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Tout et le reste est littérature

Postface de La ferveur du quotidien (Gilles Farcet, 1993)

Conversation avec Stephen Jourdain
Quelques pages des « carnets cassés » font allusion à un séjour en Corse chez Stephen Jourdain. Il m’a été donné de m’entretenir avec un certain nombre d’écrivains et d’approcher des êtres que l’on pourrait qualifier de « sages ». Jourdain, auquel j’ai consacré un assez volumineux ouvrage, pour l’essentiel constitué du meilleur de nos entretiens (L’Irrévérence de l’Eveil, 1992) est le seul écrivain que j’aie jamais rencontré qui soit aussi et avant tout un « éveillé », ou si l’on veut un « grand mystique », à condition de dépouiller cette dernière expression de toute religiosité. Cette « Ferveur du quotidien » ne pouvait rêver postface plus pénétrante que la présente conversation, à ce jour inédite, à la faveur de laquelle, avec tout son génie du verbe qui fulgure, l’auteur de Cette vie m’aime règle une fois pour toutes leur compte aux tenants d’une vie linéaire, prosaïque et non littéraire. Cet entretien s’est amorcé après que j’ai montré à mon hôte quelques textes figurant ici, notamment « l’écriture consubstantielle à l’âme » et « quand tu aimes il faut partir ». Car Jourdain vit et formule à partir de son intime expérience ce que je ne fais que pressentir et formuler à partir de moments et d’intuitions dont il a l’indulgence de me confirmer la valeur. Cette postface est aussi la meilleure des conclusions — toute bonne conclusion ouvrant un nouvel horizon. Lors de nos nombreux entretiens, je t’ai souvent entendu établir un parallèle entre l’acte littéraire et ce que tu nommes parfois l’acte de l’éveil. Pourrions-nous aujourd’hui aller plus avant à l’intérieur de cette question ? 1

Oui, encore que nous nous avancions là dans un domaine d’une extrême subtilité et par conséquent touchions à des choses très difficiles à formuler, à conceptualiser... Première remarque : tout le monde parle de « conscience » ; il conviendrait d’ailleurs de préciser le sens que l’on prête à ce mot — car tout cela demeure la plupart du temps assez flou et mystérieux... Soyons simple : que signifie « être conscient » au niveau le plus ordinaire, le plus saintement ordinaire ? Quelle arme l’acte de conscience va-t-il donc utiliser ? Des concepts terrestres et des mots. Faisons une hypothèse audacieuse : mettons que je sois en train d’effectuer un acte de conscience, de très humblement prendre conscience de moi-même... Qu’est ce que cela veut dire ? Que vais-je faire émerger, sinon moi-même en train de parler, de dire ce que je suis en train de dire cependant qu’un avion passe, que ta femme tient son petit collier dans sa bouche, que ton enfant gambade... Je vais déboucher sur une phrase dont on sent bien qu’elle est infinie, qu’elle n’a aucune raison de s’arrêter. Dans cette phrase, je dois en effet tout incorporer : c’est moi en train de parler cependant que tu me regardes, que la petite ramasse du gravier — et il y a dix, cent, cent mille graviers — qu’une voiture passe, alors même que j’ai tel passé, tel avenir, etc etc... Il y a tout ça ! Et l’arme par laquelle je vais prendre conscience de moi-même, faire monter le sentiment de ma propre existence, cette arme, tout le monde la connaît, ce sont les mots. Qui prétend aller vers soi autrement qu’avec cet équipement là n’y va tout simplement pas. Pas la peine de prononcer les mots à haute voix : la parole intérieure est d’une extrême importance car elle est par essence l’arme avec laquelle nous appréhendons la situation dans laquelle nous nous trouvons et nous appréhendons nous-même. A ce stade, il convient de dissiper quelques malentendus : les mots sont très dévalorisés. Ce ne sont, dit-on, que pâles reflets des choses, ils enferment les choses dans une forme, les figent... c’est vrai. Remarquons toutefois que ce n’est pas là le propre des mots mais le propre de la bêtise humaine qui falsifie le langage. Les mots ont deux fonctions : une fonction utilitaire, et une autre, bien plus

importante qui tient à leur couleur, à l’impression dont ils sont porteurs. Cette couleur du mot, c’est la part de Dieu immédiatement présente en lui. Et quand on s’exprime, on confond les deux fonctions sans même s’en rendre compte. Croire que le mot n’a qu’une fonction utilitaire, c’est méconnaître la charge qualitative propre du mot, sa charge poétique. Si l’on n’a pas l’intuition de cette charge poétique, on trahit le mot et on se trahit soi-même. Il est donc très important de restituer au mot sa charge poétique et d’y être sensible. Dès l’instant où le mot sert à l’appréhension consciente de soi et du monde, c’est dans sa fonction poétique, non utilitaire, non linéaire, qu’il est mis à contribution. Même si je dis : « Gilles est assis en face de moi et me regarde, les mains croisées, cependant qu’une voiture passe », cela ne va fonctionner que si peu à peu cette espèce de soufflé monte jusqu’à ce que ne demeure que la saveur des mots, leur charge qualitative. A ce moment-là se produit un miracle : je suis en communication avec le monde et avec moi-même. Précisément, le travail de l’écrivain ne consiste-t-il pas à restituer aux mots mutilés leur charge qualitative, à transmettre à travers le mot la saveur de soi-même et du monde ? C’est exactement cela. Mais il s’agit de voir qu’en fait, tout est littérature, contrairement à ce qu’on prétend si naïvement ! Bon, il y a l’acte d’écrire en lui-même : je prends une feuille de papier — ou un ordinateur portable comme le tien, merveilleuse machine — et j’essaie de composer un texte. C’est l’acte littéraire proprement dit, lequel est très important. Mais dans quoi cet acte littéraire s’insère-t-il ? La réponse naïve, au sens péjoratif du terme, la réponse fausse et illusoire, consiste à prétendre qu’il s’inscrit à l’intérieur d’un vaste horizon de nonlittérature : d’accord, je consacre une ou deux heures à écrire, deux heures pendant lesquelles je « fais de la littérature » et ensuite je passe à autre chose. Ce dont parlent mes écrits, c’est de la non-littérature et, concrètement, mon acte littéraire prend place dans de la non-littérature : ma maison, ma femme, mes 2

enfants, la voiture qui passe tandis que je suis assis à écrire, le chien qui aboie, mon passé, mon avenir, ma vie, le réel... Eh bien voilà qui est absolument faux ! Tout, absolument tout, est littérature. Simplement, il y a une littérature explicite et reconnue comme telle qui n’est que la forme se détachant sur un fond, lequel fond est lui-même d’un bout à l’autre littérature : littérature pure, littérature implicite. En fait, on n’a pas le choix, contrairement à ce que l’on croit. Sans doute peut-on se dispenser d’écrire, de faire de la littérature, en tant qu’être humain ; mais en tant qu’âme, en tant qu’essence spirituelle, on ne peut en aucun cas en faire l’économie puisque notre fonction première est précisément de symboliser le signifié, de nous écrire nous-même en train d’écrire notre monde. La fonction littéraire est une fonction spirituelle. Si cette fonction spirituelle est défaillante, c’est la totalité de l’esprit qui est défaillant. En d’autres termes, de même qu’il est reconnu que tout le monde fait de la philosophie sans le savoir, philosophie la plupart du temps d’autant plus mauvaise qu’elle ne se reconnaît pas en tant que philosophie, tout le monde fait de la littérature, la plupart du temps d’autant plus mauvaise qu’elle ne se reconnaît pas en tant que littérature... Tu l’as dit ! Je ne suis pas en train de vous assener mes intellectualisations par pure perversité... Vous êtes tous des philosophes, alors autant être de bons philosophes ! Vous êtes tous des écrivains, alors autant être de bons écrivains ! Celui qui fait profession de mépriser la littérature et la philosophie est simplement le pire des philosophes et des écrivains. Une idéologie abjecte et qui plus est mal écrite pulse sans arrêt de lui hors de tout contrôle. « Les masses populaires », « la spiritualité », « l’humanité », « les Français », et autres abstractions aussi générales qu’ineptes. L’acte littéraire explicite que nous percevons faussement comme ponctuel s’inscrit dans une littérature implicite qui n’est autre que la littérature perceptive. Nous sommes des machines à signifier.

Pourrions-nous maintenant mieux cerner les conséquences de la défaillance en nous de cette fonction spirituelle qu’est l’acte littéraire ? Nombre de gens souffrent, comme on dit, d’une « difficulté d’être ». Or, qu’est-ce fondamentalement que cette difficulté d’être sinon le fait de ne pas se sentir être ? Savoir intellectuellement que l’on est mais ne pas le sentir... Les moments précieux de l’existence sont justement ceux où le savoir intuitif, celui du sentiment, est à la hauteur du savoir intellectuel. Tout à coup, je n’ai pas à me casser la tête en me répétant « je suis je suis je suis » ; je suis, voilà tout. Et quand je suis, le monde est, j’ai un sens, le monde a un sens. Dès l’instant où survient ce moment faste, toutes les questions métaphysiques disparaissent ; elles sont balayées comme autant de poussières parce que le sens est là. La défaillance de la fonction littéraire centrale est donc dramatique en ceci qu’elle cause la ruine de l’âme en même temps que celle de notre champ perceptif. En quoi notre champ perceptif se trouve-t-il « ruiné » ? Nous devrions percevoir notre univers comme une phrase unique. Or, nous ne le percevons que comme une énorme phrase mutilée. Par « notre univers », j’entends un ensemble de choses très concrètes : ma maison, ma famille, mon boulot, mon environnement, la télévision, les matches de football, etc etc... Tout cela nous parvient sous la forme d’une phrase dont toutes les composantes ont été tronçonnées et qui n’est plus reliée à un sujet. Il s’agit d’une phrase démente : le type qui aurait le malheur de coucher cette phrase sur le papier se retrouverait illico à l’asile. Nous sommes des écrivains fous... Revenons à la littérature « explicite », à l’acte humain d’écrire auquel tu attaches une importance certaine...

Pourquoi est-ce important ? Essentiellement, pas parce que l’on va écrire un beau texte, faire de la poésie... mais parce qu’écrivain, on remet en route une mécanique d’ordinaire déficiente. C’est ce qu’exprime clairement ce texte que tu m’as montré ce matin : « l’écriture consubstantielle à l’âme ». « Pourquoi écrivez-vous ? Pour mieux vivre, vraiment vivre ; autrement dit se sentir être, s’éprouver vivant » ... Voilà, nous y sommes ! Ecrivant, on remet en route le mécanisme de la création même. Quand la conscience, sur le plan des affaires terrestres, se manifeste de façon particulière, en se servant des mots, il s’agit bien d’une écriture. Le papier sur lequel ce texte s’écrit n’est autre que celui de l’âme. Or, ce texte implicite que nous ne cessons d’écrire n’est pas seulement un compte rendu : c’est bel et bien une création. Nous créons la réalité en même temps que nous l’écrivons. Faute de comprendre cela, d’en être conscient, on s’entête à vouloir poursuivre une réalité au delà du mot. A ce moment-là, on est foutu ! Car la réalité n’est pas ailleurs que dans le mot, à condition que le mot soit bien compris, bien prononcé et ne soit pas privé de sa charge poétique. Si par contre l’on a de bonnes relations avec les mots, la réalité infinie de toute chose et de soi-même va jaillir dans le sein du mot. Tu dénonces sans cesse l’objectivisation de nous-même et du monde, ce mécanisme pervers de l’illusion qui nous fait percevoir le réel en tant que substrat objectif. Si je te suis bien, considérer l’univers comme de la « non littérature », c’est précisément cela : faire de nous-même et du monde un objet mort... Ce qui nous apparaît comme de la non-littérature, c’est ce qui troue le livre de notre vie — ce qui le troue au sens propre. Tout ce qui se prétend non-littérature est une escroquerie métaphysique absolue, et cette escroquerie a un nom : le substrat objectif, le principe d’une objectivité extérieure et autonome. C’est le livre de la vie déchiré, le texte mutilé. 3

Parlons maintenant de l’écrivain, de celui qui, se fondant sur un certain talent, écrit et publie des textes. S’il jouit tant d’écrire, c’est qu’il retrouve alors en lui-même ce jeu de la conscience auquel il n’a sans doute pas accès dans sa vie ordinaire ensommeillée. Lorsque l’on rencontre un écrivain, on ressent souvent un certain décalage : cet homme ou cette femme a touché à travers l’acte littéraire une dimension de verticalité, il y est sensible, mais son humanité reste pour ainsi dire en deçà... Oui... Dans l’acte créateur proprement dit, le sens jaillit et n’est pas sans colorer les perceptions. Pendant qu’il écrit, peut-être dans les minutes ou les heures qui suivent, l’écrivain ressent le monde autrement, il le crée davantage, lui restitue un peu de sa valeur infinie. Mais sitôt cet effet de l’acte littéraire dissipé, il se retrouve avec sa difficulté d’être dans un monde non-écrit et fade. Est-ce possible de demeurer en permanence dans ce qu’on pourrait appeler cette grâce ? C’est évidemment très difficile... mais c’est possible. En effet, il n’y a pas de différence entre nos perceptions et l’acte d’écrire, entre le fait d’écrire physiquement sur une feuille de papier et le fait de vivre. C’est le même acte. Prenons un exemple : je me trouve attablé au Bullier, à Paris, et par la vitre vois une femme blonde marcher sur le boulevard du Montparnasse en direction de La Coupole. C’est ma perception. Mais on voit bien que cette perception est une phrase : cette blondeur et cette féminité sont littéraires. C’est une phrase vécue, voilà tout ! Il n’y a pas de différence de nature entre la phrase vécue et la phrase écrite noir sur blanc et éventuellement destinée à un public de lecteurs. Si l’écrivain, dès lors qu’il cesse de gratter du papier, subit une espèce d’affaissement de la conscience, c’est parce qu’il n’a pas encore réalisé que vivre et écrire, c’est en fait la même chose. Etre écrivain n’est pas une facette de la condition humaine ; c’est la condition humaine. Notre âme est le papier sur lequel elle s’inscrit elle-même et, s’inscrivant elle-même sur son propre papier, se fait être. Voilà ! 4

Beaucoup d’écrivains contemporains ont senti ce dont tu parles et ont tenté de le théoriser — je pense notamment aux structuralistes qui, pour obscurs et jargonnants qu’ils puissent parfois être, n’en ont pas moins énoncé des intuitions fondamentales... Ils ont énoncé ce que tous les écrivains de tous les temps ont toujours intuitivement su : à savoir que le mot est autre chose qu’on objet fonctionnel. Il ne s’agit pas de mépriser la fonction utilitaire du mot ; reste que son essentiel ne se situe pas là mais encore une fois dans cette impression tout à fait particulière, aussi reconnaissable que la saveur de la framboise ou du citron, qu’est la charge qualitative du mot. Le fait de ressentir ou de ne pas ressentir la saveur du mot est un bon thermomètre de la santé spirituelle. La poésie repose sur cette saveur qualitative : si je cite Rimbaud — par exemple : « Qu’il vienne, qu’il vienne, le temps dont on s’éprenne », le sens dit objectif, le signifié, n’a que très peu d’importance. Ces vers fonctionnent parce qu’ils condensent une forte charge qualitative... Exact ! Lorsque je dis que cette charge qualitative est la part de Dieu dans le mot, il ne s’agit pas d’une métaphore mais d’une description. Et qui n’entend pas le chant du mot n’entend rien. Il est atteint de surdité spirituelle. Or, nous sommes tous sourds de naissance... plus ou moins ! Notre travail consiste à récupérer notre faculté auditive. C’est un travail aussi difficile qu’essentiel et qui nous est consubstantiel. Quel être humain n’a pas, à un moment ou un autre de sa vie, en particulier dans l’enfance, joué avec les mots ? Les enfants sont des écrivains spirituels innés, la littérature jaillit de leur tréfonds. A l’âge adulte, nous croyons entrer dans la réalité, devenir sérieux, alors que nous sommes foutus... Cela dit, il est possible de réparer. Nous ne sommes pas condamnés à vivre à perpétuité dans un univers sinistre et dépourvu de signification.

Un univers linéaire... une prose plate... ce qui pourrait nous amener à évoquer les mauvais écrivains, non ? Eh bien pourquoi pas ? Le plumitif est un crachat sur la face du verbe originel. Un mauvais écrivain est quelqu’un qui tente de s’accaparer le verbe pour son usage purement personnel, à des fins utilitaires et mercantiles. Il est certes légitime de se confronter à ce que l’on nomme « les réalités » : je vais mourir, j’ai des problèmes d’argent, des difficultés affectives, etc... L’ennui, c’est que tout le monde est fasciné par « les réalités » et les confond avec « la réalité ». Moi, j’ai envie de dire que j’emmerde les réalités. Rien de plus méprisable que toutes ces contingences. Tout ce qui est de l’ordre de l’utilitaire est de la merde. Humainement, on a le droit de faire avec ; mais pas de s’en faire un horizon. Ces réalités que l’on salue chapeau bas ne sont autres que Satan. Ce n’est jamais qu’un peu de salive répugnante s’échappant de notre âme. Il nous faut d’urgence revenir à la vérité, laquelle n’est pas une vérité parmi les vérités. C’est une vérité littéraire qui n’a aucune espèce d’utilité. La vie, dès son point d’émergence, est littérature. En ce sens, la littérature est la respiration de l’esprit et du monde. Le drame n’est-il pas que le monde soit peuplé de gens qui n’aiment pas la littérature, qui revendiquent le linéaire, la platitude ? Ce monde plat et horrible que nous présente tous les jours le journal télévisé n’existe pas, pas plus que le présentateur de TF1 ou de France 2. Ce qui existe, c’est moi en train de regarder cette émission pourrie. Le monde peut à tout moment se déployer neuf et vierge autour de moi. La littérature seule est. Tout le reste n’est qu’abstractions. La réalité se passe maintenant. « Moi » en général n’existe pas et relève de la mauvaise littérature. Je puis, par jeu, concéder qu’une guerre atroce fait rage à tel endroit... mais honnêtement, ceci n’a aucune valeur objective.

La seule chose que je puisse prétendre atteindre, c’est moi en train de nourrir ces propos effarés. C’est ici et maintenant que tout se passe, ici et maintenant que la littérature jaillit. L’écrivain ne court-il pas le risque de se croire plus éveillé qu’il ne l’est ? Il y a effectivement risque de dérapage. On entre en littérature comme on entre en religion ; la littérature est une religion profane qui ne tolère aucune forme d’ostentation. En vérité, toute forme d’ostentation est un crachat à la face du Seigneur. Le Seigneur — si on peut l’appeler ainsi, mais pourquoi pas, puisque nous sommes en pleine littérature — paraît lorsqu’il se déshabille. C’est lorsqu’il se dévêt de sa divinité qu’il est vraiment divin. Il est fondamentalement profane et nous le profanons en le sacralisant de façon impie. En religion, cette sacralisation impie prend la forme de Saint Sulpice, de l’indomanie, que sais-je encore... En littérature explicite, elle se manifeste chez l’écrivain par la volonté de faire un bel objet littéraire, autrement dit de casser la phrase pour mettre l’objet sur un piédestal. Encore une fois, tout cela pose une grande question : chacun a un jour ou l’autre été ému par une lecture. Mais quand on pose le livre, on cède à une réflexion éculée et attristante, à savoir que les oiseaux bleus sont dans le livre et pas dans la réalité. Et l’on oppose avec une grande violence les livres et la pseudo-réalité : l’oiseau bleu dans les bouquins, et l’effroyable absence d’oiseau bleu dans la soi-disant réalité. Or, cette réalité est une imposture. En outre, n’oublions pas que le fait d’être en train de noircir du papier fait partie de la phrase fondamentale de la vie. Cela n’a pas à être mis en dehors. Ne confondons pas la pointe émergée du phénomène avec son immensité immergée ; servons-nous en pour devenir le reste de l’iceberg. Beaucoup d’écrivains célèbres que j’ai rencontrés étaient au départ des êtres vivants. Ils étaient mus par la sensation profonde de la magie d’être. Puis, ils ont quitté la condition d’écrivain, c’est-à-dire la condition d’enfance, ont cessé d’être vraiment vivants et ont subordonné leur création à des fins 5

mercantiles ou/et idéologiques. C’est là qu’on peut en arriver à la notion d’intégrité : un homme qui aime la vie ne va pas en faire un objet de consommation. Il convient donc d’être intransigeant mais là encore sans se draper dans sa propre intransigeance, sans en être dupe. Si l’on se sent des envies de coquetterie, pourquoi pas ? Il faut être gentil avec soi-même... alors, soyons vain, soyons coquet et fat, mais à condition d’en être conscient et de ne pas être dans l’ombre le manipulateur de soi-même. Là encore, ne pas se raconter d’histoires sans le savoir... En fait, la qualité fondamentale n’est autre que l’honnêteté intérieure. Il est également très important de développer ses facultés de discrimination ; mais l’honnêteté est un gage de salut, quelques bêtises que l’on puisse faire. En somme, nous avons un devoir d’authenticité... Il ne faut jamais laisser ses perceptions de soi-même se scléroser. C’est notre premier devoir et notre droit imprescriptible. Voilà ce que signifie « sauver son âme ». Notre âme est poésie et il nous faut la garder vivante. Dès l’instant où notre vie se sclérose, il faut la balancer, sans hésitation. Ou plutôt, balancer non pas notre vie mais son reflet douteux et ombreux. Notre devoir est d’être vivant. Que cela plaise ou non à Dieu, peu importe. Etre vivant, là est l’évidence. On peut aller très loin dans cette direction : s’il faut se conduire comme un salopard pour être vivant, conduisons-nous comme un salopard. Je sais ce que de tels propos ont de dérangeant, mais enfin il ne s’agit pas là de perpétuer l’univers de la bourgeoisie pantouflarde. On a un glaive en main et il faut aller jusqu’au bout. Bien sûr, il y a des risques de dérapage. Plus ça s’aiguise, plus les risques de dérapage sont grands...

Pour terminer... Il ne s’agit pas d’apprendre à « bien écrire » pour devenir un « bon écrivain » mais de restaurer en nous l’usage de cette faculté d’écrivain implicite qui en nous est originelle. Nous serons écrivains ou ne seront pas, voilà tout ! Réussir sa vie, c’est la hisser au niveau du langage, en faire un acte littéraire. Il n’y a pas, comme on le prétend, d’un côté la « voie du cœur » et de l’autre celle de la discrimination ou de l’intellect. Le « cœur » n’existe pas. Que reste-t-il de ce « cœur » s’il n’est pas sous-tendu par la pensée du cœur ? C’est une pensée, comme le sont toutes nos sensations. Croire le contraire est d’une dangereuse naïveté. En ce sens, tout est intellectuel. Sans doute est-ce légitime de vouloir court-circuiter les phénomènes intellectuels ; mais en vérité, on ne les court-circuite jamais ! Car enfin, comment auraiton accès à soi-même autrement qu’à l’intérieur de son propre esprit ? Le « dedans » n’existe pas en soi ; il n’a de réalité qu’en moi. Le Monsieur Jourdain de Molière faisait de la prose sans le savoir ; toi, tu es en somme un monsieur Jourdain qui fait de la prose en le sachant parfaitement... Exactement ! Moi, maintenant, ici, tout de suite, engagé dans des phénomènes d’auto-symbolisation.

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