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Stratégies de l’information

Dans cette brochure, on présentera quelques notions générales sur la stratégie de
l'information. À l'époque où l'on ne cesse d'exalter la "société de l'information" et les
technologies de la communication (créditées, par exemple, par certains d'avoir provoqué le
printemps arabe), il n'est pas mauvais - sans tomber dans une vision dramatique inverse - de
rappeler que l'information sert aussi à lutter, à assurer une dominance ou un avantage, qu'elle
est un enjeu entre des groupes et des organisation en compétition ou en conflit. Rien n'est
donc jamais acquis. Cette compétition concerne plusieurs dimensions de l'information : celle
dont on possède le monopole, souvent par le secret, celle que l'on acquiert pour décider, celle
dont on prive un rival par la confusion et enfin l'information qui peut faire croire ou faire agir,
c'est-à-dire celle que nous rencontrons quotidiennement, notamment à travers les médias.
Dans une première partie, on en présentera quelques principes généraux, assez abstraits mais
qui seront illustrés d'exemples au cours de l'exposé.
La seconde partie présente quelques notions et une bibliographie générale.
Tous ces textes proviennent du site : http://huyghe.fr
Vous pouvez également télécharger un glossaire plus complet (50 notions) sur : http://
www.huyghe.fr/actu_356.htm
Ou, pour ceux qui sont davantage intéressés par l'aspec "guerre de l'information", voir cette
brochure.
Pour ceux qui voudraient une documentation vraiment exhaustive : cette brochure
téléchargeable
Ou encore, pour ceux qui préféreraient trouver les articles et définitions sous forme de site :
http://influcrise.wordpress.com
Pour me contacter : contact@huyghe.fr
Sur Twitter : @huyghefb
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STRATÉGIES DE L'INFORMATION
Les stratégies informationnelles servent à accroître le pouvoir de celui
qui les emploie : elles augmentent sa capacité de faire prédominer sa volonté.
Qui dit stratégie dit agir dans des conditions adverses et en fonction de
facteurs dont on ne possède pas la maîtrise. La notion même de stratégie, art de
limiter autant que possible le hasard, implique que dans la vie réelle (et non
dans un jeu où le nombre de coups et les situations possibles sont limités par
des matrices), aucune méthode ne fonctionne à cent pour cent. Elle opère sur
des gens (c’est une pragmatique, pas une technique qui manie des choses). Elle
rencontre des obstacles, généralement la stratégie adverse et un pouvoir lui est
opposé : au minimum la résistance potentielle de celui sur qui elle s’exerce.
Donc pas de recette imparable.
Vaincre par les signes
Il est possible d’utiliser l’information pour vaincre
- Soit en réduisant sa propre incertitude (ce qui correspond à une
définition classique de l’information), grâce à des renseignements ou des
connaissances qui favorisent les bons choix. Corollairement, il est utile
d’accroître l’incertitude de l’adversaire ou du concurrent. Le tout est de savoir
et d’empêcher de savoir afin de réaliser de meilleures performances. La
supériorité consiste ici en un différentiel de connaissance : A sait fabriquer
telle arme, pas B, A sait qu’il y aura demain tel mouvement en bourse, pas B.
Il s’agit de réduire à son profit le brouillard et la friction inhérents à tout
conflit.
- Soit par des messages ou signaux qui produisent un effet sur la cible :
inciter, faire peur, séduire, convaincre…, et suscitent une réaction favorable à
ses desseins. La sémiologie parle de la fonction "conative" du message : elle
est centrée sur l’effet produit sur le récepteur. Ce principe est celui de la
publicité, de la propagande, y compris sous la forme la plus simple : faire
adhérer ou faire rejeter. Ce peut être celui de la déception au sens militaire :
tromper l’autre sur ses intentions, ses forces, sa localisation pour le pousser à
la faute.
- Soit en agissant sur la façon de traiter l’information, et ce qui la
structure. Ce peut être un système de transmission, un logiciel, un code. Mais
il est possible de s’appuyer sur les catégories mentales, sur l’idéologie, les
procédures et méthodes, la langue, les modes de raisonnement. Influencer,
former, voire formater sont les procédés les plus courants en ce domaine.
Faire adopter son vocabulaire, son code de déontologie ou ses habitudes de
consommation… Le secret est d’agir sur les réactions d’autrui, mais en
amont, quitte à modifier le code employé ou la prédisposition d’un acteur.
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Pour f ai r e f or mul e, nous avi ons di t que l a pr emi èr e
stratégie d’information pèse sur les choses par le savoir, la seconde sur les gens
par conviction ou incitation et la troisième sur l’information elle-même en
modifiant le sens qu’elle prendra pour les acteurs.
Les trois types de stratégies se mêlent constamment et se soutiennent
mutuellement. Prenons un étudiant cherchant à assurer le succès de sa thèse et
à la rentabiliser professionnellement. Tout le travail de recherche,
documentation et bibliographie ressort à la première catégorie. Tout ce qui
touche à l’élaboration et à la mise en forme de son texte, bref toute son
éloquence à la seconde catégorie. Mais il faut aussi l’art de s’appuyer sur telle
école, sur l’autorité d’X ou de Y. Il faut la façon de réunir tel jury, tout le
dispositif matériel et relationnel qui soutiendra l’exposition et de légitimation
des idées exposées ressort à la troisième catégorie de même que la stratégie de
publication (le publish or perish des anglo-saxons) de présence dans les
colloques et séminaires, d’exposition médiatique, de réseaux.
De la même façon, une entreprise pratique la veille économique et faire
de la publicité et du marketing, ce qui correspond aux deux premières
fonctions, mais elle doit aussi songer à son image de marque, comprendre les
courants de valeurs et d’idées sur lesquels elle s’appuiera pour conquérir son
marché. Sans parler des pratiques de guerre économique où les sociétés
recourent à la désinformation et la déstabilisation informationnelles parfois
plus que ne le faisaient les États du temps de la guerre froide idéologique.
Notre troisième exemple, forcément dans le domaine militaire, peut se
trouver dans le classique des classiques, "L’art de la guerre" de Sun Zi. Quand
il conseille d’avoir des espions partout, cela ressort à la première catégorie,
quand il suggère de feindre l’inactivité au moment où on s’apprête à lancer son
attaque, à la seconde. Mais quand le général chinois recommande de songer au
moral de ses troupes ou, au contraire, de préparer les moyens de démoraliser
les adversaires ou de leur instiller une fausse confiance avant les hostilités, il se
range dans le troisième cas de figure.
Se soutenant mutuellement (pas de persuasion sans connaissance
préalable, mais pas de conviction si le terrain n’est pas réceptif), les stratégies
de l’information relaient et préparent les stratégies de force et de puissance.
Parfois même elles les remplacent. Les stratèges chinois considéraient le
stratagème comme le moyen le plus honorable de vaincre, suivi par la
diplomatie, et en dernier lieu la victoire militaire.
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Savoir et croyance
Nombre de pratiques regroupées sous le terme ambigu de "guerre de
l’information" reposent sur la capacité matérielle de percevoir (ou d’empêcher
de percevoir) des signaux. Ainsi des capteurs et senseurs : un micro, un radar,
un scanneur correctement utilisé permettent d’écouter une conversation à
distance, de repérer un objet en mouvement, …. Inversement, un bon
camouflage, un brouilleur, la structure d’un avion furtif, l’emploi d’une encre
sympathique empêchent l’autre de déceler les indices de la présence d’un objet
ou d’un corps. Et une attaque contre un système informationnel adverse permet
de perturber la réception de sons ou d’images, la circulation de signaux
électronique, l’accès à un site ou à une base de données… Les stratégistes
américains ont théorisé cette notion en prônant "l’infodominance" dans le cadre
de la "Révolution dans les affaires militaires". L’infodominance est, en théorie,
la situation de l’armée qui dispose sur le champ de bataille de capteurs
perfectionnés, de satellites et instruments d’interception, de moyens de
communication lui garantissant une coordination et une réaction instantanée.
Elle sait tout de l’adversaire qui ne sait rien d’elle et dont les systèmes
d’intelligence et de transmission sont détruits ou perturbés dès le début du
conflit, ses infrastructures critiques bien vite paralysées par un bombardement
chirurgical ou une cyberattaque. Cette vision utopique (les technologies de
l’information et de la communication garantissant la victoire quasiment sans
avoir à verser de sang) s’est récemment heurtée aux réalités de la guerre
asymétrique et du terrorisme. Ce qui, sur le papier, fonctionne très bien contre
un État avec armée, télétransmissions, réseau téléphonique, télévision nationale
et autres. ne vaut guère contre une guérilla.
Cet aspect purement technique de traitement des signaux est affaire
d’appareillage et de procédures. En dépit de ses applications "civiles", comme
les conflits économiques, il n’est pas celui qui nous intéresse le plus ici.
Dans ce cas, en effet la valeur de la stratégie est proportionnelle à celle
de l’information que l’on a acquise ou protégée. Tout repose sur sa
disponibilité (X sait ou ne sait pas que A) et sur la confiance que l’on peut
accorder à l’information (A est vrai ou pas).
Quand, les Alliés ont cassé le code de la machine de cryptologie,
Enigma, et ont pu ainsi déchiffrer les messages de l’armée nazie, ou quand ils
ont réussi à débarquer par surprise en Normandie, tandis que les Allemands,
intoxiqués par l’opération Fortitude les attendaient ailleurs, la question de la
valeur de cette stratégie ne s’est pas posée. Quand l’Union Soviétique a pu se
doter de la bombe atomique, en espionnant les U.S.A, la valeur de son système
de renseignement s’est révélée immense. Quand un initié de la Bourse sait si
telle OPA aura lieu et quand, il peut chiffrer son gain probable. Quand une
entreprise connaît l’offre de prix de sa concurrente, elle sait si elle peut
remporter le marché et à quelles conditions. Quand une société pharmaceutique
qui a décidé de produire un certain médicament est informée de l’état
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d’avancement des travaux d’un laboratoire rival, elle sait si elle doit continuer
à investir ou pas dans ce domaine….
Si les stratégies "de capacité" reposent essentiellement sur l’acquisition
de connaissances (ou a contrario sur la possibilité de priver la partie adverse de
savoirs comparables), d’autres méthodes supposent l’emploi de messages
efficaces et recherchent un effet de croyance. Pour prendre un critère simple : il
importe que les premières soient vraies (et efficaces) et que les secondes soient
crues (et répandues). Les premières supposent de la capacité d’analyse, les
secondes des symboles efficaces suscitant une dynamique. Dans le premier cas,
il est possible de parler d’un «patrimoine informationnel» à défendre ou
accroître comme en Intelligence économique. Dans le second, le résultat de la
stratégie se mesure peut-être moins en nombre de convaincus (encore que l’on
puisse admettre ce critère si l’on veut par exemple mesurer par sondage
l’efficacité d’une campagne publicitaire ou électorale) qu’à leur position et à la
façon dont se manifeste cette conviction.
Il est assez tentant d’appliquer les catégories du mensonge et de la
vérité, voire de considérer les stratégies de l’information comme des façons de
créer une pseudo-réalité agencée de façon à provoquer les résultats attendus.
Le vocabulaire employé est symptomatique. Tantôt on parle de déception (qui
dans l’ancien français avait bien le sens de tromperie ou détournement avant de
prendre celui de « ne pas être à la hauteur des espérances"), tantôt de
désinformation ou de diversion, comme s’il s’agissait par ce "dé" privatif
d’indiquer que l’autre à été volé d’une part de la réalité, ou privé d’un élément
de jugement. Tantôt on parle de manipulation, de "management de la
perception", de mystification, de suggestion, d’intoxication, de subversion,
terminologie compliquée et redondante, mais qui chaque fois évoque une
action qui fausse l’évaluation de la cible.
Les mêmes notions sont déjà présentes dans le principe de la ruse. La
ruse (initialement un détour que fait le gibier à la chasse pour tromper ses
poursuivants) implique d’abuser l’autre par des apparences délibérément
agencées. Ruser, c’est feindre la faiblesse quand on est fort ou la force quand
on est faible, suggérer un danger imaginaire ou un gain impossible, apparaître
là où on n’est pas. Cela suppose deux éléments : une tromperie (la victime de
la ruse est illusionnée sur ce qui est réel ou probable) et une opportunité (la
ruse doit créer une occasion pour l’exploiter)
Pourtant, la notion de tromperie ou d’apparence ne rend pas compte de
l’ensemble des stratégies de l’information. Réduire à des bobards destinés à
tromper le public la propagande – qui du reste est d’autant plus efficace qu’elle
se réfère à de faits vérifiables - c’est passer à côté de l’essentiel. Assimiler les
stratégies d’influence à des mises en scène, c’est se condamner à ne rien y
comprendre. Quand bien même nous résoudrions la question de ce qu’est une
information "vraie", ou une idée vraie nous n’aurions pas rendu compte du
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véritable pouvoir de l’information. Il n’est pas proportionnel à sa conformité au
réel.
On a souvent dit que le véritable pouvoir des médias est le pouvoir
d’occuper le temps des gens. Pour être complète, toute stratégie de
l’information doit occuper du temps, donc de l’attention, et gagner un
monopole (ou une prépondérance) dans le domaine de la parole ou de la
représentation. Par ailleurs le pouvoir de l’information réside aussi dans sa
capacité de déchaîner des sentiments, de rassembler des communautés
partageant les mêmes émotions. Soit l’exemple de la musique – dont on nous
accordera qu’elle n’est en soi ni vraie ni fausse - : elle peut s’intégrer à une
stratégie de qu’il s’agisse de grandes communions humaines dans un meeting
ou de l’effet "subversif" que peut exercer une certaine musique dans un certain
contexte culturel (rock dans le monde soviétique, musique occidentales dans le
monde islamique…). Dans nombre de stratégies de l’information, la distinction
du vrai et du faux n’est pas la plus pertinente.
Effet direct et indirect
Une autre distinction semble plus opérante. Les théories de la guerre ou
des jeux, distinguent souvent des stratégies directes, où l’action produit le
résultat escompté de par sa propre force ou son adéquation à la situation (une
bonne vieille charge de cavalerie par exemple) et, d’autre part, les stratégies
indirectes qui reposent sur la réaction d’un intermédiaire (feinter au Nord pour
attaquer au Sud). Elles sont nécessairement triangulaires, (mouvement initial,
phase intermédiaire, résultat final).
Il est fréquent de recourir à la comparaison entre les jeux d’échecs et de
go. Le premier repose sur des mouvements de pièces dotées de différentes
puissances et qui se prennent, se bloquent et se menacent. Tout l’art consiste à
faire le plus de dégâts chez l’autre ou du moins à arriver à la position la plus
dangereuse pour son roi. Dans le jeu de go, la règle est d’occuper des territoires
en posant des pierres Gagne celui qui contrôle le plus de territoires – ensemble
d’intersections vides qu’il entoure ou fait le plus de prisonniers, des pièces
adverses encerclées .
Cette distinction s’applique aux stratégies de l’information. Les plus
riches sont indirectes, et, du reste, les stratégies "directes" à l’état pur y sont
rares et secondaires. Une action de propagande primaire (je lance un slogan
"Votez X", l’électorat suit, j’ai gagné) ? Une action publicitaire ("achetez Y", le
public achète) ? Dans la réalité, il est rare de pouvoir ainsi cerner un
mécanisme où une cause produit un effet. Une stratégie théoriquement directe
– celle du discours persuasif par exemple – peut mobiliser des tactiques
indirectes : ce peut être l’appel à l’autorité ou aux normes acceptées, ou encore
le recours au processus d’identification pour faire passer une thèse.
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Corollairement une stratégie indirecte peut rarement faire l’économie à un
moment ou à l‘autre des méthodes de conviction ou de séduction d’une
rhétorique "directe".
Statégies directes signifie souvent stratégies explicites. La plaidoirie
d’un avocat est censée faire gagner son client. Une publicité faire vendre
davantage. Une menace faire peur. Une campagne électorale officielle faire
gagner des voix. Une opération de relations publiques faire parler de vous en
bien. Les professionnels qui vendent de telles prestations assurent que des
résultats mesurables peuvent être attendus de "bons messages" élaborés dans
les règles de l’art. Il y aurait beaucoup à dire sur la scientificité de ce discours,
mais il présuppose un rapport direct entre des moyens employés (des affiches,
des visuels, des logos, des discours..) et des résultats obtenus.
Dans le cas des actions indirectes, nous pouvons conserver l’image d’un
territoire issue des jeux de stratégie, mais entendue ici au sens métaphorique.
L’adversaire ou la cible ne peut plus manœuvrer que dans l’espace sémantique
qui lui est concédé et dans la direction voulue. Ainsi les stratégies qui visent à
limiter la liberté d’action de l’autre en s’en prenant à sa réputation, à ses
alliances illustrent ce principe De même que toutes celles qui tendent à
"baliser" le terrain mental où l’on manœuvre : déterminer les mots, les
catégories intellectuelles utilisées, les habitudes, normes, critères, attitudes…
En ce sens, les stratégies indirectes sont toutes à un degré ou à un autre liées au
principe d’influence : elles génèrent un influx qui prédispose à ou dirige vers.
Si nous voulions encore prolonger la métaphore, nous dirions que les
stratégies négatives, agressives cherchent à paralyser l’autre, donc à limiter son
territoire d’action, tandis que les stratégies positives servent à orienter vers une
"zone", celle des bonnes idées et des bonnes images. Soit la desinformatsia
soviétique des années 50 ou 60. Elle a pour fonction de créer, éventuellement à
partir des faux documents, de la confusion, de l’embarras, de la méfiance, du
discrédit à l’égard de l’ennemi américain. À la même époque les Etats-Unis,
via l’USIA (United States Information Agency), subventionnent les radios et
médias qui donnent une image favorable de leur mode de vie et invitent des
jeunes étrangers, susceptibles de devenir les futures élites de leurs pays, à
fréquenter leurs universités ou leurs institutions. C’est typiquement une
stratégie positive pour orienter les attitudes futures dans le sens souhaité. Mais,
quand, à la même époque, la CIA enseigne les "opérations psychologiques"
destinées à démoraliser les vietcongs, ou quand Moscou favorise les congrès
internationaux d’étude du marxisme, c’est l’inverse.
Les stratégies indirectes supposent trois conditions :
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- Un initiateur qui pense et lance le processus. Ainsi dans les ruses
puériles, l’enfant songe spontanément à faire le mort, faire le distrait, faire le
dormeur, faire le maladroit… Tromper par l’apparence que l’on prend est une
ébauche des stratégies indirectes. Il n’est pas toujours facile de distinguer (ou
au moins de prouver) l’intentionnalité de l’initiateur. Soit une rumeur : A l’a-t-
il lancée pour affaiblir B, ou par pure bêtise ou envie ? Une personnalité en vue
lance une mode (ainsi une vedette de Star Academy qui adopte une coiffure
aussitôt imitée par des milliers d’adolescents) : s’agit-il d’une stratégie de
marketing (augmenter la visibilité de la vedette, stimuler ses ventes) ou d’une
conduite spontanée ?
- Une médiation. Médiation a ici son sens le plus large : tout ce par quoi
passe le message de l’initiateur et par lequel il se transforme et développe son
effet réel différent de sa direction apparente initiale. La médiation peut être
simplement celle d’un milieu : ainsi les internautes qui répercuteront une e-
rumeur se font les intermédiaires d’une opération de déstabilisation. Dans
d’autre cas, la médiation correspond à un stade intermédiaire : une réaction de
la cible qui fait produire à la stratégie tout son effet. De façon générale, la
"cible" tend à coopérer inconsciemment aux desseins de l’initiateur. Dans
d’autres cas encore, la médiation est un média : un bruit habilement lancé
repris par les journaux par exemple. Enfin, la médiation peut être celle d’un
allié : les stratégies indirectes consistent à faire coopérer d’autres acteurs à vos
objectifs. En cas de désinformation, ces acteurs peuvent être inconscients : ils
répercutent simplement une information. Mais dans d’autres méthodes d’action
en réseaux, l’art du stratège consiste à faire agit plusieurs acteurs dans le même
sens, chacun là où il est le plus efficace. Ceci est valable s’il s’agit de relations,
des copains, des gens influents sollicités pour obtenir une décision favorable à
ses desseins, mais aussi dans le cas d’une mobilisation d’associations, de
groupes de pression d’activistes, d’autorités morales ou d’experts comme les
pratiquent les altermondialistes. La médiation fait ici relais et amplification.
- Une cible dont, au final, l’attitude sera modifiée dans le sens désiré
par l’initiateur, sans qu’elle ait nécessairement conscience du
processus. L’initiateur a ainsi accru son pouvoir au sens défini plus haut.
Cadre et contenu de l’information
Les stratégies indirectes conditionnent dans le double sens du terme :
des gens et des circonstances. Il s’agit d’une part d’agir sur l’esprit d’autrui
pour susciter la réaction attendue et d’autre part de créer de telles conditions
que la situation semble déboucher spontanément sur le résultat attendu. Par
exemple en organisant une mise en scène ou en favorisant certains éléments
dans la perception de la situation. Les stratégies indirectes emploient la
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puissance d’institutions sociales, véritables machines à faire croire, mais elles
ne les créent pas pour autant L’Église, l’armée, l’école peuvent jouer la cette
fonction, CNN, Google ou une bibliothèque nationale aussi. Si le but d’une
stratégie indirecte est de faire penser que, cela passe aussi par le comment
penser et à quoi.
Dans un milieu clos, telle une secte ou un régime totalitaire, un groupe
ou un individu peut décider ainsi autoritairement de tout ce que ses sujets
peuvent penser et percevoir. Ainsi, dans 1984 de George Orwell, Big Brother
contrôle ce que montrent les médias, ce que disent et écoutent les citoyens. Il
fait même modifier les livres d’histoire pour rendre le passé conforme aux
nécessités de la politique présente. Mais Big Brother détermine aussi des
valeurs et des catégories mentales grâce auxquelles pensent les citoyens : il les
oblige à parler la novlangue, une langue de bois au carré : il n’y existe aucun
terme pour désigner les notions interdites. Tout y est fait pour amener le
locuteur à enchaîner les expressions autorisées et phrases standardisées, si bien
qu’il ne peut avoir que les pensées "licites".
Quelles que soient les limites qu’apportent nos systèmes aux libertés
individuelles, nous n’en sommes pas là. Dans notre monde, les stratégies
indirectes doivent plutôt tenter de modifier les machines existantes ou
s’appuyer sur elles. Une méthode peut consister à infiltrer une ONG pour
mettre son prestige au service des causes souhaitées, ou encore à fournir aux
journalistes et aux agences de presse un sujet bien ficelé qui va dans le sens
souhaité. Sélectionner les informations disponibles plus que les imposer est
aussi une pratique fréquente. Globalement les stratégies indirectes consistent
davantage à peser ou intervenir sur un processus de décision et de
communication qu’à la construire. Elles jouent là où l’acteur ne dispose pas de
l’autorité (comme celle que confère l’institution), de la contrainte ou de la
capacité de fournir des contreparties. Donner un ordre, menacer ou acheter ne
sont pas des stratégies indirectes
La stratégie indirecte suggère des notions comme "faire pression au bon
endroit", "faire basculer", "inciter", "stimuler", "faire levier", "contourner",
"prendre appui", Toutes indiquent la même idée, une action minimale où et
quand elle peut diriger une force supérieure dans le sens voulu. Rarement là où
elle s’oppose frontalement à une autre force ou à une résistance, puisqu’elle
elle interagit plus qu’elle n’impose.
Une stratégie indirecte de l’information n’oppose pas frontalement un
argument à un autre, une image à une autre comme dans la dialectique chère à
la tradition grecque où la parole forte représentant la raison forte l’emporte sur
la faible de par sa propre vertu. Dans une stratégie indirecte, l’efficacité des
signes que l’on emploie est fonction de leur adaptation,, de la synergie qu’ils
exploitent. C’est une notion chère à la pensée chinoise, telle que la résume
François Jullien, : la propension des choses. Une stratégie indirecte favorise ou
exploite une potentialité inhérente à la situation, elle ne la crée pas. Elle ne fait
qu’actualiser ce qui était latent. Celui qui a été trompé ne demandait qu’à
l’être, aveuglé qu’il était par son avidité ou ses préjugés. La rumeur n’a fait que
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jouer sur des préconceptions ou des stéréotypes déjà implantés dans la
population cible. La déstabilisation n’a fait que révéler des faiblesses, telles
celles d’une entreprise qui est soumise au risque de réputation et dépend de son
image de marque.
Soit le lobbying. Comment procède le professionnel ? Certes, il va
employer un argumentaire élaboré, et si possible lui conférer une apparence
chatoyante et séduisante : belles brochures, présentations audiovisuelles. Mais
surtout, il va travailler en amont, et identifier des besoins auxquels peut
répondre son discours.
Il va déterminer qui décide ou bloque quoi dans une administration, qui
a besoin de quelle information et dans quel langage elle sera la plus
exploitable. Il va analyser où une documentation fournie à la bonne personne
qui cherche à s’éviter un long travail de recherche va orienter ses conclusions.
Il offre du "prédigéré". Il cherche surtout ce que désire et ce que souhaite
entendre son interlocuteur. Parfois même, il travaille encore plus en amont, en
créant le courant d’opinion ou la réserve d’idées et de mots qui favorisent ses
desseins. Certaines think tanks américaines remplissent notamment cette
fonction.
Par ailleurs le lobbyiste a l’art de faire intervenir dans son sens des gens
prestigieux, représentatifs, ou simplement actifs. Bien entendu, cela le conduira
à flirter avec la menace ("Si vous adoptez telle mesure, cela créera du chômage
et nous nous arrangerons pour que cela se sache"), ou avec la promesse voire la
corruption ("Si vous vous rangez à notre avis, telle catégorie d’électeurs, tel
média ou telle institution avec qui nous nous entretenons les meilleurs rapports
saura s’en souvenir."). Dans tous les cas, il jongle avec les attentes, besoins et
désirs d’autrui, plus qu’il ne les crée par une rhétorique implacable.
Dans la vie courante, nous rencontrons et pratiquons des stratégies
indirectes
!
Petites ruses et menus stratagèmes, du type prêcher le faux
pour savoir le vrai ou utiliser le "pied dans la porte" (obtenir une
première petite concession pour formuler une demande plus
importante)
!
Manœuvres de séduction : A feint la faiblesse, pour permettre à
B de manifester sa force et sa compétence, et le flatte par de bruyantes
manifestations de reconnaissance. À obtient ce qu’il veut de B. Telle
est l’argument de la pièce de Labiche, Le voyage de Monsieur
Perrichon
!
Diffamation et médisance : A affaiblit la position de son rival B
en répandant les pires horreurs pour qu’elles soient répétées et si
possible amplifiées.
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Si nous abordons les stratégies indirectes complexes, nous pouvons
encore retrouver des catégories simples pour décrire les interventions de
l’initiateur.
1) Il peut d’abord intervenir sur le contenu même de l’information
qui parviendra à la cible de diverses manières :
!
Falsification. Il s’agit alors de faire parvenir une information fausse à la cible.
L’utilisation d’un agent double pour envoyer à l’adversaire de faux
renseignements est emblématique de cette situation. Les exemples
sont innombrables autant dans les livres des stratagèmes chinois
qu’au cours de la seconde guerre mondiale.
!
Scénarisation. Ici, il ne suffit plus de dire ou d’écrire quelque chose que l’on
sait faux, il faut créer des apparences trompeuses. L’escroc qui se
livre à des manœuvres frauduleuses ou excipe d’une qualité qui n’est
pas la sienne, tel que le décrit le code pénal, appartient typiquement
à cette catégorie. De même le général que qui fait allumer des feux la
nuit pour tromper l’ennemi sur la position et l’importance de ses
troupes. Ou encore le ministre Potemkine qui faisait peindre de faux
villages riants, comparables à des décors de théâtre, de façon que
Catherine de Russie se fasse une image idyllique des conditions de
vie des moujiks.
!
Dissimulation. Dans ce troisième cas, il suffit de faire le silence ou de susciter
une conspiration du silence. Ce sont des stratégies d’omerta qui
reposent plus ou moins sur la menace implicite et sur les règles
implicites dans un milieu. Ainsi, la cohésion culturelle au sein d’un
milieu, celui des journalistes de presse écrite parisiens, par exemple,
peut rendre faciliter la diffusion de l’idée qu’il ne serait pas
convenable d’évoquer tel ou tel sujet.
2) Seconde grande catégorie : l’action qui joue sur l’attention de la cible (ou des médiateurs
qui pèsent sur la cible). Il s’agit alors d’interférer sur la disponibilité de l’information et sur
le retentissement qui lui est donné pour « vendre » quelque chose (y compris une idée ou sa
propre renommée) sur la Toile, il ne suffit plus d’être bruyant et spectaculaire : il faut
maîtriser les arcanes de l’indexation. La plupart des internautes parvenant à une page à la
suite d’une requête sur un moteur de recherche. Du coup est née une niche de pouvoir : l’art
de référencer, de diriger les requêtes (donc une fois encore l’attention) en fonction de
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certains critères (taxinomiques, sémantiques, de notoriété…). Cela suscite des stratégies
asymétriques comme le « bombardement de Google » (Google bombing). Cette technique
consiste à améliorer son classement sur les pages du moteur de recherche en multipliant
artificiellement les liens hypertextuels pointant vers le site désiré ou encore en employant
une politique habile de multiplication des mots-clefs. Mais l’attention des internautes
(concrètement : leur faculté de se précipiter vers tel ou tel site qui n’est pas nécessairement
le plus riche, le plus professionnel ou le plus connu) fonctionne largement suivant des
critères propres aux communautés virtuelles. Ils correspondent souvent à un «bouche-à-
oreille » numérique incontrôlable. Dans un autre ordre d’idées créer un média, comme une
chaîne internationale d’information en arabe (al Jazira) ou en espagnol (Telesur) c’est,
certes, se donner un moyen d’en contrôler le contenu. Mais c’est aussi se doter d’un moyen
de "faire l’agenda", d’attirer l’attention sur certains faits ou sur certains "points de
vue" (celui des masses arabes, celui des latino-américains), c’est donc aussi mener une
stratégie de l’attention.
3) Troisième grande famille : l’action sur le "point de vue" ou le cadre
de la communication. Le cadre inclut toutes les croyances et émotions
relatives à la source de l’information, aux rapports entre ladite source et son
destinataire, et à tout le contexte qui en guidera l’interprétation. Le fait que la
cible A se persuade que l’information émane d’origine amie ou ennemie, fiable
ou non, volontairement ou pas, qu’il s’imagine qu’elle est destinée à le leurrer
ou à l’aider, qu’il entretienne tel ou tel rapport affectif, soit dans telle position
par rapport au messager, sont évidemment déterminants. Tout ce qui agit sur les
prédispositions de la cible joue dans le même sens.
Des expériences célèbres montrent jusqu’où peut aller ce phénomène.
Ainsi dans celle de Stanley Milgram des cobayes persuadés qu’il participent à
une expérience scientifique sont incités à infliger des punitions effroyables (des
chocs électriques, heureusement simulés) à des sujets qui feignent d’accomplir
une tâche, de se tromper souvent et finalement d’être punis. Du fait qu’ils
s’imaginent appliquer des consignes garanties par l’autorité de la science, de
braves gens en viennent à accomplir des actes qui répugneraient à leur
conscience en temps ordinaire.
Dans la vie courante, les effets du conditionnement, même s’ils sont
spectaculaires que dans cette situation manipulée en laboratoire, portent bien
plus en amont sur l’usage d’habitudes mentales, de la langue au système de
comptabilité ou des modes de vie aux références philosophiques. Ce n’est pas
par hasard que notre pays a développé les Alliances Françaises après la défaite
de 1870, espérant que la diffusion de notre langue compenserait la perte de
prestige due à la guerre. Ce n’est pas non plus par hasard que, pendant les
années de guerre froide, la CIA subventionnait l’exportation vers l’Est de livres
au contenu expressément anticommuniste (comme le bouleversant "Le Zéro et
l’Infini" de Koestler) mais aussi la musique moderne et la peinture abstraite,
dans une perspective de guerre culturelle contre l’URSS.
Du reste nous avons probablement vécu dans les années 90 l’apogée de
la stratégie indirecte de l’information, ainsi entendue, quand les partisans de
l’élargissement (enlargment) du modèle américain, d’Alvin Toffler à Al Gore,
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comptaient sur l’expansion d’Internet pour étendre la modernité et finalement
une attitude pro-occidentale. L’homme nouveau devait naître de l’extension des
forces de communication, comme pour les marxistes orthodoxes, il devait
résulter du développement des forces productrices. À ce stade, on peu parler
d’une idéologie (ou d’une utopie) de la technologie, mais comme toute
idéologie, celle-là servait des desseins de puissance bien précis. En dépit de ou
grâce à son apparente naïveté.
En un mot toute recherche sur les stratégies indirectes nous renvois à la
question de l’idéologie, question que l’on a trop vite crue obsolète au cours de
la dernière décennie et sur laquelle nous reviendrons longuement ailleurs.
Conclusion
Comment ne pas être victime des stratégies de l’information ? Le
tableau redoutable que nous venons d’en dresser pourrait faire craindre pire.
Mais il y a deux bonnes nouvelles. La première est que ces stratégies échouent
parfois. Et la seconde – qui justifie la première – que leur étude ne date pas
d’hier et que nous disposons d’une sérieuse panoplie de connaissances.
Les Grecs nous ont légué des traités de rhétorique et d’éristique, de
véritables matrices des "figures" de nature à convaincre l’interlocuteur et
qu’emploient encore les modernes spécialistes de la publicité et du marketing
politique. La stratégie chinoise s’est condensée en traités, du type des fameux
"36 stratagèmes" transposables à la compétition économique, politique ou
militaire moderne. L’étude des médias est une discipline qui sera bientôt
centenaire Il existe une multitude de grilles de lecture des méthodes de la
propagande. Autant la stratégie militaire que l’intelligence économique ont
réfléchi sur les conflits informationnels. La réflexion critique sur la société de
l’information commence à s’intéresser à ces questions. Bref, il est difficile de
plaider la surprise et l’ignorance.
Nous avions pour notre part proposé le terme d’infostratégie pour
désigner l’étude des conflits (modalités, occurrences, motivations et
finalités…) liés aux systèmes de transmission et communication
caractéristiques de la société dite de l’information. Le champ de cette
discipline à inventer serait celui des changements, technologiques, stratégiques,
symboliques, régissant les rapports entre conflit et information. Quel que soit le
nom que l’on donne à la chose, il nous faut maintenant comprendre
l’information comme un pouvoir paradoxal qui s’accroît aussi souvent par sa
rareté que par sa multiplication.
FB Huyghe
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COMMUNICATION
Le verbe communiquer est transitif et intransitif, si bien que l'on peut communiquer
quelque chose ou communiquer tout court et, que, selon le cas, on pensera à la
transmission de ou à la relation, au langage ou au partage. La communication d'un parti
politique, c'est-à-dire sa rhétorique, la communication comme communion entre deux
êtres, la communication des mass-media et la culture qu'ils véhiculent, la communication
avec un appareil télématique qui ne fait que traiter des données, tout cela, ce sont des
réalités que le langage range dans la même catégorie.
Par exemple, dans le langage courant, la communication est employée pour désigner la
bonne interprétation des mêmes signes par deux personnes ou plus, voire l’harmonie qui
en résulte entre elles (en ce sens, il s’agit donc essentiellement de résoudre des
"problèmes de communication "). Mais la communication, ce sont aussi tous les moyens
et les techniques par lesquelles les "gens de communication ", marketers, publicitaires ou
autres, tentent de séduire, de faire adhérer, bref de changer l’autre soit sur le plan cognitif
(bien lui faire savoir quelque chose) soit au sens affectif.
Le phénomène de communication comporte deux aspects. D’une part quand il y a
communication, un contenu minimal, un message, est transmis. D’autre part la
communication établit des relations, des liens y compris des liens affectifs entre ceux qui
y participent. D’où une contradiction souvent remarquée. Pour bien communiquer (au
sens d’être en communion) mieux vaut se répéter ce que l’on sait déjà, ce qui est simple,
familier et qui rassure, mais pour communiquer beaucoup d’information (au sens de
transmettre des nouveautés qui engendrent de nouveaux savoir), il faut faire des efforts,
s’adapter à des changements plus complexes, et tout cela nuit à la communication au
premier sens. Et ainsi de suite…
La confusion sémantique se redouble d'une confusion idéologique. Un discours optimiste
sur la société de communication.assimile la communication à une valeur. Il fait l'apologie
d'une transparence supposée génératrice d'accord. Il en déduit un impératif de
communication (exprimez-vous, branchez-vous). Toute une mythologie de l'accessibilité
grâce aux nouvelles technologies mêle ainsi apologie du grand partage égalitaire et
rebelle à toute censure, considérations sur la nouvelle économie de l'immatériel, rêveries
sur sa puissance pacifiante, voire hypothèse de ses effets presque anthropologiques
(libérés des contraintes nous pourrons nous consacrer aux tâches de l'esprit et devenir
quasiment une nouvelle espèce plus intelligente). Il faut refuser une double facilité.
D’une part, cette utopie, mais de l’autre aussi la dénonciation de l'utopie
communicationnelle et la technophobie. Il faut y opposer tous les effets de hiérarchie et
de transformation qu'engendrent médiations humaines et physiques. Communiquer, c’est
transformer.
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Conflit
Le conflit recouvre une catégorie générale de rapports humains. Il suppose la confrontation de
deux volontés (au moins) recherchant des objectifs opposés, mobilisant une certaine quantité
de puissance pour agir contre l’autre. Tout conflit est donc polarisé en fonction d’une notion
caractéristique : la victoire. Il peut être « agonal », c’est-à-dire limité quant à la catégorie de
moyens de force et de violence qu’il emploie ou illimité.
Son emploi le plus fréquent est le « conflit armé », au sens large de guerre. Récemment
introduite, la notion de «conflit de basse intensité» (Low intensity concflicts) désigne les
confrontations qui combinent moyens politiques, économiques, informationnels et militaires,
tout en restant en dessous du stade de la guerre et mobilise généralement un acteur non
étatique ; c’est une guerre qui ne ressemble plus guère à sa forme classiqu avec déclaration,
traité de paix, alternance des périodes de guerre et de paix historiquement bien séparées... Son
éventail va du terrorisme à la guérilla. L’idée reflète le point de vue des puissances
occidentales qui ne se sentent pas menacées de façon essentielle dans de tels cas. Pour les
acteurs sur le terrain, l’intensité est tout sauf basse.
La notion de conflit international renvoie, elle, à celle d’intérêt ou d’objectif : une telle
situation naît quand deux acteurs internationaux ou plus – généralement des États – émettent
des prétentions antinomiques. L’opposition est telle qu’ils peuvent être tentés de recourir à la
force pour la résoudre.
Qui dit conflit dit volonté : chaque partie entend maintenir un certain état du réel (ou le
détruire ou le créer) et cet ordre est inconciliable avec celui de l’antagoniste. Le conflit est un
jeu à somme nulle : ce que l’un gagne ne peut l’être qu’au détriment des aspirations de l’autre.
Le conflit suppose cette double conscience et cette double volonté, donc un monde commun,
une réalité, actuelle ou future, où naît le différend, et à laquelle se référer. Elle fonde
l’éventualité de rapport de force et de communication entre les parties. Paradoxalement, un
minimum de partage des codes est nécessaire pour que le conflit se développe ou se résolve.
Cette réalité n’apparaît pas toujours clairement aux yeux des parties. D’une part elles ne
conçoivent pas clairement les objectifs du conflit ; il tend à devenir à la fois affectif
(agressivité, hostilité à l’égard de l’autre) et cognitif à la fois : il est rare que deux
antagonistes interprètent la réalité ou les messages de l’autre de la même façon. D’autre part
le conflit lui-même est constitutif des identités d’où découlent à leur tour d’autres possibilités
de conflits ; ainsi en tant que nation nous nous définissons volontiers par qui fut notre ennemi.
Enfin la conception même de la conflictualité, sa philosophie et sa valeur sont génératrices de
conflits. On ne mène pas le même conflit selon qu’on y voit une composante du réel (le « père
de toutes choses »), un moteur de l’Histoire ou un lamentable accident provisoire sur la voie
du progrès.
La résolution des conflits fait l’objet de recherches qui vont de la pédagogie jusqu’aux
négociations internationales mais elle suppose au moins soit que l’objectif d’un des acteurs
puisse être atteint soit que les prétentions des acteurs puissent être modifiées.
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Conflit informationnel
L’hypothèse que la société de l’information soit celle du conflit du contrôle et du secret prend
consistance. Sur fond d’interrogations sur pouvoir des mass media, les technologies de
l’information et de la communication bouleversent les conditions de l’affrontement. Elles
permettent de nouvelles hégémonies et de nouvelles stratégies de perturbation. Elles facilitent
destruction et chaos high-tech.
La guerre de l’information militaire ou économique, les stratégies de dominance
informationnelle, la cyberdélinquance ou le cyberterrorisme occupent le premier plan de
l’actualité, et posent des questions de libertés publiques. Dans tout cela, il y a un point
commun : l’information à la fois désirable, redoutable et vulnérable, et ses technologies ; les
outils de communication peuvent devenir des moyens de perturbation et de manipulation.
Bref, il faut bien rapprocher deux termes que l’esprit du temps tend pourtant opposer : conflit
et information.
Pour les uns, les conflits subsistent, bien que les idées dominantes opposent communication et
violence, bien que le programme d’une société du partage et de la connaissance soit un idéal
pacifique. Ils refléteraient les changements ou résistances liés à la globalisation et à
l’extension des TIC. Pour les autres au contraire, c’est parce que notre société dépend de
l’information en tant que ressource, facteur d’organisation et de désorganisation, que se
produisent ces conflits.
Ils sont au croisement de trois domaines.
D’abord les stratégies géopolitiques ou militaires : toutes les méthodes visant en temps de
guerre à surveiller, paralyser ou dissuader un adversaire, en temps de paix à contrôler ses
perceptions et initiatives, et dans tous les cas à diriger l’opinion.
Ensuite les dérives de l’économie, de la concurrence vers des activités d’agression, de
prédation, de déstabilisation…
Enfin, toutes les luttes liées aux nouvelles technologies de l’information et de la
communication, à motivations militantes, ludiques, délictueuses.
De pareils phénomènes sont à la fois : – stratégiques : les groupes recourent aux ressources de
leurs intelligences pour agir sur les autres via l’information qu’ils propagent, traitent,
organisent, interdisent. – symboliques : le symbolique ce sont les images, les croyances, les
valeurs et les représentations que partagent les acteurs. Comme toute activité humaine, le
conflit est régi par ces puissances invisibles, y compris sous les aspects d’utopies, idéologies
ou mythologies. Leur force d’attraction ne diminue pas avec la sophistication des techniques,
bien au contraire. – techniques : les technologies autorisent (mais ne déterminent pas) les
manifestations du conflit. De la même façon, elles modifient les rapports de pouvoir, de savoir
ou de croire, les rapports avec l’espace et le temps d’une époque.
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Information
« Information » recouvre plusieurs réalités :
– des données, traces matérielles stockées, depuis une stèle de pierre jusqu’à des cristaux de
silicone dans un disque dur. Elles perpétuent des signes (mots, images, sons, bits
électroniques). Les données perdurent.
– des messages, de l’information en mouvement, destinée à un récepteur capable de
l’interpréter et de la distinguer comme signifiante d’entre tous les signaux. Ils circulent à
travers l’espace et s’adressent à quelqu’un.
– des savoirs, de l’information, interprétée et mise en relation avec d’autres
informations, contextualisée et faisant sens. Les connaissances sont produites par un
cerveau.
– des programmes, depuis le code génétique jusqu’à un logiciel, qui contiennent des
instructions destinées à un agent matériel. Les programmes « font » virtuellement quelque
chose.
– L’information est une différence qui engendre des différences.
Elle doit :
– 1. Émerger d’un fond ou d’un bruit, se distinguer ;
– 2. Susciter une réaction qualitative chez celui qui la reçoit et l’interprète, que ce soit la
compréhension d’un sens ou un simple état émotif.
L’information comme catégorie générale est l’incessant processus de passage entre des
données, des messages, des connaissances et des programmes. Or, dans l’usage courant et
suivant le contexte, le même mot, information, désigne :
– – son contenu (ce en quoi elle renseigne et innove) ;
– – son acquisition (le fait d’être informé) ; – son mode de circulation (les moyens par
lesquels elle parvient) ;
– – sa mesure (comme lorsque l’on parle de gigabits d’information) ;
– – et le résultat attendu (le fait de « mettre en forme », conformément à l’étymologie).
De là trois ambiguïtés.
– D’abord le rapport entre données et connaissance. La disponibilité de données, ou les
instruments qui en permettent le stockage, le traitement, le transport, ne garantit pas un savoir
(une représentation organisée de la réalité, la rendant plus intelligible, donc l’assimilation de
l’information mise en relation avec les autres informations que l’on possède). Savoir consiste
aussi à éliminer, hiérarchiser les données accessibles, non à les accumuler.
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– Une autre ambiguïté porte sur les rapports entre information et communication. Il y a
contradiction entre l’information, nouveauté demandant un effort, et la communication
comme effusion ou communion.
– Une troisième ambiguïté porte sur la réduction de l’incertitude et la réduction du conflit.
C’est l’idée que les affrontements résultent d’une ignorance et que la véritable connaissance
d’autrui mènerait à la réduction des hostilités.
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L'information stratégique
L'intelligence économique est souvent définie comme un mode de gouvernance macro et
microéconomique (donc impliquant autant des politiques d’État que des pratiques
quotidiennes dans l’entreprise) et visant la maîtrise de l'information stratégique. Ainsi pour
Alain Juillet, Haut responsable chargé de l’intelligence économique au secrétariat général de
la Défense nationale : « l’intelligence économique, c’est la maîtrise et la protection de
l’information stratégique utile pour tous les décideurs économiques ».
Il s’agit de la recueillir et de la gérer pour aider à la décision, de conserver son patrimoine de
savoir et son image, et enfin d’agir en amont sur l’environnement où se déroule l’activité
économique (lobbying, influence, action sur les normes, …) que ce soit pour conquérir des
marchés, attirer des activités ou faciliter une stratégie de développement.
En quoi consiste ce caractère ou plus exactement cette valeur stratégique (elle représente bien
une valeur désirable, puisque le but de toute l’opération est de l’acquérir et de l’exploiter,
comme une richesse) ? En quoi se distingue-t-elle d’autres valeurs typiques d’autres
informations : valeur distractive, esthétique, émotionnelle, culturelle, pédagogique….?
La question n’est certainement pas sans intérêt puisqu’une abondante littérature est, par
exemple, consacrée à la « veille stratégique » dans les organisations. Nous partirons donc de
cette notion.
Dans le vocabulaire de l’intelligence économique, celle-ci représente la principale activité (ou
le sommet) du processus par lequel l’entreprise décèle les « dangers et opportunités » de son
environnement, tout en protégeant sa propre information et en agissant sur l’environnement
par l’influence.
Des catégories de veilles sont consacrées chacune à un secteur spécifique : veille
technologique, concurrentielle, juridique, sociétale… Il est très facile de comprendre pourquoi
l’entreprise a besoin, pour être performante, de savoir ce que fait la concurrence, quels lois et
règlements peuvent interférer avec son activité, où en est l’état de la technologie dans le
secteur, quels brevets ont été déposés, quels marchés sont favorables…
Mais la veille stratégique a un statut à part, ne serait-ce que parce qu’elle couronne toutes les
autres pour inspirer des décisions importantes et la conduite générale de l’action orientée vers
un but.
Quelles sortes d’informations peuvent avoir cette éminente dignité ou gravité ?
Par analogie avec les concepts militaires, nous pouvons suggérer qu’elle contribuent à au
moins une des fonctions suivantes, voire à plusieurs, puisqu’elles se recoupent forcément) :
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- Faire gagner du temps (avoir un coup d’avance), de la mobilité, des ressources (qui ne seront
pas gaspillées inutilement, par exemple pour parer à des hypothèses qui ne se réaliseront pas)
et surtout faire gagner de la liberté d’action au stratège. Celui qui sait évalue mieux la valeur
des options qui s’offrent à lui. Sa marge de manœuvre est supérieure.
- Réduire son incertitude sur l’environnement, sur les projets des autres acteurs, sur les
conséquences de ses propres actions et sur leurs interactions réciproques. Faciliter ses
opérations de calcul et de projection dans l’avenir. La réduction de l’incertitude ne peut être
totale, sinon la stratégie pourrait être remplacée par un calcul de probabilité et le décideur par
un logiciel. Les militaires, grands lecteurs de Clausewitz, diraient volontiers qu’il s’agit de
réduire "la friction et le brouillard".
- Avoir un caractère exceptionnel ou surprenant (quelque chose de totalement prévisible,
routinier ou secondaire ne peut être qualifié de stratégique). Cette notion est fondamentale
dans le cadre d’une stratégie, donc d’une relation ou un acteur tente de contrarier le projet
d’au moins un autre acteur. Le changement brusque, l’effondrement des hypothèses qu’il
faudra reconstruire, le repositionnement en fonction des initiatives adverses, la recherche de
l’effet de surprise doivent plutôt être considérés comme la règle que l’exception en ce
domaine. Qui dit stratégie dit rupture.
- Prendre son sens par rapport à un projet du stratège (qu’il s’agisse de gagner la bataille, de
développer son entreprise, de l’emporter dans un appel d’offres…). Par ailleurs, un projet
suppose des priorités : vouloir tout savoir sur tout, c’est se condamner à ne rien décider.
- Pouvoir se traduire en termes d’événements probables mais non certains représentant une
valeur positive ou négative (opportunités ou risques) pour le projet.
- Modifier même marginalement un rapport de force : le fait de posséder l’information (et,
éventuellement, que d’autres acteurs sachent ou ne sachent pas que vous la possédez) doit se
traduire en termes de gain ou perte maintenant ou plus tard.
- Évaluer un potentiel stratégique (le potentiel est par définition ce qui n’est pas encore actuel
mais ne se réalisera pas obligatoirement). Ce peut être celui d’acteurs (leurs ressources, leurs
volontés) ou celui de la situation elle-même (la situation est ici l’état général du monde à un
moment précis, considéré du point de vue de la réalisation de son projet). La stratégie
chinoise telle que l’analyse François Jullien repose largement sur la notion de "propension des
choses", celle que le bon stratège se contente d’exploiter au mieux et au plus tôt. L’efficacité
résulterait alors non d’un grand effort ou d’un courage et d’une volonté inébranlables, mais
d’une adaptation à des tendances qui ne sont pas encore manifestes et qu’il faudrait
simplement favoriser. Même dans une perspective plus volontariste, la stratégie repose
d’abord sur l’évaluation juste de ce qui peut advenir dans une interaction. Toutes les veilles
peuvent ainsi se traduire en analyse du potentiel d’interférence des normes (juridiques,
techniques, sociétales, culturelles…), de celles des acteurs (performances des concurrents,
leurs stratégies, comportements des autres parties prenantes), et de tendances plus lourdes de
l’économie, de la technologie, etc..
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- Plus simplement : éclairer la réalité pour éclairer la décision, donc peser sur les actions
futures. Contribuer à un choix efficace.
Si la valeur de l’information stratégique est surtout décisionnelle, cela ne la rend pas toujours
grave et urgente. Au contraire, la veille stratégique est aussi censée déceler des signaux
faibles. Par là il faut entendre les indices ou les modifications d’ampleur modérée qui peuvent
être les signaux avant-coureurs de grands changements. Le signal faible, celui qui se distingue
malaisément, n’est souvent tel que comparé aux signaux "forts", ceux dont l’importance
apparaît à l’observateur le plus myope.
Ils faibles par rapport aux signaux multiples et convergents que chacun perçoit, qui
correspondent aux attentes générales et qui semble confirmer ce que tout le monde attend. Ils
ne sont surtout faibles que par rapport à leur éloignement des événements qu’ils annoncent.
Par principe, plus le signal est précoce, plus il est faible ; plus le temps passera, plus la
vraisemblance de ce qu’il indique s’imposera, plus les signaux deviendront nombreux,
explicites, concordants et faciles à interpréter. Plus une tendance est souterraine, plus la
réalisation de l’événement est au stade du potentiel, moins il s’annonce. Un signal n’est faible
qu’au regard d’une attention distraite ou d’une interprétation routinière.
Après coup, après que l’événement soit survenu, après la surprise stratégique, après le 11
septembre ou le krach boursier, le signal faible paraît au contraire rétrospectivement
aveuglant. D’où la question récurrente : "Comment pouvait-on ne pas savoir ?"
La veille stratégique ne se borne pas à avoir ou discriminer des informations de valeur
stratégique pour prendre de bonnes décisions à la façon d‘un lecteur intelligent qui fait une
revue de presse et découpe ou surligne ce qui lui appartît significatif. Il s’agit d’un processus
organisationnel collectif. "Avoir" la bonne information ne signifie pas grand chose si cette
"bonne" information est dans la tête de quelqu’un qui ne participe pas à la décision, mal
indexée, pas disponible au bon moment et au bon décideur, inutilisable, mal interprétée, noyée
sous le bruit….
Elle suppose un processus qu’il serait trop long de décrire ici, mais qui n’est pas simplement
cumulatif. Il faut tout à la fois déterminer en quoi consisterait une information stratégique,
savoir où se la procurer, la sélectionner, la classer, la faire parvenir au bon décideur au bon
moment, ne pas la noyer, savoir l’archiver, la réviser, l’évaluer, la synthétiser, la critiquer, en
retirer des hypothèses qui entraînent d’autres questions ou recherche de vérification, la
contrôler, réviser sans cesse son système de veille….
Par ailleurs, l’idée même qu’il y a une "bonne" information à posséder pour bien agir est
passablement réductrice, du moins si on la formule de manière aussi binaire : l’avoir ou pas.
Dans cette vision "information stratégique" est synonyme d’énoncés relatifs à la réalité
présente (p.e. une juste estimation des forces en présence), future (tel acteur a l’intention
d’agir ainsi, telle tendance se développera dans tel sens et à telle vitesse) ou même
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conditionnelle (Si je fais X, il fera Y). Même si l’on inclut dans la notion de réalité ces réalités
psychologiques que sont des intentions ou la réaction d’un acteur.
D’une part, il n’y a pas un stade de la connaissance et un stade de l’action décisive bien
séparés. La valeur stratégique de l’information est proportionnelle à celle de ses éventuelles
conséquences, mais par conséquences il faut entendre aussi celles qu’en tireront les autres
acteurs et les modifications de leur démarche, les conséquences que l’on tirera soi-même de
ce qui précéde et qui , à son tour modifiera la situation et la mise en œuvre stratégies (les
siennes et celles des autres acteurs), les nouveaux besoins de connaissance, donc de stratégie
cognitive, qui s’envuivront, d’où nouvelles décisions, nouvelles actions, réactions,
interactions et ainsi de suite. Que l’on préfère la métaphore de l’abyme, de la boucle, du
cycle, des flux…, c’est toujours à un système dynamique de circulation et de réajustement
perpétuel que l’on songe.
D’autre part, la maîtrise de l’information stratégique n‘est pas (ou pas seulement) à l’art de se
déplacer dans le labyrinthe des possibles en évitant un maximum d’erreurs, jusqu’au moment
où apparaît le meilleur (ou le moins mauvais) choix possible.
Au volet cognition de l’information s’ajoute le volet conviction. Si l’on préfère, elle ne doit
pas seulement être capacitante mais opérante. Un projet statégique ne peut se penser comme
une boîte noire qui reçoit des signaux et produit des comportements. En d’autres termes toutes
les façons dont l’acteur peut transformer son environnement par de l’information doivent
entrer en compte dès le début.
L’influence, pour lui donner un nom commode, comprend de multiples formes d’interaction
par les signes :
- Négocier
- Argumenter
- Séduire,
- Égarer…
Enfin,l’information a une autre propriété : dès qu’elle commence à circuler du cerveau A au
cerveau B, elle modifie des relations, elle crée des rapports de communauté, de conflictualité,
de hiérarchie, etc.. Ce que relie l’information et notamment les réseaux techniques ou
humains n’est souvent pas moins important que son contenu même.
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Information et communication, enjeux stratégiques
Traiter des « enjeux stratégiques de l’information et de la communication », c’est
- soit se condamner à ressasser des lieux communs (importance du savoir et de l’innovation
dans une société« de l’information », omniprésence des médias, impact culturel et social des
TIC…),
- soit se risquer à repenser à neuf un très vieux problème : comment vaincre avec des signes ?
Étant donné – chacun l’a deviné – que nous suivrons la seconde voie, il faut reprendre des
questions qui obsédaient déjà les sophistes grecs ou les généraux chinois :
- Comment faire croire à autrui ce que l’on désire, qu’il s’agisse de le persuader par
argumentation ou de l’égarer par stratagème ?
- Comment savoir ce qu’il ignore ou lui faire ignorer ce que l’on sait ?
- Comment rendre l’autre prédictible et se rendre insaisissable ?
En outre il est indispensable de réexaminer toutes ces pistes dans un environnement où la
somme des connaissances disponibles et leur taux de renouvellement, la dépendance des
acteurs à l’égard des technologies d’enregistrement, de traitement et de propagation de
l’information, leur perception du temps, de l’espace, du savoir par les réseaux numériques …
ne sont réductibles à aucune expérience antérieure…
Peu importe que l’on prenne stratégie au sens militaire - art de coordonner des moyens
collectifs de tuer - ou au sens large - façon d’employer efficacement ses ressources dans une
relation conflictuelle – , elle suppose l’emploi de signes et signaux.
Cela va de battements de tambour à la rédaction d’un in-octavo, de la façon de se peinturlurer
le visage à l’exploration du Web sémantique. Ces signes – recueillis, stockés, traités,
propagés, cryptés… - servent à la réalisation d’une fin que nous nommerons par commodité «
victoire » : la prédominance d’une volonté sur une autre. Ils y contribuent autant qu’ils
servent à prendre une décision efficace, à répandre une croyance motivante (désir, courage,
foi…), mais aussi agir sur la perception de la réalité du rival pour augmenter son incertitude,
le démobiliser ou lui suggérer le choix que l’on désire.
Ces principes très généraux – savoir, faire-croire, dissimuler, égarer – s’appliquent aussi bien
à un jeu qu’à une tentative de séduction, à la conquête d’un marché comme à la guerre froide.
Ludique, érotique, rhétorique, économique ou atomique riment avec stratégique.
La bonne question est donc celle du comment faire. Là encore, la liste est longue des traités et
disciplines qui prétendent y répondre : anthologie de ruses, figures de la rhétorique et de
l’éristique, mais aussi théorie des jeux, manuel de catéchèse, sciences cognitives, méthode
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publicitaire ou manuel de knowledge management, une branche de l’intelligence
économique….
Or, qu’il s’agisse de cognition ou de conviction, tout ce qui se termine dans un cerveau
humain n’est jamais assuré. Une pragmatique qui agit sur les choses ne se reproduit pas à
l’envi comme une technique qui agit sur les gens. Toute recette de ce type peine sur le double
aléa de la réception (ce que nous avons dans le crâne qu’il s’agisse d’un préjugé idéologique
ou d’un biais cognitif ) et de la transmission (comment cela circule de cerveau en cerveau).
D’où l’optique qui sera adoptée : les constantes des méthodes seront à relativiser par la
chronologie des croyances. Les valeurs et notions typiques d’une époque restreignent ce qui
est crédible par la plupart.Mais les techniques de communication, transmission et propagation
de ladite époque ne sont pas moins importantes. Ces dernières autorisent mais ne décident pas
l’usage qui sera fait de leur potentiel.
On distinguera également
- des stratégies directes visant directement le résultat espéré ( « gagner » un partisan ou «
gagner » un éclairage supplémentaire sur la réalité ou le futur comportement d’un des acteurs)
- et les stratégies indirectes dont le résultat visé passe par l’intermédiaire d’une réaction
attendue (celle de l’adversaire ou d’un tiers qui peut être aussi l’opinion publique).
Sans négliger des thèmes comme l’influence, le secret, la désinformation… on se concentrera
sur deux problématiques qui montrent ces interactions entre des stratégies, des symboles et
des technologies : comment faire croire et comment s’informer.
Le premier thème semble rebattu. Que pourrait-on à ajouter à l’étude de la persuasion que
n’aient décrit les sophistes antiques et les laboratoires modernes ? Comment trouver une
recette qui ait échappé aux propagandistes et aux publicitaires, aux prédicateurs des religions
et aux spécialistes des médias ?
Il sera au moins possible d’en indiquer trois dimensions :
- Les méthodes préconisées reflètent de grandes catégories idéologiques et celui qui prétend
manipuler les autres ne fait souvent que trahir la logique de son système.
- Il y a aussi, il y a souvent des échecs de la persuasion (ce qui est une excellente nouvelle).
De puissantes machines à convaincre – corps organisés, campagnes médiatiques, discours
officiels relayés partout – peinent à répandre des convictions ou des jugements. Il importe de
savoir pourquoi.
- Les textes, les discours, les images destinés à séduire et inculquer ne fonctionnent pas de la
même façon, et n’offrent pas les mêmes possibilités suivant le média qui les répand. Peu de
périodes en auront fourni autant d’exemples que la nôtre.
Quant aux méthodes d’intelligence au sens large, la recherche de l’information vraie et
pertinente pour une décision stratégique, elles se prêtent à une autre approche :
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- Leurs échecs enseignent autant que leurs réussites. Voir la façon dont des dispositifs
sophistiqués destinés à capter les signaux significatifs, à les analyser, à en faire des facteurs de
décision ont abouti à un déni de réalité ou à des décisions absurdes.
- Un réseau humain, une communauté vouée à l’accumulation de savoirs efficaces, produit
nécessairement certains biais ou un certain type d’interprétation lié à des attentes et à des
pouvoirs.
- Le média dominant de chaque époque détermine un certain usage de nos facultés cognitives
(ou plutôt des usages, bons et mauvais). Les synergies, hybridations et chevauchements des
médias au pluriel nous posent des défis dans notre façon de nous faire une représentation de la
réalité.
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L’information et ses ennemis
« Information » recouvre plusieurs réalités :
– des données, traces matérielles stockées, depuis une stèle de pierre jusqu’à des cristaux de
silicone dans un disque dur. Elles perpétuent des signes (mots, images, sons, bits
électroniques). Les données perdurent.
– des messages, de l’information en mouvement, destinée à un récepteur capable de
l’interpréter et de la distinguer comme signifiante d’entre tous les signaux. Ils circulent à
travers l’espace et s’adressent à quelqu’un.
– des savoirs, de l’information, interprétée et mise en relation avec d’autres informations,
contextualisée et faisant sens. Les connaissances sont produites par un cerveau. – des
programmes, depuis le code génétique jusqu’à un logiciel, qui contiennent des instructions
destinées à un agent matériel. Les programmes « font » virtuellement quelque chose.
– L’information est une différence qui engendre des différences. Elle doit :
– 1. Émerger d’un fond ou d’un bruit, se distinguer ;
– 2. Susciter une réaction qualitative chez celui qui la reçoit et l’interprète, que ce soit la
compréhension d’un sens ou un simple état émotif.
L’information comme catégorie générale est l’incessant processus de passage entre des
données, des messages, des connaissances et des programmes. Or, dans l’usage courant et
suivant le contexte, le même mot, information, désigne :
– – son contenu (ce en quoi elle renseigne et innove) ;
– – son acquisition (le fait d’être informé) ; – son mode de circulation (les moyens par
lesquels elle parvient) ;
– – sa mesure (comme lorsque l’on parle de gigabits d’information) ;
– – et le résultat attendu (le fait de « mettre en forme », conformément à l’étymologie).
De là trois ambiguïtés.
– D’abord le rapport entre données et connaissance. La disponibilité de données, ou les
instruments qui en permettent le stockage, le traitement, le transport, ne garantit pas un savoir
(une représentation organisée de la réalité, la rendant plus intelligible, donc l’assimilation de
l’information mise en relation avec les autres informations que l’on possède). Savoir consiste
aussi à éliminer, hiérarchiser les données accessibles, non à les accumuler.
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– Une autre ambiguïté porte sur les rapports entre information et communication. Il y a
contradiction entre l’information, nouveauté demandant un effort, et la communication
comme effusion ou communion.
– Une troisième ambiguïté porte sur la réduction de l’incertitude et la réduction du conflit.
C’est l’idée que les affrontements résultent d’une ignorance et que la véritable connaissance
d’autrui mènerait à la réduction des hostilités. Le téléphonographe, le cinématographe ou le
dirigeable ont suscité autant de discours prophétiques et optimistes avant 14- 18, qu’Internet
avant l’hécatombe des start-ups.
L’information (au sens de « acquérir des connaissances vraies et pertinentes », mettre en
forme, savoir et comprendre, éclairer la réalité) a donc des « ennemis »
- D’abord l’information elle-même en vertu du principe que l’information tue l’information,
quand le terminal ultime (notre cerveau) n’est plus en mesure de la traiter et de distinguer
l’essentiel de l’accessoire. Ce n’est pas qu’une simple question de temps ou de capacité : la
recherche d’information sur l’information, de confirmation, d’explication, de définitions des
principes dont découlent des affirmations, et ainsi de suite peut mener à ce que les Anciens
connaissaient comme la regressio ad infinitum.
- Son second ennemi est la communication. Trop de communication, donc trop de
communion, trop de lien et de relation, suppose trop de répétition, trop de plaisir de ressasser
le déjà-connu, trop de tentation de confirmer ce que l’on croit déjà et qui nous rassemble ;
- La simplicité ou la lisibilité de l’information peut aussi constituer une tentation dangereuse :
celle d’adopter la vision ou l’explication de la réalité qui semble la plus cohérente parce que
la moins complexe. Cas limite : l’adoption d’une idéologie simplifiante qui donne une
apparent cohérence au monde (les réponses précèdent les questions) ou prédisposition aux
théories conspirationnistes et paranoïaques (tout est lié à tout, rien ne se produit par hasard).
L’effet de reconnaissance (ah oui ! c’est comme…) joue plus modestement dans le même
sens.
- La « difficulté » ou la technicité. Nous avons souvent tendance à évaluer l’information à la
mesure de la « performance » que représente pour nous son acquisition. Cette performance
peut être cognitive : quand une information apparaît comme rare, difficile à trouver (soit parce
que nous avons eu du mal à la trouver, soit parce qu’elle nous est présentée comme émanant
d’une source confidentielle, réservée aux initiés) nous tendons spontanément à la croire
davantage. C’est le facteur qui rend possible l’existence des rumeurs, par exemple : elles sont
« reprises » dans la mesure où l’information y est présentée comme confidentielle, étonnante,
scandaleuse, dérangeante… Même mécanisme quand la découverte de l’information a
mobilisé des moyens techniques rares, comme des logiciels sophistiqués : elle nous semble
plus désirable que celle que n’importe qui pourrait trouver dans le journal. Elle n’est pas
meilleure ou plus vraie pour autant.
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- L’information peut être victime d’une stratégie (d’intoxication, de désinformation, de
déstabilisation, de persuasion…) s’appuyant éventuellement sur des mensonges et
falsifications, sur des sophismes (raisonnements qui mènent insidieusement à une conclusion
truquée), sur des procédés rhétoriques… Il peut aussi s’agir d’une simple entropie
(mésinformation, dégradation du contenu…)
- Les stratégies du secret visent à restreindre l’accès à l’information soit par menace (agir sur
les gens que ce soit par l’omerta de la mafia, ou la honte ou la crainte de châtiments divins),
soit par rétention ou dissimulation de ses supports physiques (agir sur les choses, enfermer un
papier dans un coffre, par exemple) soit enfin par cryptage (agir sur les signes : substituer un
code conventionnel dont on est seul à connaître la clef, c’est à dire la règle et le répertoire).
- Les biais cognitifs en général. Ces biais sont connus et répertoriés depuis longtemps. Il
existe des listes impressionnantes d’erreurs (heuristiques, de raisonnement, mais aussi
comportements émotifs, habitudes, conformisme…) :
1. prendre ses désirs pour des réalités (wishfull thinking),
2. mettre ses représentations mentales en accord avec ses pratiques et ses intérêts (dissonance
cognitive),
3. labelliser (croire que l’on explique parce que l’on applique un nom une catégorie),
4. personnaliser (juger d’une hypothèse en fonction de nos sentiments à l’égard de son auteur,
ou de ses conséquences pour nous),
5. sauter aux conclusions (prendre une corrélation ou une coïncidence dans le temps pour une
relation de causalité),
6. jouer à « pile je gagne, face tu perds » (poser des hypothèses de telle façon que tous les
faits viendront la confirmer, ou pour le dire en termes plus philosophiques, examiner des
hypothèses non falsifiables, dont on ne sait pas à quelle condition de fait on pourrait les dire
fausses…)
7. etc.
Enfin n’oublions pas que l’information a un ennemi sans pitié : le temps. L’idée d’effacement
est déjà présente dans la notion de trace
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RISQUE & MANAGEMENT INTERNATIONAL (revue) Risques et information, N°4 Septembre
2005 L’Harmattan
http://www.huyghe.fr

FRANÇOIS-BERNARD HUYGHE
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Ses ouvrages :

Terrorismes Violence et propagande
(Gallimard Découvertes 2011)
Avec A. Bauer : Les terroristes disent
toujours ce qu'ils vont faire

Maîtres du faire croire (Vuibert 2008)
Comprendre le pouvoir stratégique des
médias (Eyrolles 2005)
Quatrième guerre mondiale (Rocher 2004)
Écran/Ennemi (00hOO.com 2002)
L’ennemi à l’ère numérique (PUF 2001)
L’information, c’est la guerre (Corlet 2001)
Les experts (Plon 1996)
La langue de coton (R. Laffont 1991)
La soft-idéologie (R. Laffont 1987)
Avec Edith Huyghe, il a écrit : La route de la
soie, La route des tapis, Histoire des secrets,
Images du monde, Les coureurs
d'épices...!!
Enseignement :
Iris/Ipris
Campus virtuel, Université de Limoges
École de guerre économique
Celsa Paris IV Sorbonne
Hautes Études Internationales
DRMCC, ENA, Polytechnique...
Chercheur et consultant
Médiologue, revue Médium
Chercheur à l’IRIS; y dirige l'Observatoire
géostratégique de l'information
au comité scientifique du CSFRS
dirige Huyghe Infostratégie Sarl, société de
conseil et formation en communication
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François-Bernard Huyghe, docteur d’État
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