Frédéric Lordon

La légitimité au regard du fait monétaire
In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 55e année, N. 6, 2000. pp. 1343-1359.

Citer ce document / Cite this document : Lordon Frédéric. La légitimité au regard du fait monétaire. In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 55e année, N. 6, 2000. pp. 1343-1359. doi : 10.3406/ahess.2000.279920 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_2000_num_55_6_279920

Il déplaira. plutôt que l'exclusivité des mathématiques. Paul A. à laquelle ils procèdent à la fois pour en faire apparaître les impensés et pour suggérer la présence de toutes les déterminations extra-économiques de la monnaie qui s'y dessinent en creux1. dès lors que pourraient prévaloir demain 1. C'est bien le refus de penser ce rapport qui afflige la théorie monétaire néoclass ique. a tout pour susciter des jugements tranchés. pp. 467-482. un parfait irrespect pour les frontières disciplinaires. 2. in M.LA LEGITIMITE AU REGARD DU FAIT MONETAIRE Frédéric Lordon La monnaie souveraine. qui découle de ce que la détention individuelle de monnaie est conditionnelle à son acceptation présente et future par tous les autres agents. Voudrait-on d'ailleurs un raccourci de la démarche des auteurs qu'on pourrait le trouver dans Г anatomie du modèle à générations imbriquées de Samuelson. ouvrage collectif dirigé par Michel Aglietta et André Orléan. mais toujours sous la fédération de l'idée-force selon laquelle dans la monnaie se joue un rapport particulier des individus à la totalité sociale. Pourquoi consentir maintenant à recevoir des paiements en signes monétaires dont le pouvoir libératoire n'est pas garanti. Samuelson. La monnaie souveraine. le modèle à générations imbriquées est tout entier conçu pour rendre compatible l'hypothèse de rationalité et l'acceptabilité de la monnaie : l'accord des deux n'a rien d'immédiat.. Annales HSS. les auteurs y consentent sans l'ombre d'une hésitation. 1343 . Tout ce qui déplaît aux uns ravira les autres : la pensée par concepts. André Orléan. « An Exact Consumption-Loan Model of Interest without the Social Contrivance of Money ». Journal of Political Economy. 1998. de la psychanalyse ou de l'histoire sonne comme un aveu d'échec — celui de l'économie — à saisir intégrale ment l'objet même que l'on aurait spontanément tendance à considérer comme le plus parfaitement économique. 1343-1359. 1958. Paris. pp. Cet aveu d'échec. Aglietta et A. n° 6. Odile Jacob. qui démultiplie les points de vue. Il est vrai qu'en matière de monnaie. pour qui l'hybridation avec les sciences sociales est le commencement du fourvoiement.. l'appel à la coopération de l'anthropologie. « La monnaie autoréférentielle : réflexions sur les évolutions monétaires contemporaines ». bien au contraire. 375-378. Pièce centrale du corpus néoclassique. Samuelson s'attache ensuite2 à résoudre le problème de la coordination. Orléan (éds). pp. novembre-décembre 2000. 66. souverainement aux tenants d'une stricte clôture disciplinaire de l'économie. Hicks avait déjà tenté d'éclairer ce paradoxe d'agents optimisateurs consentant à déte niren portefeuille un actif non rémunéré.

mais des mécanismes sociologiques de leur production . et notamment sur tout ce qu'il comporte de projection inconsciente des catégories de l'entendement théorique sur les agents mis en scène — en particulier lorsque l'inclination des théoriciens pour le concept d'équilibre est supposée si communément partagée que tout un chacun doive reconnaître l'équilibre. l'occasion de constater que la légitimité. répond à un principe de légitimité. et. Pourquoi les agents décideront. C'est dire également que la légitimité de la monnaie livre des enseignements qui dépassent de beaucoup la seule circonscription de l'ordre monétaire. le localiser. même la plus contemporaine. où monnaie primitive et monnaie moderne se retrouvent conjointes : soit le travail de l'archaïque. Aussi bien l'analyse de cette rétivité que le retour à la genèse historique.. la théorie orthodoxe mobilise une de ses figures les plus classiques : le scénario selon lequel toutes les générations successives acceptent la monnaie définit une trajectoire cohérente. Les contributions de cet ouvrage montrent toutes. chacune à leur façon. qui affirme la connexion intime entre les mécanismes de la légitimité monétaire et la persistance de l'archaïque au cœur du moderne. et s'y rendre sans hésiter. Le présent texte n'est pas un compte rendu au sens propre du terme.LA MONNAIE DES SCIENCES SOCIALES le refus de détention et toutes les attitudes de fuite devant la monnaie ? Pour se tirer de ce mauvais pas.. en d'autres termes un équilibre (dynamique). dès lors qu'on choisit de discuter. la possibilité d'éclairer l'une par l'autre légitimité monétaire et légitimité politique.. non pas de leurs principes normatifs. la fondation d'un ordre monétaire ne se laisse donc pas reconstituer par le seul face-à-face des agents rationnels.. La monnaie n'est pas choisie comme la solution d'un problème d'optimisation. et même anthropologique. Orléan se contente de noter. la mise en rapport de l'individuel et du social qui s'y opère.ils in fine de choisir l'équilibre de l'économie monétarisée plutôt que l'autre ? Mystère. que les forces qui la soutien nent échappent. trait suffisamment dévastateur. Il faut reconnaître cette généralité pour en tirer le meilleur parti : d'abord. Ce sont des forces d'un tout autre ordre et d'une tout autre ampleur que le calcul rationnel qui soutiennent un ordre monétaire. ensuite. A. s'impose comme l'une des grandes questions transversales des sciences sociales. que la trajectoire dans laquelle toutes les générations se donnent mutuellement raison en refusant de détenir la monnaie est également dotée de cette cohérence intertemporelle qui en fait un équilibre. à la transparence du calcul ou à la convention délibérée. C'est là un trait frappant de la monnaie. elle s'impose avec l'autorité du social. Il y aurait beaucoup à dire sur la nature de cet argument. pour l'essentiel. 1344 . et cette présence aux agents de la société comme puissance et comme autorité suggère qu'au-delà des métamorphoses de la monnaie s'établit une continuité essentielle. désormais étendue aux problématiques économiques. Sauf coup de force théorique ou introduction subreptice de ce dont on prétend se passer — en l'occurrence les logiques du collectif — . parce que cette trajectoire est un équilibre. envers et contre leur projet de reflexi vité. et en quoi la monnaie. Aussi la monnaie constitue-t-elle probablement un mode d'accès privilégié à la « part obscure » qui ne cesse de travailler les sociétés modernes. la verticalité de la relation monétaire. alors les agents s'y précipitent. loin d'être le produit de la composition des plans rationnels d'agents isolés. conduisent à dire la présence du social au cœur de la monnaie. mais une digression librement inspirée de la thèse fondamentale défendue par La monnaie souveraine.

De cette ouverture. Jean-Pierre Dupuy.]3. comme est proche de le faire par exemple Jean-Pierre Dupuy. Pourtant. [.] la légitimité tr aditionnel e repos(e) sur la croyance quotidienne en la sainteté de(s) traditions [. Pourtant.. 1995. cette vérité objective de la légitimité. d'autorité. Est légitime ce qui est validé par la communauté et fait l'objet d'une approbation par le groupe. Au vacuum objectif de la « forme-accord » doit s'ajouter le plein des contenus d'une légitimité pratiquement vécue comme procès de valorisation. p. Paris. 1345 . de manière synthétique. Logique des phénomènes collectifs. Mais. Elle est un processus de position de la valeur par l'accord collectif. il résulte d'une part que. 4. 1. Parce que la vérité pratique selon laquelle les agents éprouvent les effets de la légitimité ne pourrait pas résister au savoir de l'arbitraire objectif. » C'est parce qu'elle est auto-position par le collectif de ce en quoi il croit. 63. Ellipses. la légitimité est vide de contenu a priori. c'est la valeur . sa vérité intersubjective. À la vérité objective purement formelle de la légitimité doit donc répondre une vérité intersubjective substantialiste. Paris. qui envisage l'émergence « d'une extérior ité la clôture sur soi d'un système d'acteurs4 ». On pourrait être tenté d'en conclure à la productivité de la forme pure qu'est l'accord. Dans cet autre plan de vérité. c'est l'accord . alors la légitimité est essentiellement une forme . comme il est difficile de donner une vérité synthétique de la légitimité qui aille beaucoup plus loin que la proposition suivante dans sa relative platitude : la légitimité est la croyance collective en une valeursource (de crédit.. Un modèle archimédien de la légitimité Si l'on voulait s'adonner aux plaisirs du néologisme. qui est celui de la pratique. comme l'affirmation décidée de la valeur. etc. de la reconnaissance collective. car la vacuité.. Les catégories de la sociologie. si la vérité objective de la légitimité est dans l'accord. la légitimité fait l'objet de formulations qui n'en finissent pas d'être tautologiques. C'est pourquoi il doit y avoir une autre vérité — intersubjective — de la légitimité. Dupuy ne va pas au par 3. n'importe quoi peut faire l'objet d'un accord. tout entière dans son caractère purement formel. engendrée dans le renfermement sur soi du groupe. ne peut être dévoilée. LORDON La double vérité de la légitimité Vérité objective et vérité intersubjective de la légitimité LA LEGITIMITE La légitimité n'est pas autre chose que de l'accord. de cette indétermination. parce qu'elle ne parvient jamais à di ssimuler totalement sa vérité objective. En résume : la vérité objective de la légitimité. Ainsi Max Weber : « La légitimité rationnellelégale repos(e) sur la croyance en la légalité des règlements. la légitimité est proclamation que telle chose vaut. en font une vérité intolérable. quand le groupe est la source — mais méconnue comme telle — de ce à quoi il déclare croire. d'autorisation. qu'il est impossible de sortir de ces circularités. introduction aux sciences sociales. la légitimité est intersubjectivement vécue comme instauratrice de valeur. Économie et société. et.F. Pion. la légitimité est l'hommage que le groupe se rend à lui-même.). Nécessairement et résolument du côté de la substance en sa vérité intersubjective. la légitimité doit donc nécessairement masquer l'arbitraire de ses œuvres et se présenter à la conscience des agents comme l'adossement à un principe supérieur commun. d'autre part. sauf à s'autodétruire. 1992. Mais accord à quoi ? Peu importe : potentiellement. le formalisme pur de l'accord en soi. on pourrait ressaisir cette vérité synthétique en disant que la légitimité est une axiogénie collective. c'est-à-dire l'arbitraire de son objet. Max Weber. t..

d'un micro-sens ou d'un proto-sens qui préexiste à la genèse du sens. n'opère qu'à partir d'un germe originaire. où l'incertitude conduit tous les agents au mimétisme généralisé.. cette idée de la singularité faisant saillance (une difformité physique par exemple). 3-21. mais sur le même thème des pouvoirs générateurs du collectif — et de leurs limites — . 12-1. J. Ainsi. la clôture sur soi du collectif n'épuisent pas en elles-mêmes le principe de l'engendrement. si Г auto-référence. paratonnerre de l'énergie collective offrant son élu à la récognition puis à la reconnaissance du groupe. Pierre Bourdieu. où une structure spati otemporelle émerge des interactions élémentaires mais par amplification d'une micro fluctuation initiale. superposition d'une multiplicité ď habitus prédisposant aux synthèses et dotant Г «individu charismatique» d'une sensibilité et d'une expressivité particul ières). « Mimétisme et anticipations rationnelles ». Dupuy le reconnaît d'ailleurs luimême dans chacun des exemples qu'il donne des mécanismes de Г auto-transcendance5. 1971. resté prisonnier d'une philosophie héroïque de l'histoire et tentant de rendre compte du charisme par les seules caractéristiques de l'individu charismatique. dans la situation keynésienne de spéculante financière. véritable principe de l'élection. À récuser en ces termes le schéma du bootstrapping pur. il faut mettre en avant le travail de la croyance collective. La composition des stratégies imitatrices n'est productive qu'à partir de ce germe préexistant qui va se laisser massivement investir par le désir de sens des agents. Archives européennes de sociologie. il n'y a pas de pouvoir génétique dans Г auto-référence pure. Introduction . on pourrait citer Pierre Bourdieu7. une convention partagée n'émerge que par précipitation autour d'un fait saillant (une rumeur ou un événement quelconque)6. 5. 52-1. cit. Recherches économiques de Louvain. elles sont en revanche dotées d'une extraordinaire capac ité amplificatrice. pp. André Orléan.. 6. à partir du germe. qui ne souhaite pas non plus pousser à l'extrême la thèse de l'effet de champ pur à propos de l'élection charismatique.. C'est pourquoi il n'est pas possible de défendre une thèse radicale du pouvoir génétique de Г auto-référence pure. contre la perspective purement substantialiste de Weber. On pourrait tout autant retrouver chez Mauss et Lévi-Strauss. 1346 . Dit autrement. Pour autant. Ainsi. façonnées dans et par le mouvement même de ce déploiement.-P. l'axiogénie.LA MONNAIE DES SCIENCES SOCIALES bout de la thèse selon laquelle un système à bootstrapping pur pourrait s'avérer productif. Si l'on voulait mobiliser une tout autre référence. comme dans les modèles physico-chimiques dits d'auto-organisation. des substances collectivement agréées. notamment dans les mécanismes de désignation des magiciens. qui a pour moteur le mécanisme de l'accord collectif. car ex nihilo nihil. et.. Dupuy. 7. op. on pourrait alors aboutir à une sorte de modèle archimédien de la légitimité : l'accord collectif est le levier. Bourdieu montre bien comment le mécanisme purement formel de la composition collective ne trouve son point d'application qu'orienté par certaines singularités de la personnalité propre d'un individu. 45-66. 1986.. Elles peuvent tirer parti de presque rien (mais pas de rien du tout !) et y investir massivement l'énergie collective pour déployer. devenu saillant et par là désigné à l'élection (ainsi par exemple d'une trajectoire biographique transverse. Certes. prendre force et donner substance . « Une interprétation de la théorie de la religion selon Max Weber ». c'est-à-dire de l'idée selon laquelle la seule composition collective créerait elle-même ce par quoi le collectif va s'incarner. pp. et la saillance originaire le point d'appui.

Andreau et M. dans les sociétés traditionnelles. « Une monnaie pour une communauté mélanésienne comparée à la nôtre pour l'individu des sociétés modernes ». bien que perdant le pouvoir de représentation holis tique qui était le sien dans les sociétés traditionnelles. J. ensemble de relations socio-cosmiques dans la société 'are' are9 — et. Contribution de Daniel de Coppet. Ce sont donc les contraintes de son problème de légitimation et l'instance pertinente de son règlement — la totalité sociale — qui la mettent de fait en position d'être un opérateur de lien social. à savoir le tout social lui-même. 213-250. Pour la première.F. En ce sens. c'est dire la vérité objective de sa légitimité et dévoiler que la monnaie n'est que de l'accord. LORDON Le paradoxe de la monnaie moderne comme lien social LA LEGITIMITE Tout ceci trouve un commencement d'application à la monnaie dans une formule de M. 8. pp. Aglietta. la confiance en la monnaie ne concerne les sociétaires qu'à raison d'une fraction limitée et séparée de leur existence. la monnaie n'étant que confiance. 1347 . L'unité monétaire apparaît alors comme la substance sur laquelle se referme l'accord collectif pour se donner corps et fonder un ordre de valeur — en l'espèce celui de la valeur économique. On peut donner plusieurs interprétations à cette de proposition. est ce à quoi le groupe « déclare » croire (déclaration qui est évidemment toujours pour partie implicite). à savoir le tout social lui-même. La valeur du signe monétaire (qui n'est pas ici directement économique. mais elle les concerne tous. Mais cette vérité objective est insuffisante à la viabilité pratique de la monnaie . Comment comprendre en effet que la monnaie qui. c'est-à-dire en mobilisant la puissance du tout social. mettaient directement en connexion l'individu et le social. On peut alors comprendre ce paradoxe présenté par les auteurs selon lequel la monnaie des sociétés modernes. La seconde interpréta tion y donner accès. 159-211. la monnaie n'est pas autre chose que la reconnaissance collective de son pouvoir libératoire. alors qu'elle se trouve désormais reléguée dans la sphère séparée des pratiques économiques où elle semble n'opérer que comme instrument des échanges ? C'est que l'impératif échangiste a saisi la société en son entier et que la communauté marchande se confond avec elle (en extension). lui-même source de l'autorité suprême. Anspach pour qui la monnaie est l'« expres sion la société faisant totalité ». « Cens et monnaie dans l'Antiquité romaine ». adosser la monnaie à la totalité sociale. En dernière analyse. comment comprendre donc que cette monnaie puisse malgré tout continuer d'être porteuse de lien social. Voir la société faisant totalité dans la monnaie revient en peut effet à considérer que le tout social emprunte le truchement substantiel de la monnaie pour se rendre présent aux individus. L'extension sur laquelle elle doit s'établir la conduit à ressortir au principe supérieur de l'autorité. C'est pourquoi la légitimité de la monnaie n'est pas seulement un problème local. il lui manque sa vérité intersubjective. exprimaient la valeur sociale globale des hommes — richesse et vertus morales dans la société romaine8. 9. Certes. par là. une capacité à se faire l'opérateur de la valeur économique). pp. sa légitimité découle du principe supérieur de l'autorité. Son acceptation inconditionnelle lui vient du fait qu'elle réalise l'accord au plus haut niveau du collectif.R. n'en demeure pas moins un opérateur de lien social. mais une capacité de valorisation économique. Contribution de Jean Andreau.

LA MONNAIE DES SCIENCES SOCIALES Le moderne. la réclusion dans le silence. On reste là au plus près des intuitions sociologiques fondatrices. Certes. mais il faut également travailler en permanence à faire oublier la première. réflexivité et auto-nomie : que nous nous donnions nous-mêmes nos lois et que nous fassions retour en permanence sur nos actions pour les interroger ne dit rien sur les lois que nous allons nous donner ou les actions que nous allons accomplir. idéal problématique au point d'en être dangereux — et pourtant télos déclaré de la modernité — . À l'intérieur de l'archaïque. Il le faut pour donner à la forme « auto-nomie » les contenus substantiels à partir desquels elle pourra s'avérer productive. 12. puisque aussi bien Durkheim que Mauss. cit. droit. pour que ces contenus demeurent une « bonne » ressource offerte au fonctionnement de la forme. notamment. Il est une réponse collective à la menace de la dereliction. Et. la légitimité se doit donc de refouler la vacuité de sa vérité objective et feindre de procéder sans réserve de la valeur proclamée par sa vérité intersubjective. Contre la transparence delibera tive absolue. 11. V archaïque. réservoir des valeurs indiscutées de la société. c'est-à-dire dès lors qu'il vise Г eradication totale de son contraire/complémentaire : l'archaïque. Il lui faut la méconnaissance pour entretenir l'illusion d'un ancrage substantiel. Paris. 188-189. Car la modernité est tendance vers la forme et. d'une valeur intrinsèque. la critique radicale de l'arbitraire de toute valeur admet bien des solutions individuelles — l'échappée méditative. Le sacré.. La reconnaissance collective ne peut pas survivre à la perception généralisée de son caractère autoréférentiel. Il est donc de l'ordre du retranchement. il y a le sacré. É. 10. Robert Nisbet. Elle maintient dans leur efficacité les mécanismes de la légitimité. Emile Benveniste. Benveniste. PUF. t. Cette vérité-là n'est pas supportable.. Pouvoir. 1984. Éditions de Minuit. Car l'archaïque est par construction le lieu de cette opacité productive — on pourrait même le définir (négativement) comme tout ce qui échappe au travail du réflexif.. le vertige de l'arbitraire des contenus que peuvent accueillir ces formes de la modernité est-il une menace permanente. puis plus tard Benveniste10 ne cessent d'insister sur le caractère séparateur du sacré11 : il « met hors de la société des hommes [. Mais ce ne sont pas là des solutions viables collectivement. La tradition sociologique. le sacré La vérité objective de la légitimité ouvre sur le vide d'une forme et sur l'arbitraire de ce qui peut s'y loger. Pour être pratiquement soutenable. pp.] "Est sanctum ce qui est défendu et protégé de l'atteinte des hommes"12 ». « L'aporie moderne » désigne précisément cette tension entre l'idéal de la réflexivité et la nécessité du refoulé. religion. est ce mensonge substantialiste. l'ensemble de ce qui se trouve explicitement et par un geste délibéré soustrait au profane. On ne saurait entrer plus directement au cœur de l'aporie moderne. 1969. 1348 .. Il y a du sacré parce que doit demeurer pour la société de la substance inquestionnée. qui désigne une modalité spécifique du refoulement. Le sacré c'est le retranchement institué. de la soustraction. le naufrage dans la folie. 2.. Le vocabulaire. Elle soustrait l'arbitraire à la conscience collective et préserve la force de l'adhésion de la société à ses valeurs. l'opacité apparaît dans ses vertus régulatrices. et dont la manifestation moderne est la mise en question généralisée.. leur arbitraire doit être dissimulé aux regards. On soupçonne alors que le moderne est un projet autodestructeur dès lors qu'il cherche à s'accomplir intégralement. Le vocabulaire des institutions indo-européennes. C'est pourquoi non seulement il faut lui en adjoindre une seconde. Aussi. Paris. op.

Chéréa prend le parti de la valeur et. LORDON L'inconséquence comme symptôme de Vaporie moderne LA LEGITIMITE Mais comment ce mensonge résiste-t-il au dire démystificateur de la science ? Pourquoi. Et il ne tient qu'à une illusion personnaliste de croire que c'est encore la raison du sujet qui. Convention: A Philosophical Study. Or. le Chéréa du Caligula de Camus donne une sorte d'archétype. surmonté des garanties du common knowledge. la démystification moderne amoindrit ce soutien. c'est pour rejeter cette vérité trop problématique qu'il n'y a plus d'ancrage nulle part. précisément — plus puissante que la clairvoyance analytique. révèle certes la persistance de la puissance sociale — qui continue de faire croire — mais aussi sa perte d'efficacité — qui tourmente la croyance. la peur lyrisme inhumain auprès de quoi ma vie n'est rien » (Acte II. 14. « pour lutter contre une grande idée dont la victoire signifierait la fin du monde ». par exemple. ce summum de la reflexivita spéculaire. non sans toutefois que se manifestent des contre-tendances permettant d'enrayer cette lente érosion. Mais la puissance sociale s'affaiblit car. ce faisant. souverainement. L'inconséquence est le symptôme de l'aporie moderne — combinaison d'un savoir réflexif corrodant sans cesse la valeur des valeurs et d'une persistance malgré tout à laisser l'existence sous leur gouverne. Savoir où en est l'efficacité légitimatrice dans cette dynamique de resistible déclin 13. autour de moi est mensonge. Ce conflit stabilisé entre une rationalité in petto et l'autorité du social. la révélation moderne progresse. 1349 . » Si Chéréa tue Caligula. je veux qu'on vive dans la vérité. il faut bien faire « comme si » — sont donc les deux formules de cette inconséquence. c'est une philosophie sans objections. La puissance sociale résiste car il faudrait le common knowledge de la formalité et de la vacuité du moderne pour l'abattre. pour continuer de vivre sous la direction de valeurs qu'on sait incertaines. C'est bien pourquoi il reste possible de venir à bout des lucidités individuelles — précisément parce qu'elles restent individuelles. sans qu'ils soient pathologiquement schizoïdes : ils sont simplement inconséquents. de ce David K. mais une peur raisonnable. C'est. Car on ne décide pas de croire. et moi. décide de se mettre en contradiction avec elle-même (la raison pratique ou politique qui s'oppose à la raison philosophique). De cette forme atténuée et soutenable de schizophrénie. Lewis. Press. l'incroyance en toute valeur ? Parce qu'il y a derrière les valeurs élues une autorité sociale — celle de la société faisant totalité. scène II). On ne croit qu'à l'abri du collectif et conforté par lui : on y est conduit par le groupe.F. pour notre malheur. pour reprendre les mots de Durkheim. assume de regarder bien en face son propre clivage. symptomatique de l'aporie moderne. Chéréa en reconnaît luimême la supériorité : « II transforme sa philosophie en cadavres et. Cette croyance en la valeur n'est pourtant décisive qu'en apparence. où la seconde domine la première mais sans la réduire. le théoricien qui découvre cet arbitraire ne sombre-t-il pas lui-même immédiatement dans la dereliction — le rejet de la monnaie. malgré tout. Cambridge. Rien à voir dans cet effet-là avec le triomphe de la rationalité de Lewis13 qui fonde l'adhésion à un ordre conventionnel sur l'intérêt bien compris de chacun à se conformer à la convention. Cette idée au bout de laquelle Caligula a décidé d'aller. « Malgré tout » et « comme si » — car. Harvard University 1969. » Mais contre les adhésions de sa raison et « désireux seulement de retrouver la paix ». L'inconséquence. Caligula est la figure hideuse de la conséquence : « Tout. donne lieu à cette schize objective des individus. Chéréa : « Ce n'est pas l'ambition qui me fait agir. que c'est la défense raisonnée des intérêts de la vie heureuse contre les intérêts de la raison analytique qui commande de croire en la valeur14. la force de la société comme puissance morale qui est immédiatement présente aux sociétaires et triomphe des lucidités individuelles.

Il faut alors entrer dans le détail de cette complexité pour séparer tendances et contre-tendances à l'affaiblissement moderne de l'efficacité légitimatrice. mais sans préjudice d'un éventuel 15. L'efficacité légitimatrice entre les pertes de la médiation intellectuelle et le surplus des réactivations archaïques Légitimité politique S'il est utile de faire ce détour. valeur moderne par excellence (je respecte les lois. a d'abord été envisagée par la pensée du de politique. Paris. c'est aussi soutenir le parallèle de la légitimité politique et de la légitimité monétaire tant le problème. et notamment de sa mise en rapport des types d'action et de domination : il est probablement inexact de faire correspondre la domination rationnelle-légale à la seule rationalité en finalité. de l'autonomie politique. précisément en tant que croyance collective. comme si la forme moderne de la domination s'épuisait dans l'instrumentalisme bureaucratique. Il y a aussi de la rationalité en valeur dans cette légitimité-là : comme toutes les autres formes de légitimité.LA MONNAIE DES SCIENCES SOCIALES implique donc de la considérer comme une résultante. Ainsi Weber suggère-t-il qu'il y a une hiérarchie des formes de légitimité sous le rapport de l'efficacité légitimatrice. On peut d'abord partager la critique que fait Philippe Raynaud de la lecture de Raymond Aron15. PUF. dans la nostalgie webérienne. 1987. Max Weber et les dilemmes de la raison moderne. À la chaleur de ce lien rempli ď affects se sont désormais substituées les adhésions froides de la légitimité rationnelle-légale qui est distance et désincarnation. qu'on trouve au cœur des problémat iques la légitimité de la monnaie. qui s'exprime par cette formule. le souvenir de la légitimité charismatique et de sa force propre tient une place à part. Mais faire l'analyse de cet « affaissement contenu ». La légalité vaut donc légitimité sous l'égide de la valeur moderne de la souveraineté des sociétaires. il y a une substance inquestionnée derrière la légitimité rationnelle-légale : celle du positivisme juridique et même. Le cas de la légitimité rationnelle-légale est pourtant plus complexe qu'il n'y paraît. et son appellation trompeuse qui donne à croire qu'elle n'opérerait que par un accord de la raison. est bien l'objet d'une croyance collective qui. dans un champ comme dans l'autre. Car. Philippe Raynaud. plus largement. dont le lien des sujets à leur chef charismatique constituait l'expression la plus typique et la plus accomplie. dont la typologie des dominat ions légitimes est l'évident reflet de cette inquiétude. d'interroger la nature des tendances antagonistes et de faire le bilan de ses pertes et de ses regains. et que la modalité rationnelle-légale n'en occupe pas la position la plus haute (il y a bien en ce sens quelque chose de l'ordre de la perte et de l'affaiblissement dans l'inflexion moderne vers la forme). car ce sont celles que nous nous sommes données conformément à la procédure que nous nous sommes donnée). La souveraineté du corps politique. Et. 1350 . se pose en des termes semblables et tant les forces qu'on peut y voir à l'œuvre apparaissent fondamentalement identiques. Ainsi. bien sûr. Et tout le « désenchantement du monde » est comme une manière de dire le regret d'une vitalité sociale perdue. c'est que la dialectique moderne de la persistance et de la perte d'efficacité de la puissance sociale. se fait le véhicule de la puissance morale de la société. la domination moderne repose sur une croyance collective : la croyance en la valeur supérieure de la modalité légale d'exercice du pouvoir. en tout premier lieu par Weber. d'une force d'adhésion de la société à son ordre enfuie.

conflit dont l'issue peut conduire. et que ce caractère lui conserve une part d'archaïque. C'est bien à un 1351 . cette force est en retrait par rapport à celle qui circule entre l'individu charismatique et la foule qu'il magnétise. En tout cas. on dira que la loi détient cette capacité impressionnante (capacité d'impressionn er) parce qu'elle dispose d'une instance au cœur même de l'organisation psychique individuelle. par un « détour de production » intellectuel. comme pour toute forme de légitimité. avec laquelle elle a pourtant des caractères en commun. Voilà donc où elle se sépare de la légitimité charismatique. mais aussi la puissance brute du social. Quelle que soit l'interprétation qu'on lui donne. en court-circuitant tous les détours intellectuels de production de l'adhésion rationnelle en valeur. il y a ainsi dans la loi une force qui met en communication de plain-pied le social et l'individuel. on peut voir également quelques-uns des mécanismes qui font opposition au moderne comme tendance vers la forme et qui maintiennent de la substance ou en contrecarrent la perte d'efficacité légitimatrice. comme celles du droit naturel par exemple. Weber a l'intuition de cet amoindrissement — même s'il va probablement trop loin lorsqu'il suggère son évanouissement pur et simple. car. directement agissante. entre persistance et affaiblissement. on dira qu'on se rend aussi à la loi juridique comme on se rendait à la loi divine. Et si l'on veut parler comme Schmitt. qui fait éprouver directement aux individus la puissance du social. et l'on verra dans ce mélange des genres une manifestation typique du théologico-politique. collectivement agréée. que se met en mouvement le raisonnement. Cette tension. La resubstantialisation. ces contre-tendances se distribuent en deux grandes catégories. l'adhésion de la société à la valeursubstance de l'autonomie politique donne à la modalité moderne de la légitimité une force qui va bien au-delà de la seule adhésion rationnelle. il faut maintenir de la substance agréée collectivement pour que la société ne plonge pas dans la dereliction. comme on le sait. Dans cette légitimité composite. par un nouveau contre-pied. Aussi pourrait-on presque proposer la « loi » selon laquelle la perte de puissance légitimatrice est proportionnelle à la longueur de la médiation intellectuelle. en mobilisant — sans médiat ion intellectuelle — la puissance de la société pour frapper les esprits et s'imposer à eux comme une force propre. qui disent à la fois la part de la croyance (puisqu'il est question de valeur) et celle de l'ordonnancement raisonné des comporte ments. affectuelles et irréfléchies. le surmoi. assise sur la croyance en la valeur du positivisme juridique. mais c'est précisément parce qu'il y a un raisonnement interposé entre la valeur et le comportement qu'elle perd de sa puissance. Schématiquement. Si. Ainsi apparaît le principe de la perte d'efficacité légitimatrice moderne : c'est la médiation intellectuelle. la légitimité rationnellelégale procède de l'accord collectif refermé sur une substance inquestionnée. pour cette dernière. réglés en conformité avec une référence substantielle.F. à l'évidence l'adhésion y passe par un plus haut degré de réflexivité. qui pose le primat du formel et parce que Г arbitraire des contenus est insupportable. L'autorité du social persiste. Elle sait se rendre immédiatement présente à la conscience des sociétaires. les adhésions sont purement immédiates. l'allongement des médiations intellectuelles propre au travail du réflexif. par une médiation de la raison. Contre le moderne. Que vise à montrer cette succession ď arguments contradictoires ? Que la légitimité de l'ordre politique moderne est profondément composite. à prononcer le divorce de la légalité et de la légitimité. LORDON LA LEGITIMITE conflit avec d'autres valeurs de la modernité. Et pourtant. Pourtant. puisque c'est à partir d'une valeur source. Si l'on veut faire référence à Freud. On y retrouve non seule ment l'accord collectif refermé autour d'une valeur substantielle. est inscrite dans les termes mêmes de la « rationalité en valeur ». c'est-à-dire la capacité impressionnante de la communauté faisant totalité. on pourrait dire également que la loi sait aussi faire valoir son autorité par une tout autre voie que l'adhésion rationnelle.

dit presque explicitement Г auto-référence du collectif. [1968] 1997. et peutêtre même davantage : comme une authentique actualisation de celui-ci. Et. à savoir le contenu axiologique à partir duquel peuvent embrayer une croyance et une adhésion collectives. mais sociales. Mauss. elle se donne aussi en propre et directement des valeurs. Raisons pratiques. et. Henri Hubert et Marcel Mauss. qui sont l'expression de la valeurindividu. Le Seuil. vérification de sa conformité à des valeurs (liberté. 1352 . la propriété.LA MONNAIE DES SCIENCES SOCIALES mécanisme de cette nature qu'on pourrait rattacher la (contre)-tendance de la modern itésubstantialiser ses formes. Ainsi. On pourrait en dire autant de l'universel. sont la matière même du jusnaturalisme. la personne humaine y entrer l'une après l'autre17. Mais la modernité. quand ils affirment le respect de l'intégrité de la personne comme un impératif supérieur et lui donnent à la fois le caractère d'un inquestionné et celui d'un principe cohésif. fournissent le contenu substantiel qui donne son ancrage axiologique au formalisme du positivisme juridique. 1994 . in extremis. On sait aussi comment Durkheim a fait de la vie humaine la valeur suprême d'une morale moderne. est-elle promue comme autonomie. projet dont l'intuition directrice est tout entière contenue dans la citation suivante : « Si les dieux chacun à leur heure sortent du temple et deviennent profanes nous voyons par contre des choses humaines. Les droits de l'homme. de l'auto-nomie à l'autonomie. notamment l'individu. et ne dit pas autre chose que le fait de valoir uniformément mais se trouve progressivement substantialisé et devient en soi une valeur propre. Paris. Le Seuil. Pierre BouRDffiU. à faire de la substance avec elles. Yauto-nomie. » La réactivation du réflexe archaïque. id. En faisant de l'universel l'un des principes légitimateurs les plus puissants16. t. comme tels. Paris. De certification de la régularité procédurale en règlement des conflits de compétence au sein des institutions politiques. Évoquer ainsi le travail du sacré au cœur du moderne. elle-même conçue comme un principe de cohésion sociale en tant qu'objet d'une adhésion collective. Méditations pascaliennes. Ainsi. ou le sacré comme un attracteur. la forme faite valeur donne-t-elle à l'ordre juridico-politique moderne sa fondation pratique. vérité objective qu'il ne masque. Les fonctions sociales du sacré. la patrie. Éditions de Minuit. qui est d'abord formel. il suffirait d'en revenir au projet déclaré de Durkheim et Mauss de relire la société moderne au prisme du sacré. c'est-à-dire la formation du corps social en corps politique souver ain. « Introduction à l'analyse de quelques phénomènes religieux ». pour s'arracher à la vacuité du formel. le moderne s'approche aussi près que possible de la vérité objective de la légitimité. si l'on voulait s'en convaincre. Et l'on sait (c'est particulièrement visible dans le cas français) comment l'intégration de la déclaration des droits de l'homme dans le bloc de constitutionnalité change du tout au tout la nature du travail du Conseil constitutionnel. Cette idée d'une remanence — ou mieux d'une permanence du sacré. 1. 1997. Œuvres. Paris. ne fait pas que substantialiser ses formes . c'est se mettre sur la voie de l'autre 16. in M. à qui est d'abord pure forme.elle est cette valeur même qui est au principe de la légitimité rationnelle-légale. ne montrant pas autre chose que le « groupe se rendant hommage à lui-même ». réinvesti dans des objets modernes — n'a rien d'une exagération métaphorique. valeur moderne par excellence (et même constitutivement moderne). égalité) par quoi la cour constitutionnelle se fait l'instance de la morale politique des droits de l'homme.. Disant la saisine du corps social de son propre destin. opèrent donc comme un équivalent fonctionnel du sacré au cœur de la société moderne. car l'universel. le contrôle de constitutionnalité devient étalonnage substantiel de la loi. le travail. que par sa propre substantialisation. 17. Les droits de l'homme.

la loi est totem. Cette autorité du social. Amoindrie d'un côté par le travail du réflexif et l'avènement de l'individu. C'est bien cette immédiateté que parvient à atteindre la vie humaine faite valeur. réflexes. C'est toute la société et son besoin d'ordre qui se présentent à eux et obtiennent d'eux non pas du consentement mais de l'obéissance. On objectera à juste titre contre l'hypostase et le fonctionnalisme qui ressortent de cette façon de formuler la permanence du sacré. un peu sur le modèle proposé par Tônnies observant la reconstruction spontanée de liens communautaires au sein des entités pourtant les plus conformes au schéma de la Gesellschaft (comme les entreprises ou les administrations par exemple). avec le sacré. La resubstantialisation fournit. Faut-il voir dans cette remanence du sacré une scorie inutile et vouée à disparaître. Elle est cet objet dans lequel se réalise la totalisation de la société aux yeux de chacun.F. LORDON LA LEGITIMITE contre-tendance au formalisme et au déficit de substance (on passe en fait de la première à la seconde sans véritable solution de continuité). que leur pouvoir d'évocation ne suffit pas à racheter leurs travers intrinsèques. les mécanismes qui conduisent à cette réactivation du sacré. la puissance du social se reconstituerait de l'autre par un permanent retour aux sources du sacré. On n'est pourtant pas voué à y succomber pour peu qu'on dégage. plutôt que d'en justifier l'opération par l'utilité qu'en aurait la société. non pas raisonner. à la limite. viscérales. Les médiations intellectuelles sont court-circuitées par la puissance morale de la société immédiatement agissante. mais réactive et induite par la dynamique même de la reflexivita moderne. qui impressionne et oblige. Le temps requis pour rappeler à la pensée les enchaînements de l'adhésion rationnelle est ici écrasé par l'effet direct de la loi comme puissance coercitive. Si le lien social ne parvient pas à sortir complètement de l'orbite du sacré. Cette hétérogénéité. elle peut aussi tirer le même parti d'un effet de démédiatisation et. comme si elle percevait l'amoindrissement que leur fait connaître le moderne et cherchait à retremper le lien social en renouant avec l'énergie collective de l'archaïque. mais surtout la persistance parmi eux de ressorts qui appartiennent en propre au sacré. Y attenter fait scandale et suscite des réactions instantanées. on a déjà dit de quelle façon la loi joue d'une pluralité de ressorts légitimateurs : parallèlement au détour de production intellectuel de l'adhésion rationnelle. ou bien au contraire une permanence qui répondrait à une nécessité fonctionnelle ? Tout ce qu'on a dit de l'affaiblissement moderne des méca nismes légitimateurs incline à privilégier la thèse de la nécessité et de la permanence. rappelle idéalement le travail de l'archaïque au cœur du moderne. qui fait voisiner Г immédiateté irréfléchie du sacré et la reflexivitě de l'autonomie politique. c'est parce que la puissance du social qui s'y exprime est au 1353 . certes. Mais elle n'évite pas la perte d'efficacité liée à l'allongement des médiations intellectuelles. Il est alors frappant d'observer la multiplicité des mécanismes par lesquels la loi se fait reconnaître — où l'on a pu voir le caractère profondément composite de sa légitimité — . Il est pourtant parfois tentant de se laisser aller à penser que « tout se passe comme si » la société avait collectivement l'intuition des ressorts de la puissance sociale. où se concentre une énergie collective reprojetée sur les sociétaires. ramène bien sûr à son identité. et. Dans un genre un peu différent. maintes fois réaffirmée par Durkheim et par Mauss. Il y aurait ainsi comme un « réflexe archaïque » que la société saurait inconsciemment réactiver pour revitaliser sa cohésion. une contre-tendance. même si l'on pourrait à bon droit se méfier des connotations fonctionnalistes que comporte la formulation précédente. Ici. sauf à ce que la valeur s'ancre dans les consciences à une profondeur telle qu'elle donne lieu à des comportements de moins en moins raisonnes ou médiats. son matériau à la rationalité en valeur. mais impressionner les individus. en contraste évident avec le caractère conventionnel et le consentement transparent visé par la délibération législative moderne. au moins intuitivement.

qu'elle ajoutera ou qu'elle substituera à l'adhésion rationnelle en valeur : d'une part. Il n'y est même pas question de l'aptitude de l'objet 18. Or. [1924] 1990. on pourrait bien discerner quelque chose comme une dialectique du fait monétaire. la question cardinale est bien celle de la légitimité. il n'est donc nul besoin de recourir trop largement aux fictions du « comme si ». en remettant l'individu directement au contact de la puissance du social. d'autre part. C'est pourquoi. Emile Durkheim. loin de s'effacer complètement. marque profondément les esprits et pousse irrésistiblement à en renouveler l'expérience. le sacré est au principe d'un mode de présence de la société aux individus dont rimmédiateté minimise les « pertes en ligne » des médiations intellectuelles et maximise l'effet impressionnant. C'est un temps pré-représentationnel. la valeur se trouve protégée du questionnement moderne. dont il faut donner les différents temps pour montrer à la fois comment la réflexivité du moderne met en péril la légitimité de la monnaie et aussi comment se déploient les contretendances à l'œuvre pour rétablir l'ordre monétaire dans sa stabilité. Il n'y alors plus rien de fonctionnaliste à dire le surplus de cohésion tiré par la société d'un sacré dont le maintien ne doit rien à une hypothétique recherche délibérée de ses avantages. Porté par le désir de réactiver ces émotions. Ainsi la légitimité charismatique peut-elle continuer de compter sur le désir de communion et d'émotion collective. Car il y a là un mode d'être du collectif trop marquant pour disparaître complètement des mémoires et qui ne demande qu'à fonctionner de nouveau. L'intensité des sentiments qui règne au sein de la communauté affectuelle. auquel le personnage charismatique donne précisément un point d'application. Le sacré est au principe d'émotions d'une force telle qu'elle conduit spontanément les sociétaires à en retrouver le chemin et à en renouveler l'expérience chaque fois que la possibilité leur en est offerte. le collectif sait reconnaître et saisir les occasions qui lui permettent de renouer avec les hautes énergies de la communauté faisant totalité. Pour approcher la capacité d'attraction et l'activité que conserve le sacré au cœur des sociétés modernes.LA MONNAIE DES SCIENCES SOCIALES principe d'expériences collectives mémorables. Légitimité monétaire L'ordre monétaire rencontre à sa façon les mêmes problèmes que l'ordre politique moderne et il emprunte des voies très similaires pour les résoudre. jusqu'à l'« effervescence18 » des moments les plus forts. à l'abri du sacré. le sacré s'avère de fait. Il le restera tant que la société moderne laissera échapper dans ses interstices de telles expériences communautaires. Car la monnaie est de l'accord collectif — ici l'acceptabilité inconditionnelle — avec le pouvoir libératoire qui en découle. PUF. et peutêtre même plus encore à la faveur de l'effet de contraste proportionnel à la rareté de ces manifestations. Là encore. C'est pourquoi la vacuité formelle de l'accord et l'absence intrinsèque de valeur du signe monétaire doivent être constamment refoulées pour que ne s'écroule pas l'immense pyramide des engagements croisés et des dépendances matérielles médiatisées par la monnaie. l'a rchaïque reste un attracteur du lien social. Le premier temps de cette dialectique du monétaire est celui du fétichisme. fonctionnel. Demeurant actif par l'effet de mécanismes qui ne sont pas orientés par le projet d'en capter l'efficacité. la légitimation peut y puiser une ressource auxiliaire incomparable. par exemple. ni de présenter la société comme une entité qui chercherait d'ellemême à revitaliser sa cohérence en fouillant dans un vieux répertoire du lien social. Paris. quitte à user d'un topos un peu scolaire. 1354 . c'est-à-dire inintentionnellement. soustraite au travail du réflexif . Les formes élémentaires de la vie religieuse. Ainsi.

Paris. 20. comme simple médium des échanges. la théorie néoclas sique veut voir dans la monnaie qu'un outil fonctionnel libéré de tout investisse ne ment collectif. sa vérité pratique. qui trouve des supports de plus en plus ordinaires (métaux de moins en moins précieux. Au-delà même de la symbolisat ion. le signe monétaire y est débarrassé de tout contenu de sens. et la forme vide de l'accord est à la recherche d'un objet. Pour Simmel. La restauration de l'efficacité légitimatrice au sein de l'ordre monétaire emprunte alors des voies très semblables à celles qui sont à l'œuvre dans l'ordre politique. est une menace pour la légitimité de la monnaie. Là où. Pour Orléan. Et l'absence de cette médiation intellectuelle qu'est la re-présentation conforte la perception commune de la monnaie comme intégralement et incontestablement subtance. aussi minime soit-il au commencement. PUF. Car la croyance (collective) est croyance en quelque chose. Cette révélation.) à représenter convenablement la richesse. qu'il est la richesse elle-même. cette dynamique de la substantialisation franchit même une étape supplémentaire — et qualitativement différente — lorsque les théories économiques standard décident de donner de la monnaie une conception purement instrumentale. C'est pourquoi il doit y avoir un troisième temps dans la dialectique du fait et de la pensée monétaires. de toute présence de la totalité sociale. La resubstantialisation. le monét airerefétichise son signe.F. est de n'être qu'un symbole réalisant (et matérialisant) l'accord. la conscience commune ne consent pas à une appréhension purement symbolique du signe monétaire et persiste à y projeter tous les attributs de la substantialité. car elle élève la conscience commune à une conception intellectuelle du fait monétaire. 1987. Non plus incarnation. Cette révélation se donne une manifestation très concrète : la dématérialisation de la monnaie. LORDON LA LEGITIMITE élu (or. Il est présentation immédiate de la richesse. pour que la réflexivité s'y engouffre et l'élargisse à l'infini : le signe est révélé dans son parfait arbitraire. le réfèrent ultime de la richesse. L'objet monétaire n'est pas un signe. cette dégradation matérielle de la monnaie doit être accueillie sans réserve. p. c'est-à-dire à un statut de pure symbolisation de la valeur économique. la monnaie accède enfin à la « pureté de son concept19 ». Loin de se rendre aux injonctions de Simmel. la monnaie moderne rejoint son télos par « un processus historique qui la dépouille de ses déterminations secondaires et parasites20 ». Le deuxième temps est celui de la représentation et de la symbolisation. puis papier). comme un bout de papier. pour Simmel. pour dire de quelle manière la légitimité de la monnaie peut se maintenir après le choc critique qui lui a permis de sortir du fétichisme mais qui menace par là même de ruiner la force de ses adhésions. ici p. intersubjective. 1355 . et les consciences intellectuelles individuelles toujours invitées à reconnaître la garantie de la société derrière le signe monétaire. Georg Simmel in Philosophie de l'argent. ces deux propositions théoriques sont les symptômes d'un même ébranlement causé par la révélation de l'arbitraire du signe monétaire. Comme le politique resubstantialisait ses formes. Contribution de A. si la vérité objective du billet. le conduit toujours à incarner profondément la richesse. coquillage. Pour reprendre une dichotomie qui n'est que le symétrique de celle précédemment envisagée pour la légitimité politique. Il suffit qu'apparaisse un écart. Orléan citée à la note 1. etc. 383. même quelconque. Chacune dans leur genre. la désubstantialisation restait encore hautement symbolisée. et au plus haut point. mais bien de l'idée que cet objet constitue la forme supérieure. entre le signifiant et le signifié. pour s'y 19. support matériel inférieur de la monnaie. Par la désubstantialisation moderne. 120. qui ne cesse d'être reprise dans le travail du réflexif. mais opérateur de la valeur.

on peut compter sur une hystérésis de la substance : à l'époque de la monnaie fiduciaire et du cours légal. Le symbole. la croyance collective est en quête de substance pour advenir comme telle. de la « force » de la monnaie. parfaitement idéelle. Les valeurs qui y sont puisées peuvent dériver de notions économiques « moralisées ». mais. peut authentiquement être pris pour « quelque chose de plein». préréflexive. notamment au travers des objets dans lesquels s'investit sa convoitise. 1356 . mais qu'on ne sollicite plus dans le débat public que pour ses connotations rassurantes. Pour être inscrit dans la conscience intellectuelle comme symbole. Mais. de pérennité. le traitement fictionnel du thème du voleur d'argent est un puissant révélateur. promouvoir ce proto-sens à l'état de substance à part entière. Et. il embarque volontiers également les paquets de billets. par expansion. Bien sûr. Or. sous l'effet même du procès de resubstantialisation. et en particulier à celle de la morale. etc. il n'en continue pas moins. ces figures sont malgré tout vouées. ayant franchi une étape de la resubstantialisation. notion aux significations économiques des plus incertaines — et d'ailleurs à l'origine presque complètement dépourvue de contenu analytique — . Ainsi de la stabilité. pour allumer dans les yeux du voleur Yauri sacra fames. Il faut alors se demander de quelles images pourra user l'époque de la monnaie électronique. sans même s'embarrasser de reprendre des contenus originellement économiques. Il en est de même dans un registre plus caricatural encore. le modèle archimédien de la légitimité.LA MONNAIE DES SCIENCES SOCIALES investir et trouver un contenu. et sur quels objets pourra s'investir le fantasme de richesse dans un ordre monétaire parvenu au stade ultime de la dématérialisation. dont il ne s'agit plus de discuter ni le bien-fondé analytique ni le véritable sens macroéconomique. y déployer sa force d'amplification et. le scheme archimédien. comme l'a déjà suggéré. c'està-dire signifiant d'un signifié séparé. bien faites pour évoquer des images d'ordre. de sagesse. dans un avenir qui les privera de plus en plus de referents pratiques. Celle-ci s'opère également par l'importation dans le champ monétaire de contenus substantiels empruntés à d'autres sphères. La refétichisation des signes n'est pas le seul procédé de la resubstantialisation de la monnaie. Un bout de papier n'est certes qu'un signe de la richesse. mais qui. mais dont il s'agit de faire jouer les associations d'idées les plus élémentaires. On imagine sans peine une époque où il eut été baroque de figurer un voleur dérobant du papier-monnaie. Il est enfin des cas où. à propos du transfert des réserves d'or de la Banque de France à la Banque centrale européenne. Mis en application dans le cas du signe monétaire. elle peut tirer profit de presque rien. parce qu'il reçoit toute la force de l'accord collectif. de nature confusionnelle qui assimile le signe et la chose. sinon à s'effacer. du moins à perdre de leur force. de faire l'objet d'une perception immédiate. mais une saisie réflexe persiste à y voir la manifestation de la richesse elle-même. de même que l'on continue de voler des lingots dans les fictions d'aujourd'hui. on pourrait le trouver dans la capacité de l'objet promu substance à faire briller dans les yeux des individus le désir de richesse. c'est du « presque rien ». Le casseur de coffres du cinéma contemporain continue certes d'avoir une prédilection pour les lingots. Et si l'on cherchait une indication plus phénoménologique pour donner un critère de la (re)substantialisation réussie. viscérale. à sa manière. la substantialisation vise explicitement à la sacralisation (on pense évidemment au dollar américain dont le « In God we trust » proclame en toutes lettres sa profession de foi). L'objet élu demeure profondément ambivalent. De ce point de vue. ne figure pas autre chose que la dynamique même de la symbolisation. L'emprunt de substance. les liasses de billets conserveront pour longtemps encore une place de choix dans l'imaginaire monétaire. En d'autres termes. le mythe de l'or conserve une puissance à peine entamée — comme l'atteste par exemple la désapprobation populaire spontanée. d'abord utilisé à propos de la légitimité.

on pourrait d'ailleurs certainement faire entrer. pp. PUF. en son état actuel de développement. le politique. qui en dit long sur la force de Г affect collectif investi dans le signe monétaire de la communauté. Paris. 52-1. mais aussi à l'aide de pratiques quasi cérémonielles. Voir Michel Aglietta et André Orléan.21. sommets inte rnationaux. 1996. même si c'est auprès du public plus restreint des spécialistes de la finance. La ritualisation. qui puisse vraiment étonner. Voir David Marsh. 1982. comme en illustration de la double caractérisation durkheimienne du sacré — des totems et des rituels —. où il s'agit de donner à voir pour que la croyance se nourrisse de spectacles. menaçant l'ordre monétaire d'effondrement. par extension. Paris. la nation est le lieu le plus actif dans la production de valeurs partagées. le réservoir principal où la monnaie va chercher le matériau de la resubstantialisation est ailleurs : il est dans l'ensemble des valeurs portées par la communauté politique. et il n'y a rien de surprenant à ce que la communauté monétaire susceptible d'être totalisée soit d'abord nationale. On pense également à l'Allemagne. une métaphore immédiate de sa pérennité. Jean-Claude Trichet. c'est-à-dire. Alan Greenspan. le national. LORDON LA LEGITIMITE Pourtant. Belin. Voir Frédéric Lordon. et à l'occasion de laquelle le projet d'abandon du shekel pour une politique de « dollarisation » de l'économie a soulevé une protestation générale immédiate. et c'est alors. 22. l'ordre monétaire consolide sa croyance non seulement par la fourniture de contenus substantiels propres à faire oublier l'arbitraire du signe. Yen » pour les marchés financiers. Qu'on pense par exemple à l'image acquise par des individus comme le président de la Réserve fédérale. s'impose comme l'un des niveaux communautaires les plus vivaces. dans ces emprunts de substance du monétaire au politique. Et n'est-ce pas à cette même puissance du religieux qu'aspire implicite mentgouverneur de la Banque de France. toute la part de solennité que tente d'exprimer l'architecture des institutions de l'ordre monétaire — banques privées et banques centrales — . 1997. dont il est devenu parfaitement banal de souligner le rôle tenu par sa monnaie comme réceptacle de son identité nationale. « Les apories de la politique économique à l'époque des marchés financiers ». par son incarnation dans des individus remarquables22. Enfin. une attestation de la confiance qu'il mérite. Annales HSS.vingt. 23. La Bundesbank aux commandes de l'Europe. c'est-à-dire par la communauté nationale. La mise en scène des grands de l'ordre monétaire est alors l'occasion de construire une mythologie de la puissance et du secret — où l'on reconnaît les attributs de l'initiation — . Mais la sacralisation du monétaire peut aller jusqu'à prendre des formes plus explicites encore — ainsi de l'intronisation de Helmut Schlesinger à la tête de la Bundesbank en la cathédrale Saint-Paul de Francfort23. ou. Il n'y a rien. 24. Représentant la communauté par défaut de toute autre spécification. aux ressorts de la légitimité charismatique qu'emprunte la monnaie pour fabriquer de l'adhésion substantielle. colonnes massives) travaille comme une métonymie physique de la solidité du monétaire. Dès lors que la monnaie est envisagée comme « expression de la communauté faisant totalité ». dont la monumentalité (halls gigantesques. La violence de la monnaie. alias « Mr. etc. manière de faire de l'administration du monétaire un au-delà du politique.F. Mais la part proprement rituelle de l'ordre monétaire se déploie dans d'authentiques cérémonies : signature des grands accords monétaires. Orléan rappelle cet épisode hautement significatif de la crise hyperinflationniste israélienne de la fin des années quatre. 1357 . A. Dans ce registre. 157-187. Eisuke Sakakibara. un lieu de rassemblement analogue à celui de la foi24 ? 21. lorsqu'il parle du le Conseil de politique monétaire comme d'un « sanctuaire apolitique et transpartisan ».

c'est-à-dire ici la richesse. la part de la croyance est-elle maintenue dans ses pouvoirs envers et contre le projet moderne d'un règne complet des lumières de la raison. rouvre un espace à toutes les nostalgies traditionalistes. tiendrait que les avancées de la raison sont des conquêtes contingentes. d'une part. contradiction d'un espoir immédiatement changé en éternel regret. assumerait Г inconfort de sa contradiction : prendre le parti de la modernité sans méconnaître la complémentarité du moderne et de son envers. c'est toujours le même effet qui est recherché. et. Aussi est-on pris d'hésitation quant à la pérennité d'une telle modalité de la cohésion monétaire à l'époque moderne. en affirmant l'incomplétude de la raison moderne. Ou bien. comme s'il y avait à préserver des formes de la cohésion hétérogènes à celles de la modernité. mais toujours poursuivi — où il ne faut pas voir autre chose que le dual de 1358 . et finalement réduit à ce qu'il est : du pur accord. Ainsi. certes sur le mode de l'illusion ou de l'erreur. Aussi l'incapacité du moderne à se soutenir selon ses propres principes nourrit-elle le face-à-face de la Schadenfreude anti-moderne et de l'utopie ultra-moderne — celle des entreprises « fondationnelles » (pour emprunter au langage de Karl-Otto Apel) qui voudraient déployer. à l'analyse. Mais c'est alors l'origine de cette capacité qui reste mystérieuse. parce qu'elles seraient leurs indispensables complémentaires. et qui. adossé à la puissance morale de la totalité sociale. à la vacuité d'une légitimité privée de contenus substantiels. il ne faut pas non plus manquer de voir la contre-tendance du sens pratique qui. Or c'est bel et bien une contradic tion axiologique qu'un parti pris dont l'objet. Entre le prétexte conservateur d'une tradi tionà jamais nécessaire et le rêve grandiose de l'idéal moderne parfaitement accompli. l'ensemble des valeurs offertes à l'adhé sion désormais rationnelle des sociétaires. lesquelles supposent certaines conditions socio-historiques et ne doivent rien aux forces de la téléologie (Bourdieu). et celle d'un réflexe communautaire continué mais dont le ressort reste énigmatique. en vient à une perception désymbolisée du symbole. d'un geste intellectuel titanesque. aidé de tous les stratagèmes de la resubstantialisation. Si Simmel a raison de faire du développement de l'intellectualité la condition nécessaire de l'acceptation d'un signe monétaire abstrait. comme s'il était la chose même. d'autre part. sa modalité peut-être la plus puissante et la plus nécessaire : sa part de croyance à proprement parler.LA MONNAIE DES SCIENCES SOCIALES Qu'il s'agisse de refétichiser le signe monétaire. et les évocations du « comme si » ne font rien à l'affaire. une dernière résistance que finira par dissoudre la réflexivité du moderne. Car de deux choses l'une : ou bien la persistance de son ressort archaïque. à l'image de Tônnies. On entrevoit sans peine la charge de controverse politique d'une telle analyse qui. à savoir le court-circuit du détour de production intellectuel. de l'adosser à de la substance empruntée à d'autres sphères ou d'en ritualiser l'administration pour donner à la croyance le support de contenus visuels et vécus. offre à l'adhésion monétaire. et l'ordre monétaire se trouvera reconduit à l'arbitraire de ses signes. la totalité sociale aux individus. est dès le départ reconnu comme inaccessible. d'un sentiment d'appartenance irréductible à de l'intellectualité pure. l'espace est étroit pour une position intermédiaire qui. demeure l'idée d'un lien social pour l'heure imparfaitement rationalisable. Au-delà de cette alternative opposant la thèse d'un équilibre temporaire des tendances modernes et de résistances archaïques qui seraient vouées à l'extinction. ni refuser de voir le péril objectif qui viendrait de la mise en question systématique de Г inquestionné par les interrogations de la réflexivité. ce faisant. n'est qu'une scorie héritée de temps plus anciens. et qui rend présente. mais selon une perception pré-réflexive. on croit en une capacité de la société à entretenir ou à retremper en permanence le lien social dans la chaleur des affects collectifs et à accompagner toutes les avancées de la modernité de (re)constructions « communautaires » paral lèles. la déméd iatisation qui substitue la modalité impressionnante à la modalité réfléchissante de la légitimité.

au point d'abstraction où il est parvenu aujourd'hui. et peut-être inachevable. où le terme ultime « contredit » la trajectoire qui y a mené. qu'elle doit réaliser. mais il ne cesse pas davantage d'éprouver en parallèle le besoin impératif de puiser dans la ressource obscure de la croyance collective. donner à l'idéal de reflexivité intégrale et de délibération rationnelle le statut d'une idée régulatrice pour en tirer tous les bénéfices : désirable par le progrès que réalise chaque pas dans sa direction. La contrainte d'extension du problème de légitimation de la monnaie justifie que cette médiation prenne la forme maximale de l'autorité du social. La monnaie ne peut se soutenir de la seule adhésion rationnelle des agents puisque l'acceptation d'un signe abstrait. Frédéric Lordon CNRS-CEPREMAP 1359 . dont l'usage serait laissé à leur libre choix. et l'on aura vraiment dit sa part archaïque lorsqu'on aura indiqué l'opération de soustraction. c'est-à-dire son impossibilité à être jamais complètement atteinte ! À défaut d'éclairer davantage ce paradoxe d'une avancée profitable mais vers une cible qui ne doit pas être rejointe. de retranchement. à savoir une forme de médiation collective. puisqu'il s'agit de faire oublier l'arbitraire de l'objet sur lequel se referme l'accord collectif.1. on peut toujours tenter de tirer parti d'une métaphore mathématique et recourir au scheme de la discontinuité par passage à la limite. pour rendre quelque cohérence à une telle position. se heurte à un insurmontable problème de coordination. nécessite ce développement de l'intellectualité sur lequel insiste tant Simmel. LORDON LA LÉGITIMITÉ l'inconséquence dont on a fait le symptôme des apories de la modernité. en tout cas. Certes. La problématique de l'ordre monétaire. rend plus vif ce doute jeté sur Г auto-suffisance du moderne.il un point de vue unique sur les apories de la modernité : il nous renvoie l'image contradictoire d'une modernité inachevée. elle le serait tout autant par son caractère asymptotique. d'où la théorie du choix rationnel ne peut se sortir sans réintroduire frauduleusement ce dont elle prétend se passer. Ainsi le monétaire offre.F. le monétaire. Peut-être faut-il.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful