Pierre Pachet Boutonner, tâtonner Le lourd objet qui prolonge mon bras droit, insensible, souvent glacé, n’est

plus tout à fait une main, bien que mes yeux la reconnaissent comme telle, sauf quand, surmontant ma peur d’avoir mal, je le soulève et tâche de m’en servir comme je l’ai fait sans y penser pendant toutes les années précédentes. Alors, malgré sa raideur et sa mauvaise volonté, il redevient une sorte de main ; maladroite, ankylosée, mais apte à saisir des objets tant bien que mal, à les retourner, les manier. Au repos cette main, ce bras sont lourds parce qu’ils ne se tiennent pas eux-mêmes musculairement, ils ne sont qu’une combinaison d’os enveloppés de chair et de peau et suspendus les uns aux autres, et à l’épaule qui en supporte le poids. Ils sont glacés à force de ne pas être animés, de ne pas se mouvoir. Le plus souvent, je me surprends à la reléguer, à la laisser pendre inerte, ou à l’oublier posée comme un objet sur la table à laquelle je suis assis, pendant que je charge ma main gauche de faire ce qui s’impose : déplacer des livres, en tenir un ; ou à la cuisine prendre une casserole, une assiette, un verre, allumer le gaz. Devenu un semi-gaucher, ou un gaucher amateur, débutant et inexpérimenté. Comme beaucoup de ces gestes demandent impérieusement deux mains, je mobilise l’autre, la réveille, l’infortunée : je vois alors qu’elle est contente d’être ramenée dans le cercle de ma vie, et à la vie, fût-ce comme auxiliaire. Boutonner, enfiler un bouton dans sa boutonnière, cela se fait en aveugle, et même avec trois doigts d’une seule main : l’index de la main droite, par exemple, cherche, trouve et sent le bord du bouton, le passe au médius (les doigts communiquent entre eux, se parlent), va chercher la boutonnière, l’entrouvre ou la fait bâiller pour plus de commodité (c’est délicat), et ces divers doigts, aidés du pouce, coopèrent pour pousser le bouton, pris verticalement, dans le logement qui l’attend. Ce geste qu’on a

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appris, comme celui de lacer ses chaussures, on peut le faire sans regarder, ou en regardant ailleurs, en parlant, en pensant à tout autre chose. Richement innervés, réalisant le rêve d’yeux devenus tactiles, les coussinets du bout des doigts reconnaissent ce que les yeux ont vu tant de fois, parce que les yeux eux-mêmes, lors de l’apprentissage, se faisaient doigts, anticipaient le geste, ne regardaient pas sans manquer d’éveiller l’appareil moteur, sans l’alerter à tout le moins, comme l’appareil phonatoire est excité par la lecture la plus silencieuse. L’aveugle compense son défaut par la délicatesse de son toucher, et la finesse de son ouïe, qui repère la position des autres, leurs mouvements, leurs intonations ; mais face à un bouton, insensible, immobile et muet, l’ouïe ne m’est d’aucun secours. De plus, cette main droite dont je voudrais parler, sur laquelle je voudrais écrire, a du mal à tenir et guider le stylo, à appuyer sur les bonnes touches du clavier (je tape avec deux doigts). Ma main m’empêche d’écrire sur ma main. Ma main droite, et le bras qui est supposé la projeter puis l’orienter dans mon espace ambiant, manquent de précision. Ce que je vise, par une combinaison dont le détail m’échappe entre ma volonté et mon regard qui perçoit l’espace où je suis et la place des objets, et dont ce bras humain équipé d’une main préhensile était l’instrument, je ne peux l’atteindre d’un seul coup. Le haut du bras et le coude répondent mal, opposent à mon intention une raideur ou une lourdeur, une inertie qui empêche la coordination acquise de faire son effet. Je m’en suis aperçu en essayant de jouer au ping-pong, il y a des mois. Le bras ne suivait pas (le coude pris dans une sorte de brouillard), ne réalisait pas le geste imaginé, se perdait un peu dans l’espace, dans un espace approximatif qui n’était pas le vrai. J’en étais humilié, regardant mon bras et sa pauvre trahison (il ne le faisait pas exprès). Cette gêne, ce handicap, désormais cette douleur, j’en ai ressenti les premières atteintes il y a très longtemps, au moins trente ans (sans doute

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plus, car rétrospectivement je m’en remémore des signes avant-coureurs). Lors d’un colloque, nous étions à table, je me souviens d’avoir regardé avec étonnement ou agacement ma main droite, que j’avais posée sur la table du réfectoire pour la considérer : que lui était-il arrivé ? Les articulations étaient engourdies, et surtout je ressentais une sorte de fourmillement épidermique sur le dos de la main, incompréhensible. Je lui donnais des coups de poing de la main gauche, pour la ramener à la raison. Puis je tentai d’oublier. Il fallut bien des années pour qu’un diagnostic soit porté : ce qui est atteint, dans mon cas, serait le nerf médian, comprimé dans des vertèbres cervicales arthrosées (« surtout C4C5, C5-C6, C6-C7 »), nerf « à la fois sensitif et moteur ». Ces termes signifient que c’est lui qui permet de conduire les muscles et donc les articulations dans les agencements et les directions souhaités, et il le fait mal, de plus en plus mal. Et que c’est ce nerf aussi – ou plutôt les racines de ce nerf, qui donnent naissance aux nerfs périphériques, corrige le chirurgien - qui permet de ressentir (disons de transmettre au « cerveau » ou à la conscience) les fines impressions du contact avec les objets, avec d’autres parties de son propre corps, ce qui ne se fait plus qu’avec imprécision. Sans qu’aucune partie de cet appareil moteur soit devenue pour autant insensible, en particulier à la douleur. Car j’ai mal au bras et à la main : dans les articulations des doigts et du poignet, le poignet, si finement appareillé et adapté ; dans le haut du bras, comme si parfois le biceps était entouré par un bracelet métallique que des bourreaux se plairaient à resserrer au fil des jours, tout en y enfonçant par moments un couteau effilé ; sur la surface de la main, qui souvent supporte mal d’être effleurée, voire caressée. Il s’est noué en moi un rapport entre douleur, et précision du geste. La preuve, c’est que lorsqu’on atténue la douleur (je prends pour cela des comprimés renfermant un peu d’opium), le geste devient plus sûr, plus décidé, plus ferme. Je peux presque sans hésitation introduire ma carte de crédit dans la fente du distributeur de billets, taper les quatre chiffres de mon code sur le clavier avec un doigt de la main droite sans avoir à la maintenir de la main gauche, saisir l’extrémité de la carte engagée dans la fente et la

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tirer vers moi sans que mes doigts glissent impuissamment sur elle. La gêne dans mon bras droit, mon poignet, mes doigts, me transforme malgré moi en gaucher partiel: c’est de la gauche qu’instinctivement je prends la théière ou la casserole, de la droite que je repose son couvercle. Dans nombre de gestes familiers, je laisse la gauche prendre l’initiative, jouer son rôle de remplaçante, voire de tutrice. Devant le clavier de l’ordinateur, je me contrains insensiblement à utiliser des doigts des deux mains, même si ceux de la main droite renâclent, font mal, et que je dois un peu les forcer à remplir leur usage. Il n’y a que pour écrire que je me sais incurablement droitier, et que je dois donc me débrouiller avec la main et les doigts qui ont jadis appris à écrire (j’ai oublié où et quand, c’était pendant la guerre). Ils font ce qu’ils peuvent, et je les vois avec irritation ou tristesse exercer leur gaucherie, tracer des mots ou des lignes d’écriture difficiles à relire, et dans lesquelles je reconnais à peine l’élan de mon écriture, que j’aimais depuis qu’à l’adolescence, à l’imitation de celle de mon père ou d’autres modèles, je m’étais arrangé avec mon corps et mon désir d’être moi-même pour constituer cette graphie que je trouvais nette, élégante et décidée.

C’est en tâtonnant que je prends la mesure de ce handicap : je plonge par exemple la main dans ma poche de manteau ou de veste pour y pêcher mes clefs, un trousseau métallique assez volumineux, complété pour plus de sûreté par une main de Fatma qui l’alourdit et limite le risque de les égarer. Eh bien, surprise ! Ma main ne reconnaît rien, ne sait pas même faire le tri entre les pièces de monnaie ou les menus objets qui alourdissent la poche, et ce trousseau. D’abord, instinctivement, je lui fais confiance : si elle ne le reconnaît pas, c’est qu’il n’y est pas (il est dans une autre poche, ou dans celle du pantalon, ou je l’ai oublié chez moi (panique, car c’est déjà arrivé, je ne peux faire totalement confiance à ma vigilance pluri-quotidienne de célibataire, que guettent des failles ou des syncopes de l’attention). Puis je recommence ma quête, méthodiquement et non sans inquiétude, surtout l’inquiétude d’avoir à constater cette

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incompétence de mes doigts. En effet : la sensibilité des coussinets est si émoussée, rendue si floue par le fourmillement superficiel des doigts, que je fais bien d’y revenir. Le trousseau est bien là, visible (j’ouvre la poche pour regarder du coin de l’œil) et cependant imperceptible ou indistinct pour mes doigts. Comment mes mains, qui sont moi, ont-elles pu le manquer ? Comment le trousseau et ma main ont-ils pu se manquer, ne pas se reconnaître ? (J’écris comme si le trousseau pouvait hériter de la finesse de toucher que ma main a perdue, et assumer, dans le couple qu’ils devraient former, la fonction du partenaire diminué). D’autant que, en acceptant même qu’ils n’aient pas reconnu leur volume et leur poids à chacun, il aurait dû leur suffire d’un détail éloquent : le modelé d’un doigt, l’aspérité d’une clef, la disposition caractéristique d’une main qui cherche, le poids d’un ensemble métallique solidaire… Ou bien (je regarde avec étonnement cet empoté que je suis devenu, il m’est un peu étranger), lorsque les bras chargés de courses, je dois prendre une clef particulière (plate) qu’ensuite je dois glisser dans la fente de la serrure de la porte du bas de l’escalier, je me surprends à m’aider de ma bouche, comme si elle était une main supplémentaire ; je prends la clef entre mes lèvres. Car ma bouche n’a providentiellement pas oublié d’être un outil, d’être préhensile (comme elle l’est chez les primates). Je n’ai pas délibéré de procéder ainsi : j’ai recouru à cette aide de la bouche par instinct animal. D’autres fois, c’est au pied que je demande de m’aider pour pousser un objet tombé à terre, retenir une porte. La diminution de la sensibilité du bout des doigts a des conséquences inattendues, presque comiques : cherchant dans une pièce mal éclairée à retrouver mon manteau dans un entassement de vêtements, à la fin d’une soirée, je n’y parviens pas. Ma main droite ne le reconnaît pas, ne sent pas assez précisément son étoffe pour la distinguer d’une autre ; les yeux de cette main sont recouverts d’une taie, d’une moufle, qui les empêche d’exercer leur fonction. Je regarde avec compassion et irritation cette main errer dans les étoffes, tâter des poches, des pans de vestes, des cols, égarée. Une main gourde, quasi

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devenue sourde (aux appels que mon intention lui lance, aux espoirs que je mettais en elle). Le plus frustrant est que cette inhabileté n’ait pas que des conséquences pratiques, qu’elle ne fasse pas que réduire ma capacité à accomplir les gestes quotidiens nécessaires à la survie et au soin de soi (à l’autonomie individuelle), mais qu’elle attaque, et depuis pas mal de temps, la sensualité si remarquable du toucher. Même lorsque cette sensualité n’a pas l’occasion plénière de s’exercer dans la vie érotique, elle est là, vivante, comme à l’affût d’objets sur lesquels se satisfaire : les chats, la peau des enfants, la sienne propre, les étoffes voire les emballages ; reconnaître des formes sans les regarder, éprouver des textures, des épaisseurs, tout ce qui vient à notre rencontre et que le bout des doigts est normalement apte à distinguer pour y prendre un plaisir qui colore l’ensemble de la vie dans son détail. Cette multitude de contacts, de prises de connaissance, ne remplace pas la vie sexuelle, mais elle ne cesse d’y faire allusion : plaisir de toucher du bout des doigts ce qui est mince, coupant, rigide, charnel, rond, muqueux, résistant ou sensible.… Ma main droite est par elle-même encore capable de caresser, mais sans pleinement ressentir les délices de la caresse, par laquelle deux sensibilités communiquent, par laquelle la main qui caresse délicatement, patiemment et précisément, est comme caressée par ce qu’elle caresse, et par sa propre caresse, par ce qu’elle perçoit de ses effets. Il me semble sentir que l‘influx nerveux, celui que mon intention motrice destine à animer mon poignet et mes doigts, reste bloqué audessus du coude, y bute. Il ne trouve pas de passage dans la gaine où sa place est désignée et attendue. J’aimerais bien savoir l’aider à progresser, mais volonté ni bonne volonté n’y peuvent rien, il faut attendre, espérer que des micro-ajustements se fassent, qu’un obstacle cède, au cours de mon sommeil (s’il est vrai que le sommeil est conçu pour résoudre ce qui échappe à la volonté consciente).

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Au lieu de décrire ce que mes doigts éprouvent en le comparant avec une sourde exaspération, que le lecteur ressent sans doute malgré mon désir d’arriver à une description neutre avec ce que je devrais ressentir si tout allait bien, je voudrais à présent essayer de décrire la sensation telle quelle : curieusement, comme si c’était une sensation nouvelle, valable en elle-même, méritant l’intérêt, et qu’en quelque sorte j’ai la chance d’éprouver à la faveur de ce dysfonctionnement. Je touche un objet, mais c’est comme à travers un voile, une toile étrange qui n’empêche pas le contact (lorsqu’on sent qu’il n’y a pas possibilité d’être plus près), tout en en refusant la plénitude (lorsque toucher, c’est percevoir la chose mieux et autrement qu’elle ne peut se percevoir elle-même). J’ai scrupule à parler de cette douleur, à la décrire trop

complaisamment (à quoi bon ?) Je peux et veux quand même évoquer l’aspect moral de cette douleur, au risque d’alourdir cette description.

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Avec des fluctuations d’intensité, elle est chronique ; elle ne cesse pas. Grâce à des analgésiques et décontractants, je parviens, mais pas toujours, à gagner le sommeil. Mais au moindre éveil je la retrouve et elle m’empêche de me rendormir, sauf au terme d’une longue attente pendant laquelle j’essaie, dans la chaleur bienfaisante du lit, de trouver une position de moindre ou de nulle douleur, et de l’endormir, elle. Cet aspect « chronique » signifie qu’elle est là chez elle, pour durer. Elle n’est pas une étape à endurer et à franchir pour parvenir à un soulagement, à une issue heureuse. Je n’y crois plus guère, malgré des discussions avec les chirurgiens sur la possibilité de telle ou telle nouvelle intervention chirurgicale plus ou moins importante, après celle qui ne m’a pas apporté de soulagement. Elle est aiguë, je crois pouvoir la nommer telle. Et cependant, je dois envisager de vivre avec elle, et de vivre peut-être longtemps. Douleur méchante, inaccessible. Elle a mis (définitivement ?) la main sur moi. Il me semble qu’elle vit avec mon corps vivant, se nourrit de lui, s’accroît même (je n’ose y penser) avec son vieillissement : une sorte de démon installé à demeure, né de moi.

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