Novikov, Ilya V.

BARI 2

Prof. B. Etemad 2010/2011

HISTOIRE ECONOMIQUE ET SOCIALE DES TIERS-MONDES
UN BILAN DE LA COLONISATION (XVIème-XXème)
« La lutte contre l'impérialisme pour rompre les liens coloniaux et néo coloniaux […] n'est pas sans lien avec la lutte contre le retard et la misère ; toutes deux sont des étapes sur une même route menant à la création d'une société nouvelle, à la fois riche et juste. » - Ernesto « Ché » Guevara

INTRODUCTION Introduction :
• Le cours porte sur un phénomène ancien et multiforme - la colonisation. On s’intéressera ici essentiellement à la colonisation européenne du XVIème au XXème siècle. Ce choix est justifié par l’ampleur de l’impact et des conséquences du olonialisme européen, qui sont les plus présents et déterminants dans le monde contemporain : la colonisation européenne est effectivement considérée comme une cause majeure de la disparité des revenus et de la différence de développement entre les nations du monde. • La première partie débute par la première phase historique de la colonisation, à savoir la conquête de l’Amérique et du Pacifique par les Européens entre le XVIème et le XVIIIème siècle, et s'achève avec la fin de la deuxième phase, qui porte essentiellement sur la colonisation de l’Asie et de l’Afrique au XIXème et XXème siècles. Tout au long de cette première partie, la question des coûts et des moyens du colonialisme européen sera la question centrale. • La deuxième partie, quant à elle, portera sur la question des conséquences de la colonisation européenne sur les Tiers-mondes ; la question de l’impact du colonialisme européen sur les colonies sera étudiée au cas-par-cas. Cette approche comparatiste est centrée sur les différences entre les cas, ce qui tout en laissant gagner l’étude de la colonisation en précision, lui fait perdre en universalité -1-

• L’historiographie du colonialisme a subit des changements radicaux pendant le XXème siècle – les questions posées tout comme les réponses proposées continuent à varier sensiblement aujourd’hui. - Notablement, on est passé d’une perspective suprématiste, providentielle et condescendante, basées sur un culte du mérite du « monde civilisé » et de ses exploits ainsi que d’une volonté idéaliste de venir en aide à un « monde sauvage » composant « le fardeau de l’homme blanc », à une perspective nettement plus réaliste et critique, approchant le colonialisme comme la conquête impitoyable et l’exploitation systématique des Tiers-mondes par l'Europe impérialiste. - On s’est demandé entre autres « comment l’Europe a-t-elle pu soumettre à elle des territoires et des populations dépassant de plusieurs fois son propre poids », mais aussi la question du coût, humain et financier des moyens employés pour cette domination. - On argumentera d’ailleurs que l’Europe impérialiste maintiendra son emprise coloniale aussi longtemps que le rapport coûts/bénéfices du colonialisme lui sera avantageux, et une fois la tendance inversée, l’abandonnera aussitôt. - En ce qui concerne la question des causes ou motivations de l’Europe impérialiste à coloniser des terres lointaines, on admet largement aujourd’hui que c’est une combinaison d’un nombre de causes différentes (économiques, culturelles, géostratégiques, religieuses et autres) qui ont donné lieu à ce phénomène, bien que les historiens ne sont pas toujours d’accord sur la pondération de ces facteurs. • Notons que dans les dernières 10-15 ans, il est apparut en Europe un mouvement de retour de l’actualité de la question de l’esclavage et de la colonisation - l’Europe a bien connu pendant longtemps un fort mouvement d’abolitionnisme, mais celui-ci a graduellement disparu avec l’abolition de la traite négrière au début du XIXème siècle. Ce fait prouve que la colonisation et l’esclavage sont des thèmes qui perdurent à travers le temps, sans jamais vraiment être révolus et apaisés. - Cela s’explique partiellement par de forts mouvements migratoires qui sont apparus avec la décolonisation : effectivement, avec la rupture des liens coloniaux, l’émigration européenne a été immensément réduite, alors que l’immigration vers les anciens métropoles s’est radicalement intensifiée. - Aussi, des programmes d’aide au développement entrepris par un ensemble d’Etats ont finit par échouer : effectivement, on découvre depuis une vingtaine d’années que plutôt que de se réduire, les écarts entre les nations n’ont fait qu’augmenter. - Finalement, la dénonciation du « néocolonialisme », à savoir l'influence néfaste que maintiennent d'anciens colonisateurs couplés avec des entreprises multinationales d'envergure dans les pays en voie de développement, représente un témoignage de la persistance du sujet.

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Chapitre I - Les grandes étapes de l’expansion européenne du XVIème au XXème siècle :
Introduction :
• La domination du monde par l’Europe impérialiste s’est établie et affirmée dans de diverses régions du monde à travers plusieurs étapes. A chaque région et à chaque période du colonialisme européen correspondent des caractéristiques déterminantes. - Définition : impérialisme : « tendance d’un Etat à placer sous sa dépendance (économique, politique financière et/ou culturelle) un certain nombre d’autres territoires. » - J. F. Fayet

1.1). Amérique et Pacifique :
• La découverte de nouveaux territoires et le contact qu’établissent les Européens avec des populations jusqu’alors isolées est vécue comme un véritable choc – le phénomène change les esprits et ouvre des possibilités illimitées pour les Européens mais porte avec lui un véritable drame pour les populations aborigènes. • Avec le retour en Europe de la première expédition de Christophe Colomb en 1492, c’est une nouvelle ère qui s’ouvre à la civilisation européenne. Il s’agit d’une avancée considérable pour les esprits : on apprend que le monde est bel et bien une sphère finie, et que chaque contrée de ce globe terrestre peut êtreatteinte par l’homme ; soudainement, les esprits européens, cloîtrés par le dogme et la superstition catholiques, s’ouvre à un monde riche, varié et surtout proche à saisir : on parle de « décloisonnement du monde. » • Effectivement, les diverses parties du mondes qui furent découvertes par les Européens au XVème et XVIème siècles étaient restées jusqu’alors dans une situation d’isolement total les unes des autres. En établissant des routes maritimes et des colonies, les Européens ont connecté les diverses régions du monde, plaçant l’humanité entière dans une zone d’influence globale et continue. • Les grandes découvertes géographiques de l’époque, telles que la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (débarqué sur l’île de San Salvador le 12 octobre 1492) et la découverte de la voie maritime vers les Indes par Vasco De Gama (le 27 mai 1498) étaient portées avant tout par des motivations commerciales : le but était d’ouvrir de nouvelles voies vers l’Inde et la Chine, (riches en denrées rares telles que les épices) devenues inaccessibles pour les Chrétiens à cause de la domination de l’Empire Ottoman au Proche-Orient. Avec l’ouverture de ces routes commerciales, l’Europe s’est dotée d’un afflux de biens considérable tout en intégrant des collectivités éloignées : on peut parler du début de la globalisation. - Les découvertes en question n’ont pas été possibles auparavant, car ce n’est qu’au XVème siècle que les Européens ont bénéficié d’un progrès suffisant en navigation pour acquérir la capacité de naviguer en haute mer, notamment grâce à l’utilisation d’inventions telles que le gouvernail, le compas chinois, la géométrie et la -3-

navigation astral arabo-musulmanes et le développement d'une architecture navale plus solide. • Adam Smith avait écrit que « la découverte de l’Amérique et celle de la route des Indes par le Cap de Bonne Espérance sont les deux plus grands et plus importants évènements dans l’histoire de l’humanité. » Ces évènements vont effectivement changer radicalement la relation des Européens avec le reste du monde : - à travers le commerce globalisé, la conquête, la colonisation et le Pacifique et du Nouveau Monde ; peuplement du

- ainsi que l’établissement du trafic négrier pour l’exploitation des plantations des colonies, à laquelle les populations aborigènes peu nombreuses et décimées de surplus par le choc épidémiologique et l’extermination amenés par les Européens n’ont pas su suffire ; effectivement, les populations américaines passent de 60 millions en 1500 à 18 millions en 1750, esclaves noirs et colons blancs compris. • La « conquista » de l’Amérique a été particulièrement rapide. Elle débute avec la première arrivée de Colomb en 1492, et prend de facto fin une génération plus tard. Ce qui frappe dans la conquête de l’Amérique est la disproportion entre le nombre minime de conquistadores, disposant de moyens très limités et faisant face à des millions d’indigènes civilisés ayant parvenus à un haut degré de développement : à travers la colonisation, les structures politiques et sociales aborigènes vont s’effondrer, emmenant avec elles une bonne partie de la population et cédant la place aux Européens pour former aux Amériques et en Océanie une civilisation à leur image. - Ayant soumis les populations locales, des colons Européens vont venir s’établir par millions sur les terres du Nouveau Monde, nourris par le prospect d’une vie meilleure qu’offrirait cette terre promise pleine d’opportunités. • C’est au niveau de la production que s’établira la colonisation de l’Amérique et du Pacifique. Un système de production, la plantation, sera mis sur pied par les colonisateurs européens : des produits typiques des Amériques tels que le sucre, le café, le tabac et le coton seront produits en masse en vue de leur exportation vers l’Europe. A ces activités agricoles s’ajoutera l’exploitation minière d’or et d’argent. C’est pour alimenter la demande en main d’œuvre du système de plantation que s’est établit la traite négrière. - Les économies d’Amérique latine sont particulièrement extraverties et fortement orientés vers l’exportation. La deuxième caractéristique de la colonisation européenne aux Amériques touche à sa population, divisée entre 20% de migrants européens, 15% d’esclaves afro-américains, 30% de métisses et 35% d’Amérindiens (en 1800). • Il y a également une distinction à faire entre les populations présentes au Sud du Rio Grande (Amérique latine) de celles du Nord, où l’implémentation sera plus homogène et moins mélangée que celle de l’Amérique du Sud. L’Amérique du Nord du XVème siècle compte seulement 5 millions d’Amérindiens contre 55 pour l’Amérique du Sud - ceux-ci seront donc un obstacle facile à refouler pour les colonisateurs français, britanniques, espagnols et russes. Les ressources minières et les denrées tropicales sont également absentes en Amérique du Nord : celle-ci est donc bien un exemple type d’une colonisation de peuplement européen. -4-

• L’expérience de la colonisation en Australie rappelle à de nombreux égards la colonisation de l’Amérique du Nord, mais il y a pourtant certaines différences, en particuliers le type de migrants amenés. Effectivement, la première population permanente en Amérique du Nord, établie en 1620 dans l’actuel Etat du Massachusetts, est composées de Puritains venus trouver en l’Amérique une terre de refuge et de liberté de la répression de la couronne britannique, alors que l’Australie a été, au contraire, une colonie pénitentiaire de l’Empire britannique. - Les différences majeures dans l’expérience de la colonisation entre les deux continents touchent principalement aux particularités des sociétés aborigènes présentes et à leurs structures sociales, présentant aux colonisateurs des conditions de départ différentes. • Il y a également un certain décalage chronologique entre la colonisation de l’Amérique et de l’Océanie. Cette dernière a effectivement été appropriée et peuplée par les Européens à partir de la fin XVIIIème siècle. Il s’agit de terres extrêmement éloignées de l’Europe – le voyage dure en moyenne 180 jours, soit trois fois plus long que le voyage au Nouveau Monde. - Parmi les similitudes, on retrouve dans la colonisation de l’Océanie des éléments comme la rupture d’un isolement total de populations dispersées et peu nombreuses (faible densité de peuplement), laissant place au déclin démographique suit au contact avec les Européens et l’enracinement progressif des populations européennes laissant place à de « nouvelles Europes ».

1.2). Asie :
• La colonisation, ou plutôt la pénétration européenne en Asie est très lente en contraste avec l’expérience américaine et océanienne. Elle se déroule en deux étapes : - La première débute avec l’arrivée de l’explorateur Portugais Vasco De Gama aux Indes en 1498 et continuera sans évolutions majeures jusqu’au XVIIIème siècle. Pendant ces deux siècles et demi les Européens se heurtent à une civilisation aussi développée que la leur et ne parviennent à pénétrer que les circuits commerciaux longue distance des « Indes Orientales » (les Portugais au début, les Français et les Hollandais ensuite et finalement les Britanniques) ; les terres et les populations orientales restent indépendantes et échappent, dans un premier temps, à l’influence européenne. - La seconde phase, phase de conquête, débute au milieu du XVIIIème et ne prend fin qu’au XXème siècle, soit deux siècles après la conquête fulgurante des grands empires précolombiens par les Espagnols et les Portugais. Les structures politiques et sociales en place en Orient sont effectivement assez puissantes en Asie pour assurer leur indépendance. A partir de la fin du XVIIIème siècle pourtant, les Européens, enrichis par la Révolution Industrielle, acquièrent un avantage suffisant pour soumettre à eux, jusqu’à un certain point, la plupart des civilisations asiatiques. • Les différences majeures entre l’expérience coloniale de l’Asie d’une part et de l’Amérique et de l’Océanie d’autre part ont attrait aux particularités des populations -5-

aborigènes : contrairement aux Amérindiens, les Asiatiques possèdent des structures politiques et sociales robustes et développées et jouissent d’une densité de peuplement et d’une taille démographique considérable rendant toute conquête directe impossible pour les Européens : ils devront se contenter en Asie d’étendre leurs empires non pas par domination, mais par négociation. - En Inde, les Européens vont commencer à s’établir sur des comptoirs et points d’appui côtiers, sans possibilité de pénétrer dans le sous-continent. En 1757 pourtant, les Britanniques battent les Français à la bataille de Plassey, saisissant le monopôle sur le contrôle européen du sous-continent et vont démarrer la colonisation de l’Inde : localement d’abord, puis profitant du déclin de l’Empire Moghol, ils vont progressivement s’approprier le contrôle total de la région à travers la East India Trading Company. - L’Indonésie et l’Indochine étant moins peuplées et moins développées que l’Inde, elle seront colonisées plus rapidement : au tournant du XIXème siècle, la Hollande et la France contrôleront l’essentiel de l’archipel océanien et de la péninsule indochinoise respectivement. • Les colonisateurs européens sont principalement motivés par des facteurs commerciaux : c’est la richesse de l’Orient en denrée rares telles que le thé, la soie et les épices qui les amènent à s’établir. Au fur et à mesure que l’Europe impérialiste prendra son emprise sur l’Asie et ses habitants, ces derniers seront soumis à se concentrer sur la production de ces denrées en masse pour leur exportation vers leur métropoles respectives et à consommer en masse la production manufacturée importée depuis ces mêmes métropoles, dotant l’Europe d’une immense peuplade produisant et consommant entièrement selon les conditions qui lui son dictées par le pacte colonial.

1.3). Afrique du Nord :
• La colonisation européenne de l’Afrique du Nord débute en 1830 avec la prise d’Alger par la France. Avant cela, tout le Maghreb, exception faite du royaume du Maroc, était sous emprise ottomane. L’avancée européenne en Afrique du Nord se déroulera lentement, les phases de conquête se succédant aux phases de pacification. L’Algérie ne sera conquise entièrement par la France qu’en 1870 et sera suivie par la Tunisie en 1881 et le Maroc, devenu protectorat français en 1912. Les Britanniques eux vont se concentrer en Egypte, afin de maintenir leur contrôle du Canal de Suez (ouvert en 1869) et de la voie commerciale vers l’Inde. • L’Algérie commence à être colonisée selon un plan qui non seulement n’aboutira pas, mais laissera des conséquences désastreuses. L’idée des Français était de faire de l’Algérie une terre d’immigration à l’instar de l’expérience en Amérique. En fin de compte, l’expérience coloniale française en Algérie sera à mi-chemin entre le modèle de la colonie de peuplement et celui de la colonie d’exploitation. Du fait de la forte présence française en Algérie et de l’établissement d’un double standard de traitement, l’expropriation des Algériens des meilleures terres et la marginalisation de ces derniers créent de fortes inégalités suscitant un mouvement de résistance à la colonisation française qui culminera à la révolution et à l'émancipation des Algériens.

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1.4). Afrique subsaharienne :
• Bien que les Européens s’établissent sur les côtes africaines dès le XVIème siècle dans le cadre de la traite négrière, la pénétration coloniale européenne dans le cœur du « continent noir » sera très tardive – il faudra attendre la fin du XIXème siècle. • Paradoxalement, le non-peuplement par l’Europe du continent Africain sera causé par la non-résistance des colonisateurs aux épidémies du continent (malaria, fièvre jaune, etc.) – il s’agit d’un reversement de situation par rapport au cas américain. Il faudra attendre l’invention de vaccins et d’antibiotiques pour que les Européens puissent penser à s’aventurer dans les terres de « l’Afrique noire ». • Cette dernière attire d’abord des explorateurs et des missionnaires, puis finit par faire l’objet d’une « course [pour le partage] de l’Afrique » entre des puissances impériales européennes, où des puissances émergentes telles que la Belgique, l’Allemagne et l’Italie tenteront de s’approprier les dernières terres à coloniser au monde. • L’une des spécificités de la colonisation de l’Afrique subsaharienne est dans le décalage colossal dans le niveau de développement et les moyens à disposition entre le colonisateur et le colonisé : au moment de la colonisation du continent africain, dans le dernier quart du XIXème siècle, l’Europe vit sa deuxième Révolution Industrielle, qui la dote de technologies et de potentiels militaires extrêmement avancés, alors que les peuples de l’Afrique subsaharienne sont pour la plupart des sociétés traditionnelles, ce qui laisse aux Européens l’opportunité de soumettre des territoires et des populations immenses à un coût minime et à une vitesse extrême.

1.5). Une pesée de l’expansion européenne :
• Toutes les populations et toutes les sociétés soumises au joug colonial ont résisté, mais chacune a eu une forme de résistance particulière. Celle-ci dépend de plusieurs facteurs, notamment de la forme de pénétration du colonisateur, des valeurs culturelles et religieuses, de la taille, du niveau de développement technologique et du degré d’extraversion économique des populations colonisées. • L’emprise de la colonisation n’est pas la même selon les régions : le colonisateur européen n’a que des moyens limités, ce qui explique pourquoi l’Afrique et l’Amérique entière ont pu être colonisées, alors que plus de la moitié de l’Asie ne l’a jamais été formellement (Chine, Turquie, Perse, Siam, Mongolie, etc.) Une autre variable caractéristique de la colonisation est la présence de populations allogènes dans les colonies : effectivement, le nombre d’Européens en Afrique et surtout en Asie est relativement très faible, alors qu’il est écrasant en Amérique (où il faut ajouter aux Européens les descendants d’esclaves noirs). La différence dans la présence de populations allogènes permet d’observer l’intensité de la pénétration coloniale dans une région donnée (0,1% pour l’Asie, 70% en Amérique). • La décolonisation n’a pas et ne peux pas avoir la même signification dans toutes les régions du Tiers-monde. Le type d’implémentation et donc les retombées de la colonisation sur la population étant différents, la fin du processus colonial se passera donc d’une façon et aura un sens différents. Les colonies de peuplement européen (Etats-Unis, Argentine, Chili, etc.) prennent fin par l’initiative de colons blancs (Simon -7-

Bolivar, Guerre d’Indépendance des Etats-Unis, etc.), contrairement aux colonies d’exploitation, où le nombre de colons a été restreint et où, la plupart du temps, la fin de la colonisation s’instrumentalise par une rupture brutale (Vietnam, Algérie, Angola). - Dans certaines colonies de peuplement de l’Empire colonial britannique, qui était d’ailleurs le plus vaste, un modèle spécial de domination a été établi - le dominion. Les Etats dominions de l’Empire britannique, tels que le Canada, l’Australie, la Nouvelle Zélande et l’Union d’Afrique du Sud, possédaient un certain degré d’autonomie, dont la souveraineté intérieure, leur offrant un statut à mi chemin entre colonie et Etat indépendant « égal au Royaume Uni ». Le statut de dominion a sensiblement varié dans le temps et a disparu au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, avec l’accession des anciens dominions et colonies de la Grande Bretagne au Commonwealth des Nations.

Conclusion :
• Ce qui frappe dans l’étude du colonialisme est la différence de paysages que celui-ci a laissé à travers le monde. Effectivement, certaines anciennes colonies telles que les Etats-Unis, la Nouvelle Zélande, Singapour et l’Afrique du Sud comptent parmi les pays les plus développés du monde : leurs populations jouissent d’un faible taux de mortalité, d’une longue espérance de vie et d’un haut niveau de vie, alors que la populations d’autres anciennes colonies, telles qu’Haïti ou le Congo, présentent des caractéristiques dramatiquement opposées. • Notons que la durée de vie coloniale varie sensiblement parmi les régions : certaines, comme l’Indonésie, le Brésil et Cuba ont duré plus de trois siècles, d’autres comme l’Ethiopie, le Maroc et le Congo ont duré moins de 100 ans. De ce fait, les effets persistants ont été très différents. En Amérique, par exemple, les populations actuelles sont essentiellement peuplées par des descendants européens, alors que cette même catégorie ethnique représente, sauf exception, une moindre minorité en Asie et en Afrique. Ce critère démographique est une bonne manière de représenter l’impact structurel du colonialisme.

PREMIERE PARTIE : UNE EVALUATION DES COUTS DE LA POSSESSION DU MONDE Introduction :
• Cette première grande partie du cours portera sur l’évaluation des coûts humains et financiers du colonialisme européen dans le cadre de la colonisation de l’Amérique et de l’Océanie pendant l’ancien régime dans un premier temps, et dans un deuxième temps sur la colonisation de l’Asie et de l’Afrique pendant le moment fort de l’impérialisme européen. • En ce qui concerne la première phase d’expansion européenne, on ne peut évaluer que le coût humain, hors ce dernier est brutalement élevé et porté presque exclusivement par les populations autochtones. De plus, le fait que la traite négrière et ses conséquences -8-

humainement désastreuses soient un sous-produit de la colonisation de l’Amérique, on peut rajouter les pertes humaines liées à la traite à celles des populations aborigènes. - Dans cette première partie, l’évaluation du coût humain se raccorde à l’estimation de l’écroulement démographique amérindien et océanien (on compte ici jusqu’à 90% de chute en effectifs humains) et à l’estimation des pertes autochtones en Afrique à cause de la traite négrière : on estime à 11,5 millions le nombre d’Africains arrachés à leurs terre et déportés en Amérique, sans compter ceux qui sont morts pendant leur capture et avant le voyage ; de plus une proportion majeure d’entre eux n’ont pas survécu les premières années de captivité – tout cela implique un coût humain important. • Le coût humain durant l’expansion coloniale souligne l’importance des maladies épidémiques, qui sont une cause majeure de mortalité. Alors que ces maladies sont principalement responsables de l’effondrement démographique des aborigènes et sont apportées par des Européens pendant la première phase d’expansion coloniale, on va avoir durant le seconde phase un reversement de la situation : les Européens s’aventurant dans les zones subtropicales succombent à un ordre de 80-90% à des épidémies locales, et restent pendant longtemps incapables de les combattre, ce qui va retarder la colonisation de ces régions.

Chapitre II - Coûts de la première expansion européenne (XVIème-XVIIIème) : l’Amérique et le Pacifique acquis pour une bouchée de pain :
2.1). Destruction de l’Amérique et invention du « Nouveau Monde » :
• La conquête de l’Amérique est l’épisode d’expansion européenne qui présente le plus vif contraste des moyens à disposition du colonisateur blanc et le coût exorbitant de la population autochtone. La question qui a été posée, et qui reste sidérante, est la suivante : - Comment une poignée de soldats espagnols débarqués sur des terres inconnues habitées par une civilisation avancée est elle parvenue à détruire jusqu’aux fondations de toute une société mettant de facto terme à son existence ? - Hernan Cortes a effectivement mené une expédition de 500 hommes armés, 13 chevaux et quelques armes à feu en 1519 à l’intérieur des terres de l’empire Aztèque et est parvenu à détruire et conquérir toute une civilisation. Pizarro fera de même dans l’empire Inca, avec une force d’appui de 183 soldats seulement. - On peut se demander comment les Espagnols ont fait pour communiquer avec les habitants locaux. Lorsque Christophe Colomb débarque à San Salvador, il fait amener devant les premiers aborigènes qu’il rencontre un interprète parlant l’arabe, qui était la langue internationale de l’époque, langue que des Chinois ou des Indiens qu’il s’attendait à trouver devraient parler. Vingt ans plus tard, Cortes s’est fait suivre d’un interprète espagnol naufragé d’une expédition précédente ayant resté pendant des années en compagnie locale. -9-

• Les moyens que ces expéditions de conquistadores ont à leur disposition sont effectivement extrêmement limités, alors qu’ils font face à deux empires majeures du continent. Pourtant, non seulement ils vont les conquérir rapidement, mais de surplus, ils vont démarrer de ce pas l’extermination quasi-totale des populations précolombiennes. a). Malheur aux isolés : • L’isolement des populations autochtones au moment de l’arrivée des Européens sur le continent américain est le premier élément de réponse permettant d’expliquer l’impact de la conquista malgré les moyens limités des conquistadores. L’effacement tragique des civilisations et des populations amérindiennes tient essentiellement à leur long et complet isolement. - Effectivement, les premiers Américains sont arrivés sur le continent à l’époque des dernières glaciations, plus de 10'000 ans avant le débarquement de Colomb. - Les civilisations que [l’Amérique précolombienne abrite] fascinent d’autant plus que la conquête espagnole l’ait entièrement effacé. Ce sont des civilisations qui étant coupés de tous les autres mondes ont éclos à l’abri des regards européens, et se sont évanouis à l’instant du contact. » - L’isolement est le trait distinctif dominant des systèmes précolombiens. Ce dernier fait d’eux des entités qui se singularisent d’avancées (notamment dans le domaine de l’astronomie, des mathématiques, de l’urbanisme et de l’agriculture vivrière fortement productive), bien qu’elles présentent certaines lacunes (absence de la roue d’écriture et de la monnaie, faiblesse des techniques et métallurgie très limitée). • Il y a eu d’autres facteurs permettant d’expliquer l’effondrement démo- graphique des populations précolombiennes suite au contact avec les Européens, dont la supériorité en matière d’armement de ces derniers et leur faculté d’exploiter le sentiment d’hostilité et de révolte en germe des populations soumises aux empires Aztèques et Incas, nouant des alliances avec celles-ci pour leur conquête de ces empires. • Les Espagnols ont aussi su tirer avantage de la vision que les populations locales avaient d’eux, qui impliquent dans beaucoup de cas la possibilité d’être pris pour des dieux. Bien que la méprise ne dure qu’un certain temps, Cortes utilisera l’hésitation du dernier Empereur Aztèque Moctezuma à identifier les conquistadores (compréhensible vu que l’intrusion d’aliens européens est une rupture incompréhensible) afin de prendre les Aztèques par surprise. • Bien que ces derniers facteurs aient joué un rôle dans le cadre de la conquista, les historiens s’accordent à dire que les empires amérindiens ne se seraient pas effondrés sous les coups de quelques centaines de soldats venus de l’au-delà des mers avec des moyens fortement limités et en terre inconnue, même avec l’aide de quelques milliers d’auxiliaires irréguliers. Si les conquistadores l’ont emporté sur les civilisations précolombiennes, c’est parce qu’ils ont apporté avec eux, sans le savoir, un nombres de maladies épidémiques de l’Ancien monde contre lesquelles les Amérindiens n’avaient aucune défense immunitaire. - 10 -

• Il s’agit de maladies telles que la variole, la grippe, le typhus, la diphtérie, les oreillons, la peste, la tuberculose et d’autres. Ces maladies facilitent infiniment la conquête des Espagnols en éliminant les Amérindiens par dizaines de millions : - « Les germes eurasiens ont tué beaucoup plus d’indigènes d’Amérique dans leurs lits qu’il n’en est mort sur les champs de bataille face aux épées et aux fusils des Espagnols. Ces germes ont miné la résistance des Indiens, en déciment les Indigènes et leurs chefs, et en sapant le moral des survivants. » • C’est donc bien une multiplicité de facteurs qui a été responsable de l’écroulement brutal de la population aborigène du Nouveau Monde ; on s’accordent portant à dire aujourd’hui que la pondération de ces facteurs est du côté de l’isolement et ses sousproduits, en particulier le choc microbien. b). La « terre de l’homme blanc » : • Les maladies suivent un itinéraire qui, naturellement, suit les grandes étapes de l’expansion européenne. - Ce sont les Caraïbes, découvertes en 1492 par Colomb, qui seront frappées en premier. Les maladies épidémiques vont faire disparaître jusqu’aux derniers les populations aborigènes de cette région : personne ne survivra à l’arrivée des Espagnols. - C’est ensuite l’Amérique continentale, c’est-à-dire les terres des civilisations Inca, Aztèque et Maya qui seront frappées. anciennes

- Enfin c’est l’Amérique du Nord et la population peu nombreuse d’Américains d’Origine des Grandes Plaines au nord du Rio Grande qui subiront le choc des maladies amenées par des expéditions militaires lancées par les Européens. • Durant le XVIème siècle déjà, les maladies eurasiennes se propageront sur toute l’étendue de l’Amérique. L’impact de ces épidémies continentales fera réduire les populations d’Origine au point de faire place nette pour le futur peuplement européen. - Les études en cours tendent à prouver que les populations les plus touchées dans cette vaste région ont été celles qui avaient atteint le plus haut niveau de développement et d’urbanisation, comme à Cahokia, dans l’actuel Etat de Missouri. Ici, les populations qui avaient atteint parfois un haut taux de concentration n’étaient pas aussi bien politiquement organisées que dans les empires du Sud, et ne jouissaient pas du même développement en matière de production de cultures vivrières, ce qui pourrait expliquer leur nombre relativement restreint (5 millions d’Américains au nord contre 55 au sud). • La colonisation de peuplement européen ne commencera en Amérique du Nord qu’au XVIIème siècle. Ce type de colonisation sera choisi par les Anglais, Français, Hollandais et Espagnols pour les raisons suivantes : - La densité de peuplement des Grandes Plaines est pour la plupart des cas extrêmement faible : un nombre restreint d’Américains d’Origine est dispersée sur des étendues extrêmement larges (moins d’un habitant par kilomètre carré) - 11 -

- Des colonies de peuplement ont été possibles entre autres grâce au fait que les populations tribales d’Amérique du Nord ne forment pas une entité homogène. - Une grande partie de ces populations ne sont pas composé d’agriculteurs, à la différence des Amérindiens du Sud, largement sédentaires et excellant dans l’art d’obtenir des surplus vivriers, si nécessaires au développement d’une civilisation, les populations originaires de l’Amérique du nord sont majoritairement nomades, et vivent en migration constante se nourrissant essentiellement de chasse et de cueillettes. Ce trait caractéristique permet d’ailleurs d’expliquer pourquoi la démographie de l’Amérique du Nord, tout comme celle de la Sibérie, est restée relativement faible. - L’exploitation minière étant difficile pour cause d’absence de matériaux précieux, le climat tempéré de l’Amérique du Nord rend également difficile l’exploitation esclavagiste de plantations tropicales. • Tous ces aspects vont faciliter le peuplement agricole européen : - Du fait de l’absence de peuplements concentrés avec une agriculture avancée, les colons européens pouvaient s’établir sur ces terres nouvelles sans subir la concurrence d’une civilisation agraire établie, contrairement au cas algérien. • Là où, en Amérique du Nord, s’installe un colonat blanc, celui-ci met en place une économie basée sur l’exploitation familiale : il s’agit de colons arrivés en familles pour s’implémenter dans de vastes terres afin de la travailler soi-même et de s’y établir définitivement. L’appropriation de terres est exactement ce qui a motivé les colons européens à partir pour le Nouveau Monde ; pour eux, il n’est pas question d’y renoncer ou de les partager. • Le départ de migrants européens pour le Nouveau Monde s’explique également par une mission politique qu’une quête de meilleures conditions sociales. Ces « terres d’opportunité » sont pour ces colons intrépides une deuxième chance dont les gains potentiels l’emportent sur les dangers que présente l’entreprise. Pour leur métropole, c’est une occasion de ce débarrasser des populations marginales et excédentaires, tout comme un moyen de renforcer leurs position en Amérique. • Cet attachement aux terres nouvelles s’expliquent également par un facteur religieux : il s’agit de terres de refuge, loin de la tyrannie euro-péenne, une « nouvelle Israël » où les minorités de jésuites, de pres-bytériens, de puritains et d’orthodoxes vieuxcroyants peuvent s’exprimer librement et tenter de réaliser leur idéaux. • Le mécanisme qui se met en place avec l’accroissement des colonies de peuplement européens peut justifier une logique de refoulement de la frontière, contre l’obstacle que forment les quelques aborigènes qui restent présents, bien qu’éloignés. - Cette logique devient possible car la population européenne aux Etats-Unis augmente entre 1790 et 1850 de 3,9 à 23 millions, les Indiens devenant une minorité sur leurs propres terres.

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c). Une mesure de l’effacement démographique : • La conquête de l’Amérique et l’implantation des Européens coûtera aux populations américaines établies près de 9/10 de sa population. En 150 ans, on estime que la population aborigène est passée de 60 à environ 5 millions d’habitants. Il s’agit d’une catastrophe humaine sans précédents dans l’histoire humaine. • Il y a pourtant une zone de l’Amérique où ce seront les Européens qui subiront des pertes pour cause de maladies épidémiques : les Caraïbes. Dans ces îles tropicales, les colons espagnols, ayant exterminé toute la population locale, feront travailler par millions des esclaves déportés depuis l’Afrique afin de les faire travailler de force sur des plantations de denrées tropicales. Cependant, les esclaves africains apporteront avec eux des maladies contre lesquelles les Européens n’ont pas de défense, à savoir la malaria (paludisme) et la fièvre jaune. - Les Caraïbes deviendront un véritable mouroir pour l’homme blanc. Le simple voyage d’Européens dans cette région faisait chuter leur espérance de vie dramatiquement. - Le renouvellement de la population européenne aux Caraïbes ne pourra être assurée que par un afflux constants de nouveaux immigrants. • On peut donc conclure que les populations européennes ne peuvent s’implémenter et se maintenir économiquement dans les zones tropicales des Amériques sans le concours d’esclaves africains, qui constituent l’essentiel de la population. Cette tactique inédite consiste donc à limiter les pertes d’Européens dans une zone conquise en limitant leur nombre, tout en le compensant en utilisant une main d’œuvre servile, leur faisant subir le prix de leur conquête. • L’Amérique, Comme l’Océanie, seront des régions entièrement remo-delées par les Européens ; ils y feront littéralement table rase du passé des populations présentes. L’Amérique est donc bien une invention de l’homme blanc. • Grâce à la conquête des Amériques, l’Europe impérialiste augmentera ces possessions territoriales de 26 millions de kilomètres carré et se dotera de richesses incalculables grâce à l’extraction de ressources locales et l’exploitation des denrées exotiques présentes par des millions d’esclaves arrachés à leurs terres de l’autre côté de l’Atlantique. Le tout fera des empires coloniaux européens les nations les plus puissantes de la planète.

2.2). Le Pacifique face au « péril blanc » :
a). Australie : un continent arraché à ses « fossiles humains » : • En ce qui concerne l’Australie et Nouvelle Zélande, un moment précis servira d’indicateur marquant la constitution de colonies de peuplement européen : il s’agit du moment où la balance démographique bascule du côté des populations aborigènes vers les populations coloniales britanniques. - Ce moment aura lieu en Australie au tournant des années 1840, 50 ans après le début de la colonisation du cinquième continent par les Britanniques (l’explorateur - 13 -

James Cook ayant proclamé la « Nouvelle-Galles du Sud » en tant que terre britannique en 1788). - A ce moment là, on compte environ 350’000 d’Européens en Australie – ce nombre relativement limité suffit à dépasser la population autochtone, qui, comme ce fut le cas en Amérique, s’est fortement réduite pendant les premières années suivant l’arrivée des Européens. • Ce qu’il y a de particulier dans le colonat européen d’Australie est le fait que la colonie a été pensée dès le départ comme colonie pénitentiaire. L’essentiel de la population européenne d’Australie était donc composée de criminels endurcis, envoyés dans la région la plus éloignée de leur terre natale ainsi que la terre la plus aride et la plus isolée au monde. - Autour des années 30-40 pourtant, une « colonisation libre » s’établira aux côtés des milliers de bagnards déportés en Australie : c’est à ce moment là que la population coloniale va rapidement augmenter, dépassant celles des aborigènes. - A partir de 1853, le gouvernement britannique prend la décision de mettre un terme à la déportation de bagnards en Australie, mettant à un terme à l’image néfaste de prison continentale du Cinquième Continent, bien qu’un résidus perdure jusqu’à aujourd’hui parmi les habitants du Commonwealth. Réputation mise à part, l’Australie est rapidement devenue une colonie prospère, une terre d’opportunité ouverte à des colons intrépides s’adonnant à l’élevage et à la prospection minière. - En Australie, tout comme dans toutes les terres où les Européens parviennent à établir une colonie de peuplement, une fois entrée dans sa phase active (après le basculement démographique), la colonisation deviendra synonyme de spoliation foncière – les émigrants européens demandant toujours plus de terres et l’Etat colonial ne leur refusant en rien, ce qui implique un refoulement forcé des autochtones. • Une particularité de la colonisation en Australie réside dans le fait que le gouvernement colonial n’accordera aucuns droits aborigènes, contrairement au cas améri-cain, où des droits formels ont été énoncés pour les Américains d’Origines (bien que rarement respectés). En Australie, les aborigènes sont jugés « trop primitifs » par les Britanniques, qui insistent que ceux-ci doivent être mis sous tutelle et se faire assimilés avant de pouvoir jouir de droits. • En Australie comme en Amérique, les peuples aborigènes ont vécu dans un état d’isolement total avant l’arrivée des Européens au XVIIIème siècle. La coexistence entre les deux groupes sera jugée impossible : - Contrairement aux populations que les Européens rencontrent en Amérique centrale et plus tard en Asie, les aborigènes océaniens n’ont de loin pas atteint le même niveau de développement technologique que les populations européennes. Il s’agit de sociétés traditionnelles organisées en tribus de chasseurs-cueilleurs semi-nomades. - Les technologies employées par les aborigènes sont restées au niveau - 14 -

paléolithiques, autrement dis, le niveau de développement de ces sociétés est resté inchangé depuis 40'000 ans. Cet état des choses s’explique entre autre par l’hostilité du climat, qui est le plus aride du monde, et une biodiversité fortement limitée, forçant les populations locales peu nombreuse (moins de 400'000 personnes pour toute l’Australie, soit moins d’un habitant sur 10 kilomètres carré) à se battre constamment pour leur survie. - Ce faible nombre se réduira dramatiquement avec l’arrivée des Britanniques, notamment à cause du choc microbien, mais aussi à cause de l’agressivité des colonisateurs, exterminant tous ceux qui s’aventurent à entraver « l’œuvre coloniale ». De 1780 à 1930, le nombre d’aborigènes « de sang pur » déclinera de 90%. Devant le péril des populations aborigènes, on pensera à placer « ces races en voie d’extinction » en réserves. - A cause de leur niveau de développement relativement faible par rapport aux Européens, ceux-ci vont juger les peuples aborigènes tellement inférieurs qu’ils vont leur daigner tous droits et les mettre sous tutelle du gouvernement et de missionnaires anglicans. Cette assimilation forcée d’enfants aborigènes sera connue comme une période de « générations volées », un désastre humanitaire et culturel, fortement regretté aujourd’hui. b). Nouvelle Zélande : une « New Britannia » au bout du monde : • L’expérience de la colonisation en Nouvelle Zélande sera similaire à celle de l’Australie, à quelques différences près. La Nouvelle Zélande jouit d’un climat tempéré et sa population aborigène, le peuple Maori, est largement homogène et bénéficie d’un niveau de développement économique, politique et social relativement supérieur à ses voisins australiens. - On estime que les Maoris sont arrivés en Nouvelle Zélande de Polynésie au XIIIème siècle de notre ère, ce qui fait des deux îles australes une terre d’établissement particulièrement tardif. La Nouvelle Zélande a été nommé par des explorateurs (premiers Européens à l’avoir découverts) hollandais après une région néerlandaise. • La confrontation entre Européens et Maoris va révéler une meilleure capacité de résistance qu’en Australie. C’est en commerçant et en négociant avec les leaders maoris que les Britanniques devront s’établir sur ces terres. Ces tribus aborigènes, connaissant la navigation et pratiquant l’agriculture sédentaire, arriveront à s’adapter à l’arrivée des Britanniques bien mieux que les populations colonisés d’Australie. • L’inversion du rapport de force démographique aura lieu en 1850 environ, une décennie après la proclamation de la Nouvelle Zélande comme colonie de la couronne britannique, lorsque les 58'000 premiers colons dépassent le nombre de Maoris. La fertilité de la terre néo-zélandaise sera mise au profit par les migrants britanniques, qui mettant en place une économie pastorale transformant la Nouvelle Zélande en un gigantesque pâturage alimentant tout l’Empire britannique en viande, refoulant les Maoris de leur terres. • Face à l’avancée des Britanniques sur leurs terres, les Maoris vont réagir par les armes. S’en suivra une suite de guerres qui dureront de 1842 à 1872, s’achevant par - 15 -

la défaite des Maoris qui se voient forcés à accepter l’expropriation de leurs terres. - La chute démographique a été constante pour les populations Maoris, dont le nombre s’est réduit de 150'000 en 1842 à 42'000 en 1896, une baisse de 70%. c). Coût de la colonisation de l’Océanie : • En prenant tout le continent australien, les Britanniques parviennent à mettre leur main sur près de 8,5 millions de kilomètres carrés de terres, marginalisant les population d’origine qui à l’aube du XXème siècle ne représentent moins de 5% de la population de départ. • Le coût humain et financier subit par la métropole britannique dans le cadre de sa colonisation de l’Océanie sera de loin le plus bas de toute l’histoire du colonialisme européen. - La mortalité des colons européens lors de leur transport en Océanie est, en dépit de la longueur extrême du trajet, extrêmement basse (1,5%). Etonnement, l’espérance de vie des colons se dé-plaçant en Océanie augmente après le voyage, contrairement à ce qui est observé pour toutes les autres régions. - Ce qu’il y a de particulier en Océanie, c’est que les soldats déployés ne meurent non pas tant de maladies et d’infections (comme ce fut le cas de 80 à 90% des soldats européens engagés dans les guerres coloniales), mais ont des pertes réduites principale- ment causées par l’effort de guerre ennemi. - Le coût financier de la conquête est lui aussi assez faible relativement à la conquête et au maintien d’autres colonies. Contrairement à la Guerre des Boers qui où l’armée britannique forte de 450‘000 hommes fera des ravages pour affirmer son contrôle de l’Afrique du Sud, la Guerre des Maoris a coûté 280 fois moins aux contribuables britanniques.

2.3). Coût humain induit par la traite négrière :
• La traite négrière transatlantique qui s’est établie au XVIème siècle et qui a duré jusqu’au milieu du XIXème siècle est un sous-produit direct de la colonisation des Amériques. Ils seront des millions d’Africains arrachés à leur terre et transportés de force à travers l’océan pour venir alimenter la demande insatiable des colons européens en main d’œuvre servile pour leur économie de plantation. • Dans un premier temps, les colonisateurs Européens ont fait appel aux Amer- indiens pour alimenter leur main d’œuvre esclavagiste. Cependant, la conquista de l’Amérique ayant entraîné une éradication quasi-totale de la population aborigène, il leur a fallu combler le vide. • Pour cela quelques formules ont été expérimentées, mais on a rapidement opté pour utiliser la traite négrière, qui existait déjà en Afrique du Nord et au Moyen-Orient – il s’agit de la traite dite musulmane, ayant emporté plus de 10 millions de vies africaines en mille ans.

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• Un système triangulaire ingénieux sera mis sur pied par les Européens : des flottilles chargées en denrées rares sont transportées en Europe depuis l’Amérique, puis chargées de vivres en tout genres elles descendent jusqu’aux colonies de la côte ouest de l’Afrique où les cales des navires sont remplies d’esclaves capturés pour être vendus en Amérique. Il s’agit d’un triangle commercial perpétuel de profit illimité jouant sur l’offre restreinte et la grande demande différentielles des trois régions. a). Le « jeu des nombres » : • Les études qui ont portés sur le coût humain de la traite négrière se sont largement concentré sur des données telles que le taux de mortalité, afin de quantifier la traite. • Ces études ont été difficiles à mener, et les nombres proposés varient sensiblement, mais grâce au travail studieux des archéologues on a réussit à déterminer avec une marge d’erreur relativement faible (5-15%) le nombre total d’Africains arrachés à leur sol. Pour ce faire, on a établi la théorie qui suit : - Sachant que 9,5 millions d’Africains déportés débarquent effective- ment en Amérique entre 1500 et 1850, sachant qu’il y a également un rapport en tonneaux entre le nombre d’esclaves et le nombre de marins (1 matelot pour 7,5 esclaves) et en supposant une mortalité moyenne des équipages durant les périples transatlantiques de 15% environ, il apparaît que 1,5 millions de marins ont pris part à la traite et que 250’000 meurent donc en mer (principalement à cause de maladies et de malnutrition). - Il s’en suit qu’il y aurait environ 1,8 millions d’Africains supplément- aires qui sont soit morts durant le trajet, soit décédés entre le moment de leur capture et leur exode forcée. Grâce à cette méthode on a donc pu déterminer que c’est 11,3 millions d’Africains qui ont été effectivement arrachés à leur terre par les esclavagistes européens. - Pour mener ces études à bien, des archéologues pionniers comme Curtin qui se sont basés sur les archives portuaires américaines, les statistiques douanières et les recensements de population du Nouveau Monde. D’autres bilans, avec d’autres sources et d’autres démarches ont été établis depuis celui de Curtin, mais elles proposent à peu près les mêmes évaluations. • Ce qu’on connaît avec beaucoup moins de certitude sont les pertes à l’intérieur du continent liées au départ des captifs : on parle de 30 à 40 % des effectifs humains, mais la marge d’erreur est grande. Il ne faut pas oublier qu’outre le fait que des millions de personnes ont été capturées ou tuées, l’Afrique côtière (la plus à même de se développer) a perdu durant les 3 siècles d’esclavagisme la population la plus vitale pour son dévelop-pement : les jeunes hommes et femmes les plus forts et les plus robustes. b). Mortalité durant les différentes phases de la traite atlantique : • La traite négrière transatlantique est organisée selon un mécanisme qui comporte différentes étapes. Pour arriver à évaluer les coûts humains qui lui sont liées, il faut se pencher successivement sur les différentes phases de cette dernière (capture, transport et captivité, traversée, acclimatation des captifs) - 17 -

• Afin de comprendre la portée néfaste de la traite transatlantique, on peut s’intéresser au témoignage du mouvement des abolitionnistes – ce dernier prend tout sont essor dans la Grande Bretagne de la fin du XVIIIème siècle. Révoltés contre la traite qu’ils jugent inhumaine et profondément contraire aux principes chrétiens et démocratiques, des militants britanniques, dirigés par le parlementaire idéaliste William Wilberforce, vont lancer une immense campagne de sensibilisation contre le trafic négrier et finiront par gagner les cœurs et les esprits de la population, puis la majorité au Parlement. Ce dernier bannira définitivement la traite négrière en 1807, après avoir rejeté 16 fois le projet de loi abolitionniste. - Pour les abolitionnistes, la plupart des pertes des Africains avaient lieu pendant les deux dernières phases de la traite (traversée et acclimatation), ce qui s’est avéré faux par la suite, mais utile pour la campagne anti-esclavagiste du tournant du XIXème siècle, puisque la responsabilité des négriers blancs en était soulignée. - Durant le Congrès de Vienne de 1815, qui a entièrement restructuré le droit international et a placé les fondations du monde post-napoléonien, la délégation Britannique insistera sur l’abolition mondiale de la traite négrière. Ayant obtenu gain de cause au Congrès, la Grande Bretagne s’octroi le droit de réprimander la traite clandestine, faisant office de police des eaux internationales. Les navires clandestins seront pourchassé par la marine britannique et l’équipage contraint à paraître devant les tribunaux britanniques : ce système de répression sera connu sous le nom de « croisière des répressions », s’avérera non seulement extrêmement coûteux, mais également inefficace à mettre fin à la traite clandestine. i). La capture : • Les captures s’effectuent en grande majorité à l’intérieur des terres, Avec le temps, les Européens vont s’aventurer de plus en plus loin pour chercher des captifs. C’est à travers des expéditions militaires et des raids systématiques que les esclavagistes européens, large- ment aidés par des commandos africains, vont mettre leur main sur leur main d’œuvre forcée. On estime que 10 % des captifs trouvaient la mort durant cette phase initiale. - A partir des années 1830, avec l’avènement de la traite clandestine, les regards des abolitionnistes vont se tourner vers le traitement que subissent les captifs avant leur embarquement pour le Nouveau Monde. En particulier, les abolitionnistes vont préconiser la mise en valeur agricole de l’Afrique afin de stopper à la source la demande (production) de captifs : c'est-à-dire que des denrées tropicales (sucre, coton, etc.) que les colonialistes visaient à produire en Amérique allaient être produites sur place par des Africains libres. - Cette alternative fera effectivement baisser la demande et donc la taille de la traite clandestine tout en développant la région des côtes Ouest-africaines (Guinée). Cependant, les grands empires esclav-agistes qui avaient bâtit leur puissance sur une économie de plantation (Portugal, Espagne, Hollande) vont y perdre leur avantage comparatif avec la montée en coûts de production agricole face à des géants industrialisés tels que la France et la Grande Bretagne. - 18 -

ii et iii). Transport et captivité avant l’embarquement : • Les conflits et les raids sur les communautés africaines, puis les longues périodes d’attente en captivité avant l’embarquement des captifs, qui pouvait durer plus de 6 mois, ont induit une mortalité extrême de 35 % des captifs, sans compter les pertes collatérales. - Il s’avérera à travers les études ultérieures qu’un nombre considérable de captifs africains trouvaient la mort justement pendant cette phase. Le temps d’attente entre la capture et l’embarquement des captifs était déterminé par les termes de l’échange : effectivement, les esclaves noirs étaient échangés contre des marchandises transportées depuis l’Europe. A tout échange, on négociait une « unité de traite » (assortiment de marchandises contre lequel on échangeait un nombre d’esclaves). - Il faut imaginer qu’un nombre limité d’esclaves pouvaient être capturés par jour. Si on prend en compte la durée des tractations et le temps qu’il fallait pour un navire négrier de faire le tour d’un nombre de sites esclavagistes pour remplir ses calles, le temps que les captifs passaient enchaînés, entassés et en grande vulnérabilité s’étendait jusqu’à plus de six mois. iv). La traversée transatlantique : • La traversée durait à peu près un mois ; durant ce temps, les captifs étaient enchaînés, immobilisés, entassés, affaiblis par la faim et la soif : il s’agit d’un environnement propice aux maladies et aux infections, cause principale de la haute mortalité pendant les voyages. Celle-ci était de l’ordre de 15 % : l’odeur de la mort et de la maladie autour des navires négriers était si forte que l’air en devenait irrespirable. - Avant d’avoir aboutit à l’abolition de la traite, le mouvement abolitionniste mènera une campagne pour réduire la mortalité subite par les Africains lors de la traversée, en améliorant les conditions durant celle-ci (moins d’entassement, plus d’hygiène, plus de nourriture, etc.) - Cependant, l’insalubrité des sites de prélèvement provoque inévitablement des maladies contagieuses – on va donc tenter de privilégier les sites les moins insalubres. On va également tenter de diminuer la durée de la traversée. Ces mesures seront d’autant plus efficaces qu’elles permettront aux négriers de réduire sensiblement leurs coûts financiers. - Les abolitionnistes vont également faire valoir la portée du péril des équipages blancs durant les traversées afro-américaines. Effect-ivement, contrairement aux captifs qui ne passent que 2 mois en moyenne à bord des vaisseaux négriers, les marins blancs eux passent près d’une année dans ce périple. Ils seront des milliers à mourir pendants les trois traversées du triangle de la traite transatlantique, mais encore et surtout lors de leur stationnement en Afrique.

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v). L’acclimatation : • Il s’agit de l’adaptation difficile, voir périlleuse des esclaves africains lors de leurs premières années en Amérique. Les premiers abolitionnistes avaient noté l’incapacité des populations serviles d’Amérique à se renouveler naturellement à court terme. Il y a donc des pertes d’effectifs d’esclaves dans les premières années suivant leurs déportation : la mortalité reste supérieure à la natalité • Au XVIIIème siècle on a cru qu’un captif noir débarqué et mis au travail en Amérique n’aurait pu vivre pas plus de 7 ans en moyenne – cette assomption est démesurée, mais le renouvellement naturel des populations serviles était un processus réellement long et difficile. Parmi les causes, on trouve la difficulté à s’adapter à un nouveau climat, à la captivité, mais aussi le déséquilibre entre les sexes de la population asservie : en effet, on ne compte que 1/3 de femmes pour 2/3 d’hommes parmi les forçats Africains (les propriétaires de plantations demandaient avant tout une main d’œuvre de jeunes hommes, pouvant être mise au travail sans délais). • En 1820, on compte que la traite négrière prend fin, étant abolie par le Congrès de Vienne. On compte alors combien d’esclaves africains ont été transportés en Amérique et le nombre de migrants européens : les premiers comptent plus de 11 millions, pour seule- ment 2 millions d’émigrants européens partis aux Amériques entre le XVIème et le XIXème siècle. Cependant, la population euro- américaine de 1820 atteint 12 millions, alors qu’on ne compte que 6 millions d’esclaves afroaméricains, ce qui démontre l’ampleur de la différence des taux de survie et de reproduction entre les deux communautés. c). Essai de bilan : • Evaluation comparative - Angola : - On estime que les pertes que subit la population réduite en esclavage sur le territoire de l’actuelle République d’Angola dans le cadre de la traite négrière sont les suivantes : i). Capture : 10 % ii). Transport : 25 % iii). « Entreposage » : 10 % iii). Traversée : 10 % iv). Acclimatation : 15 % • Il s’agit d’une mortalité sidérante : sur 100 Africains que les esclavagistes européens capturent en vue de leur vente aux colonies américaines, seuls 30 survivront la déportation. Les tourments des millions de martyrs ne s’arrêteront pourtant pas à l’arrivée en Amérique : réduits de jure et de facto au rang de bétail, les esclaves africains vivront une vie de servitude, de soumission et d’oppression sans fin sous le joug de leur maîtres. - 20 -

- Bien que l’esclavage ait été abolit dès le milieu du XIXème siècle, les communautés afro-américaines resteront ségréguées et discriminées jusqu’au XXème. • On peut avancer que les coûts humains de la première expansion européenne proviennent, d’une part, de l’écrasement des peuplements aborigènes en Amérique et en Pacifique, le déplacement et la perte d’esclaves noirs déportés, et la disparition de quelques milliers d’Européens, notamment dans les régions insalubres des Caraïbes et de la côte de l’Afrique occidentale. En additionnant ses pertes tout au long de la période concernée, il apparaît que la première phase de colonisation européenne a été un drame humain sans précédant et comparable par son volume de pertes humaines à celui de la Deuxième Guerre Mondiale.

Chapitre III - Coûts de la seconde expansion européenne (XVIIIèmeXXème) : l’Asie et l’Afrique conquises par elles-mêmes :
3.1). Mortalité et effectif des Européens sous les tropiques :
• Contrairement à la colonisation européenne aux Amériques et en Océanie, celle de l’Asie et de l’Afrique est non pas une colonisation de peuplement, mais bien une colonisation d’exploitation. • Ce changement de politique reflète l’avènement d’empires modernes, tels que la France, le Royaume Uni, puis la Belgique et l’Allemagne, qui viendront dépasser et aliéner leurs prédécesseurs tels que l’Espagne et le Portugal qui après avoir régné en maîtres sur le Nouveau Monde et l’Océanie vont connaître une période de déclin, du fait de leur incapacité à s’adapter au changement. L’Europe moderne du XIXème siècle est une Europe en pleine croissance industrielle, une Europe assoiffée et insatiable en matières premières et main d’œuvre bon marché pour assurer sa production de masse, et demandant à intégrer toujours plus de marchés d’exportation pour sa consommation de masse. • Forts de leur puissance militaire écrasante, les empires européens se tournent vers les richesses incommensurables de l’Asie et de l’Afrique avec la détermination d’en devenir maîtres les premiers. Ces nouveaux empires regarderont les populations nombreuses et souvent développées dans les régions non pas comme un obstacle, tels que l’aurait fait les conquistadores, mais plutôt comme une aubaine. • Cela sera d’autant plus vrai que les Européens trouveront dans les régions convoitées, en Asie et en Afrique, des conditions d’insalubrité qui leur coûteront beaucoup de vies et d’argent. Des maladies épidémiques, contre lesquelles il n’y aura pas de parades médicales avant le début du XXème siècle, font succomber une partie majeure des Européens qui s’y aventurent : la situation est donc à l’inverse de celle que rencontrent les conquérants de la première vague. - Les Européens arriveront pourtant à réduire drastiquement leur mortalité dans les nouvelles colonies : ils vont entre autre incorporer massivement les ressources humaines autochtones dans leurs rangs pour faire avancer leur conquête - à la veille - 21 -

de la Première Guerre Mondiale, on compte 70 % d’aborigènes engagés par les empires Européens dans leurs armées. a). Nécropoles d’outre-mer : • La situation en Afrique et en Asie du Sud est radicalement opposée à celle que les Européens rencontrent en Amérique : les causes de mortalité des effectifs européens sont presque exclusivement dues aux maladies, même lorsqu’il s’agit des pertes de troupes de combat. - Ex. : sur les 50'000 soldats français envoyés à St Domingue (Haïti) après la révolution des esclaves noirs de 1791, 49'000 mourront, dont 80% de maladies. - Ex. : Batavia (aujourd’hui Djakarta), une ville importante de l’Insulinde, sera jusqu’au XIXème siècle le cimetière des colons hollandais. - Ex. : En Inde britannique, les pertes militaires seront également quasi-totalement dues aux maladies, et seul 6 % aux combats. - Ex. : ans les années 1840, lorsque la France est en pleine conquête coloniale de l’Algérie, un fonctionnaire français indique que le seule domaine de la colonie française d’Algérie qui subit une croissance est la taille des cimetières. • De toutes les régions conquises, l’Afrique subsaharienne restera connue comme le tombeau de l’homme blanc : ici aussi, exclusivement par cause de maladies. - Ex. : sur 10 Européens ayant débarqué sur les côtes de la Guinée entre le XVIème et le milieu du XIXème siècle, 6 succombent avant la fin de la première année, 2 au bout de la deuxième, et un à l’échéance de la troisième. • Les maladies épidémiques emportent non seulement les vies de soldats européens, mais également celles de presque tous les autres colons présents : - Un explorateur britannique, Richard Burton, dira en arrivant à Lagos, au Nigeria, que « la résidence du gouverneur n’est autre qu’une morgue […] contenant une fois par an le cadavre d’un haut fonctionnaire de Sa Majesté ». • Cela implique qu’un flot continu d’administrateurs et autres colons européens a du être établi en vue de leur mortalité extrême – accepter d’aller en Afrique noire à l’époque serait comparable à jouer volontairement à un jeu de roulette russe dans laquelle 5 des 6 chambres auraient été chargées. • Etonnamment, le flot de colons se maintient malgré le danger de mort manifeste. Les motivations qui les poussent à partir sont les suivantes : - Pour les soldats, la pauvreté et le manque de travail dans la métropole ; - Pour les officiers et les marchands, l’espoir d’être promu et de faire fortune rapidement ;

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• Si ce mouroir est tout de même toléré par l’opinion publique en Europe, c’est parce que le nombre de personnes investies dans la colonisation de milieux insalubres est relativement limité. Aussi, le combat contre la maladie est continu. b). Médecine d’émigration ou comment économiser des vies européennes : • La première difficulté à laquelle se heurtent les médecins européens est due à leur ignorance quant à l’origine et le mode de transmission des maladies tropicales D’ailleurs, jusqu’à la fin du XIXème siècle, on ne parle pas de maladies spécifiques, tels que le malaria et la fièvre jaune, mais simplement de « fièvres ». - Il faut dire que la médecine d’émigration n’était pas destinée exclusivement aux colons blancs, mais également aux populations locales. Effectivement, la colonisation de l’Afrique noire et de l’Asie du Sud-Est n’était pas seulement le fait d’un expansionnisme exploiteur, mais comportait un élément philanthropique majeur : l’idée d’amener les bienfaits du progrès médical européen aux populations résiliées face à des maladies meurtrières s’inscrivait dans l’idéologie de la mission civilisatrice que se sont octroyés les colonisateurs Européens. • C’est avec une approche empirique, par tâtonnement, que les Européens vont tenter de réduire le problème. Contre « les fièvres », qu’on croyait résulter d’émanations pestilentielles provenant de la terre, et non par la piqûre de moustiques infectés comme on le sait aujourd’hui, on essayait de lutter par ce qu’on a appelé la « médecine d’émigration ». - Les solutions proposées ne sont pas tant scientifiques qu’empiriques : il s’agit d’un nombre d’idées résultant d’observations faites sur le terrain et des relevées statistiques concluant sur les activités à éviter ou à privilégier. Ces méthodes de lutte contre la maladie n’étaient efficaces que marginalement et dans les rares cas où elles fonctionnaient on ignorait tout de la cause de leur effet. - Ces méthodes et précautions sanitaires éprouvées par le temps ont été répandues sous forme de guides à l’intention de tous les Européens s’aventurant sous les tropiques. Les recommandations qui y figuraient portaient principalement sur le régime alimentaire, la façon de se vêtir ou encore la manière de se protéger contre les brusques changements de température. - Ex. : on a notamment préconisé aux Européens de s’installer dans des régions à haute altitude, puisque les cas d’épidémies y étaient extrêmement rares (on prouvera par la suite que cette observation était due à l’absence d’insectes transmetteurs de maladies en haute altitude). - Ex. : une autre méthode fortement répandue a été d’augmenter la résistance et l’adaptabilité des colons à travers leur acclimatation à l’environnement de leur destination: on recommandait aux voyageurs de faire une escale de quelques mois dans un milieu semblable pour les préparer : on parlait alors de « temps d’exposition idéal ». - L’administration coloniale s’est également engagée à réduire la mortalité d’Européens en zone tropicale à travers la construction d’égouts, l’amélioration de la circulation de l’air, l’aménagement des casernes et d’autres mesures permettant - 23 -

de réduire la circulation des maladies de personnes à personne, ressemblant fortement aux efforts d’endiguement que les Européens avaient entrepris contre les épidémies de peste et le choléra. • Le paludisme (malaria) est la première cause de décès parmi les populations européennes sous les tropiques : il s’agit donc d’un obstacle majeur dans l’avancement colonial européen. La mise au point de la quinine dans les années 1820 a été une avancé décisive dans ce domaine et a permis de sauver de milliers de vies, ainsi que la progression rapide des empires européens dans les régions « impaludés » : - Il s’agit d’une substance active provenant de l’écorce de quinquinas (arbres originaire de la Cordillère des Andes) qui ont été utilisés pour lutter contre les fièvres en Europe dès le XVIIème siècle. Lorsque deux pharmaciens français sont parvenus à isoler l’alcaloïde actif de l’écorce de quinquinas, qu’ils ont appelé quinine, ils se sont aperçus de la portée antipaludique de la substance ; en rendant leur découverte publique, ils ont permis l’éclosion de l’industrie pharmaceutique dans toute l’Europe à travers la production en masse de l’extrait de quinine, dont les dérivés sont toujours utilisés aujourd’hui. - La difficulté pour les médecins du XIXème siècle était dans le fait qu’on ignorait comment administrer la quinine : on ne savait pas s’il fallait la prescrire avant ou après l’infection et on ignorait tout du dosage à choisir. Ainsi, les patients atteints de paludisme sont devenus de véritables rats de laboratoire et beaucoup sont mort du mauvais traitement qui leur a été prescrit. Cependant, les résultats de ces expériences ont permis de déterminer les modalités idéales de l’administration de la quinine, entre autre le fait que celle-ci devait être prise bel et bien à titre préventif. • En ce qui concerne la fièvre jaune, autre maladie dévastatrice pour les colonisateurs, la seule parade a été de s’éloigner temporairement des zones infectées : « tactique de l’esquive ». • Pour évaluer l’efficacité de la médecine d’émigration, nous disposons de données statistiques militaires qu’on peut comparer dans le temps. Effectivement, si le taux de mortalité des soldats européens dans les zones insalubres (Afrique, Asie du Sud-Est) est 5 à 8 fois plus élevées que dans la métropole dans les années 1830, à la veille de la Première Guerre Mondiale ce « coût de transfert » aura effectivement diminué, mais restera élevé : 2 à 3 fois plus de soldats meurent dans les colonies tropicales qu’en Europe. • Néanmoins, la forte mortalité des colonisateurs dans les régions tropicales liée quasi-exclusivement aux maladies n’arrêtera pas l’expansion de l’Europe impérialiste. Le long du long XIXème siècle, celle-ci doublera son emprise territoriale et accaparera 20 fois plus d’habitants sous son contrôle. c). La solitude de l’homme blanc sous les tropiques : • Si la présence des maladies n’a pas empêché la conquête européenne en Afrique et en Asie, elle permet d’expliquer en grande partie pourquoi les colonisateurs européens ont opté pour une colonisation d’exploitation et non de peuplement : le - 24 -

coût, humain et financier, en serait intolérable pour les métropoles. Ce n’est donc pas à travers le travail de colons européens, mais à travers l’exploitation d’une main d’œuvre autochtone dominée et soumise à l’Europe impérialiste que celle-ci va s’enrichir. • C’est bien la capacité des Européens à dominer l’Afrique et l’Asie à travers une présence européenne numériquement faible qui limite le coût humain et financier de la constitution et de la gestion de l’empire et le rend supportable aux yeux des contemporains. • Les flux intercontinentaux de populations induits par l’expansion coloniale européenne tout au long de l’expansion coloniale européenne représentent le nombre extraordinaire de 80 millions de personnes. Parmi ceux-là, 65 millions de colons Européens, 12 millions d’esclaves africains et 3 millions d’Asiatiques. Ces derniers sont pour la plupart des travailleurs indiens et chinois sous contrat qui se sont déplacés dans des régions colonisées en besoin de main d’œuvre bon marché à la suite de l’abolition de l’esclavage. Parmi les 65 millions de migrants transcontinentaux Européens, seuls 3 millions d’entre eux se rendront dans des milieux insalubres. • On voit donc qu’à travers la myriade des régions colonisées, le nombre d’Européens présents est relativement réduit (moins de 1 % par rapport à la population totale des colonies africaines et asiatiques). Pour assurer la conquête, la gestion et le contrôle de ces immenses régions, les empires coloniaux sont obligés de recourir largement aux ressources humaines autochtones, tout particulièrement en ce qui concerne les effectifs militaires.

3.2). Recrutement de soldats indigènes :
• La conquête des vastes territoires de l’Asie et de l’Afrique par les colonisateurs européens est paradoxalement le fait de populations autochtones, à l’exception de la conquête de l’Algérie française et de l’Afrique du Sud-Ouest allemande, où les empires européens tenteront, sans succès, d’établir une colonie de peuplement. • Les Européens optent pour la formation du gros de leur troupes de conquête par des soldats autochtones pour deux raisons : - premièrement, pour économiser des vies et des deniers européens - ils coûtent effectivement beaucoup moins cher à la métropole. - deuxièmement parce que les soldats aborigènes connaissent le terrain et les populations présentes et sont beaucoup plus adaptées à l’environne- ment : ils résistent mieux a climat et aux maladies locales. a). L’Asie et l’Afrique conquises par elles-mêmes : • Le recours au recrues aborigènes est une pratique très ancienne : les Portugais adoptent la formule dès les XVIème siècle, et seront suivis par les autres Européens dans toutes les régions colonisées. • Cependant, ce n’est que dans le contexte de la colonisation de l’Afrique et de l’Asie qu’elle sera adoptée à une échelle aussi large, et il ne s’agira pas de troupes - 25 -

auxiliaires comme aux Amériques, mais biens de troupes aborigènes régulières incorporées à l’armée impériale : à la veille de la Première Guerre Mondiale, les armées de la plupart des belligérants seront constituées à 70 % de troupes aborigènes d’Afrique et de l’Asie. - Le recrutement de troupes régulières autochtones est une pratique typiquement européenne : effectivement, lorsque les Etats-Unis s’emparent des Philippines ou lorsque l’Empire japonais envahi la Corée et l’île de Formose (aujourd’hui Taiwan), ils n’adhèrent pas à cette pratique. • En Asie, tous les empires européens ont adopté la formule de l’incorporation de troupes autochtones aux armées impériales, mais c’est les Britanniques qui ont surpassé tous les autres empires dans la pratique dans le cadre de la colonisation de l’Hindoustan. - De 1740 à 1860, les effectifs militaires à disposition de la East India Trading Company augmentent de 2’000 hommes presque exclusive- ment européens à 350'000 hommes presque exclusivement indiens. - La constitution d’une armée aussi imposante, à partir de populations locales, qui permettra aux Britanniques de régner en maîtres en Inde peut paraître problématique. Il s’agit pourtant d’une pratique qui a été utilisée par l’Empire Moghol pour assurer le règne de l’empire musulman sur des masses majoritairement hindouistes et bouddhistes, et ce pendant des siècles. La Compagnie ne fera que s’inspirer de l’Empire pour venir le remplacer au fur et à mesure de son déclin. - Ayant constitué une base militaire majeure en Inde, les Britanniques vont l’utiliser comme relais pour toutes leur conquêtes dans le théâtre d’opérations régionale : en Birmanie, en Chine, en Afghanistan, en Afrique du Sud et Afrique orientale ainsi qu’au Moyen-Orient. La mobilisation de ressources humaines que se sont appropriés les Britanniques en Inde est effectivement gigantesque et inédite. - En Indonésie, le recrutement de soldats aborigènes dans les rangs de l’armée néerlandaise sera tardif. L’île de Java est la première a passer sous contrôle hollandais – sa population succombera à une armée largement européenne. Néanmoins, dès le milieu du XIXème siècle l’armée hollandaise se met à recruter en masse des soldats locaux dans le but de conquérir les milliers d’îles environnantes restées indépendantes. • La colonisation de l’Algérie a été très particulière, du fait notamment que les Français voulaient en faire une colonie d’exploitation et de peuplement à la fois, mais aussi parce que l’Algérie a été voulue comme un prolongement de la métropole. - Il s’agit aussi d’une région qui, une fois prise sous contrôle, pouvait faire office de base pour de nouvelles conquêtes, ce qui est exactement ce qui a été entrepris par les Français dans le cadre de leur progression dans l’Afrique occidentale. L’Algérie a effectivement été la fondation de la constitution d’un nouvel empire : la France de 1830 venait de subir une défaite cuisante dans les Guerres Napoléoniennes et avait perdu toutes ses possessions outre-mer. - 26 -

- De ce fait, les soldats français présents en Algérie constitueront un nombre très important, ce qui constitue une exception majeure dans l’histoire de la colonisation. A l’heure où la conquête de l’Algérie est achevée, il y a plus de 80'000 hommes stationnés en Algérie (soit la moitié du corps colonial français) dont 92 % sont des Français. • En Afrique subsaharienne, les Portugais seront les premiers à constituer une « armée noire » dans l’Angola du XVIIème siècle. La présence des Portugais en Afrique avant les années 1920 n’était que très superficielle, ce qui les a contraint à recourir au recrutement d’aborigènes pour assurer leur main mise sur les côtes Africaines. Par la suite, la pratique sera rapidement répandue à toutes les puissances coloniales. - Les Français suivront l’exemple en Afrique occidentale : bien qu’ils aient utilisé l’aide d’auxiliaires locaux en Algérie, ils commenceront à intégrer des aborigènes par milliers dans l’armée française, en leur fournissant l’entraînement, les armes, et parfois même des pensions. Les Français se serviront des troupes d’Afrique occidentale (principalement du Sénégal) comme les Britanniques se servaient des troupes indiennes : « l’armée noire » française sera envoyée pour combattre à Madagascar, en Indochine, mais aussi en France durant les 2 guerres mondiales. - Les armées britanniques présentes en Afrique subsaharienne au tournant du XXème siècle sont composées à près de 90 % d’autochtones – la plupart des troupes extra-britanniques présentes dans en Afrique proviennent généralement d’autres régions que celle où elles sont déployées, ce qui maximise leur subordination. - Les Portugais, les Italiens et les Belges dépasseront de loin la plupart de leurs rivaux dans la proportion d’aborigènes incorporés à leurs armées : il s’agit de près de 98 % des effectifs de l’armée coloniale. La particularité de l’armée belge est qu’elle est extrêmement cosmopolite : on y trouve non seulement des Congolais mais aussi des Katangais et des Rwandais, et non seulement des Belges mais aussi un nombre d’autres Européens. - Les Allemands incorporeront également un grand nombre d’Africains dans les rangs de leurs armées coloniale, mais seulement dans l’Ost-Afrika (actuelle Tanzanie) et le Togoland – l’Afrique du Sud-Ouest étant considérée une « terre de l’homme blanc », les soldats présents sont presque exclusivement Allemands. • En 1913, 30 ans après le partage de l’Afrique par les puissances européennes lors de la Conférence de Berlin (1884), on estime que la conquête de l’Afrique est achevée. A ce moment là, la prépondérance de la pratique d’incorporation massive de ressources humaines autochtones dans les armées coloniales européennes est évidente : Allemagne 62,2 %, Belgique 97,6 %, Portugal 69,0 %, France 86,7 % et Royaume-Uni 63,9 %. • Si les colonisateurs européens arrivent à enrôler un nombre aussi important d’aborigènes dans leurs armées pour la conquête des terres de leur propre origine, c’est entre autres parce qu’ils recrutent chez des « races guerrières », des groupes ethniques tels que les Sikhs et les Massais. Par ailleurs, on privilégie les populations les plus proches aux Européens, comme celles qui se convertissent au christianisme, et adoptent des mœurs européennes. - 27 -

• Aussi, le recrutement se passe avec le concours de chefs locaux, auxquels on donne plus de privilèges qu’aux adversaires environnants, assurant ainsi leur subordination : la déstabilisation et les querelles ethniques qui résultent de cette « politique des races » ne font que faciliter la tâche au conquérants européens. La tactique de « diviser pour régner » atteindra son paroxysme historique pendant cette deuxième phase de colonisation, et représente la raison si ne qua non du succès des conquêtes des empires coloniaux en Afrique et en Asie. Les séquelles des luttes ethniques ainsi créées constituent aujourd’hui l’obstacle majeur des pays en voie de développement à assurer la cohésion et la stabilité de leur société. - Les Britanniques utilisent les pasteurs de l’Afrique occidentale et orientale contre les agriculteurs sédentaires. A Madagascar, les Français se servent de recrues venues de régions côtières pour soumettre les peuples insulaires. Des animistes, des hindouistes et des bouddhistes sont utilisés contre des populations musulmanes. • Partout l’Europe impérialiste sème les grains de la discorde en créant un nationalisme exacerbé là où régnait auparavant une harmonie naturellement entretenue. Ce nationalisme raciste et source de division est pourtant à distinguer des mouvements nationalistes revendicateurs d’unité et d’autonomie qui se développeront progressivement par l’initiative des populations colonisées. - Ex. : en Indonésie, les populations disparates et d’une grande diversité développent un mouvement nationaliste au lendemain de la Première Guerre Mondiale. L’émergence de cette identité nationale pan indonésienne sera le début de la fin de l’oppression des minorités marginalisées et rebellées par une majorité privilégiée par le colonisateur. « L’unité dans la diversité » sera le slogan de ce mouvement. - Ex. : alors que le nationalisme à l’intérieur des colonies européennes éclot généralement pendant l’entre-deux-guerres, en Inde il prend toute son ampleur dès les années 1880 à travers la création du Parti du Congrès, toujours au pouvoir aujourd’hui. Il s’agit de l’exemple le plus précoce de l’éveil d’une identité nationale au sein d’un groupe de populations soumises au joug colonial européen. • Finalement, l’ordre militaire auquel adhèrent les recrues est paradoxalement plus juste, plus égalitariste et plus prestigieux que l’ordre colonial civil, marqué par la hiérarchisation raciste et l’oppression incessante. L’engagement militaire était réellement le meilleur moyen d’intégration, et par là même un moyen d’ acquérir des droits et des privilèges de la part du colonisateur. - Ex. : dans les colonies françaises, où l’idée d’intégration culturelle était particulièrement développée, un Africain engagé au service militaire était doté d’une solde et d’une pension respectable, mais était aussi donné la citoyenneté française, et parfois même le droit de vote. - Néanmoins, l’expérience acquise par les millions de soldats africains pendant les combats coloniaux a permis le développement de guérillas indépendantistes expérimentées et efficaces dans leur confrontation contre le colonisateur. En Indochine, les soldats algériens se sont inspiré du mouvement marxiste te indépendantiste du vietminh pour organiser leur propre lutte pour l’indépendance.

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• En 1913, les effectifs autochtones forment 70 % des troupes de l’Europe coloniale. Les 160'000 soldats ainsi engagés maintiennent le contrôle des 510 millions d’individus peuplant les colonies européennes d’Asie, d’Afrique et des Caraïbes. - En Inde britannique, 76'000 soldats et officiers de la Couronne contrôlent une région de plus de 300 millions d’habitants. Dans les Indes néerlandaises, 10'000 troupes européennes seulement suffisent à maintenir le contrôle de 50 millions d’Indonésiens. Dans les colonies française d’Afrique subsaharienne, il y a un seul bataillon blanc de 450 hommes pour environ 14 millions d’Africains – la proportion est la même au Zaïre (Congo) belge. - Sans cette pratique de l’incorporation en masse d’effectifs locaux dans les armées coloniales européennes, la construction des nouveaux empires du XIXème siècle aurait été entièrement impossible. b). De la bonne gestion des ressources humaines : • La mortalité des recrues aborigènes est beaucoup moins élevée que celle des européens. Cela s’explique entre autre par le fait que les aborigènes sont naturellement mieux adaptés au climat et surtout à l’environnement microbien. Les populations habitant les régions impaludées sont tout sauf immunes à la malaria : celle-ci est combattue encore aujourd’hui et continue à emmener des millions de vies chaque année. La maladie frappe les plus jeunes, qui deviennent vulnérables en perdant les anticorps de leur mère une fois que l’allaitement prend fin. • La maladie affecte tout le monde : on estime qu’un adulte est piqué plus de 30 fois par jour par des moustiques susceptibles de transmettre l’infection, et font un grand nombre de victimes. Néanmoins, ceux qui survivent développent une défense immunitaire généralement acquise - c’est dans ces régions endémiques que les Européens vont recruter, se procurant d’effectifs militaires à pertes réduites. • Malgré les succès relatifs de la médecine d‘émigration, qui progresse à grands pas depuis la découverte de la quinine ainsi que celle de la source véritable de la malaria à la fin du XIXème siècle, les écarts en terme de mortalité restent grands entre les recrues européennes et aborigènes : au tournant du siècle, on estime que la mortalité des effectifs originaires de la métropole est 3 à 6 fois supérieure à celle des effectifs recrutés sur place, ce qui est toujours 2 fois moins de l’écart qui prévalait au début du siècle. c). Des empires acquis à des prix de solde : • Si les bénéfices que tirent les empires européens de leur domination coloniale sont colossales, les coûts (financiers) de la constitution des empires coloniaux sont également élevés : afin de maintenir son emprise sur le monde, l’Europe impérialiste va tenter de réduire le prix de leur conquête. Hors, en outre de leur meilleure résistance à l’environnement, les recrues aborigènes ont aussi l’avantage de coûter moins cher à la métropole. • Pour toutes les raisons évoquées précédemment, les Européens ne sont présents que dans un nombre très limité dans leurs possessions tropicales. Les colonisateurs européens vont donc faire appel aux populations locales pour remplir les rangs de - 29 -

leurs armées de conquête et de maintien de l’ordre, mais aussi celui de l’administration coloniale : dans les deux cas, les aborigènes constituent le gros des effectifs, mais restent sous la hiérarchie de hauts cadres européens. C’est à partir de ces deux groupes que va se former l’élite africaine et asiatique. • L’incorporation d’effectifs locaux dans les corps militaires et administratifs coloniaux, inédite avant le XIXème siècle, est principalement motivée par un effort de réduction de coûts financiers. - Vers 1850, le coût d’entretien des troupes coloniales européennes est trois fois supérieur à celui en métropole. Pour minimiser le coût d’entretien de l’Empire Britannique aux Indes Orientales, ce dernier fait massivement appel aux recrues locales 69,3 % des 247,5 milles militaires engagés au service de l’armée coloniale sont des Indiens, dont la solde, et donc le coût, et nettement inférieure à celle des Européens. - Un tirailleur sénégalais ou indochinois coûte dans les années 1870 25 % moins cher à la France coloniale que son homologue français. Les écarts se creusent avec le temps : au tournant du XXème siècle, les premiers coûteront respectivement 50 et 75 % moins cher. - L’une des activités entraînant les taux de mortalités les plus élevées aux colonies tropicales du XIXème siècle sont des activités de logistique : le portage, l’aménagement des voies de communication et le transport. Pourtant, ces tâches sont presque exclusivement assurées par les aborigènes. Cela va de soi, car en Europe impérialiste, la mort d’indigènes, soldats ou pas, ne porte aucun poids politique. • En pratique, la variation des coûts de conquête et de gestion coloniales va dépendre largement de la proportion de ressources humaines locales utilisées. On compte environ 150 campagnes militaires majeures en Afrique et Asie du Sud-Est : le coût financier de ces campagnes de conquête coloniale est estimé à 4 milliards de $ l’époque, ce qui équivaut à 0,3 du PIB des puissances colonisatrices sur la période de la colonisation africaine et asiatique. Si ce coût est aussi bas, c’est en grande partie grâce à l’utilisation d’effectifs aborigènes dans la conquête et la gestion des empires coloniaux. - Le coût de l’expansion coloniale française entre 1850 et 1913 n’excède pas 6 % des dépenses budgétaires. - Les dépenses militaires pour les conquêtes hollandaises en Indonésie sont en fait financées par le prélèvement effectué sur Java. Les impôts payés par la population vont servir à verser des compensations aux planteurs esclavagistes en Guyane néerlandaise pour l’augmentation des prix à la suite de l’abolition de la traite négrière. • On peut donc dire que les peuples d’Asie et d’Afrique s’asservissent eux-mêmes et paient leur propre asservissement. Aussi peut-on dire que les empires coloniaux d’Asie et d’Afrique ont été acquis par les Européens pour des prix de solde.

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3.3). Pertes européennes et indigènes :
• Si la colonisation de l’Afrique et de l’Asie n’a pas coûté grand-chose à l’Europe en terme de deniers, les coûts humains de cette colonisation varient sensiblement selon les cas. Toutefois, si le nombre de pertes militaires européennes a été tantôt ridiculement bas tantôt considérable, le coût humain pour les peuples conquis par l’Europe impérialiste sera incommensurable. a). Typologie et évaluation des pertes européennes : • Il s’agit ici de pertes principalement militaires. En ce qui concerne la mort de marchands et de fonctionnaires, de missionnaires et d’autres colons, les historiens peinent à évaluer ces pertes par manque de sources et de données numériques disponibles. On peut seulement dire que si des pertes civiles européennes ont bien eut lieu dans le cadre de la colonisation de le l’Afrique et de l’Asie, celles-ci ont été limitées car puisqu’il s’agissait d’une colonisation d’exploitation, les effectifs civils n’étaient généralement que peu nombreux. - Il s’agit de pertes militaires, seule catégorie de la population pour laquelle il y ait des sources (on ne peut pas dire grand-chose, missionnaires, marchands et autres colons). Les territoires dominés étant immensément larges, il serait impossible de dénombrer précisément les pertes humaines européennes pour toute la période de la seconde phase de colonisation. • Cependant, les soldats sont la partie de la populations du colonat européen les plus exposés au péril. Pour comptabiliser ces pertes, on procède à la typologie suivante : i). Conquêtes coloniales qui induisent moins de 1'000 décès : • La question que l’on se pose en comparant les pertes par région, est pourquoi les pertes les plus petites appartiennent à la colonisation de l’Afrique ? • Le fait que les pertes les plus réduites de cette seconde phase de colonisation appartiennent aux conquêtes de l’Afrique subsaharienne s’explique par le fait que celle-ci a été colonisé en dernier : la colonisation a été courte et décisive, avec un rapport de force écrasant en faveur de l’Europe. L’avancée des Européens en matière de technique d’armement et l’efficacité des réseaux modernes de transport et de communication dont ils bénéficient y a joué un rôle crucial : l’écart en question ne sera jamais aussi grand. • Jusqu’aux années 1850, l’incorporation et la copie de l’armement européen reste possible aux aborigènes. A l’époque de la deuxième Révolution Industrielle pourtant, les techniques d’armement se complexifient dramatiquement. Le fait que les artisans locaux n’ont pas pu s’approprier le matériel militaire européen a été une véritable aubaine pour les armées colonisatrices. - Ex. : en Afrique occidentale (Côte d’or, Gambie, Nigeria), les militaires Britanniques vont lancer des expéditions qui vont culminer à des pertes minimes du côté des forces britanniques : chaque expédition de conquête militaire ne compte que quelques dizaines de morts. - 31 -

- Ex. : les troupes françaises sont confrontées au Dahomey (actuellement Bénin) à une armée africaine nombreuse et bien organisée. Pendant 3 mois, l’armée française livre 17 combats et vont perdre moins de 200 personnes. - Ex. : une trentaine d’opérations militaires livrées par les Britanniques pour la conquête du Kenya ne causeront que 6 morts « blanches ». - Ex. : pour la conquête du Congo, la Belgique ne culminera qu’à des pertes minimes pour les Européens. Ce qui frappe dans le cas du Congo, c’est le fait que l’armée de conquête est extrêmement cosmopolite : on compte parmi les officiers et sous-officiers européens au Congo belge des Danois, des Norvégiens et des Suisses, et parmi les Africains, des milliers d’hommes venus de toutes les régions environnantes (y compris des Katangais, des Tutsis et des Hutus). Bien que les Africains constituent 98 % du corps armé belge, on ne compte que 24 morts européennes par an environ. ii). Conquêtes coloniales qui provoquent entre 1'000 et 10'000 morts : • Dans d’autres régions de l’Afrique, des conquêtes sont menées culminant à un nombre plus important de pertes européennes : au Maghreb, au Madagascar, en Angola, en Mozambique, et surtout en Ethiopie (qui a su assurer son indépendance). Dans tous les cas, les pertes européennes sont principalement dues aux maladies, et non au feu de la résistance africaine. • L’exception qui confirme la règle : - En Namibie, pour la première fois depuis le début de la colonisation européenne de l’Afrique, le corps expéditionnaire allemand subit plus de pertes au combat qu’elle n’en subit à cause de l’insalubrité. - L’une des raisons permettant de l’expliquer se retrouve dans le fait que l’Europe a bénéficié au moment de la conquête allemande de la Namibie de grands progrès médicinaux. - Mais cet état de fait est aussi par le fait que la colonisation de peuplement que tentent d’y établir les Allemands est particulièrement brutale : les populations locales sont vues comme un obstacle à éradiquer, ce qui provoque un véritable génocide et suscite une résistance farouche. iii). Conquêtes coloniales qui entraînent plus de 10'000 morts : • Il s’agit des 4 colonies les plus peuplées, les plus riches et les plus développées, formant le noyau central des 3 empires coloniaux européens les plus puissants. En 1913, leur population monte à près de 400'000 millions d’habitants, soit 70 % de tous les Africains Asiatiques sous le joug colonial. C’est dans ces territoires-là que les Européens vont subir le plus de pertes. • L’Algérie : - La conquête française de l’Algérie débute en 1830 et est présumée terminée en 1857 et coûtera à la France près de 85'000 soldats et officiers, parmi les - 32 -

50'000 qu’on mobilise chaque année (taux de mortalité de 8 % en moyenne, soit 4’000 décès par année). Ces taux valent pour la première phase de la conquête française, qui s’achève en 1848 avec la prise de contrôle effectif du territoire algérien par l’armée française : la résistance active des Algériens continuera jusqu’en 1857. - Il s’agit bien d’hommes français : dans le cas de l’Algérie les Français ont renoncé à recruter sur place, puisque la France a voulu établir en Algérie une extension de son propre territoire, et non une simple colonie d’exploitation. Pour toutes les raisons mentionnées, à savoir la durée des combats, la portée de la résistance, l’utilisation quasi-exclusive de troupes européennes et l’importance des effectifs engagées, le bilan de la conquête sera lourd pour la France. - Si dans le cas algérien un contingent de 100'000 Français est sur place, dans le cas de l’Inde britannique le nombre d’Européens déployés ne dépasse pas les 76'000 et en Indonésie 17'000 hommes. Il faut aussi tenir compte de la taille démographique de ces territoires : l’Algérie étant relativement peu peuplée le nombre de Français mobilisés en termes comparatifs devient énorme. • L’Inde britannique : - La conquête de l’Inde dure encore plus longtemps que celle de l’Algérie : plus de 100'000 militaires européens périront durant la phase de conquête du souscontinent indien, depuis la Bataille de Plassey en 1757 jusqu’à la répression de la Rébellion Indienne de 1857. - Au départ, la présence britannique dans le Hindoustan n’est que très limitée, pas plus de 1'000 hommes y sont déployés, mais au fur et à mesure du gain d’influence de la East India Trading Company dans la région ce contingent va atteindre les 40'000 hommes. Pourtant, ces quelques centaines de milliers de soldats qui seront présents en Inde pendant la conquête britannique ne représentent que 12 % de l’armée coloniale engagée par la EITC, le reste étant constitué de recrues locales. - Seuls 6 % des pertes (strictement) britanniques sont dues au feu de l’ennemi, et plus de 90 % d’entre elles sont causées par la maladie. Rapportés au poids démographique de la population conquise (560'000'000 de personnes), les pertes Britanniques sont plus de 10 fois inférieures à celle des Français en Algérie. • Qu’il s’agisse des pertes induites pendant la conquête, la gestion et le retour à l’indépendance des colonies, elles continuent à jouer un rôle politique aujourd’hui dans la relation entre métropole et anciennes colonies. Si la Hollande et la Grande Bretagne main- tiennent des relations serrées avec leurs anciens sujets devenus indépendants, les relations entre la France et l’Algérie ou le Vietnam seront pendant longtemps marquées par le souvenir du sang. • Au total, environ 300'000 soldats et officiers européens périront lors des conquêtes coloniales de l’Asie et de l’Afrique. En comparant avec les grandes guerres européennes du XIXème siècle (Guerres Napoléoniennes, Guerre de - 33 -

Crimée, Guerre de Sécession, Guerre Anglo-boer), qui ont entraîné 2'000'000 morts, ou à la Première Guerre Mondiale qui a fait 8'600'000 de victimes militaires, ou encore aux guerres de la décolonisation (Indochine, Algérie, Angola, etc.) où 75'000 militaires européens ont trouvé la mort, il apparaît que les pertes militaires européennes provoquées par la colonisation sont extrêmement limitées, surtout si l’on compte la durée de l’entreprise et le fait que l’essentiel des morts sont dues aux maladies. b). Techniques d’armement et pertes européennes : • La supériorité sidérante des Européens en matière d’armement est un facteur essentiel permettant d’expliquer la portée et le faible coût humain des conquêtes européennes au XIXème siècle. • L’image des conquêtes européennes dans l’Afrique subsaharienne est effectivement frappante : en quelques décennies, un nombre infime d’Européens suréquipés arrive systématiquement à vaincre et à soumettre des millions de guerriers issus de milliers de tribus africaines : ces dernières, bien qu’infiniment supérieures en nombre et connaissant parfaitement le terrain, ne seront faire face à la technologie militaire écrasante des colonisateurs, dépassant de loin le moyens rudimentaires des Africains. • Si la primauté de l’argument de la supériorité technique militaire européenne est discutée par de nombreux historiens, cette supériorité permet d’expliquer en partie la faiblesse des pertes humaines (et financières) de l’Europe coloniale : effectivement, le nombre de défaites européennes lors de la conquête de l’Afrique et de l’Asie pourraient se compter sur les doigts d’une main : - « Malgré leur infériorité numérique, malgré leur connaissance relative du terrain et malgré leur moyens limités, [les armées européennes en outre mer parviennent à] conquérir de larges parties de l’Asie et de l’Afrique à un coût étonnamment réduit. Cela s’explique par la supériorité écrasante de la puissance de feu dont disposent les Européens grâce à la révolution des armes à feu amorcée au milieu du XIXème siècle. » - D. R. Headrick - D’autres argumenteront pourtant que la supériorité européenne en matière de techniques d’armement n’a pas joué le rôle décisif, comme argumente Headrick. D’ailleurs, si elle a bien joué un rôle capital en Afrique subsaharienne, son rôle a été plus marginal en Asie du Sud-est et en Afrique du Nord. • En tout cas, cette supériorité technologique fournit aux colonisateurs un prestige qui force les populations locales à leur ouvrir toutes les portes : le plus souvent, c’est à travers la diplomatie du canon, et non la guerre, que l’Europe impérialiste s’est emparée de nouveaux territoires : - « Gunboat diplomacy … in many instances the British did not actually have to go to war - just the threats of war, the fact that they had all these big powerful guns […] was enough to force the local chiefs to sign [any] treaty » - Biyi Bandele, écrivain nigérien. - 34 -

• Jusque dans les années 1880, les victoires du colonisateur européen ne tiennent pas réellement à sa supériorité en techniques d’armement. i). Inde : • La conquête britannique de l’Inde ne commence réellement qu’au milieu du XVIIIème siècle : à ce moment, les Indiens auxquels les troupes de la East India Trading Company font face ont accès à l’armement occidental, qu’ils ont incorporés dans leurs armées depuis l’arrivée des différents empires européens rivaux sur les côtes du sous-continent. L’armée coloniale britannique arrive néanmoins à conquérir toute l’Inde, en raison de sa meilleure organisation, de sa plus grande expérience, de la qualité du commandement, de la stricte discipline imposée ainsi que de moyens financiers supérieurs. • D’ailleurs, les facteurs de la conquête britannique du Hindoustan ont plus à voir avec la faiblesse politique des Indiens (dont les élites sont désunies et enlisées dans une lutte ethnique fratricide après le déclin de l’immense Empire Moghol) qu’à une quelconque supériorité britannique. ii). Indonésie : • Dans les Indes néerlandaises, le colonisateur hollandais tarde à adopter les armes les plus modernes, ce qui limitera la supériorité militaire des colonisateurs par rapport aux colonisés. C’est au moment de la conquête de la terre intérieure de l’Indonésie, particulièrement la prise de Java en 1825, que les Hollandais vont commencer à ressentir la difficulté à soumettre des populations qui s’organisent en groupes de partisans et les combattent dans le cadre de « petites guerres » qu’on qualifierait aujourd’hui de guérillas. - Pour y faire face, les Hollandais vont mettre au point de nouvelles tactiques et vont massivement recruter des aborigènes dans les rangs de leurs armées : ici également, les Européens vont exploiter pleinement les divisions ethniques locales en les exacerbant. iii). Afrique du Nord : • Au Maghreb, les moyens de guerre utilisés par les Européens vont se retrouver inadaptées à de nouvelles formes de combat, laissant aux résistants nord-africains un véritable avantage stratégique. Pour faire face à ce nouveau type de combat, la razzia (guérilla), les stratèges européens changent radicalement leur approche : c’est la fin de l’affrontement frontal classique, et le début des guerres de déplacement rapide et de position prolongée, où des troupes légères et mobiles poursuivent un ennemi furtif, s’aidant à l’occasion de tranchées ou de forts et de l’appui de l’artillerie. - « En Algérie, pas de grandes batailles où le canon fait des ravages, mais des escarmouches, des poursuites, des combats individuels, une chasse à l’homme sans cesse renouvelée. » • Au Maghreb, les Français font face non pas à une armée ennemie, mais à un peuple ennemi : pour assurer la conquête, le pillage et les tueries de civils - 35 -

(qu’on ne distingue plus des combattants) et autres « méthodes d’attrition » constituent le seul moyen des Européens pour soumettre « l’ennemi ». - Ex. : ans la Ostafrika, actuelle Tanzanie, les colonisateurs allemands font face à une résistance populaire, et appliquent à grande échelle la politique de la terre brûlée en se concentrant sur la population civile des régions productrices, notamment pendant les semailles, afin de briser l’ennemi en l’affamant. - Ex. : au Südwestafrika allemand, actuelle Namibie, les Allemands vont utiliser une violence extrême, qui n’a qu’un but : éliminer les populations aborigènes du territoire : ce Vernichtungsbefähl, systématiquement appliqué, conduira effectivement au génocide du peuple Herero. - Ex. : Les succès de ce type de lutte s’est souvent prouvée inefficace : que ce soit le cas Britanniques aux XIXème, des Soviétiques au XXème, ou de la coalition américaine du XXIème, la supériorité des troupes occidentales en matière d’armement, qui n’a cessé d’évoluer, n’a jamais permis à quiconque de terrasser la résistances des partisans afghans. iv). Afrique subsaharienne : • C’est bien en « Afrique noire » que la supériorité des Européens en matière de techniques d’armement jouera un rôle indiscutablement décisif. Il s’agit ici d’une singularité de l’histoire de la colonisation : effectivement, jamais il n’y a d’affrontement entre ennemis dont l’écart en matière de technologies militaires soit aussi considérable. Entre les armes à feu automatiques, la dynamite et l’artillerie des Européens d’une part et les lances des tribus africaines d’autre part, c’est un véritable fossé qui sépare le colonisateur du colonisé, qui n’a pas d’autre choix que de se soumettre. • La révolution des armes à feu qu’offre aux Européens la seconde Révolution Industrielle leur confère d’un pouvoir de destruction incomparable : la précision, la portée, mais surtout la cadence des nouvelles armes à feu leur permet d’éliminer un ennemi infiniment plus nombreux. - De plus, le degré de complexité technique de ses nouvelles armes est telle, que leur production voir même leur utilisation devient impossible aux aborigènes. Partout, les armées européennes démontrent leur capacité meurtrière. - Ex. : en octobre 1893, dans l’actuel Zimbabwe, une colonne de 50 soldats britanniques affrontent 5'000 guerriers locaux, qui se défendent avec des sagaies et des boucliers, contre les mitrailleuses britanniques. En 1 heure et demi, le tir britannique fauche 3'000 assaillants africains. - Ex. : en septembre 1898, dans l’actuel Soudan, 25'000 hommes, dont 8'000 Britanniques, affrontent 40'000 guerriers locaux. Après 5 heures de combats, la bataille est achevée : du côté britannique, les pertes s’élèvent à 40 victimes dont 20 soldats blancs, et à 11'000 victimes du côté soudanais¨. - 36 -

• Si le colonisateur européen parvient à assurer sa domination sur le monde, c’est avant tout grâce à de meilleures capacités organisationnelles, à une adaptation de ces techniques de combat, mais surtout grâce à un large recourt aux recrues aborigènes et à l’exploitation de divisions ethniques et religieuses locales. Si la supériorité des Européens en matière de techniques d’armement a bien permis de réduire les pertes coloniales, particulièrement en Afrique, elle ne l’a fait que marginalement, car 90 % des pertes européennes était dues aux maladies. c). Transports, communication et coût de l’empire : • Le chemin de fer, la navigation à vapeur et le télégraphe ont non seulement révolutionné le mode de vie et l’économie européennes, mais aussi l’appareil militaire européen. Les réseaux de communications que s’est ainsi dotée l’Europe lui a permis de réduire le temps de circulation de l’information et la durée du transport des troupes, ce qui a non seulement agrandit le potentiel militaroéconomique européen, mais a aussi permis d’alléger le coût humain des empires. • Pourtant, ces nouveaux moyens ne deviennent réellement efficaces qu’à partir des années 1880. Ici aussi, l’avancée technique européenne n’a joué un rôle capital que dans le cas de la colonisation de l’Afrique subsaharienne. i). Le chemin de fer : • Les premières lignes de chemin de fer sont construites en Inde en 1853 et en Algérie en 1862 : à ce moment, la conquête de ces deux territoires est largement achevée. En Insulinde, il s’écoule plus de 3 décennies entre l’annexion de Java et l’ouverture de la première ligne ferroviaire qui datte de 1864. Le seul territoire où la construction des premières lignes de chemin de fer s’effectue simultanément à la conquête coloniale est l’Indochine, en 1886. ii). La navigation à vapeur : • Les armées coloniales européennes engagées dans la conquête du souscontinent indien et de l’Indonésie ne peuvent bénéficier de la réduction de durée du trajet par mer entre l’Europe et l’Asie que dès les années 1870. Auparavant, les navires à voile mettaient 2 ans pour arriver en Asie depuis l’Europe (le temps s’est réduit en 1869 avec la construction du Canal de Suez). • Les premiers bateaux à vapeur capables de voyager en pleine mer sont apparut à la suite de l’invention de la propulsion par hélice (et non par roue), dans les années 1860 : ces derniers permettent de relier Londres à Bombay en un mois, et en une semaine seulement depuis l’ouverture du Canal de Suez. iii). Le télégraphe : • Le télégraphe électrique, mis au point et breveté par l’Américain Samuel Morse en 1832, a permis d’envoyer des messages écrits quasi-instantanément sur une longueur indéterminée le long d’un fil électrique utilisant le code qui porte son nom. S’il n’a pas rendu la poste obsolète, le télégraphe a permis de relier des contrées éloignées du monde, notamment les métropoles aux - 37 -

colonies, accélérant infiniment le transfert d’informations mais aussi d’ordres, limitant la marge de manœuvre de l’administration coloniale sur place. Il s’agit d’une véritable révolution dans le domaine. - Ex. : au moment du départ du corps d’expédition coloniale français, transmettre un message de Paris à Alger et obtenir une réponse en retour prend 3 à 5 semaines. Une fois reliée par un câble sous-marin à partir de 1861, l’échange pouvait s’effectuer en une journée. - Ex. : jusqu’au début du XIXème siècle, une lettre postée de la Grande Bretagne vers l’Inde britannique met entre 5 et 8 mois pour parvenir à destination, et en raison des rythmes des moussons, l’expéditeur doit attendre 2 ans avant de recevoir une réponse à sa missive. Grâce à l’établissement d’un câble transcontinental en 1865, l’échange entre Londres et Bombay est devenu quasi immédiat. - Grâce à l’invention de la radioélectricité par des chercheurs éminents tels que Popov et Marconi dans les années 1890s, la télégraphie sans fil est apparue, permettant d’émettre et de recevoir un message codé depuis n’importe où et vers n’importe quel point du globe instantanément. • Fondamentalement, le colonisateur européen ne pourra tirer profit des progrès majeurs en terme de transport et de télécommunication que dans le cadre de la conquête de « l’Afrique noire », amorcée dans les années 1880. Grâce à ce réseau de communications, l’Europe impérialiste pourra réduire ses pertes militaires tout en augmentant leur efficacité et liant plus étroitement les colonies aux métropoles, préparant ainsi une phase nouvelle : celle de la « mise en valeur » des tropiques. d). Pertes militaires et civiles indigènes : • Les pertes militaires indigènes désignent le nombre de morts parmi les recrues aborigènes engagées dans les armées coloniales ainsi que les pertes de la résistance autochtone opposant le colonisateur européen. Quant aux pertes civiles, il s’agit des pertes occasionnées au sein des sociétés aborigènes soumises au joug colonial, dont les fondements sont ébranlés ou détruits par l’éruption du conquérant. La distinction parmi ces 3 types de pertes peut causer problème, car les différents groupes militaires et civils sont difficilement distingués. • La majorité des historiens contemporains pensent que la colonisation et tout particulièrement les conquêtes coloniales ont induit des coûts humains très élevés. i). Pertes militaires régulières : • Le bilan des pertes militaires aborigènes engagées dans les armées coloniales est estimé à 90 - 120'000 soldats. Parmi ceux-là, 2/3 ont lieu en Asie, 1/5 en Afrique subsaharienne et seulement 1/10 au Maghreb. • Le fait que le nombre d’aborigènes engagés dans les armées coloniales morts parait limité par rapport aux pertes européennes (300'000 morts environ) s’explique par les facteurs suivants : - 38 -

- En Algérie, où la France n’a pas eut recourt au recrutement d’aborigènes, la conquête emmène 85'000 vies françaises. - La mortalité par cause de maladie, qui constitue les 90 % des pertes européennes sous les tropiques, est à un tel point inférieure pour les troupes aborigènes que le nombre de pertes indigènes devient inférieur à celui des pertes européennes, bien que les recrues aborigènes aient constitué le gros des troupes coloniales. ii). Pertes militaires autochtones : • En ce qui concerne les pertes d’aborigènes engagés dans la résistance anticoloniale, il est difficile des les différentier des pertes des civils, puisqu’à partir des années 1830 l’effort de guerre anticolonial prend l’aspect d’une guérilla, ce qui fait subir aux populations civiles, indistinctes des partisans, les retombées de la (contre) agression coloniale. • Le poids de l’oppression coloniale sera terrible pour tous ceux qui ont osé résister à la conquête. Les moyens de guerre utilisés par les colonisateurs européens seront particulièrement meurtriers : - Ex. : en 1841, lors de la conquête de l’Algérie, Tocqueville rapporte « la notion infligente qu’en ce moment, nous faisons la guerre d’une façon beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes. » - Ex. : en Namibie, les combattants Africains épargnent les missionnaires, les femmes et les enfants européens, alors que les troupes allemandes exterminent sans distinction tous les aborigènes présents sur le territoire. - Ex. : les guerres de conquête en Inde font 10 fois plus de victime du côté indien que du côté britannique. - Ex. : la guerre de Java de 1825 à 1830 cause de terribles destructions dans le centre et l’Est de l’île et cause 200'000 morts parmi les rebelles et les villageois - nous ne sommes pas en mesure de distinguer entre les deux. - Ex. : au Mozambique, la conquête coûte plus de 100'000 morts aux adversaires des Portugais ainsi qu’aux populations indigènes. - Ex. : dans la Guerre d’Ethiopie, les Italiens déciment 17'000 hommes en 1896 et en 1936 275'000 opposants. iii). Pertes civiles autochtones : • L’impacte réel du choc colonial sur les populations africaines et asiatiques ne pourrait être estimé avec exactitude. Ce que l’on sait, c’est que l’une des conséquences de l’invasion coloniale européenne sur les sociétés aborigènes est la dépopulation de certaines régions, dans la lignée des précédents américains et océaniens. - 39 -

• A travers la violence des conquêtes, la propagation des maladies nouvelles venant s’ajouter à des fléaux anciens, l’exploitation brutale et inhumaine des populations soumises au travail forcé et dépouillées de leurs meilleures terres et le bouleversement des structures sociales, économiques et culturelles, c’est un total de 60 millions de vies qui auraient été emportées par le joug colonial. • En considérant les témoignages des acteurs et des spectateurs de la colonisation, la dépopulation aurait un caractère inéluctable : - « Tout compte fait, l’expansion des races blanches a été porteuse d’avantages durables pour les peuples arriérés, même si les sauvages s’éteignirent, bien ou mal traités, car incapables de faire face à la civilisation. » - Théodore Roosevelt • Indépendamment de la justification de l’expansionnisme impérialiste européen par les « bienfaits de la civilisation », il faut mitiger le point de vue d’une dépopulation « allant de soi » : celle-ci n’apparaît ni toujours, ni partout, ce qui implique que celle-ci n’est pas automatique. Souvent, la conquête induit non pas une dépopulation, mais plutôt une baisse temporaire de la croissance : - En Inde, à Java et dans la plupart des régions d’Afrique subsaharienne, la colonisation aura un effet différent : celle-ci va, dans un premier temps, exacerber les crises de mortalité habituelles en permettant aux épidémies de se répandre et de s’aggraver, contribuant au brassage des populations épuisées par les guerres de conquêtes et l’exploitation coloniale. Si cette hausse temporaire de mortalité ne conduira pas à un décrochage démographique, elle réduira considérablement la croissance des populations locales. • La phase de régression de la croissance démographique induite par conquête coloniale sera pourtant suivie par une phase de relèvement, voir d’emballement démographique. Cette élévation des taux de croissance démographique se fait sentir dès l’entre-deux-guerres et s’aggrave pendant la Guerre Froide : certains s’appuieront sur cette « inflation démographique » pour défendre le colonialisme. • Effectivement, avec la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, la médecine d’émigration s’étend aux populations aborigènes, avant tout aux enfants, réduisant drastiquement la mortalité dans les Tiers-mondes. La natalité pourtant, élément culturel et donc difficile à changer rapidement, restera très haute, ce qui aura pour conséquence une explosion démographique sans précédent. Le phénomène qui se fait fortement sentir aujourd’hui : plus de 50 % de la population mondiale a moins de 25 ans. - On distingue 3 raisons qui auraient poussé les Européens à étendre leur couverture médicale aux populations indigènes : philanthropie et justification morale, volonté de réduire la protée des épidémies affectant les populations blanches en procurant des soins aux « masses environnantes » et volonté d’augmenter la main d’œuvre coloniale disponible. - 40 -

• En Asie, la croissance démographique suit les crises de mortalité du temps de la conquête. Cet emballement démographique sera tel, que les colonies auront des difficultés à subvenir aux besoins des populations locales, dont les densités de peuplement deviennent énormes : le résultat sera l’émigration massive vers l’Europe et l’Amérique, alimentant la demande en main d’œuvre bon marché des pays dits développés : - Ex. : en Indochine, particulièrement au Tonkin et au Annam, les opérations de conquête touchent, fragilisent et meurtrissent les populations locales, provoquant une véritable catastrophe démographique. Pour en contenir les effets désastreux des disettes et des épidémies sur une population paysanne dont l’état de santé conditionne la prospérité de la colonie française, une action médicale collective est lancée avec une vaccination de masse des populations. - Ex. : en Inde, la mortalité n’atteint pas son plus haut niveau au moment de la conquête, mais bien dans les quelques décennies qui l’ont suivi. Ce fait est d’autant plus surprenant que cette hausse des crises de mortalité est concomitante à l’extension de l’aide médicale aux populations indiennes. Les causes de mortalité principales sont les famines qui se succèdent et s’accompagnent de maladies épidémiques endogènes qui se généralisent et se répandent à de nouvelles régions, emportant plus de 26'000’000 de vies humaines. Ces crises de mortalité apparaissent dans la deuxième moitié du XIXème et sont causées d’une part par le pacte colonial britannique, qui en forçant les populations locales à convertir leur production de subsistance en production d’exportation leur a fait perdre toute sécurité alimentaire, et par la haute concentration des populations dans des villes portuaires connectées par un large réseau ferroviaire d’autre part. • En Afrique, les aléas démographiques varieront sensiblement selon les cas. Généralement pourtant, l’emballement démographique suit des crises de mortalité considérables : - Ex. : en Algérie, l’impacte du choc colonial sur les populations locales est évident : pendant un demi-siècle d’affrontement acharné et d’ingérence dans l’économie locale, les structures socio-économiques en place sont bouleversées, conduisant à une baisse de la population approchant les 20 %, emportant 800'000 vies humaines. Le projet d’une Algérie française ayant pour but l’établissement d’une colonie de peuplement, comme ce fut le cas en Amérique et en Océanie, on a cru dans un premier temps que ce décrochage démographique, jugé inévitable, était la preuve de l’incapacité de la « race indigène », vue comme inférieure, à supporter le choc de la civilisation, annonçant le « succès » des Français dans leur projet en Algérie. Cependant, devant la stupéfaction des Français, non seulement la population algérienne ne dépérit pas, mais elle va en fait se relever, puis s’emballer dans les années 1930s, pour atteindre les sommets de la croissance démographique dans les années 60s. - Ex. : au Congo belge, la déperdition démographique sera brutale dès le début de la colonisation en 1884 : cette dernière sera largement controversée et dénoncée par les con- temporains et laissera derrière elle - 41 -

un débat international majeur. On parle de 5 à 10 millions de morts causées par le joug colonial imposé par le roi Léopold II dans cette première expérience coloniale en Afrique subsaharienne, ce qui équivaut à près de 50 % de la population. Outre la conquête, qui fut brutale, les Congolais ont subit une exploitation indigne et un traitement inhumain, y compris le travail forcé, la déportation, la malnutrition et des mutilations atroces. A cette violence impérialiste sans précédents vient s’ajouter l’importation de maladies externes et la généralisation d’épidémies jusqu’alors locales. Néanmoins, le pays connaît un redressement démographique dès la fin de la Deuxième Guerre Mondiale qui s’accentuera dans les années suivant l’indépendance du pays. - Ex. : en Namibie, la tentative des Allemands d’instaurer une colonie de peuplement se heurte à une résistance farouche de la part des populations locales. Pour y faire face, le commandement allemand applique le vernichtungsbefähl, une initiative d’éradication des populations locales, provoquant le génocide des ethnies Herero et Namaqua, qui perdront plus de 130'000 vies entre 1904 et 1907, ce qui correspond à un taux de mortalité de 70 %. Le redressement démographique sera extrêmement lent, mais prendra son envole après l’indépendance. e). Bilan et mise en perspective : • Au total, la seconde expansion coloniale européenne coûtera au monde près de 60'000'000 de vies, dont 30'000'000 pour l’Inde seulement, ce qui correspond à plus de 5 % de la population mondiale du XIXème siècle. • Parmi ces pertes induites directement et indirectement par le génocide généralisé et systématique qu’est l’entreprise coloniale européenne en Asie et en Afrique, on compte 95 % de civils. La conquête et le contrôle de ces territoires et de ces populations coûtera aux Européens la vie de 300'000 soldats et officiers, soit un coût humain 200 fois inférieur à celui subit par les peuples soumis au joug colonial. - Comparativement, les 4 grandes guerres liées à la décolonisation (Guerre d’Indochine, Guerre d’Algérie, Guerres d’Angola et de Mozambique) ont coûté la vie d’environ 900'000 aborigènes, dont un grand nombre de militaires. - En comparant les phases de constitution et de dissolution des empires, il apparaît que les effets démographiques que ces phases exercent sont différents : le choc colonial initial fragilise et détruit en partie les populations en compromettant leur environnement social, économique et culturel, alors que la décolonisation donne lieu à des déplacements inédits de populations : ces dernières touchent près de 30 millions de personnes. • La colonisation changera la face du monde. Elle donnera à l’Europe impérialiste, un congloméra de petits royaumes en Europe occidentale, l’accès à des ressources quasi illimités en étendant son emprise territoriale sur les 70 % des terres émergées de la planète. Que ce soit dans le cadre de colonies de peuplement ou de colonies d’exploitation, ces ressources seront exploitées - 42 -

pour le compte des empires coloniaux et au détriment des peuples colonisés, condamnés à vivre une vie de servitude et d’oppression sur leur propre terres. - La colonisation de peuplement permettra à l’Europe non seulement de s’enrichir, mais aussi de s’assurer une transition démographique paisible et prospère : une fois vidées de sa population d’origine, les terres du Nouveau Monde ont accueillit des dizaines de millions de migrants en réduisant la charge aux sociétés européennes qui connaissaient à l’époque une véritable explosion démographique. La plupart de ces migrants ont pu trouver dans ces terres une vie meilleures, et y ont fondé de « nouvelles Europes » prospères. - « … "Keep, ancient lands, your storied pomp!" cries she With silent lips. "Give me your tired, your poor, Your huddled masses yearning to breathe free, The wretched refuse of your teeming shore. Send these, the homeless, tempest-tossed to me, I lift my lamp beside the golden door! “ » - Emma Lazarus - « Partout où l’Européen porte ses pas, la mort semble poursuivre les indigènes » - Charles Darwin • Avec la colonisation d’exploitation en Afrique, où elle succède à la traite négrière qui a déporté plus de 11'000'000 de captifs et en a tué au moins autant, et celle établie en Asie, les pertes totales induites par l’ensemble de la colonisation européenne dépassent les 90'000'000 de morts, toutes périodes confondues : il s’agit du plus grand désastre humain de l’histoire.

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DEUXIEME PARTIE : UNE EVALUATION DE L’IMPACT COLONIAL - ETUDES DE CAS Introduction :
• La domination du monde par l’Europe coloniale s’est établie et affirmée d’une façon particulière dans diverses régions du monde ; dans chaque cas, l’expérience coloniale est marquée par des caractéristiques uniques qui auront un impact spécifique et s’avèreront déterminantes pour l’avenir des régions et des peuples concernés.

Chapitre IV - Colonisation, institutions et inégalités de développement dans les Amériques :
Introduction :
• La question de la disparité de niveau de développement entre les différentes régions du monde est centrale à l’historiographie de l’histoire économique et sociale. On estime que la colonisation a joué un rôle capital dans l’émergence des écarts de développement handicapant l'humanité. Dans ce contexte, la colonisation des Amériques est fréquemment utilisée comme « laboratoire économique et social » pour déterminer la cause des divergences de croissance économique à la racine des disparités de développement. • Le schéma explicatif auquel aboutiront certains économistes et historiens qui se sont penchés sur la question décrit un lien de causalité entre les différences en matière de dotations factorielles et de la qualité des institutions d’une part et des performances économiques d’autre part. - Ces études, qui prennent leur essor dans les années 90’s et sont toujours en cours aujourd’hui, se démarquent des précédentes car elles prennent en compte le rôle des institutions dans la divergence en matière de croissance économique. On observe effectivement que certaines institutions permettent de faciliter et d’accélérer la croissance économique, alors que d’autres ne font que l’entraver : cet élément institutionnel permettrait de combler un vide car les facteurs économiques ne pourraient pas expliquer ces divergences à eux seuls. - A travers ces nouvelles études économiques et sociales, l’histoire émerge avec une importance nouvelle : plus que l’étude d’un passé révolu, elle apparaît comme un réservoir d’expériences passées pouvant inspirer des stratégies de développement pour l’avenir. Récemment, des Organisations Internationales telles que le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale se sont appropriés ces études pour s’inspirer de nouvelles stratégies de développement.

4.1). Une typologie des économies coloniales américaines :
• L’Amérique est le premier continent à être colonisé par les puissances européennes : parmi elles, l’Espagne, le Portugal, le Royaume Uni, la Hollande et la France sont parmi les seules à s’investir dans l’entreprise coloniale. Pourtant, les colonies que ce groupe de - 44 -

petits royaumes européens occupera au fil des années s’étendront sur tout un continent aux environnements naturels et humains extrêmement variés. a). Colonies des Caraïbes, du Brésil et autres colonies tropicales : • Les dotations factorielles, ou conditions de départ, pour ce type de colonies sont caractérisées par un climat tropical et des sols fertiles permettant la culture de denrées de plantation à haute rentabilité, telles que le sucre, le coton, le café et le tabac. • Cette haute rentabilité est agrandie par le fait que la cultivation de ces colonies se fait par une main d’œuvre esclavagiste, déportée depuis l’Afrique dans le cadre de la traite négrière. Un autre élément contribuant à la réduction des coûts de production est le haut niveau d’économies d’échelles qu’offre la production de plantation : effectivement, toute augmentation de la production de plantation se transcrit en une diminution du coût marginal de production. • Le système de production esclavagiste en place dans ces territoires se caractérise également par de fortes inégalités de revenu et de statut légal, qui conduisent à la mise en place d’institutions qui protègent les privilèges d’élites d’origine européenne, tout en privant la majorité de la population de droits civiques et économiques. Le fait qu’une majorité de la population est constituée d’esclaves d’origine africaine ne fait qu’exacerber les inégalités : - Vers le milieu du XVIIIème siècle, les esclaves noirs représentent près de 70 % de la population des Caraïbes, et environ 40 % du Sud des actuels Etats-Unis et du Brésil. b). Colonies du Mexique, du Pérou et autres colonies espagnoles continentales : • Ici, les terres sont moins fertiles que dans les terres tropicales ; le terrain, divisé entre climat aride, équatorial et montagnard, est pourtant riche en denrées minières, avantage qui sera amplement exploité par le colonisateur espagnol. Ce dernier a tendance à concéder des terres, de riches gisements miniers et de la main d’œuvre aborigène à une petite élite, soit allogène (originaire d’Espagne) soit créole (descendant d’émigrants espagnols nés sur place). Cette pratique débouche sur la création de vastes domaines fonciers, régis par des systèmes spécifiques : l’encomienda et la mita, ou le repartimiento. - L’encomienda était un système qui attribuait aux conquistadores des communautés indigènes dont ils peuvent extraire travail et tributs, sous la responsabilité de les protéger de tribus guerrières et de les initier à la langue et la culture espagnoles tout en les convertissant au catholicisme. Bien que la pratique soit interdite en 1542, elle a continué à se perpétrer. - A partir du XVIème siècle, l’Espagne va adopter et répandre la mita, système inca de travail forcé qui consiste à soumettre les communautés villageoises autochtones à fournir un quota de travailleurs temporaires.

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• Les sociétés coloniales créées par ce type d’implantation sont fondées sur des institutions autoritaires et extractives qui permettent aux élites d’exploiter des actifs indigènes, beaucoup plus nombreux que les esclaves noirs présents. Ces actifs aborigènes, survivants à la chute démographique de la conquista, sont soumis aux grands propriétaires terriens par toute une série de liens de dépendance. • A l’aube du XVIIIème siècle, on compte environ 5'000'000 d’aborigènes présents dans la région des anciens empires précolombiens. Malgré les pertes terribles qu’elles ont subies suite à la conquête, le choc microbien et le travaille forcé amenés par les conquistadores, les populations aborigènes se relèvent peu à peu et maintiennent dans certaines régions une densité de peuplement non négligeable : en effet, ils représentent environ 60 % de la population des colonies espagnoles continentales. c). Colonies de l’Amérique du Nord : • Il s’agit s’un type d’implantation basé sur un peuplement agricole européen, ce qui est rendu possible par l’absence de métaux précieux, une fertilité moyenne des sols rendant la cultivation de plantation difficile et un climat tempéré voisin de celui de l’Europe du Nord-Ouest favorisant l’exploitation des terres par de petits paysans et leurs familles, qui compte tenu du milieu, vont développer une agriculture combinant céréales et élevage : culture qui ne donnera pas lieu à de grandes économies d’échelle. • Pour toutes ces raisons, ces régions ne seront colonisées que tardivement par des puissances coloniales retardataires telles que l’Angleterre, la France, mais aussi la Hollande et la Russie. La croissance des colonies d’Amérique du Nord sera particulièrement lente dans un premier temps, mais dès le XVIIIème siècle, elle va s’accélérer exponentiellement avec l’arrivée de millions de migrants venus échapper la pauvreté et les répressions religieuses ou politiques de l’Ancien Monde. • Le fait que la population des colonies d’Amérique du Nord soit composée essentiellement de migrants européens s’adonnant à une agriculture sans économies d’échelle implique que le coût de la main d’œuvre est suffisamment réduit pour décourager l’importation d’esclaves en grand nombre et maintient des exploitations agricoles de taille relativement petites et plus ou moins uniformément réparties. • L’implantation d’un colonat de peuplement européen dans l’Amérique du Nord est facilitée par la très faible densité de peuplement aborigène dans cette région du Nouveau Monde : la densité de peuplement sera d’autant plus réduite par le choc épidémiologique, l’extermination et le refoulement subies par les Américains d’Origine. Effectivement, les quelques 4'000'000 d’Amérindiens présents en Amérique du Nord donnent lieu à une densité de peuplement d’un habitant par kilomètre carré. - Cela s’explique par la particularité sociétale des peuples d’Origine : il s’agit effectivement de sociétés traditionnelles nomades de chasseurs et de cueilleurs. • Ces caractéristiques initiales favorisent la constitution de sociétés avec une distribution des richesses largement égalitaire, l’établissement d’institutions relativement plus démocratiques, la création d’un marché interne plus étendu, la mise en place de politiques plus orientées vers la croissance et offrant des potentialités de développement plus grandes que dans les autres types de colonies américaines. - 46 -

- Il y a pourtant deux catégories de la population d’Amérique du Nord qui sont exclues des avantages des Européens : les Américains d’Origine et les esclaves afro-américains. Néanmoins, ces deux catégories constituent des minorités infiniment plus réduites que celles qui sont présentes dans les autres colonies d’Amérique : 5 % de la population de l’Amérique du Nord en 1700. d). Cas ambigus : i). Colonies du Sud des actuels Etats-Unis : • Les colonies des actuels Etats de Virginie, du Maryland, de la Géorgie et des deux Carolines partagent au départ des traits communs avec d’autres économies esclavagistes du Nouveau Monde. Mais au bout du compte, elles vont s’engager dans une voie de développement proche de celles du Nord des actuels Etats-Unis. - Cela s’explique notamment par la similitude des structures socioéconomiques en place, qui laissent place à des inégalités profondes ressemblant à celles qu’on trouve dans les colonies latino-américaines. - Cependant, le Sud des Etats-Unis se distingue de ses voisins par des plantations esclavagistes plus réduites (le milieu naturel ne permettant pas des économies d’échelle aussi importantes) et par une proportion de colons européens plus importante. - Par ailleurs, le Nord et le Sud des Etats-Unis partagent des institutions économiques et politiques largement similaires, ce qui permet au Sud de profiter du développement de leur partenaires du Nord. ii). L’Argentine : • L’Argentine se distingue fortement des autres colonies espagnoles continentales : tout comme au Nord des Etats-Unis, le climat y est tempéré, l’implantation européenne tardive, et le nombre d’aborigènes présents particulièrement faible. Tout cela va favoriser le développement d’une agriculture céréalière et plus tard l’élevage, ce qui fera de l’Argentine un exportateur agricole de premier ordre. • Néanmoins, la société argentine est bel et bien marquée par de fortes inégalités dans la distribution du capital humain et du pouvoir politique, bien qu’elles soient moindres que celle des autres anciennes colonies espagnoles. Cette inégalité provient de la division des terres qui s’est passée dès l’indépendance, en 1816, les terres les plus riches et les plus étendues étant distribuées aux familles les plus riches et aux dignitaires de haut rang.

4.2). L’approche par les dotations factorielles (factor endowments) :
a). Introduction : le poids des dotations factorielles : • « In economics a country's factor endowment is commonly understood as the amount of land, labor, capital and entrepreneurship that a country possesses and can exploit for manufacturing. Countries with a large endowment of resources tend to be more prosperous - 47 -

than those with a small endowment, all other things being equal. The development of sound institutions to access and equitably distribute these resources, however, is necessary in order for a country to obtain the greatest benefit from its factor endowment. » (Wikipedia, « Factor endowment », http://en.wikipedia.org/wiki/ Factor_endowment) - « […] Colonists were driven to yield high profits and power by reproducing such economies’ vulnerable legal and political framework, which ultimately led them towards the paths of economic developments with various degrees of inequality in human capital, wealth, and political power. » (Ibid) • « A classical example often cited to emphasize the importance of institutions in developing a country's factor endowment is that of North America […]. It is commonly argued that these countries benefited greatly by borrowing many of Britain's institutions and laws. While North America undoubtedly gained from this borrowing, this does not fully explain why the rest of the New World (which also enjoyed a large factor endowment and access to British institutions) did not develop in a similar way. […]. The future United States and Canada surpassed several British established colonies in the Caribbean, […]. In fact, [the US ultimately surpassed the UK as the World economic leader. This shows that there must have been another explanation as to why the future United States and Canada developed at a faster rate than other colonies in the region. » (Ibid) • « Kenneth Sokoloff and Stanley Engerman argue in their article "History Lessons: Institutions, Factor Endowments, and Paths of Development in the New World" that the difference between North America and the rest of the New World was not just in institutions but in the nature of their respective factor endowments: - Countries like Brazil and Cuba had an extremely large yet concentrated factor endowment that tended toward exploitation, a hierarchical social system and exhibited economies of scale. Cuba and Brazil primarily grew lucrative products such as cotton, coffee, and sugar, which required hand picking and most efficiently picked when picked by hands in unison, whereas the United States was generally a wheat producer. - The true advantage of the United States and Canada lay in a more equitable distribution of factors that could not be exploited on an extremely large scale. This distribution led to a more open and opportunistic economy, and eventually to long-term prosperity. For example, because wealth and power were distributed relatively equally in the United States and in Canada, these two countries led the rest of the Americas in providing education on a broader scale. Education is an important factor to improve technology in order to boost productivity, which is the reason that US and Canada surpassed the others. Greater access to education allowed for greater investment in human capital, which increases productivity and contributed to the United States and Canada's economic growth. - According to Sokoloff and Engerman's article […], not only the United States had relatively equal distribution of wealth, it had relatively homogeneous population, political power and human capital. United States and Canada's relatively equal distribution of wealth, amount of human capital and political power ultimately affected development of institution, extent of franchise, and public education that persist and influence growth of the country. The open franchise in the United States and Canada was possible due to the large voting body of middle class and small elites. […] Again, the open franchise was possible because the United States endowed a land suitable for wheat growing thus had a large body of middle class unlike Brazil and Cuba where they - 48 -

exhibited small elites, some overseers and large slave population. United States, then, outgrows other New World countries and eventually diverged from Cuba and Brazil in late eighteen and early nineteen century. » (Ibid) • « Sokoloff and Engerman hypothesize that in societies founded with greater inequality, the elites gained more power to influence the choice of legal and economic institutions : - In those countries which are [largely] unequal, small elites restrict [the] majority’s rights, such as education and votes, to perpetuate the social structures and continue to make themselves "elites." […]. As the elites enacted policy to generate more economic equality, for example by increasing literacy rates, the U.S.’s GDP per capita pulled ahead of other long-since established countries […]. - It is essential to note that factor endowments played a crucial role in shaping the colonies institutions and economic growth; colonies with a richer quality of soil grew cash crops such as sugar, coffee, and cotton, which were most efficiently grown using plantation systems. As such, the demand for not only slave labor but also peonage within these colonies grew. Due to the vast inequality that the society developed due to a small elite population in comparison to the vast laborer population, they were able to maintain the wealth and power within the elite class [by] establishing a guarded franchise. - The inequalities within the cash crop colonies resulted in their economy not being able to expand and grow as fast as the U.S and Canada, due to restrictive policies. Those policies in [unequal] countries curb the intellectual development of most people who are only required to do simple manual jobs; however, US and Canada encourage their people to take part in education. As a result, [North American economies excelled] with higher productivities […] supported by advanced [technologies] » (Ibid.) b). Contraste de cas : Nord et Sud des actuels Etats-Unis : • Il serait donc naturel de dire que les dotations factorielles et la qualité des institutions susceptibles de mobiliser les ressources afin de générer de la croissance jouent un rôle déterminant pour l’évolution socio-économique d’une colonie. Ainsi, c’est bien les conditions de départ (climat, ressources, économies d’échelles) qui déterminent le type d’implantation effective d’une colonie donnée, et non l’idéal ou le modèle que souhaite construire la colonisateur. Deux exemples illustrent ce postulat : i). Le cas du Nord des actuels Etats-Unis : • Si cette région donnera naissance à une société largement égalitaire (tant du point de vue des droits et des libertés des habitants que du point de la répartition de la richesse) et peu hiérarchisée composée avant tout de petits propriétaires agricoles, le plan initial établi par le colonisateur britannique était bien différent. • Au départ, la couronne britannique n’assure pas elle-même la colonisation de ce territoire, mais accorde par charte royale d’énormes concessions à des seigneurs pour émuler en Amérique du Nord le système seigneurial qui existait dans les îles britanniques du XVIIème siècle. • Cependant, le rapport entre l’immensité des terres et la taille réduite de la main d’œuvre, l’inhospitalité de la région et l’impossibilité d’économies d’échelle (et par ce fait, de profits élevés) ainsi que la nature de la main d’œuvre émigré, qui cherchait - 49 -

justement à s’émanciper du système seigneurial imposé en Grande Bretagne, ont rendu ce projet tout à fait irréalisable. • On peut donc dire que le rapport de force qu’imposent les dotations factorielles en Amérique du Nord favorisent une exploitation par de petits groupes de colons émancipés, s’installant sur les terres d’une façon largement uniforme et égalitaire, favorisant les possibilités d’insertion sociale et d’enrichissement individuel. • On retrouve le même cas dans le Canada français, où le système de propriétaires seigneuriaux échoue et donne place à une structure d’exploitation par petites familles. ii). Le cas du Sud des actuels Etats-Unis : • La Géorgie, dernier futur Etat Américain à être colonisé par les Britanniques (1732), a été fondée par des réformateurs sociaux, des groupes religieux et des commerçants avec l’idée de bâtir en Géorgie une société à l’image de leurs valeurs et de leurs idéaux. • Selon le projet initial, la Géorgie devait pouvoir accueillir un grand nombre d’immigrants britanniques défavorisés leur permettant de s’enrichir de leur lopin de terre, tout en fournissant à la métropole des denrées de type méditerranéen (mûriers, vignes, etc.) en remplaçant définitivement le système esclavagiste laissé par les Espagnols. • Cependant, le projet échoue et la Géorgie finit par redevenir une colonie aux mains d’une élite de riches propriétaires fonciers exploitant une main d’œuvre servile selon le système de la plantation, leur fournissant de larges économies d’échelle sur la production de coton. • Les contrastes entre le Nord et le Sud des Etats-Unis apparaissent au niveau de la structure socio-économique et des différents groupes d’immigration (paysans au Nord, propriétaires fonciers et esclaves au Sud). • Les colonies qui sont fondés aux Caraïbe et en Amérique du Nord ont bien des structures très différentes, bien qu’au départ, l’un et l’autre partageaient le même héritage culturel et attiraient le même type d’immigrants. • Les disparités qui apparaissent dans la composition de la population coloniale et les structures en place soulignent le poids de conditions initiales. • Conclusion : - On peut donc expliquer les disparités entre les niveaux de croissance économique des anciennes colonies américaines par trois critères fondamentaux et universellement admis : le type d’implantation, dicté par les dotations factorielles (sols, climat, ressources) ; le poids des hommes (taille de peuplement initial, composition, densité) et le niveau de développement économique et technologique des personnes qui s’implantent. - D’autres démarches existent, telles que développées par les penseurs européens Malthus et Smith, qui expliquaient les divergences de performance économique des colonies des différents empires coloniaux selon les mœurs et les lois des colons d’une part, et le niveau de développement des métropoles respectives d’autre part. - 50 -

- Les approches plus modernes, quant à elles, pondèrent le poids des dotations factorielles d’une part et celui des institutions adaptées et favorisant la croissance et le bien être social d’autre part.

4.3). Degrés d’inégalité, qualité des institutions et trajectoires de développement :
• Dans leurs recherches novatrices, Keneth Sokoloff et Stanley Engerman, ainsi que d'autres, chercheurs ont élargi la sphère d’application de leur schéma explicatif sur tout le Nouveau Monde, toujours avec l’idée de saisir les racines des écarts de développement économique et de mesurer l’héritage varié de la colonisation. • C’est à travers ces recherches célèbres que les scientifiques sociaux ont développé le concept de « revers de fortune », le fait que dans une région, un basculement a lieu à un moment donné à partir duquel la croissance économique d’une zone particulière de cette région (notamment mesurée en terme de revenu par habitant) augmente fermement tandis que la performance économique d’une autre zone, originellement supérieure, se voit décroître, au contraire. L’Amérique a été un témoin éminent d’un tel « revers de fortune », qui a eu lieu entre la fin du XVIIIème et le milieu du XIXème siècle. • Selon Sokoloff et Engerman, les inégalités des sociétés coloniales naissantes en matière de la distribution des richesses, est à la racine de ce « revers de fortune ». Les différences initiales en matière d’inégalité sont persistants et ont des effets profonds sur les trajectoires de développement en exacerbant (ou en entravant, dans le cas contraire) la qualité des institutions, qui vont influencer à leur tour la distribution des richesses, créant un cercle vertueux (ou au contraire, vicieux). Ainsi, selon le degré d’inégalité, les institutions en place dans les colonies du Nouveau Monde peuvent devenir tantôt des freins, tantôt des moteurs de développement durable. • Ainsi, dans les colonies de plantation, le droit de suffrage, à l’éducation, et d’autres droits découlant de la qualité des institutions est réduit à une très petite minorité, alors qu’en Amérique du Nord, de telles institutions sont beaucoup plus égalitaires, favorisant l’enrichissement et le bien-être social, mais aussi la productivité de la population. D’autres facteurs, tels que les politiques en matière de migration, le poids de l’impôt, les politiques en matière de distribution foncière ont toutes un rôle déterminant dans l’évolution économique d’une région. Des institutions induites par les conditions de départ tendront à les reproduire, voir à accentuer le niveau d’inégalité. - Ex. : dans les colonies de type continental, comme celles que l’Espagne fonde aux Andes et au Mexique, la politique foncière initiale favorisait la division des terres en de grands domaines réservés à une très petite élite. Etant donné l’importance de la main d’oeuvre indigène mise en servage à la couronne espagnole et aux élites présentes, autre caractéristique de départ, va inciter la métropole à adopter des politiques d’immigration restrictives dans ces régions, afin de préserver la rente des premiers arrivés. - Ex. : en revanche, en Amérique du Nord, la politique de distribution de petites parcelles de terre et la politique d’immigration ouverte au plus grand nombre maintiennent le faible degré d’inégalité. • Par ailleurs, dans les colonies de plantation esclavagiste et dans les possessions espagnoles continentales où les élites avaient la capacité d’établir un cadre institutionnel et légal qui leur - 51 -

assure une part disproportionnée du pouvoir et des richesses, le haut degré d’inégalité ne faiblit pas avec le temps, car les élites parviennent à maintenir leur statut privilégié de génération en génération à travers les institutions politiques induites par les conditions de départ. Ce faisant, la croissance à long terme des colonies espagnoles se voyait entravée.

4.4). Conclusion et mise en perspective :
• La question qui se pose pour ce schéma explicatif tient aux limites de son application : le schéma de Sokoloff et de Engerman est-t-il exportable pour ce qui est du développement dans d’autres régions, tel qu’en Asie et en Afrique ? • La vérité est que la situation à laquelle les colonisateurs des Amériques et du Pacifique font face est tout à fait particulière, puisque le colonisateur y bénéficie d’une tabula rasa presque totale : il a donc la possibilité d’édifier des économies et des sociétés modelable à volonté, sans tenir compte des structures préexistantes, puisque celles-ci se sont écroulées ou ont été bouleversées par l’arrivée des colonisateurs. Hors, ce n’était pas le cas en Asie et en Afrique, où les structures précoloniales se maintiennent. Effectivement, si aux Amériques la population autochtone est la plupart du temps une minorité infime, en Afrique et en Asie, les populations d’origine extracontinentale est inférieure à 1 %. • Voilà pourquoi le schéma explicatif de Sokoloff et de Engerman ne peut être exporté tel quel pour la colonisation de l’Afrique et de l’Asie. Cependant, selon le rapport annuel sur le développement dans le monde rédigé par la Banque Mondiale en 2002, les écarts en terme de répartition de revenu sont le résultat d’institutions de piètre qualité, mentionnant les travaux de Sokoloff et Engerman. Si l’organisation internationale stratégique en matière de développement et de finances n’adopte pas le schéma explicatif des historiens économiste tel quel, ils reprennent bien leurs conclusions : une distribution inégale des richesses au départ, des clivages sociaux prononcés et peuvent être des freins à la dynamique de réforme institutionnelle. • En préconisant de bonnes institutions aux Etats en voie de développement, les experts de la Banque Mondiale insistent néanmoins sur toute une série de précautions. Ainsi, pour être efficace et bénéfique, la réforme institutionnelle doit être lente, progressive, et doit bénéficier d’efforts de maintien et d’adaptation constants. En effet, les institutions ont des effets persistants dans le temps et une réforme institutionnelle radicale et instantanée peut déstabiliser une société au point de la plonger dans une crise structurelle, comme ce fut le cas lors du collapse des Etats socialistes européens à la fin des années 80’s. • De plus, il n’y a pas de modèle de structure institutionnelle qui garantisse la croissance économique avec un recul de pauvreté. Effectivement, un nombre d’études démontrent une corrélation positive entre le développement économique et un indicateur de bon fonctionnement des institutions, mais aucune d’entre elles n’a pu établir avec certitude un lien de causalité entre une institution donnée et des résultats précis. Cette difficulté dans la détermination de la nature des liens entre institutions et développement s’explique par le caractère multiforme de la notion d’institution. Effectivement, on peut définir les institutions comme des contraintes ou des règles qui structurent les interactions politiques économiques et sociales. Ces contraintes peuvent être étatiques, commerciales ou sociales, formelles, ou informelles, • Enfin, en instaurant de nouvelles institutions, il est primordial de tenir compte des réalités politiques, sociales et culturelles locales. De plus, pour être efficaces, les réformes sociales - 52 -

« importées » doivent bénéficier d’un degré de légitimité, en tenant compte des meurs, des mentalités, des opinions et des consciences publiques, ainsi que des institutions préexistantes. Cette observation est particulièrement valable pour l’Asie et l’Afrique coloniales, qui conservent sous la domination européenne l’essentiel de leurs fondements sociaux, culturels et démographiques. - En Inde, les meilleures institutions coloniales introduites résultaient non pas de l’importation brute d’institutions, mais bien d’une « hybridation », d’un métissage entre institutions autochtones et nouvelles.

Chapitre V - L’Inde à l’épreuve de la domination britannique :
• En Inde, contrairement aux Amériques et au Pacifique, le rôle des structures précoloniales est capital : on ne peut pas envisager une analyse économique et sociale de la colonisation du Hindoustan sans les comprendre. La raison en est évidente, puisque malgré la conquête et la domination des Européens, les structures sociales et culturelles indiennes préexistantes ont résisté et se sont largement maintenues. • Cette caractéristique est d’autant plus particulière car, hormis la colonisation russe de la Sibérie, l’Inde a été la première expérience coloniale européenne en Asie, où pour la première fois le colonisateur se heurtait à une impossibilité de la conquête directe et de la domination totale, mais devait au contraire tenir compte des populations locales, de leurs cultures et de leurs identités, sans pouvoir transformer les terres colonisées à leur image. - A la suite des premiers contacts maritimes à la fin du Moyen Âge (en particulier, l’arrivé de Vasco De Gamma à Calcutta en 1498), la première emprise territoriale européenne en Asie a eu lieu dans la région de Calcutta, lors de la bataille de Plassey en 1757. - Avant que les Britanniques ne se taillent un empire colonial en Inde, avec administration du territoire et contrôle des populations, l’emprise européenne dans le sous-continent était en fait un « empire du négoce ». - Effectivement, avant 1757, les Portugais, les Hollandais, les Français et les Britanniques fondent en Inde des ports et des comptoirs négociés et n’interviennent qu’au niveau de la commercialisation d’une gamme de produits précieux (dont les épices et des textiles luxueux). La puissance et l'unité de l'Inde sous l'Empire Moghol rendait toute insurrection impossible. - C’est à partir de l’Inde que le Royaume-Uni étend son empire en Asie et plus tard en Afrique, grâce à l’immense armée de recrus indiens que s’est constituée au fil des années l’Empire britannique. - En 1913, l’Inde est peuplée de 315'000'000 d’habitants, soit 60% de la population du Tiers-monde et 20% de la population mondiale : une main d’œuvre et un marché de consommation d’une taille gigantesque qui faisait toute la puissance de l’Empire britannique.

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5.1). Du niveau de développement précolonial de l’Inde :
• Avant le début de sa colonisation, l’Inde est au cœur de l’économie mondiale. L’envergure de sa production agricole et préindustrielle ainsi que par le volume de ses transactions commerciales, l’Inde dépassait de loin toute l’Europe prise ensemble. De toutes les économies colonisées par l’Europe, l’Inde est la plus complexe et la plus sophistiquée. De cette Inde massive et subtile dépend finalement « toute grandeur durable pour les intrus venus de l’ouest, Musulmans d’abord, Occidentaux ensuite. » - Effectivement, avant la venue des Occidentaux, l’immense sous-continent indien était dominé par un empire musulman venu de l’extérieur : l’Empire Moghol. Le souscontinent et ses structures socioculturelles propres entrent le XVIème et le XVIII siècle sont dominés par une élite étrangère, d’origine perso-mongole qui a envahi le nord du Hindoustan à partir de l’Iran et du Turkestan. a). De l’Empire Moghol : • L’Empire Moghol est né en 1526 avec la conquête de l’Inde du Nord par le roi Babur, et il atteint son apogée durant la période entre le XVIIème siècle et la première moitié du XVIIIème siècle. Suite à divers facteurs internes ainsi qu’à l’influence grandissante des Britanniques, l’empire est entré dès 1757 dans une phase d’émiettement politique. Ce n’est qu’à partir de 1857, avec la chute de l’Empire Moghol, qu’une nouvelle unification aura lieu, sous l’égide du Raj britannique. - Le terme « Moghol » ou « Mughal » provient du mot perse pour Mongol, et fait apparaître les racines culturelles et politiques des élites armées qui fonderont l’empire indien. La dynastie des empereurs Moghols descend effectivement de Gengis Khan, fondateur de l’immense empire Mongol au XIIIème siècle qui s’étendra de la Russie à la Chine, ainsi que de Tamerlan, fondateur de l’Empire Timurid qui est apparut à la suite du fractionnement de l’Empire Mongol et s’étendait de Bagdad à Samarkand. • L’Empire Moghol est un Etat de conquête dominé par une oligarchie militaire musulmane qui dominera pendant des siècles d’immense territoires et populations majoritairement rurales et hindo-bouddhiste. Au fond, le sous-continent indien précolonial était dominé par un empire où une élite minoritaire étrangère régnait sur l’écrasante majorité des populations indiennes d’origine. La prérogative principale des hauts dignitaires armés qui constituaient ces élites était la collecte de l’impôt foncier. - Cette « noblesse » qui dominera les sociétés du Hindoustan sous le règne de l’Empire Moghol est composée prioritairement par des immigrants musulmans iraniens, turkestanais et afghans ; viennent ensuite des dignitaires de souche indienne. Cette élite qui formait en Inde une classe ouverte et cosmopolite « était aussi étrangère au pays où ils allaient vivre, que plus tard, les anciens d’Oxford et de Cambridge qui gouverneront l’Inde britannique ». b). Du niveau de développement économique de l’Empire : • Durant la phase d’unité politique et d’apogée de l’Empire Moghol entre le XVIIème et le milieu du XVIIIème siècle, l’Inde atteindra un très haut niveau de développement, à la fois sur le plan de production agricole et préindustrielle que sur le plan commercial : - 54 -

on peut parler de parité entre l’Empire Moghol et l’Europe, ce qui souligne la consistance des structures et des institutions mises en place. • Pour exemple, on peut prendre la pénétration hautement concurrentielle des produits de coton sur le marché européen par l’Inde moghole au XVIIIème siècle. Ces « cotonnades indiennes » étaient le résultat d’une proto-industrialisation domestique indienne dans le domaine du textile, qui aurait pu former le fer de lance d’une révolution industrielle indienne, propulsant l’Empire Moghol au rang des économies les plus puissantes du monde moderne. • L’agriculture précoloniale indienne enregistre de bonnes performances et des rendements élevés, mais reste une agriculture traditionnelle aux méthodes et outils rudimentaires et à une division du revenu fortement inégalitaire. Ce secteur agraire puissant coexiste avec un large secteur du négoce et du crédit. Par ailleurs, l’économie indienne se prouve capable à s’adapter à l’extension du marché national, qui grandit de 100 à 170 millions d’habitants le long de la période de l’apogée de l’Empire, ce qui démontre une certaine supériorité aux sociétés et aux économies occidentales. • Néanmoins, suite à cette période de succès économique est venue une phase de stagnation et, finalement, de déclin. Outre le fait que l’industrie et l’agriculture indienne peinent à se moderniser, le fait que les salaires des paysans et des artisans se soient maintenus à un niveau très bas tout au long de cette période a contribué à la stagnation économique tout en entravant la mécanisation et l’industrialisation. • Pourtant, suite au revers historiques, à la déliquescence de l’empire au XVIIIème et XIXème siècles et la colonisation britannique qui s’en suit, le développement économique indien va sombrer au point que les exportations vers l’Europe ne constitueront plus que des produits bruts (et non pas des produits textiles manufacturés qui représentaient au XVIIIème siècle plus de 50% des exportations indiennes). • Cela dit, à l’aube du XVIIIème siècle, l’Inde est le premier exportateur de produits manufacturés au monde, ce malgré un niveau de technologie de production inférieur à celui de l’Europe, du Moyen Orient ou de la Chine. En effet, l’Inde accumule du retard en termes de technologies, que ce soit au niveau industriel, agricole, nautique, scientifique ou militaire. - « L’absence de bases empiriques pour une révolution industrielle était chose manifeste dans l’Inde du XVIIIème siècle. L’Inde n’était pas, en dépit de ses potentialités […], en position de passer par une révolution industrielle au XVIIIème siècle. Depuis plusieurs siècles la connaissance scientifique n’avait connu aucun progrès significatif et l’équipement intellectuel pour une diffusion et un recensement systématique des compétences reçues était fort défectueux. » • Cette manière de présenter les choses se heurt à une autre perspective, qui met l’accent sur le parasitisme et la rapacité de l’Empire Moghol : au fond, le despotisme et l’avarice des élites mogholes seraient les responsables du retard et du déclin final de l’Inde, un argument que défendra notamment Montesquieu.

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c). Les « faux coupables » du déclin du développement industriel précolonial : • Le déclin fulgurant de développement économique et notamment industriel de l’Inde précoloniale a laissé perplexe un nombre d’historiens économiques, ce qui a suscité de moult études dont l’objet était d’identifier la source de la non-industrialisation. L’un des « faux coupables » identifiés par des auteurs a été le système des castes, ainsi que les structures familiales non européennes (non nucléaire) et l’hétérogénéité ethniques. - En ce qui concerne le système des castes, qui compartimente la société hindoue en plusieurs groupes sociaux (varnas) hiérarchisés, endogames et héréditaires, aurait été un obstacle au développement économique et industriel du souscontinent indien, car ce système tuerait l’initiative individuelle et interdirait la mobilité sociale en imposant notamment une stricte division du travail. S’il est vrai que la discrimination basée sur le système de castes continue à avoir des conséquences néfastes sur le développement social en Inde, les castes n’ont pu jouer qu’un rôle mineur dans la non-industrialisation de l’Inde. - Dans les faits, la plupart des professions restent ouvertes à tous, bien que des règles régissant certains métiers (jâti) soient extrêmement stricts, sans qu’aucune dérogation ne soit permise. Enfin, le système des castes fixe bel et bien des limites hiérarchiques, mais n’ôte pas toute possibilité aux individus et aux groupes de se mouvoir. - Ex. : avec le temps, un phénomène de « brahmanisation » s’est produite : les plus fortunés des membres d’une caste créant un sous-groupe social plus aisé que le reste et se rapprochant des castes plus favorisées, améliorant ainsi la mobilité sociale (les brahmans (prêtres) faisant partie de la varna supérieure). - Ex. : il est arrivé que des castes (jâtis) aient changé entièrement de spécialisation artisanale, leurs membres s’engageant dans une activité qui leur offrirait une meilleure rémunération et un meilleur statut social. Le boom des activités textiles au XVIIème siècle dans diverses provinces du Hindoustan a été l’occasion de telles transformations. - Finalement, il y a un argument qui relativise parfaitement le poids du système des castes dans la non-industrialisation de l’Inde : celui de la solidarité qui se maintien entre les membres de la même caste et qui protège le groupe et son patrimoine des exactions des potentats. Face à l’arbitraire commun et aux droits de propriété volatiles de l’époque, le réseau des castes créait une forme de solidarité et de sécurité qui permettait aux victimes de la fortune de bénéficier de la protection et de l’aide de leurs confrères, un élément socialement et économiquement salutaire de l’institution des castes. En plus, en l’absence d’un système bancaire moderne, le système des castes favorisait la mobilisation des capitaux. - En ce qui concerne les structures familiales propre au sous-continent indien supposées gêner le progrès industriel, la thèse est généralement rejetée par les auteurs, qui démontrent que les structures de grandes familles (contrairement à la famille nucléaire européenne) favorisent le développement commercial et industriel qu’ils n’en entravent le cours. - 56 -

- Ceci dit, le système des castes et des grandes familles peut créer des exclusions, privant un nombre de personnes des bénéfices de la croissance ; bien que ces mêmes normes et ces mêmes institutions peuvent créer des mécanismes de confiance qui permettent de pallier les défaillances du marché et du partage de richesse. Là aussi, on retrouve la difficulté de retracer le lien concret entre la nature des institutions et la croissance économique. Ainsi, le système institutionnel unique d’un pays présente toujours plusieurs facettes. Aussi, peut-il être présenté comme favorable ou hostile au développement, dépendant des facettes institutionnelles et des phases de croissances qui sont mises en avant. - Ex. : en prenant la phase des 40 années qui suivent l’indépendance de l’Inde suivant 1947, le pays enregistre une croissance économique très médiocre, malgré la levée du joug colonial et l’émancipation politique. Durant ces 40 années, le système des castes n’a été considéré qu’à travers ses défauts et en soulignant ses contraintes. Depuis les années 1990’s pourtant, la croissance de l’Inde a été fulgurante, bien que l’honni système des castes n’ait guerre changé de nature. Au contraire, la solidarité des réseaux de castes est soulignée comme l’une des sources de ce succès. - On ne peut pas non plus citer l’influence occidentale comme source de la nonindustrialisation du Hindoustan, du moins pas avant la fin du XVIIIème siècle : le commerce établi par les Européens dès le XVIème siècle était très bénéfique pour l'Europe, mais n'avait que très peu d'incidence sur l'Inde (moins de 1% du PNB de la région, les relations ne sont alors pas coloniales, mais purement commerciales). d). Sources principales du non-développement industriel en Inde : • Outre la dégradation de la conjoncture politique précitée, l’un des facteurs de la nonindustrialisation du sous-continent indien a trait à la non adoption en Inde de certaines techniques de production : au fond, on peut dire que l’industrie indienne précoloniale était réfractaire à l’innovation technologique. Fondamentalement, les producteurs indiens avaient opté pour l’exploitation extensive d’une main d’œuvre abondante et bon marché plutôt que d’investir dans des machines et des technologies plus productives dont les coûts relativement supérieurs étaient moins compensables. • Tout au long de la période considérée (du XVIIème au milieu du XVIIIème siècles) les outils et les techniques utilisées dans les secteurs pré-industriels en Inde sont restés rudimentaires. Bien que les résultats de l’industrie naissante en Inde soient dignes d’admiration, il faut souligner qu’ils résultent essentiellement de l’exploitation d’une main d’oeuvre surabondante en compensation du niveau de technologies de production relativement bas (par rapport aux économies européennes et chinoises de la même époque). • Les points forts de l’économie indienne sont non seulement une main d’œuvre surabondante et peu rémunérée, mais aussi l’ingéniosité des artisans et l’extrême spécialisation des tâches résultant, entre autres, des systèmes corporatistes des castes (jâti), chaque famille étant destinée à se spécialiser dans un domaine et aucun autre. De ce fait, si l’Inde disposait, dans le court terme, de caractéristiques qui faisaient d’elle la plus grande puissance économique du monde, ces mêmes caractéristiques tuaient toute incitation de mécanisation et d’adoption de technologies plus avancées. - 57 -

e). Des cotonnades indiennes : • A l’aube du XVIIème siècle, l’industrie des cotonnades indiennes atteint une taille immense et pénètre tous les marchés européens, mais aussi asiatiques, américains et africains. Il s’agit de produits qui sont à la fois de haute qualité et de bas prix (à cause du coût nettement moins cher de la main d’œuvre indienne), ce qui les rend extrêmement compétitifs. - Les cotonnades sont des tissus de cotons peins produit par une industrie rurale très similaires au verlaagsystem protoindustriel européen, la plupart du temps par des familles d’artisans campagnardes pour le compte de marchands, dans des conditions de travail pénibles et pour un salaire bas. • Or, les cotonnades commercialisées par la East India Trading Company, (qui dispose d’un monopole dans le secteur) meurtrissent les secteurs textiles britanniques par leur niveau de compétitivité : l’Angleterre va donc interdire l’importation des cotonnades dès 1700 à travers une loi protectionniste du Parlement en faveur de la main d’œuvre britannique. - Ce qui n’arrête en rien le commerce des cotonnades vers tous les autres ports du monde, toujours assurée par la EITC qui maintient son monopôle et grossit ses profits. Entre autres, les côtes africaines deviennent une grande destination des cotonnades, qui deviennent la denrée de prédilection que les négriers européens utilisent pour troquer contre des milliers de captifs africains. • Durant la plus grande partie du XVIIIème siècle, la Grande Bretagne, protégée par la loi protectionniste, va développer son industrie textile en investissant dans la mécanisation de la production textile, ce qui en augmentera la productivité au point de devenir concurrentielle avec les produits indiens, au point de submerger les marchés du Hindoustan dès les début du XIXème siècle provoquant l’écroulement de l’industrie du pays. f). Le déclin de l’Empire : • A partir du XVIIIème siècle, l’Empire Moghol perd peu à peu son unité politique, sa puissance économique et décline peu à peu, alors que la Compagnie Britannique de Indes Orientales, entreprise capitaliste soutenue par l'État, l'armée et la marine britanniques, gagne le monopole total sur les possessions portuaires européennes et le commerce transcontinental, assurant l'influence croissante de la Grande Bretagne dans la région. • Cette influence a mené à des tensions et aux luttes ethniques et religieuses à l'intérieur du territoire Indien – la défaite décisive des partisans de l'autonomie indienne contre les forces britanniques à la bataille de Plassey (1757) a été le premier événement marquant l'emprise de ces derniers sur le pays. • Au fil des années, la Grande Bretagne va utiliser les difficultés et les conflits ethniques et culturels entre les factions qui se sont formés après le déclin de l'Empire Moghol selon la stratégie « diviser pour conquérir », culminant à la domination politique et économique quasi totale du Royaume Uni sur le Hindoustan. - 58 -

• A la suite de la révolte anti-britannique de 1857 et de la défaite des indépendantistes indiens dans la guerre qui a suivie, la Couronne britannique prend le contrôle des mains de la compagnie, et utilise cette opportunité pour affirmer son règne total sur l'Inde, qui devient officiellement une colonie britannique dès 1858.

5.2). Extraversion et désindustrialisation :
• « Dans ses propres bornes, l’Inde du XVIIIème siècle respire et agit avec naturel, avec force, avec succès, pour autant, elle n’est pas à la veille d’enfanter un capitalisme industriel révolutionnaire. » • De plus, avec la présence accrue et la pénétration toujours plus forte de la Grande Bretagne et de sa production toujours plus concurrentielle, l’économie du sous-continent va subir une transformation radicale : le secteur industriel indien va sombrer et sera progressivement remplacé par des cultures d’exportation tels que le coton, le thé, et d’autres matières premières qui vont constituer la base même de la production indienne. Le Royaume Uni, alors en pleine Révolution Industrielle, en bénéficiera entièrement pour attiser la Révolution Industrielle et le potentiel commercial qui propulse l’Empire britannique vers le sommet, alors que l’économie indienne sombre dans l’archaïsme et la dépendance. • Les firmes britanniques jouent dans ce contexte un rôle central. Celle-ci se fait par trois étapes : la main d’œuvre surabondante du Hindoustan produit en masse des matières premières telles que le jute (plante textile utilisée pour tisser des tissus robustes), le coton, le thé et l’opium. Ensuite entrent en jeu des intermédiaires indiens, dont des marchands, des usuriers et d’autres financiers. L’East India Trading Company aura d’ailleurs largement recours à ces financiers autochtones pour financer leur expansion spectaculaire. En dernier lieu se placent les firmes britanniques, qui contrôlent les réseaux commerciaux transnationaux et s’approprient avec succès le monopole sur la commercialisation des produits indiens. • La couche intermédiaire dans ce processus, constituée d’élites commerciales, financières indiennes, supportent en grande partie les coûts des fluctuations commerciales et répercute à son tous les coûts des fluctuations cycliques sur les cultivateurs. En fait, les firmes britanniques, qui n’interviennent pas au niveau de la production, manipulent un montage qui leur garantit une part royale des immenses profits engrangés. • Ces firmes s’implantent dans de grandes villes portuaires telles qui Calcutta, Bombay ou à Madras et fonctionnent avec de faibles investissements récolent des profits importants, mais parce que ces firmes ont besoin pour s’agrandir de faire appel à des intermédiaires locaux, elles favorisent ce faisant l’essor d’une classe moyenne clientéliste engagée dans la production des cultures d’exportation, créant un cercle vicieux qui poussera l’économie indienne à se centrer sur l’exportation des matières premières d’exportation au détriment de son industrie propre. • Parmi les intermédiaires engagés dans la commercialisation des matières premières indiennes, on distingue les Marwaris (caste marchande hindou du Rajasthan) et les Tatas (groupe social zoroastrien faisant parie de la minorité ethnique des Parsis occupant jusqu’à aujourd’hui une place prédominante dans le commerce et la finance). Ces deux groupes sociaux deviendront une classe privilégiée dans le domaine de la - 59 -

commercialisation britannique et deviendront progressivement une élite puissante qui détiendra, avec les firmes britanniques, le monopôle sur la production et la commercialisation des cultures d’exportation. • L’essor des cultures d’exportation a eu également des répercussions majeures sur l’agriculture vivrière, en accaparant une large fraction de terres fertiles au détriment des cultures de subsistance, ce qui va finir par susciter une chute considérable dans la sécurité alimentaire qui ne va qu’empirer sous le pacte colonial britannique en provoquant l’une des pires famines de l’histoire : de 1875 à 1900, 18 grandes famines consécutives causent la mort de 26 millions de personnes. • Ce désastre humanitaire inédit souligne le danger que représente la déstabilisation des structures sociales, économiques et culturelles dans un pays. Du début du XIXème siècle jusqu’à la fin de l’ère coloniale, le niveau de production agricole par habitant ne fera que de se réduire. Il faudra attendre les grands investissements dans l’irrigation de la révolution verte de l’Inde indépendante pour pallier au problème ; sous le Raj britannique, la construction de réseaux ferroviaires était privilégiée à l’irrigation, mais au lieu de réduire l’ampleur des famines en livrant de grandes quantités de vivres aux zones les plus touchées, cette construction n’a fait qu’attiser les épidémies en propageant la contagion par connexité. - De 1855 à 1914, 55'000 kilomètres de voie ferrée sont construits, faisant du réseau indien le premier de tout le Tiers Monde. La construction de ce vaste réseau ferroviaire a été critiquée, et ses défauts ont été mis en évidence. Tout d’abord, le choix du tracé relève de considérations surtout militaires. De plus, au lieu de connecter les différentes collectivités, la configuration du réseau ne fait qu’avantager les échanges extérieurs, en connectant uniquement les grandes villes portuaires aux zones riches en matières premières. Finalement, cette immense construction ne fait pas appel à du matériel construit sur place, ce qui aurait favorisé l’essor de l’industrie indienne : au contraire, les rails, les locomotives et les outils de construction sont entièrement importés de la métropole, et n’induira pas d’effet économique bénéfique sur place. - « Un des traits les plus remarquables de la domination anglaise aux Indes, est que les plus grands maux qu'elle a infligés à ce peuple présentent extérieurement l'apparence des bienfaits du ciel » : chemins de fer, télégraphe, téléphone, radio et le reste furent les bienvenus, ils étaient nécessaires et nous avons une grande gratitude envers l'Angleterre de nous les avoir apportés. Mais nous ne devons pas oublier que leur premier objet fut le renforcement de l'impérialisme britannique sur notre sol en permettant le resserrement de l'étreinte administrative et la conquête des nouveaux marchés pour les produits de l'industrie anglaise » Jawaharlal Nehru.

5.3). Portée et limites de la réindustrialisation :
• L’influence et l’ingérence néfaste des colonisateurs britanniques en Inde a exacerbé les manquements de la société du sous-continent indien en provoquant la chute économique d’un pays qui était encore récemment la première puissance économique du monde. Le Raj britannique a bel et bien propulsé la Grande Bretagne à son sommet en fournissant un flux quasi infini de matière première à des prix avantageux dictés par le pacte colonial en exclusivité à l’économie métropolitaine pour revendre les produits manufacturés - 60 -

britanniques à l’immense marché de consommation que représente le Hindoustan. Pourtant, la métropole britannique était seule à récolter le fruit induit par l’offre et la demande de l’Inde, dont l’industrie textile et sidérurgique sombrait dans la désindustrialisation. • Malgré cet état de fait déplorable, la croissance et le développement sont bel et bien revenus au Hindoustan, notamment dans les deux branches formant le fer de lance de l’industrialisation. Chose inédite : le relèvement de la réindustrialisation a lieu durant la phase coloniale, un contexte qui lui est hostile, mais surtout, elle a été le fait d’acteurs économiques autochtones, notamment grâce aux élites socio-économiques qu’ont été les Marwaris et les Parsis, partenaires du colonisateur, qui vont investir leur capital dans cette renaissance industrielle. i). La sidérurgie : • Néanmoins, cette réindustrialisation qui finira par faire ces preuves, n’aura que des effets très limités dans un premier temps, ce malgré l’ampleur des efforts investis dans la réindustrialisation, qui débutent dans les années 1860-70s. Dans la sidérurgie, il y a la création d’une entreprise en 1875 au Bengale, qui n’aboutira pas, notamment à cause de l’opposition de Londres, qui refuse des commandes et des prêts, ce qui poussera cette première entreprise à fermer en 1879. Cette première tentative avortée n’implique pas que tous les Britanniques étaient contraires à l’éclos de la sidérurgie indienne : à partir de 1880 surtout, la Vice-royauté de l’Inde (établie avec la colonisation formelle à la suite de la rébellion matée de 1858) devient favorable au projet, ce qui contribuera à l’effort. Notons qu’à cette époque, l’administration coloniale jouie d’une grande autonomie en Inde, non pas grâce à son statut institutionnel mais grâce à son isolement géographique. • Du fait de cette divergence entre Londres et Delhi, un équilibre instable s’était développé dans lequel le Vice-roi jouait un rôle clé. Il s’agit avant tout d’un équilibre entre modernisation et sauvegarde des structures traditionnelles, qui pousse le colonisateur à l’hésitation face à la robustesse des structures en place. Puis, il s’agit d’un équilibre entre la garantie de retour sur les investissements britanniques et la prise en compte du niveau de vie de la population locale. En dernier lieu, il est question d’un équilibre entre la souveraineté de la métropole et la nécessité de faire participer les Indiens dans l’administration indienne. Dans ces trois cas, Londres pèse sur le premier côté, mais se retrouve par la force des choses devant l’incapacité de négliger complètement les intérêts de la population locale. En définitive pourtant, malgré la sensibilité de la vice-royauté aux retombées des problèmes locaux et sa relative autonomie, c’est bien Londres qui avait le dernier mot. • De ce fait, avec l’opposition de la métropole à la réindutrialisation du Hindoustan, la première entreprise sidérurgique fructueuse n’a pas vu le jour avant la fin du XIXème siècle. Ce n’est qu’en 1907 que véritablement la sidérurgie locale se reconstitue avec la création d’unités de production modernes. Chose extraordinaire, cette industrialisation tardive est le fait d’un capital strictement local, ce qui démontre la rigueur des structures en place. • Un personnage jouera un rôle central dans ce phénomène de réindustrialisation : il s’agit du Parsi Jamshed Tata (1839-1904), à l’origine de ce qui deviendra le Groupe Tata, considéré comme « père de l’industrie indienne » : il est d’ailleurs à l’origine de - 61 -

la ville qui porte son nom, Jamshedpur, devenu centre de l’industrie sidérurgique du sous-continent. Etant informé de l’existence en Inde orientale de riches gisements de fer près de mines de charbon, le fondateur de la dynastie Tata va concevoir le projet de doter le pays d’une industrie sidérurgique, ce malgré les nombreux obstacles sur le chemin : les règlements bureaucratiques, l’indifférence gouvernementale, l’hostilité des intérêts des lobbies britanniques. Un projet grandiose qu’il lancera avec succès et qui sera continué par ses fils après sa mort, avec la création en 1907 de la Tata Iron and Steel Company dont la totalité du capital sera souscrite en trois semaines par huit mille actionnaires indiens. • Cet exemple illustre parfaitement la vitalité d’une capacité de ressort des élites locales à participer au redressement et à animer la croissance durant la phase coloniale. En 1908 commencent les travaux d’édification d’une usine sidérurgique moderne qui produira de l’acier en masse par ses propres moyens dès 1913. La réussite de cette entreprise est lié également à l’aide que finiront par recevoir ses initiateurs de la part de l’administration coloniale, qui va acheter une partie de la production à condition qu’il ne soit pas plus cher que l’acier importé. • Cependant, ce renouveau arrive trop tard pour bénéficier des effets d’entraînement du réseau ferroviaire, qui est alors pratiquement achevé : si la production sidérurgique indienne parvient à assurer la totalité de la consommation locale dès 1922, le niveau de production reste relativement faible par comparaison avec le marché mondiale (elle n’en représente qu 0,1 %, alors que l’Inde compte 20% de la population mondiale). On peut bien parler d’une occasion ratée pour la réindustrialisation du Hindoustan. C’est là l’un des nombreux reproches qu’on peut faire au pouvoir colonial : d’avoir entravé le développement économique et social de l’Inde. ii). Les textiles : • Ce même reproche peut être fait pour ce qui est de l’industrie textile, qui a démarré plus tôt, dans les années 1850’s. Ce renouveau ce confirme dans les années 1880’s : il touche avant tout la filature du coton, bientôt suivi du tissage et ce, à nouveau, sans l’aide de capitaux étrangers. • Les fruits de ce renouveau industriel mûriront rapidement : le nombre de broches à filer le coton augmente de 1,2 millions en 1816, à 5,9 millions en 1910 et plus de 10 millions en 1939, date à laquelle l’Inde est en mesure d’assurer plus de 80% de sa consommation intérieure de tissus de coton, ce malgré la forte concurrence de la puissante branche textile britannique, malgré une politique tarifaire discriminatoire et la puissance des lobbies de la métropole. • Facteurs de la réindustrialisation : - Le boom des exportations d’opium et de coton brut fait la fortune de certaines familles de marchands, dont celle des Parsi et des Marwaris. Cette accumulation de capital permettra à ces acteurs de réinvestir une partie de leurs profits commerciaux dans des unités industrielles modernes : en initiant la réindustrialisation de leur propre élan, les élites marchandes et financières indiennes instrumentalisent toute la robustesse des structures en place pour résister à la prépondérance des étrangers. - 62 -

- L’une des conditions qui facilitent le démarrage industriel sont les taux de profits élevés : dans l’industrie textile indienne, les taux de profits au stade de filature approchent les 20%, ce qui permet l’autofinancement des industries naissantes. - L’approvisionnement en matières premières est facilité compte tenu de la proximité et de la facilité d’accès (contrairement aux industries européennes, qui subissent de hauts coûts de transport). - L’industrie naissante en Inde profite de bas salaires, ce qui permet par ailleurs de comprendre le haut taux de profits. En 1906, le coût unitaire de travail constitue en Inde 75% des coûts britanniques pour ce qui est de la filature et 50% pour ce qui est du tissage. • Pourtant, en 1913, l’Inde ne possède que 5% des broches à filer disponibles dans le monde. Cet état de fait s’explique par le fait que jusque dans l’entre-deux-guerres, l’administration coloniale continue de pénaliser les producteurs de cotonnades indiennes. - En 1894, le Vice-roi va se plaindre à Londres des basses recettes fiscales de la colonie, ce qui sera réglé en élevant les droits de douanes et les taxes : jusque dans les années 20’s, l’administration coloniale en Inde va toucher les revenus de ces droits de douanes qui pénalisent sérieusement la production textile indienne.

5.4). Théorie de la « saignée » et approche par les « capacités » :
• Globalement, le bilan de près d’un siècle d’industrialisation indienne sous le Raj britannique est plutôt maigre et mitigé, malgré les nombreux acquis, dont l’édification du fondement d’une industrie sidérurgique et l’éclosion d’une industrie textile de taille. - Dans le domaine du textile, on peut dire que le nombre d’emplois de travailleurs créés par la réindustrialisation est inférieur au nombre d’emplois d’artisans perdus lors de la désindustrialisation. - Quant à l’industrie sidérurgique, malgré ses succès, le fait qu’elle débute après la construction du réseau ferroviaire qui a entièrement bénéficiée aux industries britanniques, cela prive l’industrie sidérurgique d’effets d’entraînement sur place. • La désindustrialisation par l’extension des cultures d’exportation et les entraves à la réindustrialisation sont des entraves qui ont pesé lourd sur le développement économique du Hindoustan. Les facteurs qui désavantagent ce développement ont été relevé et dénoncés en Inde dès la deuxième moitié du XIXème siècle par un groupe d’intellectuels patriotiques indiens, à l’origine du premier mouvement nationaliste dans une colonie européenne. Ces pères du nationalisme indien feront le procès précoce du colonialisme britannique, bien qu’ils ne cachent pas leur admiration pour la civilisation européenne et ses progrès. S’ils ne réclament pas nécessairement la fin immédiate du colonialisme en Inde, ils demandent à ce que la Grande Bretagne honore ses promesses de modernisation de l’Hindoustan et demandent à ce que cesse la politique parasitaire de partage des richesses : au fond, ils dénoncent la perversion de la mission civilisatrice, la colonisation devrait enrichir l’Inde, et non seulement la métropole.

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• L’un des plus célèbres de ces intellectuels nationalistes a été Dadabhai Naoroji, lui aussi un Parsi, commerçant de coton, politicien et premier MP indien qui a développé la célèbre théorie « de la saignée », qui consiste à dire que la colonisation britannique, malgré les innovations qu’elle apporte, tend à appauvrir le Hindoustan en organisant le drainage systématique de ses richesses, conduisant à des écarts de développement grandissants entre l’Inde et a métropole. Ce transfert unilatéral et sans compensation des richesses indiennes à la métropole représente un manque à gagner pour l’Inde et une aubaine pour l’Empire britannique qui en tire son accumulation extraordinaire de capital et de puissance. • Ce mouvement est à l’origine de l’école dite dépendantiste, qui se développera dans les années 1960’s. Selon cette théorie, la colonisation est un jeu à somme nulle : ce que les populations colonisées perdent est un gain équivalent pour le colonisateur, contribuant à appauvrir l’un et enrichir l’autre. • Cette théorie, souvent reprise aujourd’hui, est effectivement corroborée par des données chiffrées et des faits objectifs : tous les indicateurs socio-économiques témoignent d’un déclin et d’un retardement du niveau de développement. Seulement, on ne pourrait se limiter à dire qu’ils étaient entièrement dus au drainage des richesses par l’impôt et les tarifs imposés par les Britanniques : ces deux éléments ont bien joué un rôle dans la lenteur de réindustrialisation (particulièrement dans le domaine de la sidérurgie), mais ils restent assez marginaux (tarifs pas plus grands que 5%), alors que les investissements en Inde étaient nombreux. • La lenteur du redémarrage industriel a plus à voir avec le fait que la production industrielle indienne n’arrivait pas à être concurrentielle avec celle de la Grande Bretagne, qui avait de son côté le haut niveau de technologie, les économies d’échelle et les effets d’entraînement de la Révolution Industrielle entamée encore depuis le XVIIIème siècle et des prix préférentiels dictés par le pacte colonial. • Il faut ici rappeler le rôle crucial qu’ont joué les facteurs internes dans le développement économique de l’Hindoustan. Dans le contexte de l’option en faveur de culture d’exportation, dont le thé, le jute, le coton brut et l’opium (produit en masse sous le monopole des firmes britanniques en vue de son exportation forcée en Chine), les firmes britanniques ne font qu’intervenir au niveau de la commercialisation des produits bruts en vue de leur vente sur le marché international : pour tout le processus de production, les firmes feront appel aux élites locales, qui assurent le financement et l’organisation de cette production. • Non seulement les élites locales précoloniales se maintiennent, mais en plus elles occupent une place centrale dans l’économie indienne sous le Raj britannique assurant la production et les capitaux, puis elles parviennent à faire éclore une nouvelle industrialisation de leur propre élan dans des conditions hostiles, et continuent à jouer un rôle clé dans l’économie indienne sur le marché global encore aujourd’hui, un cas unique dans l’histoire de la colonisation. • L’histoire de la colonisation en Inde fait démontre le haut degré de vitalité, de robustesse et d’autonomie des structures sociales indiennes, qui ne sont jamais entièrement dominés par le colonisateur : malgré la détermination de tirer un profit maximal de leur conquête et l’envie de faire table rase des structures qui les précédaient, les Britanniques se retrouvent dans l’impossibilité d’assurer leur hégémonie sur les - 64 -

multitudes asiatiques, mais sont forcé de négocier, de partager le pouvoir et de collaborer avec des intermédiaires locaux et de tenter d’apaiser les esprits et gagner les cœurs des peuples colonisés afin de retarder la perte inévitable de leur domination fragile : - « Dès son arrivée l'Européen est entouré de milliers d'esclaves, de serviteurs, d’auxiliaires, d’associés, de collaborateurs qui s’affèrent autour de lui cent fois, mille fois plus nombreux que ceux qui ne sont pas encore les maîtres. » • Ces élites se développeront davantage en jouant un rôle salutaire pour le développement des capacités locales, non seulement en créant des emplois et des richesses, mais aussi en s’engageant dans les activités culturelles, éducatives, sociales, mais aussi politiques. Chose particulière, ces élites présentent un véritable métissage des mentalités : d’un côté, il s’agit de personnes qui embrassent avec fierté leur héritage millénaire et de l’autre, elles s’ouvrent vers la modernité et le progrès, en adoptant tout ce que le monde extérieur à de meilleur à leur offrir en terme de techniques, d’institutions, d’approches et de perspectives. Sous le regard fier des colonisateurs britanniques, cette élite intellectuelle va adopter des attitudes que les occidentaux leurs offrent, sans savoir qu’ils plantent ce faisant les germes du déclin de leur emprise coloniale : en s’éduquant, se modernisant et se mobilisant à l’occidentale, les Indiens vont former une société civile puissante à l’origine du mouvement indépendantiste qui mettra un terme à l’Empire britannique. - « Beaucoup d’Indiens de ma génération pensaient que la défaite des insurgés cipayes signifiaient une blessure mortelle pour nos peuples. Nous nous trompions […] : notre pays abrite beaucoup de cultures différentes, certaines d’entre elles ont plus de 5'000 ans. Les Britanniques ont exercé un règne cruel de destruction, de mort et d’humiliation quotidienne, mais finalement, à regarder le fond des choses, ce règne aussi détestable qu’il ait été, n’a signifié qu’une mise en parenthèse, une interruption provisoire de notre histoire. L’Inde renaît de son humiliation, elle reprend fièrement le cours de son histoire. Il ne pouvait en aller autrement. […] » - Jawaharlal Nehru, Réunion de Bandung, 1955.

Chapitre VI - L’Algérie française : le caractère destructeur d’une colonie « mixte » :

6.1). Le Maghreb d’avant la prise d’Alger :

6.2). Echec du peuplement agricole européen :

6.3). Mainmise sur les terres :
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6.4). Inégalités et colonisation « mixte » :

Chapitre VII - L’Afrique subsaharienne malade de la colonisation ?

7.1). L’Afrique noire précoloniale à l’unisson du monde :

7.2). De l’impact de la traite négrière :

7.3). Une typologie des économies coloniales africaines :

7.4). Types d’implantation coloniale et capacités de développement :

CONCLUSION
• Le cours est divisé en deux parties : la partie A débute le 20 septembre et prend fin le 2 novembre, la partie B commence le 8 novembre et se termine le 21 décembre : chacune d’entre elles vaut 3 crédits, soit 6 crédits en tout. • L’examen final comportera soit 2 grandes questions auxquelles il faudra répondre en 2 heures (dans le cas où l’on choisit la partie A uniquement), soit 3 heures avec 3 grandes questions auxquelles il faudra répondre au maximum de 2 pages par question (dans le cas où l’on a choisit de suivre le cours dans son intégralité). • Le cours complet comporte 28 séances de 2 heures chacune ; l’examen aura lieu en même temps pour toutes les formules durant la session d’examens d’hiver. Le cours est enregistré sur mediaserver – les documents peuvent être consultés en ligne sur la plateforme « dokeos ». - Les sujets d’examens précédents accompagnés de réponses sont dokeos. disponibles sur

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