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ème

partie

Apprendre à argumenter

Ce syllabus a été réalisé par Le FOREM grâce à un financement européen dans le cadre de l’initiative EQUAL Il vient en support de la formation mise en place par le Service Ethique & Diversité du FOREM.

« Comme la démocratie, la rhétorique a un double visage. Elle a une face claire, lumineuse, garante de la liberté citoyenne, signe de la possibilité qui est donnée à l’homme, grâce au langage, d’agir sur les institutions qu’il a choisi de se donner. Mais elle a aussi une face sombre, dangereuse, où la liberté de parole se retourne contre elle-même, par la séduction, la manipulation, la pression. Autant d’avatars d’une difficile liberté qui nous rappelle que si nous sommes égaux en droit, nous ne le sommes pas forcément en fait. » Emmanuelle DANBLON, Argumenter en démocratie, Ed. Labor, 2004

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PREAMBULE
Ce syllabus est le compte rendu des journées de formation dispensées, de novembre 2004 à novembre 2005, par Emmanuelle DANBLON, Docteure en linguistique à l’Université Libre de Bruxelles, à l’initiative du Service Ethique & Diversité du FOREM. L’intitulé de ces journées et de ce syllabus, « Apprendre à argumenter », rend bien compte des contenus qui y ont été abordés et qui concernent directement la mise en pratique des techniques de la rhétorique. Ces journées faisaient partie d’un cursus plus large mis en place dans le cadre du projet EQUAL Muqarnas et intitulé « Stéréotypes & Argumentation ». Ce syllabus constitue la seconde partie du support accompagnant ce cursus.

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AU MENU DE LA FORMATION
• Quelques considérations théoriques sur la rhétorique, l’historique et le contexte actuel de son évolution nous donneront les outils pour comprendre certaines choses. Une série d’exercices nous permettront ensuite de mettre en application les notions apprises. • Un exposé sur l’argumentation en démocratie nous permettra de faire le point sur l’utilisation de l’argumentation dans nos sociétés et nous permettra de répondre à certaines questions : o Comment se fait-il que nous éprouvions certains malaises par rapport à l’argumentation, que nous ayons l’impression de bien argumenter et que, pour autant, cela se passe mal ? Comment cela fonctionne-t-il ? • Après une rapide révision du modèle de Toulmin, à laquelle nous intégrerons une réflexion sur les enjeux d’un raisonnement-type dans une situation d’argumentation, sur la façon de présenter les choses selon l’auditoire auquel nous avons affaire et un travail sur la conclusion, la restriction et la garantie, sièges des stéréotypes, nous confronterons le modèle à une situation juridique. • Une analyse argumentative de situations données de type « procès-débat », conclura la journée de formation. Ce syllabus s’articulera, comme la journée de formation, en deux temps : o Dans un premier temps, nous recevrons les outils indispensables à l’ouverture du débat. o Dans un second temps, nous entrerons dans des exercices, plus compliqués que ceux rencontrés dans le cadre de la première journée, car plus concrets et en lien avec une dimension réellement argumentative. Nous y verrons qu’une garantie ne peut être absolue ni s’appliquer à tous les cas. Comment faisons-nous, dès lors, lorsque nous sommes obligés de prendre une décision et que nous préférerions que quelqu’un d’autre la prenne à notre place – mais que ce n’est pas possible ?

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RHETORIQUE ET ARGUMENTATION
L’argumentation est une habitude très ancienne, qui trouve son origine dans l’Antiquité grecque. Paradoxalement, pour pratiquer l’argumentation, il ne suffit pas d’argumenter. Le concept recouvre, en effet, une réalité plus large connue sous le nom de rhétorique. Le premier véritable théoricien de la rhétorique était Aristote, pionnier de la discipline.

Définition de la rhétorique selon Aristote1
RHETORIQUE = « ART de s’adresser à un AUDITOIRE dans le but de le PERSUADER »

ART = Technique PERSUADER = Mettre l’auditoire dans un état psychique de disposition à l’action. On argumente lorsque l’on cherche à
convaincre, à apporter quelque chose de nouveau à une situation, en partant de quelque chose que l’on a pour arriver à quelque chose que l’on n’a pas encore.

AUDITOIRE = Un auditoire n’est pas un autre. Avant de nous adresser à l’auditoire qui est en face de nous et d’essayer de le persuader, nous devons d’abord le comprendre et nous y adapter. Il n’y a pas d’argumentation sans auditoire, il y a toujours un auditoire, ne serait-ce que nous-mêmes.
Pour Aristote, la rhétorique recouvre un ensemble de capacités, aptitudes, techniques humaines, que l’on peut diviser en 3 champs qui constituent les trois arguments de la rhétorique : 1. l’ETHOS 2. le PATHOS 3. le LOGOS

1. L’ETHOS
C’est la façon dont celui ou celle qui parle se présente à l’auditoire2.

Philosophe grec (384 av. J.-C. - 322 av. J.-C). L'œuvre d'Aristote et celle de Platon sont aussi semblables et aussi éloignées l'une de l'autre que les deux pôles de la terre. Elles représentent les deux pôles de la pensée occidentale. On ne peut les comprendre sans les comparer l'une à l'autre. Ainsi en est-il de la vie de Platon et de celle d'Aristote. Platon tire de la contemplation des idées séparées l'inspiration nécessaire au gouvernement de cette cité qui fut pour lui l'objet d'un souci constant. Aristote s'est consacré à l'observation de la nature, des hommes, de leurs cités, avec détachement, sans se soucier d'assurer le triomphe de ses idées sur la place publique. Par l'intermédiaire d'Alexandre, dont il fut le maître, il aura pourtant plus d'influence que Platon sur le cours de l'histoire. Le disciple de Platon que l'on pourrait comparer à Alexandre, Dion de Syracuse, échoua dans sa tentative pour devenir le philosophe roi dont rêvait Platon. Mais si Dion fut trop pur, Alexandre ne le fut pas assez. En tant qu'éducateurs des princes, Platon et Aristote ont pu, de leur vivant, connaître leurs limites.
1 2 Ce mot est à l’origine du mot français « éthique ».

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Il désigne le caractère de l’orateur ou de l’oratrice, sa qualité morale, son comportement. Lorsque l’orateur ou l’oratrice se présente à un auditoire, il ou elle a un travail rhétorique à faire sur son ethos, une sorte de mise en scène de soi pour s’adapter à l’auditoire. Ce travail nécessite une bonne connaissance de ses propres limites, une bonne connaissance de soi. Toute rhétorique utilise et doit utiliser l’ethos.

Illustration
Dans la situation de formation que nous vivons, la formatrice vient avec un certain ethos. Avant d’avoir pris la parole et entamé son discours, elle est revêtue de ce que l’on appelle un ethos préalable. On pourrait le résumer par l’identité et la fonction annoncées. Il s’agit, en l’occurrence, d’Emmanuelle DANBLON, docteure en linguistique à l’Université Libre de Bruxelles, à la Faculté de Philosophie et Lettres. Le stéréotype qui se dégage de ces différents éléments pourrait se décrire, par exemple, comme suit : intellectuelle, prétentieuse, etc. Il est donc nécessaire à Emmanuelle, lorsqu’elle se présente et présente la formation, de construire un ethos adapté à l’auditoire qui est le groupe qu’elle devra former. Cet ethos sera différent de celui qu’elle construira pour rencontrer un groupe d’étudiants et d’étudiantes à l’Université, et ce même si le contenu et les termes de son discours sont identiques. Le lien qu’elle doit établir avec l’auditoire n’est pas le même. Plus l’ethos d’Emmanuelle sera adapté à nous, plus son message sera bien reçu. A chaque auditoire son ethos. La personne est la même, mais le jeu de mise en scène de soi doit être adapté à la situation de communication. Il ne s’agit pas de feinte, de grimage, de maquillage ou de masques sociaux. Tout le monde fait ça, en permanence, naturellement. La vie sociale est faite de jeux, de conventions, de mises en scène. L’ethos est un habit social, qui prend parfois la forme symbolique de la blouse blanche du médecin, de la toge de l’avocat, de l’uniforme couvert de médailles. L’orateur ou l’oratrice se fait une représentation de son auditoire et construit son ethos en fonction de celle-ci. Il est important de savoir dans quel contexte se place l’intervention : l’orateur ou l’oratrice parlet-il ou parle-t-elle en son nom ou au nom de son institution ? L’ethos ne tient pas seulement compte des caractéristiques de l’auditoire et de ses attentes présumées, mais aussi de l’institution au nom de laquelle on prend la parole. A l’ETHOS de la personne qui parle est relié le deuxième argument de la rhétorique, le PATHOS.

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2. Le PATHOS 3
C’est la représentation, la vision que l’orateur ou l’oratrice se fait de son auditoire, c’est le pendant de l’ethos, mais du côté de l’auditoire. Qui sont les personnes à qui l’on parle ? Il est très important, pour la personne qui parle, de le savoir, car elle doit s’y adapter. Si nous souhaitons faire passer des contenus semblables à des auditoires différents dont nous savons qu’ils ont des pathos différents, nous savons que nous allons devoir adapter notre message à leurs attentes, à leur niveau de compréhension, au contexte (proximité de l’auditoire, nombre de personnes, caractère officiel de la communication, etc.) Il y a interaction entre l’orateur/oratrice et l’auditoire. Chacun se construit ses propres représentations de l’autre, de ses besoins, de sa sensibilité, de ses valeurs. Au départ, chaque partie fait fonctionner ses stéréotypes, dans tous les sens, dans sa représentation de l’autre, mais les préjugés s’estompent peu à peu, grâce à l’action de la persuasion, et l’on assiste à un réajustement de l’ethos et du logos en fonction des réactions de l’auditoire4.

Persuasion ne signifie pas manipulation. Il peut y avoir manipulation, mais le discours et la rhétorique ne sont pas automatiquement manipulatoires.
La rhétorique est une technique grâce à laquelle s’établit, se construit une relation entre l’orateur ou l’oratrice et l’auditoire. L’auditoire est donc actif. Personne, en démocratie, ne détient la science infuse : il y a inter-ACTION entre ETHOS et PATHOS. C’est l’auditoire qui décide s’il est persuadé ou non. Personne n’est orateur ou auditoire en permanence. Nous sommes tantôt l’un, tantôt l’autre.

3. Le LOGOS
Le LOGOS, troisième argument de la rhétorique, est le discours, le langage, le raisonnement (Nous l’avons déjà évoqué dans la première partie de ce syllabus). Actuellement est véhiculée une vision réduite de l’argumentation, souvent identifiée au logos. L’ethos et le pathos ont été relégués, assimilés souvent à de la manipulation. Beaucoup s’intéressent soit exclusivement au logos, discours logique, donc seul valide, soit aux seuls ethos et pathos (dans une situation d’entretien de type psychologique, un entretien d’aide, etc.) Selon Aristote, si nous ne tenons pas compte des trois arguments, nous perdons une dimension du discours. Il n’y a pas, selon lui, de hiérarchie entre eux : ils ont tous la même importance. Aristote les nomme les 3 preuves de la rhétorique.
Le mot pathos vient lui-même d’un verbe signifiant « subir, sentir ». Ce qui permet à la démocratie d’exister, c’est le mouvement. Ce mouvement est, entre autres, permis par

3 C’est de ce mot que vient le mot français « pathétique ».

la rhétorique.

4 Démocratie ¶ mouvement.

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Ces trois éléments, lorsque l’on se trouve dans une situation d’argumenter ou de comprendre la personne qui argumente, sont, pour lui, d’égale importance : le logos ne suffit pas, il faut tenir compte de l’ethos et du pathos. L’ethos et le pathos sont liés : l’ethos se construit à partir du pathos. Le logos dépend également des deux autres arguments de la rhétorique. Si l’on se réfère au modèle de Toulmin, qui formalise notre mode de pensée par induction, on se souvient que, en fonction du type d’auditoire, seront fournis des garanties et des supports, qui seront puisés dans un champ dont on sait qu’il est connu de l’auditoire et ne sera pas remis en cause par ce dernier. Nous tiendrons compte aussi des connaissances et du niveau (supposés, car nous sommes toujours dans nos représentations) de l’auditoire.

Illustration
Une décision par rapport à l’envoi de troupes dans un pays en guerre est à prendre par une assemblée politique. Voici deux façons de présenter le problème et de l’argumenter, en fonction de l’auditoire auquel la communication s’adresse : I. Prise de décision • Un-e expert-e (ethos d’expert à construire) présente à l’assemblée toute une série de situations particulières se rapprochant de la situation présente, à partir desquelles on définit une généralité. • Argumentation par les membres de l’assemblée : à moins que… • Une décision est prise sur base de la généralité et des restrictions qui ont provoqué le débat. II. Annonce au public • On choisit un exemple de situation qui a justifié le choix et la décision, le tout étant présenté comme évident. Il ne s’agit pas de manipulation. On essaie d’atteindre un objectif par rapport à ce que l’auditoire attend. La rhétorique est bien, selon la définition d’Aristote, l’art de s’adresser à un public que l’on souhaite persuader.

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ETHIQUE, CAPACITE D’ADAPTATION ET LOYAUTE
Grâce à l’ethos, avec ce que nous avons compris du pathos, nous allons mettre en scène un certain personnage pour aider l’auditoire en face de nous, sans qu’il y ait, pour autant, manipulation. Il faut dépasser la question naïve de l’orateur ou de l’oratrice sincère, authentique. Même si la rhétorique le permet, le fait d’y avoir recours n’implique pas, automatiquement, une manipulation de l’auditoire. La manipulation n’est pas systématique, mais il y a toujours une adaptation de l’orateur ou de l’oratrice à son auditoire, suivant la situation. Cette faculté que nous avons toutes et tous est l’une des bases de l’intelligence humaine et de notre adaptation sociale. Ainsi, nous ne parlerons pas de la même façon à nos enfants qu’à notre patron ou à notre patronne, à nos amis, à notre ministre, etc.

Exemple
Lors d’un entretien de conseil à l’emploi ou à la formation, si nous nous trouvons face à une personne dépressive, nous adopterons un discours positif. Il s’agit juste d’une faculté que nous avons toutes et tous de nous adapter dans une interaction sociale. Est-ce que toutes ces situations où nous adoptons un ethos ne sont qu’une série de « masques sociaux » où nous ne serions plus sincères ? L’ethos est un habit social, comme un habit de tissu. On choisit de le mettre pour s’adapter à une situation sociale donnée. Cela ne viendrait à l’idée de personne de se rendre à un entretien d’embauche en chemise de nuit. L’ethos fonctionne exactement de la même façon.

Ethos et loyauté
Il est fondamental de déculpabiliser tout le monde par rapport à cette loyauté. La personne en face de nous sait que nous revêtons un « habit social ». On peut même enseigner à l’autre comment se mettre en scène dans une situation importante (entretien d’embauche, examen, etc.). La valeur suprême, dans les situations sociales dans lesquelles la vie nous plonge, n’est pas la sincérité. Celle-ci relève des affaires privées, personnelles, des problèmes de conscience, de la vie familiale, etc. Dans les situations dont nous parlons, le critère de sincérité n’a pas de valeur par rapport à l’objectif poursuivi, lorsqu’on le compare à la politesse, par exemple. L’important est de comprendre que nous sommes dans un jeu social. Il nous faut donc suivre et accomplir les règles du jeu dans lequel on est. Nous ne sommes pas dans un jeu où tout le monde a conscience qu’il y a un ethos et un pathos, que nous adoptons un certain type de comportement par rapport à un certain auditoire pour atteindre un certain but. Nous le faisons, toutes et tous, tout le temps et en permanence, comme marcher, sans nous en rendre compte.

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Notons que cette adaptation à l’auditoire ne se fait pas d’un bloc. Elle se fait par étapes ou phases locales, signes que la représentation que nous avons de l’autre évolue dans le temps. L’objectif est aussi que l’autre ne perde pas la face : c’est pour cela que l’on adopte un type de discours (logos) et un certain comportement (ethos).

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HISTORIQUE
La rhétorique, en ce début de XXIème siècle peut nous aider à exercer notre responsabilité citoyenne et le rôle que nous avons à jouer dans la société, de même que l’argumentation peut être utilisée comme technique fondamentale pour jouer ce rôle. Afin de nous construire une représentation exacte du statut actuel de la rhétorique, en ce début de XXIème siècle et de mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il est nécessaire que nous fassions, préalablement, le point sur certains aspects de la rhétorique et des utilisations qui en ont été faites. Depuis que l’on fait de la rhétorique, toutes les sociétés se sont toujours demandé comment aborder le paradoxe profond de la rhétorique, technique à double visage.

La rhétorique, technique à double visage
1. Aspects positifs
D’une part, la rhétorique présente une face claire, lumineuse, positive. Par ses aspects extrêmement positifs, elle constitue presque le cœur de la dignité de l’humanité, qui règle ses problèmes et conflits par le langage et plus par les armes. Elle représente la possibilité qu’ont les individus d’agir sur les institutions par le langage. Elle est outil de progrès, d’action, de responsabilité. Elle est à l’origine des institutions, des Cours de justice et des tribunaux, des écoles, de la presse, etc. Si cette capacité était enlevée à l’être humain, il serait moins qu’un animal. La rhétorique est ce qui nous permet d’être ce que nous sommes, de construire la démocratie. Elle fait presque partie de nos sens. C’est une seconde nature.

2. Aspects négatifs
La rhétorique présente également une face sombre, dangereuse, négative, l’aspect négatif principal de la technique étant que toutes ces choses peuvent dégénérer vers des pratiques de propagande, de mensonge, de manipulation, de lavage de cerveau dans les sectes, dans les partis totalitaires, etc. Toutes ces déviances sont, en effet, également rendues possibles par la rhétorique, qui permet au plus habile d’utiliser faux-semblants et artifices pour atteindre son but …

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Que faire de la rhétorique ? Deux grandes options
Que faire donc de cette rhétorique ? La garder ? La rejeter ? Peut-on la rejeter ? Il semble que nous ne pouvons pas vivre sans elle ! Même lorsque nous sommes seul-e-s, nous l’utilisons dans nos délibérations intérieures : « Qu’allons-nous manger ce soir ? ». La rhétorique est nécessaire à notre adaptation au monde et aux autres. Ne pas l’utiliser, c’est être inadapté-e ! La rhétorique est ce que l’on a inventé de mieux depuis l’âge des cavernes. Toutefois, le problème que pose le pouvoir de la rhétorique lorsqu’elle est utilisée à des fins de propagande et de manipulation reste entier, et c’est bien là que réside tout le paradoxe de la rhétorique, à la fois outil de propagande et de démocratie. Historiquement, deux grandes options ont coexisté dans la Grèce antique :

1. L’option des SOPHISTES ou le POUVOIR DU DISCOURS
Philosophes présocratiques, les sophistes découvrent la technique de la rhétorique et se font les ardents défenseurs de la liberté totale de la parole, de l’expression, et, dès lors, de la liberté totale, pour chaque individu, d’utiliser la rhétorique comme il le souhaite. Ils distinguent ce qui appartient à la nature, qui ne se discute pas, de ce qui appartient à la loi, qui se discute et s’argumente. La rhétorique a un rôle à jouer dans la vie politique de la cité. Chaque individu peut argumenter pour changer les choses, s’il est suffisamment bien exercé à la rhétorique. Très bons orateurs, les sophistes ont, eux-mêmes, expérimenté les techniques de la rhétorique et de l’argumentation et se font payer pour apprendre aux autres à argumenter. Peu soucieux d’éthique et peu préoccupés de savoir s’ils pratiquent ou non la rhétorique à des fins de manipulation, ils situent leur souci principal dans l’efficacité. Nous pourrions aujourd’hui les comparer, dans une certaine mesure, aux conseillers et conseillères en communication de nos ministres et personnalités, aux coachs. Dans toute situation, il est possible d’argumenter, dans un sens ou dans l’autre, sans souci de ce qui est juste ou de ce qui est vrai. Tout est mis en œuvre, dès lors, pour atteindre le but recherché (mensonge et manipulation inclus). On ne se préoccupe pas de loyauté ni d’éthique : « tout est permis ». On pourrait appeler les sophistes les champions de la manipulation. Très vite, dans la Grèce antique, ils ont gagné une réputation de cyniques – au sens moderne de « manipulateurs vénaux », d’opportunistes et d’arrivistes.

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2. L’option de PLATON
Philosophe quasi contemporain des Gorgias5, Platon6, ennemi juré des sophistes au nom de l’éthique, montre le danger de l’exercice de la rhétorique et de l’argumentation lorsqu’elles sont placées entre toutes les mains. Il observe les sophistes et y voit des personnes dangereuses, malhonnêtes et intéressées par l’argent. Pour Platon, il faut distinguer la bonne et la mauvaise rhétorique, la bonne rhétorique désignant tout ce qui n’est pas de la manipulation. Il faut enlever de la rhétorique les émotions, toutes les figures de rhétorique, les métaphores, les symboles, trop percutants, donc manipulateurs. Elle devient une rhétorique sans ethos, sans pathos, sans émotions, pratiquée exclusivement par les sages et les intellectuels, les rois philosophes, seuls assez sages et intelligents pour diriger la Cité. Partant de l’idée qu’il y a, d’une part, des gens plus fragiles que d’autres et, d’autre part, des individus sans scrupules qui ne pensent qu’à les manipuler, les tromper et en tirer profit, il faut, selon Platon, protéger les citoyens de ces profiteurs sans vergogne. Son outil : la censure. Pour lui, la société doit gérer tout cela pour protéger les citoyens. C’est pour leur bien qu’il faut censurer et réfréner les libertés, mettre tout sous contrôle et surveillance, décider de ce qui sera un argument acceptable ou non. Qui va décider ? Les intellectuels, les sages, les philosophes vont décider, pour les citoyens, ce qui est bon pour eux et ce qui ne l’est pas, ce qui est acceptable ou non. Le travail de la rhétorique, sur la vérité sociale et sur les décisions prises au sein des assemblées, présent chez les sophistes, a disparu. Platon n’est pas un démocrate. Ses intentions sont bonnes, mais conduisent à un état totalitaire, où tout est surveillé et tous les débats sous contrôle. On pourrait l’appeler le champion de la censure « paternaliste ». Voilà donc les deux réponses caricaturales au double visage de la rhétorique… Ce qu’il est important de savoir, c’est que nous sommes toujours, actuellement, au XXIème siècle, dans une société où coexistent sophistes et platoniciens.

487 / env. 380 avant J.-C., auteur, entre autres ouvrages, de Sur le Non-Être ou sur la Nature de l’Eloge d’Hélène – voir aussi http://www.philo5.com/Les%20philosophes%20Textes/Gorgias_Non-EtreHeleneEtRhetorique.htm
5 Philosophe grec, sophiste, env. 6 « Platon naquit probablement en 427 avant J.-C. et mourut aux alentours de 347 avant J.-C. à l'âge d'environ 80 ans. Mais les plus anciennes biographies de lui qui nous restent datent de plusieurs siècles après sa mort : celle d'Apulée fut sans doute écrite au second siècle de notre ère et celle de Diogène Lærce, dans ses Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, pas avant le troisième siècle. Et ces ouvrages n'ont pas grand chose à voir avec ce que nous attendons de nos jours d'une biographie. Pour tout arranger, Platon ne parle pratiquement jamais de lui dans ses dialogues (il ne le fait que deux fois, l'une dans l'Apologie et l'autre dans le Phédon, chaque fois en lien avec le procès et la mort de Socrate). Mais, si nous acceptons l'authenticité de la Lettre VII (ce qui est mon cas), nous y trouvons ce qui s'approche le plus d'une autobiographie, compte tenu de la pauvreté de nos sources, bien qu'elle ne concerne que certains aspects de la vie de Platon, malgré sa date tardive (elle n'a en effet pu être écrite avant l'assassinat de Dion en -354, auquel elle fait allusion, c'est à dire à une date où Platon avait plus de 70 ans.) » Bernard SUZANNE

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Sociétés orales et rhétorique : le DISCOURS MAGIQUE
A côté de ces deux options persistent, dans nos habitudes de discours, certaines habitudes archaïques liées au discours magique, encore très présentes aujourd’hui. Présent et tout puissant dans les sociétés orales, sociétés plus anciennes qui, comme nous le savons déjà, utilisaient beaucoup la parole, le DISCOURS MAGIQUE, ressenti par les populations comme TOUT PUISSANT, possède une efficacité extrêmement concrète. C’est le discours qui provoque les événements, ou plus exactement dont on est convaincu qu’il va provoquer les événements. C’est le discours du devin, de la pythie, de l’oracle,… dont le statut est important dans la société, qui font autorité et tiennent lieu de références scientifiques, politiques, etc. Exemple L’oracle annonce à Œdipe qu’il va tuer son père et épouser sa mère, et c’est ce qui se produit dans les faits. Dans les sociétés orales, le discours magique coexiste avec d’autres types de paroles, comme les proverbes.

1. Le discours magique ici et maintenant
Les sociétés évoluent, mais les anciens modes de pensée demeurent. Nous pouvons même constater un retour à la pensée et à la parole magique quand la société tourne mal. Les enfants y croient encore, lorsqu’ils disent : « Ça va aller ! », et les tout-petits passent par un stade, tout à fait réel, de pensée et de discours magiques. La pensée magique est également toujours présente dans les religions et plus encore dans les sectes. La parole - ou discours - magique existe encore dans nos sociétés, mais elle n’a plus le même statut d’institution. Toutefois, l’efficacité de la rhétorique va encore puiser un peu de sa force dans ce discours magique, principalement dans les sociétés déterministes ou fermées, car nous sommes, tous et toutes, d’anciens déterministes ou magico-mythiques.

2. Discours magique et sociétés fermées
Dans les sociétés fermées ou déterministes, on part du principe qu’il existe un grand projet dans l’univers entier. Chaque personne et chaque chose sont là parce qu’une décision de l’Univers en a voulu ainsi. C’est le destin, le « fatum » : c’est écrit, « On aura beau faire… ». La puissance du rôle de l’oracle, investi d’un pouvoir magique - puisque le simple fait que l’oracle parle influe sur les faits - est l’une des composantes du déterminisme. Tout devient phénomène naturel. On est homme/femme par nature, les hommes et les femmes ont, par nature, des rôles et des positions dans la société. S’il y a des pauvres et des riches, c’est par nature également. Tout est écrit.

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Karl POPPER7 compare le temps des sociétés déterministes à une bobine de film. La bobine déroulée, et donc
déjà projetée, représente le passé. Le futur se trouve dans la bobine qui reste à voir, pas encore projetée : nous ne l’avons pas encore vu, mais il est déjà écrit. C’est le propre des sociétés fermées. Tout est écrit. « Mektoub ». L’oracle possède, dans cette vision du temps, un accès privilégié à la bobine que tout le monde croit unique. Dans une société déterministe ou fermée, à la limite, l’argumentation ne sert à rien : « C’était écrit. » Cette vision est très proche d’un certain monde musulman ou chrétien. Le proverbe y a force de loi. Il y a des inégalités, mais elles sont considérées comme des faits naturels. On ne les combat pas. Ce type de société ne peut concevoir la démocratie, car les phénomènes politiques sont considérés comme naturels, y compris la soumission, la discrimination. Tout est naturel, y compris les rapports entre dominés et dominants. Notons qu’il n’y a pas, même dans les sociétés orales, contrairement à ce qui a été affirmé au début du XIXème siècle, d’incapacité d’induction et de pensée. Il ne faut pas tomber dans le piège de qualifier les sociétés orales de primitives, ce serait une erreur grossière. Ces sociétés utilisent bien l’induction et aussi l’argumentation. Mais le fait d’argumenter n’est pas considéré comme un outil de construction des sociétés. On pense, on essaie de comprendre les faits et les choses, mais on ne pense pas au fait que l’on pense. On prend des décisions, mais la décision doit être comprise comme naturelle. Notre société, qui utilise l’argumentation et la rhétorique, nous plonge dans un monde ouvert, donc peu rassurant et inconfortable. Ce que nous gagnons en liberté, nous le perdons en certitude. Dans les sociétés ouvertes, qui développent une vision indéterministe du monde, le futur n’est pas, pour reprendre la métaphore de Karl POPPER, « dans la bobine » : tout peut arriver, il y a une infinité de bobines « futur ». Personne ne sait encore ce que sera le film. Rien n’est écrit. Ce n’est qu’à l’issue d’un débat démocratique – éventuellement avec nous-mêmes ! – que l’on va déterminer la suite et la fin du film, qui dépendra de la conjugaison de multiples éléments.

3. Discours magique et sociétés ouvertes
Il est important d’avoir en mémoire que, toutes et tous, nous venons de là, qu’il nous en reste quelque chose, et que ce quelque chose va influencer nos comportements et notre discours. Nous utilisons toujours le discours magique, mais de façon différente. Nous passons, toutes et tous, individus et sociétés, par différentes étapes de développement. Le déterminisme et le discours magique en font partie. Cela ne nous empêche pas, face à des croyances contradictoires, de cloisonner les situations « magiques » et celles qui sont pratiques, concrètes.

7 Karl Raimund POPPER est né à Vienne en 1902. Très jeune, il s'intéresse aux disciplines et aux arts les plus divers. D'abord tenté par une

carrière musicale, puis par un engagement politique au sein du Parti social-démocrate autrichien, il choisit de poursuivre des études universitaires. En 1937, il émigre en Nouvelle-Zélande, où il accepte un poste d'enseignant. Il y demeure jusqu'en 1945, avant de réintégrer l'Europe. Grâce, notamment, à F. A. Von Hayek, il est invité à la prestigieuse London School of Economics, où il enseigne la logique et la méthodologie des sciences. Popper est reçu chevalier en 1965. Il habitera la banlieue de Londres jusqu'à sa mort.

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Illustration
Dans une tribu africaine, la pensée magique considère les léopards comme de bons chrétiens qui respectent même le Carême. La population continue, toutefois, à garder les troupeaux enfermés et sous bonne garde toute l’année, même pendant le Carême. On n’argumente pas le discours magique, mais on ne prend pas de risque.

Dan SPERBER, Le symbolisme en général
Les capacités que nous avons développées en matière de rhétorique et d’argumentation sont les produits de la lente évolution biologique de l’espèce humaine d’une part et de son évolution culturelle, beaucoup plus rapide, d’autre part. L’être humain a appris tellement de choses en si peu de temps qu’il subsiste des moments de décalage. Ce qui nous détache clairement des sociétés orales, c’est, bien évidemment, l’écriture. Or, des expériences ont prouvé le lien entre l’écriture et l’argumentation. Il semblerait que, pour argumenter pleinement, il faille que nous ayons conscience du fait que nous argumentons, ce qui suppose que nous soyons capables de pensée abstraite. Cette forme de pensée n’existe pas, par exemple, chez les enfants pré-scolarisés. Illustration En psychologie du développement, un test sur la capacité d’argumenter a été réalisé sur des enfants appartenant à deux groupes distincts : • un groupe d’enfants de 7-8 ans, scolarisés (capables de lire et écrire) • un groupe d’enfants de 5-6 ans préscolarisés (ne possédant ni la lecture, ni l’écriture) La situation à partir de laquelle il leur a été demandé d’inférer était la suivante : Garantie : Au pôle Nord, tous les ours sont blancs. Donnée : Martin, qui est un ours, vit au pôle Nord. Consigne : fournir la conclusion – De quelle couleur est Martin ? Le groupe scolarisé arrive rapidement à la conclusion : « Martin est blanc. ». Le groupe préscolarisé n’y arrive pas : « Je ne sais pas, je n’ai jamais vu Martin. » On leur a demandé de raisonner sur des mots, dans l’abstrait, ce qui n’est possible que lorsque l’on sait lire… Raisonner sur le raisonnement lui-même nécessite de savoir lire et écrire. MAIS : • On argumente très bien, même si l’on ne sait ni lire ni écrire. • Certaines personnes, qui peuvent lire et écrire, argumentent très mal. Certaines sociétés orientales utilisent des formes d’écriture basées sur des dessins ou idéogrammes, ou composées de signes moins abstraits que notre alphabet. Leur rapport à l’écriture est différent, de même que leur conception de l’argumentation. Apprendre à argumenter - page 16

Application à l’analyse d’une situation professionnelle Dans une activité de groupe en Atelier de Recherche d’Emploi, une personne se dit incapable de se projeter, de se mettre à la place de quelqu’un d’autre. Cette incapacité à se projeter dans une situation non vécue est-elle, comme l’argumentation, liée à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture ? Si pas, sommes-nous dans une situation où la personne fait preuve de mauvaise foi ? La capacité de se mettre à la place de quelqu’un d’autre relève de ce qu’on appelle l’induction par empathie. Il s’agit d’une capacité d’induction sans raisonnement abstrait. On appelle empathie cognitive la capacité de mettre en scène l’autre, avec ses propres attentes sur le monde, en train de faire quelque chose. Il s’agit donc de se mettre à la place de l’autre et de prévoir qu’en fonction de sa représentation du monde, il ou elle va réagir de telle ou telle façon. Des liens ont été prouvés entre dyslexie ou dysgraphie et capacité d’abstraction et de projection dans une situation non vécue et ressentie comme abstraite. L’absence d’empathie cognitive est l’une des caractéristiques des autistes, mais le degré d’empathie cognitive peut varier d’une personne à l’autre. Mettre en scène des situations de façon concrète et visible peut présenter des difficultés pour certaines personnes, qui ne parviennent pas à convoquer des images et des émotions qu’elles n’ont pas dans leur tête. Avant de parler de mauvaise foi, il est prudent d’analyser plus avant la situation. Aujourd’hui, plus personne ne croit, rationnellement, au pouvoir du discours magique. Ceux et celles qui y croient n’osent, par ailleurs, l’avouer (c’est le cas de certaines personnalités politiques, lorsqu’elles font appel à des astrologues). Le très court laps de temps écoulé depuis l’époque du règne tout puissant du discours magique fait qu’il nous reste, cependant, un substrat d’émotions qui vont puiser dans ces représentations archaïques et dans le discours magique. Nous le savions déjà : nous sommes des êtres extrêmement complexes qui fonctionnons à deux niveaux.

Exemple
Je regarde par la fenêtre et je dis : « L’homme au coin de la rue va tourner à droite et s’effondrer. » Si les faits se produisent tels que je les ai formulés, l’effet est immédiat sur l’auditoire : « Elle l’a payé » « Elle veut nous impressionner » (sous-entendu : c’est de la propagande !) ou « Comment a-t-elle deviné ? » « C’est un devin, c’est une magicienne, c’est une sorcière ! » (Au XVIIIème ou au XIXème siècle, on l’aurait brûlée…) Dans un monde clos, la prédiction est réalisante : « C’est comme si c’était fait. » Chaque parole et chaque geste vont avoir une conséquence obligée. Il n’y a pas de place pour la liberté dans le monde déterministe, qui pratique deux formes de prédictions : les prédictions néfastes et les prédictions bénéfiques. Aujourd’hui, dans nos sociétés ouvertes indéterministes, subsiste un bastion de discours magique au sein de deux types de discours : l’effet Œdipe et la duperie de soi. Apprendre à argumenter - page 17

Influence du discours magique sur les scénarios de vie via, notamment, les discours parentaux : l’effet Œdipe et la duperie de soi
1. L’effet Œdipe
A Œdipe, l’oracle annonce : « Tu tueras ton père et tu épouseras ta mère. » C’est ce qui se produit. Quelle est l’influence du discours sur les événements ? Le fait de faire cette prédiction à quelqu’un n’influence-telle pas son comportement, ses faits et gestes ? Des études ont prouvé l’influence des discours, notamment parentaux, du type « Tu n’arriveras jamais à rien dans

la vie ! » ou « Tu n’es qu’un loser. », etc. sur les parcours de vie des enfants.
Il ne faut pas spécialement croire à la magie, ni même que ce discours soit ressenti comme magique, pour que les faits annoncés se produisent. Cela fait partie de nos modes de fonctionnement. Plus on croit qu’un événement va se produire, plus la probabilité est grande qu’il se produise vraiment. C’est ce que l’on appelle l’effet Œdipe.

2. La duperie de soi
A l’inverse, le parent qui dit tout le temps à l’enfant qu’il va réussir, qu’il est le meilleur, qu’il est le plus beau, le plus intelligent, renforce son pouvoir de réussite. C’est la version positive de l’effet Œdipe. Les enseignants et enseignantes, les spécialistes de l’orientation et de la formation, peuvent exercer le même type d’influence sur le parcours des enfants et des adultes. En pédagogie, on parle aussi de « renforcement positif ». Nous utilisons très souvent la duperie de soi lorsque nous voulons nous encourager ou encourager un proche. Elle est une mise en scène de discours magique, sous forme de prédiction : « Ça va aller ! », « On est les meilleurs ! ». Cette forme de discours magique peut venir en renfort dans une situation d’entretien d’aide ou de conseil à l’emploi ou à la formation. La personne qui est en face de nous, si elle est dépressive, n’a pas besoin de loyauté et de sincérité : elle a besoin d’un discours qui l’aide et l’aide à s’en sortir. Qu’il s’agisse d’un effet Œdipe ou d’une duperie de soi, la force de la prédiction est grande et possède un grand pouvoir de persuasion. L’effet d’annonce que l’on trouve dans le discours magique est toujours présent dans les proverbes : « Qui sème le vent récolte la tempête. » - « Après la pluie, le beau temps. » ou encore « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. ». Le discours magique est un discours pré-rhétorique. La rhétorique est, essentiellement, différente du discours magique, mais elle en utilise encore les mécanismes. En effet, en tant qu’anciens et anciennes déterministes, nous sommes tous et toutes le siège d’émotions liées à des mécanismes relevant du discours magique, héritages de ces anciens modes de fonctionnement, et il nous arrive encore d’aller rechercher de vieilles théories déterministes pour donner du sens à certains événements. Apprendre à argumenter - page 18

Sophistes, platoniciens, sociétés et visions du monde

SOPHISTES
L’objectif des sophistes est de sortir des sociétés fermées. Héritiers de ces sociétés, ils sont les premiers à proclamer – et c’est leur grand apport – qu’il y a une différence entre la nature et la loi.

PLATONICIENS
Pour PLATON, les Sophistes représentent un grand danger. La liberté sauvage qu’ils revendiquent appelle des règles. Il faut déterminer ce qui est bon ou acceptable et ce qui ne l’est pas. Partant du présupposé que la rhétorique participe à la recherche de la vérité, Platon introduit la notion de discours fallacieux8, qui a pour principale caractéristique d’être trompeur, car mal construit, mauvais, manipulateur. Platon définit toute une série de critères qui vont décider de ce qui est fallacieux et de ce qui ne l’est pas. Les décisions, par rapport à ces critères, seront prises par les sages, les savants, les « rois philosophes », qui décideront, in fine, de ce qui est « bon » et de ce qui ne l’est pas. L’intention politique démocratique ! est excellente, mais anti-

Le printemps succède à l’hiver, le jour succède à la nuit, etc. sont des faits, non discutables, qui relèvent de la
nature. Par contre, le fait qu’il y ait des riches et des pauvres, des voleurs et des volés, toutes ces choses qui sont des choses humaines, en rapport avec des principes et des lois édictés par des sociétés, des traditions, des êtres humains et ne sont pas de l’ordre de l’évidence, peuvent être argumentées. Il faut donc former, exercer les gens à argumenter. Les sophistes se revendiquent d’une attitude politique où la rhétorique a un rôle à jouer, où l’argumentation peut faire changer l’ordre des choses. Toutefois, chez les sophistes, aucune dimension éthique n’apparaît. En fonction du but à atteindre, on argumentera dans un sens ou dans un autre, sans se préoccuper du « vrai » et du « juste ». L’argumentation devient un pouvoir pour obtenir ce que l’on veut. Ils se font payer pour enseigner leur art, ce qui a pour résultat que tout le monde n’y a pas accès. Ils revendiquent l’importance de l’argumentation et son efficacité, mais ils en font un luxe, hors de prix, accessibles aux seuls riches, qui gagnent les causes sur les pauvres. C’est un peu ce que l’on retrouve, de nos jours, dans le système judiciaire américain, où les riches peuvent se faire assister des meilleurs avocats. Ainsi, des assassins, pourvu qu’ils soient riches, même démontrés coupables, peuvent parfaitement tirer leur épingle du jeu.

Cette démarche platonicienne, oscillant entre la rigueur du despotisme éclairé et l’autoritarisme absolu, a aussi pour effet, en termes d’argumentation, de nous ramener aux sociétés fermées, puisqu’il y a un choix à priori sur ce que l’on peut faire ou ne pas faire (censure). La distinction pourtant fondamentale entre la nature et la loi est perdue. Les adeptes de la théorie platonicienne revendiquent une approche du discours ramenée au langage pur, respectant le logos dans toute sa pureté (pur logos). L’ethos et le pathos sont gommés. Tout le discours repose sur le poids et la force des mots, reflets de la réalité, et fait abstraction des connotations au profit de la seule dénotation. Cette vision des choses constitue un retour inconscient en arrière. La bonne rhétorique est une rhétorique sans ethos, sans pathos, sans émotions, qui ne peut être pratiquée que par les sages et les intellectuels, assez sages, intelligents et avertis pour diriger eux-mêmes la Cité. C’est la mort complète de la démocratie.

A noter qu’une agence de « bons conseils en communication », présente sur le Web a choisi le nom de « Les Sophistes »… Signe des temps…

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Aujourd’hui, en grande partie à cause du manque d’éducation à la rhétorique et à l’argumentation, nous vivons dans une société où coexistent les sophistes et les politiquement corrects platoniciens.

Aristote : la troisième voie
Nous sommes à la naissance de la démocratie athénienne. Aristote, disciple de Platon, dans la réflexion qu’il mène sur l’éthique et la démocratie, travaille à la synthèse entre les positions antinomiques des sophistes sans scrupules et des platoniciens censeurs. Pour lui, il est important de laisser les gens discuter en assemblées et que les décisions soient le fruit d’un débat réunissant le plus grand nombre possible (principe de démocratie). Toutefois, Aristote est l’héritier de Platon et des préoccupations éthiques de son maître. Il se fixe comme objectif de dépasser l’opposition entre les sophistes et Platon et va rechercher une troisième voie entre ces deux positions caricaturales afin de construire une vision efficace et réaliste de la rhétorique qui préserve un souci éthique, somme de morale et de droit.

Apport principal d’Aristote à la rhétorique : les 3 genres
Aristote a alors l’intuition géniale de dire, dans une société déjà ouverte, que l’on n’argumente pas de la même façon en fonction du cadre de la société dans lequel on se trouve et que, dès lors, la société doit mettre en place des institutions séparées ayant chacune son type de discours, adapté à la situation. Cela ne pourrait se passer dans une société orale fermée. Dans la société d’Aristote, il y a trois grandes institutions. A chacune son type ou genre de discours :

1. Le discours POLITIQUE ou DELIBERATIF
C’est le discours des assemblées délibérantes et des réunions entre personnes qui doivent prendre des

décisions politiques, qui concernent la société (= paradigme de l’assemblée).

2. Le discours JUDICIAIRE
C’est le discours du procès. Il s’est passé quelque chose, et il s’agit de situer l’événement par rapport au Droit (OK – pas OK). L’objectif du discours judiciaire est de découvrir les faits pour se prononcer sur la vérité et établir la culpabilité ou l’innocence de quelqu’un par rapport à un ensemble d’éléments rapportés à une Cour de Justice. L’examen des faits (données) doit permettre de décider de l’innocence ou de la culpabilité (conclusion) en utilisant un patrimoine de lois et de jurisprudence (garanties).

Dans ces deux premiers genres de discours, liés tous deux à des situations institutionnelles, on ne peut pas argumenter sans fin, car il y a OBLIGATION de prendre une DECISION, celle qui nous paraîtra la meilleure de toutes. L’argumentation porte sur les faits sujets à controverse dans la réalité sociale, et la décision prise devra être RAISONNABLE.

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3. Le discours EPIDICTIQUE9
C’est le discours de circonstances, rituel, important, car il ne pose pas de question, il n’y a pas de décision à prendre, mais il rassemble et renforce le lien social via la répétition de valeurs importantes pour la société. L’épidictique met en scène un monde déterministe dans lequel les valeurs nous apparaissent comme évidentes. Opposé au discours apodictique, qui vise à démontrer, le discours épidictique est le discours que l’on prononce ou que l’on entend prononcer, par exemple, lors d’une intronisation, d’un départ à la retraite. Il peut être discours d’encouragement, harangue, discours d’accueil, de vœux de Nouvel-An, etc. S’il apparaît souvent dans la publicité, il y est néanmoins mêlé, dans ce cas, au discours délibératif (puisque l’on attend des consommateurs et consommatrices qu’ils prennent la décision d’acheter ou de ne pas acheter). Les formes les plus connues du discours épidictique sont l’éloge, toujours du côté des valeurs dominantes de la société, et le blâme. On n’argumente pas du tout dans ce genre de discours, et, pourtant, il y a une volonté que l’auditoire passe à l’action. Les discours épidictiques sont des espèces de poèmes sociaux ou politiques qui permettent de construire un sentiment d’adhésion à des valeurs communes. Ces discours sont fréquents dans les entreprises et les institutions. Ils sont liés à des actions indirectes qui ont eu lieu ou auront lieu, voire les deux. Souvent, le discours épidictique demande une mise en scène importante : l’orateur ou l’oratrice livre un spectacle à l’auditoire.

Exemple
L’éloge funèbre des soldats morts au combat évite la désertion, le chaos, la rébellion, la guerre civile. Le discours épidictique est toujours lié à un enjeu politique ou à une action qui a eu lieu ou pourrait avoir lieu. Contrairement aux discours politique et judiciaire10, le discours épidictique n’est pas lié à une prise de décision, mais les enjeux sont importants. Ainsi, lors d’attentats, de prises d’otages, de rapt d’enfants, etc., nous attendons tous et toutes que nos responsables politiques prennent la parole par rapport aux événements. Cette prise de parole a pour but de rassurer et de renforcer la cohésion sociale autour des valeurs du pays. Cette caractéristique propre au discours épidictique a des conséquences directes sur la vie politique des nations et des systèmes et l’on constate que, souvent, un événement tragique ou un événement heureux à proximité d’élections populaires a des effets immédiats sur leur résultat. La société, comme sa doxa, sont revivifiées par l’épidictique. Blâmer une personne que tout le monde loue au même instant relève de la para-doxa. Sont également épidictiques des formules telles que : « Bon voyage ! » ou « Prends soin de toi ! ». Ces petites phrases épidictiques contribuent à conserver le lien social.

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Conclusion La division de la rhétorique en trois genres permet de comprendre et d’articuler. Les deux premiers genres (délibératif ou politique et judiciaire) mettent les lieux communs en discussion. Nous requestionnons nos principes. Remettre en question nos fondements et garanties est un exercice très insécurisant, qui augmente le poids de nos responsabilités, d’autant plus que les principes sur lesquels nous nous basons sont des principes humains. La rhétorique crée des lieux de liberté, mais ces lieux sont insécurisants. Le troisième genre de la rhétorique (épidictique) renforce les principes et valeurs, qu’il présente comme évidents. Ce genre, absolument indispensable, répond à un besoin de renforcement et participe à la cohésion sociale. Les articulations entre le délibératif et le judiciaire fragilisent la doxa11, d’où le recours à l’épidictique, dans lequel nos valeurs sont affichées comme définitives. La rationalité rhétorique fait en sorte que nous sommes capables de passer de l’un à l’autre, comme s’il n’y avait pas de problème, en présupposant que nous adhérons tous et toutes aux mêmes valeurs. Nous verrons, dans le chapitre suivant, que la division des genres de discours est moins nette aujourd’hui et que la spécificité de notre société moderne est précisément le mélange des genres, avec, encore, une part de discours magique.

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Aujourd’hui : le mélange des genres
De nos jours, la situation est aussi complexe que problématique. En effet, on constate que, petit à petit, imperceptiblement, nous commençons à perdre cette idée de séparation des genres. Cela peut paraître anodin, mais les effets peuvent être très graves. Chaque institution possède ses conventions. Ces dernières ont pour fonction sociale de donner des repères clairs aux gens : Pourquoi sommes-nous là ? Où en sommes-nous ? Quelles sont les règles du jeu ? Quel est le but

poursuivi ?
Rappelons que la division en genres est le propre des sociétés démocratiques : le ou la destinataire peut identifier clairement le contexte institutionnel du discours et le but qu’il poursuit. Cela lui donne une certaine capacité d’interpréter le discours auquel il est soumis. Dans une société démocratique, tout le monde comprend que l’on est dans un genre (épidictique, politique ou judiciaire), même si cela se passe à un niveau instinctif ou inconscient. A l’inverse, une société fermée utilise différents types de discours (magique, guerrier, etc.), mais sans cloisonnement institutionnel des différents types de discours. Dans une société fermée, les discours seront un mélange de tout : discours magique, guerrier, proverbial, épidictique (harangue, etc.). Actuellement, ce qui est troublant, c’est que nous assistons de plus en plus souvent à des situations de discours qui sont des mélanges de genres. Pourquoi la division en genres ne marche-t-elle plus ? Peut-être parce que l’argumentation ne s’enseigne plus dans les écoles. Toujours est-il que nous sommes témoins d’un retour en arrière tantôt vers les théories platoniciennes (on croit que le langage ou logos règle tout et est tout), tantôt vers les théories des sophistes, champions du cynisme et de la liberté totale.

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EXERCICES D’APPLICATION
Source : exposé « Argumenter en démocratie »

Exercice 1 : mélange des genres & sociétés fermées
« Soyez rassurés. Badgad est sauvée, protégée. Il n’y a pas d’infidèles américains à Bagdad, il n’y en aura jamais. Je vous le garantis trois fois, il n’y a pas de soldat américain à Bagdad. Ils ne contrôlent rien. Ils ne se contrôlent même pas eux-mêmes. » Ce discours a été prononcé par le porte-parole officiel de l’armée iraquienne au moment où Bagdad tombait aux mains des Américains. Notre première réaction serait de dire : c’est un mensonge. Pourquoi mentir quand tout le monde sait que c’est faux ? Cela n’aurait-il aucun sens ? S’il ne ment pas, qu’est-il en train de faire ? Face à ce discours, trois hypothèses s’offrent à nous : 1. il est (devenu) fou 2. il ment 3. nos grilles de lecture et d’interprétation occidentales ne sont pas adaptées à le comprendre. Ce discours est à rapprocher de la harangue d’un général à ses troupes et du discours épidictique, voire de la duperie de soi : « Nous sommes les meilleurs. Nous allons gagner. ». Il n’y a pas mensonge, la vérité est mise de côté et transformée, car non pertinente. La rhétorique épidictique ne se soucie pas de la vérité. Elle veut seulement persuader. Selon nos grilles à nous, l’homme devrait être dans le genre politique, en train de faire le point. Il prononce son discours épidictique dans un cadre institutionnel délibératif (donner des informations politiques et militaires vis-àvis de l’opinion internationale). Dès lors, on le considère comme irrationnel, inadapté12. C’est compter sans le fait que ce ministre iraquien puise ses habitudes rhétoriques dans une société islamiste qui pratique le mélange des genres - en l’occurrence les discours délibératif et épidictique – et qui utilise encore le discours magique. Il s’agit simplement d’habitudes rhétoriques caractéristiques d’une société fermée et nondémocratique. Son discours n’est pas choquant pour le peuple iraquien qui partage cette culture. Il ne s’agit pas d’un discours de propagande institutionnalisée, mais d’un discours qui livre une vision magicopolitique de la situation – notons l’utilisation de l’effet magique attendu du discours qui utilise la formule magique des contes « Je vous le garantis trois fois », laissant croire que l’événement annoncé se réalisera par après. Le but poursuivi est d’encourager les troupes iraquiennes et de rassurer les populations13. Nous sommes, pour la plupart d’entre nous, dans une situation de politique internationale qui fait que nous ne possédons pas les outils qui nous permettent de comprendre ce type de discours. Nous évoluons, pour ce qui nous concerne, dans une société qui a intériorisé les 3 genres, et ce type de discours nous apparaît comme naïf, ce qui n’est absolument pas le cas.

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Cette harangue reprend des éléments de blâme sur les Américains, traités ici d’« infidèles », qui « ne contrôlent rien », qui « ne se contrôlent même pas eux-mêmes » (humour ?). Elle obtient ainsi l’effet typique du blâme qui est de donner de l’espoir, de faire du bien tant à la personne qui le prononce qu’à celle qui l’entend. Il y a, chez le locuteur, quelque chose de l’ordre du « ne pas perdre la face », de la métaphore. Nos propres grilles ne fonctionnent plus. Rhétoriquement, nous sommes dans l’épidictique (la vérité importe peu). Institutionnellement, nous sommes dans le délibératif ou le politique (l’absence de vérité pose problème). Soit on utilise volontairement l’épidictique en faisant croire que c’est du politique, et nous sommes alors dans un discours de propagande, soit, et c’est le cas du discours de ce ministre iraquien, nous sommes dans une situation de société dans laquelle c’est flou. Il y a un recouvrement de plusieurs genres à la fois, mais la raison en est que les habitudes rhétoriques de cette société sont comme ça. Il y a une part de propagande, bien sûr, mais ce n’est pas de la propagande institutionnalisée, comme celle que l’on peut rencontrer chez George Bush, par exemple.

Nous sommes clairement en présence d’un discours prononcé au sein d’une société qui ne pratique pas la division nette des trois genres. Il y a un peu de délibératif, un peu d’épidictique, du magique et du prophétique.
Les médias internationaux nous ont livré ce discours sans prendre de distance par rapport à la situation, sans faire l’analyse de la situation de la communication ni la replacer dans la situation sociale (= type de société) de l’Iraq. Cet exemple nous permet de comprendre, d’une part, le fonctionnement de la rhétorique des sociétés fermées, différente de la nôtre, mais aussi de mettre en exergue l’incapacité de l’Occident d’interpréter correctement les intentions rhétoriques de ses interlocuteurs et interlocutrices, à partir du moment où ils ou elles sont issus de sociétés pratiquant une rhétorique différente. Nous pourrions également interpréter le discours du ministre iraquien comme de la résistance à la révision. Nous avons, toutes et tous, par défaut, une vision d’un monde juste, où tout se passe bien. Puis, tout à coup, un événement fait en sorte que, pour nous, le monde s’écroule. Si cet événement a pu se produire, n’importe quoi peut arriver. Il faut donc que nous révisions le monde, que nous corrigions cette image par défaut que nous avions d’un monde juste. Quelquefois, nous résistons à faire cette révision du monde. Pierre LIVET14 note que cette résistance à la révision peut être interprétée, à un certain stade d’intensité, comme de l’irrationnel15. On remarquera que le genre épidictique, dans pareille situation, permet de faire comme si le monde était beau, mettant en scène le fait que l’événement, aussi horrible soit-il, qui a fait basculer le monde, a une forme d’utilité.

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Autre exemple : les discours d’Hitler, paradigme du discours de propagande16 A partir de 1933, Hitler endosse l’ethos du prophète : Contrairement à ce que pensent les Juifs, ce ne sont pas eux

qui vont détruire l’ensemble de la société, c’est l’ensemble de la société qui va les détruire.
Il va ensuite reproduire ce discours à plusieurs reprises, aux moments-clés de l’histoire du peuple allemand en antidatant le discours et le faire intervenir à un moment fondamental pour le peuple allemand. Effet Œdipe : il intègre tout un peuple dans sa vision tout à fait déterministe du monde, où tout est structuré et écrit, ce qui justifie ses décisions. Dès lors, la société prend l’habitude que les prédictions d’Hitler se réalisent. La propagande à ce degré-là est devenue tout à fait impossible dans nos sociétés occidentales. Il est vital, pour la démocratie, que l’on garde à l’esprit l’importance du non-mélange des genres. Le mélange des genres représente un danger pour la démocratie, car les citoyens et citoyennes ne savent plus où ils se trouvent. Dans nos sociétés, où l’on sait que, dans un discours d’éloge ou de blâme, par exemple, la vérité n’est pas un problème, on peut y aller à fond : ce n’est pas de la manipulation. Si par contre, nous sommes dans une société qui pratique le mélange des genres, la situation est problématique (lavage de cerveau, etc.). La distinction entre les genres est le fait des sociétés qui assument la distinction entre nature et loi, des sociétés où chacun et chacune ont le droit le parler et de prendre la parole en public. La séparation des genres suppose une représentation moderne de la société.

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Réflexion sur l’exemple espagnol : les attentats de Madrid – 11 mars 2004 Le 11 mars 2004, à la suite des attentats de Madrid – Atocha, le ministre Aznar prend le parti, d’une certaine manière, d’intérioriser la menace terroriste en accusant l’E.T.A. Il essaie de rassembler le peuple espagnol autour de valeurs communes.

A certains moments, ne sommes-nous pas demandeurs/euses de confusion entre les genres ?
Si Aznar, à ce moment, avait dit : « Nous faisons partie de l’alliance, et, pour cela, nous sommes la cible des terroristes islamistes. », peut-être aurait-il pu fédérer le peuple espagnol autour de valeurs communes. A cet instant, deux jours avant les élections, dans l’urgence, tout était bon. Tous les ressorts du mélange des genres sont alors efficaces et bons à prendre. Pourquoi le ministre s’est-il entêté dans sa position ? Son choix est lié à l’ethos. A partir du moment où il avait choisi une position qu’il croyait la bonne, laisser tomber et perdre la face aurait été très mauvais à deux ou trois jours des élections. A ce stade, mieux valait, peut-être, avoir l’air de quelqu’un de persévérant qui garde le cap, même contre l’évidence (comme George Bush). Cela plaît aux gens, car cela donne une image de force, un peu comme le président américain qui, face à la question des armes de destruction massive en Iraq, a préféré s’entêter dans son mensonge. Plus les citoyens et citoyennes sont éduqués à la rhétorique et plus ils sont capables de faire la part des choses. Ils ont leurs émotions – c’est impossible de ne pas en avoir – mais ce n’est pas pour cela qu’ils ont une vision naïve de la réalité.

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Exercice 2 : le pamphlet institutionnalisé ou rhétorique de la dénonciation
Autre exemple de discours victime du mélange des genres : le pamphlet L’orateur – ou l’oratrice – pamphlétaire pratique le blâme universel. Lorsque l’on entend un discours pamphlétaire dans son contexte institutionnel (= qui nous permet de l’identifier comme pamphlet), tout va bien. Toutefois, il arrive qu’un expert utilise la rhétorique du pamphlet pour brouiller les pistes. C’est la technique préférée des négationnistes. « Nos idées doivent-elles êtres censurées et les non-conformistes poursuivis pour « délit d’opinion » ? Voulonsnous instaurer une inquisition chargée de traquer les hérétiques ? Bonjour Orwell ! Livrez-vous à une lecture critique de ce livre bien documenté, afin de pouvoir forger votre propre jugement. » Ce texte est extrait de l’introduction d’un ouvrage négationniste17. L’auteur affiche un ethos d’expert : « livre bien

documenté ».
Nous assistons à une prise d’otage typique au pamphlet, à cette différence près que, dans l’écrit pamphlétaire classique, l’auteur s’affiche comme révolutionnaire, en dehors de l’institution. Les genres politique et judiciaire sont générateurs de débat et de critique, au sein de l’institution. Le pamphlet, critique marginalisée, en dehors de l’institution, tel le discours dérangeant, subversif, mais combien utile du fou du roi, n’a pas de rôle de décision. Il n’entre donc pas dans les genres politique et judiciaire, pas plus qu’il n’entre dans le genre épidictique, puisqu’il exerce le rôle inverse – et combien intéressant pour une société - de secouer et de mettre nos valeurs en balance, alors que le discours épidictique les renforce et les nourrit. Le problème apparaît quand le pamphlet s’exerce du cœur-même de l’institution, car l’institution a un rôle de décision. Ici, le mélange des genres sème la confusion et, par là-même, est non-démocratique. La confusion est renforcée par l’allusion à Orwell, dont le « 1984 » est un réquisitoire contre la censure et le lavage de cerveau. Nous sommes dans une société qui fonctionne avec ses grands principes de respect des Droits de l’Homme, d’où le paradoxe : nous recevons des discours dont nous ne savons pas s’ils sont ou non démocratiques – et, à la limite, la question n’est pas pertinente – que nous sommes obligés d’entendre au nom de la liberté d’expression qui fait partie des Droits de l’Homme et de notre démocratie. Celui ou celle qui pratique le pamphlet institutionnalisé ne se place pas en dehors de l’institution, comme le fait un-e pamphlétaire affirmant sa marginalité. Il ou elle utilise la rhétorique de la dénonciation au nom des valeurs de la société et de l’institution. La société est remise en question, mais « de l’intérieur ». Si certains de ces pamphlétaires sont de véritables révolutionnaires, d’autres sont d’authentiques pervers, qui agissent dans le souhait de faire imploser la démocratie. Ils ne défendent pas une cause18.

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Nous voudrions les laisser en dehors, car nous sommes conscient-e-s qu’ils ne respectent pas les règles du jeu de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, mais nous ne sommes plus capables de démonter le mécanisme. Nous avons perdu l’habitude d’argumenter sur notre système de valeurs, ce que les pamphlétaires institutionnalisés ont bien compris. Ils ont pour eux la charge de la preuve, ont l’habitude d’argumenter et sont davantage conscients de la rhétorique. Nos lois, nos cordons sanitaires, nous mettent en porte-à-faux par rapport à nos valeurs démocratiques. Critiquer nécessite de bien connaître la position adverse et d’argumenter. Nous avons pris l’habitude, comme le font les étudiant-e-s contestataires, de manifester contre tout et n’importe quoi sans comprendre l’adversaire, convaincu-e-s que nous avons raison « une bonne fois pour toutes », ce qui n’est pas le cas. Le mélange des genres nous plonge dans un flou artistique et nous aurions tendance, à l’instar de Platon, à accorder tout pouvoir au langage (au logos), au mépris de la distance qui peut exister entre ce que l’on dit et ce que l’auditoire comprend, et sans tenir compte de la polysémie du langage19.

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Exercice 3 : la critique
« Messieurs, Je suis résistant. J’ai commencé à l’être dès le mois de juin quarante, et je le suis encore, ou je pense l’être du moins. Pourtant, je n’en tire plus aucune fierté. Plutôt de la honte. Je m’aperçois tous les jours que de résister n’était pas si simple que c’en avait l’air à première vue. » […] « Donc, qui entrait dans la Résistance se sentait aussitôt meilleur […]. De toute manière, il était une fois pour toute du bon côté : du côté de la Justice et du Droit. Voilà qui aide à vivre et à mourir. Oui, c’est là ce que pensait le Résistant (en plus vague). Et bien entendu, il se trompait. » Nous sommes en présence d’un extrait de la Lettre aux Directeurs de la Résistance que Jean PAULHAN, résistant, adresse aux grands chefs de la Résistance officielle et où il dénonce les pratiques cruelles de « justice populaire », contraire aux Droits de l’Homme, dont sont ou ont été victimes les anciens collaborateurs – ou présumés tels – du régime nazi. Il revendique pour eux des procès en bonne et due forme, malgré tous les désirs de vengeance. Il s’agit d’une lettre ouverte, éditée en 1952. L’argumentation met en œuvre le mécanisme fondamental de la critique. Dans l’exercice de la critique, on part d’un lieu commun, d’un principe, auquel l’ensemble de la société adhère et on décide d’en contester l’application à la lettre. On le remet en question par rapport à certaines situations, dans lesquelles le principe ne sera pas applicable à la lettre. La critique a pour effet de fragiliser, de mettre en danger celui ou celle qui la formule. Il est donc primordial de soigner son ethos dans l’exercice de la critique. Dans le premier paragraphe de l’extrait, nous assistons à la construction de l’ethos de l’auteur : il adhère aux mêmes valeurs que son auditoire et c’est à partir de ce rôle qu’il va opérer sa critique. Malgré ces précautions, la Lettre ouverte de Paulhan a été très mal reçue, et il a été rejeté par la communauté de la Résistance, victime du blâme, du bannissement de cette institution. Dans le second paragraphe, il utilise largement l’ironie, voire le cynisme. Le discours devient presque pamphlétaire, mais il a pris la précaution et la peine de signaler, dans le premier paragraphe, qu’il n’était pas dans cette situation institutionnelle. Cela l’autorise à mettre en œuvre sa critique. Paulhan critique un principe partagé par le groupe et considéré comme fondateur : celui de dire que d’être résistant, c’était être « une fois pour toute du bon côté ». Or, affirme-t-il, la résistance n’était pas du bon côté une fois pour toutes. L’exercice de la critique, pour celui ou celle qui la formule, l’expose au problème de la charge de la preuve. Dans la critique, deux pôles s’opposent : • les détenteurs ou détentrices du pouvoir, qui font comme s’il n’y avait pas de problème • et ceux ou celles qui signalent le problème qui ont ce que l’on appelle la charge de la preuve, ont quelque chose à dire par rapport à ce qui se passe dans la communauté et ont la responsabilité de porter un message « je » ou « nous »20.

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Un pamphlétaire, contrairement à Paulhan, se place hors de la société, et c’est de là qu’il critique. Il a la liberté de dire et n’a pas le souci de se faire accepter ni d’utiliser un discours adapté aux circonstances. Il utilisera un langage anti-institutionnel, ou, comme Toscani21, une image anti-institutionnelle.

Le genre de la « lettre ouverte » flirte avec le pamphlet, mais revendique des choses à partir de l’institution, dans l’institution, en prenant soin de construire un ethos en accord avec les valeurs de l’institution. Il implique, pour son auteur-e, un risque non négligeable d’être rejeté-e par la communauté, d’être considéré-e comme a-topos et exclu-e par ses pairs. La charge émotionnelle est très forte.

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Exercice 4 : l’éloge
« L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce Chant des Partisans que j’ai entendu murmurer comme un chant de complicité, puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois d’Alsace, mêlé au cri perdu des moutons des tabors, quand les bazookas de Corrèze avançaient à la rencontre des chars de Rundstedt lancés de nouveau contre Strasbourg. Ecoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C’est la marche funèbre des cendres que voici. A côté de celles de Carnot avec ses soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées. Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France… » Ce texte est extrait de l’éloge funèbre prononcé par André MALRAUX, alors Ministre français de la Culture, lors du transfert des cendres de Jean MOULIN au Panthéon, le 19 décembre 1964, en présence du Général de Gaulle. Capturé à Lyon, torturé, héros de la Résistance, personnage mythique et quasi christique pour les Résistants, Jean MOULIN est l’archétype du héros mort pour la Liberté. Cet éloge est clairement un discours épidictique destiné à renforcer le lien social de la Nation. Il ressemble à un grand poème politique et demande un solide talent lyrique. On peut presque entendre la voix d’André MALRAUX, pleine de trémolos et de vibrations, de charge émotionnelle. Le rapport à la vérité est néanmoins plus que discutable : « Ce jour-là, elle était le visage de la France ». Nous savons, tous et toutes, que c’est absolument faux ! La France, lors de la capture de Jean MOULIN, était dirigée par le gouvernement de Vichy et les collaborateurs étaient nombreux. Les images sont superbes, de même que les métaphores, mais le contenu est faux. Rappelons à quel point Platon était opposé à la métaphore, selon lui outil de manipulation. De plus, dans ce cas, la métaphore n’est pas correcte, ne correspond pas à la vérité historique : la résistance n’était pas unie, la France non plus, pas plus qu’elle n’était résistante ! Cet éloge décrit la totale fiction politique d’une France unie dans la résistance. L’objectif de ce « mensonge » est de réunifier le peuple français dans le contexte du conflit avec l’Algérie, guerre contestée de l’intérieur, notamment par les intellectuels et les artistes. Il est donc important, à ce moment, de resserrer le lien social. La question de la vérité est jugée « non-pertinente ». Il s’agit, par le discours, de susciter une émotion politique et de renforcer chez ceux et celles qui l’entendent la fierté d’appartenir au peuple français, un peuple héroïque qui s’est illustré dans la résistance. Malraux essaie d’englober tous les Français et les Françaises dans son discours, même si tous et toutes ont encore, à cette époque, la mémoire des faits. La Résistance de Jean MOULIN, c’était la Résistance officielle, celle qui était en contact avec Charles de Gaulle, à Londres. Toutefois, beaucoup de gens n’étaient pas d’accord avec cette forme de résistance. Parmi eux, des extrémistes de gauche et des extrémistes de droite (parmi lesquels Jean-Marie Le Pen !). Par ailleurs, le gouvernement collaborateur de Vichy n’a pas été condamné, Pétain étant un héros de Verdun ! A l’examen, ce discours d’éloge crée donc une fiction très éloignée de la réalité historique et politique ! Nous sommes dans un discours épidictique. Il n’y a donc pas de décision à prendre, mais une volonté de reconvoquer la cohésion nationale à un moment politique important. DISCOURS EPIDICTIQUE ⇒ OBLIGATOIREMENT UN ENJEU

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Autre exemple Dans le discours qu’il prononce au moment de l’enlèvement, entre Bagdad et Nadjaf, le 24 août 2004, par l’Armée islamique en Irak, des deux journalistes français, Christian CHESNOT et Georges MALBRUNOT, le Président CHIRAC a le devoir de prononcer un discours épidictique fondamental de blâme. De même, tout chef d’Etat doit prononcer un discours de condamnation et de blâme lorsque se commettent des actes terroristes.

Remarques et questions
Beaucoup de Belges se sont demandé pourquoi la Reine n’était pas allée à Ghislenghien, lors de la catastrophe de l’été 2004. La Presse s’est fait l’écho de cet étonnement. S’agissait-il d’un « épidictique au rabais » ? Les mêmes questions se sont posées lors des nombreux décès dus aux effets de la canicule sur les personnes âgées ou de santé fragile. Face aux grandes catastrophes, les gens ont besoin d’un soutien « paternel » et d’un coupable à blâmer. Nos besoins sont liés à des rites en situation de deuil. L’ensemble appartient à un processus général de deuil dans lequel les rites doivent être respectés. La manière doit y être22. Dans l’épidictique, nous trouvons des éléments qui relèvent • des symboles non-discursifs : gestes, présence, etc. • des expressions discursives : « ne sont pas mort-e-s en vain », « sont mort-e-s pour la cause ». Nous ne sommes pas naïfs. Nous savons que ce que dit la personne n’est pas vrai, mais que son intention est authentique. Nous vivons dans des conventions, des jeux, des formules de politesse, mais nous ne les percevons plus toujours comme des conventions ou nous oublions leur statut de conventions : elles appartiennent aux habitudes, aux rituels. Le fait de s’habiller, par exemple, n’est plus vécu, de nos jours, comme une convention. Dans les moments de crise, ces conventions retrouvent leur statut de conventions et sont rompues, ce qui a pour effet de nous fragiliser par rapport à la situation.

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Exemples • Un enfant refuse de dire « bonjour » (formule rituelle, convention) à quelqu’un qu’il n’aime pas, car il ne souhaite pas que son jour soit bon. • Une personne à qui l’on dit « s’il vous plaît » nous répond « Non, il ne me plaît pas. » Il y a rupture de la convention, insolence. Nous baignons aujourd’hui dans une culture de l’anti-conformisme, ce dernier étant valorisé par notre société moderne, héritière de la « révolution culturelle de mai ’6823 ». Aujourd’hui, nous mettons les conventions au défi, notamment en remettant en cause une convention de langage (mot, formule toute faite, etc.), en la prenant au pied de la lettre ou en contestant son étymologie. Depuis mai ’68, nous sommes plus ambivalent-e-s par rapport à nos valeurs. Si la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1789 est placée sous la protection de Dieu, l’Être Suprême, il ne faut pas oublier que celle de 1948 est une charte désenchantée, dans laquelle Dieu est mort. C’est cette charte qui produit le discours de mai ’68, dans lequel on ne croit plus aux décisions. Le mélange des genres présent dans le discours de mai ’68 n’a rien à voir avec celui que nous avons étudié plus haut, dans l’intervention du général iraquien. Il utilise le « slogan épidictique » dans un discours qui porte à la décision et à l’action, utilisant à plaisir le paradoxe dans des formules comme « Sous les pavés, la plage » et « Il est interdit d’interdire »24.

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Exercice 5 : mise en cause de la dimension conventionnelle de l’institution
« Pour les partisans de la compétence universelle, la symbolique de la vérité, avec ses codes et ses toges, ses fictions et ses faux semblants, présente donc un double avantage : elle reste le garant de l’émergence d’une vérité qui fasse sens pour tous et elle permet d’assurer le passage entre présent et avenir, mémoire et projets pour les principaux intéressés. Oui, mais ce principe de garantie et ce rôle de « passeur de temps » ne peuventils se penser que sous les habits que nous lui connaissons, pourrait-on demander ? La symbolique et le rituel qui font sens sont-ils le monopole de l’occident et de ses montages entre symbolique et imaginaire ? » Ce texte, par ailleurs très mal écrit, émane d’un journaliste au moment du procès du génocide rwandais. Il intervient sur la loi de compétence universelle invoquée au moment du procès. Le Droit comprend toute une série de conventions, dont celle de la VERITE JUDICIAIRE. Le journaliste jette un doute sur l’institution judiciaire, la dévalorise. En quelques mots, il dit que la justice, c’est du « guignol » parce que ce ne sont que des conventions, des boîtes vides, de la mise en scène vide de sens. Il s’inscrit dans la tendance actuelle de dire que ce qui est conventionnel, c’est n’importe quoi, donc arbitraire et à rejeter. Or, si on rejette les institutions, on régresse vers les sociétés orales et fermées !

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Mélange des genres du discours : approche des causes et des effets
Pourquoi assiste-t-on, aujourd’hui, à ce mélange des genres ?
Nous pouvons avancer quelques hypothèses pour expliquer ce phénomène : • On n’enseigne plus la rhétorique et l’argumentation dans les écoles.

Nous ne sommes plus formé-e-s à critiquer et à interpréter, à décoder les discours que nous entendons autour de nous.

Quand enseigner la rhétorique ? A quel âge ?
Il n’y a pas d’âge pour enseigner la rhétorique. Il est juste nécessaire de s’adapter à l’auditoire que nous avons en face de nous. Nous n’aborderons pas cette matière de la même façon avec des enfants, des ados ou des adultes en recherche d’emploi, mais tous ces publics peuvent y être initiés.

Est-ce l’intérêt de la société de former ses enfants à la rhétorique et à l’argumentation ? La question est
éminemment politique… Il est de l’intérêt de toute société démocratique de faire comprendre à tous et à toutes, quel que soit leur âge, qu’ils et elles peuvent agir et réagir et qu’ils et elles ont les moyens de le faire. • Concrètement, nous vivons dans une époque où la communication se passe à l’échelle universelle. Cette mutation a été rendue possible par les médias d’abord, par les technologies de l’information et de la communication ensuite.

Toutefois, on aurait dû « voir venir » le mélange des genres, et on l’a probablement vu venir, mais on a laissé faire. Parce que l’empêcher, c’était automatiquement exercer une censure, et la censure, c’est réactionnaire, c’est « réac’ ». C’est l’avatar de certaines dérives de mai ’68, la « révolution culturelle » qui critique les conventions et leur arbitraire, fait exploser les cadres sociaux, institutionnels, etc. Il en reste certaines choses. Mai ’68 pratique le pamphlet institutionnalisé, ses slogans le prouvent : « Délivrez les livres. », « CRS, SS », « Il est

interdit d’interdire. »25, etc.

Les conséquences sur l’enseignement n’ont pas tardé à se faire sentir, notamment dans le choix des sources : aujourd’hui, les enseignants et enseignantes ne vont plus chercher leurs textes chez Balzac ou tout autre auteur « sérieux », c’est bourgeois ! Ils vont chercher leurs textes dans Paris-Match, c’est ça, la culture populaire ! Avec le mélange des genres, l’école et la famille ne sont plus des institutions séparées. L’école rentre dans la famille et vice-versa. L’arrivée des femmes au pouvoir politique a influencé le mélange des genres. Notre société est dépositaire d’un nouveau paradoxe : le mélange des genres – qui est non-démocratique – est considéré comme politiquement correct, et le fait de cloisonner les genres est considéré comme réactionnaire.

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N’avons-nous pas manqué quelque chose ? Nous sommes en démocratie, donc nous donnons aux citoyens et aux citoyennes ce qu’ils veulent voir, mais on leur donne quelque chose de bas. Pour satisfaire le public, on pratique une communication « au rabais ». C’est ce que Karl POPPER dénonce, par rapport, notamment, à la télévision, média puissant par excellence. Il explique le paradoxe, le piège de l’audimat : pour séduire le citoyen – ou la citoyenne – on lui propose ce qu’il y a de plus bas, de plus facile. On crée ainsi une habitude au matériel média sans exigences intellectuelles : c’est plus confortable. Ce discours est dangereux, démagogique et mensonger. C’est à nous de prendre conscience de ces mécanismes et de les dépasser.

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RHETORIQUE ET MODELE DE TOULMIN
Rappel
Pour Aristote, la rhétorique se définit au sein de trois genres :

POLITIQUE RHETORIQUE JUDICIAIRE EPIDICTIQUE VALEURS
auxquelles adhère la communauté, a priori Les événements sont débattus au sein du politique et du judiciaire à la lumière de nos VALEURS

Le but de la rhétorique est le bonheur de la Cité, le bien public, et la plupart de nos valeurs sont inscrites dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH), rassembleuse et mobilisatrice de toute action humanitaire. Dans le modèle de Toulmin, les données sont passées à la moulinette des garanties et l’on arrive à une conclusion. Si cela se passe mal, la question se pose de savoir si le problème vient de nos valeurs : faut-il les changer ? Faut-il les garder ? C’est là qu’intervient le discours épidictique, qui vient nourrir nos valeurs. Nos valeurs sont constituées d’un stock de lieux communs, plus ou moins figés sous forme de principes généraux, de lois, apparemment – c’est l’impression qu’ils donnent – universels, dans le temps et dans l’espace. Le croire serait une erreur, car les principes et les lois évoluent.

Valeurs, esprit et lettre de la loi
Quelquefois, nos valeurs posent problème. On remonte alors à l’ESPRIT qui a présidé à leur formation. Exemple Donnée : Conclusion : Garantie :

Marie a tué son enfant. Elle doit être condamnée.
Au judiciaire, conclusion = décision

Tu ne tueras point.
ou

Tout coupable d’homicide doit être condamné à une peine de prison.
Fondement : Restriction : Bible – Droit moderne – DUDH – Droit international

à moins que l’enfant ne soit en souffrance (euthanasie, accident, avortement, …).
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L’avortement et l’euthanasie sont-ils des formes d’homicide ? Cette question d’éthique sera liée aux valeurs du système judiciaire en vigueur. Il arrive que nous ne soyons plus d’accord avec ces fondements, et que l’application de la législation à la lettre nous paraisse inique26. La loi n’est pas un dogme. Les textes de lois sont des lieux communs, des garanties, qui se sont construits au fur et à mesure que les problèmes apparaissaient. Il faut toujours remonter à l’esprit de la loi. Quelquefois, le fait d’appliquer la loi à la lettre fait davantage de tort à l’un des protagonistes de la situation à juger. On demande donc de ne pas appliquer la lettre de la loi, mais de se référer à son esprit. Par la restriction, on se permet de remettre en question la loi en en réexaminant l’esprit. On fait remonter la loi à son niveau antérieur. C’est la notion d’éthique, que l’on pourrait définir comme l’esprit de nos lois et de nos principes. Si l’esprit de la loi n’est plus respecté, c’est que nous ne respectons plus la dimension éthique de la loi. C’est en réexaminant l’esprit des lois qu’on en abandonne la lettre27. Cette démarche revient à questionner nos valeurs, ce qui représente toujours un grand moment d’émotion collective pour une société. Nous sommes très proches de l’épidictique : il y a un mouvement qui fait appel aux émotions. La différence, c’est que l’épidictique intervient à un moment où il n’y a pas de problème. Le discours épidictique n’a pas sa place sur un champ de mines ou sur un champ de bataille. Les sphères sont différentes, mais les émotions convoquées sont similaires. Le judiciaire est également le théâtre d’effets de manches et de rituels qui lui sont propres : toge, perruque, théâtralisation, maillet, l’audience se lève, insulte à magistrat, décision liée à un rituel linguistique, à un langage propre à l’institution, mise en scène conventionnelle exigée par l’institution, encore siège de nombreuses peurs pour les citoyens et les citoyennes. La rhétorique y est cadenassée, mais ces rituels répondent à un besoin, car ils permettent de mieux adhérer au jeu rhétorique. La mise en scène est marquée, mais pas synonyme de mascarade. Cette forme de garantie procédurale préserve l’institution judiciaire des médias, notamment.

Le Modèle de Toulmin
En rhétorique, le modèle de Toulmin correspond au LOGOS chez Aristote, partie du discours qui détermine la façon dont les arguments se mettent en place. Le modèle de Toulmin est un modèle d’argumentation type, qui formalise la façon de raisonner qui est la nôtre, qui est tout à fait naturelle et qui est l’induction28. Ce mode de raisonnement nous permet, à partir d’une situation donnée, de formuler une conclusion, qui est l’expression d’attentes raisonnables que nous avons par rapport à la situation de départ ou par rapport à nos représentations de cette dernière. La garantie, qui nous permet de justifier le passage de la donnée à la conclusion, s’exprime sous forme de proverbes, de vérités générales, de lieux communs, etc. C’est un objet de pensée que l’on retrouve, notamment, dans les lois juridiques. Exemple

Il est interdit de tuer.

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Ces garanties sont des éléments fondamentaux de l’argumentation, même si, la plupart du temps, elles sont implicites, pas toujours franchement pour des questions de manipulation, mais, simplement, parce qu’il n’est pas rhétoriquement efficace de les expliciter à chaque fois.

Argumentation et démonstration
La démonstration est, par excellence, le mode de raisonnement utilisé en mathématique. Elle se situe à l’opposé de l’induction. Exemple

Tous les hommes sont mortels. Or, Socrate est un homme. Donc, Socrate est mortel.
Ce mode de raisonnement démonstratif ne laisse aucune place au débat. Il n’y a rien à discuter, il n’y a pas d’ouverture. Nous sommes dans le champ de la certitude, de l’évidence, du définitif, pas dans celui de l’argumentation. La démonstration n’apporte aucune information, rien de nouveau par rapport à la situation. L’argumentation, à l’inverse de la démonstration, concerne le champ des raisonnements. La situation est toujours ouverte. Les différentes justifications par rapport à une situation trouvent leur source dans des principes raisonnables, mais pas toujours applicables. Elles reposent sur nos attentes, pas sur des certitudes (comme c’est le cas dans la démonstration). Si nous disposions, dans la vie courante, pour la vie politique, pour la vie sociale, de principes applicables à chaque situation, nous n’aurions aucun problème et nous n’aurions pas besoin de rhétorique ni d’argumentation. Nous aurions nos règles politiques, nos lois, nos conventions sociales, etc. et nous les appliquerions à toutes les situations. Toutes les conclusions seraient vraies et il n’y aurait aucune décision à prendre. Dans la démonstration, il n’y a pas de décision à prendre, pas de remise en question.

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Modèle de Toulmin : la complexité rhétorique
La complexité des problèmes et des situations qui nous intéressent est captée, de façon formelle, par le modèle de Toulmin.

Modèle de Toulmin
D Donnée D

chemin inférentiel

donc C
Conclusion C

parce que G
Garantie G

à moins que R
Restriction R
Bon sens Supports juridiques

Fondement F ou Support S

Champs de connaissance

Lois scientifiques et autres Statistiques etc.

Grâce à un chemin inférentiel ou chemin d’inférence, nous passons d’une donnée D à une conclusion C. La garantie G, généralement implicite, permet d’exprimer ce qui nous permet de passer de l’une à l’autre. Nous allons puiser cette garantie (ou ticket d’inférence) dans un champ de rationalité, de principes raisonnables, de connaissances que nous avons (bon sens, expérience personnelle, statistiques, jurisprudence, lois scientifiques ou juridiques, mais aussi proverbes, lieux communs et autres, etc.). C’est le support S ou fondement F de notre raisonnement. A moins que… R. Le monde s’ouvre. Il y a des situations où le raisonnement ne s’applique pas, contrairement à ce qui se passe dans la démonstration de type mathématique. Nous formulons, par induction, une conclusion C qui est le fruit de multiples observations de situations semblables à celle décrite dans la donnée D de départ. La conclusion exprime nos attentes raisonnables par rapport à cette situation. Nous pouvons choisir le champ dans lequel nous irons puiser notre garantie. Nous le choisirons, notamment, en fonction de notre auditoire ou de la représentation que nous en avons (pathos). Nous avons déjà étudié et mis en pratique le modèle de Toulmin, qui est un modèle simple d’argumentation (cf.

première partie du Syllabus ).
Nous allons démontrer maintenant la complexité qui se cache derrière chaque élément du modèle.

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D G S ou F

C R G S ou F S ou F -C R G C etc.

de C en -C, à l ’infini

Valeurs

émotions

conflits

D’argument en contre-argument, de restriction en restriction, le monde est ouvert à l’argumentation et à la contreargumentation. La conclusion à laquelle nous arrivons est raisonnable, mais elle n’est jamais ni certaine ni définitive. Notre point de vue n’est jamais définitivement le bon, il est de l’ordre du raisonnable ou de l’acceptable, mais le débat peut toujours se rouvrir à la contre-argumentation et ainsi de suite. Personne n’est jamais définitivement « du bon côté ». Les raisonnements sont potentiellement infinis. Nous ne serons jamais dans une situation où nous pourrons dire que notre point de vue est définitivement le bon et de façon absolue. C’est un mythe auquel nous devons renoncer une fois pour toutes. Les conclusions de nos raisonnements sont raisonnables, acceptables, propices à prendre des décisions qui sont bonnes pour la société, pour la communauté, mais jamais définitives ni absolues. Actuellement, la perte de l’habitude d’argumenter qui caractérise nos sociétés et le fait que nous soyons très marqués par le fonctionnement des médias, qui nous présentent des discours comme absolus et définitifs, font en sorte que nous fonctionnons dans des visions du discours proches du discours épidictique : nous avons l’impression que les choses sont évidentes, et, en fait, ce n’est le cas que dans la démonstration, où il n’y a pas de contreargument, pas de justification, et pour laquelle il n’y a qu’une conclusion possible. Une fois qu’on y est arrivé, on sait qu’elle est absolue et définitive. Ce n’est que dans un cadre de démonstration que l’on peut parler d’évidence et que l’on peut considérer celui ou celle qui va la remettre en question comme un-e irrationnel-le. La démonstration n’a rien à voir avec les types de raisonnement qui nous sont utiles et dont nous devrons nous servir dans la vie politique. Actuellement, les médias nous livrent des conclusions, sans faire apparaître qu’elles doivent s’argumenter, que les arguments seront soutenus par des justifications qui elles-mêmes ont des fondements, que derrière ces justifications et fondements, il y a des valeurs, que, dès que l’on touche à ces valeurs, des émotions entrent en jeu, que lorsque l’on touche à des émotions, il n’est pas toujours évident de laisser se dérouler les arguments simplement et pacifiquement, d’où certaines positions de repli, etc. qu’il peut y avoir des contre-arguments auxquels peuvent également être apportés des contrearguments, etc.

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Modèle de Toulmin et conventions
Quand nous sommes face à un débat réel, chacun des éléments du modèle de Toulmin se vêt d’un relief conventionnel : il y a une part de convention propre à l’argumentation. Dans tout discours, nous véhiculons une vision, une représentation du monde. Nous ne partons pas du monde réel, tel qu’il est, de faits bruts, mais nous apportons une représentation du monde. Les données D sont le reflet d’une représentation du monde. Dans un procès, les données D sont les faits qui donnent lieu au procès. Il s’est passé des choses, il y a eu des événements qui doivent être décrits pour que l’on commence le procès.
Exemple Donnée : Marie a tué Pierre.

Il s’agit déjà d’une interprétation des données tout à fait brutes. Marie a pu faire simplement une série de gestes qui ont provoqué la mort de Pierre. Nous sommes incapables de dire, au seul énoncé de cette donnée, s’il y a eu ou non intention ou préméditation. Il y a toute une couche de données qui, à priori, n’est pas spécialement là. Une donnée, la plupart du temps, est beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît, parce qu’elle inclut, en arrière-plan, toute une représentation du monde. Cette dimension conventionnelle, qui est présente dans tous les éléments du schéma de Toulmin, nous rend un peu fragiles, car nous nous disons que nous travaillons non pas avec des faits, mais avec des conventions et que, peutêtre, notre vision du monde est erronée. Lorsque nous argumentons et que nous mettons en avant des garanties et des restrictions, nos restrictions, la plupart du temps, ne portent pas sur des choses grossièrement factuelles, mais sur des éléments extrêmement subtils, où il s’agit de savoir si, dans ce cas, notre vision du monde correspond à quelque chose qui nous convient jusqu’au bout ou pas. Dans l’institution judiciaire, le but poursuivi est la décision du juge, qui a l’obligation de décider dans une situation où, la plupart du temps, l’application de la loi à la lettre rendrait, pour des raisons morales ou éthiques, la situation insupportable à l’un ou plusieurs de ses protagonistes. Bien souvent, si l’on applique la loi à la lettre, on ne s’en sort pas. Dans le modèle judiciaire, le juge se trouve dans l’obligation de « traiter la loi » pour s’en sortir.

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Exercice d’application du modèle de Toulmin à une situation judiciaire
1. Objectif
Transférer le modèle de Toulmin à une situation judiciaire.

Donnée D : Jules est le fils de Marie qui est mariée avec Pierre.
La donnée met en scène trois personnes et nous donne deux informations. Dans cette donnée, il y a une relation biologique – « fils de » - et une relation tout à fait conventionnelle gérée par une institution, le mariage – « mariée avec ». Etre marié avec quelqu’un n’est pas une relation naturelle, comme celle exprimée par « fils de ». La notion de fils est-elle quelque chose de conventionnel ? Jules est le fils biologique de Marie, qui l’a mis au monde. Il y a des éléments biologiques et institutionnels, conventionnels.

Conclusion C : Jules est le fils de Pierre.
Même si la conclusion décrit une situation qui est de moins en moins « la norme » dans nos sociétés, et principalement nos sociétés urbaines, où cette conclusion constituerait presque l’exception, elle nous apparaît comme tout à fait raisonnable.

2. Quelle garantie pourrait nous permettre de formuler cette conclusion ?
• De façon tout à fait triviale, la garantie G pourrait être exprimée comme suit : « Pierre a eu des relations sexuelles avec Marie en période de fertilité. »

Trois protagonistes interviennent dans cette situation, et chacun-e vient avec sa vision, sa représentation du monde. Pierre croit peut-être qu’il est le père de Jules, qui croit peut-être qu’il a été adopté. « Père de » exprime une relation biologique ou juridique, conventionnelle. Une situation, simple a priori, peut revêtir une réalité beaucoup plus complexe. • La garantie G pourrait également être puisée dans le champ des lois. Il existe une loi juridique du Droit matrimonial qui régule ce type de situation et présume que : « L’enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari. » avec cette ambivalence de la relation « père de », biologique ou juridique.

Cette garantie est constituée d’un mélange de faits bruts – « l’enfant » - et de convention – « le mariage ». Dans la loi, ce qui est visé, ce n’est pas le père biologique, mais le mari – de la femme, mais cet élément est implicite dans la loi – au moment de la naissance de l’enfant. La notion de « père biologique », dans ce cas, n’est pas pertinente. Le père, aux yeux de la loi, a des devoirs et des droits par rapport à l’enfant. Par rapport à une situation, le juge dispose d’une donnée D et d’un stock de lois G pour apporter sa décision ou conclusion C. Si le

Apprendre à argumenter - page 44

mode de raisonnement propre à résoudre la situation était la démonstration, le juge n’aurait qu’une conclusion possible, évidente. Si nous avions une vision de l’argumentation qui ressemble à celle que nous avons de la démonstration et que nous ne tenions pas compte de la dimension conventionnelle de chacun des éléments que nous utilisons, nous penserions qu’il suffit d’avoir des formules toutes faites, évidentes, du genre « tous les hommes sont mortels », de croire que les lois juridiques sont aussi sûres et aussi lisses que cela, et nous les appliquerions systématiquement, sans trop réfléchir. Cette façon de procéder nous mènerait rapidement à des conclusions qui pourraient devenir, dans certains cas, éminemment problématiques. La loi permet de réguler les situations problématiques. Si la loi existe, c’est qu’il y a eu beaucoup de cas où il y a eu des problèmes.

3. Enoncé de l’exercice
Donnée : Conclusion : Garantie (imposée) : Jules est le fils de Marie qui est mariée à Pierre. Jules est le fils de Pierre. L’enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari.

Contraintes : Imaginez que vous êtes un-e juge, qui a le devoir, l’obligation de statuer. Vous devez revêtir l’éthos du/de la juge. Vous avez une responsabilité sur au moins une des personnes en cause. La discussion vient du fait que la garantie ne peut s’appliquer à une situation, que l’un-e des protagonistes de la situation se sent lésé-e par l’application stricte de la garantie et qu’il ou elle porte l’affaire devant les tribunaux. La situation doit poser un problème éthique au moins à l’un ou à l’une de ses protagonistes. Consigne : Trouvez une restriction R qui fasse que la garantie G ne s’applique pas et qui fera en sorte que le/la juge suspende l’application de la loi grâce à l’application d’une nouvelle garantie qui prévaudra sur la première. Elle peut avoir la forme d’une proposition de hiérarchiser les valeurs qui interviennent dans le raisonnement. Exprimez également la garantie G2 qui mène de la restriction à la conclusion inverse de la première (C2 ou non C).

La décision que le/la juge prendra suite à l’application de cette nouvelle garantie mettra l’accent sur les droits et les devoirs qui s’établissent entre Pierre et Jules et qui posent des problèmes éthiques. Il s’agit, dans cet exercice, de trouver une situation où l’application de ce raisonnement à la lettre rend la décision insupportable, inacceptable, physiquement ou moralement, ou la rende préjudiciable à l’un des protagonistes (au choix : Pierre, Marie ou Jules).

D G

C R -C G = principe moral, loi psychologique

Vous trouverez les solutions proposées par les différents groupes en formation dans les pages qui suivent, de même que les commentaires qu’elles ont suscités.

Apprendre à argumenter - page 45

Auparavant, à titre d’exemple et d’illustration, voici un autre exercice - déjà résolu - d’une situation juridique dans laquelle la décision du juge est liée à la mise en œuvre d’une hiérarchie de valeurs et de garanties.
Donnée : Conclusion : Garantie : Restriction :

Pierre est entré par effraction dans la maison. Il doit être condamné. Toute violation de domicile est passible d’une peine x ou y. à moins que Pierre ne soit entré par effraction pour sauver Marie des flammes.

La restriction devient une nouvelle donnée qui mène à la conclusion inverse : il doit être acquitté de cette

inculpation.
La garantie 2 qui vient à l’appui de cette deuxième conclusion est qu’il y a des cas d’urgence dans lesquels la préservation de la vie humaine a la préséance sur le respect de la propriété privée. L’ordre des priorités, la hiérarchisation des valeurs influence la conclusion. La première garantie n’est pas jetée à la poubelle, mais il y a une valeur qui vient avant et qui l’emporte sur l’autre, preuve qu’il existe une échelle de valeurs qui régit les décisions en matière de justice. Pierre pourrait même être condamné pour non-assistance à personne en danger s’il n’avait pas commis cette effraction… Cette situation peut être comparée à celle des faussaires qui faisaient de faux papiers (activité illicite) pour sauver des vies humaines pendant la seconde guerre mondiale. Nous pouvons donc affirmer, clairement, qu’il existe une hiérarchie dans les valeurs juridiques et une articulation entre lois et principes éthiques. Les cas sont tellement complexes que le juge se réfère fréquemment à des cas de jurisprudence. Dans l’exercice où le juge doit statuer sur le lien de filiation existant entre Pierre et Jules vient un moment où Pierre n’a plus de responsabilité par rapport à Jules et où il perd la gestion de ses biens. Très souvent, le juge doit intervenir dans des situations qui impliquent des aspects financiers (héritage, etc.) ou des responsabilités, des devoirs et des droits en matière de divorce (partage des biens, droit de garde et de visite par rapports aux enfants). La sagesse fait les lois, et les lois changent. La sagesse évolue, car les valeurs qui la sous-tendent évoluent. Dans les décisions judiciaires en matière de garde d’enfants après divorce co-existent deux modèles féminins : les mères qui revendiquent la garde principale de l’enfant et ne souhaitent pas que le père ait davantage qu’un droit de visite (« ancien système par défaut » en Belgique) et celles qui demandent, en accord avec leur ex-conjoint, que la décision aille dans le sens d’une garde alternée.

Apprendre à argumenter - page 46

Solutions à l’exercice – Modèle de Toulmin appliqué à une situation juridique
Donnée : Conclusion : Garantie (imposée) : Jules est le fils de Marie qui est mariée à Pierre. Jules est le fils de Pierre. L’enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari.

Consigne : trouver une restriction R qui fasse que la garantie G ne s’applique pas et qui fera en sorte que le juge
suspende l’application de la loi grâce à l’intervention d’une nouvelle garantie.

Contraintes : Le juge a le devoir de statuer. La discussion vient du fait que la garantie ne peut s’appliquer à
une situation et qu’un-e des protagonistes de la situation se sent lésé-e par l’application stricte de la garantie et porte l’affaire devant les tribunaux.

Préambule : Il est important d’insister sur le statut conventionnel de la notion de père. La décision du juge va porter sur le fait que Pierre est ou non le père légal de Jules.

Solutions
Restriction 1 à moins que : Conclusion : Garantie :

Pierre ne soit stérile de naissance et n’ait refusé l’adoption et le recours à l’insémination artificielle. Jules n’est pas le fils de Pierre. Pour autant qu’il n’y ait pas accord des deux parents sur un recours à l’adoption ou à l’insémination artificielle, un père dans l’incapacité d’être le père biologique peut ne pas être considéré comme père au sens légal.

Pierre a explicitement dit, par écrit, qu’il n’était d’accord ni avec l’adoption ni avec le recours à l’insémination artificielle. Pierre étant stérile, la garantie de départ est caduque.
Restriction 2 à moins que : Conclusion : Garantie :

Pierre ne devienne fou et ne soit colloqué à vie. Jules n’est pas le fils de Pierre. Une personne colloquée ne peut plus avoir de responsabilité légale.

La relation juridique entre Pierre et Jules, même si le lien de sang existe, est rompue et la première garantie n’est plus d’application.
Restriction 3 à moins que : Conclusion : Garantie :

Pierre n’ait été déchu de ses droits par décision de justice. Jules n’est pas le fils de Pierre. La déchéance des droits de paternité rend impossible le lien de filiation au sens légal.

Apprendre à argumenter - page 47

Restriction 4 à moins que : Conclusion : Garantie : Restriction 5 à moins que : Conclusion : Garantie : Support :

Pierre n’ait disparu. Jules n’est pas le fils de Pierre. Lorsqu’une personne disparaît, le lien légal est rompu.

Marie n’ait conçu Jules avec une tierce personne (appelons-le Paul) et que Pierre n’ait introduit un désaveu en paternité. Jules n’est pas le fils de Pierre. Dans le cas où il est manifeste que le mari n’est pas le père biologique et que tout le monde est d’accord sur ce fait, il peut ne pas être considéré comme le père légal. Décision de jurisprudence > lien de sang

Le fait que Jules n’est pas le fils biologique de Pierre est avéré par test ADN29 au moment de l’instruction. Dans ce cas-là, pour le juge, si Paul reconnaît Jules, OK. Par contre, s’il ne le reconnaît pas, le juge a un problème : pas OK. La situation est conflictuelle pour le juge. Paul ne veut pas reconnaître l’enfant, car il est marié ou invoque d’autres raisons personnelles pour refuser de le reconnaître. Pierre ne veut pas non plus le reconnaître. Le juge doit statuer dans l’intérêt de l’enfant. On voit, à la lumière de cette situation, devant quel casse-tête se trouvent parfois les juges, qui doivent tenir compte des intérêts de chacun et chacune.
Restriction 6 à moins que : Conclusion Garantie : Support :

Marie n’ait conçu Jules avec Paul et que Pierre n’introduise un désaveu en paternité arguant du fait qu’il était à l’étranger et/ou retenu prisonnier depuis 20 mois lorsque Jules est né. Jules n’est pas le fils de Pierre Dans le cas où il est manifeste que le mari n’est pas le père biologique et que tout le monde est d’accord sur ce fait, il peut ne pas être considéré comme le père légal. Décision de jurisprudence > lien de sang

La situation se rapproche très fort de la précédente, de même que si l’on applique les restrictions suivantes :
Restrictions 7 à 10 à moins que : à moins que :

Marie n’ait conçu Jules avec Paul et que Pierre n’introduise un désaveu en paternité arguant du fait qu’il était dans le coma depuis plus d’un an lorsque Jules est né. Marie n’ait conçu Jules avec Paul et que Pierre n’introduise un désaveu en paternité arguant du fait qu’il est stérile.

Apprendre à argumenter - page 48

à moins que :

Marie n’ait conçu Jules avec Paul et que Pierre n’apporte la preuve de sa stérilité.
ou que

Marie n’ait conçu Jules avec Paul et que Pierre, reconnu stérile, n’ait introduit une demande en renon ou en désaveu de paternité.
à moins que :

Pierre vasectomisé, ne soit incarcéré à la prison de Lantin depuis un mois avant la conception de Jules, qu’il n’ait pas bénéficié de liberté conditionnelle et qu’il n’ait plus vu Marie, cette même Marie étant paraplégique et hospitalisée à Saint-Luc à Bruxelles, dans le coma depuis plus longtemps que Pierre n’était en prison.
Le cas arrive devant la justice après plainte de la famille de Marie, qui est suivie d’une enquête en paternité.

Il y a une seule possibilité d’envisager ce cas extrême, c’est de dire que Marie s’est fait violer pendant qu’elle était dans le coma par un infirmier, un visiteur ou un patient qui passait par là…
La conclusion, la garantie et le support sont chaque fois les mêmes que ceux que nous avons identifiés pour la restriction 6. Restriction 11 à moins que : Garantie : Support :

Jules ne soit plus âgé que Pierre. Un père est plus âgé que son fils. le bon sens

Une partie de la première garantie, dans ce cas, est caduque : Jules ne peut avoir été conçu pendant le mariage.
Restriction 12

Cette solution a été développée un peu plus loin que les précédentes, mais la garantie est la même.
à moins que : Conclusion : Garantie : Support :

Marie n’ait conçu Jules avec Paul – ou Gérard et que Paul – ou Gérard – ne désire reconnaître Jules. Jules n’est pas le fils de Pierre. Dans le cas où il est manifeste que le mari n’est pas le père biologique et que tout le monde est d’accord, il peut ne pas être considéré comme le père légal. Décision de jurisprudence > lien de sang
à moins que : Garantie : ou à moins que : Garantie :

Paul – ou Gérard - ne soit qu’un simple « donneur de sperme » et que Pierre n’en apporte la preuve. en cas de don de sperme, le donneur renonce à tout droit de paternité Paul ne soit un violeur pédophile avéré. la déchéance des droits entraîne la déchéance du droit de paternité

Dans ce cas de figure, on imagine que Paul – ou Gérard – présente la preuve scientifique de sa paternité lors de l’instruction.

Apprendre à argumenter - page 49

Restriction 13 à moins que :

Jules ne soit le fils de Victor, le premier conjoint de Marie.

Cette restriction nous fait sortir un peu de la garantie. Nous ne savons pas exactement ce que la notion « fils de » recouvre légalement. Victor est le premier mari de Marie et Jules a été conçu pendant le mariage de Marie et de Victor. Dans un cadre légal, s’il y a un juge et que l’on se met à la place du juge, cette restriction n’a pas de sens, car il n’y a pas matière à jugement. La garantie imposée par l’exercice n’est plus pertinente. Cette restriction a été exprimée par un autre groupe sous la forme suivante :
à moins que :

Jules n’ait été conçu pendant le premier mariage de Marie avec Henri.

Dans cette situation comme dans la précédente, il n’y aurait pas de procès, sauf si Pierre et Marie envisagent de se séparer, que Pierre fasse état d’un lien affectif avec l’enfant avec lequel il a vécu pendant 10 ans et qu’il demande un droit de garde ou de visite.
Restriction 14 à moins que : Garantie : Support :

Une analyse génétique ne prouve le contraire. Dans le cas où il est génétiquement prouvé que le mari ne peut être le père biologique et que tout le monde est d’accord, il peut ne pas être considéré comme le père légal. Décision en jurisprudence

Cette restriction a également été formulée comme suit :
à moins que : Restriction 15 à moins que : Garantie : Support :

Pierre ne conteste le lien de paternité et ne présente des preuves à l’appui (tests génétiques)

Pierre ne soit stérile et qu’il n’ait demandé à un de ses amis, Alain, de concevoir un enfant avec sa femme, cet ami, par la suite, revendiquant son droit à la paternité. Si un couple stérile demande à une tierce personne d’intervenir dans l’acte de procréation, cette tierce personne renonce à tout droit à la paternité sur l’enfant à naître. Contrat tacite ou écrit entre les 3 personnes – loyauté entre amis

En tant que juge, nous déciderons différemment suivant que Pierre et Marie sont toujours ensemble. S’ils le sont, nous trancherons plus dans le sens de laisser l’enfant au sein du couple. Dans le cas contraire, il se pourrait que Marie soit maintenant avec Alain, et que le couple ne soit pas le même.
Restriction 16 à moins que : Garantie :

Pierre, père légal de Jules, ne le maltraite. Des actes de maltraitance commis sur un enfant peuvent entraîner une déchéance des droits de parentalité (paternité ou maternité).

Le juge peut alors décider d’une déchéance des droits de paternité. Le père perd alors ses droits.

Apprendre à argumenter - page 50

Il peut, en effet, y avoir toute une série de situations où l’on sait que Pierre est le père biologique, mais où on lui refuse son statut de père légal.
Restriction 17 à moins que : Garantie : Restriction 18 à moins que : Garantie : Restriction 19 à moins que :

Pierre ne le reconnaisse pas. Tout père est tenu de déclarer son enfant pour être considéré comme son père légal.

Marie ne soit mariée 2 fois… Dans les cas de polygamie de la mère, un des deux maris peut ne pas être considéré comme le père légal de l’enfant.

Jules ne soit une fille…

Jules est donc la fille de Pierre, pas son fils. Un peu tiré par les cheveux…
Restriction 20 à moins que : Garantie : Restriction 21

Pierre ne soit une femme… Une femme ne peut être considérée comme le père biologique ou légal d’un enfant.

Préambule : Nous sommes dans le cadre d’une action en justice d’une ex-femme de Pierre, très riche, Julie, qui souhaite protéger les enfants qu’elle a eus de Pierre pendant leur union et garantir leur droit à l’héritage d’une partie des biens de Pierre à son décès.
à moins que : Conclusion : Garantie :

Jules ne soit un enfant prématuré conçu alors que Pierre était encore marié avec Julie Jules n’est pas le fils de Pierre Un enfant né hors mariage n’a pas pour père l’ex-mari de sa mère. à moins que : Un test de paternité demandé par Julie ne soit réalisé et ne prouve le contraire. Garantie : S’il est génétiquement prouvé qu’un enfant est le fils biologique d’un père présumé, ce dernier peut être considéré comme son père légal.

Restriction 22 à moins que :

Jules n’ait la peau noire, alors que Pierre et Marie sont blancs de peau.

Il y a donc de fortes présomptions que Jules ne soit pas le fils de Pierre, qui demande un test génétique, pour garantir qu’il n’est pas son fils. Il existe, en effet, une – très – faible probabilité qu’un enfant noir naisse d’un mariage entre deux individus blancs de peau. La question qui se pose, dans le cas où le test établit la paternité, est de savoir si un père peut désavouer son enfant s’il est génétiquement prouvé qu’il en est le père biologique.

Apprendre à argumenter - page 51

Restriction 23 à moins que : Garantie : Restriction 24 à moins que :

Jules n’ait déjà été reconnu par Paul. Un enfant ne peut pas être reconnu par deux pères différents.

Marie ne soit mère porteuse pour Jeanne et Gérard.

Dans cette situation précise, on pourrait imaginer que Gérard, mari de Jeanne, et Pierre, mari de Marie, souhaitent tous deux reconnaître Jules.
Garantie de Pierre : Garantie de Gérard :

C’est la garantie de départ : L’enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari. Si un couple stérile demande à une tierce personne d’intervenir dans l’acte de procréation, cette tierce personne renonce à tout droit à la paternité sur l’enfant à naître.

Restriction 26 à moins que : Garantie : Support :

Marie n’ait conçu l’enfant avec le père de Pierre. On ne peut être à la fois le père et le frère de quelqu’un. les bonnes mœurs, le politiquement correct

Cette situation, digne de tous les « soap opera », implique que Jules n’est pas le fils biologique de Pierre, qui, en passant, le renie, mais son demi-frère.
Restriction 27 à moins que : Garantie : Support : Conclusion :

Le mariage de Pierre et Marie n’ait eu lieu à Las Vegas. Les mariages à Las Vegas ne sont pas reconnus en Belgique. La loi belge Pierre n’est pas le père légal de Jules, mais il est peut-être le père biologique.

Dans ce cas, si Pierre reconnaît Jules, il peut être considéré comme son père légal, même s’il n’épouse pas Marie en Belgique.
Restriction 28 à moins que : Conclusion : Garantie :

Pierre n’ait été absent lors de la conception de Jules et que Marie ne l’ait cru mort. Jules n’est pas le fils de Pierre. Dans le cas où il est manifeste que le mari n’est pas le père biologique et que tout le monde est d’accord, il peut ne pas être considéré comme le père légal. à moins que : à son retour, Pierre n’ait compris qu’il n’était pas le père, mais que, par amour pour Marie, qui l’aime toujours, et par compassion pour l’enfant, il n’ait reconnu l’enfant. Conclusion : Jules est le fils de Pierre. Garantie : Un enfant ne peut être reconnu par deux pères différents et un enfant a besoin de sa mère.

Apprendre à argumenter - page 52

Dans cette dernière situation, le juge est interpellé au nom du père biologique de Jules, qui souhaite le reconnaître et former une famille avec Marie. On pourrait imaginer, dans cette situation déjà complexe, que Marie soit décédée ou en état de mort cérébrale à la suite d’un accident, et que l’on ait pu sauver l’enfant. La décision du juge découlera de l’argumentation des un-e-s et des autres. Derrière sa décision, il y aura des valeurs, des principes reliés à des émotions. Prendre une décision est le fruit d’un pari. Pour prendre une décision, il est obligatoire d’éprouver des émotions30.
Restriction 29 à moins que : Garantie : Support :

Pierre n’ait entamé une procédure de désaveu en paternité. Dans le cas où il est prouvé qu’un enfant ne peut être le fils biologique du mari de sa mère lors de sa conception, ce dernier peut ne pas être considéré comme son père légal. Décision de jurisprudence

Dans le doute, le juge peut décider que Jules est quand même le fils de Pierre, et ce même si la situation psychologique est désastreuse. De la sorte, s’il y a divorce entre époux, Jules garde ses droits juridiques en matière de pension alimentaire et d’héritage.
Restriction 30 à moins que : Garantie :

Pierre ne soit séparé de Marie depuis plus de 9 mois (mais ils sont toujours légalement mariés) et que Marie ne vive avec quelqu’un d’autre depuis ce moment. Dans le cas où il est manifeste que le mari n’est pas le père biologique et que tout le monde est d’accord, il peut ne pas être considéré comme le père légal.

On peut imaginer, dans cette situation, que Marie est d’accord et ne veut pas que Jules porte le nom de Pierre. Son nouveau compagnon est d’accord et veut reconnaître Jules. Pierre est d’accord. La loi ne s’applique donc pas et la procédure est simplifiée.
Restriction 31

Marie ne soit la maîtresse du facteur, Jack, qui est grand et roux, type viking, comme Jules, alors que Pierre est petit et brun de cheveux. Conclusion : Jules n’est pas le fils de Pierre. Garantie : Lorsque le fait d’établir un lien de filiation entre deux individus fait en sorte qu’ils deviennent la risée de toute la communauté, au nom du respect de la dignité de la personne humaine31 et de son droit au développement, ce lien de filiation peut être cassé. Autre formulation possible : Il est important, pour un enfant, que son père notoirement biologique soit reconnu comme son père légal, au nom du respect de la dignité de la personne humaine et du droit à un développement psychologique harmonieux chez l’enfant (= « étiquette » de la garantie).
à moins que : Restriction 32 à moins que : Garantie :

Pierre ne soit un criminel notoire, a-topos, ennemi public n°1. Un enfant, pour son développement, doit pouvoir se rattacher à une image paternelle constructive.
Apprendre à argumenter - page 53

Support : Restriction 33 à moins que : Garantie :

Travaux en psychologie de l’enfant

Jules ne soit noir et Pierre stérile. On ne peut imposer la paternité à un homme contre son gré.

Dans cette situation, Pierre apporte des preuves extra-techniques à l’appui de sa demande : tests ADN et preuve de stérilité.
Restriction 34 à moins que : Garantie : Fondement : Restriction 35 à moins que : Garantie : Fondement :

Jules n’ait été conçu par Marie et son amant, Paul, pendant la guerre. Tout le village est au courant et Paul souhaite être reconnu en tant que père légal. Tout homme a le droit de manifester son amour paternel et d’assumer sa paternité s’il le désire. Droit moral du père, amour paternel

Un tuteur n’ait été désigné par décision de justice à la suite de laquelle Pierre a été déchu de ses droits en paternité et de ses droits civiques. Loi du… Droit de la famille (filiation et statut de l’enfant)

Une hiérarchisation est opérée, dans le chef du juge, entre deux lois ou décisions juridiques, après dissociation des notions. En effet, la décision tient compte du fait que l’application à la lettre de la loi qui constitue la garantie de base (« L’enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari. ») poserait problème, puisque, par décision de justice antérieure, Pierre a été déchu de ses droits en paternité et de ses droits civiques. Il a donc été déclaré, par cette décision, inapte à exercer son rôle de père légal. Le juge opère donc une hiérarchisation entre deux principes et déclare que, dans la situation présente et pour la décision qu’il doit prendre, l’un prend la priorité sur l’autre. Le principe ou la loi perdent, par la dissociation, leur caractère sacré, universel et immuable, ce qui nous place en porte-à-faux par rapport à nos propres principes et nous met en situation paradoxale. Nonobstant, la dissociation est un mécanisme auquel nous nous livrons régulièrement, presque inconsciemment, dans le cadre de décisions courantes, tant dans notre vie professionnelle que dans notre vie privée.
Restriction 36 à moins que : Conclusion : Garantie : Fondement :

Pierre n’ait disparu depuis plus de 15 ans et se soit rendu coupable d’abandon de famille. Jules n’est pas le fils de Pierre, et il peut être adopté par le père qui l’a élevé pendant toutes ces années. Bien de l’enfant, principe moral et psychologique Psychologie de l’enfant et droit du père nourricier

Apprendre à argumenter - page 54

Dans la prise de décision à laquelle le juge est contraint interviennent des lois écrites et des lois non écrites (principes moraux, sociaux, éthiques, supérieurs), qui prennent souvent le pas sur les premières. Ces principes supérieurs sont de l’ordre de la morale supérieure, du principe universel, qui viennent de très loin.
Restriction 37 à moins que : Conclusion : Garantie : Fondement :

Pierre ne soit pas apte à éduquer Jules, car il est drogué, alcoolique, instable. Pierre ne peut être reconnu comme père légal. Chaque enfant a le droit à la dignité et à la sécurité. Charte universelle des Droits de l’Enfant

Nous noterons le caractère tout à fait nouveau de la notion de droit de l’enfant. Il est tout à fait récent de considérer l’enfant comme un être à part entière et non plus comme un être humain en devenir. Rappelons-nous les crimes horribles commis contre les enfants en Chine, du 17ème au 19ème siècle. Dans notre civilisation occidentale, le génocide et l’infanticide sont considérés comme les crimes les plus inacceptables, mais ce n’était pas du tout le cas dans la Chine de cette époque, où l’enfant ne comptait pas et où le crime considéré comme le plus horrible était le parricide. Les échelles de valeurs sont différentes d’un pays et d’une civilisation à l’autre. Dans certaines tribus d’Afrique, les adultes seront nourris avant les enfants en cas de famine. Le choix de nos restrictions sera fonction des cadres juridico-moraux en vigueur et de la localisation culturelle. Nous devons, par ailleurs, garder toujours assez de distance par rapport à ces cadres et les considérer toujours comme critiquables et non universels. S’ils ne le sont plus, ils deviennent dogmatiques.
Restriction 38 à moins que : Conclusion : Garantie : Fondement :

Pierre ne soit parti. Jules est le fils biologique d’Antoine, qui l’a élevé alors que Marie était toujours mariée avec Pierre, qui revient après quelques années. Jules n’est pas le fils de Pierre, et il peut être adopté par Antoine qui l’a élevé pendant toutes ces années. Bien de l’enfant, principe moral et psychologique Psychologie de l’enfant et droit du père nourricier

Dans la discussion, nous avons constaté à quel point, dans notre échelle de valeurs, il nous paraît juste que le fils biologique soit aussi le fils légal, sans doute parce que nous considérons cet élément comme important dans la construction identitaire des individus. Nous constatons également à quel point, si l’on veut être juste, les restrictions peuvent se succéder à l’infini, sans qu’il y ait prise de décision. Le juge, qui a l’obligation de décider, éprouve des émotions, et ce sont elles qui lui permettent, après avoir entendu l’argumentation des parties, de trancher. Sans ces émotions, il lui est impossible de formuler son jugement. Sans émotions, pas de décision possible32. Souvent, dans la résolution de cet exercice, les groupes ont éprouvé beaucoup de difficulté à exprimer la garantie, parfois simplement parce que celle-ci était trop évidente, trop simple. Il était tentant, dès lors, d’adopter une stratégie qui consiste à transformer le support ou encore une nouvelle donnée (introduite sous forme de preuve dite parfois « preuve extra-technique ») en garantie (test ADN, test Apprendre à argumenter - page 55

génétique, lien du sang, etc.). Cette nouvelle donnée ne peut, en aucun cas, constituer la garantie, qui doit absolument être exprimée sous la forme d’une vérité générale, d’un lieu commun, et être tirée d’un champ de notre patrimoine topique : lois, jurisprudence, bon sens, vérité scientifique, etc. Le travail du juge, qui a obligation de décider, consiste à mettre en concurrence, à articuler et à hiérarchiser les garanties et les valeurs les unes par rapport aux autres. C’est ce que nous ferons, par rapport à des valeurs qui appartiennent toutes à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, et auxquelles nous sommes toutes et tous censés nous conformer. Ces valeurs doivent, dans des cas concrets comme ceux auxquels nous sommes toutes et tous confrontés, être hiérarchisées. C’est grâce à cela que nous pourrons essayer de construire une charte, une structure active et consciente, sans tomber dans un juste milieu mou qui se décharge de ses responsabilités et dans laquelle une hiérarchie des valeurs sera plus ou moins conscientisée. Derrière cela, nous serons confronté-e-s à la question des enjeux, des avantages et des inconvénients de l’universalisme et du particularisme33. Cet exercice assez simple représente un cas tout à fait artificiel. Un juge ne doit jamais statuer à partir d’un cas aussi simple et aussi flou à la fois, mais nous voyons déjà, à la lumière de cet exercice, comment une décision de type apparemment administratif peut être chargée en valeurs et en émotions.

Apprendre à argumenter - page 56

Exercice de répertoriation d’arguments : pour ou contre le port du voile à l’école
1. Préambule
Le débat sur le port du voile constitue un débat exemplaire de complexité, charriant toute une série de valeurs en opposition et dont la charge émotionnelle est importante. Il est, par excellence, LE débat où l’on est d’accord sur le QUOI et pas sur le COMMENT. Dans cet exercice, nous devons garder à l’esprit ce degré de complexité des situations. L’objectif n’est pas de trouver une solution au problème. Il n’y a, par ailleurs, pas de « bonne solution ». Si elle existait, elle aurait déjà fait l’objet d’une loi « à la Platon ». Il y a un véritable débat entre les « pour » et les « contre », débat qui est le reflet de valeurs sous-jacentes.
Objectif de l’exercice : tenter de hiérarchiser les valeurs qui se trouvent dans les garanties « Le port du foulard à l’école » est issu du site Internet : http://atheisme.free.fr/Religion/foulard.htm

2. Le texte

Apprendre à argumenter - page 57

Le port du foulard à l'école
Apparue en 1989 avec l'expulsion de leur collège, à Creil, de deux jeunes filles de quatorze ans, la question du port du voile à l'école est à nouveau sur le devant de l'actualité. Parallèlement, on voit apparaître dans quelques piscines des horaires réservés aux femmes. Ne sommes-nous pas là devant des formes de ségrégation, dans une nation démocratique et au pays des droits de l'Homme (et de la Femme) ? Qui sont donc ces "ombres", comme les appelle quelqu'un de mon entourage, voilées et vêtues de la tête aux pieds, de noir, de gris ou de couleurs sobres?

Pourquoi portent-elles le voile?
Ne pourrait-on y voir un effet de mode ou un moyen de séduction envers les plus croyants des musulmans? En apparence, cela ressemble à une forme exacerbée de pudeur, d'une peur du regard dérangeant de l'homme. C'est cependant la prescription religieuse qui est mise en avant: le respect du Coran. Un signe de religiosité et d'affirmation de soi. Mais pour la plupart de ces jeunes filles ou de ces femmes, est-ce vraiment un choix personnel? N'est-ce pas plutôt la conséquence d'une pression de la famille, de l'entourage ou de groupes radicaux islamistes de plus en plus présents dans les banlieues? Hormis quelques femmes voilées qui occupent le devant de la scène, les autres ont-elles le choix dans une culture ayant souvent une vision archaïque et discriminatoire de la femme ? Lorsqu'elles répondent "oui, c'est mon choix", ne s'agit-il pas plutôt d'autopersuasion de la part de victimes, malgré elles, d'un repli communautaire? C'est bien de cela dont il s'agit, une forme de provocation qui marque un rejet du mode de vie et des valeurs occidentales ainsi qu'une confusion inconsciente entre l'islam et le monde arabe. L'islam devient un moyen d'affirmer une identité communautaire face à des nations (occidentales) dont les populations issues de l'immigration se sentent économiquement rejetées et dans lesquelles certains ne souhaitent pas s'intégrer. Pour approfondir cette question du repli communautaire, du fondamentalisme et de l'intégrisme, voir la page sur les dangers du communautarisme, qui permet de comprendre que le port du voile n'est que le symptôme d'un malaise beaucoup plus profond et celle des citations sur le communautarisme.

Le port du voile une prescription religieuse?

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Les avis sont partagés pour interpréter le Coran sur le port du hidjab, selon qu'on le lit à la lettre ou dans l'esprit. Pour les plus fondamentalistes, la "sourate du hidjab" et quelques autres évocations (comme la sourate 24, La lumière, verset 30 et 31) ont valeur d'obligation. "Il n'y a qu'une seule lecture du Coran", la lecture littérale, tant pis si celui-ci a été écrit il y a 14 siècles et que la condition de la femme a changé partout ailleurs dans le monde. Pour les modérés, il ne s'agit que d'une recommandation à appliquer dans certains cas. "Si le voile empêche les femmes d'étudier et de travailler, qu'elles l'ôtent et qu'elles restent pudiques. L'islam n'est pas là pour pousser nos filles à l'ignorance ou au chômage." (Soheib Bencheikh, grand mufti de Marseille) Certaines de ces femmes finissent par quitter ce voile qu'elle considère comme un enfermement, comme quelque chose d'étouffant et disent "La foi, c'est dans la tête, pas sur la tête comme une étiquette" ou "ça arrange les hommes de faire croire que c'est dans les textes."

"Que tu es belle, mon amie, que tu es belle! Tes yeux sont des colombes, Derrière ton voile." (Bible / Cantique des cantiques / 4.1)

Les arguments des opposants au port du voile :
• Le voile est considéré comme un symbole d'oppression, de soumission de la femme et "un moyen collectif de perpétuer l'inégalité entre les sexes. Il est donc contraire aux valeurs de la France, pays d'égalité et des droits de l'Homme. Le principe de laïcité n'est pas compatible avec ce qui est considéré comme un instrument de prosélytisme. L'école est, conformément à sa vocation, le lieu de formation, d'éducation des futurs citoyens pour les préparer à vivre dans une société laïque dans le respect de la liberté religieuse. "A l'école, il y a des élèves et non des petits juifs, musulmans, chrétiens ou athées. Ils sont là pour s'instruire et devenir

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des hommes libres… à tout point de vue." (Henri Pena-Ruiz / philosophe) • La loi de 1905 est censée régler définitivement la séparation de l'état et du religieux et par voie de conséquence proscrire le port de signes religieux dans les lieux publics comme l'Ecole.

"Lutter contre le voile à l'école ou sur la carte d'identité, ce n'est pas attaquer la religion. Le défendre en revanche, c'est remettre en question l'égalité des hommes et des femmes. Un proverbe dit qu'en cas de grand danger le chemin du milieu mène droit à la mort. Autrement dit, si on commence à négocier, nous sommes fichus." (Wassilia Tamzali, présidente du Forum des Femmes Méditerranée - Algérie)

Les arguments de ceux qui sont contre son interdiction :
• Le risque est grand d'en faire un symbole de résistance, face à ce qui serait considéré comme une attaque envers une communauté. La proportion des jeunes filles voulant porter le voile en classe est infime. Ce n’est pas en voyant quelques voiles que l’on devient musulman. En Algérie, pendant la colonisation, la République française acceptait d'enseigner aux jeunes filles arabes en tenue traditionnelle avec le voile islamique. La réaction des enseignants et des médias trouve son origine dans un inconscient collectif se mêlant à l'objectivité historique (rivalité islam/christianisme, peur de l'invasion, racisme...). La laïcité n'est pas la vraie raison de ceux qui veulent interdire le voile à l'école. En effet : - le port de la croix chrétienne ou de l'étoile de David est acceptée, - le calendrier scolaire est organisé en fonction de la tradition chrétienne (mercredi après-midi pour le catéchisme, congés autour des fêtes religieuses) - L'école privée catholique reçoit des subventions; La vraie raison est que l'islam est considéré comme la "mauvaise" religion". Exclure les jeunes filles portant le foulard, c'est les condamner à rester dans leur milieu d'origine où la pression intégriste sera encore plus forte ou à poursuivre leur scolarité dans une école réservée aux musulmans. Les scolariser, c'est leur apporter une ouverture sur le monde. Les exclure de l'école, c'est les jeter dans les bras des intégristes. Le remue-ménage médiatique sur le foulard est un faux problème qui permet d’occulter une autre question culturelle et religieuse, plus importante : la pratique de la circoncision, discrète, non prosélyte, ne menaçant pas la laïcité, mais illégale en France. L'amalgame islam / monde arabe risque d'exacerber le racisme. Le port du voile est une réaction à cette pression hostile. Interdire le port du voile favorise donc le cercle infernal "repli communautaire" - "racisme".

Pour le conseil d'état, (avis du 27/11/1989) le port de signes religieux n'est pas incompatible avec le principe de laïcité, sauf si c'est un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande. Chez soi, dans des lieux privés ou dans la rue, chacun a le droit de s'habiller comme il le souhaite. Par contre, dans des lieux publics, la neutralité de l'Etat doit être assurée. Porteuse de valeurs universelles, l'école doit ouvrir l'horizon et apprendre aux élèves à vivre ensemble, malgré les différences, et à lutter contre la tendance à privilégier ce qui divise. Les signes d'appartenance à une religion ou à une communauté, qui plus est, ségrégationniste envers les femmes, n'y ont donc pas leur place. Sur ce point, une loi était-elle vraiment nécessaire ? Ne va-t-on pas d'abord pénaliser celles, qui dans leur grande majorité, ne sont que des victimes ? Le remède risque d'être pire que le mal pour l'intégration de la communauté musulmane. En outre, la loi de 1905 était suffisante. Il suffisait d'abroger l’article 10 de la loi d’orientation de juillet 1989 qui ne soumet plus les élèves au même comportement laïque que les professeurs.

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Il faut cependant être conscient que s'attaquer au port du voile n'est, pour la lutte contre l'intégrisme islamique, que traiter un symptôme. Il en est de même lorsqu'on renverse un régime de Talibans ou quand on emploie la loi du talion pour combattre le terrorisme. On ne traite que le symptôme. L'intégrisme, le fondamentalisme, le terrorisme ne sont que les formes exacerbées d'un repli communautaire, lui-même manifestation d'un profond mal être du monde arabe et, plus généralement, des pays en voie de développement. Les causes premières sont à rechercher dans la politique arrogante, irrespectueuse, égoïste,... impérialiste de l'Occident, Etats-Unis d'Amérique en tête, envers le reste de l'humanité. C'est ce qu'il faudrait changer en priorité.

(Extrait littéral, reprenant les formulations… et les fautes des internautes)

Dans ce texte, les arguments sont formulés tantôt comme des garanties, tantôt comme des données, à replacer dans un modèle de Toulmin, la conclusion étant, selon la position choisie, « pour (C) l'interdiction du port du voile » ou « contre (non C) l'interdiction du port du voile ».

3. Consignes
• Traiter au moins un argument (choisir un ou plusieurs arguments dont on se sent proche) en utilisant le modèle de Toulmin, en reproduisant la totalité du modèle (donnée, conclusion, garantie, support, restriction). Idéalement, faire l'exercice avec deux arguments qui utilisent les mêmes ressorts. • Analyser la présentation rhétorique des arguments 1. ethos 2. pathos 3. logos

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4. Première partie de l’exercice : recherche d’un premier argument parmi ceux avancés par les opposants au port du voile
Choix du premier argument – Contre le port du voile (donc pour son interdiction)
« Le voile est considéré comme un symbole d’oppression, de soumission de la femme et « un moyen collectif de perpétuer l’inégalité entre les sexes. Il est donc contraire aux valeurs de la France, pays d’égalité et des droits de l’Homme. » La référence = les Droits de l’Homme. Le locuteur – ou la locutrice - choisit sa garantie dans une charte qui proclame des droits qui ne sont pas respectés.
Donnée : Conclusion : Garantie :

Voile = symbole d’oppression, de soumission de la femme. Il faut l’interdire. Respect des Droits de l’Homme et de l’égalité.

Restriction : à moins que « égalité des droits »

Dans ce genre de débat, le choix d’un camp peut nous rendre incapables d’argumenter : l’ethos prend toute sa place. Nous retrouvons ici le même genre de débat que celui qui oppose particularistes et universalistes. Notons au passage, dans la forme du texte, que sont ouverts des guillemets qui ne sont pas fermés. L’auteur du texte marque sa volonté d’aller chercher une source (construction de l’ethos) qui n’est finalement ni citée ni précisée. Notons également la référence épidictique aux valeurs de la France et de la Déclaration des Droits de l’Homme.

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5. Seconde partie de l’exercice : recherche, dans les arguments contre l’interdiction du port du voile, d’un argument qui permet d’aller préciser notre restriction « Egalité des droits »
Nous sommes à la recherche, dans les arguments opposés à l’interdiction, d’une garantie qui suspende l’application de la garantie du premier argument choisi.

Le sixième argument des opposants à l’interdiction du port du voile atteint cet objectif :
« Exclure les jeunes filles portant le foulard, c’est les condamner à rester dans leur milieu d’origine où la pression intégriste sera encore plus forte ou à poursuivre leur scolarité dans une école réservée aux musulmans. Les scolariser, c’est leur apporter une ouverture sur le monde. Les exclure de l’école, c’est les jeter dans les bras des intégristes. »
Donnée : Conclusion : Garantie : Restriction :

Si l’on interdit le port du voile sous prétexte que c’est un signe d’oppression, on va exclure toute une partie de la population féminine du pays des activités publiques. Il ne faut pas l’interdire. Respect des Droits de l’Homme et de l’égalité
Toutefois, si l’on s’en réfère au second argument contre l’interdiction du port du voile – « La proportion des jeunes filles voulant porter le voile en classe est infime. Ce n’est pas en voyant quelques voiles que l’on devient musulman. » - on n’exclurait pas grand-monde, mais seulement une « proportion infime ». Nous rejoignons ici la notion d’« argument fallacieux34 », car, si une

seule personne est flouée dans ses droits, on offense déjà la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH), puisque c’est un problème de Droit, et pas un problème de quantité de personnes. S’il n’y a qu’une seule personne aujourd’hui qui est torturée dans le monde, cela offense la DUDH.
Si l’on accepte cette présentation-là de l’argument, il faut se donner une conception des Droits de l’Homme non plus en termes de Droit, mais en termes de statistiques ! Ce qui ne correspond pas à l’esprit de la DUDH… Nous pourrions formuler cette restriction comme suit :

Très peu de voiles ⇒ danger pas important.
Ce type d’argument peut être utilisé, mais l’on voit se dessiner, ici, la frontière entre l’argumentation et la persuasion. Le choix de ces restrictions est un choix qui comporte une énorme part de rhétorique. Cet argument n’est pas dangereux pour la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : il rassure, il minimise, il est peu conflictuel, quel que soit le sens dans lequel on l’utilise. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme peut être le fondement de garanties servant de tickets d’inférence vers des conclusions inverses. Ici, il est clair qu’elle sert de support aux « pour » et aux « contre » le port du voile. Apprendre à argumenter - page 62

Or, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme jouit d’un tel statut que, si on la met à la poubelle, on n’a pas les moyens de s’en sortir facilement sans s’approcher dangereusement d’une guerre civile, au niveau planétaire… Le premier argument contre l’interdiction du port du voile, qui a beaucoup de poids, est également rhétoriquement beaucoup plus dangereux que l’autre parce qu’il est plus risqué en termes d’ethos. « Le risque est grand d’en faire un symbole de résistance, face à ce qui serait considéré comme une attaque envers une communauté. » La personne qui argumente en ces termes se met un peu contre la doxa35, contre la doxa des Droits de l’Homme, contre notre épidictique, contre les valeurs qui sont considérées comme admises par l’ensemble de la communauté. Le travail qu’elle fait sur la garantie l’ébranle vraiment, et, en ébranlant cette garantie-là, les fondements-mêmes de notre société sont ébranlés. Pourquoi pas ? Il y a des gens qui le font. Il n’est pas interdit de le faire, mais il faut savoir à quel jeu on joue. Dans le second argument, l’ethos est beaucoup plus consensuel. On voit très bien comment, techniquement, il se fait qu’il est plus consensuel : simplement, il dit : « On ne touche pas à notre garantie. Tout le monde est d’accord.

Simplement, il faut essayer de mettre un tout petit peu d’eau dans son vin et de se dire que, dans ce cas-là, on peut gérer cela – comme nous l’avons fait dans l’application du modèle de Toulmin à des décisions judiciaires – on fait une petite égratignure à notre loi, mais c’est pour la bonne cause. »
Nous respectons l’esprit de la loi en n’en respectant pas la lettre, à ce moment précis. Dans le cas du port du voile, même si l’on considère toujours que le voile est un symbole d’oppression pour la femme, on accepte quelques femmes voilées dans des situations où elles peuvent s’instruire. Dans ce cas précis, en acceptant le port du voile, on respecte l’idée à laquelle on tient le plus, à savoir qu’il faut que ces femmes puissent bénéficier de tout ce dont chaque citoyen-ne de notre société bénéficie. Ce faisant, on n’est pas tout à fait respectueux de la lettre de la loi, mais dans le souci de respecter son esprit. On établit une hiérarchie entre l’esprit et la lettre36.

6. Conclusions
Dans ce type de débat, nous voyons vraiment se dessiner la différence entre deux types d’ethos par rapport à ces questions : • Ceux et celles qui disent qu’il faut tout faire exploser, et qu’on verra après • Ceux et celles qui disent qu’il faut essayer de travailler au cas par cas, quitte à ce que cela ait l’air un peu de bric et de broc, mais l’esprit est préservé, et l’on va essayer de le faire respecter un petit peu à travers les cas particuliers Le même genre de débat oppose les partisans et les opposants à la déségrégation professionnelle.

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Liste des participant-e-s Ont participé à ces journées de formation et de réflexion organisées par Ariel CARLIER (Service Ethique & Diversité du FOREM), animées par Emmanuelle DANBLON (Université Libre de Bruxelles) et à partir desquelles ce syllabus a pu être rédigé :
Centre Coordonné de l’Enfance Martine BONNEJONNE Angélique COLSON Charlotte de LEU DE CECIL Aurélie DESSART Céline FLAMENT Véronique GENEST Elisa JACOBS Aurélie LELUPE Jocelyne MARTIN Willy THIBAUT Josée VERONNEAU CESEP Nivelles Nathalie DAMMAN Chantal DRICOT Centre Régional d’Intégration Brabant Wallon Lise BRUNEEL Le FOREM Mireille ABSIL Nicole ANTONIONI Johanne BEURIOT Yvette BOULANGER Ariel CARLIER Christine CANNOOT André CLETTE Daniel COLOMBANA Isabelle COYETTE Véronique DARDENNE Catherine DEGAUQUIER Florence DELOR Yves FANON Muriel FOSSOUL Pascal GRAULICH Nathalie HERION Jeannine JACQUES Brigitte LEHERTE Yves MAGNAN Martine MAS Rosy MONTAGNER Anne MUSELLE Marianne PARADOWSKI Franca PATI Christiane PERWUELZ

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Christine PIENS Christine PIRET Jacqueline SMOLDERS Françoise SOURIS Christiane SPEE Maria TOZZI Dominique VANDENBERGH Jean-Claude VANHAUTE Marie-Alice VANHECKE Alain VAESSEN Michèle WILHELM
SOFFT Edith DE WOUTERS IRFA Est de la France Interrégion Rosette HAAR GRETA Lorraine Laurent BURG OSERA Oliver CASSIN Tanguy BUISSEZ

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ADDENDA
Addendum 1 : Ethos, particularisme & universalisme
L’opposition entre les universalistes et les particularistes est omniprésente dans les débats du type « pour ou contre le port du voile à l’école », avec, dans les deux cas, un ethos qui se construit, chez les uns et les autres, tantôt positivement, tantôt négativement.

1. Ethos des universalistes

L’ethos négatif des universalistes, c’est leur côté paternaliste, leur façon platonicienne de concevoir les Droits de l’Homme. Cet ethos leur fait dire : « Nous sommes les meilleurs, nous, les Européens qui avons inventé les Droits de l’Homme. Ce sont des valeurs que nous considérons comme supérieures à tout et, comme nous sommes des gens très intelligents et très éclairés, nous allons répandre nos valeurs dans le monde entier. » C’est comme si on traitait cette charte des Droits de l’Homme comme un texte
religieux, comme quand les missionnaires allaient répandre la bonne parole et convertissaient les peuplades, « pour leur bien ».

Pour l’ethos positif de l’universaliste, du défenseur des Droits de l’Homme, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ne vise pas - ou plus - à imposer des valeurs par rapport à d’autres qui seraient jugées moins bonnes, mais un principe régulateur, qui fonctionne comme une loi sans être un dogme et qui doit toujours être révisée et réinterprétée dans les cas particuliers.

Abandonner les Droits de l’Homme serait la porte ouverte à toutes les discriminations, à toutes les inégalités, mais le souhait demeure de garder ce principe régulateur pour éclairer chaque situation, et, pour chaque situation, on va faire l’effort de considérer la situation dans ce qu’elle a de particulier et de se faire un propre jugement en âme et conscience.

2. Ethos des particularistes

L’ethos positif des particularistes consiste à dire : « Il y a un respect minimum de la sensibilité de chacun, de chaque communauté, de chaque particularité, et cela ne fait de mal à personne de laisser faire. »

Paradoxalement, c’est la position qui est valorisée aux Etats-Unis. Au nom du respect des Droits de l’Homme, il faut imposer le fait que toutes les communautés puissent vivre ensemble avec l’expression de leur particularité. C’est facile à dire, leur rétorque-t-on, quand on se trouve à l’abri du mariage forcé, de l’excision, etc. Il est, en effet, plus facile de respecter les particularismes quand on vit dans un particularisme plus confortable que celui des autres. Cette forme d’ethos, très à la mode actuellement, ne se préoccupe pas de l’impact que peut avoir, pour les personnes, le fait d’afficher leur-s différence-s sur leur parcours social, leur parcours professionnel, leur parcours de vie en général. Si les personnes affichent trop leurs différences, elles risquent d’être exclues, ne trouvent pas d’emploi, n’obtiennent pas de promotion, se heurtent au plafond de verre que les femmes connaissent bien. De façon un peu irresponsable, le discours de l’ethos particulariste positif leur dit : « Allez-y, revendiquez votre statut, etc. ». Il envoie les autres au « casse-pipe », parce que les minorités, ce sont les autres, la plupart du

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temps. On leur dit de revendiquer, que c’est très bien, mais ce sont souvent des personnes qui ne sont pas concernées par le problème qui peuvent se permettre de tenir ce genre de discours extrêmement revendicatif. •

L’ethos négatif du particulariste, c’est l’ethos du pamphlétaire révolutionnaire, qui dit que, tout compte fait, tout ce que l’on trouve dans cette Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est à mettre à la poubelle : que chacun-e fasse ce qu’il/elle veut, et les vaches seront bien gardées. En fait, il tient le même discours que celui de l’ethos particulariste positif, mais l’ethos est différent.

Si l’on pousse la caricature de l’ethos négatif des universalistes à son paroxysme, c’est Platon, la censure au nom du bien, faire le bien des gens malgré eux. « On vous impose tout, parce que l’on sait tout mieux que vous. On est

les meilleurs, les champions des Droits de l’Homme. »
La caricature de l’ethos négatif des particularistes correspond aux pires des sophistes, à des personnes qui ne voient que leur intérêt personnel et se moquent de savoir que d’autres se font torturer à côté de chez eux. Nous sommes dans une situation des plus complexes. Si nous poussons les choses à bout, nous arrivons tout de suite à des impasses énormes. Les deux ethos négatifs, particulariste et universaliste, représentent des situations épouvantables pour nous, ici et maintenant, mais le fait que nous les qualifions d’épouvantables est également fondé sur des valeurs que nous partageons et qui mériteraient d’être exprimées, parce que cet aspect épouvantable n’a pas toujours été évident. On n’a pas toujours vécu dans des sociétés où l’on trouvait problématique qu’un homme ou une femme soit torturée. Ce sentiment est assez récent dans l’histoire de l’humanité. Même dans nos sociétés occidentales modernes, il n’y a pas toujours consensus sur de grandes questions qui relèvent des Droits de l’Homme, comme par exemple sur la peine de mort. Nous « jouons le jeu » de la DUDH, mais cela n’empêche que certain-e-s, dans nos sociétés, se moquent des égratignures qui lui sont faites ou même de lui en faire… Une superbe illustration de ce paradoxe est la position des Etats-Unis, qui se font les champions des Droits de l’Homme! Ils sont les champions d’une charte qu’ils n’ont pas signée ! Cette position ambiguë leur permet, tout en maintenant leur statut de défenseurs des Droits de l’Homme, d’appliquer encore, sur leur territoire, la peine de mort et la torture.

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Addendum 2 : Argumentation et démonstration
L’argumentation appartient au champ des raisonnements humains qui ne sont pas de l’ordre de la démonstration. Ce point est fondamental. Les arguments peuvent aller dans un sens et dans un autre, car l’argumentation concerne l’ensemble des domaines dans lesquels l’individu peut raisonner, mais qui ne seront jamais certains. Une argumentation peut mener, nous l’avons vu, à des conclusions inverses (C et non C). Le chemin inférentiel n’est jamais certain. La conclusion n’est donc jamais définitivement certaine. Faut-il considérer l’argumentation comme le parent pauvre de la démonstration ? Pas du tout. La démonstration (CQFD) nous permet de dérouler quelque chose que nous connaissions déjà et est à rapprocher du syllogisme de Socrate.

Tous les hommes sont mortels. Or, Socrate est un homme. Donc, Socrate est mortel. conclusion irréfutable
Nous sommes en présence d’un raisonnement déductif, où sont données les prémisses & dont l’on déduit la (certitude de l’inférence). Il n’y a pas de gain d’information, mais un simple exercice de raisonnement logique, qui ne présente aucun intérêt pour le monde : on n’avance pas. Nous traiterons, de même, la généralité « Tous les corbeaux sont noirs. » Notons, ici, que la formulation ne renseigne aucunement sur le degré de certitude des prémisses. En effet, si nous pouvons traiter, de la même façon que le syllogisme de Socrate, la phrase « Tous les corbeaux sont noirs. », nous sommes bien conscient-e-s que nous ne pourrons en faire autant avec l’affirmation « Toutes les femmes sont

bavardes. » …
L’argumentation, contrairement à la démonstration, est donc outil de progrès. Nous gagnons en information, nous agissons sur l’évolution du monde. Elle est la raison pratique qui participe à la construction de la société : sciences (expérimentation), lois et politique (prise de décision). Nous ne pouvons pas vivre sans cette activité qui, bien que n’appartenant pas au champ des certitudes, est éminemment rationnelle. L’argumentation constitue un élément fondamental de l’« être au monde », naturel, comme le langage, la marche. C’est une fonction naturelle, mais élaborée, d’où la nécessité d’y entraîner nos enfants, c’est notre devoir de citoyen-ne-s.

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Addendum 3 : Hégémonie ou co-construction du savoir ?
La société actuelle est, nous l’avons vu, une société où règne le « mélange des genres » et la confusion progressive entre l’éthique et le droit. Cette évolution fait apparaître, entre autres, le stéréotype de la victime, du « bon côté » une fois pour toutes. L’école constitue un milieu catastrophique par rapport à cette évolution. N’en prenons pour exemple que la relation « professeur-élève », au sein de laquelle la parole de l’élève a acquis la même valeur que la parole du maître. Autre avatar de mai ’68, la télévision est devenue l’outil d’expression de la démocratie du savoir, où la parole du boucher ou de la bouchère du coin – de manière générale et sans vouloir porter offense à la profession - en matière d’économie ou de science a la même valeur que celle d’un-e expert-e. La communauté humaine a, aujourd’hui, la charge de construire le savoir. L’hégémonie du savoir qui prévalait avant mai ’68 a, aujourd’hui, fait place à une co-construction du savoir par tous et par toutes. Dès lors, toutes les opinions, y compris les plus extrémistes, sur les discriminations, sont admises.

Illustration
Dans certaines émissions de jeu de notre « télé-poubelle », ce n’est pas la réponse objective qui est considérée comme bonne, mais la statistique des réponses d’un échantillon d’hommes et de femmes auxquels la question a été posée ! Le contexte socio-économique, en l’occurrence, a son importance : la société attend des êtres humains qu’ils entrent dans un certain moule. Elle leur dit qu’ils sont libres et, néanmoins, ils se sentent entravés, enfermés dans une norme.

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Addendum 4 : En savoir un peu plus sur… les sophistes
Les sophistes, philosophes et pédagogues antérieurs à Socrate, considèrent la rhétorique comme le principal instrument de la construction de la démocratie. Dès lors qu’on lui confère ce statut, elle doit être libéralisée. Les sophistes ont été victimes de leur mauvaise réputation, méritée ou non. Non méritée, certainement, si l’on tient compte de la prise de conscience qu’ils ont permise du contrôle que chacun et chacune ont sur la réalité sociale. Sophiste parmi les sophistes, Protagoras37 affirme l’inutilité de délibérer sur des choses évidentes et naturelles, sur lesquelles on ne peut agir par l’argumentation ni par le discours. Pour lui, les domaines d’application de l’argumentation sont, clairement, les « choses » politiques et sociales, faites de conventions, de principes, d’institutions, de morale et de lois. Par la parole et le discours, nous pouvons agir sur la réalité sociale.

Illustration
Ainsi, nous pouvons ouvrir une séance par le discours « La séance est ouverte. », sans qu’il y ait intervention physique sur une réalité brute. Par contre si nous disons « La porte est ouverte. » et qu’elle soit fermée, notre discours ne va pas agir sur la réalité brute de la porte, et elle va rester fermée. Tout le droit est fondé sur des réalités sociales. Toute décision juridique aura des conséquences sur la réalité sociale des personnes sur lesquelles elle porte et sur son entourage, sur sa famille, parfois même, comme l’illustre l’affaire Seznec, au-delà de la génération directement touchée par les faits.

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Addendum 5 : Ethos, pathos, logos et genres de discours
A chaque institution ou genre de la rhétorique et du discours correspond un montage ethos-pathos-logos.

1. Genre judiciaire
Ainsi, l’institution ou genre judiciaire trouve son décor dans les Cours de Justice, où un problème est exposé dans le cadre d’un procès au terme duquel , après audition des arguments de la défense et de l’accusation, une décision doit être prise ou une sentence rendue par le juge. Cette institution, très ancienne, implique que soit fait le choix o d’un certain type de logos – construit sous la forme d’un raisonnement proche de l’induction, utilisant, comme garanties, les lois et la Jurisprudence o et d’un certain type d’ethos – ethos d’expert en matière de loi et de Jurisprudence. Le pathos typique qu’interpelle le discours judiciaire est un pathos où l’émotion convoquée est l’indignation. Cette émotion peut évoluer vers la honte et le dégoût, physique, accompagné de nausée et d’écœurement, tant nos émotions éthiques sont convoquées par les orateurs, qui vont essayer de les faire remonter le plus possible vers des effets physiques38. La rhétorique fait appel à toutes nos strates, du limbique au plus conscientisé, du physique (corps) aux lois et aux règles en passant par les émotions et les valeurs. Dans notre développement personnel, lorsque nous sommes dans notre phase « Platon », nous censurons nos émotions.

2. Genre politique ou délibératif
Le type de discours qui apparaît dans le genre politique n’est pas le même que dans le judiciaire. La donnée, ici, a plus d’importance. Dans cette institution, les choix seront les suivants : o l’ethos sera un ethos d’expérience, de témoin privilégié d’une situation existant dans la mémoire de la communauté o le logos ira puiser ses garanties dans les exemples. Un effet de balancier s’établit entre, o d’une part, le judiciaire et le délibératif où s’exercent la critique et l’argumentation, domaines d’incertitude et de remise en cause de conventions, de principes sociaux, de valeurs (notamment et surtout celles qui relèvent de notre patrimoine topique que sont les Droits humains) o et, d’autre part, l’épidictique, qui consolide, renforce nos valeurs et vient les cimenter, ce qui constitue sa principale fonction. Aristote, théoricien des 3 genres, avait, sans doute, compris ce processus d’équilibrage entre les judiciaire et délibératif qui fragilisent et l’épidictique qui consolide. Nos valeurs sont là, mais elles ne sont ni immuables, ni garanties, ni certaines. Seules les révolutions et les crises politiques peuvent refondre la réalité sociale, le système de valeurs d’une société.

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Addendum 6 : ethos, pathos et propagande
L’ethos d’un propagandiste ne s’accompagne d’aucune mise en scène de soi. Le propagandiste se présente sans faux semblant, l’ethos se confond avec la personne, avec le personnage charismatique du sauveur. L’auteur de propagande fait l’effet sur son auditoire d’être une personne magique. On parle alors de culte de la personnalité et d’ethos magique. Le discours n’est magique que si la parole est prononcée par cette personne magique. Le pathos est, dans ce cas, un pathos subjugué. Le mécanisme dynamique entre l’ethos et le pathos, présent dans toute situation de démocratie, n’est plus présent.

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Addendum 7 : Introduction à la notion de dissociation
Il y a des moments où l’application de la législation à la lettre nous paraît inique. Face à ce type de problème, nous pouvons mettre en œuvre une technique de décomposition des lois appelée la dissociation des notions39. Dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, il y a des valeurs et des notions clés, comme le respect de la vie, de la liberté, de la dignité, … dont l’apparence d’absolu et l’auréole de sacré semblent les élever au rang de ce qui est indiscutable, naturel. Toutefois, quelquefois, le fait de les appliquer à la lettre pose problème. D’où l’idée de laïciser ces notions et de les rendre discutables, de n’en garder que la partie intéressante, utile à la résolution de la situation présente, et de rejeter celle qui ne l’est pas dans la situation à traiter. La notion clé, mais floue, exprimée dans la loi, dans l’article d’une charte,… se voit donc réexaminée au regard des intentions, de l’esprit, qui ont présidé à sa rédaction. Lors de ce processus de dissociation, l’un des aspects de son interprétation peut prévaloir sur un autre, qui est rejeté. Ceci revient à tenir compte du fait qu’il peut exister un principe supérieur à l’application stricte de la lettre de la loi qui doive prendre le pas sur elle. On établit ainsi une hiérarchie dans les principes et/ou dans les lois.

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Addendum 8 : notion de procès de rupture
Le procès de rupture est, par définition, le procès qui ne vise pas à gagner une cause ou à sauver un-e accusé-e, mais à ébranler les bases de la société. L’avocat devient pamphlétaire. C’est le type de défense pratiqué par Vergès, notamment, dans la défense de Roger Garaudy, intellectuel idéaliste né en 1913, protestant, puis communiste stalinien, puis marxiste dissident proche des idées gauchistes en mai ‘68, puis catholique puis musulman, à la recherche de la Vérité du Tout, de l'Absolu. En 1996, Garaudy publie les "Les Mythes fondateurs de la politique israélienne", écrit pour la publication duquel il est condamnable, au nom de la loi Gayssot, contre le négationnisme40. C’est Vergès qui le défend, dans le procès qui l’oppose aux plaignants, parmi lesquels des associations de résistants, de déportés et des organisations de défense des Droits de l’Homme. Garaudy a un ethos de gauche. Toutefois, plutôt que d’invoquer les qualifications de Garaudy, Vergès invoque le fait que la loi Gayssot est une loi raciste, inique, fabriquée par les Juifs et pour les Juifs, qui privilégie un peuple par rapport aux autres et n’a donc pas le caractère universel que doit avoir une loi de cette portée. « L’humanité, c’est tous, ou personne, et donc pas seulement les Juifs. », argumente Vergès. Aujourd’hui, la portée de la loi Gayssot a été étendue à l’ensemble des génocides reconnus, donc aussi ceux du Rwanda et de la Bosnie. L’argument de Vergès serait caduc. Dans le processus du procès de rupture, Vergès utilise sa connaissance du système judiciaire (auquel il appartient) et du fonctionnement des lois pour les attaquer et menacer l’équilibre de l’institution. Garaudy sera condamné, le 17 février 1998, par la 17ème chambre du Tribunal correctionnel de Paris pour "diffamation raciale" et pour "contestation de crimes contre l'humanité", antisémitisme et révisionnisme.

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Addendum 9 : Décision et émotions
Le juge, qui a l’obligation de décider, éprouve des émotions, sans lesquelles il lui est impossible de décider. Aristote désigne sous le nom d’akrasie la tendance de certaines personnes victimes d’un déséquilibre émotionnel qui les empêche d’agir et de prendre des décisions. Pour Aristote, l’action et la décision sont, déjà, directement liées aux émotions. Quelque vingt-quatre siècles après Aristote, Antonio DAMASIO, neurologue américain d’origine portugaise, prouvera, dans ses travaux, la connexion de la raison aux émotions et, de ce fait, au corps lui-même. Il démontrera, par ses observations, que, lorsque le lobe frontal du cerveau humain, siège des émotions, est touché par un traumatisme, les facultés de raisonnement sont maintenues, mais en déconnexion des émotions. Dès lors, la victime du traumatisme fait fonctionner les restrictions à l’infini et se trouve dans l’impossibilité de prendre une décision ou d’arriver à une conclusion. Source : http://www.radio-canada.ca/actualite/decouverte/reportages/2004/01-2004/25emotions.html La réhabilitation des émotions doit beaucoup à un homme: Antonio Damasio. Ce neurologue américain d'origine portugaise a complètement changé la perspective des recherches. Son best-seller, L'erreur de Descartes, a été traduit en 24 langues. Pour Damasio, il faut d'abord cesser de voir le corps comme un instrument du cerveau. Le corps et le cerveau sont partenaires. Au début des années 80, on présente au docteur Damasio des patients aux symptômes étonnants. Le cas le plus étrange est celui d'Elliott. Opéré d'une tumeur au cerveau, il s'en est bien remis. Mais son comportement a changé. Par exemple, même s'il a gardé un quotient intellectuel élevé, il se perd dans la lecture de documents qu'il doit classer. Il n'arrive plus à gérer son temps. Dès que son intérêt est en jeu, il se montre incapable de décider. Lui qui était fin connaisseur de la bourse se met à faire les pires placements. Et curieusement, il n'en semble pas affecté. Perplexe, le docteur Damasio le soumet à des tests. Un jour, il lui montre des photos-chocs de catastrophes et de personnes blessées lors d'accidents. Elliott lui avoue qu'il ne ressent rien, rien du tout. Et le neurologue comprend: Elliott est en déficit d'émotions. Comme d'autres patients que Damasio a étudiés par la suite, il est en mesure d'apprendre, mais pas de ressentir. Plus encore, Antonio Damasio réussit à montrer que chez ces patients, c'est la même région du cerveau qui est affectée. Que ce soit à la suite d'un accident, d'une lésion ou d'une tumeur, si certains tissus des lobes préfrontaux ont été comprimés ou détruits, le fonctionnement de l'enveloppe supérieure de ces lobes, le cortex préfrontal, est altéré. Fait remarquable, cette zone n'est pas responsable de la réponse immédiate aux stimuli émotionnels. Elle sert plutôt à l'interprétation de ces stimuli, qui intervient dans un second temps. Par contre, elle est indispensable au raisonnement. Tout se passe donc comme si le cerveau de ces patients, déconnecté de l'expérience émotionnelle, tournait à vide. Conclusion du neurologue: sans émotions, nous ne pouvons pas décider.

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INDEX
argument fallacieux, 62 chemin inférentiel, 42, 68
co-construction du savoir, 69 critique, 31 démonstration, 41, 68 discours magique, 24 dissociation, 55, 73 doxa, 63 éloge, 33 émotions, 75 émotions et décision, 56 épidictique, 25, 33, 34 esprit de la loi, 40 éthique, 40 ethos magique, 72 fondement, 42 garantie, 40 genre délibératif ou politique, 22, 24 genre judiciaire, 20, 22, 40, 44, 71

genre politique ou délibératif, 20 Genre politique ou délibératif, 71 induction, 40 interculturalité, 56, 58, 66 lettre de la loi, 40 mélange des genres, 23, 24, 27, 29, 35, 37, 69 pamphlet, 29, 67 pamphlet institutionnalisé, 37 pathos subjugué, 72 preuve extra-technique, 56 procès de rupture, 74 propagande, 11, 27, 72 résistance à la révision, 25 sophistes, 70 support, 42 syllogisme, 68 ticket d’inférence, 42 valeurs, 39

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TABLE DES MATIERES
Préambule ..........................................................................................................................3 Au menu de la formation .............................................................................................4 Rhétorique et argumentation.....................................................................................5
Définition de la rhétorique selon Aristote .............................................................5
1. L’ethos..............................................................................................................5 2. Le pathos..........................................................................................................7 3. Le logos ............................................................................................................7

Ethique, capacité d’adaptation et loyauté ............................................................9 Historique ......................................................................................................................... 11
La rhétorique, technique à double visage ............................................................ 11
1. Aspects positifs............................................................................................... 11 2. Aspects négatifs.............................................................................................. 11 Que faire de la rhétorique ? Deux grandes options .......................................... 12 L’option des sophistes ou le pouvoir du discours .................................................. 12 L’option de Platon............................................................................................... 13 Sociétés orales et rhétorique : le discours magique ........................................... 14 Le discours magique ici et maintenant................................................................. 14 Discours magique et sociétés fermées ................................................................. 14 Discours magique et sociétés ouvertes................................................................. 15

Influence du discours magique sur les scénarios de vie via, notamment, les discours parentaux : l’effet Œdipe et la duperie de soi..................................... 18
1. L’effet Œdipe .................................................................................................. 18 2. La duperie de soi............................................................................................. 18 Sophistes, platoniciens, sociétés et visions du monde ....................................... 19 Aristote : la troisième voie ..................................................................................... 20 Apport principal d’Aristote à la rhétorique : les 3 genres ..................................... 20 Aujourd’hui : le mélange des genres .................................................................... 23

Exercices d’application ............................................................................................. 24
Exercice 1 : mélange des genres et sociétés fermées ......................................... 24 Exercice 2 : le pamphlet institutionnalisé ou rhétorique de la dénonciation . 28 Exercice 3 : la critique ............................................................................................. 30 Exercice 4 : l’éloge.................................................................................................... 32 Exercice 5 : mise en cause de la dimension conventionnelle de l’institution . 35 Mélange des genres du discours : approche des causes et des effets.............. 36

Rhétorique et modèle de Toulmin .......................................................................... 38
Rappel ........................................................................................................................ 38
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Valeurs, esprit et lettre de la loi ........................................................................... 38 Le modèle de Toulmin ............................................................................................. 39 Argumentation et démonstration ......................................................................... 40 Modèle de Toulmin : la complexité rhétorique.................................................... 41 Modèle de Toulmin et conventions ........................................................................ 43 Exercice d’application du modèle de Toulmin à une situation judiciaire ........ 44
1. Objectif........................................................................................................... 44 2. Quelle garantie pourrait nous permettre de formuler cette conclusion ? .......... 44 3. Enoncé de l’exercice......................................................................................... 45

Solutions à l’exercice – Modèle de Toulmin appliqué à une situation juridique
.......................................................................................................................... 47

Exercice de répertoriation d’arguments : pour ou contre le port du voile à l’école ?...................................................................................................................... 57
1. Préambule ...................................................................................................... 57 2. Le texte .......................................................................................................... 57 3. Consignes ....................................................................................................... 60 4. Première partie de l’exercice : recherche d’un premier argument parmi ceux avancés par les opposants au port du voile....................................................... 61 5. Seconde partie de l’exercice : recherche, dans les arguments contre l’interdiction du port du voile, d’un argument qui permet d’aller préciser notre restriction « égalité des droits »....................................................................................... 62 6. Conclusions..................................................................................................... 63

Addenda

.......................................................................................................................... 66 Addendum 1 : éthos, particularisme et universalisme ...................................... 66 1. Ethos des universalistes .................................................................................. 66 2. Ethos des particularistes ................................................................................. 66 Addendum 2 : argumentation et démonstration ................................................ 68 Addendum 3 : hégémonie ou co-construction du savoir ?.................................. 69 Addendum 4 : en savoir un peu plus sur… les sophistes ................................. 70 Addendum 5 : éthos, pathos, logos et genres de discours................................. 71 1. Genre judiciaire .............................................................................................. 71 2. Genre politique ou délibératif ......................................................................... 71 Addendum 6 : éthos, pathos et propagande........................................................ 72 Addendum 7 : introduction à la notion de dissociation ..................................... 73 Addendum 8 : notion de procès de rupture.......................................................... 74 Addendum 9 : décision et émotions ...................................................................... 75 .......................................................................................................................... 76

Index

Table des matières........................................................................................................ 77

Mise en page provisoire réalisée à partir d’une version Word destinée uniquement à la diffusion interne (FOREM et CEFO)

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