D’un certain Collège International de Philosophie encore a venir Jacques Derrida

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Entretien avec Jean-Loup Thébaut, paru sous le titre «Derrida, philosophe au Collège», dans Libération, le 11 août 1983.

Collège International de Philosophie: on pense aussitôt au Collège de sociologie de Bataille et de Caillois, comme au Collège Philosophique de Jean Wahl. Clin d’œil? Hommage? Rencontre fortuite? Jacques Derrida: Il y a beaucoup de collèges dans l’histoire. N’oublions pas que le Collège Philosophique existe encore, il a reçu une nouvelle orientation et nous espérons qu’il coopérera en toute indépendance avec le Collège International. Mais ne nous pressons pas de convoquer des ancêtres homonymes, si nobles ou rassurants soient-ils. La naissance d’une institution est toujours fascinante. Elle déchaîne, avec les passions, de fabuleuses généalogies, des rites d’appropriation ou d’exclusion. On le voit déjà. Il faudra décrire un jour le processus qui a effectivement produit cette institution-ci, lui donnant son nom et sa première silhouette. Ses conditions ont été, vous l’imaginez, complexes, vertigineusement surdéterminées.

La définition du Collège associe «sciences», «arts» et «intersciences» à la philosophie. Celle-ci jouera-t-elle un rôle traditionnel (critique ou légitimation des savoirs positifs) et alors qui légitimera les légitimateurs? Jacques Derrida: Ces questions se déploieront comme telles, sans doute au centre du Collège. Le concept de «critique», celui de «légitimation», si utile et «légitime» aujourd’hui, peuvent appeler à leur tour, comme celui d’institution et tant d’autres, de nouvelles élucidations. Mais nous ne pouvons nous y engager ici. Vous avez raison, il

s’agit bien de la philosophie, hier, aujourd’hui et demain. Se limite-t-elle et peut-elle survivre à telle représentation traditionnelle: par exemple au sommet ou au fondement d’une pyramide des savoirs ou au centre de l’encyclopédie? Ces représentations furent d’ailleurs inséparables de structures institutionnelles et juridiques que nous voulons étudier. On pourrait le montrer, une certaine prétention hégémonique va de pair avec ce qu’on pourrait appeler une histoire des morts de la philosophie. Voilà une des choses que nous voudrions contribuer à analyser et à transformer: il faut encore plus de philosophie, dans des espaces moins hiérarchisés, plus exposés aux provocations les plus irruptives des «sciences», des «techniques», des «arts» (qu’il s’agisse de discours sur l’art ou des explorations «pratiques», performatives). Au-delà de l’interdisciplinarité — concept traditionnel pour une pratique certes nécessaire —, audelà de la coopération de compétences diverses autour d’un objet déjà identifié, il s’agit encore de repérer de nouveaux thèmes en formation qui appellent de nouvelles compétences, et pour cela de frayer des passages que des institutions plus cloisonnées ou nécessairement plus spécialisées ont parfois moins de facilité à ouvrir même si, cela va de soi et c’est heureux, elles le font aussi.

Je reviens à la question des «légitimateurs» Jacques Derrida: Elle se posera partout et toujours. A terme, et selon des voies difficiles à décrire, elle passe aussi par ce qu’on appelle le travail, la création, l’écriture, et non seulement par des formes juridiques. Mais nous avons prévu des dispositifs originaux qui devraient assurer une déontologie aussi rigoureuse que possible. Par exemple, il n’y aura aucune chaire, aucun poste permanent, seulement des contrats de durée relativement brève. Donc: structure légère, collégialité, mobilité, ouverture, diversité, priorité aux recherches insuffisamment «légitimées», justement, ou trop peu développées dans les institutions françaises ou étrangères; cela suppose une exploration théoricoinstitutionnelle difficile, permanente, tournée vers le dehors et vers le dedans...

Quels seront les rapports du Collège avec les autres institutions ? Jacques Derrida: Nous souhaitons qu’ils soient de complémentarité et de provocation réciproque (échanges intenses, circulation, coopération). Mais le Collège restera une institution paradoxale et singulière: absence de chaire, présence d’étrangers dans les instances de réflexion et de décision aussi bien que dans les groupes de travail; sélection rigoureuse des projets de recherche dans un lieu qui pourtant ne deviendrait pas un «centre d’études avancées» aristocratique et fermé, ni même un centre d’enseignement supérieur; ouverture aux performances techniques et artistiques; recrutement sans considération de titre académique; intérêt constant pour les problèmes de l’enseignement primaire et secondaire qui seront traités aussi par les premiers intéressés, etc. Je ne peux citer ici toutes ces nouvelles dispositions et tous les projets déjà élaborés. Mais en soulignant ce qui distingue le CIPH d’autres institutions fondamentales et indispensables, je ne parle pas d’extériorité, encore moins de rivalité. Nous ferons tout pour que le CIPH devienne un instrument

supplémentaire à la disposition d’autres institutions (universités, lycées, collèges, EHESS, Hautes Études, Collège de France, CNRS, etc.), comme de ceux qui travaillent hors institution, bref un lieu ouvert aux essais, aux explorations, aux rencontres et aux débats.

On écrit aujourd’hui, probablement, les derniers livres de philosophie. Le Collège a-t-il en vue de réfléchir sur ce découplage prévisible de la pensée et du livre, et d’anticiper sur son branchement avec de nouveaux supports? Jacques Derrida: Je ne suis pas sûr qu’on écrive aujourd’hui les derniers livres de philosophie, ni que cela soit possible ou souhaitable. Dans toutes ses dimensions, techniques, commerciales et autres, nous voudrions poser la question de l’avenir du livre - et surtout des livres menacés. Mais c’est plus clair que jamais, le livre n’est pas le médium unique de la pensée - philosophique ou non. Tout en développant une réflexion déjà engagée, nous essaierons d’expérimenter de nouvelles techniques, de nouveaux «supports». Cela n’exclut pas des méditations «fondamentales» sur l’art, les techniques, les sciences, la religion, l’éthique, sur tant de thèmes apparemment classiques, et même sur l’opposition reçue entre recherche «fondamentale» et recherche dite «finalisée», sur la politique de la recherche ou la professionnalisation des études. Problèmes plus redoutables et plus urgents que jamais. Ils communiquent avec les graves difficultés de l’enseignement philosophique, dans les lycées et à l’université. À elle seule, l’existence du Collège ne peut les résoudre, bien sûr, mais elle ne les occultera pas, elle ne nous en détournera pas, au contraire. Nous y sommes tous déterminés. Bien des membres du Collège (à l’université et dans les lycées où ils enseignent encore) se sont battus et le font toujours pour l’extension de l’enseignement philosophique. Vous savez qu’à côté d’autres prémisses du Collège, il y a aussi le Greph et les États généraux de la Philosophie de 1979.

En annonçant la création du Collège International de Philosophie, plusieurs journaux vous en attribuent la présidence. Jacques Derrida: En vérité le Collège n’aura pas de Président. Et c’est en septembre qu’un Collège provisoire élira son directeur ou sa directrice (car il compte 5 femmes, plus du tiers, et non 2, comme il a été dit: ceux qui croient à cette arithmétique doivent respecter ce fait). Oui, nous tenons à cette procédure d’élection. Elle souligne une règle collégiale et un souci d’indépendance qui, je l’espère, ne cessera de se confirmer.

Que pensez-vous du débat ouvert autour du «silence des intellectuels de gauche»? La création du Collège

International de Philosophie signifie-t-elle quelque chose à cet égard? Jacques Derrida: Un débat? Était-ce un débat? Il y faudrait d’autres conditions, moins de brume, moins de pièges. Depuis longtemps – comment l’ignorer? - cette notion d’«intellectuel» est soumise à une réélaboration critique. Cela devrait inciter à la prudence quiconque improvise une enquête à ce sujet. Et puisque tout a commencé par un appel ou un salut à la «modernité», demandons-nous ce qu’est un «intellectuel» dans une société industrielle. Comment en délimiter la démographie? Qui l’est ? Qui ne l’est pas ? À quoi cela se reconnaît-il? Comment cela se manifeste-t-il? etc. Questions très difficiles. Pour ne rien dire de la sous-espèce «intellectuel-de-gauche». Or à lire tel article du Monde, un Persan conclurait que les individus de cette sousespèce se comptent sur les doigts; et que, autre opération manuelle, il suffit de décrocher son téléphone pour faire le point sur la question à la veille des vacances. Attentif à ce qu’il appelle les «signes extérieurs», et pour fonder son diagnostic, l’enquêteur se contente de «fouiller», dit-il, «les archives du Monde» et de compter les voix de ceux qui sont «tout à fait pour». Comme si une prise de parti ou une activité politique d’«intellectuel-de-gauche» ne pouvait prendre que cette forme : le «tout à fait pour» dans une tribune du Monde! Et comme si quiconque ne se dit pas «tout à fait pour» ou «tout à fait contre» dans le journal n’était pas un «intellectuel» ou devait se laisser compter parmi les «silencieux»! C’est comique ou injurieux - en particulier quand cela tourne à la chronique des «déjeuners» — mais certainement sans rapport avec la gravité et la complexité des choses. Pour en parler, il faudrait d’autres rythmes, d’autres exigences, plus de respect pour les problèmes et pour les personnes. Le vrai travail se fait ailleurs, sans franchir, hélas (responsabilités partagées), les limites d’une certaine information. Or, justement, ce qu’on s’empresse d’appeler le «silence des intellectuels» tient peut-être, pour une part, à une réserve croissante non pas devant le politique ou devant telle politique, mais à l’égard du style «matamore» dans la prise de parole, à l’égard d’un type de manifestation qui a parfois donné le ton dans les media: boursouflure, dogmatisme bruyant, petit théâtre. «Intellectuels» et media méritent mieux. La réserve actuelle (qui n’est pas le silence et qui s’annonçait, je crois, avant le 10 mai), c’est peut-être le passage à un autre mode de manifestation, y compris dans les media. Oh, je ne suggère pas que tout va pour le mieux entre l’actuel pouvoir et un «peupledes-intellectuels-de-gauche» rassemblé comme un seul homme. Mais la solidarité et la participation sont sans doute plus profondes et plus actives que certains n’ont intérêt à le faire croire. S’il existe, cet ensemble («intellectuel-de-gauche») est différencié («le Pouvoir» aussi!), il est même hétérogène, ce qui n’affaiblit pas toujours. Il se livre à des évaluations articulées selon qu’il s’agit de tel aspect ou de telle phase d’une stratégie politique. Soutenir une politique, dans une situation donnée, ce n’est pas seulement voter, ni passer aux conclusions, encore moins s’interdire une réflexion sur les principes mêmes de cette politique. Au contraire, cette réflexion doit être continue et radicale: responsabilité élémentaire. Cette vigilance et cette liberté critique, les gouvernements y ont d’ailleurs tout intérêt. Je ne crois pas qu’ils l’ignorent. Alors oui, vous le suggériez, la création d’un Collège International prend un certain sens dans cette conjoncture même si elle ne s’y limite pas. Et tous les problèmes que nous effleurons ici (les «intellectuels», la société civile et l’État, le

nouveau rôle de l’État et des media dans la culture, dans l’enseignement et dans la recherche, etc.) seront, avec beaucoup d’autres, traités dans le Collège, je l’espère, de façon analytique, libre, ouverte, diverse.

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Entretien avec Jean-Loup Thébaut, paru sous le titre «Derrida, philosophe au Collège», dans Libération, le 11 août 1983. La notice de présentation précisait: «Mai 82, Jacques Derrida, François Châtelet, Jean-Pierre Faye et Dominique Lecourt sont chargés par Chevènement d’établir la charte d’un Collège International de Philosophie. Le coup d’envoi a été donné en juillet 1983. Derrida en précise les règles du jeu.»

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