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TAILLANDIER Denis

COMU20MA

Mai 2011

« Une semaine sans les femmes »
Vers un genre renouvelé ?

COMU 2230 - Programmes et publics de la radiotélévision Frédéric Antoine

Année académique 2010-2011

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Table des matières
Table des matières.................................................................................................3 Introduction............................................................................................................4 1.« Une semaine sans les femmes » : un concept ..............................................4 2.Enjeu : la représentation du réel......................................................................4 Analyse...................................................................................................................6 1.Les personnages..............................................................................................6 2.La temporalité..................................................................................................9 3.La construction narrative...............................................................................10 4.Un genre télévisuel particulier.......................................................................13 Conclusion............................................................................................................16 Sources................................................................................................................. 17

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Introduction
1. « Une semaine sans les femmes » : un concept
L’émission « Une semaine sans les femmes » a été diffusée le 8 mars 2011 sur la chaîne France 2 à l’occasion de la journée de la femme. D’une durée de 1 heure 45, l’émission a rassemblé 3.677.000 téléspectateurs (14,1% de part de marché) français selon les mesures établies par Médiamétrie1. Un résultat « correct » sans être non plus mirobolant, tout en sachant qu’elle était opposée ce soir-là à la série très prisée « Les Experts : Manhattan » diffusée sur TF1. « Une semaine sans les femmes » est inspirée de l’émission britannique « The Week the Women Went » diffusée pour la première fois le 15 août 2005 sur la BBC Three2. Le concept est assez simple : plusieurs femmes d’un petit village sélectionné s’absentent durant quelques jours, lassant les hommes seuls face aux enfants, à la cuisine, et autres tâches ménagères. Plusieurs équipes de tournage suivent alors l’évolution de la situation et les divers problèmes que rencontrent les hommes du village. Dans le cadre de l’émission française, c’est le village de Montrésor, situé dans la région du Centre et peuplé de 363 habitants en 20073, qui a été choisi. Au total, une quarantaine de familles se sont prêtées au jeu de l’émission4. Mais seules neuf familles sont effectivement représentées lors de la diffusion de l’émission.

2. Enjeu : la représentation du réel
La problématique de l’émission se reflète en deux points principaux : la définition de son genre et le format adopté. En effet, un tel concept s’apparente vraisemblablement à de la télé-réalité. D’ailleurs, c’est par ce terme de « Reality TV » que la BBC n’hésite pas à qualifier son émission5. L’adaptation canadienne du même nom est comprise comme un « Reality Show » par la chaîne elle1

Les sources internet suivantes ont été consultées pour la dernière fois le 12/05/2011 http://www.jeanmarcmorandini.com/article-50986-audiences-prime-score-tres-correctpour-la-tv-realite-de-fr2.html 2 http://www.bbc.co.uk/nottingham/content/articles/2005/08/04/week_the_women_went_f eature.shtml 3 http://www.statistiques-locales.insee.fr/esl/default.asp?page=statistiqueslocales/chiffres-cles/recherche-zonage/choix-pdf&Niveau=CV&IdSelGeo=3715 4 http://programmes-tv.blog.lemonde.fr/2011/03/07/france-2-ose-la-tele-realite/ 5 http://www.bbc.co.uk/nottingham/content/articles/2005/08/04/week_the_women_went_f eature.shtml

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même6. Mais du côté français, le lien est plus difficile à établir. En effet, alors qu’au Royaume-Uni ou au Canada, les deux groupes de télévision publique ont intégré depuis plusieurs années des émissions de télé-réalité dans leurs grilles, la transition s’avère beaucoup plus compliquée à établir pour le groupe France Télévisions. Tout d’abord parce que depuis l’apparition de la télé-réalité dans le paysage audio-visuel français en 2001, les deux présidents Marc Tessier puis Patrick de Carolis (en 2005) se sont toujours refusés à diffuser ce genre au sein du service public7. Et plus problématique encore, l’ancienne ministre de la culture Christine Albanel avait déclaré, dans le cadre de la réforme de l’audio-visuel public de 2008, que la télé-réalité devait être « interdite dans le nouveau cahier des charges de France Télévisions »8. Le successeur de Patrick de Carolis à la tête du groupe en 2010, Rémy Pflimlin, a tout de même ouvert la porte à ce genre télévisuel, même si le terme « télé-réalité » a souvent été évité. Pour définir le genre de « Une semaine sans les femmes », des termes tels que « expérience sociologique » et « grande aventure humaine »9 ont alors été utilisés. L’analyse qui suit cherchera à établir si une distinction de genre doit effectivement s’opérer. Cette volonté de distanciation de la « télé-réalité » se reflète aussi sur la forme que prend l’émission. Dans le concept original établi par la BBC, l’émission a été diffusée en douze épisodes d’environ 45 minutes, contre huit pour l’adaptation canadienne de la CBC. France 2 marque une rupture totale en décidant de diffuser l’émission uniquement durant une soirée, pour une durée totale de 1 heure 45, lui conférant presque des allures d’un documentaire ou d’un reportage au niveau formel. Est-ce vraiment là une façon optimale de représenter au mieux le réel dans ce type d’émission ? Suite à une analyse des structures de « Une semaine sans les femmes », une conclusion sera tirée sur cet aspect.

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http://www.cbc.ca/news/canada/edmonton/story/2008/03/11/hardisty-womenwent.html http://programmes-tv.blog.lemonde.fr/2011/03/07/france-2-ose-la-tele-realite/ 8 http://www.lemonde.fr/politique/article/2008/11/30/albanel-ne-veut-pas-de-tele-realitesur-le-service-public_1125166_823448.html 9 http://www.tuner.be/actu.asp?id=143986&content=home

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Analyse
1. Les personnages
Une quarantaine de familles acceptent l’expérience proposée par « Une semaine sans les femmes », mais uniquement neuf seront effectivement suivies durant le tournage. Pour présenter toutes ces familles, seules sept minutes sont consacrées à introduire très brièvement la situation dans chacun des foyers. Cette succession très rapide d’informations ne facilite certainement pas la tâche de mémorisation du téléspectateur, d’autant plus que l’émission n’étant diffusée qu’un seul soir, le public n’a qu’une unique chance (sauf si l’émission a été enregistrée) de se familiariser avec neuf familles sans aucune interruption publicitaire. Afin de faciliter la compréhension de l’analyse, voici un tableau récapitulatif des familles : Familles Prénom mari 1) 2) 3) 4) 5) Beaugrand Chapelot Clément Couratin HémonOlivier Jérôme Serge François Jean-Jacques Stéphane Benjamin Denis Jérémy Boulanger Exploitant agricole Retraité Chauffeur-magasinier Boucher Prof. physique Designer Acousticien Installeur incendie d’éducation du Métier du mari Enfants maison / 1 (bébé) / 2 3 3 3 1 1 (bébé) à la

Blanchet 6) Vincent 7) Walker 8) Devilliers 9) CharronCrépin

d’alarmes

Neuf situations et expériences familiales assez différentes, dont le quotidien sans femme à la maison est suivi durant une semaine entière, doivent être racontées en un peu moins de deux heures. Il en résulte inévitablement un déséquilibre flagrant dans la narration de la semaine passée par chacun des maris. Pour preuve, le minutage suivant, qui prend en compte le temps de passage et de parole devant la caméra de chaque mari au moment où les femmes ne sont plus au village : 6

1) 2) 3) 4) 5) 6) 7)

Maris Jérôme François Stéphane Olivier Benjamin Jérémy Jean-

Minutage 19’50 16’23 15’52 12’33 7’40 7’20 6’40 5’23 1’24

Jacques 8) Denis 9) Serge

On est très loin de la symétrie adoptée par des émissions telles que « Un dîner presque parfait » où chaque jour fait place à la découverte d’un nouveau personnage, ou « L’amour est dans le pré », dans laquelle l’impression d’une équivalence temporelle entre les personnages est donnée. Ici, l’écart entre Jérôme et Serge est conséquent, à un point où l’on se demande quel était vraiment l’intérêt d’introduire cette famille supplémentaire. Serge se voit même consacrer moins de temps que l’ami de Jérôme, Thierry Dubois [1:09:37]10, dont la famille n’a même pas été présentée alors que lui aussi a tenté l’expérience proposée par « Une semaine sans les femmes ». Les personnages en bas de classement souffrent alors d’un intérêt moindre, alors que leur situation pourrait être intéressante à découvrir. Prenons l’exemple de Jean-Jacques : il fait partie du seul couple présent dans l’émission où la relation est clairement tendue. Le mari lui-même envisage une possible séparation si l’expérience est un échec. D’autant plus qu’il s’agit d’une famille recomposée : lui garde uniquement ses deux enfants, les trois de sa femme ne font jamais une seule apparition à l’écran. De plus, la narration de la vie de JeanJacques se limite à le voir quelques fois au bar de Denis, et deux fois chez lui, la première quand il s’ennuie seul devant la télévision, la seconde quand il explique précipitamment un cours de math à son fils. Jamais une seule fois dans sa boucherie, ou lors de ses activités de chasse, ou en train de s’occuper de ses enfants ou de faire des tâches ménagères. La délimitation temporelle imposée par le format de l’émission restreint très fortement le cadre de vie de ce personnage, alors que les conditions se prêtaient bien à une logique narrative qui aurait pu être beaucoup plus importante. La temporalité établie par France 2 pour la diffusion de son émission « Une semaine sans les femmes » semble a

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[HH:MM:SS] de l’évènement cité au sein de l’émission.

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priori compromettre la structure même du programme. Le chapitre suivant analyse plus en détails ces enjeux.

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2. La temporalité
D’entrée de jeu, il est clair que le but de l’émission n’est pas de faire coïncider le temps réel avec le temps montré. Une semaine doit être résumée en une centaine de minutes. Le quotidien de neuf pères vient s’ajouter à cette contrainte de « réalité montrée »11 fortement limitée. Et c’est principalement sur ce point que France 2 se détache du format établi par la BBC et repris par CBC. Neuf heures totales de diffusion pour la chaine britannique, six heures pour la chaine canadienne. Et ceci au sein d’une diffusion étalée en plusieurs soirées. Pourtant, le contenu ne diffère pas d’une chaine à l’autre : un village d’environ 300 habitants, une semaine de « réalité saisie »12, et le quotidien d’environ dix chefs de famille sans leurs femmes. Un tel concept se prête apparemment mieux à une diffusion continue qui coïnciderait avec le nombre de jours d’absence des femmes et/ou en relation avec le nombre de maris suivis. Une telle restriction voulue par France 2 ne facilite pas la tâche, et la sélection de rushes est dès lors beaucoup plus contraignante que dans le cas des autres chaînes. Un montage qui s’est d’ailleurs effectué bien après la période de tournage. Il s’agit alors d’un filmage ouvert13 : le passage à l’antenne s’est opéré quelques semaines suivant le filmage proprement dit. Dans le cas de « Une semaine sans les femmes », ce travail de postproduction14 semble avoir duré presqu’un mois et demi15. De plus, la chaine française a mis les moyens techniques pour suivre au plus près l’évolution des évènements : pas moins de sept caméras suivaient le quotidien de ces hommes. Avec des interruptions, comme le montre cette séquence où Benjamin souhaite une bonne nuit [01:22:02] au caméraman, ce qui laisse aux participants beaucoup plus d’intimité qu’une réalisation en filmage clos.

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ANTOINE, Frédéric, La réalité si je mens : analyse critique de la télé-réalité, Bruxelles : Média animation, 2009, coll. « Les dossiers de l'éducation aux médias » (5), p.19. 12 Ibid. 13 Ibid., p.20. 14 Ibid. 15 http://tele.premiere.fr/News-Videos/Video-Une-semaine-sans-les-femmes-Lespremieres-images-!-2504414/(gid)/2504414

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3. La construction narrative
La chronologie des évènements est rigoureusement respectée quant à la narration de « l’histoire » qu’incarne « Une semaine sans les femmes » : elle commence un dimanche, le jour où les femmes quittent le village de Montrésor pour le Maroc, se poursuit jour après jour, avant de se terminer le samedi, jour du retour des épouses. Mais le récit ne se limite pas à cette structure linéaire horizontale16. Au sein de la narration s’enchâssent les différentes expériences des personnages, au sein de cinq étapes intemporelles que traversent conjointement la plupart des maris après le départ de leur compagne : a) La « sensation de vide » [07:50 – 09:40] [20:20 – 24:00] [26:41 – 31:43] [46:12 – 50:39] [58:22 – 59:06] [01:02:59 – 01:03:55] [01:29:41 – 01:32:56] : l’absence des femmes est ressentie, les maris se retrouvent seuls face à leurs enfants ou face à eux-mêmes. Ils évoquent leur ressenti à la caméra ou à des amis. b) Gérer les tâches ménagères [09:40 – 14:15] [37:16 – 38:45] [59:08 – 01:02:33] [01:20:39 – 01:22:24] [01:35:02 – 01:36:58] : en suivant les recommandations promulguées par leur épouse avant leur départ ou par leurs enfants, les maris font leurs premiers pas dans la gestion du foyer, avec plus ou moins de succès. c) La difficulté de s’occuper des enfants [14:59 – 20:19] [32:24 – 37:15] [38:45 – 39:49] [56:13 – 58:21] [01:03:56 – 01:17:00] [01:26:22 – 01:29:40] : comment des pères qui sont perçus comme moins sévères que leur compagne parviennent à se faire obéir par leurs enfants. d) Enfants/travail [24:24 – 26:41] [39:49 – 46:11] [51:40 – 56:12] : difficulté pour les pères de conjoindre leur travail avec la présence de leurs enfants – distinction entre les enfants qui vont à l’école et les bébés qui restent à la maison. e) Les activités entre hommes [01:03:56 – 01:06:47] [01:17:15 – 01:20:38] [01:29:41 – 01:34:55] : notamment pour combler leur solitude, les hommes organisent des activités divertissantes pour se relâcher.

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ANTOINE, Frédéric, op.cit., p. 21.

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Il y a plusieurs fois des tentatives d’assimiler des personnages différents au sein d’une même étape qu’ils vivent, mais la logique chronologique ou horizontale du récit domine nettement une volonté de faire concorder des expériences similaires. Il en résulte que le téléspectateur n’est pas perturbé par la succession cohérente des jours de la semaine, et la répétition aléatoire de mêmes étapes à divers moments de l’émission lui permet une mémorisation optimale des principaux problèmes que peuvent rencontrer des hommes en l’absence de leur femme, et surtout comment ils peuvent les gérer au mieux. Cette narration est ponctuée d’inserts qui agencent le récit ou le contrastent. Dans le premier cas, la présentatrice Véronique Mounier « raconte » le déroulement de la semaine, en le temporisant chaque jour par un des cinq aspects relevés ci-dessus. Outre cette fonction de présentatrice, elle essaye aussi de devenir un réconfort pour Olivier qui a craqué en se retrouvant seul à table lors du souper. Le deuxième type d’interstice est symbolisé par diverses interventions des épouses durant leur séjour à Marrakech. Le contraste s’établit lorsqu’elles semblent profiter de leurs vacances alors que leurs maris éprouvent quelques difficultés à gérer les enfants ou les corvées ménagères, mais aussi quand ils s’appliquent en cuisine alors qu’elles s’imaginent le contraire. Vers la fin de l’émission, elles incarnent un appui plus soutenu pour leur époux, notamment à travers les coups de téléphone qu’elles sont autorisées à leur passer. On sent alors là une lente évolution entre le début de leur séjour, plutôt évasif, et la fin, plutôt préoccupée et attentive. Cependant, la mise en récit proposée par « Une semaine sans les femmes » souffre d’une insuffisance narrative pour saisir au mieux l’enjeu de l’émission. En effet, la narration se limite uniquement à une brève introduction de chaque famille et aux six jours où les femmes sont absentes. Il n’y a donc aucun suivi des familles avant ou après cette période, ce qui permet difficilement de tirer des conclusions sur le bienfondé de cette « expérience sociologique ». L’évolution des hommes est constatée durant la semaine, mais pas après. Il aurait aussi été intéressant d’avoir un aperçu visuel de la situation de chaque famille avant le départ des épouses au lieu de se limiter à quelques critiques orales lancées en début d’émission. Un détachement s’opère alors vis-à-vis d’émissions tel que « Pascal, le Grand Frère » où la vie familiale avant et après l’intervention de Pascal est clairement donnée à voir au téléspectateur. Ce type de format permet de confirmer qu’une amélioration s’est bien produite, alors que 11

pour l’émission de France 2, le public ne saura jamais de quelle manière les comportements des maris ont changé suite à cette expérience. Ni même si la relation entre Jean-Jacques et sa femme a évolué : aucune indication n’est donnée sur les raisons d’une telle tension avant le début du tournage proprement dit, et rien ne vient confirmer un dénouement qui sera effectivement plus favorable comme le présagerait la plupart des téléspectateurs.

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4. Un genre télévisuel particulier
C’est bien là une des spécificités de l’émission, son caractère faiblement intrusif. C’était d’ailleurs l’une des conditions fixées par Rémy Pflimlin, que ce type de programme soit “respectueux de l’individu, […] qu’il ne soit pas avilissant”17. En effet, il n’y a pas vraiment de violation flagrante de moments intimes : même lorsqu’Olivier se met à pleurer à chaudes larmes, il le fait dos à la caméra, et face à son évier. Le caméraman ne semble même pas vouloir capturer le moment au plus près, et se tient à une distance raisonnable. Concernant les conversations téléphoniques entre les femmes et leur mari, elles sont brèves, paraissent assez banales, voire même étonnamment peu profondes vu le contexte. De plus, les moments de confidence à la caméra sont très loin d’atteindre le niveau d’intensité auquel des émissions comme « Secret Story » ou « L’amour est dans le pré » ont habitué le téléspectateur. Quant aux genres qui sont mis en œuvre, là aussi la définition n’est pas aussi claire comparé à des émissions de télé-réalité bien établies. A la base, le but de l’émission est d’amener les participants à se dépasser, et à apprendre non seulement comment gérer seuls un foyer, mais aussi l’absence d’une compagne. On se retrouverait alors face à une émission de coaching ou d’apprentissage 18. Les villageois doivent progresser ensemble, car ils constatent que les résultats sont limités s’ils agissent seuls. Les quelques conseils prodigués par leurs femmes sont loin d’être suffisants pour faire face à la situation. Certains comme François n’hésitent alors pas à écouter leurs enfants pour s’améliorer, à faire appel à la disponibilité ou au savoir-faire des autres pères pour faciliter leurs tâches, ou à proposer eux-mêmes leur aide. Il n’y a à proprement parler pas une figure qui supervise toutes les autres, mais bien une entraide multiple entre les personnes restées au village. Mais une fois de plus, si cette coopération renforcée montre au téléspectateur qu’elle peut s’avérer gratifiante pour les maris lors des quelques jours sans les femmes, elle ne permet en rien d’affirmer qu’elle ne préexistait pas avant le début du tournage, ou qu’elle continuera à s’appliquer au lendemain du retour des femmes. Aucun flashback sur la personnalité des participants, comme on peut le voir dans « Koh-Lanta », pour signifier une « métamorphose » conséquente des participants ou non. Le genre de l’émission pourrait alors tendre vers un docu-soap, qui met en avant
17 18

http://programmes-tv.blog.lemonde.fr/2011/03/07/france-2-ose-la-tele-realite/ ANTOINE, Frédéric, op.cit., p.17.

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« l’approfondissement de la découverte du vécu d’un personnage »19. Mais sans entrer tout à fait dans ce genre, les participants n’étant pas des personnes d’une renommée importante. Cependant, comme dans un docu-soap, aucune logique d’éliminations progressives n’est présente. La victoire ne se remporte pas à travers un éventuel vote des téléspectateurs, mais s’acquiert uniquement sur la progression et la réussite au fur et à mesure des jours. C’est une victoire qui se remporte sur soimême, et pas par rapport aux autres. Même si certains maris tel que JeanJacques insinuent que l’expérience va être très difficile « pour certains », aucun nom n’est jamais lancé, et aucune compétition entre deux hommes sur leur gestion du foyer n’entre en jeu. Tous sont appelés à réussir cette épreuve : aucun abandon n’est montré à l’écran, et il serait par ailleurs très compliqué de déclarer forfait avant le terme de l’expérience, alors que les femmes se trouvent à plus de 2.000 kilomètres du village pour une période qui a été clairement définie. L’objectif des hommes est donc de faire de leur mieux, et aucun classement explicite n’est établi à la fin de l’émission. Le téléspectateur est le seul juge qui peut évaluer la progression des différents candidats basée sur le taux de succès. Ainsi, il peut s’avérer que l’attitude de Jérôme vis-à-vis de sa fille entre le premier et le dernier jour a considérablement évolué, passant d’un grand malaise de se retrouver seul avec son bébé qu’il connait très peu, à une complicité renforcée par la suite. Diverses étapes « formatrices » ont ponctué ce passage, comme l’obligation pour lui de consacrer la plupart de son temps (si pas la quasi-totalité) pour sa fille. Ce n’est dès lors sans doute pas pour rien que Jérôme bénéficie du temps de présence à l’écran le plus considérable. Par contre, les progrès de Benjamin avec ses enfants semblent plus mitigés : il a toujours beaucoup de mal à se faire obéir directement tout au long de l’émission. Financièrement parlant, « Une semaine sans les femmes » n’est pas un produit commercial destiné générer des recettes fiscales comme c’est le cas pour grande majorité (si pas toutes) des émissions de télé-réalité20. Aucune interruption publicitaire21, aucun vote par sms, aucun produit dérivé : l’émission ne s’inscrit en rien dans une logique de rentabilité. Le ratio coût/bénéfice serait d’ailleurs sûrement très défavorable à la chaîne s’il devait être calculé, si l’on
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ANTOINE, Frédéric, La télé-réalité : un nouveau genre télévisuel ?, Bruxelles : Labor, 2004, p.40. 20 ANTOINE, Frédéric, La réalité si je mens, op.cit., p.36. 21 En vigueur depuis la réforme de l’audiovisuel public de 2008 qui contraint notamment les chaines publiques à ne plus diffuser de publicité après 20 heures.

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prend déjà en compte les frais de voyage au Maroc des 43 femmes, entièrement payés par la production22. De ce point de vue, le programme se détache alors complétement de la propension mercantile d’une émission de télé-réalité classique.

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http://www.paris-normandie.fr/article/societe/une-semaine-sans-les-femmes

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Conclusion
Véronique Mounier, présentatrice de « Une semaine sans les femmes », avait déclaré au lendemain de la diffusion de l’émission :
Les chiffres (d’audience, ndlr) sont là, ce qui veut dire que les gens sont venus, donc effectivement je pense que l'on peut faire de la « téléréalité » sur France 2. Le terme même de téléréalité est tellement galvaudé qu'il ne veut plus dire grand-chose aujourd'hui. Mais, si l'on prend son sens littéral, il signifie la télé du réel et pour le coup, avec Une semaine sans les femmes, on est dans cette forme de téléréalité !23

Ces propos résument bien l’ambigüité de l’émission après l’analyse réalisée au chapitre précédent. La production a voulu prendre ses distances non seulement par rapport à la télé-réalité telle qu’elle est généralement donnée à voir, mais aussi en contraste avec le format original proposé par la BBC. Cependant, elle réalise ceci en se devant de recourir à certains procédés du genre. Cette expérience originale donne alors un résultat mitigé. A commencer par les contraintes de diffusion voulue par la chaîne : une seule soirée, durant moins deux heures, pour résumer une semaine de tournage réalisée chez neuf familles différentes. L’analyse précédente a livré les faiblesses d’une telle limitation imposée. De plus, la volonté de la production de minimiser l’aspect intrusif souvent constaté dans la télé-réalité peut paraître honorable, mais restreint alors considérablement l’intensité de cette « expérience sociologique ». Un tel concept ne permet pas de rentrer au plus profond des gens, de voir les passions se déchaîner, tout au plus constate-t-on une légère hausse de ton quand certains pères cherchent à affirmer leur autorité. Le manque de rentabilité de l’émission, qui dépend principalement du contexte de la chaîne, laisse difficilement présager de nouvelles apparitions régulières du même type de concept à l’avenir. Un tel type d’émission ne peut se pérenniser continuellement ou se développer si les coûts de production sont largement plus élevés que le bénéfice. En voulant faire une « télé-réalité » différente, France 2 subit donc une limitation des potentialités de son émission, ce qui restreint par la même l’impact et la portée de ce concept…

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http://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/article/people/60010/veronique-mounier-defendla-tele-du-reel.html?thId=287&page=1

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Sources
Bibliographie • ANTOINE, Frédéric, COLLARD, Yves, e.a., La réalité si je mens : analyse critique de la télé-réalité, Bruxelles : Média animation, 2009, coll. « Les dossiers de l'éducation aux médias » (5). ANTOINE, Frédéric (2004), « La télé-réalité : un nouveau genre télévisuel ? », dans Robert WANGERMÉE (dir.), À l’école de la télé-réalité, Bruxelles : Labor, 2004.

Internet (sources consultées le 12/05/2011) • • • • • • • http://www.bbc.co.uk/nottingham/content/articles/2005/08/04/week_the_w omen_went_feature.shtml http://www.cbc.ca/news/canada/edmonton/story/2008/03/11/hardistywomenwent.html http://www.jeanmarcmorandini.com/article-50986-audiences-prime-scoretres-correct-pour-la-tv-realite-de-fr2.html http://www.lemonde.fr/politique/article/2008/11/30/albanel-ne-veut-pas-detele-realite-sur-le-service-public_1125166_823448.html http://www.paris-normandie.fr/article/societe/une-semaine-sans-lesfemmes http://programmes-tv.blog.lemonde.fr/2011/03/07/france-2-ose-la-telerealite/ http://www.statistiques-locales.insee.fr/esl/default.asp?page=statistiqueslocales/chiffres-cles/recherche-zonage/choixpdf&Niveau=CV&IdSelGeo=3715 http://tele.premiere.fr/News-Videos/Video-Une-semaine-sans-les-femmesLes-premieres-images-!-2504414/(gid)/2504414 http://www.tuner.be/actu.asp?id=143986&content=home http://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/article/people/60010/veroniquemounier-defend-la-tele-du-reel.html?thId=287&page=1

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