Anthony Trollope Le château du prince de Polignac

Car nets

L’Herne

Titre original :The Château of Prince Polignac extrait de Tales of All Countries © Éditions de L’Herne, 2011 22, rue Mazarine 75006 Paris lherne@lherne.com www.lherne.com

Anthony Trollope
LE CHÂTEAU DU PRINCE DE POLIGNAC
Traduit de l’anglais par Béatrice Vierne

L’Herne

Rares sont les Anglais et les Anglaises qui connaissent intimement la petite ville du Puy. C’est la capitale de l’ancienne province du Velay, tout aussi peu familière, fût-ce aux oreilles françaises, car elle porte de nos jours le nom impérial de département de la Haute-Loire. Elle se trouve au sud-est de l’Auvergne, presque au centre de la moitié méridionale de la France. En tant que simple ville, peu d’endroits méritent davantage que Le Puy d’être visités. En premier lieu, la formation volcanique du sol qui l’accueille n’est pas seulement singulière à l’extrême, ce qui en fait un objet d’intérêt pour le géologue, mais aussi assez pittoresque pour susciter pareillement l’attention du touriste ordinaire. À l’intérieur d’une étroite vallée se dressent plusieurs rochers, surgissant hors de terre avec une soudaineté absolue. La ville s’est agglomérée autour de deux d’entre eux et un troisième, éloigné d’un kilomètre et demi tout au plus, forme le centre d’un faubourg.
7

Ces rochers paraissent être et sont d’ailleurs, à ce que je crois, les particules plus dures de matière volcanique, qui n’ont pas été érodées au cours des âges successifs par le travail conjoint de l’eau et de l’air. Lorsque la coulée de lave est descendue entre les collines, la surface qu’elle laissait derrière elle était sans aucun doute au niveau du sommet de ces rochers ; mais ici et là le dépôt est devenu beaucoup plus résistant qu’ailleurs et ces pointes plus dures ont subsisté, élevant leurs têtes vertigineuses en enfilade, le long de la vallée. On appelle le plus haut des trois le rocher Corneille. La ville est massée tout autour, escaladant ses parois abruptes. Sur son sommet le plus élevé se trouvait naguère un vieux château ; on y voit à présent, ou on y verra avant même que ces pages ne soient imprimées, une statue colossale de la Sainte Vierge, fabriquée avec le bronze des canons pris à Sébastopol. À mi-hauteur de la colline, on a construit la cathédrale, un édifice d’une tristesse singulière – romane, dit-on, par son style, mais par son architecture fort semblable à ce que nous connaissons des constructions byzantines. Cependant, comme il n’y avait à
8

flanc de rocher aucune surface assez vaste pour y faire reposer l’église entière, on a dû la percher en partie sur d’énormes piliers de soutènement, qui forment un porche sous sa façade occidentale, en sorte que l’on y accède par de nombreuses marches montant le long du mur situé au-dessous de l’église pour constituer un prodigieux escalier. Que tous les hommes qui s’arrêtent un jour au Puy gravissent ces marches jusqu’en haut, au soleil couchant, et, par l’encadrement du porche, baissent les yeux sur la ville au-dessous d’eux et le flanc de colline au-delà. Derrière l’église se trouve le séminaire des prêtres, dont les ravissantes promenades s’étirent tout autour du rocher Corneille, dominant Le Puy et sa vallée. Dans l’axe de ce rocher, à moins de cinq cents mètres de distance, s’élève le deuxième à-pic, le rocher d’Aiguilhe. Il jaillit du sol de la vallée, étroit, pointu, abrupt, ne permettant la construction d’aucun édifice le long de ses flancs. Tout en haut du sommet, cependant, on a érigé une chapelle consacrée à saint Michel, cet amoureux des pointes rocheuses, à laquelle on accède par des marches taillées dans le roc. De toutes
9

les merveilles que la nature a formées au Puy, c’est peut-être – je parle ici du rocher lui-même – la plus merveilleuse. Plus haut dans la vallée, à un kilomètre et demi de distance, se trouve le rocher d’Espailly, formé de la même manière et presque aussi vertigineux, avec au sommet, un château qui a sa propre légende et dont on prétend qu’il fut la résidence de Charles VII, du temps où les rois de France ne possédaient guère de leur royaume que le Berry, l’Auvergne et le Velay. En remontant la vallée sur près de cinq kilomètres, on trouve encore un rocher volcanique, certes plus large, mais tout aussi soudain dans son jaillissement – tout aussi remarquable dans sa manière abrupte de sortir du sol – en haut duquel se dresse le château des princes de Polignac, qui fut jadis leur demeure. La famille le perdit à la révolution, mais il fut racheté par le ministre de Charles X et il appartient toujours au chef de cette maison. Le Puy proprement dit est une petite ville française modeste et plaisante, où la langue que parle le peuple ne fleure pas le pur idiome parisien, de même que la gloire des boulevards de la capitale n’est pas imitée dans ses rues. Celles-ci
10

sont sinueuses, étroites, raides et enchevêtrées, offrant ici et là d’excellents croquis à l’amoureux de la beauté pittoresque des rues ; mais elles sont cruelles aux piétons, avec leurs petits pavés arrondis, et pas toujours aussi propres que pourraient le souhaiter les dames se déplaçant à pied. Et maintenant, j’aimerais inviter mes lecteurs à me rejoindre à la table d’hôte que proposait chaque matin l’Hôtel des Ambassadeurs. L’on comprendra, bien sûr, qu’il ne s’agissait nullement d’un petit-déjeuner à la mode ordinaire d’Angleterre, où l’on vous servira du thé ou du café, du pain et du beurre et peut-être un œuf à la coque. Le repas en question comportait tout ce qui est nécessaire à un dîner de plusieurs services, hormis le potage ; et à mesure que l’on s’avance vers le sud de la France, ce repas prend le nom de dîner. Il est, toutefois, consommé sans faire le moindre tort à un autre repas analogue, quoique plus long, servi vers les six ou sept heures du soir, qui, dans ces régions où le nom de dîner est usurpé par les agapes dont nous venons de parler, s’appelle le souper. Le déjeuner, ou dîner, servi à l’Hôtel des Ambassadeurs ce matin-là, était certes recherché,
11

mais ne brillait pas pour autant par sa gaieté. Il y avait à la table d’hôte quatorze convives, dont la moitié, composée de messieurs résidant en ville, où ils occupaient diverses fonctions officielles, jugeait ce mode de vie le moins coûteux, le plus luxueux et, de son point de vue, le plus confortable qui fût. Ils s’étaient regroupés en bout de table et, comme ils étaient les habitués de l’établissement, ils échangeaient entre eux leurs menus propos – lesquels étaient d’ailleurs des plus menus – et profitaient au mieux des bonnes choses que l’on avait placées devant eux. Il y avait aussi deux ou trois commis voyageurs, un touriste de passage ou deux, et une dame anglaise avec sa toute jeune fille. Cette dame était assise à côté d’un des habitués qui, à la différence des autres, devisait avec elle plutôt qu’avec ses camarades. Pour l’heure, notre récit ne porte que sur cette dame et sur ce monsieur. Place aux dames1. Nous parlerons donc d’abord de cette Anglaise qui s’appelait Mrs Thompson. C’était, si l’on peut dire, une jeune femme de quelque trente-six ans. En précisant la chose,
1. En français dans le texte. [N.d.T.]

12

peut-être suis-je en train de créer dans l’esprit de certains lecteurs un préjugé défavorable, car ils penseront aussitôt, ce qui est naturel après une telle assertion, qu’elle avait en réalité passé la quarantaine. Or un tel préjugé serait injuste. Je tiens à ce que l’on sache que trente-six ans était la limite supérieure plutôt qu’inférieure que l’on pouvait fixer à son âge. Elle était jolie femme, distinguée et, si l’on songe qu’il s’agissait d’une dame anglaise, plutôt élégante dans sa mise. Elle montrait dans sa personne une certaine tendance à l’embonpoint, mais peut-être pas plus qu’il n’en faut pour être à l’avantage d’une dame de cet âge. Les bagues qu’elle avait aux doigts et la broche qui ornait sa poitrine n’étaient pas dépourvues de valeur, et sur le sommet du crâne elle portait une petite coiffe en dentelle, assez pimpante, qui paraissait proclamer, associée aux autres détails de sa toilette, qu’elle jouissait d’une certaine fortune. La fillette assise auprès d’elle, qui semblait avoir dans les treize ans, était la plus jeune de ses deux filles. Elle s’appelait Matilda, mais certaines habitudes remontant à sa petite enfance lui avaient laissé le surnom de Mimmy, que sa mère lui donnait en toute occasion. Avec ses deux
13

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful