3 Démonstration/utilisation d'énoncés quantiés

An de démontrer une telle proposition, on se contente d'établir la propriété P [a] pour un quelconque objet a du même type que celui auquel la variable x est astreinte. On obtient seulement l'existence d'un x tel que P [x]. Le raisonnement utilisant ce fait doit donc s'accommoder de toutes les valeurs de x possibles. Remarquons que le rapport de contrainte entre celui qui démontre la proposition et celui qui l'utilise est inversé : Alors que pour une proposition ∀x P [x], le premier doit envisager tous les x possibles, an que le second puisse choisir librement le x pour lequel il souhaite la propriété P [x], pour une proposition ∃x P [x], c'est le premier qui choisit le x pour lequel il démontre P [x], laissant ainsi au second la charge de s'en sortir avec cette propriété P [x] pour un x arbitraire, et donc prendre en compte toutes les valeurs possibles de ce x. En résumé, pour une proposition ∀x P [x], c'est l'utilisateur qui choisit x, tandis que pour une proposition ∃xP [x], c'est le démonstrateur ; dans chaque cas, l'autre se plie à la contrainte d'envisager tous les x possibles, puisque ce n'est pas lui qui choisit x. Tout cela est bien naturel, et résulte simplement de la signication des quanticateurs. Toutefois, nous insistons sur ce rapport de contrainte entre démonstrateur et utilisateur, car il permet d'appréhender le rôle (et le bon usage) des quanticateurs dans les démonstrations, en s'arrêtant à peine sur leur sens. Par exemple, un utilisateur de propositions ∃x P [x] et ∃x Q[x] ne peut prétendre à l'existence d'un x vériant à la fois les propriétés P [x] et Q[x], car ce n'est pas lui qui choisit les x de ces deux propositions, et il ne peut donc imposer qu'il s'agisse d'un seul et même x. De fait, vous avez déjà vu antérieurement que l'implication :

Démonstration/utilisation d'une proposition ∀x P [x] : Cf cours précédent (Section I). Démonstration d'une proposition ∃x P [x]

Utilisation d'une proposition ∃x P [x]

∃x P [x] et ∃x Q[x] ⇒ ∃x P [x] et Q[x]
est fausse. L'intérêt à toujours distinguer dans les raisonnements entre un x arbiraire, c'est-à-dire subi ou encore imposé, et un x choisi est que cela prévient des erreurs comme l'implication ci-dessus. Résumons ce qui précède et envisageons des quantications plus compliquées : Démonstrateur de ∀x P [x] doit prévoir tous les x possibles ≡ subit par avance le choix arbitraire d'un x par l'utilisateur. Utilisateur

choisit librement le x pour lequel il veut la propriété P [x].

de ∃x P [x]

choisit le x pour lequel il prouve la propriété P [x].

subit le x tel que P [x] fourni par la démonstration (doit prévoir tous les x possibles).
choisit librement un x, puis subit un y fourni par la démonstration, a priori diérent pour chaque x, et dont il sait seulement que P [x, y].

de ∀x∃y P [x, y]

subit un x arbitraire, puis choisit un y en fonction de ce x pour lequel il prouve P [x, y].
choisit un y , puis subit un x arbitraire pour lequel il doit prouver P [x].

(†)
de ∃y∀x P [x, y]

subit un y arbitraire, puis

(∗)

choisit à loisir x, x , x . . . pour lesquels il dispose de P [x, y], P [x , y], P [x , y] . . . choisit librement un x, puis subit un y pour lequel il disposera de P [x, y, z], P [x, y, z ], P [x, y, z ] . . . pour tous z, z , z . . . librement choisis.

subit un x arbitraire, puis choisit en fonction de ce x un y pour de ∀x∃y∀z P [x,y,z] lequel il doit prouver P [x, y, z] pour tout z arbitraire.

(†) Le démonstrateur de ∃y∀x P [x, y] doit abattre en premier sa carte y , avant de connaître la carte x de l'utilisateur, tandis que le démonstrateur de ∀x∃y P [x, y] n'abat sa carte y qu'en connaissance de la carte x de l'utilisateur, ce qui est plus facile à jouer. Cela éclaire le fait que ∃y∀x P [x, y] est plus dicile à démontrer que ∀x∃y P [x, y], et d'ailleurs : ∃y∀x P [x, y] ⇐⇒ ∀x∃y P [x, y].
6

×

(∗) Du côté utilisateur, ∃y∀x P [x, y] est conséquemment un outil plus puissant que ∀x∃y P [x, y]. En eet, ce dernier énoncé assure seulement l'existence, pour chaque x, d'un y tel que P [x, y], et que nous devrions noter yx , puisqu'il dépend de x : pour une autre valeur de x, mettons x , ∀x∃y P [x, y] assure l'existence d'un yx a priori diérent de yx tel que P [x , yx ]. En revanche, ∃y∀xP [x, y] assure l'existence d'un y uniforme, c'est-à-dire valable pour toutes les valeurs de x. On a alors : P [x, y], P [x , y], P [x , y] . . . pour ce seul et même y .
En mathématiques, la diérence entre ∀x∃yP [x, y] et ∃y∀xP [x, y] est souvent décisive. Par exemple, en analyse mathématique, les notions contenant le mot uniforme (telle que la convergence uniforme ou la continuité uniforme) sont obtenues à partir des notions analogues (sans mention du mot uniforme) en y faisant passer un ∃y à gauche d'un ∀x, et permettent d'établir des théorèmes qui seraient faux sans cette modication. Pourquoi n'avons-nous pas considéré plus haut des énoncés ∀x∀y . . . ou ∃x∃y . . . ? Parce qu'une telle suite de quantications, par exemple ∀x∀y . . . où la variable x est astreinte à un ensemble A et la variable y à un ensemble B , autrement dit ∀x ∈ A ∀y ∈ B . . . , peut être vue comme une seule quantication ∀(x, y) ∈ A × B . . . (de même ∃x ∈ A ∃y ∈ B . . . ≡ ∃(x, y) ∈ A × B . . .). Ainsi, dans l'intéraction démonstrateur/utilisateur, une suite de quantications analogues (c'est-à-dire que des ∀ ou que des ∃) n'est pas plus dicile à gérer qu'une seule quantication ∀ ou ∃. Ce qui rend vraiment dicile à déchirer un énoncé, ce sont ses alternances de quantications ∀ ∃ ∀ ∃ ∀ . . . À ce propos, avons-nous seulement besoin de considérer des énoncés aussi complexes que le dernier envisagé plus haut : ∀x∃y∀z P [x,y,z] ? Malheureusement, oui.

Exemple. Convergence d'une suite réelle (un )n∈N en l ∈ R. Pour savoir si la suite (un )n∈N converge vraiment en l, on place une cible centrée sur l et on la laisse jouer son innité de termes u0 , u1 , u2 , . . . :

0 u1

1

u5

u0

u4 l u6 u2

u3

On convient que la suite (un )n∈N gagne si elle ne rate la cible qu'un nombre ni de fois (parmi son innité d'essais u0 , u1 , u2 , . . .). Intuitivement, la suite (un )n∈N converge en l si et seulement si elle gagne quelle que soit la taille (non nulle) de la cible. Bien sûr, plus la cible est petite, plus la suite (un )n∈N la rate, mais toujours un nombre ni de fois (éventuellement des milliards), si elle converge bien vers l. L'auteur de ces lignes a pris plusieurs heures pour se convaincre que ce jeu capture bien la notion intuitive de convergence d'une suite. Peut-être pourriez-vous y consacrer quelques minutes.

(Quelques minutes plus tard)
Notons ε le rayon de la cible et formalisons cette notion intuitive de convergence d'une suite :  Hors de la cible : un − l > ε.  Un nombre ni de coups ratés : ∃N ∈ N ∀n ∈ N |un − l| > ε =⇒ n < N (autrement dit, tous les numéros de coups ratés sont inférieurs à un certain N ∈ N), c'est-à-dire par contraposition : ∃N ∈ N ∀n ∈ N n N =⇒ |un − l| ε , soit encore :

∃N ∈ N ∀n

N

|un − l|

ε

(autrement dit, à partir d'un certain numéro de coup N tous les coups sont réussis)  Et ceci, quelle que soit la cible (de taille non nulle) :

∀ε > 0 ∃N ∈ N ∀n

N

|un − l|

ε.

Ce dernier énoncé est la dénition de la convergence en l de la suite (un )n∈N . On l'abrège en : lim un = l. On n'a pas trouvé de dénition plus simple. Newton et Leibniz en ont rêvé, mais personne n'y est parvenu, et il a fallu attendre le milieu du XIXe siècle pour que l'on se résolve à utiliser cette dénition. Il n'est donc pas si tard que cela pour que vous vous y mettiez à votre tour. 7

Exercice 1. Montrer que si lim un = l et lim vn = l , alors lim (un + vn ) = l + l . Exercice 2. (plus dicile) Montrer que si lim un = l et lim vn = l , alors lim (un vn ) = ll .
Deux exemples de suites suivis jusqu'à la n de ce chapitre :

a0 = 0 √ an+1 = an + 1

b0 = 0 bn+1 = −1 . √ l+1 .

b2 + 1 n

Exercice 3. Montrer que si lim an = l, alors l

Exercice 4. Montrer que si lim an = l, alors lim an = Exercice 5. Montrer que si lim bn = l, alors lim bn =

l2 +1 .

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