, sinon pour que les hommes se missent peu en peine de bien vivre, assurés qu'ils étaient de la protection de la déesse aux aveugles faveurs ? Et en vérité, si la Fortune a parlé, mieux eût valu que ce fût la Fortune virile que la Fortune féminine, afin de ne pas laisser croire que ce grand miracle n'est en réalité qu'un bavardage de matrones.
parlé, dit-on,
la Félicité est restée
;

mais

pourquoi

cela, je

'

aux deux Décius" de dévouer leur vie au salut de l'armée, si toutefois il est vrai que ces Romains eussent la force véritable, ce que nous n'avons pas à examiner présentement. Qui empêche aussi que la Sagesse et la Prudence ne figurent au rang des déesses ? Dira-t-on qu'en honorant la Vertu en général, on honore toutes ces vertus ? A ce compte, on pourrait donc aussi n'adorer qu'un seul Dieu, si on croit que tous les dieux ne sont que des parties du Dieu suprême. Enfin la Vertu comprend aussi la Foi
patrie, elle enfin qui inspira
et la Chasteté,

qui ont été jugées dignes d'a-

voir leurs autels

propres dans des temples

CHAPITRE XX.
DE LA VERTU ET DE LA FOI, QUE LES PAÏENS ONT HONORÉES COMME DES DÉESSES PAR DES TEMPLES ET DES AUTELS, OUBLIANT QU'lL Y A

séparés.

Adcus Martius à la Fortune virile [De fort. Roman., p. 318, F. Comp. Ovide, Fastes, lib. ir, vers 145 et seq.) * Ce temple était l'ouvrage du roi Numa, selon Tite-Live, lib.
cap. 21.


l,

BEAUCOUP d'autres VERTUS QUI ONT LE MÊME DROIT A ÊTRE TENUES POUR DES DIVINITÉS.
Ils
*

'Cette
'

classification

des vertus est de Platon, Voyez
aussi Cicéron,

la

République,

livre IV et ailleurs.

Voyez
lib.

De

offic., lib. i,

Habac.

Il,

4.

ont

fait

une déesse de
qu'il

la Vertu, et certes,
un temple dédié par
le roi

''

*

PluUrque assure

y

avait à

Rome

*

Voyez Tite-Live, V^oyez Tite-Live, Voyez Tite-Live,

lib. vil,

n, cap. 12. cap, 6.
viii,

lib.

cap. 9, et

lib.

x, cap. 28.

LIVRE

IV.

A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS.
vagit, à la déesse

83

CHAPITRE XXI.
LES PAÏENS, n'ayant PAS LA CONNAISSANCE DES

Cunina

l'enfant

à la déesse

Rumina

l'enfant (]ni tète,

au berceau, au dieu

DONS DE DIEU, AURAIENT DU SE BORNER AU CULTE DE LA VERTU ET DE LA FÉLICITÉ.
Disons-le neitement
:

Statilinus les gens qui sont debout, à la déesse

toutes ces déesses ne

sont pas

filles

de

la vérité,

mais de

la vanité.

Dans

le fait, les

vertus sont de? dons du vrai
D'ailleurs,

Dieu, et

non pas des déesses.
la

quand
a-t-il

on possède

Vertu et

la Félicité,

qu'y

à

souhaiterde pius?etquel objet pourrait su Hire à qui ne suffisent pas la Vertu, qui embrasse
tout ce qu'on doit faire, et
la Félicité,

Adéona ceux qui nous abordent, à la déesse Abéona ceux qui s'en vont'? pourquoi fallaitil s'adresser à la déesse Mens pour être intelligent, au dieu Volumnus et à la déesse Volumna pour posséder le bon vouloir, aux dieux des noces pour se bien marier, aux dieux des champs et surtout à la déesse Fructesca pour avoir une bonne récolte, à Mars et
à Bellone

pour réussir à

la

guerre, k

la

déesse

qui ren-

ferme tout ce qu'on peut désirer? Si les Romains adoraient Jupiter pour en obtenir ces deux grands biens (car le maintien d'un empire et son accroissement, supposé que ce
soient des biens, sont compris dans la Félicité),

comment

bien que la Vertu, est

vu que la Félicité, aussi un don de Dieu, et non pas une déesse? Ou si on voulait y voir des divinités, pourquoi ne pas s'en contenter, sans recourir à un si grand nombre d'autres
n'ont-ils pas

Honos pour avoir des honneurs, à la déesse Pécunia pour devenir riche, enfin au dieu j^i^sculanus et à son fils Argentinus pour avoir force cuivre et force argent ^? Au fait, la monnaie d'argent a été précédée par la monnaie de cuivre et ce qui m'étonne, c'est qu'Argentinus n'ait pas à son tour engendré Aurinus, puisque la monnaie d'or est venue après. Si
Victoire pour être victorieux, au dieu
;

ce dieu eût existé,

il

est à croire qu'ils l'au-

raient préféré à son père Argentinus et à son

dieux? Car enfin rassemblez par

la

pensée

grand-père /Esculanus,
nécessaire,

comme
une

ils

ont préféré

toutes les attributions qu'il leur a plu de par-

Jupiter à Saturne. Encore

fois, qu'était-il

tager entre tous les dieux et toutes les déesses,
je

demande

s'il

est

possible de découvrir

un

bien quelconque qu'une divinité puissedonner
à qui posséderait la Vertu et la Félicité. Quelle

pour obtenir les biens de l'âme ou ceux du corps, ou les biens extérieurs, d'adorer et d'invoquer cette foule de dieux que
n'ai

je

pas tous

nommés,

et

que

les

païens

demander à Mercure et à Minerve, du moment que la Vertu contient
science aurait-il à

eux-mêmes n'ont pu
l'égal

diviser et multiplier à

en

soi toutes les sciences, suivant ladi'finilion
l'art

Félicité pouvait

de leurs besoins, alors que la déesse si aisément les résumer tous?

des anciens, qui entendaient par Vertu

de

El non-seulement elle seule suffisait pour obtenir tous les biens,

bien vivre, et faisaient venir

le

mot

latin ars

mais aussi pour éviter

du mot grec
père

i^iH, qui

signifie vertu ? Si la

tous les

maux

;

car à quoi bon invoquer la

Vertu suppose de

l'esprit, qu'était-il

besoin du

déesse Fessonia contre la fatigue, la déesse
Pellonia pour expulser l'ennemi, Apollon

Catius, divinité chargée de rendre les
fins et avisés
',

ou

pouvant aussi d'ailleurs leur procurer cet avantage? car naître spirituel est une chose heureuse; et c'est pourquoi ceux qui n'étaient pas encore nés, ne pouvant servir la Félicité pour en obtenir de l'esprit, le culte que lui rendaient leurs parents devait suppléer à ce défaut. Quelle nécessité pour les femmes en couche d'invoquer Lucine, quand, avec l'assistance de la Félicité, elles pouvaient non-seulement accoucher heureusement, mais encore mettre au monde des enfants bien partagés? était-il besoin de recommander à la déesse Opis l'enfant qui naît, au dieu Vaticanus l'enfant qui
la

hommes

Félicité

Esculape contre les maladies, ou ces deux médecins ensemble, quand le cas était grave?
à quoi

bon enfin le dieu Spiniensis pour arracher les épines des champs, et la déesse
^

Rubigo
cité,

pour écarter

la nielle?

La seule

Féli-

par sa présence

et sa protection,

pouvait

détourner ou dissiper tous ces maux. Enfin, puisque nous traitons ici de la Vertu * de la
Félicité, si la Félicité est la

Vertu, ce n'est donc pas

don de Dieu; ou
*

si

c'est

récompense de la une déesse, mais un une déesse, pourquoi

Ahconti de titjire, s'en aller. déesse Alens signifie intelligence, que Pt'cunia veut dire monnaie, richesse. .'Escidniius vient de (FS, airain,
;

Adeona de

adire^ aborder
le

'

On

sait

que

nom

de

la

cuivre.
*

Le dieu Catiu?, du

le lexte,

rend les

hommes

cati, c'est-à-dire

*

Ovide décrit
lib. IV,

les

Bubiginalia, fêtes de

la

déesse Ruhigo, dans ses

fins.

Fastes,

vers. 907 et seq.

84
ne dit-on pas que
félicité?
c'est elle aussi

LA CITÉÎDE'DIEU.
qui donne
la

rendre l'homme parfaitement heureux? Car

vertu, puisque être vertueux est

une grande

CHAPITRE

XXII.

DE LA SCIENCE QUI APPREND A SERVIR LES DIEUX, SCIENCE QUE VARRON SE GLORIFIE DAVOIR AP-

que le bonheur. Pourquoi ont-ils attendu si tard, après tant de chefs illustres, et jusqu'à LucuUus ', pour leur élever des autels? pourquoi Romulus, qui voulait fonder une heureuse,
n'a-t-il

enfin on ne peut désirer autre chose

cité

PORTÉE AUX ROMAINS.

pas consacré

un temple

à

cette divinité,

de préférence à toutes

les autres

donc ce grand service que Varron rendu à ses concitoyens, en leur enseignant non-seulement quels dieux ils doivent honorer, mais encore quelle est la fonction propre de chaque divinité? Comme
Quel
est

qu'il pouvait se dispenser d'invoquer,

puisque

se vante d'avoir

rien ne lui aurait

manqué avec
il

elle?

En

effet,

sans son assistance

n'aurait pas été roi, ni

placé ensuite au rang des dieux. Pourquoi

donc

a-t-il

donné pour dieux aux Romains
Picus,

ne sert de rien, dit-il, de connaître un médecin de nom et de visage, si l'on ne sait pas qu'il est médecin de même il est inutile de savoir qu'Esculape est un dieu, si l'on ignore
il
;

Janus, Jupiter, Mars,

Faunus, Tibé-

rinus. Hercule? Quelle nécessité que Titus Tatius y ait ajouté Saturne, Ops, le Soleil, la Lune, Vulcain, la Lumière *, et je ne sais

qu'il guérit les maladies, et à quelle fin

on peut

combien

d'autres, jusqu'à la déesse Cloacine,

avoir à l'implorer. Varron insiste encore sur

d'une nouvelle comparaison:«On ne peut vivre agréablement», ditil, «et même on ne peut pas vivre du tout, si « l'on ignore ce que c'est qu'un forgeron, un « boulanger, un couvreur, en un mot tout ara tisan à qui on peut avoir à demander un us« tensile, ou encore sil'on nesaitoù s'adresser « pour un guide, pour un aide, pour un maître « de même la connaissance des dieux n'est utile « qu'à condition de savoir quelle est pour chacette pensée à l'aide
;

en même temps qu'il oubliait la Félicité? D'où vient que Numa a également négligé
cette divinité, lui qui a introduit tant de dieux
et tant

découvrir dans
tilius l'eût

de déesses? Serait-ce qu'il n'a pu la la foule ? Certes, si le roi Hos-

connue

et adorée,

il

n'eût pas élevé

des autels à la Peur et à la Pâleur.

En

pré-

sence de la Félicité, la Peur et la Pâleur
eussent disparu, je ne dis pas apaisées, mais

mises en

fuite.

« «

que divinité
ce

la faculté, la puissance, la
i> .

fonc«

tion qui lui sont propres

El

il

ajoute

:

Par

comment se fait-il que l'empire romain eût déjà pris de vastes accroissements, avant que personne adorât encore la Félicité?
surplus,
Serait-ce pour cela qu'il était plus vaste qu'heureux? Car comment la félicité véritable se fût-elle trouvée où la véritable piété n'était

Au

«
« « «

moyen nous pouvons apprendre
il

quel
faire

dieu

faut appeler et invoquer dans

chaque

cas particulier, et nous n'irons

pas

demandent de l'eau «à Bacchus et aux Nymphes du vin». Oui certes, Varron a raison voilà une science trèsqui
:

comme les baladins,

utile, et

il

n'y a personne qui ne lui rendît

grâce,

si

sa théologie était

conforme à

la vé-

culte sincère du vrai non l'adoration de divinités fausses qui sont autant de démons. Mais depuis même que la Félicité eut été reçue au nombre des dieux, cela n'empêcha pas les guerres

pas? Or,
,

la piété, c'est le

Dieu

et

rité, c'est-à-dire s'il

apprenait aux
et véritable,

hommes

adorer

le

Dieu unique

à source de

civiles d'éclater. Serait-ce par

hasard qu'elle
si

fut justement indignée d'avoir reçu

tardi-

tous les biens.

vement des honneurs qui devenaient une
XXIII.
sorte d'injure, étant partagés avec Priape et

CHAPITRE

LES ROMAINS SONT RESTÉS LONGTEMPS SANS

ADORER

Cloacine, avec la Peur, la Pâleur et la Fièvre,
et tant d'autres idoles

LA FÉLICITÉ, BIEN QU'iLS ADORASSENT UN TRÈSGR.\ND NOMBRE DE DIVINITÉS, ET QUE CELLE-CI

moins

faites

pour être
si

DUT LEUR TENIR LIEU DE TOUTES LES AUTRES.
Mais revenons à
la question, et

adorées que [tour perdre leurs adorateurs ? Si l'on voulait après tout associer une

grande déesse à une troupe
*

si

méprisable, que

supposons

C'est vers l'an de

que

les

livres et le culte des païens soient
la Vérité, et

^incu Mithridate
"

fondés sur
déesse
;

que

la Félicité soit

une

Il

679 que Luciaius Lucallus, après avoir uQ temple à la Félicité. est probable qu'en cet endroit saint Augustin s'appuie sur Varet Tigrane, éleva
le

Rome

ron.

Dans

De
la

ling. lat., lib. v, § 71,

le

théologien romain cite
;

pourquoi ne
elle qui

l'ont-ils

pas exclusive-

comme
Ops,

divinités sabines, introduites par le roi Titus Tatius

Saturne,

ment adorée,

pouvait tout donner et

Lune, Vulcain, et en outre le dieu Summauus, dont saint Augustin va parler à la fin du chapitre.
le Soleil,

LIVRE
ne
lui rendait-on tout

IV.

A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS.

85

au moins des honneurs

plus distingués? Est-ce une chose supportable

ment ces divinités mêmes, qui résistèrent à Jupiter, n'eussent pas résisté à la Félicité, qui
leur a donné Jupiter pour roi ou si elles lui eussent résisté, c'eût été moins par mépris que par le désir de garder une place obscure
;

que

la Félicité n'ait été
^,

admise

ni

parmi

les

qui composent, dit-on, le conseil de Jupiter, ni parmi les dieux qu'on appelle Choisis? qu'on ne lui ait pas élevé dieux Consentes

dans

le

quelque temple qui se fît remarquer par la hauteur de sa situation et par la magnificence de son architecture? Pourquoi môme n'auraiton pas fait plus pour elle que pour Jupiter? car si Jupiter occupe le trône, c'est la Félicité qui le lui a donné. Je suppose, il est vrai, qu'en possédant le trône il a possédé la félicité mais la félicité vaut encore mieux qu'un trône car vous trouverez sans peine un homme à qui la royauté fasse peur; vous
;
:

briller sans elle
culiers.

temple de la Félicité, plutôt que de dans des sanctuaires parti-

Supposons donc la Félicité établie dans un éminent; tous les citoyens sauraient alors où doivent s'adresser leurs voîux légitimes. Secondés par l'inspiration de la nature, ils abandonneraient cette multitude
lieu vaste et

inutile de divinités, de sorte
la Félicité serait

n'en trouverez pas qui refuse
l'on

la félicité. Que demande aux dieux eux-mêmes, par les augures ou autrement, s'ils voudraient céder leur place à la Félicité, au cas où leurs tem-

que le temple de désormais le seul fréquenté par tous ceux qui veulent être heureux, c'està-dire par tout le monde, et qu'on ne demanderait plus la félicité qu'à la Félicité elle-

même, au
dieux.

ples ne laisseraient pas assez d'espace pour lui

élever

un

édifice digne

d'elle; je

ne doute

point que Jupiter en personne ne lui aban-

tole.

donnât sans résistance les hauteurs du CapiCar nul ne peut résister à la félicité, à moins qu'il ne désire être malheureux, ce qui
est impossible.

la demander à tous les que demande-t-on autre chose à quelque dieu que ce soit, sinon la félicité ou ce qu'on croit pouvoir y contribuer? Si donc il dépend de la Félicité de se donner à qui bon lui semble, ce dont on ne peut

lieu

de

Et en

effet

douter qu'en doutant qu'elle soit déesse, n'estce pas une folie de demander la félicité à toute
autre divinité, quand on peut l'obtenir d'ellemême? Ainsi donc il est prouvé qu'on devait lui donner une place éminente et la mettre

Assurément donc, Jupiter n'en
égard
les dieux. et

userait pas

comme firent à son

Mars

et

Terme

la déesse Juventas,

qui re-

fusèrent nettement de lui céder la place, bien

en effet, dans les historiens romains, que Tarquin, lorsqu'il voulut bâtir le Capitole en l'honneur de Jupiter, voyant la place la plus convenableoccupéeparplusieurs autres dieux, et n'osant en disposer sans leur agrément, mais persuadé en même temps que ces dieux ne feraient pas difficulté de se déplacer pour un dieu de celte importance et qui était leur roi, s'enquit par les augures de leurs dispoqu'il soit leur

ancien

et leur roi.

On

lit,

au-dessus de tous les dieux. Si j'en crois une tradition consignée dans les livres des païens,
les

honneur
qui
ils

anciens Romains avaient en plus grand je ne sais quel dieu Summanus ', à
attribuaient les foudres de la nuit, que

Jupiter lui-même,

qui ne présidait qu'aux

foudres du jour; mais depuis qu'on eut élevé à Jupiter un temple superbe et un lieu éminent, la beauté et ta magnificence de l'édifice attirèrent tellement la foule, qu'à peine au-

jourd'hui se trouverait-il
dis pas qui ait

sitions

;

tous consentirent à se retirer, excepté
:

j'ai déjà dits Mars, Terme et Juventas; de sorte que ces trois divinités furent

ceux que

admises dans
présentations

le Capitole,
si

mais sous des reles plus

obscures qu'à peine

doctes savaient les y découvrir. Je dis donc que Jupiter n'eût pas agi de celte façon, ni
traité la Félicité

un homme, je ne entendu parler du dieu Summanus, car il y a longtemps qu'on n'en parle plus, mais qui se souvienne même d'avoir jamais lu son nom. Concluons que la Félicité n'étant pas une déesse, mais un don de Dieu, il ne reste qu'à se tourner vers Celui qui seul peut la donner, et à laisser là cette multitude
de faux
les

comme
et

il

fut traité
;

par Mars,

Terme

Juventas

lui-même mais assuré-

dieux adorée

par

une multitude
par l'obstination

d'hommes insensés, qui
dons de Dieu
*

travestissent en dieux

et offensent

' 11 parait que ce nom est d'origine étrusque, et que les grands dieux étaient appelés Consentes et Complices à cause de l'harmonie de leurs mouvements célestes. Voyez Varron, d'après Arnobe, Contr. f/ent., lib. m, p. 117, etVUisl. firs relig. de l'antù/., parCreuzcret Guignant, liv. 5, ch. 2, sect. 2.

Cette tradition sur le dieu Summanus est en effet rapportée par Pline l'Ancien, Bist, nat., lib. Il, cap. 53. Cicéron [De rf/Vjn., lib. cap. i), et Ovide [Fastes, lib. VI, v. 731 et 732) parlent aussi du dieu Summanus, qui n'était peut-être pas différent de Pluton.
i

Sfi

LA CITE DE DIEU.
lui

dons.

d'une volonté superbe le dispensateur de ces Il ne peut manquer en effet d'être malheureux celui qui sert la Félicité comme une
la féli-

donner

la félicité

;

si le

vérité animait

en

effet

les

sentiment de cette adorateurs de cette
desquelles
ils

multitude de divinités, à
plaçaient Jupiter
oïl ils
;

la tète

déesse et abandonne Dieu, principe de
cité,

si

enfin, dans l'ignorance
la féli-

semblable à un homme qui lécherait du pain en peinture, au lieu de s'adresser à qui possède du pain véritable.

étaient

du principe qui dispense

cité, ils se

sont accordés à lui donner le

nom

de leurs désirs, je dis qu'ils ont assez montré par là que Jupiter était incal'objet

de

même

CHAPITRE XXIV.
QUELLES RAISONS FONT VALOIR LES PAÏENS POUR SE JUSTIFIER d'adorer LES DONS DIVINS COMME DES DIEUX.

pable, à leurs propres yeux, de procurer la félicité véritable,

mais

qu'il fallait l'attendre

de

cet autre

principe

qu'ils

croyaient

devoir

honorer sous
clus qu'en
est

le nom même de félicité. Je consomme ils croyaient que la félicité

Voyons maintenant les raisons des païens Peut-on croire, disent-ils, que nos ancêtres eussent assez peu de sens pour ignorer que la Félicité et la Vertu sont des dons divins et non des dieux? mais comme ils savaient aussi que nul ne peut posséder ces dons à moins de les tenir de quelque dieu, faute de connaître les noms des dieux qui président aux divers objets qu'on peut désirer, ils les appelaient du nom de ces objets mêmes, tantôt avec un léjjer
:

comme de bellum, guerre, ils Bellone; de cunce, berceau, Cunina; de seges, moisson, Segetia de pomum, fruit,
changement,
ont
fait
;

qu'ils ne connaischerche donc ce dieu, qu'on l'adore, et cela suffit. Qu'on bannisse la troupe tumultueuse des démons, et que le vrai Dieu suffise à qui suffit la félicité. S'il se rencontre un homme, en effet, qui ne se contente pas d'obtenir la félicité en partage, je veux bien que celui-là ne se contente pas d'adorer le dispensateur de la félicité mais quiconque ne demande autre chose que d'être heureux (et en vérité peut-on porter plus loin ses désirs?) doit servir le Dieu à qui seul il appartient de donner le bonheur. Ce Dieu

un don de quelque dieu
Qu'on
le

saient pas.

;

Bubona'; et tantôt comme quand ils ont nommé Pecunia la déesse qui donne l'argent, sans penser toutefois que l'argent fût une divinité et de même, Vertu la déesse qui donne la vertu; Honos, le dieu qui donne
boves, bœufs,

Pomone; de

n'est pas celui
s'ils

qu'ils

nomment

Jupiter; car
le

sans aucun changement,

reconnaissaient Jupiter pour

principe
le

de

la félicité, ils

ne chercheraient pas, sous

;

de Félicité, un autre dieu ou une autre déesse qui pût le leur assurer. Ils ne mêleraient pas d'ailleurs

nom

au culte du

roi des dieux

l'honneur
concorde,
Félicité
félicité

;

Concordia,

la

déesse qui donne la

les plus sanglants outrages, et n'adoreraient

et Victoria,

toire. Ainsi, disent-ils,
est

donne la vicquand on croit que la une déesse, on n'entend pas la
celle qui
le

pas en lui l'époux adultère, le ravisseur l'amant impudique d'un bel enfant.

et

qui la

qu'on obtient, mais donne.

principe divin

CHAPITRE XXVI.
DES JEUX SCÉNIQUES INSTITUÉS PAR LES PAÏENS SUR l'ordre de LEURS DIEUX.

CHAPITRE XXV.
ON NE DOIT adorer QU'UN DIEU, QUI EST l'UNIQUE DISPENSATEUR DE LA FÉLICITÉ, COMME LE SENTENT CEUX-LA MÊMES QUI IGNORENT SON NOM.
Acceptons cette explication ; ce sera peutêtre un moyen de persuader plus aisément ceux d'entre les païens qui n'ont pas le cœur
endurci. Si l'humaine faiblesse n'a pas laissé de reconnaître qu'un dieu seul peut
tout à
fait
' Bubona vient de bobm, abl. plur. de hos. Saint Augustin est le seul écrivain qui, à notre counaissauce, ait parlé de la déesse Bubona. revient au ch. 34, y

Ce sont
poétiques

là,
:

«

nous dit Cicéron ', des fictions Homère, ajoute-t-il, transportait

«chez
« «

les

dieux les faiblesses des
les

hommes;

j'aimerais

mieux qu'il eût transporté chez les
perfectionsdesdieux». Juste ré-

hommes
un

flexion d'un grave esprit, qui n'a
plaisir

pu voirsans déles

poêle prêter des crimes à la divinité.

Pourquoi donc les plus doctes entre

païens

mettent-ils au rang des choses divines les jeux

scéniques où ces crimes sont débités, chantés, joués et célébrés pour faire honneur aux dieux?
C'est ici
'

que Cicéron aurait dû
V,

se récrier,

non

11

Tiiscul. ijiiœst., lib,

cap. 26.

LIVRE

IV.

A QUI EST DUE LA GRANDKUR DES ROMAINS.
dorant on adorait
les

87

contre les fictions des poëtes, mais contre les
institutions des ancêtres! Mais ceux-ci, à leur

comment
l'ait

croire

démons. Et maintenant, que ce soit Jupiter qui ait

tour, n'auraiunt-iis pas eu raison de répliquer

:

De quoi nous accusez-vous ? Ce sont les dieux eux-mêmes qui ont voulu que ces jeux fussent
établis

fondé l'empire romain, qui l'ait agrandi, qui conservé, lui plus vil, à coup sûr, que le
dernier des Romains révoltés deces infamies?
Aurait-il

parmi

les

institutions

de leur culte,

qui

les

ont demandés avec instance et avec
(jui rious

de

si

donné le bonheur, celui qui recevait malheureux hommages et qui, si on les

menaces,

ont sévèrement punis d'y

lui refusait, se livrait à

un courroux plus mal-

moindre détail, et ne se sont apaisés qu'après avoir vu réparer cette négligence. Et, en effet, voici ce que l'on rapporte comme un de leurs beaux faits Un paysan
avoir néj^ligé le
'
:

heureux encore ?

CHAPITRE XVn.
DES TROIS ESPÈCES DE DIEUX DISTINGCÉS PAR LE PONTIFE SCÉVOLA.
Certains auteurs rapportent que le savant ' distinguait les dieux en trois

nommé

Titus Latinius, reçut en songe l'ordre

au sénat de recommencer les jeux, le premier jour où on les avait célébrés, un criminel avait été conduit au supplice en présence du peuple, triste incident qui avait déplu aux dieux et troublé pour eux le plaisir du spectacle. Latinius, le lendemain,
d'aller dire

parce que,

pontife Scévola

espèces, l'une introduite par les poëtes, l'autre par les philosophes, et la troisième par
les

à son réveil, n'ayant pas osé obéir, le

même

pohtiques. Or, disait-il, les dieux de la première espèce ne sont qu'un pur badinage

commandement

lui fut fait la

nuit suivante,

mais d'une façon plus sévère; car, comme il n'obéit pas pour la seconde fois, il perdit son fils. La troisième nuit, il lui fut dit que s'il
n'était pas docile,

d'imagination, où l'on attribue à la divinité ce qui est indigne d'elle et quant aux dieux
;

seconde espèce, il ne conviennent pas aux Etats, soit parce qu'il est inutile de les
de
la

lui était réservé.

un châtiment plus terrible Sa timidité le retint encore,
et

connaître, soit parce que cela peut être préjudiciable aux peuples. Pour moi, je n'ai

et

il

tomba dans une horrible
il

dangereuse

rien à dire des dieux inutiles; cela n'est pas de

maladie. Ses amis lui conseillèrent alors d'avertir les magistrats, et
se décida h se faire

porter en litière au sénat, où
tôt

il n'eut pas plusonge en question qu'il se trouva parfaitement guéri et put s'en retourner à

raconté

le

grande conséquence, puisqu'en bonne jurisprudence, ce qui est superflu n'est pas nuisible; mais je demanderai quels sont les dieux dont la connaissance peut être préjudiciable aux peuples? Selon le docte pontife, ce sont
Hercule, Esculape, Castor et Pollux, lesquels ne sont pas véritablement des dieux, car les
savants déclarent qu'ils étaient
qu'ils ont

pied. Le sénat, stupéfait d'un

si grand miracle, ordonna une nouvelle célébration des jeux,


ces

l'on ferait quatre fois plus de dépenses.

hommes

et

Quel

homme

de bon sens ne reconnaîtra que
païens, asservis à la

malheureux
la

domina-

tion des démons, dont on ne peut être délivré

que par

grâce de Notre-Seigneur Jésus-

de l'humanité. Qu'est-ce à dire, sinon que les dieux adorés par le peuple ne sont que de fausses images, le vrai Dieu n'ayant ni âge, ni sexe,
le tribut

payé à

la

nature

Christ, étaient forcés de

donner à leurs dieux

ni corps? Et c'est cela

que Scévola veut

laisser

des spectacles dont l'impureté était manifeste? On y représentait en effet, par
l'ordre

immondes
du

ignorer aux peuples, justement
c'est la vérité. Il croit

parce que

sénat, contraint

lui-même d'obéir

aux dieux, ces mêmes crimes qui se lisent dans les poëtes. D'infâmes histrions y figuraient

donc qu'il est avantageux aux Etats d'être trompés en matière de religion, d'accord en ce point avec Varron,
qui s'en explique très -nettement dans son livre des choses divines. Voilà une sublime
religion, et bien capable de sauver le faible

un Jupiter adultère et ravisseur, et ce spectacle était un honneur pour le dieu et un moyen de propitiation pour les hommes. Ces crimes étaient-ils une fiction? Jupiter aurait dû s'en indigner. Elaient-ils réels et Jupiter
s'y complaisait-il ?
'

qui implore d'elle son salut!
présenter la vérité qui doit
le

Au

lieu de lui

sauver, elle es-

time qu'il faut
'

le

tromper pour son bien.

il

est clair alors

qu'en

l'aqu'il
<i

Od peut

voir ce récit dans Tite-Live,
lili.)

Valère-Maxime

et Cicéron.

C'est ce Scévola dont parle Cicéron {De orat., lib. I, cap. 39), et appelle « le plus éloquent parmi les jurisconsultes, et le plus
»,

.

{Be

divin., cap.

docte panui les orateurs éloquents

88

LA CITE DE DIEU.
eu un
tel

Quant aux dieux des poètes, nous apprenons à la même source que Scévola les rejette, comme ayant été défigurés à tel point qu'ils ne méritent pas même d'être comparés à des honunes de quelque probité. L'un est représenté comme

pouvoir,

ils

en auraient usé de pré-

férence en

faveur des Grecs, qui leur ont

un

voleur, l'autre

comme un
:

adultère; on ne

que des actions et des paroles déshonnêtes ou ridicules trois déesses se disputent le prix de la beauté, et les deux rivales de Vénus ruinent Troie pour se venger de leur défaite Jupiter se change en cygne ou en taureau pour jouir d'une femme on voit une déesse qui se marie avec un homme, et Saturne ijui dévore ses enfants; en un mot, il n'y a pas d'action monstrueuse et de vice imaginable qui ne soit imputé aux dieux, bien qu'il n'y ait rien de plus étranger que tout cela à la nature divine. grand pontife Scévola abolis ces jeux, si lu en as le pouvoir; défends au peuple un culte où l'on se plaît à admirer des crimes, pour avoir ensuite à les imiter. Si le peuple te répond que les ponleur prête
; ; 1

rendu, en cette partie du culte, de beaucoup plus grands honneurs eux qui ont consenti à s'exposer eux-mêmes aux mordantes satires dont les poètes déchiraient les dieux, et leur ont permis de dilïamcrtous les citoyens à leur
,

gré; eux enfin qui, loin détenir les comédiens

pour infâmes,

les

ont jugés dignes des pre-

mières fonctions de l'Etat. Mais tout comme les Romains ont pu avoir de la monnaie
d'or sans adorer le dieu

Anrinus
la

;

ainsi

ils

n'eussent pas laissé d'avoir de

monnaie
De

d'argent et de cuivre, alors

même

qu'ils n'eus-

sent pas adoré Argentinus et ^sculanus.

même,
son,
il

sans pousser plus avant la comparai-: leur était absolument impossible de
la

parvenir à l'empire sans
tandis que,
s'ils

volonté de Dieu,

eussent ignoré ou méprisé
,

cette foule de fausses divinités

ne connaisleur

sant que le seul vrai Dieu et l'adorant avec

une

foi

sincère et de bonnes

mœurs,

em-

eux-mêmes sont les instituteurs de ces jeux, demande au moins aux dieux qui leur
tifes

ont ordonné de
les exiger
;

les

établir, qu'ils cessent

de

ou plus petit, eiit été meilleur, et n'eussent-ils pas régné sur la terre, ils seraient certainement parvenus au
pire sur la terre, plus grand

car enfin ces jeux sont mauvais, tu
ils

royaume

éternel.

en conviens,

sont indignes de la majesté

divine; et dès lors l'injure est d'autant plus

CHAPITRE XXIX.
DE LA FAUSSETÉ DU PRÉSAGE SUR LEQUEL LES ROMAINS FONDAIENT LA PUISSANCE ET LA STABILITÉ DE LEUR EMPIRE.

grande qu'elle doit rester impunie. Mais les dieux ne t'écoutent pas ou plutôt ce ne sont pas des dieux, mais des démons; ils enseignent le mal, ils se complaisent dans la turpitude loin de tenir à injure ces honteuses fictions; ils se courrouceraient, au contraire, si on ne les étalait pas publiquement. Tu invoquerais en vain Jupiter contre ces jeux, sous prétexte que c'est à lui que l'on prête le [dus de crimes; car vous avez beau l'appeler le chef et le maître de l'univers, vous lui faites vous-même la plus cruelle injure, en le confondant avec tous ces autres dieux dont vous
; ;

Que

dire de ce beau présage qu'ils

ont cru

voir dans la persistance

Terme

et

de

la

dieux Mars et déesse Juventas, à ne pas céder
des

la place

dites qu'il est le roi.

au roi des dieux? Cela signifiait, selon eux, que le peuple de Mars, c'est-à-dire le peuple romain, ne quitterait jamais un terque, grâce au dieu rain une fois occupé Terme, nul ne déplacerait les limites qui terenfin que la déesse Juvenminent l'empire tas rendrait la jeunesse romaine invincible.
; ' ;

Mais alors,

comment pouvaient -ils
le

à

la fois

CHAPITRE XXYIII.
si

reconnaître en Jupiter

roi des dieux et le

LE CULTE DES DIEUX A ÉTÉ UTILE AUX ROMAINS

protecteur de l'emjjîre, et accepter ce présage

POUR ÉTABLIR ET ACCROÎTRE LEUR EMPIRE.
Ces dieux que l'on apaise ou plutôt que l'on accuse par de semblables honneurs, et
,

au

nom

des divinités

qui faisaient gloire de

lui résister?

Au

surplus,

que

les

dieux aient
,

résisté

en

eflèt

à Jupiter, ou

non

peu imles

porte; car, supposé que les païens disent vrai,
ils

qui seraient moins coupables de se plaire au spectacle de crimes réels que de forfaits supposés, n'ont donc pu en aucune façon agrandir ni conserver l'empire romain. S'ils avaient

n'accorderont

certainement pas que

dieux, qui n'ont point voulu céder à Jupiter,
'

Le dieu Terme

présidait

aux limites (en

latin

termini) des pro-

priétés et des empires.

,

LIVRE

IV.

A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS.
il

89

aient cédé à Jésus-Christ. Or,

est

certain

que Jésus-Christ a pu

les
,

chasser, non-seule-

Julien et à la détresse de Jovien, son successeur. Les plus sages et les plus clairvoyants

ment de
pire

leurs

temples

mais du cœur des
Ce n'est pas
Jésus-Christ
les livres

parmi
ils

les

Romains savaient
pour

tout cela; mais
lutter contre des

croyants, et cela sans que les bornes de l'em-

étaient trop faibles

romain aient
:

été changées.

tout

avant l'Incarnation de
les

superstitions enracinées par l'habitude, outre qu'eux-mêmes croyaient que la nature avait
droit à

avant que

païens n'eussent écrit

un

culte, qui
et

n'appartient en vérité

que nous

citons,

mais après l'époque assignée
les

qu'au maître
« «
«

au

roi

de

la

nature

:

«

Adora-

à ce prétendu présage, c'est-à-dire après le

leurs de la créature»,
plutôt

comme

dit l'Apôtre,

règne de Tarquin,
elles pas

armées romaines,
prendre
la luite,

|)lu-

sieurs fois réduites à

n'ont-

convaincu

la

science des augures de

fausseté

?

En
et

dépit de la déesse Juventas,

du

dieu Mars

du dieu Terme,

le

peuple de
lors de

Mars a été vaincu dans

Rome môme,
été resserrées,

l'invasion des Gaulois, et les bornes qui ter-

que du Créateur, qui est béni dans ». 11 était donc nécessaire que la grâce du vrai Dieu envoyât sur la terre des hommes vraiment saints et pieux, capables de donner leur vie pour établir la religion vraie, et pour chasser les religions fausses du milieu des vivants.
tous les siècles
'

minaient l'empire ont
bre de
cités.

au temps

d'Annibal, par la défection d'un grand

nom-

CHAPITRE XXX.
CE QUE PENSAIENT, DE LEUR PROPRE AVEU, LES PAÏENS EUX-MÊMES TOUCHANT LES DIEUX DU

Ainsi se sont évanouies les belles
et
il

promesses de ce grand présage,

n'est resté

que

la

seule rébellion,

non

pas de trois divi-

mais de trois démons contre Jupiter. Car on ne prétendra pas apparemment que ce soit la même chose de ne pas quitter la place qu'on occupait et de s'y réintégrer. Ajoutez même à cela que l'empereur Adrien changea depuis, en Orient, les limites de l'empire romain, par la cession qu'il lit au roi de
nités,

PAGANISME.
Cicéron, tout augure qu'il était % se

moque
livrent

des augures et
la

gourmande ceux qui

Perse de trois belles provinces, l'Arménie,
;

la

conduite de leur vie à des corbeaux et à des corneilles \ On dira qu'un philosophe de l'Académie, pour qui tout est incertain, ne peut faire autorité en ces matières. Mais dans son traité De la nature des dieux, Cicéron introduit au second livre Q. Lucilius Balbus *, qui, après avoir assigné aux superstitions une origine naturelle et philosoi)hique, ne laisse
pas de s'élever contre l'institution des idoles
et
«

Mésopotamie et la Syrie en sorte qu'on dirait que le dieu Terme, gardien prétendu des limites de l'empire, dont la résistance à Jupiter avait donné lieu à une si flatteuse prophétie, a plus appréhendé d'offenser Adrien que le roi des dieux. Je conviens que les provinces un instant cédées furent dans la suite réunies à l'empire, mais depuis, et presque de
notre temps,
le

contre les opinions fabuleuses
vous,
nir
dit-il,

:

comment on

est parti

« Voyezde bonnes

« et utiles
«
a.

découvertes physiques, pour en vedes dieux imaginaires et faits à plaisir ?

dieu

Terme

traint de reculer, lorsque

a encore été conl'empereur Julien, si

«
M
ce

adonné aux oracles des faux dieux, mil le feu témérairement à sa flotte chargée de vivres; le défaut de subsistances, et peu après la blessure et la mort de l'empereur lui-même, réduisirent l'armée à une telle extrémité, que pas un
si par un traité de paix bornes del'emjiire où elles sont aujourd'hui ; traité moins onéreux sans doute que celui de l'empereur Adrien, mais

Telle est la source d'une infinité de fausses opinions, d'erreurs pernicieuses et de superstitions ridicules. On sait les difl'érentes

« «

figures de ces dieux, leur âge, leurs habillements, leurs ornements , leurs généalo-

« gies,

leurs mariages, leurs alliances
lait

«cela
«
«

, tout à l'image de l'humaine fragilité.
,

soldat n'eût échappé,

Ou

les
,

dépeint avec nos passions

amou-

on n'eût remis

les

reux

chagrins

,

colères

;

on leur attribue

«

même
^^om.
" ' * I,

des guerres et des combats, non-seu25.

dont

les

conditions

n'étaient pas

,

tant s'en

C'est Cicéron

lui-même qui

le déclare,
ii,

Du

lefj., lib. ii,

donc un vain présage que la résistance du dieu Terme, puisque après avoir tenu bon contre Jupiter, il céda
faut, avantageuses. C'était

cap. 8.

Voyez
Dans

Cicéron,

De

divin., lib.

cap. 37.

de Cicéron sur la nature des dieux, les trojs grandes écoles du temps sont représentées Balbus parle au nom de l'école stoïcienne, Velleius au nom de l'école épicurienne, et Cotta
le
:

dialogue

qui laisse voir

depuis à

la

volonté d'Adrien, à la témérité de

derrière lui Cicéron, c.tprime

les incerliludes

de

la

nouvelle Académie.

90
« a B «
«

LA CITÉ DE DIEU.
CHAPITRE XXXI.
VARUON A REJETÉ LES SDPERSTITIONS POPULAIRES ET RECONNU QU'lL NE FAUT ADORER Qt'UN SEUL DIEU SANS ÊTRE PARVENU TOUTEFOIS A LA CONNAISSANCE DU DIEU VÉRITABLE.
,

lement lorsque, partagés entre deux armées ennemies, comme dans Homère, les uns sont pour celle-ci, et les autres pour celle-là; mais encore quand ils combattent pour leur projjre compte contre les Titans ou les
Certes, il y a bien de la folie et à débiter et à croire des fictions si vaines et si mal fondées ^ ». Voilà les aveux des dé'.

« «
B

Géants

fenseurs du paganisme.
tion,

Il

est vrai

qu'après
supei'sli-

Varron, que nous avons vu au reste, et non un préjugé qu'il n'approuvait pas, et placer les jeux scéniques
sans regret, se soumettre à

avoir traité toutes ces croyances

de

Balbus eu veut distinguer

la religion

au rang des choi^es divines, ce même Varron ne confesse-t-il point dans plusieurs passages,

véritable, qui est

pour

lui, à ce qu'il paraît,
:

il

recommande d'honorer
de

les

dieux, que
culte de son

dans
B

la

doctrine des stoïciens

«
B « a a

pas seulement les nos ancêtres mômes qui ont séparé la religion de la superstition. En effet, ceux qui passaient toute la journée en prières et en sacrifices pour obtenir que leurs enfants

Ce ne sont pbilosophes, dit-il, mais
«

le culte

Rome
s'il
il

n'est point

un

choix, et que,

avait à fonder

une nouvelle
la consécra-

république,

se guiderait,

pour

tion des dieux et des
lois de la nature peuple déjà vieux,
?
il

noms

des dieux, sur les

Mais étant né chez un
est obligé, dit-il,

de s'en

leur survécussent

% furent appelés super-

tenir aux traditions de l'antiquité; et son but,

« stitieux ». Qui ne voit ici que Cicéron, craignant de heurter le préjugé public, fait tous ses efforts pour louer la religion des ancêtres, et pour la séparer de la superstition, mais

en recueillant
bien loin de

les

noms

et les

surnoms des

dieux, c'est de porter le peuple à la rehgion,
la lui

rendre méprisable. Par où
fait

ce pénétrant esprit nous

assez

comprendre
il

sans pouvoir y parvenir? En effet, si les anciens Romains ajjpelaient superstitieux ceux

que dans son

livre sur la religion

ne

dit pas

tout, et qu'il a pris soin

de

taire,

non-seule-

qui passaient les jours en prières et en sacrifices,

ment
rait

ce qu'il trouvait déraisonnable, mais ce

ceux-là ne l'étaient-ils pas également, qui

avaient imaginé ces statues dont se
vers
leurs généalogies

moque

Ci-

céron, ces dieux d'âge et d'habillements di,
,

leurs mariages et
ces

leurs alliances?

Blâmer

usages

comme

superstitieux, c'est accuser de superstition les

anciens qui les ont établis; l'accusation re-

tombe

même

ici

sur l'accusateur qui, eu

dépit de la liberté d'esprit

il

essaie d'at-

teindre en paroles, était obligé de respecter

en

fait les

objets de ses risées, et qui lût resté
le

aussi

muet devant

peuple qu'il est disert et

abondant en ses écrits. Pour nous, chrétiens, rendons grâces, non pas au ciel et à la terre, comme le veut ce philosophe, mais au Seigneur, notre Dieu, qui a fait le ciel et la terre, de ce que par la profonde humilité de JésusChrist, par la prédication des Apôtres, par la
foi

le paraître au peuple. On pourprendre ceci pour une conjecture si Varron lui-même, parlant ailleurs des religions, ne disait nettement qu'il y a des vérités que le peuple ne doit pas savoir, et des impostures qu'il est bon de lui inculquer comme des vérités. C'est pour cela, dit-il, que les Grecs ont caché leurs mystères et leurs initiations dans le secret des sanctuaires. Varron nous livre ici toute la politique de ces législateurs réputés sages, qui ont jadis gouverné et cependant rien les cités et les peuples n'est plus fait que cette conduite artificieuse pour être agréable aux démons, à ces esprits

qui aurait pu

,

;

de malice qui tiennent également en leur puissance et ceux qui trompent et ceux qui
sont trompés, sans qu'il y ait un autre moyen d'échapper à leur joug que la grâce de Dieu

des martyrs, qui sont morts pour la vérité, mais qui vivent avec la vérité, il a détruit dans les cœurs religieux et aussi dans les temples, ces superstitions que Balbus ne condanuie qu'en balbutiant.
,

par Jésus-Christ Notre-Seigneur.

Ce

même

auteur, dont la pénétration égale

dit encore que ceux-là seuls lui semblent avoir compris la nature de Dieu, qui ont reconnu en lui l'âme qui gouverne le
la science,

*

Voyez

le récit

de ces combats dans la Thi;o(jonie d'Hésiode,
il,

monde par le mouvement et l'intelligence '. On peut conclure de la que, sans posséder en'

-

Cicéron.

De
dit

»«ï, flfor.y lib.
;

cajj. 28.

Le texte
Cicéron.

Ut

iupt'rstites

estent.

D'où superstitio, suivant

c'est la doctrine de l'école stoïcienne.
II.

Voyez

Cicéron, iJc nat.

tleur., lib,

,

LIVRE

IV.

A QUI EST DUE LA GRANDEUR DES ROMAINS.
par
le

91

coie lu vérité, car le vrai Dieu n'est pas une âme, mais le Créateur de l'âme, Varron toutefois, s'il eût pu secouer le joug de la cou-

don du

Saint-Esprit descendu sur nou:;.

CHAPITRE XXXII.
DANS QUEL INTÉRÊT LES CHEFS d'ÉTAT ONT MAIN-

tume, eût reconnu et proclamé ([u'on ne doit qui gouverne le adorer qu'un seul Dieu
,

monde

par

le

mouvement

TENU PARMI LES PEUPLES DE FAUSSES RELIGIONS.

et riiitelligence

;

de sorte que toute la question entre lui et nous serait de lui prouver que Dieu n'est point une âme, mais le Créateur de l'âme. Il ajoute que les anciens Romains, pendant plus de cent soixante-dix ans, ont adoré les dieux sans en faire aucune image '.« Et si cet usage »
dit-il, « s'était

Varron

dit encore,

au sujet de

la

génération

des dieux, que les peuples s'en sont plutôt

rapportés aux poètes qu'aux ])hilosophes, et que c'est pour cela que les anciens Romains

ont admis des dieux mâles et femelles, des

maintenu, le culte qu'on leur «rend en serait plus pur et plus saint ». 11

dieux qui naissent

allègue

même,

entre autres preuves, à l'appui

de son sentiment, l'exemple du peuple juif, et conclut sans hésiter que ceux qui ont donné les premiers au peuple les images des dieux,
ont détruit la crainte et augmenté l'erreur, persuadé avec raison que le mépris des dieux
devait être la suite nécessaire de l'impuissance

et qui se marient. Pour moi, je crois que l'origine de ces croyances est dans l'intérêt qu'ont eu les chefs d'Etat à tromper le peuple en matière de religion en
;

cela imitateurs fidèles des
raient, et qui n'ont pas

démons

qu'ils ado-

de plus grande passion

que de tromper les hommes. De même, en effet, que les démons ne peuvent posséder que ceux
qu'ils abusent, ainsi ces faux sages,

semblables

de leurs simulacres.
ont
fait

En ne

disant pas qu'ils

aux démons, ont répandu parmi
sous
le

les

hommes,

naître l'erreur, mais qu'ils l'ont aug-

mentée, il veut faire entendre qu'on était déjà dans l'erreur à l'égard des dieux, avant même
y eût des idoles. Ainsi, quand il soutient que ceux-là seuls ont connu la nature de Dieu, qui ont vu en lui l'âme du monde, et que la
qu'il

de religion, des croyances dont la fausseté leur était connue, afin de resserrer les liens de la société civile et de soumettre
plus aisément les peuples à leur puissance.
Or,

nom

comment

des

hommes

faibles et ignorants

auraient-ils

pu

résister à la

double imposture

religion en serait plus pure,

s'il

n'y avait
il

des chefs d'Etat et des

démons conjurés?

point d'idoles, qui ne voit combien

a appro-

eu quelque pouvoir contre une erreur enracinée depuis tant de siècles, je ne doute point qu'il n'eût recommandé d'adorer ce Dieu unique par qui il croyait le monde gouverné, et dont il voulait le culte pur de toute image; peut-être même, se trouvant si près de la vérité, etconsidérant la nature changeante de l'âme, eût-il été
ché de
la vérité ? S'il avait

CHAPITRE XXXIll.
LA

DURÉE DES EMPIRES ET DES ROIS NE DÉPEND

QUE DES CONSEILS ET DE LA PUISSANCE DE DIEU.

Ce Dieu donc, auteur
félicité,

et dispensateur

de

la

parce qu'il est

le

seul vrai Dieu, est

amené

à

reconnaître

que

le

vrai

Dieu,

Créateur de l'âme elle-même, est
essentiellement immuable.
S'il

un
en

principe
Pro-

est ainsi,

on peut croire que dans

les conseils

de

la

vidence toutes les railleries de ces savants

hommes

contre la pluralité des dieux étaient

moins destinées à ouvrir les yeux au peuple qu'à rendre témoignage à la vérité. Si donc
nous citons leurs ouvrages, c'est pour y trouver une arme contre ceux qui s'obstinent à ne pas reconnaître combien est grande et tyrannique la domination des démons, dont nous sommes délivrés par le sacrifice unique du sang précieux versé pour notre salut, et
*

Comp. Plutaniue, Vie de Numa,

ch, 8.

royaumes de la bons et aux méchants. Il les donne, terre aux non pas d'une manière fortuite, car il est Dieu et non la Fortune, mais selon l'ordre des choses et des temps qu'il connaît et que nous ignorons. Ce n'est pas qu'il soit assujéti en esclave à cet ordre loin de là, il le règle en maître et le dispose en arbitre souverain. Aux bons seuls il donne la félicité car, qu'on soit roi ou sujet, il n'importe, on peut également mais la posséder comme ne la posséder pas n'en jouira pleinement que dans cette vie nul supérieure où il n'y aura ni maîtres ni sujets. Or, si Dieu donne les royaumes de la terre aux bons et aux méchants, c'est de peur que ceux de ses serviteurs dont l'âme est encore jeune et peu éprouvée, ne désirent de tels obaussi le seul qui distribue les
;
:

;

,

92
jets

LA CITÉ DE DIEU.

comme

des récompenses de la vertu et des
le secret
le

Liens d'un grand prix. Voilà tout l'Ancien Testament qui cachait
sous ses figures.
la terre,

de

Nouveau
compre-

On y

promettait les biens de
spirituelles
le

une déesse Mannia manne du ciel, ni d'invoquer les Nymphes quand, du rocher frappé par Moïse, jaillit une source pour les
sèrent point

d'adorer

quand

ils

reçurent

la

mais

les

âmes

désaltérer.

Ils

firent

la

guerre sans
;

les folles et s'ils

proclamer hautement, que ces biens temporels figuraient ceux de l'éternité, et elles n'ignoraient pas en quels dons de Dieu consiste la félicité véritable.

naient déjà, quoique sans

cérémonies de Mars

et de Bellone

ne

furent pas, j'en conviens, victorieux sans la
Victoire, ils virent en elle, non une déesse, mais un don de leur Dieu. Enfin ils ont eu des moissons sans Segetia, des bœufs sans Bubona, du miel sans Mellona, et des fruits sans Pomone et, en un mot, tout ce que les Romains imploraient de cette légion de divi'

CHAPITRE XXXIV.
LE ROYAIME DES
JL'IFS

;

FUT INSTITIÉ PAR LE VRAI

DIEU ET PAR

Ll'l MAINTENU, TANT QU'iLS PERSÉVÉRÈRENT DANS LA VRAIE RELIGION.

nités, les Juifs l'ont obtenu, et

d'une façon

Au
et

surplus, pour montrer que c'est de lui,
cette

non de

multitude de faux dieux ado-

rés par les Romains,

que dépendent

les

biens

beaucoup plus heureuse, de l'unique et véritable Dieu. S'ils ne l'avaient point oifensé en s'abandonnant à une curiosité impie, qui, pareille à la séduction des arts magiques, les entraîna vers les dieux

de la terre, les seuls où aspirent ceux qui n'en peuvent concevoir de meilleurs, Dieu voulut que son peuple se multipliât prodigieusement en Egypte, d'où il le tira ensuite par des moyens miraculeux. Cependant les femmes
juives n'invoquaient point la déesse Lucine,

étrangers et vers les

idoles, et finit par leur faire verser le sang

de

Jésus-Christ, nul doute qu'ils n'eussent main-

tenu leur empire, sinon plus vaste, au moins plus heureux que celui des Romains. Et maintenant les voilà dispersés à travers les nations,

quand Dieu sauva

leurs enfants des

mains des

par un

effet

de

la

providence du seul vrai
la

Egyptiens qui les voulaient exterminerions '. Ces enfants furent allaités sans la déesse Ru-

Dieu, qui a voulu que nous pussions prouver

par leurs livres que
lition des sacrifices

destruction des idoles,

mina, et mis au berceau sans la déesse Cunina. Ils n'eurent pas besoin d'Educa et de Potina pour boire et pour manger. Leur premier âge
fut soigné sans le secours des dieux enfantins
ils
;

des autels, des bois sacrés et des temples, l'abo;

événements
car
si

,

dont nous

en un mot que tous ces sommes aujourd'hui
;

témoins, ont été depuis longtemps prédits

dieux conjugaux, et s'unirent à leurs femmes sans avoir adoré
se
les

marièrent sans

Priape. Bien qu'ils n'eussent pas invoqué Nep-

tune, la

mer
15.

s'ouvrit devant eux, et elle ra-

on ne les lisait que dans le Nouveau Testament on s'imaginerait peut-être que nous les avons controuvés. Mais réservons ce qui suit pour un autre livre, celui-ci étant déjà
,

mena
^

ses flots sur les Egyptiens. Ils
I,

ne

s'avi-

assez long.
*

Exod.

Voyez

plus bas, chap. 10 et suiv.

LIVRE CINQUIÈME.
Saint Aiiguslin discute d'abord
la

question du fatalisme, pour coutuiidre ceux qui expliquaient
l'attrilHiaient à la protection

la

prospérité de

l'empire romain

par

le

fatum,
la

comme

il

a fait

précédemment pour ceux qui
il

des faux dieux.

Amené

de

la

sorte à

prouve qu'elle n'ùte point le libre arbitre de notre volonté. Il parle ensuite des anciennes mœurs des Romains, et fait comprendre par quel mérite ou par quel arrêt de la divine justice ils ont obtenu, pour l'accroisseinent de leur empire, l'assistance du vrai Dieu qu'ils n'adoraient pas. Enfin il enseigne en quoi des empereurs cbrétiens doivent
traiter de

prescience divine,

faire consister la félicité.

PREFACE.
que tous nos désirs pour terme la félicité, laquelle n'est point une déesse, mais un don de Dieu, et qu'ainsi les hommes ne doivent point adorer d'autre Dieu que celui qui peut les rendre heureux (car si la félicité était une déesse, elle seule devrait être adorée), voyons maintenant pourquoi Dieu, qui a dans ses mains, avec tout le reste, cette sorte de biens que peuvent posséder les hommes mêmes qui ne sont pas bons, ni par conséquent heureux, a voulu donner à l'empire romain tant de grandeur et de durée avantage que leurs innombrables divinités étaient incapables de leur assurer, ainsi que nous l'avons déjà fait voir amplement, et que nous le montrerons à l'occasion.
Puisqu'il est constant
possibles ont
:

de

la position
il

des astres sur

les

événements,

comme

arrive, dit-on, à la naissance d'une

personne ou au moment qu'elle est conçue. Or, les uns veulent que cette influence ne dépende pas de la volonté de Dieu, les autres qu'elle en dépende.
Mais, à dire vrai, le sentiment qui affranchit
la volonlé de Dieu, et fait dépendre des astres nos biens et nos maux, doit être rejeté, non-seulement de quiconque professe la religion véritable, mais de ceux-là mêmes qui en ont une fausse, quelle qu'elle soit. Car où tendcetle opinion,sicen'està supprimer tout culte et toute prière? Mais ce n'est pas à ceux qui la soutiennent que nous nous adressons présentement; nos adversaires sont les païens qui, pour la défense de leurs dieux, font la guerre à la religion chrétienne. Quant à ceux qui font dépendre de la volonté de Dieu la position des étoiles,s'ils croient qu'elles tiennent de lui, par une sorte de délégation de son autorité, le pouvoir de décider à leur

nos actions de

CHAPITRE PREMIER.
LA DESTINÉE DE l'EMPIRE ROMAIN ET CELLE DE TOUS LES AUTRES EMPIRES NE DÉPENDENT NI

DE CAUSES FORTUITES, NI DE LA POSITION DES
ASTRES.

gré de la destinée et du bonheur des hommes, ils font une grande injure au ciel de s'imagi-

grandeur de l'empire romain n'est ni fortuite, ni fatale, à prendre ces mots dans le sens de ceux qui appellent fortuit ce qui arrive sans cause ou ce dont les causes ne
la

La cause de

ner que dans cette cour brillante, dans ce sénat radieux, on ordonne des crimes tellement

énormes qu'un Etat qui en ordonnerait de
semblables, verrait
tier se liguer
le

genre humain tout en-

se rattachent à
fatal, ce

aucun ordre raisonnable, et qui arrive sans la volonté de Dieu ou

pour le détruire. D'ailleurs, si les astres déterminent nécessairement les actions des hommes, que reste-t-il à la décision de
Celui

hommes, en vertu d'une nécessité inhérente à l'ordre des choses. Il est hors de doute, en effet,que c'est la providence de Dieu qui étades

qui

est

le

maître des astres

et

des

hommes?

Dira-t-on que les étoiles ne tiennent

pas de Dieu le pouvoir de disposer à leur gré

royaumes de la terre et si quelqu'un vientsoutenirqu'ils dépendentdu destin, en appelantdestin la volonté deDieu ousa puissance,
blit les
;

des choses humaines, mais (ju'elles se bornent
à exécuter ses

ordres

?

Nous demanderons

comment il est

possible d'imputer à la volonté

garde son sentiment,mais qu'il corrige son langage. Car pourquoi ne pas dire tout d'abord ce qu'il dira ensuite quand on lui demandera
qu'il

de Dieu ce qui serait indigne de celle des étoiles. 11 ne reste donc plus qu'à soutenir,

comme

ont

fait

quelques

hommes

'

d'un rare

ce qu'il entend par destin? Le destin, en

effet,

dans

le

langage ordinaire, désigne l'inlluence

* Il y a peut-être ici une allusion à Origène. Voyez sur ce point Eusèbe, Prœpar, eoanij,, lib. vi, cap. 11.

9i
savoir,

LA CITÉ DE DIEU.
que
les étoiles

les événeannoncent, qu'elles sont tles signes et non des causes. Je réponds que les astrologues n'en parlent pas de la sorte. Ils ne disent pas, par exemple Dans telle position Mars annonce un assassin ils disent Mars fait un assassin. Je veux toutefois qu'ils

ne font pas

la

ments, mais qu'elles

les

rant

même maison, des mêmes aliments, respile même air, buvant la même eau, faimêmes
exercices, toutes choses qui,

sant les

selon les médecins, influent beaucoup sur la
santé, soit en bien, soit en mal, ce genre de

:

;

:

les

ne s'expliquent pas exactement, et qu'il faille renvoyer aux philosophes pour apprendre

dû rendre leur tempérament les mêmescauscsles taisaient tomber malades en même temps. Mais vouloir
vie
si

commun

a

semblable, que

expliquer cette conformité

physique par
leur

la

d'eux à s'énoncer
les étoiles

comme

il

faut, et à dire

que

position qu'occupaient les astres au

moment

annoncent ce

qu'ils disent qu'elles

de leur conception ou de

naissance,

d'où vient qu'ils n'ont jamais pu rendre compte de la diversité qui se rencontre dans
font
;

quand il a pu naître sous ces mêmes astres, semblablemcnt disposés, un si grand nombre
d'êtres
si prodigieusement différents d'espèces, de dispositions et de destinées, c'est à mon avis le comble de l'impertinence. Je connais

la vie

de deux enfants jumeaux, dans leurs

actions, dans leur destinée, dans leurs pro-

dans leurs talents, dans leurs emplois, en un mol dans toute la suite de leur existence et dans leur mort même diversité quelquefois si grande, que des étrangers leur sont plus
fessions,
;

des jumeaux qui non-seulement diffèrent dans
la

conduite et
les

mais dont

semblables qu'ils ne

le

sont l'un à l'autre,

quoiqu'ils n'aient été séparés dans leur naissance que par un très-petit espace de temps,
et

que leur mère

les ait

conçus dans

le

même

moment?
CHAPITRE
II.

RESSEMBLANCE ET DIVERSITÉ DES MALADIES DE DEUX JUMEAIX.
L'illustre

médecin Ilippocrate a
Cicéron, (jue deux
la

écrit,

au

rapport de

frères

étant

tombés malades ensemble,
se calmait

ressemblance
fit

des accidents de leur mal, qui s'aggravait et

en

même
'.

temps,

lui

juger qu'ils
le

étaient

jumeaux
fait

De son
partisan

côté,

stoïcien
,

Posidonius, grand
expliquait le
étaient nés et

de l'astrologie

en disant que les deux frères avaient été conçus sous la même
i\v\e le

lement. 11 aisément raison de cette diversité en l'attribuant à la différence des aliments et des exercices, lesquels dépendent de la volonté et non du tempérament mais quant à Posidonius ou à tout autre partisan de l'influence fatale des astres, je ne vois pas ce qu'il aurait à dire ici, à moins qu'il ne voulût abuser de la crédulité des personnes peu versées dans ces matières. On essaie de se tirer d'affaire en arguant du |)etil intervalle qui sépare toujours la naissance de deux jumeaux, d'où provient, dit-on, la différence de leurs horoscopes' mais ou bien cet intervalle n'est pas assez considérable pour motiver la diversité qui se rencontre dans la conduite des jumeaux, dans leurs actions, leurs mœurs et les accidents de leur vie, où il l'est trop pour s'accorder avec
; ;

les vicissitudes de leur carrière, maladies ne se ressemblent nulme semble qu'Hippocrate rendrait

constellation. Ainsi, ce

médecin

faisait

la bassesse

dépendre de
le

la

conformité des temi)éraments,

mune
la
il

philosophe astrologue l'attribuait à celle des

ou la noblesse de condition comaux deux enfants, puisqu'on veut que condition de chacun dépende de l'heure où
si

influences célestes. Mais la conjecture

du méque

est né. Or,

l'un naît

immédiatement après

decin est de beaucoup
plus plausible; car on
ces deux enfants, au

la

plus acceptable et la
fort bien
la

comprend
de

moment

conception,

aient reçu de la disposition i)hysique de leurs

parents une impression analogue, et qu'ayant pris leurs premiers accroissements au ventre

de manière à ce qu'ils aient le même horoscope, je demande pour eux une parfaite conformité en toutes choses, laquelle ne peut jamais se rencontrer dans les jumeaux les plus semblables et si le second met un si
l'autre,
;

de la même mère, ils soient nés avec la même complexion. Ajoutez à cela que, nourris dans
* Ce fait curieux De se rencontre dans aucun des écrits qui nous sont restés, soit de Cicéron, soit d'HipjJOcrate. Un savant comoieiitateur de saint Augustin, E, Vives, conjecture que le passage en

le premier, que cela change l'horoscope, je demande ce qui ne peut non plus se rencontrer en deux jumeaux, la diversité de père et de mère.

long temps à venir après

'

HoroÉCope, remarque

saint Augustin, veut dire

observation

de

question devait se trouver dans le petit écrit de Cicéron, qui n'est parvenu jusqu'à nous qu'incomplet et mutilé.

De

fato,

l'heure,

horœ nùtatio

[Qa grec aj^ooxo7:swv,d'ôi/5«, heure, et crxoTritv,

observer).

LIVRE

V.
III.

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.
leurs

95

CHAPITRE

mœurs,

leurs inclinations et les vicissi-

DE l'argument de LA ROUE DU POTIER, ALLÉGUÉ PAR LE MATHÉMATICIEN NIGIDIUS DANS LA QUESTION DES JUMEAUX.

tudes de leur destinée.

CHAPITRE

IV.

On

aurait donc vainement recours au fa-

DES DEUX JUMEAUX ÉSAIJ ET JACOB, FORT DIFFÉ-

de la roue du potier, que Nigidius imagina, dit-on, pour sortir de cette difOcullé, et qui lui valut le surnom de Figulus *. II imprima à une roue de potier le mouvement le plus rapide possible, et pendant qu'elle tournait, il la marqua d'encre à
'

meux argument

RENTS DE CARACTÈRE ET DE CONDUITE.

Du temps de nos premiers pères naquirent deux jumeaux (pour ne parler que des plus célèbres), qui se suivirent de si près en venant au monde, que le premier tenait l'autre par le pied '. Cependant leur vie et leurs mœurs
furent
blable,
si

deux reprises, mais si rapprochées, qu'on aurait pu croire qu'il ne l'avait touchée qu'une fois; or, quand on eut arrêté la roue, on y trouva deux marques, séparées l'une de l'autre par un intervalle assez grand. C'est ainsi,
qu'avec la rotation de la sphère céleste, encore que deux jumeaux se suivent d'aussi près que les deux coups dont j'ai touché
disait-il,

différentes,

leurs actions
si

si

con-

traires, l'affection

de leurs parents
les

dissem-

que

le petit intervalle

qui sépara leur

naissance
l'un se

suffit

pour

Qu'est-ce à dire? S'agit-il

rendre ennemis. de savoir pourquoi

la

roue, cela

fait

dans

le ciel

une grande

dis-

tance,

d'où résulte la diversité qui se ren-

contre dans les

mœurs
est

des deux enfants et

dans
avis,

les

accidents de leur destinée.

A mon

promenait quand l'autre était assis, pourquoi celui-ci dormait ou gardait le silence quand celui-là veillait ou parlait? nullement car de si petites différences tiennent à ces courts intervalles de temps que ne sauraient mesurer ceux qui signalent la position des astres au moment de la naissance, pour con;

cet

argument

plus fragile encore
la

sulter ensuite les astrologues. Mais point

du

roue du potier. Car si cet énorme intervalle qui se trouve dans le ciel entre la naissance de deux jules vases

que

façonnés avec

tout

:

l'un des

jumeaux de

la

Bible a été long-

meaux,
lui-ci et

est cause qu'il vient

non

à celui-là, sans

cope pût

deviner celte ment ose-t-on prédire à d'autres personnes dont on prend l'horoscope, et qui ne sont
faire

un héritage à ceque leur horosdifférence, com-

temps serviteur à gages, l'autre n'a pas été aimé de sa mère, l'autre ne l'était pas; l'un perdit son droit d'aînesse,
serviteur; l'un était
si

important chez

les Juifs, et l'autre l'acquit.

femmes, de leurs enfants, de leurs biens? Quelle diversité à cet égard
Pdrlerai-je de leurs

entre les deux frères
suite

?

Si

tout cela est

une
nais-

point jumelles, qu'il leur arrivera de semblables bonheurs dont la cause est impénétrable, et cela avec la prétention

du

petit intervalle

qui sépare
je

la

sance des deux

jumeaux
,

et

de faire tout

dépendre du moment précis de la naissance. Uiront-ils que dans l'horoscope de ceux qui ne sont point jumeaux, ils fondent leurs prédictions sur de plus grands intervalles de temps, au lieu que la courte distance qui se rencontre entre la naissance de deux jumeaux ne peut produire dans leur destinée que de petites différences, sur lesquelles on n'a pas

bué aux constellations comment on ose, sur la

ne peut être attridemande encore
des constellations,

foi

prédire à d'autres leur destinée? Aime-t-on
dire que les destinées ne dépendent pas de ces intervalles imperceptibles, mais bien d'espaces de temps plus grands qui peuvent être observés? A quoi sert alors ici la roue du potier, sinon à faire tourner des cœurs d'argile et à

mieux

cacher

le

néant de

la

science astrolo-

coutume de consulter
que
s'asseoir, se

les

astrologues, telles
table,
là ré-

gique

?

manger
soudre

ceci

promener, se mettre à ou cela? mais ce n'est pas
puisque
les

CHAPITRE

V.

la difficulté,

la différence

que

PREUVES DE LA VANITÉ DE l'aSTROLOGIE.
Ces deux frères, dont la maladie augmentait ou diminuait en même temps, et qu'à ce signe le coup d'œil médical d'Hippocrate reconnut jumeaux, ne sufûsent-ils pas à con'

nous signalons entre

jumeaux comprend

*

Nigidiua,

célèbre

astrologue,

question de ses prédictions dans Suétone dans Lucaiû (lib. l, vers, 639 et seq.)
'

contemporain de VarroD il est {Vît' d'Auguste ch. 9i) et
; ^

Figulus veut dire

potier.

Gen. XXV, 23.

96

LA CITÉ DE DIEU.
l'un ne vînt avant l'autre, je ne vois pas par

fondre ceux qui veulent imputer aux astres une conformité qui s'explique par celle du

quelle raison le

même moment
à

ils

sont

tempérament? Car, d'où vient qu'ils étaient malades en même temps, au lieu de l'être l'un
après l'autre, suivant Tordre de leur naissance, qui n'avait pu être simultanée ? Ou si

nés s'opposerait
;

ce que celui-ci

mourût

avant celui-là et si une conception simultanée a eu pour eux des effets si différents dans le ventre de leurs mères, pourquoi une naissance simultanée ne serait-elle pas suivie dans

pu malades en des moments différents, de quel droit vient-on soutenir que cette première différence en a produit une foule d'autres dans leurs destinées? Quoi ils ont pu voyager en des temps différents, se marier avoir des enfants, toujours en des temps différents, et cela, dit-on, parce qu'ils étaient nés en des temps différents et ils n'ont pu être malades en des temps différents! Si la différence dans l'heure de la naissance a influé surl'horoscopeet causé les mille diversités de leurs destinées, pourquoi l'identité dans le moment de la conception s'est-elle fait sentir par la conformité de leurs maladies? Dirat-on que les destins de la santé sont attachés au moment de la conception, et ceux du reste de la vie au moment de la naissance? mais
le

moment

différent de leur naissance n'a

faire qu'ils fussent

I

,

;

cours de la vie d'accidents non moins divers, de manière à confondre également toutes les rêveries d'un art chimérique ? Quoi deux enfants conçus au même moment, sous la même constellation, peuvent avoir, même à l'heure de la naissance, une destinée différente ; et deux enfants, nés dans le même instant et sous les mêmes signes, de deux différentes mères, ne pourront pas avoir deux
le
1

destinées différentes qui fassent varier les acci-

dents de leur vie et de leur mort, à moins

qu'on ne s'avise de prétendre que les enfants, bien que déjà conçus, ne peuvent avoir une
destinée qu'à leur naissance? Mais pourquoi
dire alors que,
si

l'on pouvait savoir le

moment

précis de la conception, les astrologues feraient

des prophéties encore plus surprenantes, ce

alors les astrologues ne devraient rien prédire

touchant la santé d'après les constellations de la naissance, puisqu'on leur laisse forcément ignorer le moment de la conception. D'un autre côté, si on prétend prédire les maladies sans consulter l'horoscope de la conception, sous prétexte qu'elles sont indiquées par le moment de la naissance, comment aurait-on pu annoncer à un de nos jumeaux, d'après l'heure où il était né, à quelle époque il serait malade, puisque l'intervalle qui a séparé la naissance des deux frères ne les a pas empêchés de tomber malades en même temps. Je demande en outre à ceux qui soutiennent que le temps qui s'écoule entre la naissance de deux jumeaux est assez considérable pour changer les constellations et l'horoscope, et tous ces ascendants mystérieux qui ont tant
d'influence sur les destinées,
je,
je

qui a donné heu à cette anecdote, que plusieurs aiment à répéter, d'un certain sage qui
sut choisir son heure pour avoir de sa

femme
était

un enfant merveilleux.

Cette

opinion

aussi celle de Posidouius, grand astrologue et

philosophe, puisqu'il expliquait la maladie simultanée de nos jumeaux par la simultanéité de leur naissance et de leur conception. Remarquez qu'il ajoutait conception afin qu'on ne lui objectât pas que les deux jumeaux
,

n'étaient pas nés

au

même

instant précis

;

il

conçus en même temps pour attribuer leur commune maladie, non à la ressemblance de leur tempérament,
lui suffisait qu'ils eussent été

mais
de
la

à l'influence des astres. Mais

si le

moment
la nais-

conception a tant de force pour régler

les destinées et les

rendre semblables,

demande,

dis-

sance ne devrait pas les diversifier; ou, si l'on dit que les destinées des jumeaux sont différentes à cause
différents,
qu'ils naissent

puisque les deux jumeaux out été nécessairement conçus
cela est
possible,

comment

en des temps

que ne dit-on

qu'elles sont déjà

même instant. De plus, si les destinées de deux jumeaux peuvent être dilférentes quant au moment de la naissance, bien qu'ils aient été conçus au même instant, pourquoi les destinées de deux enfants nés en même temps ne seraient-elles pas différentes pour la vie et pour la mort ? En effet, si le même moment où ils ont été conçus n'a pas empêché que
au

changées par cela seul qu'ils naissent en des diflérents ? Se peut-il que la volonté des vivants ne change point les destins de la naissance, lorsque l'ordre même de la naissance change ceux de la conception?

temps

LIVRE

V.
VI.

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.

97

CHAPITRE

DES JUMEAUX DE SEXE DIFFÉRENT.
Il

arrive

même

souvent dans
la

la

conception

jusqu'aux objets corporels. Qu'y a-t-il de plus réellement corporel que le sexe? et cependant des jumeaux de sexe différent peuvent être contais sous la même constellation. Aussi,
n'est-ce pas avoir perdu le sens que de dire ou de croire que la position des astres, qui a été la même pour ces deux jumeaux au moment de leur conception, n'a pu leur donner un même sexe, et que celle qui a présidé au moment de leur naissance a pu les engager dans des états aussi peu semblables que le ma-

des jumeaux, laquelle a certainement lieu au

même moment et sous

même

constellation,

que l'un est mâle et l'autre femelle. Je connais deux jumeaux de sexe diiïérent qui sont encore vivants et dans la fleur de l'âge. Bien
qu'ils se ressemblent

extérieurement autant

que le comporte la différence des sexes, ils mènent toutefois un genre de vie très-opposé, et cela, bien entendu, abstraction faite

riage et la virginité?

des occupations qui sont propres au sexe de

CHAPITRE

VII.

chacun

:

l'un est comte, militaire, et voyage

presque toujours à l'étranger; l'autre ne quitte jamais son pays, pas même sa maison de

DU CHOIX DES JOURS, SOIT POUR SE MARIER, SOIT POUR SEMER ou PLANTER.

campagne. Mais voici
croyable
et ce
si

ce

qui

paraîtra in-

Comment
ou
tel

s'imaginer qu'en choisissant
telle

tel

l'on croit à l'influence
si

des astres,
l'on consiet la
la

qui n'a rien de surprenant
le libre
:

dère

arbitre de

l'homme
;

grâce

divine

le frère est

marié, tandis que
l'un a

est vierge

consacrée à Dieu

sœur beaucoup

ou telle entreprise, on puisse se faire de nouveaux destins? Cet homme, disent-ils, n'était pas né pour avoir un flls excellent, mais plutôt pour en avoir un méprisable; mais il a eu l'art,
voulant devenir père, de choisir son heure.
s'est
Il

jour pour commencer

d'enfants, et l'autre n'en veut point avoir.
dira, je le sais,
est

On

que
;

la force

de l'horoscope

grande. Pour moi, je pense en avoir assez prouvé la vanité et, après tout, les astrologues tombent d'accord qu'il n'a de pouvoir que pour la naissance. Donc il est inutile pour la conception, laquelle s'opère indubitablement par une seule action, puisque tel est l'ordre inviolable de la nature qu'une femme qui vient de concevoir cesse d'être propre à la conception ; d'où il résulte que deux jumeaux sont de toute nécessité conçus au même instant jirécis '. Dira-t-on qu'étant nés sous un horoscope ditférent, ils ont été changés au moment de leur naissance, l'un en mâle et l'autre en femelle? Peut-être ne serait-il pas tout à fait absurde de soutenir que les influences des astres soient pour quelque chose dans la forme des corps ainsi, l'approche ou
:

donc par là une

fait

un

destin qu'il n'avait pas, et

fatalité a

n'existait

pas au
I

commencé pour lui, qui moment de sa naissance.
se

Etrange
faute

folie

on choisit un jour pour
sur

ma-

rier, et c'est,

j'imagine, pour ne pas tomber,

de choix,

d'autres termes, pour ne pas faire

un mauvais jour, en un mariage
en
est ainsi,
îx

malheureux
servent

;

mais,

s'il

quoi
tel

les destins

attachés à notre naissance?

Un homme

peut-il, par le choix

de

tel

ou

jour, changer sa destinée, et ce que sa volonté

détermine ne saurait-il être changé par une puissance étrangère? D'ailleurs, s'il n'y a
sous
le ciel que les hommes qui soient soumis aux influences des astres pourquoi choisir certains jours pour planter, pour semer, d'autres jours pour dompter les animaux, pour les accoupler, et pour toutes les oiiérations semblables? Si l'on dit que ce choix a de l'importance, parce que tous les corps animés ou inanimés sont assujétis à l'action des astres, il suffira de faire observer combien d'êtres naissent ou commencent en même temps,
,

l'éloiguement

du

soleil

produit la variété des
la

saisons, et suivant

que

lune

est à

son crois-

sant ou à son décours,

on

voit certaines choses

augmenter ou diminuer, comme les hérissons de mer, les huîtres et les marées; mais vouloir soumettre aux mêmes influences lus volontés des hommes, c'est nous donner lieu de chercher des raisons pour en atl'ranchir
* Saint Augustin parait ici trop absolu. 11 a contre lui l'autorité Hippocrate {De supfrfet.)j des grands naturalistes de l'antiquité Aristote {BiH, anim., lib, vn, cap. -1) et Pline [Hiat^ nat.j lib. vu, cap. 11).
:

dont la destinée est tellement ditléreute que
cela sufût

pour faire rire un enfant, même aux dépens de l'astrologie. Où est en effet l'homme assez dépourvu de sens pour croire que chaque arbre, chaque plante, chaque bête, serpent, oiseau, vermisseau, ait pour

S.

Alg.

Tome

XllI.

98
naître son

LA CITÉ DE DIEU. moment
fatal? Cependant,

pour

CHAPITRE

VIII.

éprouver la science des astrologues, on a coutume de leur apporter l'horoscope des animaux et de donner la palme à ceux qui s'éCe n'est pas un crient en le regardant homme qui est né, c'est une bête. Ils vont
:

DE CEUX QUr APPELLENT DESTIN L'ENCHAÎNEMENT DES CAUSES CONÇU COMME DÉPENDANT DE LA

VOLONTÉ DE DIEU.

jusqu'à désigner hardiment à quelle espèce elle appartient, si c'est une bête à laine ou
si elle est propre au labougarde de la maison. On les consulte même sur la destinée des chiens, et l'on écoute leurs réponses avec de grands applaudissements. Les hommes seraient-ils donc assez sots pour s'imaginer que la naissance d'un homme arrête si bien le développement de tous les autres germes, qu'une mouche ne

une

bête de trait,
la

rage ou à

même constellation que on admet la production d'une mouche, il faudra remonter par une gradation nécessaire à la naissance d'un chameau ou d'un éléphant. Ils ne veulent pas remarquer qu'au jour choisi par eux pour ensemencer un champ, il y a une infinité de grains qui tombent sur terre ensemble, germent ensemble, lèvent, croissent, mûrissent en même
puisse naître sous la
si

lui? car,

ceux qui appellent destin, non la moment de la conception ou de la naissance, mais la suite et l'enchaînement des causes qui produisent tout ce qui arrive dans l'univers, je ne m'arrêterai pas à les chicaner sur un mot,'puisqu'au fond ils attribuent cet enchaînement de causes à la volonté et à la puissance souveraine d'un principe souverain qui est Dieu même, dont il est bon et vrai de croire qu'il sait d'avance et ordonne tout, étant le principe de toutes les puissances sans l'être de toutes les volontés. C'est donc cette volonté de Dieu, dont la puis-

Quant

ù

disposition des astres au

sance irrésistible éclate partout, qu'ils appellent destin,

comme

le

Annaîus Sénèque trompe
:

est

prouvent ces vers dont l'auteur si je ne me
,

et que cependant, de tous ces épis de âge et presque de même germe, les uns sont brûlés par la nielle, les autres mangés par les oiseaux, les autres arrachés

temps,

« Conduis-moi, père suprême, dominateur du vaste univers, conduis-moi partout où tu voudras, je t'obéis sans différer; me voilà. Fais que je te résiste, et il faudra encore que je t'accoiiipai;ne en gémissant; il faudra que je subisse, en devenant coupable, le sort que j'aurais pu accepter avec une résignation vertueuse. Les destins conduisent qui les suit et entraînent qui leur résiste
11
'

même

».

est clair

que

le

poète appelle destin au

par

les passants. Dira-t-on est
si

que ces

épis,

dont

dernier vers, ce qu'il a

nommé

plus haut la

la destinée

dillerente,

sont sous l'in-

volonté du père suprême, qu'il se déclare prêt
à suivre librement, afin de n'en pas être en-

fluence de différentes constellations, ou, si on ne peut le dire, conviendra-t-on de la vanité

traîné

:

«

du choix des jours et de l'impuissance des constellations sur les êtres inanimés, ce qui
réduit leur empire à l'espèce humaine, c'està-dire aux seuls êtres de ce monde à qui Dieu
ait

B suit, et

Car les destins conduisent qui les entraînent qui leur résiste». C'est ce

qu'expriment aussi deux vers
traduits par Cicéron
« Les volontés des
:

homériques
fait Jupiter,

hommes

sont ce que les
sa

le

donné une volonté
il

libre ?

Tout bien consi

sidéré,
les

y a quelque raison de croire que

père tout-puissant, qui nivers 2».

fait briller

lumière

autour de l'u-

astrologues étonnent quelquefois par la vérité de leurs réponses, c'est qu'ils sont se-

Je ne voudrais pas
rité

donner une grande auto;

à ce qui ne serait qu'une pensée de poète

crètement inspirés par
ces

les

démons, dont

le

mais,

comme

Cicéron nous apprend que

les

soin le plus assidu est de propager dans les

dangereuses opinions esprits sur l'influence fatale des astres de sorte que ces prétendus devins n'ont été en rien guidés dans leurs prédictions par l'inspection de
fausses
et
;

coutume de citer ces vers d'Homère en témoignage de la puissance du
stoïciens avaient
destin, il ne s'agit pas tant ici de la pensée d'un poète que de celle d'une école de philosopiies, qui nous font voir très-clairement ce
qu'ils

l'horoscope, et

que toute leur science des astres

entendent par destin, puisqu'ils appel-

se trouve réduite à rien.

se trouvent dans les lettres de Sénèque [Episl. 107), qui les avait empruntés, en les traduisant habilement, au poète et philosophe Cléanthe le stoïcien. Ces deux vers sont dans l'Odyssée, chant ÏVIII, v. 136, 137. L'ouvrage où Cicéron les cite et les traduit n'est pas arrivé jusqu'à nous.

Ces vers

Facciolaii conjecture que ce pouvait être dans

un des

livres

perdus

des Acmlémiques.

LIVRE
lent Jupiter ce dieu

V.

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.
ils

99

suprême dont pendre renchaînement des causes.

font dé-

inévitable qu'on ne puisse nier le destin.

Pour

nous, laissons les philosophes s'égarer dans le dédale de ces combats et de ces disputes, et,

CHAPITRE

IX.

DE LA PRESCIENCE DE DIEU ET DE LA LIBRE VOLONTÉ DE L'HOMME, CONTRE LE SENTIMENT

convaincus qu'il existe uu Dieu souverain et unique, croyons également qu'il possède une
volonté,
veraines.

une puissance et une prescience souNe craignons pas que les actes que
;

DE CICÉRON.
Cicéron s'attache à réfuter le système stoïcien, et il ne croit pas en venir à bout, s'il ne supprime d'abord la divination mais en la supprimant il va jusqu'à nier toute science
;

nous produisons volontairement ne soient pas des actes volontaires car ces actes. Dieu les a
prévus,
et sa

prescience est infaillible. C'est

cette crainte qui a porté Cicéron à

combattre

la prescience, et c'est elle aussi qui a fait dire

des choses à venir.
forces

II

soutient de toutes ses

que

cette science

en Dieu, ni

ne se rencontre ni dans l'homme, et que toute prélà, il

diction est chose nulle. Par

nie la pres-

cience de Dieu et s'inscrit en faux

contre

toutes les prophéties, fussent-elles plus claires

que le jour, sans autre appui que de vains raisonnements et certains oracles faciles à réfuter et qu'il ne réfute môme pas. Tant qu'il
n'a affaire qu'aux prophéties des astrologues,

qui se détruisent elles-mêmes, son éloquence

triomphe mais cela n'empêche pas que la thèse de l'influence fatale des astres ne soit au fond [ilus supportable que la sienne, qui supprime toute connaissance de l'avenir. Car, admettre un Dieu et lui refuser la prescience,
;

aux stoïciens que tout n'arrive pas nécessairement dans l'univers, bien que tout y soit soumis au destin. Qu'est-ce donc que Cicéron appréhendait si fort dans la prescience, pour la combattre avec une si déplorable ardeur ? C'est, sans doute, que si tous les événements à venir sont prévus, ils ne peuvent manquer de s'accomplir dans le même ordre où ils ont été prévus or, s'ils s'accomplissent dans cet ordre, il y a donc un ordre des événements déterminé dans la prescience divine; et si l'ordre des événements est déterminé, l'ordre des causes l'est aussi, puisqu'il n'y a point d'événement possible qui ne soit précédé par quelque cause efficiente.
;

Or,

si

l'ordre des causes, par qui arrive tout

c'est
l'a

l'extravagance la plus manifeste. Cicéron

ce qui arrive, est déterminé, tout ce qui arrive, dit Cicéron, est l'ouvrage
«

fort bien senti,
justifier

mais

il

semble
Il

qu'il ait
:

du
;

destin.

«Ce

voulu
«

cette

parole de

l'Ecriture

point accordé, ajoute-t-il, toute l'économie

L'insensé a dit dans son

cœur

:

n'y a point

ne parle pas en son nom et ne voulant pas se donner l'odieux d'une opinion fâcheuse, il charge Cotta, dans le livre De la nature des dieux, de discuter contre les stoïciens et de soutenir que la dia
'

de Dieu
;

».

Au

reste,

il

vinité n'existe pas.

Quant à ses propres opimet dans la bouche de Balbus, défenseur des stoïciens -. Mais au livre De la
nions,
il

la vie humaine est renversée c'est en vain qu'on fait des lois, en vain qu'on a recours « aux reproches, aux louanges, au blâme, aux « exhortations; il n'y a point de justice à ré« compenser les bons ni à punir les mé« chants' ». C'est. donc pour prévenir des conséquences Si monstrueuses, si absurdes, «
«

de

les

si

funestes à l'humanité, qu'il rejette la pres-

cience et réduit les esprits religieux à faire

divination, Cicéron n'hésite pas à se porter

un choix

entre ces deux alternatives qu'il dé-

en personne l'adversaire de la prescience. II est clair que son grand et unique objet, c'est
d'écarter le destin et de sauver le libre arbitre,

clare incompatibles:

que pouvoir, ou

ou notre volonté a quely a une prescience. Démontrez-vous une de ces deux choses ? par là
il

que si l'on admet la science des choses à venir, c'est une conséquence
étant persuadé
' '

même, suivant Cicéron, vous détruisez l'autre,
et

vous ne pouvez afûrmer

le libre

arbitre

Ps. xra, 1.

sans nier la prescience. C'est pour cela que ce grand esprit, en vrai sage, qui connaît à fond
les le

SaiDt Augustin parait ici peu exact et beaucoup trop sévère pour CicérOQ, qu'il a traité ailleurs d'une façon plus équitable. Le personnage du De natura dcoi-um qui exprime le mieux les sentiments de Cicéron, ce n'est point Balbus, comme le dit saint Augustin, mais
plus, l'académicien Cotta ne représente point l'athéisme, qui aurait plutôt dans l'épicurien Velléius son organe naturel; Cotta
Cotta.

besoins de la vie humaine, se décide pour hbre arbitre mais, afin de l'établir, il nie
;

De

représente les incertitudes de la nouvelle Académie, et ce probabiiisme spéculatif oii inclinait Cicéron.

passage, attribué à Cicéron par saint Augustin, ne se renDe dioinatione, mais oa trouve au chap. 17 du De fato quelques lignes tout à fait analogues.

Ce

contre pas dans le

100
toute science des choses futures
faire
;

LA CITÉ DE DIEU.
et

voilà

«

chacun selon
:

ses

œuvres

'

».

Or,

quand

le

riiomme libre il le comme en voulant Mais un cœur religieux repousse fait sacrilège.
cette

Dieu a parlé une fois, il faut entendre une parole immobile, immuable,
psalmiste dit

alternative

;

il

accepte l'un et l'autre

comme

principe, les confesse également vrais, et leur

la connaissance que Dieu a de tout ce qui doit arriver et de tout ce qu'il doit faire.

donne pour base commune
la piété.
la

la foi

qui vient de
;

Comment

cela ? dira Cicéron

car,

suite de

il en résulte une conséquences étroitement enchaînées qui aboutissent à conclure que notre volonté ne peut rien ; et si on admet que notre volonté puisse quelque chose, il faut, en remon-

prescience étant admise,

Nous pourrions donc entendre ainsi le fatum, si on ne le prenait d'ordinaire en un autre sens, que nous ne voulons pas laisser s'insinuer dans les cœurs. Mais la vraie question est de savoir si, du moment qu'il y a pour Dieu un ordre déterminé de toutes les causes, il
faut refuser tout libre arbitre à la volonté.

tant la chaîne, aboutir à nier la prescience.
Et,

Nous
les

le

nions

;

et

en

effet,

nos volontés étant

en
fait

effet, si la

volonté est libre, le destin
si le

causes de nos actions, font elles-mêmes

ne

pas tout

;

destin ne fait pas tout,

partie de cet ordre des causes qui est certain

l'ordre de toutes les causes n'est point déter-

pour Dieu

miné

;

si

l'ordre

de toutes les causes n'est

point déterminé, l'ordre de tous les événe-

et embrassé par sa prescience. Par conséquent, celui qui a vu d'avance toutes les causes des événements, n'a pu ignorer parmi

ments

n'est point

prescience divine,
l'ordre des

déterminé non plus dans la puisque tout événement
efficiente
;

ces causes les volontés

humaines, puisqu'il y

a vu d'avance les causes de nos actions.

suppose avant lui une cause

si

L'aveu
suffit ici

même
pour

de Cicéron, que rien n'arrive

événements

n'est point
il

déterminé

qui ne suppose avant soi une cause efficiente,
le réfuter. Il

pour

la

prescience divine,

n'est pas vrai

que

ne

lui sert

de rien

toutes choses arrivent
;

Dieu a prévu qu'elles arriveraient et si toutes choses n'arrivent pas comme Dieu a prévu qu'elles arriil

comme

d'ajouter que toute cause n'est pas fatale, qu'il

veraient,

n'y a pas, conclut Cicéron, de pres-

y en a de fortuites, de naturelles, de volontaires ; c'est assez qu'il reconnaisse que rien n'arrive qui ne suppose avant soi une cause
efficiente. Car, qu'il

cience en Dieu. Contre ces témérités sacrilèges

y

ait

des causes fortuites,

du raisonne:

d'où vient

ment, nous affirmons deux choses la prec'est que Dieu connaît tous les événements avant qu'ils ne s'accomplissent la seconde, c'est que nous faisons par notre volonté tout ce que nous sentons et savons ne faire que parce que nous le voulons. Nous sommes le destin fait si loin de dire avec les stoïciens tout, que nous croyons qu'il ne fait rien, puisque nous démontrons que le destin, en entendant par là, suivant l'usage, la disposition des astres au moment de la naissance ou de la conception, est un mot creux qui désigne une chose vaine. Quant à l'ordre des causes, où la volonté de Dieu a la plus grande puissance, nous ne la nions pas, mais nous ne lui donnons pas le nom de destin, à moins qu'on ne fasse venir le /aiimi de /an', parler'; car nous ne pouvons contester qu'il ne soit écrit dans les livres saints « Dieu a parlé une a fois, et j'ai entendu ces deux choses la
mière,
;
: :

de fortune, nous ne le nions pas nous disons seulement que ce sont des causes cachées, et nous les attribuons
le
;

môme

nom

à la volonté

que

esprit.

du De

vrai Dieu

même

ou à celle de quelpour les causes natu-

que nous ne séparons pas de la volonté du créateur de la nature. Restent les causes
relles,

volontaires, qui se rapportent soit à Dieu, soit

aux anges, soit aux hommes, soitaux bêtes, si on peut appeler volontés ces mouvements d'animaux privés de raison, qui les portent à désirer ou à fuir ce qui convient ou ne
toutefois

convient pas à leur nature. Quand je parle des volontés des anges, je réunis par la pensée les

bons anges ou anges de Dieuavecles mauvais anges ou anges du diable, et ainsi des hommes, bons ou méchants. Il suit de là qu'il n'y a point d'autres causes efficientes de tout ce
qui arrive que les causes volontaires, c'està-dire procédant de cette nature qui est l'esprit de vie. Car l'air ou le vent s'appelle aussi

:

puissance est à Dieu, et la miséricorde est aussi à vous, ô mon Dieu, qui rendrez à c
«
Cette étymologie est celle des grammairiens de l'antiquité, de De liiuj. lat., lib. vi, § 52. Varron en particulier

;

en

latin esprit;

mais

comme

n'est point l'esprit de vie.

c'est un corps, ce Le véritable esprit

de vie, qui

vivifie toutes choses et qui est le

Ps. LXl, 11.

LIVRE

V.

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.

101

créateur de tout corps et de tout esprit créé,
c'est Dieu, l'esprit incréé.

lontés ont le degré de puissance que Dieu leur

Dans

sa volonté réil

assigne par sa volonté et sa prescience
il

;

d'où

side la toute-puissance, par laquelle

aide les
les
la

résulte qu'elles peuvent très-certainement
ef-

bonnes volontés des esprits créés, juge mauvaises, les ordonne toutes, accorde
Car,

tout ce qu'elles peuvent, et qu'elles feront

puissance à celles-ci et la refuse à celles-là.

fectivement ce qu'elles feront, parce que leur puissance et leur action ont été prévues par
celui dont la

comme
il

il

est le créateur

de toutes

les

na-

tures,

est le

dispensateur de toutes les puis-

pourquoi,

si

je

prescience est infaillible. C'est voulais me servir du mot

sances, mais
les

non pas de toutes les volontés, mauvaises volontés ne venant pas de lui, puisqu'elles sont contre la nature qui vient de
lui.

destin, je dirais
est la volonté

Pour ce qui estdes corps, ils sont soumis aux volontés, les uns aux nôtres, c'est-à-dire aux volontés de tous les animaux mortels, et plutôt des honunes que des bêles les autres à celles des anges mais tous sont soumis prin;

que le destin de la créature du Créateur, qui tient la créature en son pouvoir, plutôt que de dire avec les stoïciens que le destin (qui dans leur langage
avec
est

l'ordre des causes) est incompatible

le libre arbitre.

;

CHAPITRE
s'il

X.

cipalement à la volonté de Dieu, à qui même sont soumises toutes les volontés en tant qu'elles n'ont de puissance que par lui. Ainsi donc, la cause qui fait les choses et qui n'est point faite, c'est Dieu. Les autres causes font
et sont faites
:

y a quelque nécessité qui domine les volontés des hommes.

Cessons donc d'appréhender cette nécessité
tant redoutée des stoïciens
fait

tels

sont tous les esprits créés

et qui leur a , distinguer deux sortes de causes : les

Quant aux causes ne font, on ne doit pas les compter au nombre des causes efficientes, parce qu'elles ne peuvent que ce que font par elles les volontés des esprits. Comment donc l'ordre des causes, déet surtout les raisonnables.

unes

qu'ils

soumettent à

la

nécessité

,

les

corporelles, qui sont plutôt faites qu'elles

autres qu'ils en affranchissent, et parmi lesquelles ils placent la volonté humaine, étant

persuadés qu'elle cesse d'être libre du moment qu'on la soumet à la nécessité. Et en
efiet, si on appelle nécessité pour l'homme ce qui n'est pas en sa puissance, ce qui se fait en dépit de sa volonté, comme par exemple la

terminé dans la prescience divine, pourrait-il faire que rien ne dépendît de notre volonté, alors que nos volontés tiennent une place si considérable dans l'ordre des causes ? Que
Cicéron dispute tant qu'il voudra contre les stoïciens, qui disent que cet ordre des causes est fatal, ou plutôt qui identiQent l'ordre des
causes avec ce qu'ils appellent destin ' pour nous, cette opinion nous fait horreur, surtout
;

nécessité de mourir,

il est évident que nos volontés, qui font que notre conduite est bonne ou mauvaise, ne sont pas soumises à

une

telle nécessité.

Car nous faisons beaucoup

de choses que nous ne ferions certainement pas si nous ne voulions pas les faire. Telle est
la
il

à cause
vrai

du mot, que l'usage a détourné de son sens. Mais quand Cicéron vient nier que
la

l'ordre des causes soit déterminé et parfaite-

si nous voulons, nous ne voulons pas, il n'est pas, puisque enfin on ne voudrait pas, si on ne voulait pas. Mais il y a une autre manière
:

propre essence du vouloir
;

est

si

ment connu de

prescience divine, nous dé-

d'entendre la nécessité,
qu'il est nécessaire

comme quand on
telle

dit

testons sa doctrine plus encore
les stoïciens; car,

que ne faisaient

que
;

chose

ou

il
il

faut qu'il nie expres-

rive

de

telle

façon

prise

ou aren ce sens, je ne
soit

sément Dieu,
sous
le

comme

a essayé de le faire,

nom

d'un autre personnage, dans son
;

vois dans la nécessité rien de redoutable, rien qui supprime le libre arbitre de la volonté.

traité

De

la nature des dieux

ou
lui

si

en conla

On ne soumet
cessaire

pas en effet à la nécessité la vie

fessant l'existence de Dieu

il

refuse

et la prescience divines,

en disant

qu'il est

néla

prescience, cela revient encore à dire avec 11 n'y a point l'insensé dont parle l'Ecriture
:

que Dieu vive toujours

et prévoie

toutes choses, pas plus qu'on ne

diminue

de Dieu. En

effet,

celui qui ne connaît point

puissance divine en disant que Dieu ne peut

l'avenir n'est point Dieu.

En résumé, nos voDe
diviiial. lib.
i,

Voyez Cicéron, De
1[,

fiito, cap.

11 et 12; el

cap. 55; Ub.

cap. 8.

mourir, ni être trompé. Ne pouvoir pas mourir est si peu une impuissance, que si Dieu pouvait mourir, il ne serait pas la puisni

,

102

LA CITÉ DE DIEU.
On
a

sance infinie.

donc raison de l'appeler

le

possible d'ailleurs de bien vivre,

si

on ne

croit

Tout-Puissant, quoi(]u'il ne puisse ni mourir, ni (Hrc lrompù;car sa toute-puissance consiste
à faire ce qu'il

pas de Dieu ce qu'il est bien d'en croire. Gar-

veut et à ne pas souITrir ce qu'il ne veut pas; double condition sans laquelle plus le Tout-Puissant. D'où Ton il ne serait
voit

enlin que ce qui

fait

que Dieu ne peut

pas certaines choses, c'est sa toute-puissance

même.
cessaire

Pareillement donc, dire qu'il est néque lorsque nous voulons, nous vou-

lions par notre libre arbitre, c'est dire

une

chose incontestable

;

mais

il

que notre

libre arbitre soit lui

ne s'ensuit pas soumis à une né-

cessité qui

ôte sa liberté.

Nos volontés
,

restent nôtres, et c'est bien elles qui font ce

que nous voulons
voulions
faire.

faire

,

ou

termes, ce qui ne se ferait pas

Et quand j'ai souffrir du fait de mes semblables et contre ma volonté propre, il y a encore ici une manifestation de la volonté, non sans doute de

en d'autres nous ne le quelque chose à
si

dons-nous donc soigneusement, sous prétexte de vouloir être libres, de nier la prescience de Dieu, [)uisque c'est Dieu seul dont la grâce nous donne ou nous donnera la liberté. Ainsi, ce n'est pas en vain (ju'ilya des lois, ni qu'on a recours aux réprimandes, aux exhortations, à la louange et au blâme car Dieu a prévu toutes ces choses, et elles ont tout l'effet qu'il et de même les a prévu qu'elles auraient prières servent pour obtenir de lui les biens qu'il a prévu qu'il accorderait à ceux qui prient; et enfin il y a de la justice à récompenser les bons et à châtier les méchants. Un homme ne pèche pas parce que Dieu a prévu
;
;

tout au contraire, il est hors de doute que quand il pèche, c'est lui-même qui pèche, celui dont la prescience est infaillible ayant prévu que son péché, loin d'être
qu'il pécherait
;

l'effet

du destin ou de
s'il

la

fortune

,

n'aurait

ma

volonté propre, mais de celle d'autrui, et

d'autre cause que sa propre volonté. Et sans

avant tout de la volonté et de la puissance de Dieu. Car, dans le cas même oîi la volonté de

doute,

ne veut pas pécher,
qu'il

mais alors Dieu a prévu
pécher.

il ne pèche pas; ne voudrait pas

une volonté sans puisévidemment de ce qu'elle serait empêchée par une volonté supérieure; elle supposerait donc une autre volonté, tout en restant elle-même une volonté distincte,
serait

mes semblables

sance, cela viendrait

CHAPITRE

XI.

LA PROVIDENCE DE DIEU EST UNIVERSELLE ET EMBRASSE TOUT SOCS SES LOIS.
Considérez maintenant ce Dieu souverain

icipuissante
volonté,

à

faire

ce qu'elle

veut.

C'est

p ,'urquol, tout ce que
s;
il

l'homme

souffre contre

ne doit

l'attribuer, ni à la volonté

des

hommes,
le

ni à celle des anges

ou de quelque

autre esprit créé, mais à la volonté de Dieu,

qui donne

pouvoir aux volontés.

aurait donc tort de conclure que rien ne dépend de notre volonté, sous prétexte que

On

avec son Verbe et son Esprit ne forme qu'un seul Dieu en trois personnes ce Dieu unique et tout-puissant auteur et créateur de, toutes les âmes et de tous les corps, source de la félicité pour quiconque met sonl)onheur, non dans les choses
et véritable qui,

saint,

,

vaines, mais dans les vrais biens, qui a fait

Dieu a prévu ce qui devait en dépendre. Car ce serait dire que Dieu a prévu là où il n'y avait rien à prc,t/ir. Si en effet celui qui a prévu ce qui devait dépendre un jour de notre volonté, a véritablement prévu quelque chose, il faut conclure que ce quelque chose, objet de sa prescience, dé[)end en effet de notre volonté. C'est pourquoi nous ne sommes nullement
réduits à cette alternative,

de l'homme un animal raisonnable, composé de cor[is et d'âme, et après sou péché, ne l'a laissé ni sans châtiment, ni sans miséricorde; qui a donné aux bons et aux méchants l'être

comme aux

pierres, la vie végétative

comme

ou de nier

le libre

arbitre pour sauver la prescience de Dieu,

ou

aux plantes, la vie sensitive comme aux animaux, la vie intellectuelle comme aux anges; principe de toute règle de toute ce Dieu qui donne à tout le beauté, de tout ordre nombre, le poids et la mesure; de qui dérive
,
,

;

de nier
lège
!

la prescience

pour sauver le embrassons ces deux principes,
confessons l'un et l'autre avec la
la

de Dieu, pensée sacrilibre arbitre mais nous
;

toute production naturelle, quels qu'en soient

et

nous

les

même

foi et

même

sincérité

croire; le hbre

la prescience, [)our bien arbitre, pour bien vivre. Im:

genre et le prix les semences des formes, formes des semences, le mouvement des semences et des formes ce Dieu qui a créé la chair avec sa beauté, sa vigueur, sa fécondité,
le
:

les

;

la

disposition de ses organes et la concorde

LIVRE

V.

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.
lèrent consuls. Qui dit roi

103

salutaire de ses éléments; qui a

donné à l'âme

animale

la

mémoire,

les sens et l'appétit, et à

d'un maître qui régne

et

ou seigneur, parle domine un consul,
;

l'âme raisonnable la pensée, l'intelligence et la volonté ; ce Dieu qui n'a laissé aucune de
ses

au contraire,
faste

une sorte de Romains pensèrent donc que
est

conseiller*. Les
la

royauté a

un

œuvres,

je

ne dis pas les organes du plus petit et du plus vil des animaux, la plume d'un oiseau, la moindre fleur des champs, une feuille d'arbre, sans y établir la convenance des parties, l'iiarmonie et la paix je demande s'il est croyable que ce Dieu ait souiîert que les empires de la terre, leurs dominations et leurs servitudes restassent étrangers aux lois de sa providence ?
; ,

ne dis pas le ciel et la terre, je anges et les hommes, mais les

également éloigné de la simplicité d'un pouvoir qui exécute la loi, et de la douceur d'un magistrat qui conseille; ils ne virent en elle qu'une orgueilleuse domination. Ils chassèrent donc les Tarquins, établirent des consuls, et dès lors, comme le rapporte à l'honneur
des Romains l'historien déjà
«

cité,

a

sous ce

CHAPITRE

XII.

PAR QUELLES VERTUS LES ANCIENS ROMAINS ONT MÉRITÉ OIE LE VRAI DIEU ACCRUT LEUR EMPIRE,
BIEN qu'ils ne l'adorassent PAS.

vertus

Voyons maintenant en faveur de quelles le vrai Dieu, qui tient en ses mains tous les royaumes de la terre, a daigné favoriser l'accroissement

de l'empire romain. C'est pour en venir là que nous avons montré, dans le livre précédent, que les dieux que Rome honorait par des jeux ridicules n'ont en rien contribué à sa grandeur nous avons montré
;

régime nouveau de liberté, la république, « enflammée par un amour passionné de la « gloire, s'accrut avec une rapidité incroya« ble » C'est donc à cette ardeur de renommée et de gloire qu'il faut attribuer toutes les merveilles de l'ancienne Rome, qui sont, au jugement des hommes, ce qui peut se voir de plus glorieux et de plus digne d'admiration. Salluste trouve aussi à louer quelques personnages de son siècle, notamment Marcus Caton et Caïus César, dont il dit que la république depuis longtemps stérile , n'avait jamais produit deux hommes d'un mérite aussi éminent, quoique de mœurs bien diffé.

,

rentes. Or, entre autres éloges qu'il adresse à

César,

il

lui fait

honneur d'avoir désiré un

ensuite,

au commencement du présent

livre,

que le destin est un mot vide de sens, de peur que certains esprits, désabusés de la croyance aux faux dieux, n'attribuassent la conservation et la grandeur de l'empire romain à je ne
sais quel destin plutôt qu'à la volonté toute-

puissante

du Dieu souverain.
il

Les anciens Romains adoraient,
les

est vrai,

faux dieux, et offraient des victimes aux démons, à l'exemple de tous les autres peuples

peuple^iébreu excepté mais leurs historiens leur rendent ce témoignage qu'ils étaient « avides de renommée et pro« digues d'argent, contents d'une fortune hon« note et insatiables de gloire '«.C'est la gloire qu'ils aimaient; pour elle ils voulaient vivre, pour elle ils surent mourir. Cette passion étouffait dans leurs cœurs toutes les autres. Convaincus qu'il était honteux pour leur
de l'univers,
le
;

grand commandement, une armée et une guerre nouvelle où il pût montrer ce qu'il était. Ainsi, c'était le vœu des plus grands hommes que Rellone armée de son fouet sanglant, excitât de malheureuses nations à prendre les armes, afin d'avoir une occasion de faire briller leurs talents. Et voilà les effets de cette ardeur avide pour les louanges et de ce grand amour de la gloire! Concluons que les grandes choses faites par les Romains eurent trois mobiles d'abord l'amour de la liberté, puis le désir de la domination et la passion des louanges. C'est de quoi rend témoignage le plus illustre de leurs poètes,
,
:

quand
lui

il

dit

:

« Porsenna entourait

Rome

d'une armée immense, voulant
fils

imposer

le

retour des Tarquins bannis; mais les

d'Enée

se précipitaient vers la

mort pour défendre

la liberté ' »,

patrie d'être esclave, et glorieux pour elle de

commander
pour
la

voulurent libre d'abord faire ensuite souveraine. C'est pour,

ils

la

Telle était alors leur unique ambition mourir vaillamment ou vivre libres. Mais quand ils eurent la liberté l'amour de la gloire s'empara tellement de leurs âmes, que la liberté n'était rien pour eux si elle n'était
: , *

quoi, ne pouvant souffrir l'autorité des rois, ils créèrent deux chefs annuels qu'ils appe'

Saint Augustin

fait

dériver consul de considère^ ret/num de rux,

et rex de reijere.
>

Salluste,

De

lonj. CatrI,, cap. 7.

Virgile, Enéide, livre viii, vers 6-16, 617.

,

lOi

LA CITÉ DE DIEU.
la

accompagnée de
laient-ils

domination. Aussi accueil-

vertu, seule voie où

veuillent

marcher

les

avec

la

plus grande faveur ces pro-

phéties flatteuses
la

que Virgile mit depuis dans bouche de Jupiter
:

gens de bien. Voilà les sentiments qui étaient naturellement gravés dans le cœur des Romains, et je n'en veux pour preuve que ces
temples qu'ils avaient élevé?, l'un près de l'autre, à la Vertu et à l'Honneur, s'iinaginant que ces dons de Dieu étaient des dieux. Rapprocher ces deux divinités de la sorte, c'était assez dire qu'à leurs yeux l'honneur était la véritable fin de la vertu ; c'est à l'honneur, en effet, que tendaient les hommes de bien, et toute la différence entre eux et les méchants, c'est que ceux-ci prétendaient arriver à leurs fins par des moyens déshonnêtes, par le mensonge et les tromperies.
Salluste a

« Juaon même, l'implacable Junon, qui fatigue aujourd'hui de sa haine jalouse la mer, la terre et le ciel, prendra des sentiments plus doux et protégera, de concert avec moi, la nation

devenue la maîtresse des autres nations. ; un jour viendra où la maison d'Assaracus imposera son joug à la Thessalie et à l'illustre Mycènes, et dominera sur les Grecs vaincus ' ».
qui porte
toge,

h

Telle est

ma

volonté

On remarqiiera que
Jupiter

Virgile fait prédire à

événements accomplis de son temps et dont lui-même était témoin mais j'ai cité ses vers pour montrer que les Romains,
des
;

la liberté, ont tellement estimé la domination, qu'ils en ont fait le sujet de leurs plus hautes louanges. C'est encore ainsi que le même poëte préfère à tous les arts des na-

après

donné à Caton un plus
:

bel éloge,

quand
«

il

a dit de lui

«

Moins

il

courait à la

gloire, et plus elle venait à lui ». Qu'est-ce

tions étrangères l'art propre aux

Romains

celui de régner et de gouverner, de vaincre
et

en effet que la gloire, dont les anciens Romains étaient si fortement épris, sinon la

de soumettre
« D'autres,
dit-il,

les

peuples
l'airain

:

bonne opinion des hommes? Or, au-dessus
d'un ciseau plus délicat,

animeront
;

de
pas

la gloire

il

y a

la vertu,

qui ne se contente

je le crois sans peine

ils

sauront
célestes

tirer

du marbre des ligures
;

du bon témoignage des hommes, mais
:

pleines de vie. Leur parole sera plus éloquente
décrira
les

leur
le

compas
des

mouvements

et

marquera

lever

qui veut avant tout celui de la conscience.

Romain, souviens-toi de soumettre les peuples à être l'arbitre de la paix, parton empire. Tes arts, les voici donner aux vaincus et dompter les superbes ^ ».
étoiles. Toi,
:

Les Romains, en

effet,

excellaient d'autant

mieux dans ces arts qu'ils étaient moins adonnés aux voluptés qui énervent l'âme et le
corps, et à ces richesses fatales aux bonnes

mœurs qu'on
pour
les

comme

ravit à des citoyens pauvres prodiguer à d'infâmes histrions. Et cette corruption débordait de toutes

où Salluste écrivait et où chanon ne marchait plus vers la gloire par des voies honnêtes, mais par la fraude et l'artifice. Salluste nous le déclare expresséa Ce fut d'abord l'ambition, dit-il, ment « plutôt que la cupidité, qui remua les cœurs. a Or, le premier de ces vices touche de plus « près que l'autre à la vertu. En effet, l'homme a de bien et le lâche désirent également la « gloire, les honneurs, le pouvoir; seulement « l'homme de bien y marche par la bonne
parts au temi)S
tait Virgile,
:

pourquoi l'Apôtre a dit « Notre gloire, témoignage de notre con« science » Et ailleurs « Que chacun examine ses propres œuvres, et alors il trou« vera sa gloire en lui-même et non dans les «autres*». Ce n'est donc pas à la vertu à courir après la gloire, les honneurs, le pouvoir, tous ces biens, en un mot, que les Romains ambitionnaient et que les gens de bien recherchaient par des moyens honnêtes; c'est à ces biens, au contraire, à venir vers la vertu;
C'est
«

à nous, c'est le
'
.

:

ct

car la vertu véi'itable est celle qui se propose
le

bien pour objet, et ne met rien au-dessus.

Ainsi, Caton eut tort de

demander des honà
la

neurs à

la

république

;

c'était

république

à les lui conférer, à cause de sa vertu, sans
qu'il les eût sollicités.

Et toutefois, de ces deux grands contemporains, Caton et César, Caton est incontestable-

ment

celui dont la vertu approche le plus de

la vérité. Voyez, en effet, ce qu'était alors la

«

voie

;

l'autre,

à qui

manquent

les

moyens

honnêtes, prétend y arriver par la fraude et « le mensonge' ». Quels sont ces moyens hona

nêtes de parvenir à la gloire, aux dignités, au pouvoir? évidemment ils résident dans la

'

république et ce qu'elle avait été autrefois, au jugement de Caton lui-même « Gardez-vous a de croire, dit-il, que ce soit par les armes « que nos ancêtres ont élevé la république, a alors si petite, à un si haut point de gran:

«
Virgile, Enéide, livre
Salluste,
i,

vers 279 à 285.

«

Ibid., livre vi, vers 817 et suiv.

deur. S'il en était ainsi, elle serait aujourd'hui plus florissante encore, puisque, ciII

'

De

conj. Catil., cap. II.

Cor.

r,

12.

'

Gatat. vi,

1.

.

LIVRE V.
«

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.
historien,

iOb

toyens, alliés, armes, chevaux, nous avons pères. a tout en plus grande abondance que nos d'autres moyens qui firent leur « Mais il est
«
ce

grandeur,
juste

et

dans, l'activité
;

« tion

que nous n'avons plus: au deau dehors, une administradans les délibérations, une âme
;

quand il dit que, voulant comprendre comment le peuple romain avait accompli de si grandes choses, soit en paix, soit en guerre, sur terre et sur mer, souvent avec
une poignée d'hommes contre des armées
doutables et des rois très-puissants,
il

re-

avait

a libre, a

Au

atlVanchie des vices et des passions. lieu de ces vertus, nous avons le luxe et
;

remarqué

qu'il

ne

fallait attribuer ces

magni-

fiques résultats qu'à la vertu d'un petit

nom-

B l'avarice
a a a a

l'Etat est pauvre,
;

et les particuliers
la

sont opulents

nous vantons
;

richesse,

nous chérissons l'oisiveté entre les bons et les méchants, nulle différence, et toutes les

bre de citoyens, laquelle avait donné la victoire à la pauvreté sur la richesse, et aux petites armées sur les grandes. « Mais depuis
a

a «
a a

récompenses de la vertu sont le prix de l'intrigue. Pourquoi s'en étonner, puisque chacun de vous ne pense qu'à soi esclave, chez soi, de la volupté, et au dehors, de l'argent et de la faveur ? Et voilà pourquoi on se jette
;

«

que Rome, ajoute pue par le luxe et

Salluste, eut été

corromtour de

l'oisiveté, ce tut le

« la

«

république de soutenir par sa grandeur les vices de ses généraux et de ses magisAinsi donc, lorsque Caton célébrait

« trats ».

les

« a

sur la république
défense
'

comme

sur une proie sans
Salluste parler

anciens Romains qui allaient à la gloire, aux honneurs, au pouvoir, par la bonne voie,
c'est-à-dire par la vertu, c'est à

»

un bien

petit

Quand on entend Caton ou
de
la sorte,

nombre d'hommes que
ges
;

s'adressaient ses élo-

on est tenté de croire que tous les anciens Romains, ou du moins la plupart, étaient semblables au portrait qu'ils en tracent avec tant d'admiration mais il n'en est rien autrement il faudrait récuser le témoignage du même Salluste dans un autre endroit de son ouvrage, que j'ai déjà eu occasion de
;

ils

étaient bien rares ceux qui, par leur
et

vie laborieuse

modeste, enrichissaient

le

trésor public tout en restant pauvres. Et c'est

pourquoi

la

corruption des
:

mœurs amena une
pauvre
et les

;

situation toute contraire
particuliers opulents.

l'Etat

citer: a

Dès

la

naissance de

Rome,
une

dit-il,

les

CHAPITRE

XIII.

« injustices « tion a

des grands amenèrent la séparaet

du peuple

du

sénat, et
;

suite de

l'amour de la gloire, qui est un vice, passe POUR UNE vertu, PARCE QU'lL SURMONTE DES
vices PLUS GRANDS.

on ne vit fleurir modération qu'à l'époque de a l'expulsion des rois, et tant qu'on eut à re« douter les Tarquins et la guerre contre l'Ee trurie mais le danger passé, les patriciens a traitèrent les gens du peuple comme des « esclaves, accablant celui-ci de coups, chase sant celui-là de son champ, gouvernant en a maîtres et en rois... Les luttes et les animoa sites ne prirent fin qu'à la seconde guerre a punique, parce qu'alors la terreur s'empara « de nouveau des âmes, et, détournant ail« leurs leurs pensées et leurs soucis, calma et a soumit ces esprits inquiets ^ ». Mais à cette époque même, les grandes choses qui s'acdissensions intérieures
« l'équité et la
;

royaumes d'Orient eurent pendant une longue suite d'années. Dieu voulut que l'empire d'OcciAprès que
sur
les

brillé

la terre

dent, qui était le

dernier dans l'ordre des

temps, devînt le premier de tous par sa grandeur et son étendue ; et comme il avait dessein

de se servir de cet empire pour châtier un grand nombre de nations, il le confia à des hommes passionnés pour la louange et l'honneur, qui mettaient leur gloire dans celle de
la patrie, et étaient

toujours prêts à se sacrifier

complissaient

étaient

l'ouvrage

d'un

petit

manière, et dont la sagesse, au milieu de ces désordres par eux tolérés, mais adoucis, faisait fleurir
à leur
la républi(|ue.

nombre d'hommes, vertueux

pour son salut, triomphant ainsi de leur cupidité et de tous leurs autres vices iiar ce vice unique l'amour de la gloire. Car, il ne faut pas se le dissimuler, l'amour de la gloire est un vice. Horace en est convenu, quand il a
:

dit:
« L'amour de la gloire entle-l-il votre

C'est ce

([n'atteste

le

même
Calii.^

cœur?
livre

il

y a un re-

mède pour
* Discours de Caton au sénat dans Salluste, cap. 52. * Voyez plus haut le cbap. 18 du livre

ce mal
'

:

c'est

de

lire

un bon

avec candeur et

Dp

cwtj.

par trois fois

».

'

Horace, Epist.,

i,

v. 36, 37.

106

LA CITE DE DIEU.
et solides

Ecoutez encore ce poëte s'élevant dans un de ses chants lyriques contre la passion de

en elles-mêmes, que l'amour de

la

dominer
«

:

ton 3iiie ambitieuse, et tu feras ainsi un plus grand empire que si, réunissant à la Libye la lointaine Gadès, tu soumettais à ton joug les deux Cartbages' ».

Dompte

humaine eu rougisse et qu'il cède à l'amour de la vérité. Une preuve que ce vice est ennemi de la vraie foi, quand il vient à l'emporter dans notre cœur sur la crainte ou
gloire

sur l'amour de Dieu, c'est que Notre-Seigneur
dit
« B «

Et cependant, quand on n'a pas reçu du Saint-Esprit la grâce de surmonter les passions honteuses par la foi, la piété et l'amour

dans l'Evangile « Comment pouvez-vous foi, vous qui attendez la gloire les uns des autres, et ne recherchez point la
:

avoir la

beauté intelligible, mieux vaut encore les vaincre par un désir de gloire purement humain que de s'y abandonner ; car si ce désir ne rend pas l'homme saint, il l'empêche
la

de

? » L'évanencore de certaines personnes qui croyaient en Jésus-Christ, mais qui appréhen'

gloire qui vient de Dieu seul

géliste dit

daient de confesser publiquement leur
o Ils

foi

:

de devenir infâme. C'est pourquoi Cicéron, dans son ouvrage de la République, où il traite de l'éducation du chef de l'Etat, dit qu'il faut le nourrir de gloire, et s'autorise, pour le prouver, des souvenirs de ses ancêtres, à qui l'amour de la gloire inspira tant d'actions
illustres
et

ont plus aimé

la gloire

des

hommes que
la
ils

« celle

de Dieu
le

^

». Telle

ne fut pas
;

conprê-

duite des bienheureux Apôtres

car

chaient

christianisme en des lieux où nonil

seulement

merveilleuses.
loin

Il

est

donc avéré
développer

que
dans

les

Romains,
de

de résister à ce vice,
et
le

en discrédit et ne pouvait, mot de Cicéron, rencontrer qu'une sympathie languissante, mais où il était un objet de haine; ils se souvinrent
était

par conséquent, selon le

croyaient devoir l'exciter
l'intérêt
la

république. Aussi bien

Cicéron, jusque dans seslivresde philosophie,

ne dissimule pas combien ce poison de la gloire lui est doux. Ses aveux sont plus clairs que le jour car, tout en célébrant ces hautes études où l'on se propose pour but le vrai bien, et non la vaine gloire, il ne laisse pas « L'honneur d'établir cette maxime générale
;
:

du Mérenonce a devant les hommes, je le renoncerai devant et devant B mon Père qui est dans les cieux a les anges de Dieu ^ ». En vain les malédictions et les opprobres s'élevèrent de toutes
donc de
cette parole
:

du bon

Maître,

decin des âmes

« Si

quelqu'un

me
,

parts; les persécutions les plus terribles, les

supplices les plus cruels ne purent les détour-

ner de prêcher

la

doctrine

du

salut à la face

« est l'aliment
« la

des arts

;

c'est

par

amour de

de l'orgueil humain frémissant. Et quand par
leurs actions, leurs paroles et toute leur vie

gloire

que nous embrassons avec ardeur
discréditée dans
-

« les études, et toute science

l'opinion languit et s'éteint

».

CHAPITRE XIV.
IL

FAUT ÉTOUFFER L'AMOUR DE LA GLOIRE HUMAINE, LA GLOIRE DES JUSTES ÉTANT TOUTE EN
DIEU.
Il

vraiment divine, par leur victoire sur des cœurs endurcis, où ils faisaient pénétrer la justice et la paix, ils eurent acquis dans l'Eglise du Christ une immense gloire, loin de s'y reposer comme dans la tin de leur vertu, ils la
rapportèrent à Dieu, dont la grâce les avait rendus forts et victorieux. C'est à ce foyer
les

vaut donc mieux, n'en doutons point,
passion que s'y abandonner;

résister à cette

car

on

est d'autant

plus semblable à Dieu qu'on

allumaient l'amour de leurs disciples, tournant sans cesse vers le seul être capable de les rendre dignes de marcher un jour sur leur trace, et d'aimer le bien sans souci
qu'ils

est plus

pur de

cette impureté. Je conviens

de
a

qu'en cette vie il n'est pas possible de la déraciner entièrement du cœur de l'homme, les plus vertueux ne cessant jamais d'en être tentés mais efforçons-nous au moins de la surmonter par l'amour du la justice, et si l'on
;

du Maître
«

vaine gloire, suivant cet enseignement « Prenez garde de faire le bien devant les hommes pour être regardés aula
:

;

trement vous ne recevrez point de récoma pense de votre Père qui est dans les deux'». D'un autre côté, de peur que ses disciples n'en-

voit languir et s'éteindre, parce qu'elles sont

discréditées dans l'opinion, des choses
'

bonnes

'

Car»!., lib. Il, carm. 2, v. 9-12. Cicérou, Tusc. qu., lib. i, cap. 2.

mal sa pensée, et que leur vertu perdît de ses fruits en se dérobant aux regards, doivent laisser il leur explique à quelle fin ils
tendissent
*

Jean,

v.

U.

'

Ibid. XII, 43.

'

Matt. X, 33.

*

Ib. vi, 1.

LIVRE
voir leurs
a brillent

V,

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.
que leur propre
trésor, qu'ils ont porté

107

œuvres

:

«

devant les voyant ils glorifient votre Père qui est dans «les deux' ». Comme s'il disait: Faites le bien, non pour que les hommes vous voient, non pour qu'ils s'attachent à vous, puisque par vous-mêmes vous n'êtes rien, mais pour
«

Que vos actions, dit-il, hommes, afin qu'en les

dans

une âme libre, soumise aux lois, affranchie du joug des vices et des passions; et toutes ces vertus étaient pour
les conseils de la patrie

qu'ils glorifient votre

Père qui est dans les cieux, et que, s'attachant à lui, ils deviennent ce que vous êtes. Voilà le précepte dont se sont inspirés tous ces martyrs qui ont surpassé les
Scévola,
les

eux le droit chemin pour aller à l'honneur, au pouvoir, à la gloire. Or, ils ont été honorés parmi presque toutes les nations ils ont imposé leur pouvoir à un très-grand nombre,
;

et

dans tout l'univers,

les

poètes et les histo;

riens ont célébré leur gloire

ils

n'ont donc

pas sujet de se plaindre de la justice

du

vrai

Curtius

et les

Décius, non moins
;

Dieu

:

ils

ont reçu leur récompense.

par leur nombre que par leur vertu vertu vraiment solide , puisqu'elle était fondée sur la vraie piété, et qui consistait, non à se donner la mort, mais à savoir la souffrir. Quant à ces Romains, enfants d'une cité terrestre, comme ils ne se proposaient d'autre fin de leur dévouement pour elle que sa conservation et sa grandeur, non dans le ciel, mais sur la terre, non dans la vie éternelle, mais sur ce théâtre mobile du monde, où les morts sont remplacés par les mourants, qu'ainiaient-ils,

CHAPITRE
DE

XVI.

LA RÉCOMPENSE DES CITOYENS DE LA CITÉ
DES VERTUS DES ROMAINS.

ÉTERNELLE, A QUI PEUT ÊTRE UTILE l'ESEMPLE

Mais il n'en est pas de même de la récompense de ceux qui souffrent ici-bas pour la Cité de Dieu, objet de haine à ceux qui aiment
le

monde.

Celte Cité est éternelle

;

personne

n'y prend naissance, parce que personne n'y

après tout, sinon la gloire qui

meurt;
cité,

règne

la véritable et parfaite féli-

devait les faire vivre,

même

après leur mort,
?

qui n'est point une déesse, mais

un don

dans

le

souvenir de leurs admirateurs

CHAPITRE XV.
DE LA

RÉCOMPENSE TEMPORELLE QUE DIEU DONNÉE AUX VERTUS DES ROMAINS.

A

de Dieu. C'est de là que nous avons reçu le gage de la foi, nous qui passons le temps de notre pèlerinage à soupirer pour la beauté de ce divin séjour. Là, le soleil ne se lève point sur les bons et sur les méchants, mais le Soleil
de justice n'y éclaire que les bons. Là, on ne sera point en peine d'enrichir le trésor public aux dépens de sa fortune privée, parce qu'il
n'y a qu'un trésor de vérité commun à tous. Aussi ce n'a pas été seulement pour récomles Romains de leurs vertus que leur empire a été porté à un si haut point de grandeur et de gloire, mais aussi pour servir d'exemple aux citoyens de cette Cité éternelle et leur faire comprendre combien ils doivent aimer la céleste patrie en vue de la vie éternelle, puisqu'une patrie terrestre a été, pour une gloire tout humaine, tant aimée de ses

donc Dieu, qui ne leur réservait pas une place dans sa cité céleste à. côté de ses saints anges, parce qu'il ne les donne qu'à la piété véritable, à celle qui rend à Dieu seul, pour
Si

parler
si

comme

les Grecs,

un

culte de latrie

'\

penser

Dieu, dis-je, ne leur eût pus donné la gloire
les

passagère d'un empire florissant,
gloire seraient restées sans
c'est

vertus

qu'ils ont déployées afin de parvenir à cette

récompense

;

car

en parlant de ceux qui font un peu de bien pour être estimes des hommes, que le « Je vous dis en vérité qu'ils Seigneur a dit « ont reçu leur récompense ' ». Ainsi il est vrai que les Romains ont inuuolé leurs intérêts
:

enfants.

CHAPITRE
LES VICTOIRES DES
FAIT

XVll.

particuliers à l'intérêt
la

comnmn,

c'est-à-dire à

chose publique, qu'ils ont surmonté la cupidité, préférant accroître le trésor de l'État
'

ROMAINS NE LEUR
MEILLEURE

UNE

CONDITION

ONT PAS QUE CEL

DES VAINCUS.
Matt. V, 16.
:

- La théologie chrétienne distingue deux sortes de cultes le culte de àulie (du grec (Joi^ista), qui est du à Dieu en tant que Seigneur, et le culte de latrie (du grec >aT^£ta), <iui est dû à Dieu en

tant

que Dieu,

c'est-à-dire à Dieu seul.

Matt. VI, 2.

Pour ce qui est de cette vie mortelle qui dure si peu, qu'importe à l'homme qui doit mourir d'avoir tel ou tel souverain, pourvu qu'on n'exige de lui rien de contraire à la jus-

108
tice

LA CITÉ DE DIEU.
et

porté

dommage aux
les

à l'honneur ? Les Romains ont-ils peuples conquis autre-

humaine, ceux qui ont mérité de

la recevoir

comme récompense
cette CÀlé,

ment que par

guerres cruelles

et si

san-

ce spectacle serve à

glantes qui ont précédé la conquête ? Certes, si leur domination eût été acceptée sans combat, le

il

que nous humilier. Puisque nous est promis que nous
de
telles vertus, et

régnerons un jour,
cité

est
le

autant au-dessus de la

succès eût été meilleur, mais
la gloire

il

eût

d'ici-bas

que

ciel est

au-dessus de

la

du triomphe. Aussi bien ne \ivaient-ils pas eux-mêmes sous les lois qu'ils imposaient aux autres ? Si donc cette conformité de régime s'était établie d'un

manqué aux Romains

terre, la joie de la vie éternelle au-dessus des

joies passagères, la solide gloire au-dessus des

vaines louanges, la société des anges au-dessus de celle des mortels, la lumière enfin du

commun

accord, sans l'entremise de Mars et

de Bellone, personne n'étant le vainqueur où il n'y a pas de combat, n'est-il pas clair que
la

Créateur des astres au-dessus de l'éclat de la lune et du soleil, comment les citoyens futurs

condition des Romains

et celle des autres

d'une si noble patrie, pour avoir fait un peu de bien ou supporté un peu de mal à son service, croiraient-ils avoir se

peuples eût été absolument la même, surtout Rome eût fait d'abord ce que l'humanité lui conseilla plus tard, je veux dire si elle eût
si

beaucoup

travaillé à

donné

le droit

de

cité

ix

tous les peuples de

rendre dignes d'y habiter un jour, quand nous voyons que les Romains ont tant fait et tant souffert pour une patrie terrestre dont ils
étaient déjà

l'empire, et étendu ainsi à tous

un avantage

membres

et possesseurs ?

Et pour

qui n'était accordé auparavant qu'à un petit nombre, n'y mettant d'ailleurs d'autre condi-

que de contribuer à la subsistance de ceux qui n'auraient pas de terres et, au surplus, mieux valait infiniment payer ce tribut alimentaire entre les mains de magistrats intègres, que de subir les extorsions dont on action
;

achever cette comparaison des deux cités, cet asile où Romulus réunit par la promesse de l'impunité tant de criminels, devenus les fondateurs de Rome, n'est-il point la figure de la
rémission des péchés, qui réunit en
tous les citoyens de la céleste patrie
'

un corps
?

cable les vaincus.

CHAPITRE
qu'ils

XVIII.

beau faire, je ne puis voir en quoi les bonnes mœurs, la sûreté des citoyens et leurs dignités même étaient intéressées à ce que tel peuple fût vainqueur et tel autre vaincu il n'y avait là pour les Romains d'autre avantage que le vain éclat d'une gloire tout hu. maine, et voilà pourquoi cette gloire a été donnée comme récompense à ceux qui en étaient passionnément épris, et qui, pour l'obtenir, ont livré tant de furieux combats. Car enfin leurs terres ne paient-elles pas aussi tribut ? leur est-il permis d'acquérir des connaissances que les autres ne puissent acquérir comme eux ? n'y a-t-il pas plusieurs sénateurs dans les provinces qui ne connaissent pas Rome
J'ai
:

LES CHRÉTIENS n'OIST PAS A SE GLORIFIER DE CE

l'aMOOR de la PATRIE QUAND LES ROMAINS ONT FAIT DE SI GRANDES CHOSES POUR UNE PATRIE TERRESTRE ET POUR UNE GLOIRE TOUT HUMAINE.
CÉLESTE,

font pour

les

a-t-il donc de si grand à mépriser tous charmes les plus séduisants de la vie présente pour cette patrie éternelle et céleste, quand pour une patrie terrestre et temporelle Brutus a pu se résoudre à faire mourir ses enfants, sacrifice que la divine patrie n'exige

Qu'y

pas?

Il

est sans

doute bien plus

difficile

d'im-

seulement de vue? Otez le faste extérieur, que sont les hommes, sinon des hommes? Quand même la perversité permettrait que les
plus gens de bien fussent les plus considérés,
devrait-on faire

moler ses enfants que de faire ce qu'elle exige, je veux dire de donner aux pauvres ou d'abandonner pour la foi ou pour la justice des
biens qu'on n'amasse et qu'on ne conserve que pour ses enfants. Car ce ne sont pas les
richesses de la terre qui nous rendent heu-

un

si

grand

état

de l'honneur

humain, qui n'est en définitive qu'une légère fumée ? Mais profitons même en ceci des bienfaits du Seigneur notre Dieu considérons combien de plaisirs ont méprisés combien de souffrances ont supportées, combien de passions ont étouffées, en vue de la gloire
:

reux, nous et nos enfants, puisque nous pouvons les perdre durant notre vie ou les laisser

après notre mort en des mains inconnues ou détestées mais Dieu, qui est la vraie richesse
;

,

des âmes,

est

aussi le

seul qui puisse leur
a-t-il été

donner
'

le

bonheur. Brutus
haut, livre
i,

heureux?

Voyez plus

ch. 34.

LIVRE
Non,
et j'en atteste le
:

V.

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.
qui célèbre

109

poëte

même

son sacrifice
« Ce père,

jouir de
enverra au supplice des
»
lils

pas d'autre Eglise où l'on puisse, je ne dis pas la gloire des hommes, mais acquérir

dit-il,

séditieux

au

la vie éternelle? Si

nom

de

la liherlé sainte. lui la postérité!

Mallieureux, quelque jugement que

Mucius Scévola', trompé dans son dessein de tuer Porsenna qui assiégeait étroitement

porte sur

Et

il

ajoute pour le consoler

:

Rome, étendit la main sur un brasier ardent en présence de ce prince,

« Mais l'amour de la patrie est plus fort, et la tendresse paternelle cède à un immense désir de la gloire ' ».

l'assurant qu'il y avait encore plusieurs jeunes Romains aussi hardis que lui qui avaient juré
sa mort, en sorte

C'est cet

amour de

la patrie et ce désir

de la

courage
rible,

et eû'rayé

que Porsenna, frappé de son d'une conjuration si ter-

aux Romains tout ce pour la liberté de quelques hommes qui mourront demain, et pour une gloire terrestre, un père
gloire (|ui ont inspiré
qu'ils ont fait de merveilleux. Si donc,

conclut sans retard la paix avec les Romains, qui croira avoir mérité le royaume des cieux, quand, pour l'obtenir, il aura abandonné sa main, je dis plus, tout son corps aux

a pu sacrifier ses propres enfnats, est-ce beaucoup faire pour gagner la liberté véritable, qui nous affranchit du péché, de la mort et du démon, et pour contenter, non pas notre vanité, mais notre charité, par la délivrance de nos semblables, captifs, non de Tarquin, mais des démons et de leur roi, est-ce beaucoup faire, encore une fois, je ne dis pas de faire mourir nos enfants, mais de mettre au nombre de nos enfants les pauvres de Jésus-

flammes des persécuteurs ? Si Curtius ^ se précipita tout armé avec son cheval dans un abîme, pour obéir à l'oracle qui avait commandé aux Romains d'y jeter ce qu'ils avaient de meilleur (les Romains, qui excellaient surtout par leurs guerriers et par leurs armes, ne croyaient rien avoir de meilleur qu'un

Christ?

On rapporte que Torquatus, général romain, punit de mort son fils victorieux, que l'ardeur de la jeunesse avait emporté à combattre,

armé), qui s'imaginera avoir fait quelque chose de grand en vue de la Cité céleste, pour avoir souffert, sans la prévenir, une semblable mort, quand surtout il a reçu de son Seigneur, du Roi de sa véritable patrie, cet « «

guerrier

oracle bien plus certain
le
,

:

«

Ne

crai-

malgré

l'oi-dre

du

chef,

un ennemi

gnez point ceux qui tuent qui ne peuvent tuer l'àme ^ »

corps, mais

Si les

Décius *,

provoquait. Torquatus jugea sans doute que l'exemple de son autorité méprisée poule

qui

se consacrant à la

mort par de certaines pa-

roles, ont versé leur

vait causer plus de
la victoire

mal que ne

ferait
;

de bien

dieux
les

obtenue sur l'ennemi - mais si un père a pu s'imposer une si dure loi, de quoi ont à se glorifier ceux qui, pour obéir aux lois

sang pour apaiser les sauver l'armée romaine, que saints martyrs ne croient [las que pour
irrités

et

avoir,

eux
et

rien fait qui soit digne
table

de

la céleste patrie,

méprisent

les

biens de la

répandu leur sang, ils aient du séjour de la vériéternelle félicité, alors même que
aussi,
la
ils

terre,

moins chers à leur cœur que des en-

fants? Si Camille

%

après avoir délivré sa

patrie des redoutables attaques des Véiens, ne
laissa pas, quoiqu'elle l'eût sacrifié à ses en-

vieux, de la sauver encore en repoussant les Gaulois, faute de trouver une autre patrie où

pût vivre avec gloire, pourquoi celui-là se ayant reçu dans l'Eglise la plus cruelle injure de la part de charnels ennemis, loin de se jeter parmi les hérétiques ou de former une hérésie nouvelle, aurait défendu de tout son pouvoir la pureté de la doctrine de l'Eglise contre les efl'orts de l'héil

vanterait-il, qui,

auraient aimé non-seulement pour qui coulait leur sang, mais leurs ennemis mêmes qui le faisaient couler. Si Marcus Pulvillus dédiant un temple à Jupiter, à Junou et à Minerve, se montra insensible à la fausse nouvelle de la mort de son fils, que ses ennemis lui portèrent pour qu'il quittât la cérémonie et en laissât à son
leurs frères
''

soutenus par de la charité,

charité de la foi et par la foi

,

collègue tout l'honneur;

si

même
fils

il

com-

manda que

le

corps de son

tût jeté sans

sépulture, faisant céder la douleur paternelle
'

résie,

pourquoi se vanterait-il, puisqu'il n'y a

^

Voyez Tile-Live, Voyez Tite-Live,
Matt. X, 28.
Ïile-Live,

hb. u, cap. 12, 13.
lib.

vu, cap.

6.

' ^
*

Virgile, Enéide, livre vi, vers 820, 823.

*

Voyez Voyez

plus haut, livre

x,

ch. 23.

Voyez •Comp.

lib.

vin, cap. 9, et lib. s, cap. 28.
cit.

Plutarque, Yie de Publicula,

14, et Tite-Live, liv.

ii,

plus haut, livre u, ch. 17, et livre iv, ch. 7.

cbap. 8.

410
à

LA CITÉ DE DIEU.
pauvres, qu'un personnage, qui avait été deux fois consul, fut chas''- du sénat par le censeur,

l'amour de la gloire, osera-t-on prétendre fait quelque chose de considérable pour la prédication de l'Evangile, qui délivre les hommes de mille erreurs pour les ramener vers la patrie véritable, par cela seul qu'on se sera conformé à cette parole du Seigneur, disant à un de ses disciples préoccupé d'en« Suis-moi, et laisse les sevelir son père a morts ensevelir leurs morts » Si Régulus -, pour ne pas manquer de parole à de cruels ennemis, retourna parmi eux, ne pouvant plus, disait-il, vivre à Rome avec honneur,
avoir
:

parce qu'il avait dans sa maison dix marcs de vaisselle d'argent '. Or, si telle était la pauvreté de ces

hommes dont

les victoires enri-

chissaient le trésor public, les chrétiens qui

mettent leurs biens eu
se

commun
est écrit

pour une

fin

tout autrement excellente, c'est-à-dire pour

'

.

conformer à ce qui
:

dans

les Actes

des Apôtres
« « «

«

Qu'il soit distribué à

chacun

selon ses besoins, et que nul ne possède rien

en propre, mais que tout
tous les fidèles
^

soit

commun entre
dis-je,

après avoir été esclave des Africains; s'il expia par les plus horribles supplices le conseil

»

;

les

chrétiens,

doivent comprendre qu'ils n'ont aucun sujet

donné au sénat de repousser les de Carthage, quels tourments le chrétien ne doit-il pas mépriser pour garder sa foi envers cette patrie dont l'heureuse possession est le prix de cette foi même? Et rendra-t-il au Seigneur tout ce qu'il lui doit en retour des biens qu'il en a reçus, s'il souffre, pour garder sa foi envers son bienfaiteur, ce que Régulus souffrit pour garder la sienne
i|u'il

avait

offres

de se glorifier de ce qu'ils font pour être admis dans la compagnie des anges, quand ces idolâtres en ont fait presque autant pour

conserver
Il

la gloire

est assez clair

du nom romain. que tous ces traits de gran-

deur et beaucoup d'autres, qui se rencontrent dans les annales de Rome, ne seraient point parvenus à un tel renom, si l'empire romain
de prodigieux accroissements d'où l'on voit que cette domination si étendue, si persistante, illustrée par les vertus de a eu deux principaux si grands hommes
n'avait pris
; ,

envers des ennemis impitoyables?
osera-t-il s'enorgueillir

Comment

pauvreté afin

d'avoir embrassé la marcher d'un pas plus libre de

dans la voie qui
fait

mène

à la patrie dont Dieu
il

peut savoir que L. Valérius', mort consul, était si pauvre que le peuple dut contribuer aux frais de ses
toute la richesse,

quand

funérailles
la

;

que Quintus Cincinnatus

*,

dont

fortune se bornait à quatre arpents de terre ([u'il cultivait lui-même, fut tiré de la charrue

pour être fait dictateur, et qu'après avoir vaincu les ennemis et s'être couvert d'une gloire immortelle , il resta pauvre comme auparavant ? Ou qui croira avoir fait preuve d'une grande vertu en ne se laissant pas entraîner par l'attrait des biens de ce

monde

loin de la patrie bienheureuse, lorsqu'il voit

pour les Romains amoureux effets la gloire, la récompense où ils aspiraient, de et puis elle nous offre, dans le spectacle de leurs grandes actions, un exemple qui nous avertit de notre devoir, afin que si nous ne pratiquons pas pour la glorieuse Cité de Dieu les vertus véritables dont les Romains n'embrassaient que l'image en travaillant à la gloire d'une cité de la terre, nous en ayons de la confusion, et que, si nous les pratiquons, nous n'en ayons pas de vanité. Car nous apprenons de l'Apôtre « que les souffrances de « cette vie n'ont point de proportion avec la ^». « gloire future qui sera manifestée en nous
:

elle a été

Fabricius rejeter toutes les offres de Pyrrhus, roi d'Epire, même le quart de son royaume,

Quant à
vertu
Aussi,

des

pour ne pas quitter
et

simple citoyen
était

république

y rester pauvre au temps où la opulente, où florissait vraiet
?

Rome

humaine et temporelle, la Romains y était proportionnée. quand le Nouveau Testament, déchila gloire

En

effet,

rant le voile de l'Ancien, est venu nous apprendre que le Dieu unique et véritable veut

ment
la

la

chose publique,

la

chose du peuple,
étaient
si

chose de tous,

les particuliers

non point en vue des biens tertemporels que la Providence accorde restres et également aux bons et aux méchants, mais
être adoré,

Matt. Tin, 22. Voyez plus haut, livre i, ch. 15 et 34. Valérius Publicola n'avait pas ' 11 y a ici quelque inexactitude consul, mais un pour surnom Lucius, mais Publius ; il ne mourut pas (lib. n, cap. 16) an après son consulat, comme l'attestent Tite-Live
'
'
:

en vue de
'

la vie éternelle et
se

des biens impé-

Ce personnage
fit

nommait

cius qui le

exclure du sénat. Voyez Valère
lib. ir,

P. Cornélius Ruffinus, et c'est FabriMaxime, lib. ii, cap. 9, cap. 4.

et les autres historiens romains.

§
26, et Valère

-4,

et

Voyez Tite-Liïe, cap. 4, § 7.

*

lib.

m, cap.

Masime,

lib.

iv,

'
'

Act.,

Aulu-Gelle, Noc. ait., Il, 14,45, et IV, 32.
vni, 18.

Rom.

LIVRE V.
rissables de la Cité d'en haut,

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.

iH

les Juifs

nous avons vu justement livrés à l'empire romain pour servir de trophée à sa gloire c'est que Dieu a voulu que ceux qui avaient recherché et conquis par leurs vertus, quoique purement humaines, la gloire des hommes, soumissent à leur joug une nation criminelle qui avait rejeté et mis à mort le Dispensateur de la véritable gloire, le Roi de l'éternelle
:

dans celle d'en haut. Et quant à ceux qui le bien qu'il soit insensible à leurs louanges, il ne l'est pas à leur affection aussi, ne voulant pas être au-dessous de leur estime, de crainte d'être au-dessous de leur affection,
louent
, ;

il

l'Etre souverain

de tourner leurs louanges vers de qui nous tenons tout ce qui mérite en nous d'être loué. Quant à celui
s'efforce
la

qui, sans être sensible à la gloire, désire ar-

Cité.

demment

domination,

il

est plus cruel et
Il

CHAPITRE XIX.
EN QUOI l'amour DE LA GLOIRE DIFFÈRE DE l'amour de la DOMINATION. y a certainement de la différence entre l'amour de la gloire et l'amour de la domination car bien que l'amour immodéré de la
Il
;

plus brutal que les bêtes.

s'est

rencontré
cette

chez

les

Romains quelques hommes de

espèce, indifférents à l'estime et toutefois très-

avides de dominer. Parmi ceux dont l'histoire

mention, l'empereur Néron mérite incontestablement le premier rang. Il était si amolli par la débauche qu'on n'aurait redouté de lui
fait

gloire conduise à la passion de dominer, ceux

rien de viril, et

si

cruel qu'on n'aurait rien

qui aiment ce qu'il y a de plus solide dans les louanges des hommes n'ont garde de déplaire
effet
,

aux bons
il

esprits.

Parmi

en

est

plusieurs

les vertus, en dont beaucoup

d'hommes sont bons juges, quoiqu'elles soient un petit nombre, et c'est par là que marchent à la gloire et à la domination
pratiquées par

soupçonné en lui d'efléminé, si on ne l'eiit connu. Et pourtant la puissance souveraine n'est donnée à de tels hommes que par la providence de Dieu, quand il juge que les peuples méritent de tels maîtres. Sa parole
est claire sur ce point
;

c'est la sagesse

même
régner

qui parle ainsi

:

« C'est

moi qui

fais

ceux dont Salluste
voie
'.

dit qu'ils suivent la
,

Au

contraire

bonne quiconque désire la

«les rois et "dominer les tyrans' ». Et afin qu'on n'entende pas ici tyran dans le sens de
roi puissant, selon

(jui

domination sans avoir cet amour de la gloire fait qu'on craint de dé[)laire aux bons esprits, aucun moyen ne lui répugne, pas même les crimes les plus scandaleux, pour contenter sa passion. Tout au moins celui qui aime la gloire, s'il ne prend pas la bonne voie, se sert de ruses et d'artifices pour paraître ce qu'il n'est pas. Aussi est-ce à

l'ancienne acception
:

du

mot

*,

adoptée par Virgile dans ce vers

« Ce sera pour moi uu gage de paix d'avoir du tyran des Troyens ' »,

touclié la droite

il

est dit clairement
:

droit
«

« C'est

lui

qui

de Dieu en un autre enfait régner les princes

un
-

fourbes, à cause des péchés

du peuple

'

».

lionnne vertueux une grande vertu de mé priser la gloire, puisque Dieu seul en est le

Ainsi, bien
forces,

que pourquoi

j'aie assez
le seul

établi, selon

mes

Dieu véritable

et juste

témoin et que les hommes n'en savent rien. Et, en effet, quoi qu'on fasse devant les hommes pour leur persuader qu'on méprise la gloire, on ne peut guère les empêcher de soupçonner que ce mépris ne cache le désir
d'une gloire plus grande. Mais celui qui méprise en réalité les louanges des hommes, méprise aussi leurs soupçons téméraires, sans aller toutefois, s'il est vraiment homme de bien, jusqu'à mépriser leur salut car la vertu véritable, qui vient du Saint-Esprit, porte le
;

a aidé les
pire,

Romains

à fonder

un

si

grand em-

en récompense de ce que le monde apil se peut toutefois qu'il y ait une raison plus cachée de leur prospérité ; car Dieu sait ce que méritent les peuples et
pelle leurs vertus,

nous l'ignorons. Mais
qu'il

il

n'importe,
tout

pourvu
lionune

demeure constant pour

une

pieux qu'il n'y a pas de véritable vertu sans véritable piété, c'esl-à-dire sans le vrai

même ses ennemis, à aimer jusqu'au point de les voir avec joie devenir, en se corrigeant, ses compagnons de félicité, non dans la patrie d'ici-bas, mais
véritable juste à aimer
les
'

du vrai Dieu, et que c'est une vertu que celle qui a pour fin la gloire humaine bien toutefois que ceux qui ne sont
culte

fausse

;

pas citoyens de la Cité éternelle,
» '
'

nommée dans

Prov.

VIII, 15.
lib. rv,

Voyez Servius ad ^neid.,
Job. XXXIV, 30.

v. 320.

Virgile, Enéide, lib. VII, vers. 266.

Voyez plus

haut, ch. 12.

*

dl'2

LA CITÉ DE DIEU.
',

l'Ecriture la Cité de Dieu
à la cité

soient plus utiles

leur gloire et toute leur dignité, servant la

fausse,
s'il

du monde par cette vertu, quoique que s'ils n'avaient aucune vertu. Que

Volupté comme une femmelette impérieuse et impudente. Rien de plus scandaleux que ce
tableau, disent nos philosophes, rien de plus
laid, rien enfin

vient à se trouver des
la

hommes vraiment

pieux qui joignent à

vertu la science de

dont

la

vue

soit
ils

moins sup' ;

gouverner les peuples, rien ne peut arriver de plus heureux aux hommes que de recevoir de Dieu de tels souverains. Aussi bien ces princes d'élite, si grands que soient leurs mérites, ne les attribuent qu'à la grâce de
Dieu, qui les a accordés à leur
prières, et
ils

portable aux gens de bien, et

disent vrai

mais, à

mon

tour, j'estime impossible de faire

un

tableau

décent où

service de la gloire
cette gloire

ne

soit

foi et

à leurs

énervée;
cité

elle

est

les vertus soient au humaine. Je veux que pas une femme délicate et tout au moins bouffie de

savent reconnaître combien ils sont éloignés de la perfection des saints anges,
à qui
et
ils

vanité, et lui asservir la solidité et la simpli-

des vertus, vouloir que la Prudence n'ait

désirent

ardemment

d'être associés.
la vraie piété,

rien à prévoir, la Justice rien à ordonner, la

Quant à

cette verlu, séparée

de

qui a pour fin la gloire des hommes, quelques louanges qu'on lui donne, elle ne mé-

Force rien à soutenir, la Tempérance rien à modérer qui ne se rapporte à la gloire et n'ait la louange des hommes pour objet, ce
serait

seulement pas d'être comparée aux faibles fidèles qui mettent leur espérance dans la grâce et la miséricorde du
rite

une indignité manifeste. Et

qu'ils

ne se

commencements des
vrai Dieu.

croient pas exempts de cette ignominie, ceux qui, en méprisant la gloire et le jugement

des

hommes, se

plaisent à

eux-mêmes
;

et s'ap-

CHAPITRE XX.
IL ^'EST

plaudissent de leur sagesse

car leur vertu,

GUÈRE MOINS HONTEUX d'ASSERVIR LES VERTUS A LA GLOIRE HUMAINE QU'a LA VOLUPTÉ.

Des philosophes qui font consister le souverain bien dans la vertu ont coutume, pour
honte à ceux qui, tout en estimant la néanmoins à la volupté comme à sa fin, de représenter celle-ci comme une reine délicate assise sur un trône et servie par les vertus qui observent tous ses
faire

vertu, la subordonnent

si elle mérite ce nom, est encore asservie en quelque façon à la louange humaine, puisque se plaire à soi-même, c'est plaire à un homme. Mais quiconque croit et espère en Dieu d'un cœur vraiment pieux et plein d'amour, s'applique beaucoup plus à considérer en soimême ce qui lui déplaît que ce qui peut lui plaire, moins encore à lui qu'à la vérité et ce
;

qui peut lui plaire,

il il

l'attribue à la misérile déplaisir, lui

corde de celui dont
offrant des prières

redoute

rendant grâces pour

les plaies guéries, et lui

mouvements

et

exécutent ses ordres.

Elle

pour

les plaies à guérir.

commande

à la Prudence de veiller au repos

de son empire; à la Justice de répandre des bienfaits pour lui faire des amis utiles, elde ne nuire à personne pour éviter des révoltes ennemies de sa sécurité. Si elle vient à éprouver dans son corps quelque douleur,
et à la sûreté

CHAPITRE XXI.
c'est LE VRAI DIEU, SOURCE

DE TOUTE PUISSANCE

ET PROVIDENCE SOUVERAINE DE l'uNIVERS, QUI

A DONNÉ l'empire AUX ROMAINS.
N'attribuons donc la puissance de disposer des royaumes qu'au vrai Dieu, qui ne donne

pas toutefois assez violente pour l'obliger à

de la vie, elle ordonne à la Force de tenir sa souveraine recueillie au fond de son âme, afin que le souvenir des plaisirs
se délivrer

passés adoucisse l'amertume

de

la

douleur

présente

;

enfin elle

recommande

à la

Tem-

qu'aux bons le royaume du ciel, mais qui donne les royaumes de la terre aux bons et aux méchants, selon qu'il lui plaît, lui à qui rien d'injuste ne peut plaire. Nous avons in-

pérance de ne pas abuser de la table, de peur que la santé, qui est un des éléments les plus essentiels du bonheur, n'en soit gravement
altérée. Voilà
' '

donc

les

Vertus % avec toute
:

Ps. XLV, 5, et

ïLvn,

3, 9, etc.
la

On

reconnaît dans ces quatre vertus

Prudence,

la Justice, la

diqué quelques-unes des raisons qui dirigent sa conduite, dans la mesure où il a daigné nous les découvrir mais nous reconnaissons qu'il est au-dessus de nos forces de pénétrer dans les secrets de la conscience des hommes, et de peser les mérites qui règlent la distri; '

Force et la Tempérance^ la fameuse adoptée plus tard par l'Eglise.

classification

platonicienne,
Il s'agit ici

des stoïciens.

Voyez Cicéron, De

/in.,lib.

ii,

cap. 21.

y

LIVRE

V.

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.

113

bulion des grandeurs temporelles. Ainsi ce
seul vrai Dieu, dont les conseils et l'assistance

qui règle les temps des guerres, qui les abrège

ou

les

prolonge à son gré. La guerre des

ne manquent jamais à l'espèce humaine, a donné l'empire aux Romains, atioraleurs de plusieurs dieux, quand il l'a voulu et aussi grand qu'il l'a voulu, comme il l'avait donné

pirates et la troisième guerre

punique furent
',

terminées, celle-là par

Pompée

et celle-ci

par Scipion % avec une incroyable célérité. Il en fut de même de la guerre des gladiateurs

aux Assyriens et même aux Perses, qui, selon le témoignage de leurs propres livres, n'adoraient que deux dieux, l'un bon et l'autre mauvais, pour ne point parler ici des Hébreux qui, tant que leur empire a duré, n'ont reconnu qu'un seul Dieu. Celui donc qui a accordé aux Perses les moissons et les autres
biens de la terre, sans qu'ils adorassent la

où plusieurs généraux et deux conoù l'Italie tout entière fut horriblement ravagée, mais qui ne laissa pas de s'achever en trois ans. Ce ne fut pas encore une très-longue guerre que
fugitifs,

suls essuyèrent des défaites,

celle

des Picentins

,

Marses

,

Péligniens et

autres peuples italiens qui, après avoir long-

temps vécu sous
toutes les

déesse Ségéiia, ni tant d'autres divinités que
les

Romains imaginaient pour chaque

objet

particulier, et

même pour les usages

ditîérents

du

même

objet, celui-là leur a

donné l'empire

sans l'assistance de ces dieux à qui

Rome s'est

domination romaine avec la fidélité et du dévouement, relevèrent la tête et entreprirent de recouvrer leur indépendance, quoique Rome eût déjà étendu son empire sur un grand nombre de nations étrangères et renversé
la

marques de

cru redevable de sa grandeur. C'est encore lui qui a élevé au pouvoir suprême Marius et César, Auguste et Néron, Titus, les délices du genre humain, et Domitien, le plus cruel des tyrans. C'est lui enfin qui a porté au trône
impérial et
le

Carthage. Les Romains furent souvent battus dans cette guerre, et deux consuls y périrent avec plusieurs sénateurs toutefois le mal fut
;

bientôt guéri, et tout fut terminé au bout de cinq ans. Au contraire, la seconde guerre

chrétien Constantin, et ce Julien

punique

l'Apostat dont le

par l'ambition et
et sacrilège.

bon naturel fut corrompu par une curiosité détestable

fut continuée pendant dix-huit années avec des revers terribles pour les Romains, qui perdirent en deux batailles plus de

Adonné à de vains oracles, il osa, dans sa confiance imprudente, faire brûler les vaisseaux qui portaient les vivi'es nécessaires
à son armée
;

soixante-dix mille

soldats ', ce qui faillit ruiner la république. La première guerre contre Carthage avait duré vingt-trois ans, et
thridate. Et afin qu'on

puis s'engageant avec une ar-

deur téméraire dans la plus audacieuse entreprise, il fut tué misérablement, laissant ses soldais à la merci de la faim et de l'ennemi
:

retraite désastreuse

où pas un soldat n'eût échappé si, malgré le présage du dieu Terme, dont j'ai parlé dans le livre précédent, on n'eût déplacé les limites de l'empire romain
;

quarante ans pour en finir avec Mine s'imagine pas que les Romains terminaient leurs guerres plus vile en ces temps de jeunesse où leur vertu a été tant célébrée, il me suffira de rappeler que la guerre des Samnites se prolongea près de cinquante ans, et que les Romains y furent si
il

fallut

maltraités qu'ils passèrent
Or,

car ce Dieu,

([ui

n'avait pas voulu céder à
'.

comme

ils

même sous le joug. n'aimaient pas la gloire pour

Jupiter, fut obligé de céder à la nécessité

la justice,

Concluons que c'est le Dieu unique et véritable qui gouverne et régit tous ces événements au gré de sa volonté et s'il tient ses motifs cachés, qui oserait les supposer in;

mais la justice pour la gloire, ils rompirent bientôt le traité qu'ils avaient conclu. Je rapporte tous ces faits parce que, soit

ignorance, soit dissimulation, plusieurs vont attaquant notre religion avec une extrême
insolence; et

justes ?

quand
se

ils

voient de nos jours
ils

CHAPITRE XXII.
LA DURÉE ET l'ISSUE DES GUERRES DÉPENDENT

quelque guerre

prolonger,

s'écrient

que
*

si

l'on servait les dieux
la

comme

autre-

DE LA VOLONTÉ DE DIEU.

Pompée termina

guerre des pirates en quarante jours^ à partir

de Bon embarquement à Brindes. Voyez Cicéron, Pro lege Mail.

De

même

qu'il
les

dépend de Dieu

d'affliger

ou

cap.
*

U

et seq.

de consoler
Voyez

hommes,

selon les conseils de

La troisième guerre punique dura quatre ans environ. Voyez TiteCannes. Tite-Live (lib. xsn, les pertes de Trasimène, celles de Cannes.
et

Live, Epitom., 49 et 51.

sa justice et de sa miséricorde, c'est lui aussi
*

'Ces deux batailles sont Trasimène
cap. 7, 19) estime à quinze mille
et à quarante-huit mille

bommes

le cb.

29 du livre précédent.

hommes

S.

AuG.

Tome

XIII.

lU

LA CITÉ DE DIEU.
pensaient, disaient et allaient répétant en tout

fois, cette vertu romaine, autrefois si prompte, avec l'assistance de Mars et de Bellone, à terminer les guerres, les terminerait de même

aujourd'hui. Qu'ils songent donc à ces longues

guerres des anciens Romains, qui eurent pour eux des suites si désastreuses et des chances
si

pour lui les immolait chaque jour des victimes, il était impossible qu'il fût vaincu par ceux qui ne voulaient offrir aux dieux de
lieu que, le roi des Goths ayant

dieux auxquels

il

llome, ni permettre qu'on leur
sacrifice.

offrît

aucun

variées, et qu'ils considèrent

que

le

monde

à ces agitations comme la mer aux tempêtes, afin que, tombant d'accord de la vérité, ils cessent de tromper les ignorants et
est sujet

Et maintenant ces malheureux ne rendent point grâces à la bonté infinie de Dieu qui, ayant résolu de punir les crimes des hommes par l'irruption d'un barbare, a
tellement tempéré sa colère qu'il a voulu que Radagaise fût vaincu d'une manière miraculeuse. Il y avait lieu de craindre en effet qu'une victoire des Goths ne fût attribuée aux

de se perdre eux-mêmes par

les discours

que

leur langue insensée profère contre Dieu.

CHAPITRE
DE
LA

XXIII.
,

démons que
ROI DES GUERRE CONTRE R.4DAGAISE GOTHS, QUI FUT VAINCU DANS UNE SEULE ACTION AVEC TOUTE SON ARMÉE.

servait

Radagaise

,

et la

cons;

cience des faibles pouvait en être troublée
plus tard, Dieu a permis que

Rome

fût prise

par Alaric, et encore

est-il arrivé

Cette marque éclatante que Dieu a donnée récemment de sa miséricorde à l'empire ro-

bares, contre la vieille

que les barcoutume de la guerre,
le

ont épargné, par respect pour
tous les
et se

christianisme,

main, ils n'ont garde de la rappeler avec la reconnaissance qui lui est due; loin de là, ils
font de leur
le

Romains
et

réfugiés dans les lieux saints,
si

sont montrés ennemis

acharnés des

mieux pour en éteindre

à jamais

démons

de tout

ce

culte

où Radagaise
terrible

si de notre côté nous nous serions complices de leur ingratitude. Rappelons donc que Ra-

souvenir. Aussi bien,
le silence,

mettait sa confiance, qu'ils semblaient avoir déclaré aux idoles

gardions

une guerre plus

dagaise, roi des Goths,

s'clant

avancé vers

avec une armée redoutable, avait déjà pris position dans les faubourgs, quand il fut attaqué par les Romains avec tant de bonheur
qu'ils tuèrent plus

Rome

qu'aux hommes. Ainsi ce Maître et cet Arbitre souverain de l'univers a usé de miséricorde en châtiant les Romains, et fait voir
par cette miraculeuse défaite des idolâtres

que leurs
et

sacrifices

ne sont pas nécessaires au

de cent mille

hommes sans
avoir
et

perdre

un

des leurs et sans
ainsi qu'à ses
'.

même
fils,

un
lui

blessé, s'emparèrent de sa
firent subir,

personne
le

supplice

que les hommes sages modérés ne quittent point la véritable religion par crainte des maux qui affligent maintenant le monde, mais s'y tiennent fermement
salut des empires, afin

qu'il méritait

Si ce prince,

son multitude de soldats non moins impies que lui, qui eùt-il épargné ? quel tombeau des martyrs eùt-il respecté ? à qui eût-il fait grâce

impiété, fût entré

renommé par dans Rome avec cette

attachés dans l'attente de la vie éternelle.

CHAPITRE XXIV.
EN
QUOI CONSISTE LE BONHEUR DES PRINCES CURÉTIENS, ET COMBIEN CE BONUEUR EST VÉRI-

ou déshonoré ? Et
dieux
!

par la crainte de Dieu? qui n'eût-il point tué comme nos adversaires se
N'auraient-ils pas crié que
c'est qu'il
si

TABLE.

seraient élevés contre nous en faveur de leurs

Radapris

gaise était vainqueur,

avait

soin de se rendre les dieux favorables au

moyen de
effet,

ces sacrifices de

religion chrétienne interdit

comme

il

chaque jour que la aux Romains? En s'avançait vers les lieux où il

nous appelons heureux quelques em-~ pereurs chrétiens, ce n'est pas pour avoir régné longtemps, pour être morts paisiblement en laissant leur couronne à leurs enfants, ni pour avoir vaincu leurs ennemis du dehors ou ré|)riiné ceux du dedans. Ces biens ou ces consolations d'une misérable vie ont
Si été aussi le partage

a été terrassé parla puissance divine, le bruit de son approche s'était partout répandu, et,
si

adoraient les
pas au

de plusieurs princes qui démons, et qui n'appartenaient
et
il

-1

j'en crois ce qu'on disait à Carthage, les païens
*

royaume de Dieu,

en a été

ainsi par

Cette

défaite de

Radagaise eut lieu sous HoQorius^
llb.

l'an

de

.lésus-Christ 406.

Voyez Orose,

vil, cap. 37.

conseil particulier de la Providence, afin que ceux qui croiraient en elle ne désirassent

un

LIVRE

V.

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.
mense de tout
tyrans*.
11

415

pas ces biens temporels comme l'objet su prême

l'empire, victorieux dans toutes

de la félicité. Nous appelons les princes heureux quand ils font régner la justice, quand, au milieu des louanges qu'on leur prodigue
ils ne s'enormais se souviennent qu'ils sont bonunes; quand ils soumettent leur puissance à la puissance souveraine de Dieu

ses guerres et fortuné
est

mort dans son
les

dans sa lutte contre les lit, chargé
-,

d'années, et a laissé l'empire à ses enfants

ou des

respects qu'on leur rend,

Et maintenant, afin que

empereurs n'adop-

gueillissent pas,

tassent pas le christianisme par la seule

am-

bition de posséder la félicité de Constantin,

ou

la

font servir à la propagation

du

vrai

culte, craignant Dieu, l'aimant, l'adorant et

préférant à leur royaume celui où ils ne craignent pas d'avoir des égaux; quand ils sont lents à punir et prompts à pardonner, ne punissant que dans l'intérêt de l'Etat et non dans celui de leur vengeance, ne pardonnant

qu'avec l'espoir que
geront, et

les

coupables se corri-

non pour assurer l'impunité aux

crimes, tempérant leur sévérité par des actes de clémence et par des bienfaits, quand des
actes de rigueur sont nécessaires
;

d'autant

pour que le règne de Jovien fût plus court encore que celui de Julien ", et il a même permis que Gratien tombât sous le fer d'un usurpateur plus heureux néanmoins dans sa disgrâce que le grand Pompée, qui adorait les dieux de Rome, puisque Pompée ne put être vengé par Caton, qu'il avait laissé pour ainsi dire comme son héritier dans la guerre civile. Gratien, au contraire, par une de ces consolations de la Providence dont les âmes pieuses n'ont pas besoin, Gratien fut vengé par Théoau lieu de l'embrasser
obtenir
la

comme on

le doit

vie éternelle, Dieu a voulu

'•

:

plus retenus dans leurs plaisirs qu'ils sont plus libres de s'y abandonner à leur gré;

dose, qu'il avait associé à l'empire, de préfé-

rence à son propre frère
plus jaloux de former

^,

se

montrant

ainsi

aimant mieux commander à leurs passions qu'à tous les peuples de la terre faisant tout cela, non pour la vaine gloire, mais pour la félicité éternelle, et offrant enfin au vrai Dieu pour leurs péchés le sacrifice de l'humilité, de la miséricorde et de la prière. Voilà les princes chrétiens que nous appelons heureux, heureux par l'espérance dès ce monde, heureux en réalité quand ce que nous espérons
;

une

association fidèle

que de garder une autorité plus étendue.

CHAPITRE XXVI.
de la foi et DE LA PIÉTÉ DE L'EMPEREUR THÉODOSE.
Aussi Théodose ne se borna pas à être
dèle à Gratien vivant, mais après sa
prit sous sa protection
fiil

mort

sera accompli.

son frère Valentinien,

CHAPITRE XXV.
DES PROSPÉRITÉS QUE DIEU A RÉPANDUES SUR

que Maxime, meurtrier de Gratien, avait chassé du trône; et avec la magnanimité d'un empereur vraiment chrétien, il entoura ce jeune
prince d'une affection paternelle, alors qu'il
lui eût été très-facile de s'en défaire, s'il eût eu plus d'ambition que de justice. Loin delà, il l'accueillit comme empereur et lui prodigua
les consolations.

l'empereur CHRÉTIEN CONSTANTIN.

Le bon Dieu, voulant empêcher ceux qui l'adorent en vue de la vie éternelle de se persuader qu'il est impossible d'obtenir les royaumes et les grandeurs de la terre sans la faveur toute-puissante des démons, a voulu favoriser avec éclat l'empereur Constantin, qui, loin d'avoir recours aux fausses divinités,
n'adorait que

venu redoutable par

Cependant, Maxime étant dele succès de ses premières entreprises, Théodose, au milieu des inquiétudes que lui causait son ennemi, ne
se laissa pas entraîner vers des curiosités sa-

combler de plus de biens qu'un autre n'eil eût seulement osé souhaiter. 11 a même permis que ce prince fondât une ville, compagne de l'empire, fille de Rome, mais où il n'y a i)as un seul temple de faux dieux ni une seule idole. Son règne il a soutenu, seul, le poids ima été long'
la véritable,

et le

crilèges

;

il

s'adressa à Jean, solitaire d'Egypte,
lui signalait

que
de
* '

la

renommée

comme

rempli

l'esprit

de prophétie, et reçut de

lui Tassu-

Les tyrans Maxime et.Licinius.
t;onstance, Constantin et Constant.

Voyez

la

Vie de Constantin

le

Grand par Eusèbe.
'

;

*

Constantin

a

régné trente et

un

ans.

Voyez

(Jrose,

Iib.

vil,

Jovien a régné sept mois, Julien dix-huit mois environ. Voyez Eutrope, lib. x, cap. 9. 'Gratien fut tué par Andragatliius, préfet Jn tyran Maxime. Voyez Orose, Hist.j lib. vu, cap. 31.
'

cap. 26.

Valentinien.

\16

LA CITÉ DE DIEU.
naissance, et ne voulut en abuser contre per-

rance de sa prochaine victoire. Il ne tarda pas, en effet, à vaincre le tyran Maxime, et aussitôt il rétablit le jeune Yalentinien sur le
trône. Ce prince étant

sonne quand
de soucis,

elle prit fin.

il fit

dès

le

Au milieu de tant commencement de son

trahison ou autrement, et
]iroclamé, sans

mort peu après, par Eugène ayant été
son successeur,

règne des faveur de

aucun

droit,

Théodose marcha contre lui, plein de'foi en une prophétie nouvelle aussi favorable que la
première,
et défit
l'effort

moins par

l'armée puissante du tyran, de ses légions que par la

|)uissance de ses prières. Des soldats présents

à la bataille m'ont rapporté qu'ils se sentaient

enlever des mains les traits qu'ils dirigeaient contre l'ennemi il s'éleva, en effet, un vent
;

en que l'empereur Valens, partisan des Ariens, avait violemment persécutée c'était à ses yeux un plus grand honneur d'être un des membres de cette Eglise que d'être le maître de l'univers. Il fit abattre partout les idoles, persuadé que les biens mêmes de la terre dépendent de Dieu et non des démons. Mais qu'y a-t-il de plus admirable que son humilité, quand, après avoir promis, à la prière des évêques, de pardonner
lois

très-justes et très-saintes

l'Eglise,

;

si

impétueux du côté de Théodose, que nonseulement tout ce qui était lancé par ses
rangs opposés, mais que les flèches de l'ennemi retombaient sur lui-même. C'est à quoi fait allusion le poète Claudien, tout ennemi qu'il est de la religion chrétienne, dans ces
vers
«

à la ville de Thessalonique, et s'être laissé

entraîner à sévir contre elle par les instances

troupes était jeté avec violence contre les

bruyantes de quelques-uns de ses courtisans, rencontrant tout à coup devant lui la coura-

il

loue Théodose
!

:

geuse censure de l'Eglise, il fit une telle pénitence de sa faute que le peuple, intercédant pour lui avec larmes, fut plus affligé de voir la majesté de l'empereur humiliée qu'il n'avait été effrayé de sa colère. Ce sont ces

prince trop aimé de Dieu

Éole arme en
^

la

faveur ses
les

légions impétueuses; la nalure combat pour toi,

et

vents

conjurés accourent à l'appel de tes clairons

».

Au

retour de cette expédition, où l'évéavait

nement

répondu

à sa confiance et à ses

prophétiques prévisions, Théodose fit abattre certaines statues de Jupiter, qu'on avait éleje

vées dans les Alpes, en y attachant contre lui ne sais quels sortilèges et comme ses cou,

reurs, avec cette familiarité

de

la victoire,

lui

disaient

foudres d'or dont ces

que permet la joie en riant que les statues étaient armées
qu'ils seraient
il

bonnes œuvres et d'autres semblables, trop longues à énumérer, que Théodose a emportées avec lui quand, abandonnant ces grandeurs humaines qui ne sont que vapeur et fumée, il est allé chercher la récompense que Dieu n'a promise qu'aux hommes vraiment pieux. Quant aux biens de cette vie, honneurs ou richesses. Dieu les donne également aux bons et aux méchants, comme il leur donne le monde, la
lumière,
l'âme,
et
le
l'air,

l'eau, la terre

et

ses

fruits,
;

corps, les sens, la raison et la vie

ne leur faisaient pas peur, et bien aise d'en être foudroyés,

leur en

fit

présent de bonne grâce. Ses ennemis morts

dans ces biens il faut comprendre aussi les empires, si grands qu'ils soient, que Dieu dispense selon les temps dans les conseils de

sur le champ de bataille, moins par ses ordres que par l'emportement du combat, laissaient des fils qui se réfugièrent dans une église, quoiqu'ils ne fussent pas chrétiens il saisit cette occasion de leur faire embrasser le christianisme, montra pour eux une charité vrai;

sa providence.

étant convaincus

maintenant de répondre à ceux qui, par les preuves les plus multitude des faux dieux ne claires que la sert de rien pour obtenir les biens temporels, seuls objets que désirent les hommes de peu
Il

s'agit

ment chrétienne,
honneurs.
victoire,
lières.
Il

et loin

de confisquer leurs

biens, les leur conserva

en y ajoutant des
la

de sens, se réduisent à prétendre qu'il faut les adorer, non en vue des avantages de la vie
présente, maisdans l'intérêt de la vie future. Quant aux païens obstinés qui persistent à les servir pour les biens de ce monde, et se plaignent de ce qu'on ne leur permet pas de

ne permit à personne, après

d'exercer des vengeances particu-

Sa conduite dans la guerre civile ne ressembla nullement à celle de Cinna, de Marius, de Sylla et de tant d'autres, qui sans
cesse

s'abandonner à ces vaines
ces cinq livres.

et ridicules

super-

recommençaient ce qui
la lutte
tert.

était fini; lui,

stitions, je crois leur avoir assez

répondu dans
publiais les

au contraire, déplora
^

quand

elle prit

Au moment où je
quand
ils

Paney. de

Honor.

cons.^ v. 96-98.

trois premiers, et

étaient déjà entre

LIVRE
les

V.

ANCIENNES MOEURS DES ROMAINS.
personnes éclairées aux éloges des esprits
voles
;

H7
fri-

mains de tout

le

préparait

une réponse,

inonde, j'appris qu'on y el depuis j'ai été in-

formé

(ju'elle était prête,

mais qu'on attendait
paraître sans

l'occasion de pouvoir la faire

danger. Sur quoi je dirai à mes contradicteurs de ne pas souhaiter une chose qui ne saurait
leur être avantageuse.
d'avoir répondu,

que s'ils attendent l'occasion favorable, non pour dire vrai avec toute liberté, mais pour médire avec toute licence, à Dieu ne plaise qu'ils soient heureux à la manière de cet homme dont Cicéron dit si bien « Mal:

On

se liatte

aisément

quand on

n'a pas su se taire.

heureux, à qui il est permis de mal faire'». Si donc il y a quelqu'un de nos adversaires
«

Et quelle source de paroles plus fertile que la vanité! mais de ce qu'elle peut toujours crier
plus fort que la vérité,
il

qui s'estime heureux d'avoir la liberté de mé-

ne s'ensuit pas qu'elle

soit la plus forte. Qu'ils y pensent donc sérieusement; et si, jugeant la chose sans esprit de parti, ils reconnaissent par hasard qu'il est plus aisé d'attaquer nos principes par un bavardage impertinent et des plaisanteries dignes de la comédie ou de la satire, que par de solides raisons, qu'ils s'abstiennent de publier des sottises et préfèrent les remontrances des

nous pouvons l'assurer qu'il sera plus heureux d'en être privé, d'autant mieux que rien ne l'empêche, dès à présent, de venir discuter avec nous tant qu'il voudra, non pour satisfaire une vanité stérile, mais pour
dire,
il ne dé|)endra pas de nous qu'il ne reçoive, dans cette controverse amicale,

s'éclairer; et

une réponse digne, grave
^

et sincère.
allusioti

Saiat Augustin
(lib.

fait

probablement

à un passage des Tus-

culanes

v, cap. 19).

LIVRE SIXIEME.
Après avoir réfuté, dans
les rinq livres qui

précèdent, ceux qui veulent qu'on adore

les

dieux en vue des intérêts de
la vie

la

vie

temporelle, saint Augustin discute coutrc ceux qui les adorent

pour

les

avantages de

éternelle.

C'est

à

quoi

sont

Varron lui-même,

consacrés les cinq livres qui suivent. L'objet particulier de celui-ci est de faire voir quelle liasse idée se faisait des dieux le plus autorisé entre les théologiens du paganisme. Saint Augustin, s'appuyant sur la division que fait cet
écrivain de la tliéologie en trois espèces
:

la

théologie mythique,

la la

thélogie naturelle et la théologie civile, démontre que
félicité

la

théologie mythique et la théologie civile ne servent de rien pour

de

la vie future.

PREFACE.
Je crois avoir assez réfuté, dans les cinq livres précédents, ceux qui pensent qu'on doit hono-

CHAPITRE PREMIER.
DE CEUX QUI PRETENDENT ADORER LES DIEUX, NON EN VUE DE LA VIE PRÉSENTE, MAIS EN VUE DE
LA VIE ÉTERNELLE.

rer d'un culte de

latrie^

lequel n'est

qu'au seul vrai Dieu, toutes ces fausses divinités, convaincues par la religion chrétienne
d'être de vains simulacres, des esprits

immon-

des ou des démons, en un mot, des créatures et non le Créateur. Je n'ignore pas toutefois que ces cinq livres et mille autres ne puissent
suffire à satisfaire
les

Ayant donc à répondre maintenant, selon que je me suis prescrit, à ceux qui soutiennent qu'il faut servir les dieux dans l'intérêt de la vie à venir et non pour les biens d'ici-bas, je veux entrer en matière par cet
l'ordre

oracle véridique
«
«

du

saint psahniste: «

Heu-

vanité ne se fait-elle

La pas un point d'honneur
esprits

opiniâtres.

reux celui qui a mis son espérance dans le Seigneur et n'a point arrêté ses regards aux
choses vaines et aux trompeuses folies'».
ce qu'il y a de plus supporta-

hideux de l'obstination tourne contre les malheureux mêmes qui en sont subjugués. C'est une maladie incurable, non par la faute du médecin, mais par celle

de résister à toutes cependant le vice

les

forces de la vérité ? et

a

Toutefois, au milieu des vanités et des folies

du paganisme,
méprisé

ble, c'est la doctrine des

philosophes qui ont

les superstitions vulgaires, tandis

du malade. Quant à ceux qui pèsent ce
ont lu et
erreurs,
le

qu'ils

la foule se prosternait

que aux pieds des idoles et,

méditent sans opiniâtreté, ou du
à leurs vieilles

tout en leur attribuant mille indignités, les
appelait dieux immortels et leur offrait

moins sans trop d'attachement
ils

un

jugeront, j'espère, que nous avons
seul

culte et des sacrifices. C'est avec ces esprits
d'élite qui,

plus que suffisamment résolu la question proposée, et que le puisse adresser est

sans proclamer hautement leur

reproche qu'on nous celui d'une surabondance

excessive. Je crois aussi qu'ils se convaincront aisément que cette haine, qu'on excite contre la religion chrétienne à l'occasion des calamités et des bouleversements du monde, passion aveugle ressentie par des ignorants, mais que des hommes très-savants, possédés par une rage impie, ont soin de fomenter contre
le

témoignage de leur conscience, toute
est l'ouvrage

cette
dépit,

haine
et n'a

de la légèreté

et

du

murmurée à demi-voix dans leurs écoles, c'est avec de tels hommes qu'il peut convenir de discuter cette question faut-il adorer, en vue delà vie future, un seul Dieu auteur de toutes les créatures spirituelles et corporelles, ou bien cette multitude de dieux qui n'ont été reconnus par les plus excellents et les plus illustres de ces philosophes qu'à titre de divinités secondaires créées par le Dieu suprême et placées de sa propre main dans les régions supérieures de l'unipensée, l'ont au moins
: ,

aucun motif raisonnable.

vers

^

?

•Nous avons dit plus haut (livre v, ch. 15) que la théologie chrétienne distingue deux sortes de cultes : le culte de ilulie (du grec (du grec Xscrf El'ît). Sans insister sur oout.ti'j), et le culte de latrie
nous emprunterons à saint Augustin lui(Quœst. in Exoth, qu. 94) la définition précise de ces deux culte de dulie à titre de Sei« On doit à Dieu, dit-il, le cultes gneur ; on lui doit celui de latrie à titre de Dieu et à ce titre Voyez plus loin le livre x, chap. 1. s seul • .
les différences d'étymologie,

Quant à ces dieux bien différents sur lesquels je me suis expliqué au quatrième livrée et dont l'emploi est restreint aux plus minces
*
-

même

Ps, XSXIS, 5.

:

Allusion à Platon.

Voyez

le

Tlmt'e, traduction française, pages 131

et suiv.
'

Chap. 11 c 21.

LIVRE

VI.

LES DIEUX PAÏENS.

im

objets, qui pourrait être reçu à soutenir qu'ils

soient capables de donner la vie éternelle?
effet,

En

ces

hommes
le

si

habiles et

si

ingénieux,

qui croient que

monde

leur est fort obligé

de lui avoir appris ce qu'il faut demander à chaque dieu, de peur que, par une de ces méprises ridicules dont
die,

terre, que les plus grandes divinités du paganisme ne peuvent pas même disposer des grandeurs d'ici-bas, je demande s'il ne faut pas pousser l'impiété jusqu'à la folie pour croire que celte foule de petits dieux seront

on

se divertit à la

comé-

capables de disposer à leur gré de la vie éternelle, supérieure, sans aucun doute et sans

on ne soit exposé à demander de l'eau à Baccbus ou du vin aux nymphes ', voudraient-ils que celui qui s'adresse aux nymphes pour avoir du vin, sur cette réponse Nous n'avons que de l'eau à donner, adress'avisât de répli([uer sez-vous à Baccbus, Si vous n'avez pas de vin, donnez-moi la vie éternelle? Se peut-il concevoir rien déplus absurde? et en supposant que les nymphes, au lieu de chercher, en leur qualité de démons, à tromper le malheureux suppliant, eussent envie de rire (car ce sont de grandes rieuses-), ne pourraient-elles pas lui répondre « Tu crois pauvre homme, que nous « disposons de la vie, nous qui ne disposons même pas de la vigne! » C'est donc le comble de la folie d'attendre la vie éternelle de ces dieux, dont les fonctions sont tellement partagées, pour les objets mêmes de cette vie
:

aucune comparaison, à toutes

les

grandeurs

périssables? Car, qu'on ne s'imagine pas que leur impuissance à disposer des prospérités de
la terre tient à ce que de tels objets sont audessous de leur majesté et indignes de leurs

:

non si peu de prix qu'on doive attacher aux choses de ce monde, c'est l'indignité de ces dieux qui les a fait paraître incapables d'en être les dispensateurs. Or, si aucun d'eux,
soins,
;

comme

:

,

misérable, et dont la puissance est
et si limitée

si

restreinte

je l'ai prouvé, ne peut, petit ou grand, donner à un mortel des royaumes mortels comme lui, à combien plus forte raison ne saurait-il donner à ce mortel l'immortalité? Il y a plus, et puisque nous avons maintenant affaire à ceux qui adorent les dieux, non pour la vie présente, mais pour la vie future, ils doivent tomber d'accord qu'il ne faut pas du moins les adorer en vue de ces objets particuliers qu'une vaine superstition assigne à chacun d'eux comme son domaine propre;

qu'on ne saurait demandera l'un ce qui dépend de la fonction de l'autre, sans se charger d'un ridicule digne de la comédie. On rit quand des auteurs donnent sciemment dans ces méprises mais il y a bien plus sujet de rire, quand des superstitieux y tombent par ignorance. Voilà pourquoi de savants hommes ont écrit des traités où ils détermi,

car ce système d'attributions particulières n'a

aucun fondement raisonnable,
voir assez réfuté. Ainsi, alors

et je crois l'a-

même

que

les

adorateurs de Juventas jouiraient d'une jeunesse plus florissante, et que les contempteurs

de cette déesse mourraient ou se flétriraient
alors même que la Fortune barbue couvrirait d'un duvet agréable les joues de ses pieux serviteurs et refuserait cet ornement à tout autre ou ne lui donnerait qu'une barbe sans agrément, nous aurions toujours raison de dire que le pouvoir de ces divinités est enfermé dans les limites de leurs attributions, et par conséquent qu'on ne doit

avant le temps

;

nent pertinemment à quel dieu ou à quelle il convient de s'adresser pour chaque objet qu'on peut avoir à solliciter dans quel cas, par exemple, il faut avoir recours à Baccbus, dans quel autre cas aux nymphes ou à
déesse
:

Vulcain, et ainsi de tous les autres dont
fait

j'ai
j'ai

mention au quatrième

livre,

ou que

demander

la vie

éternelle ni à Juventas, qui

cru devoir passer sous silence. Or, si c'est une erreur de demander du vin à Cérès, du pain à Baccbus, de l'eau à Vulcain et du feu aux

ne peut même pas donner de la barbe, ni à la Fortune barbue incapable aussi de donner cet âge où la barbe vient au menton. Si donc
,

nymphes, demander
nelle ?

n'est-ce

pas

une extravagance de
ces dieux la vie éter-

il

n'est pas nécessaire de servir ces déesses

à

aucun de

en traitant aux livres précédents des royaumes de la
effet, si

Et en

nous avons

établi,

*

'

Voyez, plus haut, livre rv, chap. 22. Allusion à ce vers de Virgile {Ef/L, \u,
risere,..
Il

v.

',))

:

El

faciles nijiului

phœ

est

douteux que faciles

ait ici le
i,

sens que

donne

saint Augustin.

Voyez Servius ad ^neid.,

1.

pour obtenir les avantages dont on leur attribue la disposition car combien ont adoré Juventas qui ont eu une jeunesse peu vigoureuse, tandis que d'autres, qui ne l'adorent pas, jouissent de la plus grande vigueur? et combien aussi invoquent la Fortune barbue sans avoir de barbe, ou l'ont si laide qu'ils
(

120

LA CITÉ DE DIEU.
«

voir

prêtent à rire à ceux qui l'ont belle sans l'ademandée ?), comment croire que le culte

appris à reconnaître notre

nom

et

notre
l'âge

«
« «

demeure. Par
de notre patrie
des temps
;

toi
;

nous avons connu
toi,

de ces dieux, inutile pour obtenir des biens
passagers,

par

l'ordre et la suite

ils

président uniquement, soit
la vie éternelle?

par

toi, les lois
;

du

culte et les
toi, la discitoi, la situa-

réellement utile pour obtenir
Ceux-là
les

attributions des pontifes
('

par par
;

mêmes ne

l'ont pas osé dire, qui,

pour

pli

ne privée et publique

;

adorer du vulgaire ignorant, ont distribuée chacun son emploi, de peur sans doute, vu leur grand nombre, qu'il n'y en eût
faire

«

tion des lieux et des

empires

par

toi, les

quelqu'un

d'oisif.

noms, les espèces et les fonctions des dieux; en un mot, les causes de toutes les choses 9 divines et humaines ». Si donc ce personnage si excellent et si rare, dont Térentianus
«
'

CHAPITRE

II.

a

dit,

dans un vers élégant
si

et précis

-,

qu'il

était

savant de tout point;

ce grand auteur,
ait

SENTIMENT DE VAlîRON TOUCHANT LES DIEUX DU PAGANISME , qu'il NOUS APPREND A SI BIEN CONNAÎTRE, QU'iL LEUR EUT MIEUX MARQUÉ SON
RESPECT EN n'eN DISANT ABSOLUMENT RIEN.
Oîi trouver, sur cette matière, des recher-

qui a tant lu qu'on s'étonne qu'il

temps sonne
savant

d'écrire, et qui a plus écrit
ait

eu le que per-

peut-être jamais lu

;

si

cet habile et

homme

avait entrepris de combattre et

ches plus curieuses, des découvertes plus savantes, des études plus approfondies que dans

de ruiner les institutions dont il traite comme de choses divines, s'il avait voulu soutenir qu'il se trouvait en tout cela plus de superstition

Marcus Varron, en un mot, un traité mieux divisé, plus soigneusement écrit et plus complet? Malgré l'infériorité de son style, qui manque un peu d'agrément, il a tant de sens et de solidité, qu'en tout ce qui regarde les sciences profanes, que les païens nomment libérales, il satisfait ceux qui sont avides de choses, autant que Cicéron charme ceux qui
sont avides de beau langage. J'en appelle à

que de

religion, je ne sais, en vérité,
fait

s'il

aurait relevé plus qu'il n'a

de choses
il

ridiil

cules, odieuses et détestables. Mais

comme

adorait ces
la nécessité

mêmes

dieux

,

comme

croyait à

de les adorer, jusque-là qu'il avoue de
les voir

dans son
périr,

livre la crainte qu'il a

moins par une invasion étrangère que
et dé-

par la négligence de ses concitoyens,
clare expressément n'avoir d'autre but
les

que de

Cicéron lui-même, qui, dans ses Académiques nous apprend qu'il a discuté la question qui
fait le

sujet de son

ouvrage, avec Varron',

l'homme, dit-il, le plus pénétrant du monde « et sans aucun doute le plus savant » Remarquez qu'il ne dit pas le plus éloquent ou le
a
.

plus disert, parce qu'à cet égard l'infériorité

sauver de l'oubli en les mettant sous la sauvegarde de la mémoire des gens de bien (précaution plus utile, en effet, que le dévouement de Métellus pour arracher la statue de Vesta à l'incendie ', ou que celui d'Énée pour dérober ses dieux pénates à la ruine de Troie), comme il ne laisse pas toutefois de conservera
la postérité

de Varron

est

grande, mais
:

il

dit le
il

plus pénédouter de

des traditions contraires à la piété, et

trant, et ce n'est pas tout

car

ajoute, dans

un

livre destiné à
et
si

prouver

qu'il faut
le

tout:

sans aucun doute
le
il

plus savant,

comme

savoir de Varron était la seule

vérité dont

n'y eût pas à douter, et qui pût

faire oublier à l'auteur,

ter le doute

au moment de discuacadémique, qu'il était lui-même

académicien.

également réprouvées par les savants et par les ignorants, que pouvons-nous penser, sinon que cet écrivain, d'ailleurs si habile et si pénétrant, mais que le Saint-Esprit n'avait i>as rendu à la liberté, succombait sous le poids de la coutume et des lois de son pays, et toutefois, sous prétexte de rendre la religion plus respectable, ne voulait pas faire ce
à ce
titre

Dans
les

l'endroit

du premier
il

livre


et
;

il

vante

qu'il y trouvait à
*

blâmer?
l,

ouvrages de Varron,
:

s'adresse ainsi à cet

écrivain
«
«

«

Nous

étions

errants

comme

Cicéron, ActuL

fjuo'st., lib.

cap. 3.
:

"

Voyez Voyez

le Iraitê

de Térentiaous

Ue

metris^ section des vers pha*

étrangers dans notre propre pays

tes livres

leuques.
'

«

ont été i)Our nous nous ont ramenés à
*

comme
la

plus haut, livre

m,

ch. 18.

des hôtes qui
et

maison

nous ont

Les quatre livres des Acndémiques dédiés à Varron sont perdu

sauf un fragment du livre premier.

LIVRE

VI.

LES DIEUX PAÏENS.
les

i2l
et le

CHAPITRE

III.

dieux incertains

dernier sur les dieux

PLAN DES ANTIQUITÉS DE VARRON.
Les Antiquités de Varron'

principaux et choisis.

forment quaIL

CHAPITRE

IV.

rante et

un livres vingt-cinci sur les choses humaines et seize sur les choses divines. Le
:

RÉSULTE DES DISSERTATIONS DE VARRON QUE
LES ADORATEURS DES FAUX DIEUX REGARDAIENT LES CHOSES HUMAINES COMME PLUS ANCIENNES

humaines est divisé en quaque l'on considère les personnes, les temps, les lieux et les actions. Sur chacun de ces objets il y a six livres en tout vingt-quatre, plus un premier livre, qui est une introduction générale. Varron suit le même ordre pour les choses divines consiTraité des choses
tre parties, suivant
;
:

QUE LES CHOSES DIVINES.
Il résulte déjà très-clairement de ce que nous avons dit, une conséquence qui deviendra plus claire encore par ce qui nous reste à dire c'est que pour tout homme qui n'est
:

dérant tour à tour

les

personnes qui sacrifient
les lieux

point opiniâtre jusqu'à devenir

où elles sacrifient et les sacrifices eux-mêmes, il maintient exactement cette distinction subtile et emploie trois livres pour chacun de ces quatre objets; ce qui fait en tout douze livres. Mais comme
les

aux dieux,

temps,

soi-même,

il

ennemi de y aurait de l'impudence à s'ima-

giner que toutes ces belles et savantes divisions de Varron aient quelque pouvoir pour faire espérer la vie éternelle. Qu'est-ce, en

il

fallait

dire aussi à qui sont offerts les sacrile

fices,
il

car c'est là le point

plus intéressant,
les trois

aborde cette matière dans

derniers

que tout cela, sinon des institutions tout humaines ou des inventions des démons? Et je ne parle pas des démons que les païens appellent bons démons; je parle de ces esprits
effet,

livres,

livres

où il parle des dieux. Ajoutez ces trois aux douze précédents, et joignez-y enlivre

immondes

et sans contredit malfaisants,
l'esprit des

répandent en secret dans

core
livres

un

d'introduction sur les choses

des opinions pernicieuses, et
afin d'égarer les

qui impies quelquefois les

divines considérées en général, voilà les seize

dont

j'ai parlé.

Dans ce qui regarde

les

choses divines, sur les trois livres qui traitent des personnes, le premier parle des pontifes
;

le

second, des augures

;

le

troisième, des quin-

décemvirs ^ Aux trois suivants, qui concernent les lieux, Varron traite premièrement

confirment ouvertement par leurs prestiges, hommes de plus en plus, et de les empêcher de s'unir à la vérité éternelle et immuable. Varron lui-même l'a si bien senti qu'il a placé dans son livre les choses humaines avant les choses divines, don-

nant pour raison que ce sont
ont

les sociétés et

qui

secondement, des temples; troisièmement, des lieux sacrés. Viennent ensuite les trois livres sur les temps c'est-àdire sur les jours de fêles publiques, où il
des autels privés
;
,

commencé
une

à

s'étabhr

,

qu'elles

ont de

ensuite établi les cultes. Or, la vraie religion
n'est point
la

institution de

quelque

cité

terre

;

c'est elle

qui forme

la Cité céleste,

parle d'abord des jours fériés, puis des jeux scéniques. Enfin, les trois livres qui concer-

et elle est inspirée

par

le vrai

Dieu, arbitre

nent

les sacrifices traitent

consécrations, des

sacrifices

successivement des domestiques et

qui enseigne lui-même la vérité à ses adorateurs.
la vie éternelle,

de

Varron avoue donc que
ses

s'il

a placé les cho,

des sacrifices publics. Tout cela forme une espèce de pompe religieuse où les dieux mar-

humaines avant
il

les

divines

c'est

que

celles-ci sont l'ouvrage des

chent
il

les derniers à la suite

du cortège; car

comment
« le «

raisonne

:

«

hommes, el voici De même, dit-il, que

reste
:

vrage

encore trois livres pour terminer l'oul'un sur les dieux certains, l'autre sur

peintre existe avant son tableau et l'architecte avant son édifice, ainsi les sociétés

'

tirés
-

Cet ouvrage est perdu, sauf quelques rares et courts fragments, pour la plupart de saint Augustin. On préposa d'abord deux magistrats uommés dutnnmri sacroà
la lecture

«existent avant les institutions sociales». Il ajoute qu'il aurait parlé des dieux avant de parler des hommes, s'il avait voulu dans son

rum

des livres sacrés

et

à l'interprétation des oracles

(Voyez Denys d'Halic, Antiq. lib. iv, cap. 62.) Plus tard on porta le nombre de ces magistrats à à\x ^ decemviri sacroruiu. (Voyez Tite-Live, livre vi, chap. 37, l2.)EDtin vers le temps de Sylla,
sibyllins.

y eut quinze magistrats nommés guindt'ccmviri sacrorum. Ce sont ceux dont parlent Varron et saint Augustin. (Voyez Servius ad
il

yEneid.,

lib. vi, v.

73.)

embrasser toute ta nature divine ; comme traitait que d'une partie de la nature divine et non de cette nature tout entière et comme si même une partie de la nature divine ne devait pas être mise avant la nature
livre
s'il

ne

1

122
!

LA CITE DE DIEU.
nes aux choses divines
;

humaine Mais puisque dans les trois livres qui terminent son ouvrage, il classe les dieux d'une façon si exacte en certains, incertains et
ne semhle-t-il pas avoir voulu ne rien omettre dans la nature divine? Que vient-il donc nous dire que s'il eût embrassé la nature divine tout entière, il eût parlé des dieux avant de parler des hommes? car enfin, de trois choses l'une ou il traite de toute la
choisis,
,
:

il

faut dire qu'il n'a

pas voulu préférer des choses fausses à des

choses vraies. Cardans ce qu'il écrit touchant

nature divine, ou bien il traite d'une partie, ou enfin ce dont il traite n'est rien de la nature divine.
S'il

traite

de

la

nature divine
s'il

tout entière, elle doit sans nul doute avoir sur
la

nature humaine

la priorité

;

traite

d'une

choses humaines, il suit l'ordre des événements, au lieu qu'en traitant des choses divines, qu'a-t-il suivi, sinon des opinions vaines et fantastiques ? Et c'est ce qu'il a voulu finement insinuer, non-seulement par l'ordre qu'il a suivi, mais encore par la raison qu'il en donne. Peut-être, s'il eût suivi cet ordre sans en dire la raison, nierait- on qu'il ait eu aucune intention semblable mais, parlant comme il fait, on ne peut lui supposer aucune autre pensée, et il a fait assez voir qu'il a voulu
les
;

partie de la nature divine, pourquoi la prio-

placer les

hommes
et

ne lui serait-elle pas acquise également? Est-ce que toute partie quelconque de la nature divine ne doit pas être mise au-dessus de la nature humaine ? En tout cas, si c'est trop
rité

hommes,
la

non pas

avant les institutions des la nature humaine avant

nature des dieux. Ainsi il a reconnu que de son traité des choses divines n'est la vérité qui a son fondement dans la napas
l'objet

faire

pour une partie de

la

nature divine que

ture,

mais

la fausseté

qui a

le

sien dans l'er-

de

la préférer à la

nature humaine tout en-

reur. C'est ce qu'il a déclaré ailleurs d'une

du moins fallait-il la préférer à ce qui qu'une partie des choses liumaines, je veux dire aux institutions des Romains; car les livres de A^arron regardent Rome et non pas toute l'humanité. Et cependant il croit
tière,

façon plus formelle encore,
pelé dans

comme
',

je l'ai rapil

n'est

mon

quatrième

livre

quand

dit
il

que

s'il

avait à fonder

un

Etat nouveau,

traiterait

nature
vieux,

;

des dieux selon les principes de la mais que, vivant dans un Etat déjà

bien faire d'ajourner
jirétexte

que

le

choses divines, sous peintre précède son tableau et
les
;

il

ne pouvait que suivre

la

coutume.

l'architecte son

n'est-ce pas avouer édifice nettement que ce qu'il appelle choses divines
n'est à ses yeux,

CHAPITRE

V.

comme la

peinture et l'archi-

DES TROIS ESPÈCES DE THÉOLOGIES DISTINGUÉES

que l'ouvrage des hommes? Il ne reste donc plus que la troisième hypothèse, savoir, que l'objet de son traité n'est rien de divin, et voilà ce dont il ne serait pas convenu ouvertement, mais ce qu'il a peut-être voulu faire entendre aux esprits éclairés. En effet, il se sert d'une expression équivoque, qui veut dire, dans le sens ordinaire, que l'objet de
tecture,

PAR VARRON , l'UNE MYTHIQUE RELLE, ET l'autre civile.

,

l' AUTRE

NATU-

Que signifie

cette division de la théologie
:

ou

science des dieux en trois espèces

l'une

my-

thique, l'autre physique, et l'autre civile ? Le nom de théologie fabuleuse conviendrait assez
à la première espèce, mais je

veux bien

l'ap-

peler mythique^
fable.

du grec
la

|xù6o;,

qui signifie

son traité n'est pas toute la nature divine, mais qui peut signifier aussi que ce n'est rien

Appelons aussi

seconde espèce indif,

de vraiment divin. Dans le fait, s'il avait traité de toute la nature divine, le véritable ordre était, il en convient lui-même, de la placer avant la nature humaine; et comme il est clair d'ailleurs, sinon par le témoignage de Varron, du moins par l'évidence de la vérité, que dans le cas même où il n'aurait voulu
traiter

féremment physique ou naturelle puisque l'usage l'autorise-; et, quanta la troisième
espèce, à la théologie politique,

nommée
«

par
ap-

Varron

civile,
il

il

n'y a pas de difficulté. Voici

comment
« a

s'explique à cet égard:

On

pelle mythique la théologie des poètes, phy-

sique, celle des philosophes, et civile, celle
« Or», poursuit-il, «dansla première espèce de théologie, il se rencontre beaucoup de fictions contraires à la dignité

des peuples ».

que d'une

partie de la nature divine,

«
«

encore avoir la priorité, il s'ensuit l'objet dont il traite n'a rien de véritablement divin. Dès lors, il ne faut pas dire
elle devait

finalement que

*

Au
On

chap. 31.
sait

"

que

le latin

physkiis vient du grec

fpuîizoj,

naturel,

que Varron a voulu préférer

les

choses humai-

dont

la racine est fi/^ii, nature.

LIVRE
« et
M

VI.

LES DIEUX païens.
comme,
ou de

123
:

à la nature des dieux immortels,
la

par exemple,

naissance d'une divinité qui
divinité,

« sort « « « « «
«

du cerveau d'une autre

sa cuisse, ou de quelques gouttes de son sang;

Sachons distinguer mythique ou fabuleuse et la théologie physique ou naturelle de la théologie civile, comme fait Varron lui-même, et cherdira peut-être
la théologie

On me

ou bien encore un dieu voleur, un dieu adultère, un dieu serviteur de l'homme. Et pour tout dire, on y attribue aux dieux tous les désordres où tombent les hommes et

chons ce qu'il pense de celle-ci. Je réponds qu'en effet il y a de bonnes raisons de mettre
à part la théologie fabuleuse
:

c'est qu'elle est

fausse, c'est qu'elle est infâme, c'est qu'elle est

même
il
il

les

hommes

les

plus infâmes

'

».

indigne; mais séparer

la

théologie naturelle

Ainsi,

quand Varron

le peut,

quand

il

l'ose,

de

la théologie civile, n'est-ce

pas avouer que

quand
nité
faite
,

parle avec la certitude

de l'impu-

la théologie

civile est fausse? Si,

en

effet, la

s'explique sans détour sur l'injure
s'agit pas ici

théologie civile est conforme à la nature, pour-

à la divinité par les fables mensongères;

quoi écarter
lui est pas

la théologie

naturelle? Si elle ne
titre la

car

il

ne

de

la

théologie naturelle

conforme, à quel

recon-

ou de

la théologie civile,
,

théologie mythique

mais seulement de la et c'est pourquoi il a

naître pour vraie? Et voilà pourquoi Varron

cru pouvoir la censurer librement. Voyons maintenant son opinion sur la théologie naturelle «La seconde espèce de théo:

humaines avant les choses divines; c'est qu'en traitant de celles-ci,
a fait passer les choses

a logie
te

que

j'ai

distinguée,

dit-il,

a donné ma-

«
«

«

à un grand nombre de livres où les philosophes font des recherches sur les dieux, sur leur nombre, le lieu de leur séjour, leur nature et leurs qualités sont-ils éternels ou
tière
:

ne s'est pas conformé à la nature des dieux, mais aux institutions des hommes. Examinons toutefois cette théologie civile « La troisième « espèce de théologie, dit-il, est celle que les
il
:

« citoyens, et « «

surtout les prêtres, doivent con-

naître et pratiquer. Elle consisteàsa voir quels

sont lesdieux qu'ilfaut adorer publiquement,
quelles cérémonies, à quels sacriticescha-

« ont-ils

commencé?

tirent-ils

leur origine

« feu,
« « « a

comme

le croit Heraclite,

du ou des nomou des
autres

« et à «

bres, suivant le système de Pythagore,

atomes, ainsi qu'Épicure

le soutient? et

questions semblables, qu'il

plus facile de discuter dans l'intérieur d'une école que dans
est

est obligé». Citons encore ce qu'ajoute Varron «La première espèce de théologie « convient au théâtre, la seconde au monde, la « troisième à la cité » Qui ne voit à laquelle des trois il donne la préférence? Ce ne peut être
:
.

cun

H le

forum

»

.

On voit que Varron ne trouve rien
il

qu'à
les

la

seconde, qui est celle des philosophes.

à redire dans cette théologie naturelle, propre

Elle se rapporte

eu effetau monde,
il

et,

suivant

aux philosophes;

remarque seulement
il

la

philosophes,
le

n'y a rien de plus excellent

diversité de leurs opinions, qui a fait naître

que

monde. Quant aux deux autres espèces

tant de sectes opposées, et cependant
la

bannit

forum et la renferme dans les écoles, tandis qu'il n'interdit pas au peuple la première espèce de théologie, qui est toute pleine de mensonges et d'infamies.
chastes oreilles

théologie naturelle du

de théologie, celle du théâtre et celle de la cité, on ne sait s'il les distingue ou s'il les confond. Eu effet, de ce qu'un ordre de choses appartient à la cité, il ne s'ensuit pas qu'il
ap[iartienne

au monde, quoique
et
il

la cité soit

du peuple,

et

surtout du

peuple romain
discussions
;

1

elles

des

philosophes

ne peuvent entendre les sur les dieux

peut arriver que sur de fausses opinions on croie et on adore dans la

dans
cité

le

monde,

des objets qui ne sont ni dans

le

monde,

immortels mais que les poètes chantent leurs fictions, que des histrions les jouent, que la nature des dieux soit altérée, que leur majesté
par des récits qui les font tomber au niveau des hommes les plus infâmes, on supporte tout cela que dis-je? on l'écoute avec et on s'imagine que ces scandales sont joie agréables aux dieux et contribuent à les rensoit avilie
;

ni hors

du monde.

Je

demande en outre où
la cité? et

est le théâtre, sinon

dans

pourquoi

sinon à cause des jeux scéniques? et à quoi se rapportent les jeux scéniques, sinon aux choses divines, qui ont tant exercé

on Va

établi,

la sagacité

de Varron

?

;

CHAPITRE

VI.

dre favorables

!

DE LA THÉOLOGIE MYTIUOUE OU FABULEUSE ET DE LA THÉOLOGIE CIVILE, CONTRE VARRON.

' Compare?. le aenliment de Varron sur les diverses espèces de théologie, avec celui du pontife Scévola (plus haut, livre iv, ch. 27).

Marcus Varron

1

tu es le plus pénétrant et

124

LA CITE DE DIEU.
Non, personne ne poussera le délire jusqu'à se jeter dans cet abîmp d'impiété. La vie éternelle ne peut donc s'obtenir ni par la théologie fabuleuse ni par lathéologie civile. L'une,

sans aucun doute le plus savant des hommes, mais tu n'es qu'un homme, tu n'es pas Dieu, et même il t'a manqué d'être élevé par l'Esprit de Dieu à ce degré de lumière et de liberté qui rend capable de connaître et d'annoncer

en

effet,

imagine des
;

fictions

choses divines; tu vois clairement qu'il faut séparer ces grands objets d'avec les folies
les et les

l'autre les protège

l'une

sème

,

honteuses et l'autre mois-

mensonges des hommes
les

de heurter
et

mais tu crains fausses opinions du peuple et
;

sonne; l'une souille les choses divines par les crimes qu'elle invente à plaisir, l'autre met au rang des choses divines les jeux où ces crimes
l'une célèbre en vers les abominables des hommes, l'autre les consacre aux dieux mêmes par des fêtes solennelles l'une chante les infamies des dieux et

les superstitions

autorisées par la coutume; cependant, quand tu examines de près ces

sont représentés;
fictions

vieilles croyances, tu reconnais à

chaque page

et tu laisses

partout éclater combien elles te

;

paraissent contraires à la nature des dieux,

l'autre s'y complaît; l'une les dévoile

ou

les

même de

que se les figure, parmi les éléments du monde, la faiblesse de l'esprit humain. Que fait donc ici le
ces dieux imaginaires tels

invente, l'autre les atteste pour vraies, ou,

quoique fausses, y prend plaisir; toutes deux impures, toutes deux détestables, la théologie
effrontée

génie de l'homme
excellent?

et

A

quoi

te sert,
si

science

si

variée et

le génie le plus Varron, toute cette profonde pour sortir de

même

du théâtre

étale

son impudicité, et

la

théologie élégante de la cité se pare de cet
étalage.

Encore une
et
la

l'inévitable alternative

où tu

es placé? tu

vou-

la vie éternelle à

fois, ira-t-on demander une théologie qui souille

drais adorer les dieux de la nature et tu es contraint d'adorer ceux de la cité
I

cette

courte

Tu as rencontré,
la fable,

avouant que
la vie

passagère vie? ou, tout en compagnie des méchants souille

à la vérité, d'autres dieux, les dieux de

temporelle par la contagion de leurs

sur lesquels tu décharges librement ta réprobation mais tous les coups que tu leur portes
;

retombent sur les dieux de la politique. Tu dis, en effet, que les dieux fabuleux conviennent au théâtre, les dieux naturels au monde et les dieux civils à l'Etat or, le monde n'est-il pas une œuvre divine, tandis que le théâtre et l'Etat sont des œuvres humaines; et les dieux dont on rit au théâtre ou à qui l'on consacre des jeux, sont-ils d'autres dieux que ceux qu'on adore dans les temples de l'Etat et à qui on
;

exemples, soutiendra-t-on que la société des démons, à qui l'on fait un culte de leurs propres crimes, n'a rien de contagieux ni de corrupteur? Si ces crimes sont vrais, que de malice

dans

les

démons

1

s'ils

sont faux, que de

malice dans ceux qui les adorent! Mais peut-être ceux qui ne sont point versés

dans ces matières s'imagineront-ils que c'est seulement dans les poètes et sur le théâtre que
la

majesté divine est profanée par des fictions

et des représentations

abominables ou

ridi-

offre des sacrifices?

Combien
les

il

eût été plus
et les

sincère et

même

plus habile de diviser les

dieux en deux classes,

dieux naturels

mystères où président, non des histrions, mais des prêtres, sont purs de ces turpitudes. Si cela était, on n'eût jamais
cules, et

que

les

dieux d'institution humaine, en ajoutant, quant à ceux-ci que si les poètes et les prêtres n'en parlent pas de la même manière, il y ace point
,

pensé qu'il fallût faire des infamies du théâtre des cérémonies honorables aux dieux, et jamais les dieux n'eussent demandé de tels

commun entre eux que ce qu'ils en disent est également faux et par conséquent également agréable aux démons, ennemis de la vérité Laissons donc un moment de côté la théologie physique ou naturelle, et dis-moi s'il te semble raisonnable de soUiciter et d'attendre la vie éternelle de ces dieux de théâtre et de comédie? Le vrai Dieu nous garde d'une si monstrueuse et si sacrilège pensée! Quoi! nous demanderions la vie éternelle à des dieux qui se plaisent au spectacle de leurs crimes, et
I

honneurs. Ce qui fait qu'on ne rougit point de les honorer ainsi sur la scène, c'est qu'on n'en rougit pas dans les temples. Aussi, quand Varron s'efforce de distinguer la théologie
civile

de

la

fabuleuse et de
il

la naturelle,

comme

une

troisième espèce,

à entendre qu'elle est

donne pourtant assez plutôt mêlée de l'une et

qu'on ne peut apaiser que parées infamies!

de l'autre que véritablement distincte de toutes deux. 11 dit en effet que les fictions des poètes sont indignes de la croyance des peuples, et que les systèmes des philosophes sont audessus de leur portée. « Et cependant » ajoute,

LIVRE
t-il,

VF.

LES DIEUX PAÏENS.

425

8 poètes et «
« « « «

malgré la divergence de la théologie des de celle des philosophes, on a beaucoup pris à l'une et à l'autre pour composer la théologie civile. C'est i)our(iuoi, en traitant de celle-ci, nous indiquerons ce qu'elle a de
«

comme

sur la scène? Pourquoi Forculus, qui

préside aux portes, et Limentinus, qui préside

au seuil, sont-ils mâles, tandis que Cardéa,
qui veille sur
pas dans
les

gonds,

est

femelle

'? N'est-ce

les livres des choses divines

qu'on
a-t-il

lit

commun avec la théologie des poètes, quoiqu'elle doive garder un lien plus intime avec
théologie des philosophes». La thélogie
n'est

tous ces détails que la gravité des poètes n'a
pas jugé dignes de leurs chants? N'y
la

que

a la

civile

donc pas sans rapport avec
Il

la

théologie des poètes.
viens,

dit ailleurs

,

j'en con-

que dans

les

généalogies des dieux, les
les poètes

peuples ont consulté beaucoup plus

que

philosophes; mais c'est qu'il parle tantôt de ce qu'on doit faire, et tantôt de ce
les

qu'on
écrit

fait. Il

ajoute que les [ihilosophes ont

pour

être utiles et les poètes

pour être

agréables. Par conséquent, ce que les poètes

ont

écrit, ce

que

les

peuples ne doivent point

imiter, ce sont les crimes des dieux, et cepen-

dant c'est à quoi les peuples et les dieux prennent plaisir; car c'est pour faire plaisir et non pour être utiles que les poètes écrivent, de son propre aveu, ce qui ne les empêche pus

Diane des théâtres qui soit armée, et celle des temples est-elle vêtue en simple jeune fille? Apollon n'est-il joueur de lyre que sur la scène, et â Delphes ne l'est-il plus? Mais tout cela est encore honnête en comparaison du reste. Car Jupiter lui-même, quelle idée s'en sont faite ceux qui ont placé sa nourrice^ au Capitole? n'ont-ils pas de la sorte confirmé le sentiment d'Évhémère % qui a soutenu, en historien exact et non en mythologue bavard, que tous les dieux ont été originairement des hommes? Et de même ceux qui ont donné à Jupiter des dieux pour commensaux et pour parasites, n'ont-il pas tourné le culte des dieux en bouffonnerie? Supposez qu'un bouflbn s'avise de dire
table,

que les dieux réclament des peuples et que les peuples consacrent aux
d'écrire les fictions

dieux.

CHAPITRE
IL

VII.

que Jupiter a des parasites à sa on croira qu'il veut égayer le public. Eh bien c'est Varron qui dit cela, et Varron ne veut pas faire rire aux dépens des dieux, il veut les rendre respectables; Varron ne parle pas des choses humaines, mais des choses divines,
I

V A RESSEMBLANCE ET ACCORD ENTRE LA THÉO-

et ce

dont

il

est

question ce n'est pas

le

théâtre

LOGIE MYTHIQUE ET LA THÉOLOGIE CIVILE.
II

et ses jeux, c'est le Capitole et ses droits.

Aussi

est

donc vrai que

la

théologie mythique,

bien la force de la vérité contraint Varron

cette théologie

de théâtre, toute pleine de tur-

d'avouer que
la

le

peuple, ayant

donné aux dieux
plaisirs

pitudes et d'indignités, se

ramène à

la théo-

forme humaine, a

été conduit à se persua-

logie civile, de sorte c|ue celle des

deux qu'on réprouve et qu'on rejette n'est qu'une partie de celle qu'on juge digne d'être cultivée et

der qu'ils étaient sensibles aux l'honmie.

de

quand je dis une partie, je n'entends pas une partie jointe à l'ensemble par un lien artificiel et comme attachée de force; j'entends une partie homogène unie à toutes
pratiquée. Et
les autres

D'un autre côté, les esprits du mal ne manquaient pas à leur rôle et avaient soin de confirmer par leurs prestiges ces pernicieuses
ainsi qu'un gardien du temple d'Hercule, étant un jour de loisir et désœuvré, se mit à jouer aux dés tout seul, d'une main pour Hercule et de l'autre pour

superstitions. C'est

comme le membre d'un même corps.

les statues des dieux dans les temples; que signifient leurs figures, leur âge, leur sexe, leurs ornements, sinon ce qu'en disent les poètes? Si les poètes ont un

Voyez, en effet,

lui,

donnerait

avec cette condition que s'il gagnait, il se un souper et une maîtresse aux déet

pens du temple,

que
il

Jupiter barbu et
pontifes
a-l-il

un Mercure sans

barbe, les

du
et

côté d'Hercule,

le régalerait

ne les ont-ils pas de même? Priape des formes plus obscènes chez les histrions que chez les prêtres, et n'est-il pas, dans
les

qui gagna, et
*

de la maîtresse à ses le gardien, fidèle à sa promesse,
Voyez plus haut, livre IV, chap. 9. La chèvre Amaithée. Evhémère, de Messine ou de Messène,
II

chance tournait du souper dépens. Ce fut Hercule
si la

temples où on adore l'image de sa personne, ce qu'il est sur le théâtre où on rit du spectacle de ses mouvements? Saturne n'est-il
pas vieux et Apollon jeune

^ '

Jésus-Christ.

sur

les

autels

florissait vers 311 avant de l'origine des dieux dans un ouvrage intitulé Bistoire sacrée^ dont il ne reste rien, si ce n'est quelques fragments de la traduction latine qu'en avait faite Ennius.

avait exposé sa théorie

126
lui offrit
le

LA CITÉ DE DIEU.
souper convenu et
la

fameuse
les

qui convient à
est

courtisane Larentina.Or, celle-ci, s'étant endor-

mie dans

le

temple, se vit en songe entre
le

premier jeune homme qu'elle rencontrerait en sortant lui payerait la dette d'Hercule. Et en clîet elle rencontra un jeune homme fort riche nommé Tarutius qui, après avoir vécu fort longtemps avec elle, mourut en lui laissant tous ses biens. Maîtresse d'une grande fortune Larentina, pour ne pas être ingrate envers le ciel, institua le peuple romain son héritier; puis elle disparut, et on trouva son testament, en faveur duquel on lui décerna les honneurs divins'. Si les poètes imaginaient de pareilles aventures et si les comédiens les représentaient, on ne manquerait pas de dire qu'elles appar,

bras du dieu, qui lui dit que

l'Etat, comme on sépare ce qui honteux de ce qui est honnête et pur? Il faudrait jdutôt remercier les comédiens d'avoir épargné la pudeur publique en ne dévoilant pas sur le théâtre toutes les impuretés (jue cachent les temples. Que penser de bon des mystères qui s'accomplissent dans les ténèbres, quand les s])ectacles étalés au grand

impur

et

jour sont

si

détestables?

Au surplus,

ce qui se

pratique dans l'ombre par le ministère de ces hommes mous et mutilés, nos adversaires le
savent mieux que nous; mais ce qu'ils n'ont

pu

laisser

dans l'ombre,

c'est la

honteuse cor-

ruption de leurs misérables eunuques. Qu'ils pei'suadent à qui voudra qu'on fait des œuvres
saintes avec de tels instruments
;

car enfin

ils

tiennent à
civile.

la

théologie mythique et n'ont rien
célèbre rapfictions

à démêler avec la gravité de la théologie

Mais lorsqu'un auteur

si

porte ces infamies,
poètes, mais

non comme des
la religion

de

comme

des peuples,
thétàtre et

non comme des bouffonneries de
;

de comédiens, mais comme les mystères sacrés du temple quand, en un mot, il les rapporte,

non

à la théologie fabuleuse, mais à la

théologie civile, je dis alors que ce n'est pas

sans raison que les histrions représentent sur
la

scène

les

turpitudes des dieux, mais que

eunuques au nombre des institutions qui se rapportent à la sainteté. Pour nous, nous ne savons pas quelles sont les œuvres des mystères, mais nous savons quels en sont les ouvriers; nous savons aussi ce qui se fait sur la scène, où jamais pourtant eunuque n'a paru, même dans le chœur des courtisanes, bien que les comédiens soient réputés infâmes etque leur profession ne passe pas pourcompatible avec l'honnêteté. Que faut-il donc penser de ces mystères où la religion choisit pour ministres des hommes que l'obscénité du théâtre ne peut accueillir?
ont mis
les

c'est

sans raison que les prêtres veulent donner

aux dieux dans leurs mystères une honnêteté
qu'ils n'ont pas. Quels mystères, dira-t-on? Je

GHAPITRE

VIII.

DES INTERPRÉTATIONS EMPRUNTÉES A LA SCIENCE

parle des mystères de Junon, qui se célèbrent

DE LA NATURE PAR LES DOCTEURS DU PAGANISME,

dans son

île

chérie de Samos, où elle épousa
je parle

POUR JUSTIFIER LA CROYANCE AUX FAUX DIEUX.
Mais, dit-on
,

Jupiter; je parle des mystères de Gérés, cher-

chant Proserpine enlevée par Pluton
des mystères de Vénus,
je parle enfin
oîi l'on

toutes ces fables ont

;

un

sens

pleure la mort

caché
de
la

et

des explications fondées sur la science

du bel Adonis, son amant, tué par un sanglier; des mystères de la mère des
dieux, oîi des eunuques,

nature, ou, pour prendre leur langage,
'.

des explications physiologiques
s'agissait ici

Gomme

s'il

nommés

Galles, dé-

de physiologie et non de théologie,
!

plorent dans leur propre infortune celle

du

de

la

nature et non de Dieu
il

Et sans doute,

le

charmant Atys, dont
qu'elle

la déesse était éprise et mutila par jalousie ^ En vérité, le théâtre a-t-il rien de plus obscène ? et s'il en est ainsi, de quel droit vient-on nous dire que les fictions

vrai Dieu est Dieu par nature et

non par

opi-

nion, mais
soit

ne s'ensuit pas que toute nature
la et

Dieu; car l'homme, la bête, l'arbre,

pierre ont

une nature,

Dieu n'est rien de

des poètes conviennent à la scène,

tout cela-.

A

et qu'il faut les
*

séparer de la théologie civile
ici

mystères de

la

ne parler en ce moment que des mère des dieux si le fond de
,

ce système d'interprétation se réduit à préSaÎDt Augustin s'appuie probablement
linij,

sur le passage, aujour-

d'hui perdu, de Varron [De

lat.^ lib vi,

tion des fêtes appelées Larentinaîia.

Voyez

§ 23), où il était quesPlutarque, Quœst* Hom.y

tendre que la mère des dieux est
*

le
la

symbole
mythologie à

qu. 35; et Lactance, Imtit.j lib. i, cap. 20. *I1 s'agit ici des mystères de Cybèle, déesse d'origine phrygienne, dont les prêtres s'appelaient Galles, du nom d'un fleuve de Phrygie,
suivant Pline,
lib. v,

Allusion évidente aux stoïciens qui ramenaient

leur phjsiofogie, c'est-à-dire à leur théologie générale de la nature. Pour entendre ici saint Augustin, il faut se souvenir que les
stoïciens identifiaient la nature et
théiste.

et suiv.; et plus

cap. 22. Voyez Ovide, Fa.stes, liv. rv, vers 364 bas saint Augustin, livre Vllj cb. 25 et 26.

Dieu

:

leur jihijsioloijie était pan-

LIVRE

VI.

LES DIEUX PAÏENS,
la théologie civile,

127

de la terre , qu'avons-nous besoin d'une plus longue discussion? Est-il possible de donner plus ouvertement raison à ceux qui veulent

on conduisait insensibleesprits à substituer
la

ment

les

meilleurs

théologie des philosophes à toutes les autres.

que tous
fils

les

dieux du paganisme aient
N'est-ce
la terre,

En

été des

bommes?
de

pas

dire

que

les

effet, la tbéologie civile et la théologie fabuleuse sont également fabuleuses et éga-

dieux sont

que

la terre est la

lement

civiles

;

toutes deux

fabuleuses

,

si

mère des dieux?
la terre n'est

Or, dans la vraie tbéologie,
la

l'on regarde avec attention les folies et les

pas

mère de Dieu,
ils

elle est

son

obscénités de l'une et de l'autre
civiles,
si

ouvrage. Mais
tères

qu'ils interprètent leurs
il

comme

leur plaira,

mysauront beau
il

toutes deux que les jeux scéniques, qui sont du domaine de la tbéologie
;

l'on considère

vouloir les ramener à la nature des cboses,

fabuleuse, font partie des fêtes des dieux et de

ne sera jamais dans la nature que des bommes servent des femmes; et ce crime, cette maladie, cette bonté sera toujours une cbose contre nature. Cela est si vrai qu'on arrache avec
peine par les tortures aux

bommes

les

plus
fait
si

vicieux l'aveu d'une prostitution dont on

profession dans les mystères. Et d'ailleurs,
,

on excuse ces turpitudes plus détestables encore que celles du tbéàtre, sous prétexte
symboles de la nature, pourquoi ne pas excuser également les fictions des poètes? car on leur a appliqué le même sysqu'elles sont des

de l'Etat. Comment se fait-il donc qu'on vienne attribuer le pouvoir de donner la vie éternelle à ces dieux convaincus, par leurs statues et par leurs mystères, d'être semblables aux divinités ouvertement répudiées de la fable, et d'en avoir la figure, l'âge, le sexe, le vêtement les mariages, les générations et les cérémonies toutes cboses qui prouvent que ces dieux ont été des hommes à qui l'on a consacré des fêtes et des mystères
la religion
,
:

par l'instigation des démons, selon les accidents de leur vie et de leur mort, ou du moins

tème d'interprétation, et, pour ne parler que de la plus monstrueuse et la plus exécrable de ces fictions, celle de Saturne dévorant ses enfants^ n'a-t-on pas soutenu que cela devait s'entendre du temps, qui dévore tout ce qu'il
enfante, ou, selon Varron, des semences qui

que ces esprits immondes n'ont manqué aucune occasion d'insinuer dans les esprits leurs
tromperies
et leurs erreurs.

CHAPITRE

IX.

retombent sur la terre d'où elles sont sorties ? Et cependant on donne à cette théologie le nom de fabuleuse, et malgré les interprétations les plus bellesdu monde, on la condamne, on la réprouve, on la répudie, et on prétend la séparer, non-seulement de la théologie physique, mais aussi de la théologie civile, de la
'

DES ATTRIBUTIONS PARTICULIÈRES DE CHAQUE DIEU.
dire de ces attributions partagées entre dieux d'une façon si minutieuse et si mesquine, et dont nous avons déjà tant parlé sans
les
? Tout cela n'est-il pas plus propre à exciter les boutTonneries d'un comédien qu'à donner une idée de la majesté

Que

avoir épuisé la matière

théologie des cités et des peuples, sous prétexte
([ue ses fictions sont indignes

divine? Si quelqu'un s'avisait de donner deux
nourrices à

de

la

nature des

un

enfant, l'une pour le faire
le faire boire,

man-

dieux. Qu'est-ce à dire, sinon que les habiles
et savants

ger et l'autre pour

à l'exemple

bommes

tières réprouvaient

qui ont écrit sur ces maégalement du tond de leur

des théologiens qui ont employé deux déesses pour ce double office, Educa et Potina, ne le
prendrait-on pas pour un fou qui joue cliez une espèce de comédie? On nous dit encore que le nom de Liber vient de ce que, dans l'union des sexes, ce dieu aide les mâles à se
lui

âme

la

tbéologie fabuleuse et la théologie

civile?

mais ils osaient dire leur pensée sur la première et n'osaient pas la dire sur l'autre.
ont laissé voir que ressemble parfaitement;

C'est pourquoi, après avoir livré à la critique
la tbéologie fabuleuse, ils la théologie civile lui

délivrer de leur semence, et

que

le

nom

de

qu'au lieu de préférer celle-ci à toutes deux; et ainsi, sans effrayer ceux qui craignaient de nuire à
telle sorte

de

Libéra, déesse qu'on identifie avec Vénus, a une origine analogue, parce qu'on croit que
les

celle-là,

on

les rejetât

femelles ont aussi une semence à répandre,

et c'est

pour cela que dans
la

le

temple on

offre

à Liber les parties sexuelles de

l'homme
les

et à

(jua lat., lib. v, §61. lib.
III,

Selon VarroD, Saturne vient de satits, semences. Voyez De linComp. Cicéron, Denat. deor., lib. ii, cap. 25;
cap. 24.

Libéra celle de
'

femme

'.

Ils

ajoutent qu'on
noms de Liber
et

Cicéron et Plutarque expliquent autrement

,

128
assigne à Liber les
c'est

LA CITÉ DE DIEU.
femmes et
le vin,

parce que

En

vérité sont-ce là les dieux qui protègent

Liber qui excite les désirs. De là les incroyables fureurs tles bacchanales, et Varron

les villes

ou

les jouets ridicules

dont le théâtre

se divertit?

lui-même avoue que

les

bacchantes ne peusage, vit
'.

Que

le

vent faire ce qu'elles font sans avoir l'esprit
troublé. Aussi le sénat,
cette fête

sexes, je le

dieu Jugatinus préside à l'union des veux bien mais il faut conduire
;

devenu plus
et l'abolit

l'épousée au

toit
il

conjugal,

et voici le

dieu

de mauvais œil

Peut-

Domiducus
;

;

faut

l'y installer,

voici le dieu

être en celte rencontre flnit-on par reconnaître

ce (lue peuvent les esprits

immondes sur

les

mœurs des hommes, quand on les adore comme des dieux. Quoi qu'il en soit, il est certain

que

l'on n'oserait rien faire

de pareil sur

Domilius et pour la retenir près de son mari, on appelle encore la déesse Manturna. N'est-ce point assez? épargnez, de grâce, la pudeur humaine laissez faire le reste dans le secret, à l'ardeur de la chair et du sang. Pourquoi,
!

On y joue, il est vrai, mais on n'y de fureur, encore que ce soit une sorte de fureur de reconnaître pour des divinités des esprits qui se plaisent à de pareils
les tliéâtres.

quand

les

est pas ivre

rent, remplir la

paranymphes eux-mêmes se retichambre nuptiale d'une foule

jeux.

de divinités? Est-ce pour que l'idée de leur présence rende les époux plus retenus? non; c'est pour aider une jeune fille, faible et tremblante, à faire le sacrifice de sa virginité. Voici

une
les

Mais de quel droit Varron prélend-il établir diflérence entre les hommes religieux et
superstitieux, sous prétexte que ceux-ci

en
le

effet la

déesse Virginiensis qui arrive avec

les dieux comme des ennemis, au que ceux-là les honorent comme des pères, persuadés que leur bonté est si grande qu'il leur en coûte moins de pardonner à un coupable que de punir un innocent? Cette belle distinction n'empêche pas Varron de remarquer qu'on assigne trois dieux à la garde des accouchées, de peur que Sylvain ne vienne les tourmenter la nuit; pour figurer ces trois dieux, trois hommes font la ronde autour du

redoutent
lieu

pèreSubigus, la mère Préma, la déesse Pertunda, Vénus et Priape'. Qu'est-ce à dire? s'il fallait absolument que les dieux vinssent en aide à la besogne du mari, un seul dieu ne
suffisait-il pas,

ou

même une

seule déesse

?

n'était-ce

pas assez de Vénus, puisque c'est

elle dont la puissance est, dit-on, nécessaire pour qu'une femme cesse d'être vierge? S'il reste aux hommes une pudeur que n'ont pas

les dieux, les

mariés, à la seule pensée de tous

ces dieux et de toutes ces déesses qui viennent

logis,

frap|)ent d'abord le seuil de la porte
le le

avec une cognée, pilon, puis enfin
ces trois
effet

heurtent ensuite avec un nettoient avec un balai,

à l'ouvrage, n'éprouveront-ils pas confusion qui diminuera l'ardeur d'un une des époux et accroîtra la résistance de l'autre?
les aider
si la déesse Virginiensis est là pour dénouer la ceinture de l'épousée, le dieu Subigus pour la meltre aux bras du mari, la déesse Préma pour la maîtriser et l'empêcher de se débattre, à quoi bon encore la déesse

fer

l'agriculture ayant pour d'empêcher Sylvain d'entrer; car c'est le qui taille et coupoles arbres, c'est le pilon
tire

emblèmes de

D'ailleurs,

qui

du

blé la farine, et c'est le balai qui
les

sert à

amonceler

grains

;

et

de là tirent de
l'inci-

leurs

noms

:

la déesse Intercidona,

Pertunda? Qu'elle
car
il

rougisse,

qu'elle

sorte,

sion faite par la cognée; Pilumnus,

du pilon;

qu'elle laisse quelque chose à faire
est

Deverra, du balai

en tout trois divinités occupées à préserver les accouchées des violences de Sylvain. Ainsi la protection des divinités
;

au mari; inconvenant qu'un autre que lui
office.

s'acquitte

de cet
si

Aussi

bien,

si

l'on

souffre sa présence, c'est sans doute qu'elle est

bienfaisantes ne peut prévaloir contre la bru-

déesse

;

car

elle était divinité
le

mâle,
alors,

si

elle

malfaisant qu'à condition d'être trois contre un, et d'opposer à ce dieu
talité

d'un dieu

était le

dieu Pertundus,

mari

pour

âpre, sauvage et inculte
habite, les

comme
!

les bois

il

emblèmes de culture qui lui répugnent et le font fuir. Oh l'admirable innocence Oh la parfaite concorde des dieux
1 1
!

sauver l'honneur de sa femme, aurait plus de sujet d'appeler au secours contre lui, que les accouchées contre Sylvain. Mais que dire
cette fois trop mâle d'une autre divinité de Priape, qui reçoit la nouvelle épousée
,

et Plutarle Libéra. Voyez Cicéron, De not, âeor.^ lib. u, cap. 24 que, Quœst. Boni., qu. 1U4. Voyez aussi Séoèque, De Benef., lib. iv, cap. 8; et Arnobe, Contra geitt., lib. v, p. 167 et seq.
;

*

lien,

Rapprochez la description de saint Augustin de celle de TertuU Ada. Nat., lib. n, cap. U. Voyez aussi Arnobe, Contr. Cent.,
p. 124; et Lactance, Instit., lib.
l,

'

Voyez

Tite-Live,

lib.

xxxix, cap.

17, 18.

lib. IV,

cap. 20.

,

LIVRE
sur ses genoux obscènes
et

VI.

LES DIEUX PAÏENS.
sui-

129

monstrueux,

vant
des

la très-décente

et très-pieuse

coutume
ont beau

matrones

?

Nos adversaires

déesse Nœnia, c'est-à-dire par l'hymne qu'on chante aux funérailles des vieillards. Il éuumère ensuite d'autres divinités dont l'emploi

jeu après cela d'épuiser les subtilités pour
distinguer la théologie civile de la théologie
fabuleuse, la cité
la scène, les

du théâtre, les temples de mystères sacerdotaux des Actions
on distinguerait l'honle

poétiques
la gravité

,

comme

ne se rapporte pas directement à l'homme, mais aux choses dont il fait usage, comme le vivre, le vêtement et les autres objets nécessaires à la vie; or, dans la revue scrupuleuse où il marque la fonction propre de chaque
dieu et l'objet particulier pour lequel
s'adresser à lui, nous ne
nité qui
soit
il

nêteté de la turpitude, la vérité

du badinage,

sérieux

du mensonge, du bouffon,

faut

ce qu'on doit rechercher de ce qu'on doit fuir.

voyons aucune diviindiquée ou nommée comme

Nous devinons leur pensée ils ne doutent pas au fond de l'âme que la théologie du théâtre et de la fable ne dépende de la théologie civile, et que les fictions des poètes ne soient un mi;

celle à qui l'on doit

demander la

vie éternelle,

l'unique objet pour lequel nous
tiens. Il faudrait

sommes chré-

roir fidèle

la

théologie civile vient se réflé-

chir? Que font-ils donc? n'osant condamner
l'original, ils se

donnent carrière à réprouver
les lecteurs intelligents

son image, afin que

détestent à la fois le portrait et l'original. Les

dieux, au surplus, trouvent le miroir
qu'ils se plaisent à s'y regarder, et qui

si

fidèle

donc avoir l'esprit singulièrement dépourvu de clairvoyance pour ne pas comprendre que, quand Varron développe et met au grand jour avec tant de soin la théologie civile, quand il fait voir sa ressemblance avec la théologie fabuleuse et donne enfin assez clairement à entendre que cette théologie, si méprisable et si décriée, est une
,

voudra

partie de la théologie civile, son dessein est

bien

les

connaître devra étudier à la fois la

d'insinuer aux esprits éclairés qu'il faut les
rejeter toutes

théologie civile où sont les originaux, et la théologie fabuleuse où sont les copies. C'est

deux

et s'en tenir à

la théo-

logie naturelle, à la théologie des philosophes,

pour cela que
infamies de
niser
la

les

dieux ont forcé leurs adora-

teurs, sousde terribles menaces, àleur dédier les

dont nous parlerons ailleurs plus amplement au lieu convenable et avec l'assistance de Dieu.

théologie fabuleuse, à les solenet à les
ils

en leur honneur
;

mettre au rang ont laissé voir

CHAPITRE X.
DE LA LIBERTÉ d'eSPRIT DE SÉNÈQUE, QUI s'eST ÉLEVÉ AVEC PLUS DE FORCE CONTRE LA THÉOLOGIE CIVILE QUE VARRON CONTRE LA THÉOLOGIE FABULEUSE.
Mais si Varron n'a pas osé répudier ouvertement la théologie civile, quelque peu diffé-

des choses divines

par où

clairement qu'ils ne sont que des esprits impurs, et qu'en faisant d'une théologie livrée

au mépris une dépendance
la théologie respectée,
ils

et

un membre de

ont voulu rendre les

pontifes complices des trompeuses fictions des
poètes.

De savoir maintenant si la théologie païenne comprend encore une troisième partie, c'est une autre question il me suffit, je pense,
;

rente qu'elle soit de la théologie scénique,
cette

liberté

d'esjirit n'a

pas

manqué

à Sé-

d'avoir montré, en suivant la division de Var-

ron, que la théologie

du

théâtre et la théologie

de
et

la cité

sont une seule et
toutes

même

théologie,

deux également honteuses, également absurdes, également
puisqu'elles sont
il

au temps des Apôtres comme l'attestent certains documents '. Timide dans sa conduite, ce philosophe ne l'a pas été dans ses écrits. En effet, dans le livre qu'il
florissait

nèque, qui

a

publié contre les superstitions

-, il

critique
et d'é-

pleines d'erreurs et d'indignités,

s'ensuit

la théologie civile

avec plus de force
fait

personnes pieuses doivent se garder d'attendre de celle-ci ou de celle-là la

que toutes

les

tendue que Varron n'avait

de

la théologie
:

fabuleuse. Parlant des statues des dieux
Que Sénèque
;

«

On

vie éternelle.

Enfin, Varron lui-même, dans son dénombrement des dieux , part du moment où l'homme est conçu il met en tète Janus, et,
:

à conjecture

comme

parcourant la longue suite des divinités qui prennent soin de l'homme jusqu'à la plus extrême vieillesse, il termine cette série par la
S.

vécu au temps des Apôtres, ce n'est pas matière un fait connu et certain, pour saint Augustin est donc probable que les documents dont il est question ici sont les prétendues lettres de Sénèque à saint Paul. Nous voyons, par un autre passage de saint Augustin {Epist., 153, n. 14), qu'il ne doutait pas de l'authenticité de ces lettres, restées
*

ait

c'est

pour nous.

II

suspectes à la critique.
^ Cet ouvrage de Sénèque, mentionné aussi par Tertullien dans son Apologétique, ch. 12, n'est pas parvenu jusqu'à nous.

AuG.

Tome

XIII.

.

.

430
« fait servir, dit-il,
« «

LA CITÉ DE DIEU.
xme matière
;

vile et iusen-

«
«

d'honneur, d'hommes

libres, d'esprits sains,

sible à représenter la majesté inviolable des

que vous

croiriez avoir affaire à

une
si

folie

« «
«

on nous les montre sous la on figure d'hommes, de bêtes, de poissons ose même leur donner des corps à double sexe, et ces objets, qui seraient des monstres
dieux immortels
;

« furieuse, si les

fous n'étaient pas en
est la seule

grand

«

nombre. Leur multitude de leur bon sens »

caution

Sénèque rappelle ensuite avec

le

mêmecou-

animés on les appelle des « dieux » Il en vient ensuite à la théologie naturelle, et après avoir rapporté les opinions de quelques philosophes, il se fait l'objeelion que voici Quelqu'un dira me fera-t-on croire « que le ciel et la terre sont des dieux, qu'il « y a des dieux au-dessus de la lune et d'autres « au dessous? Et commentécouter patiemment
« s'ils

étaient
1

,

rage ce qui se passe en plein Capitole, et, en vérité, de pareilles choses, si elles ne sont pas

une

effet,

:

:

ne peuvent être qu'une dérision. En dans les mystères d'Egypte , on pleure Osiris perdu, puis on se réjouit de l'avoir refolie,

trouvé; et sans avoir, après tout, rien retrouvé ni perdu, on fait paraître la même joie et la

même
vrai
« «
«

«

Platon etStraton

le

Péripatéticien, l'un qui

« fait

«
a «

Dieu sans corps, l'autre qui le fait sans âme ?» A quoi Sénèque répond «Trouvezvous mieux votre compte dans les institutions de Titius Tatius ou de Romulus ou de
:

douleur que si tout cela était le plus du monde «Toutefois, dit Sénèque, cette fureur a une durée limitée on peut être fou une fois l'an mais montez au Capitole, vous
:

;

;

« et «
«
c(

rougirezdesextravagancesqui s'y commettent de l'audace avec laquelle la folie s'étale en
public. L'un

« « « « « « «

TuUus

Hostilius ? Titus Tatius a élevé des

montre

à Jupiter les dieux qui
lui

autels à la déesse Cloacina et

Romulus aux
ne sont autre

viennent le saluer, l'autre
qu'il est
;

annonce l'heure

dieux Picus et Tibérinus
nisé la

;

Hostilius a divi-

celui-ci fait l'office d'huissier, celui-

Peur

et la Pâleur, qui

« là
«

chose que de violentes passions de l'homme, celle-là un mouvement de l'âme interdite,

de parfumeur et agite ses bras répandait des essences. Junon et Minerve ont leurs dévotes, qui, sans se tenir

joue

le rôle
s'il

comme

«
«

un mouvement du corps, pas même une maladie, une simple altération du visage » Aimez-vous mieux, demande Sénèque,
celle-ci
.

« «

près de leurs statues et

même sans

venir dans

leurs temples, ne laissent pas de

« «
a «

doigtsàleur intention,

remuer les en imitant les mouvey en a qui tiennent le

croire à de telles divinités, et leur donnerez-

ments des
miroir
;

coilTeuses.

Il

vous une place dans
avec quelle liberté
il

le ciel ?

Mais

il

faut voir

d'autres prient les dieux de s'inté-

parle de ces mystères aussi
:

resser à leurs procès et d'assister
;

aux

plaidoi-

cruels que scandaleux
«

«

L'un,

dit-il,

se re-

« ries «

tel

autre leur présente
affaire.

un placeiou leur

« fait « M «

les organes de la virilité; l'autre se aux bras des incisions. Comment craindre la colère d'une divinité quand on se la rend propice par de telles infamies? Si les dieux

tranche

explique son

Un

ancien comédien en

« chef, vieillard « rôles 8 « « «

décrépit,jouait chaque jour ses

a « a «
«

un culte de cette espèce, ils n'en méritent aucun. Quel délire, quelle aveugle fureur de s'imaginer qu'on fléchira les dieux
veulent

au Capitole, comme si un acteur abandonné des hommes était encore assez bon pour les dieux. Enfin, il se trouve là toute une

troupe d'artisans de toute espèce qui travaille pour les dieux immortels ». Un peu après,
:

par des actes qui répugneraient à la cruauté
des

Sénèque ajoute encore
« sortes « vices inutiles,
« ils

« Toutefois, si

ces

hommes

1

Les tyrans, dont

la férocité tra-

de gens rendent à

la divinité des ser-

ditionnelle a servi de sujet aux tragédies, ont

du moins ne
il

lui

en rendent-

« fait « ils « «
«

déchirer les mamelles de leurs victimes; ne les ont pas obligées de se déchirer de

« « « a «

leurs propres mains.

On

a mutilé des mallieu-

y a des femmes qui viennent s'asseoir au Capitole, persuadées que Jupiter est amoureux d'elles, et
pas de honteux. Mais
fort colérique déesse, à

« « « « « «

reux pour les faire servir aux voluptés des mais il n'a jamais été commandé à un esclave de se mutiler lui-même. Ces insensés,
rois;

Junon elle-mêmej
pas peur
'

ce qu'assurent les poètes,
»

Junon ne leur

fait

au contraire, se déchirent le corps au milieu des temples, et leur prière aux dieux, ce sont
des blessures et du sang. Examinez à loisir
ce qu'ils font et ce
qu'ils souffrent, vous indignes de personnes

Varrou ne
berté
;

s'est

pas expliqué avec cette

li-

que pour réprouver la théologie fabuleuse, laissant à Sénèque l'honneur de battre en brèche la théologie
il

n'a eu de courage

verrez des actes

si

*

Voyez encore daus Sénèque

la lettre

xcv.

LIVRE
civile.

VI.


LES DIEUX PAÏENS.
se

d3l

A

vrai dire pourtant, les temples

qui peut en résulter dans les nécessités urIl n'a osé parler toutefois, ni en bien en mal, des chrétiens, déjà grands ennemis des Juifs, soit qu'il eût peur d'avoir à les louer contre la coutume de sa patrie, soit aussi peut-être qu'il ne voulût pas les blâmer contre sa propre inclination. Voici comme il s'exprime touchant les Juifs « Les coutumes de

font ces turpitudes sont plus détestables encore

gentes.
ni

où on se contente de les figurer. C'est pourquoi Sénèque veut que le sage, en matière de théologie civile, se conles

que

théâtres

,

tente

de cette adhésion tout extérieure qui n'engage pas les sentiments du cœur. Voici ses propres paroles « Le sage observera toutes
:

:

« ces pratiques

comme ordonnées par les lois «et non comme agréables aux dieux ». Et
:

« cette « tant «

nation détestable se sont propagées avec

quelques lignes plus bas « Que dirai-je des « alliances que nous formons entre les dieux,
«
«

la bienséance même n'est pas observée, puisqu'on y marie le frère avec la sœur?

de force qu'elles sont reçues parmi les vaincus ont fait la loi « aux vainqueurs ». Sénèque s'étonnait, parce qu'il ignorait les voies secrètes de la Providence. Recueillons encore son sentiment sur
toutes les nations
;

«

« cain,

Nous donnons Bellone à Mars, Vénus à VulSalacie à Neptune. Nous laissons d'audivinités dans le célibat , faute sans doute d'un parti sortable et cependant les veuves ne manquent pas, comme Populonia, Fulgora, Rumina, qui ne doivent pas, j'en conviens, trouver aisément des maris. II faudra donc se résignera adorer cette ignoble troupe de divinités, qu'une longue super;

les institutions religieuses
« « «

des Hébreux

:

«

II

en

est

parmi eux,

dit-il,

qui connaissent la
;

« très
« a a «
« «

mais nous n'ouque si nous leur rendons un culte, c'est pour obéir à la coutume plutôt « qu'à la vérité ». Sénèque avoue donc que ni les lois ni la coutume n'avaient rien institué dans la théologie civile qui fût agréable aux mais, bien dieux ou conforme à la vérité que la philosophie eût presque affranchi son âme, il ne laissait pas d'honorer ce qu'il cen« stition
«

n'a cessé de grossir

;

blierons pas

c<

mais la plus grande partie du peuple agit sans savoir ce M qu'elle fait» Mais il est inutile que j'insiste davantage si^r ce point, ayant déjà expliqué dans mes livres contre les Manichéens et me proposant d'expliquer encore en son lieu dans le présent ouvrage, comment ces rites sacrés ont été donnés aux Juifs par l'autorité divine, et comment, au jour marqué, la même autorité les a retirés à ce peuple de Dieu qui avait reçu en dépôt la révélation du mystère
raison de leurs rites sacrés
.

' ,

de

la vie éternelle.

;

CHAPITRE
IL

XII.

surait,

de faire ce qu'il désapprouvait, d'adorer
sénat romain. La philosophie
à ne pas être superstitieux

ce qu'il avait en mépris, et cela parce qu'il
était lui

RÉSULTE ÉVIDEMMENT DE l'iMPUISSANCE DES DIEUX DES GENTILS EN CE QUI TOUCHE LA VIE temporelle, qu'ils SONT INCAPABLES DE DONNER

membre du
la nature,

LA VIE ÉTERNELLE.
Si ce
le présent livre ne que l'on ne doit demanvie éternelle à aucune des trois théoappelées par les Grecs mythique, phyj'ai dit

avait appris

que

dans

mais les lois et la coutume il ne le tenaient asservi devant la société montait pas sur le théâtre, mais il imitait les d'autant plus comédiens dans les temples coupable qu'il prenait le peuple pour dupe, tandis qu'un comédien divertit les spectateurs et ne les trompe pas.
devant
; :

su lût pas pour prouver

der la
logies

sique el politique, et par les Latins, fabuleuse,
naturelle et civile, si on attend encore quelque chose, soit de la théologie fabuleuse, hautement réprouvée par les païens eux-mêmes,
soit

CHAPITRE

XI.

la

de la théologie civile, toute semblable à fabuleuse et plus détestable encore, je prie

SENTIMENT DE SÉNÈQUE SUR LES JUIFS.

civile, ce

Entre autres superstitions de la théologie philosophe condamne les cérémonies des Juifs et surtout leur sabbat, qui lui paraît une pratique inutile, attendu que rester le septième jour sans rien faire, c'est perdre la
septième partie de
la

qu'on ajoute aux considérations précédentes toutes celles que j'ai développées plus haut, singulièrement dans le quatrième livre où j'ai prouvé que Dieu seul peut donner la félicité. Supposez, en effet que la félicité fût une déesse, pourquoi les hommes adoieraient-ils une autre qu'elle en vue de la vie éternelle ?
,

vie,

outre

le

dommage

'

Voyez

surtout les trente-trois livres Cunire Fauste.

132
Mais
pas

LA CITÉ DE DIEU.
suprême pour
il

comme elle est un don de Dieu, et non une déesse, quel autre devons-nous invoquer que le Dieu dispensateur de la félicité, nous qui soupirons après la vie éternelle où
réside la félicité véritable et parfaite ? Or,
il

elle, c'est d'être

séparée de la
.

vie de Dieu dans
suit

un supplice éternel D'où que celui-là seul donne la vie éternelle,
la

c'est-à-dire

vie

donne
les

le véritable
la

toujours heureuse, qui bonheur. Concluons que,
étant con-

semble qu'après ce qui a été dit, personne ne peut plus douter de l'impuissance où sont ces dieux honorés par de si grandes infamies, et plus infâmes encore que le culte exigé par eux, de donner à personne la félicité que nous cherchons. Or, qui ne peut donner la
félicité,

me

dieux de

théologie civile

vaincus de ne pouvoir nous rendre heureux, il ne faut les adorer ni pour les biens temporels,

comme nous

l'avons

fait

voir dans nos

cinq premiers livres, ni à plus forte raison

pour
de
le

les

biens éternels,

comment

donnerait-il
félicité

la

vie éternelle,

montrer dans
la

celui-ci.

comme nous venons Au surplus,

qui n'est qu'une
les

sans fin? Vivre dans

comme

coutume
si

peines éternelles avec ces esprits impurs,

fondes racines,

jette dans les âmes de proquelqu'un n'est pas satisfait

ce n'est pas vivre, c'est mourir éternellement.

de ce que
le livre

j'ai dit

précédemmentcontre la théoy ajouter, avec
l'aide

Car quelle mort plus cruelle que cette mort où on ne meurt pas? Mais comme il est de la nature de l'âme, ayant été faite immortelle, de conserver toujours quelque vie, la mort

logie civile, je le prie de lire attentivement

que

je vais

de

Dieu.

LIVRE SEPTIÈME.
Argument.

— Saint
il

Augustin s'attache

à

autres;

démontre que

le culte

l'examen des dieux choisis de la théologie civile, Jauus, Jupiter, Saturne et rendu à ces dieux n'est d'aucun usage pour acquérir la félicité éternelle.

les

PKÉFACE.
Si je

m'efforce de

délivrer les

âmes des

fausses doctrines qu'une longue et funeste erreur y a profondément enracinées, coopérant ainsi de tout mon pouvoir, avec le secours d'en haut, à la grâce de celui qui peut tout
faire,

encore très-peu parlé. Or, je me garderai de leur opposer ce mot plus mordant que vrai de « Si on choisit les dieux comme Tertullien « on fait les oignons, tout ce qu'on ne prend
: et

pas est de rebut
il

cela, car
élite

peut arriver que

on

fasse

Non, je ne dirai pas même dans une encore un choix pour quelque
'

»

.

parce qu'il est

le vrai

Dieu, j'espère que

fin plus excellente et

plus relevée,

comme

à

ceux de mes lecteurs, dont l'esprit plus prompt et plus perçant a jugé les six précédents livres suffisants pour cet objet, voudront bien écouter avec patience ce qui
et,

la

me reste à dire

encore,

guerre on s'adresse pour un coup de main aux jeunes soldats et parmi eux aux plus braves. De même, dans l'Église, quand on fait choix de certains hommes pour être pasteurs,
ce n'est pas à dire que le reste des fidèles soit

en considération des personnes moins éclairées, ne pas regarder comme superflu ce qui pour eux n'est pas nécessaire. Il ne s'agit point ici d'une question de médiocre importance il faut persuader aux hommes que ce n'est point pour les biens de cette vie mortelle, fragile et légère comme une vapeur, que le vrai Dieu veut être servi, bien qu'il ne laisse pas de nous donner tout ce qui est ici-bas nécessaire à notre faiblesse, mais pour la vie bienheureuse de l'éternité.
:

réprouvé, puisqu'il n'en est pas un qui n'ait droit au nom d'élu. C'est ainsi encore qu'en

CHAPITRE PREMIER.
SI

LE CARACTÈRE DE LA DIVINITÉ, LEQUEL n'EST

un édifice on choisit les grosses pour les angles, sans pour cela rejeter les autres, qui trouvent également leur emploi; et enfin, quand on réserve certaines grappes de raisin pour les manger, on n'en garde pas moins les autres pour en faire du vin. Il est inutile de pousser plus loin les exemples. Je dis donc qu'il ne s'ensuit pas, de ce que dans la multitude des dieux païens on en a distingué quelques-uns, qu'il y ait à blâmer ni l'auteur qui rapporte ce choix, ni ceux
construisant
pierres

qui l'ont
s'agit

fait,

ni les divinités préférées

:

il

POINT DANS LA THÉOLOGIE CIVILE

,

SE

REN-

CONTRE DANS LES DIEUX CHOISIS.

seulement d'examiner quelles sont ces divinités et pourquoi elles ont été l'objet d'une
préférence.

Que le caractère de la divinité ou (pour mieux rendre le mot grec er.V/-,,-) de la déité ne se trouve pas dans la théologie civile exposée en seize livres par Varron, en d'autres termes, que les institutions religieuses du paganisme ne servent de rien pour conduire
à la vérité éternelle, c'est ce dont quelques-

CHAPITRE

II.

QUELS SONT LES DIEUX CHOISIS ET
DES PETITES DIVINITÉS.
Voici les dieux choisis
pris en

SI ON LES REGARDE COMME AFFRANCHIS DES FONCTIONS

uns n'auront peut-être pas

été
;

convaincus par ce qui précède de croire qu'après avoir lu ce
ils

entièrement mais j'ai lieu
va suivre,

que Varron a com-

un

seul livre

:

Janus, .lupiter, Saturne,

(|ui

Genius, Mercure, Apollon, Mars, Vulcain, Neptune, le Soleil, Orcus, Liber, la Terre, Cérès,

n'auront plus aucun éclaircissement à désirer. Les personnes que j'ai en vue ont pu,
effet,

Junon,
Vesta;

la

Lune, Diane, Minerve, Vénus et

^

en
vir

s'imaginer qu'on doit au moins serla vie

vingt en tout, douze mâles et huit

pour

bienheureuse, c'est-à-dire pour
dieux choisis que Varron
j'ai

femelles. Je

demande pourquoi
:

ces divinités

la vie éternelle, ces

sont appelées choisies
^

est-ce parce qu'elles
cap. 9.

a réservés pour son dernier livre et dont

Tertullien, Contra Nation.,

lib. il,

434

LA CITÉ DE DIEU.
qui fournit la semence même; voilà Liber, encore un dieu choisi, qui aide l'homme à s'en
délivrer, et Libéra, qu'on appelle aussi Cérès

ont des fonctions d'un ordre supérieur dans l'univers ou parce qu'elles ont été plus connues des hommes et ont reçu de plus grands

grandeur de leurs emplois qui les dislingue, on ne devrait pas les trouver mêlées dans cette populace d'autres honneurs
? Si c'est la

ou Vénus, qui rend à
procure
le

la

femme

le

même

ser-

vice; enfin, voilà la déesse choisie Junon, qui

sang aux femmes pour l'accroissefait

divinités chargées des soins les plus bas et les

ment de
cette
;

leur fruit, et elle ne

pas seule

plus minutieux. Par où commencent, en effet, les petites fonctions réparties entre tous ces
petits

dieux? à

la

conception d'un enfant. Or,

besogne, étant assistée de Mena, fille de Jupiter or, en même temps, c'est un Vitumnus, un Sentinus, dieux obscurs et sans gloire,
fonctions le sentiment éminentes, qui surpassent autant celles des autres dieux que la vie et le sentiment sont surpassés eux-mêmes par l'inlelligence et la
:

Janus intervient ici pour ouvrir une issue à la semence. La matière de celte semence regarde Saturne. Il faut aussi Liber pour aider

qui donnent la vie et

l'homme à
tifient

s'en délivrer et Libéra, qu'ils iden-

avec Vénus, pour rendre à la femme le même service. Tous ces dieux sont au nombre des dieux choisis mais voici Mena, qui préside aux mois des femmes, déesse assez peu connue, quoique fille de Jupiter '. Et cepen;

raison. Car autant les êtres intelligents et rai-

sonnables
réduits,

l'emportent

sur

ceux

qui

sont

comme

les bêtes, à vivre et à sentir,

autant les êtres vivants et sensibles l'emportent sur la matière insensible et sans vie.
était

U

dant Varron, dans le livre des dieux choisis, confère cet emploi à Junon, qui n'est pas seulement une divinité d'élite, mais la reine des
divinités;

donc plus juste de mettre au rang des
et

dieux choisis Vitumnus

Sentinus, auteurs

de

la vie et

du sentiment, que Janus, Saturne,
vile

toute reine qu'elle

soit,

elle

n'en

Liber et Libéra, introducteurs, pourvoyeurs

préside pas moins aux mois des femmes, con-

ou promoteurs d'une
la vie. N'est-il
d'élite

semence qui
le

n'est

jointement avec Mena, sa belle-fille. Je trouve encore ici deux autres dieux des plus obscurs, Vitumnus et Sentinus, dont l'un donne la vie, et l'autre le sentiment au nouveau-né ^ Aussi bien, si peu considérables qu'ils soient, ils font beaucoup plus que toutes ces autres divinités patriciennes et choisies
et le sentiment, qu'est-ce, je
;

rien tant qu'elle n'a pas reçu
soient retranchées

sentiment et

pas étrange que ces fonctions aux dieux d'élite

car sans la vie

vous prie, que ce fardeau qu'une femme porte dans son sein, sinon un misérable mélange très-peu différent de la poussière et du limon ?

pour être conférées à des dieux très-inférieurs en dignité et à peine connus? On répondra peut-être que Janus préside à tout commencement et qu'à ce titre on est fondé à lui attribuer la conception de l'enfant que Saturne préside à toute semence et qu'en cette qualité il a droit à ce que la semence de l'homme
;

CHAPITRE

III.

ne soit pas retranchée de ses attributions que Liber et Libéra président à l'émission de toute semence, et que par conséquent celle qui sert
;

à propager l'espèce

humaine tombe sous

leur

ON NE PEUT ASSIGNER AUCLN MOTIF RAISONNABLE DU CHOIX qu'on a fait DE CERTAINS DIEUX
DÉLITE, PLUSIEURS DES DIVINITÉS INFÉRIEURES

juridiction

;

que Junon,

enfin, préside à toute

AYANT DES FONCTIONS PLUS RELEVÉES QUE LES
LEURS.

elle

purgation, à toute délivrance, et que dès lors ne peut rester étrangère aux purgations
;

se sont abaissés

D'où vient donc que tant de dieux choisis ta de si petits emplois, au point
de jouer

même

un

rôle

moins considérable

que des divinités obscures, telles que Vitumnus et Sentinus? Voilà Janus, dieu choisi, qui
introduit la
dire la porte
Sur

et à la délivrance des femmes soit, mais alors que répondra-t-on sur Vilumnus et Sentinus, quand je demanderai si ces dieux président, oui ou non, à tout ce qui a vie et sentiment? Dira-t-on qu'ils y président? c'est leur donner une importance infinie; car, tandis que tout ce qui naît d'une semence naît dans la terre

semence
;

et lui

ouvre pour

ainsi

ou sur

la terre, vivre

et sentir,

suivant les

voilà Saturne, autre dieu choisi,

païens, sont des privilèges qui s'étendent jus-

*

la

déesse Mena, voyez plus haut, livre vr, ch. 9, et livre iv,
lib.
ii,

ch.
"

U.
Comparez Tertullien, CoiUra Nat.,
cap. 11.

qu'aux astres mêmes dont ils ont fait autant de dieux. Dira-t-on, au contraire, que le pouvoir de Vilumnus et de Sentinus se termine

LIVRE

VII.

LES DIEUX CHOISIS.
l'un est chargé de faire des
les recevoir.

135

aux êtres qui vivent dans la chair tt qui sentent par des organes ? mais alors pourquoi le dieu qui donne la vie et le sentiment à toutes
choses ne
les donne-t-il

morts

et l'autre

de
les

Puis donc que nous voyons

dieux

pas aussi à la chair?

pourquoi toute génération n'est-elle pas comprise dans son domaine? et qu'est-il besoin de Vitumnus et de Sentinus ? Que si le dieu de la vie universelle a confié à ces petits dieux, comme à des serviteurs, les soins de la chair,

d'élite confondus dans ces fonctions mesquines avec les dieux inférieurs, comme des membres du sénat avec la populace, et que

même

quelques-uns de ces petits dieux ont des offices plus importants et plus nobles que les dieux qu'on appelle choisis, il s'ensuit que
ceux-ci n'ont pas mérité leur rang parla grandeur de leurs emplois dans le gouvernement du monde, mais qu'ils ont eu seulement la bonne fortune d'être plus connus des peuples. C'est ce qui fait dire à Varron lui-même qu'il
est arrivé à certains

comme

choses basses et secondaires, d'où
si

vient que tous ces dieux choisis sont

mal

pourvus de domestiques, qu'ils n'ont pu se décharger aussi sur eux de mille détails infimes, et qu'en dépit de toute leur dignité,
ils

dieux et à certaines déesses

ont été obligésde vaquer aux

mômes fonctions
?

que

les

divinités

du dernier ordre

Ainsi

Junon, déesse choisie, reine des dieux, sœur et femme de Jupiter, partage, sous le nom d'Iterduca, le soin de conduire les enfants avec deux dées.ses de la plus basse qualité, Abéona et Adéona ', On lui adjoint encore la déesse Mens ^ chargée de donner bon esprit aux enfants, et qui néanmoins n'a pas été mise au rang des divinités choisies, quoiqu'un bon esprit soit assurément le plus beau présent qu'on puisse faire à l'homme. Chose singulière l'honneur qu'on refuse à Mens, on
1

du premier ordre de tomber dans l'obscurité, comme cela se voit parmi les hommes. Mais alors, si on a bien fait de ne pas placer la Félicité parmi les dieux choisis, parce que c'est le hasard et non le mérite qui a donné à ces dieux leur rang, au moins fallait-il placer
avec eux, et même au-dessus d'eux, la Fortune, qui passe pour dispenser au hasard ses
faveurs.

Évidemment

elle avait droit à la pre;

Junon Iterduca et Domiduca ^ servait de quelque chose de ne pas s'égarer en chemin et de revenir chez soi, quand on n'a pas l'esprit comme il faut. Certes,
l'accorde
à

comme

s'il

la

déesse qui le rend bien
ci

fait

méritait d'être

préférée
tant de
la

Minerve, à qui on a donné, parmi
fonctions, celle de présider à
enfants. Qui peut douter qu'il

menues mémoire des

mière place parmi les dieux choisis c'est envers eux, en effet, qu'elle a montré ce dont elle est capable, tous ces dieux ne devant leur grandeur ni à l'éminence de leur vertu, ni à une juste félicité, mais à la puissance aveugle et téméraire de la Fortune, comme parlent ceux qui les adorent. N'est-ce pas aux dieux que fait allusion l'éloquent Salluste, quand il dit « La Fortune gouverne le monde c'est « elle qui met tout en lumière et qui obscurcit « tout, plutôt par caprice que par raison »,
: ; '

Je défie les païens, en

effet,

d'assigner

la

raison

ne vaille beaucoup mieux avoir un bon esprit que de posséder la meilleure mémoire ? Nul ne saurait être méchant avec un bon esprit, au lieu qu'il y a de très-méchantes personnes qui ont une mémoire admirable, et elles sont d'autant plus méchantes qu'elles peuvent moins oublier leurs méchantes pensées. Cependant Minerve est du nombre des dieux choisis, tandis que Mens est perdue dans la foule des petits dieux. Que n'aurais-je pas à
dire de la Vertu et de la Félicité,
avais déjà
si

qui
la

fait

que Vénus
est

est

en lumière, tandis que
tout autre

Vertu, déesse

comme elle et d'un

dans l'obscurité. Dira-t-on que l'éclat de. Vénus vient de la masse de ses adorateurs, beaucoup plus nombreux, en effet, que ceux de la Vertu ? mais alors pourquoi Minerve est-elle si renommée, et la déesse Pecunia si inconnue ^ ? car assurément la
mérite,
science est beaucoup moins recherchée parles

hommes que

l'argent, et entre
il

je n'en

tivent les sciences et les arts,

ceux qui culen est bien peu

beaucoup parlé au quatrième livre ? néanmoins on n'a pas voulu les mettre au rang des divinités d'élite, bien qu'on y mît Mars et Orcus, dont

qui ne s'y proposent

On en

a fait des déesses, et

la récompense et le gain. Or, ce qui importe avant tout, c'est la fin qu'on poursuit en faisant une chose, plutôt que la

chose
*

même

qu'on

fait. Si

donc

l'élection des

* '
*

Voyez

plus haut, livre iv, ch. 21,

On

sait

que Mens

signifie esprit^ intelligence,

Salluste, Conj, Catil., cap. 8.

Junon

était appelée

Domiduca [ducfre^ conduire,

rfomi\ à la mai-

^

La déesse Pecunia n'avait point de
I,

temple. Voyez Juvénai,

son)

comme

conduisant l'épousée à la maison conjugale.

Sat.

V.

113, 114.

,

136

LA CITÉ DE DIEU.
la

dieux a dépendu de

populace ignorante,

ait

souffert

quelque
soit

atteinte,

au lieu qu'on
seul des grands
infa-

l)ourquoi la déesse Pecuiiia n'a-t-elle pas été préférée à Minerve, la plupart des hommes ne
travaillant qu'en

aurait de la peine à citer

un

dieux qui ne

déshonoré par quelque

vue de l'argent?

et

si,

au

mie. Les grands dieux sont descendus aux
basses fonctions des petits
;

petit nombre de sages qui pourquoi la Vertu n'a-t-elle pas été préférée à Vénus, quand la raison lui donne une préférence si marquée? La Fortune tout au moinSj qui domine le monde, au sentiment de ceux qui croient à son immense pouvoir, la Fortune, qui met au grand jour

contraire, c'est

un

mais
il

les

petits

a fait le choix,

dieux ne se sont pas élevés anx crimes subli-

mes

des grands. Pour .lanus,
et

est vrai, je

ne

vois pas qu'on dise rien de lui qui souille son

honneur,
Saturne
villes

peut-être a-t-il
Il

mené une
fit

meilà

leure vie que les autres.
fugitif
et

bon accueil
avec
'

partagea

lui
les
;

son

ou obscurcit toute chose plutôt par caprice que par raison, s'il est vrai qu'elle ait eu assez de puissance sur les dieux eux-mêmes pour les rendre à son gré célèbres ou obscurs, la Fortune, dis-je devrait occuper parmi les dieux choisis la première place. Pourquoi ne l'a-t-elle pas obtenue? serait-ce qu'elle a eu la fortune contraire ? Voilà la Fortune contraire la voilà qui saiCtout faire pour à elle-même élever les autres et ne sait rien faire pour soi.
,

royaume, d'où prirent naissance
de Janiculum et de Saturnia
le

deux mais les

païens, empressés de mettre à tout prix

du

scandale dans

de leurs dieux, ont déshonoré l'image de celui-ci, faute de pouvoir déshonorer sa vie ils l'ont représenté avec un corps double et monstrueux, ayant
culte
;

;

et même quatre visages. Serait-ce par hasard qu'il a fallu donner du front en abondance à ce dieu vertueux, les autres dieux n'en

deux

ayant pas assez pour rougir de leur turpitude?

CHAPITRE

IV.

CHAPITRE
ON A MIEUX TRAITÉ LES DIEUX INFÉRIEURS, QUI NE QUE LES SONT SOUILLÉS d'AUCUNE INFAMIE DIEUX CHOISIS, CHARGÉS DE MILLE TURPITUDES.
,

V.

DE LA DOCTRINE SECRÈTE DES PAÏENS ET DE LEUR EXPLICATION DE LA THÉOLOGIE PAR LA PHYSIQUE.

Je

concevrais qu'un esprit

amoureux de
dieux choisis

l'éclat et

de

la gloire félicitât les

de leur grandeur et les regardât comme heureux, s'il pouvait ignorer que cette grandeur

même
En

leur est plus honteuse qu'honorable.
la foule

Mais écoutons les explications physiques dont ils se servent pour couvrir des apparences d'une doctrine profonde la turpitude de leurs misérables superstitions. Varron prétend que
les statues

effet,

des petites divinités est pro-

des dieux, leurs attributs et leurs

tégée contre l'opprobre par son obscurité bien qu'il soit difûcile de ne pas rire quand

on

voit celte troupe de dieux occupés

aux

dif-

férents emplois

que leur a départis

la fantaisie

ornements ont été institués par les anciens, afin que les esprits initiés au sens mystérieux de ces symboles pussent, en les voyant, s'élever à la contemplation de l'âme du monde et de
ses parties, c'est-à-dire à la connaissance des

semblables à l'armée des petits fermiers d'impôts ', ou encore à ces nombreux ouvriers qui, dans la rue des Orfèvres, travail-

humaine

:

dieux véritables. Si on a représenté

la divinité

un seul vase, où chacun met un peu du quand il suffirait d'un habile homme sien, pour l'achever; mais on a jugé que le meillent à

sous une figure humaine, c'est, selon lui, parce que l'esprit qui anime le corps de

l'homme

est

semblable

à l'esprit divin.

Sup-

posez, dit-il, qu'on se serve de différents vases

leur emploi de cette multitude d'ouvriers, c'était de leur diviser le travail, afin que chacun fit sa part de l'œuvre avec promptitude

au lieu d'acquérir par un long et le talent d'accomplir l'œuvre Quoi qu'il en soit, il en est fort tout entière. peu parmi ces petits dieux dont la réputation
et facilité,

pénible labeur

pour distinguer les dieux, un œnophore ^ placé dans le temple deBacchus servira à déle contenant sera le signe du signer le vin contenu c'est ainsi qu'une statue de forme humaine est le symbole de l'âme raisonnable
;

;

dont le corps humain est comme le vase et qui par son essence est semblable à l'àme des
'

*

Selon Ducange, ces petits fermiers d'impôts, minxiscularii^ dont

parle saint Augustin, servaient d'intermédiaires entre les contribuables et un petit nombre de gros fermiers qui avaient l'entreprise générale

Voyez Ovide, Fastes,

livre

i,

vers 365 et seq.; et Virgile, Enéide,
vin.

livre VIII, vers 357, 358.
-

de l'imput. Comparez Facciolati au mot mimisoiliii-ius.

Vase pour conserver ou transporter du

LIVRE

VII.

LES DIEllX CHOISIS.

137

dieux. Voilà les mystères de doctrine où Varron
avait

pénétré et qu'il a voulu
Mais, je vous le
!

révéler au

nature corporelle, comme on pourra le voir par quelques-unes des savantes et subtiles
explications

monde.

demande, ô habile

que

j'aurai à citer

dans

la suite.

homme

n'auriez-vous pas égaré dans ces
le

profondeurs

sens judicieux qui vous faisait

CHAPITRE

VI.

dire tout à l'heure

premiers instituont ôté aux peuples teurs du culte des idoles la crainte pour la remplacer par la superstiles

que

tion,

et

que

les

d'idoles adoraient les dieux d'un culte

anciens qui n'avaient point plus

DE CETTE OPINION DE VARRON QUE DIEU EST l'aME DU MONDE ET QU'iL COMPREND EN SOI UNE MULTITUDE d'AMES PARTICULIÈRES DONT L'ESSENCE
EST DIVINE.

pur ? C'est l'autorité de ces vieux Romains qui vous a donné la hardiesse de parler de la sorte
à leurs descendants, et peut-être si l'antiquité eût adoré des idoles, eussiez-vous enseveli dans un silence discret cet hommage à la

Varron
l'âme du

dit encore,

la théologie naturelle, qu'il croit

dans son introduction à que Dieu est

les Grecs, et

monde ou du xoai^.oç, comme parlent que ce monde est Dieu; mais de
et

même
d'une

qu'un

d'une voix plus pompeuse encore et plus complaisante les mystères de sagesse cachés sous une vaine et pernicieuse idolâtrie. Et cependant tous ces mystères n'out pu élever votre âme malgré les trésors
vérité, et célébré
,

âme

homme sage, quoique formé d'un corps, est appelé sage à
monde
le

cause de son âme, ainsi le Dieu à cause de l'âme qui

est appelé

de lumière que nous aimons à y reconnaître et qui redoublent nos regrets, jusqu'à la connaissance de son Dieu, de ce Dieu qui est son principe créateur et non sa substance, dont elle n'est point une partie, mais

de science

et

gouverne, bien qu'il soit également composé d'une âme et d'uu corps. Il semble ici que Varron reconnaisse en quelque façon l'unité de Dieu mais pour faire en même temps la part du polythéisme, il ajoute que le monde est divisé en
;

deux
eau

parties, le ciel et la terre, le ciel
l'air, la
;

en deux
la

autres, l'éther et
et

terre,

de

même, en
occupe

une production, qui
source unique de

n'est pas l'âme

de toutes

en continent

que

l'éther

choses, mais l'auteur de toutes les

âmes

et la

région la plus haute,
troisième, la

la béatitude pour celles qui montrent touchées de ses dons. Au surplus, que signifient au fond et que valent les mystères du paganisme ? c'est ce que nous aurons tout à l'heure à examiner de près. Constatons, dès ce moment, cet aveu de Varron, que l'âme du monde et ses parties sont les dieux véritables d'où il suit que toute sa théologie, même la naturelle qu'il tient en si haute estime, ne s'est pas élevée au-dessus de

se

seconde, l'eau la terre enfin la plus basse région;
l'air la

que
le

ces quatre éléments sont remplis d'âmes,

feu et l'air d'âmes immortelles, l'eau et la terre d'âmes mortelles que dans l'espace qui
;

s'étend depuis la limite circulaire

du

ciel jus-

qu'au cercle de éthérées, qui sont
célestes, visibles

la

lune habitent

les

âmes
dieux

les astres et les étoiles,

;

aux sens en
;

même

temps

qu'intelligibles à la raison

qu'entre

la sjjhère

de l'âme raisonnable. Il s'étend du reste fort peu sur cette théologie naturelle dans le livre où il en parle, et nous verrons si, avec
l'idée

lunaire et la partie de l'air où se forment les nuées et les vents habitent les âmes aériennes,

que

l'esprit

conçoit sans que les yeux les

ses explications physiologiques,

il

parvient à
toute

puissent voir, c'est-à-dire les héros, les lares, les génies; voilà l'abrégé que nous offre Varron

y ramener

cette partie
les

de

la

théologie civile
S'il le fait,
;

qui regarde

dieux choisis.
si

la théologie sera

théologie naturelle

et alors

de sa théologie naturelle qui est aussi celle d'un grand nombre de philosophes. Nous aurons à l'examiner à tond, quand ce qui nous
reste à dire sur la théologie civile relalivement

quel besoin d'en séparer
théologie civile
soit
?

soigneusement la Veut-il que cette séparation
la

aux dieux choisis aura été conduit à bonne
avec
la

fin,

légitime? en ce cas,
si

qui lui plaît
s'élève

théologie naturelle, fort, n'étant déjà pas la théo-

grâce de Dieu.

logie vraie, puisqu'elle s'arrête à l'âme et ne

CHAPITRE VH.
ÉTAIT-IL RAISONNABLE DE FAIRE DEUX DIVINITÉS

pas jusqu'au vrai Dieu, créateur de l'âme, à combien plus forte raisonla théologie civile sera-t-ulle méprisable ou fausse, puisqu'elle
s'attache

DE JANUS ET DE TERME?
Je

presque uniquement à

la

demande d'abord

ce que c'est que Janus,

438
qu'on place à
la tête

LA CITÉ DE DIEU.
de ces dieux choisis? on monde. Voilà une réponse
;

pour

elle

que dans

le

complet achèvement.
Vlll.

me

dit

:

c'est le

courte et claire assurément
n'attribue-t-on à

mais pourquoi

CHAPITRE

Janusque

le

commencement
un

des choses, tandis qu'on en réserve la fin à autre dieu
lent de

nommé Terme?

car c'est pour cela,

POIRQIOI LES ADORATEURS DE JANUS LUI ONT DONNÉ TANTÔT DEUX VISAGES ET TANTÔT QUATRE.
Mais voyons un peu
cette statue à

dit-on, qu'en dehors des dix

mois qui s'écoua consacré deux mois à ces divinités, janvier à Janus et février à Terme d'où vient aussi que les Terminales se célèbrent en février et qu'il s'y fait une cérémonie expiatrice appelée Febrimm laquelle a donné au mois son nom '. Quoi donc! est-ce à dire que le commencement des choses appartienne à Janus et que la lîn ne lui appar-

mars à décembre, on
;

double

face.

comment on explique On dit que Janus a

deux
parce

visages, l'un devant, l'autre derrière,

,

que notre bouche ouverte a quelque ressemblance avec la forme du monde, ce qui fait que les Grecs ont appelé le palais de la bouche cùfavo; (ciel), comme aussi quelques poètes latins ont donné au ciel le nom de
palais
'.

Ce n'est pas tout

:

notre bouche ou-

tienne pas, étant réservée à

un autre dieu
ce

?

verte a deux issues, l'une extérieure du côté

Mais

n'est-il

pas reconnu des païens que tout

des dents

;

l'autre intérieure vers le gosier. El

ce qui prend

commencement en

monde

y

voilà ce qu'on a fait

du monde avec un mot
!

prend également fin ? Voilà une dérision étrange de ne donner à ce dieu qu'une demipuissance dans la réalité, tandis qu'on donne à sa statue un double visage Ne serait-ce pas une explication plus heureuse de cet emblème, de dire que Janus et Terme sont un seul et même dieu dont une face répond au commencement des choses et l'autre à leur fin? car on ne peut agir sans considérer ces deux points. Quiconque, en effet, perd de vue le commencement de son action, ne saurait en prévoir la fin, et il faut que l'intention qui regarde l'avenir se lie à la mémoire qui regarde le passé.
I

grec ou poétique qui signifie palais * Mais quel rapport y a-t-il entre tout cela et l'âme et

Qu'on adore ce dieu seulequi entre ou sort sous le ciel du palais, je le veux bien mais quoi de plus absurde à des gens incapables de trouver dans le monde deux portes opposées l'une à
la vie éternelle ?

ment pour

la salive

;

l'autre et servant à

y introduire

les

choses du

en rejeter celles du dedans, que de vouloir, de notre bouche et de notre gosier auxquels le monde ne ressemble en rien figurer le monde sous les traits de Janus, à cause du palais seul auquel Janus ne ressemble dehors
et à
,

Autrement, après avoir oublié par où on a commencé, on ne sait plus par où finir. Dirat-on que si la vie bienheureuse commence dans le monde, elle s'achève ailleurs, et que c'est pour cela que Janus, qui est le monde, n'a de pouvoir que sur les commencements? mais à ce compte on aurait dû mettre le dieu Terme au-dessus de Janus, au lieu de l'écarter

? D'autre part, quand on lui donne quatre faces en le nommant double Janus, on veut y voir un emblème des quatre parties du monde comme si le monde regardait quelque chose hors de soi ainsi que Janus

pas davantage

;

du nombre des divinités choisies et même où l'on partage le commencedès cette vie ment et la fin des choses entre Janus et Terme, Terme aurait dû être plus honoré que Janus. C'est en effet quand on touche au terme d'une
; ,

Et puis si regarde par ses quatre visages Janus est le monde et si le monde a quatre parties, il s'ensuit que le Janus à deux faces est une fausse image, ou si elle est vraie en ce sens que l'Orient et l'Occident embrassent le
! ,

monde

entier,

l'emblème ne

laisse pas d'être
;

faux à un autre point de vue car en considérant les deux autres parties du monde, le
Septentrion et le Midi, nous ne disons pas que le monde est double, commeon appelle double
le
si

entreprise qu'on éprouve le plus de joie. Les

commencements
;

sont pleins d'inquiétude, et
la
;

l'âme n'est tranquille qu'en voyant son action c'est à la fin qu'elle tend
fin qu'elle désire,

fin

de

c'est la

qu'elle espère, qu'elle ap,

Janus à quatre visages. Toujours est-il que on a trouvé dans la bouche de l'iiomme une analogie avec le Janus à double visage, on ne

pelle

de ses vœux
cite cette
lib.
ii,

et

il

n'y a de triomphe

*

Varron

lingun lat.,

n, §

Fasles, livre

cérémonie comme une institution de Numa {De 13). Sur la fête des Terminales, voyez Ovide, v. 639 et suiv.

* Allusion à cette expression d'Ennius : le palais du ciel, rapportée par Cicéron, De nat. deor., lib. n, cap. 18. ' On ne trouve nulle part, ni dans Plutarque, ni dans Macrobe,ni daus Servius, aucune trace de cette étrange théorie du dieu Janus, que saint Augustin parait emprunter à Varron.

LIVRE
saurait trouver dans le

VII.

LES DIEUX CHOISIS.

139

monde

rien qui res-

antérieurs aux causes efficientes gouvernées

semble aux quatre portes figurées par les quatre visages de Janus; à moins que Neptune n'arrive au secours des interprètes, tenant à la main un poisson qui, outre la bouche et le gosier, nous présente à droite et à gauche la
double ouverture de ses ouïes. Et cependant,
avec toutes ces portes, il n'en est pas une seule par laquelle l'âme puisse échapper aux vaines superstitions, à moins qu'elle n'écoute
la vérité,

par Jupiter

;

car de

même

que rien

n'arrive,

rien aussi ne

commence
donc

qui ne soit précédé

d'une cause.

Si

c'est ce dieu, arbitre

de

toutes les causes et de tout ce qui existe et arrive dans la nature,

que

l'on salue

du nom de

Jupiter et que l'on adore par tant d'opprobres

y a là une impiété plus grande qu'à ne reconnaître aucun dieu.
et d'infamies, je dis qu'il

Ne

serait-il pas,

en

effet,

préférable d'appeler

quia

dit

:

«

Je suis la porte

'

».

Jupiter quelque objet digne de ces adorations

honteuses, quelque fantôme,

par exemple,

CHAPITRE

IX.

comme
figurer
tère,
cité,

celui qu'on présenta, dit-on, à Saturne

à la place de

son enfant, plutôt que de se

DE LA PUISSANCE DE JUPITER, ET DE CE DIEU COMPARÉ A JANUS.
Je voudrais encore savoir quel est ce Jovis
qu'ils
ils,

un dieu tout à la fois tonnant et adulmaître du monde et asservi à l'impudi-

disposant de toutes les causes des actions

nomment

aussi Jupiter. C'est, disentles

naturelles et ne sachant pas donner des causes

le

dieu de qui dépendent
fait

causes de

légitimes à ses propres actions?
Je demanderai ensuite, en supposant que Janus soit le monde, quel sera le rôle de Jupiter parmi les dieux? Varron n'a-t-il pas déclaré que les vrais dieux sont l'âme du monde et ses parties ? par conséquent tout ce qui n'est pas cela n'est pas vraiment dieu.

tout ce qui se

dans le monde. Voilà une fonction admirable et dont Virgile exprime fort bien la grandeur dans ce vers célèbre
:

«

Heureux qui a pu connaître

les causes des

choses

'

!

»

Mais d'où vient qu'on place Jupiter après Janus? Que le docte et pénétrant Varron nous réponde là-dessus « C'est, dit-il, que Janus « gouverne le commencement des choses, et « Jupiter leur accomplissement. Il est donc
:

Dira-t-on que Jupiter est l'âme

du monde

et

que Janus en
est le

est le corps, c'est-à-dire qu'il

«juste que Jupiter soit estimé
« «

le roi

car

si

l'accomplissement a
il

la

des dieux; seconde place

dans l'ordre du temps,
s'agissait ici

a la première dans

«l'ordre de l'importance ». Cela serait vrai
s'il

de distinguer dans

les

choses

l'origine et le

terme de leur développement.
l'étude est

Ainsi, partir est l'origine d'une action, arriver

en

est le

terme
et

;

une action qui
la

commence
le

qui se termine à
le

science

;

or

partout, en général,

commencement

n'est

et la perfection est dans Dn. C'est un procès déjà vidé entre Janus et Terme ' mais les causes dont on donne le la
;

premier qu'en date

gouvernement à Jupiter sont des principes efficients et non des effets et il est impossible, même dans l'ordre du temps, que les effets et
;

les

commencements

des effets soient avant les

causes; car ce qui

fait

une chose
faite.

est toujours

antérieur à la chose qui est

Qu'importe
soient

donc que

les

commencements
?
ils

gou-

visible? Mais à ce compte Janus vraiment dieu, puisqu'il est accordé par nos adversaires que la divinité consiste, non dans le corps du monde, mais dans l'âme du monde et dans ses parties; et c'est ce qui a fait dire nettement à Varron que Dieu, pour lui, n'est autre chose que l'âme du monde, et que si le monde lui-même est appelé Dieu, c'est au même sens où un homme est appelé sage à cause de son âme, bien qu'il soit composé d'une âme et d'un corps; ainsi le monde, quoique formé d'une âme et d'un corps, doit à son âme seule d'être appelédieu. D'où il suit que le corps du monde, pris isolément, n'est pas dieu il n'y a de divin que l'âme toute seule, ou la réunion de l'âme et du corps, de telle façon pourtant que dans cette réunion même, la divinité vienne de l'âme et non pas du corps. Si donc Janus est le monde, et si Janus est dieu, comment Jupiter sera-t-il dieu, à moins d'être une partie de Janus? Or, on a coutume, au contraire,
n'est pas
;

monde

vernés par Janus
*

n'en sont pas pour cela

d'attribuer l'univers

entier à Jupiter,
:

d'où

vient ce
Joan. X,
0.

mot du

poète

Géorg.
'

«... Tout
H, V. 490.
le chap. vii.
'

est plein de Jupiter

'

».

liv.

Voyez plus haut

Virgile, Bgloijues,

m,

v. 60.

140
Si

LA CITÉ DE DIEU.
soit dieu,
il

donc on veut que Jupiter
le roi

bien

CHAPITRE

XI.

plus qu'il soit

des dieux,

faut néces-

sairement qu'il soit le monde, atin de pouvoir régner sur les autres dieux, c'est-à-dire sur ses propres parties. Voilà sans doute en quel sens Varron, dans cet autre ouvrage qu'il a

DES DIVERS SURNOMS DE JUPITER, LESQUELS NE SE

RAPPORTENT PAS A PLUSIEURS DIEUX, MAIS A
UN SEUL.
Jupiter a été appelé Victor, Invictus, Opitulus, Impulsor, Stator, Centipeda, Supinalis,
Tigillus,

composé sur le culte des dieux, rapporte deux vers suivants de Valcrius Soranus
'
:

les

qu'il serait trop
« Jupiter tout-puissant, père
et et mère des rois, des choses des dieux, dieu unique, embrassant tous les dieux ».

Almus, Ruminus, et autres surnoms long d'énumérer tous ces
;

titres

sont fondés sur la diversité des puis-

sances d'un

même

dieu, et

non sur

la diversité

Varron explique en son traité que le mâle est ici le principe qui répand la semence, et la
femelle celui qui la reçoit; or, Jupiter étant le monde, toute semence vient de lui et rentre

de plusieurs dieux. On a nommé Jupiter Victor, parce qu'il est toujours vainqueur Invictus,
;

en lui « C'est pourquoi, ajoute Varron, So« ranus appelle Jupiter père et mère, et fait car a de lui tout ensemble l'unité et le tout
:

;

parce Propulser et Stator, Centipeda et Supinalis, parce qu'il donne et arrête le mouvement, parce qu'il soutient et renverse tout Tigillus ', parce
parce qu'il est invincible
qu'il est secourable
;

Opitulus,
;

aux

faibles

;

B le

monde

est

un

et cet

un comprend
X.

tout-».

CHAPITRE
s'il

était raisonnable de distinguer JANtS

DE JUPITER.

doncJanusestle monde, et si Jupiter l'est ayant qu'un seul monde, Janus et Jupiter sont-ils deux dieux? pourquoi ont-ils chacun son temple et ses autels, ses
Si

aussi, pourquoi, n'y

du monde; Almus*, parce qu'il nourrit les êtres; Ruminus % parce qu'il allaite les animaux. De toutes ces fonctions, il est assez clair que les unes sont grandes, les autres mesquines, et cependant on les attribue au même dieu. De plus, n'y a-t-il pas plus de rapport entre les causes et les commencements des choses, qu'entre soutenir le monde etdonner la mamelle aux animaux? Et cependant on a voulu, pour les commencements et
qu'il est l'appui
les

sacrifices

et
la

ses

statues? Dira-t-on qu'autre

chose est

vertu des commencements, autre

Jupiter,

chose celle des causes, et que c'est pour cela qu'on a nommé l'une Janus et l'autre Jupiter? Je demanderai à mon tour si parce qu'un

homme

est

revêtu d'un double pouvoir ou

parce qu'il exerce une double profession, on est autorisé à voir en lui deux magistrats ou

admettre deux dieux, Janus et en dépit de l'unité du monde, au lieu que pour deux fonctions bien différentes en importance et en dignité on s'est contenté du seul Jupiter, en l'appelant tour à tour Tigillus et Ruminus. Je pourrais ajouter qu'il eût été plus à propos de faire donner la mamelle aux animaux par Junon que par Jupiter, du
causes,

deux artisans? Pourquoi donc d'un seul Dieu, qui gouverne les commencements et les causes, ferait-on deux dieux distincts, sous prétexte que les commencements et les causes sont deux choses distinctes? A ce compte, il faudrait dire aussi que Jupiter est à lui seul autant de dieux qu'on lui a donné de noms différents à
cause de ses attributions différentes, puisque les objets qui sont l'origine de ces noms sont différents. Je vais en citer quelques exemples.

moment
déesse.

surtout qu'il y avait là une autre Rumina, toute prête à l'aider dans cet ofûce; mais on me répondrait que Junon ellemême n'est autre que Jupiter, comme cela
résulte
cités
:

des vers de Valérius Soranus déjà

« Jupiter tout-puissant, père et

mère des

rois,

des choses et

des dieux ».

Mais alors pourquoi l'appeler Ruminus, du

moment, qu'à y regarder de près, il est aussi la déesse Rumina? Si, en effet, c'est une chose
^

Valérius, de Sora, ville

du Latium,

est ce savant

homme
lui

dont

parle Cicéron dans le

De

orat.y lib.

m,

cap,

11.

Pline

attribue

indigne de
l'avons

la

majesté des dieux,

{Bist. mtt.j Praifat., et

lib. ui,

cap. 5-9) un ouvrage intitulé

mtcoiv, d'où sont peut-être tirés saint Augustin. ' Jupiter est également appelé niàle et femelle dans un vers orphique cité par l'auteur du Dt: mundo (cap. 7) et par Eusèbe [Prœpar. Eoung., lib. ni, cap. 9.)

Evroles deux vers que citent Varron et

montré plus haut, que pour un

comme nous même

'

-

TùjiUum signifie .soliveau. Almus, nourricier.

*

De

rtima, mamelle.

LIVRE
épi de blé,

VII.

LES DIEUX CHOISIS.

141

tuyau

et

un dieu soit chargé des nœuds du un autre de l'enveloppe des grains,

combien n'est-il pas plus indigne encore qu'une
fonction aussi misérable que l'allaitement des

en argent, mais en toute-puissance. Je sais que les hommes pécunieux sont aussi appelés riches, mais ils sont pauvres au dedans, s'ils
sont cupides. Je sais aussi (lu'un

homme

sans

animaux
l'un
est

soit

partagée entre deux dieux, dont

,Iui)iter

môme,

le roi

de tous

les

argent est réputé pauvre, mais il est riche au dedans, s'il est sage. Quel cas peut donc faire

dieux, et qu'il la rcmi>lisse,

non pas avec

sa

un homme sage d'une
au roi des dieux
le
'

théologie qui

donne

femme Junon, mais avec je ne sais quelle absurde Rumina? à moins qu'il ne soit tout ensemble Ruminus et Rumina, Ruminus pour les mâles et Rumina pour les femelles. Diraivoulu donner à Jupiter un nom féminin? mais il est appelé père et mère dans les vers qu'on vient de lire, et d'ailleurs je rencontre sur la liste de ses noms celui d'une de ces petites déesses que nous avons mentionnées au quatrième livre ', la déesse Pecunia. Sur quoi je demande pour quel motif on n'a pas admis Pecunius avec Pecunia, comme on a fait Ruminus avec Rumina ; car enfin, mâles et femelles, tous les hommes regardent à l'argent.
je qu'ils n'ont pas

nom d'une

chose qu'aucun

sage n'a jamais désirée ? n'eût-il pas été plus simple, sans la radicale impuissance du paga-

nisme à rien enseigner d'utile h la vie éternelle, de donner au souverain Maître du monde le nom de Sagesse plutôt que celui de Pecunia ? car c'est l'amour de la sagesse qui purifie le cœur des souillures de l'avarice, c'est-à-dire de l'amour de l'argent.

CHAPITRE

XllI.

SATURNE ET GENIUS NE SONT AUTRES QUE JUPITER.
Mais à quoi bon parler davantage de ce à qui peut-être il convient de rappluralité

Jupiter,

CHAPITRE XH.
JUPITER EST AUSSI APPELÉ PECUNIA.

porter toutes les autres divinités? Et dès lors
la

moment que
qu'on
les

des dieux ne subsiste plus, du Jupiter les comprend tous, soit

Mais quoi! ne faut-il pas admirer

la

raison

regarde

comme
le

ingénieuse qu'on donne de ce surnom ? Jupiter, dit-on, s'appelle Pecunia, parce que
tout est à lui.
divin
!

puissances, soit qu'on

ses parties ou ses donne à l'âme du monde

partout répandue

nom

de plusieurs dieux

la

belle raison

d'un

nom

et n'est-ce pas plutôt avilir et insulter

à cause des différentes parties de l'univers ou des différentes opérations de la nature. Qu'estce,
«
«
il

que de le nommer Pecunia? car au prix de ce qu'enferment le ciel et la terre, que vaut la richesse des
celui à qui tout appartient

en

effet,

que Saturne?

« C'est,

dit

Varron,

un des principaux

dieux, dont le pouvoir

s'étend sur toutes les semences ». Or, n'a-t-

hommes? C'est l'avarice qui seule a donné ce nom à Jupiter, pour fournir h ceux qui aiment
l'argent le prétexte d'aimer

pas expliqué tout à l'heure les vers de Valéqu'il

rius Soranus en soutenant

une

divinité, et
le roi

non pas quelque déesse obscure, mais

même
si

des dieux.

Il

n'en serait pas de

même
est

on

l'appelait Richesse.

Car autre chose

la richesse, autre chose est l'argent.

Nous ap-

pelons riches ceux qui sont sages, justes, gens de bien quoique n'ayant pas d'argent ou en

que Jupiter est le répand hors de soi toutes les semences et les absorbe toutes en soi? Jupiter ne diffère donc pas du dieu dont le pouvoir s'étend sur toutes les semences. Qu'est-ce maintenant que Genius? « Un dieu, dit Varron, « qui a autorité et pouvoir sur toute généra-

monde,

«

tion». Mais le dieu qui a ce pouvoir, qu'esl-il

ayant peu

;

car

ils

sont effectivement riches

autre chose que le
lérius sous le

en vertus qui leur enseignent à se contenter de ce qu'ils ont, alors même qu'ils sont privés des commodités de la vie nous disons au contraire que les avares sont pauvres, parce que, si grands que soient leurs trésors, comme ils en désirent toujours davantage, ils sont toujours dans l'indigence. Nous disons encore fort bien que le vrai Dieu est riche, non certes
;
'

monde, invoqué par Va« Jupiter père et mère «de toutes choses?» Et quaad Varron soutient ailleurs que Genius est l'âme raisonnable de chaque homme, assurant d'autre part que c'est l'âme raisonnable du monde qui est Dieu, ne donue-t-il pas à entendre que l'âme du monde est une sorte de Génie universel? C'est donc ce Génie que l'on nomme Jupiter

nom

de

;

Chap.

21.

'

Allusion à un passage de Salluste,

De

conj. Catil.y cap. IJ.

142
car

LA CITÉ DE DIEU.
des dieux qui ne sont pas
et

si vous entendez que tout Génie soit un dieu et que l'àme de chaque homme soit un Génie, il en résultera que l'àme de chaque

même

des démons,

en adressant leurs supplications à des esprits

homme

sera

un

dieu, conséquence tellement

immondes, sont sous l'empire, non des dieux, mais des démons. Même conclusion pour ce
qui regarde Mars
:

absurde que les païens eux-mêmes sont obligés de la rejeter; d'où il suit qu'il ne leur reste plus qu'à nommer proprement et par excellence Genius le dieu, qui est, suivant eux, l'àme du monde, c'est-à-dire Jupiter.

dans l'impossibilité de
,

lui

assigner aucun élément

aucune

partie

du

monde
de
la

oîi

il

])ûl
ils

nature,

contribuer à quelque action en ont fait le dieu de la guerre,

laquelle est

CHAPITRE XIV.
DES FONCTIONS DE MERCURE ET DE MARS.

le triste ouvrage des hommes. D'où il résulte que si la déesse Félicité donnait aux hommes la paix perpétuelle, le dieu Mars n'aurait rien à faire. Veut-on dire que la guerre même fait la réalité de Mars comme la

Quanta Mercure et à Mars, ne sachant comment les rapporter à aucune partie du monde ni à aucune opération divine sur les éléments,
ils

parole

fait celle

que

la

de Mercure? plût au ciel alors guerre ne fût pas plus réelle qu'une
!

telle divinité

se sont contentés

de

les faire présider à

quelques autres actions humaines et de leur donner puissance sur la parole et sur la guerre. Or, si le pouvoir de Mercure s'élend aussi sur la parole des dieux, il s'ensuit que le l'oi

CHAPITRE XV.
DE QUELQUES ÉTOILES QUE LES PAÏENS ONT DÉSIGNÉES PAR LES NOMS DE LEURS DIEUX.

même
piter

des dieux lui est soumis, puisque June peut prendre la parole qu'avec le consentement de Mercure, ce qui est absurde. Dira-t-on qu'il n'est maître que du discours des hommes? mais il est incroyable que Jupiter, qui a pu s'abaisser jusqu'à allaiter nonseulement les enfants, mais encore les bêtes, d'où lui est venu le nom de Ruminus, n'ait pas voulu prendre soin de la parole, laquelle
élève

On

dira

peut-êlre
les

que

ces dieux

ne sont
les

autre chose que

étoiles

auxquelles
et,

en effet, il y a une étoile qu'on appelle Mercure et une auti'e qu'on api)elle Mars; mais il y en a une aussi qu'on appelle Jupiter, et cependant les païens soutiennent que Jupiter est le monde.

païens ont donné leurs

noms;

l'homme au-dessus des

bêles?

Donc Mer-

cure n'est autre que Jupiter. Que si l'on veut identifier Mercure avec la parole (comme font

ceux qui dérivent Mercure de médius currens', parce que la parole court au milieu des hommes; et c'est pourquoi, selon eux. Mercure s'appelle en grec
'Ep|j.ïi{,

parce que

la

parole ou l'interprétation de la pensée se dit
ép(/.r,vE(a

%

d'où

vieut

cucore

que

Mercure
de

Ce n'est pas tout, il y en a une qu'on appelle Saturne, et cependant Saturne est déjà pourvu d'une fonction considérable, celle de présider à toutes les semences il y en a une enfin, et la plus éclatante de toutes, qu'on appelle Vénus, et cependant on veut que Vénus soit aussi la lune, bien qu'au sur()lus les païens ne tombent pas plus d'accord au sujet de cet astre que ne firent Vénus et Junon au sujet de la pomme d'or. Les uns, en effet, donnent l'étoile du matin à Vénus, les autres à Junon;
;

préside au

commerce, où

la parole sert

mais,

ici

comme

toujours, c'est Vénus qui

médiatrice entre les vendeurs elles acheteurs; et si ce dieu a des ailes à la tête et aux pieds,
c'est

l'emporte, et presque toutes les voix sont en
sa faveur. Or, qui

ne

rirait

d'entendre appeler

que

la

parole est

un son

qui s'envole

;

et

Jupiter le roi des dieux,
étoile si pâle à côté

quand on

voit son

de messager qu'on lui donne vient de ce que la parole est la messagère de
enfla le

nom

de celle de Vénus? L'étoile

de ce dieu souverain ne devrait-elle pas être
d'autant plus brillante (ju'ilest lui-même plus

nos pensées), tout cela posé, que s'ensuit-il, sinon que Mercure, n'étant autre que le langage, n'est pas vraiment un dieu? El voilà comment il arrive que les païens, en se faisant
* Qui court au milieu. Arnobe et Servius dérivent Mercurius de medicurrius. (Voyez Arnobe, Contra Cent., lib. m, p. 112, 113, et Servias, ad Geory., lib. m, v. 302.) ' Cette étymologie est une de celles que donne Platon dans le

puissant?

Cratyle

(trad. fr.,

tome

xi,

page

70.)

On répond qu'elle paraît moins lumineuse parce qu'elle est plus haute et plus éloignée de la terre mais si elle est plus haute parce qu'elle appartient à un plus grand dieu, pourquoi l'étoile de Saturne est-elle placée plus haut que Jupiter? Est-ce donc que le mensonge de la fable, qui a fait roi Jupiter,
;

LIVRE

VII.

LES DIEUX CHOISIS.
toutes en soi.

U3

n'a pu monter jusqu'aux astres, et (jue Saturne a obtenu dans le ciel ce qu'il n'a pu obtenir ni dans son royaume ni dans le Capitole'? Et puis, pourquoi Janus n'a-t-il pas son étoile? Est-ce parce qu'il est le monde et qu'à ce titre il embrasse toutes les étoiles? mais

Ils veulent encore que la grande mère des dieux soit Gérés, laquelle n'est autre chose que la terre, et qu'elle soit aussi Junon.

C'est

pourquoi on

la fait présider

aux causes

secondes, quoique Jupiter, en tant qu'il est le

cependant il y Jupiter est le monde aussi, a une étoile qui porte son nom. Janus se seraitil arrangé de son mieux, et, au lieu d'une étoile qu'il devait avoir dans le ciel, se seraitet
il

terre? Enfin,

contenté d'avoir plusieurs visages sur la si c'est seulement à cause de

leurs étoiles qu'on regarde Mercure et Mars comme des parties du monde, afin d'en pouvoir faire des dieux, le langage et la guerre

du monde, mais des pourquoi n'a-t-on pas dressé des temples et des autels au Bélier, au Taureau, au Cancer, au Scorpion et autres signes célestes, lesquels ne sont pas composés d'une seule étoile, mais de plusieurs, et sont placés au plus haut des cieux avec des mouvements si justes et si réglés? Pourquoi ne pas les mettre, sinon au rang des dieux choisis, au moins parmi les dieux de l'ordre plébéien^?
n'étant point des parties
actes de l'humanité,

monde entier, soit appelé, comme nous l'avons vu, père et mère des dieux. Pour Minerve, dont ils ont fait la déesse des arts, ne trouvant pas une étoile où la placer, ils ont dit qu'elle était l'éther, ou encore la lune. Vesta passe aussi pour la plus grande des déesses, en tant qu'elle est la terre, ce qui n'a pas empêché de lui départir ce feu léger mis au service de l'homme, et qui n'est pas le feu violent dont l'intendance est à Vulcain'. Ainsi tous les dieux choisis ne sont que le monde les uns le monde entier, les autres, quelquesunes de ses parties le monde entier, comme
;
:

Genius, la grande Lune, ou plutôt Apollon et Diane; tantôt un seul dieu en plusieurs choses, tantôt une seule chose en plusieurs dieux un dieu en plusieurs choses, comme Jupiter, par exemple, qui est le monde entier
;

Jupiter

ses parties,

comme

Mère,

le Soleil

et la

:

et qui est aussi le ciel et

une

étoile.

De même,
et

Junon

est la déesse des causes secondes,

CHAPITRE XVI.
d'aPOLLON, de DIANE ET DES AUTRES DIEUX
CHOISIS.
Ils

elle est

encore

l'air et la terre, et elle serait

veulent qu'Apollon
et
ils

cin

;

soit devin et médecependant, pour lui donner une place

dans l'univers,
soleil
,

disent qu'il est aussi le

que sa sœur Diane est la lune et tout ensemble la déesse des chemins. De là vient qu'ils la font vierge, les chemins étant stériles et s'ils donnent des flèches au frère et à la sœur, c'est comme symbole des rayons qu'ils lancent du ciel sur la terre. Vulcain est le feu, Neptune l'eau. Dis ou Orcus l'élément
et
;

en outre une étoile, si elle l'eût emporté sur Vénus. Minerve, elle aussi, est la plus haute région de l'air, ce qui ne l'empêche pas d'être en même temps la lune, qui est pourtant située dans la région la plus basse. Voici enfln qu'une seule et même chose est plusieurs dieux le monde est Jupiter, et il est aussi Janus; la terre est Junon, et elle est aussi la grande Mère et Cérès.
:

CHAPITRE

XVII.

VARRON LUI-MÊME A DONNÉ COMME DOUTEUSES SES OPINIONS TOUCHANT LES DIEUX.

inférieur et terrestre. Liber et Gérés président

aux semences le premier à celle des mâles, la seconde à celle des femelles, ou encore l'un à ce qu'elles ont de liquide, et l'autre à ce qu'elles ont de sec. Et ils rapportent tout cela au monde, c'est-à-dire à Jupiter, qui est appelé père et mère, comme répandant hors de soi toutes les semences et les recevant
:

On peut juger, par
le reste

ce qui précède, de tout
:

de

la

théologie des païens

ils

em-

brouillent toutes choses en essayant de les

débrouiller et courent à l'aventure, selon que
les

pousse ou

les

ramène

le flux

de l'erreur; c'est au point

ou le reflux que Varron a mieux

*

Il

faut rappeler

ici

deux choses; d'abord,

que,' selon la

mytho-

royaume de Crète par Jupiter, son fils, pu. s, que la colline du Capitule était consacrée à Saturne, avant de l'être à Jupiter. " Cette argumentation rappelle trait pour trait celle de Cotta contre le stoïcien Balbus, dans le De natura deorum de Cicéron ^livre m, chap. 20.)
logie païeDne, Saturne fut chassé de soa

aimé douter de tout que de rien afflrmersans réserve. Après avoir achevé le premier de ses trois derniers livres, celui où il traite des
dieux certains, voici ce qu'il dit sur
'

les

dieux

Même

argument dans
cap. 27.)

la

bouche de Balbus chez Cicéron {llenal.

deor.,

lib. II,

lU
incertains au
« Si
«

LA CITÉ DE DIEU.
commencement du second livre
:

offert

des fêtes et des sacrifices selon leurs

j'émets dans ce livre des opinions douteuses touchant les dieux, on ne doit point

a le

a croit « « « «

de trancher ces questions avec assurance; pour moi, on m'amènerait plus aisément à révo-

trouver mauvais. Libre à tout autre, la chose possible et nécessaire,

s'il

mœurs, leurs actions et les accidents de leur vie, et que ce culte sacrilège s'est glissé peu à peu dans l'àme des hommes, semblable à celle des démons et amoureuse de frivolités,
pour être bientôt propagé par les ingénieux mensonges des poètes et par les séductions des malins esprits. En effet, qu'un fils impie, poussé par l'ambition ou par la crainte d'un ait chassé son père de son père impie royaume, cela est plus aisé à croire que de s'imaginer Saturne vaincu par son fils Jupiter, sous prétexte que la cause des êtres est antérieure à leur semence; car si celte explication était bonne, jamais Saturne n'eût existé avant
,

quer en doute ce que j'ai dit dans le premier livre, qu'à donner pour certain tout ce « que je dirai dans celui-ci o. C'est ainsi que Varron a rendu également incertain, et ce qu'il avance des dieux incertains, et ce qu'il afOrme des dieux certains. Bien plus, dans le
troisième livre, qui traite des dieux choisis,
passant de quelques vues préliminaires sur la
théologie naturelle aux folies et aux

men-

Jupiter, puisque la cause précède toujours la

songes de la théologie civile, où, loin d'être conduit par la vérité des choses, il est pressé par l'autorité de la coutume « Je vais parler,
:

semence
quoi
1

et

n'en est jamais engendrée. Mais

dès que nos adversaires s'efforcent de
des explications tirées de

relever de vaines fables et des actions pure-

« dit-il, «

des dieux publics du peuple romain,

ment humaines par

« «
« «

de ces dieux à qui on a élevé des temples et des statues mais, pour me servir des ex;

la nature, les plus habiles se trouvent réduits

à de telles extrémités,

que nous sommes

for-

pressions de

Xénophaue de Colophon
que
je

',

je

cés de les plaindre.

dirai plutôt ce

pense que ce que
tels objets
.

j'af-

firme

;

car

l'homme a sur de
»

des

CHAPITRE XIX.
DES EXPLICATIONS QU'ON DONNE DU CULTE DE SATURNE.
« Quand on raconte (c'est Varron qui parle) que Saturne avait coutume de dévorer ses enfants cela veut dire que les semences rentrent au même lieu où elles ont pris naissance. Quant à la motte de terre substi,

Ce n'est donc qu'en tremblant qu'il promet de parler de ces choses, qui ne sont point à ses yeux l'objet d'une claire compréhension et d'une ferme croyance, mais d'une opinion incertaine, étant
«

opinions. Dieu a la science

« « «
c<

l'ouvrage de la
bien, dans le

main des hommes.
y a

Il

savait

au monde un ciel et une terre que le ciel est orné d'astres étincelants, que la terre est riche en semences, et ainsi du reste il croyait également que toute nature est conduite et gouvernée par une
fait, qu'il
; ;

« 8

tuée à Jupiter, elle signifie qu'avant l'invention

du labourage,
,

les

hommes

recouvraient
».

« les

blés de terre avec leurs
il

mains

A

ce

force invisible et supérieure qui est l'âme de

ce grand corps; mais que Janussoit

le

monde,

que Saturne, père de Jupiter, devienne son sujet, et autres choses semblables, c'est ce que Varron ne pouvait pas aussi positivement affirmer.

que Saturne était la terre, et non pas la semence, puisqu'en effet la terre dévore en quelque sorte ce qu'elle a engendré, quand les semences sorties de son sein y rentrent de nouveau. Et cette motte de terre, que Saturne prit pour Jupiter, quel

compte

fallait dire

CHAPITRE

XVIII.

QUELLE EST LA CAUSE LA PLUS VRAISEMBLABLE DE LA PROPAGATION DES ERREURS DU PAGANISME.

terre sur les

rapport a-t-elle avec l'usage de jeter de la grains de blé? Est-ce que la semence, ainsi recouverte de terre, en était moins dévorée pour cela? Il semblerait, à

Ce qu'on peut dire de plus vraisemblable sur ce sujet, c'est que les dieux du paganisme
ont été des
*

hommes

à qui leurs flatteurs ont

entendre cette explication, que celui qui jetait de la terre emportait le grain, comme on emporta, dit-on, Jupiter, tandis qu'au contraire, en jetant de la terre sur le grain, cela ne servait qu'à le faire dévorer plus vite. D'ailleurs,

Philosophe grec du sixième siècle avant l'ère chrétienne, fondateur de l'école d'Elée. Voyez Aristote, Miitaphys,, livre i, ch. 4, et Cicéroo, Acad,, livre n, ch. 3.

de cette façon, Jupiter est la semence,

et

non,

comme Varron

le disait

tout à l'heure, la

LIVRE
cause de
la

VII.

LES DIEUX CHOISIS.
s'il

145

semence. Aussi bien, que peuvent

n'avait pas déjà été question de

Saturne?

dire de raisonnable des gens qui veulent ex-

pliquer des folies?

CHAPITRE XX.
DES MYSTÈRES DE CÉKÈS ÉLEUSINE.

Saturne a une faux, poursuit Varron, «comme symbole de l'agriculture ». Mais l'agriculture n'existait pas sous le règne de
«

Entre

les

mystères de Cérès,

les plus

fameux

Saturne

,

puisqu'on

fait

remonter ce règne

sont ceux qui se célébraient à Eleusis, ville de

aux temps primitifs, ce qui signifie, suivant Varron, que les hommes de cette époque vivaient de ce que la terre produisait sans culture. Serait-ce qu'après avoir perdu son
sceptre, Saturne aurait pris

TAltique. Tout ce que Varron en dit ne re-

une

faux, afin de

règne de son flls un laborieux mercenaire, après avoir été aux anciens jours un prince oisif ? Varron ajoute que dans certains pays, à Carthage par exemple, on immolait des enfants à Saturne, et que les
devenir sous
le

garde que l'invention du blé attribuée à Cérès, et l'enlèvement de sa fille Proserpine par Pluton. Il voit dans ce dernier récit le symbole de la fécondité des femmes « La terre, « dit-il , ayant été stérile pendant quelque
:

«

temps, cela

fit

dire que Pluton avait enlevé
la fille

« et « « «

retenu aux enfers

de Cérès,

c'est-

à-dire la fécondité

même,

appelée Proserlever).

pine

,

de proserpere (|)Ousser,

Et

Gaulois lui sacrifiaient
faits,

même

des

hommes

comme
un
on
et

après cette calaniilé qui avait causé

parce que, de toutes les semences, celle de l'homme est la plus excellente. Mais qu'estil besoin d'insister sur une folie si cruelle? Il nous suffit de remarquer et de tenir pour certain que toutes ces explications ne se rap|iortent point au vrai Dieu, à cette nature vivante,

«
«

deuil public on vit la fécondité revenir,
dit

que Pluton avait rendu Proserpine, on institua des fêtes solennelles en l'hon« neur de Cérès ». Varron ajoute que les mystères d'Eleusis renferment |)lusieurs autres
(I

traditions, qui toutes se rapportent à l'inven-

immuable, incorporelle, à qui

l'on doit de-

tion

du

blé.

mander

la vie

éternellement heureuse, mais

qu'elles se terminent à des objets temporels,

CHAPITRE XXI.
DE l'infamie des MYSTÈRES DE LIBER ou BACCHUS.

corruptibles, sujets au

mort.
»

«

Quand on
la

dit

changement et à la que Saturne a mutilé
signifie, dit

« le Ciel,

son père, cela

encore

Varron, que
pas au Ciel,

«
«

semence divine n'appartient mais à Saturne, et cela parce
autant qu'on en peut juger,
.

préside aux

que rien au

Ciel,

ne provient d'une semence » Mais si Saturne est fils du Ciel, il est fils de Jupiter car on reconnaît d'un commun accord que le Ciel est Jupiter. Et voilà comme ce qui ne vient
«
;

Quant aux mystères du dieu Liber, qui semences liquides, c'est-à-dire non-seulement à la liqueur des fruits, parmi lesquels le vin tient le premier rang, mais aussi aux semences des animaux, j'hésite à
prolonger

mon
il

discours par
le

le

récit

de ces

turpitudes;

faut

néanmoins pour con-

pas de la vérité se ruine de soi-même, sans

que personne y mette la main. Vairon dit aussi que Saturne est appelé Cronos, mot grec parce que sans le qui signifie le Temps temps les semences ne sauraient devenir fécondes; et il y a encore surSiturnc une foule de récits que les théologiens ramènent tous à l'idée de semence. Il semble tout au moins que Saturne, avec une puissance aurait dû suffire à lui tout si étendue seul pour ce qui regarde la semence; pourquoi donc lui adjoindre d'autres divinités,
, ,

fondre l'orgueilleuse stupidité de nos adversaires. Entre autres rites que je suis forcé
d'omettre, parce qu'il y en a trop, Varron rapporte qu'en certains lieux' de l'Italie, aux
fêtes

de Liber,

la

licence

était

poussée au
le

point d'adorer, en l'honneur de ce dieu, les
parties viriles de

l'homme, non dans

secret

pudeur, mais en public pour étaler l'impudicité. On plaçait en triomphe ce membre honteux sur un char que l'on con-

pour épargner

la

duisait dans la ville, après l'avoir d'abord pro-

mené

à travers la

comme

Liber et Libéra, c'est-à-dire Cérès? pourquoi entrer, comme fait Varron, dans
mille détails sur les attributions de ces divinités relativement à la semence, comme
S.

consacrait à Liber

campagne. A Laviniuni, ou un mois entier, pendant

lequel chacun se donnait carrière en discours
'

Saint Augustin se sert du

qu'il s'agissait ici

des fêtes

mot compila, ce qui nommées Compitatia.

a

fait

conjecturer

AiG.

— Tome

XIII.

10

146

LA CITÉ DE DIEU.
deux démons. Je
t'en prie, Varron, et je vous en conjure aussi, vous tous qui avez lu les écrits de tant de savants hommes, et vous

scandaleux, jusqu'au moment où le membre obscène, après avoir traversé la place publique, était mis en repos dans le lieu destiné à le recevoir.

il

fallait

que

la

mère

vantez d'y avoir appris de grandes choses, de

de famille la plus honnête allât couronner ce désbonnète objet devant tous les spectateurs. C'est ainsi qu'on rendait le dieu Liber favorable aux semences, et qu'on détournait de la
terre tout sortilège en obligeant à faire

grâce exidiquez-moi ce point, je ne dis pas en
partant de celte nature éternelle et doctrine de l'âme

immuable
la

qui est Dieu seul, mais du moins selon

du monde

et

de ses parties

une matrone
permis

qui sont pour vous des dieux véritables. Que

en public ce qui ne
théâtre à

serait pas

sur

le

trones étaient

une courtisane, si les maprésentes. On voit maintenant
;

pourquoi Saturne n'a pas été jugé suffisant pour ce qui regarde les semences c'est afin que l'âme corrompue eût occasion de multiplier les dieux, et qu'abandonnée du Dieu véritable en punition de son impureté, de jour en jour plus impure et plus misérablement prostituée à une multitude de divinités fausses, elle couvrît ces sacrilèges du nom de mystères sacrés et s'abandonnât aux embrassements et aux turpitudes de cette foule obscène de

démons.

vous ayez fait le dieu Neptune de cette partie de l'âme du monde qui pénètre la mer, c'est une erreur supportable mais l'eau qui vient battre contre le rivage et qui retourne dans la pleine mer, voyez-vous là deux parties du monde ou deux parties de l'âme du monde, et y a-t-il quelqu'un parmi vous d'assez extravagant pour le supposer? Pourquoi donc vous en a-t-on fait deux déesses, sinon parce que vos ancêtres, ces hommes pleins de sagesse, ont pris soin, non pas que vous tussiez conduits par plusieurs dieux, mais possédés par plusieurs démons amis de ces vanités et de ces mensonges? Je demande en outre de quel
;

CHAPITRE

XXII.

droit celte explication théologique exile Salacie

DE NEPTUNE, DE SAIACIE ET DE VÉNILIE.

elle vivait
fi-

de cette partie intérieure de la mer où soumise à son mari ; car, identifier

Neptune avait pour femme
:

Salacie, qui

Salacie avec le reflux, c'est la faire
la surface

monter
le

à

gure, dit-on, la région inférieure des eaux de à quoi bon lui donner encore Yéla mer nilie'? Je ne vois là que le goût dépravé de l'âme corrompue qui veut se prostituer à un plus grand nombre de démons. Mais écoutons

de

la

mer.

Serait-ce qu'elle a chassé

son mari de

la partie

d avoir

fait sa

supérieure pour concubine de Vénilie ?
XXIII,

punir

CHAPITRE

de cette belle théologie et les raisons secrètes qui Yont la mettre à couo Vénilie, dit Varron, vert de notre censure
les interprétations
:

DE LA TERRE, QUE VARRON REGARDE COMME UNE DÉESSE, PARCE QU'a SON AVIS l'AME DU MONDE,
QUI EST DIEU, PÉNÈTRE JUSQU'A CETTE PARTIE

« est l'eau «

qui vient battre
faire ici

le

rivage

%

Salacie

l'eau qui rentre dans la pleine

mer

[saliim)f.
l'eau

Pourquoi

deux déesses, puisque

INFÉRIEURE DE SON CORPS ET LUI COMMUNIQUE UNE FORCE DIVINE.
Il

qui vient et l'eau qui s'en va ne sont qu'une seule et même eau ? En vérité, cette fureur de multiplier les dieux ressemble elle-même
à l'agitation tumultueuse des
flots.

n'y a qu'une seule terre, peuplée,

il

est

Car bien
le

animés, mais qui n'est après tout qu'un grand corps parmi les éléments et la plus basse partie du monde. Pourquoi veut-on
vrai, d'êtres

que

l'eau

du

flux et celle

du

reflux ne soient

en

faire

une déesse?

est-ce à cause

de sa

fé-

pas deux eaux différentes, toutefois, sous

condité? mais alors les
lui

hommes

seraient des

vain prétexte de ces deux mouvements, l'âme
«

dieux, à plus forte raison, puisque leurs soins

qui s'en va et qui ne revient plus
la

'

»

se

plonge plus avant dans
*

fange en invoquant

donnent un surcroît de fécondité en la non pas en l'adorant. On répond qu'une partie de l'âme du monde, en pénécultivant et
trant la terre, l'associe à la divinité.
si

Cette VéDilie n'est pas

la

même

dont saint Augustin a parlé au
livre x, vers 76),
il

livre rv, ch. 11.

Dans Virgile [Enéide,

est ques-

Comme

tion d'une déesse Vénilie, qui parait n'être qu'une

nymphe. (Voyez

l'âme humaine, dont

l'existence ne fait pas

Servius,
'

Il

ad JEneid., 1. l.) y a ici entre Venilia

et venire, Saîacia et

salum des rapports
:

question, ne se manifestait pas d'une manière
plus sensible et cependant les hommes ne passent point pour des dieux. Ce qu'il y a de
1

supposés d'étymologie presque intraduisibles. ' Allusion à ces paroles du psaume LiXTU, 44
et

Spiritus vadens

non rediens.

,

LIVRl': VII.

LES DIEUX CHOISIS.

147

plus déplorable, c'est qu'ils sont assez aveugles

pour adorer des êtres qui ne sont pas des dieux et qui ne los valent pas. Dans ce même livre des dieux choisis, Varron distingue dans tout l'ensemble de la nature trois degrés d'âmes au premier degré, l'âme, bien que pénétrant les parties d'un corps vivant, ne possède pas le sentiment, mais seulement la force qui fait vivre, celle, par exemple, qui s'insinue dans nos os, dans nos ongles et dans nos cheveux. C'est ainsi que nous voyons les plantes se nourrir, croître et vivre à leur manière, sans avoir le sentiment. Au second degré l'âme est sensible, et cette force nouvelle se répand dans les yeux, dans les oreilles, dans le nez, dans la bouche et dans les organes du toucher. Le troisième degré, le plus élevé de l'âme, c'est l'âme raisonnable où brille l'intelligence, et qui, entre tous les êtres mortels, ne se trouve que dans l'homme. Cette partie de l'âme du monde est Dieu dans l'homme elle s'appelle Génie. Varron dit encore que les pierres et la terre, où le sentiment ne pénètre pas, sont comme les os et les ongles de Dieu que le soleil, la lune et les étoiles sont ses organes et ses sens que l'éther est son âme, et que l'influence de
:

semble, en cette rencontre, avoir voulu relever un peu la tête et respirer l'air plus libre

de
les

la théologie naturelle

,

il

est très-suppo-

qui roule sur dieux choisis, l'aura ramené au point de vue de la théologie politique, et qu'il n'aura
livre,

sable

que

le sujet

de ce

pas voulu laisser croire que les anciens Romains et d'autres peuples aient rendu un vain
culte à Tellus et à Neptune. Je lui

demande

donc pourquoi

,

n'y ayant qu'une seule et

même
qui
la

du monde une seule divinité sous le nom de Tellus? Et si la terre est une divinité unique, que devient alors Orcus ou Dis, frère de Jupiter et de Neptune '? Que devient sa femme Proserpine qui, selon une
terre, cette partie de l'âme
fait

pénètre n'en

pas

autre opinion rapportée dans les mêmes livres, n'est pas la fécondité de la terre, mais sa plus
basse partie '? Si l'on prétend que l'âme du monde, en pénétrant la partie supérieure de la terre, fait le dieu Dis, et Proserpine en pénétrant sa partie inférieure, que devient alors

;

;

déesse Tellus? Elle est tellement divisée entre ces deux parties et ces deux divinités, qu'on ne sait plus ce qu'elle est, ni où elle est,
la

;

à

moins qu'on ne
et

Pluton

s'avise de prétendre que Proserpine ne sont ensemble que la

ce divin principe, pénétrant les astres, les transforme en dieux de là, gagnant la terre, en fait la déesse TelUis, et atteignant enfin la
;

déesse Tellus, et qu'il n'y a pas là trois dieux,

mais un seul, ou deux tout au plus. Et cependant on s'obstine à en compter trois, on les
adore tous
fices,

mer
tune

et l'Océan, constitue la divinité
'.

de Nepinstant

trois

;

ils

ont tous trois leurs tem-

ples, leurs autels, leurs statues, leurs sacri-

Que Varron
tours
qu'il
et

veuille bien quitter

un

leurs

prêtres, c'est-à-dire autant de

cette théologie naturelle où, après mille dé-

sacrilèges, autant de

démons

à qui se livre

mille circuits,

il

est

venu

se reposer

;

l'âme prostituée. Qu'on
est la partie

me

dise encore quelle
l'ànie

revienne à la théologie
;

civile.

Je

l'y

de

la terre

que pénètre
;

du
Ce

veux retenir encore il me reste quelques mots à lui adresser. Je pourrais lui dire en passant que si la terre et les pierres sont pareilles à

monde pour
:

faire le

dieu

Tellumon?—
la

n'est pas cela, dira

Varron

même

terre a

nos os et à nos ongles elles sont pareillement destituées d'intelligence comme
,

deux vertus l'une, masculine, pour produire les semences; l'autre, féminine, pour les recevoir et les nourrir

de sentiment, à moins qu'il ne se trouve un esprit assez extravagant pour prétendre que nos os et nos ongles ont de l'intelligence
telligent

nom

de celle-ci lui vient le de Tellus, de celle-là le nom de Tellu;

mon. Mais

alors pourquoi, selon

Varron

lui-

même,

les pontifes ajoutaient-ils à ces

deux

parce qu'ils sont des parties de l'homme ind'où il suit qu'il y a autant de folie
;

la terre et les pierres comme des dieux, qu'à vouloir que les os et les ongles

à regarder

Rusor? Supposons Tellus et Tellumon expliqués; pourquoi Altor? C'est, dit Varron, que la terre nourrit tout ce qui nait^ Et Rusor? C'est que tout retourne à la
divinités Altor et
terre
* ^
* "

des

hommes soient des hommes. Mais ce sont des questions que nous aurons peut-être à discuter avec des philosophes; je n'ai affaire
encore qu'à un politique. Car, bien que Varron
*

*.

Voyez Voyez

plus haut, eh. IG. plus haut, livre iv, ch. 8.
fait

Altor, d'ath^rf, nourrir. .Saini, Augustin, d'après Varron,
u'i

venir Rusor de l'ursus, qui

Comparez Cicèron [De Nat. Oeor.,

lib. il,

cap. 2 et seq.)

marque

mouvement de

retour.

148

LA CITÉ DE DIEU.

CHAPITRE XXIV.
SDK l'explication QU'oN DONNE DES DIVERS NOMS DE LA TERRE, LESQUELS DÉSIGNENT, IL EST VRAI,

a ainsi «

qu'on rapporte, non sans raison, plu-

sieurs divinités à celle-ci ».
le
,

— Soit

;

Tellus,
,

je

DIFFÉRENTES VERTUS, MAIS n'aUTORISENT PAS
l'existence de différentes DIVINITÉS.

veux bien n'est qu'une déesse elle qui, dans le fond, n'est rien de tout cela mais pourquoi supposer cette multitude de divini;

tés?

Que

ce

soient

les

noms

divers d'une

La terre ayant

les

quatre vertus qu'on vient

seule, à la

bonne heure, mais que des noms

de dire, je conçois qu'on lui ait donné quatie noms, mais non pas qu'on en ait fait quatre
divinités. Jupiter est

rité

noms; Junon
la

est

un, malgré tous ses surune avec tous les siens dans
;

diversité

des désignations

se

maintient

ne soient pas des déesses. Cependant, l'autod'une erreur ancienne est si grande sur l'esprit de Varron, qu'après ce qu'il vient de dire, il tremble encore et ajoute: «Cette opi« nion n'est pas contraire à celle de nos ancê« très,

l'unité

noms ne font qu'on voit des courtisanes prendre en dégoût la foule de leurs amants, il arrive aussi sans doute qu'une
du
principe, et plusieurs

qui voyaient là plusieurs divinités».
cela? y
a-t-il

pas plusieurs dieux. De

même

Comment

rien de plus différent

âme, après

s'être

abandonnée aux
recherchait
les

esprits

im-

purs, vient à rougir de celte

multitude de

que de donner plusieurs noms à une seule déesse et de reconnaître autant de déesses que de noms? « jMais il se peut, dit-il, qu'une « chose soit à la fois une et multiple ». J'accorderai bien, en
ses cet
effet, qu'il

démons dont
resses.

elle

impures ca-

y a plusieurs chos'ensuit-il

Car Varron lui-même, comme s'il avait honte d'une si grande foule de divinités, veut que Tellus ne soit qu'une seule déesse « On « l'appelle aussi, dil-il la grande Mère. Le
:

dans un seul

homme

;

mais

que
il

homme

soit

plusieurs

hommes?
une

Donc, de
déesse,

ce qu'il y a plusieurs choses en

,

«

tambour

qu'elle porte figure le globe ter-

ne s'ensuit pas qu'elle soit plusieurs déesses. Qu'ils en usent, au surplus, comme il leur
plaira: qu'ils les divisent, qu'ils les réunissent, qu'ils les multiplient, qu'ils les
et les

« restre; les

tours qui couronnent sa tète sont
;

«
«
«

l'image des villes

les

sièges dont elle est

mêlent
et

« «
«

«
H «

«
«

« «
« «

environnée signifient que dans le mouvement universel elle reste immobile. Si elle a des Galles* pour serviteurs, c'est que pour avoir des semences il faut cultiver la terre, qui renferme tout dans son sein. En s'agitant autour d'elle, ces piètres enseignent aux laboureurs qu'ils ne doivent pas demeurer oisifs, ayant toujours quelque chose a faire. Le son des cymbales marque le bruit que font les instruments du labourage, et ces inslrumenls sont d'airain, parce qu'on se servait d'airain avant la découverte du fer. Enfin, dit Varron, on place auprès de la déesse un lion libre et apprivoisé pour faire
entendre qu'il n'y a point de terre si sauvage et si stérile qu'on ne la puisse dompter

confondent, cela les regarde. Voilà les beaux mystères de Tellus

de

la

grande Mère, où il est clair que tout se rapporte à des semences périssables et à l'art de l'agriculture et tandis que ces tambours, ces
;

tours, ces Galles, ces folles convulsions, ces

cymbales retentissantes et ces lions symboliques viennent aboutir à cela, je cherche où est la promesse de la vie éternelle. Comment soutenir d'ailleurs que les eunuques mis au service de cette déesse font connaître la nécessité de cultiver la terre pour la rendre féconde,
tandis que leur condition même les condamne à la stérilité? Acquièrent-ils, eu s'attachant au

« «

cultiver ». 11 ajoute que les divers noms surnoms donnés à Tellus l'ont fait prendre pour plusieurs dieux. « On croit, dit-il, que « Tellus est la déesse Ops-, parce que la terre
« et

et

« «

s'améliore par le travail, qu'elle est

la

grande

« «
*

Mère, parce qu'elle est féconde, Proserpine, parce que les blés sortent de son sein, Vesta, parce que l'herbe est son vêtement^,
Sur les prêtres de Cybèle
cl).

semence qu'ils n'ont ou plutôt ne perdent-ils pas celle qu'ils ont? Ce n'est point là vraiment expliquer des mystères, c'est découvrir des turpitudes mais voici une chose qu'on oubhe de remarquer, c'est à quel degré est montée la malignité des démons, d'avoir promis si peu aux hommes et toutefois d'en avoir obtenu contre euxculte de cette déesse, la
pas,
;

mêmes

des sacrifices
la terre

si

cruels. Si l'on n'eût

et c'est

nommés

Galles,

voyez plus haut,

livre VI,
" '

7, et livre

il,

ch. 5 et 6.

Ops, puissance, effort, travail. Vesta, de vestire.

une déesse, l'homme eût pas fait de dirigé ses mains uniquement contre elle pour en tirer de la semence, et non contre soi pour s'en priver en son honneur ; il eût rendu la

LIVRE
terre féconde et
les

VII.

LES DIEUX CHOISIS.
Varron garde-t-il
ici

i49
le

ne se serait pas rendu stérile. de Bacchus une chaste matrone couronne les parties honteuses de l'honinie, devant une fouie où se trouve peutêtre son mari qui sue et rougit de honte, s'il y a parmi les hommes un reste de pudeur que l'on oblige, aux fêtes nuptiales, la nou-

silence

;

et

comme

Que dans

fêtes

un

si

savant

homme
,

n'a

pu ignorer

ce genre

d'explication

il

faut en conclure qu'il ne la

goûtait nullement.

;

CHAPITRE XXVI.
INFAMIES DES MYSTÈRES DE LA GUANDE MÈRE.

épouse de s'asseoir sur un Priape, tout cela n'est rien en comparaison de ces mystères cruellement honteux et honteusement
velle

Un mot maintenant

sur ces

hommes

éner-

vés que l'on consacre à la grande Mère par

cruels,
tile

où l'artifice des démons trompe

et

mu-

aucun des deux. Là on craint pour les champs les sortilèges, ici on ne craint pas pour les membres la mutilation là on blesse la pudeur de la nouvelle mariée, mais on ne lui ôle ni la
l'un et l'autre sexe sans détruire
;

une mutilation également injurieuse à la pudeur des deux sexes hier encore on les voyait
;

fécondité, ni

même
de

la

virginité;

ici

on mutile ne devient

un

homme

telle

façon

qu'il

point

femme

et cesse d'être

homme.

dans les rues et sur les places de Carthage, les cheveux parfumés, le visage couvert de fard, imitant de leur corps amolli la démarche des femmes, demander aux passants de quoi soutenir leur infâme existence'. Cette fois encore Varron a trouvé bon de ne rien dire, et je ne me souviens d'aucun auteur qui se soit
expliqué sur ce sujet.
Ici

l'exégèse fait défaut,

CHAPITRE XXV.
QUELLE EXPLICATION LA SCIENCE DES SAGES DE LA GRACE A IMAGINÉE DE LA MUTILATION d'ATYS.

la raison rougit, la

parole exjiire. La grande

Varron ne dit rien d'Atys et ne cherche pas expliquer pourquoiles Galles se mutilent en à mémoire de l'amour que lui porta Cybèle'.
Mais les savants et les sages de la Grèce n'ont

Mère a surpassé tous ses enfants, non par la grandeur de la puissance, mais par celle du crime. C'est une monstruosité qui éclipse le monstrueux Janus lui-même car Janus n'est hideux que dans ses statues, elle est hideuse et cruelle dans ses mystères Janus n'a qu'en
;
;

effigie

des

eu garde de
tion
si

laisser sans explication
si

belle et

sainte.

philosophe, y voit qui est la plus brillante saison de l'année

une tradiPorphyre -, le célèbre un symbole du printemps
;

en

réalité

membres superflus, elle fait perdre des membres nécessaires. Son infagrande, qu'elle surpasse toutes
les

mie

est

si

Atys représente les fleurs, et, s'il est mutilé, c'est que la fleur tombe avant le fruit. A ce

débauches de Jupiter. Séducteur de tant de femmes, il n'a déshonoré le ciel que du seul Ganymède mais elle, avec son cortège de mutilés scandaleux, a tout ensemble souillé
;

compte
cet

le

vrai

symbole des
ce semblant

fleurs n'est pas

la terre et

outragé

le ciel. Je

homme ou

d'homme qu'on
;

lui

comparer que Saturne, qui,
les

appelle Atys,

ce sont ses i)arties viriles qui

son père. Encore, dans
dieu, les
trui
;

ne trouve rien à dit-on, mutila mystères de ce

tombèrent, en effet, par la mutilation ou plutôt elles ne tombèrent pas; elles furent, non pas cueillies, mais déchirées en lambeaux,
et

hommes

périssent par la

main d'au-

tant s'en faut

fleur ait fait place à

suivie de stérilité.

que la chute de celte aucun fruit qu'elle fût Que signifie donc cet Atys

mutilé, ce reste
et

d'homme? à quoi le rapporter quel sens lui découvrir? Certes, les efforts

impuissants où l'on se consume pour ex|>liquer ce prétendu mystère font bien voir qu'il
faut s'en tenir à ce
et à ce

que

la

renommée en

publie

qu'on en a

écrit, je

Atys est
' '

un homme

veux dire que cet qu'on a mutilé. Aussi
voyez
le

ne se mutilent point de leur propre main. Les jioëles, il est vrai, imputent à Saturne d'avoir dévoré ses enfants, et la théologie physique interprète cette tradition comme il lui plaît; mais l'histoire porte simplement qu'il les tua; et si à Carthage on lui sacrifiait des enfants, c'est un usage que les Romains ont répudié. La mère des dieux, au contraire, a introduit ses eunuques dans les temples des Romains, et cette cruelle coutume s'est conservée, comme si on pouvait accroître la virilité de l'àme en retranchant la virilité du
ils

Sur Cybèle, Atys et

les Galles,

chapitre précédent.

Dans son livre De rotionr jiattirati deorum. Sur Porphyre, voyez plus bas, chap. 9 du livre x.

Une loi romaine donnait aux prêtres de Cybèle le droit de demander l'aumône. Voyez Ovide {Fastes, liv. iv, v. 350 et suiv.), et
'

Cicéron {De legibus,

lib. il,

cap. 9 et 16.)

150
corps.

LA CITE DE DIEU.

Au

prix d'un tel usage,
les

larcins de Mercure,
les

que sont les débauches de Vénus,

lumière, qu'à faire mieux éclater leur indignité, ce qui porte à croire de plus en plus

adultères des antres dieux, et toutes ces turpitudes dont nous trouverions la preuve dans les livres, si chaque jour on ne prenait
théâtre
soin de les chanter et de les danser sur le ? Qu'est-ce que tout cela au prix d'une

que ces dieux ont été des hommes, suivant le témoignage des poètes et même des historiens.
Virgile ii'a-t-il pas dit
' :

abomination qui, par sa grandeur même, ne pouvait convenir qu'à la grande Mère, d'autant plus qu'on a soin de rejeter les autres scandales sur l'imagination des poêles Et, en
!

« Saturne, le premier, descendit des liauteurs étliérées de l'Olympe, exilé de son royaume et poursuivi par les armes de

Jupiter ».

Or, ces vers et les suivants ne font que re-

effet,

que

les poètes aient
;

beaucoup inventé,

Evhémère

j'en

seulement je demande que procurent aux dieux ces fictions est aussi une invention des poètes ? Qu'on impute donc, j'y consens, à leur audace ou à leur impudence l'éclat scandaleux que la poésie et la scène donnent aux aventures

tombe d'accord
plaisir

si le

développé tout au long par Ennius-; mais comme les écrivains grecs et latins, qui avant nous ont combattu les erreurs du paganisme, ont suffiproduire
le récit

et traduit par

samment

discuté ce point,

il

n'est pas néces-

saire d'y insister.

des dieux; mais quand j'en vois faire, par l'ordre des dieux, une partie de leur culte et de leurs honneurs, n'est-ce [>as le crime des

Quant aux raisons physiques proposées par hommes aussi doctes que subtils pour transformer en choses divines ces choses purement humaines, plus je les considère, moins j'y vois rien qui ne se rapporte à des œuvres
des
terrestres et périssables,
relle qui,

dieux mêmes, ou plutôt un aveu fait par les démons et un piège tendu aux misérables? En tout cas, ces consécrations d'eunuques à la
les

aune nature corpo-

même

conçue

comme

invisible,
si

ne

saurait être le vrai Dieu.

Du moins,

ce culte

Mère des dieux ne sont point une fiction, et poètes en ont eu tellement horreur qu'ils se sont abstenus de les décrire. Qui donc voude vivre heureusement dans l'autre monde, quand il est impossible, en s'y consacrant, de vivre honnêtement dans celui-ci?— « Vous
«

symbolique avait un caractère de religion, tout en regrettant son impuissance complète
à faire connaître le vrai Dieu,
lant de penser qu'il n'y a là
il

serait consoni

drait se consacrer à de telles divinités, afin

du moins

com-

mandements impurs,

ni honteuses pratiques.

Mais, d'abord, c'est déjà
seul peut
cité
;

corps ou l'âme à la place

un crime d'adorer le du vrai Dieu, qui

oubliez,

me

dira Varron, que tout ce culte
.

J'ai bien « n'a rapport qu'au monde » que ce soit plutôt à l'immonde. D'ailpeur leurs, il est clair que tout ce qui est dans le

donner à l'âme où il habite la félicombien donc est-il plus criminel encore de leur offrir un culte qui ne contribue ni au

salut, ni

même

à l'honneur de celui qui le

monde peut aisément y
:

être rapporté

ce que nous cherchons, nous, n'est vraie le monde c'est une âme aflermie par la
religion, qui n'adore pas le

mais pas dans
;

monde comme un

dieu, mais qui le glorifie comme l'œuvre de Dieu et pour la gloire de Dieu même, afin de
se dégager de toute souillure

mondaine

et de

parvenir pure

et sans tache à

Dieu, Créateur

rend? Que des temples, des prêches, des sacrifices, que tous ces tributs, qui ne sont dus qu'au vrai Dieu, soient consacrés à quelque élément du monde ou à quelque esprit créé, ne fùt-il d'ailleurs ni impur ni méchant, c'est un mal, sans aucun doute; non que le mal se trouve dans les objets employés à ce culte, mais parce qu'ils ne doivent servir qu'à honorer celui à qui ce culte est dû.

du monde.

Que

si

l'on pré-

tend adorer

le vrai

Dieu, c'est-à-dire le Créaet

CHAPITRE XXVII.
SUR LES EXPLICATIONS PHYSIQUES DONNÉES PAR CERTAINS PHILOSOPHES QUI NE CONNAISSENT NI

teur de toute

âme

de tout corps, par des

statues ridicules

ou monstrueuses, par des

couronnes déposées sur des organes honteux,
par des prix décernés à l'impudicité, par des incisions et des mutilations cruelles, par la consécration d'iiommes énervés, par des spec• '

LE VRAI DIEU NI LE CULTE QUI LUI EST DU.

Nous voyons à la vérité que

ces dieux choisis
;

ont plus de réputation que les autres mais elle n'a servi, loin de mettre leur mérite en

Enriile, livre VIII, v. 319, 320.

Sur Evhémère, voyez plus haut, hvre

vi, ch. 7.

LIVRE
tacics

VII.

LES DIEUX CHOISIS.
de

151

impurs et scandaleux, c'est encore un grand mal, non qu'on ne doive adorer celui qu'on adore ainsi, mais parce ([ue ce n'est pas ainsi qu'on le doit adorer. Mais d'adorer une
créature quelle qu'elle
soit,

la terre et du ciel. Varron ne paraît pas moins aveuglé au livre précédent, où il prétend donner l'explication des fameux mystères de Samothrace, et s'engage avec une sorte

même
âme

la et

plus

pure, soit âme, soit corps, soit

corps

de solennité pieuse à révéler à ses concitoyens des choses inconnues. A l'entendre, il s'est

tout ensemble, et de l'adorer par ce culte infâme et détestable, c'est pécher doublement contre Dieu, en ce qu'on adore, au lieu de lui, ce qui n'est pas lui, et en ce qu'on lui offre un culte qui ne doit être ollert ni à lui, ni à ce

un grand nombre d'indices que, l)armi les statues des dieux, l'une est le symassuré par bole

du

ciel,

l'autre celui

de

la

terre;

une

autre est l'emblème de ces exemplaires des choses que Platon appelle idées. Dans Jupiler
il

qui n'est pas
est aisé

lui.

Pour

le

culte des païens,

il

voit le ciel, la terre
;

dans Junon

et les idées

de voir combien il est honteux et abominable mais on ne s'expliquerait pas suffisamment l'origine et l'objet de ce culte, si les propres historiens du paganisme ne nous apprenaient que ce sont les dieux eux-mêmes qui, sous de terribles menaces, ont imposé ce
;

dans Minerve
en sont
idées

le ciel est le
le

principe actif des

choses; la terre,

principe passif, et les idées

ne rappellerai pas ici l'importance supérieure que Platon attribue aux
les types. Je

ce point que, suivant lui, le ciel, loin

d'avoir rien produit sans idées, a été

culte à leurs adorateurs. Concluons

donc sans

hésiter,

que toute

cette

théologie civile se

réduit à attirer les esprits de malice et d'im-

lui-même modèle des idées') je remarquerai seulement que Varron, dans son livre des dieux choisis, perd de vue cette doctrine
produit sur
le
;

pureté sous de stupides simulacres pour s'em-

parer du

cœur insensé des hommes.

des trois divinités auxquelles il avait réduit tout le reste. En effet, il rapporte au ciel les

dieux

et

à la terre les déesses, parmi lesquelles

CHAPITRE XXVIU.
LA THÉOLOGIE DE VARRON PARTOUT EN CONTRADIC-

il

range Minerve, placée tout à l'heure audessus du ciel. Remarquez encore que Neptune, divinité mâle, a pour

TION AVEC ELLE-MÊME.

demeure

la

mer,

se

Que sert au savant et ingénieux Varron de consumer en subtilités pour rattacher tous
dieux païens au
ciel et à la

laquelle fait partie de la terre plutôt que du ciel. Enfin, Dis, le Pluton des Grecs, frère de

les

terre? Vains
ils

Jupiter et de Neptune, habite la partie supérieure du ciel, laissant la i)artie inférieure à

efforts! ces

dieux lui échappent des mains;

son épouse Proserpiue; or, que devient

ici la

s'écoulent, glissent et tombent. Voici en quels

distribution faite plus haut qui assignait le ciel

termes
« dit

il

commence

son exposition des divi:

nités femelles ou déesses

«

Ainsi que je

l'ai

aux dieux et la terre aux déesses ? où est la solidité de ces théories, où en est la conséquence, la précision, l'enchaînement? La suite des déesses commence par Tellus, la grande Mère, autour de laquelle s'agite bruyamment
cette foule insensée

« les

en parlant des dieux au premier livre, dieux ont deux principes, savoir: le ciel

« et la terre, « «
«

ce qui fait qu'on les a divisés en dieux célestes et dieux terrestres. Dans les livres précédents j'ai commencé par le ciel,
c'est-à-dire par Janus, qui est le ciel

d'hommes sans sexe et sans force qui se mutilent en son honneur; la
tête des
la tête

« les

uns

et le

monde pour

les autres

;

pour dans

a celui-ci je « lus ».
tir ici
Il

commencerai par la déesse TelAinsi parle Varron, et je crois senl'embarras qu'éprouve ce grand génie.
soutenu par quehjues analogies assez
il

dieux c'est Janus, comme Tellus est des déesses. Mais quoil la superstition multiplie la tête du dieu, et la fureur trouble celle de la déesse. Que de vains efforts pour
rattacher tout cela au
l)uisque

monde!

est

l'âme

pieuse

et à quoi bon, n'adorera jamais le

vraisemblables, quand
cipe actif, de la terre
le

fait du ciel le prinprincipe passif, et qu'il

monde

à la place

du

vrai

Dieu? L'impuissance

rapporte en conséquence

la puissance masculine à celui-là et la féminine à celle-ci mais
;

des théologiens est donc manifeste, et il ne leur reste plus qu'à rapporter ces fables à des
*

ne prend pas garde que le vrai principe de toute action et de toute passion, de tout phéil

Voye?-

le

Timée, où Platon uous montre en
les êtres

effet

l'artiste

eu-

prême formaut le ciel et la terre, tous modèle des idées (tome Xl de la trad.

nomène

terrestre

ou

Même
livre

en un mot, sur le 116 et suiv.}. fran<;., page doctrine dans la RppubtiqHPf livres VI et vu, et dans les Zoi5,

céleste, c'est le Créateur

.\.

152

LA CITÉ DE DIEU.
et

hommes morts

à

d'impurs démons; à ce

qui est

le

prix toute difQcuUé disparaîtra.

universelles

principe et le modérateur des eaux qui a fait le soleil le plus bril;

lant des corps lumineux, et lui a

CHAPITRE XXIX.
IL

force

et

donné une un mouvement convenables qui
;

FAUT RAPPORTER A UN SEUL VRAI DIEU TOUT CE QUE LES PHILOSOPHES ONT RAPPORTÉ AU MONDE ET A SES PARTIES.
Et en
effet,

étend sa domination et sa puissance jusqu'aux

quia communiqué aux semences et aux aliments, tant liquides que solides, les propriétés qui leur conviennent qui a posé
enfers;
;

tout ce que la théologie pliysique

le

fondement de
;

la terre et

qui lui donne sa
les fruits
et

rapporte au monde, combien il serait plus aisé, sans crainte d'une opinion sacrilège, de
le

fécondité

qui

en distribue

main

libérale

aux hommes
les causes

d'une aux animaux
;

Créafeurdu monde, principe de toutes les âmes et de tous les corps C'est ce qui résulte de ce simple énoncé Nous adorons Dieu, et de notre croyance et la terre, ces deux parties non pas le ciel dont se compose le monde nous n'adorons ni l'âme ni les âmes répandues dans tous les corps vivants, mais le Créateur du ciel, de la
rapporter
a,u

vrai Dieu,

qui connaît et gouverne les causes secondes
aussi bien

que
la

premières; qui a

1

:

;

lune son mouvement; qui, sur la terre et dans le ciel, ouvre des routes au passage des corps qui a doté l'esprit humain, son ouvrage, des sciences et des arts pour le soulagement de la vie qui a établi l'union du mâle et de la femelle pour la propagation des

imprimé à

;

;

terre et de tous les êtres, l'Auteur de toutes
les

âmes, végétatives, sensibles ou raison-

nables.

qui enfui a fait présent du feu teraux sociétés humaines pour en tirer à leur usage lumière et chaleur. Voilà les œuvres divines que le docte et ingénieux Varron
es|ièces
;

restre

CHAPITRE XXX.
UNE RELIGION ÉCLAIRÉE DISTINGUE LES CRÉATURES DU CRÉATEUR, AFIN DE NE PAS ADORER, A LA PLACE DU CRÉATEUR, AUTANT DE DIEUX QU'iL Y

s'est efforcé

de distribuer entre ses dieux
à autrui, et tantôt
la

',

par

je ne sais quelles explications physiques, tantôt

empruntées

imaginées
cause véri-

par lui-même. Mais Dieu seul est
table et universelle
;

Dieu, dls-je, en tant qu'il

A DE CRÉATURES.

est tout entier partout, sans être

enfermé dans
obstacle, indile

Pour commencer

à parcourir les

œuvres de

aucun
visible,

lieu ni retenu par

aucun

ce seul vrai Dieu, lesquelles ont donné lieu aux païens de se forger une multilude de
fausses divinités dont
ils

iunnuable,

emplissant

ciel

et la

terre,
Si

non de

sa nature,

mais de sa puissance.

s'efforcent

vaine-

ment

d'interpréter en

un

sens honnête les

mystères infâmes et abominables, je dis que nous adorons ce Dieu qui a marqué à toutes
les natures,

dont

il

est le Créateur, le

commen-

cement

et la

On de leur

existence et de leur
soi toutes les
;

en effet il gouverne tout ce qu'il a créé, de telle façon qu'il laisse à chaque créature son action et son mouvement propres; aucune ne peut être sans lui, mais aucune n'est lui. Il agit souvent par le ministère des anges, mais il fait seul la félicité des anges.
c'est

mouvement; qui renferme en

De même, bien
anges,
c'est

qu'il

envoie quelquefois des
ce n'est

causes, les connaît et les dispose à son gré qui donne à chaque semence sa vertu ; qui a

anges aux hommes,
par

point
qu'il

par les

lui-même
le

doué d'une âme raisonnable
qu'il lui a plu
;

tels

animaux
à qui

hommes

heureux. Tel est

rend les Dieu unique et

qui leur a départi la faculté et

vérilable de qui nous espérons la vie éternelle.

l'usage de la parole; qui

communique

bon

lui

semble

l'avenir par la

de prophétie, prédisant bouche de ses serviteurs privil'esprit

CHAPITRE XXXI.
QUELS BIENFAITS PARTICULIERS DIEU AJOUTE EN

légiés, et par leurs

mains guérissant
le

les

ma-

lades; qui est l'arbitre de la guerre et qui en

règle le

commencement,
;

FAVEUR DES SECTATEURS DE LA VÉRITÉ A CEUX qu'il ACCORDE A TOUS LES HOMMES.
Outre
'

progrès et

la fin,
les

quand
et

il

a trouvé bon de châtier ainsi les

biens qu'il dispense aux bons et

hommes

qui a produit

le

feu élémentaire
Tout
répond
trait

en gouverne l'extrême violence et la prodigieuse activité suivant les besoins de la nature
;

lecteur attentif remarquera que l'éDumération qui précède pour trait aux douze dieux choisis et à la suite de leurs

attributions convenues.

LIVRE

VII.

LES DIEUX CHOISIS.
sacrifices, les

153
les fêtes, et

aux méchants dans ce gouvernement général de la nature dont nous venons de dire quelques mots, nous avons encore une preuve du grand amour qu'il porte aux bons en particulier. Certes, en nous donnant l'être, la vie, le privilège de contempler le ciel et la terre, enfin cette intelligence et cette raison qui nous élèventjusqu'auCréateurdetantde merveilles, il nous a mis dans l'impuissance de trouver des remercîments dignes de ses bienfaits mais si nous venons à considérer que dans l'état où nous sommes tombés, c'est-à-dire accablés sous le poids de nos péchés et devenus aveu;

cérémonies,

généra-

lement tout ce qui appartient au culte qui es dû à Dieu et que les Grecs nomment propre-

ment
s'être

culte de latrie^, tout cela était autant de

figures et de prophéties de ce

que nous croyons accompli dans le présent, et de ce que nous espérons devoir s'accomplir dans l'avenir
par rapport à
la vie éternelle

dont

les fidèles

jouiront en Jésus-Christ.

CHAPITRE XXXlll,
LA FOURRERIE DES DÉMONS, TOUJOURS PRÊTS A SE RÉJOUIR DES ERREURS DES HOMMES, n'a PU ÊTRE

gles par la privation de la vraie lumière et l'amour de l'iniquité, loin de nous avoir abandonnés à nous-mêmes, il a daigné nous envoyer son Verbe, son Fils unique, pour nous apprendre par son incarnation et par sa passion combien l'homme est précieux à Dieu, pour nous purifier de tous nos péchés par ce sacrifice unique, répandre son amour dans nos cœurs par la grâce de son Saint-Esprit, et nous faire arriver, malgré tous les obstacles, au repos éternel et à l'ineffable douceur de la vision bienheureuse, quels cœurs et quelles paroles peuvent suffire aux actions de grâces qui lui sont dues ?

DÉVOILÉE QUE PAR LA RELIGION CHRÉTIENNE.

La religion chrétienne,
est aussi
la

la

seule véritable,

pu convaincre les divinités des gentils de n'être que d'impurs démons, dont le but est de se faire passer pour
seule qui
ait

dieux sous le nom de quelques hommes morts ou de quelques autres créatures, afin d'obtenir
des honneurs divins qui flattent leur orgueil
et

se

mêlent de coupables

et

abominables
envient à

impuretés. 'Ces esprits

immondes

l'homme son retour salutaire vers Dieu; mais l'homme s'affranchit de leur domination cruelle et impie, quand il croit en Celui qui
lui a

CHAPITRE XXXIl.
LE MYSTÈRE DE l'iNCARNATION N'a MANQllÉ A AUCUN

enseigné à se relever par l'exemple d'une humilité égale à l'orgueil qui fit tomber les
qu'il faut placer

démons.

DES SIÈCLES PASSÉS, ET PAR DES SIGNES DIVERS
IL

A TOUJOURS ÉTÉ ANNONCÉ AUX HOMMES.

Dès l'origine du genre humain, les anges
'

ont annoncé à des hommes-choisis ce mystère de la vie éternelle par des figures et des signes
appropriés aux temps. Plus tard, les Hébreux

ont été réunis en corps de nation pour figurer
ce

même

mystère,

et

c'est

parmi eux que

toutes les choses accomplies depuis l'avéne-

ment du

Christ jusqu'à nos jo&rs, et toutes

celles qui doivent s'accomplir

dans

la suite des

siècles, ont été prédites par des
les

hommes dont

uns comprenaient et les autres ne comprenaient pas ce qu'ils prédisaient. Puis la nation

dont j'ai semblables qu'on voit adorés des autres peuples, mais particulièrement ceux dont il est question dans ce livre, je veux dire cette élite et comme ce sénat de dieux qui durent leur rang non à l'éclat de leurs vertus, mais à l'énormité de leurs crimes. En vain Varron s'efforce de justifier les mystères de ces dieux par des explications physiques; il veut couvrir d'un voile d'honnêteté des choses honteuses et il n'y parvient pas la raison en est simple, c'est que les causes des mystères du paganisme ne sont pas celles qu'il croit ou plutôt qu'il veut faire croire. Si les causes qu'il assigne
:

parmi ces esprits de malice non-seulement tous les dieux déjà beaucoup parlé, et tant d'autres
C'est

hébraïque a été dis[iersée parmi les nations, afin de servir de témoin aux Ecritures qui annonçaient le salut éternel en Jésus-Christ. Car non-seulement toutes les prophéties transmises par la parole, aussi bien que les préceptes de morale et de piété contenus dans les saintes lettres, mais encore les rites sacrés, les
prêtres, le tabernacle, le temple, les autels, les

étaient les
effet,

véritables,

s'il

était

possible,

en

d'expliquer les mystères par des raisons naturelles, cette interprétation aurait au moins

l'avantage de diminuer le scandale de certaines

pratiques qui paraissent obscènes ou absurdes,
tant qu'on en iguore le sens. Et c'est j usteineut

ce que Varron a essayé de faire pour certaines
*

Sui- le culte

de latrie, voyez plu3 haut

la

prélace du hvre vi.

loi
fictions

LA CITÉ DE DIEU,
du théâtre ou certains mystères du or, bien qu'il ait moins réussi à justhéâtre parle temple qu'à condamner
par écrit pour son usage et afin de s'en souil n'osa jamais, tout roi qu'il était
à qui

temple
tifier le
le

:

venir; mais
et n'ayant

temple par le théâtre, il n'a toutefois rien négligé pour affaiblir par de prétendues explications physiques la répugnance qu'inspirent tant de choses abominables.

muniquer

personne à craindre, ni les comque ce soit, de peur de dé-

couvrir aux

hommes

des mystères d'abomi-

nations, ni les effacer

ou

les détruire,

de peur

d'irriter ses dieux, et c'est ce qui le porta à les

CHAPITRE XXXIV.
DES LIVRES DE
FIT

NUMA POMPILIUS, QUE LE SÉNAT
DIVULGUER LES

un lieu qu'il crut sûr, ne prévoyant pas que la charrue dût jamais approcher de son tombeau. Quant au sénat, bien
enfouir dans
qu'il eût pour maxime de respecter la religion des ancêtres, et qu'il fût obligé par là de ne

BRILER POUR NE POINT

CAUSES DES INSTITUTIONS RELIGIEUSES.

pas toucher aux institutions de
toutefois ces livres
si

Numa,

il

jugea

Et cependant, au témoignage de Varron lui-même, on ne put souffrir les livres de

pernicieux qu'il ne voulut

point qu'on les remît en terre, de peur d'ir-

Numa, où

sont expliqués les principes de ses

institutions religieuses, et

on

les

jugea indi-

ordonna de livrer aux flammes ce scandaleux monument. Estimant
riter la curiosité, et
le maintien des institutions établies, pensa qu'il valait mieux laisser les hommes dans l'erreur en leur en dérobant les causes, que de troubler l'Etat eu les leur découvrant.

gnes non-seulement d'être lus par les personnes de piété, mais encore d'être conservés par écrit dans le secret des ténèbres. C'est ici le moment de rapporter ce que j'ai promis au
troisième livre de placer en son
lieu. Voici

nécessaire
il

donc ce qu'on
le culte

lit

dans
:

le traité

des dieux

a

Un
«
il

de Varron sur certain Térentius »,

CHAPITRE XXXV.
DE l'HYDROMANCIE' DONT LES DÉMONS SE SERVAIENT POUR TROMPER NUMA EN LUI MONTRANT
DANS LEAU LEURS IMAGES.

dit ce savant
M «

homme,

possédait

pied du Janicule. Or,

une terre au arriva un jour que
la

son bouvier, faisant passer

« «
«

charrue près du tombeau de Numa Pompilius, déterra les livres où ce roi avait consigné les raisons de
ses institutions religieuses. Térentius s'em-

«

pressa de les porter au préteur, qui, en ayant

« lu le
«

« « «

«

commencement, jugea la chose assez importante pour en donner avis au sénat. Les principaux de cette assemblée eurent à peine pris connaissance de quelques-unes des raisons par où chaque institution était expliquée, qu'il fut décidé que, sans loucher aux règlements de Numa, il était de l'intérêt de la religion que ses livres fussent brûlés
.

par le préteur '» Chacun en pensera ce qu'il voudra, et il sera même permis à quelque ha«

Comme aucun prophète de Dieu, ni aucun ange ne fut envoyé à Numa, il eut recours à l'hydromancie pour voir dans l'eau les images des dieux ou plutôt les prestiges des démons, et apprendre d'eux les institutions qu'il devait fonder. Varron dit que ce genre de divination a son origine chez les Perses, et que le roi Numa, et après' lui le philosophe Pythagore, en ont fait usage. Il ajoute qu'on interroge aussi les enfers en répandant du sang, ce que les Grecs appellent nécromancie ; mais hydromancie et nécromancie ont ce point commun qu'on se sert des morts \)o\xr connaître
l'avenir.

Comment

bile défenseur
ici

étrange impiété de dire tout ce que l'amour insensé de la dispute
si

d'une

regarde
je

les experts

y réussit-on? cela en ces matières pour moi,
;

pourra suggérer; pour nous, qu'il nous de faire observer que les explications données sur le culte par son propre fondateur, devaient rester inconnues au peuple, au sénat, aux prêtres eux-mêmes, ce qui fait bien voir qu'une curiosité illicite avait initié Numa Pompilius aux secrets des démons; il les mil donc
lui

ne veux pas soutenir que ces sortes de divinations fussent interdites par les lois chez tous

suffise

peuples et sous des peines rigoureuses, avant l'avènement du Christ; je ne dis pas cela, car peut-être étaient-elles permises; je dis seulement que c'est par des pratiques
les

même

de ce genre que
qu'il institua et

Numa
dont
il

connut

les

mystères

dissimula
(d

les causes.

'

Ce

(lib.

récit est reproduit, mais avec des différences, dans Tite-Live ïL, cap. 29) et dans Plutarque {Vie de Numa). Voyez aussi
lib. xiii,

Hijâromnncie
divination.)

,

divination par l'eau

uow,^, eau, et u^ïTSta,

Pline l'Ancien (Bist. nat,,

cap, 27.)

2 ^g/.po/j.a'/Tiix, divination

par les morts.

LIVRE
tant
il

VII.

LES DIEUX CHOISIS.
qui se faisaient adorer sous
le

lah

avait

appris.

peur lui-même de ce qu'il avait Que vient donc faire ici Varron avec
physique?
Si les

nom

de ces

ses ex|)licalions tirées de la
livres

morts transformés en dieux. Qu'est-il arrivé? c'est que, par une secrète providence de Dieu,

de

Numa

n'en eussent renfermé que de

Numa

s'étant fait l'ami des
ils

démons, grâce à
révélé, sans

celle espèce,

on ne les eût pas brûlés, ou bien on eût brûlé également les livres de Varron, lesquels sont dédiés au souverain pontife César. La vérité est que le mariage prétendu de Numa Pompilius avec la nymphe Egérie vient de ce (ju'il i)uisait de l'eau' pour ses opérations d'hydromancie, ainsi que Varron lui-même le rap[>orte. Et voilà comme le mensonge fait une fable d'un fait réel. C'est donc par l'hydromancieque ce roi trop curieux fut initié, soit aux mystères qu'il consigna dans les livres des pontifes, soit aux causes de ces
mystères clout
qu'il
fit
il

l'hydromancie,
livres plutôt

lui ont tout

toutefois l'avertir de brûler en

mourant

ses

que de les enfouir. Ils n'ont pu même empêcher qu'ils n'aient été découverts par un laboureur, et que Varron n'ait fait passer jusqu'à nous cette aventure. Après tout, ils ne peuvent que ce que Dieu leur permet,

un conseil aussi profond qu'équine leur donne pouvoir que sur ceux qui méritent d'être tentés par leurs prestiges ou trompés par leurs illusions. Ce qui montre, au surplus, à quel pointées livres étaient danet Dieu, par table,

se réserva à lui le secret et

gereux

et contraires

au culte du Dieu véri-

eu prenant soin de les ensevelir dans son tombeau. Il faut assurément, ou que ces livres continssent des choses assez abominables pour révolter ceux-là mêmes qui avaient déjà reçu

pour

ainsi dire

mourir avec

lui,

table, c'est

que

le

sénat passa par-dessus la

crainte qui avait arrêté

Numa

et les

fit

brûler.

Que ceux donc qui n'aspirent point, même en ce monde, à une vie pieuse, demandent la vie
éternelle à de tels mystères mais pour ceux qui ne veulent point avoir de société avec les
I

des

démons bien des

rites

honteux, ou qu'ils
divinités pré-

flssent connaître

que toutes ces
le

démons,

qu'ils

sachent bien que toutes ces

tendues n'étaient que des
le

hommes morts dont
culte chez la plu-

superstitions n'ont rien qui leur puisse être

temps avait consacré

redoutable, et qu'ils embrassent la religion
vraie

part des peuples, à la grande joie des
*

démons
le

par qui les

démons

sont dévoilés et

n y

vaincus.
a
ipi vin rapport intraduisible entre egerere, puiser.

le

oùiti

d'Egérie et

mot

latin

LIVRE HUITIEME.
Saint Augustia ea vient à
la question étant toujours de savoir si le culte de pour acquérir la vie éternelle, il entre en discussion à ce sujet avec les platoniciens, les plus éminents entre les philosophes et les plus proches de la foi chrétienne. Il réfute en ce livre Apulée et tous ceux qui veulent qu'on rende un culte aux démons à titre de messagers et d'intermédiaires entre les dieux et les hommes, faisant voir que les hommes ne peuvent en aucune façon avoir pour intercesseurs uliles auprès de bonnes divinités, des démons convaincus de tous les vices et qui inspirent et favorisent les fictions des poètes, les scandales de la scène, les malélices coupables de la

la

troisième espèce de tliéologie, dite naturelle, et

cette sorte de dieux est de quelque usage

magie, toutes choses odieuses aux gens de bien.

CHAPITRE PREMIER.
DE LA THÉOLOGIE NATURELLE ET DES PHILOSOPHES QUI ONT SOUTENU SUR CE POINT LA MEILLEURE
DOCTRINE.

supérieurs à Varron et plus près que lui de
vérité, celui-ci n'ayant

la

pu étendre la théologie naturelle au-delà du monde ou de l'âme du monde, tandis que, suivant les autres, il y a au-dessus de toute âme un Dieu qui a
créé non-seulement
le

Nous arrivons à une question qui réclame plus que les précédentes toute l'application
de notre
relle, et

monde

visible, appelé

esprit.

Il

s'agit

de

la

théologie natuaffaire ici à des

ordinairement le toutes les âmes,

ciel et la terre,

mais encore
,

et

qui rend heureuses les
et

nous n'avons point
la

âmes raisonnables

intellectuelles

telles

adversaires ordinaires; car
appelle de ce

théologie qu'on à démêler,
ni

que l'âme humaine, en
sonne n'ignore,
ces
si

les faisant participer

nom

n'a rien

de sa lumière immuable

et incorporelle.

Per-

avec avec

théologie fabuleuse des théâtres, ni la théologie civile, l'une qui célèbre les crimes des dieux, l'autre qui dévoile les désirs
la

peu qu'il ait ouï parler de questions, que les philosophes dont je

parle sont les platoniciens, ainsi appelés de

encore plus criminels de ces dieux ou plutôt de ces démons pleins de malice. Nos adversaires actuels, ce sont les philosophes, c'est-à-

leur maître Platon. Je vais donc parler de

Platon

;

les points essentiels

mais avant de toucher rapidement du sujet, je dirai un mot

dire ceux qui font profession d'aimer la sagesse. Or,
si la

de ses devanciers.

sagesse est Dieu

même. Créal'attestent la

teur de toutes choses,
est celui

comme

CHAPITRE
DES

II.

sainte Ecriture et la vérité, le vrai philosophe

qui aime Dieu. Toutefois, comme il faut bien distinguer entre le nom et la chose, car quiconque s'appelle philosophe n'est pas

DEUX

ÉCOLES

PHILOSOPHIQUES

,

l'ÉCOLE

ITALIQUE ET l'ÉCOLE IONIENNE, ET DE LEURS

CHEFS.
Si l'on consulte les monuments de la langue grecque, qui passe pour la plus belle de toutes les langues des gentils, on trouve deux écoles de philosophie, l'une appelée italique, de cette

amoureux pour
je choisirai,
la doctrine

cela de la véritable sagesse,

parmi ceux dont j'ai par leurs écrits, les plus dignes d'être discutés. Je n'ai pas entrepris, en etîét, de réfuter ici toutes les vaines opinions de tous
les philosophes, mais seulement les systèmes qui ont trait à la théologie, c'est-à-dire à la et encore, parmi ces science de la Divinité systèmes, je ne m'attacherai qu'à ceux des
;

pu connaître

partie de l'Ilalio

connue sous

le

nom

de grande

Grèce, l'autre ionique, du pays qu'on appelle encore aujourd'hui la Grèce. Le chef de l'école
italique fut Pytbagore de

Samos,de

quivieiit,

philosophes qui, reconnaissant l'existence de Dieu et sa providence, n'estiment pas néanmoins que le culte d'un Dieu unique et immuable suffise pour obtenir une vie heureuse
après la mort, et croient qu'il faut en servir plusieurs, qui tous cependant ont été créés
par un seul. Ces philosophes sont déjà très-

de philosophie. Avant dit-on, le appelait sages ceux qui paraissaient lui on pratiquer un genre de vie supérieur à celui

nom même

du vulgaire; mais Pylhagore, interrogé sur
sa profession, répondit qu'il était philosophe,
c'est-à-dire

ami de

la sagesse,

estimant que

faire profession d'être sage, c'était

une arrode

gance extrême. Thaïes de Milet

fat le chef

TJVRE Vin.
la secte

THÉOLOGIE NATURELLE.
Diogène, admit aussi que

1S7

ionique.

On

le

compte parmi
si\

les sept

sages, tandis

que

les

autres ne se distin-

guèrent que par leur manière de \ivre et par quelques préceptes de morale. Thaïes s'illustra par l'élude de la nature des clioses, et, afin de propager ses recherches, il les écrivit. Ce qui le fit surtout admirer, c'est qu'ayant saisi les
lois

l'air est la matière forment toutes choses, l'air lui-même étant animé par une raison divine, sans la-

se

quelle rien n'en pourrait sortir. Anaxagore

eut pour successeur son disciple Arcliélaus,
lequel soutint, à son exemple, que les éléments
contitutifs de l'univers sont des particules ho-

de l'astronomie,

il

put prédire

les éclipses

mogènes d'où proviennent tous
ticuliers par l'action

du soleil et aussi celles de la lune. Il crut néanmoins que l'eau était le principe de toutes choses, des éléments du monde, du monde lui-même et de tout ce qui s'y produit, sans
qu'aucune intelligence divine préside à ce grand ouvrage, qui paraît si admirable à quiconque observe l'univers '. Après Thaïes vint Anaximandre-,son disciple, qui se forma une autre idée de la nature des choses. Au lieu de faire venir toutes choses d'un seul principe, tel que l'humide de Thaïes, il pensa que chaque chose naît de principes propres. Et ces principes, il en admet une quantité infinie, d'où résultent des mondes innombrables et tout ce qui se produit en chacun d'eux; ces mondes se dissolvent et renaissent pour se maintenir pendant une certaine durée, et il n'est pas non plus nécessaire qu'aucune intelligence divine prenne part à ce travail des choses. Anaximandre eut pour disciple et successeur Anaximène, qui ramena toutes les
causes des êtres à

les êtres pard'une intelligence partout présente, qui, unissant et séparant les corps

veux dire ces particules est le phénomènes naturels. On assure qu'Archélaùs eut pour disciple Soéternels, je
,

principe de tous les

crate', qui fut le maître de Platon, et c'est

pourquoi je suis rapidement remonté jusqu'à
ces antiques origines.

CHAPITRE

III.

DE LA PHILOSOPHIE DE SOCRATE.

la

premier qui ait ramené toute la réforme et la discipline des mœurs-; car avant lui les philosophes
Socrate est
le

philosophie à

ta

s'appliquaient par-dessus tout à la physique, c'est-à-dire à l'étude des phénomènes de la

nature.

Est-ce le
et

dégoût de ces recherches
le

obscures

incertaines qui

conduisit à

tourner son esprit vers une étude plus accessible, plus assurée, et qui est même nécessaire
les efforts et

un

seul principe,

l'air. Il

ne contestait
dieux
c'est
;

ni ne dissimulait l'existence des
l'air,

mais, loin de croire qu'ils ont créé
l'air qu'il les faisait naître.

au bonheur de la vie, ce grand objet de tous de toutes les veilles des philosophes? Ou bien, comme le supposent des
plus favorables, Socrate
voulait-il arracher les

de

Telle ne
disciple

interprètes encore

fut point

la

doctrine d'Anaxagore,
;

âmes aux passions imles excitant à s'élever

d'Anaximène

comprit que lé principe de tous ces objets qui frappent nos yeux est dans un esprit divin. Il pensa qu'il existe une macomposée de particules homotière inlinie
il
,

pures de

la terre,

en

aux choses divines? c'est une question qu'il me semble impossible d'éclaircir complètement. Il voyait les philosophes tout occupés
de découvrir les causes premières, et, persuadé qu'elles dépendent de la volonté d'un Dieu supérieur et unique, il pensa que les

gènes,

tous les genres de leurs modes et de leurs espèces, mais tout cela par l'action de l'esprit divine Un autre disciple d'Anaximène,
et là sortent

que de

d'êtres, avec la diversité

âmes

purifiées peu-?ent seules les saisir
il

;

c'est

pourquoi
'Cette exposition du système de Thaïes est parfaitement conforme à celle d'Aristûte en sa MëUipftysiqxie^ livre l, eh. 3, ' Ici saint Augustm expose autrement qu'Anstote la suite et l'enchainement des systèmes de l'école ionique. Au premier livre de la Métaphysique^ Aristote réunit étroitement Tbaiès, Anaximèue et Diogène, comme ayant enseigné des systèmes analogues ; mais il ne parle pas d'Anaximaodre. Réparant cet oubli au livre xu, ch. 2, il rapproche ce philosophe, non de Thaïes et d'Anaximène, mais d'Anaxagore et de Démocrite, dont les théories physiques présentent en etfet une ressemblance notable avec celles d'Anaximandre. Comp.
Aristote, Phjx.

voulait que le premier soin

du

philosophe fût de purifier son

âme

par de

bonnes mœurs,

afin que l'esprit, affranchi des passions qui le courbent vers la terre, s'élevât par sa vigueur native vers les choses éter-

nelles, et pût

gence

cette

contempler avec la pure intellilumière spirituelle et immuable
les

Ausc, m,
I,

i.

Voyez


* '

les

aussi

causes de toutes

Hitter, JJUt.

natures créées ont

de lu philo-

sophie ancienne, tome
*

livre

m,

chap. 7.

trad, frauç.,

Voyez, sur Anaxagore, tome l, p. 273

les grands passages

et suiv.) et d'Aristote

de Platon [Phèdon, [Métuph., livre i,

Comp. Diogène Laërce, i, 14 Comp. Xénophon [Memor.j
xui, ch.
4.)

j

n, 19 et 23.

l,

3 et

4}

et Aristote

{Méiuph.j

ch. 3.)

liv. I, ch. 5, et livre

tris

LA CITÉ DE DIEU.
être stable et vivant
'.

un

Il

est

constant qu'il

suffisaient pas

poursuivit et cliàtia, avec
lectique merveilleuse et

une verve de diaune politesse pleine

perfection,

il

pour porter la philosophie à sa voyagea longtemps et dans les

pays

les

plus divers, partout où la

renommée

de sel, la sottise de ces ignorants qui prétendent savoir quelque chose; confessant, quant
à lui, son ignorance,

lui promettait

même
sait

ou dissimulant sa science, sur ces questions morales où il paraisinimitiés et ces accusations calomle firent

avoir appliqué toute la force de son esprit.
là ces

quelque science à recueillir. C'est ainsi <iu'il apprit en Egypte toutes les grandes choses qu'on y enseignait; il se dirigea ensuite vers les contrées de l'Italie où les pythagoriciens étaient en honneur ', et là, dans
le

De

commerce des maîtres

les plus

éminents,

il

nieuses qui
cette

condamner

à mort. Mais

s'appropria aisément toute la philosophie de
l'école italique. Et

même

Athènes, qui l'avait publiquement

comme

il

avait
il

déclaré criminel, le réhabilita depuis par
deuil public, et l'indignation
si

un

un attachement

singulier,

le

pour Socrate mit en scène

loin contre ses accusateurs,

du peuple alla que l'un d'eux
volontaire et

dans presque tous ses dialogues, unissant ce
qu'il avait a])pris d'autres philosophes, et

même

fut

mis en pièces par

la

multitude, et l'autre

ce qu'il avait trouvé par les plus puissants
efforts

obligé de se résoudre à

un

exil

de sa proi)re intelligence, aux grâces
si

perpétuel, pour éviter le

même
sa

traitement
et

^

de

la

conversation de Socrate et à ses entretiens
l'étude de la

Egalement admirable par

vie

par sa
sec-

familiers sur la morale. Or,
lation, ce qui fait

mort, Socrate laissa un grand

nombre de

sagesse consiste dans l'action et dans la spécu-

tateurs qui, s'appliquant à l'envi aux ques-

qu'on peut appeler l'une de
spéculative
,

tions de morale, disputèrent sur le souverain

ses parties, active et l'autre

la

bien

,

sans

lequel

l'homme ne peut

être

partie active se rapportant à la conduite de la
vie, c'est-à-dire lative à la

homme. Et comme l'opinion de Socrate ne se montrait pas très-clairement au milieu de ces discussions contradictoires, où il agite, soutient et renverse tous les systèmes, chaque
disciple y prit ce qui lui convenait et résolut à sa façon la question de la fin suprême, par

de

la

aux mœurs, et la partie spécurecherche des causes naturelles et vérité en soi, on peut dire que l'homme
la partie active, c'était

qui avait excellé dans
Socrate, et

que

celui qui s'était a[»pliqué de

préférence à
les

la partie

contemplative avec toutes
c'était
,

entendent ce qu'il faut posséder pour être heureux. Ainsi se formèrent, parmi les
ils

forces

de son génie,

Pythagore.
et

Platon réunit
sa perfection.
la la

ces deux parties

s'acquit

socratiques, plusieurs systèmes sur le souve-

ainsi la gloire d'avoir porté la philosophie à
Il la divisa en trois branches morale, qui regarde principalement l'action;
:

rain bien, avec

une opposition

si

incroyable
la

entre ces disciples d'un

même

maître, que les
volupté,

uns mirent

le

souverain bien dans

physique, dont l'objet est

la

spéculation; la

comme comme

Aristippe, les autres dans la vertu,

logique enfin, qui distingue le vrai d'avec le
faux; or, bien que cette dernière science soit également nécessaire pour la spéculation et

Antisthène, et d'autres dans d'autres
trop long de rapporter.

finsj qu'il serait

pour

l'action, c'est à la spéculation toutefois

CHAPITRE

IV.

qu'il appartient plus spécialement d'étudier la

DE PLATON, PRINCIPAL DISCIPLE DE SOCRATE, ET DE SA DIVISION DE LA PHILOSOPHIE EN TROIS
PARTIES.

nature du vrai, par où l'on voit que la division de la philosophie en trois parties s'accorde
avec
la distinction

de

la science spéculative et
-.

de
les

la

science pratique

De savoir maintenant

Mais entre tous
celui qui à
l'éclat

disciides

de Socrate,

quels ont été les sentiments de Platon sur
de Platon, saint Augustin parait ici qui place le voyage de Platon en Egypte avant ses voyages en Sicile et en Italie. {De dot/m. Plut., init.) Diogène Laërce (livre m) et Olympiodore ViV de Platon, dans le Comment, sur le premier Alcibiade, publié par M. Crenzer) conduisent Platon en Sicile et le mettent en communication avec
'

bon

droit effaça tous les autres par

Des

dilTérents biographes

de

la gloire la [ilus

pure, ce fut Platon.

suivre de

préférence Apulée,

Né athénien, d'une

famille honorable, son merveilleux génie le mit de bonne heure au premier rang. Estimant toutefois que la doctrine de Socrate et ses propres recherches ne
*

(

les pythagoriciens
^

avant

On

chercherait

le voyage en Egypte. vainement dans les dialogues de Platon cette

SaîDt Augustin prête

à Socrate

la

théorie

platonicieDoe

des

troduite

division régulière de la philosophie en trois parties, qui n'a été inque plus tard, après Platon et même après Arislote. Il
écrits
et à l'aide

idées, bien qu'elle ne fût contenue qu'en

germe dans son enseigne-

ment.
'

Comp. Diogèue

Laërce, u,

5.

semble que saint Augustin n'ait pas sous les yeux les que sur la foi de ses disciples vrages de seconde main.
et ne juge sa doctrine

de Platon d'ou-

FJVRE

VllI.

THÉOLOGIE NATURELLE.
qu'il

im
soit

chacun de ces trois objets, c'est-à-dire où il a mis la fln de toutes les actions, la cause de
lumière de toutes les intelligences, ce serait une question longue à discuter et qu'il ne serait pas convenable de
tous les êtres et
la

n'en est aucun qui

plus près de
pla-

nous que Platon. Qu'elle cède donc aux
les

toniciens cette théologie fabuleuse qui repaît

tranciier légèrement.

Comme

il

affecte cons-

tamment de

suivre la méthode de Socrate,
le-

âmes des impies des crimes de leurs dieux où les démons impurs se donnant pour des dieux afin de mieux séduire les peuples asI

qu'elle leur cède aussi celte théologie civile
,

interlocuteur ordinaire de ses dialogues,

servis

aux voluptés de

la terre,

ont voulu conculte, et trou-

quel avait coutume,
sa science

comme on sait,
il

de cacher

sacrer l'erreur, faire de la représentation de

ou

ses opinions,

n'est pas aisé

de

leurs crimes

une cérémonie du

découvrir ce que Platon lui-même pensait sur un grand nombre de points. Il nous faudra
pourtant citer quel(|ues passages de ses
celle des autres, tantôt se
écrits,

ver ainsi pour eux-mêmes, dans les spectateurs de ces jeux, le plus agréable des spectacles
:

théologie

impure où

ce

que

les

temples

où, exposant tour à tour sa propre pensée et
il

montre favorable
il

à la religion véritable, à celle (jui a notre foi
et

dont nous avons pris

la

défense, et tantôt

y paraît contraire, comme quand il s'agit, par exemple, de l'unité divine et de la pluralité des dieux, par rapport à la vie vérilablement heureuse qui doit commencer après la mort.

Au

surplus, ceux qui passent pour avoir le

plus fidèlement suivi ce philosophe, si supérieur à tous les autres parmi les gentils, et

peuvent avoir d'honnête est corrompu par son mélange avec les infamies du théâtre, et où ce que le théâtre a d'infâme est justifié par les abominations des temples Qu'elles cèdent encore à ces philosophes les explications de Varron qui a voulu rattacher le paganisme à la terre et au ciel, aux semences et aux opérations de la nature car, d'abord, les mystères du culte païen n'ont pas le sens qu'il veut leur donner, et par conséquent la vérité lui échappe en dépit de tous ses efforts de plus,
! ; ;

qui sont

le

mieux entrés dans

le

fond de sa

alors

même

qu'il aurait raison, l'âme raison-

pensée véritable, paraissent avoir de Dieu une si juste idée, que c'est en lui qu'ils placent la cause de toute existence, la raison de toute pensée et la fin de toute vie trois principes dont le premier appartient à la physique, le second à la logique, et le troisième à la mo:

nable ne devrait pas adorer comme son Dieu ce qui est au-dessous d'elle dans l'ordre de la
nature, ni préférer à
soi,

comme
Dieu

des divinités,
l'a

des êtres auxquels
faut en

le vrai

préférée.

11

dire autant
effet

consacra en
qu'il
|)rit

de ces écrits que Numa aux mystères sacrés ', mais
fu-

rale

;

et véritablement, si

l'homme a

été créé

soin d'ensevelir avec lui, et qui,
la

pour atteindre, à l'aide de ce qu'il y a de plus excellent en lui, ce qui surpasse tout en excellence, c'est-à-dire un seul vrai Dieu souverainement bon, sans lequel aucune nature n'a d'existence, aucune science de certitude, aucune action d'utilité, où faut-il donc avant tout le chercher, sinon où tous les êtres ont un fondement assuré où toutes les vérités deviennent certaines, et où se rectifient toutes
,

exhumés par

chanue d'un laboureur,
;

rent livrés aux flammes par le sénat

nos affections

?

CHAPITRE
IL

V.

FAUT DISCUTER DE PRÉFÉRENCE AVEC LES PLATONICIENS EN MATIÈRE DE THÉOLOGIE, LEURS OPINIONS ÉTANT MEILLEURES QUE CELLES DE
TOUS LES AUTRES PHILOSOPHES.
Si Platon a défini le sage celui qui imite le

pour traiter plus favorablement Numa, mettons au même rang celte lettre- où Alexandre de Macédoine, confiant à sa mère les secrets que lui avaient dévoilés un certain Léon, grandprêtre égyptien, lui faisait voir non-seulement que Picus, Faunus, Enée, Romulus, ou encore Hercule, Esculape, Liber, fils de Sémélé, les Tyndarides et autres mortels divinisés, mais encore les grands dieux, ceux dont Cicéron a l'air de parler dans les Tusculanes ^ sans les nommer, Jupiter, Junon, Saturne, Vulcain, Vesta et plusieurs autres dont Varron a fait les symboles des éléments et des parties du monde, on été des hommes, et rien de plus;
et

or, ce
*
-

prêtre égyptien

craignant,

lui aussi,

vrai Dieu, le connaît, l'aime et trouve la béatitude dans sa participation avec lui, à quoi

le livre précédent au ch. 33. Sur cette lettre évidemment apocryphe d'Alexandre le Grand, voyez Sainte-Croix, Examen critique des historiens d'Alexandre^

Voyez

bon discuter contre

les

philosophes?

il

estclair

2e édition, p. 292. ' Livre I, ch. 13.

160

LA CITÉ DE DIEU.
à être

que ces mystères ne vinssent
pria Alexandre de
jeter sa lettre

divulgués,

qui forment
Dieu,

recommander à sa mère de au feu. Que cette théologie
ont reconnu
la
le

le monde matériel. Et comment Créateur de l'ànie, serait-il un corps ? Qu'ils cèdent donc, je le répète, aux platoni-

donc, civile

et

fabuleuse, cède aux philosophes
vrai

ciens, tous ces philosophes, et je n'en excepte

platoniciens (]ui

Dieu

pas ceux qui, à

la

vérité, rougissent

de dire

comme
!

auteur de

nature,

comme

source

de la vérité, comme dispensateur de la béatitude et je ne parle pas seulement de la théologie païenne, mais que sont auprès de ces grands adorateurs d'un si grand Dieu tous les
philosophes
corps n'a
l'eau,

que Dieu est un corps, mais qui le font de même nature que nos âmes. Se peut-il qu'ils n'aient point vu dans l'âme humaine cette étrange
mutabilité, qu'on

ne peut attribuer à Dieu

sans crime

?

Mais, disent-ils, c'est le corps qui

donné

dont l'inlelligence asservie au à la nature que des principes
Thaïes qui attribue tout à
l'air, les

rend l'âme changeante, car de soi elle est immuable. Que ne disent-ils aussi que ce sont
les

corporels,

comme
à

corps extérieurs qui blessent

la

chair et

Anaximène

stoïciens au feu,
très-

qu'elle est invulnérable de soi ?

La

vérité est
;

Epicure aux atomes, c'est-à-dire à de
petits

corpuscules invisibles et impalpables, et tant d'autres qu'il esUnutile d'énumérer, qui ont cru que des corps, simples ou composés, mais api-ès tout des inanimés ou vivants
,

que rien ne peut altérer l'immuable d'où il suit que ce qui peut être altéré par un corps n'est pas véritablement immuable.

CHAPITRE

VI.

étaient la cause et le principe des corps Quelques-uns, en effet, ont pensé que choses. des choses vivantes pouvaient provenir de
,

SENTIMENTS DES PLATONICIENS TOUCHANT

LA PHYSIQUE.
Ces philosophes, si justement supérieurs aux autres eu gloire et en renommée, ont compris que nul corps n'est Dieu, et c'est pourquoi ils ont cherché Dieu au-dessus de tous les corps. Ils ont également compris que tout ce qui est muable n'est pas le Dieu suprême, et c'est pourquoi ils ont cherché le Dieu suprême au-dessus de toute âme et de tout esprit sujet au changement. Ils ont comjiris enfin qu'en tout être muable, la forme qui
le fait

choses sans vie
curiens
;

:

c'est le

sentiment des Epivi-

d'autres ont

admis que choses

vantes et choses sans vie proviennent d'un mais ce sont toujours des corps vivant qui proviennent d'un corps car pour les stoï; ;

ciens

,

c'est

le

feu

,

c'est-à-dire

un corps

,

un

des quatre éléments qui constituent l'univers visible, qui est vivant, intelligent, auteur du monde et de tous les êtres, en un mot, qui

Voilà donc les plus hautes pensées où aient pu s'élever ces philosophes et tous ceux qui ont cherché la vérité d'un cœur assiégé par les chimères des sens. Et cependant
est Dieu.

ce qu'il est, quels

ture et ses modes, ne peut venir

qui est en vérité,

que soient sa naque de Celui parce qu'il est immuablele

manière, ils avaient en eux, d'une certaine objets que leurs sens ne pouvaient saisir; des d'eux-mêmes ils se représentaient au dedans les choses qu'ils avaient vues au dehors, alors même qu'ils ne les voyaient plus par les
yeux,

ment.

Si

donc vous considérez tour à tour

corps du

monde

entier avec ses figures, ses

qualités, ses

mouvements

réguliers et ses éléle

ments qui embrassent dans leur harmonie
ciel, la terre et tous les êtres

corporels, puis

mais seulement par

la pensée. Or, ce

qu'on voit de la sorte n'est plus un corps, mais son image, et ce qui perçoit dans l'âme
cette

l'àme en général, tant celle qui maintiennes parties du corps et le nourrit, comme dans les
arbres,

que

celles

qui donnent en outre

le

image

n'est ni

un

corps ni une image

;

sentiment,

comme

dans
et

les
la

animaux,
pensée,

et celle

enfin, le principe qui juge cette

image comme

qui ajoute au sentiment

comme

étant belle
à l'objet

ou

laide, est sans

doute supérieur

dans

les

hommes,

celle enfin qui n'a pas

de son jugement. Ce principe, c'est l'intelligence de l'homme, c'est l'âme raisonnable et certes il n'a rien de corporel, puisque déjà l'image (lu'il perçoit et qu'il juge
;

besoin de la faculté nutritive et se borne à

maintenir, sentir et penser,

comme

chez

les

anges, rien de tout cela, corps ou âme, ne peut tenir l'être que de Celui qui est; car, en
lu
i ,

n'est pas

un

corps. L'àine n'est
ni

ni eau, ni air, ni feu,

donc ni terre, en général auéléments

être n'est pas
s'il

une chose, et vivre, une autre,
;

comme
de

pouvait être sans être vivant

et et

cun de

ces quatre corps

nommés

même,

la vie

en

lui n'est pas

une chose

LIVRE
la

Vlll.

THÉOLOCIE NATURRi.l.E.
dit assez

[(il

pensée une autre,

comme
et le

s'il

et vivre sans penser, et enfin la

pouvait vivre pensée en lui
autre,

sur cette partie de

la

philosophie

qu'ils appellent physique, c'est-à-dire relative

-n'est pas

une chose

bonheur une

à la nature.

comme
reux
;

s'il

pouvait penser et ne pas être heului, vivre, [tenser, être

mais, pour

reux, c'est

simplement

être. Or,

heuayant compris
tien-

CHAPITRE VIL
COMBIEN LES PLATOMCIENS SONT SUPÉRIEURS DANS LA LOGIQUE AU RESTE DES PHILOSOPHES.

cette immutabilité etcettesimplicité parfaites,
les Platoniciens ont

vu que toutes choses

nent l'être de Dieu, et que Dieu ne le lient d'aucun. Tout ce qui est, en effet, est corps

Quant

à la logique

ou philosophie ration-

ou âme,
déplus,

et
la

il

vaut mieux être

âme que

corps

;

forme du corps

est sensible, celle
ils

de

l'âme
la

est intelligible;

d'où

ont conclu que

pensée de comparer aux Platoniciens ceux qui placent le critérium de la vérité dans les sens, et mesurent toutes nos connaissances avec cette règle inexacte et tromnelle, loin
la

de moi

forme

intelligible est supérieure à la
Il

forme

peuse

!

tels

sont les Epicuriens et plusieurs
il

sensible.

faut entendre par sensible ce qui

autres philosophes, parmi lesquels

faut

com-

peut être saisi

par la vue et le tact corporel,

prendre

les

Stoïciens

,

qui ont

fait

venir des

par intelligible ce qui peut être atteint par le regard de l'âme. La beauté corporelle, en
effet, soit

sens les principes de cette dialectique où ils exercent avec tant d'ardeu r la sou plesse de leur
esprit.

qu'elle consiste dans l'état extérieur

C'est à cette

source qu'ils ramènent

d'un corps, dans sa figure, par exemple, soit dans son mouvement, comme cela se rencontre en musique, a pour véritable juge l'esprit. Or, cela serait impossible s'il n'y avait point dans l'esprit une forme supérieure, indépendante de la grandeur, de la masse, du bruit des sons, de l'espace et du temps. Admettez

leurs concepts généraux,

jwotat, qui servent de base aux définitions; c'est de là, en un mot, qu'ils tirent la suite et le développement de toute leur méthode d'apprendre et d'en-

seigner'. J'admire,

en vérité,

comment

ils

peuvent soutenir en

maintenant que
ble,

cette
tel

forme ne

soit i)as

comment
tel

homme

jugerait-il
le

muamieux

temps leur principe que les sages seuls sont beaux ^, et jeteur demanderais volontiers quel est le sens qui
leur a fait apercevoir cette beauté, et avec q uels yeux ils ont vu la forme et la splendeur de la
sagesse. C'est
ici

même

que

autre des choses sensibles,

plus vif

d'esprit

mieux que le plus lent, le savant mieux que l'ignorant, l'homme exercé mieux que l'inculte, la même personne une fois cultivée mieux qu'avant de l'être ? Or, ce qui est susceptible de plus et de moins est muable
;

dilection ont parfaitement distingué ce
l'esprit conçoit

que nos philosophes de préque

de ce qu'atteignent les sens, ne retranchant rien à ceux-ci de leur domaine
légitime, n'y ajoutant rien et déclarant nette-

d'où ces savants et pénétrants philosophes, qui avaient fort approfondi ces matières, ont conclu avec raison que la forme première ne
se rencontrer dans des êtres convaincus de mutabilité. Voyant donc que le corps et l'âme ont des formes plus ou moins

ment que
qui nous

cette

lumière de nos intelligences
c'est
'.

fait

comprendre toutes choses,

Dieu

même

qui a tout créé

pouvait

CHAPITRE

VIII.

belleset excellentes, et que,

s'ils

n'avaient point

EN MATIÈRE DE PHILOSOPHIE MORALE LES PLATONICIENS ONT ENCORE LE PREMIER RANG.

de forme, ils n'auraient point d'être, ils ont compris qu'ily a un être où se trouve la forme première et immuable, laquelle à ce titre n'est comparable avec aucune autre par
;

Reste la morale ou, pour parler
Grecs, l'éthique*,

comme

les

l'on

cherche

le

souverain

bien, c'est-à-dire l'objet auquel
*

nous rappor-

suite,

que

là est le

n'est fait par rien et
ainsi

principe des choses, qui par qui tout est fait. Et c'est

que ce qui
l'a

même
que
les

est connu de Dieu, Dieu luimanifesté à ces philosophes, depuis profondeurs invisibles de son essence,
et sa divinité éternelle,

Malgré quelques témoignages contraires et considérables, il pabien en effet que la logique des Stoïciens était sensualiste, d'un sensualisme toutefois beaucoup moins grossier que celui des EpicuAcadémiques^ il, 7; et Diogène Laërce, riens. Voyez Cicéron,
rait

51-&4.
' C'était un des célèbres paradoxes de l'école stoïcienne. Voyez Cicéron, pfo Miii\, cap. 29. ' Voyez le TunéP. et surtout la Bépublk/ue (livres vl et vu), où

sa vertu créatrice

sont

devenues
Rom.
I,

visibles par ses

ouvrages

'.

J'en ai

Dieu
*

est

conçu

comme

la

Raison éternelle, soleil du
â'^tOoi.

monde

intelli-

gible et foyer des intelligences.
19, 20.
'll(?(/.«,

science des

mœurs,

S.

AuG.

Tome

Xlll.

u

,

162
Ions toutes nos actions, celui

LA CITE
que nous
dési-

l)K

niEU.

site-t-il

rons pour lui-même et non en vue de quelque autre chose, de sorte qu'en le possédant il

ne nous nian(|ucplus rien pour être heureux. C'est encore ce qu'on nomme la fin, parce que nous voulons tout le reste en vue de notre bien, et ne voulons pas le bien pour autre chose que
lui.

point à dire que philosopher, c'est aimer Dieu, dont la nature est incorporelle d'oii il suit que l'ami de la sagesse, c'est-à-dire le philosophe, ne devient heureux que lors;

t|u'il

commence

de jouir de Dieu.

En

effet,

bien que l'on ne soit pas nécessairement heusieurs sont

Or, ce bien

(|ui

produit

la béatitude, les

reux pour jouir de ce qu'on aime, car plumalheureux d'aimer ce qui ne doit
pas être aimé, et plus

du corps, les autres de l'esprit, d'autres de tous deux ensemble. Les philosophes, en effet, voyant que l'homme est composé de corps et d'esprit, ont pensé que l'un ou l'autre ou tous deux ensemble pouvaient conslituer son bien, je veux dire ce bien final, source du bonheur, dernier terme
uns
l'ont fait venir

jouir, personne toutefois n'est

malheureux encore d'en heureux qu'au-

tant qu'il jouit de ce qu'il aime. Ainsi donc,

ceux-là

mêmes

qui aiment ce qui ne doit

pas être aimé, ne se croient pas heureux par

de toutes

les actions,

et

qui ne laisse rien à

désirer au-delà de soi. C'est pourquoi ceux qui ont ajouté une troisième espèce de biens qu'on

Qui donc malheureux pour ne pas réputer heureux celui (jui aime le souverain bien et jouit de ce qu'il aime Or, Platon déclare (jue
l'amour, mais par la jouissance.
serait assez
!

le vrai et

souverain bien,

c'est Dieu, et voilà

appelle extérieurs,

comme l'honneur,

la gloire,

pourquoi
celui qui
félicité,

les richesses, et autres

semblables, ne les ont

point regardés
final,

mais en vue d'une autre fin, qui sont bonnes pour les bons et mauvaises pour les méchants. Mais, quoi qu'il en soit, ceux qui ont fait dépendre
bien de l'homme, soit du corps, soit de l'esprit, soit de tous deux, n'ont pas cru qu'il fallût
le

comme faisant partie du bien comme de ces choses qu'on désire

il veut que aime Dieu, car le philosophe tend à la et celui qui aime Dieu est heureux en

le vrai philosophe soit

jouissant de Dieu'.

CHAPITRE

IX.

DE LA PHILOSOPHIE QUI A LE PLUS APPROCHÉ DE LA VÉRITÉ CHRÉTIENNE.
Ainsi donc tous les philosophes, quels qu'ils

chercher ailleurs que dans l'homme même. Les premiers le font dépendre de la partie la moins noble de l'homme, les seconds, de la partie la plus noble, les autres, de l'homme
le

l'homme que
trois points

tout entier; mais dans tous les cas, c'est de le bien dépend. Au surplus, ces

de vue n'ont pas donné lieu à trois systèmes seulement, mais à un beaucoup plus grand nombre, parce que chacun s'est formé une opinion différente sur le bien du corps
sur
le

bien de

l'esprit,

sur

le

bien de l'un et

l'autre réunis.

Que

tous cèdent donc à ces phi-

eu ces sentiments touchant le Dieu suprême et véritable, et qui ont reconnu en lui l'auteur de toutes les choses créées, la lumière de toutes les connaissances et la fin de toutes les actions, c'est-à-dire le principe de la nature, la vérité de la doctrine et la félicité de la vie, ces philosophes qu'on appellera platoniciens ou d'un autre nom, soit qu'on n'attribue de tels sentiments qu'aux chefs de l'école Ionique, à Platon par exemple et à ceux qui l'ont bien entendu, soit qu'on
soient, qui ont

fait consister le bonheur de l'homme, non à jouir du corps ou de l'esprit, mais à jouir de Dieu, et non pas à en jouir comme l'esprit jouit du corps ou de soi-même, ou comme un ami jouit d'un ami, mais comme

losophes qui ont

en

fasse

également honneur à

l'école Italique,

à cause de Pythagore, des Pythagoriciens, et peul-êlre aussi de quelques autres philoso-

phes de

la

même

famille, soit enfin qu'on

veuille les étendre aux sages et aux philoso-

l'œil jouit

de

la

lumière.

11

faudrait insister

comparaison
leurs,
s'il

peut-être pour montrer mais j'aime
;

la justesse de cette

mieux

le faire ail-

mesure de Présentement il me suffit de rapmes forces. peler que le souverain bien pour Platon, c'est
plaît à Dieu, et selon la

phes des autres nations, Libyens atlantjques% Egyptiens, Indiens, Perses, Chaldéens, Scythes, Gaulois, Espagnols et à d'autres encore, ces philosophes, dis-je, nous les préférons à tous
les autres et

nous confessons

qu'ils ont ap-

proché de plus près de notre croyance.
' Voyez, parmi les dialogues de Platon, le Phèdre, le Phédon, le Philèbe et la Républi'/ue (livres vi, vn et ï). ' Sur les Libyens atlantiques et sur Atlas, leur roi fabuleux, voyez Diodore, livre m, ch. 20.

de vivre selon la vertu, ce qui n'est possible qu'à celui qui connaît Dieu et qui l'imite; et voilà l'unique source du bonheur. Aussi n'hé-

LIVRE

VIII,

THÉOLOGIE NATURELLE.
« pèdes gner ici et
les

I6:j

CHAPITRE X.
LA FOI

de serpents'

».

L'Apôlre veut desiet les

bon CtinÉTlEN EST FORT AU-DESSUS DE TOUTE LA SCIENCE DES PHILOSOPHES.
d'i'N

Romains,
fait

les

Grecs

Egyptiens,
;

Un
le

clirélieii

qui s'est

uniquement appliqué

mais nous aurons affaire à eux dans la suite de cet ouvrage. Bornons-nous à dire encore une fols
gloire de leur sagesse
([ue

qui se sont

à la lecture des saints livres, ignore peut-être

nonn des Platoniciens il ne sait pas qu'il y a eu parmi les Grecs deux écoles de philosophie, l'Ionienne et ritali(|ue mais il n'est
;
;

notre préférence est acquise à ces philosophes qui confessent avec nous un Dieu unique. Créateur de l'univers, non-seulement incorporel et à ce
titre

au-dessus de tous les

pas tellement sourd au bruit des choses humaines, qu'il n'ait ai)pris ([ue les philosophes
font profession d'aimer la sagesse

corps, mais incorruptible et

comme

tel

au-

dessus de toutes les âmes; en

un mot, notre

ou

même
du

principe, notre lumière et notre bien.

de la posséder.

Il

se défie pourtant de cette

Que

si

un

chrétien, étranger aux lettres
appris, et n'appelle pas tiatu-

philosophie qui s'enchaîne aux éléments

profanes, ne se sert pas en discutant de termes
qu'il n'a point
relie

monde au lieu de s'appuyer teur du monde, averti par
l'Apôtre qu'il

sur Dieu, Créace précepte de
:

avec

les Latins el

physique avec

les

Grecs

d'une oreille fidèle « Prenez garde de vous laisser abuser par la « philosophie et par de vains raisonnemenls M sur les éléments du monde' ». Mais, aûn de ne pas appliquer ces paroles à tous les philosophes, le chrétien écoute ce que l'Apôlre dit de quelques-uns « Ce qui peut être connu M de Dieu, ils l'ont connu clairement, Dieu « même le leur ayant fait connaître car depuis
écoute
:

celle partie

philosophie qui regarde la nature, rationnelle ou logique celle qui traite
la
la

de

de

connaissance de
celle

la vérité, est

morale enfin
à éviter,

ou éthique

il

question des mœurs,

des biens à poursuivre et des
est-ce à dire qu'il ignore

maux

que nous tenons du

vrai Dieu,

unique

nous

fait

être à son

;

révèle à nous et

la nature qui image, la science qui le nous révèle à nous-mêmes,

et parfait,

« la

création

du monde

les

i)rofondeursinvi-

« sibles
« «

de son essence sont devenues saisissables et visibles par ses ouvrages; et sa
l'Apôtre parle aux Athéniens,

la grâce enfln qui nous unit à lui pour nous rendre heureux? Voilà donc i)ourquoi nous préférons les Platoniciens au reste des philo-

vertu et sa divinité sont éternelles-». Et de

sophes

:

c'est

que ceux-ci ont vainement con-

même, quand
qu'il est
«

sumé

après avoir dit de Dieu cette grande parole

leur esprit cl leurs efforts pour découvrir les causes des êtres, la règle de la vérité
et celle

en

lui

donné à peu de comprendre « C'est que nous avons la vie, le mouvement
: ;

de

la vie,

au

lieu

que

les Platoniciens,

a et l'être »
« l'ont

il

poursuit

et

ajoute

:

«

Comme

ayant connu Dieu, ont trouvé par là même où est la cause de tous les êtres, la lumière

même dit quelques-uns
le

de vos sages ^».

Ici

encore

chrétien sait se garder des er-

car,

reurs où ces grands philosophes sont tombés; au même endroit où il est écrit que Dieu

leur a rendu saisissables et visibles par ses ou-

vrages ses invisibles profondeurs, il est dit aussi qu'ils n'ont pas rendu à Dieu le culte légitime,
les «
« «
«

parce qu'ils ont transporté à d'autres objets honneurs qui ne sont dus qu'à lui « Ils
:

ont connu Dieu, dit l'Apôtre, et

ne l'ont pas glorilié et adoré comme Dieu mais ils se sont perdus dans leurs chimériques pensées, et hiir cœur insensé s'est rempli de
ils
;

où l'on voit la vérité, la source où l'on s'abreuve du bonheur. Platoniciens ou philosophes d'une autre nation, s'il en est qui aient eu aussi de Dieu une telle idée, je dis qu'ils pensent comme nous. Pourquoi maintenant, dans la discussion qui va s'ouvrir, n'ai-je voulu avoir affaire qu'aux disci[)les de Platon? c'est que leurs écrits sont plus connus. En effet, les Grecs, dont la langue est la première parmi les gentils, ont partout répandu la
doctrine platonicienne, et les Latins, frappés de son excellence ou séduits par la renommée,
l'ont étudiée

de préférence à toute autre,

et

«
«

ténèbres.
fous, et

En
ils

se disant sages

ils

sont devenus

en

ont prostitué la gloire du Dieu

traduisant dans notre langue ont encore ajouté à son éclat et à sa popularité.
la
'

«

incorruptible à l'image de

l'homme corrupRom.
I,

« tible,
Coloss.

à des ligures d'oiseaux, de (juadruIl,

21-23.

'

8.

Rom.

I,

19, 20.

'

Ad.

ÏVII, 28.

.

i64

LA CITÉ DE DIEU.

CHAPITRE
COMMENT PLATON
A PU

XI.

«

ténèbres couvraient

la

surface de l'abiine, et
.

AUTANT APPROCHER DE LA

DOCTRINE CHRÉTIENNE.

Parmi ceux qui nous sont unis dans

la

grâce de Jésus-Christ, quelques-uns s'étonnent d'entendre attribuer à Platon ces idées

sur
cette

la

Divinité, qu'ils trouvent singulièreà la véritable religion. Aussi

ment conformes

ressemblance a-t-elle fait d'un chrétien que Platon, lors de son voyage en Egypte, avait entendu le prophète Jérémie ou lu les livres des Prophètes '. J'ai moi-même admis cette opinion dans quelques-uns de

croire à plus

sur les eaux » Or, Timée^ où il décrit la formation du monde, dit que Dieu a commencé son et ouvrage en unissant la terre avec le feu comme il est manifeste que le feu tient ici la place du ciel, celte opinion a quelque analo« Au comgie avec la parole de l'Ecriture « mencemeiit Dieu fit le ciel et la terre ». Platon ajoute que l'eau et l'air furent les deux
a l'esprit

de Dieu
le

était porté

Platon, dans

'

;

:



:

moyens de jonction qui
deux extrêmes,
«

servirent à unir les

la terre et le

feu

;

on a vu
les

uneinlerprétation de ce passage de l'Ecriture

Et

l'esprit

de Dieu

était porté

sur

eaux

».

mes ouvrages

^
;

mais une étude approfondie

Platon ne prenant pas garde au sens du
esprit

mot

de la chronologie démontre que la naissance de Platon est postérieure d'environ cent ans à l'époque où prophétisa Jérémie ' et Platon entre le ayant vécu quatre-vingt-un ans
; ,

de Dieu dans l'Ecriture, où

l'air est

moment

de sa mort et celui de
à soixante -dix Juifs
,

la

traduction
roi

souvent appelé esprit, semble avoir cru qu'il question dans ce passage des quatre éléments. Quant à cette doctrine de Platon, que le philosophe est celui qui aime Dieu, les
est

des Ecritures d'Egypte,

demandée par Ptolémée,
versés

saintes Ecritures ne respirent pas autre chose.

dans

Mais ce qui
ce qui

me fait

surtout pencher de ce côté,

il s'est écoulé environ la langue grecque soixante années *. Platon, par conséquent, n'a pu, pendant son voyage, ni voir Jérémie, mort depuis si longtemps, ni lire en cette lan-

me

déciderait presque à affirmer

que
il

Platon n'a pas été étranger aux livres saints,
c'est
la

réponse

faite

à

Moïse

,

quand

demande

à l'ange le

nom

de celui qui lui

gue grecque, où

il

excellait,

Ecritures qui n'était pas encore

une version des faite à moins
;

que, poussé par sa passion de savoir,

il

n'ait

connu

les livres

hébreux

comme

il

avait fait

les livres

égyptiens, à l'aide d'un interprète,
se les faisant traduire, ce

non sans doute en

qui n'appartient qu'à un roi puissant

comme

Ptolémée par les bienfaits et par la crainte, mais en mettant à profil la conversation de quelques Juifs pour comprendre autant que possible la doctrine contenue dans l'Ancien Testament. Ce qui favorise cette conjecture, c'est le début de la Genèse « Au commence« ment Dieu fit le ciel et la terre. Et la terre a était une masse confuse et informe et les
:

ordonne de délivrer le peuple hébreux captif en Egypte « Je suis Celui qui suis », dit la Bible, « et vous direz aux enfants d'Israël « Celui qui est m'a envoyé vers vous ^ ». Par oîi il faut entendre que les choses créées et changeantes sont comme si elles n'étaient pas, au jirix de Celui qui est véritablement, parce qu'il est immuable. Or, voilà ce que Platon a
: :

soutenu avec force, et ce qu'il s'est attaché soigneusement à inculquer à ses disciples. Je ne sais si on trouverait celte pensée dans

aucun monument antérieur
le
« «

à Platon, excepté

,

où il est écrit suis et vous leur direz voie vers vous »
livre
;

:

« Je suis
:

Celui qui

Celui qui est m'en-

*

Les auteurs dont veut parler saiat Augustla sont surtout
lib. vi),

:

Justin

[Orat, parmi, ad gentes), Origène [Contra Cels.^ d'Alexandrie [Strom.., lib, l, et Orat. exhort,

Clément ad gpnt.), Eusèbe \Prœpnr. evaiig., lib. u), saint Ambroise [Serm. 18 in Psalnu 118), Ces Pères croient que Platon a connu l'Ecriture sainte. L'opinion
contraire a été soutenue par Lactance [Inst. dio., livre iv, ch. 2). ^ Saint Augustin fait ici parlicnlièrernent allusion à son traité De
lib. ii, 43. Comp. les Rétractations, livre n. cb. i, o. 2. La chronique d'Eusèbe place les prophéties de Jérémie à la 37o et à la 38û olympiade, et la naissance de Platon à la 88^ olympiade, quatrième année. Il y a donc un intervalle de plus de

Platon dit à la vérité, dans un endroit du Timée, que Dieu, comle corps de l'univers de feu et de terre (voyez Bckker, 318) ; mais, à prendre l'ensemble du dialogue, il est indubitable que la première œuvre de Dieu, ce n'est pas le corps, mais
'

mrnra par composer

doct. christ.,
*

l'âme (Bekker, 340), ce qui achève de détruire la faible analogie indiquée par saint Augustin. Le Timée est cependant celui des dialogues de Platon que saint Augustin parait connaître le mieux. L'avait-il sous les yeux en écrivant la Cité de Dieu ? il est permis
d'en douter.
»

Exode,

III,

14.

170 ans.
*

lut

Platon mourut la première année de la 103e olympiade, et ce ne que pendant la 124e olympiade que Ptolémée Philadelphe fit
des Septante.

faire la version

I.IVP.E VIII.

THÉOLOGIE NATURELLE.
et la latine. Or,

105
il

CHAPITRE
LES

Xil.

maintenant

est

de

fait

que

TOUT EN AYANT UNE JUSTE VÉRITABLE , n'EN ONT PAS MOINS JUGÉ NÉCESSAIRE LE CULTE DE
PLATONICIENS,
DIEU IDÉE DU

tous ces philosophes et les autres de la
école, et Platon

même

UNIQUE ET

lui-même, ont cru

qu'il fallait

adorer plusieurs dieux.

PLUSIEURS DIVINITÉS.

CHAPITRE

XIII.

Mais ne déterminons pas de quelle façon
Platon a connu ces vérités, soit qu'il les ait puisées dans les livres de ceux qui l'ont précédé, soit que, comme dit l'Aiiôlre, « les sages
« «

DE l'opinion de PLATON TOUCBANT LES DIEUX, qu'il définit des Êtres essentiellement bons
ET amis de la vertu.

« «

connu avec évidence ce qui peut être connu de Dieu, Dieu lui-même le leur ayant rendu manifeste. Car depuis la création du
aient

Bien qu'il y

ait

entre les Platoniciens et

nous plusieurs autres dissentiments de grande conséquence, la discussion que j'ai soulevée

monde

« sa

les perfections invisibles de Dieu, vertu et sa divinité éternelles, sont deve-

nues saisissables et visibles jiar ses ouvra« ges ». Quoi qu'il en soit, je crois avoir assez prouvé que je n'ai pas choisi sans raison les IMatoniciens pour débattre avec eux celle question de théologie naturelle s'il faut servir un seul Dieu ou en servir plusieurs pour la félicité de l'autre vie. Je les ai choisis en effet, parce que l'excellence de leur doctrine sur un seul Dieu , Créateur du ciel et de la terre, leur a donné parmi les philosophes le rang le plus illustre et le plus glorieux or, celle su[iériorité a été dei)uis si bien reconnue que vainement Avistole, disciple de Platon, homme d'un esprit éminent, inférieur sans doute à Platon par l'éloquence, mais de beaucoup supérieur à tant d'autres, fonda la secte
«
,

médiocrement grave, et c'est pourquoi je leur pose cette question quels dieux faut-il adorer ? les bons ou les méchants ? ou
n'est pas
:

uns et les autres ? Nous avons sur ce point sentiment de Platon car il dit que tous les dieux sont bons et qu'il n'y a pas de dieux
les
le
;

:

méchants'; d'où
qu'il

il suit que c'est aux bons rendre hommage, puisque, s'ils n'étaient pas bons ils ne seraient pas dieux. Mais s'il en est ainsi (et comment penser autre-

faut

,

ment des dieux?), que devient
qu'il faut apaiser les
sacrifices,

;

cette opinion dieux méchants par des de peur qu'ils ne nous nuisent, et

invocjuer les bons afin qu'ils nous aident ?

En

effet, il

c'est

n'y a pas de dieux méchants, et aux bons seulement que doit être rendu

le culte qu'ils

appellent légitime. Je

demande

alors ce

qu'il

faut penser de ces dieux qui

péripatéticienne, ainsi

nommée

de l'habitude

qu'avait

d'enseigner en se promenant; vainement il attira, du vivant même de
Arislote

aiment les jeux scéniques au point de vouloir qu'on les mêle aux choses divines et aux cérémonies célébrées en leur honneur ? La
puissance de ces dieux prouve leur existence,
et leur

son maître, vers cette école dissidente un grand nombre de disciples séduits par l'éclat de sa

renommée

;

vainement

aussi,

après la
et

goût pour les jeux impurs atteste leur méchanceté. On sait assez ce que pense Platon
des représentations théâtrales, puisqu'il chasse les poètes de l'Etat ^, pour avoir composé des
fictions indignes

mort de Platon, Speusippe, son neveu,
Xénocrate, son
disci[)le

bien-aimé,

le

rempla-

cèrent à l'Académie et eurent

eux-mêmes des
d'Académi-

de

la

majesté et de la bonté

successeurs qui prirent
ciens

le

nom

; tout cela n'a pas empêché les meilleurs philosophes de notre temps qui ont voulu suivre Platon , de se faire appeler non pas

Péripaléliciens ni Académiciens, mais Platoniciens. Les |)lus célèbres entre les Grecs sont
Plotin,

donc penser de ces dieux qui sont ici en lutte avec Platon ? lui ne souffrant pas que les dieux soient déshonorés par des crimes imaginaires, ceux-ci ordonnant de représenter ces crimes en leur honneur.Eulin,
divines.
faut-il

Que

quand

ils

prescrivirent des jeux scéniques,

ils

Porphyre; joignez à ces platoniciens illustres l'africain Apulée ', également versé dans les deux langues, la grecque
et
Apulée, né à Madaure, dans la Numidie, alors province romaine, au second siècle de l'ère chrétienne. Ses ouvrages étant écrits en latin, saint Augustin, qui savait mal le grec, s'est souvent .idressé a Apulée pour connaître les doctrines de Platon.
'

Jamblique

firent éclater leur malice

en

même temps

que
'

leur impureté, soit en privant Latinius

de

son

fils,

soit

en

le

frappant lui-même pour

'

Voyez
Voyez Voyez

les

Lots

900
{

et seq.)

et

la

lîf-puhliqut'

(livre

li.

(lorissait

page 379).
" '

plus haut, livre

il,

ch. 14.

plus haut, livre iv, ch. 26,

ICC.

LA CITÉ DE DIEU.
les

leur avoir dcsoliéi, et ne lui rendant la santé qu'après qu'il eut exécute leur commandement. Et cependant, si méchants qu'ils soient, Platon

liomnies, puisqu'ils habitent plus haut. Et
effet, s'ils

en

partagent avec

les

dieux
,

le privi-

lège d'avoir

n'estime pas qu'on doive les craindre, et

il

de-

comme
sions.

les

un corps immortel ils ont, hommes, une àme sujette aux pas-

meure ferme dans son sentiment, qu'il faut bannir d'un Etat bien réglé tontes ces folies sacrilèges des prèlres, qui n'ont de cliarme pour les dieux impurs que par leur impureté

Pourquoi donc s'étonner, disent les que les démons se plaisent aux obscénités du théâtre et aux fictions des poêles,
Platoniciens,
puisqu'ils ont des passions

comme

les

hom-

même.
est

Or, ce

même Platon, comme je

l'ai

re-

marqué au second livre du présent ouvrage ', mis par Labéon au nombre des demi;

mes, au lieu d'en être exempts par leur nature comme les dieux ? D'où on peut conclure qu'en réprouvant et en interdisant les fictions
des poètes, ce n'est point aux dieux, qui sont

dieux

ce qui n'empêche pas

ser qu'il faut apaiser les dieux

Labéon de penméchants par

des sacrifices sanglants et des cérémonies analogues à leur caractère, et honorer les bons par
des jeux et des solennités riantes. D'où vient donc que le demi-dieu Platon persiste si for-

d'une nature excellente, que Platon a voulu ôter le plaisir des spectacles, mais aux dé-

mons.
Voilà cequ'ontrouvedansApuléedeMadaure,

qui a composé sur ce sujet un livre intitulé

:

tement

à priver,

non pas des demi-dieux, mais

Du

des dieux, des dieux bons par conséquent, de ces divertissements qu'il répute infâmes ? Au
surplus, ces dieux ont

y discute et y explique à quel ordre de divinités appartenait cet es; il

d'eu de Sacrale

prit familier, cet
tissait

ami bienveillant qui aver-

eux-mêmes

pris soin

Socrate, dit-on, de se désister de toutes

de réfuter Labéon, puisqu'ils ont montré à l'égard de Latinius, non-seulement leur humeur lascive et folâtre, mais leur impitoyable
cruauté.
cela,

les actions

qui ne devaient pas tourner à son
l'opi-

avantage. Après avoir examiné avec soin

nion de Platon touchant
et les

les

âmes sublimes

Que

les

Platoniciens nous expliquent

des dieux, les âmes inférieures des
clare nettement
et

hommes
11

eux qui soutiennent avec leur maître que tous les dieux sont bons, chastes, amis de
la vertu et des

âmes mitoyennes des démons,
prouve en
fort

dé-

hommes

l'impiété à en juger

quons

,

disent-ils.

sages, et qu'il y a de autrement? Nous l'expliEcoulons-les donc avec

cet esprit familier n'était

au long que point un dieu, mais
ainsi,

un démon.
Platon
a-t-il

Or,

s'il

est

comment
ôter, sinon

été assez hardi

pour

attention.

CHAPITRE XIV.
DES TROIS ESPÈCES d'aMES RAISONNABLES ADMISES PAR LES PLATONICIENS, CELLES DES DIEUX DANS LE CIEL, CELLES DES DÉMONS DANS
l'AIR ET

aux dieux, purs de toute humaine contagion, du moins aux démons, le plaisir des spectacles

eu bannissant

les poètes

de l'Etat?

n'est-il

pas clair qu'il a voulu

par

enseigner aux

CELLES DES HOMMES SUR LA TERRE.
Il y a suivant eux trois espèces d'animaux les doués d'une âme raisonnable, savoir hommes et les démons. Les dieux dieux, les
:

liommes, tout engagés qu'ils sont dans les misères d'un corps mortel, à mépriser les pommandements honteux des démons et à fuir ces impuretés pour se tourner vers la lu-

occupent
la

la

région

la

plusélevée, les
la

hommes
;

plus basse, les

démons
des

moyenne
l'air.

car

la

région des dieux,

c'est le ciel, celle

des

homcette

mes

la terre, celle

démons

A

différence dans la dignité de leur séjour ré-

mière sans tache de la vertu ? Point de milieu ou Platon s'est montré honnête en réprimant et en proscrivant les jeux du théâtre, ou les démons, en les demandant et les prescrivant, se sont montrés corrompus. Il faut donc dire qu'Apulée se trompe et que Socrate n'a pas eu un démon pour ami, ou bien que Platon se
:

pond
les

la

diversité de

leur nature. Les dieux

sont (dus excellents que les
;

hommes

et

que

démons avec respect, banni leurs jeux favoris de tout après avoir
contredit en traitant les
Etat bien réglé,
à féliciter

démons les hommes le sont moins que les démons et que les dieux. Ainsi donc, les démons étant au milieu, de même qu'il faut les estimer moins que les dieux, puisqu'ils
habitent plus bas,
'

ou bien enfin

qu'il n'y a pas

Socrate de l'amitié de son

démon

;

et

en cûel, Apulée lui-même en a été si honteux qu'il a intitulé son livre Du dieu de Socrate,
:

il

faut les estimer plus

que

tandis
si

Au

cbap. 14.

que pour rester fidèle à sa distinction soigneusement et si longuement établie

LIVRE
eiitre les

VIII.

THÉOLOGIE NATURELLE.

107

dieux et les démons,

il

aurait dii

vidence de donner à des êtres qui nous sont
très-inférieurs certains avantages corporels,

non Du dieu, mais Du démon de Sacrale. 11 a mieux aimé i)lacer celle distinction dans le corps de l'ouvrage que sur le titre. C'est ainsi (|ue, depuis le moment où la
l'inliUiler,

pour nous apprendre à cultiver, de préférence au corps, celle parlie de nous-mêmes qui fait
notre supériorilé, et à com|)ler pour rien au
prix de la vei'tu la perfection corporelle des

saine doctrine a brillé parmi les

hommes,

le

nom

des

démons
lu le

est

devenu presque univerpoint

sellement odieux, au
d'avoir

même

qu'avant

]jlaidoyer d'Apulée en faveur

des démons, quiconque aurait rencontre un
titre

démons. Et d'ailleurs, ne sommes-nous pas destinés, nous aussi, à l'immortalité du corps, non pour subir, comme les démons, une éternité de peines, mais pour recevoir la récomjiense

comme

celui-ci

:

Dti

démon de

Socrate,

d'une vie pure

?

n'aurait pu croire

que l'auteur

fût dans son

bon

sens. Aussi bien, qu'est-ce qu'Apulée a
si

trouvé à louer dans les démons,
subtilité et la

ce n'est la
et la

vigueur de leur corps
?

hau-

Quant ta l'élévation de leur séjour, s'imaginer que les démons valent mieux que nous parce qu'ils habitent l'air et nous la terre, cela est parfaitement ridicule. Car à ce titre nous
serions au-dessous de tous les oiseaux. Mais,
disent-ils, les oiseaux s'abattent

teur de leur séjour

Quand

il

vient à parler

de leurs
bien,
il

mœurs en
en
dit

général, loin d'en dire

du

beaucoup de mal; de sorte qu'après avoir lu sou livre, on ne s'étonne plus que les démons aient voulu placer les turpitudes du théâtre parmi les choses divines, qu'ils prennent plaisir aux spectacles des
crimes des dieux, voulant eux-mêmes passer pour des dieux; enfin que les obscénités dont

pour

se reposer

sur la terre ou se repaitre, ce que ne font
Je leur
les

pas les

démons

'.

demande

alors

s'ils

veulent estimer

oiseaux supérieurs aux
titre
?

si celte opinion est extravagante, l'élément supérieur qu'habitent

hommes, au même démons aux oiseaux
démons ne
,

qu'ils ])réfèrent les

Que

les

leur

donne donc aucun

droit à

on amuse

le

public et

les

atrocités

dont on

l'épouvante, soient en parfaite harmonie avec leurs passions.

nos hommages. De même, en effet, que les oiseaux habitants de l'air, ne sont pas pour
cela au-dessus de nous, habitants de la terre,

CHAPITRE XV.
LES DÉMONS NE SONT VRAIMENT SUPÉRIEURS AUX

HOMMES, NI PAR LEUR CORPS AÉRIEN, NI PAU LA RÉGION PLUS ÉLEVÉE OU ILS FONT LEUR
SÉJOUR.

mais nous sont soumis au contraire à cause de l'excellence de l'âme raisonnable qui est en nous, ainsi les démons, malgré leur corps aérien, ne doivent pas êlre estimés plus excellents

que nous, sous prétexte que

l'air est

supérieur à la terre; mais ils sont au contraire au-dessous des hommes, parce qu'il n'y a
point de comparaison entre
ils

A

Dieu ne plaise donc qu'une âme vraiment

le

désespoir où

pieuse se croie inférieure aux
qu'ils ont
il

démons parce
!

sont

condanmés

et l'espérance des justes.

un corps plus

parfait

A ce compte,
un

L'ordre
établit

même
dans
les

et la

proportion que Platon

faudrait qu'elle mît au-dessus de soi

quatre

éléments,

lorsqu'il

grand nombre de bêtes qui nous surpassent par la subtilité de leurs sens, l'aisance et la rapidité de leurs mouvements et la longévité de leur corps robuste Quel homme a la vue
1

place entre le plus mobile de tous, le feu, et

plus immobile, la terre, les deux éléments de l'air et de l'eau comme termes moyens % en sorte qu'autant l'air est au-dessus de l'eau
le

perçante des aigles et des vautours, l'odorat subtil des chiens, l'agilité des lièvres, des
cerfs,

et le feu

au-dessus de

l'air,

autant l'eau est

au-dessus de la terre, cet ordre, dis-je, nous

de tous

les
?

oiseaux, la force

du

lion et

de l'éléphant

Vivons-nous aussi longtemps
qui passent
la vieillesse

que

les serpents,

même

pour

ra-

jeunir et quitter

dont
la

ils

avec la tunique se dépouillent? Mais, de même que

raison et l'intelligence nous élèvent audessus de tous ces animaux, la pureté et l'honnêteté

apprend a ne |)oint mesurer la valeur des êtres animés selon la hiéraichie des éléments. Apulée lui-même, aussi bien que les autres platoniciens, appelle l'homme un animal terrestre et cependant cet animal est plus excellent que tous les animaux aquatiques, bien
;

de

notre

vie

doivent
Il

nous mettre
l.

*
'

au-dessus des démons.

Voyez Apulée, De deo Socratis, page 46, Voyez le Timée, Ed. Beliker, 32, B, C;
p. 121.

47.
Irad.

de M.

Coubin,

a [du à la divine Pro-

.\li,

,

108

F.A

CITÉ DE DIEU.
sonnable, ce n'est pas être au-dessus de nous, puisque nous sommes aussi doués de raison;

que Platon place l'eau au-dessus de la terre. quand il s'agit de la valeur des âmes, ne la mesurons pas selon l'ordre appaAinsi donc,

rent des corps, et sachons qu'il peut se faire

qu'une âme plus parfaite anime un corps plus
grossier, cl

une âme moins

parfaite

un

cori>s

supérieur.

CHAPITRE

XVI.

SENTIMENT DU PLATONICIEN APULÉE TOUCHANT LES

MOEURS ET LES ACTIONS DES DÉMONS.

bon posséder une vie éternelle, si ce une vie heureuse? car mieux vaut une félicité temporelle qu'une éternité misérable; être sujets aux passions, c'est un triste privilège que nous possédons comme eux et qui est un effet de notre misère. Enfin, comment un corps aérien serait-il une qualité d'un grand prix, quand il est certain que toute âme, quelle que soit sa nature, est de soi suà (juoi
n'est

point

périeure à tout corps
le culte

;

et

dès lors,

comment

Le même platonicien, parlant des mœurs des démons, dit qu'ils sont agités des mêmes passions que les hommes, que les injures les irritent, que les hommages et les offrandes les apaisent, qu'ils aiment les honneurs, qu'ils prennent plaisir à la variété des rites sacrés, et que la moindre négligence à cet égard leur cause un sensible déplaisir. C'est d'eux que relèvent, à ce qu'il nous assure, les prédictions des augures,

divin,

hommage

de l'âme, serait-il

dû à ce qui estau-dessous
les qualités
il

d'elle? Que si, parmi qu'Apulée attribue aux démons,
la sagesse et la félicité,

comptait

la vertu,

s'ildisaitque ces avantages leur sont

communs

avec les dieux et qu'ils les possèdent éternellement, je verrais là quelque chose de grand

aruspices, devins, les préil

sages des songes, à quoi

ajoute les miracles

de

la

magie. Puis
:

il

les définit

brièvement en

ces termes

Les démons, quant au genre, sont

des animaux; ils sont, quant à l'âme, sujets aux passions; quant à l'intelligence, raisonuables quant au corps, aériens quant au temps, éternels et il fait observer que les trois premières qualités se rencontrent également chez les hommes, que la quatrième est propre aux démons et que la cinquième leur est commune avec les dieux. Mais je remarque à mon
; ; ;

cependant on ne devrait comme on adore Dieu, mais plutôt adorer en Dieu la source de ces merveilleux dons. Tant il s'en faut qu'ils méritent les honneurs divins, ces animaux aériens qui n'ont la raison que pour pouvoir être misérables, les passions que pour l'être en effet, l'étei'nilé que pour' l'être éternellement
et
;

de désirable

et

pas encore les adorer

!

CHAPITRE
s'il

XVII.

CONVIENT A l'hOMME d'ADORER DES ESPRITS
IL LUI

DONT

EST

COMMANDÉ DE FUIR

LES VICES.
les les

Pour ne considérer maintenant dans

tour

qu'entre

les

trois

premières qualités

démons que
sions,

ce qui leur est

commun

avec

qu'ils partagent avec les

hommes,

il

en

est

deux qui leur sont aussi communes avec les dieux. Les dieux, en effet, sont des animaux
dans
les

bomines suivant Apulée, c'est-à-dire les pass'il est vrai que chacun des quatre éléments ait ses animaux, le feu et l'air les
immortels, la terre et l'eau les mortels, je voudrais bien savoir pourquoi les âmes des

idées

d'Apulée

qui,
,

chaque

espèce

son

élément

assignant à appelle les
les

hommes animaux

terrestres, les poissons et

démons

sont sujettes aux troubles et
passions
;

aux

tout ce qui nage, animaux aquatiques,

dé-

orages des

car

le

mot

passion

mons, animaux aériens, et
célestes.

les dieux,

animaux

Par conséquent, si les démons sont des animaux, cela leur est commun, non-seulement avec les hommes, mais aussi avec les
dieux
et

le mot grec Tcàôo; dont il dérive marque un état de perturbation, un mouvement de l'âme contraire à la raison. Comment se fait-il donc que l'âme des démons éprouve

comme

avec les brutes

;

raisonnables, cela

ces passions dont les bêtes sont

exemptes?

Si

leur est

commun
;

avec

les

dieux

et

avec
;

les

en

effet

il

se trouve en elles

quelques mouveles

hommes

éternels, avec les dieux seuls
les seuls

sujets

ments analogues, on n'y peut voir des perturbations contraires à la raison
privées de raison. Dans les
,

aux passions, avec

hommes

;

aériens,

bêtes étant

aux seuls démons. Ce n'est donc pas un grand avantage pour eux d'appartenir au genre animal, puisque les brûles y sont avec eux; avoir une âme raivoilà ce qui est propre

passion trouble l'âme,

hommes, quand la c'est un effet de sa folie

ou de sa misère

;

car nous ue possédons point

ici-bas cette béatitude et cette perfection de la

LIVRE

VIII

THÉOLOGIE NATURELLE.
tin

Kiî)

sagesse qui nous sont promises à la

des

rents font aux

temps au sortir de ce corps périssable. Quant aux dieux, nos pliilosoplies prétendent que
s'ils

dans

l'air,

démons l'honneur de les placer entre le ciel et la terre, pour trans-

sont à l'abri des passions, c'est qu'ils poset quoiqu'ils aient

mettre aux dieux les prières des hommes et aux hommes les faveurs des dieux, sous prétexte qu' «
«

sèdent non-seulement l'éternité, mais la béatitude
;

aucun dieu ne communique avec
»,

une âme comme
!

le

l'homme'

suivant

le

principe qu'ils attri1

reste des

animaux,

tache et de toute

âme est pure de toute s'il en altération. Eh bien
cette

buent à Platon. Chose singulière ils ont pensé qu'il n'était pas convenable aux dieux
de se mêler aux hommes, mais qu'il était convenable aux démons d'être le lien entre
prières des hommes et les bienfaits des dieux; de sorte que l'homme juste, étranger par cela même aux arts de la magie, sera
les

la sorte, si les dieux ne sont point sujets aux passions en tant qu'animaux doués de béatitude et exempts de misère, si les bêtes en sont affranchies en qualité d'animaux incapables de misère comme de béatitude, il reste que les démons y soient accessibles au même titre que les hommes, à titre d'animaux mi-

va de

obligé de prendre pour intercesseurs auprès des dieux ceux qui se plaisent à ces criminelles pratiques, alors

sérables.

que l'aversion qu'elles

Quelle déraison, ou plutôt quelle

folie

de

lui inspirent est

nous asservir aux démons par un culte, quand la véritable religion nous délivre des passions vicieuses qui nous rendent semblables à eux Car Apulée, qui les épargne beaucoup et les juge dignes des honneurs divins, Apulée luimême est forcé de reconnaître qu'ils sont sujets à la colère et la vraie religion nous ordonne de ne point céder à la colère, mais d'y résister.
! ;

justement ce qui le rend plus digne d'être exaucé par les dieux. Aussi bien
ces

mêmes démons aiment
que
la

les

turpitudes
les déteste
;

du
ils

théâtre, tandis

pudeur

se plaisent à tous les maléflces de la mao^ie-

que l'innocence les a en mépris. Voilà donc l'innocence et la pudeur condamnées pour obtenir quelque faveur des dieux, à prendre pour intercesseurs leurs propres entandis
justifier

Les démons se laissent séduire par des présents, et la vraie religion ne veut pas que l'intérêt décide de nos préférences. Les démons

nemis. C'est en vain qu'Apulée chercherait à les fictions des poètes et les infamies du théâtre nous avons à lui opposer
;

complaisent aux honneurs, et la vraie religion nous défend d'y être sensibles. Les démons aiment ceux-ci, haïssent ceux-là, non par le choix sage et calme de la raison, mais
se

l'autorité respectée de son maître Platon,

si

toutefois
la

l'homme peut

à ce point renoncer à

pudeur que non-seulement il aime des choses honteuses, mais qu'il les juge agréables
à la Divinité.

par l'entraînement d'une
la vraie religion

âme

passionnée

;

et

nous prescrit d'aimer

même
CHAPITRE XIX.
LA MAGIE EST IMPIE

nos ennemis. Enfin tous ces mouvements du cœur, tous ces orages de l'esprit, tous ces
troubles et toutes ces tempêtes de l'âme, dont

Apulée convient que les démons sont agités, vraie religion nous ordonne de nous en affranchir. N'est-ce donc jias une folie et un aveuglement déplorables que de s'humilier par l'adoration devant des êtres à qui on désire ne pas être semblable, et de prendre pour objet de sa religion des dieux qu'on ne veut pas imila ter,

QUAND ELLE A POUR BASE LA PROTECTION DES ESPRITS MALINS.

Pour confondre ces pratiques de la magie, dont quelques hommes sont assez malheureux et assez impies pour tirer vanité, je ne veux
d'autre témoin
effet les

que l'opinion publique. Si en opérations magiques sont l'ouvrage de divinités dignes d'adoration, pourquoi
sont-elles
rité
si

quand

toute la substance de la religion,

rudement frappées par
?

la

sévé-

c'est d'imiter ce

qu'on adore?
XVIII.

des lois

fait ces lois ?

Sont-ce les chrétiens qui ont Admettez que les maléfices des

CHAPITRE

CE qu'on doit penser d'une religion qui reconnaît LES DÉMONS l'OUIt MÉDIATEURS NÉCESSAIRES DES
C'est

humain, pourquoi
« J'en
atteste les

magiciens ne soient pas pernicieux au genre ces vers d'un illustre poète?
dieux
et

toi-même

,

chère sœur,

et

ta

HOMMES AUPRÈS DES DIEUX.
et ses

donc en vain qu'Apulée

adhé-

' Voyez Apulée, De deo Socnuis ; Platon, Banquet, discours de Diolime, page 203, A, trad. fr., tome vi, p. 299. Voyez Virgile, Enéide, livre vit, v. 338.

.

170
tèle cbérie
:

LA CITÉ DE DIEU.
c'est
à

regret que

j'ai

recours aux conjurations

magiques

'

»

nous devons fuir les œuvres, si nous voulons que nos prières parviennent jusqu'au vrai
Dieu
? D'ailleurs, je

Et pourquoi cet autre vers
« Je
l'ai

?

vu transporter des moissons d'un champ dans un

jirières les

demande quelle sorte de démons présentent aux dieux bons:
ils

autre' ».

des prières magiques ou des prières permises?
les premières,

allusion à cette science pernicieuse et criiminelle qui fournissait, disait-on,, le

n'en veulent pas

;

les

se-

moyen de
terre? Et
loi

condes,
teurs.

ils

les

veulent par d'autres médiasi

transporter à son gré les fruits de

la

De

plus,

un pécheur pénitent

vient à

puis Cicéron ne remarqua-t-il pas qu'une

prier, se reconnaissant

des Douze Tables, c'est-à-dire une des plus

dans

la

coupable d'avoir donné magie, obliendra-t-il son pardon par

anciennes lois de Rome, punit sévèrement les magiciens'? Enfin, est-ce devant les magistrats chrétiens qu'Apulée fut accusé de magie * ? Cêî-tes, s'il eût pensé que ces pratiques fussent innocentes, pieuses et en harmonie avec les

œuvres de seulement

la
les

puissance divine,

il

devait non-

avouer, mais faire profession de
art

s'en servir et protester contre les lois qui in-

terdisent et

condamnent un

digne d'adil

miration et de respect. De cette façon, ou
aurait persuadé ses juges, ou
à d'injustes lois, ils l'avaient
les
si,

de ceux qui l'ont poussé au ou bien les démons eux-mêmes, pour obtenir le pardon des pécheurs, feront-ils tous les premiers pénitence pour les avoir séduits? C'est ce qui n'est jamais venu à l'esprit de personne car s'ils se repentaient de leurs crimes et en faisaient pénitence, ils n'auraient pas la hardiesse de revendiquer pour eux les honneurs divins une superbe si détestable ne peut s'accorder avec une humilité si digne de
l'intercession

crime

?

;

;

trop attachés

pardon.

démons n'auraient pas

condamné à mort, manqué de récoms'il

CHAPITRE XX.
est croyable que des dieux bons préfèrent AVOIR COMMERCE AVEC LES DÉMONS

penser son courage. C'est ainsi que lorsqu'on imputnit cà crime à nos martyrs cette religion chrétienne où ils croyaient fermement trouver
leur salut et une éternité de gloire, ils ne la reniaient pas pour éviter des peines temporelles,
ils la

qu'avec les HOMMES.
Il

impérieuse qui

y a, suivant eux, une raison pressante et fait que les démons sont les
les

mais au contraire ils la confessaient, et c'est ils la proclamaient en souffrant pour elle avec courage et fidélité, c'est en mourant avec une tranquillité pieuse, qu'ils firent rougir la loi de son injustice et en amenèrent la révocation. Telle n'a point été la conduite du philosophe platonicien. Nous avons encore le discours très-étendu et ti'ès-disert où il se défend contre l'action de
professaient,
;

médiateurs nécessaires entre

hommes. Voyons

celle raison, cette

dieux et les prétendue

nécessité. C'est, disent-ils,

qu'aucun dieu ne
elle

communique

avec l'homme. Voilà une étrange
!

idée de la sainteté divine

empêche Dieu

de communiquer avec l'homme suppliant, et le fait entrer en commerce avec le démon

magie
c'est

;

et s'il s'etîorce d'y paraître les actions

innocent,

qu'on ne peut faire innocemment. Or, tous ces prodiges de la magie, qu'il juge avec raison condamnables,

en niant

superbe! Ainsi, Dieu ne communique pasavec riiomme pénitent, et il communique avec le démon séducteur il ne communique pas avec l'homme qui invoque la Divinité, et il communique avec le démon qui l'usurpe il ne communique pas avec l'homme implorant
;
;

ne s'accomplissent-ils point par la science et par les œuvres des démons? Pourquoi donc veut-il qu'on les honore? pourquoi dil-il que nos prières ne peuvent parvenir aux dieux que par l'entremise de ces mêmes démons dont

l'indulgence, et

il

conseillant l'iniquité

communique avec le démon il ne communique pas
;

avec l'homme qui, éclairé par
réglé, et

les

livres des

philosoiihes, chasse les poètes d'un Etat bien
il

communique

avec

le

démon, qui

exige du sénat et des pontifes qu'on représente
>

Enéide,

livre iv, v. 492, 493.

sur
il
:

Eglogue
tasit.

8e, V. 99.

'Dn fragmeDl de la loi des Douze Tables porte 0"' fruges excaiiQui malum Carmen ineantasit... Non alienarn segetem pelcjjeSénèque, Quœst. ris. Voyez Piine, Bint. ntii., lib. xxvill, cap. 2.

notur.,
'

Apulée, Apologie, page 304. Apulée fut cité pour crime de magie devant le gouverneur de l'Aquitaine, Claudius, qui n'était rien moins que chréiien. Voyez Lettres de Marcellinus et de saint Augustin, 136, 136.
lib.

IV.

la scène les folles imaginations des poètes ; ne communique pas avec l'homme qui interdit d'imputer aux dieux des crimes fantasli(iues, et il communique avec le démon qui se complaît à voir ces crimes donnés en spectacle il ne communique pas avec l'homme qui
;

LIVRE Vin.

THÉOLOGIE NATURELLE.
.l'adresserais volontiers

171

punit par de justes lois les pratiques des magiciens, et
il

une

(|uestion à ces
fait

communique
la

avec
;

enseigne et exerce
pas avec

magie

il

démon qui ne communique
le

philosophes

:

Les démcfns ont-ils

connaître

aux dieux
les

l'arrêt

prononcé par Platon contre
poêles, sans leur
fictions?

l'homme qui
il

fuit les

œuvres des déle

fictions sacrilèges des
le plaisir qu'ils

mon?,

et

communique avec

tend des pièges à la faiblesse

démon de l'homme

qui
!

avouer

prennent à ces
le

ou bien

ont-ils

gardé

silence sur ces

deux

CHAPITRE XXL
SI

choses? ou bien les ont-ils révélées toutes deux, ainsi que leur libertinage, plus injurieux à la divinité que la religieuse sagesse de Platon ? ou bien, enfin, outils caché aux dieux
la

LES DIEUX

SE

DE MESSAGERS

SERVENT DES DÉMONS COMME ET d'iNTERPRÈTES ET S'iLS
,

condamnation dont Platon a frappé

SONT TROMPÉS PAR EUX, A LEUR INSU OU DE

la li-

LEUR PLEIN GRÉ.
Mais,
disent-ils,

cence calomnieuse du théâtre? et, en même temps, ont-ils eu l'audace et l'impudeur de
leur avouer
choisisse
le plaisir criminel qu'ils prennent h ce spectacle des dieux avilis? Qu'on

ce qui vous paraît d'une

ahsurdité ot d'une indignité révoltantes est

absolument nécessaire,

les dieux de rétlier ne ]iouvant rien savoir de ce que font les habitants de la terre que par l'intermédiaire

entre ces quatre suppositions
il

:

je

n'en vois aucune où

ne

faille

penser beau-

coup de mal des dieux bons.
première,
il

Si l'on

admet

la

des

démons de

l'air

;

car l'éther est loin de la
lieu

faut accorder qu'il n'a pas été

terre, à

une hauteur prodigieuse, au
contigu à l'éther et à
et le

que
!

permis aux dieux bons de communiquer avec

l'air est à la fois

la terre.

un bon philosophe qui
l'oulrage, et qu'ils ont

les

défendait contre

beau raisonnement Il faut, d'un côté, que les dieux dont la nature est essentiellement bonne, aient soin des choses humaines, de peur qu'on ne les juge indignes d'être honorés; de l'autre côté, il faut que, par suite de la distance des éléments,
ils

G l'admirable sagesse

communiqué
de

avec les

démons qui
gés.

se réjouissaient

les voir outra-

ignorent ce qui se passe sur

la terre,

afin

de

rendre

indispensable le

ministère

des
les

démons
mise

et d'accréditer leur culte

parmi

Ce bon philosophe, en effet, était trop bons pour qu'il leur fût possible de le connaître autrement que par des démons méchants qui ne leur étaient pas déjà très-bien connus malgré le voisinage. Si l'on veut que les démons aient caché aux dieux tout ensemble et le pieux arrêt de
loin des dieux

peuples, sous prétexte que c'est par leur entre-

dieux peuvent être informés des choses d'en bas, et venir au secours des mor(|ue les
tels.

Platon et leurs plaisirs sacrilèges, à quoi sert aux dieux, pour la connaissance des choses humaines, l'entremise des démons, du mo-

Si cela est, les
les

mieux
âmes.
le

démons par

corps que les

dieux bons connaissent la proximité de leurs hommes par la bonté de leurs

ment

qu'ils

hommes
chants
les
?

ne savent pas ce que font des pieux, par respect pour la majesté

divine, contre le libertinage des esprits

mé-

déplorable nécessité, ou plutôt ridi-

J'admets

cule et vaine erreur, imaginée pour couvrir

démons

troisième supposition, que n'ont pas fait connaître seulement
la

néant de vaines divinités En effet, s'il est possible aux dieux de voir notre esprit par leur [iropre esprit libre des obstacles du cor()S,
I

aux dieux
la

le

jMeux sentiment de Platon, niais
avilie, je dis

aussi le plaisir criminel qu'ils prennent avoir

Divinité

qu'un

tel

rapport

ils

n'ont pas besoin pour cela

du minislcre

adressé aux dieux est plutôt
trage. Et cependant

un insigne oules dieux,

les dieux ne qu'en percevant, à l'aide de leurs propres corps éthérés, les signes corsi,

des

démons;

au contraire,

on admet que

connaissent
porels tels

les esprits

sachant tout cela, n'ont pas rompu commerce avec les démons, ennemis de leur dignité de la piété de Platon, mais qu'ils ont chargé ces indignes voisins de transmettre leurs dons au vertueux Platon, trop éloigné
d'eux pour
les

que

le visage, la parole, les

mouve-

comme

ments; si c'est de la sorte qu'ils recueillent les messages des démons, rien n'empêche qu'ils ne soient abusés par leurs mensonges. Or, comme il est impossible que la Divinité soit trompée par les démons, il est impossible aussi que la Divinité ignore ce que font les liommes.

recevoir de leur main.
liés

Ils

sont

donc tellement

chaîne indissoluble des éléments, qu'ils peuvent comnumiquer avec leurs calomniateurs et ne le peuvent pas
par
la

avec leurs défenseurs, connaissant

les

uns

et

172
les autres,

LA CITÉ DE DIEU.
mais ne pouvant pas clianger
le

considéré leurs vices de plus près,

et alors ils

poids de la terre et de l'air. Reste la quatrième supposition, mais c'est la pire de toutes:
car

ont pris

le parti

de se donner pour médiateurs

entre les dieux et les

hommes,
ciel.

et

pour
s'est

distri-

comment admettre que
aux dieux,

les

démons
du

aient

buteurs des bienfaits du

Ainsi

formée

révélé

et les fictions

calomnieuses
théâtre,

l'opinion de ceux qui, connaissant les

démons

de
et

la poésie, et les folies sacrilèges

pour des
les

leur passion ardente pour les spectacles, et
singulier qu'ils y prennent, et qu'en temps ils leur aient dissimulé que

méchants, et persuadés que dieux sont bons par nature, ne croyaient
esprits

le [ilaisir

pas à la divinité des
toutefois les

démons

et refusaient

de

même

leur rendre les honneurs divins, sans oser

nom d'une philosophie sévère, a banni ces jeux criminels d'un Etat bien réglé? A ce compte les dieux seraient contraints
Platon, au

en déclarer indignes, de crainte
les

peuples asservis à leur culte par une superstition invétérée.

de heurter

d'apprendre par ces étranges messagers les dérèglements les plus coupables, ceux de ces

CHAPITRE
LATRIE, ET

XXIII.

messagers mêmes, et il ne leur serait pas permis de connaître les bons sentiments des
philosophes; singulier

CE QUE PENSAIT HERMÈS TRISMÉGISTE DE l'IDO-

moyen
fait

d'information,

COMMENT

IL

A PU SAVOIR QUE LES

qui leur apprend ce qu'on

pour

les outra-

SUPERSTITIONS DE l'ÉGYPTE SERAIENT AHOLIES.

ger, et leur cache ce qu'on

fait

pour

les

ho-

Hermès l'Egyptien
mons. Apulée, en
le titre

',

celui qu'on

appelle

norer

!

Trismégiste, a eu d'autres idées sur les dé-

CHAPITRE
IL FATJT

XXII.

MALGRÉ APULÉE REJETER LE CULTE
DES DÉMONS.

effet, tout en leur refusant de dieux, voit en eux les médiateurs

nécessaires des

hommes
;

auprès des dieux, et

dès lors
Ainsi donc, puisqu'il est impossible d'admettre aucune de ces quatres suppositions, il
faut rejeter sans réserve cette doctrine d'Apulée et de ses adhérents,

et celui des dieux Hermès, au contraire, distingue deux sortes de dieux: les uns qui ont été formés par le Dieu suprême, les autres
le

culte des

démons

restent inséparables

que

les

démons sont

qui sont l'ouvrage des
là,

hommes. A

s'en tenir

placés entre les

hommes
les

et les dieux,

comme

des interprètes et des messagers, pour trans-

mettre au
ce

ciel

vœux de
ciel.

la terre et à la

terre les bienfaits

du

sont des esprits

Tout au contraire, possédés du besoin de

on conçoit d'abord que ces dieux, ouvrages des hommes, ce sont les statues qu'on voit dans les temples point du tout suivant Hermès, les statues visibles et tangibles ne sont
;

;

que

le

corps des dieux, et

il

les croit

animées

nuire, étrangers à toute idée de justice, enflés
d'orgueil, livides d'envie, artisans de ruses et
d'illusions
;

par de certains esprits qu'on a su y attirer et qui ont le pouvoir de nuire comme aussi celui

ils

habitent

l'air,

en

effet,

mais

comme une
ils

prison analogue à leur nature, où

ont été

condamnés à

faire

leur séjour

après avoir été chassés des hauteurs
;

du

ciel

pour leur transgression inexpiable et, bien que l'air soit situé au-dessus de la terre et des eaux, les démons ne sont pas i)our cela morale-

du bien à ceux qui leur rendent les culte et les honneurs divins. Unir ces esprits invisibles à une matière corporelle pour en faire des corps animés, des symboles vivants dédiés et soumis aux esprits
de
faire

hommages du

qui les habitent, voilà ce qu'il appelle faire des dieux, et il soutient que les hommes possèdent ce grand et merveilleux pouvoir. Je rapporterai ici ses paroles, telles qu'elles sont
traduites dans notre langue*
:

ment supérieurs aux hommes, qui ont sur eux un tout autre avantage que celui du corps, c'est de posséder une âme pieuse et d'avoir mis leur confiance dans l'appui du vrai Dieu. Je conviens que les démons dominent sur un grand nombre d'hommes indignes de participer â
la religion véritable
;

«

Puisque

l'al-

c'est

aux yeux de

* Au temps de saiot Augustin il circulait un très-grand nombre d'ouvrages qu'on supposait traduits de l'égyptien en grec ou en latin, et composés par Hermès. Bidn de plus suspect que l'aulhenticité des livres hermétiques rien de plus douteux que l'existence d'Hermès,
;

ceux-là

qu'ils se sont fait

passer pour des

dieux, grâce à leurs faux [)restiges et à leurs fausses prédictions. Encore n'ont-ils pu réussir

à

tromper ceux de ces hommes qui ont

personnage symbolique en qui se résumaient toute la science et tous les arts de l'antique Egypte. ^ Saint Augustin cite ici une traduction attribuée à Apulée du dialogue hermétique lutilulé Bsculape. C'est une compilation d'idées hébraïques, égyptiennes, platoniciennes, oii se trahit la main d'un falsificateur des premiers siècles de l'Eglise. Voyez la dissertation de M. Guignant De 'lipyali seu Merciitii mylholugia. Paris, 1835.

LIVRE
«

VllI.

THÉOLOGIE NATURELLE.

173

liancc et la sociclo des

« font le sujet «
«

hommes et des dieux de notre entretien, considérez,
la

l'accent de la plus vive douleur, la ruine future de ces pratiques religieuses qui, suivant
lui, entretenaient en Egypte la ressemblance de l'homme avec les dieux. Car il était de ceux dont l'Apôtre dit: « Ils ont connu Dieu

Esculape, quelle est

puissance et la force de

l'homme. De même que leSeigneuret Père, « Dieu en un mot, a produit les dieux du «ciel; ainsi riiomme a formé les dieux qui
a font
«

leur séjour dans les temples et habitent
. ;

«
«

« L'homiDC lui » Et un peu après donc, se souvenant de sa nature et de son origine, persévère dans cette imitation de la

auprès de

«sans le glorifier et l'adorer comme Dieu; « mais ils se sont perdus dans leurs chiméri« ques pensées, et leur cœur insensé s'est
« « « «

rempli de ténèbres.

En

se disant sages

ils

sont devenus fous, et

ils

ont prostitué la

de sorte qu'à l'exemple de ce Père Seigneur qui a fait des dieux éternels a comme lui, l'homme s'est formé des dieux « à sa ressemblance ». Ici Esculape, à qui Hermès s'adresse, lui ayant dit; « Tu veux parler « des statues, Trismégiste », celui-ci répond
« Divinité,
« et
:

gloire de l'incorruptible divinité à l'image

de l'homme corruptible

'

».

On trouve en effet dans Hermès un grand nombre de pensées vraies sur le Dieu unique
et véritable qui a créé l'univers
;

et je

ne

sais

par quel aveuglement de

cœur

il

a pu vouloir

« «

Oui, c'est des statues que je parle, Esculape,

quelque doute qui puisse

t'arrêter,

de ces

que les hommes demeurassent toujours soumis à ces dieux qui sont, il en convient, leur
propre ouvrage, et s'affliger de la ruine future de cette superstition. Comme s'il y avait pour

« statues a « «
a

vivantes toutes pénétrées d'esprit et

« « « a

de sentiment, qui font tant et de si grandes choses, de ces statues qui connaissent l'avenir et le prédisent par les sortilèges, les devins, les songes et de plusieurs autres manières, qui envoient aux hommes des
maladies
et

l'homme une condition plusmalheureuseque
d'obéir en esclave à l'œuvre de ses mains
xVprèstout,
il
!

lui est plus facile
les

homme
qu'il
le

en adorant
l'est

de cesser d'être dieux qu'il a faits,

qui

les

guérissent, qui répan-

ne

à ces idoles de devenir dieux par

dent enfin dans les cœurs, suivant le mérite de chacun, la joie ou la tristesse. IgnoresEsculape, que l'Egypte est l'image du
ou, pour mieux mouvements et
;

« tu,

a ciel, « ses « a « a a
«

parler,

que

le ciel,

avec

ses lois, y est

comme
que

descendu

enfin,
le

s'il

faut

<