Chapitre 3

CENTRATION ET DÉCENTRATION DE L’ÉNONCIATION
En quoi rapports intersubjectifs dans un contexte donné détermine le sens d’un message? Le signe dans un contexte créent des rapports des liens entre sujets. Centration : rapport d’ouverture Décentration : rapport de fermeture Emile Benveniste : linguiste français, premier à avoir posé les fondements de la théorie de l’énonciation. Il veut dépasser le cas des structuralistes, il pause le problème de fonctionnement de la langue par rapport aux interlocuteur et au contexte. La langue ne signifie pas uniquement par rapport à sa structure mais aussi par rapport au sujet et au contexte (conditions spatiotemporel de production de la langue par un sujet). S’intéresse aux signes linguistiques dans un segment plus large que le mot -> à la phrase, paragraphe, texte. Ces signes ne peuvent être compris que si ils sont replacés dans leur contexte de production (où?, quand? Qui? A qui?)

A) Les formes de l’énonciation
 Enoncé et énonciation
> Présence du sujet au sein de son discours

On peut dire qu’il y a deux types de signes, de chaîne parlée : en dehors des contextes de production (énoncés), et au sein du contexte de production (énonciation). Enonciation : Acte au cours du quel ce segment de la chaîne parlée s’actualise (présence du sujet) c à d implique des individus particuliers dans une situation spatiale et temporelle précise.

L’énonciation (D. Bougnoux)

« Le texte d’Aurélien est un énoncé, sa publication dans telle édition une énonciation (et son manuscrit un texte inédit, puisque différent du livre). Mon exemplaire d’Aurélien à son tour est un énoncé (invariable) par rapport aux lectures que j’en fais, toujours nouvelles. Quant au téléfilm qu’en a tiré Michel Favart, on peut y voir l’énonciation singulière d’une histoire dont Aragon a construit l’énoncé (comme on programme un logiciel). Tartuffe de Molière est un énoncé, sa mise en scène énonciation (le charme du théâtre ou du spectacle vivant, à la différence du cinéma, c’est que l’interprétation y est chaque soir nouvelle). La partition musicale est énoncé, telle interprétation énonciation. La mode est énoncé, les vêtements que je porte si je décide de la suivre énonciation, etc. ».

A) Les formes de l’énonciation

 Enoncé et énonciation

> Présence du sujet au sein de son discours > Récit et discours  Histoire (énonciation historique)  Énoncé sans aucune intervention du narrateur  Exclut toute forme linguistique autobiographique  Utilise l’aoriste, l’imparfait et le plus-que-parfait, et exclue le présent  Discours (énonciation discursive)  Énonciation supposant un locuteur et un allocutaire, et chez le premier, l’intention d’influencer l’autre de quelque manière  Emploie toutes les formes personnelles : je, tu, il  Tous les temps sont possibles

Enoncé : produit fini, stable, tjs le même, singulier Enonciation : variable, contexte différent. Prend en compte la sensibilité. Pluriel. Appropriation. Benveniste distingue deux systèmes d’énonciation, des plan d’énonciation, a la fois distincts et complémentaire : le récit (histoire) et le discourt - Enonciation historique : présentation des fais survenus a un certain moment du temps sans intervention du locuteur dans le récit. Mode d’énonciation qui exclus toute forme linguistique autobiographique . Le sujet qui parle n’apparaît pas. Modes : aoriste (passé simple), n’exclus pas le présent intemporel. - Enonciation discursive : Quelqu’un s’adresse à quelqu’un, l’auteur ne se cache pas. Intention d’influence l’autre. Les modes fondamentaux sont quand même le présent, le futur et le passé composé. (le passé simple est exclut en général)

 Embrayage et modalisations

> Les indicateurs de personne (« embrayeurs » = « shifters ») : je, tu, moi, toi, nous, vous, mon, ma, mes, ton, ta, tes, notre, nos, votre, vos, le mien, la mienne, les miens, le tien, la tienne, les tiens, le nôtre, le vôtres… > Indicateurs de la deixis (déictiques)  Déictiques spatiaux : ici, là-bas, ça, ce…  Déictiques temporels : hier, demain, aujourd’hui, il y a deux jours, dans un an, dans un instant… > Spécificité des embrayeurs : identification de leur référent en s’appuyant sur l’environnement spatio-temporel de l’énonciation.  France Télécom est une entreprise énorme (nom propre)  Paul est arrivé. Il a l’air content (pronom substitut)  Je l’ai trouvé sympa (embrayeur) > Enoncés embrayés <-> Enoncés non embrayés  « Sébastien a tout l’avenir devant lui. Il a déjà beaucoup appris l’an dernier en Sierra Nevada, avec la déception de sa sixième place. Il retiendra la leçon aujourd’hui. Et puis, vous allez voir, il gagnera l’un des deux derniers slaloms de la coupe du monde ». [L’équipe, 17 janvier 1977].  « Tandis qu’aux pauvres de l’Egypte ancienne revenait une simple fosse creusée dans le sable, les proches des pharaons avaient le privilège de se faire enterrer, auprès de leur roi divinisé, dans les tombes de pierres ou de maçonnerie capables de préserver leur corps de la destruction… ». [Le Monde, 29 janvier 1977].

> Types de modalisations  Souvent, un énoncé embrayé est aussi modalisé  « Je serai ravi de vous voir demain »  « Il est possible qu’on vous offre un téléphone » (logique)  « Heureusement, vous avez une distinction » (appréciative)  Enonciation non embrayée contenant les marques de modalisation <->Enonciation embrayée effaçant les marques de modalisation  Enonciation embrayée subjectivante  Enonciation embrayée objectivante Enonciation non embrayée subjectivante  Enonciation non embrayée objectivante  Enonciation embrayée subjectivante « Malheureusement, nous payons aujourd’hui le prix pour l’ensemble des mensonges et des manipulations des gouvernements états-uniens et britanniques des dix dernières années, qui ont atteint leur apogée avec la tragi-comédie autour des armes de destruction massive en Irak. Rappelons-nous l’alerte au mois d’août à propos de l’attentat terroriste déjoué qui devait faire exploser en vol une douzaine d’avions reliant Londres aux Etats-Unis » (Le Monde, 13 sept. 2006).  Enonciation embrayée objectivante « Je suis rentré chez moi hier à 20h. La porte était ouverte ; dans ma chambre le contenu de l’armoire était par terre. J’ai tout de suite constaté qu’on m’avait volé mon ordinateur et mon caméscope… »  Enonciation non embrayée subjectivante « C’est un petit homme frêle, à la voix posée et aux yeux clairs. Tout au long de l’année 1973, cette même silhouette, vêtue d’une blouse grise, fit souvent la une de l’actualité sociale. Charles Piaget, délégué CFDT de Lip, l’usine de montres, symbolisait un autre visage de la classe ouvrière. Pour les gauchistes de l’époque, il reprenait le flambeau de la geste soixante-huitarde : occupation, démocratie directe. Pour d’autres, il accompagnait le renouveau d’un syndicalisme démocratique, à la fois radical et ouvert, soucieux non seulement de s’opposer mais de « vivre et produire autrement ». Gauchos et cathos de gauche cohabitaient souvent au PSU, dont Piaget fut même un éphémère candidat à l’élection présidentielle. Les temps nouveaux ne furent pas espérés. 1973 marque la fin des « Trente Glorieuses », l’adieu au plein-emploi. La grève contre la fermeture de Lip et son échec final coïncidèrent avec le début de la déferlante du chômage » (Libération, 29 avril 2000).  Enonciation non embrayée objectivante « Depuis le XVIII° siècle, la taxidermie consiste à immortaliser des animaux dans des postures vivantes. Le taxidermiste conserve la peau de l’animal et, après traitement et tannage, la retend sur un mannequin en mousse ou en polyuréthane. Puis il ajuste les détails : yeux en cristal, retouches de couleur…» (Télé Star, 7 avril 2003). EMBRAYEUR : élément linguistique qui change de référent à chaque utilisation. Le nom propre n’est donc pas un embrayeur. « Paul est arrivé. Il a l’air sympa ». Le « Il » n’est pas un embrayeur car il se réfère au cotexte (environnement linguistique) donc il serra toujours Paul. D. Maingueneau dit qu’à côté des embrayeurs il faut tenir compte de modélisateurs.

MODALISATEUR : permet a l’auteur de laisser une trace, donner son opinion, un jugement de valeur dans son énoncé Souvent, un énoncé embrayé est aussi modalisé. Ex : malheureusement, mensonge, manipulation,... -> modalisateur je,nous, aujourd’hui,ici... -> embrayeur Un énoncé embrayé ne contient pas toujours des embrayeurs, il faut examiner le système énonciatif sur lequel il repose. Si quelqu’un se pause comme un sujet face à moi, essaye de faire passer des opinions.

B) Les interlocuteurs de l’énonciation

 Corrélation de subjectivité et de personnalité  Les amplifications :

> Personne subjective (je) <-> Personne non subjective (tu) > Personnes (je-tu) <-> Non personne (il, elle)

> Nous (inclusif, exclusif) > Vous > Ils, elles  Statut spécial de « On », l’illusionniste…

« On », l’illusionniste

« On voudrait croire que MM. Coëme, Spitaels et Mathot ont démissionné pour préserver la dignité de leur fonction… La vérité, c’est qu’ils l’ont surtout fait pour sauver le parti et lui éviter ainsi d’affronter l’électeur » [La DH, 24 janvier 1994).

« La France serait-elle submergée par une vague d’immigration sauvage si l’on accordait, non pas des passe-droits, mais le bénéfice d’une interprétation humaine de la Loi à ceux qui bien souvent sont arrivés en France avant même que Jean Louis Debré puisse imaginer qu’il serait ministre ? » [Libération, 10-11 août 1996). « On peut se demander quelle sera la parade préparée par notre gouvernement pour contrer l’agression rwandaise… » [La Référence Plus, 05 août 1998). Le locuteur (celui qui énonce) (je) énonce l’allocutaire (celui qui est énoncé) (tu) Corrélation de subjectivité : « je » est toujours celui qui parle, le locuteur celui par lequel le tu existe. Je est considéré comme la personne subjective (car je dis je au sujet de je, c’est moi qui ai le pouvoir dans l’énonciation) face a « tu » qui est une personne non subjective (tu n’existe pas sans je). Je se suffit à lui même. Corrélation de personnalité : Oppose les personnes (je-tu) aux non-personnes (il,elle)

La troisième personne (il,elle) est une non-personne car elle n’implique pas de personne spécifique, elle se trouve dans une autre sphère, pas dans celle d’interlocution. Il ou elle a une aptitude a exprimer le mépris (de celui qui ne mérite pas qu’on s’adresse à lui en tant que personne) ou au contraire la révérence (ex : sa majesté veut-il bien me suivre) Quand on ne se sent pas en position d’interlocution de personne à personne. Dans ces non-personnes il y a un statut spécial pour le « ON ». Les amplifications : Nous, vous, ils, elles. Passage du « je » au « nous » n’est pas toujours une simple pluralisation c’est une amplification du JE. C à d Nous =/ Je + Je + Je+..., Nous = Je+Je+toi+il+elle+... NOUS Inclusif : Inclut le TU, inclut l’allocutaire NOUS Exclusif : Exclut le TU, exclut l’allocutaire Ils, elles, non-personne étendue et illimitée. Statut spécial de « on », l’illusionniste car il possède la caractéristique de pouvoir se substituer à tous les pronom personnels sans considération de genre ou de nombre. Forme linguistique insaisissable à la frontière entre la personne et la non personne. Il permet d’instaurer une indistinction entre les protagonistes de la communication, on ne peut pas toujours savoir qui le « on » désigne exactement.

C) ) Les embrayeurs visuels
 Équivalents visuels des pronoms personnels
> E. Carontini : « Faire l’image »  8 orientations du corps : Face (position sociopète), dos (position sociofuge), profil (1/4, ¾)  Orientations du visage : mêmes variations que le corps  Direction du regard : variable la plus déterminante > E. Carontini : « Faire l’image »  Direction du regard  Le « regard-je » : face caméra, axe Y-Y, orientation sociopète

 Le « contre-regard » : variante du regard-je, de nature ambivalente

 Le « regard- il » : lointain, récit, orientation sociofuge

E.Carontini propose d’observer 8 orientations différentes du corps, du regard d’un personnage sur une image. Les orientation de visages suivent souvent les positions du corps même si les orientation du visage les plus significatives sont face, profil. Direction du regard est la variable la plus importante. 1. le « regard-je » : face caméra, axe YY (les yeux dans les yeux) jeux visuels qui

correspond à la relation JE-TU. Position la plus favorable au discours et à l’embrayage. Orientation sociopète (favorisant la rencontre, le dialogue) (>< sociofuge, position de dos) 2. Le contre-regard : variante du regard je, légèrement décalé de l’axe YY, attire le regard du personnage sur lui sans le regarder les yeux dans les yeux. Regard auto-référentiel, je me montre comme étant la référence. Ne fait que mettre en scène, donne en spectacle une énonciation, plutôt que de parler. Regard de la publicité, soyez comme moi. 3. Le regard-il : regard dirigé vers le hors champ, qui se veut lointain, celui d’un personnage en état de rêve. Absence de personnage, orientation sociofuge la plus favorable au désembrayage. Registre du récit.

 Identité graphique de l’énonciation

> Marques typographiques  Corrélation entre évolution de la pensée et organisation de l’imprimé (R. Laufer)  Invariants typographiques : échelle des corps ; romain et rigidité <-> italique et intimité ; capitales (majuscules) <->bas-de-casse ; maigre <-> demi-gras <-> gras. > Marques topographiques  Colonnage et emplacement  Largeur de la colonne, et repérage de l’article (manchette, tribune, ventre, rez-de-chaussée)  Echelle des valeurs : 5 > 4 col, gauche > droite, manchette > ventre < basde-page.  Schémas et styles de mise en page  Schémas : statique <-> dynamique  Styles : vertical <-> horizontal <-> cirque <-> symétrique <-> asymétrique

D) Le dispositif d’énonciation
 Le dispositif cinématographique
> Baudry et Metz : relation entre technique et « sujet-tout-percevant ». > Dispositif cinéma : appareil de projection, salle obscure,écran, immobilité forcée du spectateur…  Le dispositif médiatique > Véron => éléments contribuant à l’énonciation : paroles, voix, intonations, gestes des énonciateurs, cadrage, angles, mouvements de caméra, énonciateurs et rapports entretenus. > Diégèse et niveaux diégétiques : diégétique, extra-diégétique, métadiégétique. > La voix de l’énonciateur : la voix over, une voix omnisciente et transsubjective, prononçant des vérités, parlant d’autorité, à la place de tout le monde.

 Enonciations centrées et décentrées

> Centration : une unité sociale s’éprouve comme le centre d’un monde ; autosuffisance entraînant la marginalisation <-> Décentration : un être social reprend à son compte la position des autres ; implique une sorte de dépassement. > Enonciation à voix over (centrée) <-> Enonciation à voix on, off, et over (décentrée). > La décentration pousse à la réflexion…

Baudry et Metz étudiant la manière dont le cinéma parle on pus mettre en lumière le terme de dispositif. Relation entre technique et « sujet-tout-percevant ». Le cinéma c’est non seulement le film mais tout ce qui l’entoure(la salle de cinéma, l’écran,... en font partie aussi)-> dispositif. Mais dans le cinéma le sujet rentre dans un dispositif technique qui diffère du réel. Le dispositif technique modifie le rapport du sujet avec le réel. Le sujet doit adopter un certain comportement pour vivre ce qu’il doit vivre avec le film, pour que le film lui parle.

Suspension consentie de l’incrédulité (Willing suspension of disbelief): on sait que c’est de la mise en scène, mais on doit croire que c’est réel, se mettre en situation de crédulité, suspendre notre incrédulité pour que le film nous parle. -> L’énonciation passe donc aussi par la technique, par le dispositif mis en place • Le dispositif médiatique Eliséo Véron, auteur français qui en analysant les dispositifs du journal télévisé, en empruntant le concept de Baudry et Metz. Grâce au dispositif technique, au journal télévisé quand je regarde le présentateur axe YY on croit que le présentateur nous parle, que ce qu’on nous montre est vrai, réel alors que c’est un réel reconstruit, reconfiguré. Dispositif médiatique : paroles dites par l’énonciateur, voix, cadrage, angles de prise de vue, mouvement de caméra. Le cadrage par exemple devient donc un matériel sémiotique, quelque chose qui a du sens, qui signifie. Détermine le sens de l’énonciation. • La diégèse (Gérard Genette) : univers spatio-temporel où advient l’histoire (dans le cinéma) L’histoire étant elle-même l’enchainement ou la succession des évènements et des actions. Distingue plusieurs niveaux diégétique : Niveau 1 : Diégétique : qui conserne les personnage (pensées et actions) dans l’histoire Niveau 2 : Extra-diégétique : niveau du narrateur lorsque celui ci ne fait pas partie de la fiction. Narrateur omniscient. Niveau 3 : Méta-diégétique : lorsque la diégèse contient elle même une diégése, lorsque le narrateur fait partie de l’histoire, est un personnage. • Imposeur du sens, voix de l’énonciateur : la voix comme matériel sémiotique à un poid très importante. Niveau extra-diégétique, narrateur omniscient, la voix comme imposeur du sens. Voix over : Voix de l’énonciateur extérieur à l’histoire. La voix a été rajoutée dans un espace extradiégétique. Voix off : voix du personnage qui fait partie du niveau diégétique (sont dans l’univer spatiotemporel où se déroule l’histoire) qu’on entend sans la voir parler. Enonciations centrées et décentrées • Centration : Centrisme, quand une unité sociale s’éprouve comme le centre d’un monde, forme de replis sur sois. Marginalisation de tout ce qui est contraire. Considère son point de vue comme étant LE point de vue. Si les autres ne voient pas comme lui il ne voit pas. Décentration : lorsque une être social reprend à son compte la position des autres, de comprendre leur point de vue, leur façon de penser. Capacité de reconnaître que ma position n’est pas omnisciente, et que d’autres positions ont un autre point de vue que moi. Si je reconnais le point de vue des autres, je reconnais que mon point de vue n’est qu’on parmi tant d’autres, ouvre à la tolérance. • Enonciation à voix over uniquement, ou dominant (centrée)(impose son point de vue) <-> Enonciation à voix on, off et over (donne une multiplicité de points de vue) (décentrée) • La décentration pousse à la réflexion, nous ne pouvons pas réfléchir sans avoir plusieurs points de vue différents représentés par différents énonciateurs.

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