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Sylvia SERBIN Journaliste, historienne, écrivain Auteur de Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire (Sépia) Tél. + 33 (0)1 30 45 17 47 sylvia.

serbin@gmail.com

Contribution au forum du Festival Mondial des Arts Nègres Dakar – Décembre - 2010

Conférence : Permanence de la résistance Titre de la communication : Résistances féminines dans l’histoire de l’Afrique et de la diaspora noire 1. Notice biographique : Journaliste, historienne, écrivain, conférencière et chercheur indépendant, Sylvia Serbin est diplômée en Journalisme et Communication, et titulaire d’une Licence d’histoire de l’université Paris VII (1974) dont elle a également suivi le cursus de Maîtrise. Elle s’est partagée entre l’Afrique où elle est née (Sénégal) et a vécu une trentaine d’années, et Paris où s’est déroulée une partie de sa carrière professionnelle.  Ancienne journaliste à Radio France, auteur d’émissions culturelles et historiques sur l’Afrique, elle a notamment collaboré avec le professeur Baba KAKE pour l’émission Mémoire d’in continent. Elle fut ensuite responsable de la communication de la compagnie ivoirienne d’électricité, EECI, à Abidjan (1977-1990), puis de l’Agence de la Francophonie à Paris. Elle a également été consultante à l’UNESCO, et a rédigé une contribution pour l’Histoire générale de l’Afrique (postface Vol 8, 1998) Sylvia Serbin est l’auteur de Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire (Sépia, 2004), premier ouvrage consacré à des femmes africaines et de la diaspora noire en tant qu’actrices historiques, de l’antiquité au début du 20e siècle. Le succès de cet ouvrage l’a conduite à donner des conférences dans plusieurs pays européens et africains, ainsi qu’au Brésil, Canada, en passant par les Antilles. Elle travaille actuellement à un nouvel essai titré Pionnières noires du XXe siècle, sur des parcours de femmes qui se sont investies dans des mouvements politiques et culturels marquants pour l’histoire des peuples Noirs au 20e siècle. 2. Résumé - Résistances féminines dans l’histoire de l’Afrique et de la diaspora noire Totalement occultées de l’historiographie académique sur l’Afrique, des femmes africaines se sont pourtant distinguées sur les scènes historiques de leurs pays respectifs depuis des temps très anciens. Une présence attestée par des traditions orales et souvent confirmée par des sources écrites d’observateurs européens dès les premiers contacts avec certains territoires africains. C’est ainsi que nombre de figures de résistantes ont traversé le temps pour demeurer vivaces dans les mémoires populaires. Pour leur part, des Amériques, aux Antilles en passant par le Brésil, les Noirs de la diaspora se sont mis, à la faveur d’une relecture du passé, à valoriser des figures de résistantes à l’esclavage pour structurer leurs identités de peuples transplantés et offrir des repères aux jeunes générations. Mots clés : Histoire – Afrique – femmes - actrices historiques – résistantes à l’esclavage- diaspora noireAmérique, Antilles, Haïti- Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire. Introduction Tout comme lorsqu’on feuillette des pages de l’histoire de notre continent, il est fort à parier que les femmes africaines, en tant qu’actrices historiques, seront les grandes oubliées des communications savantes attendues à ce forum scientifique initié par le 3e Festival mondial des Arts nègres de Dakar. Pourtant, l’histoire de l’Afrique

2 est émaillée de luttes féminines individuelles ou collectives illustrant une longue tradition d’engagement des femmes dans les combats de leur société, et dont l’écho lointain est parfois encore perceptible à travers des traditions orales. Et même si cette réactivité féminine est souvent occultée pour laisser aux seuls hommes la paternité d’actions produites collectivement, les femmes noires savent ce que lutter veut dire. Car, à qui ferait-on on croire que dans l’Afrique traditionnelle, l’occupation des scènes historiques n’était qu’affaire d’hommes et que les épouses, mères et filles ne faisaient rien d’autre que vaquer à des occupations domestiques ou à fuir en cas de danger ? Du Nord au Sud du continent, sous différentes aires culturelles de l’Afrique précoloniale et parfois même dans des sociétés non matriarcales, des personnages féminins se sont imposés sur le devant de la scène en tant que dirigeantes de royaume, guerrières, résistantes ou femmes d’influence. D’autres se sont distinguées comme grandes commerçantes ou ont fait de leurs fils des bâtisseurs d’empires. Mais leur contribution à l’histoire n’est jamais évoquée, même pas dans les manuels censés faire découvrir aux jeunes générations les acteurs marquants de notre passé. Or, se remémorer de telles figures, contribuerait sans doute à faire bouger cette image d’effacement constamment associée à la femme africaine, alors que son activisme dans l’histoire semble bien antérieur à celui des occidentales. C’est donc pour contribuer à une meilleure connaissance du rôle des femmes noires dans l’histoire, et revisiter le passé de l’Afrique à travers des figures d’héroïnes oubliées, que j’ai publié en 2004 Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire. A l’issue d’un travail de recherches de plusieurs années entre documentation écrite et sources orales, j’ai pu reconstituer vingt-deux portraits de femmes qui ont vécu de l’antiquité au début du 20e siècle, et ont marqué l’histoire d’une quinzaine de pays en Afrique et à Madagascar, aux Etats-Unis et dans les Antilles. I. Une longue tradition de luttes féminines Il y aurait beaucoup à dire sur cette tradition d’investissement de la femme noire dans des enjeux communs. Mais devant circonscrire mon propos au thème des résistances, j’illustrerai, à travers quelques exemples, différentes formes de résistances féminines tant en Afrique que dans des pays de la diaspora noire, sachant que, sur ces questions, la recherche reste cruellement indigente. Au VIII siècle, lors de la conquête arabe de l’Afrique du Nord, une femme traversa l’histoire du Maghreb en s’opposant à la conquête de son pays par des guerriers musulmans venus d’Arabie pour imposer au monde un islam monothéiste. Ces faits se sont déroulés en pays berbère, dans l’Algérie d’aujourd’hui qui, à l’époque, représentait le grenier à blé de la zone méditerranéenne et la porte d’entrée vers le pays des Noirs. Cette région de plaines et de montagnes abritait diverses tribus où coexistaient des communautés polythéistes, animistes, juives et orthodoxes chrétiennes. Après avoir conquis l’Orient et l’Egypte, les bédouins arabes déferleront sur l’Afrique du Nord, mais leur tentative d’expansion se heurtera à une coalition de tribus conduite par Damian Bant Thabet, surnommée la Kahena* ou Reines des Aurès. Ayant exhorté son peuple à la résistance, la Kahena obtiendra du Conseil fédéral des chefs nomades le pouvoir de diriger l’armée, dont les troupes se renforceront d’autres tribus venues de Maurétanie, de Numidie (Algérie), d’Ifrikia (Tunisie) ou de Tripolitaine. Dressée sur son destrier, les chevaux noués sous un long turban noir, cette jeune femme à qui l’ont prête des dons de magicienne, lance ses troupes contre les colonnes puissamment armées du gouverneur égyptien Hassan El Ghassani. Les Berbères triompheront de leurs assaillants que la Kahena repoussera au-delà de la Libye. Après avoir libéré plusieurs places fortes conquises à l’allée par les musulmans, dont Carthage et Tripoli, c’est en libératrice qu’elle revient dans sa région. Suivront cinq années de paix où, désormais détentrice du pouvoir, elle allait diriger son peuple avec une autorité sans partage, suscitant des mécontentements parmi ses anciens alliés. Aussi, lorsqu’en l’an 702, une nouvelle armée de 60.000 hommes quitte l’Egypte pour relancer l’offensive contre la Numidie, c’est affaiblie que la Kahena repartira au combat pour une résistance désespérée. Elle aura la tête tranchée sur le champ de bataille. Quelques années plus tard, en 711, c’est avec les Berbères vigoureusement convertis à l’islam que les Arabes s’élanceront sous le commandement de Tariq, gouverneur de Tanger, vers l’Espagne où ils développeront une brillante civilisation en Andalousie. Sept siècles après la tenue de ces événements, l’historien tunisien du Moyen
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Kahena ou Kahina : il existe plusieurs orthographe de son surnom et de son nom. © Sylvia Serbin, auteur de Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire (Sépia) Résistances féminines dans l’histoire de l’Afrique et de la diaspora noire
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3 âge Ibn Khaldun a, dans son Histoire des Berbères, immortalisé la mythique figure de la Kahena, popularisée dans le Maghreb comme un symbole de résistance. Autre grande résistante africaine, la reine Anne Nzinga d’Angola qui, au 17e siècle, guerroya pendant une trentaine d’années contre les conquistadors portugais désireux de s’emparer de son territoire. Elle parviendra à les contenir jusqu’à sa mort en 1663, à l’âge de quatre-vingt deux ans. Tacticienne de génie, cette fille de roi qui se hissa sur le trône du Matamba, vaste province angolaise, en en évinçant son frère, un tyran sanguinaire, représente une figure emblématique dans le panthéon des combattantes africaines. Connue dès le 17e siècle dans les grandes cours d’Europe grâce aux nombreux écrits qu’elle inspira à des auteurs aussi différents que le missionnaire italien Antonio Cavazzi, le sulfureux Marquis de Sade qui, dans La philosophie dans le boudoir publié en 1795, la dépeint en sublime reine noire sauvage, barbare et anthropophage, le Français Jean-Louis Castilhon qui en fit l’héroïne d’un roman historique (1769), la duchesse d’Abrantès, qui l’inclut dans son ouvrage sur les Femmes célèbres de tous les pays (1834), ou l’écrivain austro-allemand du 19e siècle, SacherMasoh, Anne Zingha a connu un rayonnement qu’aucun autre dirigeant africain n’égala. Un célèbre peintre et illustrateur français du 19e siècle, Achille Devéria, en dessinera même une esquisse qui s’imposera comme le plus fameux portrait de la reine d’Angola. De quels qualificatifs l’ont dépeinte les écrits d’époque la concernant ? Force de caractère, remarquable intelligence, fierté arrogante, bravoure, machiavélisme, cruauté, autorité, héroïque résistante, sens de l’honneur, insoumission, stratège : en un mot une figure rebelle prête à défendre sa souveraineté jusqu’à la mort. Des facultés qu’on ne s’attendait certes pas à trouver chez une femme et, qui plus est, chez une femme africaine, sachant que les préjugés de l’époque faisaient des Noirs des êtres inférieurs destinés à être soumis et dominés par les Blancs. Ces caractéristiques seules ont suffi à attirer la curiosité de grands auteurs puis du public européens sur cette étonnante Africaine. Harcelée par les Portugais à l’affût de son royaume, Anne Nzinga, refusant de rester sur la défensive, étudia les coutumes et la culture de cette Europe qui tentait de l’assujettir et dont – audace suprême - elle entendait être considérée avec respect ! Elle apprit le portugais pour communiquer directement avec ses adversaires lors des négociations de traités. Elle se convertit au catholicisme, espérant être considérée en égale par les dirigeants européens. Mais se rendant compte que ce n’était pas le cas, elle se défit, dans un premier temps, de cette religion qui entravait ses croyances. Elle envoya des espions à Luanda pour observer l’entraînement des soldats portugais afin d’améliorer l’efficacité et la maniabilité de ses propres troupes au combat. Elle noua des alliances avec les royaumes alentours pour organiser un front de résistance contre les invasions coloniales. Soucieuse de préserver la cohésion de son territoire, elle renonça au commerce négrier et à l’esclavage lorsqu’elle comprit que l’Europe utilisait ce prétexte pour défaire les chefs africains qui s’y adonnaient, avant d’annexer leurs territoires et leurs richesses. Anne Nzinga est ainsi entrée dans l’histoire comme un exemple inégalé de gouvernance féminine. Elle qui alla jusqu’à réorganiser l’administration de son royaume pour permettre à des femmes compétentes d’accéder à de hautes fonctions de responsabilités. Autre reine résistante signalée dans les archives européennes, ici au Sénégal, la linguère Ndete Yalla, qui dans les années 1850, mena une active résistance contre les troupes françaises du général Faidherbe, missionnées pour soumettre ce royaume du Walo qui contrôlait le trafic fluvial sur la rive gauche du fleuve Sénégal, grâce à ses flottilles de piroguiers. Ayant succédé à sa sœur, la reine Ndjombött, surnommée par les griots la « perle du Walo », Ndete Yalla avait hérité d’une situation conflictuelle, pressée entre deux fronts. D’un côté se trouvaient, en effet, les Maures Trarzas, guerriers esclavagistes qui, depuis la Mauritanie voisine, semaient la terreur parmi les populations noires de la région d’où ils tiraient de futurs esclaves pour le commerce transsaharien ; et de l’autre, les Français, installés depuis le XVIIe siècle dans les comptoirs commerciaux de Saint-Louis, et qui attendaient de leur métropole qu’elle facilite l’expansion du futur empire colonial français en Afrique noire par l’annexion de nouveaux territoires. Dans ce royaume où les femmes, soeurs ou mères de roi, avaient toujours exercé un rôle politique, Ndete Yalla, s’étant substituée au Brak (roi) Mody Malick, jugé trop apathique pour diriger un royaume affaibli, se montra déterminée à préserver son pays de toute aliénation. En 1847, elle écrivit au gouverneur de Saint-Louis : « Nous n’avons fait de tort à personne. Ce pays nous appartient et c’est à nous de le diriger. Saint-Louis appartient au
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4 gouverneur, le royaume du Cayor appartient au Damel et le Walo appartient au Brak. Que chacun de ces chefs gouverne son pays comme bon lui semble ». Pendant près de dix ans, Ndete Yalla parvint à maintenir son royaume dans une paix illusoire. Mais les incidents s’accrurent face aux avancées progressives des Français dans la contrée. Encouragés par l’administration coloniale, les commerçants de Saint-Louis refusèrent de continuer à payer des servitudes au Walo pour se déplacer sur le fleuve et commercer sur son territoire. En rétorsion, la reine interdit tout commerce européen sur les escales de son royaume, au grand dam des traitants blancs. Une occasion que saisira le chef de bataillon de génie Louis Faidherbe, nommé gouverneur du Sénégal en1854, pour tenter de défaire le récalcitrant Walo. Un matin de février 1855, il quitta Saint-Louis avec une colonne de quatre cent soldats baptisés tirailleurs sénégalais, du nom du corps militaire africain qu’il venait de créer et, pratiquant la politique de la terre brûlée qui lui avait réussie en Algérie, dévasta tout sur son passage. Le 25 février, une violente bataille s’engagea dans la plaine de Diobouldou où s’était positionnée l’armée du Walo commandée par le mari de la reine. Malgré une vaillante résistance assombrie par de nombreuses pertes, le 18 mars les wolofs furent mis en déroute par les canonnières ennemies. Dans le Walo dompté, les troupes françaises incendièrent vingt-cinq villages, pillèrent les récoltes, razzièrent des troupeaux de moutons, d’ânes et de chevaux et emportèrent deux mille bœufs pour les Blancs de Saint-Louis qui craignaient de manquer de lait et de beurre en raison de ce conflit. La linguère Ndete Yalla trouva refuge au Cayor voisin s’où elle voulut réorganiser la résistance avec son fils Sidia. Mais elle mourut dans cet exil quelques mois plus tard, en décembre 1856, rongée, dit-on, par le chagrin. Elle avait régné pendant vingt deux ans. Son fils reprit le flambeau et développa plusieurs foyers d’insurrection dans la région. Mais après quelques années de lutte, il fut capturé et déporté par les autorités coloniales à Alger en 1862. On pourrait enrichir nos manuels d’histoire d’une grande variété de parcours de ces femmes qui se firent chefs de guerre pour conduire leur peuple à la résistance. C’est aussi l’exemple que nous a laissé Taïtou Betul, l’avant dernière impératrice d’Ethiopie qui fut à l’origine du site de la capitale Addis-Abeba fondée en 1886. Mais son titre de gloire est d’avoir contraint son époux, l’empereur Ménélik II, à ne pas céder du terrain lors de la fameuse bataille d’Adoua où, en mars 1896, l’Italie connut l’humiliation d’être vaincue par une armée africaine. II. Résistantes du petit peuple Femmes de l’élite ou femmes du peuple, ces dames de l’histoire africaine ont toutes, à leur manière, témoigné d’une volonté de contribuer à la défense de leur pays ou à la cohésion de leur communauté lorsqu’elle se trouvait menacée. Outre les résistances organisées par des femmes de pouvoir ou des leaders charismatiques, l’histoire de l’Afrique atteste, en effet, de nombreuses insurrections menées par des femmes du peuple ou détenant un pouvoir local. Parfois même, rien ne prédisposait ces personnages à une telle destinée. Du jour au lendemain, des mères de familles ou des jeunes filles tout à fait ordinaires se révélaient dans un comportement héroïque ou devenaient des flammes nationalistes capables de galvaniser les foules autour de la défense du pays. Ce fut le cas de la jeune Congolaise Kimpa Vita, dite Dona Béatrice. Au 18e siècle dans le royaume de Kongo, cette jeune chrétienne d’une vingtaine d’années fut à l’origine d’un mouvement populaire de contestation contre la présence des missionnaires européens suspectés de perturber la vie intérieure du pays en attisant les rivalités entre princes locaux dans le but de précipiter la chute du royaume et en faciliter l’annexion par les Portugais. Ce royaume qui, à l’époque, s’étendait du nord de l’Angola jusqu’à l’actuel Congo démocratique (ex Zaïre), avait été dévasté par une guerre civile de plus, due à des luttes de clans. Lassé de ces affrontements et des famines qui en résultèrent, le petit peuple décida de réagir contre les désordres causés par les élites locales, christianisées depuis le 16e siècle et qui semblaient totalement sous l’emprise des missionnaires. Kimpa Vita sera le déclic de cette prise de conscience. En quelques mois d’une croisade à travers le pays, elle attira dans son
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Damel, Brak : titres royaux © Sylvia Serbin, auteur de Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire (Sépia) Résistances féminines dans l’histoire de l’Afrique et de la diaspora noire
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5 sillage des milliers de villageois, pour réclamer la restauration du royaume de Kongo. Se prétendant inspirée par Saint Antoine, elle créera un mouvement religieux d’influence chrétienne, mais africanisé, le mouvement des Antonins, pour qui le ciel est aussi peuplé d’anges noirs, et pas seulement blancs, comme le prétendaient les missionnaires européens. De plus, alors que le christianisme prêchait l’égalité et la fraternité entre les hommes, et affirmait que Dieu ne faisait aucune distinction entre les êtres, les Européens présents dans le pays leur imposaient une flagrante inégalité au nom de leur supériorité raciale. L’impact sur le peuple de cette contestation de l’église catholique et de leur propre pouvoir inquiètera les missionnaires blancs. Ils obtiendront du faible roi Pedro IV de faire arrêter Kimpa Vita sous l’accusation d’hérésie et de la condamner à être brûlée vive sur le bûcher. Après un simulacre de procès, mené par les moines capucins, la sentence sera exécutée le 2 juillet 1706. III. Résistantes à l’esclavage Evoquons maintenant ces résistantes à l’esclavage dont le souvenir commence à renaître après avoir été parfois occulté dans certaines communautés de la diaspora. L’historiographie académique européenne n’a jamais abordé l’esclavage sous l’angle des résistances. Longtemps, on a voulu faire croire que les Noirs ne s’étaient pas révoltés, servant docilement le système qui les opprimait. Et ce sont les mêmes faiseurs d’opinions qui ont élaboré une idéologie raciste pour justifier la traite dans les mentalités des peuples européens, en déshumanisant le Nègre en chose sans âme pour le mettre au rang de bien meuble, au même titre que du bétail ou qu’un instrument aratoire. Or la résistance est indissociable de l’esclavage. Suicides, avortements après les viols d’un maître blanc, empoisonnements de contremaîtres cruels, fuites ou marronnages dans des lieux inaccessibles, révoltes, enfin, au prix de leur vie : cette résistance a été multiforme, en Afrique mais aussi partout où les Africains ont été transplantés pour travailler à l’essor de contrées du Nouveau monde. Certaines femmes n’hésitèrent pas à écrire leurs actes de résistance en lettres de sang, comme les femmes de Nder, en 1819 au Sénégal. Assaillies par des esclavagistes maures en quête de nouvelles proies pour le commerce transsaharien, les femmes du village de Nder, dans la région de Saint-Louis, après avoir envoyé leurs enfants se cacher dans les champs avoisinants, repoussèrent courageusement un premier assaut de l’ennemi. Revêtues de tenues d’hommes, les cheveux cachés sous des bonnets, elles se battirent avec l’énergie du désespoir. Mais que pouvaient leurs coupe-coupe, pilons et fusils ramassés à la hâte, face aux cavaliers du désert ? Elles sentirent bien vite qu’elles ne résisteraient pas bien longtemps face aux Maures qui avaient compris qu’il s’agissait de femmes. Alors, profitant d’un retrait tactique de ces derniers avant un second assaut, les Femmes de Nder, galvanisées par une meneuse du nom de Mbarka Dia, choisirent de se sacrifier collectivement en mettant le feu à la case où elles s’étaient réfugiées, plutôt que de tomber dans la déchéance de l’esclavage. Cet acte de bravoure est resté dans les mémoires sous le nom de Talata Nder. Il n’est pas certain que les écoliers sénégalais d’aujourd’hui, qui connaissent certainement l’histoire de Jeanne d’Arc, bergère française fort éloignée de leur terre natale, connaissent aussi le sacrifice de leurs dignes ancêtres de Nder. S’agissant de la diaspora noire, il est important de savoir que partout dans le monde où des Africaines ont été déportées par le système esclavagiste, elle ont dû faire preuve de combativité pour apprendre à survivre sur des terres inconnues et préserver leur descendance dans un environnement d’oppression, se faisant Mémoire pour transmettre des bribes de culture, de pharmacopée traditionnelle et d’identités originelles. Déclassées en nonêtres humains, réduites à l’état d’instruments de travail voués à être achetés, vendus ou échangés, génitrices dont le lait maternel appartenait d’abord aux enfants blancs du maître, il leur fallut ruser pour ne pas laisser broyer leurs ressorts de résistance par le carcan de la servitude. C’est ainsi qu’on les retrouvait aux premiers rangs des luttes menées par des esclaves insurgés, exhortant leurs compagnons à briser leurs chaînes et à revendiquer la liberté. Des Amériques aux Caraïbes en passant par le Brésil ou Haïti, tous les soulèvements d’esclaves ont connu d’héroïques combattantes bravant, coutelas à la main, le feu des armées blanches qui protégeaient les intérêt esclavagistes. Dans ce milieu esclavagiste où les « mâles » pouvaient être revendus à tout moment, elles serraient les poings face à l’éclatement répété d’embryons familiaux qu’elles s’obstinaient à reconstituer, après la dispersion de leur homme ou de leurs enfants. Se conditionnant mentalement à résister à de tels arrachements, façonnées par des évènements où l’instinct de survie était primordial, elles acquéraient un sens aigu de l’autonomie et de la
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6 responsabilité. pour assumer leur rôle de chefs de famille avec ce qui restait de leurs « portées ». Donc leur seule façon de résister était de ne compter que sur elles, d’autant que les liens de solidarité n’étaient pas toujours systématiques, et qu’elles n’étaient pas à l’abri de réactions brutales d’un compagnon impuissant à les protéger des viols ou de l’intérêt du Blanc. Comment oublier ces femmes téméraires qui brisèrent leurs chaînes pour entrer en résistance ou se jeter dans de sanglants combats ! Dans les Caraïbes, à Cuba, en Guyane, au Brésil, en Colombie, au Surinam, à la Jamaïque et à Haïti en particulier, des femmes s’éclipsaient dans la clandestinité du marronnage pour se reconstituer une vie camouflée loin du fouet des plantations. Tous les soulèvements d’esclaves ont connu d’héroïques combattantes bravant, coutelas à la main, le feu des armées blanches qui protégeaient les intérêts esclavagistes. Telle la Mulâtresse Solitude de Guadeloupe, pendue en 1802 à l’âge de 30 ans, au lendemain de son accouchement, pour avoir rejoint la grande insurrection populaire de mai 1802 conduite par le colonel Louis Delgrès contre le rétablissement de l’esclavage par la France de Napoléon Bonaparte. La répression qui s’abattra alors sur la population antillaise fera plus de dix mille morts, et là, pas de pitié pour les femmes. Elles seront parmi ceux qui furent fusillés en bandes sur les plages, pendus ou jetés vivants dans des bûchers en place publique, déportés ou exécutés pour avoir refusé de reprendre leur condition d’esclaves. Dans ces combats où les femmes restaient rarement en retrait, elles s’investissaient à tous les niveaux, cachaient des armes et des fugitifs, transmettaient des renseignements aux insurgés, soignaient les blessés ou nourrissaient les insurgés, à l’image de ces vaillantes résistantes qui prirent part aux sanglantes convulsions de la guerre d’indépendance haïtienne. Une figure émouvante est restée dans l’histoire de ce pays, celle de Dédée Bazile, surnommée la Négresse Défilée. Maintes fois violée par son propriétaire blanc, cette femme devint cantinière pour participer aux insurrections haïtiennes de 1802 et 1803 où elle se battit furieusement contre les troupes françaises. Après que ses trois frères et deux de ses fils eurent été massacrés par la mitraille de l’armée bonapartiste, elle sombra dans la folie. Aux Etats-Unis, où les Afro-américains ont depuis longtemps repris en mains la relecture et la diffusion de leur propre histoire, beaucoup de femmes noires ont été mises en lumière en tant qu’exemples de résistance. De plus, la vulgarisation d’un important travail de documentation sur la période esclavagiste a permis de familiariser l’ensemble des Américains à l’intégration de tels personnages dans la mémoire collective. Par exemple, des timbres ont été émis par les services postaux américains à l’effigie de militantes anti-esclavagistes du XIXe siècle comme Harriet Tubman, héroïne du fameux chemin de fer clandestin qui, entre 1850 et 1860, organisa la fuite de Noirs vers des Etats non esclavagistes et vers le Canada, ou encore Sojourney Truth, célèbre abolitionniste noire et activiste de la cause des droits des femmes. Des combats qui allaient ouvrir la voie à d’autres héroïnes qui se révèleront notamment dans la lutte pour les droits civiques, comme Rosa Parks, entrée dans l’histoire pour avoir, le 1er décembre 1955 en Alabama, refusé de céder sa place de bus à un blanc, en pleine période ségrégationniste.

IV. Résistantes de la période coloniale Un autre saut dans l’histoire nous fait découvrir d’autres formes de résistances, celles qui se confrontèrent aux tentatives d’annexion européennes devant aboutir à la domination coloniale. Le cas de Madam Tinubu, puissante commerçante et politicienne qui vécut dans le Nigeria du 19e siècle, est, de ce point de vue, remarquable. A l’âge de six ans, elle vendait des galettes de maïs avec sa mère, aux abords de routes fréquentées par des voyageurs. Des années plus tard, on la retrouve à la tête d’un quasi monopole de commerce d’huile de palme avec la Grande Bretagne, au moment où la révolution industrielle avait besoin d’oléagineux pour faire tourner ses machines. Avec son propre argent, cette femme Yoruba considérée comme une grande figure de la résistance contre l’occupation anglaise, allait équiper l’armée de son pays de canons et de fusils hollandais et anglais les plus modernes de l’époque, parce qu’elle voulait que les troupes locales disposent de la même force de frappe que les Européens lors des affrontements se préparant entre les deux parties. Elle intervint de la même manière pour se prémunir contre les assauts du turbulent royaume voisin du Dahomey, contre qui elle organisa
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7 par deux fois, en 1851 et 1864, de victorieuses résistances de sa ville natale d’Abeokuta. Résistance aussi, dans le Niger de la fin du 19e siècle, où une femme va pousser son village à se défendre contre la sinistre expédition Voulet et Chanoine, des noms de ces deux officiers français qui, lancés à la conquête du Tchad, se livrèrent à des atrocités sur les populations croisées sur leur route. Ils laisseront des milliers de morts dans leur sillage, entre l’ancienne Haute Volta et le Niger. Villages pillés et incendiés, jeunes filles violées, femmes enceintes éventrées, enfants pendus aux arbres, prisonniers passés au fil de l’épée : l’avancée de la colonne infernale était précédée de récits d’exactions qui semaient la terreur chez les autochtones. Une femme donc, la Sarrounia Mangou, reine des tribus Aznas, convaincra les chasseurs et guerriers de son village de Lougou de ne pas fuir devant l’ennemi, mais de stopper cette folie meurtrière qui décimait leur pays. Ayant appris que les Français et leurs tirailleurs, avisés de ce vent de rébellion, comptaient faire un détour par son village, elle leur envoya un messager avec ces mots : « Contournez mon territoire ou vous trouverez mes guerriers sur votre route ! » L’affrontement a lieu le 16 avril 1889. Malgré la barrière naturelle formée par les collines qui entouraient le village, les canonnières françaises postées sur des crêtes firent un véritable carnage parmi les combattants de la Sarraounia, équipés de leurs seules lances et de flèches empoisonnées. Puis les deux chefs de guerre français ordonneront aux tirailleurs de mettre le feu à la brousse environnante où s’étaient réfugiés les femmes, les vieillards et les enfants. Ils attendront tranquillement de les voir mourir carbonisés, sans porter secours aux blessés. Sauvée du massacre par des survivants, la Sarraounia Mangou est restée un véritable mythe au Niger, jusque de nos jours. On le voit, bien des femmes n’ont pas hésité à défier l’administration blanche chaque fois qu’elles estimaient que la domination étrangère risquait de disloquer la cohésion sociale traditionnelle. La dernière grande résistance de l’ancien royaume ashanti du Ghana contre la présence britannique fut menée par une femme, la reine mère Yaa Asantewa. En l’an 1900, cette vigoureuse quinquagénaire, fusil en bandoulière, rassembla sous sa conduite 40.000 insurgés qui harcelèrent huit mois durant les troupes britanniques. Il fallut faire venir de puissants renforts de Londres pour venir à bout de la rébellion. Exilée par les Anglais aux Seychelles, Yaa Asantewa y mourut en 1921.

La période de la seconde guerre mondiale fit également le lit de diverses révoltes féminines, du fait, notamment, des efforts de guerre imposés aux populations africaines pour ravitailler les pays européens en guerre. Une héroïne sénégalaise s’est distinguée en une telle occasion, Aline Sioe Diatta, jeune domestique qui travaillait pour une famille française de Dakar. Un jour, elle décida de regagner sa région natale de Casamance où elle inspirera, entre 1940 et 1943, un soulèvement destiné à protester contre le pillage de l’administration coloniale qui écrasait d’impôts les villageois, réquisitionnait leur bétail et imposait une riziculture d’exportation aux paysans empêchés de produire leurs vivriers, afin de ravitailler la France métropolitaine. Se sentant comme investie d’une mission, Aline Sittoe Diatta se transforme en prophétesse charismatique. On lui prête des pouvoirs mystiques et le don de faire venir la pluie. Une partie de la Casamance se rebelle et refuse la conscription forcée de ses fils appelés à servir de chair à canon sur le front français. Mais la répression se met en place. Arrêtée, la jeune résistante sera déportée au Mali où elle mourra en 1944 après avoir été torturée. Dans cette dynamique de luttes féminines, les femmes commerçantes furent souvent en première ligne des nombreuses épreuves de force qui les mirent aux prises avec une tutelle coloniale accusée de menacer leurs intérêts par la multiplication d’impôts contestés. Au Nigeria par exemple, où existaient depuis des générations des groupes de pressions et associations féminines antérieures à la période coloniale, de mémorables mouvements de protestations, actionnés par le bouche-à-oreille, appelaient les femmes de différentes régions à venir prendre part aux manifestations. Marches populaires, sit-in, chansons de dérision contre les administrateurs blancs, danses et bruyantes palabres, tout était bon pour cet activisme féminin déterminé à jouer la provocation. L’un des mouvements les plus spectaculaires de cette période fut la grande révolte dénommée la Guerre des femmes Ibos, déclenchée dans la ville d’Oloko en 1929, par une énergique veuve du nom de Nwanyeruwa, pour marquer leur opposition à un projet d’impôts sur les femmes. Cette mesure devait aboutir à une double taxation par foyer alors que les
© Sylvia Serbin, auteur de Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire (Sépia) Résistances féminines dans l’histoire de l’Afrique et de la diaspora noire
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8 familles ne disposaient que de faibles revenus. Alertées, dix mille femmes déferlèrent de toute la région pour manifester sans violence, des jours durant, devant le bureau et la maison de l’officier de district anglais, qui fut suivi du matin au soir dans tous ses déplacements par une nuée de femmes donnant de la voix. L’agitation devint si insupportable que les autorités britanniques finirent par renoncer à taxer les femmes. Il y eut aussi la furieuse réaction des associations de commerçantes de la région de Calabar, consécutive à la décision des Anglais d’imposer une patente aux femmes du marché. C’était en 1925. Barrant les routes, incendiant des marchés, enlevant leurs enfants des écoles, elles firent front en multipliant les manifestations perlées jusqu’en janvier 1930 et ce, malgré les interventions musclées de la troupe chargée du maintien de l’ordre. Tout aussi efficace fut la mobilisation des marchandes de Lagos, regroupées par secteurs dès 1920, au sein du Lagos Market Women Association. Leur chef de file : une femme yoruba du nom d’Alimotou Pelewura. Celle-ci avait démarré comme petite vendeuse de poisson aux côtés de sa mère, avant d’hériter, vers l’an 1900, de l’activité de cette dernière qu’elle transforma en commerce de gros. Ingénieuse femme d’affaire, elle développa son commerce, fit l’acquisition d’une flottille de pirogues, construisit un hangar à poissons et se dota de sa propre équipe de pêcheurs. Un pouvoir et une autonomie qui ne furent certainement pas étrangers à son tempérament de meneuse ! Même agitation lorsque pendant la Grande dépression de1932, le pouvoir colonial voulut se refaire une santé sur le dos de ses colonies en augmentant les impôts qu’il tirait de ses territoires. Devant le tollé que cette décision provoqua chez les femmes, les Britanniques reculèrent. Ils tentèrent de revenir à la charge lors de la Deuxième guerre mondiale, mais ne purent venir à bout de la pugnacité des femmes qui lancèrent une grève des produits. Les marchandes n’approvisionnèrent plus la demande européenne, actionnèrent le marché noir pour la consommation locale, bloquèrent les routes et les camions de ramassage chargés de réquisitionner l’huile de palme et les vivres destinés à l’effort de guerre. Elles se cotisèrent également pour rémunérer les services de juristes sollicités pour défendre celles qui furent emprisonnées ou condamnées à des amendes. Finalement la mobilisation ne s’interrompit que lorsque le taux d’imposition fut réduit en août 1945. Une représentante emblématique de ces luttes féminines nigérianes est restée dans les annales : Frances Beere Anikulapo Kuti, la mère de celui qui deviendra dans les années 1970 le célèbre musicien Fela Ransome Kuti. Née en 1900 au Nigeria dans une famille éduquée, Frances Kuti a fait ses études en Angleterre et à son retour, elle sera la première nigériane à diriger une école de filles. Elle organise également des cours du soir d’alphabétisation pour les femmes du marché et fonde en 1942, le Ladies’ Club qui se distinguera en initiant une forte mobilisation pour soutenir des vendeuses de riz spoliées par les réquisitions coloniales. Après ce premier succès, elle élargit son association en Union des femmes d’Abeokuta, rejointe par plus de 20 000 adhérentes. L’ampleur de ce mouvement se manifestera lors d’une grande campagne de protestation sur le mot d’ordre «Pas d’impôts sans représentation», pour obtenir une représentation des femmes dans les instances représentatives de la cité, dominées par des chefs locaux. A la fin des années 50, Frances Kuti sera le seul élément féminin de la délégation chargée de négocier à Londres l’accession de son pays à l’indépendance. Pour mouvementées qu’elles furent, ces contestations n’eurent pas qu’un caractère de défense d’intérêts catégoriels. Assez rapidement en effet, ils prirent une tournure politique où s’exprima clairement le refus de la domination coloniale. Nombre de femmes soutinrent, en effet, les premières formations politiques nationales qui s’inscrivirent dans la lutte pour l’indépendance. Au Mali, par exemple, malgré le refus de leurs époux de les voir se mêler de politique, des femmes de milieux populaires joueront un rôle important dans l’élection de leaders indépendantistes, en poussant les femmes rurales et urbaines à aller voter ou à cotiser un peu pour participer au financement des campagnes électorales. On les retrouvera ainsi dans les multiples marches de soutien à l’Union soudanaise affiliée au Rassemblement démocratique africain (US/RDA). En Côte d’Ivoire, la célèbre Marche des femmes sur Grand-Bassam voit déferler en décembre 1949 sur l’ancienne capitale ivoirienne distante d’une quarantaine de kilomètres, des femmes de tous âges venues réclamer la libération de leurs époux, frères et fils, militants arbitrairement emprisonnés depuis plus d’une année par les autorités françaises, au motif de subversion.
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9 Battues par les miliciens, repoussées à coups de pompes à eau, elles demeurent pour l’histoire les actrices du premier grand mouvement féminin ouest-africain de résistance à la domination coloniale. Et aujourd’hui, quelles empreintes ont laissée à la postérité les Africaines qui ont sacrifié leur vie dans des guérillas clandestines et des luttes armées de libération nationale, en Guinée Bissau, au Cap Vert, en Angola, au Mozambique ? Toutes ont contribué à libérer leur pays, mais l’histoire n’a préféré retenir que les noms des combattants masculins. On ne peut taire non plus l’intense lutte des femmes sud-africaines contre l’apartheid. Dès 1912, elles se manifestent dans l’Etat libre d’Orange par tous les moyens à leur disposition : multiplication des pétitions aux autorités, rassemblements, campagnes de résistance passive. Un peu plus tard, elles payent d’emprisonnements leur opposition au Pass, laissez-passer institué par la minorité blanche pour contrôler les déplacements des Noirs et restreindre leur liberté de mouvement. Pourtant, lorsque le Parti national africain (ANC) se formera en 1912, il ne cherchera pas à y associer ces mouvements de femmes. Pour mieux coordonner leurs luttes, elles créent alors la même année la Native and Coloroured Women’s Association. L’intensité des mobilisations féminines et leur politisation croissante conduira finalement l’ANC à mettre en place en 1918 la Bantu Women's League (BWL), avec à sa tête Charlotte Maxeke (1874-1939), première diplômée sud-africaine, titulaire d’un Bachelor of Sciences obtenu dans une université américaine. Mais les femmes n’y sont admises qu’en qualité d’observatrices, sans droit de vote à l’intérieur du parti. Déçues, elles ne cesseront de faire pression pour que soit reconnue leur représentativité, d’autant qu’elles paient durement leur opposition au pouvoir de l’apartheid. Ce n’est qu’en 1943 que l’ANC les associera finalement, via la nouvelle ANC Women’s League, à la stratégie de reconquête de la souveraineté noire sur l’Afrique du Sud, où leur activisme se distinguera de façon éclatante jusqu’à l’avènement, en 1994, du premier gouvernement noir d’Afrique du Sud présidé par Nelson Mandela. V. Conclusion Que dire aussi de ces autres femmes qui, partout en Afrique, s’investissent courageusement dans des combats politiques contre des dictatures, s’engagent dans la société civile pour la démocratie, l’éducation, la santé, un meilleur partage des ressources nationales ? Pour elles aussi, de tels combats représentent un Des actes de résistance qui représentent autant de jalons pour un devenir meilleur. Certaines risquent leur sécurité pour dénoncer des coutumes et des lois fondamentalistes ou liberticides pour les femmes. D’autres, confrontées dans des pays en guerre, aux viols et violences, à la mort de leurs enfants, à la destruction de leur foyer et de leurs biens, décident malgré tout de relever la tête pour panser les plaies, recommencer à vivre et se mobiliser pour un retour de la paix. On le voit donc, les femmes noires ont une longue tradition d’engagement dans l’histoire, mais leurs contributions se sont progressivement effacées des mémoires à mesure que les société africaines tombaient sous l’influence de religions importées – islam, catholicisme – n’autorisant de leadership que masculin, et étaient acculturées par des civilisations occidentales qui ne reconnaissaient aucune légitimité aux femmes à exercer un rôle public. Il reste pourtant des pistes à explorer pour faire revivre ces figures emblématiques qui, génération après génération, ont entretenu le souffle d’un continent qui fut le berceau de l’humanité. Aujourd’hui, au XXIe siècle, est-il normal que ces femmes qui ont porté le continent africain à bouts de bras et même participé à l’enrichissement des nations les plus puissantes de la planète, ne soient inscrites dans aucun livre d’histoire, parce qu’une pensée dominante a décrété que cette force féminine noire, jadis exprimée par nos valeureuses ancêtres, n’avait rien à y faire ? A nos chercheurs et étudiants d’apporter la réponse. Car les femmes noires ne sont ni moins intelligentes, ni moins combatives, ni moins courageuses et certainement pas moins dignes d’intérêt que les autres femmes de l’humanité.

Sylvia SERBIN
© Sylvia Serbin, auteur de Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire (Sépia) Résistances féminines dans l’histoire de l’Afrique et de la diaspora noire
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