L’Art poétique Nicolas Boileau

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Chapitre 1

C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur Pense de l’art des vers atteindre la hauteur. S’il ne sent point du Ciel l’influence secrète, Si son astre en naissant ne l’a formé poète, Dans son génie étroit il est toujours captif ; Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif.

Ô vous donc qui, brûlant d’une ardeur périlleuse, Courez du bel esprit, la carrière épineuse, N’allez pas sur des vers sans fruit vous consumer, Ni prendre pour génie un amour de rimer ; Craignez d’un vain plaisir les trompeuses amorces, Et consultez longtemps votre esprit et vos forces.

La nature, fertile en Esprits excellents, Sait entre les Auteurs partager les talents L’un peut tracer en vers une amoureuse flamme ; L’autre d’un trait plaisant aiguiser l’épigramme. MALHERBE d’un héros peut vanter les exploits ; RACAN, chanter Philis, les bergers et les bois Mais souvent un esprit q’ui se flatte et qui s’aime Méconnaît son génie et s’ignore soi-même : Ainsi Tel autrefois qu’on vit avec FARET Charbonner de ses vers les murs d’un cabaret S’en va, mal à propos, d’une voix insolente, Chanter du peuple hébreu la fuite triomphante, Et, poursuivant Moïse au travers des déserts, Court avec Pharaon se noyer dans les mers.

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Quelque sujet qu’on traite, ou plaisant, ou sublime, Que toujours le bon sens s’accorde avec la rime ; L’un l’autre vainement ils semblent se haïr ; La rime est une esclave et ne doit qu’obéir. Lorsqu’à la bien chercher d’abord on s’évertue, L’esprit à la trouver aisément s’habitue ; Au joug de la raison sans peine elle fléchit Et, loin de la gêner, la sert et l’enrichit. Mais, lorsqu’on la néglige, elle devient rebelle, Et, pour la rattraper, le sens court après elle. Aimez donc la raison . que toujours vos écrits Empruntent d’elle seule et leur lustre et leur prix.

La plupart, emportés d’une fougue insensée, Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée Ils croiraient s’abaisser, dans leurs vers monstrueux, S’ils pensaient ce qu’un autre a pu penser comme eux.

Évitons ces excès : laissons à l’Italie, De tous ces faux brillants l’éclatante folie. Tout doit tendre au bon sens : mais, pour y parvenir, Le chemin est glissant et pénible à tenir ; Pour peu qu’on s’en écarte, aussitôt on se noie. La raison pour marcher n’a souvent qu’une voie.

Un auteur quelquefois, trop plein de son objet, Jamais sans l’épuiser n’abandonne un sujet. S’il rencontre un palais, il m’en dépeint la face ; Il me promène après de terrasse en terrasse ; Ici s’offre un perron ; là règne un corridor ; Là ce balcon s’enferme en un balustre d’or. Il compte des plafonds les ronds et les ovales ; « Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales. » Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin, Et je me sauve à peine au travers du jardin. Fuyez de ces auteurs l’abondance stérile, 2

et je deviens obscur . il se perd dans la nue. L’autre a peur de ramper. On lit peu ces auteurs. Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant . Qui toujours sur un ton semblent psalmodier. Un style trop égal et toujours uniforme En vain brille à nos yeux. Trompa les yeux d’abord. Le Parnasse parla le langage des halles . Souvent la peur d’un mal nous conduit dans un pire Un vers était trop faible. au sévère ! Son livre. On ne vit plus en vers que pointes triviales . nés pour nous ennuyer. dans ses vers. L’un n’est point trop fardé. Cette contagion infecta les provinces. Au mépris du bon sens. Apollon travesti devint un TABARIN. L’esprit rassasié le rejette à l’instant. La licence à rimer alors n’eut plus de frein. mais sa Muse est trop nue . aimé du Ciel et chéri des lecteurs. Quoi que vous écriviez évitez la bassesse : Le style le moins noble a pourtant sa noblesse. Est souvent chez Barbin entouré d’acheteurs. Voulez-vous du public mériter les amours ? Sans cesse en écrivant variez vos discours. J’évite d’être long. plut par sa nouveauté. et vous le rendez dur .Et ne vous chargez point d’un détail inutile. il faut qu’il nous endorme. 3 . Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire. du plaisant. sait d’une voix légère Passer du grave au doux. le Burlesque effronté. Heureux qui.

dans ces siècles grossiers. Gardez qu’une voyelle. Mais de ce style enfin la cour désabusée Dédaigna de ces vers l’extravagance aisée. entasser sur les rives « De morts et de mourants cent montagnes plaintives ». de nombre et de césure. tout trouva des lecteurs. MAROT. soyez Simple avec art. Même en une Pharsale. Sublime sans orgueil. VILLON sut le premier. Imitons de MAROT l’élégant badinage. Ayez pour la cadence une oreille sévère : Que toujours dans vos vers. Et. Suspende l’hémistiche. Et laissons le Burlesque aux Plaisants du Pont-Neuf. N’offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire. Prenez mieux votre ton. Ne soit d’une voyelle en son chemin heurtée. jusqu’à d’ASSOUCI. Le caprice tout seul faisait toutes les lois. Tenait lieu d’ornements. Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs . 4 . Débrouiller l’art confus de nos vieux romanciers. Durant les premiers ans du Parnasse françois. en marque le repos. bientôt après. au bout des mots assemblés sans mesure. Et laissa la province admirer le Typhon. Que ce style jamais ne souille votre ouvrage. sur les pas de BRÉBEUF. La rime.Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes. fit fleurir les ballades. Il est un heureux choix de mots harmonieux. le sens. Mais n’allez point aussi. agréable sans fard. quand l’oreille est blessée. coupant les mots. à courir trop hâtée. Distingua le naïf du plat et du bouffon. Fuyez des mauvais sons le concours odieux : Le vers le mieux rempli. la plus noble pensée Ne peut plaire à l’esprit.

Selon que notre idée est plus ou moins obscure. Et les mots pour le dire arrivent aisément. Et réduisit la Muse aux règles du devoir. Enfin MALHERBE vint. aimez sa pureté . Ce poète orgueilleux. Le jour de la raison ne le saurait percer. de vos vains discours prompt à se détacher. Fit sentir dans les vers une juste cadence. Réglant tout. par une autre méthode. en français parlant grec et latin. Par ce sage écrivain la langue réparée N’offrit plus rien de rude à l’oreille épurée. Vit. Et toutefois longtemps eut un heureux destin. Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre. Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d’un nuage épais toujours embarrassées . rima des mascarades. ou plus pure. et ce guide fidèle Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle. Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber. fit un art à sa mode. D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir. RONSARD. le premier en France. par un retour grotesque. Les stances avec grâce apprirent à tomber. Et. Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement. Marchez donc sur ses pas . Tomber de ses grands mots le faste pédantesque. et. qui le suivit. Tout reconnut ses lois . apprenez à penser. À des refrains réglés asservit les rondeaux Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux. Avant donc que d’écrire. ou moins nette. Ne suit point un auteur qu’il faut toujours chercher. trébuché de si haut. 5 . L’expression la suit.Tourna des triolets. Rendit plus retenus DESPORTES et BERTAUT. dans l’âge suivant. Mais sa Muse. Mon esprit aussitôt commence à se détendre . Et de son tour heureux imitez la clarté. brouilla tout.

Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme. pétillent. 6 . et. Qu’ils soient de vos écrits les confidents sincères. Travaillez à loisir. Que jamais du sujet le discours s’écartant N’aille chercher trop loin quelque mot éclatant. sur la molle arène. vous me frappez d’un son mélodieux. En vain. Sans la langue. d’un cours orageux. Et ne vous piquez point d’une folle vitesse Un style si rapide. l’auteur le plus divin Est toujours. Qu’un torrent débordé qui. Hâtez-vous lentement. Roule. Que d’un art délicat les pièces assorties N’y forment qu’un seul tout de diverses parties. et souvent effacez. et qui court en rimant. Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage Polissez-le sans cesse et le repolissez . un méchant écrivain. Si le terme est impropre ou le tour vicieux : Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme. répondent au milieu . quelque ordre qui vous presse. Craignez-vous pour vos vers la censure publique ? Soyez-vous à vous-même un sévère critique. Ajoutez quelquefois. sur un terrain fangeux. Des traits d’esprit. L’ignorance toujours est prête à s’admirer. sans perdre courage. C’est peu qu’en un ouvrage où les fautes fourmillent. J’aime mieux un ruisseau qui. Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu . Que le début. Marque moins trop d’esprit que peu de jugement. Faites-vous des amis prompts à vous censurer .Surtout qu’en vos écrits la langue révérée Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. quoi qu’il fasse. en un mot. plein de gravier. Dans un pré plein de fleurs lentement se promène. semés de temps en temps. la fin.

Cependant.Et de tous vos défauts les zélés adversaires. divin. « De ce vers. Mais tout ce beau discours dont il vient vous flatter 7 . et plus loin c’est la phrase. Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible : Il ne pardonne point les endroits négligés. aucun mot ne le blesse . Aimez qu’on vous conseille. Et d’abord prend en main le droit de l’offensé.. Mais sachez de l’ami discerner le flatteur : Tel vous semble applaudir. . Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés. ». inflexible. La vérité n’a point cet air impétueux. . Un flatteur aussitôt cherche à se récrier Chaque vers qu’il entend le fait extasier. Qu’un mot dans son ouvrage ait paru vous blesser. À les protéger tous se croit intéressé. direz-vous.Tout le monde l’admire. Il vous comble partout d’éloges fastueux. il pleure de tendresse . toujours rigoureux.. Un sage ami..C’est le plus bel endroit ! ». Dépouillez devant eux l’arrogance d’auteur. pour ce vers je vous demande grâce. »Répondra-t-il d’abord. Votre construction semble un peu s’obscurcir.Ce mot me semble froid. Tout est charmant. C’est un titre chez lui pour ne point l’effacer.. Il réprime des mots l’ambitieuse emphase . qui vous raille et vous joue.. il chérit la critique . à l’entendre. Ici le sens le choque. .. Ce terme est équivoque : il le faut éclaircir. l’expression est basse. Il trépigne de joie.Ce tour ne me plaît pas. »Je le retrancherais. et non pas qu’on vous loue.Ah ! Monsieur. » Ainsi toujours constant à ne se point dédire. Mais souvent sur ses vers un auteur intraitable. C’est ainsi que vous parle un ami véritable. Vous avez sur ses vers un pouvoir despotique.

L’ouvrage le plus plat a. Et. De tout temps rencontré de zélés partisans . S’en va chercher ailleurs quelque fat qu’il abuse . Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire. il vous quitte . chez les courtisans. et.N’est rien qu’un piège adroit pour vous les réciter. pour finir enfin par un trait de satire. Car souvent il en trouve : ainsi qu’en sots auteurs. Notre siècle est fertile en sots admirateurs . sans ceux que fournit la ville et la province. Aussitôt. Et. 8 . Il en est chez le duc. il en est chez le prince. content de sa Muse.

Mais souvent dans ce style un rimeur aux abois Jette là. éveille. Et jamais de grands mots n’épouvante l’oreille. Et changer. follement pompeux. Fait parler ses bergers comme on parle au village. Son tour. dans sa verve indiscrète. De superbes rubis ne charge point sa tête. De peur de l’écouter. par les Grâces dictés. Au contraire cet autre. Il faut que sa douceur flatte. Ses vers plats et grossiers. sans mêler à l’or l’éclat des diamants. se cachent sous les eaux. sans respect de l’oreille et du son. Vient encor fredonner ses idylles gothiques. et Philis en Toinon. THÉOCRITE et VIRGILE Que leurs tendres écrits. Et. n’a rien de fastueux Et n’aime point l’orgueil d’un vers présomptueux. simple et naïf. de dépit. chatouille. la flûte et le hautbois .Chapitre 2 Telle qu’une bergère. Toujours baisent la terre et rampent tristement : On dirait que RONSARD. dépouillés d’agrément. d’effroi. Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements Telle. Suivez. Lycidas en Pierrot. abject en son langage. Et les Nymphes. 9 . Au milieu d’une églogue entonne la trompette. au plus beau jour de fête. Entre ces deux excès la route est difficile. mais humble dans son style. Pan fuit dans les roseaux . Et. aimable en son air. sur ses pipeaux rustiques. pour la trouver. Doit éclater sans pompe une élégante Idylle.

Ce n’était pas jadis sur ce ton ridicule Qu’Amour dictait les vers que soupirait TIBULLE. Changer Narcisse en fleur. Qui s’affligent par art. Telle est de ce poème et la force et la grâce. Et par quel art encor l’églogue. Elle peint des amants la joie et la tristesse. toujours froide et glacée . Sait. dans leurs doctes vers. irrite. mais pourtant sans audace. Leurs transports les plus doux ne sont que phrases vaines. adorer leur prison. sans bassesse un auteur peut descendre . Flatte. fous de sens rassis. les vergers . Aux athlètes dans Pise elle ouvre la barrière. Que bénir leur martyre. Entretient dans ses vers commerce avec les dieux. jour et nuit feuilletés. du tendre OVIDE animant les doux sons. Des plaisirs de l’amour vanter la douce amorce .Ne quittent point vos mains. 10 . Mais. ils pourront vous apprendre Par quel art. gémir sur un cercueil. il faut être amoureux. Élevant jusqu’au ciel son vol ambitieux. couvrir Daphné d’écorce . S’érigent pour rimer en amoureux transis. pour bien exprimer ces caprices heureux. Ou que. dont la muse forcée M’entretient de ses feux. D’un ton un peu plus haut. La plaintive Élégie en longs habits de deuil. menace. Pomone. Rend dignes d’un consul la campagne et les bois. Au combat de la flûte animer deux bergers . avec plus d’éclat et non moins d’énergie. Et faire quereller les sens et la raison. Il donnait de son art les charmantes leçons. quelquefois. les cheveux épars. les champs. apaise une maîtresse. Seuls. C’est peu d’être poète. Ils ne savent jamais que se charger de chaînes. L’Ode. et. Chanter Flore. Il faut que le coeur seul parle dans l’élégie. Je hais ces vains auteurs.

Et que leur vers exact. artistement rangés. Voulut qu’en deux quatrains.Chante un vainqueur poudreux au bout de la carrière. À peine dans GOMBAUT. La rime. Mène Achille sanglant aux bords du Simoïs. Maigres historiens. Loin ces rimeurs craintifs dont l’esprit flegmatique Garde dans ses fureurs un ordre didactique. Surtout. et. Ait déjà fait tomber les remparts de Courtrai. il l’enrichit d’une beauté suprême Un sonnet sans défaut vaut seul un long Poème. Ou fait fléchir l’Escaut sous le joug de Louis. MAYNARD et MALLEVILLE. suivront l’ordre des temps ! Ils n’osent un moment perdre un sujet de vue : Pour prendre Dôle. comme une abeille ardente à son ouvrage. Ni qu’un mot déjà mis osât s’y remontrer. Lui-même en mesura le nombre et la cadence . qu’un jour ce dieu bizarre. 11 . Qui mollement résiste. Mais en vain mille auteurs y pensent arriver. Et cet heureux phénix est encore à trouver. chantant d’un héros les progrès éclatants. Tantôt. Vante un baiser cueilli sur les lèvres d’Iris. Et qu’ensuite six vers. de ce Poème il bannit la licence . Du reste. Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois. par un doux caprice. Son style impétueux souvent marche au hasard Chez elle un beau désordre est un effet de l’art. de mesure pareille. Fussent en deux tercets par le sens partagés. Défendit qu’un vers faible y pût jamais entrer. Inventa du Sonnet les rigoureuses lois . Quelquefois le refuse afin qu’on le ravisse. avec deux sons. frappât huit fois l’oreille . On dit. Qui. à ce propos. Apollon de son feu leur fut toujours avare. Elle s’en va de fleurs dépouiller le rivage : Elle peint les festins. ainsi que Mézerai. il faut que Lille soit rendue . les danses et les ris .

à la cour. L’Épigramme. Et le docteur en chaire en sema l’Évangile. Fidèles à la pointe encor plus qu’à leurs belles . La chassa pour jamais des discours sérieux . La faveur du public excitant leur audace. Chaque mot eut toujours deux visages divers . Ainsi de toutes parts les désordres cessèrent. de nos auteurs les pointes ignorées Furent de l’Italie en nos vers attirées. La raison outragée enfin ouvrit les yeux. plus libre en son tour plus borné. Le reste. Et. Pour enfermer son sens dans la borne prescrite. restèrent. L’élégie en orna ses douloureux caprices . ébloui de leur faux agrément. les Turlupins. Leur nombre impétueux inonda le Parnasse. La prose la reçut aussi bien que les vers . dans leurs plaintes nouvelles. Toutefois. aussi peu lu que ceux de Pelletier. À ce nouvel appât courut avidement. un amant n’osa plus soupirer On vit tous les bergers. Roulât sur la pensée et non pas sur les mots. N’a fait de chez Sercy. La mesure est toujours trop longue ou trop petite. Par grâce lui laissa l’entrée en l’épigramme. Le vulgaire. N’est souvent qu’un bon mot de deux rimes orné. Un héros sur la scène eut soin de s’en parer. Le sonnet orgueilleux lui-même en fut frappé . Pourvu que sa finesse. Le madrigal d’abord en fut enveloppé . sans pointe. qu’un saut chez l’épicier.En peut-on admirer deux ou trois entre mille . dans tous ces écrits la déclarant infâme. éclatant à propos. L’avocat au Palais en hérissa son style. bouffons infortunés. 12 . Insipides plaisants. Et. Jadis. La tragédie en fit ses plus chères délices .

Ce n’est pas quelquefois qu’une Muse un peu fine. la tendresse et l’amour. poussant à bout la luxure latine. Le Rondeau. Et l’honnête homme à pied du faquin en litière. Respire la douceur. élevé dans les cris de l’école. Ou que. Et d’un sens détourné n’abuse avec succès Mais fuyez sur ce point un ridicule excès. frivole Aiguiser par la queue une épigramme folle. ne joue et ne badine. Et n’allez pas toujours d’une pointe. La Ballade. Souvent doit tout son lustre au caprice des rimes. L’ardeur de se montrer. Vengea l’humble vertu de la richesse altière. sur un écrit arrivé de Caprée. LUCILE le premier osa la faire voir. Soit qu’il fasse au conseil courir les sénateurs. a la naïveté. 13 . né gaulois. asservie à ses vieilles maximes. Et malheur à tout nom qui. et non pas de médire. propre à la censure Put entrer dans un vers sans rompre la mesure ! PERSE. Ses ouvrages. Étincellent pourtant de sublimes beautés Soit que. D’un tyran soupçonneux pâles adulateurs . Il brise de Séjan la statue adorée .D’un jeu de mots grossiers partisans surannés. tout pleins d’affreuses vérités. Sur un mot. HORACE à cette aigreur mêla son enjouement On ne fut plus ni fat ni sot impunément . Aux vices des Romains présenta le miroir. en passant. JUVÉNAL. Poussa jusqu’à l’excès sa mordante hyperbole. mais serrés et pressants. plus simple et plus noble en son tour. Le Madrigal. Arma la Vérité du vers de la Satire. en ses vers obscurs. Affecta d’enfermer moins de mots que de sens. Tout poème est brillant de sa propre beauté.

Heureux. Agréable indiscret qui. Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles. Et fuis un effronté qui prêche la pudeur. Il met tous les matins six impromptus au net. À la fin tous ces jeux. pour un vain bonheur qui vous a fait rimer. l’auteur altier de quelque chansonnette Au même instant prend droit de se croire poète Il ne dormira plus qu’il n’ait fait un sonnet. Si la pudeur des mots n’en adoucit l’image. imprimant ses sottes rêveries. Et si. si ses discours. en ses vagues furies.Aux portefaix de Rome il vende Messaline. 14 . Si bientôt. du son hardi de ses rimes cyniques. Encore est-ce un miracle. Ne se sentaient des lieux où fréquentait l’auteur. sans génie. Souvent. D’un trait de ce poème en bons mots si fertile. Ses écrits pleins de feu partout brillent aux yeux. craints du chaste lecteur. Le Français. Il ne se fait graver au-devant du recueil. Il n’alarmait souvent les oreilles pudiques ! Le latin dans les mots brave l’honnêteté. que l’athéisme élève. La liberté française en ses vers se déploie : Cet enfant du plaisir veut naître dans la joie. Mais. goguenard dangereux. forma le Vaudeville. Du moindre sens impur la liberté l’outrage. Toutefois n’allez pas. Mais le lecteur français veut être respecté . du bon sens et de l’art Mais pourtant on a vu le vin et le hasard Inspirer quelquefois une Muse grossière Et fournir. Je veux dans la satire un esprit de candeur. un couplet à Linière. conduit par le chant. né malin. De ces maîtres savants disciple ingénieux. même en chansons. RÉGNIER seul parmi nous formé sur leurs modèles. Faire Dieu le sujet d’un badinage affreux. Conduisent tristement le plaisant à la Grève. Gardez qu’un sot orgueil ne vous vienne enfumer. Passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant. Il faut.

15 .Couronné de lauriers. par la main de Nanteuil.

Le secret est d’abord de plaire et de toucher Inventez des ressorts qui puissent m’attacher. la Tragédie en pleurs D’Œdipe tout sanglant fit parler les douleurs. Et. En vain vous étalez une scène savante . pour nous charmer. d’un beau feu pour le théâtre épris. Soient au bout de vingt ans encor redemandés ? Que dans tous vos discours la passion émue Aille chercher le coeur. toujours plus beaux. pour nous divertir. D’un pinceau délicat l’artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable. Qui. Et qui. Ainsi. Voulez-vous sur la scène étaler des ouvrages Où tout Paris en foule apporte ses suffrages. Venez en vers pompeux y disputer le prix. Vous donc qui. s’endort ou vous critique. ni de monstre odieux. Si.Chapitre 3 Il n’est point de serpent. Et qui. D’Oreste parricide exprima les alarmes. d’un beau mouvement l’agréable fureur Souvent ne nous remplit d’une douce terreur. 16 . nous arracha des larmes. Vos froids raisonnements ne feront qu’attiédir Un spectateur toujours paresseux d’applaudir. des vains efforts de votre rhétorique Justement fatigué. Ou n’excite en notre âme une pitié charmante. ne puisse plaire aux yeux . plus ils sont regardés. l’échauffe et le remue. par l’art imité.

Le sujet n’est jamais assez tôt expliqué. De ce qu’il veut. sans péril. delà les Pyrénées. lent à s’exprimer. Ce qu’on ne doit point voir. que la raison à ses règles engage. Là. Nous voulons qu’avec art l’action se ménage . Une merveille absurde est pour moi sans appas : L’esprit n’est point ému de ce qu’il ne croit pas. Enfant au premier acte. Que d’aller. Sur la scène en un jour renferme des années. ne sait pas m’informer. par un tas de confuses merveilles.Que dès les premiers vers. Jamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. Que le lieu de la Scène y soit fixe et marqué. Sans rien dire à l’esprit. Mais nous. débrouillant mal une pénible intrigue. Qu’en un lieu. en le voyant. l’action préparée Sans peine du sujet aplanisse l’entrée. le héros d’un spectacle grossier. étourdir les oreilles. 17 . D’un secret tout à coup la vérité connue Change tout. donne à tout une face imprévue. d’abord. est barbon au dernier. qu’en un jour. J’aimerais mieux encor qu’il déclinât son nom. souvent. Mais il est des objets que l’art judicieux Doit offrir à l’oreille et reculer des yeux. ou bien Agamemnon ». Je me ris d’un acteur qui. qu’un récit nous l’expose Les yeux. Que le trouble toujours croissant de scène en scène À son comble arrivé se débrouille sans peine. un seul fait accompli Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. D’un divertissement me fait une fatigue. Un rimeur. L’esprit ne se sent point plus vivement frappé Que lorsqu’en un sujet d’intrigue enveloppé. Et qui. Et dît : « Je suis Oreste. saisiraient mieux la chose .

Seulement. On chassa ces docteurs prêchant sans mission . en dansant. barbouillé de lie. Intéressa le choeur dans toute l’action. Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré. Sur les ais d’un théâtre en public exhaussé. Là. D’un masque plus honnête habilla les visages. On vit renaître Hector. par piété. la Vierge et Dieu. Bientôt l’amour. ESCHYLE dans le choeur jeta les personnages. Fit voir de ce projet la dévote imprudence. Et d’acteurs mal ornés chargeant un tombereau. Amusa les passants d’un spectacle nouveau. Andromaque. Des vers trop raboteux polit l’expression. y monta la première . à Paris. Ilion. où chacun. N’était qu’un simple choeur. En public. Joua les Saints. donnant l’essor à son génie. Promena dans les bourgs cette heureuse folie . le vin et la joie éveillant les esprits. SOPHOCLE enfin. Fit paraître l’acteur d’un brodequin chaussé. De pèlerins. Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine Où jamais n’atteignit la faiblesse latine. Et du dieu des raisins entonnant les louanges. fertile en tendres sentiments. Accrut encor la pompe. S’efforçait d’attirer de fertiles vendanges. THESPIS fut le premier qui. Et. informe et grossière en naissant. une troupe grossière. sottement zélée en sa simplicité. Le violon tint lieu de choeur et de musique. Du plus habile chantre un bouc était le prix. dit-on. S’empara du théâtre ainsi que des romans. les acteurs laissant le masque antique. Le savoir.La tragédie. à la fin dissipant l’ignorance. augmenta l’harmonie. 18 .

C’est assez qu’en courant la fiction amuse . Et que l’amour. L’étroite bienséance y veut être gardée. Et. intéressé . Peignez donc. Gardez donc de donner. les héros amoureux Mais ne m’en formez Pas des bergers doucereux Qu’Achille aime autrement que Tircis et Philène . Conservez à chacun son propre caractère. et Brutus dameret. Des siècles. L’esprit avec plaisir reconnaît la nature. Des héros de roman fuyez les petitesses Toutefois. Peindre Caton galant. Paraisse une faiblesse et non une vertu. Qu’il soit sur ce modèle en vos écrits tracé Qu’Agamemnon soit fier. sous des noms romains faisant notre portrait. ainsi que dans Clélie. Dans un roman frivole aisément tout s’excuse . superbe. aux grands coeurs donnez quelques faiblesses. Trop de rigueur alors serait hors de saison Mais la scène demande une exacte raison. D’un nouveau personnage inventez-vous l’idée ? Qu’en tout avec soi-même il se montre d’accord. Achille déplairait moins bouillant et moins prompt J’aime à lui voir verser des pleurs pour un affront.De cette passion la sensible peinture Est pour aller au coeur la route la plus sûre. Que pour ses dieux Énée ait un respect austère. L’air ni l’esprit français à l’antique Italie . À ces petits défauts marqués dans sa peinture. N’allez pas d’un Cyrus nous faire un Artamène . des pays étudiez les moeurs Les climats font souvent les diverses humeurs. 19 . Et qu’il soit jusqu’au bout tel qu’on l’a vu d’abord. souvent de remords combattu. j’y consens.

Ainsi la Tragédie agit. Le théâtre. fertile en censeurs pointilleux. sans y penser. Qu’il coure dans ses vers de merveille en merveille . Il trouve à le siffler des bouches toujours prêtes. Ces grands mots dont alors l’acteur emplit sa bouche Ne partent point d’un coeur que sa misère touche. D’un air plus grand encor la Poésie épique. agréable. un écrivain qui s’aime Forme tous ses héros semblables à soi-même . C’est un droit qu’à la porte on achète en entrant. Il faut qu’en cent façons. Chacun le peut traiter de fat et d’ignorant . Ni sans raison décrire en quel affreux pays « Par sept bouches l’Euxin reçoit le Tanaïs ». profond . Qu’il soit aisé. L’abattement s’explique en des termes moins fiers. Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez. De son ouvrage en nous laisse un long souvenir. il se replie . Que tantôt il s’élève et tantôt s’humilie . Dans le vaste récit d’une longue action.Souvent. Un auteur n’y fait pas de faciles conquêtes . pour plaire. 20 . Hécube désolée Ne vienne pas pousser une plainte ampoulée. marche et s’explique. Pour me tirer des pleurs. devant Troie en flamme. Chez nous pour se produire est un champ périlleux. La nature est en nous plus diverse et plus sage Chaque passion parle un différent langage La colère est superbe et veut des mots altiers. Tous ces pompeux amas d’expressions frivoles Sont d’un déclamateur amoureux des paroles. Que. facile à retenir. Qu’en nobles sentiments il soit partout fécond . Se soutient par la fable et vit de fiction. Et que tout ce qu’il dit. Que de traits surprenants sans cesse il nous réveille. Tout a l’humeur gasconne en un auteur gascon CALPRENÈDE et JUBA parlent du même ton. il faut que vous pleuriez. solide.

N’offrent rien qu’Astaroth. tout est mis en usage . Tout prend un corps. C’est Neptune en courroux qui gourmande les flots .. Lucifer. Pensent faire agir Dieu. Un orage terrible aux yeux des matelots. embellit. Écho n’est plus un son qui dans l’air retentisse. Poursuive sur les flots les restes d’Ilion . D’un mot calme les flots. Chaque vertu devient une divinité : Minerve est la prudence. Belzébuth. Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses.. Qu’un coup peu surprenant des traits de la fortune. Ouvre aux vents mutinés les prisons d’Éolie . frappe. dans cet amas de nobles fictions. agrandit toutes choses. Ainsi. C’est là ce qui surprend. et Vénus la beauté . Qu’Énée et ses vaisseaux. Délivre les vaisseaux. Ce n’est qu’une aventure ordinaire et commune. Qu’un froid historien d’une fable insipide. un esprit. C’est Jupiter armé pour effrayer la terre . Mettent à chaque pas le lecteur en enfer. Le poète s’égaye en mille inventions. Qu’Éole. par le vent écartés. les chassant d’Italie. une âme. Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes . pour nous enchanter. des Syrtes les arrache. Ce n’est plus la vapeur. Que Neptune en courroux. ses saints et ses prophètes. élève. attache. s’élevant sur la mer. 21 . De la foi d’un chrétien les mystères terribles D’ornements égayés ne sont point susceptibles. en sa faveur. La poésie est morte ou rampe sans vigueur. Mais que Junon.Là. qui produit le tonnerre. Bannissant de leurs vers ces ornements reçus. constante en son aversion. Soient aux bords africains d’un orage emportés. Sans tous ces ornements le vers tombe en langueur. un visage. mette la paix dans l’air. saisit. Le poète n’est plus qu’un orateur timide. Orne. C’est donc bien vainement que nos auteurs déçus. C’est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse.

Mais pour nous bannissons une vaine terreur. l’a fait avec succès. Si son sage héros. dira-t-on. Qui de votre héros veut rabaisser la gloire. comme une idolâtrie. Ce n’est que pas j’approuve. dans une profane et riante peinture. quoi que notre siècle à sa gloire publie. 22 . Et si Renaud. N’eût fait que mettre enfin Satan à la raison . D’empêcher que Caron. en un sujet chrétien.L’Évangile à l’esprit n’offre de tous côtés Que pénitence à faire et tourments mérités . Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément. Et. De donner à Thémis ni bandeau ni balance. Dans leur faux zèle iront chasser l’allégorie. Bientôt ils défendront de peindre la Prudence. Ainsi que le berger ne passe le monarque : C’est d’un scrupule vain s’alarmer sottement. Ou le Temps qui s’enfuit une horloge à la main . D’ôter à Pan sa flûte. Et de vos fictions le mélange coupable Même à ses vérités donne l’air de la fable. à présenter aux yeux Que le diable toujours hurlant contre les Cieux. Il n’eût point de son livre illustré l’Italie. De chasser les Tritons de l’empire des eaux . aux Parques leurs ciseaux . Et quel objet. Un auteur follement idolâtre et païen. des discours. De figurer aux yeux la Guerre au front d’airain. Laissons-les s’applaudir de leur pieuse erreur . Du Dieu de vérité faire un dieu de mensonges. dans nos songes. De n’oser de la fable employer la figure . n’allons point. Argant. Mais. Tancrède et sa maîtresse N’eussent de son sujet égayé la tristesse. Et partout. dans la fatale barque. Et souvent avec Dieu balance la victoire ! LE TASSE. toujours en oraison. Je ne veux point ici lui faire son procès : Mais. enfin. fabuleux chrétiens.

Soyez vif et pressé dans vos narrations . Là tous les noms heureux semblent nés pour les vers. décrivant les mers. Ô le plaisant projet d’un poète ignorant. Soyez riche et pompeux dans vos descriptions. Alexandre ou Louis. Met. au milieu de leurs flots entr’ouverts. Idoménée. Ulysse. Peint-le petit enfant qui « va. Qui de tant de héros va choisir Childebrand ! D’un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre Rend un poème entier ou burlesque ou barbare. N’offrez point un sujet d’incidents trop chargé. Non tel que Polynice et son perfide frère : On s’ennuie aux exploits d’un conquérant vulgaire. N’y présentez jamais de basse circonstance.. saute. Oreste. L’Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres.La fable offre à l’esprit mille agréments divers . revient. Le seul courroux d’Achille. Voulez-vous longtemps plaire et jamais ne lasser ? Faites choix d’un héros propre à m’intéresser. Hélène. pour le voir passer. Sur de trop vains objets c’est arrêter la vue. jusqu’aux défauts. en vertus magnifique Qu’en lui. En valeur éclatant. tout se montre héroïque . Ménélas.. Agamemnon. Pâris. C’est là qu’il faut des vers étaler l’élégance . Énée. Que ses faits surprenants soient dignes d’être ouïs Qu’il soit tel que César. 23 . à sa mère offre un caillou qu’il tient ». Et peignant. Remplit abondamment une Iliade entière : Souvent trop d’abondance appauvrit la matière. les poissons aux fenêtres . Hector. N’imitez pas ce fou qui. » Et joyeux. avec art ménagé.

harmonieux : « Je chante les combats. Tout reçoit dans ses mains une nouvelle grâce . » Que produira l’auteur. doux. toujours froids et mélancoliques. Homère ait à Vénus dérobé sa ceinture. On dirait que pour plaire. Sort livre est d’agréments un fertile trésor Tout ce qu’il a touché se convertit en or . Que le début soit simple et n’ait rien d’affecté. Il ne s’égare point en de trop longs détours. prodiguant les miracles. Partout il divertit et jamais il ne lasse. Sans garder dans ses vers un ordre méthodique. J’aime mieux Arioste et ses fables comiques Que ces auteurs. Une heureuse chaleur anime ses discours . et cet homme pieux » Qui. Crier à vos lecteurs. De figures sans nombre égarez votre ouvrage . dans leur sombre humeur. De Styx et d’Achéron peindre les noirs torrents Et déjà les Césars dans l’Élysée errants.Donnez à votre ouvrage une juste étendue. sans faire d’abord de si haute promesse. se croiraient faire affront Si les Grâces jamais leur déridaient le front. Bientôt vous la verrez. instruit par la nature. pour donner beaucoup. d’une voix de tonnerre « Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre. sur Pégase monté. simple. Du destin des Latins prononcer les oracles. Oh ! que j’aime bien mieux cet auteur plein d’adresse Qui. Et. Qui. Que tout y fasse aux yeux une riante image : On peut être à la fois et pompeux et plaisant . 24 . des bords phrygiens conduit dans l’Ausonie. Me dit d’un ton aisé. » Le premier aborda les champs de Lavinie » Sa Muse en arrivant ne met pas tout en feu. Et je hais un sublime ennuyeux et pesant. ne nous promet que peu . après tous ces grands cris ? La montagne en travail enfante une souris. N’allez pas dès l’abord.

au magasin. Des succès fortunés du spectacle tragique. C’est avoir profité que de savoir s’y plaire. Combattent tristement les vers et la poussière.. dépourvu de sens et de lecture. Et. et ce pénible ouvrage Jamais d’un écolier ne fut l’apprentissage. Là le Grec. au prix de lui. suivons notre propos. Si contre cet arrêt le siècle se rebelle. cachés à la lumière. attendant qu’ici le bon sens de retour Ramène triomphants ses ouvrages au jour. où tout marche et se suit. Aux accès insolents d’une bouffonne joie 25 . par mille jeux plaisants. Leurs tas. sans nous égarer. Qu’un beau feu quelquefois échauffa par hasard. S’éteint à chaque pas. Enflant d’un vain orgueil son esprit chimérique. VIRGILE. Dans Athènes naquit la Comédie antique. en ses vers vagabonds. Mais en vain le public. chaque mot court à l’événement. Un poème excellent. sans faire d’apprêts. Ne s’élève jamais que par sauts et par bonds . faute de nourriture. À la postérité d’abord il en appelle. mais d’un amour sincère . Distilla le venin de ses traits médisants. Chaque vers. Aimez donc ses écrits. Tout. Laissons-les donc entre eux s’escrimer en repos. des soins . s’y prépare aisément . de soi-même. prompt à le mépriser. Mais souvent parmi nous un poète sans art. HOMÈRE n’entend point la noble fiction. applaudissant à son maigre génie. De son mérite faux le veut désabuser . Lui-même. N’est pas de ces travaux qu’un caprice produit : Il veut du temps. Sa muse déréglée. et s’arrange et s’explique . Se donne par ses mains l’encens qu’on lui dénie . n’a point d’invention . né moqueur. Et son feu.Son sujet. Fièrement prend en main la trompette héroïque.. Mais.

Un honnête homme. S’y vit avec plaisir. dans un choeur de nuées. volage en ses désirs. un avare. De tant de coeurs cachés a pénétré le fond . La nature. rendant par édit les poètes plus sages. Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique. son esprit et ses moeurs. Et les faire à nos yeux vivre. D’un vil amas de peuple attirer les huées. agir et parler. d’un esprit profond. ou crut ne s’y point voir : L’avare. Et Socrate par lui. Quiconque voit bien l’homme et. Mais tout esprit n’a pas des yeux pour la connaître. On vit par le public un poète avoué S’enrichir aux dépens du mérite joué . Et plut innocemment dans les vers de MÉNANDRE. change aussi nos humeurs . Un geste la découvre. Sur une scène heureuse il peut les étaler. 26 . mille fois. un bizarre. Le temps. Et. un fat. un fat finement exprimé Méconnut le portrait sur lui-même formé. Chaque âge a ses plaisirs. rit du tableau fidèle D’un avare souvent tracé sur son modèle . la comédie apprit à rire sans aigreur. Est vain dans ses discours. de la licence on arrêta le cours : Le magistrat des lois emprunta le secours. l’honneur furent en proie. féconde en bizarres portraits. Défendit de marquer les noms et les visages. l’esprit. Sans fiel et sans venin sut instruire et reprendre. Enfin. Qui sait bien ce que c’est qu’un prodigue. Présentez-en partout les images naïves . Est prompt à recevoir l’impression des vices . Un jeune homme.La sagesse. Et. Dans chaque âme est marquée à de différents traits . un rien la fait paraître. des premiers. Chacun. Que la nature donc soit votre étude unique. qui change tout. Que chacun y soit peint des couleurs les plus vives. toujours bouillant dans ses caprices. peint avec art dans ce nouveau miroir. un jaloux. Le théâtre perdit son antique fureur .

Se pousse auprès des grands. Marche en tous ses desseins d’un pas lent et glacé . inspire un air plus sage. Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope. dans Térence.Rétif à la censure et fou dans les plaisirs. Inhabile aux plaisirs. Le comique. L’âge viril. marchant où la raison la guide. plus mûr. Garde. Que l’action. non pas pour soi. De mots sales et bas charmer la populace. l’agréable et le fin. Que son style humble et doux se relève à propos . Il n’eût point fait souvent grimacer ses figures. Et les scènes toujours l’une à l’autre liées. Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter Jamais de la nature il ne faut s’écarter. Il faut que ses acteurs badinent noblement . Et sans honte à Térence allié Tabarin. Blâme en eux les douceurs que l’âge lui refuse. Soient pleins de passions finement maniées. les trésors qu’elle entasse . moins ami du peuple. illustrant ses écrits. Si. un jeune homme en vieillard. dans une place. pour le bouffon. Ne faites point parler vos acteurs au hasard. Et loin dans le présent regarde l’avenir. Mais son emploi n’est pas d’aller. en ses doctes peintures. Ne se perde jamais dans une scène vide . Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe. Que ses discours. Un vieillard en jeune homme. ennemi des soupirs et des pleurs. Toujours plaint le présent et vante le passé . Peut-être de son art eût remporté le prix. Que son noeud bien formé se dénoue aisément . s’intrigue. 27 . dont la jeunesse abuse. Contre les coups du sort songe à se maintenir. partout fertiles en bons mots. Contemplez de quel air un père. Quitté. La vieillesse chagrine incessamment amasse . C’est par là que MOLIÈRE. Étudiez la cour et connaissez la ville : L’une et l’autre est toujours en modèles fertile. N’admet point en ses vers de tragiques douleurs . se ménage.

s’il veut. pour un faux plaisant. et jamais ne la choque. Mais. Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades. Qu’il s’en aille. un fils. De quel air cet amant écoute ses leçons Et court chez sa maîtresse oublier ces chansons. C’est un amant. un père véritable. Aux laquais assemblés jouer ses mascarades. une image semblable. sur deux tréteaux monté. J’aime sur le théâtre un agréable auteur Qui. sans se diffamer aux yeux du spectateur. à grossière équivoque.Vient d’un fils amoureux gourmander l’imprudence . Ce n’est pas un portrait. Qui pour me divertir n’a que la saleté. Plaît par la raison seule. 28 .

Et. L’un meurt vide de sang.. Le rhume à son aspect se change en pleurésie. fou de l’architecture. pour abréger un si plaisant prodige. si c’est votre talent. Au vestibule obscur il marque une autre place. De méchant médecin devient bon architecte. écoute. le frère pleure un frère empoisonné. Il est dans tout autre art des degrés différents. semble né dans cet art. la règle et l’équerre à la main. et célèbre assassin. Notre assassin renonce à son art inhumain . et mande son maçon. le fils orphelin lui redemande un père . Savant hâbleur. Déjà de bâtiments parle comme Mansart : D’un salon qu’on élève il condamne la face . l’autre plein de séné . vivait un médecin. jadis. Qu’écrivain du commun et poète vulgaire. Le maçon vient. d’abord. Soyez plutôt maçon. Ouvrier estimé dans un art nécessaire.Chapitre 4 Dans Florence.. la science suspecte. Enfin. Son exemple est pour nous un précepte excellent. dit-on. Le médecin. la migraine est bientôt frénésie. Lui seul y fit longtemps la publique misère : Là. par lui. Ici. Il quitte enfin la ville. 29 . Laissant de Galien. Et désormais. Son ami le conçoit. Approuve l’escalier tourné d’autre façon. en tous lieux détesté. De tous ses amis morts un seul ami resté Le mène en sa maison de superbe structure C’était un riche abbé. approuve et se corrige.

. des anges respecté. On sait de cent auteurs l’aventure tragique : Et Gombaud tant loué garde encor la boutique. souple à la raison. Qu’un amas quelquefois de vains admirateurs Vous donne en ces réduits. Ne soutient pas des yeux le regard pénétrant. Écoutez tout le monde. Aborde en récitant quiconque le salue Et poursuit de ses vers les passants dans la rue. Quelques vers toutefois qu’Apollon vous inspire. dans l’impression au grand jour se montrant. égal pour le lecteur . du Souhait. prompts à crier merveille. Boyer est à Pinchêne. Mais un froid écrivain ne sait rien qu’ennuyer. Ne vous enivrez point des éloges flatteurs. assidu consultant. de ses vains écrits lecteur harmonieux. 30 . On ne lit guère plus Rampale et Mesnardière. Il n’est point de degrés du médiocre au pire . Et. Mais ne vous rendez pas dès qu’un sot vous reprend. quelquefois. Tel écrit récité se soutint à l’oreille.. Qui dit froid écrivain dit détestable auteur. Il n’est temple si saint. corrigez sans murmure. dans l’art dangereux de rimer et d’écrire. Corbin et La Morlière. Gardez-vous d’imiter ce rimeur furieux Qui. En tous lieux aussitôt ne courez pas les lire. Mais. Un fat. Qui soit contre sa Muse un lieu de sûreté. et sa burlesque audace Que ces vers où Motin se morfond et nous glace. Je vous l’ai déjà dit. Que Magnon. Qui. Un fou du moins fait rire et peut nous égayer .On peut avec honneur remplir les seconds rangs . ouvre un avis important. J’aime mieux Bergerac. aimez qu’on vous censure.

et. Mais ce parfait censeur se trouve rarement Tel excelle à rimer qui juge sottement . Et sa faible raison. Pense que rien n’échappe à sa débile vue. Que la raison conduise et le savoir éclaire. peintes dans vos ouvrages. N’offrent jamais de vous que de nobles images. Je ne puis estimer ces dangereux auteurs Qui de l’honneur. Auteurs. si vous les croyez. On a beau réfuter ses vains raisonnements. et qu’on se veut cacher. prêtez l’oreille à mes instructions. Pensant fuir un écueil. souvent vous vous noyez. de clarté dépourvue. Tel s’est fait par ses vers distinguer dans la ville. Et de l’art même apprend à franchir leurs limites. Qui jamais de Lucain n’a distingué Virgile. Lui seul éclaircira vos doutes ridicules. Ses conseils sont à craindre . Trop resserré par l’art. Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse. Que votre âme et vos moeurs. en vers. un subtil ignorant Par d’injustes dégoûts combat toute une pièce. Et dont le crayon sûr d’abord aille chercher L’endroit que l’on sent faible. C’est lui qui vous dira par quel transport heureux Quelquefois. sort des règles prescrites. De votre esprit tremblant lèvera les scrupules.Souvent. un esprit vigoureux. Voulez-vous faire aimer vos riches fictions ? Qu’en savantes leçons votre Muse fertile Partout joigne au plaisant le solide et l’utile. Faites choix d’un censeur solide et salutaire. infâmes déserteurs. Un lecteur sage fuit un vain amusement Et veut mettre profit à son divertissement. Trahissant la vertu sur un papier coupable. 31 . Son esprit se complaît dans ses faux jugements . dans son orgueil. dans sa course.

Ne descendons jamais dans ces lâches intrigues . Fuyez surtout. dans ses vers innocents. Aimez donc la vertu. L’amour le moins honnête. Ne corrompt point le coeur en chatouillant les sens Son feu n’allume point de criminelle flamme. Traitent d’empoisonneurs et Rodrigue et Chimène. Je condamne sa faute en partageant ses larmes. Le vers se sent toujours des bassesses du coeur. Cultivez vos amis. Du mérite éclatant cette sombre rivale Contre lui chez les grands incessamment cabale. Des vulgaires esprits malignes frénésies.. Didon a beau gémir et m’étaler ses charmes. Et. nourrissez-en votre âme. 32 . fuyez ces basses jalousies. bannissant l’amour de tous chastes écrits. Travaillez pour la gloire. C’est un vice qui suit la médiocrité. soyez homme de foi : C’est peu d’être agréable et charmant dans un livre.. et qu’un sordide gain Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain. sur les pieds en vain tâchant de se hausser. N’allons point à l’honneur par de honteuses brigues. Je ne suis pas pourtant de ces tristes esprits Qui. En vain l’esprit est plein d’une noble vigueur. Pour s’égaler à lui cherche à le rabaisser. Il faut savoir encor et converser et vivre. N’excite point en nous de honteux mouvement. D’un si riche ornement veulent priver la scène. Que les vers ne soient pas votre éternel emploi . exprimé chastement. Un sublime écrivain n’en peut être infecté . Un auteur vertueux.Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.

Qu’aux accords d’Amphion les pierres se mouvaient. Bientôt. Rassembla les humains dans les forêts épars.Je sais qu’un noble esprit peut. le fruit des premiers vers. De l’aspect du supplice effraya l’insolence. s’expliquant par la voix. Hésiode à son tour. Le meurtre s’exerçait avec impunité. sans honte et sans crime. par d’utiles leçons. Introduits par l’oreille. Qu’aux accents dont Orphée emplit les monts de Thrace. En mille écrits fameux la sagesse tracée Fut. Des champs trop paresseux vint hâter les moissons. Cet ordre fut. Avant que la raison. des esprits ses préceptes vainqueurs. Et sous l’appui des lois mit la faible innocence. le Ciel en vers fit parler les oracles . les Muses révérées Furent d’un juste encens dans la Grèce honorées . Et partout. Du sein d’un prêtre. Tous les hommes suivaient la grossière nature. Homère aux grands exploits anima les courages. Pour tant d’heureux bienfaits. Mais je ne puis souffrir ces auteurs renommés. dégoûtés de gloire et d’argent affamés. à l’aide des vers. ému d’une divine horreur. Qui. entrèrent dans les coeurs. eût enseigné les lois. Depuis. 33 . Mais du discours enfin l’harmonieuse adresse De ces sauvages moeurs adoucit la rudesse. aux mortels annoncée . Tirer de son travail un tribut légitime . Eût instruit les humains. Et sur les monts thébains en ordre s’élevaient. Mettent leur Apollon aux gages d’un libraire Et font d’un art divin un métier mercenaire. ressuscitant les héros des vieux âges. Enferma les cités de murs et de remparts. Les tigres amollis dépouillaient leur audace . dit-on. L’harmonie en naissant produisit ces miracles. Dispersés dans les bois couraient à la pâture : La force tenait lieu de droit et d’équité . Apollon par des vers exhala sa fureur. De là sont nés ces bruits reçus dans l’univers.

Et partout. pressé d’un besoin importun. »N’attend pas pour dîner le succès d’un sonnet ! » Il est vrai : mais enfin cette affreuse disgrâce Rarement parmi nous afflige le Parnasse. Trafiqua du discours et vendit les paroles. »Et. Un vil amour du gain. attirant le culte des mortels. Si l’or seul a pour vous d’invincibles appas. subsister de fumée ! »Un auteur qui.Et leur art. où toujours les beaux-arts D’un astre favorable éprouvent les regards. »Goûte peu d’Hélicon les douces promenades ! »Horace a bu son soûl quand il voit les Ménades . 34 . »Le soir entend crier ses entrailles à jeun. Où d’un prince éclairé la sage prévoyance Fait partout au mérite ignorer l’indigence ? Musez. Apollon ne promet qu’un nom et des lauriers. Son nom vaut mieux pour eux que toutes vos leçons. Ne vous flétrissez point par un vice si bas. libre du souci qui trouble Colletet. Fuyez ces lieux charmants qu’arrose le Permesse Ce n’est point sur ses bords qu’habite la richesse. Mais enfin l’indigence amenant la bassesse. À sa gloire en cent lieux vit dresser des autels. dictez sa gloire à tous vos nourrissons . comme aux plus grands guerriers. enfantant mille ouvrages frivoles. dira-t-on. De mensonges grossiers souilla tous les écrits. Que Corneille. pour lui rallumant son audace. Et que craindre en ce siècle. Aux plus savants auteurs. infestant les esprits. Le Parnasse oublia sa première noblesse . « Mais quoi ! dans la disette une muse affamée »Ne peut pas.

si. Que Segrais. Vous offrir ces leçons que ma Muse au Parnasse Rapporta. Benserade. Chantera le Batave. dans ce champ glorieux. dans l’églogue. tandis que je parle. Vous animer du moins de la voix et des yeux . Aux bords du Rhin tremblant conduira cet Alcide ? Quelle savante lyre. Vous me verrez pourtant. Que Racine. qui. Dira les bataillons sous Mastrich enterrés. jeune encor. Pour moi. redoublez vos transports Le sujet ne veut pas de vulgaires efforts. 35 . Que pour lui l’épigramme aiguise tous ses traits. pour les chanter. Besançon fume encor sur son roc foudroyé. Soi-même se noyant pour sortir du naufrage . au bruit de ses exploits. Dans ces affreux assauts du soleil éclairés ? Mais. échauffer vos esprits. Déjà Dôle et Salins sous le joug ont ployé . chanté par la bouche des belles. plein de ce beau zèle. enfantant des miracles nouveaux. en charme les forêts .Soit encor le Corneille et du Cid et d’Horace . De ses héros sur lui forme tous les tableaux . Fiers du honteux honneur d’avoir su l’éviter ? Que de remparts détruits ! Que de villes forcées ! Que de moissons de gloire en courant amassées ! Auteurs. Où sont ces grands guerriers dont les fatales ligues Devaient à ce trajet opposer tant de digues ? Est-ce encore en fuyant qu’ils pensent l’arrêter. Mais aussi pardonnez. Et vous montrer de loin la couronne et le prix. une gloire nouvelle Vers ce vainqueur rapide aux Alpes vous appelle. Mais quel heureux auteur. Fera marcher encor les rochers et les bois . Que de son nom. Seconder votre ardeur. N’ose encor manier la trompette et la lyre. du commerce d’Horace . éperdu dans l’orage. jusqu’ici nourri dans la satire. en tous lieux amuse les ruelles . dans une autre Énéide.

36 . Quelquefois du bon or je sépare le faux. Et des auteurs grossiers j’attaque les défauts. Plus enclin à blâmer que savant à bien faire. Censeur un peu fâcheux. mais souvent nécessaire.De tous vos pas fameux observateur fidèle.