Anne Sauvagnargues : Machines désirantes -1

Machines techniques et machines sociales La conception de la machine mise en œuvre dans l’Anti-Œdipe reprend les travaux de Guattari depuis 1969. La machine oppose à la structure son caractère vitaliste, mécaniste et historique : elle n’est pas structurelle et autorégulée mais historique, ouverte sur l’extérieur[1]. Guattari lui affecte la fonction typiquement lacanienne d’« opération de détachement d’un signifiant comme différenciant »[2] mais il donne à cette opération une existence sociale, à travers Leroi-Gourhan et surtout Mumford, qui inaugure le terme de « machine sociale » dans un article paru en traduction française dans la revue Diogène en 1966[3]. Dans cet article, Mumford réfléchit sur les prouesses technologiques des premiers empires à forte centralisation, sous l’angle de leurs grandes réalisations architecturales (pyramides égyptiennes, ziggurats mésopotamiens). Partant d’une analyse assez classique de l’architecture despotique, Mumford la transforme en décrivant l’efficacité constructive de ce mode de production social sur le plan d’une cinématique des forces. Le gigantisme, le caractère prométhéen de ces réalisations collectives exige qu’on considère ce type d’organisation sociale comme une « mégamachine ». Il s’agit bien d’une machine au sens technologique du terme, et Mumford s’appuie sur la définition classique de Reuleaux, présentant la machine comme ce qui « combine des éléments solides fonctionnant sous contrôle humain pour transmettre un mouvement et exécuter un travail »[4]. L’innovation de Mumford consiste à dépasser le cadre de l’individu technique (une machine simple ou complexe, comme artefact individué) pour appliquer cette définition technologique au corps social lui-même. Le machinal déborde l’artefact – l’individu machine construit de main d’homme – mais se caractérise toujours comme rapport force/déplacement, transmettant un mouvement et exécutant un travail, sous contrôle humain. Simplement il s’agit d’une « machine humaine »[5], mégamachine puisqu’elle déborde les machines individuelles et prend en compte l’organisation du travail au niveau du corps social lui-même, articulant des éléments solides (matériels et humains) pour transmettre un mouvement (musculaire) et exécuter un travail (les grandes réalisations collectives) sous contrôle humain (pouvoir despotique s’exerçant sous forme musculaire armée, et neuromotrice par transmission de l’information). Mumford applique donc le qualificatif de machine à la machine sociale. Selon lui, la « machine humaine collective a fait son apparition à peu près à la période de la première utilisation industrielle du cuivre », et s’est transmise par l’intermédiaire d’agents humains pendant cinq mille ans avant de prendre la forme « non-humaine », mais tout aussi « despotique », qui caractérise notre technologie moderne[6]. Avant l’apparition des moulins à eaux du XIVe siècle, la mégamachine ou machine humaine (« machine royale ») à moteur musculaire n’a pas d’équivalent en termes de réalisation et de capacité de production. Si elle fonctionne par coercition politique et différence de classe[7], dissipant d’énormes quantités de souffrance humaine dans des conditions sociales effrayantes, sur le plan constructif, son efficacité n’est pas contestable. Avec Mumford, ce n’est donc plus la technique qui apparaît comme dispositif social, mais à l’inverse, le dispositif social qui apparaît comme technologique au sens fort : machine à information transformant l’énergie musculaire en travail avec forte

Paris. « La première mégamachine ». 5. en vue de drainer l’énergie collective pour la réalisation d’un travail social. A. Leroi-Gourhan est une sources importantes pour l’usage du concept de « déterritorialisation » dans Mille plateaux . Qu’il s’agisse là de machine à bâtir. 5. certaines machines sociales se révèlent inaptes à produire du travail. section et codage d’un flux. 53. « le phylum machinal pré-capitaliste [la machine royale] n’a pas besoin de passer par des “machines techniques” »[11]. 50. le diagramme de forces dégageant du travail n’ont rien de déterminants en eux-mêmes. ostéomusculaires. et peuvent prendre d’autres formes. le travail et l’outil deviennent des variables du phylum machinique dont dépendent les machines sociales. « Machine et structure ». la transmission mécanique et la production d’une énergie sociale. Voir aussi AO. cité AO. parce que ses conditions (étatiques) manquent[10]. puis neurosensorielles (LEROI-GOURHAN. p. et le mode sous lequel elle s’exerce ne sont pas déterminants. Dans la mesure où il la comprend comme une « libération » (une extranéation) de la structure corporelle organique. Deleuze et Guattari ne prélèvent que la fonction de captation. cit. Mumford propose donc une théorie des civilisations qui intègre ses dispositifs techniques. La vocation architecturale. p. Mumford limitait l’application de cette formule aux seuls royaumes et empires archaïques disposant d’énormes réserves de main d’œuvre qu’il appelle « machine royale ». et l’étendent à tous les corps sociaux. 1934. [1] GUATTARI.). 1964. On retient de Mumford l’extension au social . Mais ils apportent à cette théorie une extension qui conduit à sa transformation. fr. électricité.dissipation d’énergie sociale. Debize. Seuil. en ayant recours aux sources autrement plus puissantes d’énergie inorganiques (eau et vent. qu’elle agence selon un mécanisme contraignant. Deleuze et Guattari citent également son ouvrage classique. « Machinant » des hommes et des outils. Ingénieur des manufactures de l’État. cela n’est qu’une application sous telles conditions déterminées. Gallimard. tr. mais Deleuze et Guattari refusent l’aspect téléologique que comporte cette « libération ». art. 1961. art. « Machine et structure ». tr. Guy et Gérard Durand. cit. [5] MUMFORD. fr. 263 et MP.).. 165. En particulier. que le dispositif social prenne la forme technologique de la « machine royale » selon Mumford. op. La cité à travers l’histoire. On ne peut donc se contenter d’une définition classique de la machine comme « porteuse d’outil ». sous telles conditions déterminées. est l’un des fondateurs de la Cinématique : il publie à la fin du XIXe la Cinématique. « Forme non humaine » implique qu’en passant de l’industrie à l’automation. juillet-septembre 1966. cit. in Diogène. cit. L’expression est introduite p. et c’est à lui que Deleuze et Guattari doivent le concept de la culture comme « machine sociale »[9]. art. qui correspond à ce qu’ils appellent « l’institution despotique barbare ». et fait de la technique le prolongement de la biologie . « La première mégamachine ». Savy. 1877. art. Deleuze et Guattari refusent de limiter la portée de son analyse à cet état sociopolitique. Principes fondamentaux d’une théorie générale des machines. ils lui substituent. fr. l’homme servomoteur. p. [6] MUMFORD. [2] GUATTARI. avec la . Mumford reprend l’analyse classique du machinisme déclassant l’énergie musculaire humaine. Paris. Paris. Leroi-Gourhan interprète la même séquence en y voyant une extériorisation des fonctions humaines. puis vapeur. 165. 533 et 571. La machine est ce qui permet. et d’un état sociopolitique dépendant d’un type d’organisation sociale caractérisant les empires despotiques et produisant du travail. scientifique et social. réclame une véritable histoire des techniques sous l’angle technologique.. Ces différences modales n’affectent pas la définition de la machine comme ce qui produit un agencement social. Denise Moutonnier.. La fonction travail. tr. 3. senseurs et programmes informatiques). mais ne se réfèrent pas à l’ouvrage plus ancien Technique et civilisation. relais pour faire agir la machine. De la définition de la machine que Mumford reprenait à Reuleaux. au sens très général des synthèses productives définies plus haut. dans la mesure où son dispositif neurosensoriel est intégré à la machine elle-même (capteurs. Librairie F. [4] REULEAUX. ni de la généalogie qui en fait l’héritière de l’outil[8] – la machine est d’emblée porteuse d’humain. qui suppose une unité organique. cit. Seuil.. Cette formulation articule le « signifiant » lacanien et le « différenciant » de Logique du sens. 320 . p. ou celle des sociétés sans État. est également rendu obsolète. Directeur de l’Académie industrielle de Berlin. 1950. n° 55. p. du capitalisme industriel ou de la technologie récente. etc. Le geste et la parole. « La première mégamachine ». [3] Lewis MUMFORD.

Si donc « les machines sont sociales avant d’être techniques »[5]. [11] AO. le souverain. qu’ils amorcent avec l’analyse des « sauvages » de l’AntiŒdipe. Paris. Dans l’exemple qui nous occupe. qui traverse toutes sortes d’appareils et d’institutions pour les relier. 1943. 40. chap. c’est la société qui se fait mégamachine. Cette analyse de l’intégration du technique et du social rejoint alors les travaux de LeroiGourhan et de Simondon[7]. Paris. terme forgé par Guattari. les prolonger. [9] DELEUZE et GUATTARI. La machine inclut le dispositif technologique sans se réduire à lui. qui articulent l’histoire matérielle à l’histoire des . 482. et cette théorie des mécanismes du pouvoir justifie que Foucault parle de « machine-prison »[4]. [10] C’est l’analyse des sociétés dites primitives. les transmetteurs d’ordre (mot d’ordre et gens d’armes). et de Deleuze. 10. c’est le dispositif technologique qui est agencé par la machine sociale. les faire converger »[3] : les mêmes « pièces » au sens physique. Albin Michel. [7] Le vocabulaire marxien de la « différence de classe » n’appartient pas au répertoire de Mumford. ni avec un appareil déterminé. 2 vol. Du Phylum machinique Le « phylum machinal »[1] prépare la définition de l’ « agencement ». que Deleuze lit comme une confirmation des thèses sur la machine de l’Anti-Œdipe. Cela confirme les analyses que Foucault consacre à une série technologique limitée comme le fusil[6]. La machine sociale de Mumford est ainsi radicalisée à partir des analyses de Foucault. rééd. c’est que l’outil renvoie à des « machines collectives » qui l’englobent. C’est la manière dont le pouvoir socialise et différencie ses membres qui relève du technologique. Détienne et Braudel. il s’agit d’une méditation sur l’opposition entre sociétés étatiques. et son commentaire de l’Anti-Œdipe. voir Pierre CLASTRES. même si le vocabulaire de « la lutte des classes » est marqué par la dogmatique stalinienne. et sociétés « sans État ». et développent sous l’antithèse nomade et sédentaire de Mille plateaux . mais « est un type de pouvoir. qui précise bien dans un de ses entretiens avec Negri que la question des classes reste de toute actualité. AO. mais aussi son traitement de l’architecture avec l’analyse du Panopticon de Bentham dans Surveiller et punir. les mêmes « rouages » appartiennent à l’État ou à la prison. 1974. une technologie. ce qui déplace le problème : ce n’est pas la société qui agence et articule ses membres dans un système de forces relevant d’une immense machine. il est clair que le matériel humain se distribue à différents niveaux de la machine sociale : les réserves brutes d’énergie musculaire (esclaves). sur l’histoire des techniques. sensible dans la lecture inspirée que Leroi-Gourhan donne de l’histoire humaine. et les travaux décisifs des historiens comme Vernant. à écriture et à histoire. Chez Mumford. L’homme et la matière. mais bien à celui de Guattari. [8] Cette conception a en outre le défaut de présenter une lignée évolutive qui détermine la machine comme survenant à tel moment de la lignée mécanique de l’outil : c’est le cas chez LEROI-GOURHAN. Chez Foucault. Car Foucault[2] montre que la « discipline » qui qualifie les sociétés à partir du XVIIIe siècle ne peut s’identifier avec une institution spécifique. Minuit. mais repris par Deleuze et utilisé par lui dans sa lecture de Surveiller et punir. intégrant tous ses membres en vue de la réalisation d’un ergon. La société contre l’État. 1971. « Évolution et techniques » et « Milieu et techniques ».« déterritorialisation » l’idée d’une indétermination du biologique composant avec la technique sociale un agencement métamorphique qui ne s’aligne pas sur un développement unitaire. c’est l’exercice du pouvoir qui se fait technologique.

l’analyse d’un corps social ne peut omettre celle des armes et des outils qu’il intègre. le bâton fouisseur. et qu’il convient encore de les élargir à d’autres formes jusqu’ici négligées. Pour saisir l’individu technique. l’individu technique (outil ou machine) n’existe. indiquent en outre qu’elle ne constitue pas des séquences toujours linéaires. comme le montre Simondon[11]. le Panopticon de Bentham reçoit une valeur « technologique ». C’est l’agencement social qui détermine la technique et non l’inverse. de la réforme hoplite. radicalement indissociable de l’histoire des arts. et considérer l’extension des méthodes disciplinaires sans tenir compte du développement des technologies répertoriées dans la culture comme l’agronomie. Il manquait à l’analyse simondienne du « mode d’existence des objets techniques » la prise en compte économique et culturelle du social qui le détermine. ces trois formes sont indissociables. il faut d’abord montrer qu’il n’y a aucune indépendance entre ce que Simondon appelle « l’individu technique » – le fusil. Mieux. et inversement. de sorte que l’individu (technique) n’existe pas plus en dehors de son milieu de constitution (social) que la société ne pourrait prendre cette forme sans lui (« Le célèbre bouclier à deux poignées. il faut donc se placer au niveau de l’agencement. on remonte de l’individu technique vers les montages sociaux qui le rendent possible. Ici. ici. et l’ensemble technique dans lequel il s’insère[17]. Au même moment. la houe et la charrue ne forment pas un progrès linéaire. D’où l’intérêt d’une étude des « lignées technologiques ». . mais renvoient respectivement à des machines collectives qui varient avec la densité de la population et le temps de la jachère »[15]. « Les historiens ont souvent rencontré cette exigence : les armes dites hoplitiques sont prises dans l’agencement de la phalange . Deleuze et Guattari reprennent entièrement ce résultat : « les armes et les outils sont des conséquences. l’industrie. Foucault mène l’analyse inverse et montre qu’on ne peut analyser une modalité du pouvoir. un terrain d’expérimentation pour l’histoire[16] Mais avant de fixer la place des arts dans les techniques sociales. rien que des conséquences »[19]. bien qu’un agencement chasse l’autre (l’acier du sabre chasse le fer comme le fer avait chassé le bronze). parce qu’elles connectent un individu technique (l’étrier. « La technique est en quelque sorte intérieure au social et au mental »[18]. Il y a donc une histoire des techniques aussi passionnante et complexe que l’histoire des institutions politiques ou celle des arts. C’est chez Détienne qu’il trouve l’analyse des armes hoplitiques[13]. relevant des sociétés sédentaires. qui soude des chaînes humaines »)[14]. qui reviennent systématiquement dans l’analyse de l’agencement. l’étrier. de la « machine concrète » qui le met en œuvre. Détienne l’indique avec netteté. Les analyses historiques des dispositifs techniques. Celle-ci doit s’entendre comme dispositif social au sens large. mais aussi des connexions historiques (propagation et diffusion d’une technique) qui font de l’histoire des techniques. que dans un « ensemble technique » qui qualifie son existence machinique. ils entendent couvrir tout le champ des individus techniques disponibles. le bâton fouisseur. du phylum machinique : il y a un continuum technologique qui distingue par exemple la métallurgie et la vannerie (formes expressives du matériau). C’est chez Braudel et sa magistrale histoire du capitalisme que Deleuze trouve cette confirmation : « l’outil est conséquence. et les outils. et chez White l’analyse de l’étrier. D’abord. Deleuze et Guattari prennent largement appui sur ces travaux[9] et Mille plateaux confirme l’importance de leurs analyses[10]. non plus cause »[12].institutions[8]. Avec les « armes » caractérisant selon eux les sociétés nomades. le bouclier hoplite à deux poignées) avec un dispositif social complexe et rigoureusement connexe. qui revendiquent l’intérêt d’une histoire culturelle de la technologie sociale. Ainsi.

la machine-école. des mécanismes techniques et des rapports de pouvoirs. c’est la machine : non pas la machine technique qui est elle-même un ensemble d’éléments. Toute société se caractérise ainsi par les « machines concrètes » qu’elle invente : ainsi. les signes et les outils des sociétés sédentaires. l’étrier. quels en sont l’usage. ils sont beaucoup plus »[21]. le gouvernail. et n’ont pas d’existence technique isolée du milieu social où ils s’établissent. Ce qui est premier par rapport à l’élément technique. et tel outil isolé ne prend sa consistance sociale que lorsqu’il renvoie à une machine concrète. L’étrier entraîne une nouvelle symbiose homme-cheval. celle des individus »[20]. l’extension. des méthodes de la comptabilité nationale. et pourtant. ce n’est pas seulement que le pouvoir articule des outils dans des modes de réalisation qui sont en même temps des modes d’expression des rapports de production. tout à fait indéterminé. la compréhension…. peuvent parfaitement s’avérer déterminants dans tel agencement constituant dans lequel ils s’insèrent. C’est ce qui se passe pour le Panopticon de Bentham. le Panopticon renvoie à une machine concrète. quand bien même il ne vaudrait pas comme élément technique : un plan. on avait là la formule abstraite d’une technologie bien réelle. Sans doute. dans la mesure où elles agencent une forme de visibilité (l’« effet » au sens perceptif que nous avons analysé avec Différence et répétition et Sacher Masoch) et une forme de savoir par l’articulation d’un pouvoir (rapport de force)[26] Ces machines concrètes signalent donc les différences de culture. dit Deleuze en référence à Foucault. avec Guattari dans Mille plateaux. Si Foucault hésite d’un côté à donner à ces procédés la consistance d’inventions techniques déterminées.« À côté des industries minières. qui les agencent et connectent savoir et technologie de pouvoir. il leur accorde de l’autre côté « beaucoup plus » parce qu’ils diffusent dans l’ensemble social et marquent ainsi qu’il faut cesser de limiter la technologie à l’analyse de l’individu technique. etc. mais la machine sociale ou collective. tire de cette analyse une conjonction forte entre machine sociale et machine technologique[22]. Deleuze. L’agencement technique connecte des signes. « Mais la technologie a tort de considérer les outils pour eux-mêmes : ceux-ci n’existent que par rapport aux mélanges qu’ils rendent possibles ou qui les rendent possibles. Les outils ne sont pas séparables des symbioses ou alliages qui définissent un agencement machinique Nature-Société »[27] Mais là où « la technologie est sociale avant d’être technique ». l’agencement machinique qui va déterminer ce qui est élément technique à tel moment. pour la penser comme rapport à l’individu social. tant qu’on ne le rapporte pas à un agencement qu’il suppose. d’une certaine façon. ces individus techniques dépendent des « machines concrètes ». C’est un changement de domaine. l’ordinateur[24]. […] Et pourtant. et dans Foucault. »[25] De ce point de vue. laquelle entraîne en même temps de nouvelles armes et de nouveaux instruments. La machine concrète renvoie à une « machine . le panoptisme a été peu célébré. la machine-prison ou l’hôpital de Foucault[23]. « Mais le principe de toute technologie est de montrer qu’un élément technique reste abstrait. Ces machines concrètes sont des « dispositifs biformes ». une épure sur le papier. de la chimie naissante. Foucault hésite à considérer le projet de Bentham comme un dispositif technique à proprement parler : « Mais il serait injuste de confronter les procédés disciplinaires avec des inventions comme la machine à vapeur ou le microscope d’Amici » : ils « sont beaucoup moins . pour son compte dans sa recension de Surveiller et punir. à côté des hauts fourneaux ou de la machine à vapeur. Ces appareils. des artifices. la charrue. ou un simple projet. mais aussi les armes et les bijoux nomades.

504-505. « Évolution et techniques » et « Milieu et techniques ». économie et capitalisme. et en devenir »[29]. Les machines à guérir (aux origines de l’hôpital moderne). [17] SIMONDON. « Les structures du quotidien ». éds. tout diagramme est intersocial. qui porte sur les traits matériels qui caractérisent tel agencement in concreto (la terre ou la pierre pour l’architecture. Bruno FORTIER. « 3. Armand Colin 1979. Les jeux de l’échange ». op. [8] Jean-Pierre VERNANT. 496. [6] FOUCAULT.abstraite ». Cité dans F. [11] SIMONDON. nous mettons laborieusement en chantier des « catégories logiques ». P. (Oxford U. [4] FOUCAULT. [16] DELEUZE et GUATTARI. sq. 134. 2 vol. 226. réalisé en septembre 1972. Civilisation matérielle. Le temps du monde ».. t. Maspero. Félix et moi. 487 et 496. I. Surveiller et punir. [13] DÉTIENNE. une « multiplicité spatiotemporelle ». Cet article. Surveiller et punir. Surveiller et punir. Paris/La Haye. UGE. p. coll. « Chapitre V : Le Discours du plan ». 165 . in FOUCAULT. Surveiller et punir. Institut de l’environnement. 183-186. PP. Lynn WHITE Jr. Avec cette détermination de la machine abstraite. elle reçoit son développement dans Mille plateaux et les analyses de la technique du Traité de nomadologie. 2 vol. économie et capitalisme. cit. 1. op. Simondon montre bien que l’« essence » technique n’est pas dissociable de son milieu technique. n° 130. ou le fer ou l’acier pour la métallurgie). « Le livre de poche ». la machine désirante et l’inconscient machine de l’Anti-Œdipe laissent la place à une analyse plus forte et mieux détaillée empiriquement des machinations et mécanismes qui travaillent les corps sociaux. [18] DÉTIENNE. Du mode d’existence des objets techniques. in Les équipements du pouvoir. « Technique et langage » et « La mémoire et les rythmes ». tr. in François Fourquet et Lion Murard. 1967. « Il y a autant de diagrammes que de champs sociaux dans l’histoire. fr. et SIMONDON.). p. 497. 491-502 . p. [22] « Peut-être aussi le concept d’agencement que nous proposions. 47 [7] LEROI-GOURHAN. Problèmes et controverses ». 3 vol. 43 et MP. La machine abstraite est le corrélat de la machine désirante de l’Anti-Œdipe . 47. cit. […] Finalement. p. Mais il transformait profondément tout ce qu’il touchait ». entre Deleuze. 1974. 212-220. [9] Fernand BRAUDEL. 497. avec Blandine KRIEGEL. 1965. Mouton & Co Éditeurs et École pratique des Hautes Études. manque à L’Île déserte. 2. p. Guattari et Foucault. [12] BRAUDEL. mais à un autre niveau : celui des matières d’expression. MP. op. [15] DELEUZE. un « diagramme » comme dit Michel Foucault[28]. 1965 . et sous le titre « Arrachés par d’énergiques interventions à notre euphorique séjour dans l’histoire. seulement esquissée dans les analyses du chapitre III. 1943. 237. 226.. 47. « 2. 1958. il ne peut contribuer à ce niveau de théorisation par lequel Deleuze et Guattari dissolvent dans un premier temps « l’individu technique » dans son agencement social. « Quarto ». t. [2] Voir l’entretien. [19] DELEUZE et GUATTARI. MP. MP. Anne THALAMY. F. À cause de cela même. p. F. 496-497. 1. Du mode d’existence des objets techniques. Martine Lejeune. rééd. F. 1962). rééd.. Jean-Pierre (éd. Problèmes et controverses ». « La phalange. 123. c’est-à-dire un rapport de forces « intersocial et en devenir » qui caractérise une société historique.. p. [10] DELEUZE et GUATTARI. p. Les équipements de pouvoir (recherches n° 13 [décembre 1973]). et Le geste et la parole. LGE. Mais il contribue au second moment de l’analyse. [20] FOUCAULT. Technologie médiévale et transformations sociales. p. François BEGUIN. Problèmes de la guerre en Grèce ancienne. Paris. cit. F. 33. [1] MP. Civilisation matérielle. « 10/18 ». 1320-1323. important pour l’art. vol. Albin Michel. « La phalange. p. l’a-t-il aidé dans sa propre analyse des dispositifs. MP. de manière incompréhensible. L’homme et la matière. [5] DELEUZE.. Mythe et pensée chez les Grecs. Paris. [23] Voir FOUCAULT. 509-512. [3] DELEUZE.. 1964. DELEUZE. [21] FOUCAULT. Il contribue à la théorie des agencements. 1976.. 1968. Paris. 128. rééd. Mouton & Co Éditeurs et École pratique des Hautes Études. coll. mais son axe est différent parce qu’il se préoccupe avant tout de théoriser les critères d’individuation de l’objet technique dans sa lignée (son phylum machinique dirait Deleuze). Du mode d’existence des objets techniques. [14] MP. op. « Traité de nomadologie ». in VERNANT. p. cit. 1969.. 119-142. Dits et Écrits. Paris/La Haye. Dossiers et documents d’architecture. . 1993 . réédité sous le titre « Chapitre IV : Formation des équipements collectifs ».

de l’autre la forme de l’énonçable. et forme catégorielle des savoirs) est reprise par Deleuze à partir de la distinction. ni en dessous. il faut analyser les agencements collectifs dont les machines ne sont qu’une partie ». MP. dans une autre dimension. F.Paris. Jamais l’art de guérir n’avait présidé à leur forme. qui porte en exergue cette formule de Tenon : « Certainement. 88. que Deleuze comprend comme un néokantisme (forme de l’intuition des visibilités. DELEUZE. les hôpitaux sont des outils. ou armes hoplitique-phallange peut se laisser analyser en exposant « les rapports de forces » qui constituent le mode de pouvoir articulant des formes de savoir et des régimes de visibilités sociales. Aux machines désirantes de l’Anti-Œdipe se superpose donc l’analyse technico-historique d’un certain type d’agencement qui caractérise tel état social. PP. Il y a disjonction entre le voir et le dire. La machine n’est pas une structure. coextensive à tout le champ social ». 495. vitales et sociales qui caractérisent un état social. » [24] « À chaque type de société. Mais conformément aux analyses de Différence . les cybernétiques et les ordinateurs pour les sociétés de contrôle. F. voilà ce que Deleuze et Guattari nomment « le diagramme ». ni une suprastructure idéologique. en devenir. qui passent « non pas au-dessus » des agencements sociaux. [26] Cette dualité foucaldienne. ni à une relation abstraite. n’est donc pas réductible à une Idée transcendante. Mais les machines n’expliquent rien. 42. ni une conformité. Et cet agencement. F. Une telle exposition. machine concrète. à leur distribution. sur laquelle nous reviendrons. 114. évidemment. Surveiller et punir. mais transversalement. sous-jacent aux relations matérielles. 207. 2 et FOUCAULT. à la fois procédé physique et stratégie sociale « distincts de toute combinatoire » qui « forment un système physique instable »[1]. à l’agencement machinal chez Deleuze et Guattari. une distance irréductible signifie seulement ceci : on ne résoudra pas le problème de la connaissance (ou plutôt du “savoir”) en invoquant une correspondance. Elle ne se réduit ni à un être technique. C’est comme si l’archive était traversée d’une grande faille qui met d’un côté la forme du visible. « La machine abstraite est le diagramme de l’agencement »[2]. si l’on aime mieux. 73-75 . Machines concrètes. PP. Il « agit comme une cause immanente non-unifiante. Elle est une alliance « souple et transversale » qui définit une « pratique ». p. en hommage à Foucault. machines sociales. ou machine abstraite. DELEUZE. [29] DELEUZE. chez Guattari. [28] Les mêmes considérations valent pour le « diagramme ». encore moins à un rapport symbolique. Ce que Deleuze appelle le « diagrammatisme » de Foucault est « l’analogue du schème kantien ». MP. ni une infrastructure économique. 237. on peut faire correspondre un type de machine : les machines simples ou dynamiques pour les sociétés de souveraineté. 132-133. et « que les deux soient séparés par un écart. des machines à traiter les malades. 88). La « machine abstraite » est donc la « carte des rapports de forces ». machines abstraites Nous pouvons donc restituer le développement qui va de la machine. [27] DELEUZE et GUATTARI. Il faudra chercher ailleurs la raison qui les entrecroise et les tisse l’un à l’autre. le diagramme est ce que Deleuze et Guattari nomment une « machine abstraite ». qu’il emprunte à Hjelmslev entre forme d’expression et formes de contenu (F. En tant que tel. cf. que passe le fil qui les coud l’une à l’autre et occupe l’entredeux ». Cette lecture kantienne de Foucault fournit un indice précieux pour mesurer l’importance que Deleuze accorde à Kant. Cause immanente signifie toujours chez Deleuze une cause qui s’actualise dans son effet[3] : le diagramme. ou. toutes deux irréductibles. 66-67 . Et c’est hors des formes. 1976. [25] DELEUZE et GUATTARI. et développée dans le cadre de sa théorie de la capture. les machines énergétiques pour les disciplines. je dirais volontiers en masse et par économie. du type étrier-féodalité.

des techniques et des institutions. Sa nécessité est rétrospective : c’est la « nécessité nouvelle » produite par la rencontre qui en justifie rétrospectivement l’existence empirique. mais donné par la rencontre « forcée ». S’il y a coadaptation des formes. pour reprendre l’exemple de Foucault. On peut le dire « cause » des agencements. par la force de l’état de fait. Ce diagramme occupe donc la place du virtuel différentié. Autrement dit. Deleuze trouve donc chez Foucault confirmation de la distinction entre individu technique. agencent des éléments de séries disparates et les font entrer dans une alliance instable et improbable. Il implique la dissociation entre outil et machine (individus techniques). à condition de préciser qu’il s’agit d’une cause immanente. rencontre empirique qui découle de la « coadaptation » de telle forme de pouvoir avec telle forme de pratique. ou la machine abstraite qui dotent l’agencement d’une consistance nécessaire. rencontre fortuite qui produit cette « symbiose ». C’est parce que savoir et visibilité sont deux formes disjointes que le pouvoir les coordonne[11] La capture. D’où ce montage caractéristique chez Deleuze : l’agencement machinique est histoire. que Différence et répétition nommait l’Idée. ni transcendant. dans le domaine des techniques et des cultures humaines autant que sur le plan vital. dans un rapport de forces « transversal »[12]. le diagramme est devenir[10]. la rencontre entre les visibilités de la prison et les énoncés du droit pénal différencie le diagramme de l’enfermement[6] Mais le diagramme n’est pas donné ailleurs que dans la rencontre empirique de la forme prison et de la forme pénale. qui constitue une symbiose. mais la carte intensive des rapports de forces qui agencent des hommes et des matériaux. mais virtuel et immanent. c’est une actualisation. d’un complexe de singularités qui s’actualise dans tous les agencements qui le différencient. et il intègre la théorie foucaldienne du dispositif à sa propre théorie de la capture. non unifiante et coextensive à l’agencement. Tel est l’agencement machinique selon Deleuze et Guattari. Ainsi. de sa propre actualisation. Le diagramme est l’Idée de l’agencement. ce n’est pas le diagramme. « Il a seulement un rapport de forces qui agit transversalement. une différenciation[4] : le diagramme est donc le rapport de forces différentié qui préside à tel agencement. et de la coadaptation. et qui trouve dans la dualité des formes la condition de sa propre action.et répétition. Le diagramme n’est pas l’archive. qui sert ici à dégager le caractère empirique de la rencontre entre la prison et l’enfermement. dégage sa nécessité immanente sous forme de diagramme virtuel. et qui n’est ni antérieur. une fois qu’elle est donnée. Ces symbioses. ce qui ne préjuge pas des autres machines abstraites concurrentes qui peuvent s’exercer simultanément. qui. machinal (machines concrètes et sociales existant effectivement dans tels agencements empiriques) et machine abstraite (diagramme de l’agencement) qui s’effectue dans tels types d’agencements. agencement actuel et diagramme virtuel. « Il y a autant de diagrammes que de champs sociaux dans l’histoire »[5]. elle découle de leur “rencontre” (à condition que celle-ci soit forcée). et non l’inverse [et Deleuze cite Foucault] : “la rencontre ne se justifie que de la nécessité nouvelle qu’elle a établie” »[7]. sert à théoriser le caractère fortuit de la rencontre entre formes disjointes. de même niveau. l’alliance de deux formes hétérogènes. les faisant entrer dans des agencements toujours singuliers (cheval ou lama. blé ou maïs). qui les transforment : la domestication des plantes et des animaux n’a pas moins agi comme une culture différenciante à l’égard des humains. ou la série végétale de l’orchidée et la série animale de la guêpe. et différencient les sociétés : l’igname et le riz. ni postérieur à lui. C’est aux agencements concrets que Foucault « réserve le nom de dispositif »[9]. ni extérieur. Ces captures ne se limitent pas . La machine sociale capte des forces. le tableau de chevalet et la fresque ne renvoient pas au même diagramme[8]. comme le sont ici la prison et le droit pénal. issue de la rencontre entre la guêpe et l’orchidée dans le texte de Proust.

On mesure la proximité et la différence entre l’approche foucaldienne et l’agencement de Deleuze et Guattari. organisés. vital et social. pensé comme matière et mouvement (cela même que Deleuze explorera dans ses livres sur le Cinéma) est le plan d’immanence que les agencements divers différencient. l’étrier). et qui assure la corrélation. des communications et des savoirs. les uns phylogénétiques. de tel ordre. Il travaille soit sur des séries plus générales : ainsi. et introduisent les discontinuités sélectives dans la continuité idéelle de la matière-mouvement »[15]. déplacée du terrain animal vers l’agencement social. en ce sens. « On y traiterait du “corps politique ” comme ensemble des éléments matériels et des techniques qui servent d’armes. ni pour le même enjeu de théorisation. ou même des “âges” . . la modulation moléculaire de Simondon. Deleuze ajoute donc à l’anatomie politique de Foucault l’accent bergsonien d’une création. thermique. elle impose le passage de la ressemblance au devenir. au niveau de la capture. Nous reviendrons sur cette théorie de la capture en examinant pourquoi cette conception de la machine sociale disqualifie toute différence entre organique et technique. Deleuze ne produit pas l’analyse d’un agencement artistique déterminé. Ce flux hylétique. issue du poignard. à tel niveau. La définition de l’agencement. de relais. c’est-à-dire un double devenir. Les agencements peuvent se grouper en ensembles très vastes qui constituent des “cultures”. technique (le bouclier. le divisent en autant de phylum divers. de vies. comme par exemple l’agencement humain-silicium qui caractérise l’ère de contrôle contemporaine. L’histoire des cultures peut alors considérer des modalités très diverses d’agencements. ontogénétiques. ou une évolution aparallèle : et toute la fin du chapitre II du Foucault est consacrée à la théorie de la capture. Deleuze remonte vers la continuité « idéelle » de la « matièremouvement ». qui se répand lentement dans les agencements agricoles. qui détermine le flux hylétique de l’Anti-Œdipe sur le plan du vital et du social. et comment. traçant une ligne de longue durée entre la « marmite » et le « moteur » (combustion). « On appellera agencement tout ensemble de singularités et de traits prélevés sur le flux – sélectionnés.). Il s’agit de capture de forces. Cette rencontre entre deux formes hétérogènes se stabilise en « alliance ». comme nous allons le voir. vivant. dans l’Anti-Œdipe et dans Mille plateaux convient à l’« anatomie politique » que Foucault définit ainsi dans Surveiller et punir. D’abord. issu du couteau[17]. que Deleuze appelle une coadaptation. par exemple le fer à cheval. les autres. Si l’agencement reprend la visée foucaldienne. de composition de forces qui entrent en rapport pour composer telle forme qui ne lui préexistait pas : nous retrouvons ici. est une véritable invention. mais sans faire désormais référence en premier lieu à la thématique du désir[16]. la « capture » des séries disparates des techniques et des vies. matériel (énergie solaire. mais concernent n’importe quel type de chaînon sémiotique. empruntée à Markov. sur lequel Deleuze revient souvent dans ses entretiens[13]. d’un différenciation vitale. stratifiés – de manière à converger (consistance) artificiellement et naturellement : un agencement. souvent en changeant de nature. ils n’en différencient pas moins le phylum ou le flux. Cette articulation du social et du technique est d’une grande importance pour la philosophie de l’art . de communication et de points d’appui aux relations de pouvoir et de savoir qui investissent les corps humains et les assujettissent en en faisant des objets de savoir »[14]. traduisant les vitesses de diffusion très variées d’un individu technique passant d’un agencement à l’autre. ou la différence entre l’épée de fer. et le sabre d’acier. etc. dans le domaine des arts. À cette anatomie du corps politique répond. la sémiotique mixte. avec Guattari. de type « tableau de chevalet ».aux individus biologiques. ce n’est pas dans la même optique.

La prison n’est pas seulement une « figure de pierre ». 46. des usages et des savoirs devient pièce intégrante de l’esthétique chez Deleuze. Francastel montrait la solidarité entre forme technique et mode idéationnel dans la création d’un espace avec l’exemple du cube visuel de la perspective renaissante[19] Mais il maintenait une relative séparation entre les conditions de production et les expressions de l’art. la technique et la vie : l’art remplit d’abord la fonction pragmatique d’une habitation expressive. des lieux de visibilités. 43. 24. mais toute machine est une production phénoménale d’actions et de passions – comme nous l’observions pour la théorie de l’effet que Deleuze élaborait avec Bachelard. sont des visibilités. de sorte qu’il soit entièrement visible. nullement réductibles à une suite chronologique. place l’art en continuité avec l’éthologie animale. Deleuze trouve dans l’analyse de l’architecture chez Foucault les conditions d’une articulation plus décisive. 115. Mais il détaille le cadre théorique de l’argumentation. comme l’analyse de l’œuvre de Bacon. le vu et le non-vu »[22].Volonté de savoir. [7] F. l’agencement des techniques et des modes de réception. 47. de sorte qu’il ne s’agit pas d’imposer une forme à une matière. Deleuze ne se privera plus des ressources du milieu sociohistorique et tiendra toujours compte de la corrélation entre production artistique et agencement machinique pour théoriser la création. invention sociale et technique. elle se définit par un agencement visuel (surveillance) et un milieu lumineux (rendre le prisonnier asymétriquement visible.l’agencement « nomade ». mais d’abord des formes de lumière qui distribuent le clair et l’obscur. 47 et FOUCAULT. c’est-à-dire des agencements de choses et des combinaisons de qualités. comme nous le vérifierons avec l’analyse du Baroque. (FOUCAULT. qui pense l’agencement dans la continuité d’une habitation. Dorénavant. « Si les architectures. [5] F. 45 n. il esquisse l’agencement baroque et le caractérise par son trait (d’expression) : le pli qui va à l’infini. s’il ne descend pas lui-même dans son effectuation historique et technique (par exemple. soit sur des séries plus spécifiques. p. L’architecture est le premier des arts. ni à un développement. 124 ). le dispositif sociopolitique. une histoire technologique du cinéma. l’opaque et le transparent. F. [6] F. ou une analyse précise des conditions historiques d’effectuation de la nature morte en Flandres). par exemple. Avec la machine sociale. 32. p. Foucault ouvrait la voie avec l’analyse des Ménines et de Don Quichotte dans Les Mots et les choses. . MP. « armes et bijoux » par opposition à l’agencement sédentaire « signes et outils »[18]. [4] F. SPE. où Deleuze rapproche de Bergson la manière dont Foucault considère les rapports de pouvoir comme des« conditions internes de différenciation ». mais d’agencer des matières d’expression qui prennent consistance dans cet agencement déterminé. Les énoncés sont inséparables de « régimes » et les visibilités de « machines »[20]. et indique la corrélation entre l’art. Deux conséquences en résultent : le vitalisme. Surveiller et punir. 44. [3] DELEUZE. DELEUZE. [2] DELEUZE et GUATTARI. non que toute machine soit « optique ». Or ces formes de lumières sont créatrices en elles-mêmes. d’une territorialisation : c’est la « ritournelle »[23]. [1] F. F. la détermination de l’agencement lui-même comme créateur. les détenus sont visibles sans voir[21]. produisant des humanités multiples. Les matériaux sont agencés pour répondre à des impératifs sociaux qui s’expriment directement dans les textures. Dans Le Pli. Certes. L’art est donc indissociable d’une théorie de la production sociale. c’est parce qu’elles ne sont pas seulement des figures de pierre. mais son analyse de l’architecture dans Surveiller et punir apporte un élément nouveau. sans lui-même pouvoir voir) qui caractérise la machine abstraite du panoptisme : les surveillants voient sans être vus. qui ne fait plus apparaître l’art comme l’expression dérivée du corps social. 42.

IV. [20] DELEUZE. mais à celui de l’agencement). articulée à un mode de production sociale où l’influence de Marx et du Capital est toujours présente. Lyon. MP. [11] F. Machines et codes : les chaînes de Markov La « machine » n’est réductible ni à un état. Dans l’analyse de Mille plateaux. La figure et le lieu.[8] L’igname et le riz renvoient aux très belles analyses de Haudricourt. Le concept de « machine sociale » sert à réduire l’opposition entre mécanique et biologique à partir d’une seule théorie du vital. 40. Le pli. cit. et indique sans discussion la contribution des arts à l’ethos humain : l’art relève d’abord de l’habitation. ni n’explique en quoi on peut. [17] Toute cette analyse s’appuie sur la très belle analyse de LEROI-GOURHAN. [15] DELEUZE et GUATTARI. 46. ni à un individu technique. tandis que les analyses de l’Anti-Œdipe partent plutôt d’un plan infraindividuel. [13] De même que les forces de la vie entrent en contact avec le carbone. se caractérise par des affects déterminés. Revue française d’anthropologie. Gallimard. Surveiller et punir. [12] F. l’architecture pose la question de la consistance du milieu d’expression. et Foucault Surveiller et punir. t. [22] F. cela ne rend pas compte de l’expression « machine désirante ». cit. et reprend à Simondon le concept d’une « essence technique ». 45. par coupure de flux et codage. 1951. chez . Les organismes.. Gallimard. Paris. dont Deleuze et Guattari se servent dans Rhizome (voir André-Georges HAUDRICOURT. et DELEUZE. 41. et des ressources expressives qui produisent un territoire . [14] FOUCAULT. p. Du mode d’existence des objets techniques. [10] F. F. [9] F. 497 : « les agencements sont passionnels. appliquer le concept de machine à la capture des forces. 506. 65. sans métaphore. III. in L’Homme. si l’on peut dire par référence au « transindividuel » de Simondon. II. Paris. l’âge du contrôle est en rapport avec les forces du silicium. « De la ritournelle ». Même si l’on accorde que l’individu technique n’existe que dans son mode d’agencement social. Revue française d’anthropologie. caractérisant telle « lignée technique » par opposition à telle autre. L’architecture est le premier des arts non au sens hégélien d’un art « premier ». MP. de la Renaissance au cubisme. Nous avons vu que la machine désirante agit par coupures fragmentaires. 1965 . 1967. Il nous faut donc expliquer le fonctionnement de la machine. n° 1. janvier-avril 1962. 93-104) . mais n’est jamais elle-même une unité close : de même qu’elle est toujours ouverte sur des flux. MP. [16] Encore que tout agencement comporte une phase « pathique ». subhumain (par exemple. op. Elle est agencement social et désigne donc la combinaison (agencement) d’éléments matériels. op. sont machines jusqu’au bout. n° 1 janvier-avril 1964. l’art le plus primitif.. 28. [18] MP. Milieu et techniques. chez Leibniz. 11e plateau. DELEUZE. [23] DELEUZE et GUATTARI. t. du technique et des arts. 506. bien sûr. au profit d’un vitalisme dynamique qui interdit que l’on oppose le mécanique au biologique. 12e plateau. 496 . 40-50 et « Nature et culture dans la civilisation de l’igname : l’origine des clones et des clans ». « Domestication des animaux. [19] Pierre FRANCASTEL. naissance et destruction d’un espace plastique. elle est toujours machine de machine. culture des plantes et traitement d’autrui ». 49. De même. MP. p. PP. du social. l’agencement est pris à un niveau beaucoup plus collectif et « transhumain ». 33. Peinture et société. 64. thème leibnizien[1] qui conteste la séparation de l’organique et du mécanisme. ce sont des compositions de désir » au sens. d’un construit machiné – il n’empêche que l’analyse ne se porte plus au plan du désir. le plus engagé dans la matière (art symbolique) mais au sens où elle est l’exemple le plus clair de l’articulation du vital. l’ordre visuel du Quattrocento. p. SIMONDON. p. 47. in L’Homme. MP. [21] F. 125.

mais des matières et des forces. non un langage[3]. sur un mode non final. s’autoriser d’une articulation symbolique typiquement humaine ? Le code est pensé comme une chaîne de Markov : c’est un « jargon ». les aléas historiques. markovienne permet de comprendre une foule de phénomène. Ruyer utilise les chaînons markoviens pour théoriser un mode de « formation ouverte ». mais non dépourvu d’ordre : c’est ainsi que . depuis les « claviers markoviens » des cultures. jusqu’aux mutations biologiques. Markov en administre la démonstration pour le latin. La machine joue comme coupure par rapport à ce à quoi elle se connecte. Comme il traite les signes linguistiques sur un plan qui est celui de l’automation de l’information. selon l’appel de la phrase précédente »[8]. Or. dès lors qu’on ne peut. et par là. et le codage. ce codage. non forcément homogène à la première : ainsi. et les appliquer dans une procédure artificielle (code) itérative et simple qui permet de « pasticher automatiquement »[6] une langue. et joue donc indifféremment pour tous les corps. il n’y a aucune antinomie entre flux et coupure. qui ne répondent pas à l’unité d’une forme se développant selon un thème global. mathématicien russe. Markov. un tel traitement statistique reste indépendant de toute signification. En quoi consiste alors l’action de la machine. cela vaut pour tous les types de signaux. de surmonter toute différence de nature entre vitalisme et mécanisme[5]. il revient à Ruyer d’avoir montré la fécondité des analyses de Markov. en ne prenant en compte que les occurrences réelles et non leurs significations. mais elle se présente elle-même comme flux pour une autre machine. une « capture » de code. guêpe et orchidée. non dans la mesure où ces modes s’équivaudraient. Les chaînons markoviens déterminent donc. mais reproduit pourtant les caractéristiques du français. idiolecte (par l’étude statistique des mots-clés). langue. ce jargon s’applique à toutes les entités linguistiques de la culture. Différents régimes technologiques peuvent coexister : le flux n’est autre qu’une autre « machine ».Deleuze et Guattari. dans une page décisive de l’Anti-Œdipe. syntaxiques ou phonologiques. par itération non signifiante. le mode par lequel les formes communiquent. La machine coupe et code. aléatoire et itérative par opposition au développement « thématique ». comme Lacan. à tous les niveaux de la forme. S’il « revient à Lacan d’avoir découvert ce riche domaine d’un code de l’inconscient »[4]. où q est toujours suivi de u. et vaut comme flux elle-même lorsque c’est elle qui est prise dans un rapport de forces : machine et flux sont donc relatif à l’action de coupure et de codage : la machine est l’opération de codage qui met en forme un matériau. cette coupure. capitalisme mondial. style. h précédé de c dans 50% des cas. de sorte que ce qui coupe ici tel flux peut parfaitement apparaître là comme ce qui est coupé[2]. chez Ruyer. pour déterminer des enchaînements (morphogénétiques ou comportementaux). qui permettent de penser le code comme un « jargon » statistique d’éléments par procédure itérative (automatique) et non comme un langage : c’est à Ruyer que Deleuze et Guattari empruntent – sans le citer – cet usage des chaînes markoviennes qui permettent. La formation ouverte. et considère qu’on peut déterminer statistiquement les variables qui régissent l’emploi et la succession de ses entités sémantiques. mais dans la mesure où ils restent affaire de perspective. étudie les phénomènes aléatoires partiellement dépendants qui caractérisent en particulier la structure des langues. etc. le régime schizophrène tranche sur les machines œdipiennes et inversement. Et ce dispositif est valable à toutes les échelles. Ruyer forge l’expression de « jargons biologiques » pour indiquer l’« enchaînement semi-fortuit de thèmes »[7] évoqués « sans plan d’ensemble. une capture de force qui transforme le matériau (quelconque) en le faisant entrer dans un agencement (quelconque). par exemple. rapport amoureux. et s’applique aussi bien au domaine du vivant. en fonction des rapports de forces qui les affectent. Deuxièmement. la symbiose et le commensalisme en sont les exemples les plus frappants[9]. de passer du symbolique signifiant de Lacan au comput statistique valant pour la vie comme pour la culture. puisqu’il ne qualifie pas des individus. et Ruyer ne manque pas de signaler que le parasitisme. et cela. cristal ou membrane. prise comme matière de détermination et non comme élément de codage.

les signes articulés sont « de nature quelconque ». Chaque chaîne capture des fragments d’autres . Les signes y sont de nature quelconque […]. ce sont des « stocks mobiles » d’information qui s’ajustent dans un « système d’aiguillages et de tirage au sort ». mais les signes eux-mêmes ne sont pas signifiants. pour indiquer un procès « à même le réel ». les uns ne dépendant des autres que par l’ordre des tirages »[10]. ni signifiant. Le jargon markovien permet donc l’articulation de signes hétérogènes. mais aussi des portions déterminées. ni toutefois succomber au désordre. historique[13] : c’est un modèle pour le devenir comme « émission de singularité ». Deleuze tient une dimension de l’ordre comme opération aléatoire. distingué de l’absence d’ordre autant que de la continuité. il s’agit de penser un mode d’enchaînement qui ne s’aligne ni sur une succession causale ou finale. culturel. ils sont asignifiants et hétérogènes. ensuite. Avec Markov. Son analyse s’intègre donc exactement dans la détermination de la « capture ». qui permet de penser l’articulation d’un ordre pluriel et discontinu.l’animal se laisse prendre aux pastiches des stimuli-signaux qui l’intéressent. parce qu’elle contient une théorie du « pastiche ». « le code ressemble moins à un langage qu’à un jargon ». dont chacun opère au hasard. il n’est pas quelconque. Sur trois points. C’est là la détermination essentielle d’une théorie du signe non inféodée à la sphère linguistique. Il produit un ordre semi-aléatoire (tirage). Aucune chaîne n’est homogène. Il s’agit plutôt de tirages successifs. et permet d’ouvrir le cas de la symbiose animale sur tous les phénomènes d’ordres. à condition de préciser qu’elles sont signifiantes parce qu’elles sont faites de signes. valant uniquement par leur place dans le code. leur composition est hétérogène : un mot a la même valeur qu’un dessin ou une chose. mais ressemble à un défilé de lettre d’alphabets différents […]. que Deleuze interprète comme un « coup de dé »[11]. les éléments ainsi reliés reçoivent deux déterminations essentielles : ils ne sont ni signifiants. comportant des coupures. mais dans les conditions extrinsèques déterminées par le tirage précédent […] comme dans une chaîne de Markov. enfin. signifiante ou symbolique et pourtant. On peut bien parler de « chaînes signifiantes » comme le fait Lacan[16]. Mais contrairement aux séries structurales que Deleuze considérait dans Logique du sens. Pour Deleuze. […] Il n’y a donc pas enchaînement par continuité ni intériorisation. Ce qui est ainsi lié par une portion d’ordre. ni homogènes. l’utilisation de Markov par Ruyer s’avère décisive pour la théorie du codage et de la capture de code : d’abord. matériel. d’autre part. D’une part. machinal débouche donc sur une sémiotique asignifiante. tantôt une chose ou un bout de chose. Il ne répond à aucune règle linguistique. Le codage inconscient. à « une formation ouverte » – c’est une reprise textuelle de Ruyer[15]. ce que les chasseurs savent bien. par jonction discontinues. Il s’apparente plutôt « au tirage d’un jeu de loto qui fait sortir tantôt un mot. ni déterminé . « Non pas que n’importe quoi s’enchaîne avec n’importe quoi. parce que l’enchaînement de signaux est indifférent à la signification comme à l’homogénéité de ses éléments . biologique. une écriture non discursive mais « transcursive » écrivent Deleuze et Guattari. Autrement dit. La chaîne de Markov sert ainsi de modèle pour tous les problèmes qui concernent l’ordre à quelque échelle qu’on se situe. chez Deleuze est donc semi-aléatoire. un « mixte d’aléatoire et de dépendant »[12] qui permet de penser l’ordre sans l’aligner sur une continuité. Le codage du flux n’est pas symbolique. mais ré-enchaînement par-dessus les coupures et les discontinuités (mutation) »[14]. La nature de l’ordre. tantôt un dessin. parce qu’elle offre une théorie de l’ordre ni continu. Le chaînon markovien transforme la chaîne signifiante lacanienne sur le plan de son articulation et de sa composition. formation ouverte et polyvoque. « Le code ressemble moins à un langage qu’à un jargon. ni sur une structure ou Idée : Markov fournit le concept d’un tel « enchaînement ». De plus. retrouvant la transduction simondienne.

Monadologie. VIII. 43-44 . p. cette analyse leibnizienne prend également appui sur la profonde analyse de la machine que propose Samuel BUTLER. 1958. chap. Uexküll insistait sur « la grande fécondité de l’analogie musicale sur le plan biologique » (p. mais aussi les textes en jargon que Michaux et Réquichot pratiquent. op. Paris. 352 . Mondes animaux et monde humain (Berlin. propre à la forme. cf. Cette puissance est irréductible au mécanisme structural. VIII. sa théorie du jargon importe pour la théorie du bégaiement créateur et de la littérature comme langue mineure. et nous le constaterons. La genèse des formes vivantes. Raymond RUYER. [5] AO. qui indique une puissance formatrice propre au vivant. chap. cit. 150). « On a pu insister [allusion à Ruyer] sur un caractère commun des cultures humaines et des espèces vivantes. et surtout. XXIII-XXV. « Formations ouvertes et jargons markoviens ».. sur Bernard RÉQUICHOT. comme le code de l’orchidée “tire” la figure de guêpe »[17]. BILLOT et PACQUEMENT. 1929-1961. dans le code génétique comme dans les codes sociaux. La genèse des formes vivantes. 340) . n. Il va de soi qu’un tel « jargon » convient à la désorganisation syntaxique que nous avons déjà rencontrée chez Artaud. [6] RUYER. Le « code » markovien (Guattari). Erewhon (1872). dépendance partielle et superposition de relais »[20]. art.. [3] AO. non cité dans cette page. ID. [2] AO. le « jargon » markovien (Ruyer) est « à mi-chemin entre ordre et désordre »[18] : nous retrouvons ici la théorie du fragment transversal qui permet d’exposer la théorie de la production machinale sur un mode mieux déterminé La machine est cette unité de fonctionnement qui code. fait d’éléments non-signifiants qui ne prennent un sens ou un effet de signification que dans les grands ensembles qu’ils forment par tirage enchaîné. 405. Ruyer. anticipant en quelque sorte son propre développement. comme “chaînes de Markoff” [sic] (phénomènes aléatoires partiellement dépendants). Bruxelles. 1981. Si Ruyer n’est pas cité dans cette page décisive. Cela précise la théorie des mots-valises que Deleuze élaborait dans la comparaison entre Carroll et Artaud. MP. 46. Bernard Réchichot. Les phénomènes de plus-value de code s’expliquent bien dans cette perspective d’“enchaînements semi-fortuits” ». Voir à cet égard le chapitre essentiel de RUYER. DELEUZE. op. et cela. C’est Ruyer qui attire l’attention sur la fécondité des chaînes markoviennes pour les théories de la culture mais aussi pour les théories de l’évolution des formes vivantes : il les utilise dans le cadre d’un vitalisme culturel. 171. Deleuze tient là une entrée pour élaborer le type de transformations qu’entraîne ce style de télescopage. Il retrouve ainsi le rapport bergsonien entre durée et mélodie. voir BARTHES. Car. Paris. et même à vrai dire. sur le plan organique (code génétique) autant que sur le plan neurologique ou social[19]. § 64. auteur de poèmes en jargon proches d’Artaud et de Michaud. 11) et qu’il appartient à l’éthologie de restituer « la partition de la nature ». 1973).chaînes dont elle tire une plus-value. « L’imaginaire ». est sous-jacent à l’analyse. AO. (p. coll. [7] Le « thématisme » est un concept typique de Ruyer. tr. peintre étonnant et méconnu. rééd. Valéry Larbaud. « Pensée nomade ». 46-47. compare cette formation en « survol ». comme au finalisme. voir « Appendice. fr. 11. Ruyer. Avec des accents bergsonien. Bilan-programme pour machines désirantes » (1973). prélève d’autres fragments de codes. Ruyer fait à plusieurs reprises le rapprochement avec le langage schizophrénique ». chap. 46. mais aussi détache. 1920. 1921). ce « brouillage de code » qui caractérise les textes d’Artaud. où Ruyer est bien cité : « Sur les chaînes markoviennes et leur application aux espèces vivantes comme aux formations culturelles. ce qu’on appelle chaîne signifiante est un jargon plus qu’un langage. [4] AO. 344. l’argumentation de La genèse des formes vivantes est résumée (AO. Flammarion. La Connaissance. s’inspirant de Uexküll et de Bergson. cit. [1] LEIBNIZ. Gallimard. cit. La genèse des formes vivantes.. à un thème musical. (Sur le brouillage de code. en considérant que « la mélodie du développement obéit à une partition ». Uexküll précisait : « La substance corporelle . et les développements de UEXKÜLL.

[10] AO. [20] AO. p. 184. non la mélodie ». Diogène. [16] LACAN. in Écrits. 156. et sa réponse à l’article célèbre de Benveniste. 77-93). 46 : « le jargon ». qui mêle l’économie politique. [8] RUYER. 140). Cette émission de singularités. dans une variation assez libre. p. 46. la forme. et le tirage semi-aléatoire chez Markov. p. la « formation ouverte » sont une reprise textuelle de Ruyer. 1970. p. op. [12] DELEUZE. p. 1956. Pour Ruyer. Actes du colloque organisé par la fondation Singer-Polignac. op. C’est à lui que Ruyer emprunte son concept de « thématisme ». Le Hasard et la nécessité. le rapport entre Dieu et nature chez Whitehead dans la lecture qu’en donne Jean Wahl (WAHL. F. 174. à l’inverse. est le produit d’une activité dotée d’un rythme propre (La genèse des formes vivantes. et d’articuler la nécessité historique à l’imprévisibilité du devenir : le diagramme n’est pas historique. Seuil. 1952] . son recours positiviste au vital sur un mode naïf et finalement mystique. [11] Cela renvoie à l’analyse de l’éternel retour.. p. 1953. éthologue qui défend pourtant l’idée d’une consistance propre aux comportements animaux qu’il rapproche des rituels humains. cit. « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache ». pp. Je ne trouve pas qu’on soit très avancé ». fait donc jouer dans un montage complexe le coup de dé mallarméen. développant sa mélodie. irréductible à son fonctionnement. 781 . La genèse des formes vivantes. p. Ruyer s’exposait sur un double front : les éthologues lui reprochent de faire des incursions dans leur discipline en philosophe esthéticien. incapable de rigueur scientifique . qu’il élabore particulièrement dans Le Pli et Qu’est-ce que la philosophie ?. « Penser. n° 1. Vers le concret. dans tous les domaines. 207). 93). [9] RUYER. p. le coup de dé mallarméen répondant à l’éternel retour nietzschéen pour indiquer la fulguration achronologique et intensive des individuations (de pensée et de vie). n.. concept important pour Deleuze. 46-47.. [19] Jacques MONOD. [13] Ainsi. cit. n° 4. La genèse des formes vivantes. [18] RUYER. RUYER. Masson. 368. la science des . p. HALDANE. non cité. et dont il fait dans Différence et répétition la troisième synthèse achronologique. cit. répondant à un tirage semi-aléatoire. l’éternel retour chez Nietzsche. qui clôt par cette remarque bien sèche la conférence de Ruyer devant La société française de Philosophie : « J’avais compris que le physique est difficile à admettre comme réalité. il relève du devenir (F. « Rituel humain et communication animale ». Le vitalisme de Ruyer. p. LACAN. AO. et d’avoir une entrée qui permette d’unifier la récente biologie moléculaire et la découverte du code génétique avec les théories économiques et l’ordre de la culture en général. répète Deleuze (F. et de cette formule de Nietzsche : « la main de fer de la nécessité qui secoue le cornet du hasard » : il s’agit de penser le diagramme dans l’histoire. 173. « La lettre volée ». op. 658. op. AO. « Communication animale et langage humain ». et DELEUZE et GUATTARI. estime que le thématisme reste une notion esthétique. non logique et lui reproche d’en parler « dans la langue de la métaphysique » (voir ses objections après l’intervention de Ruyer « Finalité et instinct ». Avec son « thématisme ». Ainsi Haldane.. Diogène. Paris. et tient pour irréductibles au simple mécanisme. La genèse des formes vivantes. J. c’est émettre un coup de dé ». B.. 33. en discours indirect libre. cit.. [17] DELEUZE et GUATTARI. op. le psychologique est difficile à saisir. [15] AO. un « verticalisme » qui s’oppose aux liaisons causales horizontales. 184. 92. S. le diagramme chez Foucault est compris à partir de la chaîne de Markov. et qui lui permet de dégager une protosubjectivité au niveau de la forme réelle. au colloque de juin 1954. les philosophes. cit. 745-783]. [BENVENISTE. p. reste le vital. De la plus-value des codes Le code markovien permet à Deleuze et Guattari d’échapper à la clôture du monde symbolique humain. 92. [14] F. 343-344. pourtant proche de Whitehead que Jean Wahl admire et connaît bien. lui attire pourtant les foudres de ce dernier. [L’instinct dans le comportement des animaux et de l’homme. 46. que Deleuze élaborait dans Nietzsche et la philosophie. Paris. cit. op.peut être coupée au couteau. cité in AO. « Le psychologique et le vital ». 91-92).

le domaine du « hasard ». etc. Ils sont bien sémiotiques. il introduit un ordre semi-aléatoire à travers des régions disparates. chaînons biologiques. au contraire. La technique est deux fois poreuse : aux agencements sociaux qui la diffusent dans le corps social. et « capture de code ». il entre dans la constitution du concept de rhizome en 1976. économiques. et neuro-biologique. à l’engineering moléculaire. comme on l’a vu pour les chaînons de Markov. mais cette connexion est immédiatement pluralisée par le deuxième principe d’hétérogénéité. déterritorialisation. « Dans un rhizome. C’est uniquement quand on conçoit la machine comme un objet individué. Comme articulation de signaux différenciés. du vital et du culturel. il implique une sémiotique multidimensionnelle qui entraîne l’abandon du primat de la linguistique. De sorte que Monod peut parler d’un . Ce qui est conquis avec la deuxième synthèse d’inscription. chimico-biologique. librement interprétée comme « surplus ». liaison unifiante. qui la rendent indiscernable des mécanismes vitaux[3]. ni fortuit. reterritorialisation. la technique est non seulement élargie vers le social. du matériel. mais relève pleinement du vital. conformément au projet constant de la philosophie deleuzienne. Mais avec la notion de machine sociale. mais elle s’étend aux procédés de la vie (codage). entre énoncés discursifs et non discursifs. comme logique des multiplicités réelles. moléculaire permet d’assurer la communication du vital au social. ont valeurs de signes. « décodage ». politiques. il faut maintenant considérer les différents types de mouvements qui les affectent : le « code » se modalise en opérations de « codage ». Comme détermination d’un enchaînement ni déterminé. la théorie de la plus-value marxienne. qu’on scinde le monde du vivant et le monde social de l’artefact technique. c’est une théorie du code émancipée du structuralisme et du signifiant. mais n’appartiennent pas à un ordre unitaire des significations : la pluralité des régimes de signes en découle. et mieux déterminer le codage. L’hétérogénéité concerne à la fois les modes d’encodages et les éléments sémiotiques reliés. puisqu’on ne peut plus « établir de coupure radicale entre les régimes de signes et leurs objets »[1]. de l’inorganisation réelle s’asservit de « grandes configurations » qui reproduisent par tirage enchaîné de grands ensembles. mettant en jeu non seulement des régimes de signes différents. Car le rhizome. comme la connexion transversale entre signes et états de chose. Pour analyser plus avant le rhizome. qui impliquent la définition de la ligne de fuite. Doter la machine d’une telle unité structurale implique en retour qu’on prête à l’organisme une unité biologique. Il y a connexion. La théorie du codage asignifiant. aux codages et flux vitaux. Dans cette perspective. permettant à une interaction de s’établir entre des corps dépourvus d’affinité chimique et ainsi d’asservir une réaction quelconque comprenant « l’intervention de composés chimiquement étrangers et indifférents à cette réaction » : ainsi. un artefact global et séparé. mais aussi des statuts d’états de chose »[2]. Le code sert à penser les phénomènes d’ordre dans le domaine physico-chimique. et celle des mouvements qui affectent les territoires. L’expression est empruntée à Jacques Monod[4]. « surcodage ». qu’on lui confère une unité structurale. Ce qui permet d’étendre le machinique au social réclame qu’on l’élargisse en même temps au vital. Nous tenons là le support théorique de la définition du rhizome. qui se caractérise par la connexion de « chaînons sémiotiques de toute nature ». pour le biologiste. l’inconscient n’est plus qu’un cas local. et spécialement. Opérant entre des chaînons hétérogènes. Une protéine allostérique doit être considérée comme un produit spécialisé d’engineering moléculaire. de sorte que le culturel n’apparaisse plus comme un domaine scindé.codages de flux. comme dans celui de l’agencement en 1980. possède comme première caractéristique deux principes connexes (au pluriel) : « 1° et 2° Principes de connexion et d’hétérogénéité ». que nous allons bientôt décrire comme différentes strates. chaque trait ne renvoie pas nécessairement à un trait linguistique : des chaînons sémiotiques de toute nature y sont connectés à des modes d’encodage très divers..

Or l’agent reproducteur extérieur. que le trèfle rouge n’a pas de système de reproduction parce que le bourdon. agriculture et élevage). la répare. elle l’intercepte en « portant sur sa fleur l’image et l’odeur de la guêpe femelle » : or. En réalité. […] la machine est désirante et le désir. que lorsqu’on fait abstraction de l’historicité. et la lignée technologique. qui s’applique ici pour penser. « À ce point de dispersion des deux thèses [vitaliste et mécaniste]. un lien direct apparaît entre la machine et le désir. mais doit être comprise comme une « capture de code ». un double-devenir qui transforme la matière domestiquée autant qu’elle a contribué à transformer les espèces animales et végétales entrées dans l’agencement humain (domestication néolithique. Le trèfle rouge et le bourdon. sociétés différentes. C’est pourquoi l’exemple qui vient sous la plume de Deleuze et de Guattari pour expliquer le codage moléculaire est celui de la « capture ». Les deux définitions s’équivalent : l’homme comme “animal-vertébro-machiné”[9]. « Y a-t-il quelqu’un qui ose prétendre. le monde de la technique ne peut être considéré comme un domaine humain clos. . procédant par fragment. machiné »[10]. organisation biologique. de l’existence réelle des machines techniques. c’est une cité ou une société […] »[5]. par laquelle le code génétique de l’orchidée « tire » le motif de la guêpe. c’est que nous considérons toute machine compliquée comme un objet unique. le phylum machinique. comme on « reconnaît » le français. avec une indifférence au substrat. Butler se sert alors de la symbiose du trèfle rouge et du bourdon pour montrer l’indistinction réelle du mécanique et du vital. L’opposition du vitalisme naturel et du mécanisme culturel ne vaut. mais de Samuel Butler. l’orchidée et la guêpe mâle qu’elle attire. ou comme le canard se laisse prendre au leurre – un support important pour la théorie du devenir qui supplante dans Mille plateaux la théorie de l’imitation.« cybernétique microscopique » et considérer les synthèses biochimiques comme opérant sur des signaux chimiques quelconques. une fois déposée l’unité personnelle et spécifique du vivant. Les chaînes de Markov fournissent avec leur détermination du pastiche – le fait que tel code puisse être identifié facilement. doit être comprise sur fond d’un vitalisme machinal[6] et d’un engineering moléculaire. une partie de l’orchidée intégrant dans son système un fragment du code de la guêpe. doit servir d’entremetteur pour qu’il puisse se reproduire ? […] Ce qui nous trompe. elle est machine organique et sociale. cette symbiose mimétique ne peut être expliquée en termes de ressemblance. qui supposerait l’intervention d’une finalité extérieure. et le bourdon seul. indique Butler dans Le livre des machines. mais tous ces phénomènes peuvent être considérés comme codages de flux et machines désirantes. l’entretient. C’est la définition de la capture comme double-devenir. ou les organes. il devient indifférent de dire que les machines sont des organes. ce que Deleuze et Guattari rapprochent des chaînes de Markov. c’est l’homme. qui fait éclater la thèse abstraite de son unité structurale. non une identité de l’homme et de la machine. Mais réciproquement. axiomatique économique. mais un « agencement ». des machines. « captant dans son propre code un fragment de code d’une autre machine »[7]. un « empire dans un empire ». Il existe sans doute pourtant une différence entre virus[11]. une poche culturelle dans la nature. ce qui est la définition du « phénomène de plus-value de code »[8]. que tant qu’on n’a pas posé la question de la reproduction de la machine. ou comme “parasite aphidien des machines”. qui ne vient plus de Proust. mais de telle manière que les premiers choix aléatoires contraignent le reste du déroulement du processus. La machine n’existe pas toute seule. Deleuze et Guattari ont ici recours à une nouvelle version de la capture. demande Butler. Elle suppose bien un agent externe qui la fabrique. La machine n’est donc pas le prolongement de l’outil. […] Une fois défaite l’unité structurale de la machine. C’est donc le vitalisme qui est machinal.

« Le livre des machines ». 339. [8] AO. Éditions de la Braconnière. Deleuze and Philosophy. (1872). [6] DELEUZE et GUATTARI. p. [9] C’est une allusion à LEROI-GOURHAN. 13. ici. AO. « La conscience et la vie ». MP. 91. [11]Le virus a ceci de remarquable qu’il porte le seuil de la vie en dessous de la cellule. voir aussi MP. Erewhon. quand il s’agit d’articuler le technique au biologique. p. in Être et penser. [10] DELEUZE et GUATTARI. d’autre part dans le Traité de nomadologie. ce que Ruyer interprète comme un triomphe de la biologie. quand il s’agit de dégager le phylum machinique d’une lignée biologique évolutive. Seuil. juillet 1951. 1970. Routledge. Londres/New-York. . [5] BUTLER. 37-57. 56). Neuchâtel. 339. Voir Keith Ansell PEARSON (éd. [7] AO. 338-339. Paris. op. The Difference Engineer. Le geste et la parole et sa conception biologique de la technique comme extranéation des organes moteurs. p. 13. Sur l’engineering. Jacques MONOD. des virus cristallisables. non du matérialisme. puis symboliques et neuroperceptifs des humains. 250-251. 339. sans être capable de se reproduire lui-même. [2] MP. 343. Le hasard et la nécessité. p. qui montrent « que la continuité est parfaite entre chimie et vivant ». l’influence de Leroi-Gourhan est importante : ses thèses sont discutées à deux reprises dans Mille plateaux : d’une part dans la Généalogie de la morale. (Voir RUYER. chap. 1997. 1951. AO. 405. puisqu’il n’est rien de plus qu’un bout de code qui survit grâce à la faculté parasitaire de dupliquer son code dans d’autres chaînes chromosomiques. Cahiers de philosophie n° 32..). [3] Ici aussi. Ruyer insiste sur la découverte par Stanley. XXIV et XV. [4] AO. cit.[1] DELEUZE et GUATTARI.

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