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GOETHE ET LA MÉTHODE DE LA SCIENCE

Nicolas CLASS°

Malgré sa défiance pour la théorie, la recherche scientifique de Goethe n’est pas allée sans un soin tout particulier porté à la méthode qu’elle devait mettre en œuvre. Précisément parce qu’il fallait rendre compte du phénomène dans sa diversité et dans sa totalité, il importait de réfléchir aux moyens qui assureraient la réussite d’une telle démarche. Pour Goethe, il s’agissait de mettre en œuvre un concours harmonieux des différentes facultés de l’esprit humain, seul capable de répondre à la richesse du réel tel qu’il se manifeste à nous, et donc seul capable de fonder adéquatement une démarche expérimentale en science. Mots-clés : expérience, Goethe, métaphysique, méthode, science.

1. Introduction
La réputation du poète, chez Goethe, devait singulièrement nuire à la prise en compte de l’œuvre scientifique. De même que le succès du Werther et la vénération attachée au Faust ou à telle ballade célèbre devaient occulter tout le reste de la production littéraire de l’écrivain aux yeux du grand public, l’importance des écrits scientifiques pour la pensée de Goethe et leur inscription plénière dans l’histoire de la science de l’époque restent largement méconnues. À cette méconnaissance du grand public s’ajoute encore une seconde forme de dépréciation : celle qui est due à l’excès de spécialisation des disciplines universitaires. Le critique littéraire et l’historien des lettres d’aujourd’hui se trouvent souvent fort

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Ancien élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud. L’auteur enseigne la philosophie en lycée.

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dépourvus, dès qu’il leur faut aborder de tels textes, alors même que, jusque dans les années cinquante, ce fut au contraire aux travaux de comparatistes qu’on a dû, en France à tout le moins, les meilleures synthèses sur le sujet. De la même façon, le germaniste semble plus soucieux de régler ses comptes avec le monument culturel Goethe et avec les diverses récupérations et perversions dont il a été l’objet pendant deux siècles de nationalisme virulent, en France comme en Allemagne, que d’étudier pour eux-mêmes des textes que l’on croit connaître, et sur lesquels on tient que tout a déjà été dit. Goethe, qui se voulait autant savant qu’écrivain, était tout à fait conscient de cette méconnaissance, et il avait lui-même analysé cette situation problématique avec lucidité. Force lui était de constater qu’elle ne faciliterait guère la réception de ses travaux scientifiques. Il écrivait ainsi en 1831, en concluant sa notice L’auteur fait part de l’histoire de ses études en botanique :
Depuis plus d’un demi-siècle, je suis connu comme poète dans ma patrie, et même à l’étranger. Tout au moins ne songe-t-on guère à me contester ce titre. Mais ce qu’on ne sait pas aussi communément, ce qu’on a encore moins pris en considération, c’est que j’ai consacré mon labeur et mes efforts à l’étude de la nature, que je l’ai observée avec la plus grande attention dans la généralité de ses phénomènes physiques et dans sa vie organique, que j’ai poursuivi en silence mes spéculations avec sérieux, avec persévérance, avec passion. Aussi, lorsque j’ai tenté de montrer comment on peut parvenir à l’intelligence des lois qui régissent le développement de la plante, et que mon essai, imprimé en allemand depuis quarante ans, fut mieux connu, particulièrement en Suisse et en France, put-on assez s’étonner de voir un poète, ordinairement occupé des phénomènes moraux qui sont du ressort de l’imagination, se détourner un instant de sa voie et faire, en passant, une découverte de cette importance. C’est à proprement parler pour combattre ce préjugé que ces pages ont été écrites. Elles ont pour but de montrer comment j’ai consacré une grande partie de ma vie à l’histoire naturelle, vers laquelle m’entraînait un goût passionné. Ce n’est donc pas par un don extraordinaire de l’esprit, ce n’est pas par une inspiration momentanée, ni d’une

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manière inattendue et tout d’un coup, mais par un effort méthodique que je suis enfin arrivé à un résultat si heureux.1

On peut donc s’étonner, tout en admettant que Goethe n’ait pas été le plus grand savant de son temps, que l’on se soit contenté de se débarrasser d’une manière si expéditive d’un pan entier et essentiel de son activité et de sa production. Il est plus étonnant encore de constater que ce rejet s’est fait le plus souvent au nom de représentations grossières et parfois mêmes caricaturales de l’histoire de la science et des sciences et du progrès scientifique et technique, comme s’il n’y avait pas d’autre alternative à opposer à l’excès inverse, consistant à voir en Goethe un savant hors pair, afin de mieux glorifier le génie national allemand. Face à ces excès, que la passion idéologique n’a fait qu’accentuer, il serait peut-être temps d’évaluer enfin l’œuvre scientifique de Goethe en la situant à sa place dans l’histoire des sciences et des idées, afin de l’apprécier à sa juste valeur. Là encore, on peut s’étonner que les travaux des spécialistes allemands et anglo-saxons sur la question soient si peu invoqués, alors qu’ils fournissent tout le matériel nécessaire à une telle réévaluation critique. On s’étonnera encore qu’on ne prenne plus guère l’avis des principaux intéressés, en l’occurrence les savants, physiciens et biologistes. Ceux-ci sont en effet loin d’avoir une opinion tranchée sur la question, et, si le positivisme scientifique a pu les amener, au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, à juger de manière plutôt négative la contribution de Goethe à la science, il n’en reste pas moins que les problèmes nouveaux que rencontrent la biologie et la physiologie ont considérablement renouvelé leur intérêt pour les travaux et les méthodes de l’écrivain allemand. Enfin, on pourra noter, même si cela reste au fond assez superficiel – il faudrait en effet pouvoir débattre de la signification précise à attacher à une telle reconnaissance –, que, presque dès le début, les efforts de Goethe, s’ils ont été en général rejetés ou
1. Der Verfasser teilt die Geschichte seiner botanischen Studien mit (1828-1831), dans Werke. Kommentare. Register, E. Trunz éd., Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag (Hamburger Ausgabe), 1998, vol. XIII, p. 167 (dorénavant abrégé HA, avec le numéro du tome et de la page) ; traduction de R. Michéa, Les travaux scientifiques de Goethe, Paris, Aubier, 1943, p. 9.

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Dans cet horizon. en ce qu’elles commandent l’observation et l’expérimentation et préparent leur interprétation. septembre 2005 méprisés. 2. ont aussi suscité l’intérêt de plusieurs savants. qui appuie cette économie sur l’organisation harmonieuse du monde. et de les étudier pour eux-mêmes. Cosmologie du vivant et puissance de l’imagination Goethe a suivi de très près l’évolution des idées concernant la nature du vivant et son inscription dans un monde organisé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle. La tâche de la méthode de la science est alors de déterminer le champ de ses objets. c’est-à-dire l’ensemble des lois auxquelles le développement des individus végétaux obéit. C’est à partir de cet horizon qu’il convient de situer et de comprendre sa réflexion sur la méthode de la science. Purkinje. En somme. gnoséologique. Claude Bernard ou Darwin. et il y a activement pris part. en s’appuyant sur les textes mêmes de Goethe et en tenant compte de son effort réel dans l’étude de ce que l’on appelait alors l’histoire naturelle. le premier principe. Il revient au premier de décrire en effet la structure propre aux phénomènes observés et de rendre compte de la relation que cette structure entretient avec nos facultés d’appréhension du divers des phénomènes. métaphysique. la présente étude voudrait exposer les conceptions théoriques du savant sur la méthode de la science. Le passage que nous avons cité plus haut indique très clairement que c’est grâce à une étude méthodique que Goethe est parvenu à exposer la métamorphose des plantes. est complété par le second. La méthode et la réflexion méthodologique sont donc deux conditions nécessaires à l’exercice de la science. les phénomènes. que ce soit Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. car celle-ci repose en définitive sur deux principes essentiels : le principe de polarité et le principe de continuité. Le principe de continuité. et non des moindres. n° 3. d’autre part.Astérion. présidant à l’économie de la connaissance. Helmholtz ou Heisenberg. Pour ce 212 . permet de concevoir une hiérarchie des êtres allant de l’inorganique à l’intelligence percevante et réfléchissante.

C’est à travers Buffon. la 2. pour être effective. Aubier. p. dans la mesure où la différence entre les êtres est reconductible à une simple différence de degré de perfection au sein d’une échelle hiérarchique. Ayrault. Voir R. que les deux agents ne soient pas d’une nature fondamentalement différente. La genèse du romantisme allemand. point de départ de la science selon Goethe. Cette interaction suppose enfin. n° 3. Cette corrélation des polarités repose à son tour sur le fait que l’intuition ou la vision des phénomènes mêmes. et de poser de même la continuité du divers des phénomènes à leur connexion en un monde dans le procès dynamique. Ces deux agents influent nécessairement l’un sur l’autre et modifient en permanence leurs dispositions réciproques dans le cadre d’un processus qui est. il est possible de poser la continuité du quantitatif au qualitatif et de la réceptivité de la sensation à l’activité de la perception dans le procès de la connaissance . sous sa forme la plus déterminée. Cette polarité en appelle une seconde. corrélative. Michéa. dans la mesure où. sur le plan des facultés de l’esprit. qui oppose. Bonnet. p. Paris. En effet. 213 . selon que l’objet étudié appellera le chercheur à privilégier une approche mécaniste ou vitaliste. qui illustre le mieux cette idée de continuité. L’influence de Leibniz et des Nouveaux essais concernant l’entendement humain. l’analyse à la synthèse. septembre 2005 faire. publiés pour la première fois en 1765. par conséquent. Linné et Herder que Goethe en hérite. 1961. un processus de connaissance mais demeure globalement une action. et qui détermine par conséquent la démarche du chercheur. ou plus exactement à un usage raisonné de l’imagination2. résulte d’une interaction continue entre le sujet et l’objet. Concernant le vivant. a été considérable dans ce débat. Ces deux procès sont alors exprimables par une série de lois. 231-244. Les travaux scientifiques de Goethe. qui oppose la qualité à la quantité et qui caractérise ainsi l’objet de la science. le passage d’un échelon à l’autre se fait toujours de manière progressive (natura non fecit saltus). R. 42-58 . C’est parce qu’elle garantit ce dernier point que l’idée de continuité est à la fois l’assise de la méthodologie goethéenne et la base de la pratique scientifique de l’écrivain. Les réflexions de Goethe sur la méthode sont donc traversées par une première polarité. I. et plus précisément de la réflexion. propre au phénomène. t. elle a recours à l’imagination.Astérion. quantitatives ou qualitatives.

Vrin. mais seulement par l’affirmation d’une différence ou d’une spécificité du vivant d’une part et d’une science alternative du vivant et du monde vivant d’autre part. 5. pour qualifier sa démarche. La dimension heuristique de la méthode est par conséquent d’apprendre à la pensée à se conformer aux données que l’intuition est susceptible de lui fournir. 214 . que les éléments des objets. et que la phénoménologie dont on veut le créditer à bon droit aujourd’hui ne passe pas forcément par une rupture avec les sciences mathématiques de la nature. il faut garder présent à l’esprit que Goethe songe surtout ici à la vision concrète des phénomènes. La détermination de l’objet ne saurait dépendre des seules structures de la pensée. Ibid. 40-51 . 4. Bedeutende Fördernis durch ein einziges geistreiches Wort (Important encouragement dû à un seul mot plein de sens. 1998. dès lors que le but assigné à cette dernière est de préparer la science à l’intuition ou vision des phénomènes. C’est en ce sens que Goethe a pu reprendre à son compte. Voir E. n° 3. 38. Van Eynde. clé de l’expérimentation et de l’interprétation. due au psychologue Johann Christian Friedrich August Heinroth4 : Il [Heinroth] décrit ma démarche comme étant une démarche spécifique : il dit en effet qu’elle est objectivement active [gegenständlich tätig] et entend par là qu’elle ne se sépare pas des objets. p. Mais il reste du ressort de la pensée de construire ou de proposer la structure la plus adéquate à l’objet à saisir dans chaque cas. Wissenschaftliche Buchhandlung. Si le sens technique d’Anschauung est bien « intuition ». 1823). « regarder longuement ». Paris. les intuitions [Anschauungen] y trouvent place et en sont très intimement pénétrés. Idee und Gestalt (1924). « contempler ». que mon intuition est elle-même pensée et ma pensée intuition. Darmstadt. Que l’imagination soit ensuite la faculté requise par la méthode se comprend aisément. La libre raison du phénomène. 39-66. Cassirer. la thèse d’un rejet pur et simple des mathématiques est soutenue par L. de « pensée objective ». 1971 et 1989.. le sens courant du verbe anschauen étant d’ailleurs « fixer du regard ». essai sur la Naturphilosophie de Goethe.Astérion. elle relève avant tout du caractère propre aux phénomènes qui constituent un tel objet. l’expression de gegenständliches Denken. septembre 2005 méthode la plus adéquate sera donc qualitative et génétique : elle devra en décrire les transformations3. HA-XIII. p. Cette alternative laissée ouverte par Goethe montre qu’il n’était pas un simple contempteur des mathématiques.5 3. p. « Goethe und die mathematische Physik ». p. 37.

215 . je me mets avec sincérité et prudence à l’ouvrage. et cela ne donne que des sottises. p. Dans Poésie et vérité. 40. lorsque je ne pouvais déchiffrer l’origine et la connexion [Verknüpfung] de quelque phénomène [Phänomen] mais devais le laisser de côté. dans mon expérience.Astérion. p. HA-X. traduction de P. il arrivait qu’après bien des années. dès que..7 6. de leur origine et de leur connexion que l’imagination apparaît comme une faculté essentielle pour le chercheur. Paris. faisant preuve d’application et de réceptivité. d’une manière plus générale. il est possible à Goethe de présenter l’opération fondamentale de sa démarche. la déduction : Toute ma démarche repose sur la déduction . c’est à la puissance de l’imagination qu’il revient de donner forme au réel. Et. septembre 2005 Une fois précisé que la pensée se conforme à l’objet tout en gardant le pouvoir de forger elle-même la structure adéquate à l’objet visé. les autres cherchent à réaliser ce qu’on nomme poétique. 461-462. et cette démarche s’est avérée des plus profitables au cours de ma longue vie. S’il se trouve. Goethe a rappelé à ce propos une déclaration de son ami Johann Heinrich Merck : Ton effort. ou plus exactement vision des phénomènes. ou plutôt qui tire spontanément ces conséquences de lui-même et vient au devant de moi. C’est à l’exercice méthodique de l’imagination qu’il est donné de saisir les phénomènes dans leur phénoménalité même. imaginaire. tout s’expliquait tout d’un coup et dans la plus belle des connexions [Zusammenhang]. car. la tendance dont on ne saurait t’écarter. Aubier. partie IV. n° 3. je n’ai pas de repos tant que je n’ai pas trouvé le point précis. intuition.6 C’est donc en tant qu’Anschauung. quelque phénomène [Erscheinung] que je ne sais déduire. du Colombier (1941). à partir duquel je puis déduire un grand nombre de conséquences. sans rien leur ajouter qui leur serait extérieur. est de donner une forme poétique au réel . 128 . 1999. 7. Dichtung und Wahrheit. livre XVIII. p. je le laisse subsister en tant que problème. Ibid.

septembre 2005 Mais donner une forme. sa véritable fécondité et sa créativité authentique. L’imagination devient ainsi la puissance d’appréhension du réel. L’imagination du poète lyrique est ainsi cette imagination qui trouve dans les objets de l’appréhension. et en fait quelque chose d’idéel et de concret. et forme poétique au réel. permet d’arriver dans chaque cas à la vision concrète des phénomènes spécifiques à chacune de ces disciplines. Elle témoigne enfin de la continuité fondamentale qui donne sa cohérence au réel. de pensable et de palpable à la fois. L’imagination rend nos organes plus aptes à saisir les êtres et les choses qui nous entourent et les rapports dans lesquels ils entrent. de l’activité et de la créativité. C’était reconnaître du même coup que le réel se forme et se configure lui-même par une incessante activité. n° 3. selon la méthode qui convient à chaque secteur du savoir. l’imagination se concrétise chaque fois en un mode d’exercice particulier de sa puissance d’intuition. Toute la vie de Goethe aura été traversée par l’effort consistant à la découvrir et à l’exercer. Si Goethe est aussi spontanément observateur attentif de la nature que poète inspiré. grosse de ces potentialités avant même toute distinction du particulier et du général. historien de son temps ou théoricien de l’art. Encore faut-il ne pas précipiter les conclusions que nous serions tentés de tirer du matériau brut qu’elle livre à nos sens. au réel ne pouvait aller sans un effort constant pour apprendre à le découvrir et à l’appréhender sous toutes ses formes. en tant qu’ils peuvent être 216 . Elle autorise la perception des changements perpétuels qui affectent les choses en devenir comme des formes qui s’y stabilisent un temps. Aussi vouloir donner forme. c’est chaque fois dans l’exacte mesure où l’imagination. en autorisant la mise en ordre de nos sensations et de nos perceptions. Mais elle ne le devient en effet que par son exercice méthodique. Le plein exercice de l’imagination appelle un art d’inventer qui lui apporte. du sujet et de l’objet.Astérion. quelle qu’elle fût. donc en une fonction spécifique de son pouvoir plus général d’appréhension. étaitce inscrire sa propre création dans ce tout plus vaste dont elle n’est jamais qu’une partie. Ensuite. Il devait lui apparaître que l’imagination n’est pas tant cette puissance fantasque qui engendre des chimères et se plaît aux illusions que cette puissance par laquelle nous pouvons atteindre au contraire à la claire appréhension du monde.

Une version révisée de cet article se trouve dans Das Erlebnis und die Dichtung. dans la forme concrète qu’elle revêt à l’occasion de l’observation de la nature. « Goethe und die mathematische Physik ». d’« imagination sensorielle exacte ». Loin de se réduire à une pure réceptivité. Cassirer. 42-104 . t. W. Plus cette vision sera particulière. 76-77. personnelle ou singulière et forte. Leipzig. E. n° 3. afin de la distinguer de la dichterische Phantasie. septembre 2005 simplement présents à l’esprit. Elle se concrétise donc par une méthode dans l’acception la plus classique du terme. 9. qui nous laisserait devant le mystère d’une donation incompréhensible.Astérion. Zeitschrift für Völkerpsychologie. Cerf. qu’on veut purement subjective. p. Aussi le poète s’en tiendra-t-il à la singularité de ce qui est vu et à la particularité de la vision. traduction sous la direction de D. Œuvres. l’occasion d’une expression personnelle des différents états et procès de l’âme du poète. opposée à la vérité objective. une spécification de la puissance globale de l’imagination. 1878. au lieu de chercher à configurer le sentiment intime. C’est en ce sens que Goethe aimait qualifier ses poèmes de « poésies de circonstance » : l’imagination poétique tire occasion d’une rencontre singulière entre le poète et un événement du monde pour mettre en branle le processus créateur8. apparaît-elle comme la faculté de l’esprit qui défigure le moins l’objet. Paris. plus elle aura chance de rencontrer l’infinité du sentiment et de susciter l’inspiration du poète. Cette fonction d’imagination sensorielle exacte. « Goethe und die dichterische Phantasie ». elle participe activement de cette démarche qui s’efforce de saisir l’ordre des phénomènes et la connexion qui en commande la concaténation. Cohn. elles n’en diffèrent pas moins dans leurs modalités concrètes d’application au réel. La différence entre la démarche scientifique de Goethe et la démarche de la physique mathématique ne consiste alors pas tant dans ce recours à l’imagination que dans la tentative de 8. 1995. Goethe qualifie ainsi l’imagination du savant d’exakte sinnliche Phantasie. L’imagination du savant est de même. p. n° 10. 217 . de l’« imagination poétique » ou « lyrique ». si ces deux spécifications de l’imagination sont bien issues d’un même fonds. Il importe toutefois de noter que. s’en tient à dégager les phénomènes et à les rendre visibles9. 1906. Dilthey. et même comme la seule puissance vraiment capable de nous montrer un objet. Aussi l’imagination. ou plus généralement d’une âme ou de l’âme humaine à travers lui. VII : Écrits esthétiques.

cette loi n’est pas non plus l’expression d’une nature étrangère au phénomène. par la loi qu’il exprime. 1784-1785).Astérion. 11. Toutefois. et réciproquement. 62-63. les lois revêtiront par conséquent un caractère essentiellement qualitatif : Mesurer une chose est une action grossière. elle devrait en fournir elle-même l’étalon. p. n° 3. qui ne peut être que très imparfaitement appliquée à des corps vivants. Un phénomène est toujours polarisé : d’abord. ensuite. parce qu’il peut être aussi bien typique – et Goethe l’appelle alors un Urphänomen. p. un « phénomène archétypal » – que dérivé et sans signification immédiate.11 La raison d’être de l’expérience (Erfahrung) et de l’expérimentation (Versuch) est alors de nous apprendre à voir les phénomènes eux-mêmes. Le phénomène polarisé La déduction est l’opération fondamentale de la science. Mais ce dernier est purement intellectuel et ne saurait être trouvé par les sens. 7. 218 . Elles forment donc la pierre de touche d’un exercice conséquent de l’imagination. parce qu’il est à la fois sensible et idéel . Si elle devait l’être malgré tout. n’est rien en dehors de sa connexion à d’autres phénomènes. Studie nach Spinoza (Étude d’après Spinoza. Dans la perspective d’une étude du vivant et du monde vivant. septembre 2005 rendre les phénomènes pleinement visibles plutôt que seulement quantifiables10. Ibid. enfin. mais encore inapproprié d’exprimer quantitativement ce qui ne peut l’être que qualitativement. C’est pourquoi il est non seulement insuffisant. HA-XIII. Une chose existante vivante ne saurait être mesurée par rien de ce qui est en dehors d’elle. Le phénomène ne vaut que par l’ordre. qui doit parvenir à se libérer des orientations et des limitations propres à l’exercice ordinaire des sens 10. parce qu’il sera interprété en termes de quantité ou de qualité .. Le phénomène. 3. et elle ne doit donc pas s’énoncer dans un langage différent. du même genre ou d’un genre différent. cependant. parce qu’elle a pour tâche de mettre en évidence les phénomènes mêmes.

Pour l’en délivrer. 432. nous communique ne se réduit jamais à un tel donné. la connexion qui en déterminent l’apparaître. 13. mais ce que l’intuition. 219 . nous est sans doute livré par nos sens. p. même répétée. Car nous ne le recevons jamais qu’à travers le miroir déformant du jugement qui le livre à la pensée : « Les sens ne trompent pas.Astérion. n° 295. 14. « Tel phénomène. qui mène au dogmatisme. Les théories marquent d’habitude la précipitation d’un entendement impatient. Ibid.12 Il revient aux phénomènes de nous fournir les éléments susceptibles d’entrer dans une élaboration théorique et de l’alimenter. Car il n’existe pas de pure réceptivité.. c’est que tout ce qui est de l’ordre des faits est déjà théorie. »14 Aussi faut-il soumettre l’appréhension des phénomènes à l’examen de l’entendement ou sens commun. ce sont les maillons d’une grande chaîne. p. et la précipitation. septembre 2005 et ne pas être tentée non plus de leur surimposer des déterminations théoriques extérieures qui les dénatureraient : La chose la plus élevée que nous puissions comprendre. n° 501. afin d’éviter la prévention. du mécanisme et du dogmatisme et les conduire devant le jury du bon sens humain [gemeinen Menschenverstandes]. Ibid. et ils ne valent que par leur connexion. Ne cherchons rien derrière les phénomènes. immédiat. qui a pour conséquence la construction de théories inappropriées à l’objet examiné : Il nous faut sortir une fois pour toutes les phénomènes des sombres chambres de torture de l’empirisme. n° 488. En effet. il importe de saisir aussi l’élément idéel du phénomène en tant que tel : l’ordre. HA-XII. 434. ils sont la théorie elle-même.. »13 Un donné brut. n° 3. telle expérimentation [Versuch] ne prouvent rien. On ne saurait toutefois se passer de l’examen critique du témoignage des sens et s’abandonner à une pure réceptivité. le jugement trompe. p. 406. qui voudrait bien être libéré des 12. notre appréhension ordinaire est conditionnée par nos habitudes et nos préjugés. Maximen und Reflexionen (Maximes et réflexions). La couleur bleue du ciel nous révèle la loi fondamentale du chromatisme.

il importe de comprendre que de tels phénomènes ne sont ni premiers chronologiquement – il ne s’agit pas de commencements factuels d’une série phénoménale. critique de la prévention et de la précipitation de l’entendement par la réflexion. car seul un tel concours nous permet de dégager les phénomènes archétypaux. dans sa dimension propédeutique. 69-70.). n° 617. 440. En effet. La démarche scientifique de Goethe. Letouzé (trad. et l’intelligible. 76-77 et 107-108. et. n° 500. H. 56-66. p. si l’effort du scientifique ne peut remonter au-delà des phénomènes archétypaux. la loi qu’ils expriment est immédiatement visible17. 16. et réciproquement. en ce que. qui le confronte aux données de l’intuition : Aucun phénomène ne s’explique en et par lui-même. qui n’est jamais pur en raison de nos préjugés. 449 (cf. ni premiers logiquement – il ne s’agit pas non plus de principes a priori. T. p. 2001. et qui. des concepts. septembre 2005 phénomènes. De tels phénomènes sont donc dits archétypaux. p. du témoignage des sens. met à leur place des images.16 C’est alors ce concours du regard de l’œil et du regard de l’esprit qui confère à la méthode sa dimension heuristique. Ibid. et même souvent que des mots. sans qu’il soit besoin d’autre chose que l’intuition ou vision.. Bortoft. 15. Triades. encore moins d’êtres premiers. et on ne peut donc rendre le terme d’Urphänomen par « phénomène primitif » ou « primordial » –. Paris. parce qu’ils illustrent au mieux la connexion des phénomènes apparentés. p. n° 585. 434. seuls plusieurs phénomènes pris ensemble et ordonnés avec méthode finissent par donner quelque chose qui peut avoir de la valeur pour la théorie. 17. Par conséquent. pour ce faire. par le bon sens humain. 220 . ce n’est donc que par l’expérience que l’entendement peut se libérer de ses préjugés pour redevenir le bon sens humain. le sensible. n° 3. doit donc accomplir un double travail critique : critique. et parce qu’en eux le sensible rend visible l’intelligible..15 Inversement. conséquemment. Ibid. La méthode. 445) et n° 548. dans leur phénoménalité même. p.Astérion. Ce sont plutôt des phénomènes plus exemplaires ou plus typiques que tous les autres phénomènes du même genre.

367-368.19 18. Ce n’est que dans la Théorie des couleurs que le caractère typique ou archétypal de l’Urphänomen sera définitivement fixé comme intuition sensible et intellectuelle de la loi à même le phénomène. Zur Farbenlehre. par quoi nous prenons plus ample connaissance de certaines conditions indispensables de l’apparaître [des Erscheinenden]. celui de l’œil et celui de l’esprit. en tant qu’ils constituent l’expression directe et exemplaire de ces lois que la science étudie. ni davantage parce qu’ils énonceraient les principes ou les présupposés fondamentaux de la science. au contraire. Il convient de noter à propos des Urphänomene que la pensée de Goethe ne s’est fixée que progressivement. au sens intellectualiste du mot. dans le phénomène [Erscheinung]. qui. il n’est perçu que par le concours des deux regards. qui. septembre 2005 ce n’est donc pas parce qu’ils constitueraient une réalité ultime. Ces dernières se rangent à leur tour sous des rubriques scientifiques. qu’une idée. mais. une abstraction. cependant. Mais ils sont par contre tout à fait appropriés [geeignet]. tout se conjugue peu à peu selon des lois et des règles supérieures. et conjointement. Un Urphänomen n’est pas qu’une vue de l’esprit. peuvent être assignés à des rubriques empiriques générales. n’est au-dessus d’eux. et sa recherche forcenée de la plante archétypale en Italie le montre assez. ne se révèlent pas qu’à notre entendement par des hypothèses et par des mots. p. 1790-1811). Comme cette évolution a rarement été prise en compte. HA-XIII. avec un peu d’attention. les formes dernières de l’être par exemple. et qu’il n’y a donc rien de visible en dehors d’eux18 : Ce que nous percevons dans l’expérience. Dorénavant. partie didactique.Astérion. Nous nommons de tels phénomènes des phénomènes archétypaux [Urphänomene]. à notre intuition par des phénomènes. mais seulement parce qu’ils marquent la limite du domaine ou du champ même de toute science. sa méconnaissance. 19. parce qu’ils sont le visible même. jusqu’au cas le plus trivial de l’expérience quotidienne. 221 . Il a d’abord cru qu’il s’agissait en effet d’êtres premiers. comme Schiller. ajoutée au problème de traduction que pose le néologisme de Goethe. § 175. parce que rien. didaktischer Teil (Théorie des couleurs. de sorte que nous pouvons redescendre par paliers. Mais il s’est toujours refusé d’autre part à n’y voir. n° 3. qui nous renvoient encore plus loin. de même que nous nous étions auparavant élevés par paliers. a créé bien des confusions en la matière et explique en partie les difficultés que son interprétation a pu connaître et les représentations trop unilatérales qu’on a pu s’en faire. ce n’est le plus souvent que des cas.

telle est la vie de la nature. unir ce qui est divisé. et parce qu’ils doivent produire une forme d’organisation aux yeux du chercheur et manifester l’ensemble de leur vie intime. autant que faire se peut. doit annoncer ou une division originelle capable de s’unifier ou une unité originelle parvenant à se diviser et doit se présenter de la sorte. du sensible à l’intelligible et du phénomène dérivé au phénomène archétypal. 21. parce qu’il faut enfin qu’ils s’organisent nécessairement les uns aux autres. dans sa dimension propédeutique et heuristique. La tâche de la méthode. tout ce qui doit venir à notre rencontre en tant que phénomène. si différente que soit par ailleurs leur pensée. l’inspiration et l’expiration du monde. Le double mouvement de la pensée La polarité du phénomène.Astérion. typique et dérivé. idéel et réel. HA-XIII. en tant que déploiement de la 20. appelle donc un double mouvement de cette pensée qui doit lui correspondre. dès lors qu’elle cherche à en acquérir la connaissance. d’une manière plus générale. la méthode.21 4. Zur Farbenlehre. 1817-1820). 222 . C’est l’éternelle systole et diastole. 488. qui est à la fois quantité et qualité. nous vivons et agissons. l’éternelle syncrisis et diacrisis. § 739. tomberont pourtant d’accord sur ce point : tout ce qui doit apparaître. la complétude des phénomènes. est de remonter de la quantité à la qualité. Diviser ce qui est uni. p. p. cette tâche obéit parfaitement au principe gnoséologique de la polarité. 26. dans lequel nous sommes. didaktischer Teil. Einwirkung der neueren Philosophie (Influence de la nouvelle philosophie. Une fois ce parcours accompli. principe qui découle de la nature même du phénomène : De fidèles observateurs de la nature. n° 3. septembre 2005 Il est alors possible de définir la tâche du physicien : Assigner précisément toutes les conditions d’apparition d’un phénomène et viser.20 Et l’on voit que. ou plutôt qu’ils empiètent les uns sur les autres.

la physique a eu recours aux mathématiques. 40-51. dont le dernier vecteur. sans toujours remarquer que ce principe ne pouvait être tiré du donné mais relevait des lois de la pensée. est la répétition des expériences et des expérimentations à tous les niveaux et d’un niveau à l’autre. au sein d’une démarche essentiellement qualitative. texte auquel 22. La combinaison de ces deux mouvements duels permettra enfin de dégager les étapes de la méthode expérimentale. redescendra du phénomène archétypal au phénomène dérivé. 223 . « Goethe und die mathematische Physik ». Goethe reprend ici à son compte des considérations sur les mathématiques développées par d’Alembert dans le « Discours préliminaire » à l’Encyclopédie. Le premier mouvement de la pensée intervient pour régler. Toutefois. E. À la polarité de la généralisation et de la spécification s’ajoute le mouvement alternatif de l’analyse et de la synthèse qui caractérise l’exercice même de la pensée. de l’intelligible au sensible. sur le plan de la pensée. voire de la qualité à la quantité dans un mouvement de spécification et de différenciation. que cette traduction ne saurait donc exprimer pleinement ce donné. À la connexion des phénomènes dans un monde. Afin d’étayer sa réflexion. Elle a ainsi oublié que le langage mathématique n’est qu’une traduction possible des structures de la pensée. connexion qui fait leur singularité. qui en est aussi le plus important. doit donc répondre.Astérion. l’unicité du principe de mise en ordre des phénomènes connexes. car elle a voulu trouver ce principe unique dans le caractère quantifiable du phénomène. à partir duquel les différentes sciences se distinguent et s’organisent les unes par rapport aux autres dans l’édifice de la science. sur ce point. les rapports du particulier au général. non pas d’abord du donné phénoménal. tant par l’exigence d’une construction rigoureuse que par la reconnaissance de la subordination nécessaire de l’ordre des phénomènes à un principe unique22. Cassirer. Il importe de souligner que. dont le milieu est le phénomène singulier que la pensée objective est chargée de saisir tel quel. la démarche de Goethe se rapproche le plus de la démarche de la physique mathématique. p. pour accomplir cet objectif. n° 3. septembre 2005 science proprement dite. et qu’elle ne constitue pas non plus à elle seule la structure la plus adéquate que la pensée soit capable de construire pour correspondre au phénomène et le connaître dans sa vérité.

« Discours préliminaire ». qui traite d’abord de la certitude que l’on peut atteindre dans les diverses sciences mathématiques. 451452. p. Naturphilosophie (1827). 93-96). textes choisis par A. et pour ainsi dire. entres autres. Pons. p. p. 44 . pour Goethe. n° 632. il faut reconnaître aussi que ce mérite réside dans la proposition même. et où on lit. n° 3. J. et étendu son domaine. original d’un grand nombre d’autres. avant de comparer une suite de propositions aux états successifs d’une langue et à une suite de traductions d’une même proposition initiale. mais bien plus efficace encore. D’Alembert 23.25 Donc. Ces traductions sont au reste fort avantageuses par les divers usages qu’elles nous mettent à portée de faire du théorème qu’elles expriment . 24. n° 636. GF-Flammarion. comme pour d’Alembert.24 Le mérite réel des mathématiques n’est donc pas tant de permettre la description des phénomènes que d’autoriser l’édification d’une structure de pensée autonome et rigoureuse. Maximen und Reflexionen. C’est ce qui nous fait sentir combien nous sommes redevables aux génies inventeurs qui. septembre 2005 l’écrivain allemand renvoie explicitement23. et souvent de la même hypothèse. le passage suivant : On peut donc regarder l’enchaînement de plusieurs vérités géométriques comme des traductions plus ou moins différentes et plus ou moins compliquées de la même proposition. Le Rond d’Alembert. et qui se prêtera éventuellement ou non à la description de certains phénomènes ou d’une certaine dimension de la phénoménalité : On peut dire en ce sens des mathématiques qu’elles forment la science la plus haute et la plus sûre. 452. Goethe renvoie en fait à l’ensemble du passage sur les mathématiques (p. usages plus ou moins estimables à proportion de leur importance et de leur étendue. Mais elles ne rendent vrai que ce qui l’est déjà.Astérion. 96. HA-XIII. Maximen und Reflexionen. analogue à celle du langage. 1986. ont réellement enrichi la géométrie. 224 . source. p. l’efficace des propositions de la géométrie vient avant tout de leur indépendance par rapport aux phénomènes de la physique. 25. Paris. Mais en convenant du mérite réel de la traduction d’une proposition. Encyclopédie I. en découvrant quelqu’une de ces vérités fondamentales.

réciproquement. Maximen und Reflexionen. 225 . et dans quelle confusion lamentable leur mauvaise application a plongé la science et l’art depuis qu’elles ont été relevées. p. au contraire. sans pouvoir non plus en imiter ou en reproduire les procédés : 26. que des hypothèses reposant au bout du compte sur une spéculation d’ordre métaphysique touchant la nature des phénomènes que l’on cherchait à exprimer sous l’espèce de ces propositions26. et ce en raison de leur rigueur et de leur certitude : Il nous faut reconnaître et avouer ce que sont les mathématiques. 93-94. les mathématiques n’ont rien à gagner de leur application à la physique. parce qu’un tel recours suppose une hypothèse touchant la nature des choses. « Discours préliminaire ». Les mathématiques ne peuvent être au mieux qu’un exemple de modélisation. Goethe tire donc de ces considérations que la généralisation en physique n’a que peu à gagner du recours aux mathématiques. incapable donc de considérer les phénomènes mêmes.27 La physique doit s’efforcer d’imiter cette rigueur et d’atteindre une certitude analogue dans son domaine et dans ses limites. elles ne participent pas. lorsqu’ils se contentent de traiter d’objets purement mathématiques. Métaphysique désigne ici une prétention déplacée à statuer sur l’être même des choses. septembre 2005 reconnaissait en effet un moindre degré de certitude à ces propositions géométriques formulées pour exprimer des phénomènes physiques. sans pouvoir toutefois reconnaître dans les mathématiques un instrument utilisable tel quel et immédiatement. ce dont. p. D’Alembert. ne peut que relever de la prévention et de la précipitation d’un entendement impatient. la plupart du temps. n° 3. Il est par conséquent nécessaire de ne pas faire de physique en recourant aux mathématiques. ni d’abâtardir les mathématiques en en faisant l’instrument irréfléchi d’une physique précipitée. en quoi elles peuvent servir essentiellement la science de la nature [Naturforschung]. 454. à ce stade. n° 642. qui. 27. Il n’y voyait même. puisqu’elles y perdent au contraire la certitude qui caractérise autrement leurs raisonnements. qui n’a pas lieu d’être en science. Et. de généralisation pour la physique.Astérion.

poursuivent leur grand progrès intellectuel et se développent par leurs propres moyens plus purement que ce n’a pu être le cas jusqu’à présent pour elles.28 La confusion des deux disciplines comporte le danger de dénaturer la juste perception des objets spécifiques à chacune d’entre elles. Ibid. sans s’occuper le moins du monde de ce que les mathématiques font et accomplissent de leur côté.. t. n° 644. Et il faut que les mathématiques proclament à leur tour leur indépendance à l’égard de toute réalité extérieure. En physique.Astérion. à les prendre pour ce qu’ils sont et à ne pas prendre pour tels des phénomènes dérivés. la science de la nature [Naturforschung] a commis une grande erreur en plaçant un phénomène dérivé à la plus haute place et le phénomène archétypal à la plus basse. chez lui. 29. Goethe. n° 3. Paris. respect et piété à pénétrer de toutes ses forces la nature et sa sainte vie. 1939. leur portée et leurs limites : Nous estimons qu’en ce sens. On serait donc amené à poser que l’essence des objets de la physique est mathématique. était composé et comme composé ce qui était simple. H. La principale difficulté du mouvement ascendant de la méthode vers les phénomènes archétypaux est donc bien d’arriver à reconnaître ces derniers. inversion qui a causé en physique [Naturlehre] les complications et les 28. on ne pourrait résister longtemps à la tentation de conclure que l’instrument mathématique de la recherche exprime l’essence des choses qui constituent l’objet de la recherche. là même où l’intuition du phénomène nous interdit toute spéculation sur la nature des choses29. 72-75. Didier. Lichtenberger. I. La physique doit se maintenir dans une parfaite indépendance et s’appliquer avec amour. p. ce qui ne peut se faire qu’à condition de bien distinguer les différentes disciplines et démarches scientifiques. septembre 2005 La physique doit s’exposer dans ce qui la distingue des mathématiques. qui ont voulu se livrer au donné et s’efforcer d’en tirer ou d’y adapter quelque chose. en inversant même le phénomène dérivé et en faisant valoir comme simple ce qui. 226 .

les rubriques générales. La polémique avec Newton Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner que cette critique s’adresse avant tout à l’optique de Newton. alors qu’il s’agissait. pour l’écrivain allemand. Que le physicien [Naturforscher] laisse les phénomènes archétypaux à leur paix et à leur magnificence éternelles. § 176 et 177. le mal n’en subsiste pas moins : on ne veut pas reconnaître ce phénomène comme tel. et il verra que ce ne sont pas les cas singuliers. les opinions et les hypothèses. que le philosophe les intègre à son domaine. didaktischer Teil. n° 3. 227 . complications et confusions dont elle souffre encore. lorsqu’on a parlé de l’erreur de Goethe en optique.Astérion.30 5. et dont une science qui traite des lumières colorées. du phénomène archétypal que la méthode devait dégager. Zur Farbenlehre. devrait par conséquent partir. on recherche encore quelque chose d’autre derrière et au-dessus de lui. Est-elle simple ou composée ? Est-ce la lumière blanche ou les lumières colorées qui sont premières et réelles ? Ainsi. 368. Résumé ainsi dans ses grandes lignes. afin de pouvoir étudier ces phénomènes pour euxmêmes. ou qu’on a voulu au contraire dénigrer Newton au nom des conceptions de Goethe. l’antagonisme de Goethe et de Newton semble se réduire à une querelle métaphysique touchant la nature de la lumière. là où nous devrions pourtant entrevoir les limites de l’intuition. mais les phénomènes archétypaux et fondamentaux qui lui livrent une matière digne d’être traitée et travaillée. septembre 2005 confusions les plus singulières. p. Mais même si on a malgré tout découvert un tel phénomène archétypal. Goethe a reproché au savant anglais d’avoir considéré la lumière blanche comme un phénomène composé et dérivé. afin donc de pouvoir rendre compte de leur caractère chromatique. on s’est en général contenté de dire que c’était parce que l’écrivain allemand ou le savant anglais s’étaient trompés sur la nature réelle de la lumière et avaient par conséquent élevé leurs édifices sur une 30.

hypothèse d’ailleurs avancée pour expliquer une expérience dont le protocole reste problématique (l’experimentum crucis de la décomposition. ou du moins qu’ils sont épuisés par leur expression mathématique) . Farbenlehre. qui. 32. et de l’ombre) . 457. p. expérience qui prouverait dans les faits la diverse réfrangibilité de ladite lumière blanche)32 . apparente. matériaux pour l’histoire de la théorie des couleurs). assurent à la méthode sa dimension heuristique et confèrent ensuite à la science sa fécondité réelle. Vrin. n° 660. cette théorie l’amène à se tromper sur le point de départ spécifique à l’étude des lumières colorées (le phénomène archétypal de la polarité de la lumière. 142-153 . et sa réflexion sur la méthode n’est pas dépourvue à cet égard d’une visée polémique : Newton est si réputé comme mathématicien que l’erreur la plus maladroite – poser que la claire et pure lumière. qui ne se trouble jamais. Goethe finira lui-même par faire de manière tout à fait explicite ce reproche à Newton. indivisible. Paris. le contremodèle de la méthode : il part d’une théorie précipitée (il présuppose que les phénomènes étudiés ont une nature mathématique. de la lumière blanche par le prisme. septembre 2005 chimère. p. L’optique de Newton est donc. et n’est-ce pas les mathématiciens qui défendent toujours cette chose absurde et la répètent à l’auditeur le plus vulgaire dans des termes où l’on ne reconnaît aucune pensée ?31 Si Newton fut l’un des premiers à avoir reconnu la polarité essentielle au phénomène (principe de l’opposition de l’action et de la réaction) et la nécessité de s’en tenir aux phénomènes archétypaux (il ne faut pas feindre d’hypothèses touchant la nature ultime des choses). HA-XIV. seuls. il aurait pourtant péché. Certes. 19-25 et 30-46. p. pour se justifier. Élie. pour mettre un terme aux objections et aux critiques que certains de ses collègues de la Royal 31. Materialien zur Geschichte der Farbenlehre (Théorie des couleurs. est composée de lumières sombres – s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui . enfin. 1993. couleur et nature. contre ces deux principes fondamentaux. L’optique et la physique de Goethe et de la Naturphilosophie. 228 . aux yeux de Goethe.Astérion. Maximen und Reflexionen. dans l’élaboration de son optique. voir aussi M. n° 3. Lumière. il doit avoir recours à une hypothèse infondée (la lumière blanche est composée de lumières colorées).

4) un volet. Newton ne tient pas compte des principes qu’il a pourtant lui-même formulés : polarité des phénomènes. p. Goethe a procédé à toute une série d’expériences méthodiques et rigoureuses pour s’assurer de la validité de son intuition (ai-je vu le phénomène archétypal ou suis-je allé trop vite ?) et a scrupuleusement 33. est de la plus grande complication : elle lie les conditions suivantes : 1) un prisme de verre. nécessité de ne pas feindre d’hypothèses.Astérion. 153-159. si l’ouverture dans le volet est grande. 461. Goethe décrit cette expérience et en rappelle les circonstances dans la section des Materialien zur Geschichte der Farbenlehre consacrée à ses propres recherches. 8) qui. Maximen und Reflexionen. 257-260. afin que ces derniers lui montrent ce qu’il veut bien voir et confirment son hypothèse : L’expérimentation [Versuch] newtonienne. le spectre bien-aimé ne peut apparaître et n’apparaîtra pas. sur laquelle repose la chromatologie encore en vigueur de nos jours. faite la première fois sans aucun protocole expérimental35. comme Newton. septembre 2005 Society n’ont pas manqué de lui adresser dès la publication de ses thèses. 35. à une distance convenable. n° 683. 7) un rayon de soleil qui pénètre dans la chambre par cette ouverture. 229 . 2) qui a trois côtés. 5) percé d’une ouverture. p. si l’on prend un grand prisme et si l’on rapproche le panneau. Goethe avait connaissance des débats de la Royal Society à ce sujet et les rapporte dans les Materialien zur Geschichte der Farbenlehre. 34. 11) qui est placé à une distance convenable derrière le prisme. Ce qui l’amène à orienter ses dispositifs expérimentaux. n° 3. dont le tome XIV de l’édition de Hambourg. Si l’on retire les 3 . C’est oublier ensuite et surtout que. 9) et avec l’orientation convenable. 10) et atteint un panneau. et même des newtoniens convaincus l’ont critiquée. 6) qui est très petite. ne reproduit que des extraits. C’est oublier d’une part que l’experimentum crucis de Newton a aussi été une expérience fortuite et due au hasard. tombe sur le prisme. La critique que Goethe adresse à Newton se situe donc d’abord sur le plan méthodologique et expérimental. 6 et 11 conditions. 3) qui est petit. L’hypothèse de la composition de la lumière blanche était le vrai point faible de l’optique newtonienne. il recourt à l’argument d’autorité33.34 e e e On a souvent reproché à Goethe d’avoir élaboré cette critique à partir d’une seule et unique expérience. p.

l’édition de Hambourg ne reproduit pas (à cause de leur difficulté technique ?). Toutefois. dans la méthode et dans l’exposé scientifique. malheureusement. le principe général de la polarité de l’action et de la réaction tout d’abord. septembre 2005 noté tous ses protocoles36. certains principes fondamentaux de la démarche goethéenne sont en fait hérités de ce même Newton dont il critique la démarche en optique. en termes de qualité et pas seulement de quantité) et. car c’est par l’intermédiaire de Kant qu’il les a reçus. le mouvement ascensionnel de la méthode vers les phénomènes archétypaux et le mouvement descendant de l’exposé scientifique proprement dit. ce long excursus sur la polémique de l’écrivain allemand avec le savant anglais s’inscrit bien dans la discussion de la polarité de la pensée. n° 3. qui détermine l’objet de telle science. que. Goethe a pu se masquer cette origine newtonienne. Il importe de citer ici un texte révélateur à cet égard. souci qui avait été formulé d’ailleurs de la façon la plus convaincante par Newton lui-même. la déduction. ensuite. Il écrit : 36. de la Farbenlehre. Aussi cette opposition au plan méthodologique et expérimental témoigne-t-elle encore d’une relation plus complexe de Goethe à Newton qu’on ne l’a remarqué en général. le principe de l’unicité de principe. où Goethe se revendique de la philosophie naturelle de Kant pour s’expliquer ses divergences de vue de plus en plus profondes avec son ami Jacobi sur ces questions.Astérion. Ainsi. puisque l’enjeu véritable de ce débat est en fait la nécessité de respecter d’abord. Il apparaît donc que c’est bien le souci de ramener un champ scientifique à l’unité d’un ou de quelques principes très simples qui a guidé Goethe dans sa polémique. polémique. et en dépit de l’opposition de principe affichée par le vieux Goethe. qui apporterait l’éclairage le plus circonstancié sur l’opposition de Goethe à Newton. en termes de force et pas seulement de trajectoire. la polarité des phénomènes observés (en termes de dynamique et pas seulement de statique. 230 . critique menée au nom de principes méthodiques soutenus autrement par Newton lui-même. Il reste pourtant que c’est une étude détaillée de ces expériences par un spécialiste compétent. Ils se trouvent dans la seconde partie. Si Goethe finit par tenir que Newton s’est trompé sur la nature de la lumière. qui assure la validité d’une science ensuite. De ce point de vue. c’est au terme d’une sorte de critique interne à la démarche newtonienne en optique.

23-25. 6. Voir sur ce point l’introduction de P. le ou les quelques 37. tire sa véritable fécondité.37 Ce passage montre bien que Goethe reste tributaire des Premiers principes méta-physiques de la science de la nature. ouvrage dans lequel Kant reprenait le principe newtonien de l’action et de la réaction pour caractériser la dualité fondamentale de l’attraction et de la répulsion. sur laquelle il voulait faire reposer la partie dynamique de la physique. 1983. Tort à son édition de La querelle des analogues. 38. Analyse et synthèse La polarité de la pensée scientifique s’atteste donc par un double mouvement d’ensemble : méthode heuristique. et dont je laissais intacte la base profonde dans sa dignité et sa sainteté me rendait inabordable et même rebelle à cette manière de penser qui posait comme un article de foi une matière morte. Campagne in Frankreich (Campagne de France). 313-314.Astérion. p. septembre 2005 L’hylozoïsme. Plan-de-la-Tour. et que l’une ne peut être séparée de l’autre dans le concept de matière : de là ressortait pour moi la polarité archétypale [Urpolarität] de tous les êtres. au regard de l’œil comme au regard de l’esprit. que les forces d’attraction et de répulsion sont essentielles à la matière. p. Les Presses d’Aujourd’hui. HA-X. qui dégage les phénomènes archétypaux dont le propre est de montrer clairement. et cela ne m’avait pas échappé. laquelle devait être animée et stimulée d’une manière ou d’une autre. ce sera au nom de ce même principe. De fait. 231 . ou quelque autre nom qu’on veuille bien lui prêter. n° 3. Goethe restera également attaché à la conviction que c’est d’un principe unique ou de quelques principes simples que toute science. le poète comme le naturaliste l’avaient trouvé énoncé dans les remarques finales de l’Optique de Newton touchant l’organisation et les principes des différentes branches de la philosophie naturelle38. parus en 1786. quelle qu’elle soit. laquelle pénètre et vivifie l’infinie variété des phénomènes. Et lorsqu’il soutiendra l’idée d’unité de plan avancée par Étienne Geoffroy SaintHilaire. l’hylozoïsme auquel je m’attachais. La science kantienne de la nature [Kants Naturwissenschaft] m’avait appris.

39 Il convient cependant de ne pas se cacher les mérites. des données phénoménales ne peut commencer qu’ensuite et reste tributaire d’un tel réquisit : La chose essentielle. partant de ces principes. septembre 2005 principes qui sont à la base de telle science . 50 et p. cette analyse ne peut être opératoire que si elle tient compte du phénomène archétypal approprié à la science dont elle se fait l’instrument. HA-XIII. et conformément à la vraie méthode. c’est que toute analyse présuppose une synthèse. et d’apprendre ainsi à le connaître. nous l’avons vu. C’est en particulier l’analyse qui nous permet de distinguer les phénomènes singuliers dans la continuité de leur connexion. afin de vérifier si l’on s’est mis correctement à l’ouvrage. exposé déductif qui. heuristique et déductif.Astérion. Lorsque Goethe parle de méthode. Il s’agit plutôt de délimiter le champ de son application légitime. ce qui veut dire qu’il ne suffit pas de tirer d’un objet quelconque autant de traits singuliers qu’il est possible. Analyse und Synthese (Analyse et synthèse. dégage les objets qui s’inscrivent dans le champ d’une telle science. L’analyse d’un phénomène. que nous venons de caractériser débutera donc par une synthèse initiale qui sera l’expression de la polarité du phénomène. en tant qu’elle comporte ces deux mouvements. Le phénomène. plus spécifiquement. mais il faut au contraire appliquer cette analyse aux synthèses présentes. 51. puisque c’est par lui que nous saisissons la connexion 39. est fondamentalement polarisé. qui consiste dans l’alternance de l’analyse et de la synthèse. À ce double mouvement général de la démarche scientifique répond un double mouvement. davantage attaché à l’exercice de la réflexion. Il ne suffit pas d’appliquer la démarche analytique à l’observation de la nature. 1829). Seulement. n° 3. à laquelle on ne semble pas penser quand on use exclusivement de l’analyse. art d’inventer et déduction. soit. La science partira de cette intuition. C’est aussi l’analyse qui a permis à la chromatologie d’exploiter les résultats de l’expérimentation en optique. et surtout la nécessité de l’analyse. 232 . Le double mouvement. il désigne soit la démarche scientifique en général. le moment heuristique de cette démarche. p.

qu’elles peuvent rendre plus sensible. septembre 2005 des phénomènes que l’analyse a pour tâche de distinguer dans l’exposé scientifique40. Cette synthèse opère alors la subsomption du particulier sous le général. précipitées et injustifiées. 41. que la synthèse initiale fournit. 49-52. sa dépendance par rapport à la synthèse initiale correspondante qui la rend adéquate. p.. alors. plus compréhensible. est purement formelle . elle est adéquate ou inadéquate à ce qu’elle prétend expliciter. Afin de subsumer ce dernier sous le point de vue de l’universel. ce faisant. L’analyse. en effet. Mais. justifier son analyse en l’appuyant sur de fausses synthèses. il importe de situer l’analyse par rapport à une synthèse initiale dont le contenu est donné dans l’intuition du phénomène archétypal. qui sont formulées après coup à seule fin de ne pas reconnaître pour inadéquates les analyses déjà menées : Le grand danger que l’analyste encourt est donc celui-ci : appliquer sa méthode là où aucune synthèse ne l’étaie. de bien remarquer ce qu’elles permettent et ce qu’elles n’autorisent pas.. Ibid. ce qui veut dire aussi les hypothèses qui nous ont été livrées. ne peut pas dépasser le point de vue du particulier. Les hypothèses peuvent être conçues comme des aides extérieures au raisonnement. 233 . et qu’on néglige de rétablir l’esprit dans son ancien droit de se poser immédiatement face à la nature. l’analyse. D’où la nécessité d’une critique des fausses synthèses ou hypothèses. Il est sans doute impossible de ne pas recourir à des hypothèses en science. C’est son rattachement à une fausse synthèse qui la rend inadéquate. 49 et p. aussi doitelle être raccrochée à un fait réel. De fait. 52. plus communicable. n° 3.Astérion. L’analyste court en effet deux dangers : produire des analyses qui ne reposent pas sur de telles synthèses initiales et. Ibid. mais. par sa nature même. il convient de bien savoir quel est leur rôle. corrélativement. 41 Car une analyse n’est pas vraie ou fausse seulement. de développer et d’éclairer les fausses synthèses. Les amis et les partisans des sciences doivent prêter la plus grande attention au fait qu’on néglige de vérifier. p. 40.

441. transcriptions d’un phénomène archétypal au niveau de la réflexion. Analyse und Synthese. p. Ils sont indispensables à l’ouvrier. de vulgarisation plutôt qu’une fonction strictement opératoire : Les hypothèses sont des échafaudages placés devant un bâtiment . Il voit les phénomènes plus librement. le plus bel exemple que l’on en puisse trouver. ou en tout cas de ne pas les laisser fausser notre intuition des phénomènes archétypaux : Les hypothèses sont des berceuses par lesquelles le maître endort l’élève . unification qui apparaît alors comme la clé de la compréhension de son développement. septembre 2005 leur fonction est une fonction de préparation. 234 . n° 555 et n° 557.Astérion. à combiner de manière erronée. qui le contraignait à des vues fausses et incomplètes.42 Et de fait. Ainsi. Par conséquent. et il menace toujours de tromper le chercheur. à produire des sophismes au lieu de juger. on lui rend déjà un bien grand service. Maximen und Reflexionen. Maximen und Reflexionen. p. mais il faut se garder de les confondre avec le bâtiment. au sein d’un organisme. Pour lui. il les voit sous d’autres rapports et selon d’autres liaisons. p. cette subordination de 42. cette fonction opératoire est assurée par les synthèses initiales que Goethe appelle aussi « synthèses supérieures »43. le rôle des hypothèses reste subalterne. opportunité inestimable s’il parvient par la suite à remarquer son erreur elle-même. il les ordonne à sa façon et gagne à nouveau la possibilité de se tromper à sa façon. n° 3. Quand on libère l’esprit humain d’une hypothèse qui le bornait sans nécessité. c’est l’unification. n° 554. 51. d’un être vivant. à ruminer au lieu d’observer.44 Goethe ne reste pas sans nous fournir un exemple de ces synthèses supérieures. 44. on les retire quand ce dernier est fini. d’une division marquée par la polarité des forces d’attraction et de répulsion. 43. 441. l’observateur sincère et réfléchi apprend toujours davantage à connaître ses limites : il voit que plus le savoir s’étend plus les problèmes apparaissent. Il s’agit donc de ne pas en abuser.

C’est que Linné n’a pas voulu tenir compte de l’unité organique caractéristique de la plante et de sa croissance45. 45. 1996. qu’elle doit se donner comme point de départ pour être pertinente et autoriser une classification intuitive reposant sur la description adéquate des phénomènes organiques végétaux. septembre 2005 l’analyse à la synthèse. Versuch die Metamorphose der Pflanzen zu erklären. à savoir la feuille. C’est le but que se fixera l’Essai pour expliquer la métamorphose des plantes en décrivant le développement des plantes dicotylédonées à fleur : Nous avons cherché à expliquer tous les organes de la plante à bourgeon et à fleur à partir d’un seul. M. Paris. Ainsi toute démarche scientifique se construit-elle sur une interaction entre le sujet (la pensée) et l’objet (le phénomène étudié). d’où le caractère très abstrait que sa classification revêtait. § 119. 589. qui se développe ordinairement à chaque nœud . « Plus de lumière sur les feuilles ». 235 . Tout l’effort de Goethe sera alors de faire reposer une telle démarche sur l’unité organique. HA-XIII. Comme les huit doigts de la main.46 7.Astérion. Goethe n’a jamais caché son admiration pour le savant suédois. qui montre bien les deux polarités à l’œuvre selon Goethe dans le développement de la plante et la différenciation de ses organes. HAXIII. p. 100-101. Jay-Gould. mais il lui a reproché d’avoir développé sa méthode en l’appuyant sur la seule analyse. 1817). si elle concerne sans doute encore Newton. nous avons même osé déduire de la feuille les fruits qui contiennent les graines. vise plus particulièrement la méthode. du typique et de l’insignifiant s’oppose la polarité de la méthode heuristique et de l’exposé didactique et de l’analyse et de la synthèse. n° 3. 46. Pour une science expérimentale La polarité du phénomène appelle donc celle de la pensée qui a pour souci de les étudier en eux-mêmes. Le rôle de l’expérience et de l’expérimentation (Versuch) sera d’assurer la médiation du sujet et de l’objet. À la polarité de la quantité et de la qualité. Voir aussi S. du sensible et de l’idéel. ou plutôt les présupposés de la méthode classificatoire de Linné en botanique. p. p. Geschichte meiner botanischen Studien (Histoire de mes études en botanique. Blanc (trad.). 193-208. Seuil.

Elle est l’expression d’une interaction entre le sujet et l’objet. elle suppose un concours de ces facultés ou réalités et de ces tendances : Tout ce qui est dans le sujet est dans l’objet. 31 Maximen und Reflexionen. L’expérience met ainsi en œuvre. même si elles ne sauraient se confondre48. et quelque chose de plus. Nous sommes à la fois confus et rassurés : Dès que nous accordons son plus à l’objet. n° 515. action du sujet. cette manière d’envisager les choses est féconde. À travers les cadres de l’expérience. n° 3. ni idéaliste ou spiritualiste.49 L’expérience et l’idée contribuent toutes deux à dégager les phénomènes archétypaux. je les considère comme des corrélats et les réunis en une vie décisive.47 En ce sens. Bedenken und Ergebung (Réflexion et résignation. 1818-1820). dont la perception. septembre 2005 La connexion essentielle entre l’ordre des phénomènes et l’ordre de la pensée implique en effet que la démarche de la science ne puisse être ni simplement objective ni seulement subjective. 236 . Au contraire. de le représenter : Pour me tirer d’affaire. Elle n’est donc ni réaliste ou matérialiste. l’expérience et l’idée se correspondent. Une telle idée n’est donc pas abstraite. puis. L’expérience nous permet en effet de dégager le phénomène de sa connexion et l’idée nous permet de l’exprimer. L’idée exprime ce rapport dans sa généralité. Nous créditons le sujet. mais. Maximen und Reflexionen. p. Tout ce qui est dans l’objet est dans le sujet. C’est au contraire l’intuition de la loi singulière qui vaut pour tous les cas semblables : « On appelle idée ce qui toujours apparaît. 49. et quelque chose de plus. Je procède souvent ainsi avec la nature. même avec la plus récente histoire du monde qui s’agite autour de nous. je considère tous les phénomènes comme étant indépendants les uns des autres en les isolant de force . l’observation nous permet de cerner l’objet. p. une démarche de connaissance. c’est-à-dire aussi dans sa singularité. est d’abord suscitée par l’objet. p. 436. et se présente donc à nous comme la loi 47.Astérion. 48. 399. HA-XIII. dans le sensible. n° 246.

il s’agit de la reproduire. Voir aussi H. »52 Une fois qu’on a un aperçu. Afin de pouvoir discriminer les éléments que nous livre l’expérience. Goethe. p. n° 365. p. Paris. p. afin de les ordonner. 10-20. p. 52. Ibid. et même de chaque supposition. Der Versuch als Vermittler zwischen Objekt und Subjekt (L’expérimentation comme médiation entre le sujet et l’objet. HA-XIII. 12. Lichtenberger.. »50 La correspondance de l’expérience et de l’idée se développe alors à plusieurs niveaux que la méthode expérimentale se doit de distinguer. Ce terme désigne le simple regard conjoint que l’œil et l’esprit jettent spontanément sur les choses. c’est le maillon médian d’une grande chaîne productive ascendante. dans le cas des sciences. Le point de départ de cette correspondance. Mais pour que cette répétition soit véritablement utile et probante. 53. I. n° 13. Cette répétition mettra tour à tour en relief des aspects non encore aperçus ou pas encore assez bien dégagés. 366. t. encore confuse. de reconnaître ainsi à chacun son efficace et son champ spécifiques et de pouvoir les mettre en œuvre le cas échéant51. de certains rapports déterminants du phénomène : « Tout aperçu véritable procède d’une succession et entraîne des conséquences. l’expérience (Erfahrung) consiste à passer de l’aperçu à une observation attentive. Elle forme le niveau le plus lâche de l’interaction entre le sujet et l’objet53. Didier.Astérion. 51. septembre 2005 de tous les phénomènes. 1792). du coup d’œil jeté sur le phénomène à l’intuition de la loi qui le régit. de faire part publiquement de chaque expérience singulière. 237 . Der Versuch als Vermittler zwischen Objekt und Subjekt. il est hautement recommandé de ne pas élever d’édifices dans les sciences tant que leur plan et leurs 50. 1939. Maximen und Reflexionen. L’expérience nous livre un certain nombre de phénomènes connexes qui ne sont pas encore véritablement distingués et ordonnés. Goethe l’appelle un « aperçu ». le travail de l’expérimentation commence. Son premier degré. L’aperçu permet la perception. 414. p. Elle aura donc pour fin de clarifier et d’expliciter ce que l’expérience nous donne à voir. n° 3. 95-100. il faut encore en confronter les résultats avec les résultats d’autres chercheurs : Il est fort utile.

18. comprise comme intuition. Ibid. constitués par les diverses expérimentations singulières.. que nous avons faites nous-mêmes. séries dont la connexion n’apparaissait pas d’emblée.. afin de donner une assise méthodologique à son optique. dont la saisie autorise en retour la constitution du fait proprement dit. p. septembre 2005 matériaux ne sont pas connus de tous. nous appelons cela expérimenter [einen Versuch machen]. 56..Astérion. 13-14. 57. Ibid. Ibid. peuvent être examinés à tout moment par un chacun. Nous ne voyons pas très bien pourquoi on ne traduirait pas Versuch par « expérimentation ». 19. Il s’agit bien d’établir ou de confirmer des faits en faisant parler une expérience d’abord assez spontanée et peu réfléchie. Ibid.57 54. notamment lorsqu’elles doivent dégager des séries de phénomènes connexes. et de vérifier qu’on est bien remonté à un phénomène archétypal. p. bref une manière de constituer un usage raisonné de l’imagination. 14. la connexion des phénomènes optiques aux phénomènes atmosphériques pour la chromatologie. ou que d’autres ont faites en même temps que nous. ni éprouvés. et quand nous reproduisons les phénomènes qui sont apparus soit par hasard soit par artifice. mais pouvait éventuellement s’avérer nécessaire à la constitution de la science visée – ainsi.54 Cette répétition méthodique l’expérimentation (Versuch) : et réfléchie caractérise Quand nous répétons délibérément les expériences qui ont été faites devant nous. et il n’est pas difficile de juger si ces nombreuses parties singulières peuvent être exprimées par un principe général.. n° 3. car il n’y a pas ici de place laissée à l’arbitraire. p. 238 . Le produit de cette deuxième répétition est appelé une expérience d’un genre supérieur (Erfahrung höherer Art)56 : Les éléments de ces expériences d’un genre supérieur.55 Diverses expérimentations peuvent enfin être répétées à leur tour. ni sélectionnés. p. 55. Le texte de Goethe est sans ambiguïté à ce sujet : c’est bien une méthode de la science expérimentale qu’il expose.

que nous appelons par ailleurs tout aussi bien des faits. et ainsi. car ils fournissent seuls la synthèse supérieure. Elle sera ensuite d’avancer ou de réserver les principes qui expriment les expériences d’une genre supérieur et d’examiner dans quelle mesure ils se subordonnent euxmêmes à un principe encore plus élevé. la mise au point de cette méthode expérimentale devait assurer en dernière analyse une assise solide aux Contributions à l’optique (Beiträge zur Optik). Erfahrung und Wissenschaft (Science et expérience. elle doit prendre acte de la polarité des phénomènes mêmes et remonter à partir de là jusqu’à dégager des phénomènes archétypaux. parfois. Pour Goethe. elles n’échapperont pas à l’attention des autres hommes. rendent visible la loi même de la connexion d’une série de phénomènes. on a confirmé qu’on a bien saisi le phénomène archétypal. 59. p.Astérion. et on a ainsi établi un fait : Les phénomènes. à partir de laquelle chaque science peut ensuite construire ses objets. septembre 2005 Au terme de ce parcours. S’ils sont aux marges de la science et n’en forment pas. p. d’y faire moi-même toute expérimentation [alle Versuche] requise et de les répéter dans leur plus grande diversité. Der Versuch als Vermittler zwischen Objekt und Subjekt. n° 3. l’imagination et l’esprit [Witz]. à proprement parler. mais qui. sont certains et déterminés de par leur nature mais sont. 20. il faudra les faire rentrer dans le rang. Et si. Il revient plus particulièrement à la méthode expérimentale de nous permettre de dégager d’abord de tels phénomènes et de diriger ensuite chaque science dans la constitution de ses objets spécifiques. qu’il rédigeait alors et qui seront la base de la Farbenlehre : Mon intention est de faire la collection de toutes les expériences en ce domaine. impatients. une fois perçus. c’est-à-dire ces phénomènes qui ne sont pas d’emblée aperçus.59 58. au contraire. 1798). HA-XIII. souvent indéterminés et variables en tant qu’ils apparaissent. vont trop loin en avant. tout l’effort de la méthode de la science est de parvenir à établir des faits. 239 . ce qui permettra encore de les reproduire fort aisément.58 Ainsi. toute démarche scientifique méthodique doit d’abord les atteindre. l’objet. 23. Pour cela.

Paris. Hommage de l’Unesco à Goethe. On peut la comprendre comme construisant une phénoménologie imaginative raisonnée. 95-100. p. somme toute plus nuancé qu’on ne veut bien l’admettre. Unesco. S. Voir F. septembre 2005 L’importance de la méthode expérimentale dans la démarche scientifique de Goethe et son rapport. 240 . Goethe devait reconnaître lui-même qu’il était grandement redevable à cet ouvrage du progrès décisif accompli par sa réflexion philosophique après le voyage en Italie. 60. à Newton. Il nous est permis d’en reconnaître la compossibilité avec la physique mathématique qu’elle complète par une étude qualitative de la formation (Bildung) des formes (Gestalten)60. devraient donc nous inviter à une plus juste évaluation de son œuvre scientifique. malgré lui. n° 3.Astérion. « Goethe et les facteurs de création dans la culture contemporaine ». à la physique mathématique. et même. Il est cependant regrettable que cet auteur voie dans la Critique de la faculté de juger de Kant une tentative du même ordre qui aurait échoué. Northrop. 1949.