You are on page 1of 55

Al-Qaida investit le Maghreb

ÉTATS-UNIS Trop d’enfants en prison VIETNAM Les dissidents pourchassés AUTOMOBILE Les secrets de Toyota
www.courrierinternational.com
N° 859 du 19 au 25 avril 2007 - 3

Lepénisation, Europe, économie…

La France vote
La presse étrangère s’inquiète
3:HIKNLI=XUXUU[:?a@s@f@j@k;
M 03183 - 859 - F: 3,00 E
AFRIQUE CFA : 2 200 FCFA - ALLEMAGNE : 3,20 € AUTRICHE : 3,20 € - BELGIQUE : 3,20 € - CANADA : 5,50 $CAN DOM : 3,80 € - ESPAGNE : 3,20 € - E-U : 4,75 $US - G-B : 2,50 £ GRÈCE : 3,20 € - IRLANDE : 3,20 € - ITALIE : 3,20 € - JAPON : 700 ¥ LUXEMBOURG : 3,20 € - MAROC : 25 DH - PORTUGAL CONT. : 3,20 € SUISSE : 5,80 FS - TOM : 700 CFP - TUNISIE : 2,600 DTU

Louafi Larbi/Reuters

PUBLICITÉ

s o m m a i re

q

e n c o u ve r t u re

COLOMBIE Les familles des otages choisissent de se taire MEXIQUE Une maison de retraite pour les prostituées

q

La France vote
La presse internationale s’est passionnée pour cette élection présidentielle. Peut-être parce que la France reste “la nation la plus turbulente d’Europe” – ou parce que le suspense dure jusqu’au bout. Les journaux du monde entier ont multiplié les reportages, jaugé les candidats et même appelé à voter pour l’un ou pour l’autre ! Tous, en tout cas, attendent les résultats de “l’élection la plus excitante depuis 1981”. pp. 32 à 39
Dessin de Kal, Etats-Unis.

V I E T N A M Pas question de laisser les dissidents s’exprimer T I M O R - O R I E N TA L Un deuxième tour à haut risque INDE Sonia Gandhi et ses éminences grises CORÉE DU SUD - CHINE - JAPON La guerre cybernétique fait rage KIRGHIZISTAN Le pays où la révolution ne change rien

26 s asie

29 s moyen-orient I S R A Ë L Azmi Bishara va-t-il
être banni ? CULTE Quand les rabbins font construire des mosquées T U R Q U I E Une manifestation anti-islamiste “fascisante” TURQUIE Recherche homme pieux mais surtout riche et beau

31 s afrique
argument électoral

BÉNIN

Le billet de banque comme

E N Q U Ê T E E T R E P O R TA G E S

10 s dossier Al-Qaida s’enracine au Maghreb
RUBRIQUES La série d’actions terroristes qui ont frappé quasi simultanément Casablanca et Alger la semaine dernière montre que l’organisation entend bien étendre son nouveau front à l’ensemble de l’Afrique du Nord.

4 s les sources de cette semaine 6 s l’éditorial Columbine, Blacksburg,
et après ? par Bernard Kapp

32 s en couverture Aïe ! La France vote La
presse internationale s’est passionnée pour notre présidentielle. Peut-être, comme l’explique le New Statesman, parce que la France reste “la nation la plus turbulente d’Europe” – ou parce que le suspense dure jusqu’au bout.Tous, en tout cas, attendent avec intérêt les résultats de “l’élection la plus excitante depuis 1981”.

6 s l’invité Alexandre Rykline,
Ejednevny Journal, Moscou

6 9 9 52

s s s s

le dessin de la semaine à l’affiche ils et elles ont dit voyage En Patagonie,
chez Butch Cassidy et le Kid

40 s portrait Le Palestinien que tout le
monde aime Ancien du FMI et de la Banque mondiale, Salam Fayyad, 55 ans, vient d’être nommé ministre des Finances du nouveau gouvernement d’union nationale associant le Hamas et le Fatah. Les Occidentaux et les Israéliens l’adorent.

54 s le livre Lost City Radio, par Daniel Alarcón 54 s épices et saveurs
Belgique : complètement siphonnés !

Cyberguerre en Extrême-Orient

p. 28

55 s insolites Fonctionnaire européenne
cherche fonctionnaire européen

42 s enquête To y o t a , l e m o u v e m e n t perpétuel Tenace et patient, le groupe automobile japonais ne renonce jamais à ses objectifs. Tel un rouleau compresseur, il écrase lentement ses concurrents. Il sera bientôt le numéro un mondial.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

14 s europe A L L E M A G N E La famille divise l’Eglise
catholique I TA L I E Benoît XVI à la manœuvre contre Prodi R OYA U M E - U N I Outre-Manche aussi, on débat de l’identité nationale U N I O N E U R O P É E N N E Les déplacés du continent s’organisent GRÈCE Athènes réinvente l’espace balkanique V U D ’ AT H È N E S Un eldorado pour les touristes et les PME R É P U B L I Q U E T C H È Q U E Vaclav Klaus, Monica Lewinsky et le changement climatique R U S S I E Le tourisme extrême a de beaux jours devant lui

INTELLIGENCES

45 s économie

M AT I È R E S P R E M I È R E S Quand les planteurs de cacao sont aussi confiseurs PROTECTIONNISME Pourquoi les capitaux russes sont-ils diabolisés en Europe ? RUSSIE Des usines de plus en plus modernes

En Patagonie avec Butch Cassidy p. 52
Sur RFI Retrouvez CI tous les jeudis dans l’émission Les Visiteurs du jour, animée par Hervé Guillemot. Cette semaine, “A Mexico, une maison de retraite pour les prostituées du 3e âge”, avec Anne Proenza. Cette émission sera diffusée en direct sur 89 FM le jeudi 19 avril à 11 h 15, puis disponible sur le site <www.rfi.fr>.

49 s sciences É T H O L O G I E Des geais qui ont une mémoire d’éléphant s la santé vue d’ailleurs Un dopant contre la maladie de Parkinson 50 s technologie HI - FI Des faisceaux sonores
accrochés à vos oreilles

20 s amériques

Banque mondiale dents É TAT S - U N I S Trop de mineurs dans les prisons pour adultes É Q UAT E U R Victoire indiscutable de Rafael Correa

É TAT S - U N I S Fin de règne à la É TAT S - U N I S Des gays armés jusqu’aux

51 s multimédia
nouvelle forme d’art

TENDANCE

Le clip vidéo, une

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

3

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

l e s s o u rc e s
ASIA TIMES ONLINE <http://www.atimes.com>, Chine. Lancée fin 1995, l’édition papier de ce journal anglophone s’est arrêtée en juillet 1997 et a donné naissance, en 1999, à un journal en ligne régional. Alors que la presse d’actualité régionale a perdu ses principaux représentants, ce webzine étend son champ d’action au Moyen-Orient. HA’ARETZ 80 000 ex., Israël, quotidien. Premier journal publié en hébreu sous le mandat britannique, en 1919. “Le Pays” est le journal de référence chez les politiques et les intellectuels israéliens. LOS ANGELES TIMES 851 500 ex., EtatsUnis, quotidien. Cinq cents grammes de papier par numéro, 2 kilos le dimanche, une vingtaine de prix Pulitzer : c’est le géant de la côte Ouest. Créé en 1881, il est le plus à gauche des quotidiens à fort tirage du pays. THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR 70 000 ex., Etats-Unis, quotidien. Publié à Boston mais lu “from coast to coast”, cet élégant tabloïd est réputé pour sa couverture des affaires internationales et le sérieux de ses informations nationales. THE ECONOMIST 1 009 760 ex., RoyaumeUni, hebdomadaire.Véritable institution de la presse britannique, le titre, fondé en 1843 par un chapelier écossais, est la bible de tous ceux qui s’intéressent à l’actualité internationale. Ouvertement libéral, il se situe à l’“extrême centre”. Imprimé dans six pays, il réalise 83 % de ses ventes à l’extérieur du Royaume-Uni. LES ECHOS DU JOUR 1 000 ex., Bénin, quotidien. Fondé en 1997, Les Echos du jour est considéré comme l’un des titres les plus indépendants du Bénin. Il s’est fait une spécialité du traitement de l’actualité culturelle et sociale. EJEDNEVNY JOURNAl <www.ej.ru> Russie. Ce webzine est le site de l’hebdomadaire Journal, dont la parution a été suspendue au printemps 2006. Il est élégant dans la forme, sérieux, clair, et offensif sur le fond. ELEFTHEROTYPIA 80 000 ex., Grèce, quotidien. Créé juste après la chute de la dictature militaire en 1974, avec pour devise “Le journal des journalistes”, “Liberté de la presse” a toujours été marqué au centre gauche. Il appartient au groupe Tegopoulos SA. FERGANA.RU <http://www.fergana.ru>, Russie. Cette agence d’information en ligne, créée en 1998, est l’une des plus riches sources d’information russophones sur l’Asie centrale postsoviétique.Très populaire dans toute la CEI, elle possède un réseau de correspondants dans grandes villes centrasiatiques. IL FOGLIO 40 000 ex., Italie, quotidien. Créé en 1996 par Giuliano Ferrara, ancien porte-parole du gouvernement Berlusconi, et animé par une équipe de conservateurs et de transfuges de l’extrême gauche, Il Foglio se veut le quotidien de l’intelligentsia de la droite italienne. O GLOBO 450 000 ex., Brésil, quotidien. Depuis la rue Irineu-Marinho (du nom du fondateur de l’empire de presse, d’édition et de télévision Globo), le plus grand quotidien de Rio, à la fois populaire et défenseur des milieux d’affaires, dit tout aux Cariocas sur leur mégalopole et sur le THE GUARDIAN 375 200 ex., RoyaumeUni, quotidien. Depuis le 12 septembre 2005, il est le seul quotidien national britannique imprimé au format berlinois (celui du Monde) et tout en couleur. L’indépendance, la qualité et l’engagement à gauche caractérisent depuis 1821 ce titre, qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. HUFVUDSTADSBLADET 52 000 ex., Finlande, quotidien. Fondé en 1864, “Le Journal de la capitale”, libéralconservateur, est le principal quotidien suédophone de Finlande. Identité oblige, les débats sur le bilinguisme y ont une place de choix. THE HINDU 700 000 ex., Inde, quotidien. Hebdomadaire fondé en 1878, puis quotidien à partir de 1889. Publié à Madras et diffusé essentiellement dans le sud du pays, ce journal indépendant est connu pour sa tendance politique de centre gauche. HÜRRIYET 600 000 ex.,Turquie, quotidien. Créé en 1948 par la famille de presse des Simavi, “La Liberté”, ancien journal populaire, est aujourd’hui un titre puissant qui, avec une présentation simple et beaucoup de photos en couleur, peut se transformer en un front de combat redoutable contre un gouvernement ou un ennemi à abattre. THE INDEPENDENT 252 000 ex., RoyaumeUni, quotidien. Créé en 1986, ce journal s’est fait une belle place dans le paysage médiatique. Racheté en 1998 par le patron de presse irlandais Tony O’Reilly, il reste indépendant et se démarque par son engagement proeuropéen, ses positions libérales sur des problèmes de société et son illustration. ITOGUI 85 000 ex., Russie, hebdomadaire. L’un des principaux magazines illustrés de Russie, fondé en 1995 par Sergueï Parkhomenko sur le modèle des news magazines occidentaux. Itogui entretenait d’ailleurs, à l’époque, un partenariat avec Newsweek. Passé sous le contrôle de Gazprom-Média en 2001, il a gardé sa belle allure mais s’est dépolitisé. LE JOURNAL HEBDOMADAIRE 35 000 ex., Maroc, hebdomadaire. Fondé en novembre 1997, Le Journal a été interdit le 2 décembre 2000 par le gouvernement Youssoufi. Depuis lors, il reparaît sous le nom de Journal hebdomadaire. Ce titre indépendant défend les droits de l’homme avec ardeur.
monde avec l’aide d’un groupe de chroniqueurs qui figurent parmi les plus prestigieux du pays.

q

PA R M I L E S S O U R C E S C E T T E S E M A I N E
JUTARNJI LIST 100 000 ex., Croatie, quotidien. Créé après l’indépendance de la Croatie, le “Journal du matin”, d’orientation libérale, est le deuxième quotidien du pays. Il fait partie du principal groupe de presse croate, EPH. O KOSMOS TOU EPENDYTI 40 000 ex., Grèce, hebdomadaire. “Le monde de l’investissement”, réputé pour la qualité de ses analyses, est le journal de référence des hommes d’affaires grecs. LIBERTÉ 80 000 ex., Algérie, quotidien. Fondé en 1992, ce journal célèbre en Kabylie a, comme actionnaire majoritaire, Issad Rebrab, un industriel proche du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). Avec son hebdomadaire Economie, le groupe Liberté s’est diversifié et s’est aussi lancé dans l’édition. LA LIBRE BELGIQUE 60 900 ex., Belgique, quotidien. Ce titre de qualité des francophones s’est ouvert à de nouvelles thématiques sans renier ses origines catholiques. Edité par Informations et productions multimédias (IPM), qui détiennent également La Dernière Heure-Les Sports, la “Libre” a modifié l’organisation de ses rubriques, en 1999, puis son format, en 2002. MILLIYET 360 000 ex.,Turquie, quotidien. “Nationalité”, fondé en 1950, se veut un journal sérieux, mais publie parfois des photos alléchantes, comme son petit frère Radikal. Appartenant au puissant groupe de presse Dogan Medya, il se situe au centre et revient de loin : en 1979, son rédacteur en chef a été assassiné par Ali Agca, l’homme qui a tiré sur le pape. NÉPSZABADSÁG 180 000 ex., Hongrie, quotidien. “La Liberté du peuple” était, de 1956 à 1990, l’organe du Parti communiste. Repris par le groupe Bertelsmann, le titre s’est transformé en un journal de qualité et de référence, tout en restant proche du Parti socialiste (ex-communiste). Se définissant comme “libéral de gauche”, il appartient désormais au groupe suisse Ringier AG. NEW STATESMAN 26 000 ex., RoyaumeUni, hebdomadaire. Depuis sa création, en 1913, cette revue politique, aussi réputée pour le sérieux de ses analyses que pour la férocité de ses commentaires, est le forum de la gauche indépendante. THE NEW YORK TIMES 1 160 000 ex. (1 700 000 le dimanche), EtatsUnis, quotidien. Avec 1 000 journalistes, 29 bureaux à l’étranger et plus de 80 prix Pulitzer, c’est de loin le premier quotidien du pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (toute l’information digne d’être publiée). NRC HANDELSBLAD 254 000 ex., Pays-Bas, quotidien. Né en 1970, le titre est sans conteste le quotidien de référence de l’intelligentsia néerlandaise. Libéral de tradition, rigoureux par choix, informé sans frontières. PÁGINA 12 75 000 ex., Argentine, quotidien. Lancé en 1987, Página 12 est aujourd’hui le quotidien indépendant de gauche le plus important de Buenos Aires. Percutant et bien informé, il prend position pour les droits de l’homme, s’attaque à la corruption et dénonce l’impunité
en faisant ressortir les affaires de l’époque des dictatures.

Courrier international

n° 859

EL PAÍS 444 000 ex. (777 000 ex. le dimanche), Espagne, quotidien. Né en mai 1976, six mois après la mort de Franco, “Le Pays” est une institution. Il est le plus vendu des quotidiens d’information générale et s’est imposé comme l’un des vingt meilleurs journaux du monde. Plutôt proche des socialistes, il appartient au groupe de communication PRISA. LE QUOTIDIEN D’ORAN 190 000 ex., Algérie, quotidien. Quotidien régional fondé en 1994 à Oran, devenu national en 1997, c’est désormais le premier quotidien francophone du pays. Sérieux, surtout lu par les cadres, il rassemble les meilleures signatures de journalistes et d’intellectuels d’Algérie dans son édition du jeudi. LA REPUBBLICA 650 000 ex., Italie, quotidien. Né en 1976, le titre se veut le journal de l’élite intellectuelle et financière du pays. Orienté à gauche, avec une sympathie affichée pour les Démocrates de gauche (ex-Parti communiste), il est fortement critique vis-à-vis de l’ancien président du Conseil, Silvio Berlusconi. SEMANA 187 000 ex., Colombie, hebdomadaire. Propriété d’une riche famille libérale, “La Semaine” apparaît comme un des meilleurs hebdomadaires d’Amérique latine, par son indépendance, sa modernité et son excellente information. SISA JOURNAL 100 000 ex., Corée du Sud, hebdomadaire. Le “Journal de l’actualité”, indépendant et centriste, a été lancé en 1989. Son lectorat, surtout citadin et diplômé, apprécie la rigueur de ses analyses des problèmes sociaux et de la vie politique du pays. Longtemps seul en tête des magazines sud-coréens, il a été récemment rejoint par ses concurrents, Hankyoreh21 et Chugan Chosun.

béral du sud de la Suède. Devenu tabloïd en 2004, il a abandonné son nom d’origine, Sydsvenska Dagbladet, pour adopter le surnom que les Suédois lui donnaient depuis toujours : Sydsvenskan.

TECHNOLOGY REVIEW 92 000 ex., EtatsUnis, paraît toutes les six semaines. Née en 1899, la revue est installée sur le campus du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT). C’est le magazine des ingénieurs, scientifiques et hommes d’affaires soucieux de s’informer des nouvelles tendances technologiques et des décisions politiques en la matière. THE TELEGRAPH 212 000 ex., Inde, quotidien. Lancé en 1982 à Calcutta, ce journal indépendant est le premier quotidien anglophone de l’est du pays. Il est réputé pour la qualité de ses pages locales et de ses divers suppléments (science, loisirs, enfants). LE TEMPS 49 000 ex., Suisse, quotidien. Né en mars 1998 de la fusion du Nouveau Quotidien et du Journal de Genève et Gazette de Lausanne, ce titre de centre droit, prisé des cadres, se présente comme le quotidien de référence de la Suisse romande et francophone. TERRORISM FOCUS Etats-Unis, hebdomadaire. Edité par la fondation Jamestown, réputée proche des néoconservateurs et de la CIA, ce bulletin fournit depuis 2004 des analyses sur l’actualité du terrorisme – notamment sur Al Qaida – rédigées par un réseau d’experts. LA TRIBUNE 10 000 ex., Algérie, quotidien. Monté en flèche dès sa création en 1994, ce journal sérieux à la maquette austère s’est rapidement trouvé un lectorat de cadres et a gagné une réputation d’analyste présent sur tous les thèmes d’actualité. La Tribune a néanmoins subi de lourdes pertes, particulièrement depuis le suicide de son fondateur, Kheireddine Ameyar, un journaliste respecté par tous les courants de la société. LA VANGUARDIA 185 000 ex., Espagne, quotidien. “L’Avant-Garde” a été fondée en 1881 à Barcelone par la famille Godó, qui en est toujours propriétaire. Ce quotidien de haute tenue est le quatrième du pays en terme de diffusion, mais il est numéro un en Catalogne, juste devant El Periódico de Catalunya. THE WALL STREET JOURNAL 2 000 000 ex., Etats-Unis, quotidien. C’est la bible des milieux d’affaires. Mais à manier avec précaution : d’un côté, des enquêtes et reportages de grande qualité ; de l’autre, des pages éditoriales tellement partisanes qu’elles tombent trop souvent dans la mauvaise foi la plus flagrante. DIE ZEIT 464 400 ex., Allemagne, hebdomadaire. Le magazine de l’intelligentsia allemande.Tolérant et libéral, c’est un grand journal d’information et d’analyse politique.

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 € Actionnaire : Le Monde Publications internationales SA. Directoire : Philippe Thureau-Dangin, président et directeur de la publication ; Chantal Fangier Conseil de surveillance : Jean-Marie Colombani, président, Fabrice Nora, vice-président Dépôt légal : avril 2007 - Commission paritaire n° 0707C82101 ISSN n° 1 154-516 X – Imprimé en France / Printed in France

RÉDACTION
6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédacteur en chef Bernard Kapp (16 98) Rédacteurs en chef adjoints Odile Conseil (16 27), Isabelle Lauze (16 54), Claude Leblanc (16 43) Chef des informations Anthony Bellanger (16 59) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Directrice artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Europe de l’Ouest Eric Maurice (chef de service, Royaume-Uni, 16 03), GianPaolo Accardo (Italie, 16 08), Anthony Bellanger (Espagne, France, 16 59), Danièle Renon (chef de rubrique Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Philippe Randrianarimanana (Royaume-Uni, 16 68), Daniel Matias (Portugal), Wineke de Boer (Pays-Bas), Léa de Chalvron (Finlande), Rasmus Egelund (Danemark, Norvège), Philippe Jacqué (Irlande), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Laurent Sierro (Suisse) Europe de l’Est Alexandre Lévy (chef de service, 16 57), Laurence Habay (chef de rubrique, Russie, Caucase, 16 36), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Philippe Randrianarimanana (Russie, 16 68), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie), Alda Engoian (Caucase), Agnès Jarfas (Hongrie), Kamélia Konaktchiéva (Bulgarie), Larissa Kotelevets (Ukraine), Marko Kravos (Slovénie), Ilda Mara (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Gabriela Kukurugyova (Rép.tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, BosnieHerzégovine) Amériques Jacques Froment (chef de service, Amérique du Nord, 16 32), Bérangère Cagnat (Etats-Unis, 16 14), Marianne Niosi (Canada), Christine Lévêque (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Catherine André (Amérique latine, 16 78), Anne Proenza (Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Hidenobu Suzuki (chef de service, Japon, 16 38), Agnès Gaudu (chef de rubrique, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Alda Engoian (Asie centrale), Marion Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (Egypte, 16 35), Nur Dolay (Turquie), Pascal Fenaux (Israël), Guissou Jahangiri (Iran), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Moyen-Orient) Afrique Pierre Cherruau (chef de service, 16 29), Anne Collet (Mali, Niger, 16 58), Philippe Randrianarimanana (Madagascar, 16 68), Hoda Saliby (Maroc, Soudan, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Gina Milonga Valot (Angola, Mozambique), Fabienne Pompey (Afrique du Sud) Débat, livre Isabelle Lauze (16 54) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Multimédia Claude Leblanc (16 43) Ecologie, sciences, technologie Eric Glover (chef de service, 16 40) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Epices & saveurs, Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Marco Schütz (directeur délégué, 16 30), Olivier Bras (16 15), Anne Collet (documentaliste, 16 58), Jean-Christophe Pascal (webmestre, 16 61), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service,16 97),Caroline Marcelin (16 62) Traduction Raymond Clarinard (chef de service, anglais, allemand, roumain, 16 77), Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol) Révision Elisabeth Berthou (chef de service, 16 42), Pierre Bancel, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Philippe Planche Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Anne Doublet (16 83), Lidwine Kervella (16 10), Cathy Rémy (16 21), assistés d’Agnès Mangin (16 91) Maquette Marie Varéon (chef de ser vice, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Pétricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66), Emmanuelle Anquetil (colorisation) Calligraphie Yukari Fujiwara Informatique Denis Scudeller (16 84) Documentation Iwona Ostapkowicz 33 (0)1 46 46 16 74, du lundi au vendredi de 15 heures à 18 heures Fabrication Patrice Rochas (directeur) et Nathalie Communeau (directrice adjointe, 01 48 88 65 35). Impression, brochage : Maury, 45191 Malesherbes. Routage : France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg Ont participé à ce numéro Chloé Baker, Marie Bélœil, Edwige Benoit,Alessia Bertoli, Gilles Berton, Marc-Olivier Bherer, Aurélie Boissière, Marianne Bonneau, JeanBaptiste Bor, Valérie Brunissen, Hélène Chatrousse, Isabelle Cluzel, Lucy Conticello, Fabienne Costa, Laurence Grivet, Lola Gruber, Delphine Halgand, Caroline Lelong, Françoise Liffran, Marina Niggli, Carlotta Ranieri, Marcus Rothe, Isabelle Taudière, Emmanuel Tronquart, Anh Hoa Truong, Dominique Valentin, Janine de Waard

SÜDDEUTSCHE ZEITUNG 430 000 ex., Allemagne, quotidien. Né à Munich, en 1945, le journal intellectuel du libéralisme de gauche allemand est l’autre grand quotidien de référence du pays, avec la FAZ. SVENSKA DAGBLADET 190 000 ex., Suède, quotidien. Fondé en 1884, “Le Quotidien de Suède”, conservateur, a été racheté en l’an 2000 par le groupe norvégien Schibstedt. En grande difficulté financière, il est passé en 2001 en format tabloïd. Il offre de bonnes pages culturelles. SYDSVENSKAN 136 000 ex., Suède, quotidien. Fondé en 1848, “Le Quotidien du Sud” est le grand journal li-

WWW
Retrouvez NOS SOURCES sur

courrierinternational.com
[rubrique planète presse]

ADMINISTRATION - COMMERCIAL
Directrice administrative et financière Chantal Fangier (16 04). Assistantes : Sophie Jan (16 99), Agnès Mangin. Contrôle de gestion : Stéphanie Davoust (16 05). Comptabilité : 01 48 88 45 02 Relations extérieures Anne Thomass (responsable, 16 44), assistée de Lionel Guyader (16 73) et Fatima Johnson Ventes au numéro Directeur commercial : Jean-Claude Harmignies. Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud.Chef de produit: Jérôme Pons (01 57 28 3378, fax : 01 57 28 21 40).Promotion : Christiane Montillet Marketing, abonnement : Pascale Latour (directrice, 16 90), Sophie Gerbaud (16 18), Véronique Lallemand (1691), Mathilde Melot (16 87) Publicité Publicat, 7, rue Watt, 75013 Paris, tél. : 01 40 39 13 13, courriel : <ckoch@publicat.fr>. Directeur général adjoint : Henri-Jacques Noton. Directeur de la publicité : Alexis Pezerat (14 01). Directrice adjointe : Lydie Spaccarotella (14 05). Directrice de clientèle : Hedwige Thaler (14 07). Chefs de publicité : Kenza Merzoug (13 46), Claire Schmidt (13 47). Exécution : Géraldine Doyotte (01 41 34 83 97). Publicité site Internet : i-Régie, 16-18, quai de Loire, 75019 Paris, tél. : 01 53 38 46 63. Directeur de la publicité : Arthur Millet, <amillet@i-regie.com>

Offre spéciale d’abonnement
Bulletin à retourner sans affranchir à :

❏ Je désire profiter de l’offre spéciale d’abonnement (52 numéros + 4 hors-séries), au prix de 114 euros au lieu de 178 euros (prix de vente au numéro), soit près de 35 % d’économie. Je recevrai mes hors-séries au fur et à mesure de leur parution.

Je désire profiter uniquement de l’abonnement (52 numéros), au prix de 94 euros au lieu de 150 euros (prix de vente au numéro), soit près de 37 % d’économie. Tarif étudiant (sur justificatif) : 79,50 euros. (Pour l’Union européenne : 138 euros frais de port inclus /Autres pays : nous consulter.)

Courrier international
Libre réponse 41094
60731 SAINTE-GENEVIÈVE CEDEX Voici mes coordonnées : Nom et prénom : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Adresse : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Code postal : . . . . . . . . . . . . . Ville : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Téléphone : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . E-mail : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ABONNEMENTS - RÉASSORTS
Modifications de services ventes au numéro, réassorts Paris 0 805 05 01 47, province, banlieue 0 805 05 0146 Abonnements Tél. depuis la France : 0 825 000 778 ; de l’étranger : 33 (0)3 44 31 80 48.Fax : 03 44 57 56 93.Courriel : <abo@courrierinternational.com> Adresse abonnements Courrier international, Service abonnements, 60646 Chantilly Cedex Commande d’anciens numéros Boutique du Monde, 80, bd Auguste-Blanqui, 75013 Paris. Tél. : 01 57 28 27 78
Courrier international (USPS 013-465) is published weekly by Courrier international SA at 1320 route 9, Champlain N.Y. 12919. Subscription price is 199 $ US per year. Periodicals postage paid at Champlain N. Y. and at additional mailing offices. POSTMASTER: send address changes to Courrier international, c/o Express Mag., P O. BOX 2769, Plattsburgh, N. Y., U. S. A. . 12901 - 0239. For further information, call at 1 800 363-13-10. Ce numéro comporte un encart Abonnement pour une partie du tirage, un encart “Alpes magazine” et un encart “Bretagne magazine” jetés pour une partie des abonnés.

Pour joindre le service abonnements, téléphonez au 0 825 000 778
Offre valable jusqu’au 30-06-2007. En application de la loi du 6-1-1978, le droit d’accès et de rectification concernant les abonnés peut s’exercer auprès du service abonnements. Ces informations pourront être cédées à des organismes extérieurs sauf si vous cochez la case ci-contre. ❐

Je choisis mon moyen de paiement :
❑ Par chèque à l’ordre de Courrier international ❑ Par carte bancaire N°
Expire fin :
mois année

Date et signature obligatoires :
60VZ1102

Cryptogramme

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

4

DU 19 AU 25 AV RIL 2007

PUBLICITÉ

ÉDITORIAL

l’invité

q

Columbine, Blacksburg, et après ?
Huit ans, presque jour pour jour, après le massacre de Columbine, une nouvelle fusillade vient d’ensanglanter un campus américain, celui de l’université polytechnique de Virginie, près de Blacksburg. L’affaire était encore mal éclaircie au moment où nous mettions sous presse. Tout au plus savait-on que le bilan provisoire s’établissait à 32 morts et que le tireur fou était un étudiant sudcoréen de 23 ans. Pourquoi a-il commis cette terrifiante série de meurtres avant de se suicider ? L’enquête va sans doute apporter quelques indices sur l’état mental du tueur et sur les frustrations qui ont pu déclencher cette frénésie de violence gratuite. Des psychologues et des psychiatres vont être invités à nous expliquer les mécanismes qui sont à l’œuvre dans de telles circonstances. Et des sociologues vont pouvoir gloser sur ces “tragédies absurdes”, pour reprendre l’expression du pape Benoît XVI, qui traduiraient le mal-être de la jeunesse des pays les plus riches. Mais il ne faudrait pas que ces explications occultent le problème récurrent que pose une législation américaine incroyablement laxiste sur le commerce et le port d’armes. On s’interroge évidemment beaucoup sur les tueries qui interviennent en milieu universitaire ou scolaire, mais il ne faut pas oublier que l’on compte chaque année une vingtaine de massacres perpétrés sur le territoire des Etats-Unis. De nombreuses campagnes ont été menées pour que les ventes d’armes à feu soient limitées et contrôlées par les pouvoirs publics, mais la très puissante American Rifle Association – qui regroupe les sectateurs de l’esprit pionnier américain – a toujours réussi à s’opposer à toute initiative allant dans ce sens au niveau fédéral. On se souvient du très éloquent documentaire (Bowling for Columbine) que Michael Moore avait réalisé sur ce thème après Columbine. La presse américaine en avait largement profité pour relancer le débat. Sans résultats. L’Amérique républicaine n’a pas voulu toucher à ses antiques traditions. Le spectaculaire carnage de Blacksburg va-t-il donner à la nouvelle majorité démocrate le courage de légiférer ? Au moment où commencent les grandes manœuvres électorales en vue de la présidentielle 2008, rien n’est moins sûr. Affaire à suivre. Bernard Kapp

Alexandre Rykline,

Ejednevny Journal, Moscou

S

i la clique du KGB a sorti ses griffes, c’est parce dit Gold, à sentir l’agréable poids d’une Rolex à leur poiqu’elle s’est sentie menacée. Dans les années gnet droit [à la manière de Vladimir Poutine], à rouler en 1990, ses généraux s’étaient résignés à n’être Bentley et à contempler depuis leur balcon les méandres plus que des employés de second ordre dans de la Moskova du côté du quartier chic du mont Nikolina. les secrétariats des dirigeants, condamnés à Et ils devraient aujourd’hui dire adieu à tout cela à cause répondre au téléphone et à user là leur fond de de quelques crétins qui prétendent ne pas être contents et pantalon jusqu’à la fin de leurs jours. Avec Pouqui s’en vont de ce pas protester dans les rues ? S’ils sont tine, ils ont redressé leurs épaules galonnées et mécontents et qu’ils protestent, c’est juste parce que sont vite passés des secrétariats aux bureaux. Ils se sont d’autres imbéciles, des Pavlovski et des Soloviov, ont été emparés des biens de leurs anciens employeurs et, depuis, incapables d’expliquer tous les avantages de la verticale du se pavanent sans retenue. Ils ne savent rien, sont incapables pouvoir instaurée par Poutine. Pour les généraux, cette de faire quoi que ce soit à part “couvrir” [c’est-à-dire verticale est basée sur une répartition honnête et juste de protéger un business pour un salaire en or], confisquer l’argent que rapporte la vente des hydrocarbures. Et ou opprimer. Sirotant leur on donne beaucoup plus au cognac français, qu’ils ont peuple qu’aux généraux ! Mais encore l’habitude de consercette évidence-là, les propaver dans un coffre-fort, ils gandistes ont été incapables savourent leur revanche et se de la faire rentrer dans la tête partagent la rente pétrolière. des Russes, et les généraux C’est justement leur viscéral n’ont pas d’autres professioninstinct de survie qui leur a nels de la persuasion sous la soudain signalé le danger main. Alors, à qui peuvent-ils d’un possible bouleversement faire appel ? Aux OMON s Alexandre Rykline est rédacteur en chef de cet ordre des choses, pour [forces antiémeutes], bingo ! du journal en ligne www.ej.ru, qu’il anime une cause tout à fait risible : Vous souvenez-vous, chers avec d’autres journalistes russes réputés. le peuple russe en a assez de lecteurs, de l’inscription “Pour Commentateur politique chevronné, il milite leur pouvoir despotique et de la Patrie” qui figurait sur les également dans plusieurs forums civiques leur arbitraire total. Bien chars soviétiques durant la et ne cache pas son soutien au mouvement évidemment, les généraux se Seconde Guerre mondiale ? L’Autre Russie de son ami Gary Kasparov. sont indignés : pourquoi avoir De la même manière, nos passé tant d’années à entretenir une bande de propagancourageux gardiens de l’ordre qui, le week-end dernier, distes – les Sourkov, Pavlovski, Leontiev et autres Soloont cogné avec ardeur sur les manifestants, auraient très viov – si ce n’est pour se protéger de nuisances telles que bien pu inscrire sur leurs boucliers “Pour la Bentley du la grogne des citoyens de la Fédération de Russie ? Mais ministre !”, et sur leurs matraques “Pour Chelsea !” force est de constater que leur investissement dans ce Aujourd’hui, beaucoup d’experts et d’hommes politiques domaine a été vain et que leur équipe de propagande a se réfèrent aux événements de Moscou et de Saintéchoué. Rien n’y a fait, ni le contrôle total des médias, Pétersbourg pour nous assurer qu’un nouveau coup d’Etat ni la stérilisation du champ politique, ni les quelques militaire se prépare. Pour eux, l’escalade de la violence aumônes accordées à certains segments de la population. montrerait l’existence d’un complot visant à renverser le Les responsables de la propagande seront bien sûr virés, pouvoir en place. A mon avis, c’est exactement le contraire, même s’ils font aujourd’hui tout leur possible pour prouil s’agirait plutôt d’un complot du pouvoir visant à renver leur enthousiasme : l’espace médiatique dans son verser le peuple. ensemble, des écrans de télé à Internet, est colonisé par Mais tout cela n’est pas nouveau. Cela fait déjà sept ans leurs glapissements contre les “Marches du désaccord” que cette politique se poursuit [depuis l’arrivée au pou[manifestations qui ont eu lieu les 14 et 15 avril à Moscou voir de Poutine]. Elle est simplement entrée dans une et à Saint-Pétersbourg]. autre phase, probablement la dernière. Reste à savoir Mais cela ne résoudra pas le problème des généraux. Ils combien de temps celle-ci durera. Et cette donnée dépend ont pris goût à diriger le pays, à utiliser des cartes de créde chacun de nous. s

DR

Les tchékistes saisis par la peur

L E
s

D E S S I N

D E

L A

S E M A I N E

Lundi 16 avril, un étudiant sud-coréen de 23 ans abattait 32 personnes avant de se suicider à l’université polytechnique de l’Etat de Virginie. C’est la plus meurtrière de la série de fusillades récentes dans des établissements scolaires et universitaires aux Etats-Unis.

Dessin de Bertrams, Pays-Bas.
Sur www.courrierinternational.com, retrouvez chaque jour un nouveau dessin d’actualité, et près de 2 000 dessins en consultation libre.

DR

Rectificatif : L’article publié dans le numéro 858 intitulé : “ETA privé de son bulletin interne”,
n’a pas été publié par le quotidien El País mais par son confrère ABC.

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

6

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

PUBLICITÉ

PUBLICITÉ

à l ’ a ff i c h e
Serbie

q
PERSONNALITÉS DE DEMAIN
KEELEY HAZELL,

Le premier milliardaire
kovic envisage de construire plus de 1 million de mètres carrés de centres commerciaux, de bureaux et de logements, ainsi qu’un grand centre d’affaires et un hôtel empilés dans un gratte-ciel de 39 étages, au centre de Belgrade. On parle de son désir d’acheter le club de foot Crvena Zvezda, ainsi que plusieurs médias de la capitale serbe. Miskovic a fait un bref passage par la politique. En 1990, à la demande de Milosevic, il accepte le poste du vice-Premier ministre, un poste qu’il quitte au bout de six mois pour se consacrer aux affaires. D’après les analystes, Miskovic doit son succès à sa relation intelligente et rusée avec le pouvoir, que celui-ci ait le visage de Milosevic, de Zoran Djinjic ou de l’actuel Premier ministre Kostunica. “Sa première qualité est la discrétion”, note Dimitrije Boarov, journaliste de l’hebdomadaire belgradois Vreme. “C’est ce qui lui a permis d’être tour à tour ministre de Milosevic, financier de la JUL [le parti de la Gauche yougoslave de Mirjana Markovic, l’épouse de Milosevic] puis du gouvernement de Djindjic. En seize ans, il ” est apparu une seule fois dans un débat à la télé, a donné une interview et pris la parole en public à deux ou trois reprises seulement. Absent de la presse people locale, Miskovic s’est retrouvé cependant à la une des tabloïds britanniques lorsqu’il a acheté une villa estimée à 36 millions d’euros dans un quartier résidentiel de Londres pour son fils étudiant. D’après le Sunday Times, ce fut la plus grosse transaction immobilière de l’année dans la capitale britannique. En 2004, à l’occasion de l’anniversaire de sa société, Miskovic a déclaré : “Ce serait une aubaine s’il y avait un Bill Gates en Serbie. Mais ce n’est pas le cas. Il faudra donc vous contenter de ce que vous avez, c’est-à-dire de moi. ”
Miroslav Kuskunovic, Jutarnji List, Zagreb

Ecologiste mais sexy
ui a dit que les écolos n’avaient aucun style ? Keeley Hazell, pin-up britannique récemment élue deuxième femme la plus sexy du monde par le magazine masculin FHM, est bien décidée à utiliser ses charmes pour sauver la planète. Elle a notamment posé seins nus pour la fameuse page 3 du Sun, le corps peint en vert pour sensibiliser les lecteurs au changement climatique. Cela lui a valu d’être placée par le leader du parti conservateur, David Cameron, sur sa liste des “héros de l’écologie” entre Arnold Schwarzenegger et la coalition Stop Climate Chaos. Keeley votera donc pour les Tories, car “ils ont fait beaucoup plus d’efforts pour l’environnement que n’importe quel autre parti”. Au nombre de ses conseils pratiques pour sauver la planète, on trouve : “Faites l’amour dans le noir pour économiser de l’énergie” – ellemême n’éclaire sa chambre qu’à la bougie. Elle a également troqué sa voiture pour un scooter, moins polluant, recycle systématiquement ses déchets et n’utilise que des ampoules à basse consommation. Des gestes simples qui “devraient être une obligation. Ceux qui ne respectent pas [la nature] méritent d’être sanctionnés”, confie-t-elle à The Independent. Son corps lui-même est écologique, assuret-elle. La preuve, pour devenir une “Page 3 Girl”, les candidates doivent être “naturelles”, c’est-à-dire certifiées 100 % sans silicone, cette substance qui menace l’environnement.

D

E BELGRADE. A en croire le quotidien belgradois Blic, Miroslav Miskovic est l’homme le plus puissant de Serbie. Plus puissant que le Premier ministre Kostunica, que le président Tadic ou que le patriarche Pavle. Sa carrière a tout du rêve américain qui se réalise. Depuis 1991, l’année où il a monté son entreprise d’import-export et de services financiers dans une chambre louée à l’hôtel Slavija de Belgrade, il a réussi à construire un empire économique dont le chiffre d’affaires équivaut à 10 % du PIB de la Serbie. Aujourd’hui sa holding est composée de plusieurs sociétés, la plus importante étant Delta M, la chaîne des supermarchés qui devrait fusionner d’ici la fin de l’année avec son équivalent croate, Konzum. Ainsi sera créée la première chaîne balkanique de grande distribution qui soit à la fois capable de tenir tête à la concurrence étrangère (y compris celle du Mercator slovène qui a refusé de faire alliance avec lui) et susceptible de se développer sur les marchés bulgare, albanais, roumain ou moldave. Peu de gens connaissaient la société de Miskovic avant 2000 et l’arrivée au pouvoir de l’Opposition démocratique serbe (DOS) qui a renversé Milosevic. Avec l’argent gagné sur le marché russe (le principal débouché de Miskovic était à cette époque, comme pour les autres holdings yougoslaves – Genex ou Astra –, le marché russe), l’entrepreneur s’installe dans l’ancien appartement de Slobodan Milosevic. Commence alors sa deuxième vie : Miskovic devient le représentant exclusif de nombreuses marques occidentales en Serbie (dont Nike et Zara), mais aussi en Russie, où il acquiert par ailleurs deux usines de cellulose. Il poursuit le développement de ses

Q

L’homme d’affaires MIROSLAV MISKOVIC vient d’entrer, à 61 ans, dans le classement des plus grosses fortunes mondiales qu’établit chaque année le magazine américain Forbes. Avec 1,5 milliard de dollars d’actifs, il y occupe la 891e place.
affaires avec la création de la Banque Delta, qu’il revendra en 2005 à la banque italienne Intesa pour la coquette somme de 300 millions d’euros. Le processus de privatisation, lancé après la chute de Milosevic, lui offre de nouvelles chances. C’est ainsi qu’il met la main – en quatre ans seulement – sur les deux principales chaînes de supermarchés serbes, sur de nombreuses usines du secteur agroalimentaire, mais également sur des garages et des coopératives agricoles.Avec 25 000 hectares de terre en Voïvodine, Miskovic est désormais l’un des plus grands propriétaires terriens du pays. Ses sociétés emploient aujourd’hui 17 000 personnes. Pour cette année, il a annoncé un plan d’investissement d’une valeur de 264 millions d’euros. D’ici à 2010, Mis-

DR

DR

ANNE DELVAUX

Médiatique et politique
es plateaux télé aux estrades électorales : Anne Delvaux, la présentatrice vedette du journal télévisé de la RTBF (Radio Télévision belges francophones), sera candidate le 10 juin prochain à un siège de sénatrice, en deuxième position sur la liste du Centre démocrate humaniste (CDH, parti centriste). “J’ai l’impression de pouvoir davantage changer les choses en entrant en politique”, explique à La Libre Belgique celle qui a reçu le Moustique d’Or du meilleur présentateur de journal télévisé ces trois dernières années. Elevée sans père “dans des conditions pas toujours faciles”, diplômée en sciences économiques et sociales et en communication, cette Liégeoise mariée de 36 ans possède quatre chats et un chien. Sa candidature surprise, qui met encore une fois en lumière les connivences entre journalistes et politiques, a fait grand bruit dans le royaume. “Opération de ‘com’”, estime le quotidien Le Soir, qui craint que l’utilisation de “son audience, son crédit, son aura, son sourire” ne tourne “au déplorable gadget” pour attirer les électeurs. “Elle est capable de prendre des postes de leadership et a tout son avenir devant elle”, rétorque la présidente du CDH, Joëlle Milquet, dans La Libre Belgique.

D

ILS ET ELLES ONT DIT
MOUAMMAR KADHAFI, dictateur libyen Illusionniste
“L’Etat fatimide [968-974] va renaître dans Dessin de Glez, toute l’Afrique du Ouagadougou. Nord. Ce sera l’Etat de la jeunesse, du bonheur, de la musique, des jardins et des palais”, a-t-il promis dans un discours sur la Place verte de Tripoli. (Asharq Al-Awsat, Londres)
DR

contemporain, il n’y a que de la merde.” (Der Spiegel, Hambourg)

DON IMUS, ex-animateur radio américain Classe
“Des putes aux cheveux crépus.” C’est ainsi qu’il a décrit les joueuses de basket-ball d’une université, pendant un match qu’il commentait. Cette remarque lui a coûté son emploi : il a été licencié du réseau CBS le 12 avril dernier. (The New York Times, New York)

avancé de chiffres, ce n’est pas parce que je voulais cacher quelque chose. A l’époque, on ne disposait pas d’‘instruments de mesures’ pour estimer les fortunes. Et quand il y en a eu, j’étais déjà pauvre.” (Dengui, Moscou)

prince pour les soirées arrosées dans les boîtes de nuit londoniennes en compagnie de ses camarades militaires aura eu raison de sa relation, déjà soumise à la pression médiatique. (Sunday Mirror, Londres)

WILLIAM, prince héritier du trône d’Angleterre Immature
“Je n’ai pas 36 ans et je ne suis pas marié. J’ai 24 ans et j’ai juste envie Dessin de Jones. de m’amuser”, aurait-il expliqué après avoir quitté Kate Middleton, sa petite amie depuis cinq ans, rencontrée à l’université de Saint Andrews en Ecosse, que beaucoup voyaient déjà future reine d’Angleterre. La passion du

SERGE SARKISSIAN, Premier ministre d’Arménie Fidèle
“La diminution de la présence russe dans le Caucase du Sud ne signifie pas une augmentation automatique de la présence d’un autre pays ou d’une autre organisation dans cette zone.” Il faisait ainsi allusion, lors de la visite officielle du vice-Premier ministre russe Sergueï Ivanov à Erevan, au futur déploiement des troupes de l’OTAN dans la région. L’Arménie reste l’unique alliée de la Russie dans le Caucase du Sud. (Novoïé Vremia, Erevan)

HUGH GRANT, Acteur britannique Connaisseur
“C’est vrai, j’aime l’art contemporain. Jeune homme, je prétendais déjà être un expert. Et depuis, je me suis constitué une petite collection. Mais cela n’a rien changé à mon opinion sur le sujet : à la base de l’art

GERMAN STERLIGOV, ex-millionnaire russe Rapide
Symbole de la réussite au temps de la perestroïka, il a fait faillite il y a quelques années. Depuis, il vit avec sa famille dans une cabane, dans un village reculé. Etait-il vraiment riche ? “Si je n’ai jamais

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

9

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

dossier

q

MAGHREB AL-QAIDA S’ENRACINE
s Les islamistes algériens du GSPC avaient annoncé fin 2006 leur intégration dans la nébuleuse Al-Qaida. s La série d’actions terroristes qui ont frappé quasi simultanément Casablanca et Alger la semaine dernière montre que l’organisation entend bien étendre son nouveau front sur l’ensemble de l’Afrique du Nord.
LA VANGUARDIA

Barcelone

L

es bombes d’Alger ne marquent pas la fin mais sans doute le début d’une nouvelle campagne terroriste à deux pas de l’Europe. On disposait depuis décembre 2006 d’informations indiquant que le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien était devenu le représentant officiel d’Al-Qaida et qu’il s’apprêtait à lancer une nouvelle vague d’attentats au Maghreb et en Europe de l’Ouest, avec le soutien de groupes marocains et tunisiens apparentés. En janvier et février 2007, des actions de moindre ampleur avaient déjà eu lieu dans les trois pays du Maghreb et les autorités avaient effectué plusieurs arrestations de djihadistes. On sait également qu’il existe sur le territoire tunisien des camps d’entraînement de terroristes installés à l’écart des centres urbains. Et il est notoire que d’autres attentats, en préparation au Maroc, ont été déjoués par les forces de sécurité. Dans des vidéos, Ayman Al-Zawahiri, le lieutenant d’Oussama Ben Laden, a proféré des menaces contre ces trois pays du Maghreb et contre l’Egypte, considérés comme des traîtres à la guerre sainte, mais aussi contre la France et l’Espagne. Il a explicitement mentionné l’occupation [par l’Espagne] de Ceuta et Melilla [deux enclaves en territoire marocain], ainsi que la nécessité de reconquérir Al-Andalus [nom donné à la péninsule Ibérique du temps de la présence musulmane, 711-1492]. On aurait pu croire qu’Al-Qaida avait d’autres chats à fouetter. De fait, si l’Irak est un fiasco pour les Etats-Unis, c’en est un plus grand encore pour l’islam sunnite. Dès lors, pourquoi appeler à la guerre sainte contre les gouvernements musulmans du Maghreb, ce qui est bien moins populaire dans le monde arabe qu’attaquer le Grand Satan ou d’autres Satan mineurs ? L’Algérie a connu pendant près de dix ans une guerre civile extrêmement sanglante et cruelle, qui a fait près de 200 000 victimes et s’est achevée sur la défaite des salafistes. Il y a eu deux amnisties, mais une poignée de militants a décidé de poursuivre une lutte pourtant impopulaire. Le djihad n’est pas non plus très populaire au Maroc. Et les Tunisiens, même s’ils ne portent pas leur gouvernement dans leur cœur, n’ont aucune envie d’être gouvernés par des islamistes fanatiques, ni de voir leur pays devenir un champ de bataille comme l’a été l’Algérie dans les années 1990. Pourquoi impulser à nouveau des attentats en Europe de l’Ouest ? Pourquoi revendiquer aujourd’hui une reconquête musulmane ?

Dessin de Hassan Bleibel, Beyrouth.

S T R AT É G I E

Mission numéro un : recruter pour l’Irak
s La question qui interpelle les spécialistes est de savoir si Al-Qaida au Maghreb, qui a revendiqué les deux attentats du 11 avril à Alger, est un simple prolongement du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) ou s’il s’agit d’une conjonction des divers groupes algériens, marocains et tunisiens. La thèse la plus crédible penche pour l’existence d’une fusion active des organisations clandestines de la région, dont la mission est d’élargir le champ de la confrontation à tout le Maghreb et au Sahel. Débordant le cadre étroit des frontières nationales, l’action terroriste de ces groupes est diligentée par un centre de commandement unifié qui gère le GSPC, la Salafia Jihadia marocaine et les groupes islamistes combattants tunisiens et libyens. En élargissant de plus en plus son terrain de frappe, Al-Qaida au Maghreb s’efforce de gagner une bataille de la légitimité, tout en ayant le souci de crédibiliser sa capacité de nuisance à partir d’une certaine régularité des attentats. Ainsi s’expliquent les affrontements de 2006 en Tunisie, où les forces de sécurité ont neutralisé un “groupe armé salafiste”, qui “projetait de perpétrer des attentats contre des ambassades et des diplomates étrangers”. Au Maroc, les autorités mènent une traque sans répit contre une quarantaine de terroristes, responsables de plusieurs attentats depuis 2003, pour la plupar t circonscrits à la ville de Casablanca, et de la tentative d’attentat déjouée le 10 avril. La mission fondamentale de la nébuleuse reste de recruter et de former des combattants pour l’Irak. Cette approche lui rend d’ailleurs plus facile l’endoctrinement de Maghrébins dont le désir de se battre aux côtés du peuple irakien est for t. Ils deviennent très vite des soldats du djihad salafiste, aptes à intervenir sur tous les champs de bataille, non seulement au Maghreb mais également contre des intérêts stratégiques de pays accusés de soutenir les régimes en place dans la région.
Azzedine Chabane, La Tribune (extraits), Alger

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

10

DU 19 AU 25 AV RIL 2007

CINQ ANS DE DJIHAD AU MAGHREB
Tanger Rabat

0

500 km

ESPAGNE

Boumerdès
Alger Tunis Mer

2002
11 avril L’explosion d’un camionMéditer ranée

2007
3 janvier Quatorze hommes armés
sont tués dans des accrochages avec les forces de sécurité à Tunis et dans ses environs le 23 décembre 2006 et le 3 janvier.

Aïn Delfa
OCÉAN

Tizi Ouzou
Biskra

Djerba

citerne près de la synagogue de la Ghriba, sur l’île de Djerba, en Tunisie, fait 21 morts.

Casablanca

AT L A N T I QU E

MAROC A L G É R I E
Tindouf

TUNISIE

2003
16 mai Cinq attentats suicides
LIBYE

SAHARAOCCIDENTAL

H

A
Djanet

R
A

A
S
Tamanrasset

frappent un restaurant espagnol, un hôtel et un centre social juif, à Casablanca, au Maroc, tuant 45 personnes dont 12 kamikazes.

13 février Sept attentats à la bombe et à la voiture piégée quasi simultanés, revendiqués par le GSPC, font 6 morts à l’est d’Alger. 11 mars Un Marocain se fait exploser
dans un cybercafé de Casablanca.

2006
13 septembre Le Groupe salafiste
pour la prédication et le combat (GSPC) algérien annonce son ralliement à Al-Qaida. Fin janvier 2007, il se rebaptise Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

10 avril Trois kamikazes se font
sauter à Casablanca et un quatrième est abattu par la police.

M A U R I TA NI E
Nouakchott

M A L I

11 avril Deux attentats à la bombe
revendiqués par Al-Qaida au Maghreb islamique font 30 morts à Alger.

N I G E R
Gao

SÉNÉGAL

S

A

Tombouctou

H

TCHAD Agadez

E

L

14 avril Deux frères se font sauter
à Casablanca : l’un près du consulat des Etats-Unis, l’autre près d’une école de langues américaine.

10 décembre Un attentat à la
bombe contre un bus transportant des techniciens étrangers fait 2 morts, à Bouchaoui, à l’est d’Alger.

Bases arrière et zones d’infiltration du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC)

Attentats

Affrontements entre salafistes et forces de sécurité

Source : “El País”, AFP, “Le Point”

L’Espagne a retiré ses troupes d’Irak en signe de bonne volonté. La France, elle, est toujours restée à l’écart. Les terroristes entendent-ils saboter les élections en France et en Algérie [où des législatives ont lieu le 17 mai] ? Cela n’a pas beaucoup de sens non plus. Leur but est-il de paralyser le tourisme, si essentiel aux économies du Maghreb ? Ce n’est pas très populaire non plus et cela risque d’être aussi contre-productif qu’en Egypte. Voient-ils le sud du Maghreb, avec ses massifs montagneux et ses étendues désertiques, comme le théâtre idéal d’une guerre de guérilla, qui leur permettrait de se cacher facilement et de créer des bases d’où lancer des attentats contre les grandes villes ? Ce serait une belle erreur, car ce n’est pas l’Afghanistan. La réponse à toutes ces questions tient en quelques mots : les terroristes ne peuvent pas rester inactifs très longtemps sous peine de perdre leur élan. Il leur faut se prouver à eux-mêmes – et prouver à l’ensemble de la population – qu’ils restent opérationnels et que l’avenir leur appartient. Le terrorisme est pour une bonne part une affaire de génération. Il est peu probable que la plupart des hommes ayant participé à la guerre civile algérienne, il y a quinze ans, se lancent dans le combat d’aujourd’hui. Ils se souviennent que leur action s’est soldée par une défaite. Mais une nouvelle génération est apparue, formée de jeunes de 20 à 25 ans dont la mémoire ne va guère au-delà de 1990. Ils ont été endoctrinés par des prédicateurs fanatiques, d’anciens combattants d’Afghanistan, qui leur ont enseigné le combat comme un devoir. Ces jeunes sont très nombreux au Maghreb. Le taux de natalité y est très élevé, le chômage l’est aussi, et une partie des jeunes acquis à la cause du djihad sont issus des classes moyennes.Tous brûlent d’envie de montrer au monde qu’ils sont des héros. Le monde, lui, doit veiller à ce qu’ils n’atteignent pas leur but. Walter Laqueur*
* Historien américain, président honoraire du Washington Quarterly, la revue du Centre d’études stratégiques et internationales de Washington.

RÉPRESSION

L’Algérie fait tout pour préserver ses intérêts gaziers
A la veille des attentats d’Alger, l’armée menait une vaste offensive contre les islamistes du GSPC. Et la justice condamnait à mort leur chef par contumace.

D

epuis son ralliement of ficiel à Al-Qaida, en 2006, l’organisation Al-Qaida au Maghreb islamique, auparavant connue sous le nom de Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), a mené de multiples opérations en Algérie, parmi lesquels des attentats simultanés contre des commissariats et des gendarmeries, ainsi que des attaques contre des étrangers travaillant dans le secteur en plein essor des hydrocarbures. A moins qu’il ne s’agisse d’un baroud d’honneur, la violence des dernières actions est le signe de la résurgence d’un groupe que beaucoup considéraient comme étant sur le déclin, car incapable dans les faits de par venir à instaurer un Etat islamique en Algérie. La menace aurait été maximale à la mimars, quand l’ambassade des Etats-Unis à Alger a aler té sur l’éventualité d’un attentat contre un avion de ligne transportant des travailleurs occidentaux en Algérie. Si les cibles et la tactique du mouvement ont changé, ce qui leur a valu une plus grande couverture médiatique et un surcroît d’analyses, peu d’informations ont filtré sur la réponse de l’Etat algérien à la menace. A la fin du mois de mars, l’armée algérienne a lancé dans la plus grande discrétion ce qui semble être une offensive de longue

durée contre l’organisation. D’après la presse algérienne, les opérations se déroulent en Kabylie, près de la ville d’Amizour, à l’est d’Alger. Au début du mois d’avril, l’armée algérienne poursuivait son opération combinée et déployait de l’artillerie, des hélicoptères de combat et des unités des forces spéciales. L’ampleur de l’offensive a vraisemblablement pour but de réaffirmer l’autorité de l’Etat, sur tout après les attentats perpétrés par le groupe dans des localités proches de la capitale jusque-là réputées sûres. Peu de détails ont filtré sur la nature précise et le résultat de l’opération. Quoi qu’il en soit, l’organisation Al-Qaida au Maghreb islamique aurait annoncé la mor t de Soheib Abou Abderrahmane, proche du dirigeant du GSPC Abdelmalek Droukdal. Par ailleurs, des informations non confirmées font état d’au moins vingt islamistes et trois militaires tués. Des unités de police ont fermé toutes les routes qui mènent à la zone, dont l’accès est désormais interdit à tous les civils, y compris les journalistes. Parallèlement à cette offensive militaire, le tribunal pénal de Tizi-Ouzou a condamné à mort Abdelmalek Droukdal par contumace le 21 mars pour “constitution d’un groupe terroriste armé, destruction de biens publics à l’aide d’explosifs et tentative de vol”. Quelques jours plus tôt, la cour de justice de Batna l’avait condamné à vingt ans de prison ferme, une fois encore par contumace, et à une amende de 500 000 dinars [5 000 euros] pour

“atteinte à la sûreté de l’Etat” et “constitution d’un groupe armé”. En tant que deuxième exportateur mondial de gaz naturel liquéfié, l’Algérie a de bonnes raisons de craindre d’être la cible de tactiques de type Al-Qaida. Avec la flambée des prix du pétrole et l’instabilité persistante dans le golfe Arabo-Persique, le gouvernement algérien a tout intérêt à donner l’image d’un pays sûr, afin de ne pas décourager les investissements étrangers directs dans le secteur des hydrocarbures. Au moment où la diversification des sources d’approvisionnement est peut-être plus que jamais une nécessité, l’Algérie se doit de se différencier des autres pays producteurs d’hydrocarbures en proie à une instabilité chronique. La récente opération menée par l’armée pourrait permettre d’empêcher la résurgence du GSPC avant que l’équilibre du pouvoir ne penche un peu plus en faveur d’Al-Qaida et de la menace terroriste, qui est de nouveau une réalité au Maghreb. Comme dans le cadre de la guerre plus globale contre le terrorisme, le recours à la force militaire n’est qu’une partie de la solution. Contrairement aux guerres conventionnelles, où l’on connaît d’avance le rapport de forces, les terroristes n’ont jamais été en nombre fini.
Matthew Chebatoris*, Terrorism Focus, Washington
* Ancien spécialiste du chiffre de l’US Navy. Il travaille actuellement comme expert de la lutte antiterroriste pour le groupe d’électronique de défense L-3 Communications.

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

11

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

dossier

Et si le cauchemar était de retour ?
Pour tourner définitivement la page d’une décennie de guerre civile, le pouvoir algérien a privilégié les mesures d’amnistie sur la lutte antiterroriste. Etait-ce un bon choix ?
LIBERTÉ

Alger

O

n avait perdu l’habitude de cette saisissante sensation qui vous serre l’estomac durant le trajet entre le siège de la rédaction et le lieu de l’explosion. On avait oublié ce pressant sentiment de colère et de peine à la vue des blessés qu’on embarque encore. Les scènes de carnage qui ont jalonné les années noires défilent à nouveau dans nos têtes. Pourtant, le terrorisme n’est plus ce qu’il était. Quand l’Algérie inaugurait l’ère du terrorisme islamiste, son épreuve était regardée de partout comme le résultat d’une aspiration théocratique populaire contrariée par un pouvoir soutenu par des forces acculturées. Il fallait, au mieux, la laisser se sortir seule de l’impasse où elle s’était fourvoyée ou, au pire, accabler de “Qui tue qui ?” tous ceux qui refusaient la fatalité obscurantiste. Ce terrorisme-là a été vaincu. Parce que le pouvoir, même dépourvu de légitimité, n’avait d’autre choix que de défendre l’Etat et parce que des citoyens se sont levés en nombre pour défendre leur intégrité physique et morale contre la doctrine du crime.

Entre-temps, l’islamisme, livré à lui-même après que les Etats-Unis s’en sont délestés en Afghanistan, s’est redéployé en terrorisme tous azimuts. Le terrorisme algérien, trop affaibli par la lutte antiterroriste et l’autodéfense, s’est amarré à Al-Qaida, probablement pour bénéficier de son soutien logistique et idéologique. Réduit à battre en retraite dans les maquis reculés, il en est à exprimer son existence par de sporadiques interventions, se consacrant surtout au racket. Mais la lutte antiterroriste s’est essoufflée au moment où les groupes terroristes, minés par les

s

A la une

Au lendemain du double attentat d’Alger, le quotidien Liberté annonçait 24 morts et 57 blessés. Aujourd’hui, le bilan officiel s’élève à 30 morts et plus de 220 blessés.

Dessin d’Astromujoff paru dans La Vanguardia, Barcelone.

guerres entre factions et traqués par les forces de l’ordre et la résistance citoyenne, étaient en désespérance. Les redditions salutaires de l’AIS [Armée islamique du salut, aile militaire du Front islamique du salut] et des derniers éléments survivants des GIA [Groupes islamiques armés] étaient officiellement présentées comme une espèce de mouvement collectif d’examen de conscience chez les terroristes. La procédure de réconciliation nationale, qui a surtout profité à des terroristes déjà neutralisés, condamnés ou en instance d’être jugés, a ragaillardi les rangs des adeptes de la violence djihadiste. Le regain d’activisme est perceptible : les prises d’otages avec rançon se multiplient ; des véhicules charriant des armes ont été interceptés, des réseaux de soutien démantelés et les attentats se font de plus en plus fréquents. Mais le pouvoir ne semble pas avoir trouvé la stratégie qui réconcilie la nécessaire lutte antiterroriste et l’hypothétique attrait des mesures de réconciliation sur les groupes armés. Le 10 avril encore, [l’ex-Premier ministre] Ahmed Ouyahia disait que “chaque terroriste qui se rend, c’est une vie humaine préservée”. Il ajoutait que “c’était le devoir de la nation de tendre la main à ceux qui se sont égarés”. Mais piéger un véhicule d’explosifs, former un kamikaze et organiser un attentat contre le palais du gouvernement nécessite plus de stratégie que d’égarement. Si, comme victimes potentielles, nous nous retrouvons, dix ans après, au même point, c’est que, quelque part, c’est nous qui nous sommes politiquement égarés. Mustapha Hammouche

Un danger pour toute la Méditerranée
Pour désactiver le terrorisme islamiste, les Européens doivent plus que jamais encourager les réformes en cours en Algérie et au Maroc.
EL PAÍS

Madrid

D

es élections législatives auront lieu en Algérie le 17 mai prochain, et au Maroc en septembre. Quelle influence aura la recrudescence du terrorisme islamiste sur les réformes qui commençaient à être entreprises dans les deux pays ? La pire des nouvelles serait le retour au pouvoir de la ligne la plus dure. Que les partisans de l’immobilisme jouent sur la peur pour mettre un coup d’arrêt à la timide démocratisation amorcée dans les deux pays. Le danger, pour toute la Méditerranée, ne tient pas uniquement au fait que le mouvement salafiste d’Afrique du Nord se soit rallié à AlQaida. Cette très mauvaise nouvelle aura peutêtre des conséquences terribles à court terme, à moins qu’il ne soit possible de les prévenir par un bon travail de renseignement et de coopération policière. En revanche, ce que nul ne pourra éviter, ni à court ni à moyen terme, ce sont les effets dévastateurs d’une défaite de ceux

s Echec des services

Alors que la presse algérienne hésite généralement à critiquer les services de sécurité, El Watan intitule un article : “Le renseignement : la faillite ?” Selon ce quotidien, “il faut que cet attentat débouche sur une réorganisation plus efficace des services”, car les forces de sécurité ont été averties de l’imminence du danger et sont restées sans réaction.

qui veulent introduire des réformes démocratiques, endiguer la corruption et améliorer la vie quotidienne de leurs concitoyens. Si l’on ne fait pas pression sur ceux qui refusent les réformes, si l’on ne soutient pas ceux qui tentent, à l’intérieur du Maroc, de l’Algérie ou de la Tunisie, de donner aux jeunes de l’espoir et des perspectives, il ne sera guère possible de désactiver le terrorisme islamiste en Afrique du Nord. L’Union européenne et l’Espagne ont déjà commis beaucoup d’erreurs au Maghreb. La guerre civile algérienne, encore récente, est un exemple de cet aveuglement. Comment expliquer que ces terribles “années de plomb”, à l’heure de la télévision et des satellites, aient eu moins de couverture médiatique que n’en a eu la guerre civile espagnole, alors que, soixante ans plus tôt, il n’y avait que le télégraphe ? Les sources les plus prudentes parlent de 150 000 morts, sur lesquels nous sommes restés assez discrets tant nous avions peur des islamistes. Aujourd’hui, une fois de plus, les groupes salafistes resurgissent. Ils sont désormais prêts non seulement à lutter avec les armes plus ou moins conventionnelles de l’armée algérienne, mais aussi à appliquer les techniques conçues par Al-Qaida. Forts de la notoriété internationale de la “marque” Al-Qaida et de ses campagnes d’attentats suicides contre la population

civile, ils veulent reprendre leur place parmi les jeunes chômeurs qui fuient l’intérieur de leurs pays pour s’entasser dans des banlieues privées de tout. Si l’Algérie, la Tunisie et le Maroc réagissent une nouvelle fois par la répression aveugle et le contre-terrorisme, si l’on accepte que ce soient des monstres qui traitent avec des monstres, si les réformistes du Maghreb n’arrivent pas à imposer leurs vues, le chemin pour en finir avec le terrorisme islamiste sera encore plus long et plus difficile. Nous autres Espagnols devrions être conscients que ce sont des choix qui nous concernent directement, car nous sommes en première ligne. L’Algérie et le Maroc sont à deux pas et, même si nous avons du mal à le croire, la menace intégriste est aussi dangereuse pour nous que pour eux. Rien n’influera davantage sur notre avenir que l’évolution politique de ces deux pays dans les années qui viennent. Ne perdons pas de vue qu’il y a 200 terroristes islamistes présumés dans les prisons espagnoles. Qu’en 2006, selon les données d’Europol, on a procédé à 51 nouvelles arrestations en Espagne (sur 257 dans l’ensemble de l’UE, Royaume-Uni excepté). Que ces détenus sont tous nés au Maroc, en Algérie ou en Tunisie, et qu’ils ont tous moins de 40 ans. Soledad Gallego-Díaz

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

12

DU 19 AU 25 AV RIL 2007

MAGHREB AL-QAIDA S’ENRACINE
q

Sidi Moumen, la fabrique de kamikazes
Les islamistes qui sont morts le 10 avril à Casablanca venaient de ce quartier de bidonvilles. Ceux qui ont fait sauter un cybercafé le 11 mars et les auteurs des attentats de 2003 aussi.
un garçon jovial, obéissant et qui n’hésitait pas à aider son père, vendeur de menthe, pour subvenir aux charges de la famille”, s’exclame sa mère, Aïcha, accroupie dans la pièce unique de sa masure faite de parpaings et de tôle ondulée. “Oui, il lui arrivait de sniffer de la colle, mais il n’a jamais été associé à des malfaiteurs et encore moins à des terroristes”, assure son oncle. C’est ce même Youssef, “l’insoupçonnable”, qui s’est présenté en compagnie d’Abdelfattah Raydi, le fils aîné d’un de leurs voisins, dans ce petit cybercafé de Sidi Moumen, à quelques encablures du bidonville de Sekouila, où ils habitent.Youssef a avoué qu’il avait été enrôlé par Abdelfattah, qui devait recevoir des instructions via Internet pour faire sauter leurs bombes contre plusieurs cibles à Casablanca, de la préfecture de police, symbole de l’Etat répressif, aux McDonald’s, enseignes expiatoires de l’Amérique haïe. Youssef a également affirmé que d’autres kamikazes, tapis dans les dédales du même bidonville Sekouila, seraient toujours prêts à agir. Les quelque 300 kilos d’explosifs découverts dans une cache du quartier Moulay Rachid, lieu de ralliement probable de la cellule de Raydi, l’attesteraient.
LA SEULE RÉPLIQUE A ÉTÉ DE RAFLER EN MASSE ET DE TORTURER SANS VERGOGNE

LE JOURNAL HEBDOMADAIRE (extraits)

Casablanca
u sortir du périphérique nord de Casablanca, c’est le même ruban d’asphalte qui mène au quartier maudit. Depuis les attentats du 16 mai 2003, la banlieue de Sidi Moumen n’a presque pas changé. De grandes enseignes publicitaires rongées par la rouille, vantant les promesses d’un habitat social paradisiaque, font la promo d’un changement toujours attendu. Au coin d’une ruelle, des badauds contemplent les dégâts de la déflagration qui a coûté la vie, le 11 mars dernier, à l’un des deux jeunes terroristes venus consulter Internet dans l’un des innombrables cybercafés de fortune, qui ont poussé comme des champignons dans le quartier. Ce serait après une altercation avec le patron de ce cybercafé qu’Abdelfattah Raydi, 24 ans, a été tué par le déclenchement, probablement accidentel, des explosifs qu’il portait en bandoulière sous ses vêtements. Selon son témoignage, le gérant aurait appelé la police lorsqu’il s’est rendu compte que Raydi, très fébrile, tentait de se connecter à un site djihadiste. Les deux hommes ont cherché à fuir.Youssef Khoudri, 17 ans, blessé, est parvenu à s’échapper, mais a été aussitôt arrêté, en possession d’explosifs lui aussi. Qu’est-ce qui a pu persuader un adolescent comme Youssef Khoudri de vouloir en finir si tôt avec la vie et de détruire celle des autres ? “C’était

A

s

A la une

Youssef a dit, sans aucun doute, tout ce qu’il savait et avait appris de son recruteur, Abdelfattah Raydi : ses liens avec Saâd Houssaini, le cerveau présumé des attentats du 16 mai 2003, arrêté le 6 mars dans un autre cybercafé de la ville, avec le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien et le Groupe islamique combattant marocain (GICM), ou encore avec AlQaida et tous les djihadistes de la planète… Alors que le monde, pourYoussef, commençait et finissait, il y a juste quelques semaines, à Sekouila, son bidonville natal. “Depuis le 16 mai 2003,nous avons reçu la visite d’un seul et unique officiel marocain”, assurait, un

Au lendemain de l’explosion d’un cybercafé le 11 mars à Casablanca, les deux principaux hebdomadaires marocains francophones, Tel quel et Le journal hebdomadaire, s’intéressaient au bidonville où les deux apprentis terroristes ont grandi. Clairvoyant, Tel quel entendait donner les clés pour comprendre “ce qui peut, demain encore, se produire”.

Héroïsme de bas étage. Dessin de Hadid Haddad paru dans Al-Hayat, Beyrouth.

an après les attentats qui avaient coûté la vie à 45 personnes, un habitant du bidonville Thomas. Aujourd’hui, les jeunes des bidonvilles Sekouila et Thomas disent toujours la même chose. “Nous sommes maudits par les autorités”, explique Zoubir, un jeune chômeur titulaire d’un BTS de soudure. “Même le programme de réhabilitation lancé par le roi lui-même n’a pas encore vu le jour !”… Comment expliquer ce désengagement et cette indifférence ? L’apathie d’un Etat qui a pourtant une lourde responsabilité dans le “laxisme” qui a conduit aux événements du 16 mai, du 11 mars [puis du 10 avril] ? Est-il impossible de résorber cet habitat insalubre générateur de clandestinité et de terrorisme ? Pour les habitants de ces quartiers paupérisés à l’extrême, l’Etat rechigne à éliminer les bidonvilles. “Il n’y a pas de volonté politique concrète pour nous sortir de cette misère”,assène un autre jeune qui a dû quitter la fac par manque de moyens. Comme nombre de ses copains, il a fait le tour des usines de la zone industrielle qui borde Sidi Moumen à la recherche d’un emploi, sans résultat. “Toutes les entreprises du coin refusent d’employer les chômeurs de Thomas et Sekouila”, explique l’ex-étudiant. Pour le caïd [agent de l’autorité], des programmes de relogement sont bel et bien en cours. Mais les “bidonvillois” refusent la maigre compensation de 30 000 dirhams [environ 2 700 euros] par famille. Des petits fonctionnaires qui vivaient dans le bidonville ont pris la poudre d’escampette. Résultat : il y a de moins en moins de modèles d’ascension sociale dans le quartier. Les politiques, quant à eux, souffrent d’un gros déficit de crédibilité. Même le Parti de la justice et du développement (PJD) et Al-Adl Wal-Ihsane [deux formations islamistes], qui recueillaient une certaine sympathie de la part des jeunes, sont aujourd’hui vilipendés. Pour endiguer la menace terroriste, le tour de vis sécuritaire remplace la doctrine jugée passéiste de la surveillance pyramidale. Depuis des années, des banlieues entières faites d’un magma de constructions archaïques ont poussé comme des bolets immondes, ceinturant les grandes agglomérations. Le renseignement traditionnel, submergé par la mobilité incessante de l’exode rural, n’a pas suivi. Aussi, des kamikazes en herbe, à l’image de ceux de Sidi Moumen, ont pu être embrigadés et entraînés sans qu’on y prête attention. La seule réplique, tardive et désordonnée, a été de rafler en masse, de torturer sans vergogne en secret et de juger de manière expéditive tous ceux qui, de près ou de loin, sont considérés comme potentiellement activistes. Raydi avait bénéficié en 2005 d’une grâce royale après avoir été condamné à cinq ans de prison dans le cadre de la loi antiterroriste votée dans la foulée des attentats de Casablanca. Comme beaucoup d’autres prisonniers de l’après16 mai, “Raydi a dû se radicaliser davantage dans les geôles bondées d’islamistes”, analyse cet avocat spécialisé dans les procès de fondamentalistes. Les mères des bidonvilles Thomas et Sekouila, peu loquaces, s’attendent déjà à une nouvelle vague de rafles après l’attentat manqué de Raydi. “Ils vont revenir chercher nos enfants pour en faire des terroristes en prison”,lâche, dépitée, l’une d’entre elles tout en remplissant un jerrycan d’eau à la fontaine publique. Ali Amar et Taïeb Chadi

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

13

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

e u ro p e
ALLEMAGNE

q

La famille divise l’Eglise catholique
Les attaques d’un évêque traditionaliste contre la politique familiale du gouvernement sèment la discorde au sein de l’épiscopat. Pour certains, le choix entre le foyer et la vie active doit être l’objet d’un combat culturel
SÜDDEUTSCHE ZEITUNG

Munich

W

alter Mixa, évêque d’Augsburg, défend une opinion minoritaire lorsqu’il qualifie d’“antisociale” l’ouverture de crèches supplémentaires. Il a également reproché à la politique familiale de la ministre de la Famille, Ursula von der Leyen, de réduire le rôle des femmes à celui de “machines à procréer”. Ses collègues évêques ne sont pas du même avis. La majorité sait bien que les gens qui confient leurs enfants à des crèches ne sont pas des parents indignes. Elle est consciente que les femmes veulent travailler et que les familles, surtout les familles monoparentales, ont besoin d’argent. L’Eglise catholique elle-même accueille des enfants dans de nombreuses crèches qui n’ont rien à voir avec les vieilles institutions ou les monolithiques garderies de la RDA. Pourtant, la critique de l’ambitieux évêque fait mouche, surtout au sein de l’Eglise. Seule une minorité d’Allemands, et notamment une minorité des jeunes familles, partage ses positions. Même la CSU [la branche bavaroise et conservatrice des chrétiensdémocrates] a complètement revu sa position sur la famille. Mais, au sein de l’Eglise catholique, un noyau dur persiste à défendre l’idée qu’une femme qui a des enfants devrait rester au foyer. Cette minorité se sent montrée du doigt et blessée dans ses choix de vie. Elle prend confiance dans une Eglise

Dessin de Carmen Segovia paru dans El País, Madrid.

qui découvre son côté conservateur, et a trouvé un porte-parole en la personne de l’évêque Mixa, dont la devise semble être : “C’est en faisant du bruit que l’on se fait entendre.” Le principal allié de ce dernier est Benoît XVI. En effet, l’appel du pape demandant à l’Eglise de rester à l’écart de la politique ne vaut pas pour les questions liées à la famille. Par-dessus tout lorsqu’il s’agit de la sauvegarde

du modèle familial traditionnel, pour laquelle Rome a clairement pris position, encourageant les évêques à la suivre en Italie, en Espagne ou au Brésil. Un évêque allemand ose interpeller ses confrères et les mettre sous pression : pourquoi ne montrent-ils pas le même zèle à combattre la “dictature du relativisme” décriée par le pape ? En faisant cavalier seul, il irrite plus d’un de ses collègues. Le président de la Conférence épiscopale, l’évêque de Mayence Karl Lehmann, ne peut pas non plus être certain du soutien de tous les évêques quand il tente de calmer les esprits. Une bonne partie de l’assemblée voit ce genre de débat d’un bon œil et les choses devraient encore se compliquer lorsque se posera la question du financement des crèches. Certains membres de la coalition gouvernementale voudront réduire les allocations familiales, ce que contesteront tous les évêques pour qui cette mesure reviendrait à limiter le choix des femmes entre le foyer et la vie professionnelle. C’est l’occasion rêvée pour beaucoup d’hommes d’Eglise d’expliquer que, dans son ensemble, la politique familiale du gouvernement est erronée. Et d’engager un combat culturel. L’évêque Mixa l’a déjà entamé : c’est de la politique familiale que ses collègues ont discuté lors de leur assemblée générale, samedi dernier. Et l’évêque d’Augsburg a participé à une émission télévisée. Moins pour changer le monde que pour changer son Eglise. Matthias Drobinsky

CONTEXTE

Plus de places de crèche
s La ministre de la Famille du gouvernement Merkel, la chrétienne-démocrate Ursula von der Leyen, entend réformer la politique familiale pour permettre aux femmes d’être mères tout en travaillant. Elle tente ainsi de lutter contre un taux de natalité très bas chez les Allemandes. Après avoir introduit en début d’année une allocation parentale équivalant à 67 % du salaire pour les parents voulant cesser de travailler un an afin de s’occuper de leur nouveau-né, elle se donne pour objectif de faire passer le nombre de places en crèche de 250 000 actuellement à 750 000 à l’horizon 2013. Les propos de Mgr Mixa, qualifiant cette politique familiale d’“hostile pour l’enfant et idéologiquement aveugle”, ont suscité de vives réactions de la part des sociaux-démocrates et des Verts, qui demandent sa démission en tant qu’aumônier catholique des troupes allemandes. Le 14 avril, la Conférence épiscopale a appor té son soutien à la ministre de la Famille. Mais, pour calmer les clivages internes, son président, Mgr Karl Lehmann, a mis en garde le gouvernement contre un soutien des mères actives qui se ferait au détriment des femmes au foyer. Car, selon lui, on devrait laisser aux familles le choix du mode de garde de leurs enfants.

I TA L I E

Benoît XVI à la manœuvre contre Prodi
Encouragés par le Vatican, les évêques italiens contestent le projet de PACS italien.

L

’entrée en scène du nouveau président de la Conférence épiscopale italienne (CEI), Mgr Angelo Bagnasco [archevêque de Gênes, nommé le 16 mars par Benoît XVI], appor te un style nouveau, plus serein et moins autoritaire. Avec son prédécesseur disparaît, du moins formellement, l’aversion implicite, le préjugé coriace envers l’Olivier [la coalition de centre gauche] sur lesquels le cardinal Ruini, son prédécesseur, avait fondé sa ligne politique. Le fait est que M gr Bagnasco a tenu à épurer le Family Day [une manifestation prévue le 12 mai] de toute coloration antigouvernementale, en lui donnant la tonalité d’une fête de la famille. Mais l’in-

transigeance de fond sur la question des couples de fait demeure, fermement maintenue par le pape Benoît XVI, qui veut s’assurer de l’allégeance des parlementaires catholiques. Une intransigeance que résume la déclaration papale : “Aucune loi faite par les hommes ne peut se substituer à la norme écrite par le Créateur.” Où il est tenu pour évident qu’il revient à la hiérarchie ecclésiastique de décider de la qualité d’une loi. Le président de la Conférence épiscopale s’est d’ailleurs empressé de qualifier d’“inacceptable et [de] dangereux” le projet de loi sur les DICO [Droits et devoirs des couples de fait]. Inutile de se voiler la face. Après le référendum de 2005 sur la loi sur la procréation assistée [où l’Eglise avait invité avec succès les électeurs à s’abstenir], le Family Day est la seconde étape de la

montée au créneau de l’Eglise pour s’imposer dans la politique intérieure italienne. En 1980, Jean-Paul II avait convoqué le synode international des évêques pour discuter de la famille. En un quart de siècle, l’Eglise italienne n’avait jamais éprouvé le besoin d’organiser une telle manifestation de masse au nom de la défense de la famille. Elle se mobilise aujourd’hui alors qu’il s’agit d’empêcher la mise en place d’une législation déjà tranquillement adoptée dans la plupart des pays européens, souvent à l’initiative ou avec le concours des partis démocrates-chrétiens. L’idée est tout d’abord venue de quelques organisations catholiques, prenant exemple sur l’offensive frontale de l’Eglise espagnole contre Zapatero. Mais c’est la Conférence épiscopale qui, avec

une détermination inflexible, a fait asseoir les mouvements catholiques autour d’une table avec l’objectif, fixé par avance, de publier un document unitaire et d’organiser une manifestation de masse. Difficile de résister à l’injonction murmurée : c’est la volonté du pape. Le schéma léniniste de la campagne antiréférendum de 2005 est ici reproduit à l’identique et met en évidence une par ticularité exclusive de l’Italie que Benoît XVI s’est choisie pour bastion dans l’Occident sécularisé. Il y a dans le pays un immense éventail d’initiatives et d’engagements d’inspiration religieuse, mais aucune association n’a été consultée. C’est une exigence proférée du haut de la chaire de Saint-Pierre, qui pénètre directement dans les hémicycles pour énoncer ce qui peut et ce qui ne doit pas se faire.

La situation est bien différente en Amérique, si souvent citée pour sa religiosité par les évêques, les teocons [catholiques conservateurs] ou les athées de choc. Aux EtatsUnis, chaque groupe religieux se bat avec ses propres arguments pour convaincre. Il y a des baptistes fondamentalistes et des libéraux, des épiscopaliens qui pensent autrement que les adventistes, etc. Aucun chef ne les oblige à manifester avec les autres ou se permet de leur donner des impératifs de vote. Mais on notera ce détail dans le paysage italien : les citoyens répètent depuis des années dans les sondages qu’ils respectent l’Eglise, mais qu’ils ne veulent pas que ce soit elle qui fasse les lois. C’est maintenant à la classe politique de revendiquer fermement son autonomie.
Marco Politi, La Repubblica, Rome

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

14

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

e u ro p e
R O YAU M E - U N I

Outre-Manche aussi, on débat de l’identité nationale
Depuis plusieurs mois, le probable futur Premier ministre Gordon Brown fait la promotion de la “britannicité”. Mais, à quelques semaines d’élections cruciales en Ecosse, le concept manque de clarté, regrette un éditorialiste.
NEW STATESMAN

Londres

E

n ces dernières semaines de l’ère blairiste, la GrandeBretagne semble traverser une crise identitaire. La capture par l’Iran des quinze marins britanniques a constitué une cinglante humiliation militaire qui, assure Téhéran, a réaffirmé la force de ses valeurs “musulmanes”. Si fallacieuse que puisse être cette affirmation, elle a surtout souligné à quel point nous sommes incertains des nôtres. Les répercussions de ce fiasco ne manqueront pas de se faire sentir à l’heure où le pays se prépare à une journée qui mettra à l’épreuve notre sens de la solidarité et soulèvera des questions bien réelles sur ce que signifie être britannique au XXIe siècle. Il peut paraître étrange d’évoquer de simples élections locales en des termes aussi pompeux. Mais l’imminente démission de Tony Blair [le Premier ministre pourrait quitter son poste fin juin] confère à ce scrutin une dimension inédite. Les élections pour l’Assemblée du pays de Galles et le Parlement écossais, qui auront lieu le 3 mai prochain, en même temps que les municipales, arrivent à un moment où la définition même de la “britannicité” [Britishness] est en train de changer. En Ecosse, une victoire du Parti national écossais (SNP) pourrait mener à un référendum sur l’indépendance d’ici à la fin de la décennie. Parallèlement, les élections locales devraient être marquées par une avancée significative du Parti national britannique (BNP,

teur ? Son manifeste sur la britannicité apaisera-t-il les tensions et saura-t-il susciter un consensus national ? Dans un article récent du Political Quarterly, Simon Lee, chercheur à l’université Hull, ne se trompait pas en prédisant que Brown tenterait de définir sa vision comme la “voie britannique”, pour se démarquer de la “troisième voie” de Blair. Se prévalant de son bilan positif à la barre d’une économie britannique fondamentalement libérale, Brown ferait du concept de britannicité la base de sa politique intérieure et étrangère.
UNE CONCEPTION NOSTALGIQUE ET COLONIALE

extrême droite) en Angleterre, au détriment surtout des travaillistes. La formation Respect, qui associe la politique de la gauche dure et de la droite islamique, pourrait également gagner du terrain, tandis que le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) reste une menace pour les conservateurs. Blair parti, il reviendra à son successeur de gérer cette crise identitaire qui s’exprime si nettement dans la montée en puissance des partis marginaux. Gordon Brown sera-t-il à la hau-

Dessin de Krauze paru dans The Guardian, Londres.

Lee souligne toutefois un paradoxe : une grande part de la révolution du New Labour dans les services publics, à laquelle Brown a adhéré et qu’il a dans bien des cas provoquée depuis son ministère des Finances, concerne essentiellement l’Angleterre. Avant même la création du Parlement écossais, le système d’éducation écossais, par exemple, était depuis longtemps à l’abri des ingérences du gouvernement central. Au nord de la frontière, il n’y a pas d’examen pour les élèves de primaire, pas de rectorats municipaux et pas de frais de scolarité. Pour le meilleur ou pour le pire, le système de santé écossais a également été préservé des réformes libérales mises en place au cours de la dernière décennie par le New Labour. Dans Stronger Together [Plus forts ensemble], un opuscule écrit pour la Fabian Society [cercle de réflexion historiquement lié au Labour], publié ce

mois-ci et cosigné avec son jeune protégé, le ministre des Transports Douglas Alexander, Gordon Brown étrille sans ménagement le SNP. Ce texte est toutefois bien autre chose qu’un simple tract contre l’indépendance de l’Ecosse. Fondamentalement, il place les valeurs écossaises au cœur de la psyché nationale. “La voie écossaise est toujours au centre de l’histoire britannique, défendant les idées de ‘citoyenneté active’, de ‘bon voisin’[sic], d’orgueil civique et de domaine public”, affirment Brown et Alexander. Il arrive pourtant parfois que la définition “brownienne” de la britannicité soit aussi nostalgique que l’Angleterre de John Major. “C’est la Grande-Bretagne que nous admirons, la Grande-Bretagne riche de milliers d’associations bénévoles, de mutuelles, de syndicats professionnels, de compagnies d’assurances, de solidarité et de coopératives, d’églises et de groupes confessionnels, d’œuvres municipales – des bibliothèques aux espaces verts –, et c’est la GrandeBretagne du service public. C’est aussi ” hélas une Grande-Bretagne qui ne trouve pratiquement aucun écho chez la plupart des moins de 40 ans. Il existe un autre problème : la Grande-Bretagne est une conception coloniale par ses origines et reste associée à l’Empire dans bon nombre de ses manifestations culturelles. Il est donc difficile d’en faire le centre d’un univers moral au lendemain d’une guerre désastreuse que beaucoup, au Moyen-Orient, considèrent comme une aventure coloniale. Dans ce contexte, la britannicité de Brown ne paraît pas si admirable. Martin Bright

UNION EUROPÉENNE

Les déplacés du continent s’organisent
Des Caréliens aux Istriens, en passant par les Allemands des Sudètes, les associations se sont réunies pour harmoniser leurs revendications.

L

es populations déplacées et dépossédées de leurs biens à la fin de la Seconde Guerre mondiale ont décidé de faire cause commune. Allemands de Prusse orientale, des Sudètes ou de Silésie, Italiens d’Istrie et Caréliens de Finlande revendiquent ensemble leurs droits dans la nouvelle Europe. Un ensemble hétéroclite de groupes ethniques a tenu son premier congrès commun à Trieste du 29 mars au 1er avril. Depuis plus de soixante ans, chacun se battait séparément pour ses droits, sans succès. Aujourd’hui, tous ont décidé de regrouper leurs ef for ts et fondent leurs espoirs sur l’Union européenne et la Cour européenne des droits de l’homme. “La Déclaration universelle des droits de l’homme et la Convention européenne des

droits de l’homme garantissent à tous le droit à la propriété. En créant une grande alliance de tous les peuples dépor tés et expulsés, nous deviendrons une force qu’il ne sera plus possible de négliger”, affirme Veikko Saksi, de l’association Pro Karelia, l’une des cinq associations caréliennes présentes à Trieste – la principale d’entre elles, l’Alliance carélienne, manquait à l’appel. Les initiateurs du projet représentent les 300 000 Italiens qui, après la guerre, ont été contraints de quitter la péninsule istrienne, aujourd’hui partagée entre la Slovénie et la Croatie. Avec les représentants de 15 millions d’Allemands chassés de leurs régions d’origine, actuellement situées en Pologne, en République tchèque et en Russie, ils ont élaboré le communiqué final du congrès, qui souligne qu’une modification des frontières ne change rien au droit de propriété. Les délégués finlandais, eux, veulent y voir une possibilité de pouvoir modifier les tracés. “Quand les régions concernées appartiennent à l’Union euro-

péenne, peu importe finalement que ce soit à tel ou tel pays d’Europe centrale. Mais la situation est tout autre pour les Caréliens. Les différences entre la Finlande et la Russie sont si grandes que les Caréliens ne pourront jamais obtenir gain de cause en Russie. C’est pourquoi nous sommes venus demander que la proposition du congrès n’exclue pas les ajustements de tracés frontaliers”, explique Veikko Saksi. L’association italienne Unione Degli Istriani a défini les objectifs de la future alliance. Le premier est d’obtenir des réparations. “L’Union européenne, les pays européens et les Nations unies doivent reconnaître qu’une grande injustice a été commise après la guerre, que les populations déplacées se sont vu menacer de génocide et que plusieurs millions de personnes ont perdu la vie au cours de ces épreuves. L’UE doit instituer une journée nationale pour honorer la mémoire des 18 millions de personnes déplacées en Europe au cours du XXe siècle. Le droit des personnes déplacées et de leurs

descendants de retrouver leur pays natal doit être reconnu. Des mesures doivent être prises afin de leur permettre de s’installer et de s’intégrer dans un pays qui a été le leur pendant plusieurs centaines d’années.” La redistribution des propriétés de 1945 ne risque-t-elle pas d’entraîner le chaos en Europe ? “Peu me chaut. Tout ce qui m’intéresse, c’est que les Caréliens obtiennent justice”, réplique l’avocat Kari Silvenoinen, qui a réclamé la restitution à ses clients caréliens de propriétés situées en Russie. Mais son expérience de la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg lui a laissé un goût amer. “Lorsque j’ai assigné l’Etat russe en justice, on ne m’a répondu que trois mois plus tard, et en russe. Le tribunal déclarait ne pas pouvoir instruire mon affaire, au motif que je ne l’avais pas portée devant les tribunaux russes au préalable. Aujourd’hui, je collabore avec des avocats de SaintPétersbourg, et une première assignation Staffan Bruun, en justice a été déposée.”
Hufvudstadsbladet, Helsinki

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

15

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

e u ro p e
GRÈCE

Athènes réinvente l’espace balkanique
En mal de partenaires stratégiques européens, la Grèce se tourne vers ses voisins avec l’ambition de devenir le pôle de stabilité de la région. Une occasion à saisir pour la Croatie, estime un quotidien de Zagreb.
JUTARNJI LIST (extraits)

Zagreb

J

usqu’à l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne, cette année, la Grèce n’avait pas de frontière terrestre avec les autres pays de l’UE. Pendant plusieurs décennies, le plus riche et le plus “rodé” des pays du sud-est de l’Europe a été en marge des événements politiques en raison de son isolement géographique. Dès la création de l’UE, des partenariats régionaux se sont constitués, de l’axe moteur Berlin-Paris jusqu’à la coopération étroite entre les pays scandinaves, en passant par le Benelux et les pays méditerranéens, au sein desquels la Grèce a toujours été marginalisée face à l’Italie ou l’Espagne. Entre-temps, une nouvelle génération d’hommes politiques grecs a vu le jour, une génération soucieuse d’affirmer la puissance de son pays en dehors de ces frontières. Mais où ? A l’Ouest, l’espace était occupé par l’Italie ; à l’Est par la Turquie, avec laquelle les relations sont toujours délicates. Il ne restait donc que les Balkans, la région qui devait donner plusieurs nouveaux membres à l’UE. Dans leur cheminement vers l’Europe, ces derniers auraient sans doute besoin de l’aide grecque et de son expérience européenne, s’est-on dit à Athènes. La Grèce a une frontière terrestre commune avec l’Albanie, au nord, dans l’Epire, ainsi qu’une frontière maritime, au large d’Igoumenitsa et de Corfou, dont le potentiel touristique commence à intéresser les investisseurs grecs. De plus, selon des sources officielles, les immigrés albanais travaillant en Grèce envoient annuellement près d’un demi-milliard d’euros dans leur pays d’origine, ce qui contribue à la stabilisation économique de l’Albanie. Les sommes qui circulent sur le marché noir sont au moins égales, sinon supérieures, aux chiffres avancés par les autorités officielles. En Macédoine, qui n’a toujours pas réglé son différend politique avec Athènes au sujet de son nom, la Grèce est le principal investisseur, notamment dans la reconstruction du réseau routier. Depuis que la Bulgarie est entrée dans l’UE, Athènes a développé des relations stratégiques

Dessin de Zierlein paru dans The New York Times Book Review, Etats-Unis.

s

Financement

La Grèce a investi entre 40 et 50 milliards d’euros dans les Balkans depuis 2002, ce qui a permis, selon des sources officielles, de créer quelque 200 000 nouveaux postes de travail. Le gouvernement actuel a récemment rendu public son “Plan hellénique pour la reconstruction des Balkans”, qui prévoit d’investir un demi-milliard d’euros supplémentaire dans la région d’ici à 2011 ainsi que de créer des fonds de garantie pour y attirer les investisseurs privés.

avec Sofia. Traditionnellement, la Grèce a de bonnes relations avec Belgrade et elle suit aujourd’hui la formation du nouveau gouvernement serbe avec une grande attention, en espérant que la Serbie reprendra rapidement le chemin européen.
CHEF D’ORCHESTRE D’UNE “SYMPHONIE BALKANIQUE”

Elle s’inquiète de l’absence de compromis au sujet du statut du Kosovo et considère qu’il faudrait donner davantage de temps aux deux parties. Elle regarde également avec un grand intérêt ce qui se passe en Bosnie-Herzégovine, où elle est présente, avec ses soldats et ses fonctionnaires interna-

tionaux, depuis le début de l’application des accords de Dayton [de 1995]. Pour composer ce que le président Carolos Papoulias a appelé un jour une “symphonie balkanique” (ou plus prosaïquement pour devenir le centre de gravité de la région), la Grèce a besoin de partenaires. Elle les a déjà trouvés avec la Bulgarie et la Roumanie, mais elle aspire à élargir sa zone d’intérêts vers l’Europe centrale. Là, elle s’est heurtée à la Slovénie, qui prétendait, avec de bons arguments, être “le pont” entre l’UE et les Balkans. Ancienne République yougoslave, cette dernière est économiquement présente dans toute la région, et reste liée par la langue et les réseaux aux

anciens membres de la Fédération. Mais elle a un gros problème : plus les initiatives régionales se multiplient, plus les Slovènes affichent leur volonté de se désengager de la région, jugée trop instable. Reste la Croatie. Depuis 2000, les rencontres bilatérales se multiplient entre les deux pays, notamment dans le cadre du Processus de coopération de l’Europe du Sud-Est (SEECP). C’est le canal par lequel Athènes veut construire “les nouveaux Balkans”, et elle voit la Croatie comme l’un de ses alliés dans ce projet. Athènes et Zagreb, comme les deux pôles d’un espace qui attend toujours une stabilisation durable, pourront exercer une influence bénéfique sur les processus en cours. Notamment celui du nouvel Accord de libreéchange d’Europe centrale (CEFTA), qui va au-delà des Balkans. C e s activités communes, entre Zagreb et Athènes, ne devraient en aucun cas mettre en question les liens tissés par la Croatie avec ses pays voisins d’Europe centrale et l’Italie. Le projet de modernisation du corridor européen X, que cela soit le réseau routier ou ferroviaire, ainsi que le renforcement de la coopération dans le cadre de la construction du futur corridor entre la mer Adriatique et la mer Egée sont dans l’intérêt commun de Zagreb et d’Athènes. Les deux pays partagent aussi le même intérêt stratégique pour installer une fois pour toutes la paix et la stabilité dans la région dont ils sont les deux pôles extrêmes. Une occasion qui doit être saisie malgré les avertissements de ceux qui, à Zagreb, clament qu’“on n’a pas besoin des Balkans”. Car même les Balkans sont en train de changer. Zeljko Trkanjec

V U D ’ AT H È N E S

Un eldorado pour les touristes et les PME
s Les Grecs n’ont pas attendu l’entrée des pays des Balkans dans l’Union européenne pour y investir, s’y enrichir et les revisiter. Ils semblent en ef fet redécouvrir la région après vingt ans d’ignorance. Selon les derniers chiffres, près de 25 000 Grecs s’y rendent pour Pâques, Noël et même pendant l’été. La religion crée une proximité, la distance est réduite et, surtout, les prix défient toute concurrence. Il est ainsi plus économique d’aller en Roumanie ou en Bulgarie pour un séjour tout compris que de prendre un vol simple pour une île des Cyclades. Ce sont les entreprises grecques qui ont ouver t la voie aux touristes. Les délocalisations des sociétés grecques vers les pays balkaniques sont un phénomène inévitable, car les charges et les taxes y sont bien moins élevées qu’en Grèce. Depuis la fin des années 1990, les entrepreneurs grecs qui peinent à surmonter leurs difficultés quotidiennes n’hésitent pas à traverser la frontière. Sur place, ils trouvent une main-d’œuvre bon marché, mais surtout très enthousiaste et férue de la langue et des coutumes grecques. Au-delà de cet eldorado économique, les Balkans attirent également les Grecs en quête de rêve. Beaucoup aspirent à devenir entrepreneurs, mais peu d’entre eux y par viennent. L’ouverture des pays de la région a permis à beaucoup de Grecs de gravir des échelons en passant de l’autre côté de la frontière. C’est ce qui est arrivé à Dimitri Tzikas. Simple employé dans une entreprise privée, il a fondé Elvial, une petite entreprise familiale qui déclare aujourd’hui un chiffre d’af faires annuel de 39 millions d’euros. Dimitri a connu tous les échelons dans son métier. Après avoir débuté comme stagiaire dans une société de fabrication de volets en aluminium, il est devenu, au fil des ans, directeur de production. Il a ensuite changé d’entreprise mais pas de secteur, et a pu se spécialiser dans l’aluminium. Un matin de 1997, Dimitri a décidé de franchir le pas. Il a vendu son appartement pour quelques millions de drachmes [quelques milliers d’euros] et a emprunté des fonds à la banque pour créer sa propre société. Il a fait ce que faisaient alors tous les entrepreneurs : il a tenté d’investir en Grèce, mais sans grand succès à cause de la chute brutale des cours de la Bourse qui a endetté beaucoup de jeunes entrepreneurs. Les Balkans sont alors apparus à Dimitri comme la solution la plus fiable pour rebondir. “Il était devenu difficile de s’imposer dans le secteur en Grèce et les Balkans nous tendaient les bras”, expliquet-il. Il a alors installé sa société familiale de l’autre côté de la frontière, en Bulgarie, et il ne lui a fallu que quelques mois pour qu’elle devienne rentable. Depuis, Elvial s’est développée et plusieurs filiales ont été créées : Elvial Bulgaria, puis Elvial Romania et maintenant West Balkans Doo.
Christos Ioannou, Eleftherotypia, Athènes

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

16

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

PUBLICITÉ

e u ro p e
R É P U B L I QU E T C H È QU E

Vaclav Klaus, Monica Lewinsky et le changement climatique
En l’espace de quelques heures, le président tchèque est devenu grâce à Internet l’idole de ceux qui, aux Etats-Unis, contestent la réalité du réchauffement de la planète.
REFLEX

Prague

Q

uel est le point commun entre le président tchèque Vaclav Klaus et l’ancienne stagiaire de la MaisonBlanche Monica Lewinsky ? Les deux ont acquis une vraie célébrité médiatique aux Etats-Unis grâce au journaliste très controversé du web qu’est Matt Drudge. Klaus est devenu en une nuit l’un des porte-parole phares de ceux que l’on appelle aujourd’hui, gravement ou ironiquement, “les négationnistes” du réchauffement climatique. Des parlementaires américains sont alors venus demander au président de les rejoindre dans leur combat contre l’ancien vice-président Al Gore. Ce dernier, il faut le rappeler, a en effet pris la tête d’un mouvement qui considère, au contraire, les changements climatiques comme une menace grave et dangereuse. Deux questions s’imposent à nous : la première est intéressante, l’autre essentielle.Tout d’abord : comment est-ce arrivé ? Ensuite : quelle signification cela a-t-il pour la République tchèque ? Le fait que Klaus doive sa soudaine célébrité “climatique” à Internet, un média pour lequel il affichait dans les années 1990 un certain scepticisme, pour ne pas dire un vrai mépris, est paradoxal ; le même scepticisme qu’il a aujourd’hui pour les conséquences du réchauffement de la planète. Il est, en effet, quasiment certain que c’est sur Internet que la droite américaine a trouvé les prises de position de Klaus sur le sujet, plus particulièrement en lisant les pages du célèbre site Drudge Report, qui a publié, début février, la traduction en anglais d’une interview

Dessin paru dans The Economist, Londres.

qu’avait accordée Klaus au journal économique tchèque Hospodarske Noviny. Matt Drudge, ancien employé d’un magasin de souvenirs, est devenu à la fin des années 1990 le journaliste le plus célèbre de la Toile américaine : Il fut le premier à informer le monde de la relation de Bill Clinton avec sa stagiaire Monica Lewinsky. Drudge est lui-même un contestataire acharné de la thèse du réchauffement climatique. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait trouvé à son goût les déclarations de Klaus sur l’“environnementalisme alarmiste”, sur les “mythes climatiques” ou sur la forfaiture d’Al Gore. Les blogueurs se sont aussitôt chargés de diffuser abondamment le texte. Le journal Hospodarske Noviny est devenu tout à coup le média centre-européen le plus cité et Vaclav

Klaus s’est transformé dans la foulée en idole des blogueurs de la droite conservatrice américaine. Cet aspect ne saurait être sousestimé. La blogosphère proche des conservateurs américains ne peut être considérée comme un petit recoin isolé et bizarre du web, mais comme une force très influente, parfaitement intégrée aux institutions académiques en vue, alimentant les groupes de réflexion des “vrais” hommes politiques. Lorsque le papier de Klaus et les liens vers sa traduction anglaise sont apparus, en février, dans une centaine de sites, comme lorsque Klaus s’est luimême rendu aux Etats-Unis, la controverse n’a fait que se développer. La tentation a même été forte de transformer Klaus en contradicteur direct d’Al Gore. Les blogueurs de droite adorent Klaus. Rien d’étonnant. Ses opinions sont provocatrices, solidement argumentées et formulées avec brio. On ne peut pas lui nier un certain charisme intellectuel, qui transparaît également dans ses textes. Et surtout, Klaus est un homme d’Etat. Cela fascine nombre de blogueurs qui, sur leurs sites, se perdent en conjectures sur la probabilité qu’existe, au sein de ce minuscule espace européen postcommuniste sans importance, un pays assez remarquable pour avoir un tel président ! Là se trouve la réponse à la seconde question. Si Vaclav Klaus était un homme politique du passé (comme Al Gore), un écrivain à succès (comme Michael Crichton) ou un journaliste avide de notoriété (comme Matt Drudge), on n’aurait su imaginer un meilleur coup pour le hisser au rang de guide spirituel des anti-environnementalistes. Chapeau !

Mais Vaclav Klaus est un chef d’Etat en fonction. Sa renommée et le respect qu’il est censé inspirer ne sauraient reposer sur une sorte de provocation intellectuelle, si brillante soitelle. C’est une bonne chose que le président tchèque ne soit pas allé à Washington pour affronter personnellement Al Gore. Il a répondu par courrier au Congrès. Bien. Mais maintenant il se doit de faire marche arrière dans cette affaire. Ou bien d’attendre le moment où il ne sera plus président de la République pour continuer à débattre du réchauffement de la planète. Milos Cermak
V E R B AT I M

“Pire que Marx”
s Le texte de Vaclav Klaus a été lu le 21 mars au Congrès américain lors d’une audition publique consacrée au changement climatique. “Le communisme a été remplacé par la menace d’un environnementalisme ambitieux”, écrit le président tchèque dans son texte. “Le raisonnement des écologistes s’appuie sur des observations incomplètes et sur des données qui ne peuvent nullement justifier des conclusions catastrophiques.” Selon lui, les défenseurs de l’environnement “ignorent intentionnellement le fait prouvé depuis longtemps que, plus la société est riche, plus la qualité de l’environnement est grande. […] Leur idéologie prône le respect de la Terre et de la nature, et en prétextant leur protection – tout comme le faisaient, à l’époque, les marxistes –, elle veut remplacer l’évolution spontanée de l’humanité par une sorte de planification centralisée, et maintenant mondialisée”.

RUSSIE

Le tourisme extrême a de beaux jours devant lui

D

epuis 2001, une poignée de fortunés ont pu gagner la Station spatiale internationale (ISS) à bord d’un vaisseau russe Soyouz. Quatre Américains et un Sud-Africain, mais pas un Russe. Ce n’est pas l’envie qui manque. Plusieurs gouverneurs russes souhaiteraient faire le voyage, d’après Anatoli Perminov, le patron de l’agence spatiale russe Roskosmos, cité par Vedomosti. Par ailleurs, les sondages montrent que leurs concitoyens voient d’un bon œil le développement du tourisme spatial en Russie ; 31 % d’entre eux sont même désireux d’y participer. “Il est clair que la demande en matière de tourisme extrême est énorme en Russie, note Vedomosti dans un éditorial. Cependant, l’amateur le plus exigeant de vacances hyperactives peut réaliser ses rêves les plus fous sans aller dans l’espace. Il existe en Russie de hautes montagnes et des volcans

pour les alpinistes, des fleuves jalonnés de rapides pour le rafting, et de nombreuses par ties de la route de la Kolyma [la plus longue de Russie, elle s’étend de Magadan à Iakoutsk sur près de 1 500 km, en Sibérie] ou de celle reliant Tchita à Khabarovsk [en Extrême-Orient russe] satisferont les fans de rallye automobile sauvage.” Mais ce n’est pas tout. Selon Vedomosti, “bien que peu répandu jusqu’à présent, le tourisme militaire offre un grand potentiel en Russie : vous pourrez par exemple vous initier au pilotage d’un avion de combat ou à la balistique en tirant des obus de char”. En collaboration avec l’armée russe, plusieurs agences de tourisme proposent des services bien particuliers où les clients peuvent tirer à la kalachnikov ou faire une promenade dans un char T-34, selon les Novyé Izvestia. “Nous avons passé des contrats

officiels avec des structures militaires, nous leur louons les armes et la technique”, confient des employés de deux agences spécialisées qui veulent rester anonymes. Mais le tourisme militaire coûte cher. “Sur cent clients potentiels, pas plus de cinq personnes mettront les pieds sur une base terrestre ou aérienne. Le prix dissuadera les autres”, explique-t-on. Comptez pas moins de 5 000 roubles [150 euros] pour vider le chargeur d’une arme automatique et des dizaines de fois plus pour une virée en blindé avec tir d’obus. Le coût n’est pas le seul obstacle. A l’instar du tourisme spatial, la sélection est particulièrement sévère. Le tourisme militaire est également accessible aux étrangers, qui ont besoin d’une autorisation spéciale et payent un tarif plus élevé. “Avant tout, la société vérifie les informations figurant sur le pas-

seport, puis ce sont les organes de l’armée qui s’en chargent à leur tour.” Mais, pour profiter de ce genre de services, mieux vaut passer par l’intermédiaire d’une agence. “Les services d’Etat eux-mêmes n’ont pas le droit de faire du tourisme militaire”, affirme le patron d’une de ces agences. Reste que la tentation était trop forte pour deux officiers de la région d’Ekaterinbourg qui ont été arrêtés début avril 2007 pour “vol et extorsion d’armes, de munitions et de matières explosives” et “usurpation de prérogatives”. Les deux officiers proposaient illégalement de tirer à l’arme automatique et au lance-roquettes. Ils ont été piégés par des agents de l’armée et du FSB [ex-KGB] qui se sont fait passer pour des clients. Pour les agences de tourisme militaire, cela fait de la concurrence en moins.

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

18

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

PUBLICITÉ

amériques
É TAT S - U N I S

q

Fin de règne à la Banque mondiale
Accusé de népotisme, mais aussi critiqué pour les incohérences de sa politique et de ses choix, Paul Wolfowitz semble condamné à démissionner – même si George W. Bush continue à le soutenir publiquement.
THE INDEPENDENT

Londres

P

aul Wolfowitz est remarquablement doué pour susciter la polémique. Il y a les controverses mineures, comme le jour où, dans son actuelle incarnation de président de la Banque mondiale, il a montré ses chaussettes trouées en se déchaussant lors d’une visite dans une mosquée turque, au début de l’année. Ce haut fonctionnaire international généreusement payé est-il à ce point avare qu’il ne puisse débourser quelques dollars pour s’en acheter de neuves ? Et puis il y a les controverses un peu plus sérieuses, parmi lesquelles la guerre en Irak, dont il fut l’un des partisans les plus enthousiastes et l’un des principaux artisans en tant que secrétaire adjoint à la Défense. M. Wolfowitz, on s’en souvient, était convaincu que les envahisseurs américains seraient accueillis en libérateurs et que l’occupation ne demanderait pas plus de 100 000 soldats. A n’en pas douter, ce sont là deux des erreurs de jugement les plus désastreuses de ces derniers temps. Wolfowitz se trouve aujourd’hui en grande difficulté, cette fois du fait de la promotion et des généreuses augmentations de salaire octroyées à sa compagne, qui occupait auparavant un poste à responsabilités au sein de la Banque mondiale. Shaha Riza est une Britannique d’origine libyenne qui a grandi en Arabie Saoudite. Elle vit avec M. Wolfowitz depuis la rupture du mariage de celui-ci, en 2001. Leur liaison est devenue publique lorsque M. Wolfowitz a succédé à James Wolfensohn à la tête de la Banque mondiale, en juin 2005. Il a commencé par tenter de maintenir sa compagne à son poste de responsable de la communication du département Moyen-Orient, alors que les règles éthiques de l’organisation l’interdisent formellement. Puis l’intéressée a fini par être détachée au département d’Etat, tout en continuant à être payée par la Banque mondiale. Elle a alors bénéficié d’une promotion et de deux augmentations de salaire bien au-dessus des normes institutionnelles, ce qui a porté ses émoluments à 193 000 dollars [142 000 euros], un traitement supérieur à celui de la secrétaire d’Etat, Condoleezza Rice. Au sein du personnel de la Banque mondiale, l’indignation a été générale et compréhensible. La réputation de néoconservateur qui colle à M.Wolfowitz – et son identification à la guerre de George Bush en Irak – en avait fait dès le départ un président impopulaire. Depuis sa nomination, son cheval de bataille était la lutte contre la corruption, à la fois dans les

CWS-CAI

corruption son cheval de bataille ; il semble également l’avoir menée de façon arbitraire et imprévisible. On peut élever deux grandes objections contre cette volonté de faire de la lutte contre la corruption le Saint-Graal d’une politique de développement : d’une part, la corruption et la réussite économique ne s’excluent pas forcément l’une l’autre (il suffit de voir la Chine) et, d’autre part, quand la Banque mondiale n’accorde pas d’aide, elle lèse les citoyens les plus faibles et les plus pauvres du pays qu’elle est censée aider. Mais la manière aléatoire dont M.Wolfowitz a sanctionné la corruption a fait naître un troisième soupçon : l’idée que sa liste noire avait été établie non pas par la Banque mondiale, mais par le gouvernement Bush. Sous la pression, M.Wolfowitz a fini par accepter un compromis en vertu duquel les prêts ne seraient suspendus que dans des “circonstances exceptionnelles”.
DE NOUVELLES CHAUSSETTES N’Y FERONT RIEN

Le président de la Banque mondiale Paul Wolfowitz donne une grosse augmentation à sa chérie et collaboratrice. Sur le panneau : Ma Banque mondiale. - Eh, j’essaie de lutter contre la pauvreté dans le monde… - Charité bien ordonnée commence par soi-même. Dessin de Danziger, Etats-Unis.

Congédié ?
Les représentants des principaux pays membres du Conseil d’administration de la Banque mondiale, à qui revient la décision de destituer ou non Wolfowitz, sont divisés. Les pays européens y sont favorables, mais le président de la Banque bénéficie encore du soutien du Japon et de pays africains.

pays bénéficiaires de l’aide de la Banque et parmi les salariés de l’organisation. Or l’affaire de Shaha Riza n’était-elle pas un exemple, si ce n’est de corruption, du moins de favoritisme et de népotisme, ces défauts du tiers-monde contre lesquels Wolfowitz faisait précisément campagne ? Le syndicat du personnel de la Banque mondiale ayant officiellement protesté, M.Wolfowitz s’était engagé, dans un courriel adressé le 2 avril aux salariés, à laisser le syndicat avoir libre accès au dossier, tout en assumant l’“entière responsabilité” des faits. Entretemps, Mme Riza a quitté le département d’Etat pour rejoindre la Fondation pour l’avenir, une organisation internationale financée par les EtatsUnis dont la principale mission consiste (on s’en serait douté) à promouvoir la paix et la démocratie au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
À UNE EXCEPTION PRÈS, IL N’Y A PAS DE “DOCTRINE WOLFOWITZ”

Paul Wolfowitz – dont la démission est maintenant réclamée de toutes parts, mais qui garde le soutien de la Maison-Blanche – est un homme au lourd passé. Lorsqu’il a été désigné par le président Bush, en 2005, pour diriger la Banque mondiale, une enquête interne a révélé que 90 % du personnel était hostile à ce choix. Le véritable problème dans sa nomination à des postes de haute responsabilité, que ce soit à la Banque mondiale ou au Pentagone, réside dans ses piètres qualités de gestionnaire. Comme l’a écrit le journaliste – et spécialiste de la “cour de Bush” – Bob Woodward dans son dernier ouvrage, State of Denial (Etat de déni), c’est l’une des raisons pour lesquelles on lui a préféré Paul Bremer
20

pour occuper le poste de proconsul en Irak après l’invasion de 2003. “Le secrétaire adjoint à la Défense était un penseur, écrit Woodward, mais il parvenait tout juste à tenir son propre bureau. ” A une seule exception près, il n’y a pas de “doctrine Wolfowitz”. Les responsables de la Banque mondiale sont en train de revoir leur stratégie pour privilégier non plus les programmes sociaux, comme l’éducation et la santé, mais des projets visant à promouvoir la croissance économique. Et les buts que l’organisation s’était fixés pour aider les populations les plus pauvres sont loin d’être atteints. Le premier sommet du G8 auquel M. Wolfowitz a assisté était celui de Gleneagles, en juillet 2005, où les leaders mondiaux se sont engagés à doubler l’aide à l’Afrique d’ici à 2010 et à annuler des milliards de dollars de dette des pays les plus pauvres. Or le montant que la Banque mondiale a prêté l’an dernier à l’Afrique représente 1 milliard de dollars de moins que celui de l’année précédente. James Wolfensohn a été le premier président de l’organisation à s’en prendre officiellement au “cancer de la corruption” qui sévit dans beaucoup de pays emprunteurs, rompant ainsi avec la règle implicite qui veut que la politique de la Banque mondiale ne soit pas orientée vers le développement. A bien des égards, la nouvelle orientation se justifiait parfaitement : quelque 20 % de l’aide étrangère serait absorbée par la corruption, et il est incontestable que l’aide est plus efficace quand elle est accordée à des pays ayant des dirigeants compétents et des fonctionnaires honnêtes. M.Wolfowitz n’a pas seulement fait de la croisade antiDU 19 AU 25 AVRIL 2007

Mais il est peu probable que cette avancée sauve l’ère Wolfowitz à la Banque mondiale. L’usage veut que le président de l’organisation soit nommé par le gouvernement américain, son plus gros actionnaire, pour une durée de cinq ans, si bien que, dans l’hypothèse où un démocrate serait élu à la Maison-Blanche en 2008, le mandat de M. Wolfowitz a peu de chances d’être renouvelé lorsqu’il arrivera à expiration, en 2010 (en admettant, bien sûr, que l’affaire Riza n’y ait pas mis un terme plus tôt). Quoi qu’il advienne, l’homme auquel Paul Wolfowitz sera comparé est Robert McNamara. Les deux hommes ont beaucoup de choses en commun. Tous deux sont passés du Pentagone à la Banque mondiale et ont été associés à des guerres impopulaires. Mais les ressemblances s’arrêtent là. McNamara a manifestement utilisé la Banque mondiale pour se racheter du Vietnam et a été le président le plus puissant de l’histoire de l’organisation. En revanche, M. Wolfowitz, comme son ancien maître à la Maison-Blanche, n’a jamais admis – du moins en public – une responsabilité dans la débâcle en Irak. A vrai dire, certains pensent qu’il utilise la Banque mondiale comme un autre moyen d’apporter la démocratie au monde en développement – objectif que la guerre en Irak était précisément censée remplir au Moyen-Orient. Ce grand projet a avorté, et il se pourrait bien que la conduite de la Banque mondiale par M. Wolfowitz ne soit bientôt guère plus fructueuse, même avec une nouvelle paire de chaussettes. Rupert Cornwell

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

Des gays armés jusqu’aux dents

F

ondés en 2000 à Boston par le militant libertarien Douglas Krick, les Pink Pistols [Pistolets roses] sont une organisation qui encourage les gays, les lesbiennes et les transsexuels à s’armer pour prévenir les crimes homophobes. Moitié club de tir, moitié plate-forme politique, le groupe a pour slogan “Les homos armés ne se font pas tabasser” et “Attaque-toi à quelqu’un de ton calibre. Depuis sa création, l’organisa” tion a constitué plus de quarante sections sur tout le territoire et suscite une belle controverse. Nicki Stallard, une transsexuelle qui anime la section de San Jose, estime cependant que les Pink Pistols n’aspirent que ce à quoi tous les Américains devraient avoir droit : pouvoir se promener dans la rue sans craindre pour leur vie. Pour elle, le droit de porter une arme n’est pas seulement un principe fondamental, mais une assurance-vie. Les Pink Pistols sont néanmoins devenus un sujet brûlant que les organisations homosexuelles, tout comme le lobby des armes à feu, n’abordent qu’avec prudence – quand ils osent l’aborder. Nicki Stallard confirme : “En privé, la National Rifle Association [NRA, puissant lobby des armes à feu] nous soutient, mais elle connaît des dissensions internes à ce sujet. ” “Notre organisation n’a qu’une seule préoccupation, précise Ashley Varner, la porte-parole de la NRA, interrogée pour cet article. Nous soutenons le droit de tout Américain respectueux des lois à porter une arme, mais nous ne prenons pas position sur les droits de groupes spécifiques. ” Douglas Krick souligne cependant que les plus grandes critiques – voire l’hostilité ouverte – ne viennent pas des conservateurs mais de la communauté homosexuelle. “On a reçu pas mal de soutien de la part des partisans des armes à feu. Mais quand on s’est tournés vers la communauté gay, on s’est heurtés à un mur”, confie-t-il. La Human Rights Coalition [Coalition des droits de l’homme] et Parents and Friends of Lesbians and Gays [Association des parents et amis des gays], deux des plus grandes organisations homosexuelles et transsexuelles du pays, ont refusé de s’exprimer pour cet article. “Beaucoup de ces associations sont fortement ancrées à gauche et leurs membres considèrent les armes à feu comme mauvaises et dangereuses, explique Krick. Résultat, quand on est arrivés, elles avaient déjà pris leur décision à notre égard. ” Scott Tucker compatit. Porteparole de Log Cabin Republican, le mouvement des gays et lesbiennes du Parti républicain, il a l’habitude des préjugés et des railleries. “Les Pink Pistols sont tout simplement la preuve que les gays et les lesbiennes n’entrent pas toujours dans des cases politiques prédéfinies. Pour chaque question, y compris les armes à feu, on trouve des homosexuels dans les deux camps. ”. Sarah Klein, AlterNet, San Francisco
COURRIER INTERNATIONAL N° 859

21

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

amériques
É TAT S - U N I S

Trop de mineurs dans les prisons pour adultes
Depuis le début des années 1990, une majorité d’Etats jugent et condamnent les mineurs délinquants comme des personnes majeures. Les effets pervers de cette politique répressive commencent à se faire sentir.
THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR

Boston

K

eith Pearl était avec trois amis quand l’un d’eux a dérobé deux paires de chaussures de sport, deux tee-shirts et six paires de chaussettes à un camarade de classe. Keith a juré qu’il n’avait rien à voir avec le vol et qu’il se trouvait juste au mauvais endroit au mauvais moment. Néanmoins, deux chefs d’accusation de vol à main armée ont été retenus contre lui et il a été placé en détention dans la prison pour adultes du comté de Cook. Au regard de la loi de l’Illinois, ce lycéen de 17 ans est en effet considéré comme un adulte. Après plusieurs semaines passées en prison, il a finalement bénéficié d’une probation et a été remis en liberté. K e i t h Pe a r l f a i t p a r t i e d e s 200 000 jeunes Américains de moins de 18 ans qui ont été jugés comme des adultes en 2006. Ce chiffre a connu une progression de plus de 200 % par rapport au début des années 1990, époque à laquelle de nombreux Etats ont voté des lois permettant de traiter certains délinquants mineurs comme des personnes majeures.

Dessin de Michael Morgenstern paru dans The Washington Post, Etats-Unis.

s

Chiffres

DES ENFANTS DE 14 ANS AU MILIEU DE CRIMINELS ENDURCIS

L’objectif de ces lois était de garantir que les jeunes criminels les plus violents – les meurtriers ou les violeurs – ne soient pas automatiquement remis en liberté à leur majorité. Pourtant, un récent rapport du groupe Campaign for Youth Justice, une organisation à but non lucratif favorable à une réforme du système judiciaire pour les mineurs, a révélé que la majorité des jeunes jugés en tant que

Les Etats-Unis ont la plus importante population carcérale des pays disposant de statistiques. En 2006, 2,2 millions de personnes étaient incarcérées aux Etats-Unis, 1,5 million en Chine, 870 00O en Russie. De 1980 à 2005, indique le Bureau of Justice Statistics, le taux d’incarcération est passé de 139 à 491 pour 100 000 personnes.

majeurs et actuellement emprisonnés dans des pr isons pour adultes n’étaient pas des criminels violents. “Aujourd’hui, il y a des enfants de 14 ou 15 ans qui vivent une étape cruciale de leur vie au beau milieu de criminels endurcis”, déplore Ned Loughran, directeur exécutif du conseil des chefs d’établissements pénitentiaires pour mineurs de Braintree, dans le Massachusetts. “A moins d’être condamnés à une peine de prison à perpétuité, ils seront remis en liberté tôt ou tard et seront alors plus dangereux que s’ils avaient été placés dans des centres pour mineurs où ils auraient pu être aidés. ” Actuellement, quarante Etats ont des lois qui leur permettent de juger et de condamner des jeunes délinquants sous le même régime que les

adultes. Dans certains Etats, notamment le Connecticut, tout mineur âgé de plus de 15 ans est automatiquement traité comme un adulte, quel que soit le délit qu’il ait commis. Dans d’autres Etats, comme l’Illinois, c’est aux juges qu’il revient de décider si les mineurs doivent être traités comme des adultes, même si certains crimes violents entraînent de toute façon les mêmes sanctions, que leur auteur soit ou non mineur.
UNE NOUVELLE RACE DE JEUNES “SUPERPRÉDATEURS”

Bon nombre de ces lois ont été adoptées au début des années 1990, alors que la criminalité atteignait des records et que les criminologues conservateurs parlaient d’une nou-

velle race de jeunes “superprédateurs”. Mais, outre le fait que la majorité des mineurs incarcérés dans les prisons pour adultes ne sont pas des criminels violents, de nouvelles études montrent également que les mineurs placés dans des centres de détention pour adultes sont bien plus exposés aux risques d’agression. Ils présentent aussi des taux de récidive nettement supérieurs aux jeunes incarcérés dans des centres pour mineurs. “Il faut toutefois rappeler, à la décharge des législateurs de ces Etats, que lorsqu’ils ont voté ces lois, parfois en toute hâte, ils ne disposaient pas des informations que nous avons aujourd’hui”, souligne Liz Ryan, directeur exécutif de l’organisation Campaign for Youth Justice. A la suite de la publication de ces récentes études, quelques Etats ont commencé à réviser leur législation. D’autres ont mis en place des commissions afin d’étudier la question. Certains criminologues conservateurs, toutefois, avancent que ce sont justement ces législations qui ont permis de réduire la criminalité dans les années 1990. Selon eux, ces lois font leur office. “Normalement, quand un mineur est transféré dans le système classique, c’est parce qu’il a un long passé criminel”, explique David Muhlhausen, analyste politique au Heritage Foundation, un think tank conservateur. De son côté, Keith Pearl a suivi les cours du soir pendant son incarcération. Aujourd’hui diplômé, il espère entrer à l’université. Mais la condamnation qui entache son casier judiciaire réduit ses chances d’obtenir un prêt pour pouvoir s’inscrire à l’université. Alexandra Marks

É Q U AT E U R

Victoire indiscutable pour Rafael Correa

L

a large victoire du “oui” au référendum du dimanche 15 avril, avec plus de 80 % des suffrages selon les premiers résultats partiels, renforce le pouvoir du président (socialiste) Rafael Correa. Pour le quotidien Hoy, ce résultat “ne laisse aucun doute quant au choix des Equatoriens : ils veulent qu’une Assemblée constituante puisse porter la volonté de changement du pays”. Tandis qu’El Comercio surenchérit dans son éditorial : “Cela ne donne lieu à aucun doute, à aucun soupçon.” El Universo, quotidien de Guayaquil, affirme pour sa par t que “le débat est clos. Le peuple s’est prononcé et nous devons tous accepter sa résolution. Aucune manœuvre ou subterfuge ne doit escamoter cette volonté.” Rafael Correa, qui ne dispose d’aucun député au Congrès, avait fait de la convocation d’une Assemblée constituante son

cheval de bataille depuis son élection, en novembre dernier. Le nouveau président souhaite en effet limiter le rôle des partis traditionnels, qui ont contribué à l’instabilité politique chronique dont souffre l’Equateur depuis plusieurs décennies. Correa, qui avait annoncé qu’il démissionnerait s’il perdait ce référendum, a donc pu déclarer, cité par El Comercio : “C’est une victoire héroïque, c’est la victoire la plus grande du peuple équatorien, pas celle d’un gouvernement et encore moins d’un homme.” Il n’est cependant pas au bout de ses peines. “A par tir de maintenant s’ouvre une période plus ou moins prolongée d’un an au moins, pendant laquelle il faudra préciser avec la meilleure exactitude possible les caractéristiques du changement”, relève El Universo, qui constate qu’“il y a un grand éventail d’alternatives dans les

domaines économique, politique, social et culturel qui nécessiteront un échange actif d’idées. Pour décider entre ces différentes options, le peuple devra retourner aux urnes à de nombreuses reprises.” Ce qui commencera en août prochain par l’élection des 130 représentants de l’Assemblée constituante, qui seront chargés de rédiger la nouvelle Constitution. L’opposition, qui a bataillé dur pour empêcher la tenue du référendum, accuse le chef de l’Etat de vouloir imposer un style autoritaire. “Aujourd’hui, toute la question est de savoir si le président de la République sera à même d’arbitrer entre toutes les composantes politiques de la société ou s’il se contentera de considérer le résultat de dimanche comme une victoire personnelle”, s’inquiète ainsi Hoy. “Mais personne, ici, ne suit la ligne Chávez ; ici, nous suivons la

ligne équatorienne”, prévient Rafael Correa dans El Universo. Le président équatorien, qui prône entre autres un “véritable changement économique”, a pris ses distances, dès l’annonce des résultats du référendum, avec les institutions monétaires internationales. Il a ainsi annoncé qu’il allait expulser le représentant de la Banque mondiale en Equateur au motif que celui-ci avait retenu sans raison un crédit de 100 millions de dollars accordé en 2005. Puis qu’il solderait la dette de 6,6 millions dollars que l’Equateur a envers le FMI. Il devrait toutefois maintenir la dollarisation (introduite en 2000) pendant au moins quatre ans. “Correa a adopté des positions pragmatiques qui prennent de la distance avec les idéologues du socialisme du XXIe siècle”, conclut l’éditorialiste et économiste Walter Spurrier dans El Comercio.

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

22

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

PUBLICITÉ

amériques
COLOMBIE

Les familles des otages choisissent de se taire
Depuis cinq ans, douze députés de l’Assemblée du Valle del Cauca sont retenus en otages par les FARC. Désespérées et sans aide de l’Etat, leurs familles ont décidé de commémorer ce triste anniversaire par… le silence.
SEMANA

Bogotá
’il est un groupe de pression dont les actions attirent toujours l’attention des médias et de l’opinion publique, c’est bien celui que forment les proches des otages politiques de Colombie. Ces familles organisent toutes sortes d’événements, messes, rencontres, forums, débats et marches dans l’espoir que leurs êtres chers recouvrent la liberté le plus vite possible. Il y a un mois, plusieurs d’entre elles sont même allés jusqu’à Washington pour rencontrer cinq commissaires aux droits de l’homme de l’Organisation des Etats américains (OEA) et plaider leur cause, à savoir la demande d’un accord d’échange sur des bases humanitaires par opposition à l’option gouvernementale – jugée trop risquée – d’une opération militaire de sauvetage. Dans ce groupe qui maintient la pression et lutte pour que sa cause ne tombe pas dans l’oubli, il y a aussi les proches des douze députés de l’Assemblée du Valle del Cauca [région du sud de la Colombie], enlevés par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) il y a exactement cinq ans, le 11 avril 2002. Cette date anniversaire était l’occasion rêvée de remettre leur drame à la une des médias, mais les familles ont préféré garder le silence. Ce ne fut pas une décision facile. Elles avaient le choix entre participer à l’hommage rendu aux otages par l’Assemblée de la région, organiser une messe privée ou garder un silence symbolique. “Si nous avons choisi cette dernière option, ce n’est pas que nous pensions avoir déjà suffisamment bataillé, ni que nous soyons las. Mais cinq années ont passé, et nous estimons qu’il est grand temps pour toutes les parties, gouvernement et guérilla, de se prononcer sur l’accord humanitaire d’échange”, explique Fabiola Perdomo, épouse du député Juan Carlos Narváez et porte-parole officielle des familles depuis le jour de l’enlèvement.

S

organiser le passage de relais à d’autres personnalités. Tous ont un point commun : ils sont allés de l’avant, ont continué à avancer en prenant des décisions, même à l’aveugle, sans savoir si les absents allaient les approuver à leur libération. Il faut également rappeler l’intense combat mené devant les tribunaux pour obtenir que l’Etat accorde enfin un soutien à l’entourage des députés du Valle del Cauca et de tous les otages politiques de Colombie. Dans le cas de ces parlementaires, les familles n’ont continué à percevoir leur salaire que jusqu’au 31 décembre 2003, date à laquelle prenait fin le mandat pour lequel ils avaient été élus.
LES FAMILLES N’ONT BÉNÉFICIÉ D’AUCUNE AIDE DE L’ETAT

Dessin de Sean Mackaoui paru dans El Mundo, Madrid.

ront jamais. Tant de choses se sont passées pendant cinq ans. Mères, pères, épouses, enfants et proches luttent contre l’absence de leurs êtres chers, une absence qui, dans certains cas, a radicalement transformé leur vie. En termes financiers, parce qu’il leur a bien fallu faire bouillir la marmite, ou au niveau politique, pour ceux et celles qui ont dû prendre la tête d’une organisation à la place de leur proche capturé ou

Depuis ce jour, les familles dont seul le député travaillait se sont retrouvées dans la détresse. La Cour constitutionnelle avait déclaré que les salaires devaient être versés jusqu’à ce que les otages soient déclarés morts (déclaration automatique au bout de deux ans sans nouvelles) ou recouvrent la liberté. Mais, malgré cette décision judiciaire, les familles ont dû attendre jusqu’au 21 juillet 2006, soit près de trois ans après le dernier versement, pour percevoir de nouveau le salaire des absents. Puis, lorsque les familles ont demandé à bénéficier des aides de l’Etat prévues pour l’entourage des otages politiques en Colombie, elles ont rapidement compris que leur tâche n’allait pas être facile. Parmi les

avantages proposés par l’Etat figurent la suspension du paiement des impôts, la continuité du cursus scolaire des enfants et le maintien des services publics à domicile [eau, gaz, électricité, télécommunications] et de diverses aides sanitaires à la famille. L’ensemble de cette assistance est géré par Fondelibertad, un organisme affilié au ministère de la Défense. Mais, pour en bénéficier, il faut pouvoir présenter un certificat du bureau du procureur stipulant qu’un de ses proches est otage politique. Or, non conscient des difficultés qu’il allait soulever pour les familles des députés, Juan Carlos Oliveros, le procureur spécialisé dans les questions relatives aux droits de l’homme à Cali, a qualifié l’enlèvement des FARC de prise d’otages sans spécifier leur qualité d’otages politiques. Et Fondelibertad est restée inflexible. Résultat : depuis cinq ans que leurs proches sont retenus, les familles des parlementaires n’ont bénéficié d’aucune aide de l’Etat, alors même que la Constitution de 1991 a établi que le réalisme devait primer sur le formalisme juridique. “Le malheur ne fait pas de peine quand c’est celui des autres”, disent les proches des députés du Valle del Cauca. Ils gardent l’espoir de voir bientôt leurs êtres chers sortir de la jungle. C’est pour cela qu’aujourd’hui, après avoir passé cinq ans à batailler pour qu’enfin le gouvernement et les FARC compatissent à leur sort, les familles ont gardé le silence, se demandant ce qu’elles pourraient bien faire de plus. s

MEXIQUE

Une maison de retraite pour les prostituées

L

TANT DE CHOSES SE SONT PASSÉES PENDANT CINQ ANS

Alors que les députés du Valle del Cauca sont retenus par les FARC depuis cinq ans, la situation de leurs familles ne cesse de se dégrader. Entre-temps, beaucoup de choses ont changé : il y a eu l’apparition de l’iPod, qui a révolutionné le rapport du monde à la musique, et l’approbation de la réélection du président colombien, qui a bouleversé pour toujours la pratique politique dans notre pays. Les enfants qui étaient au collège entrent à l’université, d’autres se sont mariés, certains députés ont désormais des cousins, des neveux et même des petits-enfants qu’ils ne connaissent pas. Sans oublier tous ceux, morts pendant leur captivité, qu’ils ne rever-

a seule condition qui soit plus dure que celle de prostituée, à Mexico, est celle de prostituée du troisième âge. Bien que juridiquement illégale, la prostitution est très répandue au Mexique et demeure un sujet tabou pour ce peuple à 80 % catholique. Mais, si autrefois les prostituées âgées ne pouvaient guère attendre autre chose qu’une vie miséreuse de SDF, les choses sont en train de changer. Depuis le mois de novembre 2006, les prostituées âgées et retraitées de Mexico peuvent en effet trouver refuge à la Casa Xochiquetzal, sans doute la première résidence communautaire de ce genre en Amérique latine. La Casa est située dans un édifice historique récemment restauré, qui abritait autrefois un musée de la Boxe et qui a été mis à la disposition de ces femmes par la municipalité de Mexico, laquelle prend également en charge leur alimentation, leurs médicaments et leurs factures d’eau et d’électricité. Pour être admis dans cette résidence gratuite, il faut avoir plus de 65 ans, ne plus travailler dans l’industrie du sexe et ne bénéficier d’aucune autre aide. Pour les vingt femmes qui y ont élu domicile,

dont deux de 85 ans, la Casa représente une aubaine. “Auparavant, je disais toujours : on finira toutes en prison, confie Carmen Muñoz, la directrice. Aujourd’hui, je préfère dire : on finira toutes en paix, car, pour nous, cette résidence est un lieu de paix, elle est à nous.” Les chambres, bien que spar tiates, sont confortables. Les femmes gagnent un peu d’argent en confectionnant des bijoux de pacotille et projettent de vendre également des gâteaux faits maison. Elles sont souvent à court de fournitures mais elles sont habituées à se débrouiller avec peu de chose. La Casa Xochiquetzal, baptisée ainsi d’après le nom indien d’une variété de fleur, est le fruit d’une collaboration peu commune entre des prostituées, des féministes, une directrice de théâtre en vue et la municipalité. Carmen Muñoz raconte qu’elle a eu l’idée de créer cette résidence en voyant le nombre important de prostituées pauvres et âgées qui traînaient dans le centre historique de la ville. “Je me suis dit qu’aujourd’hui c’étaient elles, mais que demain ce serait peut-être moi qui me retrouverais à la rue”, se souvient-elle. Puis, un jour, un ami

lui a présenté Jesusa Rodriguez, actrice et directrice du café-théâtre El Habito, connu pour ses spectacles féministes. Au cours de l’été 2003, Jesusa a rencontré un groupe de 70 prostituées. Les plus jeunes souhaitaient créer un vaste mouvement national pour défendre les droits des prostituées, mais leurs aînées étaient plus modérées dans leurs revendications. “Elles voulaient surtout un endroit où elles pourraient vivre dans la dignité”, explique Jesusa. Deux personnes influentes se sont jointes au mouvement : Marta Lamas, l’une des féministes les plus célèbres de Mexico, et Elena Poniatowska, journaliste et romancière de premier plan. Les deux femmes ont réussi à obtenir un entretien avec le maire de l’époque, Andres Manuel López Obrador. Celui-ci, choqué d’apprendre que des grands-mères se prostituaient à quelques jets de pierre de son bureau, a offert son aide à ces prostituées âgées et à leurs jeunes camarades plus radicales, qui ont fini par faire scission pour poursuivre leurs propres objectifs.
Reed Johnson, Los Angeles Times, Los Angeles

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

24

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

PUBLICITÉ

asie
VIETNAM

q

Pas question de laisser les dissidents s’exprimer
Depuis un an, les autorités de Hanoi se sont montrées plutôt clémentes envers les mouvements démocratiques. Mais, une fois acquise l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce, la chasse aux opposants a vite repris.
ASIA TIMES ONLINE

Bangkok, Hong Kong

C

’est la plus importante répression engagée contre la dissidence politique au Vietnam depuis plus de vingt ans, disent les organisations internationales de défense des droits de l’homme. Le harcèlement et le nombre croissant de détentions sont en train de vider de sa substance le mouvement pour les réformes démocratiques, balbutiant mais audacieux, qui bénéficie du soutien tacite de Washington. En février, la police a arrêté le prêtre catholique dissident Nguyen Van Ly. Il est accusé d’avoir tenté de nuire au gouvernement en mettant sur pied une organisation politique indépendante. Ly est l’un des membres fondateurs du Bloc 8406, un mouvement lancé en avril 2006, qui réclame plus de démocratie et de droits civiques. Lui et deux autres membres du Bloc 8406 n’ont eu droit qu’à l’assistance d’un avocat commis d’office lors de leur procès, fin mars. [Nguyen Van Ly a été condamné à huit ans de prison ferme, plus cinq en résidence surveillée ; Nguyen Phong à six ans, plus trois ans de résidence surveillée ; et Nguyen Binh Thanh à cinq ans de prison et deux de résidence surveillée.]

LA POLICE INTERPELLE LES OPPOSANTS À TOUR DE BRAS

Le 6 mars, la police a jeté en prison deux avocats spécialisés dans les droits de l’homme, Nguyen Van Dai et Le Thi Cong Nhan, accusés de propagande antigouvernementale. Début mars, les autorités ont également interpellé Dang Thang Tien, porte-parole du Parti pour le progrès du Vietnam, l’une des formations d’opposition qui ont vu le jour depuis un an. Le 3 février, l’ingénieur et militant prodémocratie Bach Ngoc Duong a été arrêté, battu et même étranglé durant les interrogatoires, selon les milieux dissidents. Tous encourent des peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à vingt ans s’ils sont reconnus coupables de conspiration contre l’Etat. Ces actions musclées surviennent au lendemain de l’adhésion du Vietnam à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), dont le pays est devenu officiellement membre le 11 janvier. De toute évidence, les nouveaux dirigeants communistes qui ont pris la relève l’année dernière [le président Nguyen Minh Triet et le Premier ministre Nguyen Tan Dung, nommés en juin 2006] n’ont aucunement l’intention d’associer des changements politiques à leur impressionnant programme de réformes économiques. En outre, la répression de plus en plus brutale représente un camouflet diplomatique pour les Etats-Unis, qui ont joué

un rôle déterminant dans l’admission à l’OMC tant convoitée par Hanoi. Le soutien apporté par Washington à la candidature vietnamienne était conditionné à l’amélioration de la situation des droits de l’homme. Durant les négociations de l’année dernière, il a été convenu que le gouvernement vietnamien libérerait une poignée de prisonniers politiques célèbres, désignés par Washington. Mais il a emprisonné au même moment des dizaines d’autres militants démocrates, de journalistes, de cyberdissidents et d’activistes chrétiens. Cela n’a pas empêché le gouvernement de George W. Bush, soucieux avant tout des relations commerciales, de retirer le Vietnam de sa liste des “pays particulièrement préoccupants” en matière de liberté religieuse. Une fois acquise son adhésion à l’OMC, Hanoi a ouvertement rompu le contrat diplomatique. Les organisations en faveur de la démocratie

Dessin de Miroslaw Owczarek paru dans Rzeczpospolita, Varsovie.

WEB

+ Plus d’infos
sur le site

Retrouvez l’intégralité du compte rendu du procès du père Nguyen Van Ly

représentent en effet une menace certaine pour le pouvoir exclusif qu’exerce le Parti communiste [depuis 1954 sur le nord du pays et depuis 1975 sur l’ensemble du Vietnam réunifié après la guerre]. Le viceministre de la Sécurité, le général Nguyen Van Huong, a ainsi expliqué à un diplomate américain en poste à Hanoi qu’il était “illégal” pour des citoyens vietnamiens de for mer des partis politiques et que certaines organisations politiques récentes visaient à “renverser” le gouvernement. Justifiant la répression, il a avancé l’argument juridique selon lequel, en vertu de l’actuelle Constitution, le Vietnam est doté d’un régime à parti unique. A l’évidence, le PC craint qu’une nouvelle prise de conscience politique ne vienne compliquer son programme de réformes économiques fondé sur l’investissement étranger. [L’année dernière, quelque 7 milliards d’euros y ont été investis, et le pays a connu une croissance de 8 %.] Début 2006, une série de grèves pour de meilleures conditions de travail et des hausses de salaires a secoué les usines à capitaux étrangers, en particulier dans le Sud. Face à cette agitation, le gouverne-

ment a cédé aux revendications en augmentant le salaire minimum de 40 %, une première depuis 1999. Hanoi n’apprécie guère l’appui tacite et sélectif de Washington apporté à diverses associations d’exilés vietnamiens aux Etats-Unis, notamment des groupes clandestins connus pour leur soutien logistique au Bloc 8406 et à d’autres organisations locales accusées par les autorités vietnamiennes de comploter contre l’Etat. Ces mouvements sont souvent généreusement financés et dirigés par des enfants très instruits de familles vietnamiennes qui avaient fui le pays après la prise de pouvoir par les communistes, en 1975. En avril 2006, le Bloc 8406 a osé promulguer publiquement son “Manifeste pour la liberté et la démocratie au Vietnam”, qui réclame une transition politique vers une démocratie pluraliste et retranscrit une section de la Déclaration d’indépendance américaine de 1776 : “Tous les hommes naissent égaux… avec certains droits inaliénables, parmi lesquels le droit de vivre, la liberté et la recherche du bonheur.” La publication du document a coïncidé avec la tenue du Xe Congrès national du Parti communiste. Depuis, il a recueilli des dizaines de milliers de signatures dans tout le pays : des noms et des adresses que les dissidents en exil craignent de voir désormais figurer sur la liste noire du gouvernement. Shawn W. Crispin

T I M O R - O R I E N TA L

Un deuxième tour à haut risque
Les Timorais vont devoir retourner aux urnes le 8 mai pour se choisir un président. Dans une ambiance de crise aiguë.

A

ucun des huit candidats en lice pour le scrutin présidentiel du 9 avril dernier n’a atteint les 51 % des voix nécessaires pour l’empor ter dès le premier tour. Un deuxième tour aura donc lieu le 8 mai prochain. Il s’agira de dépar tager le candidat du FRETILIN, le par ti au pouvoir, Francisco Guterres et le Premier ministre sortant et Prix Nobel de la paix José Ramos-Horta. Tous les candidats contestent le résultat du vote et dénoncent le climat d’intimidation et de terreur qui aurait dominé dans certaines circonscriptions. La commission nationale électorale a d’ailleurs annoncé la possibilité de la tenue d’un nouveau vote du fait

d’une erreur d’écriture dans une des circonscriptions, qui aurait produit 300 000 bulletins de vote alors que seulement quelque 100 000 électeurs étaient inscrits. Pourtant, les observateurs étrangers s’étaient félicités, en début de semaine, du calme dans lequel les quelque 500 000 électeurs est-timorais avaient pu exercer leur droit de vote. Depuis plus d’un an, le pays, qui a obtenu son indépendance de l’Indonésie lors du référendum organisé en 1999, est secoué par des violences et des luttes entre des factions rivales. Pas moins de 37 personnes ont été tuées dans des affrontements, quelque 150 000 autres ont trouvé refuge dans la capitale Dili et le gouvernement a dû faire appel à des forces étrangères, pour rétablir l’ordre.

Pour le journaliste australien Mark Aarons, le fait que le candidat du FRETILIN ne l’ait pas empor té dès le premier tour vient sans doute du rôle joué dans cette crise par l’homme fort de cette formation politique, Mari Alkatiri. Il était alors Premier ministre et ses prises de position ont exacerbé les tensions entre les différentes factions. En juin 2006, il a été remplacé par José Ramos-Hor ta pour tenter d’apaiser la situation. Mark Aarons estime, dans le quotidien The Australian, que le FRETILIN a été sanctionné par les électeurs parce qu’“Alkatiri et son groupe ont été incapables d’offrir les choses les plus simples à leurs concitoyens lorsqu’ils en avaient la possibilité : l’éducation, la santé, les emplois, les infrastructures et l’eau potable.” Mais l’auteur remarque que

l’éparpillement des voix lors de l’élection présidentielle indique qu’il sera difficile à un seul parti de remporter une majorité lors des élections législatives du 30 juin prochain. “Une lourde responsabilité repose sur les épaules de l’élite politique, qui va devoir réfléchir à l’unité de sa fragile nation, choisir un gouvernement de coalition sur une base assez large et opter pour un plan réaliste afin de construire un pays viable.” Un programme délicat pour le héros de la lutte contre l’occupation indonésienne et président sortant Xanana Gusmão. Il brigue le poste de Premier ministre, qui sera désigné à l’issue des élections législatives. Ce poste devrait lui permettre de détenir plus de pouvoir que lorsqu’il était président, une fonction essentiellement honorifique.

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

26

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

asie
INDE

Sonia Gandhi et ses éminences grises
La très puissante chef du Parti du Congrès s’est entourée d’une garde rapprochée composée de cinq personnages clés, qui brillent par un dévouement absolu. Et par un mutisme à toute épreuve.
THE TELEGRAPH

Calcutta
DE NEW DELHI

on nom ne dit sans doute rien au plus grand nombre, mais c’est par elle qu’il faut passer pour accéder à Sonia Gandhi. L’aam aadmi [“l’homme du peuple”] – qu’il soit jeune handicapé ou femme en détresse, petit commerçant du Nord ou ouvrier du Sud – ne peut se faire entendre par la présidente du Parti du Congrès que si Archana Dalmia en décide ainsi. Et si Sonia souhaite aller à la rencontre des aam aadmi qui forment sa base électorale, par qui doitelle passer ? Eh bien, elle se tourne vers un deuxième personnage, un ancien militaire à la moustache taillée en pointe. Le commandant Dalbir Singh prépare ses tournées électorales et lui fournit de précieuses informations : la participation prévue, les pourcentages hommes-femmes et riches-pauvres, et même les prévisions météorologiques. Archana et Dalbir ne sont pas les seuls à exercer leur influence invisible dans les coulisses du Congrès :Wasim Ahmed, Mabel Rebello et Manish Tewari font aussi partie du petit groupe des éminences grises qui aident Sonia, mais aussi le Premier ministre Manmohan Singh à traiter des questions sensibles – celles relatives aux musulmans, aux chrétiens et aux réformes économiques, par exemple – et à éviter gaffes et situations embarrassantes. Venus de milieux familiaux et d’horizons politiques divers, ces cinq personnes aux opinions, intérêts et styles différents ne rentrent dans aucune catégorie standard. Courtisées par les caciques du parti, les ministres du gouvernement central et les hauts fonctionnaires, elles évitent souvent les médias et tiqueraient si on parlait à leur propos de “réseau”. Mais qui sont-elles vraiment ?

S

Sonia Gandhi devant les drapeaux du Parti du Congrès, dont elle est la présidente. Dessin de Springs paru dans le Financial Times, Londres.

De haut en bas : Archana Dalmia, Dalbir Singh, Wasim Ahmed, Mabel Rebello, Manish Tewari.

Affaires étrangères Pranab Mukherjee ont décidé de s’adresser aux “têtes pensantes” de la communauté musulmane, c’est lui qui a servi de relais. C’est pourtant un homme qui avait été élevé dans l’hostilité au Congrès, puisqu’il a longtemps appartenu à un parti opposé, le Janata Dal [Parti du peuple]. Mais l’année 1998 a constitué pour lui un tournant. Le Janata Dal s’est en effet allié au BJP [Bharatiya Janata Party, Parti du peuple indien, formation nationaliste hindoue], ce qui a laissé Wasim quelque peu dubitatif. Aussi, après que Sonia eut pris la relève et le Congrès donné des signes d’ouverture, il a vu une possibilité de sortir du dilemme.Wasim serait maintenant proche d’Arjun Singh, l’actuel ministre du Développement des ressources humaines. L’année dernière, il a accompagné celui-ci en Arabie Saoudite et a eu “le privilège de serrer la main au roi Abdullah et d’être le premier à l’informer que Manmohan Singh se rendrait dans son pays en 2007”.
DES RELAIS POUR TOUCHER DIFFÉRENTES COMMUNAUTÉS

RARES SONT CEUX QUI ONT LA CONFIANCE DE “MADAME”

Avant chaque nomination préélectorale de candidats, les militants sont bien plus nombreux à se presser dans le bureau d’Archana Dalmia, caché dans l’arrière-cour du siège du Congrès, que dans celui de la présidente du parti. Elle est la seule secrétaire nationale qui dépend directement de Sonia. Archana est entrée en politique par hasard parce que “Rajivji me fascinait”, se souvientelle. Elle a participé à la création de la cellule des doléances au sein du Congrès, et elle a continué de la diriger après 1989 quand Rajiv a pris la tête de l’opposition. Lorsque Sonia a pris le relais [en 1998], “j’ai commencé à comprendre ce qu’elle désirait – je ne connaissais pas Rajivji suffisamment, poursuit-elle. Je n’aime pas me mettre en avant et j e m e consacre entièrement à l’aam aadmi. Je m’occupe personnellement des demandeurs d’emploi. La jeune femme ”

jouit visiblement de l’entière confiance de “Madame”. Son secret, dit-on dans le parti, tient au fait qu’elle est d’une discrétion absolue sur ses liens avec l’héritière de la dynastie Nehru-Gandhi, qu’elle ne voit pratiquement jamais les ténors du parti, et qu’elle ne travaille qu’avec un simple fonctionnaire, Manish Chatharth, qui fait partie de son équipe.Tant mieux, car les Gandhi exigent de leurs amis et collaborateurs une loyauté indéfectible et un culte du secret à la sicilienne. Ceux qui enfreignent la règle non écrite tombent immédiatement en disgrâce. Passons maintenant à Dalbir Singh. Chez lui, ce n’est pas seulement la moustache qui rappelle Hercule Poirot, mais aussi sa passion pour l’ordre, la méthode et l’attention méticuleuse qu’il porte aux détails. Il a consigné les “besoins de Madame” dans un carnet de manière qu’elle ne soit jamais privée de nourriture en avion ou d’un châle quand le temps se rafraîchit. Et, chaque fois qu’elle utilise son bureau au siège du Congrès, il le décore des fleurs blanches qu’“elle adore”. Lors de ses visites – qui constituent de véritables événements tant elles sont rares – elle reste dans cette pièce. Le seul autre bureau où elle se rend est celui de Dalbir, comme tant de présidents du parti et de Premiers ministres l’ont fait avant elle. Dalbir, un ancien de la guerre de 1971 contre le Pakistan, n’avait aucune expérience politique quand il a rencontré Rajiv Gandhi, en 1987, à un dîner organisé par le commandant en

chef de l’armée de l’air de l’époque, S. K. Mehra, et a “passé quarante-cinq minutes avec lui”. Deux ans plus tard, Rajiv lui a confié la “salle de contrôle” du Congrès – le moteur qui fait fonctionner les rouages du parti. “J’appelle cela de la surveillance minute par minute, mais, quand j’ai pris mes fonctions, il n’existait pratiquement pas de liaisons aériennes entre les diverses régions du pays, pas de courriers électroniques, pas de téléphones portables ni d’ordinateurs. Je jonglais avec une trentaine de lignes téléphoniques”, se souvient-il. A l’arrivée de Sonia, Dalbir et un ancien fonctionnaire, R. D. Pradhan, ont réorganisé la salle de contrôle de manière à assurer “une diffusion verticale et horizontale de l’information vingtquatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, afin que, même si quelque chose d’important survenait à 23 h 30, le parti soit en mesure de réagir”. Alors qu’il a dû s’occuper de quatre élections législatives générales et de près de 100 autres scrutins locaux [chaque Etat de l’Union indienne est doté d’une assemblée propre], il a veillé à ce qu’aucune des 143 réunions auxquelles devait participer “Madame” ne soit annulée. Il a connu son moment de gloire quand Sonia lui a envoyé un mot de félicitations pour son “travail exemplaire”lors des législatives de 2004. Mais se vanter est la dernière chose qu’il ferait. “C’est le meilleur moyen de se faire des ennemis”, confie-t-il. Une stratégie qui vaut également pour Wasim Ahmed. Lorsque Manmohan Singh, Sonia et le ministre des
27

Mais, chaque fois que le parti a besoin de prendre position sur les questions concernant les chrétiens, c’est vers la combative Mabel Rebello qu’il se tourne. La sénatrice du Jharkhand [dans le nord-est du pays] a fait des zones tribales de sa région son terrain de chasse. Le Congrès juge utiles ses contacts avec l’Eglise et les ONG dans la partie centrale et orientale de l’Inde. Pourtant, Mme Rebello n’avait jamais pensé à se présenter aux élections. “Rajiv Gandhi m’encourageait souvent à entrer en lice. Mais j’ai refusé parce que, une fois que vous descendez dans l’arène, vous vous heurtez à toutes sortes de contestations. Il faut sans cesse combattre les adversaires immédiats. ” Manish Tewari, enfin, est l’homme que Manmohan Singh et P. Chidambaram, son ministre des Finances, sont allés chercher parmi les personnalités des deuxième et troisième cercles du parti pour expliquer leurs politiques de réformes à la base et ne pas paraître sur la défensive. Cet homme affable – dont le père, V. N. Tewari, était un proche d’Indira Gandhi [ancienne Première ministre et belle-mère de Sonia] et a, comme elle, été assassiné par des militants sikhs – se considère comme un produit du “climat idéologique” des années 1980, qui faisait grand cas de la laïcité et du nationalisme. Ancien président des Jeunes du Congrès et secrétaire général de l’Union nationale des étudiants de l’Inde (NSUI), devenu juge à la Cour suprême, Manish est le secrétaire général du Congrès chargé des Affaires du Gujarat, où le BJP est au pouvoir. Et on n’a pas besoin de préciser qu’il est, comme les autres éminences grises qui entourent Sonia Gandhi, totalement dévoué à la cause congressiste. Radhika Ramsehan

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

DR

DR

DR

Manish Swarup/Ap/Sipa

DR

asie
CORÉE DU SUD – CHINE - JAPON

La guerre cybernétique fait rage
Le web est le théâtre d’un affrontement sans merci entre internautes coréens, chinois et japonais à propos des différents sujets, historiques ou d’actualité, qui opposent ces trois pays.
SISA JOURNAL

Séoul
ne véritable guerre virtuelle se livre actuellement entre la Corée du Sud, la Chine et le Japon. Le Projet Nord-Est [mis en place par les Chinois dans le nord-est de leur pays afin de renforcer leur légitimité historique sur ce territoire, niant du même coup les traces de la très ancienne présence coréenne dans cette région], l’île Tokdo [Takeshima en japonais, île revendiquée par la Corée du Sud et par le Japon], les manuels scolaires ou les “femmes de réconfort” constituent autant de sujets qui opposent les internautes des trois pays dans des affrontements au caractère de plus en plus nationaliste. Cette “guerre sans canons” s’étend sur quatre fronts. Des sortes de “corps diplomatiques” non gouvernementaux s’efforcent de faire connaître leur version des faits à travers des sites Internet. Des groupes de hackers tentent de les neutraliser. Des troupes sont par ailleurs chargées de fabriquer et de diffuser des jeux ou des séquences vidéo concernant ces sujets d’histoire. Et des internautes se mobilisent comme des fourmis dans les cas graves. En Corée du Sud, le site VANK (<www.prkorea.com>) joue le rôle d’un QG. Sous l’apparence d’un innocent site d’information, il se montre quelquefois plus efficace dans ses actions que le gouvernement. Depuis sa création, en 1999, il a réussi à amener 300 interlocuteurs à corriger certaines inexactitudes.

U

Dessin de Deng Coy Miel, Singapour.

importante capacité de destruction. Remettre en état un serveur paralysé est une opération longue et coûteuse. Les Chinois sont considérés comme les meilleurs hackers du monde. L’Union des honkers [“pirate rouge” en chinois] se livre régulièrement à des actions organisées. Ces quelque 100 000 hackers ont déjà attaqué les sites coréens d’organisations officielles telles que l’Agence pour le développement de la défense, l’Institut d’analyses sur la défense, le Centre de recherches sur l’énergie atomique, mais aussi ceux d’ONG, d’universités et d’entreprises. Font également partie de leurs cibles des sites japonais comme celui de la maison d’édition Fusosha, qui a publié des manuels scolaires révisionnistes. Les hackers japonais répondent naturellement à ces attaques. On dénombrerait plus de 1 000 sites japonais sur l’île Tokdo/ Takeshima, objet d’un contentieux territorial entre les Coréens et les Japonais. D’après son directeur, So Yong-ha, le site Internet coréen Tokdocenter.org a renforcé son système de défense : “Des conflits avec les Japonais sont devenus inévitables depuis que nous militons

Il se vante d’avoir imposé cette année à la BBC un intitulé double – “mer du Japon/mer de l’Est” – pour les eaux qui séparent la Corée et le Japon. A la suite du Projet Nord-Est, par lequel les Chinois, entre autres, s’approprient le Koguryo en lui attribuant une origine chinoise, VANK a entamé une action pour raviver la mémoire de ce royaume coréen [37 avant J.-C. - 668]. VANK est devenu la cible privilégiée des hackers chinois et japonais et a subi plusieurs attaques. La guerre cybernétique entre les trois pays est très organisée et dotée d’une

Mont Baekdu

C H I N E
Pékin

Mer du Japon Île Tokdo/ /Mer de l’Est C. DU Takeshima NORD Tokyo Séoul
Courrier international

CORÉE DU SUD
Ancien royaume coréen du Koguryo
(37 av. J.-C. - 668 apr. J.-C.)

JAPON

0

500 km

pour l’annulation du nouveau traité de pêche entre la Corée et le Japon [conclu en 1999, il définit l’île Tokdo/Takeshima comme faisant partie d’une zone d’exploitation commune]. ” Afin de pouvoir réagir aux actions des hackers chinois et japonais, des étudiants et des cadres coréens ont formé en 2001 la Troupe 515, dont les trois grandes lignes d’action sont l’analyse, la pénétration et la protection. En dehors de ces acteurs principaux, d’autres internautes sont mobilisés en cas de conflit. Récemment, les Coréens et les Japonais se sont violemment affrontés en ligne après les propos du Premier ministre japonais Shinzo Abe sur les “femmes de réconfort”. [Il a déclaré qu’il n’y avait aucune preuve d’une coercition exercée par l’armée japonaise à l’encontre de ces femmes, originaires de Corée et d’autres pays occupés par le Japon (V oir CI n°855 du 22 mars 2007).] Certains Japonais continuent à défendre les propos de Shinzo Abe en caricaturant les Coréens sur Internet. Les moyens évoluent aussi. Ainsi, les Japonais diffusent massivement des séquences vidéo contenant leurs messages politiques à travers le site américain YouTube. Les jeux ne sont pas non plus oubliés. C’est ainsi que les internautes sud-coréens en ont inventé un qui s’attaque à l’ancien Premier ministre japonais Koizumi, en riposte aux produits que les Japonais ont conçus dans le but de masquer leur passé d’envahisseurs. “Pour gagner cette guerre cybernétique, il nous faut des blogueurs qui connaissent bien les dossiers”, déclare Pak Ki-tae, directeur du site VANK, qui envisage de former 200 000 blogueurs et de gérer de manière organisée des sites Internet influents sur ces thèmes brûlants. Chong Rak-in

Caggle Car toons

K I R G H I Z I S TA N

Le pays où la révolution ne fait rien changer
Deux ans après le renversement du président Akaev, les élites victorieuses s’entre-déchirent. Coup de gueule.

L

e personnel politique kirghiz n’a pas changé depuis 1990. On retrouve toujours ceux qui occupaient à l’époque – et même avant, du temps de l’URSS – des postes de hauts fonctionnaires. Ils ont commencé par servir le Parti communiste avant de “se prendre de passion”, à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique, pour Askar Akaev [le président du Kirghizistan à par tir de l’indépen-

dance, en 1991, et jusqu’à sa déposition lors de la “révolution des tulipes”, le 24 mars 2005]. Celuici leur a généreusement distribué biens matériels et bonnes places. Mais ils l’ont chassé du pouvoir pour se mettre au service de Kourmanbek Bakiev, qui a lui aussi distribué postes et prébendes. Mais visiblement pas à tout le monde. Aujourd’hui, ils veulent l’évincer à son tour. [Le Premier ministre, Félix Koulov, l’autre vainqueur de la “révolution des tulipes”, est à la tête de l’opposition]. S’il est difficile de dire ce qu’il adviendra, il est encore plus diffi-

cile de comprendre ce qui pousse les Kirghiz à faire confiance à pareils “serviteurs du peuple”. Le vocabulaire politique du pays se compose désormais de termes tels que “front”, “junte”, “état d’urgence” ou “troubles”. Que s’est-il passé pour que le Kirghizistan, autrefois qualifié de “Suisse de l’Asie”, de “seconde Malaisie”, ait dégringolé au niveau d’un pays africain déchiré par des guerres tribales ? Comment notre société est-elle passée du statut de “pays des droits de l’homme”, d’“oasis de démocratie”, à une situation où prédominent l’instabilité politique et la menace

permanente de coups d’Etat et de révolutions ? Moins de deux ans après les événements de mars, qui furent qualifiés de “révolution populaire”, certains de leurs leaders, insatisfaits du résultat, ont souhaité une seconde révolution. Cette fois, si elle a finalement lieu, elle ne sera certainement pas “fleurie”. Des mots comme “front”, “junte”, “état d’urgence”, “troubles” ont vidé de leur sens les événements d’il y a deux ans. Au vu de l’instabilité politique actuelle, on s’est aperçu que la révolution du 24 mars 2005 n’avait pas atteint les objectifs au nom desquels les

gens s’étaient emparés des bâtiments administratifs dans tout le pays ainsi que de la MaisonBlanche (le siège du gouvernement) à Bichkek. Sans être un expert politique, chacun a pu se rendre compte que ces événements n’avaient été qu’un banal transfert de pouvoir. Au point où nous en sommes, il serait bon de demander aussi bien au pouvoir officiel qu’à l’opposition combien il faudra de révolutions ou de coups d’Etat avant que les citoyens cessent de se consacrer au pugilat politique.
Ferghana.ru (extraits), Moscou

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

28

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

m oye n - o r i e n t
ISRAËL

q

Azmi Bishara va-t-il être banni ?
Pour avoir publié un document qui prône l’abolition de la définition d’Israël comme Etat juif, le député arabe Azmi Bishara risque d’être privé de son siège à la Knesset. Résumé de la controverse en cours.
HA’ARETZ (extraits)

Tel-Aviv

N

ombreux sont ceux qui, dans la population arabe israélienne, pensent que “l’affaire Bishara” n’aura pas une fin heureuse. Au mieux, diton, cette affaire n’est qu’une attaque de plus contre les dirigeants arabes israéliens, mais sans conséquence grave pour la communauté ; au pire, il s’agit du premier acte d’une campagne concertée pour restreindre les libertés politiques des Arabes d’Israël. Azmi Bishara est l’homme politique arabe le plus connu en Israël et l’Arabe d’Israël le plus connu dans le monde arabe. Certains Arabes israéliens, qui préfèrent parler sous couvert de l’anonymat, ne se privent pas pour autant d’émettre des critiques acerbes envers cet animal politique, même si tous sont d’accord pour considérer qu’une censure de Bishara ne serait pas une bonne nouvelle. Hanine Zuabi, membre du bureau politique du parti Balad [acronyme hébreu du Rassemblement national démocratique, qui signifie “pays” en arabe], de Bishara, voit deux raisons aux ennuis du député. Premièrement, la guerre du Liban [de l’été 2006] et l’identification entre une majorité d’Arabes d’Israël et le Hezbollah. Rien de mieux, estime cette proche de Bishara, qu’une attaque contre les dirigeants arabes israéliens pour masquer cette défaite. Seconde raison aux ennuis de Bishara, la publication, il y a quelques mois, du mémorandum “Vision d’avenir”, dans lequel on trouve, entre autres revendications, un

appels de Bishara à déjudaïser Israël ont franchi la ligne rouge. Il est difficile de trouver un responsable arabe israélien qui n’assimile pas l’affaire Bishara à de la persécution politique. Jaafar Farah, directeur de Mussawat [“égalité”, en arabe], une organisation qui lutte pour les droits civiques des Arabes d’Israël, souligne que c’est en fait depuis les accords d’Oslo de 1993 – ratifiés grâce au vote des députés arabes siégeant à la Knesset – que ces derniers font l’objet d’attaques systématiques de la part de la droite nationaliste, attaques dont les autorités se font le relais.
LE DÉDAIN DE BISHARA POUR LE TRAVAIL PARLEMENTAIRE

Dessin de Krauze paru dans The Guardian, Londres.

appel à abolir la définition d’Israël comme Etat juif. Pour beaucoup de politiciens israéliens peu suspects d’hostilité envers la minorité arabe, comme Youli Tamir [ministre travailliste] et le député Yossi Beilin [président du Meretz, gauche pacifiste], les

Cela dit, tout le monde ne se sent pas embarqué dans la même galère que le député Bishara. Même s’il y a unanimité pour reconnaître sa puissance intellectuelle et sa contribution au renouvellement du débat arabe en Israël, nombreux estiment qu’il n’est pas un homme politique conséquent, voire que son parti n’est qu’un rassemblement d’admirateurs aveugles. Pour Faïz Abbas, du quotidien nazaréen As-Sinnara,“il n’a jamais caché son dédain pour le travail parlementaire. La Knesset n’a jamais été pour lui qu’un tremplin vers une carrière internationale. Azmi n’aime que lui-même. ” D’autres sont moins crus que Faïz Abbas. Pour Jaafar Farah, “Bishara tient certes un discours ferme sur les droits civiques des Arabes d’Israël. Mais il ne faudrait pas oublier que cette voie a été ouverte par une génération précédente qui a dû se montrer plus courageuse que la nôtre. Farah est d’accord avec Hanine ”

Zuabi pour considérer que le document de Bishara “Vision d’avenir” a fait sortir l’establishment de ses gonds. “Cela dit, non seulement l’idée de faire d’Israël ‘l’Etat de tous ses citoyens’a fourni un alibi à la droite israélienne pour frapper, mais en outre cette revendication n’est pas partagée par une minorité arabe qui veut se voir reconnaître des droits collectifs.Israël n’est pas la France républicaine. ” D’autres s’interrogent sur la sagesse politique des visites incessantes de Bishara en Syrie et chez le Hezbollah. “Pourquoi Bishara s’est-il sans cesse affiché en compagnie de dictateurs de la pire espèce, comme le président syrien ElAssad ?” Et de rappeler la colère de [l’intellectuel syrien] Sadeq Jalal AlAzem : “Dites à Bishara que nous aussi nous voulons voir la Syrie devenir un Etat de tous ses citoyens. Nous voulons également la démocratie. ” Beaucoup se demandent si Azmi Bishara va revenir de son exil temporaire et volontaire en Jordanie. S’il devait s’établir à l’étranger, ce serait un rude coup porté à l’idée de soumoud [“ténacité”, en arabe] et un message doublement négatif : la droite israélienne comprendrait ce départ comme la preuve qu’il suffit de presser un peu les Arabes pour qu’ils s’écrasent ; les Arabes israéliens comprendraient que, dès les premiers ennuis, leurs dirigeants s’effacent. Et Jaafar Farah de conclure : “Bishara doit affronter ses adversaires israéliens. Cet enjeu concerne toute la communauté arabe. Après tout, l’ouvrier d’Oum AlFahm [localité arabe en Israël] doit lui, chaque matin, affronter un climat bien plus irrespirable quand il quitte sa ville. ” Meron Rapoport

C U LT E

Quand les rabbins font construire des mosquées
Le parti ultrareligieux Shas avait obtenu 15,4 millions d’euros pour la construction d’édifices religieux. Or une partie de cette somme va servir à bâtir des mosquées, note Ha’Aretz.

M

ême dans ses cauchemars les plus horribles, le guide spirituel du Shas [le par ti des ultrareligieux orientaux], le rabbin Ovadia Yossef, n’aurait jamais osé imaginer la prochaine décision du gouvernement Olmert. Grâce aux accords de coalition négociés au printemps 2006 entre Ehoud Olmert et le Shas, l’Etat va allouer 21,3 millions de shekels [3,9 millions d’euros] à la construction d’églises et de mosquées. Cette somme viendra s’additionner aux 8,4 millions de shekels [1,5 million d’euros] déjà inscrits au budget des aides aux lieux de culte non juifs, sans parler de

10 autres millions de shekels [1,8 million d’euros] inscrits aux exercices précédents mais pas encore dépensés. Il ne fait aucun doute que la construction de synagogues et en par ticulier de mikvehs [bains rituels] figure en tête des priorités du rabbin Yossef. C’est pourquoi le Shas avait réclamé – et obtenu – un budget additionnel de quelque 85 millions de shekels [15,4 millions d’euros] pour bâtir des édifices religieux, au moment des accords de coalition de 2006. Mais le cabinet du conseiller juridique près le gouvernement a très vite fait remarquer que les règles d’équité imposent que les édifices religieux non juifs reçoivent des fonds propor tionnels à ceux octroyés aux édifices juifs. En clair, il devrait s’agir de 20 %, ce qui correspond aux 20 % de non-juifs recensés en Israël. Comme il était inima-

ginable que les financements promis au Shas soient revus à la baisse, le gouvernement a donc dû prendre la décision de débloquer un total de 106,3 millions de shekels [19 millions d’euros], dont 21,3 millions de shekels [3,9 millions de shekels] seront inscrits au budget du ministère de l’Intérieur pour bâtir des lieux de culte non juifs. Israël doit-il s’attendre à un boom dans la construction d’édifices religieux chrétiens et musulmans ? Pas forcément. Ces trois dernières années, le budget alloué à la construction de lieux de culte oscillait entre 17 et 20 millions de shekels [entre 3 et 3,6 millions d’euros]. Il semble donc qu’il n’existe pas, dans le secteur arabe israélien, suffisamment d’organisations r eligieuses caritatives pour pouvoir bénéficier de l’offre budgétaire de l’Etat.

D’autant que le taux de fertilité du secteur arabe israélien est en train de chuter. Entre 1985 et l’an 2000, le taux de fertilité des musulmanes israéliennes était de 4,7 enfants. Or, révèle le Bureau central de statistique, ce taux est tombé à 4 depuis 2005. Inversement, le taux de fertilité de la population juive ne cesse de grimper, essentiellement à cause du dynamisme démographique des haredim [ultraorthodoxes]. Le taux de fertilité des juives israéliennes est aujourd’hui de 2,7 enfants par femme. Vu que le taux de fertilité des Arabes chrétiennes est aussi faible qu’en Europe, le taux de fertilité des Arabes israéliens dans leur ensemble n’est plus que de 3,6 enfants. En clair, l’écar t de fertilité entre Israéliens musulmans et juifs n’est plus que de 1 enfant
Shahar Ilan, Ha’Aretz (extraits), Tel-Aviv

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

29

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

m oye n - o r i e n t
T U R QU I E

Une manifestation anti-islamiste “fascisante”
Venus pour défendre la laïcité, des centaines de milliers de Turcs ont fini par verser dans un nationalisme inquiétant en conspuant tour à tour l’UE, les Etats-Unis et le FMI, note le quotidien Milliyet.
MILLIYET

Istanbul

POINT DE VUE

L

ors de la manifestation organisée à Ankara le 14 avril, un orateur s’est écrié à la tribune : “Nous ne sommes pas des putschistes, nous sommes des révolutionnaires !” Il y avait une grande foule, et de nombreux drapeaux turcs flottaient au vent. Un slogan se faisait entendre : “L’armée kémaliste* va s’exprimer !” Ensuite, une annonce : “Deniz Baykal, le président du CHP [kémaliste], est parmi nous !” Le ton de la manifestation était très guerrier et extraordinairement nationaliste. A les écouter, la Turquie serait un pays sous occupation qui se prépare à une nouvelle guerre de libération ! L’Union européenne, l’Amérique et le FMI ont été conspués. Comme dans les années 1960, le slogan “Non à l’impérialisme ! Oui à une Turquie vraiment indépendante !” résonnait de toutes parts. A cette époque, on courait manifester au cri de “Pour une Turquie indépendante et vraiment démocratique !” Nous n’étions soi-disant pas indépendants puisque nous étions liés à l’Amérique, pas plus que nous ne vivions en démocratie puisque c’était toujours des “agents de l’Amérique” tels que Süleyman Demirel [plusieurs fois Premier ministre et président de la République de 1993 à 2000] qui sortaient systématiquement vainqueurs des urnes. Nous considérant comme des “démocrates révolutionnaires”, nous adorions les portraits d’Atatürk et nous pensions pouvoir réaliser une révolution démocratique en organisant des manifestations et en favorisant l’émergence d’une junte putschiste au sein de l’armée. Mais la plupart des jeunes qui manifestaient à cette époque étaient loin de savoir ce qui se tramait en coulisse,

Dessin de Stavro paru dans Al-Balad, Beyrouth.

Un retour en arrière est devenu impossible
s “Il s’agit probablement du plus grand rassemblement de l’histoire turque. Cela doit dès lors nous amener à réfléchir sur la crainte que traduit une telle mobilisation. Lorsque le Premier ministre Erdogan fut élu maire d’Istanbul [en 1994], des inquiétudes similaires s’étaient déjà manifestées : assisterait-on à une séparation des sexes dans les transpor ts publics ? Le por t du voile deviendrait-il obligatoire ? C’est donc plus par rappor t à leurs standards de vie personnels que des citoyens lambda ont senti le besoin de se rendre à cette manifestation dans un contexte for tement idéologique. Pourtant, les standards de vie en Turquie se modernisent d’une telle façon qu’il est désormais impossible d’envisager un quelconque retour en arrière. Sur fond de disparition de la paysannerie et de consolidation de la petite-bourgeoisie, l’erreur consiste à voir dans ce passage douloureux l’opposition de deux visions du monde”, écrit Ahmet Turan Alkan dans le quotidien d’Istanbul Zaman. Mais l’élite bureaucratique, qui refuse de par tager le pouvoir, fait tout pour amener cette lutte sur le terrain idéologique. La meilleure illustration en est que les propos très durs du président Sezer, évoquant la semaine dernière la “menace” planant sur le régime, ont été tenus à l’Académie militaire, un lieu où le citoyen ordinaire n’a jamais le droit de pénétrer.

s Erdogan président ?

Le Premier ministre se présentera-t-il aux élections présidentielles ? Les médias turcs épient les moindres faits et gestes dans l’espoir de savoir s’il va ou non se porter candidat à ce poste honorifique. Ayant jusqu’au 25 avril pour déposer sa candidature, Erdogan laisse encore planer le doute. Il dispose d’une majorité au Parlement (ce sont les députés qui élisent le président) et aurait donc toutes les chances d’être élu, mais l’opposition massive des milieux laïcs – qui craignent une islamistation du pays – le pousse à la prudence.

notamment dans les rangs de l’armée. C’est ainsi qu’après le putsch du 12 mars 1971, des tragédies se sont produites et que des jeunes révolutionnaires ont été pendus.
“LA TURQUIE EST LAÏQUE ET ELLE LE RESTERA”

Au cours de cette manifestation, la Turquie a été dépeinte d’une façon telle que tous ceux qui défendent aujourd’hui le principe d’une bonne entente avec les Etats-Unis, d’une candidature de la Turquie à l’Union européenne et d’une ouverture du pays vers l’extérieur sur la base de l’économie de marché apparaissent forcément comme des “collaborateurs” ou des “traîtres à la patrie”. Ce rassemblement du 14 avril aura ainsi été marqué par un esprit ultranationaliste et par un discours fascisant. Je ne crois pas qu’une telle ambiance soit de nature à créer la stabilité, le calme et la paix dans notre pays. Cette méthode

est en effet très dangereuse : dans un passé pas si lointain, elle a surtout contribué à polariser la société, divisant la Turquie en plusieurs fronts opposés. Dans ce contexte, il est nécessaire de se rappeler ce que le pays a vécu pendant les années 1960, et surtout au cours de la décennie 1970. Que de sang versé et que d’énergie gaspillée ! L’avez-vous oublié ? ! J’entends dans ce rassemblement des slogans affirmant que “la Turquie est laïque et [qu’]elle le restera”. Bien sûr qu’elle va le rester. La Turquie dispose de suffisamment d’expérience pour pouvoir protéger la République laïque dans un cadre démocratique. Contrairement à ce que vient encore de déclarer l’actuel président de la République, Ahmet Necdet Sezer, le régime n’est pas menacé pas plus que la République n’est en danger. Hasan Cemal
* Par allusion à Kemal Ataturk, fondateur de la Turquie moderne et laïque.

HABIBIMOL.COM

Recherche homme pieux mais surtout riche et beau
Les sites de rencontres islamiques sont-ils si différents des autres ? Pour le savoir, un journaliste du quotidien Hürriyet s’est rendu sur le plus connu d’entre eux.

A

près la littérature islamique, la tenue islamique, la banque islamique, les journaux islamiques, le supermarché islamique et les défilés de mode islamiques, voilà maintenant la dernière nouveauté : les sites de rencontres islamiques ! Dès que j’ai appris la nouvelle, j’ai voulu me plonger sur le site web le plus populaire en la matière, <www.habibimol.com> [ce qui signifie “sois mon habib” : le mot “habib” est emprunté à l’arabe, la langue sacrée du Coran, pour ne pas avoir à prononcer crûment le mot turc signifiant “amoureux”].

Mais, à ma grande déception, la page d’accueil m’envoyait l’avertissement suivant : “Vu le grand nombre de visiteurs, l’accès habituel de notre site Internet est momentanément interrompu.” Quand j’ai enfin réussi à entrer sur le site, je suis tombé sur une page où figuraient des voiles de mariée et des roses – une impression kitsch à souhait. J’ai sauté les rubriques du genre “Les devoirs de la femme envers l’homme selon l’islam”, pour passer directement à celle des “Candidates”. Celles qui ne sont pas à cheval sur les règles islamiques n’hésitent pas à y montrer leur photo. D’autres, plus rigoureuses sur les principes religieux, se contentent de se faire représenter par une petite branche de rosier ou par un papillon bleu.

L’ensemble des candidates déclarent qu’elles accordent la priorité à tout prétendant se présentant comme un “bon croyant, avec une foi solide”. Mais les autres conditions qu’elles posent ne sont pas des plus simples à remplir. Car un homme a beau afficher une foi inébranlable, il n’a aucune chance auprès de nos candidates s’il n’a pas un emploi bien rémunéré. Par ailleurs, un homme a beau être un bon musulman et disposer d’une situation stable, il doit aussi être conforme aux canons de la beauté masculine. Du côté des hommes, des concepts similaires guident les choix et les qualités dont se vantent les postulants. Ils placent, juste derrière les critères spirituels, les critères matériels indispensables pour plaire au sexe opposé. Après s’être présentés en

bons croyants, ils ajoutent aussitôt l’atout décisif destiné à faire craquer les éventuelles candidates au mariage : “J’ai un bon salaire”… Et, éventuellement, d’autres détails du genre “Je possède une voiture, un appartement”. Au fur et à mesure de mes balades sur ce site, je n’ai pu m’empêcher de remarquer une grande contradiction entre ce que les candidats prétendent faire et ce qu’ils font réellement. Au point de m’adresser intérieurement à Yunus [un mystique soufi du XIIIe siècle] en ces termes : “Il était sans doute plus facile de devenir derviche à une époque où les moyens techniques d’incitation au péché étaient limités. Pourrais-tu rester derviche à l’ère d’Internet ?”
Ahmet Hakan, Hürriyet, Istanbul

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

30

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

afrique
BÉNIN

q

Le billet de banque comme argument électoral
Programmées pour le 25 mars dernier, les élections législatives ont finalement eu lieu le 31 mars. Elles ont donné la majorité à la coalition Force Cauris pour un Bénin émergent (FCBE), qui soutient le président Boni Yayi.
LES ÉCHOS DU JOUR (extraits)

Cotonou
a démocratie béninoise est décidément devenue une “démocratie du portefeuille”. Dès la fin 2006, les partis politiques et mouvements soutenant l’action du président de la République ont annoncé la couleur en organisant des meetings de “remerciement” pour son élection à la magistrature suprême. Une précampagne électorale qui ne disait pas son nom, renforcée au fil du temps par les multiples visites du chef de l’Etat à travers le pays. Officiellement, pour la mise en œuvre des grands chantiers visant à faire du Bénin un pays émergent. Soit. Après la débâcle des partis traditionnels à l’élection présidentielle de mars 2006, les Béninois s’attendaient à des législatives particulièrement tumultueuses au cours desquelles l’argent jouerait un rôle encore plus important que par le passé. Qu’à cela ne tienne, la campagne n’a pas démenti les pronostics. Si les quelques incidents enregistrés n’ont pas mis le pays à feu et à sang, les dons et libéralités – pourtant proscrits – se sont révélés des pratiques courantes et banalisées. Au grand dam des représentants de la Cour constitutionnelle, qui étaient censés veiller au grain. Phénomène jadis circonscrit aux centres urbains, des groupes constitués dans l’unique but de rançonner tous les candidats ont fait leur apparition même dans les hameaux les plus reculés du pays. “Une fois élus, certains députés ne reviennent plus se préoccuper de nos problèmes sociocommunautaires. Et ce n’est que quatre ans après qu’ils viennent quémander nos suffrages. C’est pour cela que nous en profitons pour leur prendre une partie

L

de l’argent qu’ils ont acquis grâce à nos suffrages”, confie un villageois dans le département de l’Atacora, dans le nord-ouest du Bénin. L’occasion nous a été ainsi offerte de surprendre un groupe de jeunes partis monnayer leurs voix contre des espèces sonnantes et trébuchantes auprès d’un candidat auquel ils ont promis un résultat inégalé au décompte du bureau de vote du quartier. Avisé qu’il est, le candidat en question leur a donné rendez-vous le lendemain du scrutin pour toucher leur pactole. Les intéressés n’ont pas cru devoir se présenter à nouveau, conscients qu’il s’agissait d’un marché de dupes et qu’ils n’avaient pas voté pour lui, comme le prouvait le résultat ridicule qu’il a obtenu.
DES CENTAINES DE MILLIERS DE FRANCS POUR LES PAYSANS

outre la mouvance présidentielle, qui arrive en tête du scrutin avec 37 députés, l’Alliance pour une dynamique démocratique (ADD) obtient 20 députés, le Parti du renouveau démocratique (PRD, conduit par Me Adrien Houngbédji) 10 députés, l’alliance Force clé 4 députés, l’alliance Union pour la relève (UPR) 3 députés, Force espoir 2 députés, pour ne citer que ceux-là.
C’EST LE PLUS OFFRANT QUI GAGNE L’ÉLECTION

Dans un autre village de l’Atacora, après le meeting d’un candidat, un paysan a exigé, faute d’argent à partager, du sodabi (alcool local) à boire plutôt que des promesses. Les anecdotes sont légion, les unes aussi croustillantes que les autres. Des faits ahurissants vécus pendant la campagne électorale dépassent l’imagination. Des électeurs se disputant des sacs de sel ou de riz, des ballons ou de l’argent sont autant de scènes ordinaires auxquelles beaucoup ont eu le loisir d’assister. Les législatives du 31 mars dernier ont vu pleuvoir beaucoup plus d’argent sur les masses rurales que par le passé. A telle enseigne que ceux qui voient rarement passer entre leurs mains 10 000 francs CFA [environ 15 euros] au fil d’une année se sont retrouvés avec des centaines de milliers de francs en poche en l’espace de quelques minutes. Comme s’ils avaient gagné au loto.

Seulement, il arrive quelquefois, comme à Tanguiéta, que la bagarre s’en mêle au moment du partage de la cagnotte et que le perdant se retrouve à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu avec de graves brûlures au corps. Le hic est que cet incident s’est produit à la suite du meeting de la Force Cauris pour un Bénin émergent (FCBE), l’alliance de partis et mouvements de la mouvance présidentielle. Quand on sait que le président de la République a promis de faire de la lutte contre la corruption son cheval de bataille, il y a matière à réflexion sur la manière dont des candidats de la liste pour laquelle il a battu campagne ont agi en certains endroits du territoire national. Sous réserve de confirmation ultérieure par la Cour constitutionnelle,

Dessin de Smirnov, Moscou.
s

Repères

Le Bénin s’est ouvert à la démocratie en 1990. Boni Yayi, un ancien banquier qui s’était engagé à débarrasser le pays de la corruption, avait créé la surprise en mars 2006 en se faisant élire président avec 75 % des suffrages. La coalition de partis qui le soutient a obtenu 35 des 83 sièges de députés.

Sur plus de 2 000 candidats, qui représentaient 26 partis ou alliances de partis, on connaît donc aujourd’hui les 83 députés qui siégeront pour le compte de cette législature, la cinquième depuis la désormais historique conférence des forces vives de la nation qui a inauguré le renouveau démocratique au Bénin. Une expérience de plus sur le chemin de la démocratie, même si celle-ci a été jalonnée de plus de couacs que par le passé, tant dans la préparation du scrutin que dans la campagne électorale à proprement parler. En somme, aujourd’hui au Bénin, c’est le plus offrant, en termes d’espèces sonnantes et trébuchantes, qui gagne une élection. Ce qui laisse à désirer après les grands espoirs de réelle démocratie suscités par le modèle béninois au début des années 1990. Vous avez dit que la “démocratie du portefeuille” ou la “ventrocratie” valait mieux que le débat d’idées ? La formule est bien connue : plutôt que des arguments convaincants, il faut des billets de banque convaincants. Et on ne va pas plus loin. En attendant le jour où une grande majorité de Béninois auront compris le sens d’un suffrage dans une démocratie. Bickel Gildas Enagnon

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

31

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

e n c o u ve r t u re
Dessin de Kal, Etats-Unis.

q

LA FRANCE VOTE
s La presse internationale s’est passionnée pour cette présidentielle. Peutêtre, comme l’explique le New Statesman, parce que la France reste “la nation la plus turbulente d’Europe”. Ou parce que le suspense se maintient jusqu’au bout. s Les journaux du monde entier ont multiplié les reportages, comme le Los Angeles Times, qui est allé à Evreux prendre le pouls du pays. s D’autres ont décortiqué les programmes, jaugé les candidats et même appelé à voter pour l’un ou l’autre ! C’est le cas de The Economist (pour Nicolas Sarkozy) ou du Soir (contre). s Bref, tout le monde attend avec intérêt les résultats de “l’élection la plus excitante depuis 1981”.

Feu sur la présidence !
Le metteur en scène allemand Benjamin Korn encourage les Français à se débarrasser une bonne fois pour toutes d’un président omnipotent.
DIE ZEIT (extraits)

Hambourg

L

“Chers amis, je vais vous quitter…” Dessin de Tom, Amsterdam.

a France est tombée sur la tête ! Depuis le “non” tonitruant à l’Europe – le crépuscule des dieux de Chirac –, on n’y parle plus que d’un seul sujet : qui sera le prochain président ? A la une des quoditiens et des hebdomadaires, à la télévision, les candidats nous scrutent : Sarkozy et sa tête de polichinelle, Royal et son éternel sourire, Le Pen le bouledogue, et Bayrou le nounours.Tous les demi-dieux et les fausses divinités, les politiciens ambitieux et leur petite troupe de partisans se battent pour l’Elysée. Ils se font des croche-pieds et se jettent des peaux de banane : les trotskistes et les souverainistes, les racistes et les socialistes, les communistes et les altermondialistes, tous ces candidats de droite comme de gauche qui ne peuvent pas se sentir, surtout parce qu’un seul d’entre eux – comme dans une fécondation – touchera au but. Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? Oh que oui ! Le pouvoir illimité ! Divin emploi que celui de président de la République. Il trône là-haut, dans les nuages, alors qu’au-dessous règne le chaos. D’autres acolytes malchanceux, engloutis par les scandales, démissionnent et sont condamnés par la justice, tandis que, furieusement, il jette ses éclairs, annule une loi adoptée par le Parlement et, comme un enfant avec ses soldats de plomb, joue avec les institutions politiques de son pays. Il est assez courant de dire que la Constitution française a été enfantée par la Révolution. Elle est le résultat d’une histoire pleine de soulèvements, de

contre-révolutions, de barricades et de restaurations. Elle porte encore des traces de sang séché. Son texte assemble deux institutions qui, depuis la prise de la Bastille, sont imbriquées impitoyablement l’une dans l’autre : la monarchie et la république. L’héritier de la Révolution, c’est le gouvernement ; l’héritier des rois, le président. En France, le président est couramment appelé “le Prince”. Il habite “le palais”, ses ministres sont souvent des “barons”. Le président est audessus des lois. Le Parlement est impuissant. Les ministres, courbés comme des esclaves, peuvent à tout instant être congédiés. Souverainement, il peut changer son Premier ministre, dissoudre l’Assemblée nationale et convoquer de nouvelles élections. Son pouvoir est absolu. Il est le chef des armées, décide de la politique étrangère et a seul le pouvoir d’appuyer sur le bouton nucléaire. Il fait la pluie et le beau temps. Il nomme les préfets et le corps diplomatique, l’administrateur général de la ComédieFrançaise ou celui de l’Opéra-Bastille. Cette situation, très différente de celles de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, est la partie émergée de l’iceberg présidence, qui confine à l’humiliation permanente des règles démocratiques. Le président n’est pas seulement inattaquable sur le plan politique et juridique. Son budget échappe à tout contrôle : parler d’argent est si vulgaire. On préfère parler des coucheries présidentielles. L’argent, c’est trop intime. Le budget de l’Elysée est un scandale politique dont on parle à mots couverts. Après tout, ce sont les “dessous” de la nation.

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

32

DU 19 AU 25 AV RIL 2007

Dessin de Mix paru dans L’Hebdo, Lausanne.

PAT R I O T I S M E

Quel sang impur ?
La Marseillaise est vraiment trop martiale pour un commentateur habitué aux “verts pâturages” de l’hymne national suédois.

F
s

The Economist

Mais le comble, c’est l’immunité juridique présidentielle. Dans des affaires qui remontent à l’époque où Chirac était maire de Paris, plusieurs de ses proches ont été condamnés, mais, comme le procureur l’a regretté, “les chaises d’illustres prévenus sont restées vides”. Le président ne peut ni être mis en examen ni être entendu comme témoin, il contemple l’agitation terrestre d’un calme olympien. Comme les monarques, les présidents français commettent leurs plus beaux assassinats au sein de leur propre famille. Ils déchaînent des guerres de succession acharnées où l’on se plante un couteau dans le doss le sourire aux lèvres. Tout cela n’a jamais entaché la réputation des présidents.Toutes les fautes de Mitterrand, les mensonges éhontés sur son état de santé, les écoutes illicites de l’Elysée, son amitié pour René Bousquet, responsable de la déportation de Juifs à Auschwitz… Rien n’a jamais ébranlé son pouvoir. De la même façon, tout a paru glisser sur Jacques Chirac alors que les Français l’avaient communément surnommé “Supermenteur”. Face à la fourberie et aux promesses non tenues de ses dirigeants, le peuple français est devenu apathique.

LA FRANCE N’EST NI UNE MÈRE NI UNE PUTAIN, MAIS UN PAYS !
L’impartialité du président est le mensonge le plus enraciné de la Ve République. Comment des politiques qui ont été extrêmement partiaux toute leur vie peuvent-ils se permettre de braconner sur le terrain idéologique de leur adversaire. Ségolène Royal a commencé à glisser dans ses discours les icônes de la droite nationale : Jeanne d’Arc et le général de Gaulle. Nicolas Sarkozy – dont les témoins de mariage étaient le milliardaire Bernard Arnaud et le patron de TF1, Martin Bouygues – s’est mis à citer Emile Zola et Léon Blum. Ils sautent allégrement de gauche à droite. Ils aiment la France et le claironnent.

“Vive la France !” trompetait de Gaulle. “Aimezla ou quittez-la !” tonitrue Sarkozy à la face des immigrés, en roulant des mécaniques. “La France aime tous ses enfants !” vocalise Royal. “La France est une femme, philosophe de Villepin, elle a envie d’être prise, ça la démange dans le bassin. Le popu” lisme fleurit. Or la France n’est ni une mère, ni une maîtresse, ni une putain, mais un pays fait de jeunes, de vieux, de pauvres, de riches, de gens hostiles et de gens serviables. Le mot magique “France” est censé souder les électeurs autour du candidat. Il a un effet anesthésiant et correspond à un besoin d’harmonie nationale qui revient périodiquement. Mais il est mensonger. N’est-il pas infantile de penser qu’un homme seul puisse changer le destin d’une nation ? Prenons la seule proposition profonde de Ségolène Royal : sa volonté de décentraliser le pays. Elle devrait commencer par l’abolition du président, qui centralise et monopolise tous les pouvoirs de l’Etat. Il faut en finir avec le président, c’est la seule solution. Mais pour cela… il faut l’accord du président. Pendant ce temps, Jacques Chirac erre, perdu, dans les galeries de son palais. Il décore ici ou là quelques vieilles connaissances. Il nomme un ambassadeur pour hisser les couleurs dans une île lointaine au petit matin. Il a, paraît-il, perdu toutes ses illusions sur la nature humaine. Il aurait dû se regarder plus tôt dans le miroir. Aucun bruit du monde extérieur ne traverse les murs de son palais, où vécut jadis la Pompadour, encore moins les lamentations des sansabri parqués dans leurs tentes le long du canal Saint-Martin. Le président leur a fait cadeau, dans sa superbe allocution du jour de l’an, non d’un logement, mais d’un droit opposable qui finira dans la fosse commune des lois sans conséquence. Reste qu’un beau discours c’est presque une bonne action. Et, en France, on méprise les partis, mais on révère l’homme qui domine l’Etat. Benjamin Korn

L’hebdomadaire britannique appelle à voter pour Nicolas Sarkozy. Certes, concède le journal, “la présence de Ségolène Royal au second tour serait souhaitable”, mais “elle se place solidement derrière la doctrine de la vieille gauche.” Quant à François Bayrou, “il n’a pas réussi à défendre l’idée d’un marché libre et soutient désespérément l’intervention de l’Etat.” Reste donc Sarkozy, qui “sort du lot” et qui “ne cache pas que la France a besoin d’un changement radical”.

s

Le Soir

Le quotidien bruxellois, pour sa part, a décidé de voter contre le candidat de l’UMP . Une démarche “exceptionnelle”, précise Joëlle Meskens dans son éditorial du 14 avril. “Oui, Nicolas Sarkozy est dangereux. Parce que le candidat de l’UMP à l’Elysée a franchi la ligne rouge. Ses propos sur le caractère inné de la pédophilie ou de la tendance suicidaire bouleversent tous les principes de l’humanisme. […] A quoi bon l’éducation, la famille, l’amour, l’apprentissage de la tolérance si le seul destin décide de faire d’un homme un héros ou un monstre ?”

aut-il que la France ait si peu confiance en elle pour se donner du courage avec un chant patriotique barbare avant de se frotter au monde ? Généralement, plus le pays est pauvre, plus les discours patriotiques pompeux et enflammés y sont nombreux, accompagnés, comme il se doit, de l’hymne national. La France n’a aucune raison de se ranger dans cette catégorie en coqueriquant La Marseillaise à tout bout de champ. C’est un chant superbe, reconnaissons-le, souligné par une mélodie militaire irrésistiblement entraînante. Vous l’avez sûrement déjà fredonnée : “Tada tadaa taa taa taa TAA ta-ta tom-tom tom-tom tom, tam-taram.” Et les paroles ! “Allons enfants de la Patrie… humhum hum-hum hum, tradilaa.” Bon d’accord, ici, en Suède, on ne les connaît pas par cœur. Avant toute chose, je souhaite avertir les lecteurs sensibles que je vais révéler dans un instant ce que l’élégante Madame Royal* s’époumone à faire chanter dans ses meetings. Disons-le tout de suite : cela risque de choquer les personnes qui ont grandi au son de ritournelles innocentes telles que “Ta terre, ton ciel, tes verts pâturaaaaaages” [paroles de l’hymne suédois Du gamla, du fria]. Bref, accrochez-vous ! La Marseillaise commence par une exhortation directe aux “enfants de la Patrie”, appelés à se mettre en route, car “le jour de gloire est arrivé”. L’auteur des paroles, Claude Joseph Rouget de Lisle, explique que “contre nous – les citoyens français – de la tyrannie (en 1792, c’est l’Autriche) l’étendard sanglant est levé. Entendez-vous, s’enquiert-il, dans les campagnes, mugir ces féroces soldats ?” Autrement dit, les ennemis braillent : ils beuglent et mugissent tels des bestiaux. Mais ça ne s’arrête pas là : “Ils viennent jusque dans nos bras”, prévient Rouget de Lisle. Et pour faire quoi ? Eh bien, “pour égorger nos fils et nos compagnes”. Je vous avais prévenus ! On est bien loin du “pays silencieux, beau et joyeux” [de l’hymne suédois]. Et ce n’est pas fini : “Aux armes, citoyens, formez vos bataillons !”, exhorte le chant. Le but de la manœuvre est exprimé en des termes aussi clairs et brutaux que dans le dernier vers du premier couplet : “Qu’un sang impur abreuve nos sillons”. Rien que ça ! Si ce n’est pas là une incitation à la violence et à la haine raciale, qu’estce que c’est ? On croirait une réplique tirée d’un jeu vidéo gore : “Crève ! Crève ! Crève ! Ton sang impur irriguera mes pâtures ! Prends ça !” C’est généralement le premier couplet de La Marseillaise que l’on chante. Il existe un certain nombre d’autres couplets, tous plus patriotiques et guerriers les uns que les autres. Nous y échappons, mais il est dommage qu’un responsable politique moderne comme Ségolène Royal appelle à verser le sang de féroces ennemis. Ce texte est d’un autre temps, certes, mais il crée tout de même un sentiment malsain.
Lars Ryding, Svenska Dagbladet, Stockholm
* En français dans le texte.

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

33

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

e n c o u ve r t u re

Fini la diplomatie gaullienne !
Quel que soit le vainqueur, la politique étrangère de la France ne sera plus marquée par l’obsession de la grandeur. Personne ne devrait s’en plaindre.
NEW STATESMAN

Londres

D

ifficile de trouver, dans tout le monde occidental, une personnalité politique qui puisse espérer un pouvoir personnel plus grand que celui dont va jouir Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal ou François Bayrou, puisque c’est très probablement l’un d’entre eux qui sera le prochain locataire de l’Elysée. Fort d’une victoire “propre” et du parlement godillot qui sera sans doute élu dans son sillage, le prochain président dirigera seul, comme la Constitution du général de Gaulle le préconise. On pourrait débattre des raisons de la résignation des parlementaires à ce rôle de laquais (que Sarko aussi bien que Ségo disent vouloir améliorer), mais le lieu serait mal choisi. On préférera donc s’intéresser ici aux rapports qu’aura le vainqueur avec le vaste monde. Car, si le président français n’échappe pas à certaines contraintes en politique intérieure, les affaires étrangères restent son exclusivité, son “domaine réservé”. Sur le thème de l’Europe, le conservateur Nicolas Sarkozy est le plus fervent partisan de l’union politique. Il appelle de ses vœux une Constitution européenne allégée, qu’il ferait ratifier par le Parlement afin de ne pas donner à ses contrariants compatriotes une nouvelle chance de jeter le texte aux oubliettes lors d’un référendum. Quant aux Turcs, désolé, mais vous n’êtes pas européens, dit le candidat de l’UMP.

s

New Statesman

L’hebdomadaire britannique de centre gauche consacre un numéro spécial à “la plus turbulente des nations d’Europe” à la veille de “l’élection la plus excitante depuis vingt-six ans. Depuis l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, en 1981”. Pourquoi ? Parce que “la France a besoin de profondes réformes” et que la personnalité des principaux candidats “présage, de façon différente, un nouveau départ” pour le pays.

Ségolène Royal, elle, promet de soumettre la Constitution à un nouveau référendum, à condition que le texte garantisse le maintien de l’Etatprovidence – ce dont Sarkozy semble moins soucieux. Il y eut une période éloquente, lors d’une brouille sur la politique agricole commune, où Jacques Chirac, se souvenant de la dignité supérieure de son poste, qualifia Tony Blair de “grossier jeune homme”. Gordon Brown n’aura pas à faire face à de tels emportements. Nicolas Sarkozy, malgré sa réputation de franc-tireur, éprouve une admiration presque gênante pour les résultats économiques du Royaume-Uni. Il joue dans la campagne le rôle du “candidat anglais” et chante sans cesse les louanges du faible taux de chômage britannique, de la façon dont les Anglais* gèrent leurs problèmes, du libéralisme à la Thatcher-Blair-Brown. Si l’Irak ne fait évidemment pas partie de sa lubie anglaise, le candidat de l’UMP aime à commencer ses phrases par “Quand j’étais à Londres…”

DE MEILLEURES RELATIONS AVEC LES ÉTATS-UNIS
Sarkozy l’impulsif, Sarkozy le nerveux, s’annonce comme un partenaire plus facile pour Gordon Brown. Car Royal la sereine, bien que partageant l’essentiel des convictions travaillistes du futur Premier ministre britannique, n’a pas hésité à faire de Jeanne d’Arc son modèle. Ce qui pourrait se révéler gênant pour un Anglais. Et l’adoption de La Marseillaise ainsi que son appel au drapeau tricolore montrent que Ségolène Royal est vraiment en pleine crise “Pucelle d’Orléans”. Le changement de locataire à l’Elysée aura pour principal (et salutaire) effet de faire évoluer les

relations transatlantiques. Les désaccords et rancœurs sur la guerre en Irak avaient souligné l’antagonisme entre deux conceptions du monde, celles des Etats-Unis et de l’Europe continentale. Mais Sarkozy est un atlantiste, au diapason des méthodes américaines sur de nombreux sujets à l’exception du conflit au MoyenOrient. Il a probablement raison d’affirmer qu’il peut parler aux Américains en ami et, le cas échéant, leur dire sa désapprobation en toute franchise. Et, contrairement à Jacques Chirac, il maîtrise le vocabulaire pour ce faire. De son côté, Ségolène Royal a tout pour s’entendre avec un président des Etats-Unis démocrate, même si les prévisions optimistes annonçant une grande et belle histoire avec Hillary Clinton sont sans doute exagérées. Sarko et Ségo se présentent tous deux comme des personnalités nouvelles. Ils veulent incarner la nouveauté aux yeux du monde autant qu’à ceux des Français. Mais quel visage prendra cette nouveauté ? Laissez-moi pronostiquer quelque chose d’assez inédit en son genre : une prise de distance avec l’obsession française de la grandeur. Car la grandeur ne colle pas avec la personnalité de Sarko, ni d’ailleurs (je le dis au risque de m’attirer quelques ennuis) avec la féminité de Ségo et son identification insistante à la maman française de tous les jours. Ce retour à plus d’humilité serait sans doute une bonne nouvelle pour la diplomatie mondiale. Car même en Afrique, où tous les chefs d’Etat français depuis de Gaulle se sont employés à tisser leurs propres réseaux occultes afin d’imposer leur volonté politique, la grandeur française n’est pas toujours une bénédiction. David Lawday
* En français dans le texte.

COUP DE GUEULE

La cause européenne ridiculisée
Les principaux candidats sont tétanisés par l’Europe. Quant aux “nonistes”, leurs divisions confinent à l’absurbe.

L

e 29 mai 2005, jour où la France a dit “non” à la Constitution européenne, devait être le jour fondateur d’une nouvelle Europe. La reconstruction de l’Union sur de nouvelles bases. De cet acte de résistance que reste-t-il aujourd’hui ? Les partisans du “non” de gauche se divisent. Narcissisme des petites différences, querelles de personnes et appareils de partis ont mis à terre des espoirs redevenus illusions. Pas si simple de réconcilier communistes, trotskistes, anarchistes, étatistes, souverainistes, altermondialistes et antilibéraux. Le “non” de droite, quant à lui, n’a jamais prétendu à l’unité. MM. Le Pen et de Villiers ne cachent pas leur haine réciproque. Le seul élément unificateur de cette constellation protéiforme, qui s’étale de l’extrême droite à l’extrême gauche, est le protectionnisme. Bref, ce n’est pas de ce côté qu’il nous faut chercher un projet cohérent et fondateur. Trop oc-

cupés à se disputer la paternité de cette grande victoire à la Pyrrhus, les partisans du “non” ont aujourd’hui perdu toute crédibilité. Du reste, on voit mal quels Etats européens seraient prêts à rallier leur croisade protectionniste. En face, les partisans du “oui”, et singulièrement les principaux candidats à l’élection présidentielle, n’ont toujours pas proposé de projets concrets pour sortir l’Union européenne de l’ornière. Ainsi Nicolas Sarkozy adopte-t-il une posture messianique peu en phase avec la réalité politique de l’Union. Il veut sauver cette Europe des échecs, cette Europe qui ne protège pas, cette Europe qui ne vaut rien à la France. Ce faisant, il flatte le sentiment général d’euroscepticisme et se présente comme celui par qui tout arrivera. Hélas pour lui, non seulement sa présentation des succès et des échecs de l’Europe est largement biaisée mais, bien plus, le temps où le président français pouvait décider seul – avec son alter ego allemand – de l’orientation générale de la construction

européenne est bel et bien révolu. Douze ans de chiraquisme et un élargissement à l’Est mal préparé sont passés par là et ont réduit comme peau de chagrin l’influence de la France dans l’Union. Ségolène Royal est, quant à elle, à peu près inexistante sur le terrain européen. Tout au plus l’entend-on répéter, avec d’autres, que la Banque centrale européenne (BCE), dans sa lutte aveugle contre l’inflation, est une des causes du taux de chômage français et de la “vie chère”, contraire à l’“ordre juste” qu’elle souhaite instaurer. Tout d’abord, constatons que l’objectif unique de la BCE de lutte contre l’inflation a été fixé par le traité de Maastricht, traité ratifié par référendum. Du reste, imaginer un seul instant que l’Allemagne accepterait de revenir sur l’indépendance de la BCE démontre à quel point la candidate se berce d’illusions politiques. François Bayrou, enfin, est sans doute le candidat dont l’engagement européen est le plus affirmé. Son projet consiste

à refonder l’Europe autour d’un groupe restreint d’Etats – ceux de la zone euro – désirant aller plus loin et plus vite, notamment sur les questions de recherche et de défense. Si le projet est séduisant, il semble omettre que cette volonté fédéraliste n’est pas partagée par l’ensemble des pays de la zone euro. Ainsi, les Pays-Bas ont, d’après un sondage Eurobaromètre, voté “non” à la Constitution en grande partie par crainte de se voir déposséder de leur souveraineté nationale. Si profondes et sincères que soient les convictions de M. Bayrou, il ne nous explique toutefois pas concrètement comment il compte dépasser cet écueil. On le voit donc, quand la France a la gueule de bois, c’est toute l’Union qui a mal à la tête. A l’heure actuelle, dans de nombreux dossiers, qu’il s’agisse des questions institutionnelles ou de la politique agricole commune, la France est désormais un frein plus qu’un moteur à l’intégration. Alexandre
Defossez, La Libre Belgique (extraits), Bruxelles

Dessin de Mayk paru dans Sydsvenskan, Malmö.

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

34

DU 19 AU 25 AV RIL 2007

A Ï E ! LA FRANCE VOTE
q

MÉDIAS

Un petit effort, Madame
Célèbre pour ses retards, la candidate socialiste donne du fil à retordre aux journalistes étrangers. De ce fait, leurs rédactions accordent plus de place à Sarkozy.

L

Sarkozy ou Sárközy ?
Les origines magyares du candidat de la droite ne sont pas significatives. Penser le contraire, c’est naviguer dans les eaux troubles de l’extrême droite.
NÉPSZABADSÁG

Budapest

T

out Alattyán [le village où le père de Nicolas Sarkozy passait ses vacances scolaires, à une centaine de kilomètres de la capitale, Budapest] croise les doigts pour le jeune Sárközy. Tous voudraient qu’il devienne président de la République française. J’espère qu’il est au moins aussi bon que son grand-père, M. György, et qu’il aime autant son peuple que ses ancêtres ont aimé les habitants d’Alattyán”, nous a déclaré une femme qui avait connu l’autre jeune monsieur, le père de Nicolas Sarkozy. Comme c’est mignon : nous sommes fiers de nos “pays” qui ont fait carrière dans le vaste monde. Alattyán est fier de Nicolas, comme Budakeszi l’est de Joschka Fischer et Karcag du Prix Nobel Avram Hershkó. Et, ici, on se souvient encore de ce reporter de télévision enthousiaste qui, dans les années 1980, au début de la carrière d’André Agassi, avait vérifié si la nouvelle étoile du tennis n’était pas par hasard un Ágasi ou Ágassy ? Les origines hongroises du père de Sarkozy sont une curiosité, en effet ; mais il vaut mieux les traiter comme telle. “A mes yeux, vous n’êtes pas algérienne mais française, de même que je ne suis pas hongrois mais français”, a répondu Sarkozy à une Lilloise sur un ton très sérieux dans une émission de télévision. Est-ce par prudence, dans une campagne présidentielle dont l’un des thèmes principaux est l’immigration ? En partie, certainement. Mais il s’agit d’autre chose aussi : du droit qu’a chacun de choisir qui il veut être. Car celui qui conteste l’identité de quelqu’un – à coups de faux arguments, en se référant à des aïeux à peine connus – navigue dans

des eaux troubles. Pourquoi diable Sarkozy, qui est né à Paris, ne parle pas le hongrois et n’a gardé que des contacts superficiels avec son père, seraitil hongrois ? A cause de son sang, peut-être ? Dans l’espace culturel français, très fortement centralisé par la langue, le système éducatif et les valeurs républicaines, cette idée ne peut surgir et se développer qu’à l’extrême droite du spectre politique. Selon Le Pen, Sarkozy aurait dû faire carrière en Hongrie. Le leader du Front national rappelle que, dans les veines de l’épouse de Sarkozy, Cécilia, il n’y a pas une goutte de sang français – et oublie que, suivant sa logique, il devrait considérer sa propre femme comme une Grecque ou une Néerlandaise. Mais qui cela intéresse-t-il ? Des centaines de milliers de personnes vivent en Alsace en portant des patronymes germaniques sans pour autant se considérer comme allemands. Le Prix Nobel Richárd Zsigmondy ne se disait pas hongrois lui non plus, alors que nous nous plaisons à le considérer comme tel.

Dessin de Mohr paru dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Allemagne.

s

Yeni Safak

NE RÊVEZ PAS, UNE FOIS ÉLU, SARKOZY OUBLIERA LA HONGRIE
Les autres cultures, surtout les grandes, nous engloutissent ; dans le meilleur des cas, elles nous permettent de transmettre à nos enfants la langue et les traditions de nos aïeux. Là, il s’agit d’un choix individuel. La conception française ouvre probablement moins d’espace à la double identité que ne le permettent l’américaine et la hongroise, car, pour la République française, l’origine ethnique est secondaire. A Paris, il y a de nombreux Hongrois de la seconde génération qui parlent leur langue maternelle et gardent le contact avec la patrie de leurs parents. Pour Sarkozy, ce n’est pas le cas. Afin de nous épargner de cruelles désillusions, il vaut mieux s’y faire dès aujourd’hui : si Sarkozy était élu président de la République française, il ne soutiendrait aucune “ligne hongroise” au sein de l’Union européenne et n’installerait certainement pas le terminus du métro parisien à Alattyán. László Szöcs

La presse turque suit avec attention la campagne présidentielle française. Le quotidien stambouliote Yeni Safak, proche de l’AKP titre “La Turquie, , la question à laquelle ils ne répondent jamais”. Et, surprise, il place Marie-George Buffet dans le carré de tête des principaux candidats. Une place de choix qui devrait ravir la candidate communiste, car son parti ne l’a pas occupée depuis 1981 !

a campagne présidentielle en France est particulièrement suivie en Grèce et en Europe, et, si chaque pays de l’Union y consacre un angle différent, une chose apparaît clairement : les candidats ne sont pas traités de la même manière. Non par favoritisme mais certainement pour des raisons pratiques. Prenons l’exemple des deux candidats les plus exposés. Nicolas Sarkozy est déjà célèbre pour ses prises de position au cours des émeutes de novembre 2005, ses voyages dans le monde entier, dont les Etats-Unis, et parce qu’il est le candidat choisi par Jacques Chirac. Il est donc inutile de rappeler sa couleur politique, il suffit de reprendre ou de diffuser l’une de ses phrases, souvent courtes et pugnaces, pour bien faire son travail de journaliste. A l’inverse, l’ensemble de la presse rencontre de grandes difficultés avec Ségolène Royal. Physiquement, elle a tout de la femme française : élégante, calme et posée mais elle refuse obstinément de donner aux autres pays l’occasion de mieux la connaître. D’abord, elle méprise la presse et ne supporte pas d’être interpellée par les journalistes. C’est la championne toutes catégories pour poser des lapins. En effet, elle donne des rendez-vous qu’elle annule, sans justification, au dernier moment. Mieux, elle refuse, après ses meetings, de répondre aux questions de la presse étrangère si celles-ci n’ont pas de rapport avec le thème de son discours. Enfin, elle n’oublie jamais de faire une remarque désobligeante aux journalistes qui tendent le micro au mauvais moment ou qui s’impatientent. Nos confrères japonais, chinois ou coréens se sont vu refuser le “pool asiatique” qu’ils avaient constitué pour épargner le temps précieux de la candidate ! Et il en est de même pour les Italiens, Espagnols et Grecs. Inutile d’envoyer les questions à l’avance ou de supplier son service de presse afin d’avoir une déclaration, Ségolène Royal dit toujours non. S’il n’est pas possible de la présenter au public ou aux médias par le biais d’interviews ou de citations, il n’est pas possible non plus de reprendre des extraits de ses discours. Sa voix monocorde presque trop travaillée et la longueur interminable de ses phrases dont le sujet et le complément sont séparés par quelques dizaines d’adjectifs ne conviennent pas aux journaux télévisés, en Grèce ou ailleurs. Impossible de la couper correctement pour retransmettre un extrait d’un meeting : il faudrait sacrifier toute l’actualité internationale pour laisser à Ségolène le temps de finir une phrase. Les journalistes ont donc trouvé une solution : ils préfèrent utiliser le commentaire off sur des images muettes de la candidate. Mais, même dans ce cas, les problèmes sont loin d’être réglés : chaque semaine, les journalistes s’échinent à sérier la pléthore de propositions de Mme Royal pour les résumer et les transmettre aux Grecs et en grec. La plupart du temps, les rédactions athéniennes n’ont pas la patience de leurs correspondants : elles coupent les sujets sur Mme Royal et illustrent la campagne électorale française avec… une petite phrase de Nicolas Sarkozy. O Kosmos tou Ependyti, Athènes

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

35

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

e n c o u ve r t u re

Bayrou bande mou*
L’aventure à gauche du candidat centriste n’a aucun avenir. La bonne vieille Démocratie chrétienne italienne en fournit la preuve.
IL FOGLIO

Milan

L

es derniers sondages sont unanimes : Nicolas Sarkozy, le candidat de la droite UMP est solidement en tête, Ségolène Royal est deuxième, François Bayrou, anciennement de droite et maintenant lorgnant à gauche, est en troisième position. Jean-Marie Le Pen, candidat de l’extrême droite, est quatrième. Ségolène Royal donne l’impression que le pire est derrière elle : face à l’offensive de Bayrou, qui, des semaines durant, a semblé en mesure de la doubler et de lui ravir le droit de participer à la finale du 6 mai, elle n’a pas flanché. Elle n’a pas joué petit bras, n’a pas tremblé, ni n’a laissé le candidat de l’extrême centre lui couper les jambes, et pour ceux qui la connaissent cela n’a rien de surprenant. Elle a fait preuve d’une trempe remarquable, elle a su repousser les attaques et mettre les sceptiques au pas. L’écart entre sa courbe de popularité et celle de Bayrou ayant commencé à se réduire dangereusement début février, les stratèges socialistes ont alors craint le moment où elles se croiseraient. En fait, ces fameuses courbes se sont frôlées mais jamais croisées. Ségolène Royal est restée devant, et maintenant elle creuse, au moins un tantinet, l’écart, et une soudaine inversion de tendance est peu probable à quelques jours du scrutin. Entre autres parce que la nouveauté, ce n’est pas tant la force retrouvée, rénovée, raffermie de Ségolène Royal que l’affaiblissement inattendu de Bayrou.

Dessin de Mix paru dans L’Hebdo, Lausanne.

maison socialiste par la candidature d’une femme et a décidé d’exploiter l’horreur du vide pour s’avancer sur son côté gauche. Mais la manœuvre a échoué, en raison du caractère de la candidate. Maintenant Bayrou se trouve dans une situation paradoxale. S’il est éliminé au premier tour, il ne peut pas rester cohérent avec son discours antisystème qui renvoie droite et gauche dos à dos et, en même temps, donner des consignes de vote à ses électeurs. Et quand bien même, il n’est pas sûr que ces dernières soient écoutées. En revanche, s’il devait se retrouver en finale contre Sarkozy, nous pouvons être certains qu’il ne recevra de Ségolène Royal et des socialistes aucun soutien, sinon froid et formel.Tout d’abord parce que, si chacun veut l’emporter, ni lui ni elle ne croient avoir la mission sacrée de faire

perdre l’autre. Ensuite, si les socialistes devaient pour la deuxième fois consécutive être exclus du second tour, ils s’embarqueraient dans une crise sans précédent et aux issues improbables. En clair, ils auront autre chose à faire que de soupeser l’intensité de leur soutien à un candidat plus ou moins tonique, d’autant que les élections législatives ne sont pas loin. Parce qu’au fond Bayrou n’est qu’un homme de droite et n’est jamais allé à l’école des sages (celle des ex-Démocrates chrétiens italiens), il se retrouve au milieu du gué, sans les alliés qu’il avait et sans ceux qu’il espérait avoir. La condition idéale pour se faire réduire en bouillie dans cette guerre électorale où il n’y aura pas de prisonniers. Lanfranco Pace
* En français dans le texte.

NE JAMAIS ABANDONNER UN ALLIÉ FORT POUR UN FAIBLE
Les stratèges des autres candidats sont convaincus que la soudaine flambée de celui qui était venu perturber la donne et qui pensait ressusciter en France des tendances politiques et des comportements disparus depuis un demi-siècle a atteint son maximum et a amorcé son reflux. Bref, Bayrou commencerait à “bander mou”*. Il y a quelques semaines, il a expliqué à ce journal, et non sans une certaine suffisance, qu’en allant de la droite vers le centre pour faire des œillades à gauche, il ne s’était aucunement inspiré d’éventuels modèles italiens. Et pourtant il aurait mieux fait de se souvenir de l’âge d’or du centrisme de la jadis toute-puissante Démocratie chrétienne italienne qui, elle, au moins, s’y connaissait en matière de manœuvre politique. La Démocratie chrétienne savait, par exemple, qu’on ne quitte jamais une alliance forte pour une autre, plus faible et plus incertaine. Elle savait aussi que l’on peut tout faire en politique, sauter de droite à gauche puis de gauche à droite, à condition d’avoir une écurie où les chevaux puissent se reposer – ou au moins un bout de prairie où paître. Mais Bayrou ne possède rien de tout cela. Il a quitté la droite et l’UMP de Sarkozy sans s’être assuré de nouveaux réseaux. Il a surévalué le dépit, le malaise provoqué dans la

EXCEPTION FRANÇAISE

Stupéfiante extrême gauche
Le quotidien brésilien O Globo s’étonne de la place prise par le folklore révolutionnaire dans la campagne.

T

out à coup, tout le monde se lève et chante L’Internationale. Non, cette scène n’a pas lieu dans un pays communiste, mais à Creil, une ville de la banlieue parisienne qui compte 30 000 habitants dont un tiers d’ouvriers. Candidate à la présidence de la République, Arlette Laguiller, de Lutte ouvrière, s’y époumone en expliquant à l’auditoire de la salle des fêtes municipale combien le pays est brisé par le capitalisme. Les 400 personnes présentes, qui ont payé 13 euros pour un dîner – avec salade, cochonnailles, fromage, vin et discours politique – écoutent, enthousiastes. “Nous ne pouvons pas laisser la société s’enfoncer dans l’abîme !” s’emporte l’oratrice. Dix-huit ans après la chute du mur de Berlin, la France, sixième puissance industrielle mondiale, fait partie des rares pays

membres de la riche Union européenne qui réunissent autant de candidats d’extrême gauche pour une élection présidentielle : cinq sur douze ! Trois sont trotskistes, issus de partis dont certains sont nés à la fin des années 1920 : Arlette Laguiller, Olivier Besancenot (LCR) et Gérard Schivardi (Parti des travailleurs). Non seulement ces candidats se chamaillent entre eux pour la sixième ou septième place, mais ils combattent parallèlement leur ennemi historique, le Parti communiste français et sa candidate, Marie-George Buffet. Mon collègue Zheng Ruolin, qui est correspondant à Paris du quotidien de Shanghai Wen Hui Bao, n’en revient pas : “Je viens d’un pays théoriquement communiste, dit-il, et je ne peux qu’être perplexe quand je vois qu’en France L’Internationale est chantée par plusieurs candidats qui rêvent d’une utopie socialisante garantissant le travail à vie ainsi qu’un logement bon marché, voire gratuit pour tous.”

Le scénario s’est encore compliqué avec l’apparition de José Bové, sans parti, qui critique tous les autres en expliquant qu’il est le seul porte-parole légitime de la gauche contestataire. Il ne rate jamais une occasion d’épingler les autres, rappelant au passage que parmi ses partisans se comptent de nombreux… trotskistes. Dans le programme des cinq candidats, on trouve à peu près le même menu : la France doit travailler moins – et non plus, comme le prêche la droite. Par ailleurs, ils attaquent les multinationales, proposent de réduire le profit des actionnaires et de nationaliser des entreprises. Si Bové était élu, les exportations agricoles brésiliennes ne pourraient pas entrer sur le marché français. Il défend un système quasi autarcique, du genre “chacun produit pour son peuple”, et souhaite le retrait du chapitre agricole des négociations de l’OMC. Rien de moins.
Deborah Berlinck, O Globo (extraits), Rio de Janeiro

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

36

DU 19 AU 25 AV RIL 2007

A Ï E ! LA FRANCE VOTE
q

“On est français, on vote Le Pen”
Tensions dans les cités, sentiment d’abandon ou envie de “foutre la m…” : de plus en plus de Français d’origine maghrébine s’apprêtent à voter Le Pen.
LE QUOTIDIEN D’ORAN

VU D’ISRAËL

Des Juifs frontistes
Marquée par une recrudescence d’agressions antisémites, la communauté juive se réfugie à droite, voire à l’extrême droite.

I

Oran

I

l y a plus de dix ans, alors que j’étais en reportage dans le nord de la France, j’ai interviewé une famille française d’origine maghrébine dont le père, la mère et les deux filles m’ont soudain affirmé qu’ils voteraient à l’avenir pour le Front national (FN). “On est d’ici maintenant. Rentrer au bled, c’est fini. On est tellement français qu’on va voter Le Pen”, m’a dit la mère dans un français laborieux. Elle parlait fort avec de grands gestes, approuvée sans la moindre once de gêne par son époux et sa progéniture. “Les seuls qui sont venus taper à notre porte sont les gens du Front national. Pour les autres, on n’existe pas”, a surenchéri l’aînée, consciente de mon trouble. De retour à Paris, je me souviens que de nombreux confrères et amis n’avaient pas voulu me croire. La chose – des Maghrébins votant Le Pen (!) – leur paraissait impossible ou relevant d’une plaisanterie de mauvais goût. Moi-même, j’ai vite mis de côté cette anecdote et j’avais tort. Erreur professionnelle… La percée du Front national au sein de la population française d’origine étrangère n’était pas une fiction. Depuis, rares sont ceux qui contestent l’influence grandissante du FN chez les minorités visibles, comme en témoigne la visite hautement symbolique de Jean-Marie Le Pen sur la dalle d’Argenteuil. On se souvient aussi de l’affiche électorale de ce parti qui représentait une Beurette incitant à voter FN. Aujourd’hui, à Sarcelles ou dans les quartiers nord de Marseille, le patron de l’extrême droite française peut désormais compter sur quelques dizaines de milliers de bulletins de vote supplémentaires, ce qui n’incite guère à l’optimisme pour le résultat du 22 avril prochain. Que s’est-il donc passé pour que l’on en arrive à cette situation ? Il y a d’abord un premier constat. Les principales victimes de l’insécurité entretenue par les voyous qui sèment la terreur dans les quartiers sont leurs voisins, qui partagent le plus souvent la même origine qu’eux. Et c’est sur cela qu’a (bien) joué la propagande du Front national. “Les militants du FN nous expliquent qu’on n’a rien à craindre d’eux. Qu’ils nous respectent en tant que Français et qu’ils ont besoin de notre aide pour mettre de l’ordre dans la cité. Il y a des gens sensibles à ce genre d’arguments”, m’a dit un jour un jeune comptable d’origine algérienne vivant à Juvisy. De l’extérieur, les “quartiers” sont vus de manière uniforme avec l’image récurrente de populations soudées contre “les autres”, habitants des villes, “gaulois” ou autres supposés nantis. Rien n’est plus faux. Les tensions au sein d’une même cité, voire d’un même immeuble sont importantes. Contrairement à une idée reçue, la solidarité y est rare et, si les jeunes font

“Les premiers produits de luxe que nous allons interdire sont importés de France : liberté, égalité et fraternité.” Dessin de Zapata, Caracas.

s

Tout va mal !

Pour le quotidien flamand De Morgen, la France – en piteux état – est “ à la recherche de son image perdue” : le chômage atteint près de 10 %. Les 35 heures n’ont créé que trop peu d’emplois ; le pouvoir d’achat n’a fait que reculer ces dernières années ; la croissance économique est loin derrière celle de la plupart des autres pays européens ; l’ascenseur social est en panne, la République prône la liberté, l’égalité et la fraternité avec une grande capacité d’intégration. Mais la réalité est tout autre. Les minorités visibles qui vivent dans les banlieues sortent difficilement du lot et se sentent discriminées. Le rôle de la France dans le monde a décliné, elle réussit difficilement à se réconcilier avec le monde globalisé. La dette de l’Etat dépasse les 60 % du PIB et augmente rapidement.”

les quatre cents coups ensemble, les parents, dépassés, s’épient, se jalousent et s’en veulent mutuellement. Il y a, par exemple, un phénomène dont on parle peu dans la presse française et qui est celui de la délation. Comme dans certains villages, les lettres anonymes dénonçant le voisin qui touche des allocations familiales ou un RMI indus ne sont pas rares. Comme ailleurs, on y pourfend “les profiteurs” et on maudit ceux qui amènent le désordre et qui, finalement, sont les responsables de cette punition collective qu’est la stigmatisation des quartiers et de tous leurs habitants.

LE FN N’EST PLUS PERÇU COMME UN VRAI DANGER
Et, quand un militant du FN se pointe et affirme la main sur le cœur qu’il sait distinguer le bon grain de l’ivraie, il est souvent bien mieux entendu et accueilli qu’un agité du Kärcher ou qu’un vague représentant du PS. Une autre raison majeure de la percée du Front national chez les Beurs, c’est qu’en France ce parti n’est plus perçu comme un danger et le travail de séduction entrepris par Marine Le Pen n’en est pas la seule explication. En bref, le FN ne fait plus peur aux Franco-Maghrébins, du fait de sa banalisation, d’autant que ses idées ont été récupérées d’une manière ou d’une autre par le reste de la classe politique. Enfin, il y a un autre phénomène qui pousse certains Beurs à voter Le Pen. C’est l’envie de perturber le système, de “foutre la m…”, pour dire les choses de manière triviale. Les manifestations d’entre les deux tours en 2002 ont eu cet effet étrange qu’elles ont convaincu de nombreux habitants des quartiers populaires que Le Pen élu nuirait plus aux Français des belles villes et des beaux villages qu’à eux. Raisonnement idiot mais contre lequel la classe politique républicaine ne s’est guère mobilisée. Attention, le 22 avril, il y aura encore danger. s

l est presque certain que c’est l’extrême droite de Jean-Marie Le Pen qui va bénéficier de la peur installée dans le cœur des Juifs de France, qui, depuis 2000 et le début de la seconde Intifada, ont été en France l’objet d’attaques. Sept ans plus tard, le calme est revenu et, si les agressions antisémites n’ont pas entièrement cessé, elles sont bien moins graves. Mais, politiquement, tout a changé. Avant, les Juifs ne votaient pas pour Le Pen, car ils voyaient en lui un raciste et un xénophobe. Tant qu’ils se sentaient protégés, ils condamnaient sa personne et ses opinions. Mais maintenant qu’ils se sentent abandonnés par l’Etat, certains considèrent qu’il offre une solution adaptée. Alors que l’Etat n’a pas voulu admettre la présence de plus en plus importante d’éléments extrémistes au sein de la communauté musulmane, Le Pen martèle avec encore plus de force ses opinions bien connues : les musulmans, ou la plupart d’entre eux, devraient retourner dans leur pays. L’ennemi de mon ennemi est soudain devenu un ami. Dans la petite ville pittoresque d’Aix-en-Provence, un médecin juif m’a expliqué, il y a quelques jours, que beaucoup de ses amis ont l’intention de voter pour Le Pen. “Evidemment, parce que c’est lui le meilleur pour les Juifs de France”, ajoute-t-il. L’un de ses amis, un professeur d’économie qui prenait part à la discussion, a reconnu que, même si les choses s’étaient améliorées, la plupart des Juifs d’Aix-en-Provence voteraient soit pour le candidat de droite, Nicolas Sarkozy, soit pour Le Pen. “J’ai l’impression que Le Pen va faire un bon score aux élections”, confie-t-il. Aux dernières élections, en 2002, Le Pen a obtenu des scores impressionnants dans les villes mixtes où les Français “de souche” vivent aux côtés des immigrés musulmans. C’est pour cette raison que Sarkozy, le candidat en tête, fait tout ce qu’il peut pour essayer de récupérer les votes qui ont déjà atterri dans le camp de Le Pen. Dans une large mesure, ce sont les Juifs de France qui ont tracé le nouveau chemin que l’élection est en train de suivre. Certes, dans cette campagne électorale, tout le monde parle d’économie, de chômage, d’éducation, des plus démunis, du niveau des universités, de la nécessité de renforcer la puissance militaire, de la place de la France en Europe et de ses relations avec les Etats-Unis ; mais, ce qui flotte au-dessus de toutes ces questions importantes, c’est l’identité française. Dans quel pays veulent-ils vivre et à quoi veut ressembler la France de demain ? Voilà les deux questions que les électeurs français posent à leurs candidats. Qui aurait pensé que la France serait, elle aussi, rattrapée par la politique des identités et incapable de se sortir de ce piège. Un siècle après la séparation de l’Eglise et de l’Etat et l’introduction d’un mode de vie effaçant les identités, la France se retrouve à lutter pour ce qui reste de la révolution républicaine. A cet égard, il n’y a pas que les Juifs qui jouent un rôle important depuis l’automne 2000 – les musulmans aussi sont influents depuis les émeutes de l’automne 2005.
Daniel Ben-Simon, Ha’Aretz (extraits), Tel-Aviv

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

37

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

e n c o u ve r t u re

La campagne est passée par la Creuse
Du côté de Guéret, on se bat pour conserver ses services publics et sa jeunesse. Reportage.
LE TEMPS

Genève

O

n aurait pu croire que les candidats à la présidentielle négligeraient la Creuse et son chef-lieu, Guéret, que ses habitants situent volontiers au “centre du centre” de la France. Cette région rurale, la plus âgée et l’une des moins peuplées du pays, est un peu la province de la province : ici, lorsqu’on parle de “métropoles”, on ne pense pas à Paris ni à Lyon, distantes de plus de 350 kilomètres, mais à Montluçon, Châteauroux ou Limoges, ailleurs considérées comme des villes secondaires et un peu assoupies. Le spacieux QG où se trouve le bureau d’André Lejeune, sénateur socialiste de la Creuse, témoigne de l’hégémonie que la gauche exerce dans cette région depuis longtemps. Une identité “rouge” forgée d’abord dans l’anticléricalisme, puis dans les maquis implantés par la Résistance au cœur des forêts creusoises. A Guéret, ville administrative, il y a peu d’industries mais beaucoup de fonctionnaires, ce qui offre un substrat idéal au vote socialiste.

LA RÉGION SE SENT À LA MERCI DE FORCES QUI LA DÉPASSENT
Après la venue de Ségolène Royal, “le moral remonte, les militants y croient, Sarkozy fait peur”, explique André Lejeune. Mais ce vétéran de la politique, qui a été vingt ans maire de Guéret, a rarement vu une élection aussi indécise. La médiatisation à outrance, orchestrée depuis Paris, semble déconcerter les électeurs au lieu de les éclairer. Ces hésitations s’expriment dans les conversations passionnées que l’on entend à L ’Atelier, l’un des rares lieux de la Creuse où l’on peut assister à des soirées électro ou à des concerts punk. Ce café alternatif ouvert il y a trois ans à Royère-de-Vassivière, petit bourg du sud du département, attire une espèce devenue rare dans la région : des jeunes gens, pour la plupart engagés dans les milieux associatifs et séduits par les thèses altermondialistes. “Je voterai Ségolène Royal au premier tour, affirmait jeudi dernier une cliente accoudée au bar. — Mais c’est grave, tu ne votes pas pour tes idées, répond sa voisine. — Je voterai par trouille,oui”, concède la première. La serveuse approuve. “Malheureusement, je voterai Royal au premier tour, par sécurité. Sinon, j’aurais voté Besancenot [le candidat de la LCR] ou José Bové.” Son raisonnement est simple : choisir la candidate socialiste dès le premier tour, c’est se prémunir contre le cauchemar absolu des électeurs de gauche, une finale SarkozyLe Pen. Claire Debout, institutrice à Guéret et altermondialiste convaincue, n’est pas de cet avis. Elle trouve Ségolène Royal trop “molle”, inconsistante. “Ce qu’elle propose, c’est du pipeau. ” Pour l’instant, elle ne sait pas quel bulletin elle glissera dans l’urne le 22 avril : “Là, je suis encore en pleine réflexion. La même perplexité se lit dans ”

les yeux clairs et las d’Alain Priot, responsable creusois du syndicat Force ouvrière. Depuis des années, il livre un combat désespéré pour retarder la fermeture des services publics dans le département. Toutes les infrastructures sont menacées : la ligne de chemin de fer est à l’agonie, la succursale de la Banque de France risque de fermer, les services de France Télécom et d’EDF sont en pleine restructuration. Des moratoires ont été obtenus pour garder certains services hospitaliers, mais le syndicaliste ne se fait pas d’illusions. “Les moratoires, ça ne nous fait pas avancer beaucoup. Ça donne juste le temps d’accepter, de se résigner. Il a depuis longtemps cessé ” de croire qu’un retour de la gauche au pouvoir stopperait l’inexorable recul de l’Etat. Face à ce phénomène, les habitants de la région réagis-

Dessin de Patrick Chappatte paru dans Le Temps, Genève.

sent avec une sorte d’humour noir. Le record de vitesse atteint par un TGV le 3 avril dans l’est de la France a suscité d’amères plaisanteries. “Comment ça va changer ma vie, ça !” persiflait le lendemain un client du Havane, le bar-tabac branché de Guéret. “Ils ont dépensé des millions pour leur record et, pendant ce temps, ils continuent à fermer des gares. ” Eloignée des grands axes et peu connue des touristes, la Creuse se sent à la merci de forces qui la dépassent : les nouvelles règles budgétaires françaises, qui forcent l’Etat à rationaliser ses dépenses, la réduction des aides européennes due à l’élargissement de l’Union, voire ce fameux libéralisme mondial dont bien des gens de gauche pensent qu’il est en train de “tout tuer”. Certaines entreprises de la région ont changé plusieurs fois de nom ou de propriétaire, et les pages du journal local, La Montagne, sont pleines de titres inquiétants : il est question de redressement judiciaire, de salariés à recaser, de plan social ou de la prochaine fermeture de l’abattoir de Guéret. Pourtant, lorsqu’elles se produisent, les délocalisations se font moins en direction de la Slovaquie ou du Vietnam que de zones voisines comme l’Auvergne, plus peuplées et plus dynamiques économiquement. C’est un effet pervers de la décentralisation : une compétition sans merci s’est instaurée entre les régions françaises. Cela n’empêche pas une légère brise d’optimisme de souffler sur le département : après des années de déclin, la chute de la population semble sur le point d’être enrayée. Il semblerait qu’en fin de compte la Creuse ait peut-être un avenir. Ses habitants espèrent seulement que le prochain président – ou la prochaine présidente – saura s’en souvenir. Sylvain Besson

V U D E PA R I S

Quand les bobos font leurs calculs
s Lorsque Christine Perez, une femme au foyer de 42 ans, reçoit ses amis à dîner, elle leur demande d’inscrire leurs pronostics sur des bouts de papier qui sont ensuite soigneusement placés dans une enveloppe. “Le 22 avril, je réunirai ma famille et mes amis pour une grande fête. Nous suivrons la soirée électorale à la télé et nous ouvrirons les enveloppes pour voir qui avait raison. De semaine en semaine, le jeu s’affine. A l’origine, nous n’étions qu’une petite bande de vieux, tous quinquagénaires, mais, peu à peu, les enfants des copains se sont joints à nous. La semaine dernière, nous étions vingt-cinq !” s’amuse-t-elle. Il y a trois grands prétendants à la mandature suprême : M. Sarkozy, Mme Royal et M. Bayrou. Ce dernier est talonné par Jean-Marie Le Pen et son discours axé sur le renvoi des immigrés dans leurs pays d’origine. Derrière ce peloton de tête arrive une petite troupe bruyante, glapissante et hargneuse, issue de la gauche comme de la droite et qui devrait accumuler un peu plus de 12 % des suffrages. Les amis et la famille de Mme Perez ne font aucun mystère de leurs sympathies pour la gauche. En temps normal, ce n’est pas le choix qui manque. Mais, cette fois-ci, ils sont prudents car ils ne souhaitent pas réitérer le scénario d’avril 2002. “Je me souviens : au bord des larmes, j’ai dû voter Chirac, explique Florence, la fille de Christine. Au premier tour, j’avais choisi Arlette Laguiller. Je ne me le suis jamais pardonné. Nous n’avons pas le droit de faire deux fois la même erreur. Cette fois, je ne sais absolument pas ce que je vais faire. Dois-je voter Ségolène au premier tour et prendre le risque de la voir perdre face à Sarkozy ou bien fautil essayer de hisser Bayrou au second tour sous prétexte que ce que je crains le plus, c’est la victoire de Sarkozy ? C’est un choix difficile.” M. Bayrou, un homme à l’allure sérieuse, avec un front légèrement dégarni et des yeux d’épagneul, a fait une campagne sobre avec un discours simple. “Je n’ai aucune envie de me retrouver dans un grand parti avec des gens de droite, ronchonne Christine Perez. Si Bayrou est élu, ce sera la fin du Parti socialiste tel que nous le connaissons. Qui sait à quelle instabilité politique cela peut nous conduire ? Je devrais peut-être mettre mes réticences de côté et voter pour Ségolène. Je ne l’aime pas, mais, quitte à me pincer le nez, je crois que la situation impose que je donne ma voix à ma famille politique. Surtout quand je pense à ce qui arrivera si Sarkozy est élu – davantage de lois répressives et de police dans les rues, plus de clientélisme et d’autoritarisme. Là, je me demande : vaut-il mieux voter Bayrou au premier tour ? Je n’ai pas encore décidé. Je ne sais que faire et je n’en dors plus la nuit.” Elle n’est pas la seule à se ronger les sangs. Les Français hésitent comme jamais pour cette élection qui s’avère être la plus passionnante, la plus inédite et la plus exaspérante que la France ait connue depuis des décennies.
Vaiju Naravane, The Hindu, Madras

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

38

DU 19 AU 25 AV RIL 2007

A Ï E ! LA FRANCE VOTE
q

Du changement, oui, mais pas trop
Que veulent les Français ? Le Los Angeles Times a mené l’enquête à Evreux, une ville qui semble résumer tous les maux et les contradictions de la France d’aujourd’hui.
LOS ANGELES TIMES

Los Angeles
D’ÉVREUX

L

es Français veulent le changement. Ils ont besoin de changement. Enfin, juste un peu. Et, tout compte fait, peut-être même pas du tout. Le directeur de la communication d’Evreux, Patrick Lage, soupire : à l’approche de l’élection présidentielle, ce débat sur la réforme lui rappelle étrangement les difficultés qu’a connues la ville normande, il y a quelques années, pour la réfection des rues. Lorsque le nouveau maire, JeanPierre Nicolas, a annoncé la remise en état complète de la voirie municipale, ses administrés ont applaudi des deux mains. Mais, quand les ouvriers ont commencé à éventrer rue après rue, les riverains se sont mobilisés pour les arrêter. Ils ont dit “non” parce que le chantier était décidément trop bruyant. “Non” parce que les ouvriers faisaient le boulot en dépit du bon sens. “Non” parce qu’il valait mieux reporter les travaux – après les vacances, par exemple (les Français adorent dire “non”). Cette ville de 51 000 habitants présente un grand nombre des caractéristiques de la France d’aujourd’hui, y compris ses problèmes et ses charmes évidents. Nichée dans une vallée à mi-chemin entre Paris et les plages de Deauville, la cité possède un centre-ville animé qui s’organise autour d’une magnifique cathédrale et de la rivière Iton.

Dessin de Côté, Canada.

travail et de faire repartir la machine économique. “J’ai un emploi, ma femme aussi et ma fille également, explique M. Poupardin. Mais on connaît toujours quelqu’un qui n’en a pas. On croise des gens sans travail dans la rue. C’est à se demander pourquoi ils ne trouvent pas de travail, alors que je ne trouve pas de gens qualifiés à l’embauche. ” M. Poupardin, un grand gaillard de 55 ans aux yeux bleus, me reçoit dans son bureau lambrissé d’aluminium situé aux abords de la ville. Il a quitté Paris il y a trente ans pour venir chercher du travail ici. Il est à son compte depuis vingt ans, emploie une douzaine de personnes et vit bien. Mais, face à la bureaucratie et à la rigidité du droit du travail – qui lui impose, par

de trois enfants est venue lui demander 600 euros pour envoyer sa fille de 12 ans en classe de neige et son autre fille de 14 ans en séjour découverte en Angleterre pendant les vacances de février. Elle est repartie très déçue de constater que la municipalité ne lui accordait que 200 euros. “Cette dame et son mari travaillent certes tous les deux très dur et n’ont pas de gros salaires. Mais il y a des limites à ce que l’Etat peut donner”, soupire Mme Jeanne. Elle espère que le candidat centriste Bayrou saura faire changer des habitudes et des façons de faire solidement ancrées en France. Elle est pourtant réaliste : quand elle entend Bayrou se réclamer de Blair ou de l’ancien président américain Clinton, elle réagit : “La différence, c’est que Blair est arrivé après Margaret Thatcher, qui avait fait le gros du travail. Le problème, en France, c’est que personne n’a encore fait ce qu’il faut pour que les individus commencent à modifier leurs attitudes. ”

CHEZ LES RANGER, ON VIT BIEN MAIS CHAQUE SOU COMPTE
Stéphane et Anne-Claire Ranger sont sensibles à ces critiques. Stéphane, 43 ans, dirige une entreprise de marketing direct – pour laquelle il n’a jamais touché la moindre subvention publique, souligne-t-il fièrement. Anne-Claire, 41 ans, est fonctionnaire et appartient donc à ce que l’on considère ici comme une classe privilégiée. Le père de Stéphane était coiffeur et AnneClaire assure venir de la “classe ouvrière”. Tous deux font aujourd’hui partie de la classe moyenne aisée, vivant avec leurs trois enfants dans une maison qu’ils ont fait construire à Saint-Michel, sur une colline surplombant les flèches de la cathédrale d’Evreux. Même s’ils sont loin des quartiers défavorisés, comme ceux qui entourent la fonderie désaffectée de La Madeleine, les Ranger n’en sont pas moins inquiets pour l’avenir. La valeur de leur maison a doublé, mais pas leurs salaires. Pour eux, “chaque sou compte” – ils n’ont même pas encore acheté de rideaux pour la maison qu’ils habitent depuis près de dix ans. Ils doivent travailler davantage chaque année pour maintenir un niveau de vie qu’ils ont atteint au prix de tant d’années et d’efforts. “Maintenant, les cols blancs doivent être dynamiques, opportunistes et travailler plus dur pour conserver leur emploi”, assure Stéphane. Les Ranger attendent du prochain président qu’il annule la très polémique semaine de travail de 35 heures. “C’est formidable de ne travailler que 35 heures par semaine, commente Anne-Claire. Mais à quoi ça sert si on n’a pas de quoi acheter des fleurs pour son jardin ou se payer un cinéma ou encore un restaurant en famille de temps en temps ?” Les Ranger ne songent pas un instant à voter pour la socialiste Ségolène Royal, qu’ils jugent trop ancrée dans les vieilles méthodes, et pencheraient davantage pour Bayrou. Mais Stéphane craint que le projet de coalition du gentleman-farmer centriste ne soit pas viable. Ils ont envie de changement, mais ne sont pas certains que leurs compatriotes puissent s’adapter. “Les gens sont vraiment très conservateurs ici, dit Stéphane. Ils ont peur du lendemain et préfèrent donc s’accrocher à ce qu’ils ont.” Geraldine Baum

CHEZ GUY POUPARDIN, ON RÊVE DE RÉFORMES À LA THATCHER
Mais ici, comme dans le reste du pays, le chômage est élevé, frisant les 9 %, tandis que le revenu moyen reste modeste, à 13 500 euros annuels. Des vagues successives de fermetures d’usines ont dévasté l’économie locale et, malgré les mesures d’incitation fiscale destinées à attirer de nouvelles entreprises, Evreux stagne, tandis que les équipementiers automobiles et les usines d’assemblage électronique délocalisent les emplois vers New Delhi ou la République tchèque. A La Madeleine, un quartier situé en lisière de la ville, ces retombées de la mondialisation sont on ne peut plus tangibles. Un tiers des jeunes sont au chômage. Il y a deux ans, des jeunes défavorisés, originaires pour beaucoup du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest, ont mis la ville à feu et à sang pendant dix jours, incendiant des voitures et un centre commercial. “Que ce genre de chose arrive à Paris, soit, mais ici, en province, à Evreux ?” s’étonne encore M. Lage, qui n’a pas oublié le choc qu’a suscité ce déchaînement de violence. Guy Poupardin, patron d’une petite entreprise de bâtiment, est presque décidé à voter pour Sarkozy, qui, selon lui, serait le plus capable de remanier le système, de réformer le marché du

exemple, d’accorder cinq semaines de congés à ses salariés –, il n’imaginerait pas recommencer aujourd’hui ce qu’il a fait il y a trente ans. “Quand j’ai commencé, j’avais ça de paperasserie à remplir”, dit-il en écartant le pouce de l’index de trois centimètres. “Aujourd’hui, il y a ça”, poursuit-il en ouvrant grand la main. Il espère que Nicolas Sarkozy aura le courage de mettre en place autant de réformes que Margaret Thatcher dans les années 1980, quand elle a métamorphosé la Grande-Bretagne. Danielle Jeanne, maire d’Aulnay-sur-Iton, un village situé à quelques kilomètres à l’ouest d’Evreux, pense que la tâche la plus importante – et la plus difficile – du prochain président de la France sera de faire évoluer les mentalités. C’est déjà très dur à l’échelle de son petit village de 544 habitants. Il y a quelque temps, une mère

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

39

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

p o r t ra i t
Salam Fayyad

Le Palestinien que tout le monde aime
HA’ARETZ (extraits)

Tel-Aviv

Le nouveau – et ancien – ministre des Finances
palestinien, Salam Fayyad, profite de ses derniers instants de liberté
pour prendre congé de ses confrères
israéliens. Bientôt, le premier gouvernement d’union nationale dirigé par le Hamas doit entrer en fonctions. Fayyad a déjà pleinement conscience que, en intégrant un gouvernement où siège le mouvement islamiste, lui, l’homme politique palestinien le plus respecté des Occidentaux, vient de s’inscrire sur la liste de plus en plus longue des responsables palestiniens proscrits par Israël. Beaucoup de responsables israéliens, qu’ils soient haut placés ou non, sont amers de cette rupture. Quiconque a eu l’occasion de rencontrer Salam Fayyad est tombé sous son charme. Que ce soit à Jérusalem, à Washington, à Paris, à Londres ou ailleurs, Fayyad avait fini par devenir l’“icône” palestinienne suprême, le partenaire idéal.Tzipi Livni [ministre centriste des Affaires étrangères], Ephraïm Sneh [vice-ministre travailliste de la Défense] et d’autres appréciaient de le rencontrer dans les magnifiques jardins de l’hôtel American Colony, à Jérusalem-Est [sur l’ancienne démarcation entre l’Est et l’Ouest] ou sur la terrasse de l’hôtel King David à Jérusalem-Ouest. Fayyad était sans doute l’unique Palestinien à qui les responsables étaient prêts à donner les yeux fermés plusieurs centaines de millions de dollars en étant certains qu’ils serviraient réellement à payer les salaires des fonctionnaires de l’Autorité palestinienne (AP), et à rien d’autre. Pour prendre la mesure de la confiance bâtie entre Fayyad et les décideurs israéliens, il suffit de se rappeler qu’il y a deux ans de cela Fayyad figurait parmi les invités au mariage de la fille de Dov Weisglass [qui dirigeait alors le cabinet du Premier ministre Ariel Sharon], et qu’il compte toujours parmi les relations de Weisglass. Dans le plan de table, Fayyad fut carrément placé non loin d’Ariel Sharon, et tous deux eurent l’occasion de discuter longuement, de l’apéritif au poussecafé. Autre preuve du statut privilégié de Salam Fayyad auprès des Israéliens : l’invitation qu’il reçut fin janvier pour prononcer une allocution à la Conférence d’Herzliya [conférence annuelle où politiques et militaires israéliens dressent l’avenir stratégique de l’Etat]. Pour Fayyad, cela consistait ni plus ni moins à entrer par la grande porte au cœur de l’élite politique, économique et militaire d’Israël. “Pour moi, la Conférence d’Herzliya, c’est l’endroit où Sharon a annoncé le plan de désengagement israélien [de la bande de Gaza], soit l’un des événements les plus déterminants de la vie des Palestiniens depuis longtemps. Invité à parler d’économie et de finances, ” Fayyad surprit et captiva l’auditoire en exposant sa philosophie politique. Les diplomates occidentaux, en Israël

et dans les Territoires, qui ont eu l’occasion de le croiser ces dernières semaines, dépeignent un Salam Fayyad emballé à l’idée de récupérer les Finances, un portefeuille qu’il a dû abandonner en février 2006, après la victoire du Hamas aux législatives. “Il mesure parfaitement l’ampleur du défi et à quel point son prestige est en jeu. Mais c’est apparemment ça qui l’emballe.” Salam Fayyad n’a pas encore de plan précis. Ce qu’il sait, c’est qu’il devra persuader la communauté internationale de surmonter ses doutes pour qu’elle s Un rêve rétablisse des relations diploma“Il est de mon devoir tiques avec l’Autorité. Fayyad est un de travailler sans oiseau rare. D’un côté, il est le polirelâche afin que ticien palestinien le plus estimé d’Isles rêves de mon raël et des Occidentaux, mais d’un peuple deviennent autre côté, il n’a aucune assise élecréalité. Nous rêvons torale à Gaza ni en Cisjordanie. de mener une vie normale. Avant les élections législatives de Nous rêvons du jour janvier 2006, le Fatah lui avait prooù les agriculteurs mis le poste de Premier ministre s’il palestiniens acceptait de prendre sa carte du de Cisjordanie parti. Mais Fayyad sait lire une ne verront plus leurs carte, même politique, et il a vite récoltes détruites compris que le Fatah n’avait aucune pour faire place à chance de l’emporter. Il a alors créé des routes réservées le Parti de la troisième voie avec aux Israéliens. Notre dépendance Hanane Achraoui et Yasser Abed vis-à-vis de l’aide Rabbo [deux leaders indépendants]. internationale Ils n’ont obtenu que deux sièges, est d’autant plus mais cela a suffi pour maintenir grande que notre Fayyad sur l’échiquier. développement Fayyad est né en 1952 dans le économique village de Deir El-Ghussun, près est bloqué. Mais de Tulkarem. Contrairement à la nous ne souhaitons pas être une nation plupart des personnalités palestide mendiants, niennes, il n’a pas fait l’expérience dépendante de la Naqba [littéralement, le du monde pour désastre] de 1948. Il a obtenu un nourrir son peuple”, doctorat d’économie à l’université écrit Salam Fayyad du Texas et commencé à travailler dans The Daily Star. en 1987 à la Banque mondiale, à Washington. Après la création de l’AP, en 1994, il est retourné dans les Territoires en tant que délégué du FMI. En 2001, il est passé au secteur privé et a été nommé directeur de l’Arab Bank pour la Cisjordanie, la principale banque du Moyen-Orient. Il était en passe de réussir une brillante carrière d’homme d’affaires lorsque celle qui est considérée comme sa véritable “patronne”, Condoleezza Rice, est entrée en lice comme conseillère à la Sécurité nationale, avant de devenir secrétaire d’Etat. Lorsque l’opération Rempart [l’encerclement du siège de Yasser Arafat, à Ramallah, en avril 2002] toucha à sa fin, les pressions pour pousser Arafat à introduire des réformes étaient à leur comble. Cela a débouché sur la création des postes de Premier ministre et ministre des
40

Finances, ce dernier étant censé ôter à Arafat son pouvoir économique. C’est sous la pression de Rice et consorts que Fayyad accepta le poste. A peine nommé, Fayyad entreprit de sérieuses réformes dans le système financier palestinien, au grand dam d’Arafat, avec qui il entra en conflit, ce qui a forgé sa réputation de personnalité indépendante et forte. Dans le même temps, ses rapports avec le président Bush devinrent de plus en plus chaleureux. Lorsqu’ils se rencontraient, ils mettaient un point d’honneur à se réserver au moins un quart d’heure pour se remémorer le bon temps des études à l’université du Texas et commenter les derniers résultats de l’American Football League. Même le député [Likoud] et ex-ministre des Affaires étrangères Silvan Shalom garde une impression positive de celui qu’il surnomme “le chouchou de Condoleezza”.“Nous le considérions comme un négociateur fiable et comme la personne à qui confier la gestion des transferts financiers vers l’Autorité palestinienne. Les diplo” mates israéliens disent que, depuis le retour de Fayyad aux Finances, les Européens sont aux anges. “Ils attendent tous le moment adéquat pour le rencontrer et n’en ont plus que pour ‘Fayyad, Fayyad, Fayyad’. C’est ce cré” dit illimité de l’Occident qui lui confère un pouvoir sur la scène palestinienne. Tous ceux qui l’ont rencontré expliquent que Fayyad n’a tout simplement pas le profil auquel les personnalités politiques palestiniennes les ont habitués. “Il a le profil de ces Palestiniens longuement formés en Occident, explique un diplomate israélien. Son attitude est occidentale, directe, franche.Trop de Palestiniens commencent leurs conversations par un discours sur l’occupation, histoire de se faire du bien. Lui ne fonctionne pas à coups de slogans. Certes, il n’a pas le sens de l’humour d’un Saëb Erekat [négociateur palestinien, notamment à Camp David]. Mais, au moins, chez lui, une parole est une parole. De ” nombreux Israéliens soulignent aussi sa modestie. “Lorsque vous rencontrez des responsables palestiniens, impossible de ne pas être impressionné par leur voiture ou le nombre de gardes du corps. Avec Fayyad, rien de tout ça. Après tout, il aurait pu poursuivre une carrière bien plus lucrative en Occident. ” Cela dit, pour l’instant, personne au sein du gouvernement israélien n’a l’intention d’établir la moindre distinction entre Salam Fayyad et les ministres du Hamas. Ehoud Olmert et Tzipi Livni répètent à l’envi que quiconque siège aux côtés du Hamas sera boycotté. Beaucoup, en Europe et aux Etats-Unis, ont beau penser autrement, il ne semble pas qu’Israël envisage de changer d’avis à court terme. Pour Yossi Beilin, président du Meretz [à gauche du Parti travailliste, ancien négociateur d’Oslo], “boycotter Salam Fayyad est le comble de la bêtise. Il est unique au sein de l’AP C’est aussi diffi. cile pour lui de siéger avec le Hamas que pour le peuple hébreu de traverser la mer Rouge. Mais il sait que ne pas prendre le poste serait pire. ” Barak Ravid

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

q

Heidi Levine/Sipa

s Salam Fayyad en 2003 devant la Moqataa, le palais présidentiel de Yasser Arafat, détruit par les Israéliens.

Ismael Mohamad/UPI/Hachette Photos

Les enfants palestiniens, premières victimes du conflit. Le marché aux armes de Gaza.

Mahmud Hams/AFP/Getty

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

41

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

enquête

q

SUCCÈS D’UNE STRATÉGIE À LONG TERME

Toyota, le mouvement perpétuel
Tenace et patient, le groupe japonais ne renonce jamais à ses objectifs. Tel un rouleau compresseur, il écrase lentement ses concurrents. Il sera bientôt le numéro un mondial du secteur.
THE NEW YORK TIMES (extraits)

New York

E

n cette fraîche matinée de janvier, au Centre des congrès de Detroit, une petite meute de journalistes passait d’un stand à l’autre au gré des présentations. Les principaux constructeurs automobiles du monde dévoilaient ce jour-là leurs nouveaux modèles. Des PDG, comme Rick Wagoner de General Motors (GM), présentaient des voitures électriques comme la Chevy Volt, qu’il n’est pas possible de produire en série – en tout cas pas avant que la technologie des batteries ait suffisamment évolué –, mais qu’il est facile de pousser sur un podium devant un parterre de photographes. On en aurait presque oublié que GM a affiché 10,6 milliards de dollars de pertes en 2005 ou que Ford envisage de supprimer 30 000 emplois. Vers midi, la foule attendait que Toyota présente la dernière (et la plus grosse) version de son nouveau pickup, le Tundra. Cela faisait plusieurs mois que je suivais Toyota ; j’avais visité l’usine d’assemblage du Tundra à San Antonio, le siège des ventes de l’entreprise près de Los Angeles, le siège administratif de Manhattan et l’usine de la Toyota Camry, près de Lexington dans le Kentucky. J’en étais arrivé à la conclusion qu’à part quelques rappels de pièces défectueuses (situation inhabituelle et humiliante pour le constructeur) Toyota est l’une des plus solides entreprises qui soient. Les performances réalisées par le groupe l’an dernier, sur un marché automobile pourtant essoufflé, sont si éclatantes, si énormes qu’elles semblent ne pas avoir d’équivalent, en tout cas dans le monde de l’industrie. Un exploit comparable, peut-être, à celui d’une équipe de base-ball qui remporterait 150 matchs sur 162. Selon ses prévisions de production pour 2007 – 9,34 millions de voitures et camions –, la marque japonaise devrait bientôt supplanter GM comme premier constructeur mondial d’automobiles. En 2006,Toyota a affiché un bénéfice net annuel de 11,6 milliards de dollars, et sa capitalisation boursière (c’est-à-dire la valeur de l’ensemble de ses actions) frôlait 240 milliards de dollars – soit plus que celle de GM, Ford, DaimlerChrysler, Honda et Nissan réunis. A Detroit, lorsque le Tundra apparut enfin sur scène, Jim Lentz, l’un des responsables de l’entreprise pour l’Amérique du Nord, annonça à la salle bondée que ce véhicule “changeait tout” pour Toyota. La recherche, la conception, la mise au point et l’assemblage avaient été réalisés aux Etats-Unis. Et, selon la présentation qu’en fit Lentz, le Tundra était le plus robuste, le plus musclé et le plus viril des pick-up jamais conçus. Cinquante ans après avoir pris pied aux Etats-Unis,Toyota considère le Tundra non seu-

lement comme un nouveau modèle, mais aussi comme l’aboutissement d’un demi-siècle d’expérimentations, d’échecs et de résurrections. Et, comme le sait quiconque connaît un tant soit peu l’histoire de la marque, l’entreprise nippone ne lance jamais d’initiative irréfléchie ou de promesse en l’air. Grand, mince, natif du Midwest, Jim Press est président de Toyota Motor North America. Plus de la moitié des bénéfices du groupe sont réalisés ici, et les succès de la marque aux Etats-Unis et dans le monde sont intimement liés. C’est Jim Press qui a ouvert le marché nord-américain à Toyota. Il a aussi contribué à faire de la Camry la voiture la plus vendue aux EtatsUnis, et de la Lexus le modèle de luxe le plus populaire du pays. Lorsqu’il a démarré sa carrière, Ford, GM et Chrysler monopolisaient les ventes de véhicules aux Etats-Unis. Dans les statistiques, les modestes performances de Toyota apparaissaient sous l’intitulé “autres fabricants”. Peu après son arrivée, Jim Press se rendit compte qu’il appréciait le côté intime de l’entreprise : il pouvait parler en tête-à-tête avec ses dirigeants et influencer les décisions com-

merciales. Lorsqu’il me raconta son premier voyage au Japon, j’eus l’impression qu’il me relatait une expérience religieuse. “Quand vous êtes jeune, vous cherchez ce type de bien-être ; vous ne savez pas ce que c’est, vous sentez simplement que vous n’êtes pas vraiment bien”, explique-t-il. Au Japon, il découvrit un foyer, un endroit où tout, depuis la politesse des gens jusqu’à l’organisation des usines, était empreint de sens. Toyota est tout autant une philosophie qu’une entreprise, un patchwork de traditions et de préceptes qui ne trouvent pas facilement leur équivalent en Occident. Certains sont incisifs : “Mettre de la qualité dans les processus” d’autres restent plus opaques : “Ouvrez la fenêtre. Le monde est vaste !” Le principe phare de Toyota, m’a confié Jim Press, est d’“enrichir la société par la construction de voitures et de camions”. La formule peut susciter le scepticisme, surtout venant d’une entreprise si encline au marketing et aux relations
42

publiques. Pourtant, au départ, en tout cas, elle n’était pas destinée à devenir un slogan. L’idée était de garantir fiabilité et mobilité aux automobilistes tout en investissant les bénéfices dans de nouvelles usines, de nouvelles technologies et de nouveaux salariés. Elle traduit aussi la contrainte obsessionnelle de toujours construire de meilleures voitures, ce qui reflète la croyance de Toyota dans le kaizen (amélioration permanente). Enfin, la formule affirme la responsabilité de prévoir à long terme – sur les plans financier, technique et imaginatif. “Cette entreprise ne réfléchit pas en termes de mois ou de trimestres”, souligne Michael Robinet, vice-président de CSM Worldwide, un cabinet de consultants spécialisés dans l’industrie automobile, “elle pense en années et en décennies. ” L’un des exemples les plus frappants de cette approche est celui de la Prius hybride. Il y a dix ans, se souvient Jim Press, à peu près à l’époque où la Prius voyait le jour, Ford créait le concept du très gros 4 x 4 de loisir. “Les deux entreprises avaient les mêmes atouts, avaient effectué les mêmes recherches, observe-t-il. L’une a parié sur l’hybride, l’autre sur les 4 x 4. Pour Jim Press, ” l’idée de produire de gros 4 x 4 était douteuse dès le départ. “Nous nous sommes posé de nombreuses questions. A long terme, l’essence va-t-elle devenir plus chère ou moins chère ? Le pétrole va-t-il se raréfier ou au contraire devenir plus abondant ? L’air va-t-il devenir plus pollué ou plus sain ? A partir de tout cela, faites-vous quelque chose de proactif et d’innovant, pour être en phase avec la direction que prend la société ? Ou bien vous cramponnezvous mordicus à ce qui s’est toujours fait ?” Il ne s’agit pas d’altruisme, semble dire M. Press, mais d’un exemple de la manière dont les entreprises survivent dans la société. “Que faut-il faire pour préserver la capacité de vendre toujours plus de voitures et de camions ?” interroge-t-il. Avec la Prius, il ne s’agissait pas de viser un retour rapide sur investissement, mais de s’assurer qu’il soit lent et durable. Même si le Tundra est loin d’être aussi écolo que la Prius, il exprime lui aussi la patience caractéristique de Toyota et sa conviction que l’entreprise doit veiller à satisfaire tous les types de clientèle. Les véhicules les plus vendus aux Etats-Unis sont les camionnettes Ford de la série F. Les Chevrolet arrivent juste derrière. Ces véhicules comptent parmi les biens de consommation les plus lucratifs du marché, dégageant un bénéfice de 6 000 à 10 000 dollars par unité vendue. “C’est le créneau le plus rentable pour les constructeurs américains”, explique Jeff Liker, professeur d’ingénierie à l’université du Michigan et auteur de plusieurs livres sur Toyota. “Ils rentrent juste dans leurs frais sur les berlines et perdent de l’argent sur les petits modèles. Tous leurs bénéfices sont réalisés sur les gros 4 x 4 de loisir et les pickup. C’est la dernière position stratégique qu’occupent les Américains. A la question de savoir depuis quand Toyota ” envisageait de sortir un vrai 4 x 4, Jim Press répond que c’était une priorité depuis le début des années 1990, à l’époque où son premier gros 4 x 4, le T100, avait fait un flop. L’entreprise échoua de nouveau en 2000 avec le premier Tundra. Le succès de GM et de Ford sur le créneau des gros 4 x 4 indiquait cependant que le Tundra nouvelle version pourrait rapporter d’énormes profits. Il permettrait par ailleurs d’établir une fois pour toutes la réputation de Toyota comme entreprise cent pour cent américaine.

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

On dit souvent que les constructeurs américains sont handicapés par leur obligation de procurer une assurance-maladie à leurs retraités.Toyota n’a pas plus de 1 600 retraités aux Etats-Unis, et les syndicats ont échoué à s’implanter dans la plupart de ses usines. Mais le groupe a d’autres avantages stratégiques. En premier lieu, ses énormes réserves de liquidités lui permettent de consacrer des milliards de dollars à la conquête de parts du marché nord-américain, tout en prenant le temps de réfléchir à ce que sera la société dans une vingtaine d’années. “Toyota a toujours été là où est l’argent, remarque John Casesa, un consultant industriel. Or il y a de l’argent à faire dans les 4 x 4. Le groupe japonais s’est fixé pour mission de satisfaire toutes les catégories de clients. Mais l’autre réalité, c’est que vous devez gagner beaucoup d’argent si vous voulez financer la recherche et le développement concernant les hybrides. Selon Jim Press, le groupe ” dépense 20 millions de dollars par jour pour la recherche et la construction des usines. “Il consacre plus d’argent que GM à la recherche, au développement et aux investissements”, ajoute Sean McAlinden, économiste au Center for Automotive Research, un cabinet de consultants à but non lucratif du Michigan. “S’il continue, nous sommes fichus. Imaginons que nous sortions une voiture d’aussi bonne qualité qu’une Toyota.Tout ce que nous aurons, c’est une aussi bonne voiture qu’eux. Or il ne s’agit pas seulement de les rattraper, il faut aussi prendre de l’avance. Mais comment faire ?” Car Toyota ne cesse de progresser. En vertu de son organisation interne, un ingénieur chargé de diriger un nouveau projet dispose d’un budget énorme et assume une responsabilité quasi absolue. Il estime qu’il est de sa responsabilité de commencer par aller voir lui-même ce que les clients désirent. Cette quête, qui peut évoquer celle du Graal, voit des ingénieurs en chef mener d’héroïques expéditions solitaires dans l’ensemble des Etats-Unis afin de déterminer la meilleure façon de

surpasser leurs concurrents. Comme me l’ont expliqué l’ingénieur responsable du Tundra,Yuichiro Obu, et son directeur de projet, Mark Schrage, un agriculteur et un maçon ne se servent pas de leur pick-up de la même façon ; les Texans apprécient les deux roues motrices, alors que, dans le Montana, on préfère les quatre roues motrices. Les utilisateurs de pick-up ont aussi des besoins différents en termes de puissance et de rapport de couple, car ils transportent des chargements différents sur des s Histoire terrains différents. Leurs attentes Toyota a été fondé diffèrent également sur le plan du dans les années volume de l’habitacle (de deux à 1930 par Kiichiro cinq places) et sur la consomma- Toyoda, dont tion de carburant. En août 2002, la famille avait fait Yuichiro Obu et son équipe ont fortune au début e donc entrepris de visiter différentes du XIX siècle en fabriquant régions des Etats-Unis ; ils se sont des métiers à tisser. rendus dans des campements de Il fut alors décidé bûcherons, des élevages de che- de placer la jeune vaux, des usines et des chantiers de entreprise construction pour y rencontrer des de construction propriétaires de pick-up. En leur de- automobile sous mandant de leur exposer de vive de meilleurs auspices voix leurs besoins et leurs souhaits, en remplaçant le Yuichiro Obu et Mark Schrage ont “d” du patronyme familial par pu déterminer leurs préférences en un “t”, le nom matière de capacité de traction et devenant ainsi de puissance ; en les regardant tra- plus facile à écrire vailler, ils ont appris des choses sur et à prononcer. l’emplacement idéal du levier de vitesses ou compris que les poignées de portes et le bouton de la radio devaient être de très grande taille car les conducteurs de ce genre de véhicules portent souvent des gants de travail. Enfin, ils se sont rendus dans de nombreuses casses de camions du Michigan, où, en examinant les carcasses rouillées des pick-up, ils ont pu recenser les pièces qui avaient le mieux résisté.
43

L’équipe de Yuichiro Obu, forte de plusieurs centaines d’ingénieurs, a fini par imaginer un modèle de pick-up décliné en 31 versions. Les designers ne peuvent cependant pas se contenter d’imaginer le meilleur pick-up qui soit ; ils doivent créer le meilleur pick-up qu’il sera possible de produire en grande série. A chaque étape, ils ont donc consulté les responsables de la fabrication afin de concevoir un véhicule – ou plutôt 31 véhicules – susceptible d’être assemblé de façon efficace et systématisée.Toyota a dépensé à cette fin 1,28 milliard de dollars pour bâtir son usine de San Antonio, capable de sortir 200 000 véhicules par an. L’entreprise la considère comme l’une des plus modernes au monde. Le succès de Toyota a souvent été attribué aux qualités nippones de persévérance et d’ingéniosité. L’un des premiers universitaires occidentaux à avoir étudié en profondeur l’entreprise, Michael Cusumano, aujourd’hui professeur en management au Massachusetts Institute of Technology (MIT), réfuta cette idée lorsqu’il procéda au début des années 1980 à une comparaison entre Toyota et Nissan. “Les fondateurs et les managers de Toyota ont créé et affiné la culture d’entreprise de Toyota, laquelle est devenue beaucoup plus forte que la culture japonaise, dit-il. Bien entendu, cette culture d’entreprise est fondée sur de nombreuses caractéristiques proprement japonaises – la précision, la qualité, la loyauté. Mais la composante purement Toyota est incontestablement dominante. Michael Cusumano ajoute que la localisation ” du berceau d’origine de Toyota, dans une préfecture rurale, bien loin des influences internationales qui s’exercent sur Tokyo, lui a assuré un isolement bénéfique. L’entreprise commença à croître juste après la Seconde Guerre mondiale, favorisée par une réglementation qui empêchait les grands constructeurs automobiles américains de prendre pied dans l’archipel. Il n’en fallait pas moins une ingéniosité extraordinaire pour prospérer dans l’économie dévastée de l’aprèsguerre. Confronté, par exemple, à la rareté des four-

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

nisseurs de matériaux et de pièces, Toyota dut se débrouiller pour en produire à partir de rien. Depuis le début des années 1930, ses ingénieurs cherchaient leur inspiration un peu partout, tout en disséquant les produits américains afin de voir comment ils fonctionnaient. L’organisation et la conception du monde propres à Toyota sont les purs produits d’une économie de pénurie. En 1950, la quasi-faillite de la société consécutive à une année difficile contribua à façonner un peu plus sa philosophie de la frugalité. Elle se concentra bientôt de façon obsessionnelle sur la réduction du muda (gaspillage) et entreprit d’accumuler une énorme réserve de liquidités pour se prémunir contre tout nouveau coup dur. L’entreprise bénéficia également de l’ingéniosité d’un chef des ventes, Shotaro Kamiya. Durant l’été 1957, il décida d’envoyer trois de ses salariés en Californie pour une mission de repérage ; quelques mois plus tard, Toyota ouvrait un modeste point de vente à Hollywood, où était proposé un véhicule laid, austère et peu puissant, baptisé Toyopet Crown – “Toyopet is your pet !” clamait la publicité en identifiant la voiture à un animal de compagnie [pet, en anglais]. Il s’en vendit exactement 288 exemplaires ! Les premières années américaines de Toyota furent un désastre. Le constructeur vendit quelques Land Cruiser, puis retira la Toyopet du marché. Pendant ce temps, au Japon, ses ingénieurs tentaient de dessiner une voiture que les Américains auraient envie d’acheter. Le résultat fut la Corona 1965, un véhicule bon marché équipé de l’air conditionné. A partir de là, les ventes progressèrent régulièrement. Différents facteurs y contribuèrent – les taux de change rendaient les importations japonaises à la fois intéressantes pour les clients et rentables pour Toyota. Le coût de la main-d’œuvre au Japon était également plus bas. Mais le facteur sans doute le plus déterminant fut le choc pétrolier. Quelques années après que Jim Press eut commencé à travailler pour Toyota Motor Sales en Californie, la crise pétrolière du début des années 1970 orienta de nombreux clients vers les voitures Toyota, moins gourmandes en essence. Lorsque l’entreprise commença à implanter des usines aux Etats-Unis, au milieu des années 1980, elle jouissait d’un respect croissant pour la qualité et la frugalité de ses véhicules. Puis vint le succès de la Lexus au début des années 1990. “Lorsqu’ils ont vraiment décidé de s’attaquer au marché américain, à la fin des années 1970, le produit qu’ils proposaient était très supérieur à ce que leurs trois grands concurrents américains offraient”, rappelle Ron Harbour, qui travaille pour un cabinet étudiant l’efficacité des usines automobiles. “Ils ont très vite créé cette impression et ont bâti leur réputation dessus. Dans les années qui suivirent, Ford et GM ont fait de gros efforts pour rattraper Toyota. Ils ont en partie réussi à combler leur retard, mais, quand vous perdez votre réputation, il est très difficile de la regagner. On peut dire que GM, Ford et Chrysler ont perdu une génération entière de clients américains. ”

Vous imaginez peut-être que Toyota s’est laissé griser par la façon dont les choses ont tourné. Ça n’est sans doute que partiellement vrai. “Nous préférons que Ford et GM soient forts, rectifie Jim Press. Quand vous disputez un match, vous ne voulez pas gagner grâce aux erreurs de l’adversaire.” Coauteur, en 1991, de The Machine that Changed the World, un ouvrage consacré à Toyota [réédité par Free Press en mars 2007 et non traduit en français], Jim Womack a une formulation plus directe : “La dernière chose qu’ils veulent, c’est voir l’un ou l’autre de leurs concurrents américains mettre la clé sous la porte. D’abord, il serait politiquement désas” treux pour l’entreprise japonaise d’être tenue pour responsable de l’effondrement d’une grande institution américaine. “Et ça ne rapporterait absolument rien à Toyota sur le plan commercial, ajoute Jim Womack. Ils vendent déjà la totalité des véhicules qu’ils construisent. Ce qu’ils visent, c’est un lent déclin continu – un déclin qui suive le même rythme que leur capacité à s’agrandir. Ce serait le scénario idéal pour eux. ” Toyota n’est toutefois pas infaillible. Le constructeur a essuyé dans les années 1990 un échec sur le marché des pick-up ; dans les revues spécialisées, ses véhicules sont parfois dépassés sur le plan de la sécurité et de la satisfaction du client par d’autres constructeurs, notamment Honda ; et la croissance de l’entreprise pose à ses dirigeants des problèmes de contrôle de qualité. Toyota a également des soucis à l’extérieur des Etats-Unis. “Le groupe est en position assez faible sur ce que nous considérons comme le deuxième marché à plus forte croissance du monde, c’est-à-dire l’Inde”, explique Ashvin Chotaï, analyste chez Global Insight. En Chine, pays où la croissance est la plus forte,Toyota vise 10 % du marché en 2010, mais l’entreprise est confrontée à la concurrence féroce de ses rivaux américains et asiatiques. Pourtant, quels que soient les résultats des ventes du Tundra au cours des prochains mois, l’histoire de l’entreprise montre qu’elle n’abandonne jamais un objectif avant de l’avoir atteint. Le président de Toyota, Katsuaki Watanabe, a récemment déclaré que son rêve était de fabriquer une voiture qui ne nuise à personne et qui nettoie l’air en roulant. Pour de nombreux consommateurs, les innovations de la marque en matière de véhicules hybrides l’ont dotée d’une sorte d’aura verte. Pourtant, la communauté écologiste est très méfiante à l’égard du progressisme tant loué du constructeur japonais. De nombreux défenseurs de l’environnement ont été consternés de voir que Toyota était engagé (en tant que membre de l’Alliance des constructeurs automobiles américaine) dans une procédure visant à bloquer les nouvelles lois californiennes sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. D’autres considèrent comme contreproductifs les efforts déployés par l’industriel pour vendre des pick-up et des 4 x 4 de loisir. “En essayant de s’implanter sur le marché du pick-up,Toyota vise à paraître aussi américain que possible, et non pas à être le leader environnemental qu’il est pour les voitures”, déplore Jason Mark, ancien responsable des questions auto44

mobiles auprès de l’Union of Concerned Scientists. John DeCicco, spécialiste de l’automobile chez Environmental Defense, un groupe écologiste dont le siège est à New York, souligne que sur le court terme au moins il vaut mieux ne pas tabler sur un passage rapide aux véhicules fonctionnant à l’hydrogène. Car il y a de bonnes raisons de penser que le tout-hydrogène demeure un idéal lointain. D’abord, les voitures durent longtemps. Ensuite, les constructeurs automobiles ont pour objectif le profit, et toute nouvelle technologie se doit d’être concurrentielle pour s’imposer sur le marché. Or cela prend du temps : sept ans après son introduction aux Etats-Unis, la Prius représente moins de 1 % du marché automobile américain. C’est pourquoi John DeCicco presse plutôt les constructeurs de réaliser des changements modestes sur des véhicules populaires (en allégeant les 4 x 4 par exemple, ce qui permettrait d’améliorer leur rendement énergétique).“Une petite amélioration de l’efficacité sur un produit largement diffusé, souligne-t-il, peut avoir un impact sur les émissions de carbone plus important qu’un changement important sur un produit vendu en petite quantité. ” En tout cas, concevoir aujourd’hui des voitures plus économes ne résoudra pas le problème à long terme.Toyota prévoit d’être toujours en activité dans cent ans, soit bien après que le pétrole aura été épuisé ou rendu inutilisable à cause de son contenu en carbone. C’est pourquoi le groupe a tout misé sur les technologies hybrides. Que l’avenir appartienne au biodiesel, à l’éthanol ou à l’hydrogène n’a pour Toyota aucune importance : son système hybride pourra être adapté à n’importe lequel de ces carburants.
Texte de Jon Gertner, illustrations de Nathan Fox

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

s économie

économie
MATIÈRES PREMIÈRES Une bonne
s

i n t e l l i g e n c e s

q

Pourquoi les capitaux russes sont-ils diabolisés en Europe ? p. 46 s sciences Des geais qui ont une mémoire d’éléphant p. 49

Quand les planteurs de cacao sont aussi confiseurs
idée des cultivateurs ghanéens : investir dans une chocolaterie au Royaume-Uni pour participer à la valorisation de leurs fèves. Et récupérer une partie de la plus-value.
THE ECONOMIST (extraits)

Londres

s technologie

P

Des faisceaux sonores accrochés à vos oreilles
p. 50

s multimédia

Le clip vidéo, une nouvelle forme d’art p. 51

i n t e l l i ge n c e s

rétendre que le chocolat de Pâques est déposé par les cloches revenant de Rome, c’est amusant, mais il est bien plus probable qu’il nous vient des petits planteurs d’Afrique occidentale, région d’origine de 70 % de la production mondiale de cacao. Cette culture constitue une importante source de revenus pour de nombreux pays – le plus gros producteur, la Côte-d’Ivoire, tire 20 % de ses recettes d’exportation du cacao. Mais alors que les ventes mondiales de chocolat s’élèvent à 75 milliards de dollars par an, seule une infime fraction de cette somme tombe dans l’escarcelle des cultivateurs : environ 4 milliards de dollars par an, tirés de la vente des fèves. En d’autres termes, l’argent se trouve dans le chocolat et non dans le cacao – et les paysans africains ne sont pas vraiment en position de se diversifier dans la fabrication du produit fini. Quoique ! La société Divine Chocolate a été créée au RoyaumeUni en 1998 [elle s’appelait alors The Date Chocolate Company et vient d’être rebaptisée pour prendre le nom de son produit], avec comme actionnaire principal un groupe de planteurs de cacao. Kuapa Kokoo, la principale coopérat i ve d u G h a n a , f o r t e d e 4 5 0 0 0 membres, détient 45 % du capital de Divine Chocolate et deux sièges à son conseil d’administration. Le chocolat est fabriqué en Allemagne et vendu aux côtés d’autres marques plus connues, “à un prix pas tellement supérieur”, selon Sophi Tranchell, la dirigeante de Divine Chocolate. L’entreprise a réalisé 9 millions de livres sterling [13,2 millions d’euros] de chiffre d’affaires en 2006, et a lancé cette année une filiale américaine contrôlée à 33 % par Kuapa Kokoo. Avant de devenir actionnaires de Divine Chocolate, la plupart des membres de la coopérative n’avaient jamais goûté au chocolat – nombre d’entre eux n’en avaient même jamais entendu parler. Mais les cultivateurs manifestent désormais un grand intérêt pour leur entreprise : le nouvel emballage a été au centre des conversations dans les villages de toutes les régions productrices de cacao au Ghana. “Les paysans sont très fiers de posséder quelque chose de ce genre à l’étranger”, confirme Erica Kyere, responsable des études chez Kuapa Kokoo. “Et ils sont très fiers d’employer des Blancs, ça les fait rire. ” Cette intrusion dans le marché des produits de consommation exposet-elle les planteurs à des risques impré-

Dessin d’Igor Kopelnitsky, Etats-Unis.
s Mauvaises récoltes

Après avoir progressé de 30 % depuis décembre 2006, le cours du cacao a atteint le mois dernier son plus haut niveau depuis quatre ans, note The Independent. Le marché s’attend en effet à une médiocre récolte en Afrique de l’Ouest, où une sécheresse sévit depuis plusieurs mois. La Côted’Ivoire, premier producteur mondial, est particulièrement affectée. La récolte devrait être également décevante au Ghana. Or la demande ne cesse de progresser. Elle sera sans doute, cette année, supérieure de 100 000 tonnes à l’offre, estime l’Organisation internationale du cacao. Certains opérateurs privés pensent que le déficit pourrait atteindre près de 250 000 tonnes.

vus ? Pour l’heure, non. Divine Chocolate a acheté 1 200 tonnes de fèves à Kuapa Kokoo l’année dernière aux conditions du commerce équitable. Mais 98 % de la production de la coopérative est vendue aux prix des matières premières à l’Office de commercialisation du cacao du Ghana, un organisme officiel. Pour Sophi Tranchell, la structure de l’entreprise s’est révélée son meilleur atout, car elle la distingue de ses concurrents, attire des soutiens de poids et mobilise les militants, qui pressent les distributeurs d’acheter son produit. Divine Chocolate a également trouvé des sources originales de financement. Ainsi, des organisations caritatives et des organismes de prêts au développement ont investi dans l’affaire, et des agences d’aide au développement garantissent ses

LA DEMANDE BOOSTE LES PRIX
Cours du cacao sur le marché à terme de Londres
(en livres sterling par tonne, 1 livre = 1,47 euro)

1 050 1 000
Sources : Bloomberg, “The Independent”

950 900 850 800

Oct.
45

Nov.

Déc.

Janv.

Fév.

Mars

emprunts. Sans Kuapa Kokoo, estime la dirigeante, “il aurait été impossible de créer une chocolaterie dans ce marché mature et très concurrentiel avec aussi peu de capitaux”. Au Royaume-Uni, Cadbury, Nestlé et Mars accaparent plus de 80 % du marché. D’autres entreprises ont adopté des stratégies similaires. Par exemple, des producteurs de fruits tropicaux détiennent 50 % d’Agrofair, un distributeur néerlandais. Et la Papua New Guinea Coffee Growers Federation, qui rassemble 120 000 planteurs de café en Papouasie-Nouvelle-Guinée, contrôle 33 % de Coffee Pacifica, un importateur de café coté en Bourse aux Etats-Unis. En 2006, les ventes de Coffee Pacifica aux Etats-Unis et en Europe ont doublé, approchant les 3 millions de dollars. Mais tous les producteurs ne sont pas en mesure de suivre l’exemple de cette coopérative, explique Anna Laven, chercheuse à l’université d’Amsterdam qui s’est penchée sur le cas de Kuapa Kokoo. Sans le soutien d’ONG, d’une organisation solide et des canaux d’exportation fiables, la plupart des paysans ne peuvent accéder à ce type de “valorisation fonctionnelle” de leur production. Divine Chocolate est une belle exception à la règle. Dans quelques semaines, son conseil d’administration devrait annoncer la première distribution de dividendes de sa jeune histoire. Une bonne nouvelle pour les membres de Kuapa Kokoo. s

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

économie
Pourquoi les capitaux russes sont-ils diabolisés en Europe ?
PROTECTIONNISME
s

Les pays de l’UE sont toujours prompts à invoquer leur sécurité pour barrer la route aux capitaux russes, alors que les Etats-Unis sont plus accueillants.
ITOGUI (extraits)

Moscou

L

es Européens ne semblent toujours pas fixés au sujet du business russe en Occident : épiphénomène exotique ou réalité du monde moderne des affaires ? Début mars, la chancelière allemande, Angela Merkel, a repoussé l’éventuelle entrée d’actionnaires russes à la direction du consortium aérospatial EADS, car ses activités “touchent aussi au secteur sensible de la défense”. Force est donc de constater que les considérations politiques exercent encore une forte influence. Mais il y a malgré tout des progrès. L’Occident tolère désormais nos projets d’investissements, pour peu qu’ils concernent des chaînes de stationsser vice ou une usine isolée. En revanche, lorsque la Vnechtorgbank a acquis l’an dernier 5,2 % des actions d’EADS, le tollé a été immédiat. Les Européens se sont alarmés de l’intention des Russes de placer leur argent dans la haute technologie et, surtout, de siéger au conseil d’administration du grand groupe aérospatial. Pourtant, invoquer les problèmes de sécurité

patrons ont maintenant une certaine expérience dans ce domaine, et elle est parfois très positive. Prenons l’exemple du marché américain. Les Russes y ont effectué de nombreuses acquisitions. Loukoil, le géant du pétrole, s’y est montré pionnier en achetant, en l’an 2000, 1 300 stations-service de la société américaine Getty, auxquelles se sont ensuite ajoutées 800 stations de ConocoPhillips. La société Severstal d’Alexeï Mordachov a suivi, en 2003, déboursant environ 300 millions de dollars pour les aciéries Rouge industries de Dearborn, dans le Michigan. Nornikel a investi à peu près autant dans le plus gros producteur américain de métaux platinoïdes, Stillwater Mining. En janvier 2007, Evraz Group a battu le record russe de ce genre de transactions, en acquérant Oregon Steel Mills pour 2,35 milliards de dollars.
Dessin de Vlahovic paru dans NIN, Belgrade.

n’est pas très judicieux quand on sait qu’EADS possède 10 % de la société russe Irkout, qui fabrique le tout dernier modèle de chasseur de combat Su-30. En réalité, la sécurité n’est qu’un prétexte commode pour nous barrer l’accès à une entreprise.
C’ÉTAIT ENCORE BIEN PIRE DANS LES ANNÉES 1990

En quoi l’achat d’actions d’un opérateur de téléphonie mobile pourraitil bien poser problème ? Ce genre de société change souvent de propriétaire et, dans ce contexte, la proposition du conglomérat russe Sistema d’acquérir 10 % à 25 % des actions de Deutsche Telekom [dont l’Etat allemand est actionnaire] semblait on ne peut plus logique. L’entreprise allemande est en difficulté, l’argent russe aurait pu l’aider. Pourtant, le BND,

le Service fédéral du renseignement allemand, s’est vivement opposé à cette opération, affirmant que l’Allemagne aurait risqué des “problèmes de sécurité intérieure”. Comme l’a déclaré récemment le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, les discriminations politiques font perdre des milliards au business russe. Ces derniers temps, affirme-t-il, treize tentatives d’achat d’actifs étrangers par des sociétés russes ont été contrecarrées, le montant total des sommes en jeu s’élevant à une cinquantaine de milliards de dollars. La résistance a toutefois nettement diminué par rapport à ce qu’elle était dans les années 1990. Hors des secteurs et entreprises stratégiques, tout dépend de la réputation des investisseurs, c’est-à-dire de la façon dont ils ont déjà géré leurs actifs étrangers. Nos

DES CONGLOMÉRATS À L’ÉTROIT DANS LEUR PAYS

Comme on dit souvent, il n’y a que le premier pas qui coûte. “La tendance est bien là, et elle est positive”, affirme Anders Aslund, expert de l’Institut d’économie internationale de Washington. “Les grands acteurs économiques russes se sentent à l’étroit dans leurs frontières nationales : ils désirent s’étendre à la fois de manière horizontale et verticale.” Plus mesuré, Brian Cox, viceprésident du Conseil américano-russe de coopération des affaires, estime que l’on “assiste simplement à l’amorce d’une tendance”. “Mais, compte tenu des moyens accumulés par de nombreuses sociétés russes, leur envie d’investir sur le marché américain, l’un des plus grands et des plus riches du monde, va forcément s’accentuer d’année en année. ” Sergueï Pankratov

RUSSIE

Des usines de plus en plus modernes
s Sur la chaîne de fabrication ultramoderne de la verrerie Bor, près de Nijni-Novgorod, des ouvriers en combinaison bleue produisent des pare-brise pour les Ford et les Renault assemblées en Russie. L’entreprise était naguère si pauvre qu’elle payait son personnel en nature, sous forme de machines à coudre et d’aspirateurs. Mais, après une injection de 100 millions de dollars par la société belge Glaverbel, elle affiche aujourd’hui une prospérité insolente : Bor fabrique les vitres de presque toutes les voitures produites sur le territoire russe. “L’avenir s’annonce radieux”, se félicite Valeri Tarbeïev, le PDG. Car la demande est considérable. “Pour avoir une Ford Focus neuve, il faut attendre jusqu’à six mois.” Dans tout le pays, après sept années de croissance, les entreprises dépensent des milliards de dollars pour accroître leurs capacités de production afin de satisfaire une forte demande. Parallèlement, des multinationales comme Intel et Ford renforcent leur présence. C’est essentiellement à cette renaissance économique que Vladimir Poutine doit sa popularité. Depuis son élection, en l’an 2000, le PIB par habitant a quadruplé, à près de 7 000 dollars, et 20 millions de personnes sont sorties de la pauvreté. Après la crise financière de 1998, la faiblesse du rouble a permis aux industriels locaux d’être plus compétitifs face aux importations. Des usines qui tournaient au ralenti se sont mises à fonctionner à plein régime et la production a augmenté. Puis l’envolée des prix du brut a provoqué un

Croissance réelle du PIB (en %)
10 8 6 4 2 0

Russie Etats-Unis Union européenne

2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006
afflux de capitaux qui a alimenté encore un peu plus la croissance. A mesure que la manne pétrolière stimulait la demande intérieure, les impor tations ont progressé. Les entreprises locales ont compris qu’elles devaient investir dans des technologies plus efficaces pour préser ver leur compétitivité. Parallèlement, les banques, autrefois fragiles, ont plus volontiers prêté aux industriels, tandis que la décélération de l’inflation réduisait le coût du crédit. Mais

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

46

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

Sources : Service fédéral russe des statistiques, Eurostat, “The Wall Street Journal”

Une économie en pleine croissance

le plus important, sans doute, est la stabilité politique instaurée par Poutine, qui a donné aux entreprises suffisamment confiance en l’avenir pour qu’elles investissent. L’an dernier, ces investissements ont fait un bond de 13,5 %, soit l’un des taux annuels les plus élevés depuis l’effondrement de l’Union soviétique. Si le secteur des ressources naturelles s’est d’abord taillé la part du lion, il est aujourd’hui dépassé par l’agroalimentaire et l’automobile. Néanmoins, le taux d’investissement reste très inférieur à ceux d’autres économies en pleine expansion, à 18 % du PIB contre 40 % en Chine, par exemple. D’aucuns craignent que ce ne soit insuffisant pour maintenir l’économie à flot en cas de plongeon des cours de l’or noir. Malgré les efforts de diversification engagés par le Kremlin pour réduire la dépendance vis-à-vis du pétrole et du gaz, la Russie est loin de constituer une solide base d’exportation pour les industriels occidentaux, comme le sont devenus la Chine et certains pays d’Europe de l’Est. Les problèmes politiques, comme la corruption et un régime de style autocratique, pourraient également mettre en péril le rebond actuel. “L’interventionnisme accru de l’Etat empêche le secteur privé d’être aussi dynamique qu’aux Etats-Unis ou en Chine”, note John Litwack, chef économiste au service Russie de la Banque mondiale. “Si les Russes veulent vraiment avoir une économie fondée sur l’innovation, il faut qu’ils décenGuy Chazan, The Wall Street Journal (extraits), New York tralisent.”

PUBLICITÉ

PUBLICITÉ

sciences
ETHOLOGIE Certains
s

i n t e l l i g e n c e s

q

Des geais qui ont une mémoire d’éléphant
oiseaux posséderaient, comme les humains, la faculté d’utiliser leurs expériences passées pour anticiper l’avenir.
THE NEW YORK TIMES (extraits)

New York

L

’être humain a la capacité innée de voyager dans le temps, par l’esprit. Nous pouvons revivre des événements qui se sont produits il y a longtemps ou nous projeter dans l’avenir. Certains psychologues avancent que la faculté de revivre le passé s’est développée chez nos ancêtres pour leur permettre de planifier l’avenir et que cette capacité fut essentielle à la réussite de notre espèce.Toutefois, certains spécialistes du comportement animal estiment qu’à cet égard nous ne sommes pas uniques en notre genre. Des expériences récentes suggèrent que les animaux peuvent faire de même. Nicola Clayton, spécialiste de psychologie comparative à l’université de Cambridge (Grande-Bretagne), a cherché à savoir si les geais buissonniers présentaient une mémoire épisodique. Ces oiseaux cachent chaque année des milliers de morceaux de nourriture et se rappellent toutes les cachettes. Le Dr Clayton s’est demandé s’ils se souvenaient uniquement du lieu ou de l’action de cacher la nourriture. Elle a sélectionné deux types d’aliments, des chenilles de phalène [un papillon] et des cacahuètes. Les geais préfèrent les chenilles fraîches aux cacahuètes. En revanche, si les chenilles sont mortes

Le Dr Clayton a publié ses résultats en 1998 et conclu que les geais remplissaient les critères d’une mémoire “de type épisodique”. Elle a approfondi la question depuis. L’année dernière, par exemple, son équipe a découvert que les geais se rappelaient non seulement où et quand ils avaient dissimulé de la nourriture, mais aussi s’ils étaient observés à ce moment-là. Si un sujet s’aperçoit qu’un autre le regarde pendant qu’il cache de la nourriture, il a tendance à récupérer son butin plus tard pour le cacher ailleurs.
LES OISEAUX PRÉVOIENT LEURS BESOINS FUTURS

depuis quelques heures, leur préférence va aux cacahuètes. Dans une cage, le Dr Clayton a laissé les geais cacher les deux types d’aliments avant de faire sortir les oiseaux. Elle les y a remis ensuite, certains au bout de quatre heures, d’autres au bout de cinq jours. Le temps passé avait un effet significatif sur le type de nourriture que les sujets recherchaient. Ceux des oiseaux qui avaient attendu quatre heures avaient tendance à dénicher les chenilles alors que ceux ayant dû attendre cinq jours dédaignaient les chenilles et prenaient les cacahuètes. Pour s’assurer que les oiseaux ne faisaient pas leur choix grâce à leur odorat, les cachettes étaient vidées et le contenu remplacé par du sable.

Dessin de M. Kalman paru dans The New Yorker, New York.

Cependant, certains chercheurs ne sont pas convaincus. “Les animaux semblent vivre dans le présent”, affirme Thomas Suddendorf, spécialiste de psychologie comparative à l’université du Queensland, en Australie. Pour lui, un geai peut se rappeler le type de nourriture qu’il a cachée et le lieu où il l’a cachée sans pour autant avoir de conscience ni de mémoire. “Ce n’est pas vraiment l’information qui caractérise le voyage mental dans le temps. Je sais que ma mère m’a donné naissance en Suède en 1967, mais ça ne veut pas dire que je peux forcément revivre cet événement. ” La mémoire épisodique dépend également de nombreuses autres facultés qui n’ont été clairement démontrées que pour l’esprit humain, ajoute le Dr Suddendorf. Elle s’est développée une fois que nos ancêtres se sont séparés de la lignée des autres singes. D’ailleurs, son avantage ne résiderait pas dans le fait qu’elle permet de connaître le passé, mais plutôt dans la possibilité d’anticiper l’avenir. En réponse, le Dr Clayton a récemment mené une expérience sur la faculté d’anticipation des geais buis-

sonniers. Les oiseaux ont été placés dans trois compartiments communicants pendant six jours. Chaque matin, on les enfermait pendant deux heures soit dans un compartiment où ils ne recevaient rien à manger, soit dans un autre où ils recevaient des pignons en poudre (qu’ils peuvent manger mais pas stocker dans des cachettes). Pendant le reste de la journée, ils pouvaient se déplacer librement et continuer à s’empiffrer de pignons en poudre. Le septième jour, les chercheurs ont remplacé les pignons en poudre par des pignons entiers. S’ils en avaient envie, les oiseaux pouvaient alors les cacher dans des bacs à glaçons disposés dans les compartiments où ils étaient enfermés le matin. “Si je suis un oiseau, je peux cacher une partie des provisions là-dedans. De cette façon, si je me réveille là le matin, j’aurai mon petit déjeuner”, explique le Dr Clayton. Elle a en effet constaté que les sujets mettaient de côté trois fois plus de pignons dans le compartiment où il n’y avait d’habitude rien à manger. Selon elle, cela montrerait que ces oiseaux peuvent agir par anticipation pour satisfaire leurs besoins futurs et, donc, qu’ils savent ce dont ils auront besoin et où ils en auront besoin. Pour la plupart des spécialistes du comportement animal, cette étude est concluante. Même le Dr Suddendorf, qui était si réticent vis-à-vis des études précédentes, est intrigué par ces résultats. “Est-ce qu’ils peuvent prévoir une semaine, un mois à l’avance comme les humains ? Est-ce que leur faculté de prévoyance se limite à la nourriture ?” se demande-t-il. “C’est une bonne chose que l’on s’y intéresse, ajoute Suddendorf. Dans cinq ans, les choses devraient être beaucoup plus claires. Le futur s’annonce radieux pour les recherches qui s’intéressent à l’avenir. ” Carl Zimmer

la santé vue d’ailleurs

Un dopant contre la maladie de Parkinson

L

’essai clinique sur la maladie de Parkinson annoncé fin mars par l’Institut national des troubles neurologiques et des accidents vasculaires cérébraux (NINDS) de Bethesda (Maryland), aux Etats-Unis, comptera parmi les plus importants jamais réalisés dans ce domaine et sera expérimental à plus d’un titre. Non seulement il testera les effets d’un supplément nutritionnel sur la maladie en faisant appel à 1 720 participants (dont la moitié recevront un placebo), mais le choix de la créatine [un acide aminé naturel présent dans le cerveau et les muscles] – une molécule censée avoir un ef fet dopant – comme agent est lui aussi nouveau. Le NINDS commence à recruter des patients chez qui la maladie neurodégénérative n’en est encore qu’à ses débuts pour les soumettre à un essai de phase III [phase d’étude où l’on compare, notamment, le traitement à un placebo] et voir

si une forme purifiée de la molécule peut la molécule présente chez tous les orralentir l’avancée de la maladie. Si la ganismes vivants et qui fournit l’énergie molécule passe l’épreuve avec succès, nécessaire à leur fonctionnement] dans l’institut pourra ajouter de nouveaux les cellules. Elle a aussi pour composés. “L’ensemble de la effet de protéger les miprocédure est inhabituelle”, tochondries [organite concède Debra Babcock, direccellulaire qui produit trice scientifique de l’essai du l’énergie de la celluNINDS sur la créatine. “C’est le], dont le dysfoncun essai clinique nouveau tionnement cause pour nous et un nouveau la mor t de cer tains type d’inter vention sur la groupes de neurones maladie.” La créachez les personnes tine, qu’on peut atteintes de la maladie acheter sans orde Parkinson. donnance dans Reste à savoir si suf fides magasins de samment de patients se diététique américains [son por teront candidats, sacommerce a été récemment léchant que la plupar t ne Dessin d’Antonio Ballesteros recevront qu’un placebo. galisé en France], est connue paru dans La Vanguardia, pour augmenter les réser ves Debra Babcock espère que Barcelone. d’ATP [adénosine triphosphate, le fait de proposer gratui-

tement de la créatine pure attirera des volontaires. Mais, pour Joel Perlmutter, neurologue de la faculté de médecine de l’université de Washington, dont le laboratoire est l’un des cinquante et un du pays à participer à l’essai, le recrutement pourrait poser “des problèmes logistiques importants”. De plus, bien que la créatine revête à ses yeux un intérêt certain, Perlmutter a des doutes quant à son mécanisme d’action contre la maladie de Parkinson. Mais, même si cette molécule devait se révéler inef ficace, il considère que l’opération aura tout de même le mérite de renseigner les chercheurs sur la manière de conduire des essais à grande échelle sur la maladie de Parkinson et d’identifier de nouveaux biomarqueurs [réponses biologiques de l’organisme après exposition Jennifer Couzin, à un médicament].
The New York Times, New York

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

49

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

technologie
HI-FI Participer
s

i n t e l l i g e n c e s

q

Des faisceaux sonores accrochés à vos oreilles
à une vidéoconférence ou écouter de la musique sans gêner les autres ? Microsoft propose une solution.
TECHNOLOGY REVIEW

Caméra digitale

Haut-parleur

Cambridge (Massachusetts)

N

ous sommes de plus en plus nombreux à utiliser l’ordinateur pour nos conversations vocales, notamment grâce à des logiciels de messagerie instantanée tels que Skype. Mais, en règle générale, il faut soit être équipé d’un casque-micro, soit utiliser un micro normal et veiller à ce que le son des haut-parleurs ne dérange pas le voisinage. Pour résoudre ce problème, une équipe de chercheurs de Microsoft dirigée par Ivan Tashev travaille sur un programme qui, en théorie, devrait permettre de focaliser le son émis par un ensemble de haut-parleurs directement sur nos oreilles, formant ainsi un véritable casque virtuel. Quelques centimètres seulement à l’extérieur de la zone où le son est envoyé, et on entend plus rien.Tashev affirme que son algorithme sera utilisable pour une grande variété d’enceintes bon marché. L’objectif est de “diriger un son précis pour qu’une personne puisse se déplacer dans son bureau en continuant à l’entendre”, pendant une vidéoconférence, par exemple. La position de l’auditeur dans la pièce serait localisée par différents périphériques puis transmise au logiciel de gestion de son des enceintes. Le casque virtuel suivrait ainsi l’utilisateur dans ses déplacements [voir schéma]. Ces périphériques, poursuit Tashev, seraient d’une part une caméra associée à un logiciel de traitement d’image, et d’autre part un ensemble d’au moins quatre microphones programmés pour situer la position de l’utilisateur par écholocation [comme pour un sonar, le son émis par les haut-parleurs rebondit sur le sujet et revient vers les micros]. Cette association permet de diriger les sons vers le sujet avec plus de précision et aussi de les diffuser sur une plus grande distance. L’idée de diriger le son ne date pas d’hier. Les systèmes radar de l’armée et les appareils à ultrasons courants – comme ceux qui servent à faire des échographies – le font depuis des décennies. Ces équipements emploient ce qu’on appelle le beamforming [formation de faisceaux]. Mais il est plus difficile d’appliquer cette technique à des sons audibles, comme la musique ou la voix humaine, parce qu’il faut prendre en compte une gamme de fréquences plus large. De plus, les basses fréquences requièrent des installations matérielles et informatiques différentes que celles utilisées pour les hautes fréquences. Les techniques de traitement de signaux sonores ont tellement progressé que certains

Microphones intégrés

Faisceau sonore focalisé

Le programme de Microsoft permet de concentrer le son émis par des haut-parleurs sur une zone précise. Ainsi, seul l’utilisateur peut l’entendre. De plus, si le sujet se déplace, une caméra et des micros intégrés à l’écran localisent automatiquement sa position. Le son va suivre son mouvement.

Caméra digitale Faisceau sonore focalisé

Courrier international

UN LOGICIEL QUI CRÉE DES ÉCOUTEURS VIRTUELS

appareils grand public utilisent déjà la formation de faisceaux. Yamaha vend ainsi des haut-parleurs home cinéma qui dirigent le son et le font rebondir sur les murs afin de créer des enceintes virtuelles derrière la tête de l’auditeur. Mais ces systèmes restent rares et surtout chers. Les ingénieurs de Microsoft veulent développer un logiciel nécessitant le moins de réglages possible en usine et par l’acheteur.Tashev et son équipe ont réécrit un programme de traitement de son déjà connu. “Nous écrivons les algorithmes pour différentes combinaisons de haut-parleurs”, précise Tashev. Pour que des haut-parleurs différents diffusent la même qualité de son, il faut un réglage extrêmement précis, mais les chercheurs n’en sont encore qu’à déterminer la meilleure façon de respecter les tolérances des enceintes. “Nous devrons faire certaines concessions”, admet-il. Mais il précise que le projet n’en est encore qu’à son stade initial. De plus, pour que l’algorithme de formation de faisceaux fonctionne correctement, il doit prendre en compte la réflexion du son sur les murs et les fenêtres de la pièce. Selon Tashev, bien qu’un prototype expérimental soit déjà disponible, cette technologie ne pourra être commercialisée avant au moins trois ans. Microsoft devra alors trouver la façon la plus adéquate d’intégrer le programme dans Windows Media Player, mais aussi s’assurer que les pilotes d’installation pour ses nouveaux périphériques soient inclus dans son système d’exploitation. Enfin, il lui f audra trouver des entreprises prêtes à fabriquer des enceintes destinées à une telle application. Mais d’après Tashev, si ce produit est un jour disponible sur le marché, tous ces efforts seront largement récompensés. Nous pourrons enfin avoir une conversation privée sur notre ordinateur ou participer à une visioconférence avec une liberté totale. Kate Greene q

s Invention John Jostins, le concepteur de R2D2, célèbre robot de la série des films Star Wars, vient de créer un véhicule qui marche à l’hydrogène. L’hydrogène sous sa forme H2 est un carburant dit propre, puisque sa combustion ne donne que de la vapeur d’eau. La voiture de Jostins, appelée Microcab, serait donc parfaitement écolo et aurait une autonomie de près de 160 km avec une batterie pleine. Très légère (250 kg) et totalement silencieuse, la Microcab se veut aussi un peu plus rapide que le droïde qui a rendu célèbre son inventeur, puisque

le véhicule atteindrait une vitesse de 45 km/h, rapporte la revue Nature. Le quotidien genevois Le Temps annonce qu’à la fin du mois, au Japon, les nouveaux téléviseurs d’Hitachi comporteront un disque dur amovible sous la forme d’une cartouche de poche. Les téléviseurs intégrant un disque dur à haute capacité existent déjà depuis plus de cinq ans, mais jamais un tel périphérique de mémoire n’aura été aussi petit et transportable. On pourra stocker dans ce support des émissions et des longs-métrages

EN BREF

en haute définition qui pourront être consultables sur PC ou, mieux encore, dans sa voiture à l’aide d’un autoradio-vidéo adapté. La société japonaise imagine même des bornes de vente installées, par exemple, dans les stations-service, où chacun pourra glisser sa cartouche afin de récupérer un film, moyennant un prix d’achat. s Shopping Le futur téléphone cellulaire en projet chez Sony Ericsson pourra vous dire si le chemisier qui vous fait tant envie va vous aller sans même l’essayer. Il faudra pour

cela saisir votre poids, votre taille, votre âge et votre couleur de cheveux. Mieux encore, à condition de faire un enregistrement 3D de votre corps par scanner, votre portable pourra se baser sur ce modèle informatique. Au moment de vos achats, vous repérerez le code d’identification du vêtement choisi. Vous entrerez ce code dans votre téléphone et vous enverrez ces données au central informatique du magasin. Un écran affichera alors un avatar virtuel de vous-même portant les habits sélectionnés, explique l’hebdomadaire britannique New Scientist.

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

50

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

multimédia

i n t e l l i g e n c e s

q

Le clip vidéo, une nouvelle forme d’art
TENDANCE Les films
s

qui accompagnent les derniers tubes permettent à des jeunes cinéastes de laisser libre cours à leur imagination.
Rotterdam
NÚ Films

NRC HANDELSBLAD

B

onne nouvelle pour le clip musical. Grâce à l’iPod vidéo, tout le monde peut maintenant voir ses propres films, sans dépendre de la programmation des chaînes de télé. Voilà qui ouvre la voie au clipsingle : un clip vidéo qu’on achète comme un disque simple. Fin janvier, au MIDEM, le Marché international de l’édition musicale à Cannes, le clipsingle a effectivement occupé le devant de la scène. Les maisons de disques espèrent que ce nouveau produit leur permettra de compenser le recul des ventes de CD. On assiste donc à un tournant, notamment pour le clip vidéo en tant que “forme artistique”, dans la mesure où, depuis des années, c’est le clip et non le morceau en soi qui constitue le support de la musique pop. Les clips vidéo représentent l’art de la jeunesse. Les jeunes ne peuvent peut-être pas distinguer un Matisse d’un Picasso, mais ils voient la différence entre un bon et un mauvais clip. Ils regardent la distribution des MTVVideo Music Awards et discutent souvent avec passion des clips sur des forums de discussion comme Videopinie.nl.

Louis-Philippe Eno lors de l’enregistrement du titre Montréal – 40 °C, avec son groupe Malajube, en 2006.
s

Exemple

Depuis Madonna, le clip est une manière pour les stars de rectifier leur image. Dans She’s Madonna, le nouveau clip de Robbie Williams, on voit l’idole de la pop en dragqueen. Soucieux de ne pas devenir trop classique en tant que sexsymbol, il s’arrange pour corriger cette image. Avec ce clip, il dit à ses fans : “N’allez pas croire que vous savez qui je suis !”

Les artistes s’y intéressent depuis les années 1970. Certains cinéastes ont fait leurs premières armes dans ce monde, comme Michel Gondry, dont les films (Eternal Sunshine of the Spotless Mind,La Science des rêves) sont influencés par le style extravagant de ses clips musicaux : un montage rythmé, une expérimentation avec la couleur et l’éclairage. Dans Army of Me, un clip de Björk réalisé par Gondry, la chanteuse pose une bombe dans un musée d’art moderne. Une sorte de clin d’œil sur la relation entre l’art et les clips.Tout est bizarre chez Gondry.Tout y est possible. Dans le clip de Björk, un avion entre dans une ampoule et une molaire qui vient d’être extraite se transforme en un gigantesque diamant. Le surréalisme, avec lequel Dalí et Buñuel entendaient changer le cinéma, est encore bien vivant. Globalement, deux tendances se dégagent. Le maître de la première tendance, pour l’heure, c’est le rappeur 50 Cent. Beaucoup de nu et une succession d’images affriolantes. Parallèlement, il existe un autre courant plus créatif (étonnant, subversif) qui exploite pleinement les caractéristiques for-

melles du genre. Les clips extravagants de Björk (Isobel, Hyperballad, Human Behavior) font partie de ce “contrecourant”, mais aussi ceux de Pink, Christina Aguilera et Robbie Williams. Les Beatles et Bob Dylan faisaient déjà des clips vidéo dans les années 1960, mais ce n’est qu’à partir de la création de MTV, en 1981, qu’une véritable culture du clip vidéo a vu le jour. Avant cette époque, un clip se composait surtout d’images tirées d’un concert. Le sentiment de “ne pas avoir été là” dominait. Mais les premiers véritables clips vidéo ont vite changé les choses, en créant un monde imaginaire et en mettant en scène des choses inconcevables sur une scène. Thriller (1983), de Michael Jackson, a conféré à ce genre ses lettres de noblesse. Le spectateur/auditeur était tenu en haleine pendant quatorze minutes avec une courte histoire d’horreur, la durée du morceau étant prolongée pour atteindre trois fois la durée initiale. En l’occurrence, l’image a déjà pris le dessus, puisqu’elle détermine le temps que doit durer le clip. Thriller a d’emblée imposé le clip artistique comme le petit frère du long-métrage cinématographique. Madonna, pour sa part, a donné au clip le ton de la provocation. En 2006, son fameux Like a Prayer (1989) a été élu par MTV comme étant le clip vidéo le plus “iconoclaste” de tous les temps. L’art et les clips ne forment pas des mondes séparés. A l’automne dernier, le musée d’Art contemporain de Montréal a proposé l’exposition “Vidéomusique”, qui comprenait 26 clips de réalisateurs comme Spike Jonze, Michel Gondry, Chris Cunningham et Louis-Philippe Eno. Aux Pays-Bas, le Stedelijk Museum, le Centraal Museum, le Vleeshal et le

Groninger Museum ont mis en avant tous les acquis de ce média. Ces dernières années, on s’est beaucoup intéressé à l’œuvre d’un artiste réalisateur de clips comme Chris Cunningham. Ce Britannique a commencé sa carrière comme créateur d’effets spéciaux et a participé, entre autres, aux films Judge Dredd, Alien Resur rection et A.I. Il a ensuite fait des clips pour Madonna, Björk, Portishead et Squarepusher. Mais c’est pour Aphex Twin qu’il a réalisé ses clips les plus marquants et les plus perturbants. Dans Come to Daddy, qui date de 1997, un groupe d’enfants, qui ont tous la tête de Richard D. James (Aphex Twin), harcèle une vieille dame. Avec Flex (2000), axé sur l’anatomie et la sexualité, Cunningham montre qu’il n’y a qu’un pas entre le clip et l’art. La musique a été composée par Richard D. James à partir des images – et non le contraire. Les vidéos de Cunningham montrent que les clips ne doivent pas nécessairement faire plaisir au spectateur, mais peuvent aussi f acilement le perturber. Les changements de plan abrupts sont davantage la règle que l’exception. Curieusement, pourraiton se dire, le clip a ainsi popularisé les principes du cinéma de montage russe (Vertov, Eisenstein). Alors que, dans les films hollywoodiens, les changements de plan restent aussi invisibles que possible – il s’agit de préserver la continuité d’une histoire “passionnante” –, le réalisateur de clip découpe et assemble à son gré. Le clip est ainsi devenu, la forme artistique définitive de la musique pop. La chanson semble être reléguée au rang de bande sonore du clip. En ce sens également, le clip est peut-être bien l’art de l’avenir. Colin van Heezik

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

51

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

voya ge

q

PÈLERINAGE EN PATAGONIE

Chez Butch Cassidy et le Kid
Cholila, petit village argentin perdu au pied de la cordillère des Andes, a hébergé les célèbres hors-la-loi de 1901 à 1907. Evocation d’une époque légendaire.
Province de RÍO NEGRO I
El Maitén
E C C O R D I L L È R E

A R G E N T I N E
Province de CHUBUT

e
i
n

Cholila

P. N. Esquel Los Alerces Trevelín

a

ARGENTINE
Buenos Aires

CHILI

0

60 km

0

500 km

PÁGINA 12

Buenos Aires

L

e voyageur qui parcourt pour la première fois la Patagonie argentine découvre des lacs tels qu’il n’en verra nulle part ailleurs sur la planète. La silhouette grandiose de la cordillère des Andes, en arrière-fond, fait de cette région de la province de Chubut un paradis terrestre insoupçonné. Les bourgs et petits villages qui poussent à la faveur du tourisme s’intègrent aussi bien au paysage qu’à la mémoire collective de ces lieux. Fondés il y a un peu plus de cent ans, ils entretiennent le souvenir d’histoires qui remontent à l’arrivée de leurs fondateurs, au tout début de la colonisation et à l’apparition des premiers grands latifundia. Chacun de ces lieux a quelque chose à raconter, des récits qui se transmettent de père en fils, des histoires secrètes et mystérieuses. La province de Chubut, attribuée en 1902 à l’Argentine, fut le théâtre, entre eaux bleues et neiges blanches, de certaines d’entre elles. Pour les revivre, il suffit de se rendre dans le petit village de Cholila, porte d’entrée du parc national Los Alerces et de ses paysages de rêve. En 1900, Cholila était un simple hameau dispersé. Les premiers habitants – Tehuelches, Araucanos et Mapuches –, qui étaient arrivés dans la région un millénaire auparavant, lui avaient donné son nom indien, signifiant “belle vallée”. Le peuplement de cette colonie rurale embryonnaire avait débuté en 1897, après que Ventura Solís, éleveur de son état, eut posé le pied sur ces terres. Une fois établi à Cholila, Solís devint guide et conseiller des premières expéditions destinées à délimiter les frontières avec le Chili, dirigées par

s

A la une

Le supplément tourisme du quotidien argentin Página 12, qui paraît chaque dimanche, invitait le 4 février dernier à découvrir la région australe du pays sous le titre “Contes de la Patagonie”.

l’ingénieur Francisco Pascasio Moreno. Les prairies généreuses de ces vallées fertiles allaient peu à peu attirer des colons gallois, des bergers chiliens, des immigrants libanais, de petits éleveurs nord-américains et une poignée d’aventuriers. Il fallut attendre 1904 pour qu’apparaissent la première école et le premier poste de police. A la même époque, le Far West américain – à des milliers de kilomètres de là – voyait s’éteindre le monde des cow-boys, celui-là même qui allait passionner l’industrie cinématographique un siècle plus tard. Adulés par le peuple et poursuivis par la bourgeoisie, capables d’attaquer des banques ou des trains chargés d’or en Californie, les hors-la-loi de l’Ouest étaient des sortes de Robin des bois aux yeux du peuple. Ce fut le cas de Henry McCarthy – plus connu sous le nom de Billy the Kid – ou encore de Jesse James, peu après la guerre de Sécession [1861-1865]. Vers la fin du XIXe siècle, une autre bande de malfaiteurs ravagea à son tour les grandes plaines américaines. Mais qui se souvient de la “horde sauvage”, formée de Harry Longabaugh – passé dans l’histoire sous le pseudonyme de Sundance Kid –, de Robert Leroy Parker, alias Butch Cassidy, et de leurs acolytes Will Carver, Ben Kilpatrick et Harvey Logan ? Leurs faits d’armes furent pourtant nombreux. Ces bandits n’hésitèrent pas à prendre la pose, vêtus de leurs plus beaux costumes, devant l’objectif d’un photographe de Fort Worth, au Texas, dans le seul but d’envoyer un exemplaire du cliché au directeur de la banque de Winnemucca [dans le Nevada], à qui ils venaient de voler près de 32 000 dollars ! Et si la plupart des admirateurs de Butch Cassidy assurent qu’il n’a jamais tué personne, d’autres soulignent qu’après l’attaque du Great Express en 1901 (butin : 50 000 dollars) il assassina dans un hôtel, en

Louisiane, trois hommes de l’agence de détectives Pinkerton lancés à ses trousses. Harcelée par Pinkerton, la bande finit par se séparer et Butch Cassidy et Sundance Kid s’enfuirent pour New York, en compagnie d’Etta Place, une femme alliant une beauté étourdissante à un courage exceptionnel. Les murs se couvrirent d’affiches offrant la somme astronomique de 10 000 dollars de récompense pour la capture de chacun des bandits, mais tous trois s’étaient évanouis dans la nature sans laisser la moindre trace. Et pour cause : à l’automne 1901, deux hommes et une femme avaient débarqué incognito à Buenos Aires, mêlés à la foule des passagers du vapeur Soldier Price. Le trio s’installa à l’hôtel Europa, sur l’avenue de Mayo, déposa 30 000 dollars en or dans une banque de la rue Florida et rendit enfin visite au directeur des Terres qui attribua une concession de 6 000 hectares dans la lointaine localité de Cholila. Butch Cassidy, Sundance Kid et leur redoutable compagne s’étaient présentés comme étant Santiago Ryan, Henry Place et Etta Place, éleveurs de leur état. Les voici qui s’enfoncent, à cheval, dans la Patagonie profonde pour apercevoir enfin, au terme de plusieurs jours de chevauchée, leur destination finale. Avec sa végétation austère et les nuées de sable soulevées par le vent, Cholila leur rappelle leur Utah natal. Ils y construisent un ranch dans le plus pur style de l’Ouest américain et utilisent leur butin de la banque du Nevada pour acheter leurs premières têtes de bétail. Ils bâtissent ensuite une grande écurie et quatre étables en bordure du ruisseau qui traverse leurs terres.Vers 1905, ils ont entièrement acheté leurs 6 000 hectares. “Je possède 300 bovins, 1 500 brebis, 28 chevaux de selle, 2 péons qui travaillent pour moi, une maison de quatre pièces, des hangars, une

P

a
AN AN

t

g

o
D D
E E
S

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

52

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

Granger Collection/Rue des Archives

E S D E

Le gang de la “horde sauvage” photographié en 1901 à Fort Worth (Texas). Robert Leroy Parker, alias Butch Cassidy, est assis à droite. Harry Longabaugh, alias Sundance Kid, est assis à gauche.

carnet de route
Y ALLER
s Le village de Cholila se trouve au nord de la province de Chubut, en Patagonie argentine, à 150 km d’Esquel, à 70 km d’El Bolsón, à 150 km de Bariloche et à 2 000 km de Buenos Aires. Il faut compter au moins 800 euros pour un vol AR Paris-Buenos Aires sans escale. Mais il ne faut pas oublier le surcoût du trajet final en avion, en bus ou en voiture. La route d’Esquel à Cholila n’est que partiellement goudronnée, mais permet de traverser le magnifique parc national Los Alerces. Cholila se trouve à quelques kilomètres d’El Maitén, le terminus du célèbre train Patagonia Express, surnommé aussi “la Trochita”.

À SAVOIR s En Argentine, les saisons sont inversées par rapport à l’Europe. L’été dure jusqu’à la fin mars. Janvier et février sont les meilleurs mois pour visiter la Patagonie. En automne, d’avril à juin, le climat est encore agréable. L’hiver, plus frais et humide, débute mi-juin.
s Le maté est la boisson traditionnelle en Argentine. En Patagonie, on rencontre beaucoup de gens qui en consomment à toutes les heures de la journée. Cette infusion, vaguement comparable au thé, est préparée à par tir de la yerba maté (thé des jésuites). Le maté se prépare dans un récipient spécifique (également appelé maté, du quechua mathi, qui signifie “calebasse”) et se boit à l’aide d’une bombilla, c’est-à-dire d’une pipette métallique (en argent si possible) équipée d’un filtre, A première vue très simple, la préparation du maté est tout un art et donne lieu à un véritable rituel.

À DÉGUSTER

Craig Lovell/Corbis

étable et quelques poules. La seule chose qui me manque, c’est une cuisinière, car je vis toujours dans une amère solitude”, écrit Butch Cassidy à une amie détenue dans une prison d’Ashley, aux Etats-Unis. Le respectable éleveur qui se fait désormais appeler Ryan n’est toutefois pas homme à se reposer sur ses lauriers ; il monte bientôt un magasin qui devient le grand rendez-vous des hommes du village. C’est là que l’on parle des événements quotidiens de la région – le bétail, les affaires et les femmes –, de superbes créatures qui ont appris à manier les armes sous la houlette d’Etta Place. On dit qu’Etta est très respectée à Cholila, non seulement pour les deux revolvers qu’elle porte ostensiblement à la ceinture, mais aussi parce qu’elle affirme qu’une femme de l’Ouest “doit être préparée à élever des enfants, cuisiner et défendre sa terre, sa personne et son homme”. On raconte aussi qu’elle pose une bouteille vide sur chacun des deux piliers du portail de sa ferme et que, tenant entre les dents les rênes de son cheval lancé au grand galop et un revolver dans chaque main, elle vise les bouteilles, puis les fait voler en éclats au premier coup de feu.

Dans le parc national Los Alerces.

En 1907, les infatigables détectives de l’agence Pinkerton retrouvent les traces de la bande. Butch Cassidy et Sundance Kid s’enfuient vers la province de San Luis, attaquant au passage la banque de la Nación à Villa Mercedes, passent au Chili et, de là, poursuivent leur cavale jusqu’en Bolivie. Selon une des versions de l’histoire, ils sont cernés par une cinquantaine de policiers dans le petit village bolivien de San Vicente : Sundance est blessé et Butch se suicide. Une autre version assure que ce personnage de légende serait mort de vieillesse dans un hôpital des Etats-Unis. A Cholila, il ne reste que quelques cabanes en rondins à demi délabrées pour évoquer le ranch où vivaient ces célèbres bandits. Les autres bâtiments qui, jadis, étaient situés au bord du ruisseau ont été partiellement occupés jusqu’en 1998. Mais on peut aujourd’hui les visiter. Un projet de restauration a mobilisé les meilleurs charpentiers de la région pour transformer ces simples bâtisses en un musée destiné à perpétuer le souvenir de cette histoire qui, voilà bien longtemps, fut le point de rencontre entre le Far West et la lointaine Patagonie. Marina Combis
53
DU 19 AU 25 AVRIL 2007

Galen Rowell/Corbis

A VOIR s Le parc Los Alerces (alerces : cyprès de Patagonie) est l’un des plus beaux parcs nationaux d’Argentine. Il a été créé en 1937 afin de protéger cette espèce dont certains spécimens traversent les siècles. Les arbres les plus anciens du parc ont entre 2 500 et 3 500 ans. D’une superficie de 263 000 hectares, le parc Los Alerces compte une dizaine de lacs et de nombreux cours d’eau. La plupar t des infrastructures du parc se trouvent autour du lac Futalaufquen : station-service, camping, restaurants, bungalows. On peut aussi demander un permis de pêche et s’inscrire pour des trekkings. A REVOIR s Un classique du cinéma américain : Butch Cassidy et le Kid, western réalisé en 1969 par George Roy Hill et interprété par Paul Newman et Robert Redford. Même si on ne voit pas Cholila dans le film.

s Retrouvez tous nos voyages sur

courrierinternational.com

W W W.
Toute l’actualité internationale au jour le jour sur

courrierinternational.com

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

l e l i v re
LE MEILLEUR DES MONDES

épices & saveurs
q

Perdu de vue
Dans un pays qui vient de sortir d’une effroyable guerre civile, une animatrice radio aide les gens à retrouver leurs proches disparus. Le premier roman de l’Américain d’origine péruvienne Daniel Alarcón.
LOS ANGELES TIMES (extraits)

BELGIQUE Complètement
s

siphonnés !
ujourd’hui, tout restaurant un peu branché se doit d’adopter les artifices de la cuisine moléculaire et donc d’afficher sur sa carte des plats agrémentés d’écumes ou d’espumas [mousses ultralégères salées ou sucrées]. Mais d’où vient cette nouvelle mode éphémère ? Du pape de la gastronomie moléculaire, le Catalan Ferran Adrià, bien sûr, qui a eu l’idée géniale de détourner le vieux siphon relégué au fond du placard pour réinventer le principe de la mousse en lui donnant encore plus de légèreté. Mais alors que d’autres techniques sont difficiles à reproduire à la maison, comme le sorbet à l’azote liquide, le siphon permettra aisément d’apporter la touche de modernité et de raffinement aux plats les plus variés. Le principe consiste à donner à la fois de la consistance et de l’inconsistance afin de créer une nouvelle texture. Pour ce faire, il faudra utiliser un liquide : un jus, de la crème, une infusion, un bouillon, un coulis… Pas besoin d’ajouter qu’une centrifugeuse ou un robot réglé sur haute vitesse seront utiles pour obtenir une consistance idéale et sans morceaux. Car le moindre élément solide risquerait d’entraver la bonne marche de la recette. Pour les préparations salées, on privilégiera, par exemple, le Tabasco, et pour les sucrées, le sirop de canne. Ensuite, il suffira d’ajouter un épaississant, de la gélatine, du blanc d’œuf (plus efficace en poudre), de l’agar-agar, de la lécithine de soja… Fermer le siphon en respectant bien la notice de l’appareil, insérer une ou deux capsules de N2O, secouer deux ou trois fois – étape importante afin de bien répartir le gaz – et le tour est joué. Plus le siphon restera au réfrigérateur, plus la préparation sera ferme. Avec la possibilité de réinventer certains classiques, on comprend dès lors pourquoi tant de gens deviennent accros de cet élégant objet qu’est le siphon !

A

Los Angeles

L

a guerre, pour Daniel Alarcón, est une bataille de mots. Le pays non identifié d’Amérique du Sud où se déroule Lost City Radio*, son remarquable premier roman, est officiellement en paix après des années de guerre civile. Les places de la capitale détruites par les bombes ont été reconstruites mais il reste des terrains minés, surtout dans la conversation. Les localités sont désormais désignées par des numéros ; il est interdit de mentionner leur ancien nom et prononcer celui d’une personne qui a été déclarée traître à la patrie par les autorités, c’est s’exposer à une arrestation immédiate. Au début du roman,Victor, 11 ans, vient d’arriver de la forêt lointaine. Son village, 1797, l’a chargé de remettre une liste des habitants disparus à Norma, qui anime une émission très populaire intitulée Lost City Radio. Le problème, ce n’est pas la liste elle-même : les personnes disparues constituent le fonds de commerce de l’émission. Dans la décennie qui a suivi la guerre, des millions de personnes déplacées et de pauvres ont afflué dans les bidonvilles de la capitale. Norma invite les auditeurs à lancer un appel à l’antenne pour retrouver leurs proches disparus. Quand quelqu’un entend son nom et contacte le studio, une rencontre est organisée. Bien entendu, comme l’émission est diffusée sur la radio nationale, qui est d’ailleurs la seule du pays, un tri préalable est fait. Norma est l’arme secrète de l’émission. “Elle savait quand laisser sa voix trembler, quand s’attarder sur un mot, quels textes prononcer à toute allure… comme si les mots eux-mêmes étaient en feu”, écrit Alarcón. Mais si le ton empathique de Norma atténue la douleur des souvenirs, elle ne les efface pas, comme le montre très vite le roman. Au début, c’est le triste sort de Victor qui semble émouvoir Norma : sa mère vient de périr noyée, et l’instituteur qui l’accompagnait à la capitale l’a abandonné en chemin. Mais l’animatrice est en plein conflit d’intérêts. Son mari, professeur d’ethnobotanique, effectuait souvent des recherches près de 1797. Il a disparu il y a dix ans lors d’une expédition de collecte. Tout ce que Norma a réussi à savoir, c’est que cet amoureux des plantes, qui affirmait avoir renoncé à la politique, a été depuis accusé de choses horribles, par exemple d’avoir inventé une méthode de torture particulièrement atroce. Dans son scénario le plus optimiste, Norma imagine que Rey se cache dans la forêt et qu’un jour il entendra sa voix. Le messager de 1797

s

Biographie
serait-il une réponse ? Victor, qu’elle héberge, et Manau, l’instituteur, qu’elle traque, deviennent des alliés et les pièces d’un puzzle. Dans un autre contexte, l’histoire de Norma et Rey contiendrait des éléments de comédie à côté du tragique. En sortant un peu éméchés de la soirée dansante où ils se sont rencontrés, vingt ans plus tôt, ils sont tombés sur des soldats et Norma est rentrée seule chez elle avec le portefeuille de Rey dans la poche. Rey ne donne pas signe de vie pendant un an et Norma réalise que cet homme qu’elle connaît à peine lui a confié un dangereux secret. Avec le recul, elle essaie de comprendre l’attirance qu’elle a pour lui et qui persiste même après qu’il est réapparu, affirmant ne pas souvenir d’elle. Est-ce sa force ou sa faiblesse qui l’attirait ? Ou bien le côté romantique de la situation ? La guerre, écrit Alarcón, avait éclaté à peine quelques semaines auparavant et était encore à ce point lointaine que “beaucoup d’étudiants y songeaient encore avec excitation, comme si c’était une fête à laquelle ils seraient bientôt conviés”. Peu de romanciers débutants parviennent à jouer aussi habilement sur autant de registres simultanément – roman historique, policier, conte moral. Lost City Radio est un morceau de bravoure. L’un des procédés favoris d’Alarcón consiste à mentionner un événement ou un mot sans la moindre explication ou traduction, les précisions arrivant plusieurs chapitres plus loin. Ainsi, un mot mystérieux, tadek, apparaît pour la première fois en relation avec le village de Victor ; le terme revient ensuite dans une conversation à propos d’un article de journal et l’on apprend qu’il s’agit d’une sorte d’ordalie ; enfin, alors que le roman approche de sa conclusion déchirante, Alarcón nous fait vivre le tadek à travers les yeux des personnes obligées d’y prendre part. Le monde qu’Alarcón dépeint dans Lost City Radio peut sembler exotique. Pourtant, quand l’auteur explore ce processus mental très particulier par lequel un conjoint fait de la trahison la base de son couple, un indicateur préfère la plausibilité à la véracité, une ville qui n’est pas en guerre considère les soldats en armes comme une présence nécessaire, alors ce pays étranger et sans nom ne semble plus aussi éloigné que cela du nôtre. Ariel Swartley
* HarperCollins, New York, 2007. Pas encore traduit en français.

Pour la revue littéraire Granta, Daniel Alarcón, 29 ans, est l’un des vingt meilleurs jeunes romanciers américains du moment. Né à Lima, au Pérou, il réside aux Etats-Unis, où ses parents médecins ont émigré quand il avait 3 ans. Cet anthropologue de formation, qui a suivi le prestigieux atelier d’écriture de l’université de l’Iowa, s’est fait connaître en 2003 en publiant un récit dans la revue The New Yorker. Après War by Candlelight, son recueil de nouvelles très remarqué paru en 2005 (non traduit en français), il vient de publier son premier roman, Lost City Radio.

Kim Kulish

Tiramisu aérien (pour un siphon de 0,5 litre)
Ingrédients 250 g de mascarpone, 200 ml de crème fraîche liquide, quelques cuillerées de sirop de sucre de canne, biscuits boudoirs, de l’amaretto, café bien fort, cacao en poudre. Préparation Deux bonnes heures avant de passer au desser t, mélanger le mascarpone, la crème et le sirop ; la préparation ne doit pas être trop dense, mais, si c’est le cas, ajouter encore un peu de crème fraîche. Verser dans le siphon. Insérer la cartouche de N2O. Secouer deux ou trois fois et mettre au réfrigérateur. Au moment de servir, mélanger le café chaud et l’amaretto dans une assiette creuse et y tremper les boudoirs. Dresser 4 ou 5 biscuits sur chaque assiette de service. Actionner le siphon pour répartir un peu de crème de mascarpone sur chaque assiette puis saupoudrer de cacao. Hubert Heyrendt, La Libre Belgique (extraits), Bruxelles

COURRIER INTERNATIONAL N° 859

54

DU 19 AU 25 AVRIL 2007

insolites
Fonctionnaire européenne cherche fonctionnaire européen

q

B

ernard travaille depuis douze ans à la Commission européenne. Il est belge, divorcé. Bernard a toujours aimé la photo, la marche, les sorties entre amis, et, surtout, partager ses passions. Alors un jour, il y a trois ans, il s’est inscrit sur un site de rencontres après avoir vu une annonce dans le journal de la Commission. Quel site ? Eurosingles, fondé en 2003 par une autre fonctionnaire européenne. Un site exclusivement destiné aux fonctionnaires de l’UE : agences, représentations permanentes, ambassades, Eurocontrol, OTAN et autres organisations internationales. Ils sont aujourd’hui près de 180 membres. Pas de chat, de flash ou de “blonde aimant cuisiner” à attendre ici. Seulement des profils présentant leurs fonctions et centres d’intérêt. Avec un point commun : trouver la “moitié” et éviter les pièges – ces clichés entourant les fonctionnaires européens, majoritairement et “erronément” perçus comme “très bien payés et jouissant d’excellentes conditions de travail”. Bernard a souffert d’être pris “pour une vache à lait. Comme d’autres, ” il ne veut pas que les écarts de salaires ruinent sa vie affective. Sur Eurosingles, pas d’ambiguïté possible. Ni de mauvaise surprise. Car si on s’y inscrit librement dans un premier temps on ne passe pas allégrement le filtre du modérateur. Critère d’éligibilité : disposer d’une adresse en ec.europa.eu, cec.eu.int, europarl.eu.int ou encore hq.nato.int (OTAN). Un gage d’authenticité et de salaire équivalent. Et une façon de rester en milieu connu. Pour se rencontrer, on clique sur la page des uns et des autres, on se met directement en contact avec la personne ou on participe aux sorties proposées.

Tous ont entre 35 et 55 ans, sont de nationalités diverses, mais rares sont les Belges. Une faiblesse que Laura, Italienne de 50 ans et présidente d’Eurosingles, aimerait voir disparaître. Le repli des fonctionnaires ? S’il existe, c’est une affaire de “caractère et parfois de mauvaise volonté”, disent Bernard et Laura. Ou de timidité et d’obstacle linguistique. L’intégration à Bruxelles ? “Difficile quand on débarque, qu’on se retrouve seul et qu’on ne connaît rien au pays”, explique Bernard. Sans compter cet obstacle au mélange : “Le rythme de travail intense des fonctionnaires et leur niveau d’éducation et de formation très élevé” qui rendent les affinités parfois difficiles avec des gens non issus du sérail… Prétentieux ? Non. Une réalité, selon Bernard. “Et Eurosingles apporte cette garantie de sensibilités communes.” Pour Laura, le problème vient aussi de Bruxelles elle-même. “Ce n’est pas une ville hypersociable. La faute peut-être à ” une vision déformée de ces travailleurs… mais plus sûrement au sentiment de dépossession urbaine des “autochtones”. “Bien sûr, certains fonctionnaires se prennent pour Dieu, concède Laura. Mais c’est loin d’être la majorité. Ces gens imbus, on les retrouve dans tous les milieux, ça n’a rien à voir avec le fait d’être fonctionnaire européen.” A la tête d’Eurosingles, elle fera tout pour éviter “les mêmes cercles de nationalités”. Mais, pour cela, il lui faudra soumettre les utilisateurs à la question et organiser un référendum interne. Car elle ne se voit pas non plus “tout chambouler.” La Libre Belgique (extraits), Bruxelles

Pour (très) jeune public
n Suède, le goût du théatre, ça commence à l’âge des couche-culottes. Babyrama, à l’affiche du Stadsteater de Stockholm, s’adresse aux bébés de 6 mois à 1 an. A défaut de fauteuil d’orchestre, les spectateurs sont à quatre pattes ou suspendus dans des sièges kangourous. Les acteurs, tantôt adultes, tantôt transformés en bébés à l’aide de masques, leur parlent du confort de l’univers fœtal, symbolisé par de grands tissus rouges, de la naissance et des péripéties de la vie en poussette. Le tout dans un mélange de langues, en passant allégrement du suédois au chinois. Ecrite par une analyste spécialiste de l’enfance, Ann-Sofie Barany, la pièce est mise en scène par Susanne Osten, un grand nom du théâtre suédois. Manifestement, Babyrama a trouvé son public. Le spectacle, qui reprend fin avril, en est à sa deuxième saison. L’an dernier, la plupart des bambins ont vaillament maintenu leur attention pendant les quarante minutes de représentation. Et pour les spectateurs qui passeraient leur temps à brailler, pas de souci : ils pourront revenir gratis, note le Dagens Nyheter.

E

Un billet anticorruption
Avec le billet de zéro roupie, les Indiens auront moins de mal à dire non aux fonctionnaires qui se font graisser la patte pour traiter le moindre dossier. A première vue, la fausse coupure émise par le groupe anticorruption Fifth Pillar (Cinquième Pilier) ressemble au billet de 50 roupies. Sauf que, sous le visage de Gandhi, un message proclame : “Je promets de ne jamais donner ni accepter de pots-de-vin.” Fifth Pillar a émis 25 000 coupures, distribuées dans la ville de Madras, au sud du pays. Le groupe a pris toutes les dispositions légales pour ne pas être taxé de contrefaçon : le verso, notamment, ne peut prêter à confusion. “Les gens ont déjà commencé à les utiliser, et ça marche”, rapporte Vijay Anan, président de Fifth Pillar, dans le Mumbai Mirror. “Un conducteur de rickshaw motorisé s’est fait arrêter au milieu de la nuit par un policier qui lui a dit qu’il le laisserait repartir s’il faisait ‘un petit geste’. Le conducteur lui a donné un billet de zéro roupie. Le policier a été choqué, mais il a souri et l’a laissé partir.” Faire installer le téléphone, renouveler son passeport : la plupart des démarches s’accompagnent en général du paiement d’un pot-de-vin, rapporte The Times. Le billet de zéro roupie, “c’est un mouvement de résistance passive, à la Gandhi, contre la corruption”, déclare Vijay Anan. Un combat ambitieux : les bakchichs versés chaque année par les citoyens lambda se monteraient à plus 3,6 milliards d’euros par an.
COURRIER INTERNATIONAL N° 859

Conte de fées

L

es mariages gays, c’est aussi chez Mickey. Aux Etats-Unis, les couples homosexuels peuvent désormais sceller leur union dans tous les parcs à thème de Disney, avec Minnie pour demoiselle d’honneur. Les packages “Conte de fées” sont enfin ouverts

aux gays et lesbiennes. “Nous ne sommes pas là pour porter des jugements sur le mode de vie de nos hôtes”, indique Donn Walker, porte-parole de Disney Parks and Resorts. “Notre métier, c’est l’accueil, et nos parcs sont ouverts à tous. ” (The Guardian, Londres)

Guère grégaire
Le Finlandais aime son intimité. “Même à jeun”, à en croire un conseiller municipal d’Helsinki, “il répugne à partager un banc public”. M. Sture Gadd demande donc à la municipalité davantage de bancs, mais plus petits. Et pourquoi pas des chaises ? A cause des vols, indique Hufvudstadsbladet.

Dans nos cordes

L
55

es cordes de pendaison de mauvaise qualité, ça suffit. Le Koweït envisage sérieusement de changer de fournisseur. Le ministère de l’Intérieur s’est tourné vers Singapour : le matériel asiatique est meilleur marché et plus résistant que les cordes égyptiennes, à en croire les autorités. “Les nouvelles cordes peuvent être stockées plus longtemps que les cordes égyptiennes [...], qui entraînaient parfois la décapitation des criminels condamnés à la pendaison”, a déclaré un responsable du ministère. (The Daily Star, Koweït)
DU 19 AU 25 AVRIL 2007

Photos : Lesley Leslie-Spinks