Piano et trompette

par Gaby No,
Lauréat ex aequo du concours de nouvelles 2011

Médiathèque Amikuze Place de l’Eglise - 64120 Saint Palais 05 59 65 28 72 mediatheque.amikuze@gmail.com http://mediathequeamikuze.wordpress.com

Ce document est distribué sous Licence Creative Commons : Paternité – Pas d'utilisation commerciale – Pas de modifications 2.0 France disponible sur http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/

Rien ne pouvait arriver à Hubert de Beuvron. Il avait terminé les études qu'on lui avait demandé de poursuivre, il s'était marié avec Agathe Doulay qu'on lui avait présentée, il dirigeait l'entreprise familiale dont il avait hérité et il élevait la fille que sa femme lui avait donnée. Son épouse, malgré un affaissement partiel de sa joue gauche consécutif à une attaque cérébrale légère, continuait de jouer à la perfection son rôle de Madame de Beuvron. Ses affaires prospéraient sereinement, au sein d'une entreprise où aucun syndicat n'avait pu glisser un orteil. Et Esther – sa fille – s'apprêtait à rentrer à l'Université. Cet ordonnancement quasi-parfait devait être très précaire car il disparut du jour où sa fille unique décida que son instrument était la trompette. Non contente de jeter aux orties des années de piano, le cliché bourgeois de la fille bien née et la douceur (et l'ennui) des après-midi familiaux, elle se mit en tête de ponctuer chaque instant de la journée par un son de trompette plus ou moins adapté. Quand il fallait passer à table, elle tonitruait la charge du Général Custer, quand il était temps de se retirer pour dormir, on entendait la sonnerie aux morts et quand elle allait à la selle, elle le faisait savoir en accompagnant ses efforts par la musique des Shadoks. Très vite, tout le monde se rendit compte que quelque chose ne tournait pas rond chez Esther. Mais aussi peu habitué à l'imprévu qu'une moule, Hubert de Beuvron ne pouvait qu'en référer à sa mère, la vieille Claire-Marie de Beuvron, qui avait toujours pris les grandes décisions à sa place. Elle décréta que la trompette était un instrument saugrenu adopté par des mariachis avinés et des jazzmen noirs héroïnomanes, et qu'il fallait détruire l'objet de la discorde sans tarder. Elle fit appel pour cela à son jardinier qui, armé d'une batte de base-ball, réduisit le pauvre cuivre à un amas de ferraille sans âme. Comme on était dans la pédagogie et l'intimidation, on laissa Esther découvrir feue la trompette sur son lit comme si d'un moribond il s'était agi. La petite fille développa une haine farouche envers toute sa famille. Et malgré une pondération naturelle, héritée d'une éducation corsetée, prononça la phrase définitive : « vous êtes tous des cons », en versant une larme toutefois. Prononcer ces mots chez les de Beuvron étant aussi attentatoire à la bonne marche du monde qu'une bombe à neutrons, il fut décidé que la petite Esther devait partir se mettre au vert à la campagne, loin de son XVIème arrondissement de Paris. La grand-mère alla consulter le curé de sa paroisse, le Père Recule, qui estima que le mieux était d'exiler la jeune insolente dans une région où la modernité n'avait pas cours, le catholicisme était réactionnaire et les mentalités figées dans le XIXème siècle. Tout naturellement, il pensa que le Pays Basque Intérieur était le lieu rêvé. Il ne se passa pas une semaine, et Esther partit à B****, près de Saint Palais,

chez la famille G****. Aux dires de l'abbé Recule, les G**** étaient une vieille famille catholique, un peu rigide mais garante tout autant de la moralité de la jeune Esther, que de son intégrité physique. Les jours passèrent paisiblement chez les de Beuvron, sans nouvelles de l'effrontée. Mais si Hubert suivait à la lettre les instructions de sa mère (imposer un lourd silence comme sanction pour qu'elle expie), Agathe vivait mal l'exil forcé de sa fille. Un soir, elle lui téléphona en cachette (car Esther, comme sa mère, avait un portable) pour prendre de ses nouvelles. La complicité n'étant pas le terme le plus exact pour décrire les relations entre la mère et la fille, Agathe chercha un sujet lointain, du temps où Esther était une adorable enfant. Elle lui parla donc de sa collection de kaléidoscopes qu'elle conservait sur ses étagères. « Veux-tu que je t'en envoie un ? », osa-t-elle prononcer dans un effort désespéré pour créer un lien avec sa fille. Elle entendit Esther qui, manifestement, avait un peu grandi « tu sais où tu peux te le foutre ton kaléidoscope ? Tu peux te le carrer dans l.... ». Paniquée par ce qu'elle allait entendre, Agathe coupa la communication et éclata en sanglots en constatant que sa fille avait trouvé d'autres usages possibles à ce tube mêlant lumière et morceaux de verre. Elle alla à l'église pour en parler au curé. Elle le trouva effondré et envahi par le remords. Après avoir soliloqué pendant un temps sur sa culpabilité, « c'est ma faute, c'est ma faute », il apprit à la mère de Beuvron, que Henri G****, patriarche basque, national-catholique, avait perdu la tête et qu'il hébergeait depuis quelques mois des neveux et des petits-enfants chevelus, fumeurs de drogue, militants alter-mondialistes et revendiquant l'indépendance du Pays Basque et l'amour libre. Pendant des années, il lui avait envoyé des jeunes en rupture, en toute confiance et il ignorait que tout s'était dégradé très vite (à vrai dire, il ignorait pas mal de choses, de l'évolution de nos campagnes et des mentalités). C'était trop de bouleversements pour un prêtre ayant fait son séminaire du temps où l'Indochine était française. Une réunion familiale d'urgence fut convoquée. Il y fut décidé que la grandmère était trop vieille pour pouvoir prendre la moindre initiative, qu'il fallait arrêter de demander conseil à des curés qui ignoraient que Georges Pompidou était mort, et qu'il fallait faire quelque chose pour sauver Esther de la corruption, du libertinage et des idées de gauche. Hubert, qui s'était reposé sur la famille et la religion pour avancer, se rendit compte qu'elles avaient desservi ses intérêts. Sa femme, qui n'arrêtait pas de pleurer, l'exaspérait. Il n'était pas loin de tout envoyer se faire foutre mais il y renonça car il devait savoir s'il était capable, pour une fois, de résoudre un problème. Pendant ce temps, Esther, qui était prête à faire la guerre au monde entier, au lieu d'arriver dans une maison avec des crucifix partout, trouva une bande de jeunes autrement plus drôles que ceux de son Institution Privée. Déjà à l'entrée, elle vit une

énorme banderole où était inscrit : Fuck le Système. Puis des garçons et des filles à peine plus âgés qu'elle, vaquant à ce qui ressemblait à l'organisation d'un concert. Le premier qui lui parla fut Bixente. « Si tu viens voir mon oncle, il est gâteux et il ne reconnaît plus personne, tu perds ton temps. Sinon, les autres personnes que tu verras ici sont plutôt musiciens. La semaine prochaine, on joue dans cette grande maison. Elle est suffisamment isolée pour qu'aucun paroissien ne vienne se plaindre. En ce moment, on est un peu embêtés, il nous manque un joueur de trompette. Sais-tu en jouer ? » On l'amena dans une pièce où s'entassaient divers instruments qu'elle arriverait à identifier plus tard : txistu, txalaparta, trikititxa... Esther chercha des yeux une trompette et en trouva une. Elle demanda si elle pouvait. Elle en nettoya l'embout et souffla dedans avec force. Tous les habitants de la maison accoururent (à l'exception de Henri G***) et elle put ainsi se présenter, jouer un peu de musique et être intégrée ipso facto dans le groupe. Quand elle s'installa dans la chambre qui lui était dévolue, elle se coucha sur le lit. Elle souriait. Pour la première fois depuis longtemps, elle se demanda si, tout compte fait, Dieu n'existerait pas un petit peu tout de même. Au bout de quelques jours, quand sa mère l'appela, Esther était perdue à tout jamais. Elle avait découvert des musiciens, la marijuana, le patxaran, les baisers dans le cou, son propre corps et celui des autres. Pour l'instant, outre les répétitions, elle s'occupait du potager (avec d'autres), des poules, des lapins et du mouton qui paissait solitaire au milieu du pré. Elle réussit à calfeutrer sa fenêtre, et vit que l'endroit où elle vivait était parfait. Cela aurait-il pu durer encore longtemps ? D'un point de vue financier, oui puisque Henri G**** avait un peu d'argent que gérait Bixente, le seul membre de la famille à bien vouloir s'occuper de lui. D'un point de vue légal également puisque Esther était majeure depuis deux mois déjà. Adieu donc études, plan de carrière et mariage heureux. Esther pouvait vivre sa vie et non celle voulue par les autres. *** Dans une vie tracée au cordeau, il était enfin arrivé quelque chose à Hubert. Tout le monde s'était foutu de sa gueule : sa fille qui ne voulait plus rien savoir de sa vie, sa femme qui, écrasée par le chagrin lui avait révélé qu'il était ennuyeux, incapable et mou et sa mère qui ne voyait pas ce qu'on lui reprochait. Dans son malheur, Hubert avait tout de même quelques cartes en main. Enfin non, pas beaucoup à la réflexion. Disons qu'il avait une carte en main : de l'argent. Beaucoup d'argent. Il savait que pour retrouver l'estime de soi, il lui fallait récupérer sa fille. Quel qu'en soit le prix. Il comprit, grâce à un détective, qu'elle s'était très bien intégrée à B***, que le groupe où elle jouait connaissait un petit succès local et qu'elle parlait de

plus en plus fréquemment en basque (grâce à Bixente et aux cours qu'elle prenait tous les vendredis à AEK). Appeler la police étant inenvisageable (sa fille avait 18 ans), la persuasion ou la menace inopérantes, il décida de détruire cette communauté de bons à rien pour que sa fille revienne vers lui. Il contacta, par l'intermédiaire d'un de ses avocats, un marchand d'armes. Toute sa vie, il n'avait eu que dégoût pour ce genre de personnes. Non que ce qu'ils vendaient fût condamnable (Hubert lui-même vendait des produits très polluants), mais ils étaient dans l'illégalité et devaient frayer avec le rebut des populations cosmopolites de la planète. Mais à la guerre comme à la guerre, et il n'avait pas beaucoup de choix puisqu'il avait décidé de tuer tous les membres de la communauté pour isoler Esther, pour qu'il soit son seul recours. Ah, on le prenait pour un mou ! Un velléitaire ! Ils allaient tous voir. A commencer par sa femme, dont il divorcerait ensuite. A commencer par sa fille qui l'avait toujours méprisé. A commencer par sa mère qui l'avait toujours étouffé. C'était beaucoup de commencements, mais il était trop blessé pour s'en rendre compte. C'est dans cet état d'exaltation qu'il entama les négociations avec le marchand d'armes. Parti pour acheter un pistolet (un Walther 99), il finit par se procurer un lance-missile avec un missile dedans. Le vendeur, tout disposé à satisfaire son client s'engageait à placer l'arme à l'endroit de son choix. Hubert, aveuglé par la rage et l'impression de puissance que procure le maniement (même virtuel) des armes, accepta cette solution qu'il aurait qualifiée quelques semaines plus tôt de stupide et bouffonne. Il fallut du temps pour tout mettre en place. Louer une maison à quelques centaines de mètres, se faire livrer missile et lance-missile, payer des intermédiaires, falsifier des noms. Tout cela représentait une fortune et de la patience. Hubert avait l'une et l'autre. Il tenait absolument à être l'artificier et à voir la maison du vieil Henri exploser. Sans lui, son entreprise fonctionnait à merveille. Voire même mieux. Sa femme s'était très bien habituée à ne plus subir son Hubert. On la voyait rayonnante et plus jolie. On remarquait moins sa joue gauche et son coach sportif venait beaucoup plus souvent à la maison. Le Vendredi 14, il faut préciser la date parce que d'aucuns pourraient y voir une malédiction, Hubert était face à la maison où vivait Esther. Il avait pris soin de se placer à deux-cents mètres, à l'abri des regards. Il savait comment ne laisser aucue trace de son passage. Il avait aussi attendu qu'elle sorte pour aller à son cours de basque. Il n'avait plus qu'à appuyer sur un bouton pour que la demeure des G*** vole en éclats, qu'il ne reste rien de cette maison de malheur qui lui avait dérobé sa fille.

Hubert pensait qu'il ne pouvait rien lui arriver. Et il s'était trompé. Hubert pensait qu'il ne fallait jamais être en relation avec des marchands d'armes. Et il avait raison. On lui avait vendu un matériel défectueux et sans garantie. Au moment de partir, le missile se bloqua et explosa. Hubert n'eut même pas le temps de se rendre compte de son échec. De la maison où il était, il ne restait qu'un cratère. Et rien rappelant le passage sur Terre de Hubert de Beuvron. A part le marchand d'armes (qui se garda bien de se manifester), personne ne sut jamais que l'héritier de Beuvron avait été là. La presse imputa l'explosion à une cache d'ETA, il y eut un peu de remueménage. Les gendarmes arrêtèrent les suspects habituels puis les relâchèrent faute de preuves. Sa mère mourut quelques jours plus tard sans apprendre la fin tragique de son fils. Sa femme se consola dans les bras de ses entraîneurs personnels, elle en changeait dès qu'ils devenaient routiniers et prévisibles, dès qu'ils se mettaient à ressembler à son ancien mari. Rien ne pouvait arriver à Esther de Beuvron. Elle avait enregistré trois disques qui connurent un succès inattendu (surtout en Allemagne). Elle jouait avec son groupe dans différents festivals, elle vivait au Pays Basque avec Bixente dont elle eut un petit Antton. Tous les trois jouaient souvent ensemble. Elle ne devint ni alcoolique, ni héroïnomane mais continua d'interpréter, à chaque fois qu'elle allait aux toilettes, la musique du générique des Shadoks. *** Non vraiment, rien ne pouvait arriver à Esther de Beuvron. Et puis un jour son fils lui annonça qu'il voulait arrêter la trompette pour jouer du piano.