V.

Laurent

Les premiers patriarches de Constantinople sous la domination turque (1454-1476). Succession et chronologie d'après un catalogue inédit
In: Revue des études byzantines, tome 26, 1968. pp. 229-263.

Citer ce document / Cite this document : Laurent V. Les premiers patriarches de Constantinople sous la domination turque (1454-1476). Succession et chronologie d'après un catalogue inédit. In: Revue des études byzantines, tome 26, 1968. pp. 229-263. doi : 10.3406/rebyz.1968.1407 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rebyz_0766-5598_1968_num_26_1_1407

LES PREMIERS

PATRIARCHES

DE CONSTANTINOPLE SOUS DOMINATION TURQUE (1454-1476)

SUCCESSION ET CHRONOLOGIE D'après un catalogue inédit Tous ceux qui ont étudié x la réorganisation de l'Église de Constant inople après la catastrophe de 1453 sont unanimes à souligner la rareté et le caractère à la fois fragmentaire et à certains égards fantai siste des sources disponibles. L'état de la documentation est à ce point déficient que même la succession des patriarches n'a pu2 et ne peut être établie de façon définitive. Cette carence s'explique évidemment par le désarroi total auquel fut en proie, dans une ville saccagée et vidée de ses habitants naturels, la communauté chrétienne, lorsqu'elle put s'y reformer. Peu de clercs ou de moines échappèrent à la captivité et le lent3 retour du plus 1. A vrai dire cette période obscure n'a pas encore trouvé son historien. Ce qu'en disent les manuels les plus développés, comme celui de B. K. Stéphanidès, Εκκλησιαστική Ιστορία. Άπ'άρχής μέχρι σήμερον Athènes 1948, p. 634, est insignifiant. On se reportera, en attendant mieux, à divers articles de revues : A. Papadopoulos-Kérameus, "Ερευναι περί χρονιάς τε και πράξεων των άπο Αλώσεως άχρι έτους 1639 οικουμενικών πατριαρχών, dans le journal Νέα ΊΙμέρα XXXVI, Trieste 1910, n. 1850 et du même, Συμβολαί εις την χρονολογίαν και ιστορία των μεταγενεστέρων πατριαρχών Κωνσταντινουπόλεως dans 'Εκκλησιαστική 'Αλήθεια, IV, 1883-1884, ρ. 398-401; Α. Diamantopoulos, Γεννάδιος Σχολάριος ώς 'ιστορική πηγή των περί. τήν Άλωσιν χρόνων, dans 'Ελληνικά, IX, 1936, p. 285-B08. 2. Il suffît de comparer les listes établies par l'érudition moderne, depuis celle de M. Giîdéon, ΙΙατριαρχικοι Πίνακες, Constantinople 1890, p. 478-485 jusqu'à celle, toute récente, de la Θρησκευτική και 'Ηθική 'Εγκυκλοπαίδεια IX, 1966, col. 831 pour constater que presque aucune ne donne exactement le même ordre de succession pour la période ici considérée. 3. Il n'est, pour se faire une idée de la difficulté que les chrétiens réduits en ser vitude — et ce fut le cas de la masse — eurent à recouvrer la liberté que de lire la lettre qu'un notable grec de Gallipoli écrivit au sujet d'un membre de l'ancien clergé impérial échoué dans ce port aux mains d'un turc rapace. Texte dans cette revue XXII, 1064. p. 8Π-84.

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grand nombre à la liberté priva l'Église au premier moment d'éléments valables. D'autre part l'implantation dans l'ancienne capitale byzant ine notables transférés de partout, surtout du Pont et des Bal de kans, créa des problèmes de rivalités qui maintinrent longtemps le trouble jusque dans le sanctuaire. Or il ne s'est pas trouvé un seul annaliste pour relater au fil des jours la vie de ces années difficiles où l'élément grec, au lieu de s'unir, s'épuisa en luttes fratricides sous le regard sourcilleux ou intéressé du nouveau maître turc. Les plus anciens récits que nous en ayons sont, dans leur ensemble, postérieurs de quel ques décennies aux événements et présentent déjà de fâcheuses contra dictions que les chroniqueurs suivants ont encore accusées. A côté de ces sources proprement historiques les catalogues présen tent,pour le sujet ici abordé, un intérêt capital. L'année fatale de 1453 est en effet aux yeux des compilateurs de ce genre d'écrits une date-clé, à partir de laquelle la succession patriarcale de la période moderne est, dans le plus grand nombre de cas, présentée à part dans une suite qui se veut distincte de celle du moyen âge. Certes la plupart des listes publiées 4 à ce jour ne donnent, pour la seconde moitié du xve siècle, qu'une sèche nomenclature de noms ou n'accompagnent ceux-ci que de données secondaires. On y glane toutefois des détails5 qui ont leur prix et permettront, lorsqu'un inventaire complet en aura été fait, d'établir avec une exactitude suffisante à la fois la suc cession et la chronologie des patriarches qui eurent la tâche ardue de normaliser alors la vie de l'Église. Le catalogue que l'on va lire tranche quelque peu sur ceux que l'on connaît déjà. Certes il se trouve être comme ceux-ci d'un laconisme déconcertant et semble même tout ignorer des deux premiers pontif icats, particulièrement du triple passage de Scholarios à la tête de l'Église. En revanche il a l'avantage de fournir des données qui, jointes à celles, d'une authenticité indiscutable relevées dans les sources 4. Il n'est ici question que des listes, assez peu nombreuses, des patriarches ayant gouverné l'Église aussitôt après la Conquête turque. On trouvera ci-après p. 237 le relevé de celles que j'ai pu atteindre. Elles se répartissent en deux groupes, suivant qu'elles présentent une tradition indépendante ou qu'elles dérivent d'un modèle compilée sur base des Chroniques dont il est question ci-dessous note 26. Je consigne en appendice un type de catalogue, insuffisamment édité, de la pre mière catégorie. 5. Je n'en veux pour preuve que la liste même qui fournit la matière de cet article, où j'ai puisé naguère des données inédites qui m'ont permis de fixer de manière précise les dates du patriarcat d'Euthyme II (cf. BZ, LIX, 1961, p. 329332) et de faire connaître les origines princières de son successeur, Joseph II (cf. ici même, XIII, 1955, p. 131-134).

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contemporaines, spécialement dans des écrits récemment publiés de Théodore Agallianos 6, permettent d'établir sur une base plus sûre et selon une chronologie mieux étayée la succession des douze premiers patriarcats qui inaugurèrent la vie de l'Église sous domination turque. Il s'en faut certes que toutes les contradictions puissent être levées. Néanmoins le tableau qui s'en dégagera offre assez de précision et de cohérence 7 pour être présenté dans l'espoir que d'autres chercheurs, encore plus heureux, en corrigeront les défauts et combleront les der nières lacunes. Je vais d'abord éditer et traduire le nouveau texte; j'en étudierai ensuite l'ordre de succession, puis tenterai de serrer d'aussi près que possible la chronologie des douze patriarcats dont notre document fait état et qui s'échelonnèrent de 1454 à 1476. 1. — Le texte Le texte que l'on va lire est extrait d'un catalogue patriarcal dont il constitue la partie finale. Ce catalogue, qui appartient à la première classe 8 de ce genre d'écrits, est composé de plusieurs parties compil ées des époques différentes. La plus récente que nous présentons à tranche nettement sur les précédentes en ceci qu'au lieu de ne marquer que la durée (années, mois et parfois jours) des divers pontificats, elle en fait connaître pour plusieurs avec plus ou moins de détails quelques faits saillants 9. La nouveauté de l'ensemble porte à croire que le rédacteur, s'il n'en fut pas témoin, vécut assez près des événements 6. Essentiellement les deux mémoires du grand chartophylax Théodore Agal lianos écrits au début de 1463, et édités dans l'excellente monographie de Ch. Patrinélis, Ό Θεόδωρος Άγαλλιανος και οι ανέκδοτοι λόγοι του, Athènes 1966, ρ. 91-152. Cité ci-après comme suit : Patrinélis, Agallianos. Ci, C. J. G. Turner Notes on the works of Theodore Agallianos contained in codex Bodleianus canonicus graecus 49, dans BZ, LXI, 1968. p. 27-35. Ce que l'auteur dit de la fâcheuse importance que l'on attribue encore aux catalogues prouve qu'il est complè tement étranger au problème. 7. Tableau récapitulatif et synoptique ci-après p. 261. 8. D'après la classification établie par Fr. Fischer, De Patriarcharum Gonstantinopolitanorum catalogis et de chronologia octo primorum patriarcharum, dans Commentaria philol. Ienenses, III, Leipzig, 1884, p. 265-333. Voir spécial ement 265. Cette liste qui se veut complète comprend trois parties compilées à p. trois époques différentes, la première (éd. Fischer, op. cit., p. 294) allant des ori gines à Constantin III Lichoudès (t 1063), la seconde continuant jusqu'à Calliste II (t 1397), la Iruisiènie s'acliovant avec la déchéance, de Raphaël (1476). 9. Leur nouveauté apparente cette troisième partie aux Chroniques brèves, sans que l'on n'ait nulle part d<' notice proprement biographique.

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relatés, vraisemblablement au début du xvie siècle. De ce fait la liste ici éditée doit être la plus ancienne que l'on ait à ce jour des patriarches qui siégèrent immédiatement après la prise de Constantinople en 1453. Cette impression est encore fortifiée par l'examen du manuscrit qui la conserve, le cod. Laurent, gr. PI. LIX, 13 10, recueil factice de docu ments n et d'opuscules 12 transcrits à la fin du xve et au début du xvie siècle. Le volume était déjà en 1569 la propriété de l'humaniste Ludovico Beccadelli, archevêque de Raguse 13 (1455-1572), qui, cette année même, le céda à la Bibliothèque florentine avec quelques autres14. Copiée, à en juger d'après le caractère de l'écriture, dans la première moitié du xvie siècle, notre liste se trouve être ainsi contemporaine de la plus ancienne chronique qui nous renseigne sur le destin du patriarcat d'après la Conquête, cette Έκθεσις χρονική, dont la pre mière forme, œuvre d'un anonyme, s'arrêtait pense-t-on à l'année 1517 15. Cette constatation est d'importance, car les données de ces deux sources primaires sont sur plusieurs points inconciliables, sans que l'on puisse, en certains cas, choisir entre elles.

10. Cf. A. M. Banduri, Catalogue codicum mss Bibliothecae Mediceae Laurentianae varia continens opera graecorum Patrum, II, Florence 1768, col. 517-524 (cf. col. 521, n. xxiv). Le manuscrit fait précéder (ff. 169r-171r) notre liste de cinq autres donnant la suite chronologique des empereurs, des patriarches orientaux (Alexandrie, Antioche et Jérusalem) et des papes. 11. A signaler très spécialement une encyclique patriarcale de Maxime III en date d'août 1477. 12. En particulier des vers et des prières de deux personnages bien connus du xvc siècle, de Jean Eugénicos, le frère de Marc d'Éphèse, et de l'historien de Mahomet II, Michel Kritopoulos d'Imbros. 13. Notice sur ce prélat qui savait assez le grec pour pouvoir traduire en latin certaines œuvres de l'Antiquité et du Moyen Age dans Dizionario biografico degli Italiani, VII, Rome 1965, p. 407-413. Né à Bologne le 17 octobre 1501, il mourut le 29 janvier 1572. 14. En particulier le cod. Plut. IV, 27, excellente copie (xe s.) de plusieurs œuvres de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze. Cf. Bandini, op. cit., I, col. 551. 15. Sur cette chronique consulter G. Moravcsik, Byzantinoturcica. I . Die byzan tinischen Quellen der Geschichte der Türkvölker2, I, Berlin 1958, p. 251, avec indi cation d'éditions et de littérature récente.

V. LAURENT : LES PATRIARCHES DE CONSTANTINOPLE Voici le texte : Laurent, gr. PL LIX, 13 :

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Τήν(1) δε Πόλιν έπεΐραν οι Τούρκοι, και γίνεται πατριάρχης (f. 171Γ) 1. — ό Σχολάριος ήγουν δ Γεννάδιος και άφήκεν(2) τό πατριαρχεΐον και έπήγεν (3) εις τό μέρος των Σερρών εις τόν ναόν16 του τιμίου Προδρόμου και χειροτονείται άντ'αύτοΰ 2. — 'Ισίδωρος πατριάρχης και θνήσκει και αυτός. Και χειροτονείται 3. — 'Αντώνιος 6 Κώκας ό έκ Λατίνων υιός, δς εκλήθη Ίωάσαφ, και την λαμπραν κυριακήν17 πίπτει οικειοθελώς εν τη <κι>στέρνη της Παμμακάριστου18 και έξέβαλον αυτόν ήμίθανον (4) και έστειλαν (5) αυτόν εις την 'Αγχιάλου19. Άντ' αυτού" δέ χειροτονείται 4. — κυρ Σωφρόνιος πατριάρχης και ανερχόμενος έν τη κλίμακι πίπτει και κλάσας τόν πόδα αυτού τέθνηκεν και άντ' αυτού γίνεται 5. — Συμεών ό Τραπεζούντιος ό αρχηγός της σιμωνιακής αίρέσεως. Ούτος γαρ έταξε διδόναι τόν αύθ(έντην) φ(λω)ρ(ία) φ', μόν(ον) πατριαρχεΰσ(αι)' δ και γέγονεν. Ήν δέ ό κΰρ Μάρκος ό Ξυλοκαράβης μητροπολίτης Άνδριανουπόλεως ό έν φιλοσόφοις φιλόσοφος, ο θεωρία και πράξει και λόγω δοκιμώτατος" εστίν δέ έν Νικομήδεια μητρο πολίτης Μακάριος 20 ό λατινόφρων (6) ό καθηρημένος παρά πολλών. αρχιερέων, και ό αυτός Συμεών ζητεί συλλειτουργεΐν (7) τω καθηρημένω (8) Μακαρίω. Ό δέ κΰρ Μάρκος ού δέχεται τούτον ώς λατινόφρονα και άργεΐ αυτόν ό πατριάρχης Συμεών. 6. —· Ό δέ κυρ Μάρκος λυπηθείς δίδει (9) τόν αύθέντην φλ(ω)ρία) ,αφ' και γίνεται πατριάρχης και εξωθεί τόν Συμεών. Πατριαρχεύσας 16. Plus exactement au monastère du Prodrome, au nord-est de Serrés, sur le liane sud du mont Ménécée, au sujet duquel on peut consulter surtout A. Guillou, Les Archives de Saint- Jean-Prodrome sur le mont Ménécée. Paris 1955, p. 5-15, et N. Papageorgiou, Αϊ Σέρραι και τα προάστεια τα περί τας Σέρρας και ή μονή 'Ιωάννου τοο Προδρόμου, dans BZ, III, 1894, p. 225-239. 17. C'est-à-dire le dimanche de Pâques. Voir à ce sujet L. Allatius, De Ecclesiae occidentalis atque orienlalis perpétua consensione. Coloniae Agrippinae 1648, col. 1453-1455. 18. Cf. R. Janin, Constantinople byzantine2. Paris 1964, p. 213. Citerne dite depuis de Fethiyecami et située sous la terrasse qui se trouve à l'ouest de la mosquée de même nom. 19. Cette façon de s'exprimer peut vouloir dire deux choses, ou bien l'ex-patriarclie Joasaph fut simplement exilé dans la ville d'Anchialos ou bien — et ce sera le cas de l'un de ses successeurs Marc ci-dessous — il aura reçu en manière de compens ation l'administration de Yévêché. C'est le premier sens qui me parait ici le plus probable. 20. Sur ce prélat qui fut au concile de Florence et en souscrivit le décret (juillet 1 î39), mais qui, de retour à Constantinople, fut des premiers à renier sa signature, voir ci-dessous p. 252. 25:-!.

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REVUE DES ÉTUDES BYZANTINES δέ ό κυρ Μάρκος, οί πολΐται ού δέχονται τούτον ως σιμωνιακόν και έπιβάτην και συνάγουσιν άπαξ άπαν φλ(ω)ρ(ία) β και δίδουν τον αύθέντην και εξωθούν τον Μάρκον ως παραβάτην. Λόγιος δέ ών ό Μάρκος προσκυνεί τον αύθέντην και δίδει 21 τον την Ώχρειδ(ών)· και χειροτονείται 7. — Διονύσιος πατριάρχης Κωνσταντινουπόλεως άνευ δώρων 22. Ό γοΰν Διονύσιος μη θελήσας δεχθηναι τους σταυροφόρους 23, άλλα διώκων, μετακαλείται πάλιν 8. — Μάρκος εις το πατριαρχεΐον και εξωθείται Διονύσιος. 9. — Ό δέ Συμεών τάττει φλ(ω)ρ(ία), ,γ τόν αύθέντην και έξωθεϊ τον Μάρκον και ό Μάρκος τέθνηκε' χρεωστεΐ δέ ή Εκκλησία την κυρίαν 24 άμήρισσαν (10) φλ(ω)ρ(ία) /γ* και διαφοραν ,α, ομού 7ζ, και τάττει και αυτός ό Συμεών διδόναι. Έξήλθεν δέ και εζήτησεν εις τόν κόσμον και μη δυνηθείς πληρώσαι έξώσθη και αυτός f. 171 ν (11) και γίνεται παρ' ελπίδα τινά πατριάρχης 10. — 'Ραφαήλ βούλγαρος, υβριστής, οίνοπότης και απότομος. δς έχειροτόνησεν πάν καθηρημένον και άνάξιον και τα όφφίκια τοις βουλομένοις δέδωκε σιμωνιακώς (12).

(1) En marge latérale : Οί μετά τήν άλωσιν πατριαρχεύσαντες. — (2) άφίκεν. (3) έπείγ(εν). — (4) είμήθαν(ον). — (5) εστηλαν. — (6) λαττινόφρων. — (7) συλειτ(ουρ)γ(εΐν). — (8) καθηριμ (έ)ν(ω). — (9) δίδη' — (10) άμύρισαν. — (11) Dans la_marge supérieure : Πατριάρχαι εΐσιν ργ εις το όνομα των ψαλμών του Δαοίδ. — "(12) σιμωνί,ακός. 21. A noter que Marc reçut ce siège à titre de bénéfice, à savoir comme proèdre, non comme archevêque, car l'on eût eu autrement un cas de trisépiscopat, strict ementinterdit, comme l'avait rappelé le procès intenté au patriarche Matthieu Ier de 1402 à 1409 par deux membres du synode. 22. Il faut s'entendre. Le prélat sans doute n'offrit rien et ne versa rien lui-même, mais il y eut marché, l'Ecthésis nous en est témoin (éd. Lambros, p. 29). La bellemère du sultan, Mara (voir ci-après la note 24), qui le fit élire, paya pour lui et aussi pour d'autres, car, lorsque le synode aura déposé Denis, sa créature, elle assignera l'Église en restitution d'une somme que celle-ci ne pourra pas solder. Voir ci-après p. 256. 23. Le grand ecclésiarque Manuel Christonymos et le grand skévophylax Georges Galésiotès, ligués contre le grand économe Théodore Agallianos. Voir à ce sujet Patuinéms, Agallianos, p. 78-85, Cf. ci-après p. 24. Fille du kral de Serbie Georges Brankovic, Mara, élevée au sérail, fut épousée par le sultan Mourad II en septembre 1435. A la mort de ce dernier (février 1451), Mahomet II la renvoya à son père et lui donna en fief la région d'Ezova en Macé doine ou elle vécut quasi en souveraine, dit la Chronique, jusqu'à son décès le 14 septembre 1487. Elle dut faire plusieurs séjours à Istanbul, comme le laisse entendre notre document confirmé en cela par l'Ecthésis Chronikè (éd. Lambros, p. 22, 29). Sur cette princesse voir Fr. Babinger, Mchmcds IL, des Eroberers, Mutter, Legende und Wirklickeit, dans Münchener Beiträge zur Slavenkunde. Festgabe Paul Diels. München 1953, p. 5. ·

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TRADUCTION Les Turcs prirent la Ville et l'on fit patriarche 1. Scholarios, à savoir Gennade, qui abandonna le patriarcat et se retira dans la région de Serrés à l'église du vénérable Prodrome. A sa place fut ordonné 2. Isidore qui à son tour mourut. Et l'on ordonna 3. Antoine Kokkas, né de parents latins, qui prit le nom de Joasaph et se jeta délibérément, le jour de Pâques, dans la citerne de la Pammacaristos. On l'en tira à moitié mort et on l'envoya à Anchialos. A sa place fut ordonné 4. Kyr Sophrone qui, étant monté sur une échelle, tomba, se cassa le pied et mourut. A sa place vint 5. Syméon de Trébizonde, l'initiateur de l'hérésie simoniaque. C'est en effet lui qui décréta de faire au sultan un cadeau de 500 florins, uniquement pour devenir patriarche. Ce qui se fit. Il y avait là kyr Marc Xylokaravi, métropolite d'Andrinople, philosophe entre les philosophes, très estimé pour son mode de penser et d'agir non moins que pour son savoir. Il y avait aussi le métropolite de Nicomédie Macaire le latinophrone qu'un synode de nombreux évêques avait déposé. Or Syméon ayant décidé de concélébrer avec ce Macaire déposé, Marc, qui n'acceptait pas ce dernier parce que latinophrone, s'y refusa et fut suspendu par Syméon. Mais 6. Marc, irrité, fit don au monarque de 1 500 florins, devint patriar che chassa Syméon. Seulement quand Marc fut devenu patriarche, et ceux de Constantinople ne l'acceptèrent pas parce que simoniaque et usurpateur. Ils rassemblèrent d'un seul coup 2 000 florins, les portèrent au monarque et chassèrent Marc comme transgresseur. Marc lui, qui était un homme éloquent, fit hommage au sultan qui lui donna l'arche vêché d'Ochrida. Et l'on ordonna 7. Denis patriarche de Constantinople, sans cadeaux! Mais Denis, refusant de recevoir les stavrophores qu'il persécuta bien plutôt, on rappela 8. Marc au patriarcat et Denis fut expulsé. Puis voici que 9. Syméon assigne 3 000 florins au monarque et chasse Marc qui mourut. L'Eglise avait envers la sultane (-mère) une dette de 3 OOO flo rins, plus une différence de 1 000 autres, en tout 7 000 que- Syméon décida de restituer. 11 s'en alla par le monde chercher celte somme,

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mais, comme il ne put la verser en totalité, il fut lui aussi expulsé et l'on eut, non sans quelque surprise, comme patriarche 10. Raphael le bulgare, insolent, buveur et cassant. Il ordonna tout ce qu'il y avait d'excommunié et d'indigne et distribua les offices à qui le voulut contre argent. 2. — La succession patriarcale On eût pu s'attendre à ce que les patriarches appelés à gouverner l'Église grecque après 1453 aient joui d'un pontificat à vie, difficile mais continu. Le conquérant turc, en permettant à celle-ci de sur vivre, avait en effet un intérêt majeur à ce que l'institution, destinée à régir la communauté hellénique de la capitale, fonctionnât dans la plus grande stabilité. La faveur inouïe que, dans un dessein d'habile politique, Mahomet II lui marqua au moment où la réaction attendue de l'Occident hypothéquait sa victoire était de nature à inciter se& membres responsables à rechercher l'entente. Or rares ont été les époques où les ambitions et les intrigues ont à ce point ébranlé, jusque dans ses fondements, l'institution du patriarcat. La conséquence inévitable de cette agitation fut que l'on assista à un chassé-croisé de patriarches élus, démissionnaires, déposés, réélus, et à nouveau congédiés suivant l'audience très éphémère dont le clan qui les soutenait jouissait auprès de la Porte, car, comme du temps de l'empire, chaque élection relevait du bon plaisir du monarque. Au début les abdications (Gennade) ou les dépositions (Joasaph et Sophrone) furent l'œuvre d'intrigues nouées au sein même de la communauté; elles eurent dans la suite pour cause la vénalité du sultan ou de ses ministres remettant le gouvernement de l'Église au plus offrant. L'on vit ainsi se succéder pendant le premier quart de siècle qui suivit la chute de Constantinople jusqu'à douze pontificats, certains titulaires occupant le poste deux et trois fois durant de très courtes périodes. La confusion qui s'ensuivit a égaré les écrivains postérieurs qui ne s'accordent même pas sur l'ordre dans lequel se sont fait ces change ments répétés. Chroniques et catalogues offrent en effet de notables divergences dont le tableau suivant donne une idée :

V. LAURENT Ι LES PATRIARCHES DE CONSTANTINOPLE A Gennade Isidore Joasaph — Marc Syméon 1° Denis — Siméon 2° Raphaël Maxime . Β Gennade Isidore Sophrone Joasaph Syméon 1° Marc 1° Denis — — Raphaël Maxime G Gennade Isidore Sophrone Joasaph Syméon 1° Raphaël Denis Marc 1° — — Maxime D

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Gennade Isidore Joasaph Sophrone Syméon 1° Marc 1° Denis Marc 2° Syméon 2° Raphaël

Cette quadruple liste est établie d'après les témoins suivants : A = Les Chroniques : FEcthesis Chronikè (éd. Lambros, p. 18-35), l'Historica patriarchica (éd. Crusius, p. 107-131) et l'Historia politica CP (éd. Crusius, p. 15-26); le cod. Benaki 19 et un autre ayant appar tenu à Papadopoulos-Kérameus (cf. BZ, VIII, 1899, p. 396, 397). Β = Deux témoins, le cod. Patmiac. 285 (éd. Sakkélion. p. 313) et le cod. Athos Iviron 286, f. 175 ν 25. C = Cinq témoins : les codd. Athos Iviron 694 (de 1580), f. 231 v; Météor. Barlaam 204, f. 233 v; Météor. Métamorph. 409, f. 285 ν (éd. N. Bées, Τα χειρόγραφα των Μετεώρων, I, Athènes, 1967, p. 430); Sinait. 1889, f. 250 ν. D = Le témoin que nous produisons : le cod. Laurent gr. LIX, 13. Aucune de ces quatre listes n'est en tout point identique à l'une des trois autres. Les Chroniques (A) présentent à la vérité un même ordre, mais leur autorité n'est pas grandie pour autant, car, pour les récits des événements de la seconde moitié du xve siècle, les plus récentes dépendent étroitement 26 de l'Ecthésis Chronikè qui, de ce chef, 25. On en trouvera le texte en appendice à ce travail. 26. A savoir VH istoria Patriarchica attribuée à Manuel Malaxos (éd. M. Crusius, Turcograeciae libri VIII, Bâle 1484, p. 107-184 (texte) et p. 185-212 (notes de Cru sius) et VHistoria Politica {Ibid., p. 1-43 (texte) et p. 44-68 (notes de l'éditeur). Cf. Moravcsik, Byzantinoturcica2, I, pp. 251, 296. Cette dernière reproduit presque partout mot à mot l'Ecthésis Chronikè à laquelle l'Histoire Patriarcale de Malaxos n'ajoute rien en ce qui concerne l'objet de la présente enquête. Sur ces deux ouvra ges peut consulter l'expose descriptif, non critique, de Ch. de Ci.erco. La l'on

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importe exclusivement en l'occasion. Seul l'accord des catalogues apparentés (A) pourrait ajouter quelque poids au témoignage de cette dernière, s'il était avéré qu'ils ne s'en inspirent pas. Ce qui n'est null ement le cas. Les rares faits dont certains d'entre eux font état comme le récit de l'humiliante épreuve à laquelle se prêta le patriarche Denis et telles expressions ne se rencontrent en effet que dans les Chroniques proprement dites dont une, celle du Ps. -Dorothée de Monembasie, connut une très large diffusion 27. C'est à la même source que puisèrent au reste [les [anciens historiens de l'Église comme le métropolite d'Athènes Mélétios 28. [Sans attacher à l'Ecthesis Chronikè, source de base pour l'étude de cette époque, l'importance exceptionnelle que d'aucuns lui accordent 39, il y aura lieu d'en confronter les données avec celles de catalogues qui, pour ne livrer qu'une nomenclature de noms (C) ou ne les faire suivre que de brèves annotations (B), les présentent dans une suite divergente posant ainsi le problème de l'ordre réel de succession. La liste (D) que nous éditons tranche sur l'ensemble sous divers rapports. En premier lieu elle est plus complète, puisqu'elle est la seule à n'omettre aucun nom 30. D'autre part la copie qui la conserve la place parmi les plus anciens témoins, si même elle ne doit pas être tenue pour le plus ancien (début du xvie siècle). Enfin, et surtout, à la différence des autres catalogues, elle nous livre sur certains patriarcats des renseignements d'une précision telle qu'ils semblent empruntés à une tradition encore marquée par l'événement. Leur caractère d'au thenticité apparaît ainsi assez nettement et l'on ne saurait leur refuser un préjugé favorable sous réserve d'un examen approfondi. Turcograecia de Martin Grusius et les patriarches de Constantinople de 1453 à 1583, dans Orientalia Christiana Periodica, XXXIII, 1967, p. 210-220. N. Tomadakis a fait connaître une Chronique brève étroitement apparentée, elle aussi, à la susdite Ecthesis Chronikè. Extrait dans Έπετηρίς εταιρείας βυζαντινών σπουδών, XXV, 1955, p. 33-37. 27. Cf. MoRAvcsiK, op. cit., p. 412, 413. Il est à noter que, pour la période anté rieure à 1514, cette chronique transcrit aussi littéralement ou presque l'Ecthesis à laquelle le démarqueur ajoute cependant des informations d'origine inconnue. 28. Auteur d''une Histoire ecclésiastique, compilée entre 1703 et 1714 et éditée en trois tomes à Venise en 1783, un quatrième devant leur être ajouté à Vienne en 1795. Jugement assez sévère sur l'ouvrage par B. Knös, L'histoire de la littérature néo-grecque. La période jusqu'en 1821. Uppsala 1962, p. 476. 29. Cf. Moravcsik, op. cit., p. 251 : Sachlich wie chronologisch hat die Chronik grossen Wert. Je ne crois pas, en ce qui concerne tout au moins la période ici étudiée (1453-1476), que l'on puisse adhérer à ce jugement vraiment trop optimiste, surtout sous le rapport de la chronologie trop souvent fautive. 30. Sa nomenclature s'achève en effet sur celui de Raphaël.

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Le rapport de nos diverses sources établi, examinons la succession patriarcale telle qu'elle en ressort. L'accord est entre elles total en ce qui concerne les deux premiers pontificats : Gennade Scholarios et Isidore se sont bien succédé sur le trône œcuménique. On notera toutefois qu'il n'est fait nulle part mention du deuxième et troisième patriarcats de Scholarios. Autre point commun : le laconisme, voire le mutisme de la plupart d'entre elles touchant l'action, qui dut être déterminante, de ces deux pontifes sur la nouvelle orientation de l'Église grecque. Il n'y a rien là que nous ne sachions d'autre part. Visiblement les premiers compilateurs de nos listes modernes comme aussi l'auteur anonyme de l'Ecthesis Chronikè écrivirent à une époque où la figure de ces deux fortes personnal ités s'était déjà quelque peu estompée. L'effet de ce recul dans le temps est encore plus sensible dans le cas de leurs successeurs Joasaph et Sophrone. Non seulement ce que l'on nous en apprend est somme toute fort peu, mais les divergences sont graves en ce qui concerne l'ordre dans lequel ces deux prélats ont administré le patriarcat. Les sources disponibles se divisent en effet en trois groupes, le premier auquel se rattache notre liste (D) a la suite : Joasaph-Sophrone, le deuxième, formé par la majeure partie des manuscrits (B + C), donne inversement cette autre : SophroneJoasaph, tandis que le troisième, composé des Chroniques et des manuscrits apparentés (A) tait le nom de Sophrone. Ce dernier silence, aussi surprenant qu'il paraisse, ne tire nullement à conséquence, car, comme il est noté ci-dessous 31, il est intentionnel. Au reste Sophrone a bel et bien été patriarche et toute la question est de savoir qui de lui ou de Joasaph a succédé à Isidore IL Nous écarterons d'abord un autre silence des sources, en suite de quoi le troisième patriarche d'après la Conquête ne serait ni l'un ni l'autre, mais un troisième personnage dont toute trace 32 se serait 31. Cette remarque ne vaut toutefois que dans l'hypothèse où le patriarche Sophrone et le mémorialiste Sylvestre Syropoulos seraient une seule et même personne. Voir ci-après p. 250, 251. Au cas contraire, il s'agirait d'un simple oubli. 32. A moins d'admettre (cf. Patrinélis, Agallianos, p. 66, 67) que Joasaph est le même que Joseph, ce métropolite d'Héraclée à qui la Chambre Apostolique fit verser à Venise, le 19 décembre 1450, la somme de 200 florins. Voir à ce sujet G. Mercati, Scritti d'Isidoro il cardinale ruteno. Roma 1926, p. 134 avec la note 3. Il est difficilement croyable que ce prélat unioniste, certainement choisi pour son adhésion au décret conciliaire de Florence, puisqu'il succédait à Antoine, ait été élu, même repentant, comme patriarche. Son cas de transfuge était autrement plus grave que celui de son collègue Macaire de Nicomédie, un résistant de la

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perdue. Non seulement une éclipse aussi totale paraît invraisemblable, mais la chronologie telle que nous l'établissons ci-après exclut l'inser tion d'un nouveau patriarcat dans une succession déjà trop chargée. Le choix se limite donc bien entre Joasaph et Isidore. On a cru trancher le problème d'emblée en se basant 33 sur le ra isonnement suivant. Le 15 août 1464, Scholarios se trouvait pour la troisième fois à la tête de l'Église. D'autre part un acte patriarcal, émis par Sophrone, porte la date d'août 1464. Si donc Sophrone avait succédé à Isidore, et cela le 1er avril 1462, on serait bien en peine de trouver place pour le deuxième patriarcat de Scholarios. Joasaph précéda ainsi nécessairement Sophrone au patriarcat. Cette argumentation serait concluante si toutes les données en étaient certaines. Or l'une d'entre elles me paraît suspecte au point que la conclusion en est, à mon avis, sinon faussée, du moins fortement ébranlée. L'on admet en effet généralement que Sophrone gouvernait l'Église en août 1464 sur base d'un document transcrit à la fin du xve siècle dans un incunable conservé à la Bibliothèque Nationale de Vienne 34. Or à l'examen il se présente malgré son ancienneté comme un faux notoire, ainsi que nous l'établissons ci-dessous 35. Dans cette hypothèse, que je crois fondée, d'un faux, rien ne s'oppo seraità ce que Sophrone ait succédé à Isidore. Certains indices insinue raient même qu'il en fut ainsi, surtout si l'on devait, comme on le fait généralement, identifier ce patriarche avec Sylvestre Syropoulos, le mémorialiste du concile de Florence 36. Théodore Agallianos nous apprend en effet que le troisième patriarche d'après la Conquête avait une très grande expérience des affaires ecclésiastiques; il ajoute de plus que le personnage était au moment de son élection métropolite d'Héraclée de Thrace 37. Or l'on sait que Syropoulos fut longtemps l'un des hauts fonctionnaires les plus compétents au service de l'Église et de l'État 38. D'autre part sa présence à la tête d'une éparchie pro vinciale expliquerait que Scholarios, au moment de recruter les cadres première heure qui n'en connut pas moins les pires ennuis. Voir ci-après p. 252,253. 33. Cf. Patrinélis, Agallianos, p. 65, 66. 34. Au sujet de ce volume voir ce qui est dit ci-après p. 271. 35. P. 265-278. 36. Cf. Patrinélis, Agallianos, p. 65, n. 325 (avec les références nécessaires). 37. Ibid., p. 66, 118 22-46. 38. En qualité de grand ecclésiarque, de dikaiophylax et de juge général. Voir à nouveau l'Introduction à mon édition de ses Mémoires.

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de l'administration patriarcale, n'ait pu s'adresser à lui et n'ait eu, pour l'aider efficacement, que son autre compagnon de lutte, ce même Théodore Agallianos 39. Mais il n'y a là qu'une apparence. En effet dans une lettre datable de 1465, Scholarios parle d'un lamentable événement advenu deux ans auparavant au sein de l'Église et si pénible qu'il n'osait ni y penser ni en parler 40. Or on a là une allussion transparente à ce qui arriva à Joasaph, au traitement ignominieux que lui fit subir le sultan et à la tentative de suicide qui en fut la conséquence41. Le jour de Pâques42 1463, Joasaph se trouvait donc être patriarche et, comme on le verra tantôt, il touchait alors à la fin de son mandat. Or comme le successeur d'Isidore était déjà en charge au début de cette même année 43, et que son pontificat eut quelque durée, on est fondé à penser qu'il s'identifie avec Joasaph, d'autant que l'Ecthesis Chronikè va même jusqu'à placer 44, au prix d'un anachronisme, la prise de Trébizonde par les Turcs (15 août 1461) sous son pontificat. Au reste si le faussaire dont il est question ci-dessus a choisi de mettre son encyclique sous le nom de Sophrone en août 1464 c'est sans doute que dans sa pensée ce patriarche occupait toujours son trône. La nouvelle de son remplace ment n'était pas encore parvenue à sa connaissance. Son ignorance est explicable. Elle insinue clairement que cette année là Sophrone avait gouverné l'Église et cela depuis un temps indéterminé. De la sorte la succession des premiers patriarches s'établit de préférence ainsi : Scholarios, Isidore, Joasaph et Sophrone. Le deuxième problème que posent nos listes concerne Marc et Syméon. D'après l'Ecthesis45 et les quelques listes qui lui sont appa39. Du moins au témoignage de ce dernier. Cf. Patrinélis, Agallianos, p. 98261-2·68. Nul doute que si Syropoulos s'était trouvé à sa portée, Scholarios eût eu recours à ses services lors de la réorganisation de l'administration patriarcale. Il était plus lié avec lui qu'avec Agallianos. 40. Cf. L. Petit, X. A. Sidéridès, M. Jugie, Œuvres complètes de Gennade Schol arios, IV, Paris 1955, p. 26529"30 : ουδέ λόγω ρητά ουδέ διάνοια χωρητα τοις εΐδοσιν οσα δεύτερον έτος ήδη ό πονηρός έτερατεύσατο δαίμων. L'ouvrage est cité ci-après de cette façon : Scholarios, Œuvres complètes. Pour Turner, loc. cit., p. 34 ce passage ferait référence non à l'affaire d'Amiroutzès mais au renversement de la politique religieuse suivie par les patriarches Gennade et Isidore. Je ne sau rais l'admettre, car dans le cas Scholarios se serait exprimé autrement. 41. Voir infra p. 247, 248. 42. Cf. n. 17. 43. Patrinélis, Agallianos, p. 64, 118987·988. 44. Cf. Sp. Lambros, Ecthesis Chronica and Chronicon Athenarum. London 1902, p. 27". 45. Ibid., p. 28, 29. Voir ci-dessus le tableau p. 237.

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rentées (A), Marc aurait précédé Syméon sur le trône patriarcal. Ses ennemis auraient obtenu en peu de temps sa déchéance sous le pré texte qu'il avait acheté sa haute charge. L'ensemble des catalogues (BC) renversent cet ordre et se trouvent ainsi d'accord avec notre nouveau document (D) qui ajoute d'étonnantes précisions, entre autres celle-ci que Syméon, ayant succédé à Sophrone, aurait eu un grave conflit avec Marc encore simple métropolite. Le détail qui accompagne cette information et qui a pu être difficilement inventé joint au fait qu'au moment de la vacance du siège patriarcal la colonie de Trébizonde, transférée à Constantinople 41, avait de forts appuis au sérail porte à croire que notre liste dit vrai et que Syméon précéda son advers aire à la tête de l'Église. Le commentaire qu'on lira ci-après soul ignera la pertinence de cette conclusion. Le nom de Denis qui vient ensuite dans toutes nos sources se trouve être ainsi à sa vraie place et ne saurait faire difficulté. Il n'en va pas de même de sa succession, qui selon l'Ecthésis et son groupe de témoins (A) aurait échu à Syméon, tandis que notre liste (D) appuyée par la majorité des manuscrits (C) place entre ces deux noms celui de Marc mis en charge une seconde fois. Cette addition étonnante est difficilement recevable, bien qu'elle ne manque pas de quelque vraisemblance, si l'on songe que les tombeurs de Denis, les stavrophores Galésiotès et Christonymos, étaient les hommes-liges de Marc. Si ce dernier revint à la tête de l'Église, son passage dut être très bref, l'homme étant récusé par l'ensemble des Grecs. Cette exclusion rapide et sans doute brutale de leur protecteur expliquerait certes l'acharnement que mirent les deux susdits archontes à combattre Syméon dont le pontif icat, tû par la majorité des catalogues (B et C), est bien attesté d'autre part. Mais ils avaient, pour ce faire, une habitude trop ancienne. Ces élections et dépositions continues de patriarches avaient jeté la colonie grecque en pleine effervescence. Les Turcs prirent l'initia tive lui donner pour chef spirituel un moine qui n'était pas de sa de 46. Cf. Babingek, Mahomet II le Conquérant et son temps (1432-1481). Paris 1954, p. 236. A en croire l'Eclhesis Chronikè (éd. Lambros, p. 2815) de nombreux jeunes trapézontins, enfermés dans le sérail, firent carrière et parvinrent à de très hautes situations dans l'administration ottomane. Ils s'y rencontrèrent avec des descen dantsdes plus hautes familles byzantines, surtout Paléologues et Gantacuzènes. Un cas typique présenté par F. Babinger, Eine Verfügung des Paläologen Châss Murâd-Pasa von Mitte BegebS16 h — Dez. -Jan. 1471-2, dans Documenta Isla.mica Inedita. Berlin 1952, p. 197-210. L'article de P. A. Argyropoulos, Les Grecs au service de l'empire byzantin, dans 7453-1953. Le cinq-centième anniversaire de la prise de Constantinople. Athènes 1953, p. 151-177 n'en souffle mot.

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race et pouvait en principe échapper à la pression des factions qui la déchiraient. Ce fut le serbe Raphaël absent en B, déclassé en G, mais présent en A et en D à sa vraie place que garantissent d'autres docu ments 47. Enfin avec Maxime que notre liste, arrêtée à dessein au nom précédent, n'avait pas à mentionner, l'Église de Constantinople retrouva pour un temps 48, avec la paix l'exercice normal de ses insti tutions. L'examen des sources disponibles a révélé entre elles et la liste inédite que nous présentons des différences majeures, partiellement irréductibles. Mais l'impression générale que l'on en retire est plutôt favorable à cette dernière qui, sauf sur un point — le second pontif icatde Marc Xylocara\n — , n'est contredite par aucune autre donnée certaine. Sentiment que l'étude de la chronologie de chacun des patriar cats encore renforcer. \^a 3. — Essai de chronologie Le début de la nouvelle liste éditée ci-dessus déçoit. En effet les deux premiers patriarches n'obtiennent guère qu'une mention ano dine. La personnalité même de Scholarios qui, après l'épouvantable catastrophe de 1453, eût pu passer pour le second fondateur de l'Église orthodoxe, s'est si peu imposée à l'esprit du compilateur qu'il s'y prend assez maladroitement pour le désigner en tête de sa nomenc lature : 6 Σχολάρι,ος ήγουν ο Γεννάδιος. Isidore, qui vient ensuite, est encore moins bien traité, car on ne nous livre que son nom sans même noter qu'il mourut patriarche, privilège qui fut refusé à tous ses suc cesseurs ici mentionnés. Lacune plus grave pour notre propos : aucune date n'est avancée ni pour la reprise de la vie ecclésiastique pourtant si inespérée ni pour la durée de ces deux premiers pontificats. Il nous faut en conséquence interroger les sources contemporaines. 1° Gennade Scholarios. — La journée du 30 mars 1453 lui fut fatale. Parti la veille de nuit, après la prise de la ville, avec son neveu Théodore Sophianos, il fut arrêté dans sa fuite 49 et conduit en capti vitéà Andrinople où un riche turc l'acheta et le traita honorablement. Il s'y morfondait quand Mahomet II, désireux de donner aux Grecs 47. B. Stéph ANiDÈs, 'Ραφαήλ ό A' και το πατριαρχικόν χαράτσιον, dans ΣυμοολαΙ εις τήν έκκλησιαστικήν Ιστορίαν και το εκκλησιάστηκαν δίκαιον. Constantinople 1921, ρ. 104-118. 48. Pour l'histoire de la période qui suivit immédiatement se reporter aux éludes citées ci-dessus p. 229 n. 1. 49. Cf. Sc.uoi.ahios, Œuvres complètes, 1, p. 280.

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de son empire un statut religieux, le requit pour être le chef de la nou velle communauté. Bien que la mission lui répugnât, il ne pouvait s'y dérober, car, non seulement elle lui rendait la liberté, mais elle était imperative et lui parut au reste comme un appel absolument inespéré de la Providence. Où et quand les premières ouvertures lui en furent-elles faites? A en croire l'Ecthésis Chronikè 50 l'affaire aurait débuté à Istanbul même après la prise de Sinope et d'Amastris. Cette affirmation est doublement erronée. La campagne du Pont qui vit la conquête de ces deux cités se situe en effet à la fin de 1460 et au début de 1461 51. Il ne saurait être question de retarder jusqu'à cette date la restauration du patriarcat. C'est très tôt, à Andrinople même, que Scholarios fut pressenti. Théodore Agallianos, un témoin irrécusable, nous apprend 52 en effet, alors qu'il se trouvait lui-même esclave, à Brousse en Asie Mineure, que ce dernier, toujours en Thrace, lui écrivit pour lui demander son avis. D'autre part Scholarios vint à Constantinople dans la suite 53 même du sultan. Or Mahomet II ne se fixa à Andri nople de façon durable qu'en août 1453 pour y rester tout l'automne et tout l'hiver 54. Mais il dut faire sur le Bosphore quelque apparition au cours de laquelle il donna à Scholarios, pour lui et les moines qu'il put grouper, l'un des couvents déserts où il réorganisa la vie religieuse. Ce monastère auquel de pieux laïcs, serviteurs des nouveaux maîtres, s'agrégeaient 55 fonctionna quelque temps sous la direction de son

50. Lambros, Ecthesis, p. 18, 19. D'après Scholarios lui-même (cf. Scholarios, Œuvres complètes, IV, p. 22418-20), ce sont les Grecs qui auraient découvert au sultan l'endroit où il se cachait et l'auraient demandé comme chef spirituel. Il semble bien que l'argent, avancé par des tiers, ait joué quelque rôle en la circons tance. 51. F. Babinger, op. cit., p. 230-232. 53. Patrinélis, Agallianos, p. 98262-263 : γέγραφέ μοί, έκ της 'Αδριανού. 53. Cf. Scholarios. Œuvres complètes, IV, p. 22424 : αύτοΰ κομίζοντος τοϋ δεσπότου. 54. Babinger, op. cit., p. 129, 132. Après la prise de Constantinople, Mahomet II rentra à Andrinople le 21 juin 1453. Il en repartit sans tarder pour l'Anatolie où il resta 35 jours, puis regagna sa capitale thrace au cœur de l'été. 55. Par exemple Nicolas Isidore, fixé à Andrinople, remplissant dans un vaste circuit la charge d'emin, donc assurant la gestion des biens donnés à terme, ainsi que la rentrée des impôts. Ce fonctionnaire grec, au service des Turcs en automne 1453, s'occupait des intérêts que Scholarios semble avoir laissés sur place, et faisait demander à ce dernier qu'on inscrivît son nom dans le brebion de son couvent et qu'on en fît mention à la prothèse. Cf. J. Darrouzès, Lettres de 1453, dans cette revue XXII, 1964, pp. 101, 123. Il est probable que le personnage fut de ceux qui révélèrent au sultan le nom du didascale Scholarios qu'ils portèrent jusqu'aux nues et le lieu de sa retraite.

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nouvel higoumène qui put ainsi mûrir plus aisément 56 son plan en vue de réorganiser l'Église. Cette retraite dura quelque peu, car l'ordination et l'installation qui se déroula avec éclat selon le rituel des anciens empereurs byzantins se firent à une date certifiée par l'intéressé lui-même, le 6 janvier 1454 : ή τήν άρ/ιερωσύνην δουσα. τον πέρυσι, χρόνον ήμερα του φωτί,σμοΰ57. Auparavant un nombreux synode d'évêques, réunis en assemblée constituante, l'avait régulièrement élu. Combien de temps resta-t-il en charge? S'il fallait s'en tenir à la résolution dont il fit solennell ement en octobre 1454, au clergé et aux fidèles de Constanti part, nople premier patriarcat aurait duré une année jour pour jour 5S, ce et se serait terminé le 6 janvier 1455. Mais cette annonce anticipée fut-elle suivie d'effet? En réalité le sultan qu'une retraite aussi pré maturée dut à nouveau indisposer ne pouvait qu'intervenir 59, en sorte que cette menace de démission resta lettre morte. Combien des temps Scholarios, qui n'avait accepté la charge qu'avec l'intention de s'en défaire60, la garda-t-il? L'Echtesis Chronikè 61, suivie par M. Malaxos, dit cinq ans et plus, donnée que d'autres transforment en cinq ans et demi, voire, comme Mélétios 62, en cinq ans et six mois. Ce qui est manifestement exagéré. Le catalogue que nous rééditons en appendice parle de deux ans et demi. Ce qui est encore trop, mais renferme une indication. En tenant compte du désir de Scholarios de résigner ses fonctions au jour anniversaire de sa prise de pouvoir, le jour de l'Epiphanie, on peut conjecturer prudemment que le 6 janvier 1456 marqua la fin de son premier patriarcat. Les limites de celui-ci seraient donc : 6 janvier 1454-6 janvier 1456. 2° Isidore. — A coup sûr ce religieux qui milita, au temps de 56. Si tant est que ses moines qu'il dut, ce semble, racheter et dont il déplore la turbulence comme l'indocilité lui en laissèrent le loisir. Cf. Scholarios, Œuvres complètes, IV, p. 22425"35. 57. Ibid., p. 23330-32. 58. Ibid., p. 23322-33. Scholarios avait eu l'intention de démissionner dès le mois d'août, puis avait reporté sa décision de deux mois à la demande de ceux qui avaient à en connaître, à savoir les secrétaires grecs du sultan (cf. Patrinélis, Agallinnoft, p. 72, n. 355). Ces deux mois écoulés, les mêmes insistèrent pour qu'il restât, à son poste une année entière. Celle-ci révolue, une seconde lui fut imposée. 59. Son insistance à vouloir s'en aller excitait de son propre aveu la colère du sultan. Cf. Ibid., p. 22634 : είργε μεν ό βασιλεύς σύν οργή. 60. Cf. Patrinélis, Agallianos, p. 98275-276. Scholarios qui avait appelé Georges Cialésiotès pour faire partie du clergé de Sainte-Sophie évita de recourir à ses ser vices. 61. Lamurus. Erthrxix. p. 2012. 62. Cf. Mki.ktios, op. rit.. Ill, p. 33(1.

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l'empire, aux côtés de Scholarios contre l'union de Florence63, fut moine au couvent des Xanthopouloi64 et portait depuis longtemps65 le titre de père spirituel, ici père spirituel de la Ville (entendez, pour l'heure, de la communauté grecque d'Istanbul). Le laconisme de notre liste cache ce fait, exceptionnel en cette période tourmentée, qu'il mourut en fonction après un pontificat d'une durée également anor male pour l'époque. Agallianos nous fait en effet connaître la date précise de son décès, le 31 mars 1462. Or d'après le catalogue redonné en appendice et qui se veut d'une précision exemplaire, il aurait gouverné l'Église six ans et deux mois et demi. Il en aurait ainsi pris la direction vers le 15 janvier 1456. Or ceci concorde parfaitement avec ce qui est dit ci-dessus de la date de démission de Scholarios, si l'on admet une courte vacance du siège, car il est normal que le choix de son successeur ait demandé au moins quelques jours. On retiendra donc comme dates du patriarcat d'Isidore : c. 15 janvier 1456-31 mars 1462. 3° Joasaph Kokkas. — Nous avons vu ci-dessus qu'en plaçant Joasaph immédiatement après Isidore notre liste s'accordait avec la plus importante source historique concernant cette époque66 contre la majorité des catalogues et de plusieurs listes établies67. Nous avons conclu que ce classement devait être préféré à celui qui met Sophrone

63. On trouve son nom parmi les signataires du mémoire antiunioniste qui fut remis en novembre 1445 (cf. Patrinélis, Agallianos, p. 32, n. 153), à l'empereur Jean VIII après les conférences du palais de Xylalas. Texte dans Scholarios, Œuvres complètes, III, p. 188-193 (voir p. 193). Voir à ce sujet S. Pétridès, Documents sur la rupture du concile de Florence, dans Échos d'Orient, XIV, 1911, p. 204, 205 avec la note 5. 64. Sur cette maison religieuse consulter R. Janin, La Géographie ecclésiastique de V empire byzantin. I. Le siège de Constantinople et le patriarcat œcuménique. III. Les églises et les monastères, Paris 1953, p. 393; R. Loenertz, Correspondance de Manuel Calécas (Studi e Testi, 152). Città del Vaticano 1940, p. 84, 85 (La Com munauté des Xanthopoules). 65. En effet son nom paraît déjà avec ce titre dans une lettre de JeanEugénicos à Bessarion avant « qu'il ne versât dans le latinisme », donc avant la fin du concile de Florence (juillet 1439), voire avant l'embarquement pour l'Italie (novembre 1437). Alexis Lascaris y est dit porteur de lettres d'Isidore pour Bessarion qui, à en juger d'après la manière dont s'exprime son correspondant, ne devait pas encore être évêque. Texte dans Sp. Lambros, Παλαΐ.ολόγεί.α και Πελοποννησιακά, I, Athènes 1912, p. 16522-23; cf. S. Pétridès, Œuvres de Jean Eugénicos, dans Échos d'Orient, XIII, 1910, p. 279. 66. Cf. Lambros, Ecthesis, p. 2020. 67. Voir par exemple la plus critique, celle de Germain de Sardes, op. cit., p. 7, 8 et 28.

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avant Joasaph. L'élection de ce dernier se fit d'extrême urgence68 du vivant même de son prédécesseur, son intronisation étant réservée pour le lendemain 1er avril 1462. D'autre part Agallianos nous est garant que le nouveau patriarche était toujours en charge au début de 1463 au moment où il rédigeait ses deux mémoires 69. Notre liste ajoute une précision inattendue : la tentative de suicide à laquelle succomba Joasaph eut lieu le jour de Pâques. Or, comme nous l'obser verons tout à l'heure à propos de Sophrone, cela n'a pu se passer qu'en 1463, soit le 10 avril de cette année 70, que l'on peut tenir comme le dernier terme de son pontificat. Certes l'Echtesis Ghronikè veut repousser la déposition du patriarche à une date quelque peu posté rieure, vers le temps (1er novembre 1463) où l'empereur de Trébizonde David et les siens furent mis à mort71. Mais cette information72 me semble, une fois de plus, contestable. Les deux faits — l'épisode de la Pammacaristos et l'exil à Anchialos du pontife — eurent en effet une même cause : le refus d'autoriser le mariage73 de Georges Amiroutzès, favori du sultan et cousin germain du grand vizir Mahmoud pacha, avec la belle veuve du dernier duc latin d'Athènes Franco Acciauoli. La dépression nerveuse à laquelle céda Joasaph ne saurait s'expliquer uniquement, comme le laissent entendre les récits qui en 68. Cf. Patrinélis, Agallianos, p. 63 et 11 8987. On ne voit pas la raison de cette hâte apparemment anticanonique, si du moins Isidore n'avait pas donné aupa ravant sa démission. 69. Intitulé λόγοι, à la fois plaidoyer pro domo et diatribe contre ses deux prin cipaux ennemis, le grand skévophylax Georges Galésiotès et le grand ecclésiarque Manuel Ghristonymos. Texte dans Patrinélis, Agallianos, p. 91-152. 70. La fête de Pâques tombant ce jour-là. Cf. V. Grimel, Chronologie (Traité d'études byzantines, 1). Paris 1958, p. 263. 71. Cf. Lambros, Ecthesis, p. 2 713-16. Sur la fin dramatique de l'empereur David et des siens consulter A. M. Schneider, Miscellanea Constantinopolilana. III. Die letzten Tage der Gross Komnenen, dans Oriens Christianus, XXXV1, 1941, p. 224 suiv. et J. Emoch Powell, Die letzten Tage der Grosskomnenen, dans BZ, XXXVII, 1937, p. 359, 360. 72. Acceptée par tous et en dernier lieu par Turner, loc. cit.. p. 34. Mais la chronologie de ces chroniques, issues du même tronc, est dans son ensemble trop fautive pour qu'on puisse s'y fier sans raison, du moins pour les événements qui suivirent la chute de Constantinople et se passèrent au cours de la période ici étudiée. 73. L'historicité de cet épisode est récusée parX. Tomadakis, Έτούρκευσεν ό Γεώργιος Άμιρούτζης;, dans Έπετηρίς εταιρείας βυζαντινών σπουδών, XVIII, 1948, ρ. 116-118. Je ne crois pas pouvoir aller jusqu'à cet extrême, tout en admett ant qu'il peut y avoir confusion de personnes (l'identité de la veuve du ducd'Athènes) et erreur de date (novembre au lieu d'avril) dans le récit de l'Eethesis. Sur l'affaire lire E. Le<;rand, Bibliographie hellénique aux XVe et Λ"Γ/(' siècles, III, 1903, p. .195-200.

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font état 74 par les seuls tracas que lui causèrent la rébellion des moines et les intrigues des archontes laïcs. On ne voit en effet pas que ces marques d'hostilité, phénomène courant de cette époque de réadapt ation, aient poussé ses successeurs, eux aussi fortement malmenés, à pareille extrémité. Ceux-ci ont tous fait front et leurs adversaires n'ont eu d'autre ressource que d'acheter leur déchéance à prix d'argent. Le tourment de conscience que lui causèrent les exigences sacrilèges d'Amiroutzès et le traitement ignominieux que lui infligea, en lui fai sant couper la barbe, le sultan irrité par son refus ont pu seuls faire vaciller sa raison. Il est normal qu'une fois tiré d'affaire Joasaph, autour duquel les médecins semblent s'être affairé75, ait été soigné sur place, mais on ne voit pas de quelle autorité après l'humiliation subie ce pontife eût encore pu jouir au sein d'une communauté en pleine effervescence. Il est d'autre part normal que Mahomet II, pressé de satisfaire Amiroutzès, ait au plus tôt remplacé le patriarche récalcitrant. Enfin, comme on va le voir, cette date du 10 avril concorde assez bien avec les repères chronologiques dont nous dispo sons pour les pontificats suivants. Selon nous Joasaph aura donc siégé un peu plus d'un an. On aura d'autre part remarqué des précisions que notre liste est seule à donner. Selon elle en effet le nom de baptême de Joasaph aurait été Antoine, mais surtout il serait né de parents latins. Ce fait peut expliquer à la fois l'opposition opiniâtre des clercs à son endroit et sans doute aussi l'ordre de lui couper la barbe, le clergé occidental n'en portant pas. En outre le lieu de son exil aurait été la ville d'Anchialos sur la Mer Noire. La manière dont s'exprime notre auteur : έστειλαν αυτόν εις την 'Αγχιάλου, ferait assez croire que Joasaph obtint l'administration de la métropole, comme Marc Xylocaravi recevra, dans les mêmes circonstances, celle de l'archevêché d'Ochrida76. Mais cette conclusion ne s'impose pas, d'autant qu'aucune source ne signale d'évêque de ce nom à la tête de cette Église thrace à cette époque. Ces données que rien ne contredit sont, dans leur ensemble, par faitement acceptables et donnent à penser que, pour ce pontificat et ceux qui vont suivre, le compilateur de notre liste a puisé à bonne source. On y ajoutera cette information particulièrement importante qu'avant d'accéder au trône œcuménique Joasaph se trouvait être 74. En premier lieu l'Ecthesis Chronikè (éd. Lambros,p. 2021-23) dont s'inspirent des catalogues du groupe A. 75. Selon M. Malaxos (éd. Crusius, op. cit., p. 121). 76. Voir ci-dessus p. 234 n. 21.

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métropolite d' Héradée depuis 1454 au moins, en dépit de ce qu'avance Manuel Malaxos selon77 qui ce patriarche aurait été ordonné parle titulaire en charge de la susdite éparchie. Il ne pouvait évidemment pas se sacrer lui-même et n'en avait au reste, comme évêque, évidem ment pas besoin. 4° Gennade Scholarios. — ■ Notre liste donne Sophrone comme successeur immédiat de Joasaph. C'est le lieu de constater à nouveau qu'aucune de nos sources ne fait état des deux retours de Scholarios au patriarcat. Or le deuxième d'entre eux semble bien devoir se placer ici. On imagine en effet aisément la confusion qui dut régner dans le milieu grec à la suite de la tragédie du jour de Pâques. Le sultan, parti sur les entrefaites pour sa campagne d'Occident78, n'était plus là pour imposer l'ordre sinon le calme. A son défaut un seul homme avait pour cela l'autorité suffisante, Scholarios, qui, requis d'office par le pouvoir civil, céda à la violence 79. Turcs et Grecs pou vaient s'estimer heureux de son retour, les premiers parce qu'ils voyaient en lui l'idole de sa nation, les seconds parce qu'ils le savaient allergique à toute autre autorité. Le clan d'Amiroutzès et ses support ers ottomans y avaient un autre avantage. Scholarios, devant parer à une situation sans issue, n'était-il pas allé, en 1454, par une déro gation inouïe au principe sacré de l'indissolubilité du mariage, jus qu'à reconnaître la légitimité d'unions contractées par des épouses séparées de leurs conjoints par la captivité, puis réclamées par ceux-ci au moment de leur libération? Cette extension, encore en vigueur80, de la règle de l'économie, qui profitait à temps de fidèles, ne lui seraitelle pas applicable? Scholarios avait seul le pouvoir nécessaire pour en décider. Et il est hautement probable qu'en le forçant à revenir on y ait pensé. Mais ce cas n'était pas assimilable aux autres et c'est 77. L'Ecthesis Chronikè est ici d'une sobriété exemplaire, tandis que l'Histoire Patriarcale (éd. Crusius, p. 1212 et Bonn, p. 962-3), plus tardive, est d'une précision inquiétante. 78. Cf. F. Babinger, op. cit., p. 261 suiv. Il ne devait rentrer à Istanbul qu'à la fin de l'été ou au début de l'automne. 79. Cf. Scholarios, Œuvres complètes, I, p. 1974, où il est question de la tro isième accession forcée de Gennade au trône patriarcal. 80. Elle avait été en effet décrétée en 1454 pour dix années. Cf. Patrinélis, Agallianos, p. 68-70. Cette mesure scandalisa les milieux monastiques et lui fournit son principal chef d'accusation contre Scholarios qui, excédé par leurs clameurs, avait démissionné volontairement une première fois. Les moines du Sinaï eux-mêmes semblent s'en être émus et le patriarche crut devoir légitimer sa conduite dans une lettre à l'un d'entre eux, Maxime Sophianos (éd. Schoi.arios. (ΚιΐΛΊΊ-s mm pietés, IV. p. 202-204).

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sans doute son refus de donner satisfaction au courtisan qui déchaîna contre le patriarche la cabale dont les excès le poussèrent à s'enfuir précipitamment 81 au bout d'un temps très court. Ainsi, inauguré à la fin d'avril ou au début de mai, ce second patriarcat dut s'achever, comme on va le voir, à la fin de juin ou au début de juillet 1463. Il ne saurait dont être question d'une durée d'un an, comme on l'admet communément. 5. Sophrone. — L'existence de ce pontificat que les Chroniques et les catalogues (A) qui s'y rattachent passent intentionnellement 82 sous silence ne saurait être contestée, car mention expresse en est faite dans un acte patriarcal d'une authenticité indiscutable &3. D'autre part l'unique catalogue qui en marque la durée l'estime à un an et demi 84. Si donc nous acceptons — nous l'avons fait ci-dessus avec réserve — la date mise sous la lettre85 faussement passée sous son nom — août 1464 — son intronisation remonterait à février 1463. Ce qui ne se peut évidemment. Il faut donc admettre que le compil ateur du cod. Ivir. 286, ne tenant aucun compte du second patriarcat de Scholarios auquel il n'est fait au reste aucune allusion, aura estimé grosso modo, en l'arrondissant suivant une pratique courante en ce genre d'écrits, le temps écoulé entre avril 1463 et l'été 1464. Sophrone sera demeuré de la sorte à la tête de l'Église un peu plus d'un an, du début de l'été 1463 jusqu'en juillet 1464. Une seule source, l'appelle Syropoulos. Est-ce assez pour l'iden tifier avec le mémorialiste du concile de Florence, Sylvestre Syro poulos? On l'admet généralement. J'ai émis à ce sujet des doutes à une autre occasion 86. Une constatation me porterait aujourd'hui à les lever, du moins partiellement. En évoquant, dans un acte de juillet 1488, les accusations portées contre les différents patriarches qui s'étaient succédé depuis la conquête turque, le synode concédait qu'il put y en avoir eu de justes ou de prétendument telles87, particulière81. Cf. Ibid., IV, p. 27220"30 : και προτροπάδην άναχωροϋντες αύθις έπανηγόμεθα. 82. Je crois en effet qu'il y a là une preuve supplémentaire que le patriarche Sophrone et le Sylvestre Syropoulos ne font qu'un; les historiens postérieurs, et en premier lieu l'auteur de l'Ecthésis dont les autres s'inspirent, voulant ignorer le patriarche (damnatio memoriae) en raison de son prétendu latinisme fondé sur le fait qu'il avait signé le décret d'union à Florence. 83. Cf. Ep. I. Stamatiadks, 'Εκκλησιαστικά σύλλεκτα, Samos 1891, p. 3225, dans un acte synodal de juillet 1488. 84. Voir p. 276. 85. La lettre patriarcale que nous rééditons ci-après p. 263. 86. Dans cette revue, XXIII, 1965, p. 141 n. 4. 87. Stamatiadès, op. cit.,]). 3222"25; καί τίνα εύλογα δήθεν των εγκλημάτων ήσαν

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ment dans le cas de Sophrone. Qu'est-ce à dire, sinon que ses adver saires lui iirent un crime d'avoir signé le décret du concile de Florence! Un homme, capable d'une telle forfaiture, n'était-il pas indigne de gouverner l'Église? Et ceci n'est pas pure hypothèse. Le sort fait à un autre prélat que nous retrouverons tout à l'heure, Macaire de Nicomédie, qui, lui aussi, eut la même faiblesse, est symptomatique à cet égard. La portion du clergé qui n'avait pas été contraint au voyage d'Italie et pour cela se savait pur de toute compromission avec les Latins ne pouvait supporter que le sort de l'Orthodoxie ait été remis par un synode complaisant entre les mains d'un homme qui par lâcheté l'avait bafouée. Ces extrémistes l'emportèrent-ils? L'en semble des catalogues dit que Sophrone fut expulsé 88. Notre liste affirme qu'il tomba d'une échelle, se cassa le pied et mourut. Au fond ces deux données ne sont pas nécessairement contradictoires. L'acci dent a pu réduire le pontife à un degré d'impuissance qui ne lui permit plus de lutter avec la même efficacité. La cabale l'emporta et le chagrin de sa déchéance aggravant son état physique, il est normal que la mort n'ait pas tardé. 6. Scholarios, 3°. — Une date est ici certaine. Le jour de l'Assompt ion, le 15 août, de l'année 1454, Scholarios prononça l'homélie89 donc dans l'église patriarcale de la Pammacaristos. Il devait être de retour depuis quelque temps, car aucune allusion n'est faite dans ce long discours à une récente prise de charge. Quant à la durée de ce pontif icat, il fut d'une année pleine de l'aveu même de l'intéressé 90: ΚαΙ ημείς μεν ένι,αυτον όλον έλεεινώς εις τήν θείαν θύραν έκρούομεν. Cette phrase indique assez clairement que Scholarios était en service commandé et que le sultan, cette fois présent dans sa capitale91, veillait à ce qu'il restât au poste. Mélèce d'Athènes affirme d'après une source inconnue 92 que sa présence à la tête de l'Église fut en l'occurrence d'une année παρά των τα τοιαύτα κεκινηκότων αρχιερέων τε και πατριαρχών κατ' αλλήλων... τον άγιώτατον έν πατριάρχαις κυρ Σωφρόνιον δηλαδή. Le document ajoute que ce n'était pas là, vu les circonstances, une raison pour mettre en avant des accusa tionsmême justifiées. 88. Ces listes disent en effet : έςεβλήθη. Mais on peut se demander, comme le même verbe est accolé au nom de Joasaph et des patriarches suivants, s'il ne s'agit pas là d'une répétition machinale, les compilateurs ignorant certainement comment finit le pontificat de Sophrone. 89. Cf. Kr.HOi..\iuos, Œuvres complètes, I, p. 197 . 90. Ibid., IV, p. \'/λ12. 91. Cf. R\rt\<;kr. op. cit.. p. 290. Mahomet 11 souffrant devait y passer iouf J "hiver. 92. Cf. Mki.ktios, op. cit., 111, p. X\\.

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entière, tandis que selon un catalogue 93 elle aurait été d'un an et demi. Si donc l'on retient la fin de juillet comme ayant marqué la fin du patriarcat de Sophrone, celui de Scholarios ne put se prolonger long temps après le 15 août de l'année suivante. Commencé fin juilletdébut août 1464, il se sera achevé vers la fin de l'été 1465. En fait sa durée aura été d'un an et deux ou trois mois. 7. Syméon, 1°. — Comme nous le remarquons ci-dessus, notre liste bouleverse ici le rang connu de succession en plaçant le premier pont ificat de Syméon avant celui de Marc. L'auteur lui étant manifeste ment hostile, on pourrait croire qu'il le nomme d'abord pour pouvoir mieux lui imputer la détestable et onéreuse initiative consistant à faire au sultan un cadeau pour prix du patriarcat. Mais, outre que la quasi totalité des catalogues (B C D) le placent à ce rang, les détails nouveaux fournis par le compilateur du cod. Iviron 286 sont d'une telle précision qu'on hésite à rejeter son témoignage. Il nous apprend en effet que Syméon aurait fait déposer par le synode ce même Marc alors métropolite d'Andrinople — il le devint au cours de l'année indictionnelle 6973 (sept. 1464-août 1465) 94 — pour son refus de concélébrer avec son collègue de Nicomédie Macaire, déchu et sanc tionné anciennement pour ses sympathies latines 95. Ce dernier trait paraît suspect à première vue, car Macaire, qui avait bien mis sa signature au bas du décret du concile de Florence un quart de siècle auparavant, l'avait protestée dès son retour sur le Bosphore et se trouva être en 1445 le prélat le plus considérable, voire même le président de cette Hiera Synaxis qui se voulait la tête de l'Église réelle et militait contre le latinisme officiel sous l'égide de Georges Scholarios. Il souscrivit en effet le premier le mémoire 96 que le groupe des opposants remit (octobre 1445) à Jean VIII Paléologue à l'issue des conférences contradictoires du palais de Xylalas et au 93. Voir ci-après p. 263 l'appendice. Si le mot ήμισυ n'est pas là de trop, on doit tenir le chiffre de six mois comme arrondi. 94. L'acte synodal (sans nom de patriarche), conservé dans le cod. Metoch. S. Sepulchr. 145, a été publié dans Gr. Kampouroglou, Μνημεία της ιστορίας των 'Αθηναίων, II, Athènes 1890, p. 358-360 par M. Gédéon. Germain de Sardes, op. cit., p. 9, n° 28 a émis des doutes sur l'identité de ce métropolite Marc avec le patriarche homonyme. Notre liste en fait justice. 95. Macaire de Nicomédie signa en effet le décret du concile de Florence. Cf. J. Gill, Quae supersunt Actorum graecorum, concilii Florentini. Rome 1953, p. 4661. Photo de la signature, Ibidem sur la planche qui précède l'Introduction. 96. Cf. Scholarios, Œuvres complètes, I II, p. 19310. Sur la date de ce document consulter Patrinélis, Agallianos, p. 33 en note.

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bas de la lettre dogmatique que les mêmes envoyèrent le 18 janvier 1452 aux Hussites 97. On comprendrait mal l'attitude signalée ici de Marc à son égard, si l'on ne se rappelait la campagne que le premier, alors simple moine, mena dans l'île de Crète 98 contre l'union de Florence. Elle avait été si passionnée et si violente que les autorités vénitiennes le déclarèrent indésirable. Mais son zèle devait lui valoir avec l'épiscopat la métropole d'Andrinople. D'autre part il avait rapporté de son équipée insulaire une solide répulsion pour les Latins et tous ceux qui, à un degré quelconque, s'étaient commis avec eux, se fussent-ils repentis presque aussitôt. Ainsi l'on avait bien vu Macaire se faire pardonner, le 12 février 1464 ", sa lointaine défaillance et présenter à cette occasion devant le synode une profession de foi pour laquelle il n'avait cessé de lutter au premier rang depuis un quart de siècle. Mais le patriarche d'alors était Sophrone qui, s'il devait vraiment s'identifier avec Sylvestre Syropoulos, se serait trouvé dans le même cas et s'exposait de ce fait à ce qu'une absolution100 donnée sous sa présidence fut contestée par les extrémistes. Marc comptait précis ément parmi ces derniers et l'on doit voir là la raison de son opposi tion systématique à l'égard du métropolite de Nicomédie. 97. Photo de la signature de Macaire dans Patrinélis, Agallianos, sur la planche qui suit la page 160. 98. Il était né à Constantinople. Le père s'enfuit de la ville prise par les Turcs et obtint de s'établir à Réthymna en Crète avec ses deux fils dont Macaire qui s'y signala par son zèle antilatin. Cf. A. Papadopoulos-Kérameus, Μάρκος Ξυλοκαράβης, dans Viz. Vremenn. Χ, 1903, p. 402-415 (voir p. 403-405); Ν. Β. Tomadakis, Μιχαήλ Καλοφρενας Κρής, Μητροφάνης Β' και ή προς τήν ενωσιν της Φλωρεντίας άντίθεσις των Κρητών, dans EEBS, XXI, 1951, ρ. 135, 136. 99. A cette dernière date il endossa et fit sienne la profession de foi du nomophylax Léon qui avait été condamné et déclaré suspens sous le patriarche Isidore pour le seul fait d'avoir, alors qu'il n'était que simple clerc, accompagné le patriar che Joseph II au concile de Florence. Textes des deux prélats dans Nectaire de Jérusalem, Περί της αρχής του πάπα Άντίρρησις. lassy 1692, ρ. 231, 232. 100. Le patriarche Isidore II — le sort réservé au nomophylax le prouve — dut sévir durement contre tous les signataires du décret de Florence et le synode de nombreux évêques qui déposa Macaire se tint certainement sous son pontificat. Son successeur Joasaph, sans doute parce que d'origine latine, ne put que marquer à l'égard des défaillants qui s'étaient repentis une juste compréhension. Sophrone I, s'il s'identifie vraiment avec Sylvestre l'ancien grand ecclésiarque, réalisa que les attaques dont ils étaient l'objet n'auraient de cesse que si un autre synode ne les absolvait sur présentation de leur profession de foi orthodoxe. C'est, semble-t-il, à cette occasion que Macaire de Nicomédie présenta la sienne. Absous canoniquement, le métropolite pouvait concélébrer sans empêchement aucun avec le patriar cheses autres collègues. L'attitude du patriarche Syméon était donc canoniqueet ment irréprochable.

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La version des faits présentée par notre liste est donc parfaitement plausible. On peut seulement se demander si son auteur n'a pas dél ibérément chargé la mémoire de Syméon — l'homonymie des noms (Syméon-Simon) l'y invitait — en l'accusant d'avoir, le premier, exploité à son avantage la vénalité des Turcs. Mais ici encore l'éven tualité ne peut en être exclue, à cette réserve près que la charge put être négociée avec ou sans l'accord du bénéficiaire par un fort parti de compatriotes, transférés comme lui de Trébizonde à Constanti noplejouissant dans les sphères ottomanes d'une réelle influence. et Dans ce cas l'argent qui l'avait porté à la tête de l'Église devait l'en faire déchoir à bref délai. Syméon ne fit sans doute que passer, car Marc ne devait pas tarder à marquer des points. 8. Marc Xylokaravi. — Une date est certaine dans le dossier de ce patriarche : en juin 1466 101, il occupait en effet le trône œcuménique et cela depuis assez longtemps pour qu'il put se plaindre au métrop olite de Dercos et à l'évêque de Métra de leur réserve à son égard. Ces prélats, non contents de ne l'avoir pas complimenter à l'occasion de son accession au patriarcat, allaient, disait-on, jusqu'à omettre de faire mémoire de lui dans la liturgie et, fait patent, ne lui avaient encore soumis aucune affaire. Comme il s'agit d'éparchies très proches d'Istanbul, le temps écoulé depuis que Marc était à la tête de l'Église ne devait pas excéder plusieurs mois, en sorte que ce premier pontif icat dut tenir tout entier dans l'année 1466. A la vérité les sources grecques ne nous fournissent qu'une indica tion valable, malheureusement assez imprécise : ποιήσας ουν καιρόν ολίγον102. Je ne pense pas que dans l'esprit de l'auteur103 cette expression puisse s'étendre à une année entière. La durée d'un semestre la justifie pleinement, en sorte que la déposition du patriarche dut se situer au cours de l'été. A la fin de juin celui-ci devait déjà se sentir menacé d'exclusion, s'il est vrai qu'il affichait alors l'intention de revenir avec les siens en Crète. Le 26 de ce mois le Sénat de Venise, en en prenant acte104, donnait aux autorités de l'île l'ordre de refouler les 101. Date de la lettre patriarcale dont il va être question, destinée à être lue par les soins de l'exarque Joachim dans les églises des deux éparchies de Dercos et de Métra. Éditée par M. Gédéon, dans D. G. Kampouroglou, op. cit., p. 354. 102. Cf. Ecthesis Chronikè (éd. Lambros, p. 28 ). 103. A vrai dire cette expression qui revient assez souvent sous la plume du chroniqueur a chez lui une portée relative. Suivant le contexte elle peu dési gner plusieurs années par rapport à un siècle ou quelques jours dans un mois. 104. Cf. VI Lamansky, Secrets <V État de Venise. Saint-Pétersbourg 1884, p. 052 : cum eius filius (Marc Xylokaravi), magni ingenii et magne astutie, iverit Cons-

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arrivants, s'ils mettaient leur dessein à exécution. Ils ne firent sans doute pas, car Marc déchu resta sur place plaidant inlassablement son bon droit auprès des métropolites malgré les huées et les sévices de la foule à son endroit 105. Celle-ci lui reprochait d'avoir usurpé sa haute charge et de l'avoir achetée. Le premier grief doit être retenu, car si le patriarcat lui échut malgré une très large opposition, c'est qu'il lui fut conféré du dehors à l'inst igation de quelques partisans, principalement du grand chartophylax Georges Galésiotès et du grand ecclésiarque Manuel Christonymos, par des archontes grecs 108 comme le secrétaire du sultan Démétrius Kyritzès dont dépendait pour beaucoup le sort de l'Eglise. Le grand synode qui eut à examiner le recours de Marc aurait sans doute conclu à son retour en charge si la propre belle-mère du sultan n'avait pas été dans la nécessité d'y faire opposition. On verra tantôt que l'influence de cette princesse avait elle aussi ses limites. L'accusation de simonie est-elle justifiée? Dans son principe oui, car si rien ne paraît avoir été versé, il y eut marché 107, Marc ou ses supporters s'étant engagés à verser, selon notre liste, 1 500 florins à la Porte. La somme ne peut sans doute être réunie assez tôt et c'est alors que Mara, la femme chrétienne de Mourad II, entra en jeu. Désireuse de faire cesser le scandale qui désolait et ridiculisait son Église, elle versa à son beau-fils 2 000 florins 108 et obtint la déchéance de Marc. Elle avait en effet son candidat. tantinopolim factus fuerit Patriarcha Constantinopolitanus... et dicitur illum presentem esse reversurum in Greta... Ipsi (les autorités de l'île) debeant ipsum patrein et filios, quando redierint, licentiare de insula Crete. 105. Cf. Lambros, Ecthesis Chronikè, p. 28, 29. Le chroniqueur ajoute que Marc ne pouvait pas paraître dans la rue sans qu'on lui jetât des pierres. 106. L'immixtion des deux secrétaires grecs dans les affaires de l'Église est attestée et déplorée par un acte synodal qui doit être de 1474 ou 1475. Il y est dit que ces deux personnages, non contents de venir siéger en séance aux côtés des métropolites, les menaçaient de la colère du sultan au cas où ils ne se prononc eraient pas conformément à leur désir. Cf. Stamatiadès, op. cit., p. 21. Scholarios, lui-même, avait souffert de cette intrusion des éléments laïcs au service de Mahomet II dans la vie de l'Église. Cf. Scholarios, Œuvres complètes, IV, p. 224724; commentaire de Patrinélis, Agallianos, p. 71-78 (voir p. 72 n. 355). 107. M. Malaxos dit bien que le sultan encaissa la somme offerte, mais, là comme ailleurs, il précise, en la dépassant, la pensée de la source dont il s'inspire à savoir Γ Ecthesis Chronikè où ne figure rien de tel. Elle dit même (p. 2819-20) le contraire, à savoir que ni Marc ni aucun de ses prédécesseurs n'avait rien versé, quitte à ajouter (p. 291) que selon le sultan on s'était convenu de mille Ilorins. 108. Même montant selon l'Ecthesis Chronikè (éd. Lambros, p. 2922). La princesse aurait donc doublé d'un coup la somme offerte au sultan en l'occasion. Cette gêné-

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9. Denis. — Le moment où Denis fut élu ne peut être déterminé avec certitude. On sait seulement, grâce à plusieurs documents 109, qu'il était en charge dès janvier 1467. Mais il est probable que son intronisation remontait à l'automne de l'année précédente. La durée de ce pontificat aurait été de huit années selon l'Ecthésis Chronikè110. Donnée certainement excessive, car, comme nous le verrons tout à l'heure, il avait cédé la place à la fin de 1471 au plus tard. Il sera donc resté à la tête de l'Église cinq mois et demi au maximum. Notre liste affirme au sujet de Denis qu'il reçut le patriarcat sans bourse délier. Il faut s'entendre ici encore. Le nouveau candidat fut probablement tenu en dehors de la tractation qui évinça Marc. La note à régler fut négociée dans les coulisses du sérail entre Mahomet II et sa belle-mère, l'épouse chrétienne de son père Mourad II, à savoir Mara m, la fille du kral de Serbie Georges Brankovic. Sur ce point l'Ecthésis doit dire vrai 112. L'Église n'eut donc rien à se reprocher cette fois. L'initiative de l'opération revint à la sultane qui avait son candidat, son propre confesseur, Denis, lequel avait été, au couvent des Manganes le disciple de Marc d'Éphèse. Réduit en esclavage lors de la prise de Constantinople, il avait été racheté par l'un des deux secrétaires grecs du sultan, Démétrius Kyritzès, et vint ainsi en rela tions avec la princesse qui le fit d'abord nommer métropolite de Philippopoli. En le plaçant ensuite sur le trône œcuménique, cette dernière entendait aussi écarter les deux partis — celui de Marc et celui de Syméon — qui troublaient l'Église. Mais si elle parvint à l'y

rosité a dû paraître excessive au compilateur de notre liste qui, pour réduire l'écart d'avec le « cadeau » fait la fois précédente, aura élevé celui-ci à 1 500 florins. 109. Ainsi le synode procéda ce mois-là à l'élection de Cyrille à la métropole de Patras. (Cf. 'Ελληνικά, III, 1930, p. 46) et à la déposition, dont il va être question, des deux archontes qui troublaient l'Église. Un autre acte, de l'année indictionnelle 6975 (sept. 1466-août 1467), restitua au métropolite d'Éphèse l'évêché de Magnesia (éd. Δελτίον της ιστορικής και εθνολογικής Εταιρείας της Ελλάδος, II, 1885, ρ. 652-654). 110. Ed. Lambros, p. 306. 111. Fille de Georges Brankovic (f 1456), Mara avait été, encore enfant, enfermée dans le sérail de Mourad II qui l'épousa le 4 septembre 1435. A la mort de celui-ci (f février 1451), la princesse avait été renvoyée à son vieux père, puis dotée richement par Mahomet II en Macédoine où elle devait mourir le 14 septembre 1487. Cf. F. Babinger, Mehmeds II. des Eroberers Mutter. Legende und Wirklichkeit, dans Münchener Beiträge zur Slavenkunde. Festgabe für Paul Diels, München 1953, p. 5. Voir aussi ci-dessus, note 24. 112. Cf. Lambros, Ecthesis Chronikè, p. 29, 30.

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installer, elle ne réussit pas à l'y maintenir, si tant est qu'elle fut toujours là pour le soutenir113. Denis eut en effet dès le début de puissants ennemis, les stavrophores auxquels notre liste attribue sa chute, surtout Manuel Christonymos, car, comme Denis était le favori de la sultane, Ghristonymos se trouvait être la créature du puissant Kyritzès et l'on ne saurait exagérer en pensant que la princesse et le secrétaire de la Porte avaient des vues divergentes en matière de succession patriarcale. Le conflit entre leurs protégés devenait inévitable. Denis, à peine promu, prit les devants et fit déposer avant la fin de l'année 1466 son prédécesseur. Et, comme Marc, resté sur place, manifestait trop bruyamment contre cette mesure 114, il condamna et suspendit, le 15 janvier 1467115, les deux stavrophores, Galésiotès et Christonymos, qui animaient la campagne de son adversaire. Mais la Porte dut intervenir, car le tandem, réhabilité, reprit son action subversive et finit par obtenir l'éloignement de Denis après déposition par le synode 116. 10. Marc. — Notre liste est seule à signaler un second patriarcat de Marc. Le fait paraît de prime abord assez vraisemblable, car les 113. Sa présence à Istanbul, aussi prolongée qu'on le veuille, ne pouvait être qu'occasionnelle, car Mara devait administrer son fief d'Ezovo dans le district de Serrés à l'est du Strymon. Il est probable qu'elle s'y trouvait quand les sta vrophores réussirent à faire déposer son protégé Denis. D'autre part, il serait intéressant de savoir si la sultane eut quelque entrevue avec Scholarios retiré dans la même région. 114. Selon l'Ecthesis, loc. cit., Marc réclamait inlassablement un jugement synodal, et écrivait dans ce but aux métropolites. 115. Edd. : L. Petit, Déposition du patriarche Marc Xylocaravi (15 janvier 1467), dans Revue de V Orient chrétien, VIII, 1903 et A. Papadopoulos-Kérameis, Μάρκος Ξυλοκαράβης, dans Viz. Vremenn., X, 1903, p. 413-415. En dépit de la suscription du document dans le cod. Vatic. Ottob. 205, la décision synodale vise essentiellement la déposition des deux stavrophores; elle renouvelle seulement la condamnation de Marc précédemment prononcée. 116. L'Ecthesis (éd. Lambros, p. 29) présente le départ de Denis comme volont aire. Accusé d'avoir été circoncis durant sa captivité et déclaré pour cela par ses ennemis indigne de gouverner l'Église, il dut se soumettre en plein synode à une humiliante exhibition pour confondre ses ennemis. Après quoi, malgré l'insi stance des évêques et des fidèles, il aurait démissionné et se serait retiré au couvent de Kosinitza. En réalité, comme le dit expressément l'acte synodal qui, en juillet 1488, le rappela, c'est bien la puissance séculière — έξωσθείς βία της έ'ξω χειρός qui l'obligea à s'en aller et le fit ensuite déposer par son Église. Texte dans Stamatiadès, op. cit., p. 32 et Germain de Sardes, op. cit., p. 1919-20. Notre liste donne donc la bonne version confirmée au reste par un autre acte malheureusement non daté qui accuse formellement les deux fonctionnaires patriarcaux et les deux archontes de la Porte, leurs complices, d'avoir, sous la menace, obligé le synode à sévir contre Denis. Cf. Stamatiad es, op. cit., p. 21.

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tombeurs de Denis devaient normalement songer à remettre sur son trône le pontife dont ils avaient épousé la cause et partagé le sort. Qu'ils y aient travaillé, on peut le déduire du fait que, pour mieux l'emporter, ils firent au sultan une malencontreuse proposition. Jusqu'alors en effet les divers candidats au patriarcat s'étaient contenté d'offrir un cadeau au monarque pour prix de leur investiture. Nos deux archontes offrirent de transformer ce don, alors de 2 000 florins, en taxe annuelle. Le document qui nous l'apprend 117 ajoute que Mahomet II sauta sur l'idée mais qu'il écarta ceux qui la lui avaient suggérée pour traiter avec d'autres. Réaliste, il estimait que la communauté grecque refuserait de consentir une aussi forte somme pour soutenir la cause d'un patriarche qu'elle avait déjà chassé. Le compilateur de notre liste, qui aura eu sous les yeux des récits ou des documents traitant de cette affaire, aura conclu qu'elle avait abouti et que Marc, candidat pour un second mandat, l'aura obtenu. Ce qui ne semble pas avoir été. 11. Syméon, 2°. — ■ Plusieurs textes donnent Syméon comme occu pant à nouveau le trône œcuménique durant l'année indictionnelle 6980 (sept. 1471-1472). Un document conservé en original, l'acte de transfert du métropolite d'Athènes Dorothée à la tête de l'Église de Trébizonde, précise qu'il était en fonction en juin 1472 118. Or ce que l'on sait de ses activités pendant cette première période laisse entendre qu'il était en charge depuis déjà plusieurs mois. En effet avant Doro thée la métropole pontique avait reçu, après une longue vacance 119, un premier évêque Pancrace, que Syméon lui-même avait ordonné 12°. Ce Pancrace, une fois installé, se livra sans doute à des activités poli tiques qui provoquèrent sa disgrâce. Le sultan intima en effet au patriarche qui se trouvait du côté de Thessalonique l'ordre de le 117. Cf. Stamatiadès, op. cit., p. 14, 15. 118. Édition de cet acte que je lui avais communiqué par Ghrysanthe de Trébi zonde, Ή Εκκλησία της Τραπεζοΰντος, Athènes 1936, p. 532, 533, avec photo entre les pages 528 et 529. La charte est conservée au couvent athonite du Pantocrator. 119. Ibid., p. 530. On ne connaît en effet pas d'autre successeur immédiat à Dosithée qui fut au concile de Florence (1439). La mention qui est faite dans le cod. Athon. Docheiar. 127, fol. 437 r (éd. U. Lampsidès, loc. cit., p. 40 n° 21) d'un métrop olite de Trébizonde siégeant au moment de la prise de la ville le 15 août 1461 est purement imaginaire, le rédacteur de la notice brève énumérant machinale mentautorités civiles (empereur, archontes) et religieuse (métropolite) qui les devaient en principe se trouver dans la capitale lors de sa reddition aux Turcs. 120. D'après une notice contemporaine de manuscrit. Édit. dans Ελληνικός Φιλολογικός Σύλλογος, XVII, Appendice p. 17 en note; reproduit par Chrysanthe, op. cit., p. 528, 529; voir aussi Viz. Vremenn. XIX, 1915, p. 225, 226.

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remplacer au plus tôt et cette mise en demeure parut si imperative que le synode d'élection dut être organisé sur place avec les évêques de la région 121. Pancrace fut obligé de se démettre 122, on n'en saurait douter, vu la conjoncture, à cause de son attitude avant ou durant le siège qu'Alexis Gomnène, protégé d'Ouzoun Hassan et neveu de l'empereur David, mit 123 en mai 1472 devant Trébizonde. De toute façon son élection, son ordination qui eut lieu à Istanbul, son voyage jusqu'au Pont, ses prises de contact avec les gens d'Hassan et l'annonce qui en fut portée au sultan nécessitèrent quelques mois, en sorte que l'on peut placer sans crainte de beaucoup se tromper le début du patriarcat de Syméon en janvier-février 1472. Il est même probable qu'on doive le reporter au cours de l'automne précédent. Notre liste dit que l'Église devait à la sultane Mara la coquette somme de 4 000 florins avancés sans aucun doute par la princesse lors de précédentes tractations avec la Porte. Ce montant ajouté, selon notre source, aux 3 000 promis mettait sur les bras du nouveau patriarche une dette de 7 000 florins que l'Église se trouva dans l'inca pacité de payer. Il fallut à Syméon partir en tournée de quête 124 en laissant aux métropolites d'Éphèse et de Tirnovo125 la direction des affaires. Or ce voyage se fit après que le synode dut accepter, le 10 octobre 1474, sous la contrainte126 la taxe annuelle de 2 000 florins. 11 se mit en route à l'époque des fêtes de Noël et de l'Epiphanie malgré les rigueurs de l'hiver. Ce n'est donc qu'à la fin de janvier ou au cours de février 1475 qu'il put être de retour et que, ayant échoué dans sa mission, il fut déposé à la demande de la Porte solli-

121 . On sait que le droit d'élire les métropolites était réservé'au synode patriarcal et l'ordination au patriarche depuis le xne siècle, et, ce semble, depuis bien plus longtemps. Cf. E. Hermann, Appunti sul diritto metropolitico nella Chiesa bizantina, dans Orientalia Christiana Periodica, XIII, 1947, p. 528-533. 122. Aurait-il été transféré à Tirnovo qui en octobre 1474 eut un métropolite de ce nom fort peu usité au sein de l'épiscopat grec? Dans l'affirmative il faudrait admettre que son attitude durant la tentative d'Alexis Comnène fut purement passive, car le sultan ne badinait pas avec ceux de ses collaborateurs grecs qui lui paraissaient trahir ses intérêts. 123. Cf. Babinger, op. cit., p. 365, 366. 124. Ce ne devait pas être la première fois que Syméon visitait la partie européenne de son patriarcat, car sa présence est signalée aux Météores le 21 octobre 1472. Cf. N. Bées, Τα χειρόγραφα των Μετεώρων I, Athènes 1967 p. 6. 125. Avant de quitter Istanbul, Syméon expédia une encyclique dont Je texte non daté nous a été conservé. Édit. : Stamatiadès, op. cit., 22-25 (voir p. 24 ). 126. Cf. Stamatiadès, op. cit., p. 14, 15.

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citée une fois encore par de plus offrants127. Or si l'Ecthésis Chronikè dit vrai, la durée de ce patriarcat aurait été de plus de trois ans : ετη τρία ή και πλείω 128. Celui-ci aurait donc débuté au plus tôt à la fin de l'automne 1471. 12. Raphaël. — Les sources grecques sont unanimes à ne pas voul oir reconnaître 129 comme patriarche ce moine serbe, et non bulgare comme le voudraient notre liste et celle que nous donnons en append ice curieusement avares de détails en ce qui le concerne. L'étonnement que semble avoir produit sa présence à la tête de l'Église est à lui seul une preuve que la communauté grecque n'eut aucune part130 dans le choix qu'on en fit. L'Ecthésis Chronikè131 veut même que les principaux métropolites refusèrent de participer à son ordination et que ceux qui s'y prêtèrent furent requis par les Turcs gagnés par les offres alléchantes du candidat. Celui-ci s'engagea en effet à verser régulièrement chaque année les 2 000 florins dont le synode n'avait accepté et n'envisageait qu'à contre cœur le paiement. Il y ajoutait d'autre part un cadeau de 700 autres florins. A ce prix les amis qu'il avait à la Porte enlevèrent le marché et imposèrent leur homme avec lequel les évêques réticents durent concélébrer sous la menace. Mais la communauté grecque dans son ensemble ne voulut pas reconnaître ce pontife en qui tout la rebutait jusqu'à sa langue. La conséquence fut qu'au bout de l'année, quand le moment fut venu de remettre à la Porte les sommes promises, personne ne voulut lui apporter sa contribution. Les Turcs trompés furent sans pitié. Ils lui mirent les fers aux pieds et le jetèrent dans une prison où il mourut au début de 1476. Son incarcération marqua pour un temps la fin du grand malaise qui agitait l'Église depuis 1454. Fait paradoxal : le prélat qui, appelé à lui succéder, devait procurer à tous l'apaisement fut l'un de ceux qui depuis vingt ans avaient le plus contribué à fomenter et à maintenir

127. Cf. Lambros, Ecthesis Chronikè, p. 3210-15. 128. Ibid., p. 329 : ετη τρία ή και πλείω. 129. Cf. Stamatiadès, op. cit., p. 32, 33. L'acte synodal de juillet 1488, voulant, pour rétablir l'unité au sein de l'Église, passer l'éponge sur le passé, déclare recon naître comme légitimes tous les patriarches précédents à l'exception du seul Raphaël. 130. C'est ce qu'affirme en termes exprès l'acte synodal précité. Cf. Stamatia dès^/). cit., p. 32: 'Ραφαήλ εκείνου... δια της εξω και μόνης αρχής τη 'Εκκλησία προσέβαλε. 131. Ed. Lambros, p. 32.

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le désordre132, Manuel Christonymos qui, sous le nom de Maxime (III) devait, comme Scholarios, par son éloquence et sa science, capter la bienveillance de Mahomet II et gérer les affaires de l'Église à la satis faction générale, jusqu'au jour de sa mort survenue le 3 avril 1482 133.

* C'est sur le nom de Raphaël que s'achève, d'une manière apparem ment accidentelle, la liste que nous avons commentée. Celle-ci 134 présente les défauts de ce genre d'écrits avec leurs silences étonnants, leur laconisme irritant, leurs inexactitudes, voire leurs erreurs manif estes. Mais elle tranche toutefois sur eux par une documentation inédite qui s'insère assez bien dans la trame des événements contemp orains et nous a permis d'établir une chronologie qui, pour souffrir encore de regrettables lacunes, est plus cohérente et plus précise que celles dont on disposait jusqu'à ce jour. Pour donner à cette affirma tion toute sa preuve, je joins, pour finir, à mon exposé ce tableau comparatif limité aux deux listes les plus récentes et les plus critiques :

132. Il est en effet violemment pris à partie dans plusieurs actes synodaux qui le donnent à l'occasion comme le principal agitateur avec le grand skévophylax Georges Galésiotès, tous deux étant qualifiés de : πρωταιτίους και άφανιστας της 'Εκκλησίας (cf. Stam atiad es, op. cit., p. 20). Voir sur les agissements de ces deux personnages pendant la période ici étudiée Patrinélis, Agallianos, p. 78-85. 133. Cf. Νέος Έλληνομνήμων, VII, 1910, p. 154 (date de sa mort); Lambros, Ecthesis Chronikè, p. 35. M. Gédéon, Ιστορία των του Χρίστου πενήτων, 1453-1913, ρ. 44 et Germain de Sardes, op. cit., p. 21 qui sans doute s'inspire du précédent, en font un Paléologue. A tort, car la source de leur information est évidente. Il s'agit du cod. Oxon. Lincoln, gr. 10 que ces deux auteurs ont consulté dans l'édition de C. Sath as, op. cit., VII, p. 58624, où on lit. : κυροϋ Μαξίμου του Παλαιολόγου, au lieu de κυροϋ Μαξίμου του λογίου, suivant l'édition critique de Lambros, Ecthesis, p. 3517 (en note). Le vrai nom du prélat fut Γούναρης selon la liste reproduite ci-après en Appendice. Au sujet du personnage voir Patiunélts, I gall in nos, p. 81-85. 134. dependant le fait que le scribe donne la somme des patriarches énumérés dans la lisle qu'il vient de transcrire ferait croire qu'il a épuisé celle qu'il avait sous la main.

.

CATALOGUE DES PATRIARCHES DE CONSTANT Tableau comparatif Grumel Notre liste Gennade 1° : 6 janv. 1454-6 janv. 14 Isidore : c. 15 janv. 1456-31 m 1462. Joasaph Gennade 2° Sophrone Gennade 3° Syméon 1° Marc 1° Denys * Marc 2° Syméon 2° Raphaël 1er avril 1462-10 av 1463. fin avril-mai 1463. débutété 1463-c.juil.146 début août 1464- fin 1465. automne 1465. début 1466-automnel46 automne 1466-fin 1471. fin 1471-début 1475. début 1475-début 1476. Gennade 1° : 6 janv. 1454-6 janv. 1456. Isidore : 1456 (avant mai) - pri ntemps 1462. Gennade 2° : été 1462-été 1463. Sophrone : août 1463 - début août 1464. Gennade 3° : août 1464-juillet 1465. Joasaph : juillet 1465-c. milieu 1466. Marc : milieu 1466 - nov. - déc. 1466. Syméon 1° : nov.-déc. 1466-c. fin 1467. Denys : fin déc. 1467-c. fin 1471. Syméon 2° : c. fin 1471/début 1462-fin 1474. : début 1475-début 1476. Raphaël

135. Cf. Patrinélis, Agallianos, p. 67, probabilité aux deux listes qu'il propose.

en note. L'auteur, qui limite son enqu

v. laurent : les patriarches de constantinople Appendice La liste du cod. Ivir. 286, fol. 175 v. Μετά δε τήν άλωσιν Κωνσταντινουπόλεως Γεννάδιος ό Σχολάριος χρόνους β' ήμισυ (1) και παρητήσατο, 'Ισίδωρος ό άπο των Ξανθοπούλων έτη ς' μήνας δύο ήμισυ (2), Σωφρόνιος ό Συρόπουλος χρόνον α' ήμισυ (3) και έξεβλήΟη, Ίωασαφ ο Κόκκας, Συμεών Τραπεζούντας (sic ) και έξεβλήθη, Μάρκος ό Ξυλοκαράβης παρανόμως και άθέσμως δραξάμενος πατριαρχεΐον και τυραννήσας έξεβλήθη, Διονύσιος Μωραέτης έξεβλήθη, Πάλιν ό Συμεών, 'Ραφαήλ ό Βούλγαρος (4), είτα ό Μάξιμος του Γούναρη (5) ημέρας κ' (6). V. Laurent

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το

G = éd. M. Gédéon, dans Εκκλησιαστική 'Αλήθεια, XXVI, 1906, p. 366 note 1. (1) om. G. (2) ήμισυ : oin. G. (3) om. G (4) Βούλγαρις G. (5) Γούναρης G. Sur ce patronyme qui doit être le vrai et sur celui qu'on lui donnait voir ci-dessus p. 261 n. 133. (6) Ces vingt jours ne couvrent évidemment pas toute la durée du patriarcat de Maxime III qui, élu en février-mars 1476, ne mourut que le 3 avril 1482 sur son trône qu'il détint sans discontinuité. Cf. Patrinélis, Agallianos, p. 82, 83. Mais on peut penser que le nombre des années a été omis par une distraction encore plus explicable si le texte ne comportait pas de mention de mois. Dans ce cas Maxime III aurait été intronisé le 14 mars 1476, ce qui concorde parfaitement avec la chronologie établie ci-dessus, l'emprisonnement de Raphaël et l'élection de son successeur ayant dû avoir lieu à l'extrême fin de l 'hiver 1475-76.

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